Le CCI tient à adresser ses plus sincères remerciements à toutes les personnes, sympathisants, compagnons de route du CCI et ami(e)s de notre camarade Elisabeth qui ont participé physiquement ou en pensée à la cérémonie politique que nous avons organisée le samedi 12 janvier en hommage à notre camarade. Nous avons reçu de nombreux courriers très chaleureux et émouvants qui ont été lus lors de cette réunion. Nous adressons un remerciement particulier aux membres de la famille d’Elisabeth qui étaient présents à cet hommage politique. De même, nous tenons à remercier les camarades brésiliens ayant été militants du groupe OPOP qui nous ont adressé un courrier ainsi que les camarades du courant « bordiguiste » (ex-militants du Parti Communiste International - Le Prolétaire) qui ont publié, jusqu’au milieu des années 1990, avec d’autres camarades du même courant, la revue Les cahiers du marxisme vivant. Par leur présence à cette cérémonie, et dans la tradition du mouvement ouvrier, ces camarades appartenant au camp prolétarien ont pu témoigner leur solidarité au CCI au-delà de leurs divergences politiques avec notre organisation. Comme l’a exprimé, au cours de cet hommage, deux camarades, ex-militants du PCI :
« Moi, personnellement, je n’étais pas d’accord avec les idées politiques de la camarade défunte, mais chaque fois que quelqu’un qui a la sincérité de son engagement pour le communisme disparaît, je considère que c’est une goutte du sang prolétarien qui se perd. Voilà».
« J’ai, avec Élisabeth et son groupe, des divergences politiques. Je pense que c’est important de le dire.(…) Sans m’en apercevoir, au cours des rares moments où on était ensemble, souvent ici d’ailleurs, dans des réunions, on parle de politique et pas beaucoup de relations personnelles. C’est très rare. (…) Il a fallu cet instant (d’hommage) pour que je comprenne que je l’aimais bien, et que j’avais du respect, un lien amical au-dessus de nos divergences politiques. »
La classe dirigeante est dans le pétrin à propos du Brexit. Deux mois et demi avant l’échéance du 29 mars, le vote sur l’accord de retrait s’est soldé par un refus significatif avec un record de 230 voix contre. Le Parlement n’est pas le seul à être divisé sur la question : les partis travailliste comme conservateur le sont également. Tandis que le Parlement se bat pour exercer plus fortement son pouvoir sur le gouvernement (par exemple, le Président Berkow a autorisé le dépôt d’un amendement priant le Premier ministre de revenir au Parlement trois jours après avoir perdu le vote, muni d’un plan alternatif, alors que ce n’est pas conforme à la législation), Jacob Rees-Mogg, lui, a proposé que le Parlement soit suspendu. Deux mois avant l’échéance du Brexit, les entreprises se plaignent de l’incertitude sur ce qui risque de se passer, en particulier au cas où le pays sortirait de l’UE sans accord. Comment une telle situation a-t-elle pu frapper une bourgeoisie stable jusqu’ici, réputée pour le contrôle de son appareil politique ? Pour The Economist, “la crise dans laquelle se trouve la Grande-Bretagne reflète en grande partie les problèmes et les contradictions inhérents à l’idée même de Brexit” (19 janvier 2019). Mais cela n’explique guère pourquoi elle s’est exposée à ces problèmes et à ces contradictions, pourquoi le gouvernement Cameron, qui, malgré les divisions au sein du Parti conservateur, était fermement favorable au maintien dans l’UE, devait organiser un référendum pour ou contre, les deux partis étant d’accord pour accepter le résultat quel qu’il ait été. Quelque chose a changé lorsque le gouvernement de John Major1 a été confronté aux “bâtards” eurosceptiques qui ont rendu les liens avec l’UE plus compliqués, mais n’avaient jamais pu changer fondamentalement la politique de maintien dans l’UE. Depuis, nous avons assisté à la montée en puissance du populisme de droite à l’échelle internationale, avec son idéologie ultra-nationaliste, anti-immigration et “anti-élites”. Ce sont des thèmes clairement bourgeois, utilisés par les gouvernements de gauche comme de droite (rappelons la campagne du gouvernement Blair contre les “faux” demandeurs d’asile et l’infâme déclaration d’un “environnement hostile” face à l’immigration illégale par le gouvernement May). Mais les forces populistes sont irrationnelles et perturbatrices, comme nous l’avons vu en Italie avec l’actuel gouvernement populiste, aux États-Unis avec la présidence Trump et avec le Brexit. En France, le populisme a fortement influencé le mouvement des “gilets jaunes”. Le populisme a pris en Grande-Bretagne la forme majeure du Brexit et de l’UKIP2 et a trouvé un écho substantiel aussi bien dans le parti travailliste que dans le parti conservateur à cause des divisions apparues avec le déclin du Royaume-Uni, rétrogradé du statut de principale puissance impérialiste mondiale à celui de “second couteau” au cours des cent dernières années (voir le “Rapport sur la situation en Grande Bretagne, World Revolution, janvier 2019). Si la classe dirigeante se dirige vers le Scylla du Brexit, c’est avant tout pour éviter le Charybde du populisme.
Chaque parti peut critiquer l’accord de retrait de May. Les brexiters n’apprécient pas que les réglementations britanniques soient alignées sur celles de l’UE, pour éviter une frontière irlandaise trop imperméable (certains se satisferaient d’une absence d’accord). Corbyn veut faire l’impossible en maintenant une union douanière avec l’UE tout en évitant la libre circulation des travailleurs ; certains pro-Européens souhaitent un nouveau “vote populaire” dans l’espoir d’abandonner le Brexit. Yvette Cooper demande un délai afin que le gouvernement et le parlement trouvent un accord. Quelques brexiters “durs”, tels que Rees-Mogg, se sont exprimés pour défendre la possibilité d’un nouvel accord. Mais, au cas où l’accord ne serait pas réalisé, la décision finale reviendrait, non pas à la Grande-Bretagne mais aux 27 pays de l’UE.
L’incertitude règne au sein de la bourgeoisie. Les entreprises ont besoin de stabilité pour pouvoir se projeter. Les responsables du département de la santé, le NHS, se concertent sur la gestion de l’approvisionnement en médicaments. La Confédération britannique de l’industrie met en garde contre un no deal, qui entraînerait une perte de 8 % du PIB, et la directrice générale, Carolyn Fairbairn, a déclaré : “Lors des réunions à Davos, on a reconnu que les causes de la vulnérabilité de l’économie mondiale incluent désormais le Brexit” (The Guardian, 24 janvier 2019). Elle a poursuivi en soulignant que cela conduisait à une dévalorisation du label “Royaume Uni” sur le marché mondial et a souligné la nécessité de ne pas sortir de l’UE sans accord afin de protéger les emplois et les investissements. Les entreprises, y compris le NHS, ont en effet besoin d’une politique d’immigration post-Brexit pour assurer l’entrée dans le pays de travailleurs de l’UE acceptant des salaires inférieurs à 30 000 £.
L’insistance de l’UE pour garder ouverte la frontière irlandaise, ce qui cause beaucoup de tourments aux brexiters qui ne veulent pas s’aligner sur les réglementations européennes, est un des piliers de l’Accord du Vendredi Saint.(3) Étant donné que le partage du pouvoir est en panne depuis des mois, que le DUP4 et le Sinn Fein n’arrivent pas à se mettre d’accord, la frontière est la seule chose qui reste acquise. Comme pour rappeler à tout le monde ce qui est en jeu, la nouvelle IRA a fait exploser une voiture piégée devant un tribunal de Derry le 19 janvier 2019.
Le problème du Brexit est en train de creuser les divisions au sein des partis conservateur et travailliste. L’aile dure des brexiters est plus visible chez les conservateurs. Cependant, il ne faut pas oublier qu’en 2016, un vote de défiance envers Jeremy Corbyn a été organisé par le groupe parlementaire du Parti travailliste à cause de son attachement à l’Europe. Il a été largement blâmé pour le résultat du référendum. Les divisions au sein du Parti travailliste ont même menacé son unité en 2016 et les élections de 2017 ont réconcilié provisoirement le Parti travailliste progressiste (PLP) avec Jeremy Corbyn. Les difficultés du Parti travailliste ne sont pas surprenantes quand on regarde ce qui se passe en Europe : les partis socialistes en France et en Espagne ont été largement éclipsés respectivement par La France Insoumise et Podemos ; on a vu également en Allemagne la mauvaise performance du SPD après des années de grande coalition autour d’Angela Merkel.
Une des raisons pour lesquelles Theresa May a persisté à refuser d’organiser un deuxième référendum, malgré l’impasse dans lequel se trouve l’accord de sortie de l’UE, l’affaiblissement de l’économie britannique, comme de sa place dans le monde et la probabilité d’un revirement d’opinion est essentiellement la peur que cela n’entraîne une méfiance envers la démocratie et que cela n’ouvre la porte à une agitation sociale influencée par le populisme.
Alors que le gouvernement craint plus que tout le populisme, il est “l’organe exécutif” d’une classe capitaliste qui n’oublie jamais la menace que représente la classe ouvrière. On l’a bien vu quand le parti travailliste s’est temporairement réconcilié avec Jeremy Corbyn, suite au résultat meilleur que prévu des élections, qui avait montré sa capacité à mobiliser un nombre non négligeable de jeunes ouvriers jusque-là indifférents à la politique. On le voit aussi quand Theresa May, après avoir perdu le vote concernant l’accord sur le Brexit, a essayé de rencontrer toutes les personnalités politiques importantes pour discuter des prochaines étapes, notamment la secrétaire générale du Trades Union Congress, Frances O’Grady et les dirigeants de UNITE, GMB et UNISON. Non pas que les syndicats parlent pour la classe ouvrière (ils ne le font pas). Ils jouent pleinement leur rôle, celui de comprendre l’état d’esprit des travailleurs, jauger jusqu’où ils peuvent supporter l’austérité et les licenciements avant de réagir et cantonner les luttes dans des limites acceptables. Le fait que les syndicats aient été consultés et que May ait eu tant à cœur de préserver les droits des ouvriers montre que la bourgeoisie n’oublie pas le fossé existant entre les deux classes, malgré son souci immédiat du populisme.
Ce serait une grave erreur, cependant, de croire que le désarroi de la classe dominante face au populisme soit un atout pour la classe ouvrière. Actuellement, le nombre de grèves est historiquement au plus bas et la classe ouvrière a même du mal à se reconnaître en tant que classe. Elle risque de se faire avoir et de tomber dans le piège de la division selon les lignes des différentes idéologies mises en avant par la classe dominante. Aucune de ces idéologies, favorables ou non au Brexit, pour un nouveau référendum ou le vote du Parlement, n’a quelque chose à offrir à la classe ouvrière. Quelle que soit l’issue du Brexit, la crise économique continuera à s’approfondir et toutes les fractions de la bourgeoisie seront obligées de réagir avec des mesures d’austérité et de nouvelles attaques. Le résultat d’un nouveau référendum sera à coup sûr rendu responsable de cet état de fait, même si des attaques similaires ont lieu dans d’autres pays à l’intérieur ou à l’extérieur de l’UE.
Afin de résister aux attaques, les ouvriers doivent s’unir et lutter ensemble. Le capital ne peut que nous diviser : les tenants du “non” contre les tenants du “oui”, “classe ouvrière blanche” au Nord contre “classe ouvrière cosmopolite” à Londres ; les vieux contre les jeunes qui doivent vivre avec les conséquences du vote, les “natifs” contre les “migrants”.
N’oublions pas que le camp travailliste comme celui des conservateurs sont tous les deux favorables à l’alignement de la politique d’immigration sur les besoins du capital, tous les deux sont également capables de rejeter la responsabilité du manque d’écoles et de services de santé sur les “nouveaux arrivants” après les avoir surexploités pendant des décennies. Avant tout, nous ne devons pas nous laisser embarquer dans les campagnes pour ou contre le populisme.
Le nationalisme ouvert et la volonté évidente de diviser les travailleurs entre “natifs” et “migrants” montrent le danger de se faire happer par le populisme (voir l’affiche de l’UKIP montrant des migrants en Europe afin de faire peur aux gens et de les inciter à voter “non”). Au niveau international, on peut voir la même chose en Allemagne avec l’AfD, aux États-Unis avec Trump et ses “bad hombres”, et en Italie avec le refus d’accueillir les migrants. On voit les mêmes thèmes en France avec les manifestations des “gilets jaunes” qui ont commencé une “révolte populaire” qui sape, en réalité, la capacité des ouvriers à lutter. L’explosion de colère légitime des “gilets jaunes” contre leurs conditions de vie misérables a été noyée dans un conglomérat interclassiste de soi-disant citoyens individuels et libres. Le rejet des “élites” et de la politique en général les rend particulièrement perméables aux idéologies les plus réactionnaires, notamment la xénophobie d’extrême-droite.
La division que nous impose le populisme n’implique pas que nous devrions tomber dans l’anti-populisme, avec ses illusions sur la démocratie libérale, ou nous rallier au Parti travailliste qui a aussi attaqué la classe ouvrière chaque fois qu’il était au gouvernement (même le gouvernement Atlee avec sa création du service de santé, le NHS) et restreint l’immigration quand le capital n’avait pas besoin de main-d’œuvre supplémentaire. Nous ne devons pas nous laisser aller à soutenir un mensonge idéologique de l’État capitaliste contre un autre. Avant tout, nous devons éviter de fustiger la partie de la classe ouvrière sur laquelle pèse fortement le poids du populisme ; nous devons nous rappeler que, que l’on soit victime du chômage dans une zone industrielle délabrée, embauché à zéro heure de travail par jour dans une des nouvelles entreprises Internet, coincé par les dettes en tant qu’étudiant ou obligé de vivre avec une pension de retraite en baisse, etc., nous faisons tous partie de la même classe. L’État capitaliste et toutes ses forces politiques sont notre ennemi.
Alex, (26 janvier 2019)
D’après World Revolution, organe du CCI en Grande-Bretagne
1Premier ministre entre 1990 et 1997 (NdT).
2Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni, fondé en 1993 et rassemblant dès cette époque les franges les plus hostiles à l’Union Européenne qui a connu un succès historique devant les partis « traditionnels » aux élections européennes de 2014 avec 27, 49 % de voix et 27 députés sur 73 (NdT).
3L’Accord du Vendredi saint, (ou accord de Belfast) signé en 1998, avait mis fin à trente années de conflits sanglants en Irlande du Nord (NdT).
4Democratic Unionist Party : fraction protestante traditionnellement « dure » en Irlande du Nord qui, depuis plus d’une décennie, cogère et prône, au sein d’une alliance avec les Tories, le maintien de l’Ulster dans le Royaume-Uni (NdT).
Avant d’apparaître sous forme d’album, les aventures de Tintin, créées par Hergé, étaient publiées dans la presse catholique belge. C’est ainsi que le célèbre reporter à la houppette fit ses débuts, le 10 janvier 1929, dans le supplément jeunesse du journal ultraconservateur : Le Vingtième Siècle, dirigé par un curé antisémite et admirateur de Mussolini, Norbert Wallez.
Armé d’un pamphlet “anticommuniste” (Moscou sans voiles), en guise de guide touristique, Hergé, dans son premier album Tintin au pays des soviets, choisit d’envoyer son jeune reporter affronter d’innombrables dangers dans ce territoire hostile qu’était la Russie stalinienne. C’est sans doute le contexte de la très pieuse Belgique du début du XXe siècle, et son entourage de bigots peu fréquentables, qui firent naïvement confondre au jeune reporter la barbarie de l’État stalinien et les authentiques révolutionnaires bolcheviks de 1917.
Sans cesse pourchassé par la police secrète de Staline, Tintin crut ainsi identifier derrière chacune de ces brutes, un communiste. Un indice aurait pourtant pu mettre le vaillant reporter sur la bonne piste : les barbouzes sanguinaires étaient déjà une spécificité de tous les États capitalistes, y compris de la démocratique Belgique. Alors que la contre-révolution triomphait après la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-1923, les véritables communistes, eux, furent inlassablement pourchassés. Ce fut le cas, entre autres, de Léon Trotsky, stigmatisé comme persona non grata dans la Russie stalinienne avant d’être sauvagement assassiné par un agent de la Guépéou.
Les mêmes préjugés semèrent le trouble dans l’esprit de Tintin lorsqu’il assista à un simulacre de soviet où trois apparatchiks se firent réélire “à l’unanimité” en terrifiant la foule. Tintin crut, là encore, assister à un véritable conseil ouvrier. Dans Dix jours qui ébranlèrent le monde, un autre reporter plus lucide, John Reed, a pourtant donné une image saisissante de ce qu’étaient réellement les soviets : des organes révolutionnaires débordant de vie, de débat et d’audace !
Le pauvre Tintin crut encore découvrir par hasard “la cachette où Lénine, Trotsky et Staline ont amassé les trésors volés au peuple”. Dans cette base secrète, Staline entassait, semble-t-il, “d’immense quantités de blé” à exporter “pour attester de la soi-disant richesse du paradis soviétique”. Rien à voir, donc, avec la solidarité et le dévouement des prolétaires en Russie qui, pour soutenir la révolution en Allemagne en 1918 et leurs frères de classe, acheminèrent par train d’énormes quantités de blé vers la frontière. Cela, alors qu’ils étaient soumis de fait à un blocus des armées blanches et de l’Entente qui générait déjà de nombreuses privations.
Dans ses aventures russes, nul doute que Tintin s’est fourvoyé par naïveté, victime de la propagande anticommuniste de la bourgeoisie qui n’a cessé d’identifier Staline à Lénine. Mais Hergé a été néanmoins capable de jeter sur son travail un regard critique. Voici ce qu’il déclarait en 1971 : “Pour “Tintin au Congo”, tout comme pour “Tintin au pays des soviets”, j’étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais.” Et d’ajouter : “Si j’avais à les refaire, je les referais tout autrement, c’est sûr.” (1) Ce jugement fut probablement l’une des raisons qui poussa Hergé à ne pas coloriser cette première aventure de Tintin et à empêcher toute republication.
C’était sans compter les “conseillers en communication”, les “responsables du marketing”, tous ces moussaillons, ces bachi-bouzouks et ces bougres d’ostrogoths qui s’occupent de l’image de Tintin depuis sa mise au placard en 1983 ! Contre la volonté d’Hergé qui voulait que Tintin au pays des soviets reste en dehors de la véritable série, Casterman réédite l’album pour les 70 ans du reporter.
Mais c’est en 2017, à l’occasion du centenaire de la Révolution russe, que l’éditeur belge décide de contribuer davantage à la campagne assimilant le stalinisme au communisme : l’album est imprimé en couleur. Le reportage de Tintin se prête évidemment à une telle propagande. Mais le silence de Casterman face à la critique qu’Hergé lui-même avait faite de son premier album, relève de la pure malhonnêteté. Si Tintin était encore en activité, nul doute qu’il dénoncerait fermement de tels agissements !
SC, 27 janvier 2019.
1Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé (1971).
Crise économique, spectre d'une répression aggravée, approfondissement de la misère, envolée de l'insécurité, attaques anti-ouvrières profondes en prévision, menaces de guerre, risques de chaos liés à la personnalité même du nouveau président, Bolsonaro, qui a pris ses fonctions le 1e janvier 2019. Au-delà de la personne de Bolsonaro qui symbolise à lui seul ce que l'époque que nous vivons peut produire de plus sinistre et répugnant, il est une loi dont on peut être sûr qu'elle va encore être vérifiée : quelle que soit l'étiquette politique du nouveau président et de ses ministres, quelle que soit sa personnalité, celui-ci ne manquera pas de faire payer aux exploités, plus encore que ses prédécesseurs, la crise du capitalisme qui ne fait que s'approfondir.
Face à tous ces périls, seule la classe ouvrière, à travers ses luttes de résistance est à même de s'opposer à la logique de mort du capitalisme et d'ouvrir une autre perspective. Tout en partageant les difficultés du prolétariat mondial à se reconnaître comme classe aux intérêts antagoniques à ceux du capitalisme, c'est en s'appuyant sur des expériences de lutte d'un passé parfois récent que le prolétariat devra riposter à des attaques qui s'annoncent drastiques, et ce, dans le contexte social très difficile d'une société en décomposition[1]. Mais plus la conscience du prolétariat sera libérée de toutes les tromperies et mystifications de la classe bourgeoise, de droite comme de gauche, plus son combat pourra se renforcer, et plus il lui sera possible, dans le futur, de réaffirmer explicitement le but de ce combat, l'instauration d'une autre société sans classes ni exploitation.
La délinquance et la criminalité sont évidemment fondamentalement la conséquence de la misère économique et morale de la société, produit du pourrissement sur pied de la société capitaliste. Ses niveaux actuels rendent la vie quotidienne invivable dans certains pays d'Amérique latine comme le Honduras et le Venezuela ; ils y constituent souvent la première cause d'émigration massive et sauvage. La situation s'est gravement détériorée sur ce plan au Brésil ces dernières années, propulsant le pays, et certaines de ses villes en particulier, très haut dans le classement mondial de la criminalité. Les statistiques ci-dessous donnent une idée concrète de l'enfer quotidien auquel sont exposées les parties de la population les plus défavorisées.
"Le Brésil est l'une des capitales mondiales de l'homicide, avec 60 000 homicides par an sur une population de près de 208 millions d'habitants. Chaque année, 10 % des personnes tuées dans le monde sont des Brésiliens. Près de 50 millions de Brésiliens âgés de 16 ans ou plus - soit près d'un tiers de la population adulte - connaissent quelqu'un qui a été assassiné, selon une recherche menée pour "Instinto de Vida" (Instinct de vie) (…). Près de 5 millions de personnes ont été blessées par des armes à feu et environ 15 millions connaissent quelqu'un qui a été tué par la police, l'une des forces les plus meurtrières du monde." (Brazil’s biggest problem isn’t corruption — it’s murder [5] ; Le plus grand problème du Brésil n'est pas la corruption, c'est le crime)
"Selon une autre étude, le taux d'homicides en 2017 est de 32,4 pour 100 000, avec 64 357 homicides. En 2016, le Brésil a enregistré un nombre record de 61 819 meurtres, soit 198 meurtres par jour en moyenne, soit un taux d'homicides de 29,9 pour 100 000 habitants. Sept des vingt villes les plus violentes du monde sont au Brésil en raison de l'augmentation de la violence dans les rues." (Crime in Brazil [6] ; La criminalité au Brésil).
La criminalité et l'insécurité croissantes plongent des parties de plus en plus importantes de la population dans une impasse totale, dans le désespoir le plus profond. Ce fléau qui ronge la société n'a pas de solution possible sous le capitalisme, même pas la moindre possibilité d'atténuation[2].
Dans la campagne électorale de Bolsonaro figuraient, en priorité de ses promesses, la lutte contre la violence et corruption. Il s'engageait à les "combattre radicalement", à travers des mesures qui portent lourdement la marque de fabrique du personnage. Derrière ses promesses électorales déclarant la guerre à la criminalité, la perspective réelle est en fait celle d'une aggravation de la barbarie. Tirant le bilan critique des politiques menées jusqu'alors, il s'exprime en ces termes : "on ne combat pas la violence avec des politique de paix et amour", il faut donc "accroître la performance de la police", "doubler le nombre de personnes tuées par la police". On imagine le carnage en perspective alors que, "de 2009 à 2016, 21,9 mille personnes ont perdu la vie suite à des actions de la police. Presque toutes sont des hommes entre 12 et 29 ans, les 3/4 sont des Noirs." (Guaracy Mingardi, ex- spécialiste des questions de sécurité et secrétaire national de la Sûreté Publique, dans un entretien au HuffPost Brasil).
En fait, non seulement la criminalité ne sera pas réduite mais les victimes de la police vont augmenter. Et les premières victimes en seront d'abord ceux des quartiers miséreux qui sont déjà les premiers à souffrir de la délinquance[3].
Il y a de plus tout à craindre que l'accentuation de la violence ne soit pas seulement le fait des délinquants ou de la police mais aussi de la part de ce sinistre et classique appendice de l'extrême-droite que sont les bandes recrutées parmi le lumpen, qui existent au Brésil depuis longtemps.
Pour ce qui est de la lutte contre la corruption, Bolsonaro a d'amblée pris une "mesure forte" consistant à nommer comme ministre de la justice l'ex-juge anticorruption Sergio Moro, formé par la CIA pour l'opération "Lava Jato" (de 2014 à 2016) qui a ciblé particulièrement certaines personnalités politiques tout en épargnant d'autres tout autant corrompues, voire plus.
L'élection de Bolsonaro s'inscrit dans la dynamique globale, vérifiable à l'échelle internationale, à l'ascension de "leaders forts et d'une rhétorique belliqueuse", comme l'avait caricaturalement illustré, par exemple, l'élection de Duterte aux Philippines. C'est là une conséquence de la décomposition du capitalisme, empêtré dans ses contradictions inextricables. Le phénomène est on ne peut plus palpable au Brésil, à travers l'insécurité et la criminalité, et les peurs que cela engendre font le lit de l'ascension au pouvoir de personnages comme Bolsonaro.
Néanmoins, pour important qu'il soit, ce facteur n'a pas été déterminant dans l'élection de Bolsonaro. Et la preuve en est qu'un autre candidat, qui a été le meilleurs politicien au service du capital national brésilien depuis Vargas, aurait été, selon tous les sondages, élu au premier tour des élections, s'il avait effectivement pu se présenter, et cela malgré l'accusation de corruption qui le visait. Il s'agit de Lula, qui a été mis et maintenu en prison pour éviter qu'il ne se présente.
Comment expliquer la persistance d'une telle popularité de Lula ? Tout simplement par le fait qu'il n'est pas apparu comme étant aussi véreux que tous les autres politiciens en lice pour les élections et venant de tous bords. Ce qui est plus précisément apparu, et qui est conforme à la réalité, c'est que l'accusation et la sanction à son encontre avaient été particulièrement sévères, compte tenu des charges retenues contre lui et en comparaison avec le sort réservé à d'autres hommes politiques immergés dans les scandales et qui s'en sont très bien sortis, comme Michel Temer du PMDB (Partido do Movimento Démocratico Brasileiro) et Aécio Neves du PSDB, par exemple.
Le très bon score de Lula dans les sondages ne signifie pas que son image ne s'était pas érodée au fil du temps, au sein de la classe ouvrière notamment, à cause des attaques antiouvrières qu'il a portées durant ses deux mandats successifs[4]. Mais il est largement apparu comme un moindre mal, compte-tenu de sa stature, face à tous les autres candidats. Sa popularité était plus grande que celle de son propre parti, le PT (Parti des travailleurs), ce dont souffrira le candidat qui sera présenté par ce parti une fois que Lula aura définitivement été mis dans l'impossibilité de se présenter. En effet, alors que Lula aurait battu Bolsonaro au premier tour, Haddad, le candidat du PT, a été largement battu par Bolsonaro au deuxième tour. Cette différence entre Lula et le PT n'est pas étonnante, quand on sait que, durant trois mandats successifs, ce dernier a été mouillé dans beaucoup d’affaires de corruption mais également a soutenu toutes les politiques d'austérité : celles de deux mandats de Lula et celles encore plus drastiques de Dilma Rousseff, lors de son premier mandat et des quelques mois de son second mandat avant qu'elle ne soit destituée[5].
Le contraste est frappant entre l'habilité politique de Lula d'une part et l'incapacité notoire qui semble affecter Bolsonaro d'autre part. Pourquoi la bourgeoisie réserve-t-elle donc un tel sort à l'un des siens alors qu'il fait figure à ce jour de principal acteur (durant ses deux mandats de 2002 à 2010) de l'émergence du Brésil sur la scène internationale et du deuxième miracle brésilien[6]. En fait, l'éviction de Lula faisait partie d'une stratégie au sein de laquelle les États-Unis ont joué un rôle majeur et visant à ramener le Brésil sous leur influence directe, alors que la 7e puissance économique mondiale n'avait cessé de se dégager de celle-ci depuis le premier mandat de Lula (Les gouvernements qui l'ont précédé étaient totalement soumis aux États-Unis).
Depuis bien longtemps avant la formation des deux blocs antagoniques rivaux après la Deuxième Guerre mondiale, respectivement l'américain et le russe, l’Amérique latine avait constitué le pré carré des États-Unis jusqu'à ce que, avec l'effondrement du bloc de l'Est, celui de l'Ouest disparaisse à son tour. Jusqu'en 1990, l'Oncle Sam pouvait défendre avec efficacité sa chasse gardée contre toute tentative d’intrusion du bloc impérialiste rival. De la même manière, il intégrait les différents pays du continent sud-américain dans des réseaux d’accords commerciaux bi- ou multilatéraux bénéficiant en premier lieu aux États-Unis. Pour servir ses intérêts, l'Oncle Sam faisait et défaisait à sa guise les gouvernements en instaurant, par exemple, des dictatures d'extrême-droite pour lutter contre toute tentative d'instauration de gouvernements de gauche pouvant relayer l'influence du bloc adverse. Ce fut le cas en particulier en Argentine, au Chili et au Brésil dans les années 1960 et 70. De la même manière, lorsqu'une telle menace s'éloignait, les États-Unis pouvaient aussi bien appuyer le processus démocratique mettant fin à une dictature. Ce fut le cas au Brésil en 1984 pour obtenir d'un gouvernement démocratique qu'il mette un terme aux excès de rigidité dans la gestion du capital national de la part de l'État dirigé par les militaires, le rendant ainsi plus propice à la pénétration américaine[7]. C'est d'ailleurs cette gestion de l'État par les militaires qui avait alors inspiré Bolsonaro quand, en 2000, il défendit l'idée que soit fusillé le président Fernando Henrique Cardoso pour avoir privatisé", alors qu'il s'agit à présent d'une mesure phare de son gouvernement.
Suite à la dissolution du bloc de l'Ouest, le Brésil, comme d'autres pays d'Amérique du Sud ou dans le monde, a mis à profit le relâchement de la pression des États-Unis pour jouer sa propre carte géopolitique. Ainsi, il a pu prendre des distances vis-à-vis des États-Unis sur le plan économique comme politique. En effet, durant toute la période correspondant à la présidence Lula (2003-2006 ; 2007 – 2010), le pays s'est distingué par un développement économique important mais aussi par certaines prises de position politiques opposées à celles des États-Unis. En particulier, l'opposition du gouvernement Lula fut cruciale pour faire avorter en 2005 le projet nord-américain ALCA (zone de libre-échange des Amériques), accord multilatéral de libre-échange qui couvrait tous les pays du continent américain, à l'exception de Cuba. Une telle opposition s'est également manifestée à travers la promotion de pays non alignés sur les États-Unis, en Amérique latine et ailleurs. Ainsi, en 2010 le Brésil s'opposait aux États-Unis sur la question de l'Iran. En même temps, ce pays établissait des relations économiques internationales (BRICS) qui fortifiaient son indépendance vis-à-vis des États-Unis. Fait marquant de cette trajectoire de distanciation par rapport aux États-Unis, la Chine est devenue, en avril 2009, le premier partenaire commercial du Brésil, à la place des États-Unis.[8] Ce faisant, le Brésil acquérait une position de plus en plus hégémonique sur tout le continent sud-américain, grâce à sa puissance économique et diplomatique. Si bien que, durant le gouvernement Lula, le Brésil devint le principal concurrent des États-Unis dans la région. Concurrent, mais pas ennemi déclaré. En fait, Lula a su établir des relations avec à la fois les États-Unis et la Chine, mais favorisant clairement la Chine, d'autant plus aisément que ce puissant "partenaire" était éloigné géographiquement, contrairement aux États-Unis.
Expression et facteur de la montée en puissance du Brésil au niveau économique, de grandes entreprises brésiliennes, dynamisées par des investissements de la part des banques d'État[9], se sont imposées sur la scène internationale notamment dans les secteurs de l'énergie, l'alimentation, la construction navale, l'armement, les services, etc...
Parmi celles-ci figuraient Petrobras (production de pétrole et dérivés), BRF (production de protéines animales, viande et dérivés), Odebrech (construction lourde, armement et services rendus à Petrobras), … Ainsi, par exemple, grâce à un financement public intensif, la BRF est devenue le principal producteur et exportateur de protéines animales dans le monde, présent dans plus de 30 pays. La multinationale brésilienne, Odebrecht (12e entreprise mondiale), qui avait des activités dans presque tous les pays d'Amérique du Sud, dans quelques anciennes colonies portugaises en Afrique et même au-delà, a quant à elle certainement constitué un vecteur important de la pénétration économique du Brésil hors de ses frontières en Amérique du Sud.
Par ailleurs, des mesures protectionnistes étaient également à l'œuvre visant à imposer la présence des entreprises brésiliennes en différentes circonstances : coopération obligée des firmes étrangères venant extraire du pétrole sur le territoire brésilien avec les firmes brésiliennes ; toute fourniture au Brésil de biens d'équipement devant nécessairement intégrer des composants fabriqués au Brésil, dès lors qu'ils existaient ou pouvaient exister au catalogue.
Un autre type de mesure protectionniste favorisant les grandes entreprises brésiliennes était également mis en œuvre, "illégal" celui-ci, même s’il est pratiqué partout dans le monde. Odebrecht, par exemple, avait un service spécialisé dans l'attribution des pots-de-vin pour l'obtention des gros contrats, et cela dans tous les pays où elle opérait. Cette entreprise, de même que d'autres dont AOS, se sont organisées en cartel dans le BTP, rétribuant les cadres du groupe public pétrolier Petrobras et des politiciens complices, par le biais de surfacturations estimées entre 1 % et 5 % de la valeur des contrats. Il s'était mis en place un système de détournement de fonds de plusieurs milliards de Reais (réaux, le réal étant la monnaie brésilienne) à des fins de financement de partis politiques et/ou d’enrichissement personnel ("Brésil : tout comprendre à l’opération "Lava Jato" [7], Le Monde, publié le 26 mars 2017 et mis à jour le 4 avril 2018).
Aucun des rivaux économiques des États-Unis ne peut évidemment s'opposer au fait que la première puissance mondiale tire économiquement parti de son rang dans le monde au détriment de tous ses concurrents, en particulier du fait que sa monnaie est également la monnaie d'échange internationale. Par contre, les États-Unis se montrent particulièrement vigilants à faire en sorte que soit durement sanctionné tout pays coupable de non observance des lois de la concurrence. C'est ainsi que les tricheries brésiliennes ont servi de prétexte et de cible à une vaste offensive visant au démantèlement de toute l'organisation économique sur laquelle elles s'appuyaient. Les représailles ont été d'autant plus draconiennes qu'il s'agissait à travers elles, non seulement d'infliger des sanctions économiques pour des manquements à la loi de la concurrence, mais surtout de désorganiser toutes les mesures protectionnistes de l'économie brésilienne (légales ou non, comme l'attribution systématique de pots-de-vin), et de ramener docilement le Brésil sous influence américaine exclusive en neutralisant ses forces politiques les plus influentes et hostiles à une telle orientation. En témoigne le traitement réservé à l'homme politique le plus populaire au Brésil, Lula, condamné à 12 années d'emprisonnement au terme d'une procédure expéditive et manquant significativement de preuves concernant un prétendu enrichissement personnel. Il n'est d'ailleurs pas anodin que ce soit l'accusation la plus difficile à fonder, celle de l'enrichissement personnel, qui a néanmoins été retenue contre Lula, car elle était la plus à même de le déconsidérer auprès de son électorat, alors que d'autres accusations - attestées par de nombreux témoins - relatives à des malversations au bénéfice de l'État brésilien semblent ne pas avoir été prises en compte.
Le nom "Lava Jato" fait sa première apparition publique en mars 2014 et celle-ci est alors suivie de peu par des fuites relatives à des aveux d'un ex-haut dirigeant de l'entreprise Petrobras, concédés dans l'espoir d'une remise de peine, concernant l'existence d'un vaste système de pots-de-vin versés à des cadres de cette entreprise, ainsi "achetés" pour attribuer des contrats. À la suite de quoi, l’hebdomadaire d’opposition Veja évoque le nom d’une quarantaine d’élus suspectés issus de la coalition de centre gauche au pouvoir, membres essentiellement du PMDB, du PT et du PSB (Partido Socialista Brasileiro).
Des faits de corruption remontant à 2008 avaient motivé la mobilisation d'organes de contrôle de l'État bourgeois. Celle-ci accouchera de l'opération "Lava Jato" dont le groupe de travail était constitué d'agents de la police fédérale, de membres du ministère public et de juges. Pour son travail, cette task force fit appel à des tribunaux chargés de vérifier les comptes de l'État, au pouvoir judiciaire, au ministère public et à la police fédérale, avec la constitution de groupes spéciaux de cette dernière destinés à "combattre" la criminalité organisée sous ses diverses formes.
Des éléments solides laissent à penser que cette mobilisation judiciaire a été effectuée en interaction forte avec les plus hautes instances des États-Unis, voire même qu'elle soit le produit de l'ingérence ouverte de ces derniers. Ainsi des documents divulgués par Wikileaks font état de la tenue à Rio de Janeiro en octobre 2009 d'un séminaire de coopération avec la présence de membres sélectionnés de la Police Fédérale, de la Justice, du Ministère public et de représentants des autorités nord-américaines[10]. En fait, un tel séminaire n'a rien d'étonnant quand on sait à quel point, d'une part, les États-Unis y avaient intérêt mais aussi étant donné ce fait que, depuis les années 1960, les ténors du pouvoir judicaire et du ministère public brésiliens se sont avérés d'ardents défenseurs des institutions américaines qui leur dispensent cours, formations, conférences, assistance aux enquêtes… Une telle coopération n'est d'ailleurs pas niée par le procureur général de la République, Rodrigo Janot, personnage central de "Lava Jato", lorsqu'il explique que les "résultats brésiliens" sont le résultat "d'un échange intense avec les États-Unis, qui ont fourni au Brésil des cours de formation et de recyclage pour les chercheurs brésiliens, en plus de la technologie et des techniques de planification de la recherche". Et le procureur de ponctuer : "Tout cela fait que le Brésil a une relation d'égal à égal avec les autres États."[11] Au cas où on aurait douté du contraire concernant la relation avec les États-Unis ! On ne résiste pas ici à citer le titre d'un autre article : "Le FBI est présent dans l'opération "Lava Jato" depuis le début et s'enorgueillit de cela dans le monde entier".[12]
Dans le contexte de cette pression des États-Unis sur le Brésil, il faut également signaler cet épisode d'enregistrements en 2011 par la NSA des conversations présidentielles, de certains ministres, d'un directeur de la banque centrale, des diplomates, des chefs militaires.[13]
On ne doit pas s'étonner de la divulgation des premiers résultats de "Lava Jato" en 2014 à propos de l'existence d'un système de pots-de-vin versés à Petrobras. En effet, ceux-ci "arrivent au bon moment" pour fragiliser Dilma Rousseff et le PT dans la campagne pour la réélection incertaine de la présidente sortante, alors que, dans la période concernée par les premiers résultats en question, celle-ci était présidente du conseil d’administration de Petrobras, de même que le PT était alors impliqué, à travers certains de ses membres, dans la gestion de cette entreprise d'État.
Néanmoins cette première rafale de révélations de "Lava Jato" ne suffit pas à écarter Dilma Rousseff et le PT de la conduite des affaires du pays. En effet, la présidente sortante est réélue contre un candidat du PSDB, Aécio neves, qui par la suite eut sa réputation politique salie pour la même raison. Cependant, le fait qu'elle ait alors été réélue dans ce contexte témoigne de la confiance que lui témoignait alors encore une partie importante de la bourgeoise pour assumer la défense des intérêts du capital national. En effet, pour cette consultation électorale, comme pour les précédentes, elle a pu disposer d'un niveau significatif de ressources financières provenant de grandes entreprises industrielles, financières et de services.
Cependant, elle s'est rapidement discréditée plus profondément encore du fait des mesures antiouvrières sévères qu'elle a alors été amenée à prendre (reniant par là-même ses promesses électorales) dont en particulier celles restreignant l'accès à l'assurance chômage. Elle a aussi de nouveau été contestée dans la rue dans les premiers mois de 2015, à travers des manifestations à l'initiative d'organisations de droite évitant d'apparaître comme des partis politiques. Dans ces manifestations, qui rassembleront des millions de personnes, on trouve aussi bien des conservateurs, des libéraux que des partisans de la prise du pouvoir par les militaires. Il vaut ici la peine de signaler que ces manifestations serviront de tremplin à la promotion d'un discours en défense de la candidature du capitaine de réserve et notoirement homophobe, Bolsonaro.
Les "alliés" d'alors de Dilma Rousseff constituent, sans elle ni le PT, une nouvelle et écrasante majorité parlementaire en s'alliant avec les partis d'opposition, en particulier le PSDB (Parti de la Social-Démocratie Brésilienne) et des secteurs de partis tels que le PMDB, le PDT (Partido Democrático Trabalhista), le PSB (Partido Socialista Brasileiro), l'ensemble du DEM (DEMocratas) et d’autres partis mineurs. Dilma Rousseff est destituée en août 2016 par un vote du Sénat au terme d'une procédure controversée.
Toutes les formations politiques brésiliennes d'importance ont été touchées par les révélations de "Lava Jato". De grandes figures de la bourgeoisie brésilienne ont été la cible de ses enquêtes, voire même humiliées (en particulier à la tête d'Odebrecht) par les révélations tapageuses de soupçons, de preuves à leur encontre immédiatement jetés en pâture à la presse qui les relayait. Les journaux télévisés et émissions spécialisées devenaient le théâtre de "délibérations judiciaires populaires" auxquelles était convié le spectateur. Le pouvoir judiciaire "tout puissant" semblait trôner à la tête de l'État, à même de soumettre quiconque (nul chef ou cadre supérieur d'entreprise ou cacique de parti ne pouvait se sentir à l'abri).
Mais, loin de renforcer l'image des institutions et de la démocratie, "Lava Jato" les a discréditées encore d'avantage. Si la corruption et la pourriture ont effectivement été livrées publiquement à la honte, les moyens utilisés à cette fin étaient au moins tout autant discutables : l'institutionnalisation et la banalisation de la dénonciation[14]. De plus, il est rapidement apparu que tous les prévenus n'étaient pas égaux devant la justice de "Lava Jato" et que les sanctions les plus lourdes s'appliquaient à ceux qu'on voulait écarter du pouvoir. L'exemple de Lula résume à lui seul cette situation.
On retrouve la même "iniquité" concernant les sanctions infligées aux entreprises brésiliennes ayant "fauté". Dans ce cas, ce sont les États-Unis qui "punissent", pouvant le cas échéant accepter "généreusement" des arrangements pour éviter à certaines des "amendes" colossales. Ainsi, par exemple, le gouvernement américain a exigé que l'entreprise J & F (BRF) transfère son contrôle opérationnel en se constituant comme entreprise américaine si elle voulait éviter les sanctions. Odebrecht, quant à elle, fut très lourdement sanctionnée.
Durant sa campagne électorale, Bolsonaro a envoyé un signal très fort aux États-Unis et à la Chine qu'il romprait avec cette dernière s'il était élu, en effectuant une visite officielle à Taiwan. Il affichait ainsi clairement les orientations que "le candidat de Washington", soutenu par une partie de la bourgeoisie brésilienne, allait mettre œuvre après son élection devenue certaine après l'éviction de Lula. Ainsi c'en était fini de la position du Brésil en équilibre inégal mais relativement confortable entre États-Unis et Chine[15].
"Lava Jato", qui a constitué un maillon essentiel de la "récupération" du Brésil par les États-Unis, a démantelé toutes les protections économiques - légales et illégales - et les subventions étatiques favorisant les entreprises brésiliennes. Les conséquences vont être très lourdes pour le Brésil. En effet, la suppression de ces protections a déjà commencé à exposer dangereusement les entreprises brésiliennes à la concurrence des États-Unis. Cela ne va qu'empirer avec le renforcement de la "coopération" économique entre les deux pays. À cela s'ajoute que, dans un contexte économique mondial de plus en plus difficile, il va aussi falloir payer l'addition des conséquences ravageuses de la politique d'endettement du pays sous Lula et Dilma Rousseff.
Sur le plan des relations internationales, tel un petit chien, Bolsonaro emboite les pas de Trump et de sa diplomatie délirante en décidant, en signe de soutien à Israël, le transfert de l'ambassade du Brésil à Jérusalem. Plus récemment, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo, qui avait fait le déplacement au Brésil pour l'investiture de Bolsonaro, a dans un entretien avec le nouveau président, évoqué une "opportunité de travailler ensemble contre les régimes autoritaires", allusion à Cuba et au Venezuela, et référence voilée à la nécessité de freiner l'expansionnisme chinois. Le Brésil se retrouve ainsi de plain-pied dans le tourbillon impérialiste mondial comme l'illustre encore plus clairement ce tweet de l'ancienne ambassadrice des États-Unis à l'ONU, Nikki Haley : "Il est bon d'avoir un nouveau dirigeant pro-américain en Amérique du Sud, qui se joindra aux combats contre les dictatures au Venezuela et à Cuba et qui voit clairement le danger de l'influence croissante de la Chine dans la région" ("Le Brésil de Bolsonaro et les États-Unis pour une relation "transformée"").
Avec l'élection de Bolsonaro, les États-Unis récupèrent en effet la domination impérialiste dans leur pré carré, puisque le Brésil, en plus d'occuper près de la moitié du continent sud-américain, avec une frontière avec la plupart des autres pays du continent, est la principale puissance militaire de la région. Et le Brésil va désormais jouer un rôle de premier plan dans la stratégie des États-Unis pour tenter de mettre fin au régime de Maduro au Venezuela. À la suite du gouvernement Trump qui a immédiatement reconnu le nouveau président autoproclamé Juan Guaidó, Bolsonaro faisait de même. De cette façon, le Venezuela se trouve pratiquement confiné derrière ses frontières "murées" par les gouvernements de droite de Colombie et du Brésil. Cette situation crée un climat d'affrontement dans la région avec des conséquences imprévisibles sur le plan militaire, puisque le gouvernement de Maduro est prêt à résister avec le soutien de la Russie, de la Chine et de Cuba ; mais aussi sur le plan social, car cela ne ferait qu'aggraver les conditions terribles dans lesquelles vit la population vénézuélienne, provoquerait un nouvel exode de la population, source d'instabilité dans les villes frontières des trois pays, en plus du Guyana.
Au moyen d'une vaste entreprise s'étalant sur plusieurs années, mobilisant des moyens propres importants (sans compter ceux mobilisés au Brésil par "Lava Jato"), les États-Unis sont finalement parvenus à leur fin, à savoir réintégrer pleinement le Brésil sous leur influence. C'est donc un succès de la diplomatie américaine et de tous les services qui vont avec : pouvoir judiciaire, FBI, espionnage, … Le succès n'est néanmoins peut-être pas complet.
La dernière étape de la manœuvre consistait à doter le Brésil, aux prochaines élections, d'un candidat qui soit porteur de la nouvelle orientation. Le candidat a été trouvé, il a gagné les élections[16] grâce aux manœuvres que l'on sait. Mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas très "présentable". C'est vrai qu'il n'y avait pas réellement le choix vu que "Lava Jato" a rendu inutilisables pour un certain temps les formations et forces politiques traditionnelles, encore plus discréditées qu'auparavant, et vu également que quelqu'un comme Lula, incomparablement plus expert et fin politicien, était incompatible avec la nouvelle orientation.
Si pendant un certain temps Bolsonaro pourra peut-être séduire une frange de la population qui a voté pour lui aux élections, il peut aussi devenir un point faible du dispositif s'il ne change pas de style.
Le personnage Bolsonaro, misogyne et homophobe décomplexé, est une caricature. Il est un nostalgique de la dictature militaire telle qu'elle a existé au Brésil entre 1964 et 1985. Il a promis de nettoyer le pays des "marginaux rouges". Son clan politique familial fait également partie du décor. L'un de ses fils, Edouardo Bolsonaro (député fédéral de l'État de São Paulo) marche d'un pas décidé sur les traces du "papa", mais en mieux, en "plus excessif" : il veut faire qualifier de "terrorisme" les actions du Mouvement des Travailleurs sans Terre et, pour lui "quel est le problème ?", si pour cela "il est nécessaire d'emprisonner 100 000 personnes". Il veut également faire qualifier le communisme de crime.
Ambitionnant de surfer sur l'effet "Lava jato", Bolsonaro s'était lui-même préparé à enfiler le costume politique de chevalier blanc incorruptible. À cet effet, Il avait commencé par prendre soin de quitter en 2016 son ancien parti, le Parti Progressiste (PP), le parti le plus impliqué dans les scandales qui secouent le pays (des 56 députés affiliés au PP, 31 sont sous le coup d'accusation de corruption). Mais son premier faux pas n'aura pas attendu l'investiture. Parmi les personnalités politiques qu'il a choisies pour faire partie de son futur gouvernement, certaines se trouvaient déjà sous le coup d'accusation de corruption. C'est comme ça que Monsieur Propre a déjà taché ses beaux habits blancs présidentiels avant même d'avoir pris ses fonctions. Pire, l'absence totale de "tenue" et de "retenue" de son clan[17] l'ont déjà fait passer pour un sinistre pitre. En informant de désaccords existant dans le propre camp de Bolsonaro, un de ses fils est allé jusqu'à nous "régaler" de détails sordides. Les désaccords y sont tels, nous dit-il, qu'"il y en a qui souhaiteraient la mort de Bolsonaro". Que ce soit du bluff, l'expression de la bêtise ou la réalité, ces propos en disent long sur l'hypocrisie du clan Bolsonaro, ses liens avec les milices criminelles de Rio de Janeiro [8] ou encore l'implication du fils, Flávio, dans des transactions bancaires suspectes (L'affaire Queiroz [9]). Il s'agit là d'une nouvelle démonstration claire de la pourriture qui prévaut au sein du clan qui a été porté à la tête de l'État.
On ne doit malheureusement pas se réjouir de la bêtise épaisse de Bolsonaro et d'une partie de son entourage en pensant qu'il risque d'être un bien piètre défenseur des intérêts de la bourgeoisie. Soit il ne sera qu'une marionnette téléguidée depuis les coulisses, soit ses dérapages, notamment sur le plan des tensions impérialistes, pourraient avoir des conséquences funestes pour une partie de la population.
Ce sont de rudes épreuves qui attendent la classe ouvrière au Brésil du fait des attaques économiques déjà ou pas encore annoncées. La première d'entre elles, la réforme des retraites, est "le premier et plus grand défi" comme l'a annoncé le ministre de l'économie, Paulo Guedes, lors de son investiture et elle est caractérisée par les médias comme "L'épineuse refonte d'un régime très coûteux pour l'État, réclamée avec insistance par les marchés" ("Brésil : le gouvernement Bolsonaro en place, salué par la Bourse").
La difficulté générale actuelle de la classe ouvrière au niveau mondial à se reconnaître comme une classe aux intérêts antagoniques à ceux du capitalisme ne manquera pas d'affecter ses capacités de réaction face au déluge d'attaques qui vont s'abattre sur elle au Brésil. Mais c'est aussi à travers la nécessaire riposte, la critique de ses propres faiblesses qui ne manqueront pas de se manifester à cette occasion, qu'elle pourra de nouveau faire des pas en avant vers une lutte plus unie, plus massive, plus solidaire et débarrassée de mystifications qui pèsent sur sa conscience en particulier celles plus pernicieuses véhiculées par la gauche (PT, ...) et l'extrême-gauche du capital (trotskistes, …). C'est pour cela qu'il faut se réapproprier les expériences passées. Souvenons-nous en particulier :
De nouvelles difficultés qui vont probablement émerger comme conséquence de la situation actuelle sont susceptibles de se mettre en travers de la lutte de classe au Brésil. Il est important de s'y préparer.
Bolsonaro est tellement détestable qu'il est capable de polariser sur sa personne la colère provoquée par les attaques économiques. Le danger sera alors de ne voir que la personne et non pas le capitalisme en crise qui est derrière les attaques. Il existe la possibilité d'un danger similaire concernant l'orientation politique de Bolsonaro, l'extrême-droite, que la gauche ne manquera pas de désigner comme responsable de l'aggravation des conditions de vie. On ne peut écarter que Lula et le PT soient de nouveau, dans le futur, amenés à assumer la fonction de dévier vers une alternative de gauche un mécontentement à l'encontre de la droite et de l'extrême-droite. Il faudra alors garder clair à l'esprit que tout parti, de l'extrême-droite à l'extrême-gauche, accédant à la tête de l'État a pour responsabilité de défendre les intérêts du capital national et que cela se fait nécessairement au détriment de la classe exploitée. De plus, il faudra se souvenir que l'attaque flagrante contre Lula par "Lava Jato", alors que beaucoup de ses "collègues", politiciens véreux notoires ont été relativement épargnés, ne signifie en rien que l'ancien métallurgiste sorti du rang puisse être caractérisé d'honnête et encore moins de défenseurs des ouvriers.
De même, il ne va pas manquer de voix pour tenter dévoyer la colère légitime des ouvriers vers "l'impérialisme yankee qui oppresse le Brésil" et dont il faudrait se libérer. C'est une impasse tragique qui a déjà fait ses preuves. Elle implique la mobilisation du prolétariat aux côtés d'une partie de la bourgeoisie brésilienne contre la bourgeoisie américaine. Le prolétariat n'a pas de patrie à défendre, seulement ses intérêts de classe. Face à une telle mystification, un seul mot d'ordre : lutte de classe dans tous les pays contre le capitalisme !
Cela ne peut être qu'une perspective, un but non atteignable immédiatement, mais c'est toujours ce but et cette perspective qui doivent guider l'action du prolétariat, laquelle devant le plus possible être conçue comme un maillon de la chaîne qui mène à la révolution prolétarienne mondiale.
Revolução Internacional (06/02/2019)
[1] La décomposition de la société concerne tous les pays, même si c'est de manière inégale, et s'exprime à travers un ensemble de phénomènes différents concourant à rendre de plus en plus difficile la vie en société de même que l'émergence d'une perspective au renversement et au dépassement du capitalisme. Parmi ses manifestations les plus saillantes, nous avons déjà souvent avancé le développement, comme jamais auparavant, de la criminalité, de la corruption, du terrorisme, du crime, de l'usage de la drogue, des sectes, de l'esprit religieux, du chacun pour soi… Comme conséquence de l'approfondissement de ce phénomène de décomposition de la société, se trouvent également les catastrophes "naturelles", "accidentelles" aux conséquences de plus en plus ravageuses. Une illustration récente en a été donnée par la tragédie causée par la rupture du barrage de Vale à Brumadinho (Brésil) constitué par des milliers de mètre cubes de résidus miniers, provenant de l'exploitation de la mine de fer voisine. Bilan, environ 200 morts ou disparus, une illustration parmi des milliers d'autres dans le monde des conséquences de l'irrationalité mortifère du capitalisme à bout de souffle.
[2] Selon une certaine propagande de la bourgeoisie, il existerait la possibilité de faire baisser les chiffres de la criminalité comme l'illustre le cas de la Colombie grâce à l'élimination des principaux cartels de la drogue. Le problème est que l'exemple de la Colombie n'est pas généralisable, en particulier du fait que dans la plupart des pays où la criminalité atteint des sommets, celle-ci est essentiellement le fait d'une multitude de petits gangs et surtout d'individus isolés.
[3] C'est peut-être la raison pour laquelle le score de Bolsonaro aux dernières élections a été très faible (bien en deçà de 50%) dans les quartiers les plus pauvres.
[4] Les mesures sociales destinées à soulager la misère des couches les plus pauvres, un coût infime dans le budget de l'État et financé au moyen d'une accentuation de l'exploitation des travailleurs, eurent un impact très important en ce sens qu'elles ont renforcé le prestige de Lula parmi ces couches de la population.
[5] En fait la dureté des attaques portées par les gouvernements Dilma Rousseff a participé à estomper le souvenir de celles "moins brutales" des gouvernements Lula précédents.
[6] En référence à ce qui est communément appelé le "miracle brésilien" où, entre 1968 et 1973, le taux de croissance moyen de l'industrie était passé à près de 24%, le double de celui de l'économie en général dans ce pays. Le premier "miracle" fut financé par la dette, si bien qu'au début des années 1980, le Brésil sera "au bord de la faillite".
[7] Lire, "Entenda a influência dos EUA na crise política e econômica no Brasil [13]." "Comprendre l'influence des États-Unis dans la crise politique et économique du Brésil".
[8] "Pour la première fois dans l'histoire du Brésil, la Chine est devenue, en avril 2009, son premier partenaire commercial, à la place des États-Unis. Elle était déjà devenue, un mois plus tôt, le premier importateur de biens brésiliens. (…) Depuis les années 1930, les États-Unis s'étaient solidement installés en première position. (…) Ce changement de situation tient d'abord à la contraction du commerce américain avec le reste du monde, liée à la crise économique. Un phénomène qui affecte aussi les pays de l'Union européenne dans leurs relations avec le Brésil. Mais il traduit surtout une hausse forte et continue des achats de la Chine. Les exportations du Brésil vers la Chine ont, en valeur, été multipliées par quinze entre 2000 et 2008. Elles ont progressé de 75 % entre 2007 et 2008. Cette augmentation a permis au Brésil de dégager, pendant les quatre premiers mois de l'année 2009, un surplus commercial double de celui enregistré pendant la même période en 2008. Les trois premiers partenaires du Brésil sont désormais, dans l'ordre, la Chine, les États-Unis et l'Argentine. " (La Chine est devenue le premier partenaire commercial du Brésil [14] ; Le Monde du 8 mai 2009)
"De 2003 à 2018, les entreprises chinoises ont investi au Brésil 54 Mds de $ sur une centaine de projets (ministère brésilien de la Planification). Pour la seule année 2017, les investissements chinois se sont élevés à près de 11 Mds$. Au 1er trimestre 2018, les exportations vers la Chine représentaient 26 % des exportations brésiliennes, contre 2 % en 2000 (ministère du Développement et du Commerce extérieur du Brésil). Un afflux massif de capitaux bienvenu pour ce pays dont l’économie a été fragilisée par une récession historique en 2015-2016 et une dette publique qui a pris énormément d’ampleur ces dernières années." ("La Chine à la conquête du Brésil")
[9] C'est la BNDES (Banco Nacional de Desenvolvimento) qui distribuait les financements aux entreprises bénéficiant ainsi d'un régime de faveur. C'est Lula qui dirigeait directement le lobby, certains dirigeants du PT étant associés aux représentants des corporations.
[10] Ces documents divulgués par Wikileaks rapportent en particulier qu'une équipe de formation américaine a enseigné aux élèves brésiliens (et également d'autres nationalités) les secrets des "enquêtes et sanctions dans les affaires de blanchiment de capitaux, notamment la coopération formelle et informelle entre pays, la confiscation des avoirs, les méthodes de collecte des preuves, la négociation de plaintes, le recours au contrôle comme outil et les suggestions concernant la manière d'aborder les organisations non gouvernementales (ONG) soupçonnées de financement illicite". Le rapport cité conclut que "Le secteur judiciaire brésilien est manifestement très intéressé par la lutte contre le terrorisme, mais il a besoin d'outils et de formation pour engager efficacement ses forces." Wikileaks: EUA criou curso para treinar Moro e juristas [15]" (Les États-Unis ont créé une formation pour Moro et les juristes). L'article de Wikileaks cité est le suivant "BRAZIL: ILLICIT FINANCE CONFERENCE USES THE "T" WORD, SUCCESSFULLY [16]".
[11] "A Lava Jato aos olhos dos americanos [17]". L'opération "Lava Jato" aux yeux des Américains.
[12] "FBI atua na “lava jato” desde o seu começo e se gaba da operação pelo mundo [18]" Le FBI est présent dans "Lava jato" depuis le début et s'en vante dans le monde entier.
[13] WikiLleaks: Dilma, ministros e avião presidencial foram espionados pela NSA [19] "Dilma : Ses ministres et l'avion présidentiel ont été espionnés par la NSA"
[14] Ainsi, par exemple, les 77 cadres d’Odebrecht entendus par la justice ont dénoncé 415 responsables politiques appartenant à 26 partis (sur 35) dans 21 États (sur 26 au sein de la Fédération). Parmi eux, 5 ex-présidents du Brésil : MM. José Sarney, Fernando Collor de Mello, Fernando Henrique Cardoso, Luiz Inácio Lula da Silva et Mme Dilma Rousseff. M. Temer est également cité à de nombreuses reprises, mais il ne put être mis en cause pour des actes antérieurs à son mandat, selon la Constitution. Au cours de sa déposition, M. Marcelo Odebrecht a déclaré avoir versé 100 millions d’euros entre 2008 et 2015 au Parti des travailleurs (PT, gauche), en plus des contributions officielles lors des campagnes électorales. "Les anciens présidents Lula et Dilma Rousseff étaient au courant de notre appui, même s’ils n’ont jamais demandé d’argent directement", a-t-il précisé. "Au Brésil, les ramifications du scandale Odebrecht [20]", Le Monde diplomatique, septembre 2017.
[15] On ne sait évidemment pas combien de temps durera ce mariage forcé ni quelles en seront les péripéties. Une chose est certaine est qu'il est dans l'intérêt de la première puissance mondiale de ne pas prendre le risque d'une nouvelle distanciation du Brésil qui, inévitablement, laisserait de nouveau la porte ouverte aux intentions de la Chine de s'installer en Amérique du Sud, et la possibilité que cela constitue une menace directe et périlleuse pour la suprématie américaine, sur un plan économique mais surtout militaire.
Cependant, il ne faut pas perdre du vue que l'opération "récupération du Brésil" a pour l'essentiel été gérée pendant des années par l'administration Obama. Trump l'imprévisible sera-t-il capable de ne pas la compromettre ? Par ailleurs, même si la Chine a reçu des signaux très forts, de la part de Bolsonaro et de l'administration Trump, que c'en était fini pour elle de sa relation privilégiée avec le Brésil, il est évident qu'elle ne va pas se retirer complètement, loin s'en faut. Tout d'abord, sur un plan économique, c'est impossible car cela aurait des conséquences dramatiques pour l'économie brésilienne que, même les États-Unis, ne peuvent pas souhaiter. Par ailleurs, il est évident que la Chine est loin d'accepter son éviction comme en témoigne le fait qu'elle s'est déjà portée candidate pour l'acquisition d'entreprises brésiliennes qui vont être privatisées par Bolsonaro.
[16] Avec l'appui officiel, ouvert ou non, de tous les partis de droite.
[17] Constitué en particulier par tous les fils de Bolsonaro qui ont fait carrière dans la politique et soutiennent le "papa".
Dans la première partie de cette série,1 nous avons vu que les partis de gauche et d’extrême-gauche du capital ont un programme qui défend le capitalisme au nom d’une “nouvelle société” qui n’est rien de plus qu’une reproduction idéalisée du capitalisme lui-même.2 Pire encore, ils inoculent une vision de la classe ouvrière qui la nie complètement.
Dans ce deuxième article, nous verrons quelle est la manière de penser et quelle méthode d’analyse est développée dans ces partis, en particulier dans ceux qui se présentent comme les “plus radicaux”.
Dans le premier article, nous dénoncions le fait que, après avoir démonté le programme de défense du capital que ces mystificateurs mettent en avant, il est nécessaire de faire face à un autre problème : leur façon de penser, les liens qu’ils établissent entre camarades, leurs méthodes d’organisation, leur vision de la morale, leur conception du débat, leur vision du militantisme, enfin tout le vécu au sein de ces partis. Se débarrasser de leur manière d’envisager ces questions est encore plus difficile que de mettre en lumière les mystifications politiques qu’ils colportent, parce qu’elle conditionne les actions, empoisonne les comportements, en se propageant dans le fonctionnement organisationnel.
Les organisations révolutionnaires de la Gauche communiste, fragiles et très minoritaires, ont dû faire face à ce problème crucial. Elles ont été capables de rejeter le programme de ces organisations de gauche et d’extrême-gauche du capital, mais ce que nous appelons la face cachée de celles-ci, c’est-à-dire leur façon de penser, leur fonctionnement et leur comportement, leur vision morale, etc., tout cela, qui est aussi réactionnaire que leur programme, est sous-estimé et n’est pas soumis à une critique implacable et radicale. Il ne suffit donc pas de dénoncer le programme des groupes de gauche et d’extrême-gauche du capital ; il faut aussi dénoncer et combattre cette face cachée organisationnelle et morale qu’ils partagent avec les partis de droite et d’extrême-droite.
Une organisation révolutionnaire est bien plus qu’un programme ; elle est la synthèse unitaire du programme, de la théorie et du mode de pensée, de la morale et du fonctionnement organisationnel. Il y a une cohérence entre ces quatre éléments. “L’activité de l’organisation des révolutionnaires ne peut être comprise que comme un ensemble unitaire, dont les composants ne sont pas séparés mais interdépendants : 1. son activité théorique, dont l’élaboration est un effort constant, et le résultat ni figé, ni achevé une fois pour toutes. Elle est aussi nécessaire qu’irremplaçable ; 2. l’activité d’intervention dans les luttes économiques et politiques de la classe. Elle est la pratique par excellence de l’organisation où la théorie se transforme en arme de combat par la propagande et l’agitation ; 3. l’activité organisationnelle œuvrant au développement, au renforcement de ses organes, à la préservation des acquis organisationnels, sans lesquels le développement quantitatif (adhésions) ne saurait se changer en développement qualitatif”.3
Il est évident qu’on ne peut pas lutter pour le communisme avec des mensonges, des calomnies et des manœuvres. Il y a une cohérence entre les quatre aspects que nous avons mentionnés plus haut. Ils annoncent tous le mode de vie et l’organisation sociale du communisme et ne peuvent jamais être en contradiction avec celui-ci. Comme nous le disons dans le texte “Le fonctionnement organisationnel du CCI” :
“Toute une série d’aspects essentiels de ce qui sous-tend la perspective révolutionnaire du prolétariat sont concentrés sur les questions d’organisation : 1. les caractéristiques fondamentales de la société communiste et les relations établies entre ses membres ; 2. l’être du prolétariat comme la classe porteuse du communisme ; 3. la nature de la conscience de classe, les caractéristiques de son développement, son approfondissement et son extension au sein de la classe ; 4. le rôle des organisations communistes dans le processus de prise de conscience du prolétariat.”4
On peut dire que les groupes de gauche et d’extrême-gauche du capital sont des prestidigitateurs de la politique. Ils doivent faire passer des positions politiques du capital avec une enveloppe “prolétarienne” et “marxiste”. Ils doivent faire dire à Marx, Engels, Lénine et autres militants prolétariens le contraire de ce qu’ils voulaient dire. Ils doivent tordre, tronquer, manipuler les positions que ceux-ci ont pu défendre à un moment donné du mouvement ouvrier, pour en faire leur contraire le plus absolu : prendre des citations de Marx, Engels ou Lénine, leur faire dire que l’exploitation capitaliste, c’est bien, que la nation, c’est le bien le plus précieux, que nous devons nous laisser embrigader dans la guerre impérialiste, que l’État est un père bienfaiteur et protecteur, etc.
Marx, Engels, Lénine, qui se sont battus pour la destruction de l’État, deviennent, par le tour de magie de ces groupes, des défenseurs enthousiastes de l’État. Marx, Engels, Lénine, qui se sont battus inconditionnellement pour l’internationalisme, deviennent des champions de la “libération nationale” et de la patrie. Marx, Engels, Lénine, qui ont animé la lutte défensive du prolétariat, deviennent les champions du productivisme et du sacrifice du travailleur sur l’autel des besoins du capital.
L’instrument d’avant-garde de cette entreprise de falsification fut le stalinisme5. Il a effectué méthodiquement cette transformation répugnante. Pour illustrer cela, nous utiliserons le livre d’Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant6, qui décrit en détail ce processus qui se déroule à partir du milieu des années 1920 : “Le régime social très particulier qui se développait en Russie soviétique avait tendance à créer sa propre idéologie dans toutes les branches scientifiques. En d’autres termes, il a essayé de fusionner sa propre conception du monde avec celle de l’ancienne science, ainsi qu’avec l’idéologie traditionnelle du marxisme et les nouvelles découvertes scientifiques” (page 103 de l’édition PDF en espagnol). Pour l’expliquer, il rappelle que “Hegel (qui) avait démontré qu’un phénomène peut conserver sa forme tout en transformant complètement son contenu ; Lénine n’avait-il pas dit que souvent le destin des grands hommes est de servir d’icônes après leur mort, alors que leurs idées libératrices sont falsifiées pour justifier une nouvelle oppression et un nouvel esclavage ?” (page 109).
Lors de son passage à “l’Académie communiste” de Moscou, il constate qu’ “On modifiait chaque année les programmes, on falsifiait de plus en plus insolemment les faits historiques et leur appréciation. Cela se faisait non seulement avec l’histoire récente du mouvement révolutionnaire en Russie, mais aussi avec des événements aussi éloignés que la Commune de Paris, la révolution de 1848 et la première Révolution française. (…) Que dire de l’histoire du Komintern ? Chaque nouvelle édition donnait une version nouvelle, à beaucoup d’égards tout à fait opposée aux précédentes” (p. 100), “Comme on introduisait ces falsifications en même temps dans toutes les branches de l’éducation, je suis arrivé à la conclusion qu’il ne s’agissait pas d’accidents isolés, mais d’un système qui transformait l’histoire, l’économie politique et les autres sciences selon les intérêts et la vision du monde de la bureaucratie (…) En fait, une nouvelle école, l’école bureaucratique du marxisme, se formait en Russie.” (p. 101)
Suivant ces méthodes, les partis de gauche et d’extrême-gauche utilisent trois procédés :
– profiter des erreurs commises par les révolutionnaires ;
– défendre, comme si elles étaient toujours valables, des positions qui étaient justes au moment où elles ont été défendues par les révolutionnaires, alors qu’elles sont devenues contre-révolutionnaires ;
– émousser le tranchant révolutionnaire de leurs positions en faisant d’elles une abstraction inoffensive.
Marx, Engels, Lénine, Rosa Luxemburg, n’étaient pas infaillibles. Ils ont fait des erreurs.
Contrairement à la vision mécanique de la pensée bourgeoise, l’erreur est souvent inévitable et peut être un pas nécessaire vers la vérité qui, d’autre part, n’est pas absolue, mais qui a un caractère historique. Pour Hegel, l’erreur est un moment de vérité nécessaire et évolutif.
Ceci est d’autant plus clair quand on considère que le prolétariat est à la fois une classe exploitée et une classe révolutionnaire et qu’en tant que classe exploitée, elle souffre de tout le poids de l’idéologie dominante. Par conséquent, lorsque le prolétariat – ou du moins une partie de celui-ci, ose penser, formuler des hypothèses, mettre en avant des revendications, se donner des objectifs, il s’élève contre la passivité et l’abrutissement imposés par le bon sens capitaliste, mais, en même temps, il peut tomber dans des approximations erronées, dans des idées que l’évolution sociale elle-même ou la dynamique même de la lutte de classe dépassent ou laissent de côté.
Marx et Engels croyaient qu’en 1848 le capitalisme était assez mûr pour être remplacé par le communisme et prônaient un programme encore capitaliste “intermédiaire” qui servirait de plate-forme pour le socialisme (la théorie de la “révolution permanente”).
Cependant, leur esprit critique les a amenés à rejeter cette spéculation, qu’ils ont abandonnée en 1852. De même, ils pensaient que l’État capitaliste devait être pris et utilisé comme levier de la révolution, mais l’expérience vivante de la Commune de Paris les a convaincus de cette erreur en concluant que l’État capitaliste doit être détruit.
Nous pourrions continuer avec beaucoup d’autres exemples, mais ce que nous voulons développer ici, c’est comment les groupes gauchistes utilisent ces erreurs pour donner un blanc-seing à leur programme contre-révolutionnaire. Lénine était un internationaliste conséquent, mais il n’avait pas suffisamment de clarté sur la question de la libération nationale et commit de graves erreurs sur ce point. Ces erreurs sont extraites de leur contexte historique, séparées de la lutte internationaliste qu’il a menée, deviennent ainsi des “lois” valables pour toujours7. Ces erreurs sont transformées en moyens hypocrites de défense du capital.
Comment peuvent-ils opérer une telle falsification ? L’un des moyens le plus important est de détruire l’esprit critique des militants. Les marxistes cohérents partagent avec la science ce que celle-ci a de meilleur : l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de remettre en question des positions qui, pour diverses raisons, entrent en conflit avec la réalité et les besoins de la lutte du prolétariat. Le marxisme n’est pas un ensemble de dogmes produit par des cerveaux géniaux et qui ne pourraient pas être modifiés ; c’est une méthode combative, vivante, analytique, en développement constant et pour cela l’esprit critique est fondamental. Raboter cet esprit critique est la tâche principale des groupes gauchistes, à l’instar de leurs maîtres staliniens qui, comme le dit Ciliga lors de son passage à “l’Université communiste” de Leningrad, les étudiants, futurs cadres du parti, “ce qui n’était pas écrit dans le manuel n’existait pas pour eux. Jamais de questions en dehors du programme officiel. Leur vie spirituelle était parfaitement mécanisée. Lorsque je m’efforçais de les pousser au-delà de l’étroit horizon du programme, d’éveiller leur curiosité et leur sens critique, ils restaient sourds. On aurait dit que leur sens du social était émoussé.” (p. 98).
Ainsi, face au suivisme aveugle prôné par les groupes gauchistes (des staliniens aux trotskistes en passant par la plupart des anarchistes) les militants prolétariens, les groupes révolutionnaires, doivent lutter pour garder vivant l’esprit critique, la capacité de se remettre en question, la volonté permanente d’être attentifs aux faits pour savoir, à partir d’une analyse historique, comment reconsidérer des positions qui ne sont plus valables.
Une autre caractéristique de la méthode gauchiste est l’utilisation des positions justes des révolutionnaires qui ont été invalidées ou rendues contre-productives par l’évolution historique. Par exemple, le soutien de Marx et Engels aux syndicats. Le gauchisme conclut que, si les syndicats étaient des organes du prolétariat à l’époque de Marx et Engels, ils ne peuvent l’être qu’en tout temps. Ils utilisent une méthode abstraite et intemporelle. Ils cachent le fait qu’avec la décadence du capitalisme, les syndicats sont devenus des organes de l’État bourgeois contre le prolétariat.8
Il y a des militants révolutionnaires qui rompent avec les positions de gauche, mais ne parviennent pas à rompre avec leur méthode scolastique. Ainsi, par exemple, ils se limitent simplement à inverser la position gauchiste à l’égard des syndicats : si la position gauchiste affirme que les syndicats ont toujours été au service de la classe ouvrière, ces militants révolutionnaires concluent alors que les syndicats ont toujours été contre elle. Ils font de la position sur les syndicats une position intemporelle, valable pendant des siècles, de sorte que, s’ils ont rompu avec le gauchisme, en fait ils en restent prisonniers.
Il en va de même pour la social-démocratie. Il est difficile d’imaginer que les partis socialistes d’aujourd’hui pendant la période de 1870 à 1914, aient été des partis de la classe ouvrière, qu’ils aient contribué à son unité, à sa conscience et à la force de ses luttes. Face à cela, les gauchistes, en particulier le trotskisme, concluent simplement : les partis sociaux-démocrates ont toujours été des partis ouvriers et ne cesseront jamais de l’être, malgré tous leurs agissements contre-révolutionnaires.
Cependant, il y a des révolutionnaires qui disent la même chose, mais dans l’autre sens : si les trotskistes parlent de la social-démocratie comme d’un parti qui est et sera toujours “ouvrier”, ils concluent que la social-démocratie est et a toujours été capitaliste. Ils ignorent que l’opportunisme est une maladie qui peut affecter le mouvement ouvrier et qui peut conduire ses partis à la trahison et à l’intégration dans l’État capitaliste.
Enfermés dans leur héritage gauchiste, ils remplacent la méthode historique et dialectique par la méthode scolastique. Ne pas comprendre que l’un des principes de la dialectique est la transformation des contraires : ce que peut être une chose peut se transformer et agir dans le sens contraire. Les partis prolétariens, à cause de la dégénérescence due au poids de l’idéologie bourgeoise et de la petite bourgeoisie peuvent se transformer en leur contraire qui leur est diamétralement opposé : devenir des serviteurs inconditionnels du capitalisme9.
Nous voyons là une autre des conséquences de la méthode gauchiste : on rejette la vision historique des positions de classe et de leur processus d’élaboration. Cela ampute une autre des composantes essentielles de la méthode prolétarienne. Chaque génération de travailleurs repose sur les épaules de la génération précédente : les leçons produites par la lutte de classe et par l’effort théorique en son sein, donnent lieu à des conclusions qui servent de point de départ, mais qui ne sont pas le point d’arrivée. L’évolution du capitalisme et les expériences mêmes de la lutte de classe rendent nécessaires de nouveaux développements ou des rectifications critiques des positions précédentes. C’est une continuité historique critique que le gauchisme nie en propageant une vision dogmatique et anhistorique.
Aux XVIIe et XIXe siècles, les penseurs qui annonçaient la révolution bourgeoise ont développé un matérialisme qui était en son temps révolutionnaire parce qu’il soumettait l’idéalisme féodal à une critique implacable. Cependant, une fois le pouvoir pris dans les principaux pays, la pensée bourgeoise est devenue conservatrice, dogmatique et anhistorique. Le prolétariat, par contre, a dans ses propres gènes une pensée critique et historique, une capacité de ne pas rester prisonnier des situations d’une époque donnée, aussi importantes soient-elles, et d’être guidé non pas par le passé ou le présent mais par la perspective de l’avenir révolutionnaire dont il est porteur. “L’histoire de la philosophie et l’histoire de la science sociale montrent en toute clarté que le marxisme n’a rien qui ressemble à du “sectarisme” dans le sens d’une doctrine repliée sur elle-même et ossifiée, surgie à l’écart de la grande route du développement de la civilisation universelle. Au contraire, Marx a ceci de génial qu’il a répondu aux questions que l’humanité avancée avait déjà soulevées.”10.
Comme la pensée bourgeoise, l’idéologie gauchiste est dogmatique et idéaliste d’une part, et relativiste et pragmatique d’autre part. Le gauchiste lève la main gauche et proclame des “principes” élevés au rang de dogmes universels, valables pour tous les mondes possibles et pour tous les temps. Mais, de la main droite, invoquant des “considérations tactiques”, il garde ces principes sacrés dans sa poche car “les conditions ne sont pas là”, “les ouvriers ne comprennent pas”, “le moment est mal choisi”, etc.
Le dogmatisme et la tactique ne sont pas opposés mais complémentaires. Le dogme qui oblige aujourd’hui à participer aux élections est complété par la “tactique” de “les utiliser” pour “se faire connaître”, “barrer le chemin à la droite”, etc. Le dogmatisme apparaît comme quelque chose de théorique, mais, en réalité, c’est une vision abstraite, placée en dehors de l’évolution historique. La “tactique”, cependant, semble “pratique” et “concrète”, est en fait une vision grossière et crétinisante qui ne part pas des positions cohérentes mais d’une action quotidienne, purement adaptative et opportuniste, typique de la pensée bourgeoise.
Cela nous amène à comprendre la troisième caractéristique de la méthode de la pensée gauchiste : elle doit nécessairement abstraire et décontextualiser les positions justes des révolutionnaires pour, comme le disait Lénine, émousser leur tranchant révolutionnaire, les rendre inoffensives pour le capital en les présentant comme des “principes” abstraits et inopérants. Ainsi, le communisme, la dictature du prolétariat, les conseils ouvriers, l’internationalisme… deviennent une grande rhétorique, un verbiage cynique auquel les dirigeants ne croient pas du tout, mais qu’ils utilisent sans gêne pour manipuler leurs fidèles. Ciliga, dans le livre précité, soulignait “le talent de la bureaucratie communiste à faire le contraire de ce qu’elle proclamait, à déguiser les pires crimes sous le masque des slogans les plus progressistes et des phrases les plus éloquentes” (page 52).
Dans les organisations gauchistes il n’y a pas de principes. Leur vision est purement pragmatique et évolue en fonction des circonstances, c’est-à-dire en fonction des besoins politiques, économiques et idéologiques du capital national qu’elles servent. Les principes sont à géométrie variable et on les garde pour des moments spécifiques : lors des fêtes du parti et des grandes célébrations ; comme prétexte pour persécuter des militants en les accusant d’avoir “transgressé les principes" ; ils sont aussi utilisés comme des armes dans les querelles entre factions.
Cette vision des “principes” est radicalement opposée à celle d’une organisation révolutionnaire. Celle-ci est basée sur “l’existence d’un programme valable pour toute l’organisation. Le programme en tant que synthèse de l’expérience du prolétariat dont l’organisation est une partie et parce qu’il relève d’une classe n’ayant pas seulement une existence présente mais aussi un devenir historique, exprime ce devenir par la formulation des buts de la classe et du chemin à suivre pour les atteindre ; il rassemble les positions essentielles que l’organisation doit défendre dans la classe ; il sert de base d’adhésion.”11
Le programme révolutionnaire est la source de l’activité de l’organisation, son corps théorique source d’inspiration, son guide pour l’action. Il doit donc être pris très au sérieux. Le militant qui vient du gauchisme et ne sait pas comment s’en séparer, croit, souvent inconsciemment, que le programme est une pantomime, des simples paroles qui sont invoquées dans des moments solennels, et il cherche donc “la pratique” en appelant constamment à laisser tomber les trucs “rhétoriques”. D’autres fois, lorsqu’il est en colère contre un camarade ou qu’il se croit marginalisé par les organes centraux, il essaie de “les prendre en faute”, en utilisant le programme comme une pierre qu’on jette au visage.
Contre ces deux fausses visions, nous revendiquons la fonction essentielle du programme dans une organisation prolétarienne, comme arme d’analyse partagée par tous les militants et dans laquelle tous sont engagés pour son développement ; comme moyen d’intervention dans la lutte du prolétariat, comme orientation et contribution active à son avenir révolutionnaire.
Les sophismes pragmatiques et “ingénieux” du gauchisme font beaucoup de mal car ils rendent difficile une pensée globale capable de passer du général au concret, de l’abstrait à l’immédiat, du théorique au pratique. La méthode gauchiste brise le lien qui unit ces deux facettes de la pensée prolétarienne, en empêchant de vivre concrètement l’unité entre le concret et le général, l’immédiat et l’historique, le local et le global. La tendance et la pression vont vers la pensée unilatérale. Le gauchiste est localiste tous les jours, mais affiche un discours “internationaliste” les jours fériés. Le gauchiste ne voit que l’immédiat et le pragmatique, mais l’embellit avec quelques références “historiques” et met chapeau bas devant “les principes”. Le gauchiste est minablement “concret” lorsqu’il s’agit de développer une analyse abstraite et il part dans les brumes abstraites lorsqu’une analyse concrète est nécessaire.
On a vu, d’une manière très synthétique, quelques-uns des traits de la pensée gauchiste et de ses conséquences sur la position des militants communistes.
Voyons quelques-unes de ces dernières. La Troisième Internationale a utilisé une formule qui n’a de sens que dans certaines conditions historiques : “derrière chaque grève se profile l’hydre de la révolution”.
Cette formule n’est pas valable si les rapports de force entre les classes sont favorables à la bourgeoisie. Ainsi, par exemple, Trotsky l’a utilisé de manière schématique, estimant que les grèves de 1936 en France et la réponse courageuse du prolétariat de Barcelone en juillet 1936 contre le coup d’État fasciste “ouvraient les portes vers la révolution”. Elle ne tenait pas compte de l’imparable course vers la guerre impérialiste, de l’écrasement du prolétariat russe et allemand, de l’engagement des ouvriers sous la bannière de l’antifascisme. Il a laissé de côté cette analyse historique et mondiale et n’a appliqué que la recette vide de “derrière chaque grève il y a l’hydre de la révolution”.12
Une autre conséquence est un matérialisme vulgaire imprégné d’économisme jusqu’à la moelle. Tout serait déterminé par l’économie, celle-ci comprise avec la plus grande myopie mentale. Des phénomènes tels que la guerre sont niés dans leur racine impérialiste, stratégique, militaire, pour essayer de trouver les explications économiques les plus fantaisistes. Ainsi, l’État islamique, un gang mafieux, sous-produit barbare de l’impérialisme, serait une compagnie pétrolière.
Enfin, une autre conséquence de la manipulation faite par le gauchisme de la théorie marxiste est celle de sa conception comme une affaire de spécialistes, d’experts, de chefs géniaux. Tout ce que vomissent ces chefs éclairés devrait être suivi au pied de la lettre par les “militants de base” qui n’auraient aucun rôle dans l’élaboration théorique car leur mission serait de distribuer des tracts, vendre la presse, porter les chaises pour les meetings, coller des affiches… c’est-à-dire servir de main-d’œuvre ou de chair à canon aux “leaders bien-aimés”.
Cette conception est nécessaire au gauchisme puisque sa tâche consiste à déformer la pensée de Marx, Engels, Lénine, etc. et pour cela ils ont besoin de militants qui croient aveuglément leurs histoires à dormir debout. Cependant, elle est néfaste et destructrice lorsqu’une telle conception s’infiltre dans les organisations révolutionnaires. L’organisation révolutionnaire d’aujourd’hui “est plus impersonnelle qu’au XIXe siècle, et cesse d’apparaître comme une organisation de chefs dirigeant la masse des militants. La période des chefs illustres et des grands théoriciens est révolue. L’élaboration théorique devient une tâche véritablement collective. À l’image des millions de combattants prolétariens “anonymes”, la conscience de l’organisation se développe par l’intégration et le dépassement des consciences individuelles dans une même conscience collective.”13
C Mir, 27 décembre 2017
1“Le legs dissimulé de la gauche du capital (Partie I) – Une fausse vision de la classe ouvrière [23]” (2018).
2La gauche et l’extrême-gauche du capital auraient pu correspondre à ce passage que le Manifeste communiste consacre au socialisme bourgeois : “Ils veulent la société actuelle, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu’il s’en fait (…) Car le socialisme bourgeois tient tout entier dans cette affirmation que les bourgeois sont des bourgeois… dans l’intérêt de la classe ouvrière.”
3“Rapport sur la structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires – Conférence internationale du CCI [24]” (janvier 82).
5À son tour, le stalinisme s’est inspiré du sale travail de la social-démocratie qui trahit le prolétariat en 1914. Rosa Luxemburg, dans Notre programme et la situation politique ; Discours au Congrès de fondation du Parti Communiste Allemand (Ligue Spartacus), 31 décembre 1918, premier janvier 1919, en a fait la dénonciation : “Vous voyez d’après ses représentants où en est ce marxisme aujourd’hui : il est asservi et domestiqué par les Ebert [26], David [27] et consorts. C’est là que nous voyons les représentants officiels de la doctrine que, pendant des dizaines d’années, on a fait passer pour le marxisme pur, véritable. Non, ce n’est pas là que menait le marxisme, à faire en compagnie des Scheidemann, de la politique contre-révolutionnaire. Le marxisme véritable combat également ceux qui cherchent à le falsifier”.
6Ante (ou Anton) Ciliga (1898-1992), d’origine croate, rejoint le Parti communiste de Yougoslavie et vit en Russie à partir de 1925 où il prend conscience de la dégénérescence contre-révolutionnaire de l’URSS. Il rejoint l’opposition de gauche de Trotsky. Arrêté pour la première fois en 1930, il fut envoyé en Sibérie et finalement libéré en 1935. Dès lors, il s’installe en France où il écrit un témoignage très lucide sur tout ce qui s’est passé en URSS, dans la Troisième Internationale et dans le PCUS, dans le livre cité. On peut consulter la version PDF en espagnol, dont nous avons traduit les citations, sur : https://marxismo.school/files/2017/09/Ciliga.pdf [28]. Par la suite, Ciliga s’est de plus en plus éloigné des positions prolétariennes en évoluant vers la défense de la démocratie, surtout après la Seconde Guerre mondiale.
7Voir à ce sujet : “Les communistes et la question nationale (1900-1920) 1ère partie [29]” (1983).
8Voir notre brochure Les syndicats contre la classe ouvrière [30] et le texte en espagnol Apuntes sobre la cuestión sindical [31].
9Voir “Première Guerre mondiale : comment s’est produite la faillite de la Deuxième Internationale [32]” (2015)
10Lénine, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme (1913).
11“Rapport sur la structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires”, Revue internationale nº 33 (1983), point 1.,
12Cette erreur de Trotsky a même été utilisée par le trotskisme jusqu’à la corde pour qualifier de “révolution” toute situation de révolte et même de coup d’État à base de guérilla comme celui de Cuba en 1959.
13Voir note 3.
“À Copenhague, la douche froide”, “Le pire accord de l’histoire”, “Copenhague s’achève sur un échec”, “Déception à Copenhague” …, la presse est unanime, ce sommet annoncé comme “historique” a été un véritable fiasco !
Durant plusieurs semaines, les médias et les politiques ont enchaîné les déclarations grandiloquentes qui toutes affirmaient en substance : “l’avenir de l’humanité et de la planète se joue à Copenhague”. La fondation Nicolas Hulot avait ainsi lancé un ultimatum : “l’avenir de la planète et avec lui, le sort d’un milliard d’affamés […] se jouera à Copenhague. Choisir la solidarité ou subir le chaos, l’humanité a rendez-vous avec elle-même”. Il y avait ici une moitié de vérité. Les documentaires télévisés, les films (comme Home de Yann Arthus Bertrand), les résultats des recherches scientifiques montrent que la planète est en train d’être ravagée. Le réchauffement climatique s’aggrave et, avec lui, la désertification, les incendies, les cyclones… La pollution et l’exploitation intensive des ressources entraînent la disparition massive d’espèces. 15 à 37 % de la biodiversité devrait disparaître d’ici à 2050. Aujourd’hui, un mammifère sur quatre, un oiseau sur huit, un tiers des amphibiens et 70 % des plantes sont en danger d’extinction. Selon le Forum humanitaire mondial, le “changement climatique” entraînerait la mort de 300.000 personnes par an (dont la moitié de malnutrition) ! En 2050, il devrait y avoir “250 millions de réfugiés climatiques”. Alors, oui, il y a urgence. Oui, l’humanité est confrontée à un enjeu historique et vital !
Mais il n’y avait aucune illusion à se faire, rien de bon ne pouvait sortir de ce sommet de Copenhague où 193 États étaient représentés. Le capitalisme détruit l’environnement depuis toujours. Déjà, au XIXe siècle, Londres était une immense usine crachant sa fumée et déversant ses déchets dans la Tamise. Ce système produit dans l’unique but de faire du profit et accumuler du capital, par tous les moyens. Peu importe si, pour ce faire, il doit raser des forêts, piller les océans, polluer les fleuves, dérégler le climat… Capitalisme et écologie sont forcément antagoniques.
Toutes les réunions internationales, les comités, les sommets (tel celui de Rio de Janeiro en 1992 ou celui de Kyoto en 1997) n’ont toujours été que des cache-sexes, des cérémonies théâtralisées pour faire croire que les “grands de ce monde” se soucient de l’avenir de la planète. Les Hulot, Yann Arthus Bertrand, et autres Al Gore ont voulu nous faire croire qu’il en serait cette fois-ci autrement, que face à l’urgence de la situation, les hauts-dirigeants allaient se “ressaisir”. Mieux, ils devaient même comprendre qu’il s’agissait là d’une opportunité historique de changer en profondeur le capitalisme, en s’orientant vers une green economy capable de sortir le monde de la récession par une croissance durable et écologique ! Pendant que tous ces idéologues brassaient de l’air, ces mêmes “hauts-dirigeants” affûtaient leurs armes éco… nomiques ! Car là est la réalité : le capitalisme est divisé en nations, toutes concurrentes les unes des autres, se livrant sans répit une guerre commerciale et, s’il le faut, parfois militaire. Un seul exemple : le pôle Nord est en train de fondre. Les scientifiques y voient une véritable catastrophe écologique. Les États y voient, eux, une opportunité d’exploiter des ressources jusqu’ici inaccessibles et d’ouvrir de nouvelles voies maritimes libérées des glaces. La Russie, le Canada, les États-Unis, le Danemark (via le Groenland) se livrent actuellement une guerre diplomatique sans pitié. Le Canada a même commencé à poster des armes à sa frontière dirigées dans cette direction ! Capitalisme et écologie sont bel et bien antagoniques.
Et ils voulaient nous faire croire que, dans ce contexte, les États-Unis et la Chine allaient accepter de “réduire leur émission de CO2”, c’est-à-dire limiter leur production ? D’ailleurs, cette notion de “limitation des émissions de CO2” est en elle-même révélatrice de ce qu’est le réchauffement climatique pour le capitalisme, une arme idéologique pour mener la concurrence. Chaque pays veut fixer les objectifs qui l’arrangent : les pays d’Afrique veulent des chiffres très bas, qui correspondent à leur production, pour mettre des bâtons dans les roues aux autres nations, les pays d’Amérique du Sud souhaitent des chiffres un peu plus élevés, et ainsi de suite pour l’Inde, les États européens, eux-mêmes divisés entre eux, la Chine, les Etats-Unis…
Le seul élément peut-être surprenant de ce fiasco de Copenhague est que tous ces chefs d’État n’ont même pas réussi à sauver les apparences. D’habitude, un accord final signé en grande pompe fixe quelques vagues objectifs à atteindre un jour et tout le monde s’en félicite. Cette fois, il s’agit officiellement d’un “échec historique”. Les tensions et les marchandages sont sortis des coulisses et ont été portés au-devant de la scène. Même la traditionnelle photo des chefs d’États s’auto-congratulant bras-dessus, bras-dessous, et affichant de larges sourires d’acteurs de cinéma, n’a pu être réalisée. C’est tout dire !
En fait, la récession ne contraint pas les chefs d’État à saisir la “formidable opportunité” d’une green economy mondiale mais ne peut au contraire qu’attiser les tensions et la concurrence internationale. Le sommet de Copenhague a fait la démonstration de la guerre acharnée que sont en train de se livrer les grandes puissances. Il n’est plus l’heure pour eux de faire semblant de bien s’entendre et de proclamer des accords (même bidons). Ils sortent les couteaux, tant pis pour la photo !
Jamais le capitalisme ne sera “vert”. Demain, la crise économique va frapper encore plus fort. Le sort de la planète sera alors le dernier des soucis de la bourgeoisie. Elle ne cherchera qu’une seule chose : soutenir son économie nationale, en s’affrontant toujours plus durement aux autres nations, en fermant les usines pas assez rentables, quitte à les laisser pourrir sur place, en réduisant les coûts de production, en coupant dans les budgets de la prévention l’entretien, ce qui signifiera aussi plus de pollution et d’accidents industriels. C’est exactement ce qui s’est déjà passé en Russie dans les années 1990, avec ses sous-marins nucléaires laissés à l’abandon et la Sibérie polluée au point d’en faire mourir une large proportion de ses habitants.
Enfin, une partie de plus en plus grande de l’humanité va se retrouver dans la misère, démunie, sans nourriture ni logement. Elle sera donc plus vulnérable encore aux effets du changement climatique, aux cyclones, à la désertification.
Il est temps de détruire le capitalisme avant qu’il ne détruise la planète et ne décime l’humanité !
Pawel (19 décembre)
Révolution Internationale nr 408 (janvier 2010)
Avec la vague de protestation populaire qui a inondé les rues d’Alger, d’Oran ou de Constantine, pour faire « dégager » Bouteflika et son clan, le vieux président a fini, semble-t-il par céder sous la pression de son « peuple » : «Il n'y aura pas de cinquième mandat et il n'en a jamais été question pour moi, mon état de santé et mon âge ne m'assignant comme ultime devoir envers le peuple algérien que la contribution à l'assise des fondations d'une nouvelle République en tant que cadre du nouveau système algérien que nous appelons de tous nos vœux» (message de Bouteflika à la nation, diffusé par les medias le 11/03/2019). Première étape d’une victoire du peuple pour un projet démocratique nous disent les médias ! Alors que la foule en liesse criait « victoire !», le président sortant a fini par annoncer qu’ « il n’y aura pas d’élection présidentielle le 18 avril prochain. Il s’agit ainsi de satisfaire une demande que vous avez été nombreux à m’adresser » La colère populaire a été galvanisée par cette déclaration. Pour la population algérienne, ce départ est clairement apparu comme un faux départ, une contorsion de Bouteflika et son clan pour prolonger son mandat sans passer par la case…électorale. Quelle farce ! Dans les manifestations, on pouvait entendre « Il faut que le peuple soit souverain, qu'il décide de son destin et de son avenir et de son Président» ; « Avec le départ de Bouteflika, nous pourrons avoir de nouveaux partis politiques qui peuvent émerger et nous donner une nouvelle Algérie».
Ces jeunes, précaires, chômeurs, lycéens, étudiants qui se sont portés à la tête de la contestation, entrainant derrière eux des familles entières, des catégories sociales de toute sorte, boutiquiers, petits commerçants, fonctionnaires, etc… sont mobilisés depuis le 22/02/2019 par centaines de milliers. Du jamais vu contre la candidature d’un cinquième mandat présidentiel de Bouteflika, dénonçant son système corrompu. Le discrédit de Bouteflika au sein de la population est tellement fort que personne ne croit à son discours de départ, Les manifestations massives continuent pour exiger la fin du système « boutef » et l’instauration d’une « vraie démocratie ».
La classe ouvrière en Algérie ne doit pas se raconter des histoires. Quelle que soit la clique au pouvoir, son sort sera toujours celui d’être une classe exploitée. Dans cette union nationale « populaire » pour chasser toute cette clique de dirigeants haïe, le prolétariat est complètement noyé dans le « peuple algérien», au milieu de secteurs de la bourgeoisie « progressiste», de la petite bourgeoisie, des intellectuels et autres « démocrates » nationalistes. Le terrain de la défense de la démocratie bourgeoise, le terrain nationaliste aspirant à une « Algérie nouvelle », n’est pas celui de la classe ouvrière. Défendre la démocratie bourgeoise et son cirque électoral, aspirer au renouveau de la nation algérienne, c’est abandonner le combat contre l’exploitation.
C’est toujours la classe dominante qui gagne les élections ! Quelle que soit la fraction dirigeante au pouvoir, tous les gouvernements, tous les chefs d’Etat dans tous les pays du monde n’ont qu’une seule fonction : gérer le capital national, défendre les intérêts et préserver les privilèges de la bourgeoisie sur le dos de la classe ouvrière. Certes le clan Bouteflika s’est montré particulièrement méprisant, arrogant, étalant ostensiblement sa richesse alors que la majeure partie de la population vit dans des conditions de misère effroyable. Mais il suffit de voir ce qui se passe dans les pays où règne une « démocratie pluraliste », où les gouvernements de droite comme de gauche se sont succédé : la classe ouvrière y subit la même exploitation ; la misère, le chômage, la dégradation de ses conditions de vie et de travail, les attaques sur les salaires n’ont fait que se développer d’année en année. Les prolétaires en Algérie ne doivent pas se laisser envoûter par les chants de sirènes des syndicats qui les appellent à rejoindre la contestation populaire en organisant une grève générale. Une grève non pas contre la misère, l’exploitation, la dégradation de toutes les conditions de vie, mais pour remplacer Bouteflika par un « bon » chef d’Etat soucieux des intérêts du « peuple » et pour la construction d’une « Algérie nouvelle » toutes classes confondues. Tous ces partis menteurs, ces « hommes providentiels », ces syndicats saboteurs de la lutte de classe, promettent aux exploités en Algérie un avenir radieux dans une « Algérie nouvelle », plus démocratique, alors que l’ensemble du monde capitaliste plonge de plus en plus dans une crise économique qui frappe de plein fouet la classe ouvrière mondiale. Le prolétariat en Algérie sait ce que veut dire se battre contre l’exploitation. Dans le passé, il a su mener des grèves dans différents secteurs, il a su faire face à la répression de la clique Bouteflika. Il ne doit pas se bercer d’illusions : demain, même si Bouteflika « dégage », ce sera cette même répression qui s’abattra sur la classe exploitée si elle ose vouloir défendre ses propres intérêts en se mobilisant sur son propre terrain de classe, une répression commanditée par un gouvernement « new look » et démocratiquement élu.
En Algérie, comme dans l’ensemble du monde capitaliste, le prolétariat doit rejeter la mystification électorale bourgeoise et le poison du nationalisme. Bouteflika, ce potentat sénile, n’est que la personnification d’un système capitaliste mondial sénile qui n’a rien à offrir aux exploités que toujours plus de misère et de répression. En Algérie, comme dans tous les pays, il n’y a qu’une seule alternative : la lutte autonome des prolétaires contre leurs exploiteurs !
Raymond.
Le CCI vient de tenir six réunions publiques en France sur le thème “Pourquoi les prolétaires doivent défendre leur autonomie de classe”. Cette intervention, dans le contexte du mouvement des “gilets jaunes” qui perdure depuis de nombreuses semaines en France, était rendue nécessaire pour répondre à de nombreuses questions concernant cette lutte, questions posées par le prolétariat en général et par de nombreux éléments en voie de politisation. Nous avons, en effet, pu entendre dans les médias comme dans le milieu politique, que ce mouvement est une manifestation inédite de la lutte de classe, quelque chose de comparable à la grève générale de Mai 68. Nous rejetons cette analyse et renvoyons nos lecteurs à nos articles publiés depuis le début de ce mouvement.
Dans ces réunions publiques, il était important de pouvoir répondre directement à nos sympathisants et nouveaux éléments intéressés à comprendre ce mouvement, important surtout de rappeler pourquoi la classe ouvrière ne peut se laisser noyer dans un mouvement interclassiste sous peine d’être happée par des idéologies réactionnaires et anti-prolétariennes comme le nationalisme patriotard, la xénophobie, le racisme anti-immigrés. La classe ouvrière est une classe d’immigrés et son mot d’ordre est : “Les prolétaires n’ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays unissez-vous !”
Il était donc nécessaire de rappeler et débattre sur ce que représente l’interclassisme comme danger et mieux comprendre le besoin d’autonomie de la classe ouvrière pour mener son combat. Ces questions ne sont pas simples et ne sont pas des “élucubrations idéalistes” comme un participant nous l’a reproché lors de la réunion publique à Lyon, par exemple.
Ces notions de classes, d’interclassisme, d’autonomie de classe sont-elles aujourd’hui secondaires, à relativiser et à “adapter” au contexte immédiat dans lequel se trouve le prolétariat ? Sont-elles devenues carrément obsolètes ? Le combat prolétarien peut-il trouver de nouvelles voies ou des raccourcis pour renouer avec sa perspective révolutionnaire ? Toute convulsion sociale est-elle bénéfique pour le combat de la classe ouvrière ? Rien n’est plus faux !
L’interclassisme est un obstacle majeur pour la lutte du prolétariat, pour sa conscience et la défense de ses propres intérêts de classe révolutionnaire, la seule capable de mettre fin au chaos capitaliste.
Parmi les personnes présentes lors de ces réunions publiques, certaines rencontraient le CCI pour la première fois, d’autres représentaient le milieu politique prolétarien (des militants du courant bordiguiste étaient présents à la réunion publique de Marseille).
Les discussions qui se sont déroulées dans plusieurs grandes villes de France (Paris, Lille, Toulouse, Lyon, Marseille, Nantes) ont toutes confirmé le besoin de clarifier et comprendre la situation sociale du moment et les perspectives du combat prolétarien.
Contrairement à d’autres réunions publiques du passé, où les groupes du milieu politique avançaient prioritairement leurs divergences avec le CCI, nous nous sommes retrouvés ensemble avec ces camarades pour défendre une voix prolétarienne et une position marxiste face à l’interclassisme (sans gommer pour autant nos divergences). Nous voulions saluer cet état d’esprit responsable pour défendre l’héritage du marxisme et de la Gauche Communiste à l’heure où d’autres jettent à la poubelle cet héritage et sapent dans le même temps tout l’effort de clarification face aux idéologies conservatrices et réactionnaires.
La présence encore très limitée d’éléments politisés lors de ces réunions publiques a aussi une signification que nous devons reconnaître, indépendamment du fait qu’il y ait eu des manifestations de “gilets jaunes” au même moment. Cette réalité reste surtout liée aux grandes difficultés que connaît la classe ouvrière actuellement (notamment sa perte d’identité de classe), à l’intense propagande bourgeoise générant la méfiance envers les idées révolutionnaires. Tout cela entrave fortement la réflexion et amène même les prolétaires les plus combatifs à la sous-estimation de tous les dangers que l’interclassisme représente pour la lutte ouvrière aujourd’hui.
Tous les éléments présents lors de ces réunions publiques ont exprimé un besoin de clarification politique et de résistance à tous les discours sur la prétendue “bouffée d’oxygène” qu’aurait pu avoir le mouvement des “gilets jaunes” pour la classe ouvrière et sa conscience. Ce soi-disant “espoir” qu’entretient sciemment l’idéologie dominante est encore une fois une illusion très dangereuse. Nous voulions donc saluer la richesse des débats, cet effort de réflexion et de clarification politiques, se situant à contre-courant du climat politique ambiant qui veut faire croire que “tout ce qui bouge” dans la rue est nécessairement “révolutionnaire”.
Néanmoins, les débats dans ces réunions publiques ont aussi exprimé toutes les difficultés à comprendre en profondeur les questions cruciales posées par le mouvement des “gilets jaunes” :
– Qu’est-ce qu’un mouvement interclassiste ?
– Que représentent les couches intermédiaires, petites bourgeoises ?
– Qu’est-ce que l’autonomie de classe du prolétariat ?
– Qu’est-ce que la classe ouvrière en tant que seule classe révolutionnaire au sein de la société ?
– Que signifie la perte de l’identité de classe pour le prolétariat ? Quelles sont ses faiblesses aujourd’hui et comment peut-il retrouver cette identité de classe ?
– Quel est le poids de la décomposition du capitalisme sur la société, sur le prolétariat et sur le mouvement des “gilets jaunes” ?
– Quelle est la responsabilité des organisations révolutionnaires dans la transmission des leçons des combats de classe du passé et dans la défense de la perspective révolutionnaire pour les combats à venir ?
Nous ne pouvons reprendre ici toutes ces questions. Nous nous attacherons à rendre compte du débat sur les deux premières.
Même si la quasi-totalité des participants a exprimé son accord avec la dimension interclassiste du mouvement, la compréhension en profondeur de ce que représente et signifie l’interclassisme est restée encore assez superficielle.
À Lille, par exemple, des sympathisants ont exprimé l’idée “qu’il y avait des choses positives qui sortaient du mouvement et qui pouvaient participer au développement de la conscience dans la classe”. L’un d’eux a notamment affirmé que “le mouvement avait permis de faire comprendre qu’on est tous les mêmes”.
En réalité, c’est faux. Dans ce mouvement, on trouve aussi bien des petits entrepreneurs, des artisans, des professions libérales et des agriculteurs, que des ouvriers paupérisés qui se sont égarés par désespoir dans ce mouvement général de colère contre les attaques du gouvernement Macron. La réalité est que les intérêts des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Dans les couches intermédiaires, petite bourgeoisie en tête, la concurrence règne en maître et chaque petit patron est soucieux de préserver ses propres intérêts. La classe ouvrière, elle, ne possédant rien d’autre que sa force de travail, n’a pas d’intérêt individuel à défendre, séparé des autres et de l’intérêt général de la classe.
Une autre difficulté qui s’est exprimée dans les débats : la classe ouvrière était-elle présente en tant que telle dans le mouvement des “gilets jaunes” ? Lors de la réunion publique de Lille, un moment important de la discussion a été consacré à clarifier la nature du mouvement, la différence entre présence d’ouvriers dans la révolte des “gilets jaunes” et un réel mouvement prolétarien. Cette question est fondamentale. C’est un aspect sur lequel les participants à nos réunions se sont souvent focalisés, sans voir beaucoup plus en profondeur le danger de tirer un trait d’égalité entre les deux.
Malgré leurs revendications prolétariennes contre la baisse de leur pouvoir d’achat, les ouvriers présents ne se sont pas mobilisés sur leur terrain de classe, celui du prolétariat, mais en tant qu’individus et citoyens français. Dans les discussions, dans la rue, le mot “peuple” était dans toutes les bouches : “peuple bafoué”, “peuple ignoré”, “peuple travailleur”, et c’est, en effet, la colère du “peuple français” (et non pas de la classe exploitée) qui s’exprime dans ce mouvement. D’où La Marseillaise chantée régulièrement dans les manifestations, et le drapeau national tricolore brandi sur les ronds-points devenant l’étendard de ce mouvement interclassiste. Toutes ces expressions de nationalisme n’ont JAMAIS été remis en cause.
Ce concept nationaliste de “peuple français” ne peut déboucher que sur la dilution du prolétariat dans toutes les autres couches et classes sociales. En réclamant un référendum citoyen (le fameux RIC), une baisse des taxes, la demande d’un État plus “juste”, etc. tout cela ne peut conduire, dans certaines circonstances historiques, qu’à l’union nationale, à l’union sacrée des exploités avec leurs propres exploiteurs.
La nature de classe d’un mouvement social n’est pas déterminée par sa composition SOCIOLOGIQUE mais par son orientation POLITIQUE et ses méthodes de lutte.
Nous devons affirmer haut et fort que la notion de “peuple français” n’appartient pas au vocabulaire du marxisme et du mouvement ouvrier, et cela depuis les journées de Juin 1848. Le drapeau tricolore de la Révolution de 1789 a été par la suite celui des Versaillais, massacreurs de la Commune de Paris, alors que les communards avaient remplacé ce drapeau par le drapeau Rouge, devenu le symbole du mouvement ouvrier et de l’internationalisme. La référence des “gilets jaunes” est la Révolution française de 1789 où la révolte populaire des “sans-culottes” contre la famine avait permis à la bourgeoisie, asphyxiée par les taxes fiscales, de prendre le pouvoir politique et de se débarrasser de la noblesse qui avait le privilège de ne pas payer d’impôts.
Sur cette question, certains sympathisants du CCI ont relativisé cet aspect et ont estimé que “les références à 1789, les chants de la Marseillaise ne sont pas conscients, mais résultent d’un manque de connaissance de ce que cela recouvre”, ce qui est vrai. Mais est-ce une question secondaire, un simple détail sans importance ? Contrairement à la révolution de 1789, lors des journées insurrectionnelles de Juin 1848, le prolétariat a dû et est parvenu à se détacher des autres couches sociales pour s’affirmer comme classe indépendante, et comme seule force révolutionnaire de la société. Le Manifeste communiste est devenu alors le programme révolutionnaire de la classe porteuse du communisme, même si en 1848, comme le dit Marx, les conditions de la révolution n’étaient pas encore mûres. Beaucoup de participants à ces réunions publiques semblaient méconnaître cet épisode fondamental de l’histoire du mouvement ouvrier, permettant de donner un cadre historique et théorique aux débats.
L’autonomie de classe du prolétariat signifie son indépendance par rapport aux autres classes de la société, sa capacité à donner une orientation politique à l’ensemble des autres couches non exploiteuses. Cette indépendance de classe du prolétariat constitue une CONDITION INDISPENSABLE pour son action révolutionnaire visant, à terme, au renversement du capitalisme et à l’édification d’une société sans classes et donc sans exploitation de l’homme par l’homme. Les objectifs de la lutte du prolétariat n’a rien à voir avec les objectifs du mouvement nationaliste et “citoyen” des “gilets jaunes” : améliorer la démocratie bourgeoise, réformer le système capitaliste pour une meilleure répartition des richesses de la nation française, et une plus grande “justice fiscale”. C’est pour cela que la référence des “gilets jaunes” à la Révolution de 1789 et leur nostalgie de cette révolution du “peuple français” avec ses cahiers de doléances, tenues à l’époque par les curés des paroisses catholiques, est totalement réactionnaire.
Tous ces doutes et questionnements sur l’autonomie nécessaire de la classe ouvrière par rapport aux autres couches sociale sans devenir historique (notamment la petite bourgeoisie) traduisent, en réalité, une difficulté à comprendre ce qu’est la classe ouvrière en tant que classe révolutionnaire. Ces difficultés ne datent pas d’aujourd’hui et sont la base de discussions depuis de nombreuses années avec tout un milieu d’éléments qui se politisent et se questionnent sur la perspective révolutionnaire en se demandant qui ou quelle classe peut changer le monde. Ces difficultés sont encore renforcées par le fait que la classe ouvrière a subi un recul dans la conscience de sa propre identité, en oubliant momentanément son expérience passée faite de luttes glorieuses contre le capitalisme.
Malgré l’accord de nos sympathisants concernant le danger de l’interclassisme, la plupart d’entre eux ont exprimé l’idée que ce mouvement pouvait représenter une étincelle, une sorte de tremplin pour des mouvements prolétariens à venir. Certains camarades estimaient “normal que les prolétaires présents ne soient pas conscients, la conscience se développant dans la lutte et c’est donc aux révolutionnaires de leur montrer que le mouvement ne répond pas aux besoins de la classe et qu’il faut faire autre chose”. Cette analyse révèle de profondes illusions sur les potentialités du mouvement des “gilets jaunes” et la possibilité que celui-ci fasse surgir une dynamique de classe clairement prolétarienne. Une telle illusion occulte les dangers contenus dans ce mouvement interclassiste, notamment la contamination du prolétariat par des idéologies et de méthodes de luttes qui lui sont totalement étrangères. L’idée que ce mouvement serait une sorte de guide suprême pour la classe ouvrière ou un “tremplin” pour ses luttes, révèle également un manque de confiance dans les potentialités du prolétariat en tant que classe historiquement révolutionnaire.
Seul la méthode marxiste permet d’identifier quelles sont les forces sociales en mouvement, leur nature profonde, au-delà des simples apparences sociologiques. Quant aux rôles des révolutionnaires dans ce mouvement lui-même, il est totalement dérisoire. Ces derniers se situant à contre-courant de ce raz de marée interclassiste et nationaliste ne peuvent avoir aucun écho. Pour la grande majorité des “gilets jaunes”, les révolutionnaires apparaissent au mieux comme des “martiens” venus d’une autre planète, au pire comme des saboteurs de leur mouvement (ou des “indifférentistes”)
À Marseille, du fait de la présence à notre réunion publique de camarades du courant bordiguiste (qui publient “Le Fil Rouge”), le débat a permis d’approfondir la question du danger de l’interclassisme, en rappelant qu’en 1789, la révolution française contre la monarchie était un mouvement populaire interclassiste qui a permis à la bourgeoisie de prendre le pouvoir. Un camarade du “Fil Rouge” a apporté de nombreux arguments très profonds pour étayer notre analyse de la nature du mouvement des “gilets jaunes”. Ce camarade a, entre autre, rappelé qu’une des revendications des petits commerçants en “gilets jaunes”, étaient le boycott des hypermarchés et l’appel à faire ses courses dans les petits commerces de proximité. Si les ouvriers préfèrent aller au supermarché, c’est tout simplement parce que les denrées de première nécessité y sont beaucoup moins chères que dans les petits commerces de quartiers. Il est donc évident que les intérêts des ouvriers pauvres en “gilets jaunes” ne sont pas les mêmes que ceux des petits commerçants asphyxiés par la compétitivité des hypermarchés !
Les intérêts du prolétariat ne peuvent donc qu’être dilués au milieu des revendications propres à la petite bourgeoisie et aux petits patrons. Nous devons rappeler que la lutte de classe n’est pas une lutte “populaire” entre les “riches” et les “pauvres”, mais un combat de classe entre une classe exploiteuse et une classe exploitée.
Concernant la question de la violence, les débats n’ont pu vraiment se développer, faute de temps. Là encore, il sera important d’y revenir et de comprendre pourquoi la bourgeoisie a fait usage d’un tel degré de répression (face à un mouvement qui ne peut pas mettre en danger sa domination de classe) et pourquoi les confrontations des “gilets jaunes” avec les forces de l’ordre, assez spectaculaires, ne peuvent représenter un but en soi, un moyen de renforcer la lutte elle-même et de “faire plier” le gouvernement et encore moins de pousser Macron à la démission !
En conclusion, de multiples questions fondamentales restent encore à débattre. Pour les aborder, les clarifier, et comprendre les enjeux de la situation sociale actuelle, le cadre politique du marxisme basé sur l’histoire du mouvement ouvrier reste absolument fondamental.
Stopio, 1er mars 2019
“La constitution de l’IC éveille aussi de très mauvais souvenirs pour l’ensemble de la classe capitaliste et ses serviteurs zélés. En particulier, l’angoisse qu’elle eut au sortir de la Première Guerre mondiale devant le flot montant, et qui paraissait alors à tous inéluctable, de la vague révolutionnaire internationale. 1917 : révolution prolétarienne victorieuse en Russie en octobre, mutineries dans les tranchées ; 1918 : abdication de Guillaume II et signature précipitée de l’armistice devant les mutineries et la révolte des masses ouvrières en Allemagne ; mouvements ouvri-ers à partir de 1919 : insurrections ouvrières en Allemagne, instauration sur le modèle russe de républiques des con-seils ouvriers en Bavière et en Hongrie, début de grèves de masse ouvrières en Italie et en Grande-Bretagne, muti-neries dans la flotte et les troupes françaises, ainsi que dans des unités militaires britanniques, refusant d’intervenir contre la Russie soviétique...” (“1919 : fondation de l’Internationale communiste”, (Revue internationale n° 57).
L’Internationale communiste s’est formée pour donner une orientation politique claire à la recrudescence massive de la lutte de classe, pour montrer la voie de la conquête du pouvoir mondial par la classe ouvrière. À cette époque, il s’agissait d’une organisation très différente de ce qu’elle est devenue plus tard avec l’isolement, la dégénérescence et la défaite de la révolution en Russie (une simple agence pour la politique étrangère d’un État russe intégré au système impérialiste mondial). Les révolutionnaires d’aujourd’hui doivent donc reconnaître que l’histoire de l’IC est une partie vitale de l’histoire du mouvement ouvrier. Mais nous sommes également confrontés à la tâche de comprendre les faiblesses et les échecs de l’Internationale afin de construire le futur parti mondial sur les principes programmatiques et organisationnels les plus clairs possibles.
Le CCI invite tous ceux qui sont intéressés à débattre des leçons de cette expérience historique majeure lors de nos réunions publiques qui seront organisées :
Retrouvez toutes les dates et lieux de cette réunions publiques dans notre rubrique "agenda" [38]
Lors de la dernière journée de grève générale du 5 février, appelée par la CGT, les CRS ont encore envoyé des gaz lacrymogènes pour disperser la manifestation qui se déroulait dans le calme à Paris. Les forces de l’ordre n’ont pas hésité une fois de plus à tabasser lâchement des femmes et des retraités qui défilaient tranquillement (avec ou sans gilet jaune) pour protester contre toutes les mesures d’austérité du gouvernement Macron. La répression aveugle qui s’est abattue sur les manifestations des “gilets jaunes” depuis quatre mois a également fait de nombreuses victimes, estropiées par les tirs de flashball et de grenades lacrymogènes de “désencerclement”. C’est lors du baptême du feu des CRS en 1947-48 que les flics républicains, aux ordres d’un gouvernement “socialiste”, avaient utilisé les premiers canons à eau et grenades lacrymogènes contre les luttes ouvrières, n’hésitant pas à se servir également de leurs armes pour assassiner froidement des prolétaires. Aujourd’hui, en plus des canons à eau et des grenades lacrymogènes modernisées, l’État démocratique de la Ve République a encore sophistiqué ses armes de répression avec la production et l’utilisation des LBD (flashballs).
La classe ouvrière ne doit pas se faire d’illusion : plus la bourgeoisie va attaquer les conditions de vie des exploités, plus elle va renforcer son État policier. Ce ne sont pas les manifestations-balades derrière les syndicats ou les “gilets jaunes” qui vont faire reculer et affaiblir le Moloch capitaliste.
“Pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d’arbres de la liberté, par des phrases sonores d’avocat, il y aura de l’eau bénite d’abord, des injures ensuite, de la mitraille enfin, de la misère toujours”. (Auguste Blanqui).
C’est à la suite de la révolte des Canuts à Lyon en 1831 et des journées insurrectionnelles de juin 1848 à Paris que la bourgeoisie a créé, à Lyon en 1851, sa première police d’État (dans la continuité de celle instituée par Colbert sous le régime monarchique de Louis XIV). Mais face au développement du prolétariat, ces compagnies de Police d’État créées dans les grandes villes (et placées sous l’autorité des maires) étaient insuffisantes pour le maintien de l’ordre. Il fallait donc créer une force de répression mobile distincte de l’armée et capable d’intervenir sur tout le territoire français. Ce rôle fut dévolu à la Garde nationale, qui existait depuis 1799, et qui était une milice dans laquelle s’étaient engagés beaucoup d’éléments de la bourgeoise qui payaient leur équipement pour intégrer ses rangs.
Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, après la défaite de l’armée française à Sedan, le 4 septembre, le gouvernement républicain de la Défense nationale est mis en place. Le 6 septembre, tous les électeurs inscrits dans la ville de Paris sont enrôlés dans la Garde nationale, cette même Garde nationale qui, en juin 1848, avait massacré les prolétaires insurgés. 590 000 citoyens sont ainsi mobilisés et vont participer à la défense de Paris assiégée par l’armée prussienne.
Dès octobre 1870, des bataillons de gardes nationaux, composés majoritairement, cette fois-ci, d’ouvriers en uniforme, étaient influencés par les idées de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). Entre le 1er février et le 3 mars 1871, 2 000 délégués réunis élaborent, puis adoptent, les statuts d’une Fédération républicaine de la Garde nationale avec un Comité central élu. Celui-ci s’oppose à toute éventuelle tentative de désarmement de la Garde nationale laquelle ne voulait reconnaître d’autres chefs que ceux qui seraient élus. Le 18 mars, après la signature de l’armistice entre la France et la Prusse, le gouvernement de Thiers réfugié à Versailles, tente de faire reprendre par l’armée les canons de Belleville et Ménilmontant. Les gardes nationaux s’y opposent estimant que ces canons leur appartiennent puisqu’ils avaient contribué à les acheter. Ils sont appuyés par les soldats envoyés par Thiers qui se retournent contre leurs officiers. Dans les affrontements, deux généraux versaillais sont tués. La Commune de Paris est proclamée. C’est la Garde nationale qui va assurer sa défense, du 18 mars au 28 mai 1871.
Après la répression sanglante de la Commune, Thiers dissout le 25 août 1871, les Gardes nationales dans toutes les villes de France. La bourgeoisie avait compris qu’il ne fallait plus laisser les armes entre les mains du prolétariat. La Garde nationale est définitivement supprimée.
En 1936, Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur radical-socialiste, lance l’idée d’une force mobile de police : les Groupes Mobiles des Gardiens de la Paix “chargées par une surveillance constante, d’assurer le maintien de l’ordre et la sécurité publique sur l’ensemble de la zone où fonctionnera la Police d’État. Centralisées dans les agglomérations les plus importantes, ces forces pourront être déplacées à tout instant pour suppléer à l’absence ou à l’insuffisance de moyens d’action sur tous les points de la région où le besoin s’en fera sentir”. (Lettre d’Albert Sarraut au président de la IIIe République, Albert Lebrun, 11 mars 1936).
En août 1941, la Police Nationale est créée par Pétain et remplacera les Gardiens de la Paix. C’est en s’inspirant de ces groupes mobiles de “Gardiens de la Paix” que Pétain décide, en 1941, de créer les GMR (“Groupes Mobiles de Réserve”). Ces unités paramilitaires de la police nationale constituées en “zone libre [41]”, placée sous l’autorité du préfet régional, ont été déployées, fin 1942, dans toute la France occupée, avant d’être mobilisées dans la lutte contre le maquis de la Résistance à partir de la fin 1943.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, De Gaulle maintiendra la police nationale du régime de Vichy qui regroupait trois corps : les forces mobiles de maintien de l’ordre, la Police Judiciaire, et les services des Renseignements Généraux.
En août 1944, lors de la Libération de Paris, les forces de police ont été obligées de retourner leur veste sous peine de se faire lyncher par les FFI et la population. Malgré la complicité de la Préfecture de Paris dans la “solution finale” du régime nazi (c’est elle qui est en première ligne dans la rafle de 13 000 juifs les 16 et 17 juillet 1942 – la rafle du Vel’ d’Hiv’), De Gaulle va lui décerner la Légion d’Honneur et la Croix de Guerre pour son courage et sa “loyauté” dans l’insurrection contre l’armée d’occupation allemande. Néanmoins, De Gaulle va procéder à l’épuration de la police en dissolvant immédiatement les GMR, trop marqués par le pétainisme, pour les remplacer par une nouvelle police de maintien de l’ordre ; les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS) composées en partie de résistants des FFI, dans lesquels se trouvaient de nombreux Francs-Tireurs et Partisans inféodés au PCF.
Depuis la Libération, l’État policier, constitué par le gouvernement de Vichy, ne cessera de se renforcer (sous la IVe République de 1946 et la Ve République de 1958) jusqu’à nos jours.
Pour reconstruire l’économie nationale dévastée par la guerre, il fallait imposer au prolétariat une impitoyable surexploitation. Les prolétaires, après avoir subi les sacrifices de la guerre et de l’Occupation, étaient appelés à “retrousser les manches”, à “produire d’abord et revendiquer après”, selon l’expression du PCF qui entre en 1945 dans le gouvernement tripartite (PCF, SFIO socialiste, MRP démocrate-chrétien). Dans les bassins miniers, le PCF (sur le modèle de la politique stakhanoviste menée par Staline en URSS) se fera le principal chantre de la “bataille du charbon”, principale source d’énergie dont dépendait la reconstruction de l’économie nationale. Pour contenir les luttes ouvrières qui risquaient d’exploser contre la dégradation des conditions de vie des prolétaires, l’État policier s’est doté d’une police anti-émeute musclée. Le gouvernement Ramadier et son ministre de l’Intérieur “socialiste” Jules Moch avait confié aux CRS le soin de faire le sale travail de répression des luttes la classe ouvrière.
La première grève éclate à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt au printemps 1947. Face à l’inflation galopante, la hausse du prix du pain, la pénurie alimentaire et les cadences infernales, les ouvriers réclament une augmentation des salaires de 10 francs. La grève éclate le 25 avril à l’initiative de quelques ouvriers (trotskistes et anarcho-syndicalistes). Dès le début, Plaisance, le dirigeant CGT de Renault déclare : “Ce matin, une bande d’anarcho-hitléro-trotskistes a voulu faire sauter l’usine”. Malgré les tentatives des dirigeants de la CGT de casser la grève, celle-ci s’étend à tous les ateliers de Renault. Le 5 mai, les quatre ministres du PCF sont exclus du gouvernement pour avoir voté, en tant que députés, contre la politique de Ramadier de renforcement des mesures d’austérité.
Après l’expulsion du PCF du gouvernement, les dirigeants de la CGT inféodée à ce parti, prennent le train en marche et se rallient aux grévistes pour prendre le contrôle du mouvement qui s’étend à plusieurs autres secteurs. Le gouvernement négocie avec la CGT et finit par accorder à tous les ouvriers de Renault une prime de 1600 francs et une avance de 900 francs sur les salaires. Ce qui a permis à la CGT de faire voter la reprise du travail.
Dans le contexte de la “guerre froide” initiée par le Plan Marshall, le PCF cherche à revenir au gouvernement. Son seul moyen de pression pour déstabiliser le gouvernement est d’instrumentaliser la classe ouvrière en poussant la CGT à se radicaliser sur le front social. Le 10 [42] novembre 1947, après la victoire du RPF gaulliste à la municipalité de Marseille, l’augmentation du prix des tickets de tramway met de nouveau le feu aux poudres, avec des grèves et des manifestations massives, cette fois sous le contrôle total de la CGT. Quatre membres de la CGT sont arrêtés. Immédiatement, 4 000 ouvriers dirigés par la CGT envahissent le Palais de Justice exigeant la libération de leurs camarades. Ils se rendent également à la mairie et insultent le nouveau maire gaulliste de la cité phocéenne (Michel Carlini). La CGT entraîne ensuite les ouvriers dans une action commando : l’attaque de nuit des bars louches dirigés par la mafia marseillaise. Un jeune ouvrier (Vincent Voulan) est alors abattu par les gangsters de la bande mafieuse de Mémé Guérini (ami de Gaston Deferre pendant et après la Résistance). Le jour de ses funérailles, le 14 novembre, trois salariés sur quatre étaient en grève à Marseille.
Le 4 décembre, le nouveau ministre de l’Intérieur, Jules Moch, décide la dissolution et le remplacement de deux compagnies sur trois des CRS de Marseille. Ces compagnies, qui avaient été en bonne partie constituées par d’anciens résistants, étaient fortement influencées par le PCF et la CGT et elles s’étaient montrées hésitantes face aux “émeutiers”.
Le 17 novembre 1947, la grève s’étend aux mines de charbon sur tout le territoire, puis à tous les secteurs : Renault et Citroën, l’Éducation nationale [43], le BTP [44], la métallurgie, chez les dockers et dans toute la fonction publique. [45].
Le 29, à Saint-Étienne, 30 000 grévistes manifestent dans la rue et affrontent, pour la première fois, les CRS avec des barres de fer. Jules Moch mobilise toutes les forces de l’ordre, y compris des bataillons de l’armée et un régiment de parachutistes. Maurice Thorez s’inquiète de la radicalisation de la grève dans les bassins houillers.
Après le sabotage de la liaison ferroviaire Paris-Tourcoing (qui provoque le déraillement d’un train dans la nuit du 2 au 3 décembre faisant 20 morts et 50 blessés), le gouvernement négocie secrètement avec Thorez : il échange l’immunité de quatre militants du PCF contre l’appel à la reprise du travail. Bilan de la répression : 100 licenciements, 1 000 suspensions et 500 déplacements forcés de mineurs d’un puits à un autre.
Le 18 septembre 1948, trois décrets du ministre de la Production industrielle, Robert Lacoste, remettent en cause le statut des mineurs obtenu en 1946 : baisse de 10 % du personnel de surface et des employés administratif, licenciement en cas d’absence de six jours, mises à pied immédiatement applicable sans passer par une commission paritaire, remise en cause du régime spécial de Sécurité sociale concernant les accidents du travail et les maladies professionnelles, restriction du droit syndical (en plus de la suppression en septembre 1947, du salaire garanti). Ces attaques brutales contre le statut spécial des mineurs sont assénées alors que le pouvoir d’achat a encore baissé avec la hausse des prix et des loyers.
Le 4 octobre, 340 000 mineurs sont en grève dans toute la France et occupent les bassins miniers. C’est le début d’un mouvement qui va durer 56 jours. Les mineurs revendiquent l’abrogation des décrets Lacoste qu’ils estiment totalement illégaux en regard du statut du mineur, reconnu par la loi et la constitution.
Sans attendre la fin des négociations entre la CGT et le cabinet de Lacoste, Moch envoie immédiatement une gigantesque armada de blindés et de CRS dans les mines de charbon. Plus de 60 000 “hommes” décérébrés par l’infâme propagande “socialiste” de Jules Moch, transformés en machines à tuer juchées sur des automitrailleuses, ont été déployés autour des fosses. Le 7 octobre, à Merlebach en Lorraine, le mineur Jansek d’origine polonaise, est sauvagement abattu à coups de crosse par les CRS. D’autres seront tués aussi à Alès et à Firminy. Le 19 octobre, en Lorraine, les forces de l’ordre envahissent les camps où sont logés les mineurs étrangers (nord-africains et réfugiés espagnols). Ces hordes de CRS saccagent leurs baraquements et les conduisent de force à la mine. Des opérations similaires sont menées dans plusieurs bassins. Les journaux officiels aux ordres du gouvernement titrent (avec un cynisme sans nom) que la police “démocratique” au service du “peuple” a dû intervenir pour faire respecter la “liberté du travail”. Quant à la CGT, elle pousse à l’affrontement entre les ouvriers et dénonce les “jaunes”, alors que les ouvriers immigrés ont été traînés de force dans la mine et menacés d’être expulsés vers leurs pays d’origine (ce qui signifie, pour les réfugiés espagnols, d’être livrés à la répression sanguinaire de Franco).
La vengeance et la sauvagerie de la répression seront ignobles, comme en témoigne, entre autres, le traitement infligé au mineur Léon Léglise. Atteint de silicose et ne pouvant plus descendre au fond de la mine, il avait obtenu un poste d’ouvrier de surface. Pour le punir d’avoir participé à la grève, il sera renvoyé dans les puits et en mourra. Les mineurs licenciés ont aussi perdu leur logement et se sont retrouvés dans le dénuement le plus total avec impossibilité de retrouver du travail dans la région.
Pourquoi les CRS aux ordres du chien sanglant “socialiste” Jules Moch ont-ils assassiné à coups de crosse le mineur Jansek (avec les mêmes moyens employés par les Corps Francs du chien sanglant “socialiste” Noske pour assassiner Rosa Luxemburg en janvier 1919 à Berlin) ? Dans la commune de Creutzwald, en Moselle, un sous-lieutenant des CRS affirmera plus tard que le ministère de l’Intérieur avait envoyé en Lorraine les CRS de Clérmont en prétendant que la population de cette région, proche de la frontière franco-allemande, était… hitlérienne ! Ainsi, Jules Moch, pour s’assurer de la loyauté des CRS, devait raviver dans leurs esprits l’hystérie nationaliste et la haine revancharde anti-“boche” de la Libération. La grève n’était plus “l’arme des trusts” (selon l’expression du “communiste” Thorez en 1947), mais “l’arme des boches”, d’après le “socialiste” Jules Moch ! Comme le disait Goebbels, chef de la propagande nazie : “Un mensonge énorme porte avec lui une force qui éloigne le doute”.
C’est le même type de mensonges et de “fake news” que la bourgeoisie française et son État démocratique avait déjà utilisé en 1871 pour préparer la répression sanglante de la Commune de Paris : on racontait aux troupes versaillaises que les communards étaient des brigands, des voleurs, et des traîtres à la patrie ! De même, pour embrigader massivement, la fleur au fusil, les ouvriers et paysans dans la Première Guerre mondiale, la classe dominante faisait publier dans les journaux la “nouvelle” que les soldats du Reich violaient les femmes et égorgeaient les enfants ! De l’autre côté de la frontière, la propagande prussienne racontait que les français étaient des “sauvages” et des “cannibales” (parce que des soldats des troupes coloniales, notamment des tirailleurs sénégalais, étaient envoyés dans les tranchées comme chair à canons) !
Aujourd’hui, on veut faire croire aux téléspectateurs que derrière chaque manifestant déguisé en gilet jaune, se cache un antisémite néo-nazi, un anarchiste, un casseur, un terroriste islamiste, un extrémiste de gauche, etc. En chaque occasion, la classe dominante ne peut galvaniser ses forces de répression et intoxiquer la population qu’en semant la psychose et la paranoïa dans les esprits.
La grève des mineurs prend fin le 28 novembre 1948. Les “gueules noires”, engagées dans la “bataille du charbon”, ont été contraintes de reprendre le travail sans avoir obtenu l’abrogation des décrets Lacoste. La répression féroce et la militarisation du travail montre, s’il en était encore besoin, le visage hideux de l’ordre “républicain” et de ses sbires “socialistes”.
Comme le dira plus tard, le mineur Norbert Gilmez, licencié le 5 décembre 1948 (avant d’écoper d’une peine de prison) : “Nous avons été victimes du terrorisme d’État !”
Face à la répression, le PCF n’a pas lancé d’appel à la grève générale en solidarité avec les mineurs. Il savait que son ambition de revenir au gouvernement était désormais vaine. L’heure était encore à “retrousser les manches”. Le parti stalinien s’est contenté d’organiser la solidarité matérielle et l’aide humanitaire aux mineurs. Liberté, le journal du PCF du Nord-Pas-de-Calais, a payé la moitié des amendes infligées aux grévistes. Le PCF a également recueilli les messages et dons de solidarité qui arrivaient du monde entier (au total, 300 millions de francs seront récoltés en soutien aux mineurs). Les paysans apportaient de la nourriture, les dockers bloquaient l’arrivée de charbon étranger (et les dockers américains ont refusé de charger le charbon à destination de la France !). Les associations solidaires de la région parisienne ont envoyé des autocars pour aller chercher les enfants affamés.
Les images d’enfants montant dans ces autocars, ne pouvaient que rappeler les années noires de la guerre. Ces années où, sous le gouvernement de Vichy, des enfants juifs ont été séparés de leurs parents et recueillis par des familles de la zone libre et par des associations caritatives (comme l’Organisation de Secours aux Enfants) qui cherchaient à les sauver des camps de la mort.
C’est dans ce contexte que le slogan “CRS=SS” a été tagué par les “gueules noires” sur les murs des corons. À leurs yeux, les CRS aux ordres de Jules Moch (que les ouvriers appelaient Jules “Boche”) faisaient en effet, le même sale travail que les troupes d’occupation allemande. Ils ont fait même pire, à un certain égard. Lors de la grève des 100 000 mineurs des bassins du Nord-Pas de Calais, fin mai-début juin 1941, l’armée allemande avait exercé une répression brutale (plus de 200 arrestations, exécutions des “meneurs” et déportations de 270 grévistes). Cependant, l’administration nazie avait fini par accorder aux grévistes une petite augmentation de salaires, des rations de viande et de savon supplémentaires ainsi que des vêtements de travail, alors qu’en 1948, les mineurs ont été contraints de reprendre le travail en courbant l’échine, sans avoir rien obtenu ! La “démocratie” de la “France libre” n’avait rien à envier à la dictature de l’occupant nazi.
Vingt ans plus tard, en Mai 68, le slogan des mineurs “CRS=SS” est réapparu sur les murs des universités et des lieux publics. Les “enragés”, étudiants et jeunes ouvriers, l’avaient repris de leurs parents qui avaient vécu l’enfer de la militarisation du travail et la brutalité de la répression.
Le baptême du feu des premières Compagnies Républicaines de Sécurité, en 1948, a révélé au grand jour ce dont est capable la classe dominante, avec son “État de droit”, ses institutions “démocratiques”, son Parlement, ses élections, sa “liberté du travail” et sa police nationale au service du “peuple” (en réalité au service du Capital). (1) Il serait illusoire de croire que la violence dans la répression des luttes ouvrières appartient désormais au passé dans les pays “civilisés” et “démocratiques” de la vieille Europe !
“Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit ; c’est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l’humanité qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment. (…) Sur notre navire, nous transportions les trésors les plus précieux de l’humanité confiés à la garde du prolétariat, et tandis que la société bourgeoise, flétrie et déshonorée par l’orgie sanglante de la guerre, continue de se précipiter vers sa perte, il faut que le prolétariat international se reprenne, et il le fera, pour ramasser les trésors que, dans un moment de confusion et de faiblesse au milieu du tourbillon déchaîné de la guerre mondiale, il a laissé couler dans l’abîme. Une chose est certaine, la guerre mondiale représente un tournant pour le monde. C’est une folie insensée de s’imaginer que nous n’avons qu’à laisser passer la guerre, comme le lièvre attend la fin de l’orage sous un buisson pour reprendre ensuite gaiement son petit train” (Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie).
Marianne, 5 mars 2019
1Pour illustrer cet article, nous invitons nos lecteurs à se référer à cet extrait d’un documentaire diffusé sur FR3 : https://www.youtube.com/watch ? v=Oxzyz6QkCT4 [46]
Nous publions ci-dessous l’exposé introductif aux réunions publiques que le CCI a organisé en France au mois de janvier.
L’idée très répandue, aussi bien par les médias de la bourgeoisie que par certains partis politiques, c’est que le mouvement des “gilets jaunes” est une manifestation inédite de la lutte de classe, quelque chose de comparable à la grève généralisée de Mai 68. Ce mouvement embrasse, en réalité, une panoplie très large de revendications, allant de l’annulation de la taxe sur le carburant et l’allègement des impôts jusqu’à l’augmentation du SMIC et/ou des retraites.
C’est pour cela que, parmi les “gilets jaunes”, on retrouve aussi bien des petits entrepreneurs à l’origine de cette mobilisation que des ouvriers qui se sont progressivement agrégés à ce mouvement de colère contre les attaques du gouvernement Macron. C’est pourquoi nous qualifions ce mouvement d’interclassiste. Les prolétaires sont en effet noyés dans ce magma informe. Malgré leurs revendications prolétariennes contre la baisse de leur pouvoir d’achat, ils ne se sont pas mobilisés sur un terrain de classe, en tant que membres de la classe ouvrière mais en tant que citoyens français. Ce mouvement des “gilets jaunes”, en tant que tel, s’est développé dès le début sur un terrain qui est opposé à celui de la classe ouvrière, tant dans ses méthodes de lutte que par certaines revendications étrangères au prolétariat. Évidemment, ce mouvement se situe aux antipodes du but historique du mouvement prolétarien : la lutte pour le renversement du système capitaliste ouvrant la perspective de l’abolition de l’exploitation et de l’esclavage salarié.
Le développement du capitalisme n’a pas fait disparaître les couches intermédiaires, situées entre les deux classes fondamentales de la société : le prolétariat et la bourgeoisie. Ces couches sociales intermédiaires sont composées de petits artisans, de petits entrepreneurs, des professions libérales, de secteurs de la paysannerie qui se sont mobilisés contre leur paupérisation, contre la dégradation de leurs conditions de vie. L’objectif de ces couches intermédiaires, et leur seule perspective, consiste à quémander à l’État le maintien des moyens leur permettant de continuer à vivre de leur petit business, de s’aménager une meilleure place au sein la société capitaliste.
Ces couches intermédiaires, du fait qu’elles ne sont pas intégrées dans le salariat, ne sont pas intéressées à l’abolition du capitalisme. Il n’en est pas de même pour le prolétariat dont la condition fondamentale est de vendre sa force de travail à la classe bourgeoise, puisque cette force de travail est la seule “richesse” qui permet aux prolétaires de survivre dans un monde dominé par la production de marchandises.
Pour le prolétariat, il ne s’agit pas de quémander quoi que soit à l’État capitaliste mais de lutter contre son exploitation et pour la défense de ses conditions de vie constamment attaquées par le capital avec l’aggravation de la crise économique. Le développement de ses luttes, la généralisation de son combat, leur unification est un véritable tremplin pour poser les jalons du renversement du capitalisme et pour instaurer une nouvelle société débarrassée de l’exploitation et de toutes ses conséquences : la barbarie, les guerres, la décomposition et le chaos social. Pour le prolétariat, son horizon, c’est le futur, et non pas les mesquins intérêts immédiats de la petite bourgeoisie.
Les luttes du prolétariat s’appuient sur une réalité matérielle : le travail associé. Cette association du travail est le cadre dans lequel la classe ouvrière puise sa force en tant que classe sociale antagonique à la bourgeoisie. Ses méthodes de luttes sont le produit de cette association. Les assemblées générales, l’organisation du prolétariat en comités de lutte, en comités de grève, en conseils ouvriers sont l’expression de cette association. La classe ouvrière dans ses luttes s’organise et développe, de manière consciente, un projet de société qui sera “une association de producteurs où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous” comme le disait Marx dans le Manifeste du parti communiste.
Le mouvement des “gilets jaunes” est bien loin de cette perspective car au sein de ce mouvement, c’est le besoin d’être reconnu comme de bons citoyens français qui a dominé. Pour les petits patrons en gilets jaunes, la principale motivation de leur colère, c’est la nécessité de se dresser contre les grandes entreprises capitalistes qui les étouffent, c’est la volonté de lutter contre l’augmentation des taxes fiscales qui asphyxie leurs petites entreprises. Nous sommes loin de la réalité prolétarienne, loin du travail associé. Contrairement au prolétariat, les couches sociales intermédiaires, notamment la petite bourgeoisie, qui dominent le mouvement des gilets jaunes, n’ont aucun projet révolutionnaire de transformation de la société ; elles sont fondamentalement conservatrices et même réactionnaires.
Les ouvriers qui se sont laissés entraîner dans ce mouvement, à la remorque des petits patrons, ne luttent pas sur leur terrain de classe. De ce fait, ils sont inévitablement happés par l’idéologie bourgeoise, par des idéologies réactionnaires et anti-prolétariennes comme le nationalisme patriotard, la xénophobie, le racisme anti-immigrés à tel point que parmi les 42 revendications initiales des “gilets jaunes” on trouve la revendication de l’expulsion des immigrés clandestins, avec l’idée répugnante et populiste qu’on ne veut pas que nos impôts servent à accueillir tous les migrants qui fuient la misère absolue et la barbarie guerrière de leur pays d’origine. Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement des “gilets jaunes” a été soutenu dès le début non seulement par tous les partis de droite mais aussi par celui de Marine Le Pen, l’ex-FN. Contrairement au mouvement interclassiste des “gilets jaunes”, nous devons rappeler ici que la classe ouvrière est une classe d’immigrés et que son mot d’ordre est : “Les prolétaires n’ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays unissez-vous”.
Ce mouvement interclassiste se présente en réalité comme une révolte populaire, c’est la colère du “peuple français” qui s’exprime. On est tous unis parce qu’on est le peuple français. Sur les ronds-points et dans les manifestations de “gilets jaunes”, c’est à tue-tête que l’on entend chanter la Marseillaise avec le drapeau national tricolore comme étendard. Or, nous devons affirmer haut et fort que le drapeau tricolore était celui des Versaillais, des massacreurs de la Commune de Paris tandis que les communards avaient remplacé le drapeau tricolore de la Révolution de 1789 par le drapeau Rouge, devenu le symbole du mouvement ouvrier et de l’internationalisme. La référence historique des “gilets jaunes” est en effet la Révolution française de 1789 où la révolte populaire des “sans culottes” contre la famine avait permis à la bourgeoisie, asphyxiée par les taxes, de prendre le pouvoir politique et de se débarrasser de la noblesse qui avait le privilège de ne pas payer d’impôts.
Contrairement à la révolution française de 1789, la nouvelle classe exploitée qui est apparue sur les décombres de la société féodale, le prolétariat, ne peut plus faire alliance avec les couches sociales victimes aussi de l’augmentation de leurs impôts. Dès le début du mouvement ouvrier, le prolétariat a dû affirmer son autonomie de classe pour défendre ses propres intérêts de classe révolutionnaire ayant ses propres méthodes de lutte en lien avec son projet historique : le communisme. C’est ce projet révolutionnaire qui était déjà contenu dans la révolte des Canuts en 1830, dans les journées insurrectionnelles de juin 1848 ou dans la Commune de Paris de 1871.
Souvenons-nous que Marx, il y a 150 ans, avait identifié les journées insurrectionnelles de juin 1848 à Paris comme étant la première manifestation de l’autonomie de la classe destinée à devenir le fossoyeur du capitalisme, et ceci à une époque où le salariat ne s’était pas encore généralisé.
Au milieu du XIXe siècle, la bourgeoisie devait poursuivre l’achèvement de sa révolution en se débarrassant des vieux restes de la féodalité et instaurer un régime de démocratie parlementaire. Cependant, face à la grande crise économique de 1847, les masses populaires des villes et des campagnes ont été confrontées à la famine, ce qui a provoqué une série de soulèvements des masses urbaines de prolétaires ou de semi-prolétaires à Paris, Berlin, Vienne et d’autres villes. Comme le Manifeste du parti communiste l’a mis en évidence, le prolétariat était déjà devenu une force distincte des autres couches sociales.
En février 1848, les ouvriers parisiens avaient constitué la force principale derrière les barricades, dans le soulèvement qui avait renversé la monarchie de Louis-Philippe et instauré la République. Mais au cours des mois suivants, l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie “républicaine” était devenu ouvert et aigu, du fait que la nouvelle classe exploiteuse avait montré clairement qu’elle était incapable de faire quoi que ce soit pour soulager la misère économique des ouvriers. La résistance du jeune prolétariat parisien s’était concrétisée dans la revendication confuse du “droit au travail”, lorsque le gouvernement décida de fermer les Ateliers nationaux qui avaient été créés pour apporter aux ouvriers un minimum de secours face au chômage.
Néanmoins, comme l’avait affirmé Marx en 1850, dans son livre Les luttes de classe en France, derrière le slogan du “droit au travail” s’était exprimé les débuts d’un mouvement pour la suppression de la propriété privée. La bourgeoisie était consciente de ce danger : lorsque les ouvriers parisiens ont érigé des barricades, les armes à la main, pour défendre les Ateliers nationaux, le soulèvement a été réprimé avec la plus grande férocité. En réalité, ce que voulait la bourgeoisie en provoquant ce soulèvement, c’était retirer les armes au prolétariat. Comme l’écrivait Marx dans Les luttes de classe en France : “les ouvriers, avec un courage et un génie sans exemple, sans chefs, sans plan commun, sans ressources, pour la plupart manquant d’armes, tinrent en échec cinq jours durant l’armée, la garde nationale de Paris ainsi que la garde nationale qui afflua de la province. On sait que la bourgeoisie se dédommagea de ses transes mortelles par une brutalité inouïe et massacra plus de 3 000 prisonniers.”
Cette première défaite sanglante du prolétariat a démontré de manière implacable la fin d’une illusion, d’une utopie, l’illusion que la République bourgeoise pourrait alléger les souffrances de la classe exploitée. Les journées insurrectionnelles de Juin 1848 ont donc fait apparaître avec clarté l’affrontement inexorable de deux classes sociales ayant des intérêts totalement opposés. Elles ont fait apparaître également que, contrairement à la révolution de 1789, le prolétariat s’est détaché des autres couches sociales pour s’affirmer comme classe indépendante, et comme seule force révolutionnaire de la société. Le Manifeste du parti communiste est devenu alors le programme révolutionnaire de la classe porteuse du communisme, même si, en 1848, comme le dit Marx, les conditions de la révolution n’étaient pas encore mûres.
Ainsi l’autonomie de classe du prolétariat signifie son indépendance par rapport aux autres classes de la société. Cette autonomie constitue une CONDITION INDISPENSABLE pour l’action révolutionnaire de la classe exploitée. C’est pour cela que la référence des “gilets jaunes” à la Révolution de 1789 et leur nostalgie de cette révolution du “peuple français” avec ses cahiers de doléances, tenues à l’époque par les curés des paroisses catholiques, est totalement réactionnaire. Face à la révolte populaire des “gilets jaunes”, nous devons rappeler que la notion de “peuple” n’appartient pas au vocabulaire du marxisme, et cela depuis les journées de Juin 1848. Au contraire, cette notion de “peuple français” ne peut déboucher que sur l’interclassisme, la dilution du prolétariat dans toutes les autres couches et classe sociales. Finalement, ce concept nationaliste de “peuple français” ne peut conduire, dans certaines circonstances historiques, qu’à l’union nationale, à l’union sacrée des exploités avec leurs propres exploiteurs.
Pour terminer cet exposé, nous voulons répondre ici à une question que certains de nos lecteurs se sont posée : le mouvement des “gilets jaunes” peut-il devenir un tremplin pour le surgissement d’une lutte autonome de la classe ouvrière ?
Notre réponse est clairement NON. La lutte de classe du prolétariat ne peut pas surgir à la remorque d’un tel mouvement interclassiste, nationaliste et citoyen. Bien que la grande majorité des prolétaires éprouve une certaine sympathie pour ce mouvement contre “la vie chère”, ils ne se reconnaissent pas dans les méthodes de luttes des “gilets jaunes”. Ils ne se reconnaissent pas dans les blocages et l’occupation stériles des ronds-points. Ils ne se reconnaissent pas dans les actes de violence aveugles et désespérés qui ne peuvent mener qu’au chaos social et faire le jeu de la répression et du renforcement de l’État policier. La grande majorité des prolétaires ne se reconnaissent pas non plus dans un mouvement soutenu par la droite et l’extrême droite.
Aujourd’hui, on voit encore plus clairement l’impasse, le caractère non prolétarien de ce mouvement de citoyens français en gilets jaunes, à travers sa revendication d’un Référendum d’Initiative Populaire, une revendication parfaitement réformiste qui vise à dévoyer les prolétaires derrière la mystification électorale et la défense de la démocratie bourgeoisie. Pour les “gilets jaunes”, il s’agit d’améliorer la démocratie parlementaire de l’État capitaliste afin que la “voix du peuple” puisse être entendue. Alors que pour le prolétariat, le but de son combat de classe est de renverser l’État bourgeois et toutes les institutions démocratiques de la dictature du Capital. C’est justement parce que cette revendication du RIC n’a rien de prolétarien qu’elle est soutenue par toutes les cliques bourgeoises, de l’extrême droite du parti de Marine Le Pen à l’extrême gauche trotskiste du NPA de Besancenot, en passant par le parti de Mélenchon.
RI, 19 janvier 2019
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Nous avons retiré un article et le premier tract sur les protestations contre le changement climatique des pages française, néerlandaise et espagnole (ils n'ont pas été publiés en anglais), parce qu'il y a un accord général dans l'organisation que ces deux textes originaux n'étaient pas assez critiques sur l'implication de la bourgeoisie dans les manifestations sur le changement climatique. Le nouveau tract international sur notre site Internet exprime la position de l'organisation sur ces manifestations. Nous produirons une analyse plus détaillée des protestations contre le changement climatique en temps voulu.
Depuis plusieurs mois, se sont succédé des manifestations de jeunes dans 270 villes du monde pour protester contre la détérioration du climat et la destruction de l'environnement.
Les jeunes descendent dans la rue pour exprimer leur inquiétude totalement justifiée pour l'avenir de la planète et de l'espèce humaine elle-même, un avenir de plus en plus compromis par les effets d'un système de production qui détruit l'environnement naturel (tout en détruisant la vie de millions d'êtres humains par l'exploitation, la guerre et la misère qu'il provoque) et qui entraîne des changements des conditions climatiques, atmosphériques et reproductives de la planète aux conséquences toujours plus catastrophiques.
De même, ils expriment leur indignation face au cynisme et à l'hypocrisie des dirigeants qui ont la bouche pleine de déclarations exprimant "leur préoccupation" pour le "problème de l’environnement" et qui organisent d'innombrables forums (Kyoto, Paris, etc.) pour adopter des "mesures" aussi spectaculaires que peu efficaces alors qu’en même temps, au service de leurs desseins impérialistes et économiques, ils ne font qu'aggraver encore la détérioration de la planète.
Nous partageons pleinement l'inquiétude et l'indignation de ces dizaines de milliers de jeunes, mais nous devons nous demander si ce mouvement, dans ses objectifs, ses approches et ses méthodes, constitue un véritable combat pour résoudre le problème, ou s'il constitue un piège qui ne peut que les conduire au découragement et à l'amertume d'être utilisés et trompés.
L'histoire des 100 dernières années regorge de ce genre de tromperies répugnantes perpétrées par les gouvernements et les partis qui servent le capitalisme. Dans les années 1930 et 1980, de grandes manifestations "pour la paix" ont été organisées par les gouvernements et les partis "démocratiques", et l'expérience a montré qu'il s'agissait d'une manipulation terrible car avec ces mobilisations "pacifistes" ils préparaient la guerre : la Seconde Guerre mondiale avec ses 60 millions de morts ou les innombrables guerres locales qui continuent à couvrir avec la mort, les ruines et la douleur de nombreux endroits de la planète.
Les manifestations actuelles ont pour axe de "demander aux autorités de faire quelque chose", de faire pression sur elles, voire de remplir leurs ordinateurs de mails, de tweets etc. truffés de menaces.
Mais ce sont ces mêmes autorités qui, pour défendre les intérêts capitalistes du profit maximum et l'occupation de positions stratégiques sur le marché mondial, adoptent des mesures qui ne font qu'aggraver la détérioration du climat et de l'environnement. Une telle démarche de "pression" sur les gouvernements pour qu'ils "bougent", c'est comme demander à un hacker de s'occuper de la sécurité informatique ou au renard de prendre soin des poules.
Les dirigeants des États ne sont pas "au service des citoyens" et ne cherchent pas non plus à "écouter leurs demandes". L'État n'est pas l'organe du "peuple" mais la machine exclusive et d’exclusion qui défend les intérêts de chaque capital national, de la minorité qui nous exploite et qui est responsable de la dégradation de l’environnement.
Les initiateurs du mouvement dénoncent le fait que "depuis 40 ans, les partis politiques de toutes couleurs perdent la guerre contre le changement climatique !" Ces partis ne font que promettre et tromper la galerie, alors qu'en pratique, ils prennent des décisions économiques, militaires ou guerrières qui contribuent à la destruction de la planète. Un lycéen genevois de 18 ans a dénoncé cette farce : "Il y a une grande méfiance dans la politique institutionnelle, mais aussi dans les organisations environnementales comme Greenpeace, qui sont perçues comme trop modérées et institutionnalisées."
Les manifestations se concentrent sur la réalisation de "conversations" avec des ministres, des parlementaires, des groupes de pression et des militants écologistes. Cela ne sert qu'à laver le visage de l'État démocratique et à se perdre dans le labyrinthe des lois et des politiques gouvernementales. Les tentatives de "dialogue" avec les porte-parole politiques ne débouchent que sur des promesses grandiloquentes qui ne résolvent rien.
Le mot d’ordre des manifestations se propose de "Sauver le climat, changer le système", une formule vague qui se traduit par "passer à la pratique" et se perdre dans une série de mesures locales ou régionales qui ne résolvent absolument rien et causent fatigue et déception.
Dans différentes écoles, par exemple, des "comités climat" ont été créés pour développer des "projets climat" par école. Sous le slogan "Changez le monde, commencez par vous-même", l'objectif proposé est de réduire votre propre "empreinte écologique".
Ce genre d'orientation est particulièrement pervers car elle nous fait sentir COUPABLES DE LA CATASTROPHE CLIMATIQUE, transformant un problème historique et global causé par le capitalisme en un problème "domestique" causé par des individus. La réduction de "notre empreinte écologique" consisterait à utiliser moins d'eau pour faire la vaisselle, à ne se doucher qu'une fois par semaine et à ne pas tirer la chasse d'eau.
Cette approche de "responsabilisation des individus " est particulièrement dangereuse. Tout d'abord, parce qu'elle sert à exonérer de toute responsabilité le Capital ainsi que les États et gouvernements qui le servent.
Deuxièmement, parce qu'elle fait de ces milliers de jeunes qui sont aujourd'hui des écoliers ou des étudiants mais qui demain seront des travailleurs ou des chômeurs, des "citoyens" qui "exigent et réclament auprès de leurs gouvernants". Cela induit une fausse image de la société dans laquelle nous vivons : elle n'est pas formée par des "citoyens libres et égaux" mais par des classes sociales confrontées à des intérêts antagonistes : une minorité, la classe capitaliste, qui possède presque tout et qui est de plus en plus riche, et une immense majorité, le prolétariat, qui ne possède rien et est toujours plus pauvre.
Et, troisièmement, et c'est le plus grave : l'approche individualiste de "faisons chacun quelque chose pour le climat" conduit à la division et à la confrontation au sein de la classe ouvrière elle-même. Lorsque des usines automobiles ou d'autres branches industrielles ou logistiques seront fermées au nom de la "lutte pour le climat", les autorités pointeront du doigt les travailleurs qui résistent aux licenciements en les dénonçant comme complices de la dégradation du climat.
Avec la même approche, mais inversée ("arrêtons de parler du changement climatique et gardons les emplois"), le démagogue populiste Trump a obtenu de nombreuses voix dans les États industriels sinistrés du Midwest américain ("la ceinture de la rouille") qui lui ont permis de remporter l’élection présidentielle.
C'est un dilemme dans lequel ils veulent nous piéger : maintenir l'emploi au détriment du climat ou perdre les conditions de vie et l'emploi lui-même afin de "sauver la planète" ? C'est un piège crapuleux avec lequel le capitalisme sauve ses intérêts égoïstes enveloppés dans le drapeau attrayant de "sauver la planète".
Les problèmes de destruction de la nature, d'épuisement des ressources naturelles, de détérioration et de réchauffement du climat ne peuvent être résolus qu'à l'échelle mondiale. La bourgeoisie ne peut pas et ne veut pas le faire parce que, dans le capitalisme, l'État-nation est la forme la plus élevée d'unité qu'elle peut atteindre. En conséquence, les nations s’affrontent comme des vautours, aussi " verts " que soient leurs gouvernements, malgré l'existence de conférences internationales et d'organisations supranationales telles que l'ONU ou l'Union européenne.
Les organisations internationales comme l'ONU n'ont pas pour objectif de "résoudre les problèmes de la population mondiale". Il n'y a pas de "communauté internationale des nations". Au contraire, le monde est le théâtre d'une confrontation impérialiste brutale entre tous les États et d'une compétition à mort pour en tirer le meilleur profit. L'ONU ou la multitude d'organisations internationales de "coopération" sont des repaires de brigands utilisés par chaque capital national pour imposer ses propres intérêts.
La seule classe qui puisse affirmer un véritable internationalisme est la classe ouvrière.
Quelles forces sociales peuvent réaliser un changement si fondamental ? Contrairement à la bourgeoisie, la classe ouvrière est capable de s'unir au niveau mondial, de surmonter les divisions et les oppositions entre États-nations et n'a aucun privilège à défendre dans la société d’exploitation actuelle. Ce n'est que dans le cadre d'une lutte révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale que les problèmes environnementaux pourront être pris en main.
La classe ouvrière n'a aucun intérêt, en tant que classe la plus exploitée de la société, à défendre ce système décadent et, d'autre part, en raison de la manière associée dont elle est organisée dans le capitalisme, elle peut semer les graines d'une autre société, une société qui n'impose pas une division entre les peuples, entre la nature et les produits qui en découlent, entre l'homme et son environnement naturel. Quand la classe ouvrière s'affirme comme classe autonome en développant une lutte massive, sur son propre terrain de classe, elle entraîne derrière elle une part toujours plus grande de la société, derrière ses propres méthodes de lutte et ses mots d’ordre unitaires et, finalement, son propre projet révolutionnaire de transformation de la société.
Le mouvement contre le réchauffement climatique se développe dans un contexte d'absence quasi totale de luttes de la classe ouvrière, qui fait également face à une perte de confiance en soi et même de sa propre identité de classe. En conséquence, la classe ouvrière n'est pas encore en mesure de répondre à la question que se poseront certains des participants au mouvement pour le climat, à savoir celle d'une perspective d'avenir face à une société capitaliste qui se dirige vers l’abîme.
Que pouvons-nous faire ? Il ne s'agit pas de ne rien faire, il s'agit de rejeter le prétexte de "faire quelque chose" pour appuyer, avec ce prétexte, les partis et les gouvernements qui servent le capitalisme.
L'indignation et l’inquiétude pour l'avenir de la planète commenceront à trouver un cadre historique de réponse avec le développement des luttes de la classe ouvrière mondiale face aux attaques contre ses conditions de vie, les licenciements, etc. car il y a une unité entre la lutte contre les effets de l'exploitation capitaliste et la lutte pour son abolition.
Les jeunes qui participent au mouvement doivent comprendre qu'ils ne sont pas de "futurs citoyens" mais, dans leur très grande majorité, de futurs précaires, de futurs chômeurs, de futurs exploités, qui devront unir à leur lutte contre l'exploitation capitaliste la lutte contre la guerre, la catastrophe environnementale, la barbarie morale, etc. que ce système d'exploitation transpire par tous ses pores.
C'est ce que le mouvement contre le Contrat Première Embauche en France en 2006 ou le mouvement des Indignés en Espagne et dans d'autres pays a commencé à faire, bien que très timidement, en 2011. C’étaient des mouvements de jeunes qui entrevoyaient que leur avenir n'est pas celui de "citoyens libres et égaux" mais celui d’exploités qui doivent lutter contre l'exploitation pour finalement l'abolir.
Dans le capitalisme, il n'y a pas de solution : ni à la destruction de la planète, ni aux guerres, ni au chômage, ni à la précarité. Seule la lutte du prolétariat mondial avec tous les opprimés et exploités du monde peut ouvrir la voie à une alternative.
Courant Communiste International (14-3-2019)
Sommet de Copenhague : pour sauver la planète, il faut détruire le capitalisme ! [49] : https://fr.internationalism.org/content/9839/sommet-copenhague-sauver-planete-il-faut-detruire-capitalisme [49]
Conférence mondiale de la Haye : seule la révolution prolétarienne sauvera l’espèce humaine : https://fr.internationalism.org/french/rint/104_ecolo.html [50]
Le monde à la veille d'une catastrophe environnementale [51] : https://fr.internationalism.org/rint135/le_monde_a_la_veille
_d_une_catastrophe_environnementale.html [51]
Thèses sur le mouvement des étudiants du printemps 2006 en France : https://fr.internationalism.org/rint125/france-etudiants [52]
2011 : de l’indignation à l’espoir [53] : https://fr.internationalism.org/ri431/2011_de_l_indignation_a_l_espoir.html [53]
“Quand on voit dans les comptes rendus opérationnels le nombre de lacrymos ou de flash-ball utilisés, on est à des niveaux exceptionnels, alors qu’on a vécu des manifestations beaucoup plus dangereuses pour nous où on avait interdiction d’utiliser les lanceurs de balles de défense. (…) Aucune consigne de mesure n’est donnée aux CRS, contrairement à d’autres manifestations où on nous met la pression. Là, il y a une volonté que les collègues se lâchent. Quand on doit se lever à 2 heures du matin pour rejoindre sa compagnie à 3 heures et être sur les Champs-Élysées de 7 heures du matin à 22 heures, c’est sûr qu’on est épuisé et qu’on n’a plus le même discernement ni le même self-control”. Quant à la prime au rendement (promise par Macron), “tous les collègues auxquels j’en ai parlé se sont sentis insultés. On l’a ressenti comme si c’était un susucre qu’on nous donnait pour qu’on ferme notre gueule et qu’on aille faire le sale boulot. Certains taperaient sur père et mère si on leur en donnait l’ordre. Mais il y a une vraie crise existentielle pour d’autres. On se demande si notre devoir ne serait pas d’être avec le peuple. On subit la même violence sociale en termes de salaire, et on est doublement victimes de l’autoritarisme de l’État parce qu’en plus c’est notre patron et qu’on est muselés”, souligne le fonctionnaire, qui a observé plusieurs arrêts maladie dans sa compagnie ces derniers jours. “Il ne manque pas grand-chose pour que les flics refusent de retourner en manif la prochaine fois”, estime-t-il.Concernant le changement de stratégie de maintien de l’ordre (annoncé par Christophe Castaner, après le tabassage d’un CRS le 1er décembre devant l’Arc de Triomphe à Paris, ce CRS affirme : il s’agit d’une “décision politique habituelle. C’est ce qui a été fait lors des dernières manifestations contre la loi travail ou le 1er Mai : on nous donne l’ordre de laisser casser pour que le mouvement devienne impopulaire, et la fois d’après on y va fort parce que l’opinion publique attend une réaction de répression policière”. (témoignage recueilli par L’Humanité).
Notre commentaire
Il ne faut pas se bercer d’illusions. Nous sommes encore très loin d’une situation révolutionnaire où les forces de répression se rallient massivement à la cause du prolétariat. Les CRS n’ont pas le droit de faire grève mais ils ont le droit de manifester. Il ne reste plus à ceux qui sont en “crise existentielle”, qu’à rejoindre “le peuple” en endossant un gilet jaune (en prenant le risque de se prendre une balle de flashball de leurs collègues prêts à “taper père et mère si on leur en donnait l’ordre”). Ils peuvent aussi démissionner, comme le préconise cette chanson dérisionnaire composée par un petit groupe de jeunes de la mouvance “libertaire” : https://www.youtube.com/watch?v=rpPOooh07Us [55]
Le 28 avril prochain, se tiendront en Espagne de nouvelles élections générales. Lorsque les politiciens bourgeois seront en plein marchandage pour former le gouvernement, les élections régionales, municipales et européennes prévues pour le 26 mai auront lieu.
Ces convocations aux urnes nous sont présentées comme “la grande fête de la démocratie”, dans laquelle, prétendument, le peuple déciderait de son futur. En vérité, comme toutes les élections, celles à venir ne sont qu’une énième démonstration du cynisme de la classe exploiteuse, qui se répand en promesses qui ne seront jamais tenues, et qui prétend prendre la défense de ceux qu’elle écrasera ensuite impitoyablement, semant ainsi la misère et la précarité.
Cette récurrence d’élections générales (tout de même trois en trois ans !) n’est en aucun cas un exercice de “souveraineté populaire”, mais cache plutôt une crise grandissante de l’appareil politique de la bourgeoisie espagnole, incapable de trouver une stabilité, et qui se voit constamment saboté par l’indiscipline de ses différentes fractions ; par un poids croissant des secteurs les plus incohérents et imprévisibles de la classe exploiteuse au sein des partis politiques traditionnels de l’ordre bourgeois, qui par conséquent rend difficile l’utilisation du mécanisme électoral pour instituer l’organisation politique qui convient au capital national à un moment donné.
La crise politique sous-jacente à la succession d’élections en Espagne n’est pas spécifique au capital espagnol. C’est un phénomène qui, à sa racine, même si ses manifestations les plus immédiates ne sont pas similaires, est identique à celui qui a conduit la bourgeoisie britannique, la plus expérimentée de la planète, dans un gigantesque sac de nœuds (le Brexit) et dont elle ne sait, pour le moment, se dépêtrer. C’est cette même logique qui a placé à la tête de la principale puissance mondiale un individu tel que le président Trump, difficilement adaptable aux intérêts de l’ensemble de la bourgeoisie nord-américaine. C’est cette même tendance à l’indiscipline qui menace la stabilité de la “grande coalition” entre les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates en Allemagne, qui voient un parti politique comme Alternative pour l’Allemagne gagner dangereusement du terrain. C’est le même genre de parti, une coalition de voyous et d’ “europhobiques”, qui a atteint les plus hautes sphères du gouvernement italien, le troisième pays le plus riche de l’Union Européenne. Cette crise politique de la bourgeoisie est celle qui propulse et construit, en quelques mois seulement, la “notoriété” de nouvelles “figures politiques” comme celle de Macron, soutenue par l’ensemble des principaux secteurs du capital français. C’est aussi celle qui pousse à l’ascension fulgurante de personnages aussi louches que Bolsonaro au Brésil. Cette instabilité politique en croissante expansion, dans le monde entier, est le fruit de la décomposition de la société capitaliste. Comme nous l’avions déjà montré en 1990, lorsque nous analysions les conséquences de l’entrée du capitalisme mondial dans sa phase finale de décomposition :
“L’impasse historique dans laquelle se trouve enfermé le mode de production capitaliste, les échecs successifs des différentes politiques menées par la bourgeoisie, la fuite en avant permanente dans l’endettement généralisé au moyen de laquelle se survit l’économie mondiale, tous ces éléments ne peuvent que se répercuter sur un appareil politique incapable, pour sa part, d’imposer à la société, et particulièrement à la classe ouvrière, la “discipline” et l’adhésion requises pour mobiliser toutes les forces et les énergies vers la guerre mondiale, seule “réponse” historique que la bourgeoisie puisse offrir. L’absence d’une perspective (exceptée celle de “ sauver les meubles ” de son économie au jour le jour) vers laquelle elle puisse se mobiliser comme classe, et alors que le prolétariat ne constitue pas encore une menace pour sa survie, détermine au sein de la classe dominante, et particulièrement de son appareil politique, une tendance croissante à l’indiscipline et au sauve-qui-peut”.(1)
Comme nous l’avons analysé dans notre publication, il y a eu en Espagne des expressions successives, et de plus en plus graves, de cette crise au sein de l’appareil politique. À commencer par la crise du PSOE en 2015-2016,(2) qui a mis en évidence son incapacité à jouer le rôle d’alternance politique avec la droite, comme cela se produisait depuis la transition démocratique. Cette situation a conduit d’une part à de nouvelles élections (juin 2016), ce qui a entraîné une nouvelle détérioration de son influence électorale mais surtout, à l’éclatement de toutes sortes de conflits internes. Pedro Sánchez a tenté de renverser cette situation en voulant former un gouvernement de coalition avec Podemos et les indépendantistes catalans. Mais ce faisant, il a déclenché un cataclysme au sein du PSOE ; le Comité fédéral l’a évincé, et Mariano Rajoy, grâce à la consigne d’abstention donnée par le Comité fédéral, est redevenu Président du gouvernement. Cette victoire du Parti Populaire (PP), offerte par le PSOE, a permis à Sánchez d’obtenir le soutien des bases du PSOE, jusqu’à son éviction par le Comité fédéral lors de son dernier Congrès.(3)
Le second facteur qui a aggravé les turbulences au sein des partis de la bourgeoisie espagnole a été, sans aucun doute, la “crise catalane”, que nous avons aussi analysée(4) comme étant une expression des problèmes historiques de cohésion entre les différents secteurs du capital espagnol, alimentés par le “chacun pour soi” grandissant dans la société capitaliste en décomposition. Les nationalistes catalans, pourtant assez loyaux à l’État bourgeois espagnol (surtout lorsque la lutte ouvrière dut être écrasée sous la Seconde République ou lors de la transition des années 1970), sont entrés dans une surenchère délirante, où la viabilité de l’indépendance n’est finalement pas le plus important. S’est ainsi installé un climat de fracture sociale entre des positions tout aussi réactionnaires les unes que les autres, dans une atmosphère marquée par la recherche de boucs émissaires, la haine et la peur qui suintent de la société. Dans ce climat que ni la bourgeoisie espagnole, ni la bourgeoisie catalane n’ont été capables de contenir, ceux qui tirent le plus parti de la situation sont les secteurs les plus irresponsables, les plus imprégnés de valeurs dépassées qui reflètent un impossible retour dans un passé idéalisé comme oasis face à l’effondrement social.
Cela est la troisième expression de la crise politique de la bourgeoisie en Espagne. Il y a non seulement la persistance d’un blocage, d’une stagnation de la situation qui pourrit de plus en plus comme conséquence de la décomposition sociale, mais aussi, dans ces relents, pullulent à leur aise des expressions aussi aberrantes que Puigdemont ou VOX, enfants du capitalisme,(5) dont les tares sont l’expression d’un système qui, depuis des années, ne peut engendrer que des monstruosités. La croissante influence sociale de ces partis est le résultat, et non la cause, de la décrépitude du capitalisme en tant qu’organisation sociale.
Les élections du 28 avril prochain sont le résultat de l’échec de l’opération “motion de censure” qui, comme nous l’expliquions, était une tentative de la part de secteurs importants de la bourgeoisie espagnole de désamorcer le conflit catalan et de diviser le front indépendantiste.(6) Cette tentative a été, en réalité, sabotée par des “tirs amis”. Par des courants historiques du PSOE qui, une fois de plus, ont pris peur face aux concessions, pourtant plus apparentes que réelles, faites par Sánchez aux indépendantistes catalans. Mais également par la Gauche républicaine de Catalogne (Esquerra Republicana de Catalunya ou ERC) elle-même, qui a craint que transiger sur l’approbation des budgets en plein procès pour “rébellion” contre ses dirigeants, ne soit exploité par Puigdemont ou par la Candidature d’unité populaire (Candidatura d’Unitat Popular ou CUP) pour la présenter comme “vendue à l’espagnolisme”. Comme on peut le voir, toute une série de coups de couteau dans le dos en pleine “fête de la démocratie”.
Depuis que le capitalisme est entré dans sa phase de décadence, il y a un siècle, la démocratie bourgeoise est un paravent de la dictature du capital. En ce sens, les élections sont le moyen de présenter comme “résultat de la volonté populaire” ce qui s’est déjà préalablement décidé dans les hautes sphères de la classe exploiteuse. Par le biais de toute une série de stratégies, que l’on appelle “marketing politique”, c’est-à-dire manipulation, la bourgeoisie a plus ou moins réussi à maintenir cette farce qui exige néanmoins de chaque fraction qu’elle accepte, de manière disciplinée, le rôle et l’importance qui lui sont attribués.(7) Le problème est que ce stratagème s’émousse chaque fois un peu plus. Et l’on ne parle pas uniquement de VOX ou des “fake news” dont ils font la publicité jour après jour. Nous parlons de la façon dont un parti centenaire comme le Parti nationaliste basque a, du jour au lendemain, laissé tomber le PP. Nous parlons de la façon dont le PSOE, qui accuse le PP de détourner des fonds publics pour financer ses campagnes électorales, fait à peu près la même chose en promulguant dans les derniers conseils des ministres toute une série de décrets, véritables aumônes, qu’il veut vendre comme preuve de sa “sensibilité sociale” et qu’il essaye de rendre électoralement rentable, sans honte aucune.
Qui va gagner, alors, ces élections ? Le jeu politique de la bourgeoisie espagnole donne l’impression qu’elle va à nouveau mélanger et distribuer les cartes pour voir si, dans un nouveau tirage, l’une des fractions obtient une position avantageuse lui permettant de mettre au pas ses adversaires.
Peut-être que le PSOE aspire à profiter de l’effondrement de Podemos pour rendre inéluctable un gouvernement entre “ces beaux messieurs” Sánchez et Rivera (ce qui semble être l’union la plus heureuse entre les financiers et les grands capitalistes), comme ce qu’il avait déjà tenté en 2015, et avait échoué du fait du sabotage de Podemos. Peut-être que Ciudadanos, qui a échoué à prendre la tête de la droite via l’essor de VOX, tirera profit de ce relatif échec pour accepter humblement ce nouveau virage politique (et c’est un virage à 180°). Peut-être que l’essor de VOX, si spectaculaire, laisse penser qu’il vaut mieux les avoir au sein du gouvernement (comme jusqu’à présent en Andalousie) plutôt que de les voir rejoindre l’opposition, avec une force toujours croissante. Mais il est aussi possible que VOX finisse par imposer son discours à toutes les fractions de la droite. Peut-être reviendrons-nous au point de départ avant cet appel électoral et que sera rééditée, quoique dans l’ombre, la coalition qui a appuyé la motion de censure. Peut-être le contraire se produira-t-il, et que la coalition qui a soutenu l’application de l’article 155 de la Constitution en Catalogne s’installera. Peut-être qu’il ne se passera rien et que nous entrerons dans une longue période au cours de laquelle il n’y aura aucune possibilité de former un gouvernement, et de nouvelles élections devront avoir lieu.
Ce qui est absolument certain, c’est que cette tendance à l’enlisement, au chaos et à l’instabilité va s’accélérer. Les principaux agents de cette stabilité depuis la transition démocratique (le PSOE et le PP) sont aujourd’hui condamnés à des conflits internes toujours plus grands, et à une érosion de leur crédibilité aux yeux de leurs propres membres au sein de l’appareil de l’État bourgeois. Le PSOE, qui a servi à amalgamer les fractions centrifuges de la bourgeoisie, voit aujourd’hui cette capacité d’intégration remise en cause par les élans d’espagnolisme enragé provenant de secteurs historiques tels que ceux de Felipe González, Guerra, des barons régionaux, etc. Le PP, qui, avec le travail acharné de toutes les fractions de la bourgeoisie espagnole, a pu atteindre un certain pedigree “démocratique”, emprisonnant en son sein les secteurs les plus nostalgiques du franquisme, les voit désormais se réveiller et retrouver toute leur vigueur d’antan. La perte de ces référents est dramatique pour le capitalisme espagnol, terrifié par l’avenir qui s’annonce comme celui de l’Italie, où des bastions de l’ordre bourgeois depuis la Seconde Guerre mondiale tels que la Démocratie chrétienne et le PC, ont été incapables d’empêcher un gouvernement populiste.
Que pouvons-nous faire en tant qu’ouvriers ? Cette situation d’enlisement et de pourrissement de la vie politique augmente les chances de tomber dans de fausses alternatives : ou le “vote punitif” comme expression du ras le bol de toute cette clique de politiciens corrompus et décevants(8), ou bien le “vote responsable”, c’est-à-dire aller voter, à contrecœur, dans le but de faire “barrage à la droite dure”, etc. Toutes deux réduisent l’ouvrier à l’impuissance, l’amenant à osciller entre des expressions aussi capitalistes les unes que les autres, tel Ulysse allant de Charybde en Scylla , le faisant renoncer à défendre son autonomie de classe face à toutes les fractions de la bourgeoisie, en s’attachant à une roue qui conduit l’humanité elle-même dans une irréversible spirale de chaos, de barbarie, et de destruction.
Il est évident que la propagande des soi-disant partis “socialistes” ou “gauchistes” se sert de la vulnérabilité du prolétariat espagnol face à la mystification “antifasciste”, grâce au poids des traumatismes causés par la victoire du franquisme durant la guerre de 1936, prolongée par une dictature qui a duré jusqu’aux années 70. Ce passé, indéniablement ténébreux, est remué afin que les ouvriers placent leur confiance dans “tout plutôt que de revivre cet enfer”. Le but de ces partis est de faire en sorte que les travailleurs oublient que ce “tout” est aussi criminel que le fantôme qu’ils tentent d’exorciser. Comme cela a été dit pendant le mouvement du 15 M,(9) la violence, c’est de ne pas pouvoir joindre les deux bouts (il y a aujourd’hui en Espagne plus de 2,5 millions de travailleurs ayant un emploi qui ne peuvent boucler leurs fins de mois). La violence, c’est que les tribunaux de Franco sont aussi implacables que les tribunaux qui, dans le paradis démocratique, imposent des expulsions quotidiennes par dizaines et ce, même dans les villes gouvernées par des femmes aussi progressistes que Carmena, Ada Colau, etc. La violence, c’est que le racisme des fachos est, sans aucun doute, dénigrant, mais que le gouvernement de Sánchez n’a pas changé (à l’exception d’un premier geste(10) sa politique d’expulsions et d’enfermements irréguliers dans les Centres d’Internement des Étrangers ou dans les ghettos pour mineurs, etc. que Rajoy avait prolongée à partir des mesures de Zapatero.
L’unique chose qui peut ralentir cette barbarie, est une éradication du capitalisme à l’échelle planétaire. Cela ne peut se réaliser par le biais des urnes. Cela doit se réaliser au travers d’une LUTTE. Se mobiliser en tant que catégories citoyennes de l’ordre démocratique ; femmes, noirs, homosexuels, n’a rien d’une véritable lutte. C’est une lutte qui doit se baser sur l’opposition de CLASSE CONTRE CLASSE, dans laquelle la classe ouvrière rend possible à l’échelle internationale une véritable unité de tous les exploités, car elle n’est pas divisée par des intérêts divergents. Elle est la classe qui peut unir toute l’humanité, car elle ne prétend ni maintenir, ni instaurer une nouvelle exploitation.
Valerio, le 20 mars 2019
1Voir sur notre site : La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme [56].
2PSOE ou Parti socialiste ouvrier espagnol. (NdT)
Voir sur notre site l’article: Espagne : Qu’arrive-t-il au PSOE ? [57], qui reprend de larges extraits de l’article original espagnol [58].
3Voir sur notre site en espagnol : Primarias y congreso del PSOE: el engaño democrático de “las bases deciden [59]”.
4Voir entre autres : L’imbroglio catalan montre l’aggravation de la décomposition capitaliste [60].
5Nous avons par exemple montré comment VOX, Puigdemont et Podemos partagent le même venin anti-prolétaire du nationalisme, dans des versions plus ou moins archaïques ou folkloriques. Voir sur notre site en espagnol : Contra la campaña de Vox en medios obreros: ¡Los obreros no tenemos patria ! [61]
6Voir notre article en espagnol : Gobierno PSOE: ¿ Qué hay detrás de la moción de censura ? [62]
7Il existe de nombreux exemples historiques de ces manipulations. En France, par exemple, il est de notoriété publique que le leader socialiste Mitterrand a favorisé et instrumentalisé le Front National dans le but de diviser les votes de la droite. Durant la transition démocratique espagnole, l’unique parti véritablement implanté (le PCE) s’est ainsi auto-saboté lors des premières élections afin de permettre le développement de l’Union du centre démocratique (CDU) ou du PSOE, plus assimilables par les démocraties européennes qui les dopèrent avec tous types d’appuis.
8Le spectacle répugnant des manipulateurs au sein des “ nouveaux partis »comme Cuidadanos, et surtout Podemos, a sans aucun doute augmenté le poids de cette irritation.
9Il s’agit du mouvement des Indignés débuté le 15 mai 2011 (NdT).
10À son arrivée au pouvoir en juin 2018, le gouvernement Sanchèz avait accueilli à “bras ouverts” les 630 migrants de l’Aquarius. Il avait également fait la promesse mensongère de faciliter l’accès des sans-papiers aux soins publiques et de retirer les barbelés des clôtures des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. (NdT)
Cette série dénonce la partie la moins visible (la face cachée) des organisations de gauche et d’extrême gauche du capital (socialistes, staliniens, trotskystes, maoïstes, anarchistes officiels, “nouvelle” gauche à la Syriza, la France Insoumise ou Podemos). Dans le premier article de la série, nous avons vu comment ces organisations nient la classe ouvrière qu’ils prétendent défendre, dans le deuxième nous avons décortiqué leur méthode et leur façon de penser. Dans ce troisième article, nous analyserons leur fonctionnement, le régime interne de ces partis et comment leur fonctionnement est la négation même de tout principe du communisme et constitue un obstacle à toute avancée vers celui-ci.
Des forces comme le stalinisme, le trotskysme, etc. ont perpétré une falsification totale des positions prolétariennes en termes d’organisation et de comportement. La centralisation signifie pour eux soumission à une bureaucratie toute-puissante. La discipline est pour eux la soumission aveugle au commissaire de service. La position majoritaire est le résultat d’un processus de rapport de forces. Le débat est dans leur esprit manipulateur une arme pour déloger les positions des gangs rivaux. Et ainsi nous pourrions continuer jusqu’à la nausée.
Il peut arriver que le militant prolétarien au sein d’une organisation véritablement communiste ait tendance à voir les positions organisationnelles et comportementales de celle-ci avec les lunettes de ses sinistres souvenirs du temps où il était dans une ou l’autre organisation gauchiste.
Quand vous parlez à ce possible militant de la discipline nécessaire, il se souvient du cauchemar qu’il a subi quand il était membre des organisations bourgeoises de gauche.
Là, « par discipline », il devait défendre les choses les plus absurdes « parce que le parti le demandait ». Un jour, il devait dire qu’un tel parti rival était “bourgeois” et la semaine suivante, selon un changement dans la politique d’alliances de la direction, ce parti était le plus prolétarien du monde.
Si la politique du « comité central » était erronée, c’était dû uniquement au fait que des militants « avaient fait une erreur » et « n’avaient pas appliqué ce que le comité central avait décidé » ou ne l’avaient pas bien compris. Comme le souligne Trotski, « Chaque résolution du Comité exécutif de l’Internationale communiste en enregistrant de nouvelles défaites déclarait d’une part que tout avait été prévu et d’autre part que ce sont les “exécutants” qui sont responsables des échecs parce qu’ils n’ont pas compris la ligne qui leur avait été indiquée d’en-haut. »1.
À la suite de ces expériences traumatisantes, le militant qui est passé par ces partis ressent un rejet viscéral de la discipline, ne comprenant pas que la discipline prolétarienne est quelque chose de radicalement différent et opposé à la discipline bourgeoise.
Dans une organisation prolétarienne, “discipline” signifie respecter ce que tous ont décidé et ce que chacun s’est engagé à accomplir. C’est, d’une part, être responsable et, d’autre part, l’expression pratique de la primauté du collectif sur l’individu, ce qui ne signifie pas cependant que l’individu et le collectif s’affrontent, mais plutôt qu’ils expriment différents aspects de la même unité. Par conséquent, la discipline dans une organisation prolétarienne peut être volontaire et consciemment assumée. La discipline n’est pas aveugle, mais fondée sur une conviction et une perspective.
Dans une organisation bourgeoise, au contraire, la discipline veut dire soumission à une direction toute-puissante et la renonciation à toute responsabilité en la laissant entre les mains de ce que la dite direction a fait ou a dit. Dans une organisation bourgeoise, la discipline est basée sur l’opposition entre le “collectif” et les individus. Le “collectif” est l’intérêt du capital national et de son État que ces organisations défendent dans leur domaine spécifique, un intérêt qui ne coïncide en rien avec ceux de ses membres. C’est pourquoi la discipline s’impose nécessairement, soit par crainte de subir le châtiment d’une réprobation publique qui pourrait conduire à l’expulsion, soit, si elle est volontairement assumée, le fruit d’un sentiment de culpabilité ou d’un impératif catégorique qui provoque des conflits plus ou moins périodiques avec l’intérêt authentique de chaque individu.
L’incompréhension de la différence radicale qui existe entre la discipline prolétarienne et la discipline bourgeoise conduit souvent certains militants qui, après être passés par la gauche ou le gauchisme, se retrouvent dans une organisation prolétarienne, à tomber dans un cercle vicieux : avant, ils suivaient les ordres de leurs supérieurs comme des agneaux doux. Maintenant, dans les organisations prolétariennes, ils rejettent toute discipline et n’admettent qu’un seul ordre : celui dicté par leur propre individualité. À la discipline de caserne, ils opposent la discipline que chacun doit faire ce qu’il veut, c’est-à-dire la discipline anarchique de l’individualisme. C’est tourner en rond sans pouvoir s’en sortir entre la discipline féroce et violente des partis de la bourgeoisie à l’indiscipline individualiste (la « discipline de faire ce que je veux ») caractéristique de la petite bourgeoisie et de l’anarchisme.
La centralisation est un autre concept qui produit de l’urticaire chez les militants qui ont été soumis au fléau de l’influence de la gauche.
Ils associent la centralisation :
– à un sommet tout-puissant auquel il faut se plier sans se plaindre ;
– à une pyramide écrasante d’une bureaucratie et ses appareils de contrôle ;
– à une renonciation totale à toute initiative ou pensée personnelle, remplacée par une obéissance aveugle et un suivisme vis-à-vis des dirigeants ;
– les décisions ne sont pas prises par le biais de la discussion avec la participation de tous, mais par des ordres et des manœuvres de la direction.
En effet, la centralisation bourgeoise est basée sur ces concepts. Cela est dû au fait qu’au sein la bourgeoisie, l’unité n’existe que face à la guerre impérialiste ou face au prolétariat, pour tout le reste, il y a un conflit incessant d’intérêts entre ses différentes fractions.
Pour mettre de l’ordre dans un tel panier de crabes, l’autorité d’un « organe central » doit être imposée de gré ou de force. La centralisation bourgeoise est donc nécessairement bureaucratique et pyramidale et il ne peut en être autrement.
Cette bureaucratisation générale de tous les partis bourgeois et de ses institutions est encore plus indispensable dans les partis “ouvriers” ou « de gauche » qui se présentent comme les défenseurs des travailleurs.
Les bourgeois peuvent se soumettre à cette discipline de fer de l’appareil politique parce qu’ils jouissent d’un pouvoir total et dictatorial dans leurs propres entreprises. Cependant, dans une organisation de gauche ou d’extrême gauche, il existe un antagonisme soigneusement caché entre ce qui est officiellement proclamé et ce qui est réellement fait. Pour résoudre cette contradiction, il faut de la bureaucratie et une centralisation verticale.
Pour comprendre les mécanismes de centralisation bourgeoise appliqués dans les partis de gauche du capital, le modèle du stalinisme représente une école pionnière. Dans son livre précité, L’Internationale communiste après Lénine, Trotski analyse les méthodes de centralisation bourgeoise appliquées aux partis communistes.
Il rappelle comment, pour imposer la politique bourgeoise, le stalinisme « adopta une organisation à la carbonari avec son Comité central illégal (le « septemvirat ») et ses circulaires, ses agents, son code secret, etc. L’appareil du parti a créé en son sein un ordre refermé sur lui-même et incontrôlable qui dispose des ressources exceptionnelles non seulement de cet appareil mais aussi de l’État qui transforme un parti de masses en un instrument chargé de camoufler toutes les manœuvres des intrigants. » (idem, p. 97)
Afin d’écraser les tentatives révolutionnaires du prolétariat en Chine et de servir les appétits impérialistes de l’Etat russe, dans les années 1925-28, le Parti communiste chinois fut entièrement instrumentalisé, dont une illustration nous est donnée par le témoignage du Comité local de Kiang-Su qui y fait référence comme suit : « [Le comité central] lance des accusations et dit que le Comité provincial n’est pas bon ; ce dernier, à son tour, accuse les organisations de base et affirme que le Comité régional est mauvais. Celui-ci se met à accuser et assure que ce sont les camarades travaillant sur place qui ne sont pas bons. Et les camarades se défendent en disant que les masses ne sont pas révolutionnaires. » (idem, p. 159).
La centralisation bureaucratique impose aux membres du parti une mentalité d’arriviste, de soumission à ceux d’en haut et de mépris et manipulation vers « ceux d’en bas ». C’est une caractéristique patente de tous les partis du capital, de gauche ou de droite, qui suivent le modèle que Trotski perçut dans les partis communistes stalinisés en dénonçant comment dans les années 1920 « il s’est formé des équipes entières de jeunes académistes de la manœuvre qui, par souplesse bolchevique, entendent surtout l’élasticité de leur propre échine. » (idem, p.90),
Les conséquences de ces méthodes sont que « les couches montantes ont été imprégnées en même temps d’un certain esprit bourgeois, d’un esprit d’égoïsme étroit, de petits calculs. On s’est rendu compte qu’ils avaient la ferme volonté de se tailler une bonne place sans se soucier des autres, un arrivisme aveugle et spontané. Pour y parvenir, ils ont tous fait preuve d’une capacité d’adaptation sans scrupules, d’une attitude éhontée et de flagornerie envers les puissants. C’est ce que l’on voyait dans chaque geste, dans chaque visage, dans chaque regard. C’est ce qu’indiquaient tous les actes et les discours, généralement pleins d’une phraséologie révolutionnaire grossière. »2
Il est nécessaire de récupérer – en les actualisant de manière critique – tous les concepts d’organisation que le mouvement ouvrier utilisait avant l’énorme catastrophe qu’a signifié le premier pas des partis socialistes vers l’Etat capitaliste et plus tard la transformation des partis communistes en forces staliniennes du capital.
Les positions prolétariennes sur l’organisation, même si elles portent le même nom, n’ont rien à voir avec leur version falsifiée. Le mouvement prolétarien n’a pas besoin d’inventer de nouveaux concepts parce que ces concepts lui appartiennent. En fait ceux qui devraient changer leur terminologie, ce sont la gauche et l’extrême-gauche du capital, ce sont elles qui ont “innové” en adoptant les positions organisationnelles et morales de la bourgeoisie. Nous allons revoir quelque uns de ces concepts prolétariens et comment ils sont en totale opposition au stalinisme, au gauchisme et, en général, à toute organisation bourgeoise.
La centralisation est l’expression de l’unité naturelle d’intérêts qui existe au sein du prolétariat et, par conséquent, chez les révolutionnaires. Ainsi, dans une organisation prolétarienne, la centralisation est le moyen de fonctionnement le plus cohérent et c’est le résultat d’une action volontaire et consciente. Alors que la centralisation au sein d’une organisation gauchiste s’impose par la manœuvre et la bureaucratie, dans l’organisation politique prolétarienne, où des intérêts différents n’existent pas, l’unité s’exprime par la centralisation. Elle est donc consciente et cohérente.
D’autre part, dans une organisation gauchiste, comme dans toute organisation bourgeoise, il existe des intérêts différents liés à des individus ou à des factions, de sorte que, pour concilier ces intérêts opposés, on ne peut recourir qu’à l’imposition bureaucratique d’une faction ou d’un leader, ou à une sorte de « coordinateur démocratique » entre les différents leaders ou fractions. Dans tous les cas, les rapports de force, les manœuvres, la trahison, la manipulation, la soumission sont nécessaires pour “huiler” le fonctionnement de l’organisation car sinon elle se disloquerait ou éclaterait. Inversement, dans une organisation prolétarienne « Le centralisme n’est pas un principe abstrait ou facultatif de la structure de l’organisation. C’est la concrétisation de son caractère unitaire : il exprime le fait que c’est une seule et même organisation qui prend position et agit dans la classe. Dans les rapports entre les différentes parties de l’organisation et le tout, c’est toujours le tout qui prime. »3.
Au sein du gauchisme, cette « seule et même organisation prend position et agit dans la classe » est soit une farce, soit une imposition monolithique et bureaucratique du « comité central ». Dans une organisation prolétarienne, c’est la condition même de son existence. Il s’agit de dire au prolétariat, après une discussion collective et selon son expérience historique, tout ce qui est mieux pour sa lutte et non pas de le tromper et de le faire lutter pour des intérêts qui ne sont pas les siens. Pour cette raison, il est nécessaire de faire un effort commun de l’ensemble de l’organisation pour élaborer cette position.
Au sein du gauchisme, face à des positions de la « direction » jugées parfois absurdes, les militants de base se protègent en agissant de leur côté, en décidant dans des structures locales ou des groupes d’affinité, la position qu’ils jugent juste, étant dans certains cas une saine réaction prolétarienne face à la politique officielle. Cependant, cette méthode localiste et de chacun pour soi est contre-productive et très négative dans une organisation prolétarienne. Au sein de celle-ci « La conception selon laquelle telle ou telle partie de l’organisation peut adopter face à la classe ou à l’organisation des positions ou des attitudes qui lui semblent correctes au lieu de celles de l’organisation qu’elle estime erronées est à proscrire absolument car :
– si l’organisation fait fausse route, la responsabilité des membres qui estiment défendre une position correcte n’est pas de se sauver eux-mêmes dans leur coin, mais de mener une lutte au sein de l’organisation afin de contribuer à la remettre dans « le droit chemin" ;
– une telle conception conduit une partie de l’organisation à imposer arbitrairement sa propre position à toute l’organisation par rapport à tel ou tel aspect de son travail (local ou spécifique.) » (idem, point 3)
L’attitude de contribuer à partir de n’importe quelle instance de l’organisation (qu’il s’agisse d’une section locale ou d’une commission internationale) pour parvenir à une position juste avec l’effort de tous, est celle qui correspond à l’unité des intérêts qui existe dans une organisation révolutionnaire entre tous ses membres. D’autre part, dans une organisation de gauche, il n’existe pas d’unité entre la “base” et la “direction”. Celle-ci a pour mission de défendre l’intérêt général de l’organisation, qui est celui du capital national, alors que la « base » est tiraillée entre trois forces qui vont chacune dans un sens différent : l’intérêt du prolétariat ; la prise en charge de l’intérêt capitaliste de l’organisation ou, plus prosaïquement, celle de faire carrière dans les différents niveaux bureaucratiques du parti. Il en résulte une opposition et une séparation entre les militants et les organes centraux.
Les membres des organisations révolutionnaires d’aujourd’hui ont beaucoup de mal à clarifier tout cela. Ils sont tourmentés par le soupçon que les organes centraux vont finir par “trahir”, ils sont généralement gagnés par le préjugé que les organes centraux vont éliminer bureaucratiquement toute dissidence. Un mécanisme mental répandu est de dire que « les organes centraux peuvent faire des erreurs ». Cela est parfaitement vrai. Tout organe central d’une organisation prolétarienne peut se tromper. Mais il n’y a pas de fatalité pour faire des erreurs, et si elle en fait, l’organisation doit avoir les moyens de les corriger.
Illustrons cela par un exemple historique. En mars 1917, le Comité central du Parti bolchévique a commis une erreur en préconisant un soutien critique au gouvernement provisoire issu de la révolution de février. Lénine, de retour en Russie en avril, a présenté les fameuses Thèses d’avril pour lancer un débat dans lequel toute l’organisation s’est engagée à corriger l’erreur et à redresser l’orientation du parti.4
Ce que montre cet épisode, c’est le fossé entre l’idée préconçue que « les organes centraux peuvent se tromper » et la vision prolétarienne de combattre l’opportunisme partout où il se manifeste (chez des militants ou au sein d’un organe central). Toute organisation prolétarienne est soumise à la pression de l’idéologie bourgeoise et cela affecte tout militant autant que les organes centraux. La lutte contre cette pression est la tâche de toute l’organisation.
L’organisation politique prolétarienne se donne les moyens du débat pour corriger ses erreurs. Nous verrons dans un autre article de cette série le rôle des tendances et des fractions. Ce que nous voulons souligner, c’est que si la majorité de l’organisation, et surtout les organes centraux, ont tendance à se tromper, les camarades minoritaires ont les moyens de combattre cette dérive, comme le fit Lénine en avril 1917, ce qui l’a amené à demander une conférence extraordinaire du Parti. En particulier, « une minorité de l’organisation peut provoquer la convocation d’un Congrès extraordinaire à partir du moment où elle est significative (par exemple les 2/5) : en règle générale, il revient au Congrès de trancher sur les questions essentielles, et l’existence d’une forte minorité demandant sa tenue est l’indice de l’existence de problèmes importants au sein de l’organisation. »5.
On ne peut regarder qu’avec écœurement ce qu’est un congrès d’une organisation de la bourgeoisie, quelle que soit sa coloration. C’est un spectacle avec hôtesses et open bar. Les leaders viennent s’exhiber en faisant des discours applaudis au rythme imposé par les chauffeurs de salle ou à celui des apparitions programmées devant les caméras de télévision. Les discours suscitent le désintérêt le plus absolu, le seul et véritable enjeu du congrès étant de savoir qui va occuper les postes clés de l’organisation et qui va être limogé. Quatre-vingt-dix pour cent des réunions ne sont pas faites pour discuter, clarifier, délimiter des positions, mais pour attribuer des quotas de pouvoir aux différentes “familles” du parti.
Une organisation prolétarienne doit fonctionner de manière diamétralement opposée. Le point de départ de la centralisation d’une organisation prolétarienne est son Congrès international. Le Congrès rassemble et est l’expression de l’organisation dans son ensemble, laquelle, de manière souveraine, décide des orientations et des analyses qui doivent la guider. Les Résolutions adoptées par le Congrès définissent le mandat de travail des organes centraux. Ils ne peuvent agir arbitrairement selon les desseins ou les caprices de leurs membres, mais doivent prendre comme point de départ de leur activité les résolutions du Congrès.
Le 2e Congrès du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie, 1903) a conduit à la bien connue scission entre bolcheviks et mencheviks. L’une des raisons de la scission et de la forte controverse entre les deux parties de l’organisation fut que ces derniers n’ont pas respecté les décisions du Congrès. Lénine, dans son livre Un pas en avant, deux en arrière, a combattu cette attitude déloyale qui était en elle-même une attitude bourgeoise. En effet, on peut ne pas être d’accord avec les décisions d’un Congrès, mais l’attitude correcte est de présenter clairement les divergences et de pousser à un débat patient pour obtenir sa clarification.
« Le moment privilégié où s’exprime avec toute son ampleur l’unité de l’organisation est son Congrès International. C’est au Congrès international qu’est défini, enrichi, rectifié le programme du CCI, que sont établies, modifiées ou précisées ses modalités d’organisation et de fonctionnement, que sont adoptées ses analyses et orientations d’ensemble, qu’il est fait un bilan de ses activités passées et élaboré ses perspectives de travail pour le futur. C’est pour cela que la préparation du Congrès doit être prise en charge avec le plus grand soin et la plus grande énergie par l’ensemble de l’organisation. C’est pour cela que les orientations et décisions du Congrès doivent servir de références constantes à l’ensemble de la vie de l’organisation après celui-ci. »6 Dans un Congrès prolétarien, on ne vient pas pour tenir des cénacles où l’on conspire contre des rivaux, mais pour discuter, pour comprendre, pour prendre position de la manière la plus consciente possible.
Dans les organisations bourgeoises, les couloirs sont le cœur du congrès, on y bavarde, on y conspire contre les rivaux, on y tisse des manœuvres et des intrigues, les couloirs sont l’arrière-salle où le congrès se décide vraiment. Comme le dit Ciliga dans son livre précité, « Les séances étaient moyennement ennuyeuses. Pour les participants, les séances publiques étaient un pur verbiage. Tout se décidait dans les coulisses. »
Dans une organisation prolétarienne, « les couloirs » doivent être interdits comme centres de décision et réduits à un moment de repos ou pour établir des liens fraternels entre militants. Le cœur du Congrès doit se situer uniquement et exclusivement dans les sessions officielles. Là, les délégués doivent évaluer très soigneusement les documents soumis au Congrès, en demandant des clarifications et en formulant des amendements, des critiques, des propositions. L’avenir de l’organisation est en jeu parce que les résolutions du Congrès ne sont pas une lettre morte ou de la rhétorique, mais des accords pris consciemment qui devraient servir de guide et d’orientation à l’organisation et servir de base à ses activités.
Les orientations et les décisions du Congrès engagent l’ensemble de l’organisation. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils sont infaillibles. Des discussions internationales régulières peuvent mener à la conclusion qu’il y a des erreurs à corriger ou que l’évolution de la situation historique entraîne des changements qu’il faut reconnaître. Cela peut même conduire à la convocation d’un Congrès extraordinaire. Toutefois, tout cela doit être fait avec rigueur et sérieux et sur la base d’un débat international très large et approfondi. Cela n’a rien à voir avec ce qui se passe habituellement dans les organisations gauchistes où les perdants d’un congrès essaient de se venger en proposant de « nouvelles positions » qui servent de levier pour régler leurs comptes avec les vainqueurs.
Dans une organisation prolétarienne, le Congrès donne des orientations qui définissent le mandat de l’organe central, qui représente l’unité et la continuité de l’organisation entre un Congrès et le suivant. Dans un parti bourgeois, l’organe central est un outil de pouvoir car il doit soumettre l’organisation aux besoins de l’Etat et du capital national. L’organe central est une élite séparée du reste de l’organisation et consacrée à la contrôler, à la superviser et à lui imposer des décisions. Dans une organisation prolétarienne, l’organe central n’est pas séparé de l’organisation dans son ensemble, mais il en est son expression active et unitaire. L’organe central n’est pas le sommet privilégié et tout-puissant de l’organisation, mais un moyen de l’exprimer et de la développer.
« Contrairement à certaines conceptions, notamment celles dites “léninistes”, l’organe central est un instrument de l’organisation et non le contraire. Il n’est pas le sommet d’une pyramide suivant une vision hiérarchique et militaire de l’organisation des révolutionnaires. L’organisation n’est pas formée d’un organe central plus les militants, mais constitue un tissu serré et uni au sein duquel s’imbriquent et vivent toutes ses composantes. Il faut donc plutôt voir l’organe central comme le noyau de la cellule qui coordonne le métabolisme d’une entité vivante » (idem, point 5).
Le rôle des sections
La structure des organisations gauchistes est une hiérarchie qui va de la direction nationale aux organisations régionales, elles-mêmes divisées en “fronts” (travailleurs, professionnels, intellectuels, etc.), et, au bas de cet ensemble, les cellules. Cette forme d’organisation est héritée du stalinisme qui imposa en 1924 la fameuse “bolchevisation” sous prétexte « d’aller vers la classe ouvrière ».
Cette démagogie masque l’élimination de la structure classique des organisations ouvrières basées sur des sections locales où tous les militants d’une ville se réunissent pour se donner des tâches globales et une vision globale. Au contraire, la structure de la “bolchevisation” cherche à diviser les militants et à les enfermer dans un milieu fermé par usine, par entreprise, selon la profession ou le secteur social… Leurs tâches sont purement immédiates, corporatives, elles restent enfermées dans un puits, où seuls des problèmes immédiats, particuliers et locaux sont traités. L’horizon des militants est fortement réduit, au lieu d’une vision historique, internationale et théorique, il est réduit à une tâche immédiate, corporatiste et localiste et purement pragmatique. Cela les appauvrit sérieusement et permet à la « direction » de les manipuler à leur convenance et, de cette façon, de les soumettre aux intérêts du capital national en les déguisant avec une démagogie populaire et ouvriériste.
Les résultats de cette fameuse “bolchevisation”, en réalité l’atomisation des militants dans des ghettos d’entreprises, furent bien remarqués par Ciliga : « Les gens que j’y ai rencontrés – des collaborateurs permanents du Komintern – semblaient incarner l’étroitesse de l’institution elle-même et la grisaille du bâtiment qui les hébergeait. Ils n’avaient ni portée ni ampleur de vision, et ne montraient aucune indépendance de pensée. J’attendais des géants, j’ai rencontré des nains. J’espérais recueillir les enseignements de vénérables maîtres, et j’ai rencontré des laquais. Il suffisait d’assister à certaines réunions du parti pour se rendre compte que les discussions d’idées ne jouaient qu’un rôle complètement secondaire dans cette lutte. Le rôle principal était joué par les menaces, l’intimidation et la terreur. »
Pour renforcer encore l’isolement et l’ignorance théorique des militants, le « comité central » désigne généralement tout un réseau de « commissaires politiques » strictement soumis à sa discipline et chargés d’agir comme courroie de transmission des consignes de la “direction”.
La structure que doivent se donner les organisations révolutionnaires est radicalement opposée. La tâche principale des sections locales est d’étudier et de se prononcer sur les questions de l’organisation dans son ensemble, ainsi que sur l’analyse de la situation historique et l’étude des thèmes théoriques généraux considérés comme nécessaires. Naturellement, cela n’exclut pas, mais donne du sens et de la force à l’activité locale d’intervention, de presse et de discussion avec des camarades ou des groupes intéressés. Cependant, les sections tiennent des « réunions régulières des sections locales et des mises à l’ordre du jour de celles-ci les principales questions débattues dans l’ensemble de l’organisation : d’aucune façon le débat ne saurait être étouffé » (idem). En même temps, la « circulation la plus ample possible des différentes contributions au sein de l’organisation au moyen des instruments prévus à cet effet » est nécessaire. Les bulletins internationaux de discussion sont le moyen de canaliser le débat international et de le faire circuler dans toutes les sections.
C. Mir, 16 janvier 2018
1L’Internationale Communiste après Lénine, p. 159, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ical/ical.pdf [64].
2Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant.
3« Rapport sur la structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires » (janvier 82), point 2 (Revue internationale n°33, 2e trim. 1983) : https://fr.internationalism.org/print/book/export/html/1013 [65]
4Pour une analyse sur comment le parti bolchevique est tombé dans l’erreur opportuniste et comment par le moyen d’un débat de fond il réussit à le redresser, lire 1917 : « la révolution russe : les ‘‘Thèses d’avril’’, phare de la révolution prolétarienne » [66] (1997). On peut aussi lire dans l’Histoire de la Révolution russe de Trotski, les chapitres correspondant à cette période.
5« Rapport sur la structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires » (janvier 82), point 6 (Revue internationale n° 33, 2e trim. 1983) : https://fr.internationalism.org/print/book/export/html/1013 [65]
6Idem, point 4.
La série que nous publions sur la différence radicale (une différence de classe) (1) entre, d’un côté, la gauche et l’extrême-gauche du capital et, de l’autre, les petites organisations qui se réclament de la Gauche Communiste, comportait jusqu’à présent trois parties : une vision erronée de la classe ouvrière ; une méthode et un mode de pensée au service du capitalisme ; un mode de fonctionnement reniant les principes communistes. (2) Nous consacrons ce quatrième article à la question morale afin de démontrer l’abîme qui sépare la morale de ces partis qui prétendent défendre les exploités et la morale prolétarienne que les organisations véritablement communistes doivent pratiquer.
Le prolétariat a une morale. De ce fait, ses organisations doivent en posséder une qui soit cohérente avec son combat historique et la perspective communiste qu’il porte avec lui. Alors que dans une organisation bourgeoise règne l’amoralisme, l’absence de scrupules, le pragmatisme et l’utilitarisme des plus abjects, il doit nécessairement exister, dans une organisation prolétarienne, une cohérence entre le programme, le fonctionnement et la morale.
Quelle morale prévaut dans un parti bourgeois ? Tout simplement le “tout est permis”, les manœuvres et les coups de couteaux dans le dos, les intrigues et les calomnies, la pire hypocrisie. Le stalinisme en donne un exemple éclatant en demandant aux militants de commettre des actes répugnants au nom de la “dictature du prolétariat”, “la défense du socialisme”, etc. Tout comme les staliniens, les groupes trotskistes prônent le même pragmatisme moral et un comportement aveugle et sans scrupules, s’appuyant sur les erreurs théoriques de Trotski dans son livre : Leur morale et la nôtre [67], qui contient cependant des réflexions et des éléments valides.
Pour leur part, les partis “socialistes” se sont érigés en champions des bons sentiments : la “solidarité”, l’ “inclusion”, la “mémoire historique”, le “politiquement correct”, le “bon sens”.
Tout ce verbiage est radicalement démenti par leurs actions au sein du gouvernement où ils attaquent sans pitié la classe ouvrière, répriment ses grèves avec une férocité qui n’a rien à envier à la droite et prennent des mesures, par exemple, contre les immigrés, qui relèvent du pur racisme. (3) Quant à leur fonctionnement interne, il offre un échantillon d’intrigues des plus raffinées, de changements subits d’alliances, de guerres de familles. Les partis socialistes sont experts dans les pires tactiques d’infiltration, de destruction de l’intérieur, création de chevaux de Troie, etc. De même, leur savoir-faire proverbial concernant la gestion de “dossiers” de manière à écarter aussi bien des “amis” du haut commandement que des ennemis qu’ils tentent, ou de ligoter avec des alliances forcées, ou d’évincer des sphères du pouvoir.
Quel bagage moral s’impose aux militants qui sont passés par les partis bourgeois en général et plus spécifiquement les organisations de gauche et d’extrême-gauche ?
1. Obéissance aveugle aux chefs.
2. Pragmatisme et utilitarisme abjects.
3. Absence de scrupules au nom de la “cause”.
4. Soumission inconditionnelle aux impératifs du Capital national.
5. Accepter l’exécution d’actes qui renient les critères moraux les plus élémentaires.
6. Spécialisation dans la manœuvre et l’intrigue déguisées en “tactique géniale”. (4)
Cependant, tout ceci se justifie avec l’hypocrisie propre à la bourgeoisie qui défend la pire barbarie et les méfaits les plus indignes au nom des valeurs morales “les plus élevées” : solidarité, justice, honnêteté… C’est la fameuse double morale : les politiciens et les dirigeants possèdent “leur” morale qui consiste à s’enrichir grâce aux trafics les plus sordides, écraser les rivaux (“camarades” de parti inclus) et se maintenir au pouvoir à tout prix sans hésiter à commettre les actes les plus répréhensibles. Simultanément, ils défendent une “autre morale” pour leurs subordonnés, pour les membres, pour les troupes de choc du parti qui, comme nous l’avons énoncé auparavant, doivent pratiquer la rectitude, le sacrifice, l’obéissance, etc.
Afin de détruire au sein des militants l’instinct prolétarien de morale, on insiste beaucoup sur le fait que toute morale est “bourgeoise ou religieuse”, que le militant ne peut de ce fait en posséder une et que seules les “considérations politiques” doivent orienter sa conduite. Cette argumentation prend sa source sur le fait que “L’histoire montre, évidemment, que dans toutes les sociétés divisées en classes la morale dominante a toujours été la morale de la classe dominante. Et cela à tel point que morale et État, mais aussi morale et religion, sont presque devenus synonymes dans l’opinion populaire. Les sentiments moraux de la société dans son ensemble ont toujours été utilisés par les exploiteurs, par l’État et par la religion, pour sanctifier et perpétuer le statu quo afin que les classes exploitées se soumettent à leur oppression. Le “moralisme” grâce auquel les classes dominantes se sont toujours efforcées de briser la résistance des classes laborieuses à travers l’instillation d’une conscience coupable, est un des grands fléaux de l’humanité. C’est aussi l’une des armes les plus subtiles et efficaces des classes dominantes pour assurer leur domination sur l’ensemble de la société”. (5)
Le moralisme nous inocule le sentiment de culpabilité. Il nous fait sentir coupables de manger, de lutter pour nos besoins, de vouloir aspirer au bonheur. Ceci, selon le moralisme, exprimerait un sentiment égoïste et exclusif. Les moralistes nous disent : Comment oses-tu manger alors que des gens meurent de faim partout dans le monde ? Comment oses-tu gaspiller l’eau en te douchant tous les jours alors que l’environnement se dégrade toujours plus ? Comment peux-tu prétendre dormir sur un matelas confortable alors que les immigrés dorment sur des matelas en mousse posés sur un sol dur ?
La morale de la bourgeoisie, et plus particulièrement celle de la bourgeoisie décadente des XXe et XXIe siècles, consiste à faire croire aux ouvriers que les moyens de subsistance minimaux dont ils disposent (logement, nourriture, vêtements) ou le confort dont ils peuvent jouir (appareils électroménagers, télévision et internet, congés payés) seraient des luxes insolents gagnés sur le dos des pauvres de ce monde, un “privilège”, occultant que ce sont juste les outils essentiels à la poursuite de leur exploitation.
Le moralisme et ses prédicateurs de gauche et d’extrême-gauche veulent nous faire sentir coupables des maux du monde causés par le capitalisme, faisant d’un problème de système social un problème d’individus. Ainsi, le fléau du chômage serait causé individuellement par chacun des 212 millions de chômeurs qui existent dans le monde.
De manière générale, la culpabilité détruit la conviction et la combativité. Cette société propage le sentiment de culpabilité comme mode de vie et fait de l’accusation d’autrui un moyen de la lutte individualiste de certains contre les autres faisant que celui qui se sent coupable à un moment donné, recherche des responsables à un autre moment. Il n’est pas contradictoire de se sentir coupable parfois et d’accuser les autres par la suite ; cela fait partie d’un univers moral individualiste et inhumain qui orbite toujours autour de la “faute”. La lutte contre cette dernière, qu’elle vienne de la propagande capitaliste et de ses partis spécialisés ou bien lorsqu’elle jaillit au sein des relations entre militants comme forme d’individualisme, est un combat central de la morale prolétarienne.
Le combat contre le moralisme bourgeois ne doit pas nous conduire à rejeter la morale. Nous devons faire la distinction entre moralisme et morale, “la perversion de la morale du prolétariat entre les mains du stalinisme ne constitue pas une raison pour abandonner le concept de morale prolétarienne, de la même façon que le prolétariat ne doit pas rejeter le concept de communisme sous prétexte qu’il a été récupéré et dénaturé par la contre-révolution en URSS. Le marxisme a démontré que l’histoire morale de l’humanité n’est pas seulement l’histoire de la morale de la classe dominante. Les classes exploitées ont des valeurs éthiques qui leur sont propres et ces mêmes valeurs ont eu un rôle révolutionnaire dans l’histoire de l’humanité. La morale ne fait pas corps avec la notion d’exploitation, d’État ou de religion ; le futur appartient à une morale qui va au-delà de l’exploitation, de l’État et de la religion”.
“La conception de la morale dans le mouvement ouvrier, bien qu’elle ne fût jamais, pourrait-on dire, au centre de l’attention, des débats ou des préoccupations théoriques n’a rien à voir avec la version qu’en donne le gauchisme. La morale n’est pas une question “idéaliste” ou scolastique qui intéresserait seulement les imitateurs/continuateurs des philosophes de l’Empire byzantin qui débattaient sur le sexe des anges alors que les Ottomans assaillaient les murailles de Constantinople. La morale, comme tout produit social de l’être humain par définition, est une des principales caractéristiques des relations sociales que nous nous sommes données.
Une réalité qui pourrait se résumer comme le sens, collectivement étalonné, de ce qui est adéquat ou non, de la forme et l’orientation que nous donnons aux relations dans lesquelles nous nous inscrivons… Cela doit-il être étranger au prolétariat, à la classe qui est à la fois le fruit de relations sociales déterminées mais qui est également porteuse d’autres types de relations, d’une forme autrement plus élevée d’organiser notre existence sociale ? Si dans le passé la question n’a pas vraiment été soulevée, ce fut parce que le mouvement prolétarien comptait avec une longue et riche tradition de vie organisationnelle, dans laquelle la majorité de ses militants observaient certaines règles pour débattre, s’adresser à des camarades, vivre avec eux, leur prêter assistance ainsi que toute sa confiance et sa solidarité lorsque cela était nécessaire ; en d’autres termes, ils observaient une morale obéissant à la nature même de la classe prolétarienne : la classe de la solidarité, de la confiance, porteuse des véritables capacités créatives de l’humanité et d’une véritable culture humaine”. (6)
En réalité, l’individu bourgeois veut une morale pour la majorité exploitée (la morale des esclaves dirait Nietzsche) et une “autre morale” bien plus “souple”, libérée de tout scrupule, pour la classe dominante. Pour le capital, tous les moyens (y compris l’assassinat) sont bons s’ils permettent d’augmenter les profits ou de conquérir le pouvoir. Comme le disait Marx, le capital est “né dans la boue et le sang” et tous les moyens furent employés pour préparer son expansion : massacres, traite des esclaves, alliances sordides avec les classes féodales, assassinats d’État, conspirations… N’oublions pas que l’un des premiers idéologues de la bourgeoisie fut Machiavel et que le mot machiavélisme s’utilise pour définir la bassesse morale et l’absence scandaleuse de scrupules. (7)
La double morale est l’habit qui sied le mieux à l’idéologie et aux méthodes du Capital. Elle est le miroir de la concurrence féroce et du sauve-qui-peut régnant dans les rapports de production capitalistes. “Dans toute affaire de spéculation, chacun sait que la débâcle viendra un jour mais chacun espère qu’elle emportera son voisin après qu’il aura lui-même recueilli la pluie d’or au passage et l’aura mise en sûreté. “Après moi le déluge !”, telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste”. (8)
Le prolétariat rejette fermement la double morale. Dans sa lutte, les moyens doivent être en adéquation avec les buts ; on ne peut lutter pour le communisme en utilisant le mensonge, la calomnie, l’insinuation, la rumeur, la manœuvre, la duplicité, le sentiment de culpabilité, la soif de notoriété, etc. Les attitudes analogues doivent être combattues énergiquement et rejetées comme étant radicalement incompatibles avec les principes communistes. Avec ces “raccourcis moraux”, on n’avance pas d’un millimètre sur le difficile chemin du communisme ; c’est, au contraire, se retrouver pieds et poings liés face aux conduites propres du système capitaliste, c’est se laisser contaminer par les lois de son fonctionnement, se détachant ainsi de toute perspective révolutionnaire.
La morale prolétarienne a pour le CCI un rôle central : “on trouve dans nos statuts (adoptés en 1982) la concrétisation vivante de notre vision de cette question. Nous avons toujours insisté sur le fait que les statuts du CCI ne sont pas une liste de règles définissant ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, mais une orientation pour notre attitude et notre conduite, incluant un ensemble cohérent de valeurs morales (notamment en ce qui concerne les rapports des militants entre eux et envers l’organisation). C’est pourquoi nous exigeons de tous ceux qui veulent devenir membres de notre organisation un accord profond avec ces valeurs. Nos statuts sont une partie intégrante de notre plate-forme”.
Or, développer un fonctionnement organisationnel et des relations entre camarades sur la base des critères moraux du prolétariat n’est pas une tâche aisée ; cela requiert une lutte assidue. Aujourd’hui le prolétariat souffre d’un sérieux problème d’identité et de confiance en lui-même et ceci, dans le contexte historique général que nous appelons la décomposition du capitalisme, (9) accroît la difficulté de la pratique vivante et quotidienne d’une morale prolétarienne non seulement au sein de la classe ouvrière dans son ensemble mais également dans ses organisations révolutionnaires. Ce que la société actuelle exsude par tous ses pores de manière pestilentielle est l’absence de scrupules, la malhonnêteté, le scepticisme, le cynisme… Tout ceci attaque sans relâche la morale prolétarienne.
Contrairement à la vision que le stalinisme a donné des communistes comme des individus fanatiques capables de tout pour imposer le “communisme”, ceux-ci ont toujours affiché une solide attitude morale (10) et avec cela ils ont exprimé l’importance de la question morale pour le mouvement ouvrier. (11)
Il existe un préjugé contre le marxisme qui rend difficile de comprendre son solide ancrage dans des critères moraux. Face au socialisme utopique, le marxisme défendit la nécessité d’asseoir les positions communistes non sur des critères moraux mais sur une analyse scientifique de la situation du capitalisme, les rapports de force entre les classes, la perspective historique, etc. Cependant, on ne doit pas en déduire que le marxisme doive uniquement se baser sur des critères scientifiques et rejette les principes moraux : “Le marxisme n’a jamais nié la nécessité ni l’importance de la contribution de facteurs non théoriques et non scientifiques dans l’ascension de l’espèce humaine. Au contraire, il a toujours compris leur caractère indispensable et même leur indépendance relative. C’est pourquoi il a été capable d’examiner leurs connexions dans l’histoire et de reconnaître leur complémentarité”.
Le marxisme n’est pas une idéologie froide (comme le prétendait un auteur grec, Kostas Papaïoannou dans les années 1960) voyant les militants comme des pions qu’un “Comité central” manipule selon son bon vouloir dans une partie d’échecs contre les classes dominantes. Les militants dans leurs relations entre eux-mêmes et envers l’organisation, tout comme envers le prolétariat, se comportent avec la plus stricte rectitude morale.
Ce dernier point est vital pour comprendre que, dans notre époque, la décomposition sociale rend encore plus importante la morale pour la lutte révolutionnaire : “Aujourd’hui, face au “chacun pour soi”, à la tendance au délitement du tissu social et à la corrosion de toutes les valeurs morales, il sera impossible aux organisations révolutionnaires – et plus généralement à la nouvelle génération de militants qui apparaît – de renverser le capitalisme sans clarifier les questions de morale et d’éthique. Non seulement le développement conscient des luttes ouvrières mais aussi une lutte théorique spécifique sur ces questions, vers une réappropriation du travail du mouvement marxiste, est devenue une question de vie ou de mort pour la société humaine. Cette lutte est indispensable non seulement pour la résistance prolétarienne aux manifestations de la décomposition du capitalisme et à l’amoralisme ambiant, mais aussi pour reconquérir la confiance du prolétariat dans le futur de l’humanité à travers son propre projet historique”.
La difficulté que rencontrent aujourd’hui les générations révolutionnaires est que, d’un côté la morale prolétarienne fondée sur la solidarité, la confiance, la loyauté, la coopération consciente, la recherche de la vérité, etc., est plus que jamais nécessaire et, cependant, les conditions historiques de la décadence et de la décomposition capitaliste ainsi que les difficultés de la classe ouvrière, la font paraître plus utopique, plus impraticable, plus dépourvue de sens.
Comme le dit notre texte sur l’éthique “la barbarie et l’inhumanité de la décadence capitaliste sont sans précédent dans l’histoire de l’espèce humaine. Il est vrai qu’il n’est pas facile après les massacres d’Auschwitz et Hiroshima, et face aux génocides, à la destruction permanente et généralisée, de maintenir sa confiance dans la possibilité d’un progrès moral. (…) L’opinion populaire voit se confirmer le jugement du philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) selon lequel l’homme serait, par nature, un loup pour l’homme. Selon cette vision, l’homme serait un être fondamentalement destructeur, prédateur, égoïste, irrémédiablement irrationnel et son comportement social serait inférieur à celui de la plupart des espèces animales”.
Il y a, en outre, un élément qui ajoute une difficulté supplémentaire au développement moral : le décalage entre l’avancée des sciences naturelles et technologiques et le retard toujours plus accentué des sciences sociales, comme l’a observé Pannekoek dans son livre Anthropogénèse : une Étude des origines de l’homme : “Les sciences naturelles sont considérées comme le champ dans lequel la pensée humaine, dans une série continue de triomphes, a développé avec la plus grande vigueur les formes conceptuelles de la logique… Au contraire, à l’autre extrémité demeure le grand champ des actions et relations humaines dans lequel la pensée et l’action sont principalement déterminées par la passion et les impulsions, par l’arbitraire et l’imprévisibilité, par la tradition et la croyance (…). Le contraste qui apparaît ici, avec la perfection d’un côté et l’imperfection de l’autre, signifie que l’homme contrôle les forces de la Nature mais qu’il ne contrôle pas les forces de la volonté et de la passion qui lui sont inhérentes. Là où il est demeuré immobile, peut-être même en revenant parfois sur ses pas, c’est dans le manque manifeste de contrôle sur sa propre “nature”. Ceci est, évidemment, la raison pour laquelle la société possède tant de retard sur la science. Potentiellement l’homme possède la domination sur la Nature. Mais il ne possède pas encore la domination sur sa nature propre”.
Cette situation de méconnaissance et d’incompréhension de ces aspects profonds de la conduite humaine rend très difficile l’abord de ce phénomène que la décomposition sociale et idéologique du capitalisme exacerbe chaque fois plus : “le développement du nihilisme, du suicide des jeunes, du désespoir (tel que l’exprimait le “no future” des émeutes urbaines en Grande-Bretagne), de la haine et de la xénophobie qui animent les “skinheads” et les “hooligans”, (…) le raz-de-marée de la drogue, qui devient aujourd’hui un phénomène de masse, participant puissamment à la corruption des États et des organismes financiers, n’épargnant aucune partie du monde et touchant plus particulièrement la jeunesse, un phénomène qui, de moins en moins, exprime la fuite dans des chimères et, de plus en plus, s’apparente à la folie et au suicide (…), la profusion des sectes, le regain de l’esprit religieux, y compris dans certains pays avancés, le rejet d’une pensée rationnelle, cohérente, construite, y inclus de la part de certains milieux “scientifiques” (…), le “chacun pour soi”, la marginalisation, l’atomisation des individus, la destruction des rapports familiaux, l’exclusion des personnes âgées, l’anéantissement de l’affectivité et son remplacement par la pornographie”. (12)
Alors que tous les partis bourgeois (qu’ils soient de droite ou de gauche) ont comme objectif de gérer le présent afin de conserver le capitalisme, l’organisation révolutionnaire est un pont entre le présent et l’avenir communiste du prolétariat. Pour cela, elle cultive les qualités morales que nous avons mentionnées précédemment et qui seront les piliers de la future société communiste mondiale. Ces qualités se voient constamment menacées par le poids de l’idéologie dominante et de la décomposition capitaliste. Pour cela, son développement requiert un effort permanent, une vigilance et un esprit critique infatigables joints à une constante élaboration théorique.
Pour les organisations révolutionnaires, cette culture occupe une place aussi bien à l’intérieur (fonctionnement interne) qu’à l’extérieur (intervention). Il ne s’agit pas que l’organisation s’isole du monde et s’enferme dans de petites communautés autogérées (ceci est l’erreur réformiste de l’anarchisme) sinon qu’en son sein, existe un combat permanent pour le développement de ces principes. Comme le disait Lessing (un poète allemand du XVIIIe siècle) : “il y a une chose que j’aime plus que la vérité : la lutte pour la vérité”. Dans l’organisation révolutionnaire, les principes sont aussi importants que la lutte pour ces derniers.
La lutte pour le communisme ne se réduit pas à une simple question de propagande : expliquer comment sera la future société, présenter son rôle historique comme dépassement des contradictions qui font couler le capitalisme, etc. Ce serait une conception tronquée et unilatérale. À la différence des modes de productions qui l’ont précédé, le communisme ne peut surgir de processus aliénants et aliénés, mais de la pleine conscience et de l’engagement subjectif massif du prolétariat. Dans l’organisation révolutionnaire, la lutte pour vivre de manière cohérente avec les principes du communisme est encore plus déterminante. La lutte pour le communisme est impossible sans une vigilance et une réponse permanente contre les comportements d’envie, de jalousie, de rivalité, de calomnie, de mensonge, d’intrigue, de manipulation, de vol, de violence envers ses semblables, etc.
Dans l’un de ses excès polémiques, Bordiga affirma qu’on pouvait arriver au communisme même à partir d’une monarchie.
Par cela il voulait démontrer que l’important est “d’arriver au communisme” alors que “la façon d’y arriver” importe peu, n’importe quel moyen serait bon. Nous rejetons catégoriquement une telle manière de penser : pour arriver au communisme, il faut savoir comment y parvenir, les moyens doivent être en symbiose avec la fin communiste. Contre le pragmatisme des staliniens et des trotskistes, qui suivent aveuglément la maxime jésuite de “la fin justifie les moyens”, le prolétariat et ses organisations révolutionnaires doivent maintenir une cohérence claire entre la fin et les moyens, entre la pratique et la théorie, entre l’action et les principes.
La morale dominante oscille entre deux alternatives qui apparaissent comme opposées mais qui gravitent autour du conflit individu/société et qui non seulement, ne permettent pas de le résoudre mais en plus l’aggravent.
D’un côté, nous avons l’individualisme exacerbé selon lequel l’individu fait “ce que bon lui semble” aux dépens des autres. De l’autre, nous avons la soumission de l’individu aux “intérêts de la société” (formule derrière laquelle se cache la domination totalitaire de l’État), qui, fondamentalement, se présente sous deux formes : celle d’un collectif d’individus anonymes et impersonnels (la formule préférée des staliniens et des trotskistes) ou celle de l’impératif moral kantien qui mène au renoncement individuel et au sacrifice pour les autres (dans cette tendance se fond également le moralisme chrétien).
En réalité, ces deux pôles moraux ne sont pas opposés. Ils sont, au contraire, complémentaires puisqu’ils reflètent deux aspects de la dynamique du capitalisme. D’un côté, l’utilitarisme moral de Bentham est une vision idéalisée de la concurrence féroce qui est le moteur du capitalisme. Que chaque individu lutte pour son bien-être sans aucune considération pour les autres serait le “bonheur de tous”, c’est-à-dire le “bonheur” du bon fonctionnement du système capitaliste qui (au contraire du féodalisme) ne respecte pas les privilèges ni les positions acquises, sinon qu’il soumet le fonctionnement de la société à une concurrence extrême.
Un second composant du pôle utilitariste et amoral est la déformation de la théorie de Darwin, transformée en “darwinisme social”. Selon cette vision, la sélection naturelle serait le résultat d’une guerre féroce et impitoyable dans laquelle le triomphe des “meilleurs” et l’élimination des “faibles” permettraient “d’améliorer l’espèce humaine”. Nous ne pouvons pas développer ici la défense réelle de la conception matérialiste darwinienne de l’évolution (13), ce qui est évident, c’est que cette vision morale du « darwinisme social » constitue une idéalisation, revêtant des habits pseudo-scientifiques, pour cautionner l’existence même du capitalisme qui est effectivement la guerre de tous contre tous, réalité exacerbée par la décomposition du système.
Face à ce pôle moral effrontément barbare, Kant et d’autres théoriciens entrevirent le résultat du chaos et de la destruction que le capitalisme portait en lui. De là, ils préconisèrent un autre pôle moral en apparence opposé : le fameux impératif moral. Celui-ci constitue une espèce de “retenue dans l’égoïsme déchaîné” afin de ne pas détruire la cohésion sociale. Ce qui veut dire une reconnaissance et une acceptation “critique” de la barbarie de la concurrence tout en essayant d’y mettre des limites et des régulations afin d’éviter qu’elle ne soit excessivement destructrice. Le capitalisme conduit à la destruction du genre humain car il porte dans son ADN l’anéantissement du caractère social de l’humanité, durement acquis tout au long de nombreux siècles d’existence. L’impératif moral kantien, qui veut mettre un frein à cette tendance, n’est rien de plus qu’une version idéalisée du rôle “régulateur” et garant de la cohésion sociale minimale qu’assume l’État, rôle qui s’est accentué sous le capitalisme décadent par le chaos et l’autodestruction que ses contradictions déchaînent. Le moralisme kantien est l’autre face de l’utilitarisme. La tendance qui se développa au sein de la social-démocratie dès la fin du XIXe siècle sous le slogan du “retour à Kant” ne se contentait pas d’attaquer et démolir le matérialisme marxiste, il attaquait également la morale prolétarienne, laquelle n’a rien à voir avec l’impératif moral.
Le stalinisme et les groupes gauchistes ont transmis l’idée que le militantisme communiste serait le sacrifice aveugle du militant à l’impératif moral incarné par les intérêts supérieurs du “Parti” ou de la “Patrie du Socialisme”.
Le rejet de cette barbarie morale qui conduit à la soumission aveugle et l’autodestruction de militants a conduit dans de nombreux cas à l’autre extrême de la morale bourgeoise : le culte de l’individualisme à outrance, caractéristique de la petite-bourgeoisie et dont l’une des expressions les plus exacerbées est l’anarchisme.
Le prolétariat porte en son sein le dépassement du conflit individu/société. Comme le dit le “Manifeste du Parti communiste”, sous le communisme, “à la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous”. Sous le capitalisme, le travail associé à l’échelle mondiale des prolétaires contient en perspective ce dépassement : si le travail en commun permet d’aller plus loin que la somme des travaux individuels, l’apport de chacun est unique et indispensable pour l’aboutissement de ce travail en commun.
Les organisations révolutionnaires se sont vues constamment attaquées par ce conflit individu/société sous la forme de l’individualisme. Nous avons déjà, dans de nombreux textes, traité ce problème que nous évoquons rapidement ici. (14) Cet individualisme qui se prétend “libéré”, “rebelle” et “critique” est, en réalité, prisonnier de toutes les pulsions destructrices qui incubent sous le capitalisme (concurrence, égoïsme, manipulation, culpabilisation, rivalité et esprit de revanche) et exerce un lourd poids sur la vie de l’organisation révolutionnaire. Sa “révolte” ne va pas plus loin que la polarisation aveugle et stupide “contre toute autorité”, ce qui l’amène à être un facteur de désorganisation et de tensions entre camarades. Enfin, sa “critique” se base la méfiance et le rejet de toute pensée cohérente, la remplaçant par la spéculation, les préjugés et les interprétations les plus extravagantes.
Cet individualisme est aux antipodes de la solidarité qui n’est pas seulement une des colonnes vertébrales du prolétariat mais aussi le fonctionnement des organisations révolutionnaires. Nous ne pouvons détailler ici ce point que nous avons amplement traité dans notre texte d’orientation sur la confiance et la solidarité dans la lutte prolétarienne. (15)
C. Mir, 1er mars 2018
1. Pour une analyse plus globale de cette différence voir notre article en espagnol : Quelles sont les différences entre la Gauche Communiste et la IVe internationale ? [68]
et plusieurs de nos articles en français :
– Principes révolutionnaires et pratique révolutionnaire [69]
– La Gauche Communiste et la continuité du marxisme [70]
– Les Conférences internationales et la Gauche Communiste (1976-1980)- Leçons d’une expérience pour le milieu prolétarien [71] (Revue Internationale n° 122, 3e trimestre 2005)
3. Le Parti Social-démocrate allemand (SPD) donne un parfait exemple de cette conduite dans laquelle ce qui est proclamé n’a rien à voir avec ce qui se fait (en réalité il le dissimule). Il fut celui qui réprima les tentatives révolutionnaires du prolétariat en Allemagne en 1918-1923, causant 100 000 morts et il ordonna également l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht (1919). Ce fut, récemment, le gouvernement social-démocrate de Schröder qui lança le terrible programme 2010 qui fit chuter de manière brutale les conditions de vies des ouvriers favorisant par exemple les contrats poubelles de 400 euros mensuels.
4. Trotski lui-même adopta une posture ambiguë sur les manœuvres.
D’un côté, il reconnaissait que “pour les classes dominantes, possédantes, exploiteuses, instruites, leur expérience du monde est si grande, leur instinct de classe si exercé, leurs moyens d’espionnage si divers, qu’en tentant de les tromper, en feignant d’être ce que l’on n’est pas, on attire en réalité dans le piège non pas les ennemis, mais les amis”. Cependant, dans un même temps il proclamait “la valeur auxiliaire, subordonnée, des manœuvres, qui doivent être utilisées strictement comme des moyens, par rapport aux méthodes fondamentales de la lutte révolutionnaire” (L’Internationale Communiste après Lénine, page 209, édition espagnole Akal).
Cette théorisation de la manœuvre en général, sans éclaircir le fait qu’elle ne doive être utilisée uniquement que contre l’ennemi de classe mais jamais contre la classe ouvrière, ni au sein des organisations révolutionnaires, a servi aux organisations trotskistes pour justifier les manœuvres de tous types contre le prolétariat et contre les militants eux-mêmes.
5. Texte d’orientation sur l’Ethique et le Marxisme [74] (sauf mention contraire, les citations proviennent de ce texte).
7. Machiavélisme, conscience et unité de la bourgeoisie [75], Revue Internationale no 31 – 4e trimestre 1982.
8. Marx, Le Capital, Livre premier, 3e section, chapitre X.
9. Voir La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste [56]
Revue Internationale no 107 – 4e trimestre 2001
10. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y eut pas de différences dans la conception morale, certaines plus utilitaires, comme dans le cas de Lénine et d’autres beaucoup plus cohérentes comme dans le cas de Rosa Luxemburg. C’est une question qu’il faudra approfondir.
11. Nous pouvons donner deux exemples de ce fait. En 1839-42 se produisirent les mobilisations probablement les plus importantes[de l’histoire du prolétariat britannique et elles eurent pour motifs principaux l’indignation et l’horreur que suscitèrent dans les secteurs les plus aisés du prolétariat la terrible exploitation que subissaient leurs frères de classes, hommes, femmes et enfants, particulièrement dans les fabriques de textiles.
La seconde est la grève spontanée qui éclata en Hollande en 1942 contre les déportations de Juifs opérées par les nazis.
12. La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste [56], Revue Internationale nº 107 (4e trimestre 2001).
13. Voir par exemple le texte d’Anton Pannekoek Darwinisme et Marxisme [76] (parties 1 et 2 [77] republiées dans la Revue Internationale n° 137 et 138).
14. Rapport sur la Structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires [24] Revue Internationale n° 33 (janvier 1982).
Nous assistons, en Amérique du Sud, à une offensive de grande envergure visant à soumettre au joug impérialiste américain les États au sud du Rio Grande. Face aux tentatives de la Chine, soutenue par la Russie, d’asseoir des positions économiques (et militaires) sur le continent, les États-Unis resserrent les rangs et tentent de rétablir l’ancienne doctrine Monroe de “l’Amérique aux (Nord)-Américains”. Deux évènements sont particulièrement significatifs de cette offensive : ceux du Brésil et du Venezuela. Au Brésil, la prise de pouvoir de Bolsonaro et l’emprisonnement de Lula signifient clairement que les États-Unis font désormais la loi, reprenant le contrôle d’un État qui, avec les gouvernements de Lula et Roussef, avait tenté de faire son propre jeu impérialiste. (1)
Quant au Venezuela, la proclamation (soutenue par l’État américain et ses enthousiastes appuis colombien et chilien) d’un président “alternatif”, M. Guaidó, est un clair défi lancé au régime chaviste, allié de la Chine et de la Russie. (2)
Cette lutte entre vautours impérialistes s’accompagne d’une revendication idéologique des régimes “gorilles” (3) qui ont proliféré en Amérique du Sud dans les années 1960-70, suscitant la réaction de leurs rivaux “démocrates” et gauchistes qui agitent le chiffon rouge du “danger fasciste”.
Comme cela s’est produit d’innombrables fois au cours des XXe et XXIe siècles (qui marquent la phase de décadence du capitalisme), les desseins impérialistes et sanguinaires des capitaux nationaux en conflit revêtent des formes totalement mystificatrices : fascisme/antifascisme, dictature/démocratie, etc. La réalité, cependant, est tout autre : les attaques sur les conditions de vie, la guerre, la répression, la criminalité sont un engrenage infernal du capitalisme auquel contribue L’ENSEMBLE des organisations politiques, quelles que soient leurs couleurs.
Face à ces mélodies mystificatrices, le prolétariat doit se rappeler à quoi ressemblaient les régimes militaires des années 1960-70, et par-dessus tout, affirmer son autonomie de classe, ce qui signifie : ne pas choisir entre un soi-disant moindre mal (la démocratie, les “libéraux” et les “progressistes”), et un “mal plus grand”, incarné par les fascistes, les militaires, les populistes, etc. Ainsi, pour le prolétariat comme pour l’avenir de l’humanité, tous sont plus mauvais les uns que les autres.
Dans un contexte de confrontation impérialiste entre le bloc américain et le bloc russe, les années 1960-70 ont été témoins de l’instauration, dans la plupart des pays sud-américains, de brutales dictatures militaires, érigées en bastion de l’impérialisme américain, pour faire face aux tentatives des Russes qui, soucieux d’amplifier leur assise suite aux événements de la baie des Cochons à Cuba en 1961 (4), tentaient alors d’établir des têtes de pont.
Les régimes qui se sont installés au Brésil, au Chili, en Argentine, ou en Uruguay pour ne citer qu’eux, ont imposé une dictature féroce basée sur la torture, la répression et la peur. Dans le sillage de l’aggravation de la crise du capitalisme, exacerbée dans ces pays, les conditions de travail se sont rapidement détériorées, le chômage s’est envolé et des luttes ouvrières ont promptement vu le jour : en Argentine avec les puebladas (mobilisations populaires) entre 1969 et 1972 ; au Brésil, avec des luttes massives en 1978-79. Ces luttes s’inscrivent dans le cadre de la renaissance historique du prolétariat qui, suite aux évènements de Mai 68, s’est étendue au monde entier : en Italie avec “l’automne chaud” (1969) ou encore en Pologne, avec les émeutes de la Baltique. (5)
Dans ce contexte, le capital a compris qu’il était prioritaire de juguler la lutte ouvrière ; la répression féroce et le terrorisme d’État des militaires étaient non seulement insuffisants mais risquaient de devenir contre-productifs, et surtout pousser les ouvriers en lutte à la solidarité et à la détermination collective. Il fallait diviser, piéger et disperser la lutte en utilisant l’arsenal de la démocratie, avec ses syndicats et ses partis qui brandissent les illusions électorales, affaiblissant la lutte ouvrière pour mieux la réprimer. En Amérique du Sud, cette manœuvre a été initiée par la présidence Carter (1976-1980) qui a hissé le drapeau mystificateur des “Droits de l’Homme”, et s’est progressivement traduit par des “changements démocratiques” qui ont écarté les régimes “gorilles” d’alors, inadaptés à tous ces changements. Ainsi, la démocratie a pu être rétablie au Pérou en 1980, en Argentine en 1983, au Brésil en 1985 et, plus tardivement, lors d’un “plébiscite historique”, la figure de proue de la barbarie militariste, Pinochet, est tombée au Chili en 1988.
Nous pouvons donc constater que les régimes militaires sud-américains ne sont pas nés de “tendances idéologiques” à la “dictature” ou du fait qu’ils étaient l’incarnation exclusive du “capitalisme”, mais parce qu’ils étaient des instruments de la guerre impérialiste, et plus particulièrement du combat sans fin entre l’impérialisme américain et l’impérialisme russe. Les intérêts impérialistes ont donc condamné les ouvriers, et l’ensemble de la population opprimée de ces pays, à la sauvagerie de la terreur militaire.
De même, le retour de la démocratie dans ces pays n’a obéi ni à la bonne volonté, ni aux “désirs de liberté” du “peuple”, ni au paternalisme bien-pensant des “parrains” américains. C’était une manœuvre du capital qui cherchait à se doter d’outils plus efficaces pour affronter les luttes ouvrières et pouvoir ainsi les envoyer dans l’impasse de la “défense de la démocratie”, vers la vaine illusion que par le vote ou la pression “populaire”, des “gouvernements de rechange” pourraient être rapidement obtenus.
Trente ans plus tard, on peut constater que ces “changements pleins d’espoir” ont abouti à une grande déception. La misère n’a pas disparu, elle s’est même considérablement aggravée. Le chômage et le sous-emploi se sont généralisés, les logements sont pour des millions de personnes quatre parois immondes dans des quartiers en grand état de délabrement, la répression est aussi brutale, si ce n’est plus, que celle des régimes militaires, la criminalité est omniprésente et de nombreuses villes sud-américaines ou mexicaines comptent parmi les plus dangereuses du monde. Le trafic de stupéfiants et les gangs sèment la terreur, réitérant la barbarie des militaires. Des millions de personnes se voient alors forcées d’émigrer vers l’Europe ou les États-Unis.
Tel est l’éclatant bilan que l’on peut dresser de la “résurgence démocratique” en Amérique latine. Sans que jamais ne disparaisse la peur des propriétaires terriens dans les campagnes, les ouvriers et l’ensemble des latino-américains exploités sont passés de la brutalité arrogante et sans vergogne des militaires à la brutalité hypocrite, déguisée en scrutins et en de cyniques promesses, des gouvernements démocratiques alors que les conditions de vie devenaient insupportables, non seulement à cause de l’exploitation, du chômage et de la précarisation, mais surtout à cause de la barbarie accrue des gangs de trafiquants, des maras, des narcotrafiquants, etc. qui appliquent, avec l’État démocratique, la loi du plus fort dans les quartiers les plus pauvres des villes surpeuplées d’Amérique latine.
Afin de raviver la foi en la démocratie, de nombreux gouvernements de gauche ont été, au cours de la première décennie du XXIe siècle, mis au pouvoir : Lula et ses “espoirs pour les pauvres” au Brésil, Chávez et sa “révolution bolivarienne”, Morales en Bolivie, le Sandinisme au Nicaragua, Correa et sa “révolution citoyenne” en Équateur, la famille Kirchner en Argentine, etc. Nous ne pouvons pas faire ici une analyse de la monumentale tromperie et la terrible déception que tous ces “gouvernements du peuple” ont engendrées. Pour cela, nous renvoyons à différents articles qui traitent de cette nouvelle supercherie. (6)
Ces deux dernières années cependant, le vent tourne. Le gouvernement corrompu aux “relents anti-impérialistes” de la famille Kirchner en Argentine a été remplacé par la droite dure de Macri ; la “révolution citoyenne” de Correa en Équateur a fait place à la servilité pro-États-Unis de Lenin Moreno. Mais le changement le plus brutal a eu lieu au Brésil, avec l’élection de Bolsonaro. Le gouvernement de Bolsonaro nie l’existence d’une dictature entre 1964 et 1985, entend réviser les analyses des manuels scolaires condamnant le coup d’État du 31 mars 1964 et veut même que celui-ci devienne une fête nationale. Le gouvernement regorge de militaires qui se revendiquent ouvertement de la dictature, et le ministère de l’éducation a déclaré la guerre à tout ce qui est “rouge”.
À quoi obéit alors cette “nouvelle politique” ? Comme nous l’analysions dans Le Brésil entre dans la tourmente [79], le gouvernement Bolsonaro a des ramifications populistes et de forts soutiens dans les casernes. Cependant, le principal moteur de son intronisation a été l’intérêt de l’impérialisme américain qui cherchait à reprendre le contrôle de toute son “arrière-cour”, dont le Brésil est une pièce maîtresse puisqu’il est le pays le plus industrialisé, le plus étendu et le plus peuplé d’Amérique du Sud.
Cependant, avec ce programme impérialiste, le gouvernement Bolsonaro affiche une volonté claire d’attaquer les travailleurs et ce n’est pas très novateur : l’un de ses principaux objectifs est de frapper violemment le régime des retraites. Il s’inscrit donc dans la continuité des gouvernements qui l’ont précédé, et agit de la même manière que les gouvernements argentins, mexicains, chiliens, etc., quelles que soient leurs couleurs politiques. Gouvernements de gauche ou de droite, démocrates ou “gorilles”, populistes ou “progressistes”, tous applaudissent la réduction des pensions, les mesures augmentant la précarisation, les mesures anti-migrants, l’attaque sur les salaires et sur l’ensemble des conditions de vie. Le nouveau champion du “progressisme”, le président AMLO au Mexique, a le même projet qu’eux, mais le camoufle sous un discours nationaliste et indigéniste.
Les partis de gauche et d’extrême-gauche, ainsi que le chœur des démocrates, des libéraux et des progressistes sonnent le tocsin : l’épisode Bolsonaro leur a permis de stimuler la mobilisation antifasciste, rappelant les anciennes manifestations contre les dictateurs des années 1970-80. Les actes “anti-fascistes” se multiplient au Brésil, au Chili, en Équateur, en Argentine, au Mexique, etc. Au Pérou, le mouvement anarcho-punk a même organisé une manifestation pour protester contre l’ex-Président Fujimori.
Face à ce resurgissement de l’hystérie antifasciste, le prolétariat doit préserver son autonomie de classe, en tirant les leçons de son expérience historique.
Depuis les années 1930, l’histoire a clairement montré le danger de la mystification antifasciste pour le prolétariat, qui se présente sous deux variantes, mais qui sont en réalité complémentaires :
soit former un front antifasciste où le prolétariat devrait, face au “danger fasciste”, joindre sa lutte à celle des fractions de la bourgeoisie en apparence plus libérales ou progressistes ;
ou alors choisir un “moindre mal”, c’est-à-dire la démocratie ou les fractions “libérales” de la bourgeoisie, face au “mal plus grand” représenté par les régimes autoritaires ou fascistes, les dictateurs, etc.
Le prolétariat, victime de ce venin insidieux, s’est fait embarquer dans le carnage de la Seconde Guerre mondiale, dans la barbarie de la guerre civile espagnole de 1936 ou encore dans le massacre de Pinochet en 1973. (7)
En plaçant un cadre politique autour de cette leçon historique que le prolétariat a payé de millions de cadavres, le point 9 de notre plateforme dénonce catégoriquement le piège antifasciste, en soulignant particulièrement que :
“Dans la décadence capitaliste, quand seule la révolution prolétarienne constitue un pas en avant de l’Histoire, il ne peut exister aucune tâche commune, même momentanée, entre la classe révolutionnaire et une quelconque fraction de la classe dominante, aussi “progressiste”, “démocratique” ou “populaire” qu’elle puisse se prétendre”.
“De fait, depuis la Première Guerre mondiale, la “démocratie” s’est révélée comme un des pires opiums pour le prolétariat. C’est en son nom, qu’après cette guerre, a été écrasée la révolution dans plusieurs pays d’Europe ; c’est en son nom et “contre le fascisme”, qu’ont été mobilisés des dizaines de millions de prolétaires dans la Seconde Guerre impérialiste. C’est encore en son nom qu’aujourd’hui le capital tente de dévoyer les luttes prolétariennes dans les alliances “contre le fascisme”, “contre la réaction”, “contre la répression”, “contre le totalitarisme”, etc.”.
“[Le fascisme] ne détient pas le monopole de la répression, et si les courants politiques démocratiques ou de gauche l’identifient avec celle-ci, c’est qu’ils tentent de masquer qu’ils sont eux-mêmes des utilisateurs décidés de cette même répression à tel point que c’est à eux que revient l’essentiel de l’écrasement des mouvements révolutionnaires de la classe”.
“L’autonomie du prolétariat face à toutes les autres classes de la société est la condition première de l’épanouissement de sa lutte vers le but révolutionnaire. Toutes les alliances, et particulièrement celles avec des fractions de la bourgeoisie, ne peuvent aboutir qu’à son désarmement devant son ennemi en lui faisant abandonner le seul terrain où il puisse tremper ses forces : son terrain de classe. Tout courant politique qui tente de lui faire quitter ce terrain sert directement les intérêts de la bourgeoisie”.
Face à tous ceux qui tentent d’attirer le prolétariat dans les faux dilemmes “démocratie ou fascisme”, “populisme ou anti-populisme”, etc., qui ne font que le transformer en chair à canon pour la barbarie capitaliste, le prolétariat mondial doit assumer la même tâche : défendre son autonomie politique de classe afin de lutter contre l’exploitation capitaliste, avec pour objectif sa destruction à l’échelle planétaire.
C. Mir, 7 mai 2019
1Voir Le Brésil entre dans la tourmente [79] sur le site internet du CCI.
2Voir Crise au Venezuela : ni Guaido, ni Maduro ! Les travailleurs ne doivent soutenir aucune des fractions de la bourgeoisie dans leur lutte pour le pouvoir ! [80] Dernièrement, la situation au Venezuela s’est aggravée à cause de la mafia pro-yankee qui, dans sa confrontation meurtrière avec la mafia chaviste, cherche à s’infiltrer dans des secteurs de l’armée.
3 L’expression “gorille” encore est apparue dans la vie politique argentine en 1955 pour désigner une personne ayant une position anti-péroniste. L’expression s’est ensuite popularisée dans toute l’Amérique latine, étant désormais utilisée comme synonyme de “réactionnaire de droite”, militariste, pro-coup d’État ou encore “anti-communiste”. (NdT)
4 Il est important de souligner que Fidel Castro, dans un discours prononcé en février 1959, lors de sa première visite aux États-Unis, avait déclaré : “Nous ne sommes pas communistes. Notre Révolution s’inspire du principe démocratique (…) Ni dictature d’un Homme, ni dictature d’une Classe (…) Notre commerce avec les États-Unis peut être amélioré à notre commun avantage.”. www.cuba.cu/gobierno/discursos/1959/esp/f150159e.html [81]. L’impérialisme nord-américain n’ayant pas apporté les bénéfices escomptés, cela a conduit les “barbus cubains” dans les bras de l’URSS, se proclamant dès lors en toute hâte de fervents “communistes”.
5 Pour étudier cette renaissance de manière plus approfondie, voir : Cinquante ans depuis mai 68 [82], Revue Internationale n° 160 (1er semestre 2018).
6 Voir, notamment :
– Brasil : ¿Es Lula una [83]“ [83]esperanza [83]” [83] para los trabajadores ? [83] ;
– Evo al desnudo [84] ;
– La burguesía ecuatoriana nadando en el pozo de su descomposición [85] ;
7 Notre organisation a publié de nombreux documents sur ces trois évènements. Nous pouvons recommander :
– Il y a 50 ans : les véritables causes de la 2e Guerre mondiale [87] ;
– notre livre : 1936 : Franco y la República masacran al proletariado [88] ;
– et : Il y a 30 ans, la chute d’Allende au Chili : Dictature et démocratie sont les deux visages de la barbarie capitaliste [89].
Le capitalisme a rendu des régions entières du globe inhospitalières et invivables, de véritables enfers pour des populations martyrisées obligées de fuir. Après le pic de la “crise migratoire” en 2014/2015, les États les plus puissants ont décidé de réagir fermement pour tenter de dissuader les candidats à l’immigration devenus “trop nombreux”. Durcissant leur arsenal policier et répressif, ils ont en grande partie “externalisé” le contrôle des frontières en sous-traitant la gestion des migrants à des acteurs très peu regardants sur les “méthodes” utilisées et les “conditions d’accueil”. L’Union européenne (UE), par exemple, a sollicité la Turquie en 2016, moyennant quatre milliards d’euros, afin de freiner les migrants en les parquant à distance. Bon nombre d’entre eux croupissent encore aujourd’hui dans ces centres de rétention. Le “succès” de cette nouvelle politique migratoire s’est étendu plus récemment à d’autres États, notamment ceux d’Afrique du Nord. En Libye, les migrants sont victimes de conditions de détentions proprement inhumaines. Lorsque l’ONU a visité le centre de Zintan : “654 migrants et réfugiés étaient alors détenus dans des conditions “équivalentes à des peines ou des traitements inhumains et dégradants” assimilables à “la torture”, selon Rupert Colville (ONU), qui décrit en détail la sous-alimentation, les privations d’eau, les gens “enfermés dans des entrepôts surpeuplés empestant les ordures et les latrines bouchées””. (1) Aujourd’hui, dans l’attente d’un éventuel transfert en Turquie, des milliers de réfugiés sont également internés dans les îles grecques, dans des centres où les conditions d’internement sont effroyables : “Les installations ne sont pas capables d’accueillir tous les réfugiés dans les îles. “Dans le camp de Moria, il y a une salle de bain pour 100 personnes et une douche pour 300 personnes. Certains sont arrivés ici quelques jours après la mise en œuvre de l’accord, pouvez-vous vous imaginer vivre dans de telles conditions pendant deux ans ? Ces personnes ont perdu tout contrôle de leur vie”, dénonce Luca Fontana, coordinateur de Médecins Sans Frontières à Lesbos”. (2)
Autre témoignage : “Le camp de Moria n’est pas fait pour les humains, estime le docteur Alessandro Barberio, psychiatre chez Médecins sans frontière. Même les personnes les plus équilibrées peuvent sombrer dans la folie. J’ai vu ici, souligne-t-il, les cas les plus graves et les plus nombreux de ma carrière. L’absence de réponses pour leur futur finit par les détruire. Traverser les procédures de demande d’asile des mois durant, tout en vivant dans ce cloaque empêche de dormir, pousse au désespoir ou au suicide”. De concert avec la surveillance maritime et des moyens policiers renforcés, c’est au prix de telles souffrances que la bourgeoisie peut cyniquement vanter les “succès” de ce qu’on pourrait qualifier de véritable forteresse. Sur les îles grecques que nous venons d’évoquer, le nombre d’arrivées aurait officiellement diminué de 97 % ! (3)
Lorsqu’en 2014, au plus fort des combats en Syrie et en Irak, la “crise migratoire” a explosé, les grands pays démocratiques n’ont pas hésité à faire de grandes déclarations “humanistes”, assurant qu’ils prendraient leur responsabilité pour venir en aide à ces millions de personnes fuyant leur pays au nom du sacro-saint “droit d’asile”. L’Allemagne, la première puissance économique d’Europe, se présentait comme un véritable refuge en ouvrant les portes à quelques milliers de demandeurs d’asile arrivant d’Europe de l’Est. Bien que moins enthousiastes, toutes les autres grandes puissances européennes lui emboîtaient timidement le pas. Si pour préserver sa crédibilité, l’appareil politique bourgeois est contraint de faire mine de se soucier du sort des migrants par de beaux discours humanistes, sa pratique barbare démontre le peu de valeur que représente la vie humaine à ses yeux. Les gouvernements verrouillent les frontières, restreignent la circulation en instrumentalisant des peurs qu’ils alimentent, construisent des murs physiques et “administratifs” pour se protéger de la “peste” migratoire et de l’ “invasion”. C’est pour cette raison que le “progressiste” président français, Emmanuel Macron, pour qui l’accueil des migrants relève de “la dignité de l’ensemble de nos pays, notamment de la France” (4) fait patrouiller la marine nationale en Méditerranée pour repousser brutalement les migrants vers les côtes africaines. C’est aussi pour les mêmes raisons que les États européens, champions autoproclamés des “Droits de l’homme”, financent des milices privées armées jusqu’aux dents aux frontières des pays africains. Alors que chaque pays accuse son voisin de ne pas en faire assez, tous mènent une politique ouvertement anti-migrants !
Ces derniers temps, la bourgeoisie pérore en affirmant, encore une fois, que la masse des migrants voulant venir sur le continent européen a fortement diminué. La classe dominante peut se féliciter : elle a mobilisé jusqu’aux douaniers (pourtant chargés du contrôle des flux de marchandises) pour effectuer ses plus sinistres tâches contre les migrants, notamment la surveillance des côtes et le flicage. Une telle situation, criminelle, ne fait que pousser les migrants à prendre toujours plus de risques, transformant la mer en cimetière où périssent atrocement chaque année des milliers de désespérés contraints de tenter leur chance sur des flottilles de fortune.
L’Agence européenne Frontex avait pourtant été officiellement créée pour “secourir les migrants en détresse en Méditerranée”. C’est avec des formules hypocrites de ce genre que la bourgeoisie de l’UE, comme nous l’avons déjà souligné, finance la Turquie d’Erdogan pour retenir dans les camps d’internement les migrants aux frontières syrienne et irakienne.
En septembre 2015, la commission européenne demandait aux États membres d’accueillir près de 100 000 personnes (ce qui n’est presque rien comparé à la masse des migrants). En mai 2018, à peine le 1/3 avait été accueilli. La France, “patrie des droits de l’homme”, n’a atteint que 25 % de son objectif. Ce constat montre bien que les discours grandiloquents des principaux chefs politiques de la bourgeoisie, appelant à “l’esprit de responsabilité” et à la “solidarité”, s’effacent derrière le calcul froid de chaque gouvernement visant à réguler le nombre de réfugiés en fonction des intérêts de chaque capital national et de la charge que cela peut faire peser sur l’État. De là, découle en partie les frictions et les divisions au sein de la bourgeoisie sur la question.
Tous les gouvernements durcissent jour après jour la politique déjà draconienne envers les migrants. En France, Macron mène une politique encore plus brutale que ses prédécesseurs, y compris Sarkozy et son discours anti-migrants nauséabond, comme en témoigne la loi “immigration et asile” adoptée en 2018 : accélération des procédures d’expulsion de plus en plus arbitraires, allongement des mesures de rétention, “vidéo-audience”… Le Ministre français de l’Intérieur a également fait passer une circulaire qui prévoit de recenser les migrants dans les centres d’hébergements. Cette circulaire est présentée comme le moyen de connaître les “publics” hébergés et de les orienter en fonction de leur situation. En réalité, cette politique, comme celles de tous les autres pays “civilisés” et “démocratiques”, assimile les migrants à des troupeaux humains qu’il faut trier, parquer et refouler au maximum dans leur pays d’origine pour les exposer à nouveau aux ravages de la guerre, à la famine et aux maladies.
En Italie, la chambre des députés a adopté un décret-loi controversé, exigé par Matteo Salvini, Ministre de l’intérieur et chef de la Ligue (extrême-droite) durcissant sa politique d’immigration. Concrètement, le gouvernement italien réunira désormais les centaines de milliers de demandeurs d’asile dans de grands camps de concentration par mesure d’économie et généralise l’utilisation du pistolet électrique ! Toute expression de solidarité envers les migrants est présumée relever de l’ “aide à l’immigration clandestine” et systématiquement punie par loi.
En Espagne, dès son arrivée au pouvoir en juin 2018, le gouvernement Sanchez avait accueilli “à bras ouverts” les 630 migrants de l’Aquarius et annonçait son intention de faciliter l’accès des sans-papiers aux soins. Près d’un an plus tard, le décret adopté en septembre 2018 n’est toujours pas appliqué dans l’enclave de Melilla. Pire, après l’annonce de ces mesures de pacotille, le gouvernement socialiste, sous prétexte de “garantir la sécurité” le long des clôtures de Ceuta et Melilla, “sans blesser” les migrants, prévoit de remplacer les barbelés par un nouvel “élément”… qui élèvera la clôture de 30 %, la faisant atteindre 10 mètres de haut par endroits. C’est ce que le gouvernement qualifie de “frontière plus sûre mais aussi plus humaine” ! Par ailleurs, la présence de la Guardia Civil a été renforcée dans de nombreux points stratégiques, et ces derniers sont désormais équipés de détecteurs de rythme cardiaques mobiles afin de pouvoir “localiser et neutraliser” les migrants. Bien sûr, les autorités prétendent que ces mesures visent à “assurer la sécurité des personnes, des installations et du public”.(5) En réalité, elles ne font que perfectionner la gestion policière et répressive. À Melilla, depuis février, près de 2 500 migrants ont été interceptés après la mise en place d’un dispositif permettant d’empêcher l’accès à la zone portuaire et l’installation de concertinas (des barbelés munis de lames de rasoir !).
Le “droit d’asile” existe bel et bien dans les grandes démocraties, parfaitement défini par les règles de la convention de Genève de 1951. Mais en réalité, l’élasticité de son contenu permet à n’importe quel État de le restreindre au maximum par tout un tas d’artifices juridiques et par une véritable barrière bureaucratique. Dans la pratique, ce droit n’est appliqué qu’au compte-goutte selon des critères ultra-sélectifs. La fonction de ce droit d’asile est avant tout idéologique. Elle sert à diviser les migrants entre, d’une part, une grande majorité “d’indésirables”, taxés de “réfugiés économiques” venant “profiter” de droits coûteux sur le dos des travailleurs autochtones et, d’autre part, une infime minorité qui après avoir franchi une muraille administrative peut espérer l’asile. À travers ces quelques exemples, on voit bien que le droit d’asile n’est qu’une couverture idéologique, une hypocrisie des plus ignobles, permettant non seulement de justifier le flicage et la bunkerisation des États, mais de compléter en plus les murs physiques et les barbelés dressés contre les migrants par tout un arsenal bureaucratique tout autant infranchissable.
La bourgeoisie des pays centraux du capitalisme ne se contente pas de repousser les migrants en dehors des frontières, elle instrumentalise le phénomène afin de porter ses attaques contre la conscience de la classe ouvrière à travers une propagande anti-migrants d’ampleur consistant à jeter la suspicion et la méfiance. Au nom de la “sécurité des citoyens”, la classe dominante diffuse la peur de l’autre, de l’étranger, en exploitant le moindre relent xénophobe pour l’amplifier tout en se parant à la fois des vertus du droit et de la démocratie. Des débats télévisés sont consacrés un peu partout à des discussions sans fin sur le coût de chaque migrant ou sur le “droit du sol” de tel ou tel État. Bien souvent, les indemnités misérables accordées aux migrants sont cyniquement comparées aux maigres retraites ou aux bas salaires dévolus aux ouvriers. Un tel discours ne fait qu’attiser les divisions au sein même des exploités, attiser la méfiance et la concurrence sauvage entre les immigrés et les autochtones.
Les populistes ont ainsi beau jeu d’appeler à l’expulsion de tous les migrants et au rétablissement des frontières (les milliers de victimes de noyade dans la Méditerranée seront heureux d’apprendre que les frontières avaient disparues !). C’est le même discours en Italie, derrière les Salivini et consorts, le même discours de l’extrême-droite en Espagne, en Allemagne, en Pologne, en Hongrie et ailleurs.
Les mesures administratives, les “centres de tri”, l’ensemble des mesures toujours plus barbares pour refouler sans ménagement des êtres humains vers les régions qu’ils ont fuies ont un bel avenir sous le règne du capitalisme décadent. Le prolétariat ne doit pas se faire d’illusions, le capitalisme devenu sénile ne peut que générer plus de chaos et d’insécurité. Ce sont des populations toujours plus nombreuses et massives qui devront tenter de fuir des régions toujours plus dévastées et inaptes à la simple survie. Les migrants ne sont pas les “concurrents” des prolétaires des pays “riches” mais des victimes du même système que celui qui les exploite et les précarise à la fois. Dans tous les pays les plus développés de la planète, la bourgeoisie ne cessera pas, d’ailleurs, de développer ses campagnes idéologiques infâmes afin de justifier une politique toujours plus inhumaine aux yeux du prolétariat.
Il est important de comprendre que le prolétariat est seul à pouvoir développer une véritable solidarité avec ceux qui sont en réalité ses frères de classe et non des “ennemis” ou des “menaces”. Ce ne sont pas les migrants qui portent les attaques contre nos conditions de vie, mais bien le capital. Les “droits de l’homme” et le “droit d’asile” ne sont que des mensonges éhontés provenant de la bouche de ceux qui sont responsables de ces mouvements migratoires massifs. Les prolétaires n’ont pas de patrie, ceux exploités dans les pays développés comme ceux fuyant les horreurs du capitalisme. C’est une seule et même classe qui doit combattre ce système en pleine putréfaction.
Martine, 27 juin 2019
1 “En Libye, le tragique bilan de la fermeture des ports italiens [92]”, RFI (15 juin 2019).
2 “Les migrants relégués de l’île grecque de Lesbos [93]”, La Croix (18 décembre 2018)
3 “La crise migratoire persiste dans l’imaginaire européen [94]”, Euractiv (20 féviers 2019)
4 “L’arrivée de réfugiés est une opportunité économique [95]”, Le Figaro (7 septembre 2015).
5 Extrait d’un communiqué de la Guardian Civil daté du 6 avril 2019.
Nous publions ci-dessous des extraits de l’autobiographie de Léon Trotsky, Ma vie. (1) Après avoir été arrêté et déporté par le Guépéou de Staline dans le lointain Kazakhstan vers Alma-Ata, qui fût l’ancienne capitale de ce territoire durant l’ère soviétique, Trotsky s’est vu progressivement coupé de toute correspondance, censuré puis poussé à l’exil forcé en peu de temps vers la Turquie. Contraint de mener son combat en demandant l’asile, les démocraties occidentales lui refuseront ce privilège.
L’intérêt de ce témoignage, outre celui du talent d’une plume mordante et savoureusement ironique, est de mettre en évidence plusieurs aspects politiques de premier ordre. Dans les faits, ce témoignage montre que les démocraties étaient complices des régimes les plus réactionnaires et autoritaires, comme celui du tsar de Russie, en étant capables d’utiliser tous les prétextes et l’arme de la bureaucratie tatillonne pour refuser systématiquement le droit d’asile, créant ainsi un “front unique international contre le marxisme révolutionnaire”. Les refus des grandes démocraties montrent clairement un soutien et même un certain niveau de complicité avec Staline contre l’Opposition de Trotsky.
L’autre enseignement est celui de la pratique des gouvernements dits “ouvriers”, que ce soit celui du parti social-démocrate en Allemagne, arrivé au pouvoir après le massacre des ouvriers à Berlin en 1919 et l’assassinat des révolutionnaires (comme Rosa Luxemburg), ou le Parti “travailliste”, le Labour party de Grande-Bretagne. Outre l’hypocrisie de la classe dominante, c’est la réalité crue de ce que signifie le droit d’asile dans les démocraties bourgeoises qui est dénoncé ici avec brio et pugnacité.
Le droit d’asile (au moins sur le papier) consiste en ceci qu’un gouvernement donne une retraite même à ses adversaires, à condition qu’ils se soumettent aux lois du pays. Bien entendu, je ne pouvais entrer en Allemagne que comme l’adversaire intransigeant du gouvernement social-démocrate. Au représentant de la presse social-démocrate allemande qui vint chez moi à Constantinople pour me demander une interview, je donnais les explications indispensables que je reproduis ici dans une forme où je les ai rédigées moi-même immédiatement après l’entrevue :
“Comme je demande actuellement à être admis en Allemagne, où la majorité du gouvernement se compose de sociaux-démocrates, je suis tout intéressé à définir mon attitude à l’égard de la social-démocratie. Dans ce domaine, rien n’est changé. Mon attitude à l’égard de la social-démocratie reste ce qu’elle était auparavant. Bien plus, ma lutte contre la fraction centriste de Staline n’est qu’un reflet de la lutte que je mène en général contre la social-démocratie. Ni vous, ni moi, n’avons besoin d’incertitudes ou de réticences.
Certaines publications social-démocrates s’efforcent de trouver une contradiction entre mon attitude de principe à l’égard de la démocratie et ma demande de visa pour l’Allemagne. Il n’y a là aucune contradiction. Nous ne “nions” nullement la démocratie comme la nient les anarchistes (en paroles). La démocratie bourgeoise a des privilèges comparativement aux régimes gouvernementaux qui l’ont précédée. Mais elle n’est pas éternelle. Elle doit céder sa place à la société socialiste. Le pont pour arriver à la société socialiste, c’est la dictature du prolétariat.
Les communistes dans tous les États parlementaires participent à la lutte parlementaire. L’utilisation du droit d’asile, en principe, ne se distingue nullement de l’utilisation du droit de vote, des droits de liberté de la presse, de réunions, etc”.
Autant que je puisse savoir, cette interview ne fut pas publiée. Il n’y a rien d’étonnant à cela. Dans la presse social-démocrate, à ce moment, des voix s’élevaient, réclamant pour moi le droit d’asile. Un des avocats social-démocrates, le docteur K. Rosenfeld se chargea, de sa propre initiative, de m’obtenir le droit d’entrer en Allemagne. Cependant, il rencontra aussitôt une résistance, car, quelques jours après, il me demanda, par télégramme, à quelles restrictions je consentirais pendant mon séjour en Allemagne.
Je répondis : “J’ai l’intention de vivre dans un complet isolement, en dehors de Berlin ; en aucun cas, je ne me montrerai dans les réunions publiques ; je me bornerai à écrire, dans les cadres de la loi allemande”.
Ainsi, il ne s’agissait plus d’un droit d’asile démocratique, mais du droit de vivre en Allemagne dans une situation exceptionnelle. La leçon de démocratie que se disposaient à me donner les adversaires reçut, d’un coup, une interprétation négative.
Mais nous n’en restâmes pas là. Quelques jours après, je reçus un nouveau télégramme : ne consentirais-je pas à me rendre en Allemagne uniquement pour me soigner ? Je répondis par dépêche : “Je demande qu’au moins on me donne la possibilité d’une cure absolument indispensable en Allemagne”.
Ainsi, le droit d’asile à cette étape, était réduit au droit de faire une cure. Je nommai un certain nombre de médecins allemands réputés qui m’avaient soigné dans les dix dernières années et dont le secours m’était plus que jamais indispensable. Vers Pâques, il y eut une nouvelle note dans la presse allemande : dans les sphères gouvernementales, on estime que Trotsky n’est pas tellement malade qu’il ait absolument besoin de traitement des médecins allemands et des stations thermales allemandes.
Le 31 mars, je télégraphiai au docteur Rosenfeld : “D’après les journaux, ma maladie n’est pas tellement désespérée que je puisse obtenir l’entrée en Allemagne. Je demande si Löbe m’a offert le droit d’asile ou le droit de cimetière. Je suis prêt à subir l’examen de n’importe quelle commission médicale. Je m’engage, après avoir fait ma cure, à quitter l’Allemagne”.
Ainsi, pendant plusieurs semaines, le principe démocratique donna lieu, par trois fois, à des interprétations limitatives. Le droit d’asile devint d’abord le droit de vivre dans une situation exceptionnelle ; ensuite, ce fut le droit de se soigner ; enfin, ce fut le droit d’aller au cimetière. Mais cela signifiait que je ne pouvais apprécier les avantages de la démocratie dans toute leur ampleur qu’en qualité de défunt.
Il n’y eut pas de réponse à mon télégramme. Après avoir attendu quelques jours, je télégraphiais de nouveau à Berlin : “Je considère l’absence de réponse comme une forme déloyale de refus”. C’est seulement après cela que je reçus, le 12 avril, c’est-à-dire deux mois après, cette information que le gouvernement allemand rejetait ma demande de visa. Il ne m’est resté qu’à télégraphier au président du Reichstag, Löbe : “Je regrette de n’avoir pas eu la possibilité d’apprendre par la pratique quels sont les avantages du droit démocratique d’asile”.
Telle est brièvement rapportée l’histoire édifiante de ma première tentative d’obtenir en Europe un visa “démocratique”.
Bien entendu, si l’on m’avait donné le droit d’asile, cela n’aurait entraîné au moindre degré le renversement de la théorie marxiste d’un État de classe. Le régime de la démocratie, qui provient non de principes dominants, mais des besoins de la classe dirigeante, en vertu de sa logique intérieure, comprend aussi le droit d’asile. Le fait d’accorder un asile à un révolutionnaire prolétarien n’est pas du tout en contradiction avec le caractère bourgeois de la démocratie. Mais, actuellement, il n’y a aucune nécessité d’insister sur cette argumentation, étant donné qu’aucun droit d’asile ne m’a été accordé dans l’Allemagne que dirigent les sociaux-démocrates.
Staline, par l’intermédiaire du Guépéou, m’avait proposé, le 16 décembre, de renoncer à toute activité politique. La même condition fut posée du côté allemand, comme une chose qui s’entendait d’elle-même, quand on discuta dans la presse du droit d’asile. Cela signifiait que le gouvernement de Müller-Stresemann considérait comme dangereuses et nuisibles les idées que combattaient Staline et Thaelmann, Staline en diplomate, et Thaelmann, en agitateur, exigeaient du gouvernement social-démocrate qu’il ne me reçût pas en Allemagne (sans doute faut-il penser, au nom de la révolution prolétarienne). Sur un autre flanc, Chamberlain, le comte Westarp et autres pareils exigeaient qu’on me refuse le visa, dans l’intérêt de l’ordre capitaliste. Hermann Müller pouvait de cette façon donner des satisfactions indispensables à ses partenaires de la droite et à ses alliés de la gauche. Le gouvernement social-démocrate devint le lien d’un front unique international contre le marxisme révolutionnaire. Pour trouver l’image de ce front unique, il suffit de se reporter aux premières lignes du Manifeste communiste de Marx et Engels : “Pour une croisade sacrée contre ce spectre (le communisme), toutes les forces de la vieille Europe sont unies, (le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux français et les policiers allemands)”.
Les noms ne sont pas les mêmes ; le fond est le même. Ce fait que les policiers allemands sont actuellement des sociaux-démocrates ne change rien à l’affaire. En somme, ils protègent ce que défendaient les policiers du Hohenzollern.
La diversité des motifs que la démocratie invoque pour refuser le visa est très grande. Le gouvernement norvégien, voyez-vous, se fonde exclusivement sur des considérations de sécurité pour moi. Je n’aurais jamais pensé que j’avais à Oslo des protecteurs si dévoués, à des postes si responsables. Le gouvernement norvégien, bien entendu, se déclare tout entier pour le droit d’asile, de même que les gouvernements allemand, français, anglais et tous les autres. Le droit d’asile, comme on sait, est un principe inébranlable. Mais l’exilé doit, préalablement, présenter à Oslo un certificat comme quoi il ne sera pas assassiné. Dans ce cas, on lui accordera l’hospitalité… à condition, bien entendu, qu’on ne découvre pas d’autres obstacles.
Les débats qui eurent lieu par deux fois au Storting (parlement norvégien, NDLR) au sujet de mon visa, constituent un document politique sans précédent. La lecture de ce texte me dédommagea d’au moins à moitié du refus qui fut opposé aux démarches de mes amis en Norvège.
Le Premier ministre du pays, à cette occasion, s’était entretenu avant tout avec le chef de la sûreté, dont la compétence, en matière de principes démocratiques (je le reconnais tout de suite) est incontestable. Donc le chef de la sûreté, d’après le récit de M. Mohwinkel, fit valoir qu’il serait plus raisonnable de laisser les ennemis de Trotsky lui régler son compte ailleurs que sur le territoire norvégien. Ce n’était pas dit si nettement, mais c’était bien l’idée. Le ministre de la justice, d’autre part, expliqua au parlement norvégien, que la protection de Trotsky serait une charge trop lourde pour le budget. Le principe de l’économie dans l’administration des affaires publiques, qui est aussi un des principes démocratiques incontestables, se trouva pour cette fois en opposition irréductible avec le droit d’asile.
En tous cas, la conclusion fut que celui qui a le plus besoin d’un asile est aussi celui qui a le moins de chance d’en avoir un.
Le gouvernement français se montra beaucoup plus spirituel : il allégua simplement que l’arrêté d’expulsion signé par Malvy n’avait pas été rapporté. C’est là un obstacle absolument insurmontable sur le chemin de la démocratie ! J’ai raconté comment, après cette expulsion, et bien que l’arrêté de Malvy fût toujours en vigueur, le gouvernement français avait mis à ma disposition des officiers français, comment j’avais reçu la visite de députés, d’ambassadeurs et d’un des Premiers ministres français. Mais ce sont là des faits qui, de toute évidence, se sont déroulés sur des plans sans aucun point d’intersection entre eux. Actuellement, donc, la situation est telle : le droit d’asile en France me serait accordé à coup sûr s’il n’existait pas dans les archives de la police un arrêté d’expulsion pris sur la demande de la diplomatie du tsar. On sait qu’un ordre de police est quelque chose dans le genre de l’étoile polaire : il n’y a aucune possibilité de l’abolir ou de le déplacer. Qu’il en soit ainsi ou autrement, le droit d’asile est pourtant accordé aux exilés en France. Où est donc le pays dans lequel ce droit aurait trouvé… son refuge ? Ne serait-ce pas en Angleterre ?
Le 5 juin 1929, l’Independant Labour Party, dont Mac Donald est membre, m’invitait, officiellement et de sa propre initiative à venir en Angleterre faire une conférence à l’école du parti ; l’invitation, signée par le secrétaire général du parti, portait ceci : “en raison de la formation ici d’un gouvernement ouvrier, nous ne pouvons supposer que des obstacles s’élèvent à l’occasion de votre venue en Grande-Bretagne dans ce but”.
Néanmoins, des obstacles s’élevèrent. Non seulement il ne me fut pas donné de faire une conférence devant les partisans de Mac Donald, mais je ne devais même pas profiter de l’assistance des médecins anglais. Le visa me fut refusé purement et simplement. Clynes, ministre de la police du Labour Party, argumenta en faveur de cette interdiction à la Chambre des Communes. Il expliqua l’essence philosophique de la démocratie avec une spontanéité qui aurait fait honneur à n’importe quel ministre de Charles II. Le droit d’asile, selon Clynes, n’est pas pour un exilé le droit de demander un refuge, c’est pour l’État le droit de lui en refuser un. La définition de Clynes est remarquable en ce sens que d’un seul coup, elle en finit avec les bases mêmes de ce qu’on appelle la démocratie. Le droit d’asile comme l’entend Clynes a toujours existé dans la Russie tsariste. Lorsque le Shah de Perse, n’ayant pas réussi à pendre tous les révolutionnaires de chez lui, dut quitter le territoire de sa chère patrie, Nicolas II lui accorda le droit d’asile, et de plus, l’installa assez confortablement à Odessa. Cependant, aucun des révolutionnaires irlandais n’aurait eu l’idée de chercher un refuge en Russie tsariste dont la constitution se ramenait toute au “principe” de Clynes ; les citoyens doivent se contenter de ce que leur donne ou leur enlève le pouvoir de l’État. Mussolini, récemment encore, accordait au padishah d’Afghanistan le droit d’asile en exacte conformité avec ce même principe.
Le pieux M. Clynes devrait du moins savoir que la démocratie a hérité, en un certain sens, le droit d’asile de l’Église chrétienne, laquelle, à vrai dire, tenait ce droit, comme tant d’autres, du paganisme. Un criminel poursuivi n’avait qu’à pénétrer dans un temple, parfois même seulement à toucher l’anneau de la porte, pour être mis à l’abri de ses poursuivants. Ainsi, l’Église entendait le droit d’asile précisément dans le sens du droit de l’homme poursuivi, et non pas comme une mesure arbitraire des curés païens ou des sacrificateurs chrétiens. Jusqu’à présent, j’avais cru que les pieux travaillistes, peu renseignés en matière de socialisme, devraient du moins être de grands connaisseurs en traditions ecclésiastiques. Je constate maintenant qu’il n’en est rien.
Pourquoi cependant Clynes s’arrête-t-il dès le début dans sa théorie du droit politique ? Il a tort. Le droit d’asile n’est qu’une des parties composantes du système de la démocratie. Ni par ses origines historiques ni par sa nature juridique, il ne se distingue de la liberté de parole, des réunions, etc. M. Clynes, il faut l’espérer, en viendra bientôt à déduire que la liberté de parole ne consiste pas dans le droit des citoyens d’exprimer telles ou telles idées, mais que c’est un droit, pour l’État, d’interdire à ses sujets d’avoir pareilles idées. À l’égard du droit de grève, cette déduction a déjà été faite d’une façon patente par la législation britannique. Le malheur de Clynes est en ceci qu’il a dû expliquer ses actes à haute voix parce que, dans la fraction travailliste du parlement, il s’est trouvé des députés pour poser au ministre, quoique respectueusement, des questions gênantes. Le premier ministre de Norvège s’était trouvé dans une situation tout aussi désagréable. Le cabinet allemand ne connut pas de tels ennuis. Il ne se trouva pas un seul député, au Reichstag, pour s’intéresser au droit d’asile. Ce fait acquiert une saveur particulière si l’on se rappelle que le président du Reichstag, aux applaudissements de la majorité, promit de m’accorder ce droit alors que je ne l’avais pas encore demandé.
(…) Je ne puis me dispenser de reconnaître que les échanges de vues des démocraties de l’Europe occidentale qui eurent lieu au sujet du droit d’asile m’ont procuré, entre autres choses, bien des minutes de gaîté. (…) Inutile de parler de l’Amérique. Les États-Unis ne sont pas seulement le pays le plus puissant ; c’est aussi le pays qui a le plus peur. Récemment, Hoover expliquait sa passion pour la pêche par le caractère démocratique de cette distraction. S’il en est ainsi, ce dont je doute, Hoover est en tout cas une des rares survivances de la démocratie que l’on puisse encore découvrir aux États-Unis. Le droit d’asile n’existe plus là-bas depuis longtemps. L’Europe et l’Amérique sans visa. Mais ces continents sont les maîtres des trois autres. Il en résulte donc que c’est : la planète sans visa.
Léon Trotsky, 1930.
1 Trotsky, Ma vie.
1 – L’importance historique et internationale de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne (UE) marque une accélération qualitative de l’impact de la décomposition sur la vie politique de la bourgeoisie mondiale. Le Brexit démontre l’impact croissant du populisme, l’expression politique de l’approfondissement de la décomposition capitaliste, qui a également pris la forme de gouvernements populistes en Europe orientale et en Italie, et le renforcement des partis et factions populistes en Europe occidentale et aux États-Unis. Le désordre autour du Brexit est devenu une véritable caricature des crises politiques internationale. Avec l’impasse du Brexit, toute la bourgeoisie britannique, l’État et la société sont plongés dans une crise politique causée par l’irresponsabilité de factions minoritaires de la bourgeoisie, c’est le résultat de la contamination de ces factions par le développement du populisme. A cela s’ajoute les autres manifestations de l’aggravation de la crise historique : l’affaiblissement croissant des institutions de la Pax Americana après la Seconde Guerre mondiale, que ce soit l’UE, l’OMC, la Banque Mondiale, l’OTAN, et sous-jacente à tout cela, l’insoluble crise économique mondiale.
2 – Le Brexit a pu avoir un tel impact en Grande-Bretagne du fait de tensions historiques au sein de la classe dominante britannique au sujet de l’Europe, tensions générées par son déclin en tant que puissance impérialiste. Jusqu’en 1956, la bourgeoisie britannique pensait pouvoir influencer l’Europe de l’extérieur, mais après l’humiliation de Suez, elle a dû accepter la fin de son règne en tant que puissance internationale de premier rang. Faire partie de l’Europe n’était plus seulement une question de stabilité économique, c’était aussi, fondamentalement, la possibilité de poursuivre la politique impérialiste à long terme de l’Angleterre en essayant de maintenir les divisions entre puissances continentales, en particulier de s’opposer à l’influence de l’impérialisme allemand.
Dans le même temps, l’impérialisme britannique a également cherché à équilibrer son implication en Europe par une “relation spéciale” avec les États-Unis, une relation qui n’avait vraiment de substance que si le Royaume-Uni faisait partie de l’Europe.
Fondamentalement, l’impérialisme britannique a toujours été hostile à l’idée de faire partie de l’UE ; il a néanmoins été contraint de ravaler son orgueil afin de défendre son intérêt national.
3 – La fin de la division du monde en deux blocs impérialistes après 1989 a libéré de puissantes tendances centrifuges. Le Bloc de l’Est s’est effondré et le Bloc occidental a perdu toute raison d’être. Toutes les principales puissances impérialistes se sont ainsi trouvées projetées dans une nouvelle période historique où elles cherchent la meilleure façon de défendre leur intérêt national dans un monde toujours plus chaotique. Au niveau impérialiste, cela signifie que toutes les puissances de second rang sont maintenant contraintes de se trouver dans le même marigot international qui voit le déclin des États-Unis, ces derniers d’autant plus déterminés à conserver leur rôle.
Tout cela met la bourgeoisie britannique sous forte pression, exacerbe les divisions déjà existantes en son sein, en particulier dans son appareil politique, sur comment défendre au mieux l’intérêt national par rapport à l’Europe. Le resurgissement de l’impérialisme allemand ces trente dernières années et le poids de l’impérialisme français dans l’UE ont mis en lumière le faible rôle de l’Angleterre. En son temps, Thatcher s’était déclarée préoccupée par l’impact de la montée en puissance de l’Allemagne, ce qui était l’expression d’une peur historique profonde qui hante l’impérialisme britannique, nourrissant l’euroscepticisme au sein du Parti conservateur et la xénophobie au sein de son électorat. Au début des années 2010, la capacité de la bourgeoisie britannique à manœuvrer au sein de l’UE était en fait minée par le poids grandissant de l’euroscepticisme au sein des conservateurs et par les succès électoraux de l’UKIP. C’est ce qui a mené à la décision d’organiser le referendum de 2016.
4 – Le pari politique d’un referendum pour s’opposer à l’influence grandissante de l’euroscepticisme et du populisme s’est heurté à un certain nombre de problèmes fondamentaux. En particulier, la bourgeoisie a sous-estimé la profondeur de l’impact du populisme au sein de la population et de certaines parties de la classe ouvrière, conséquence de ;
– la perte de confiance en soi du prolétariat suite à l’impact d’une série de trente ans d’importantes défaites :
– le poids croissant du désespoir et de la lumpenisation dans des régions et des zones qui ont été laissées à l’abandon ;
– le cynisme croissant et la méfiance envers le système parlementaire, non pas dans le contexte du développement d’une alternative prolétarienne, mais plutôt dans celui d’une confusion, d’une frustration et d’une colère qui ont poussé une partie du prolétariat à devenir la proie de l’influence du populisme. Le fait que la campagne pro-Brexit (“Leave campaign”) a été capable de mobiliser 3 millions d’électeurs qui ne votaient plus a rendu possible sa victoire au referendum ;
– l’utilisation de l’euroscepticisme comme remède-miracle à l’austérité, la mise en cause de l’immigration dans la baisse du niveau de vie ouvrier,
– l’idéologie rendant les banquiers et les élites politiques traditionnelles responsables de la récession économique de 2008, plutôt que le capitalisme lui-même.
5 – Le Brexit a plongé la bourgeoisie britannique, l’une des plus anciennes et expérimentées au monde, dans une crise politique profonde. Elle s’est trouvée confrontée à d’autres crises, mais aucune n’a aussi fondamentalement affaibli chacun des aspects de sa vie politique.
Dans ses Thèses sur la décomposition [56] de 1990, le CCI a montré que c’est là une des manifestations de la décomposition :
“Parmi les caractéristiques majeures de la décomposition de la société capitaliste, il faut souligner la difficulté croissante de la bourgeoisie à contrôler l’évolution de la situation sur le plan politique. A la base de ce phénomène, on trouve évidemment la perte de contrôle toujours plus grande de la classe dominante sur son appareil économique, lequel constitue l’infrastructure de la société. L’impasse historique dans laquelle se trouve enfermé le mode de production capitaliste, les échecs successifs des différentes politiques menées par la bourgeoisie, la fuite en avant permanente dans l’endettement généralisé au moyen de laquelle se survit l’économie mondiale, tous ces éléments ne peuvent que se répercuter sur un appareil politique incapable, pour sa part, d’imposer à la société, et particulièrement à la classe ouvrière, la “discipline” et l’adhésion requises pour mobiliser toutes les forces et les énergie vers la guerre mondiale, seule “réponse” historique que la bourgeoisie puisse offrir. L’absence d’une perspective (exceptée celle de “sauver les meubles” de son économie au jour le jour) vers laquelle elle puisse se mobiliser comme classe, et alors que le prolétariat ne constitue pas encore une menace pour sa survie, détermine au sein de la classe dominante, et particulièrement de son appareil politique, une tendance croissante à l’indiscipline et au sauve-qui-peut”.
Il y a 30 ans, lorsque ces Thèses ont été publiées, la principale expression de cette dynamique était l’effondrement du Bloc de l’Est. Cependant, ainsi que nous le disions à ce moment-là :
“La débandade générale au sein même de l’appareil étatique, la perte du contrôle sur sa propre stratégie politique, telles que l’URSS et ses satellites nous en donnent aujourd’hui le spectacle, constituent, en réalité, la caricature (du fait des spécificités des régimes staliniens) d’un phénomène beaucoup plus général affectant l’ensemble de la bourgeoisie mondiale, un phénomène propre à la phase de décomposition”.
6 – La déstabilisation politique de la classe dominante en Grande-Bretagne s’est plus concrètement exprimée dans le chaos qui s’est développé à mesure que la date de la sortie du pays de l’UE se rapprochait. Cela a conduit à la paralysie du parlement. L’État anglais était jusqu’ici considéré comme un maître du contrôle de la situation politique ; aujourd’hui, l’appareil politique est ouvertement moqué, mais surtout objet de méfiance du fait de son incapacité à mener le processus du Brexit.
Suite au referendum, les principales factions de l’État ont compris qu’elles n’avaient pas d’autre option que d’accepter le Brexit. Néanmoins, le capitalisme d’État britannique a fait tout son possible et essayé tout ce qu’il pouvait dans une situation très difficile. Les principales factions des partis Conservateur et Travailliste, autour de May et Corbyn, ont accepté cette politique. Mais avec les tensions de plus en plus profondes générées par la compréhension des implications du Brexit, chacun des partis s’est de plus en plus divisé en différentes factions mettant chacune en avant leurs propres solutions aux insolubles contradictions du Brexit. Même au sein des fractions principales des partis conservateur et travailliste, il y a des divisions sur comment mener un Brexit planifié. May a dû se battre contre les partisans du Brexit les plus acharnés du European Research Group, alors que Corbyn cherchait à concilier le soutien à un projet de Brexit avec un parti massivement anti-Brexit. Cette situation a abouti à plus de deux ans de conflits au sein des deux partis, où toutes les factions se sont battues les unes contre les autres. Autant May que Corbyn ont dû affronter des tentatives de “coup d’État” sous la forme de motions de défiance au parlement.
Cette situation de conflit politique de plus en plus irresponsable a été exacerbée par les luttes entre factions, pendant que l’État cherchait désespérément à éviter d’être proprement éjecté de l’UE. Pendant le gouvernement May, l’État en a été réduit à tenter de soudoyer les députés pour qu’ils soutiennent l’Accord de retrait, en offrant des millions de Livres aux circonscriptions du Labour les plus pro-Brexit, très souvent les plus déshéritées. Cela a entraîné toujours plus de tensions au sein du Parti travailliste, avec des députés anti-Brexit dénonçant d’autres députés pour avoir accepté ces pots-de-vin.
Ces divisions ne se sont pas limitées aux principaux partis politiques, elles se sont étendues aux syndicats et aux groupes gauchistes qui ont ainsi souligné à quel point ils sont intégrés à la structure de l’État.
7 – Les efforts de l’État pour négocier un accord ont non seulement dû affronter la crise politique intérieure, mais ont aggravé la crise politique en Europe. Le résultat du referendum a versé de l’huile sur le feu populiste à travers le continent. Les gouvernements populistes hongrois et polonais sont sortis renforcés par ce résultat. En France, le Front National y a puisé une inspiration, alors qu’en Italie, les populistes de la Ligue du Nord et du Mouvement Cinq Étoiles ont accédé au pouvoir dans le sillage du Brexit. Confrontées au surgissement du populisme, les principales factions bourgeoises dans l’UE n’ont pas eu d’autre choix que de rendre le Brexit le plus compliqué possible. Les parties les plus responsables de la bourgeoisie européenne sont particulièrement furieuses des retombées de l’incapacité de la bourgeoisie britannique à contrôler sa propre situation politique.
8 – Il est très difficile de faire une analyse précise des perspectives ouvertes par cette crise, parce que la bourgeoisie est engagée dans un effort de plus en plus désespéré pour empêcher un Brexit sans accord. Cependant, ce que l’on peut dire de façon certaine, c’est que cette crise et cette instabilité politique vont se poursuivre et s’aggraver. Même si la bourgeoisie était capable de mener à bien un Brexit planifié, elle reste confrontée à la question de plus en plus complexe de trouver son chemin, avec un État affaibli, dans le chaos grandissant de la situation internationale. Vu le chaos déjà infligé à la bourgeoisie britannique par le processus qui a conduit au Brexit, les pressions toujours plus fortes de l’irresponsabilité politique, du “chacun pour soi” et de la fragmentation de l’appareil politique ne peuvent que se poursuivre.
9 – Tout au long de ces cent dernières années, le capitalisme d’État britannique a maintenu en place un système bipartite dans le but de contrôler et contenir la situation politique. Cependant, même avant le Brexit, ce système avait été affaibli par l’émergence de partis nationalistes en Écosse et au Pays de Galles. Aujourd’hui nous assistons à un processus de fragmentation des partis conservateur et travailliste eux-mêmes. Ces deux dernières années, les tensions se sont exacerbées à un niveau qui menace l’existence même du Parti conservateur. Après le Brexit, ces divisions vont s’élargir, les différentes factions se renvoyant la responsabilité des problèmes de plus en plus profonds qui touchent le capital britannique et ouvrant de nouveaux champs de bataille pour définir quelle politique mener. Cela suppose que le parti ne se fracture pas sous la pression de la réalité du Brexit.
10 – La situation au sein du Parti travailliste n’est pas moins éclatée. Le surgissement de Corbyn avait permis à la bourgeoisie de montrer qu’il y avait une claire “différence” entre le Parti conservateur et les travaillistes. Cette situation est maintenant menacée par la stratégie de Corbyn, qui, en essayant d’obtenir les faveurs de la faction favorable au Brexit, tout en insistant sur la nécessité de conserver des relations aussi étroites que possible avec l’UE afin de contenir les anti-Brexit, fait face à une pression croissante. Le facteur fondamental de ces tensions est le fait que de plus en plus de militants du parti, qui avaient adhéré au soutien à Corbyn, sont à une large majorité partisans d’un second referendum. Les députés anti-Brexit utilisent cette situation pour faire pression sur Corbyn. La faction Blair, notamment, va continuer à utiliser cette tension pour saper l’influence de Corbyn. Comme chez les conservateurs, si le parti survit au Brexit, il y aura en son sein des tensions de plus en plus fortes, du fait que les factions anti-Corbyn cherchent à le destituer pour avoir permis la mise en place du Brexit.
La fragmentation de l’un ou l’autre des deux partis poserait un futur problème à la classe dominante britannique, parce que cela ouvrirait un espace politique pouvant être occupé par les populistes, aggravant ainsi encore les tensions et les difficultés de son appareil politique. Un tel effondrement du système bipartite serait une nouvelle expression de la perte de contrôle toujours plus grande de la situation politique.
11 – À cette instabilité politique, il faut ajouter la perspective du renforcement de l’évolution vers l’indépendance des fractions écossaises de la bourgeoisie britannique. Une telle menace pour l’intégrité du Royaume-Uni pourrait provoquer des tensions sans précédent au sein de la classe dominante, non seulement entre le Parti Nationaliste Écossais (Scottish Nationalist Party) et le reste de la bourgeoisie nationale, mais aussi au sein de la bourgeoisie écossaise, vu qu’elle n’est pas totalement unanime sur la question de l’indépendance, ainsi qu’au sein de la bourgeoisie nationale toute entière, vu que ceux qui refusent le Brexit accusent les partisans du Brexit de saper l’intégrité territoriale du capital britannique.
12 – Ces tensions vont s’aggraver en Irlande du Nord entre les loyalistes et les factions nationalistes irlandaises de la bourgeoisie. L’Accord du Vendredi Saint qui a mis en place le cessez-le-feu était basé sur l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’UE, ce qui permettait aux nationalistes de faire appel à l’UE pour tout ce qui concerne la Grande-Bretagne. La perte de ce cadre n’est pas discutée par les médias bourgeois. Cependant, la bourgeoisie irlandaise est tout à fait consciente du potentiel d’instabilité que cela pourrait provoquer en Irlande du Nord et c’est pour cela qu’elle insiste sur le plan de retrait qui doit essayer d’assurer qu’il n’y aura pas de frontière physique, et donc pas de possibilité de rallumer les “troubles”.
La majorité en Irlande du Nord a voté pour le maintien dans l’UE pour éviter cela. Mais le Parti Unioniste Démocratique est un très fervent partisan du Brexit alors que le Sinn Fein s’est prononcé contre. Ces divisions dans un contexte d’instabilité politique dans l’appareil politique au sens large accentueront les pressions pour relancer des conflits ouverts entre les différentes factions bourgeoises du Nord.
Les nationalistes gallois qui ont plutôt soutenu le maintien dans l’UE pour s’opposer à la bourgeoisie anglaise vont renouveler leurs appels à l’indépendance.
13 – Quitter l’UE représente un palier qualitatif dans le déclin séculaire de l’impérialisme britannique :
– Être contraint de quitter l’UE du fait de sa propre faiblesse politique signifie que l’impérialisme britannique se retire de l’une des plus importantes zones d’intérêt pour lui. Tout la politique impérialiste de la Grande-Bretagne au sein de l’UE consistait à saper l’influence d’une Allemagne ré-émergente. Par exemple, la volonté de Blair d’étendre l’UE aux pays de l’Est de l’Europe avait pour but d’introduire dans l’UE des États qui étaient historiquement opposés à l’Allemagne. Sortir de l’UE sape cette capacité. L’impérialisme britannique va maintenant se retrouver sur le bord de la route alors que ses principaux rivaux européens, l’Allemagne et la France, ont les mains libres. Il n’aura plus la possibilité d’avoir une influence qu’en provoquant des tensions au sein de l’UE, en soutenant les pays s’opposant à l’Allemagne. Cependant, ces pays se méfient d’une Grande-Bretagne qui s’éloignerait de l’Europe.
– La “relation spéciale” avec les États-Unis se trouve de plus en plus mise en question du fait que, en-dehors de l’UE, l’Angleterre ne sert plus les États-Unis contre les impérialismes allemand et français. Trump a déjà clairement montré qu’il ne voit la Grande-Bretagne que comme un État dont il cherche ouvertement à déstabiliser la vie politique en soutenant le Brexit. Cela a pu contribuer à approfondir la crise politique en Grande-Bretagne et dans l’UE, mais avec son départ, quel rôle peut bien jouer le Royaume-Uni pour les États-Unis dans leurs efforts pour affaiblir l’UE et affronter la Russie et la Chine ? L’impérialisme britannique profondément affaibli va se trouver marginalisé et contraint à des actions désespérées afin d’essayer de s’affirmer.
– Pour la Chine, une Angleterre en dehors de l’UE devient une puissance européenne de second ordre qu’elle essaiera d’utiliser comme contrepoids contre les États-Unis. Dans ce contexte, les tensions au sein de la bourgeoisie vont s’aggraver car la classe dominante cherchera une façon de conserver son influence internationale. L’idée de se rapprocher des États-Unis provoquera une forte opposition du fait de l’amère expérience de la Grande-Bretagne dont le poids impérialiste a été affaibli par les États-Unis depuis un siècle, intensifiée par la perte de sa réputation internationale depuis le soutien du gouvernement Blair à l’invasion américaine de l’Irak et de l’Afghanistan. L’UE maintiendra l’indépendance du Royaume-Uni. L’impérialisme britannique va de plus en plus être considéré comme une puissance impérialiste de troisième ordre.
14 – Le Brexit a déjà un impact important sur l’économie. Une partie fondamentale du secteur manufacturier est l’industrie automobile, qui a vu ses investissements chuter de 50 % depuis 2016. Les principaux secteurs économiques, la City, la Confédération de l’Industrie Britannique, les chambres de commerce, ont tous exprimé leur inquiétude à propos de la crise et de la paralysie politiques. De la même façon que les autres parties les plus responsables de la bourgeoisie et de l’État, ils sont déterminés à empêcher un Brexit sans accord, d’où leur soutien à l’accord de retrait. Cependant, l’instabilité politique causée par les tentatives pour faire accepter cet accord offre une sombre perspective au futur accord commercial avec l’UE et risque de rallumer les tensions à propos du Brexit. La conclusion d’un accord commercial avec l’UE a une importance énorme pour l’économie britannique, pas seulement du fait de la taille de l’UE, mais également, comme le Japon l’a clairement dit, parce que jusqu’à ce que cet accord soit conclu, il n’est pas possible d’en signer un autre avec la Grande-Bretagne. Vu que l’UE et le Japon ont signé en janvier 2019 l’un des plus importants accords commerciaux au monde, l’un comme l’autre ne vont pas accorder quelque avantage que ce soit au capital britannique au détriment de leur accord. La signature de cet accord démontre juste à quel point le Brexit est désavantageux : le capitalisme britannique est contraint de quitter l’une des plus importantes zones de libre-échange au monde. Tous les discours sur une nouvelle “Grande-Bretagne globale” émergente ne sont que du vent. Cela est encore illustré par la situation de la Grande-Bretagne face aux États-Unis. Les partisans du Brexit ont rapidement réussi à signer un traité commercial avec les Américains. L’utilisation très brutale par Trump de la puissance économique, politique et impérialiste des États-Unis pour s’attaquer ouvertement à ses principaux rivaux, pour déchirer les accords de libre-échange existants et pour imposer des accords bilatéraux sont les preuves les plus évidentes que l’idée que ce pays pourrait être “sympa” avec le capital britannique n’est qu’une illusion.
15 – La campagne du referendum et la période qui s’est écoulée depuis ont vu une offensive idéologique sans précédent, hors d’une situation de Guerre mondiale, contre le prolétariat en Grande-Bretagne. Cinq ans à suffoquer sous une chape de plomb d’idéologie démocratique, nationaliste et xénophobe ont entraîné d’importantes divisions au sein du prolétariat. L’atmosphère sociale est saturée par des tensions produites par l’opposition entre “Leave” (quitter l’UE) et “Remain” (rester dans l’UE), entre Nord et Sud, entre villes et campagnes, entre la classe ouvrière blanche pauvre et le reste de la classe. Un climat de haine irrationnelle, de tensions sociales et de violence potentielle bouillonnante envahit la société.
Ces forces destructrices ne sont pas nouvelles mais expriment la progression de la décadence idéologique de la société bourgeoise, les vapeurs nocives qui s’échappent de sa chair pourrie. Le prolétariat ne peut échapper à cette atmosphère délétère. Comme nous le disions à la fin des années 1980, la décomposition de la société bourgeoise, alors que ses contradictions déchirent le tissu social, ne peut qu’avoir un impact sur les qualités qui sont les forces du prolétariat :
“Les différents éléments qui constituent la force du prolétariat se heurtent directement aux diverses facettes de cette décomposition idéologique :
– l’action collective, la solidarité, trouvent en face d’elles l’atomisation, le “chacun pour soi”, la “débrouille individuelle” ;
– le besoin d’organisation se confronte à la décomposition sociale, à la déstructuration des rapports qui fondent toute vie en société ;
– la confiance dans l’avenir et en ses propres forces est en permanence sapée par le désespoir général qui envahit la société, par le nihilisme, par le “no future” ;
– la conscience, la lucidité, la cohérence et l’unité de la pensée, le goût pour la théorie, doivent se frayer un chemin difficile au milieu de la fuite dans les chimères, la drogue, les sectes, le mysticisme, le rejet de la réflexion, la destruction de la pensée qui caractérisent notre époque”.
L’impact de ces tendances se manifeste clairement dans la situation actuelle. Avant le referendum, déjà, ces toxines infectaient la classe ouvrière.
16 – Les séries de défaites subies par d’importants bastions de la classe ouvrière dans les années 1970 et 1980, combinées au recul international de la lutte de classe, suite à l’effondrement du Bloc de l’Est, ont mené à un sentiment de désarroi et à une perte de confiance en soi de la classe ouvrière. Tout cela a été renforcé par l’impact grandissant de l’abandon de certaines régions, villes et villages à un processus de décadence sociale qui a suivi la destruction des économies régionales et locales par la crise. Les ouvriers ont été condamnés, par le chômage de longue durée ou par la recherche désespérée d’emplois toujours plus temporaires et précaires, à une pauvreté humiliante. Ces régions sont confrontées de plus en plus à des problèmes destructeurs de consommation de drogue, de rivalités de gangs et de criminalité.
Le poids de cette décadence est renforcé par la bourgeoisie et ses campagnes contre les demandeurs d’asile, les bénéficiaires d’aides sociales, etc. Le message central est que les problèmes de la société ne sont pas causés par le capitalisme, mais par des communautés qui deviennent des boucs-émissaires : resquilleurs, migrants, etc. Cette idéologie est d’autant plus forte vu l’absence de mouvements de classe ouverts dans la période récente (par exemple, l’Office National de la Statistique a indiqué que le nombre de grèves en 2017 a été le plus faible depuis qu’il est comptabilisé, en 1891) ; mais cela peut avoir un impact sur les luttes contre le chômage ou les petits salaires, comme on l’a vu en 2013, lorsque les ouvriers du bâtiment en grève de Lindsay ont repris le slogan : “des emplois anglais pour des ouvriers anglais”, slogan mis en avant par le premier ministre Gordon Brown.
Toute la campagne du Brexit nourrit et approfondit cette atmosphère putride, et toutes les divisions entre factions qui en résultent n’ont eu pour résultat que d’obérer toute autre alternative pour le prolétariat que de s’aligner derrière une faction bourgeoise ou une autre.
La clé de la situation pour la classe ouvrière est de reconnaître qu’elle a des intérêts distincts de toutes les factions de la classe dominante. Une analyse objective de la situation actuelle doit admettre que le sentiment du prolétariat de sa propre identité comme classe révolutionnaire s’est affaibli. Un aspect central de l’activité des organisations révolutionnaires est de contribuer au processus qui mène au renouveau de la lutte de classe consciente.
World Revolution, section du CCI en Grande-Bretagne, janvier 2019
Il y quelques semaines sortait une bande dessinée d’Inès Léraud intitulée : “Algues vertes : l’histoire interdite”. En véritable reporter, l’auteure raconte l’invasion sur le littoral breton de l’algue verte. Face à la dangerosité de cette plante, l’État fait tout son possible pour éviter les enquêtes, suite à plusieurs décès, pour ne pas faire fuir les touristes et remettre en cause l’élevage de porc intensif, tous deux sources de gros profits.
Comme le souligne le début de la BD : “De mai à septembre, des tonnes d’algues vertes envahissent les plages du littoral breton. Quand elles ne sont pas ramassées, les algues vertes s’accumulent sur les plages (…). Elles se décomposent en 48 h. En se putréfiant, elles développent un gaz ultra toxique qui se concentre sous forme de poche : l’hydrogène sulfure ou H2S. Il est connu pour son odeur d’œuf pourri. Libéré en quantité importante, il anesthésie le nerf olfactif (ce qui le rend indétectable), paralyse le système nerveux et respiratoire et tue aussi rapidement que du cyanure”. (1)
Le 29 juillet 2009, dans la baie de Saint-Michel-en-Grève dans les Côtes d’Armor, un cheval meurt intoxiqué et son cavalier est hospitalisé. Ce triste fait divers n’était pas nouveau, il faisait suite à un accident qui avait eu lieu au même endroit, dix ans plus tôt, où un joggeur avait perdu la vie.
Quelque temps plus tard, un ouvrier qui travaillait dans le ramassage de l’algue verte mourra aussi. Le médecin demandera une autorisation d’autopsie mais celle-ci n’arrivera jamais. Au contraire, l’État fera tout pour faire passer ce décès pour une mort naturelle, pire : il mettra la mort sur le compte d’un tabagisme excessif et d’une mauvaise alimentation. L’État n’ouvrira aucune enquête contre l’entreprise (filiale du groupe Bouygues), alors que les camions à l’époque ne sont pas aux normes pour le ramassage de ce type de substances toxiques et que les conditions de travail pour ce genre d’activité ne pouvait que mettre en danger la vie de cet ouvrier.
En juillet 2011, trente-six sangliers, cinq ragondins et un blaireau ont été retrouvés morts sur les berges de l’île d’Ouessant.
Avec la modernisation du système productif qui se développera au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’État mettra en place une politique de remembrement qui transformera complémentent le paysage. Les manifestations qui auront lieu à l’époque n’y feront rien. De plus, comme le met en évidence Inès Léraud, cette politique de remembrement aura pour conséquence la destruction de la petite et moyenne paysannerie, poussant nombre de paysans à travailler sur les chaînes de montage automobiles Citroën nouvellement installées. Pour disposer de la main-d’œuvre nécessaire, les exploitations les moins rentables vont être éliminées avec l’aide de l’État. Comme le dit une planche qui fait parler Philippe de Calan (recruteur en chef des usines Citroën à Rennes) : “on s’était aperçu que pour avoir la main-d’œuvre nécessaire, il fallait que les exploitations s’agrandissent au moins de 20 hectares… Le préfet a accéléré le processus en ne donnant des aides qu’aux agriculteurs qui y parvenaient et ce sont les autres que nous avons recrutés”.
Outre la politique de remembrement qui agrandit les champs cultivables, seront mis en place d’immenses usines d’élevage de porc et par conséquent, se développera toute une politique agro-alimentaire (soja et maïs) arrosée de pesticides. (2) Dans les années 1980-1990, les usines de porc s’agrandissent en toute illégalité. Alors que l’eau des puits et des fontaines est contaminée, l’État permet de relever de 450 à 2 000 places le seuil à partir duquel une porcherie est soumise à une demande d’autorisation. Politique qui ne verra qu’amplifier la prolifération des algues vertes. Des scientifiques de l’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) démontreront qu’il y a bien un problème d’algues vertes mais cette constatation va être remise en cause par les colistiers de l’État que sont la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles) et la FNSEA (Fédération nationale des syndicats exploitants agricoles). Pour relayer le syndicat départemental et national, l’État va permettre que se crée l’ISTE (Institut scientifique et technique de l’environnement) : le label et le sceau “d’expertises scientifiques” donnent bonne figure pour montrer que ce ne sont pas les politiques mis en place par l’État depuis près de 60 ans qui sont responsables de la profusion de l’algue verte. Vis-à-vis de ce déni de vérité et de mise en danger de la vie humaine, des voix s’élèveront mais elles subiront des pressions de l’Office du Tourisme et des agriculteurs, pour qui la révélation de la vérité sur les algues vertes ne peut que diminuer leurs profits, avec moins de tourisme et diminution de la consommation de viande de porc.
Mais l’État ne s’arrêtera pas là. Inès Léraud, à travers quelques bulles, fait parler un directeur de recherche dans le public : “Ce qu’il faut savoir, c’est que, de 1991 à 2010, le montant des aides publiques perçues par la Bretagne pour limiter la pollution agricole de ses eaux avoisinaient le milliard d’euros.… Ces aides reposent souvent sur la simple bonne volonté des producteurs. Les amendes en cas d’excès de pollution par les nitrates sont peu dissuasives. Et comme 80 % de ces aides sont financées par les contribuables, on aboutit au fait que les pollueurs sont subventionnés par les victimes de la pollution. Les professionnels signent des engagements pour toucher les aides, mais sans garantie de résultats. Les objectifs ne sont donc jamais atteints. Il y a une omerta totale au sujet des subventions”. En 2013, le Conseil scientifique de l’environnement de Bretagne qui dénonce l’inefficacité de ce plan de subvention et qui propose une diminution des cheptels d’animaux et des engrais, verra son financement suspendu par l’État à travers le Conseil régional dirigé par le ministre socialiste Jen-Yves Le Drian.
Cependant, alors que tout le reportage démontre que ce sont les lois du capitalisme qui polluent, qui mettent en danger la vie humaine, qui exploitent des agriculteurs devenus de simples ouvriers intégrés dans des grands groupes, l’auteure en arrive à rendre responsable non plus l’État bourgeois, mais le seul “lobby breton”. Quatre pages dans la BD nous montrent ainsi le regroupement d’une soixantaine de grands patrons bretons dénommé “le club des 30”, fondé en 1973. Ce club côtoie des hommes politiques dans certaines soirées qu’il organise. Dans les années 1930, pour le PCF, le responsable de la crise se nommait “les 200 familles”. Aujourd’hui, ce serait “le club des 30” le coupable de la prolifération des algues vertes et de l’exploitation des agriculteurs et l’État serait aux ordres de ce lobby [100]. C’est ainsi que sur quatre autres pages, on voit courir Le Drian comme un petit chien derrière ces différents grands patrons et obéir pour que soit enlevés des placards publicitaires dans le métro qui dénoncent les algues vertes.
L’auteure ne se trompe pas seulement concernant la responsabilité de la pollution du littoral breton, elle se trompe aussi sur les solutions à apporter. C’est ainsi que la BD fait parler un agriculteur qui est sorti de cette production intensive pour une agriculture plus respectueuse de l’environnement et met en avant des habitants qui financent une ferme bio qui correspond à leurs valeurs. Ce genre d’initiative, même si elle est louable et portée par de bonnes intentions, ne changera rien au problème de la pollution. Car ce qui prime dans le capitalisme, c’est le profit et, pour ce faire, il faut être moins cher que le concurrent. Dans cette guerre économique à l’échelle mondiale, l’industrie agro-alimentaire sera toujours la plus forte, aidée en cela par l’État. Donc, penser que la solution ce serait des petits îlots de ferme bio qui pourraient éviter la pollution n’est qu’une utopie petite-bourgeoise. De plus, ces fermes bio seront en concurrence entre elles et, pour vendre, il faudra être moins cher que son voisin, en particulier face à la grande distribution qui a bien vu le profit à faire en vendant des produits bio. La concurrence impitoyable qu’implique le capitalisme fait qu’il y a nombre de dérives concernant l’agriculture labellisée bio comme le montre une récente enquête fait par le magazine 60 Millions de consommateurs [101] (hors-série, été 2019).
La solution n’est pas la profusion de milliers de petites fermes autogérées qui produisent bio. La seule solution, pour en finir avec la pollution dont les algues vertes sur le littoral breton ne sont qu’une des expressions, c’est la classe ouvrière qui la détient en luttant non pas contre des boucs-émissaires que l’on agite (les “200 familles” par le passé, le “club des 30” du “lobby breton” aujourd’hui), mais en luttant de façon unie et solidaire pour en finir avec la dégradation des conditions d’existence qu’impose la crise inexorable du système capitaliste, pour aller vers une organisation de la société où sera bannie l’exploitation, où seront abolis la concurrence et le profit à l’origine d’une pollution qui constitue à l’heure actuelle une menace croissante pour l’espèce humaine comme pour la nature.
Cealzo, 13 juillet 2019
1 À partir de 100 ppm (parties par million), apparaissent des irritations des muqueuses oculaires, respiratoires, voire une perte de connaissance. À partir de 500 ppm : les personnes exposées risquent le coma, si l’exposition n’est pas interrompue. À partir de 1000 ppm, le décès survient de façon très rapide, en quelques minutes (source : Institut national de recherche et de sécurité – INRS).
2 Depuis la loi de modernisation agricole des années 1960, le taux de nitrates dans les rivières bretonnes a été multiplié par dix. À cela plusieurs raisons : l’utilisation massive d’engrais, d’azote minérale sur les surfaces cultivées et les quantités astronomiques de déjections animales épandues sur les sols (la Bretagne produit 58 % du porc de charcuterie sur 6 % de la surface agricole utile nationale). En Bretagne, il y a au moins deux fois plus de cochons que d’habitants (7,3 millions contre 3,2 millions, chiffres de 2015). Or, dans le sol, l’azote se transforme en nitrate. Les nitrates se répandent par ruissellement depuis les terres trop enrichies, jusqu’aux rivières, qui se jettent elles-mêmes dans la mer… Le nitrate étant un super-fertilisant, de la même manière qu’il fait pousser les plantes, il fait pousser les algues.
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L'un des slogans les plus populaires dans les manifestations contre le changement climatique clame : "Changer le système, pas le climat".
Il ne fait aucun doute que le système actuel entraîne l'humanité vers une catastrophe environnementale. Les preuves matérielles s'accumulent chaque jour : vagues de chaleur sans précédent, incendies de forêt inédit en Amazonie, fonte des glaciers, inondations, extinction d'espèces entières -avec pour résultat final l'extinction de l'espèce humaine. Et même s'il n'y avait pas de réchauffement climatique, le sol, l'air, les rivières et les mers continueraient d'être empoisonnés et épuisés pour toujours.
Il n'est pas étonnant que tant de gens, et surtout tant de jeunes qui font face à un avenir menaçant, soient profondément préoccupés par cette situation et veuillent faire quelque chose à ce sujet.
La vague de protestations organisée par "La jeunesse pour le climat", "Extinction Rébellion", les Verts et les partis de gauche est présentée comme une voie à suivre. Mais ceux qui suivent actuellement leur exemple devraient se demander : pourquoi ces protestations sont-elles si largement soutenues par ceux qui gèrent et défendent le système actuel ? Pourquoi Greta est-elle invitée à s'adresser aux parlements, aux gouvernements, aux Nations Unies?
Bien sûr, des gens comme Trump, Bolsonaro ou Farage vilipendent constamment Greta et les "guerriers de l'écologie". Ils affirment que le changement climatique est un canular et que les mesures visant à réduire la pollution constituent une menace pour la croissance économique, surtout dans des secteurs comme l'automobile et les combustibles fossiles. Ils sont les défenseurs éhontés du profit capitaliste. Mais qu'en est-il de Merkel, Macron, Corbyn, Alexandria Ocasio-Cortez et d'autres qui ont fait l'éloge des protestations contre le climat : Font-ils moins partie du système actuel ?
Beaucoup de ceux qui participent aux protestations actuelles conviendront que les racines de la destruction écologique se trouvent dans le système et qu'il s'agit du système capitaliste. Mais les organisations à l'origine des protestations, et les politiciens qui clament hypocritement les soutenir, défendent des politiques qui cachent la véritable nature du capitalisme.
Considérons l'un des principaux programmes les plus radicaux de ces politiciens : le soi-disant "New Green Deal". Il nous offre un ensemble de mesures à prendre par les États existants, exigeant des investissements massifs en capital pour développer des industries "non polluantes" qui sont censées être en mesure de réaliser un profit décent. En d'autres termes : il est entièrement encadré dans les limites du système capitaliste. Comme le New Deal des années 1930, son but est de sauver le capitalisme en ces temps difficiles, et non de le remplacer.
Le capitalisme ne disparaît pas s'il est géré par des bureaucrates d'État au lieu de patrons privés, ou s'il se peint en vert.
Le capital est un rapport mondial entre les classes, basé sur l'exploitation du travail salarié et de la production pour la vente afin de réaliser des profits. La recherche constante de débouchés pour ses produits entraîne une concurrence impitoyable entre les États-nations pour la domination du marché mondial. Et cette concurrence exige que chaque capital national se développe ou meure. Un capitalisme qui ne cherche plus à pénétrer le dernier recoin de la planète et à croître sans limite ne peut exister. De même, le capitalisme est totalement incapable de coopérer à l'échelle mondiale pour répondre à la crise écologique, comme l'a déjà démontré l'échec lamentable des différents sommets et protocoles climatiques.
La chasse au profit, qui n'a rien à voir avec les besoins humains, est à l'origine de la spoliation de la nature et ce, depuis le début du capitalisme. Mais le capitalisme a une histoire, et depuis un siècle, il a cessé d'être un facteur de progrès et a été plongé dans une profonde crise historique. C'est une civilisation en déclin, car sa base économique, forcée de croître sans limite, génère des crises de surproduction qui tendent à devenir permanentes. Et, comme les guerres mondiales et la "guerre froide" du XXe siècle l'ont démontré, ce processus de déclin ne peut qu'accélérer la course du capital vers la destruction. Avant même que ne devienne évident le massacre mondial de la nature, le capitalisme menaçait déjà d'anéantir l'humanité par ses affrontements impérialistes incessants et ses guerres, qui se poursuivent aujourd'hui sur une grande partie de la planète, de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient au Pakistan et en Inde. De tels conflits ne peuvent qu'être exacerbés par la crise écologique, car les États-nations se disputent des ressources de plus en plus rares, tandis que la course à la production -et surtout à l'utilisation- d'armes de plus en plus cauchemardesques ne peut que polluer davantage la planète. Cette combinaison scandaleuse de dévastations capitalistes rend déjà certaines parties de la planète inhabitables et force des millions de personnes à devenir des réfugiés.
Ce système ne peut pas surmonter la crise économique, la crise écologique ou la course à la guerre.
C'est donc une duperie que d'exiger des gouvernements du monde entier qu'ils "se ressaisissent" et qu'ils fassent quelque chose pour sauver la planète -une demande formulée par tous les groupes qui organisent les marches et les manifestations actuelles. Le seul espoir de l'humanité réside dans la destruction du système actuel et la création d'une nouvelle forme de société. C'est ce que nous appelons le communisme -une communauté humaine mondiale sans États-nations, sans exploitation du travail, sans marchés et sans argent, où toute la production est planifiée à l'échelle mondiale avec le seul but de satisfaire les besoins humains. Il va sans dire que cette société n'a rien à voir avec la forme de capitalisme d'État que l'on observe dans des pays comme la Chine, la Corée du Nord ou Cuba, ou auparavant l'Union soviétique.
Le communisme authentique est la seule base pour établir une nouvelle relation entre l'humanité et le reste de la nature. Et ce n'est pas une utopie. C'est possible parce que le capitalisme a créé ses bases matérielles: le développement de la science et de la technologie, qui peuvent être libérées de leurs distorsions dans ce système, et l'interdépendance globale de toutes les activités productives, qui peuvent être libérées de la concurrence capitaliste et des antagonismes nationaux.
Mais c'est surtout possible parce que le capitalisme est basé sur l'existence d'une classe qui n'a rien d'autre à perdre que ses chaînes, une classe qui a intérêt à résister à l'exploitation et à la supprimer : la classe ouvrière internationale, le prolétariat de tous les pays. C'est une classe qui inclut non seulement ceux qui sont exploités au travail, mais aussi ceux qui étudient pour trouver une place sur le marché du travail et ceux que le capital jette au chômage et à la casse.
Et c'est ici en particulier que l'idéologie qui sous-tend les marches pour le climat sert à nous empêcher de saisir les moyens de lutter contre ce système. Elle nous dit, par exemple, que le monde est dans le pétrin parce que la "vieille génération" s'est habituée à consommer trop. Mais parler des générations "en général" occulte le fait que, hier et aujourd'hui, le problème réside dans la division de la société en deux classes principales, l'une, la classe capitaliste ou bourgeoisie, qui a tout le pouvoir, et une classe beaucoup plus nombreuse qui est exploitée et privée de tout pouvoir de décision, même dans les pays les plus "démocratiques". Ce sont les mécanismes impersonnels du capital qui nous ont mis dans le pétrin actuel, et non le comportement personnel des individus ou l'avidité d'une génération précédente.
Il en va de même de tous les discours sur le "peuple" ou les "citoyens" qui seraient la force qui peut sauver le monde. Ce sont des catégories dénuées de sens qui couvrent des intérêts de classe antagonistes. La sortie d'un système qui ne peut exister sans l'exploitation d'une classe par une autre ne peut se faire que par la relance de la lutte des classes, à commencer par la défense des intérêts les plus fondamentaux des travailleurs contre les attaques de leurs conditions de vie et de travail portées par tous les gouvernements et tous les patrons en réponse à la crise économique -attaques qui sont aussi de plus en plus prises au nom la nécessité de protéger l'environnement. C'est le seul moyen pour que la classe ouvrière développe le sens de sa propre existence contre tous les mensonges qui nous disent qu'elle constitue déjà une "espèce éteinte". Et c'est le seul moyen pour que la lutte des classes fusionne les dimensions économique et politique -en établissant le lien entre la crise économique, la guerre et les catastrophes écologiques, et en reconnaissant que seule une révolution mondiale peut les surmonter.
Au cours de la période qui a précédé la Première Guerre mondiale, des centaines de milliers de personnes ont participé à des manifestations pacifistes. Elles étaient encouragées par les classes dirigeantes "démocratiques" parce qu'elles répandaient l'illusion qu'il pouvait y avoir un capitalisme pacifique. Aujourd'hui, l'illusion d'un capitalisme vert se répand de plus en plus. Et de plus, le pacifisme, avec son appel à tous les gens de bonne volonté, cachait le fait que seule la lutte des classes peut réellement s'opposer à la guerre, ainsi que cela a été prouvé en 1917-18 lorsque le déclenchement des révolutions russe et allemande a obligé les dirigeants du monde à mettre un terme rapide à cette guerre. Le pacifisme n'a jamais arrêté les guerres, et les campagnes écologiques actuelles, en vendant de fausses solutions au désastre climatique, doivent être comprises comme un obstacle à sa véritable solution.
Courant Communiste International (27/08/2019)
L’article ci-dessous fait partie de la série : Le legs dissimulé de la gauche du capital, dans laquelle nous mettons en évidence une chose difficile à saisir pour de nombreux groupes et militants de la Gauche communiste : il ne s’agit pas seulement de rompre avec les positions politiques de tous les partis du capital (populisme, fascisme, droite, gauche, extrême-gauche) mais il faut rompre également avec leurs méthodes organisationnelles, leur morale, leur mode de pensée. Cette rupture est absolument nécessaire mais elle est cependant très difficile car nous vivons quotidiennement avec le poids des idéologies ennemies de la libération de l’humanité : bourgeoise, petite-bourgeoise et lumpenproletariat. Dans ce cinquième article de la série, nous traiterons de la question vitale du débat. [1]
Le débat est source de vie pour le prolétariat, lequel n’est pas une force inconsciente luttant complètement à l’aveugle, motivée par le déterminisme des conditions objectives, il est au contraire la classe de la conscience dont le combat est guidé par les compréhensions de ses nécessités et de ses possibilités sur le dur chemin vers le communisme. Cette compréhension n’émane ni de vérités absolues formulées une fois pour toutes dans le Manifeste du Parti communiste ni de l’esprit privilégié de chefs géniaux mais il est le produit “du développement intellectuel de la classe ouvrière [qui devait résulter] de l’action et de la discussion communes. Les évènements et les vicissitudes de la lutte contre le capital, les défaites plus encore que les succès, ne pouvaient manquer de faire sentir aux combattants l’insuffisance de toutes leurs panacées et les amener à comprendre à fond les conditions véritables de l’émancipation ouvrière” [2]
Les révolutions prolétariennes se sont érigées sur un gigantesque débat de masses. L’action autonome et auto-organisée de la classe ouvrière s’appuie sur un débat auquel participent activement des centaines de milliers d’ouvriers, de jeunes, de femmes, de retraités. La révolution russe de 1917 fut basée sur un débat permanent de milliers de discussions dans les locaux, les cirques, les rues, les tramways… Ces journées de 1917 nous ont laissé deux images qui illustrent bien l’importance du débat pour la classe ouvrière : le tramway à l’arrêt parce que tous ses occupants, conducteur inclus, avaient décidé de discuter d’un sujet ou encore la fenêtre depuis laquelle quelqu’un lance un discours et devant laquelle des centaines de personnes se rassemble pour écouter et discuter.
Mai 68 fut également un débat permanent de masses. Il y a un contraste flagrant entre les discussions des ouvriers dans les grèves de Mai durant lesquelles on parlait de comment détruire l’État, comment créer une société nouvelle, du sabotage syndical, etc., et une “assemblée” d’étudiants en Allemagne en 1967, contrôlée par des maoïstes “radicaux” et durant laquelle se perdirent presque 3 heures afin de décider de comment organiser une manifestation. “On se parle et on s’écoute” fut un des slogans les plus populaires de Mai 68.
Les mouvements de 2006 et 2011 (lutte contre le CPE en France et le mouvement des Indignés en Espagne) [3] se sont fondés sur un débat vivant avec des milliers de travailleurs, jeunes, etc., parlant sans restrictions. Sur les places occupées on organisait des bibliothèques volantes, rappelant une activité qui avait surgit avec une force gigantesque durant la révolution russe de 1917 comme le soulignait John Reed dans Dix jours qui ébranlèrent le monde : “Toute la Russie apprenait à lire, et elle lisait (l’économie politique, l’histoire) parce que le peuple désirait savoir. Dans toutes les villes, grandes et petites, sur le front, chaque fraction politique avait son journal (quelquefois elle en avait même plusieurs). Des pamphlets, par centaines de mille, étaient distribués par des milliers d’organisations et répandus dans les armées, dans les villages, les usines, les rues. La soif d’instruction, si longtemps réprimée, avec la révolution prit la forme d’un véritable délire. Du seul Institut Smolny, pendant les six premiers mois, sortaient chaque jour des trains et des voitures chargés de littérature pour saturer le pays. La Russie, insatiable, absorbait toute matière imprimée comme le sable chaud absorbe de l’eau. Et ce n’était point des fables, de l’histoire falsifiée, de la religion diluée et des romans corrupteurs à bon marché mais les théories sociales et économiques de la philosophie, les œuvres de Tolstoï, de Gogol, de Gorki”. [4]
Si le débat est le nerf vital de la classe ouvrière, il l’est encore plus pour ses organisations révolutionnaires : “l’organisation des révolutionnaires ne peut être “monolithique”. L’existence de divergences en son sein est la manifestation que c’est un organe vivant qui n’a pas de réponses toutes faites à apporter immédiatement aux problèmes qui surgissent devant la classe. Le marxisme n’est ni un dogme, ni un catéchisme. C’est l’instrument théorique d’une classe qui, à travers son expérience et en vue de son devenir historique, avance progressivement, avec des hauts et des bas, vers une prise de conscience qui est la condition indispensable de son émancipation. Comme toute réflexion humaine, celle qui préside au développement de la conscience prolétarienne n’est pas un processus linéaire et mécanique, mais bien contradictoire et critique. Il suppose nécessairement la confrontation des arguments. En fait, le fameux “monolithisme” ou la fameuse “invariance” des bordiguistes est un leurre, ou bien l’organisation est complètement sclérosée et n’est plus en prise avec la vie de classe, ou bien elle n’est pas monolithique et ses positions ne sont pas invariantes” [5]
Cependant les militants qui sont passés par un parti politique bourgeois ont vécu dans leur propre chair que ce “débat” est une farce et une source évidente de souffrances. Dans tous les partis bourgeois, quelles que soient leurs couleurs, le “débat” prend la forme du “Duel à coups de gourdins”, le fameux tableau de Goya que l’on peut contempler au Musée du Prado. Les débats électoraux relèvent plus du “débat-poubelle” au vu de la quantité d’insultes, d’accusations, de linge sale, de pièges, de coups bas, etc. qui en ressort. Ce sont des spectacles de dénigrement et de règlements de comptes : conçus comme un match de boxe où la clarté, la vérité, la réalité ne comptent pas. Le seul enjeu est de voir qui gagne et qui perd, qui va duper et mentir le mieux, qui va manipuler les esprits avec le plus de cynisme.[6]
Dans un parti bourgeois, la “libre expression” est une pure fumisterie. On laisse dire les choses jusqu’à une limite qui ne remettrait pas en question la domination des “dirigeants”. Lorsque ce seuil est dépassé, une campagne de calomnies est organisée contre ceux qui ont osé penser par eux-mêmes, quand on ne les expulse pas directement et manu militari du parti en invoquant un prétexte quelconque. Ces pratiques ont lieu dans tous les partis où aussi bien les bourreaux que les victimes y ont recours. Rosa Diez, une dirigeante du PSOE basque, a ainsi été la cible d’une virulente campagne de délation de la part de ses “camarades” de parti. Elle ne s’alignait pas sur l’orientation, en vigueur à ce moment-là, vers la collaboration avec le nationalisme basque et on lui rendit la vie impossible jusqu’à ce qu’elle finisse par partir. Elle fonda alors l’UPYD (qui aspirait à occuper une position centriste prise ensuite par Ciudadanos) et, quand surgirent des rivaux et des opposants au sein de sa propre boutique, elle leur fit subir le même sort que le sien, atteignant même des doses de sadisme et de cynisme qui auraient fait frémir Staline lui-même.
On évite en général le débat dans les partis bourgeois, quelle que soit leur couleur. Le stalinisme interdit le débat en profitant d’une grave erreur du parti bolchevique en 1921 : la prohibition des fractions, mesure impulsée par Lénine comme une fausse réponse à Kronstadt. [7] Le trotskisme refuse également le débat en son sein et pratique le même type d’exclusion et de répression. La tentative d’expulsion de l’Opposition de Gauche qui se produisit au sein d’une prison stalinienne (!), [8] comme en témoigne le livre d’Anton Ciliga, [9] précédemment cité dans des articles antérieurs de cette série : “À la lutte idéologique dans le “Collectif” trotskiste vint s’ajouter un conflit organisationnel qui, durant quelques mois, relégua la question idéologique au second plan. Ce conflit caractérise la psychologie et les habitudes de l’Opposition russe. La droite et le centre proposèrent aux “bolcheviks militants” l’ultimatum suivant : ou ils se dissolvaient et arrêtaient de publier leur journal ou ils seraient expulsés de l’organisation trotskiste.
En effet, la majorité pensait qu’il ne devait y avoir aucun sous-groupe au sein de la fraction trotskiste. Ce principe de la “fraction monolithique” au fond, était le même que celui dont s’inspirait Staline pour l’ensemble du parti”.
Dans les congrès, personne n’écoute les présentations qui consistent en exposés ennuyeux où l’on affirme en même temps une chose et son contraire. On organise des conférences sectorielles, des colloques et bien d’autres évènements qui ne sont rien de plus que des opérations de relations publiques.
Le “débat” surgit lorsqu’il s’agit de déboulonner la clique au pouvoir et de la remplacer par une nouvelle. Ceci peut se produire pour diverses raisons : intérêts de factions, déviance en ce qui concerne la défense des intérêts du capital national, mauvais résultats électoraux… Dès lors éclate un “débat” qui s’avère être une arme de lutte pour le pouvoir. En certaines occasions, le “débat” consiste en ce qu’une faction invente une “thèse” alambiquée et contradictoire et l’oppose violemment à celle de ses rivaux, recourant à de féroces critiques au travers de mots, d’adjectifs incendiaires (“opportuniste”, “abandon du marxisme”, etc.) et d’autres prétextes sophistiqués. Le cours du “débat” n’est qu’une succession d’insultes, de menaces, de linge sale lavé en public, d’accusations… jalonnée de temps à autre par des actes diplomatiques d’accolades pour “démontrer” l’amour de l’ “unité” et que l’on “apprécie” des rivaux qui seraient avant tout des “camarades”. [10] Il y a des moments, enfin, d’équilibre des forces entre les différentes factions en lice faisant du “débat” une somme “d’opinions” que chacun défend comme sa propriété et qui ne donne lieu à aucune clarification mais plutôt à une somme chaotique d’idées ou de textes “conciliateurs” qui mettent dans le même sac des idées opposées. [11]
Ainsi donc, nous pouvons conclure que le “débat” dans une organisation bourgeoise (quelle que soit sa place sur l’échiquier politique qui va de l’extrême-droite à l’extrême-gauche) est une farce et un moyen de se livrer à des attaques personnelles incendiaires qui peuvent engendrer de graves blessures psychologiques pour les victimes et qui montre de la part des bourreaux, une cruauté, un cynisme et une absence de scrupules moraux réellement hallucinants. Enfin, c’est un jeu dans lequel parfois ceux qui furent bourreaux peuvent devenir à leur tour victimes et vice-versa. Les mauvais traitements qu’ils ont subis, ils peuvent les infliger au centuple à d’autres dès qu’ils obtiennent une once de pouvoir.
Le débat prolétarien est fondamentalement différent. Le débat au sein des organisations prolétariennes répond à des principes radicalement différents de ceux que nous venons de voir dans les partis bourgeois.
La conscience de classe du prolétariat (ce qui signifie la connaissance, qui se développe en son sein, des fins et des moyens de sa lutte historique) peut uniquement naître du débat, d’un débat sans limites ni entraves. “La conscience ne peut se développer sans un débat fraternel, public et international”, comme nous l’affirmons dans notre texte : La culture du débat, arme de la lutte de classe”. [12] Les organisations communistes qui expriment de manière avancée et permanente l’effort de prise de conscience qui existe dans la classe, ont besoin du débat comme arme vitale : “parmi les premières exigences qu’elles [ces minorités] ont exprimées, il y avait la nécessité du débat, non comme un luxe mais comme un besoin impérieux, la nécessité que ceux qui y participent prennent les autres au sérieux et apprennent à les écouter ; également la nécessité que, dans la discussion, les armes soient les arguments et non la force brutale, ni l’appel à la morale ou à l’autorité de théoriciens”, poursuit ce même texte.
Dans une organisation politique prolétarienne, le débat doit être aux antipodes des méthodes répugnantes que nous avons dénoncées auparavant. Il est question de chercher entre tous, une vérité partagée, où il n’y a ni gagnants ni perdants et où le seul triomphe est celui de la clarté commune. La discussion se base sur des arguments, des analyses, des hypothèses, des doutes… Les erreurs font partie du chemin qui mène à des conclusions opérationnelles. Les accusations, les insultes, la personnalisation sur des camarades ou des organes doivent être proscrits catégoriquement, car il ne s’agit pas de savoir qui dit quoi mais ce qui est dit.
Les désaccords sont des moments nécessaires dans la recherche d’une position. Non parce qu’ils sont un “droit démocratique” mais un devoir lorsqu’on ne partage pas une position ou qu’on estime qu’elle est insuffisante ou confuse. Dans le cours du débat se confrontent des positions et, parfois, il y a des positions minoritaires qui avec le temps, deviennent majoritaires. Tel fut le cas de Lénine avec ses Thèses d’Avril qui, lorsqu’il les présenta à son arrivée en Russie en 1917, étaient minoritaires au sein du Parti bolchevick, lequel était dominé par la déviance opportuniste qu’avait imposée le Comité central. Au travers d’une discussion intense et à travers une forte participation de tous les militants, le parti se convainquit de la validité des positions de Lénine et finit par les adopter. [13]
Les différentes positions qui s’expriment au sein d’une organisation prolétarienne ne sont pas des postures figées qui sont la propriété de ceux qui les défendent. Dans l’organisation révolutionnaire, “les divergences n’expriment nullement la défense d’intérêts matériels, personnels ou de groupes de pression particuliers, mais sont la traduction d’un processus vivant et dynamique de clarification des problèmes qui se posent à la classe et sont destinés comme tels à être résorbés avec l’approfondissement de la discussion et à la lumière de l’expérience” (“Rapport sur la Structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires”, cité plus haut).
Dans les organisations prolétariennes, il ne peut y avoir d’ “esprits éclairés” qu’il faudrait suivre aveuglément. Il est clair qu’il peut y avoir des camarades avec des capacités plus grandes ou qui possèdent une plus grande maîtrise dans certains domaines. Il y a certes des militants dont le dévouement, la conviction et l’enthousiasme peuvent jouir d’une certaine autorité morale. Cependant, rien de tout cela ne peut leur conférer un statut particulier privilégié qui consacrerait une fois pour toutes tel ou tel comme un “chef génial”, un “expert” spécialiste de telle ou telle question ou “un grand théoricien”. “Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun, producteurs sauvons-nous nous-mêmes, décrétons le salut commun”, dit une strophe de l’hymne de la Première Internationale.
De manière plus précise, comme le signale notre texte sur la Structure et le Fonctionnement, “Il n’existe pas dans l’organisation de tâche “nobles” et des tâches “secondaires” ou moins “nobles”. Le travail d’élaboration théorique comme la réalisation des tâches pratiques, le travail au sein des organes centraux comme le travail spécifique des sections locales, sont tout aussi importants pour l’organisation et ne sauraient de ce fait être hiérarchisées (c’est le capitalisme qui établit de telles hiérarchies)”.
Dans une organisation communiste, il faut combattre le suivisme, vice consistant à s’aligner, sans réfléchir, sur la position d’un “militant éclairé” ou d’un organe central. Dans une organisation communiste, tout militant doit préserver un esprit critique, ne pas prendre pour argent comptant mais analyser ce qui est exposé, y compris ce qui vient de “dirigeants”, d’organes centraux ou de “militants plus avancés”. Ceci se situe aux antipodes de l’état d’esprit qui règne dans les partis bourgeois et plus particulièrement dans leurs représentants de gauche. Dans ces derniers, on pratique le suivisme et le respect les plus extrêmes des chefs, ce qui en l’occurrence vient de loin ; en effet dans l’Opposition trotskiste, ces tendances existaient déjà : “Les lettres de Trotski et de Rakovski, qui traitaient des questions à l’ordre du jour, parvenaient à entrer dans la prison et donnaient lieu à de nombreux commentaires. L’esprit hiérarchique et de soumission devant le chef qui imprégnait l’Opposition russe ne cessait de surprendre. Une phrase ou une parole de Trotski avait valeur de preuve. De plus, aussi bien les trotskistes de droite comme de gauche donnaient à ces phrases un sens véritablement tendancieux, chacun à sa manière. La complète soumission à Lénine et Staline qui régnait dans le parti était également présente dans l’Opposition mais avec Lénine et Trotsky : tout le reste était une œuvre du diable”. (Anton Ciliga, Op. cit., page 273).
Il existe une idée très dangereuse que l’on se doit de rejeter formellement : il y aurait des militants “experts” qui, une fois intervenus, “auraient tout dit”, il serait “impossible de faire mieux” et la posture des autres se limiterait à “prendre des notes” et se taire.
Cette vision renie radicalement le débat prolétarien qui est un processus dynamique au cours duquel se multiplient les efforts, dont beaucoup erronés, pour aborder les problèmes. La vision superficielle, empreinte de logique mercantile, de seulement voir le “produit” ou le résultat final sans distinguer du tout ce qui a conduit à son élaboration, de seulement se focaliser sur la valeur d’échange, nécessairement abstraite et intemporelle, consiste à croire que tout est le produit de discours finis de militants “géniaux”. Marx ne partageait pas ce point de vue. Dans une lettre adressée à Wilhelm Blos en 1877, il soulignait : “Mon aversion pour toute forme de culte de la personnalité était telle qu’à l’époque de la Première Internationale, alors pressé par de nombreuses tentatives (émanant de plusieurs pays) visant à m’accorder une reconnaissance publique, je n’ai jamais permis qu’elles voient le jour ; jamais je ne leur ai donné de suite si ce n’est d’occasionnelles rebuffades ; lorsqu’Engels et moi-même rejoignirent la Ligue Communiste clandestine, nous le fîmes seulement à la seule condition qu’elle soit purgée de tout principe alimentant une croyance irrationnelle en l’autorité”. [14]
Au cours d’un débat, on formule des hypothèses ou des positions opposées. Il y a des approximations, des erreurs commises, il y a des interventions plus claires mais le résultat global n’émane pas “du militant le plus clairvoyant” sinon d’une synthèse dynamique et vivante d’un ensemble de positions intégrées à la discussion. La position qui finit par être adoptée n’est pas celle de ceux qui “avaient raison” et elle n’est pas non plus, la plupart du temps, totalement antagoniste à celle de ceux “qui avaient tort” ; c’est une position nouvelle et supérieure qui aide collectivement à clarifier les choses.
Évidemment, le débat n’est pas facile au sein d’une organisation prolétarienne. Cette dernière n’évolue pas dans un monde à part mais elle doit supporter tout le poids de l’idéologie dominante et la conception du débat qu’elle porte avec elle. Il est inévitable que les “formes du débat” qui sont propres à la société bourgeoise et dont on nous abreuve tous les jours à travers le spectacle des partis, de la télévision et ses programmes poubelles, les réseaux sociaux, les campagnes électorales, etc., s’infiltrent dans la vie des organisations prolétariennes. Ces dernières doivent mener une lutte soutenue contre cette infiltration destructrice.
“La culture du débat peut uniquement se développer que contre le courant de la société bourgeoise. Comme la tendance spontanée au sein du capitalisme n’est pas la clarification des idées mais la violence, la manipulation et la lutte pour obtenir une majorité (dont le cirque électoral de la démocratie bourgeoise est le meilleur exemple), l’infiltration de cette idéologie au sein des organisations prolétariennes contient toujours les germes de crise et de dégénérescence. L’histoire du Parti bolchevique l’illustre parfaitement. Tant que le Parti était le fer de lance de la Révolution, les débats les plus vivants et souvent les plus vifs constituaient une de ses principales forces. En revanche, l’interdiction des véritables fractions (après le massacre de Kronstadt en 1921) a constitué un signe majeur et a été un facteur actif de sa dégénérescence” comme le montre notre texte sur la culture du débat cité précédemment. Celui-ci se réfère à l’héritage empoisonné qu’a laissé le stalinisme dans les rangs ouvriers et qui pèse lourdement sur les communistes dont bon nombre ont commencé leur vie politique dans des organisations staliniennes, maoïstes ou trotskistes et croient que “l’échange d’arguments est synonyme de “libéralisme bourgeois” et qu’un “bon communiste” est quelqu’un qui “la ferme” et fait taire sa conscience et ses émotions”.
Pour cela, “les camarades qui sont aujourd’hui déterminés à rejeter les effets de ce produit moribond de la contre-révolution comprennent de mieux en mieux qu’une telle démarche ne nécessite pas seulement le rejet de ses positions mais aussi de sa mentalité”.
En effet, il faut combattre la mentalité falsificatrice du débat qui suppure par tous les pores du monde bourgeois et particulièrement la canaille stalinienne et tous ses appendices, notamment ceux qui feignent une plus grande “ouverture” comme les trotskistes. Il faut être clair et tranché dans la défense d’une position mais cela n’a pour autant rien à voir avec l’arrogance et la brutalité. Il faut être combatif mais cela ne signifie pas être querelleur et agressif. Il faut appeler un chat un chat mais il ne faut pas en déduire qu’il faudrait être insultant et cynique. Il ne faut pas chercher la conciliation d’arguments ou les compromis mais il ne faut pas confondre cela avec le sectarisme et le refus d’écouter les arguments des interlocuteurs. En définitive, le débat prolétarien doit se frayer un chemin au milieu de la confusion et la déviance que divulguent le stalinisme et ses avatars.
Bien que le collectivisme bureaucratique des partis bourgeois, avec son monolithisme et ses contraintes brutales, constitue un obstacle au débat, il est nécessaire de se prémunir contre ce qui apparaît comme son opposé alors qu’en réalité il est son complément. Nous nous référons à la vision individualiste du débat.
Celle-ci consiste en ce que chacun ait “sa propre opinion” et cette “opinion” serait sa propriété privée. Par conséquent, critiquer la position d’un camarade reviendrait à l’attaquer car ce serait “violer” sa “propriété privée”, ce serait lui ôter quelque chose qui lui “appartient”. Critiquer telle position de tel camarade serait l’équivalent de lui voler son portable ou le laisser sans nourriture.
Cette vision est radicalement fausse. Le savoir ne naît pas du “raisonnement personnel” ou de “la conviction intime” de chaque individu. Ce que nous pensons fait partie d’un effort historique et social, lié au travail et au développement des forces productives. Ce que chacun dit n’est “original” que s’il s’inscrit de manière critique dans un effort collectif de pensée. La pensée du prolétariat est le produit de sa lutte historique au niveau mondial, lutte qui ne se limite pas à ses combats économiques mais qui, comme le disait Engels, possède trois dimensions interconnectées : la lutte économique, la lutte politique et la lutte idéologique.
Chaque organisation politique prolétarienne s’inscrit dans la continuité historique critique d’un large chaînon qui va de la Ligue des communistes (1848) jusqu’aux petites organisations actuelles de la Gauche communiste. Dans ce fil historique, s’insèrent les positions, idées, appréciations, contributions de chaque militant. Si chaque militant aspire à étendre toujours plus ses connaissances, il ne considère pas cela comme une entreprise individuelle mais avec l’objectif de porter le plus loin possible la clarification des positions et les orientations de l’ensemble de l’organisation du prolétariat.
Dès lors, la posture individualiste du “à chacun son opinion”, ou sa position est un grave obstacle au débat et est un complément du monolithisme bureaucratique des partis bourgeois. Quand, dans un débat, chacun y va de “son opinion”, le résultat peut être ou bien un conflit entre vainqueurs et vaincus ou bien une somme inutile de différentes opinions contradictoires. L’individualisme est un obstacle à la clarté et comme partie du monolithisme de “c’est mon opinion, c’est à prendre ou à laisser”, cela signifie qu’il n’y a pas de débat lorsque chacun ne fait que manifester sa “propre opinion”.
Le débat prolétarien a une nature historique ; il recueille le meilleur du débat scientifique et culturel qui a existé dans l’histoire de l’humanité. “Fondamentalement, la culture du débat est une expression de la nature éminemment sociale de l’humanité. C’est en particulier une émanation de l’utilisation spécifiquement humaine du langage. L’utilisation du langage comme moyen d’échanger des informations est quelque chose que l’humanité partage avec beaucoup d’animaux. Ce qui distingue l’humanité du reste de la nature sur ce plan, c’est sa capacité à cultiver et à échanger une argumentation (en lien avec le développement de la logique et de la science) et à parvenir à connaître les autres (le développement de l’empathie liée, entre autres, au développement de l’art)”.
La culture du débat puise ses racines dans le communisme primitif : “Engels, par exemple, parle du rôle des assemblées générales chez les Grecs à l’époque d’Homère, chez les premières tribus germaniques ou chez les Iroquois d’Amérique du Nord et fait en particulier l’éloge de la culture du débat de ces derniers. Le débat est né en réponse à une nécessité matérielle. En Grèce il se développe à partir de la comparaison entre différentes sources de connaissance. On compare différents modes de pensée, différents modes d’investigations et leurs résultats. On découvre qu’ils se contredisent, se confirment ou se complètent. Ils se combattent ou se complètent, ou les deux. À travers la comparaison, les vérités absolues sont rendues relatives”.
Notre texte sur la Structure et le Fonctionnement résume les principes fondamentaux du débat prolétarien : “rejet de toute mesure disciplinaire ou administrative de la part de l’organisation à l’égard de ses membres qui soulèvent des désaccords : de même que la minorité doit savoir être une minorité au sein de l’organisation, la majorité doit savoir être une majorité et, en particulier, ne pas abuser du fait que sa position est devenue celle de l’organisation pour annihiler le débat par quelque moyen que ce soit, par exemple en obligeant les membres de la minorité à être les porte-paroles de positions auxquelles ils n’adhèrent pas ; l’ensemble de l’organisation est intéressé à ce que la discussion (même si elle porte sur des divergences de principes qui ne peuvent qu’aboutir à une séparation organisationnelle) soit menée le plus clairement possible. L’ensemble de l’organisation est intéressé à ce que la discussion (…) soit menée le plus clairement possible (sans pour cela évidemment paralyser ou affaiblir les tâches de l’organisation) pour se convaincre mutuellement de la validité de leurs analyses respectives ou, tout au moins, permettre que la plus grande clarté soit faite sur la nature et la portée des désaccords. Dans la mesure où les débats qui traversent l’organisation concernent en général l’ensemble du prolétariat, il convient que celle-ci les porte à l’extérieur”.
Le prolétariat est une classe internationale et pour cela le débat doit avoir une nature internationale et centralisée. Si le débat n’est pas une addition d’opinions individuelles, il ne peut pas être non plus la somme d’une série de positions locales. La force du prolétariat est son unité et sa conscience qui cherchent à s’exprimer au niveau mondial.
Le débat international, intégrant les contributions et les expériences des prolétaires de tous les pays est celui qui donne une clarté et une vision globales qui rendront plus forte la lutte prolétarienne.
C. Mir, 11 juillet 2018
[1] Les autres articles de la série [23] sont publiés sur notre site internet.
[2] Préface à l’édition allemande de 1890 du Manifeste Communiste, Engels.
[3] Voir : “Thèses sur le mouvement des étudiants contre le CPE du printemps 2006 en France [52]”
Voir aussi notre tract international diffusé en 2011 “De l’indignation à l’espoir [53]”
[4] Dix jours qui ébranlèrent le monde, chapitre 1, John Reed,
[5] “Rapport sur la Structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires [24]”, Revue Internationale n° 33 (janvier 1982).
[6] Voir “Débats électoraux, tout le contraire d’un vrai débat [105]” (article disponible en espagnol)
[7] En 1921 se produit le soulèvement des marins et ouvriers de la garnison de Kronstadt, proche de Saint Petersburg. Le pouvoir soviétique réprima brutalement ce mouvement, ce qui signifia un pas très important vers la dégénérescence du bastion prolétarien en Russie (voir entre autres “Les Leçons de Kronstadt [106]”)
Comme fausse leçon des évènements, le parti bolchevique, en pleine dégénérescence opportuniste, décida lors de son 10e Congrès d’interdire temporairement les fractions dans le Parti.
[8] Prison “de l’Isoloir” (!) à Verkhneouralsk située sur le fleuve Oural, dans le région de Tcheliabinsk et Magnitogorsk.
[9] Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Ante Ciliga.
[10] Dans l’actuelle guerre de succession du Parti Populaire espagnol (PP, droite), les six candidats proclament tous les jours qu’ils sont “amis” pour, ensuite, entreprendre tous types de manœuvres, insinuations, accusations, tractations de couloirs, etc.
[11] Un exemple récent : l’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya ou Gauche républicaine de Catalogne, parti indépendantiste) a célébré son dernier congrès durant lequel la direction a imposé une ligne “conciliatrice” avec le pouvoir central espagnol. Cependant, elle a permis que les bases “radicalisent” leurs interventions avec tout un fatras d’amendements “indépendantistes” et de “désobéissance”. Le résultat fut un amas de textes confus et incompréhensibles dans lesquels on parle à la fois d’ “autonomie” au sein de l’Espagne et d’indépendance vis-à-vis de l’Espagne.
[12] Voir : “la culture du débat, une arme du prolétariat [107]”, Revue internationale n° 131 (4e trimestre 2007).
[13] Voir “Les Thèses d’Avril, phare de la Révolution prolétarienne [66]”, Revue Internationale n° 89.
[14] La Vie familiale de Karl Marx, Eleanor Marx, page 205 de l’édition espagnole (traduit par nous).
Au cours du dernier mois, des centaines de milliers, voire des millions d’habitants ont envahi les rues et les places de Hong Kong en signe de protestation contre une modification de la loi sur l’extradition[1], proposée par le gouverneur de Hong Kong, Carrie Lam. L’amendement à cette loi permettrait d’extrader des citoyens de Hong Kong vers la Chine continentale. Le plus grand rassemblement contre cet amendement a eu lieu le 16 juin, lorsque près de deux millions de personnes se sont rassemblées dans une manifestation de rue.
Les premières manifestations ont été rendues possibles par « le Front des Droits Civils de l’Homme » (une coalition de plus de cinquante organisations bourgeoises). Ce front a joué un rôle dans l’organisation des premiers grands rassemblements des 9 et 12 juin, en obtenant l’autorisation de marcher et de se réunir. Mais l’ampleur des mobilisations a été rendue possible par les médias sociaux : les gens se sont organisés, principalement avec les réseaux Facebook, Télégram et le forum en ligne Lihkg.
Déjà, le 31 mars, une première manifestation avait eu lieu. Une deuxième manifestation a eu lieu le 28 avril, attirant plus de 100 000 participants. Par la suite, le mouvement a pris de l’ampleur, notamment lors de trois rassemblements différents, les 9, 12 et 21 juin 2019, lorsque des centaines de milliers de personnes ont envahi les rues. Le lundi 1er juillet, alors que Hong Kong fêtait le 22e anniversaire de son accès à la souveraineté (1997), la marche annuelle pour la démocratie a connu un taux de participation record[2].
Les protestations de Hong Kong ne visaient pas seulement la loi d’extradition, mais aussi les tentatives croissantes du régime stalinien chinois d’exercer un contrôle toujours plus strict sur cette ancienne colonie britannique. Pour mieux comprendre les tentatives de l’Etat chinois, il faut revenir à certains aspects du passé et du présent de la Chine. Car la Chine traverse une phase plus dangereuse, compte-tenu de l’évolution de la crise économique en Chine et ailleurs et de l’aggravation des tensions impérialistes.
Comme tout autre Etat, dans le cadre de la décadence du capitalisme, l’Etat chinois est alourdi par des contradictions croissantes. La Chine est un exemple typique de capitalisme d’Etat « qui prend ses formes les plus extrêmes là où le capitalisme connaît ses contradictions les plus brutales et où la bourgeoisie classique est la plus faible » (Revue Internationale n° 34 page 5). Un système aussi rigide est incompatible avec toute opposition démocratique légale. Le régime chinois ne peut tolérer de telles forces d’opposition sans se mettre lui-même en danger. Les mouvements du mois dernier à Hong Kong ont vu une nouvelle fois la confrontation entre le gouvernement de Pékin et le fantôme de la démocratie.
En 1997, Hong Kong est devenue une région administrative de la Chine. Derrière le slogan « Un pays, deux systèmes », le gouvernement chinois garantissait à Hong Kong le droit d’exercer son propre système social, juridique et politique pour cinquante ans, jusqu’en 2047.
Mais l’existence d’un territoire semi-indépendant, dans lequel quiconque s’oppose à Pékin peut trouver refuge, est comme une tumeur sur le corps de l’Etat chinois. C’est là que la politique du « un pays, deux systèmes » trouve ses limites, dans la contradiction fondamentale avec la règle du Parti Unique. Le système « dual » est victime d’une érosion constante, mais l’Etat chinois ne peut pas risquer un second massacre comme celui de la place Tiananmen à Pékin en 1989.
Dans la période de décomposition actuelle, qui est la conséquence du blocage de la lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat, la tendance au chacun pour soi croît dangereusement et des forces centrifuges déchirent les Etats-Nations. L’exemple le plus évident en est bien sûr l’éclatement du bloc de l’Est et la fragmentation de l’ex-Union Soviétique. Mais la Chine n’est pas épargnée non plus par cette dynamique centrifuge. La résistance contre le contrôle de Pékin et l’appel à l’autonomie dans la périphérie se poursuivent et semblent même s’être renforcés ces dernières années, au Tibet, à Xinjang, Hong Kong, Macao, etc…
Après la chute de l’Empire Qing, au début du XXe siècle (1912), la Chine s’est effondrée en petites unités politiques et territoriales. Pendant quelques décennies, le pays a été fragmenté et gouverné par des ‘seigneurs de guerre’ concurrents. Lorsque le Parti Communiste chinois a pris le pouvoir en 1949, il a plus ou moins rétabli l’unité nationale. Et s’il y a une chose que le parti stalinien ne peut tolérer, c’est bien l’appel à l’autonomie des régions périphériques. Avant que Xi Jinping n’entre en fonction en 2012, les 56 groupes ethniques existant en Chine avaient le même statut et pouvaient vivre selon leurs propres culture et coutumes. Mais, depuis, la dichotomie « nous contre eux » - définie par le chacun pour soi et désignant des boucs émissaires - s’est renforcée en Chine. Même Taiwan n’a pas été épargnée. En janvier 2019, le Président chinois a menacé ouvertement Taiwan d’annexion si ce pays ne se ralliait pas et ne s’unissait pas à la République Populaire.
La Chine a également de grands problèmes sur le plan économique. Sa croissance réelle est officiellement de 6,4 %. Mais, avec une population croissante et une mobilité interne de dizaines de millions de personnes qui se déplacent chaque année de la campagne vers les villes à la recherche d’un emploi, ce chiffre est plutôt un signe de stagnation, voire d’aggravation de la crise économique.
La guerre commerciale de Trump a eu également de graves répercussions sur l’économie chinoise. En février 2019, les exportations chinoises ont affiché la plus forte baisse en trois ans. Les exportations ont chuté de 20,7% par rapport à 2018, malgré les énormes mesures de relance du gouvernement. 2018 a été une année dramatique pour les bourses ; les plus grands perdants étaient Chinois. La bourse de Shanghai a chuté de 24, 9 % et le Dow Jones chinois de 24,7%.
En 2013, la Chine a lancé un grand projet géostratégique de son invention, qui aura espère-t-elle, un effet significatif sur la crise : la « Nouvelle Route de la Soie ». Mais maintenant, la Chine commence même à avoir des problèmes avec ses alliés, qui ont adhéré au projet ces dernières années. Plusieurs de ces pays (Malaisie, Pakistan, Birmanie, Sri Lanka, etc…) sont endettés à des niveaux désormais insoutenables.
Comme l’Etat chinois, de par sa nature profonde, est incapable de tolérer une opposition démocratique, il est obligé d’utiliser la répression brutale face au moindre mécontentement. Avec l’accroissement des forces centrifuges et la menace d’agitation sociale, cette répression sur la société a empiré. Nous sommes en train d’assister, en Chine en ce moment, à une sorte de terreur organisée dont l’objectif principal est de créer un climat de peur[3].
Pékin a augmenté le déploiement de systèmes de surveillance de masse pour contrôler la société au plus près. L’Etat collecte, à une grande échelle, des données numériques incluant les échantillons d’ADN et de voix à des fins de surveillance automatique ; il a développé également un système alternant carotte et bâton connu sous le nom de « système de crédit social » ; il a aussi mis au point et appliqué des programmes de recueil de données à grande échelle pour le maintien de l’ordre, dont l’objectif est de museler les voix dissidentes.
Le gouvernement chinois a appliqué une répression radicale dans plusieurs régions, en particulier à Xinjiang, berceau de la population musulmane Ouïghour. Depuis 2016, les autorités chinoises ont construit des centres de détention de masse et des prisons dans cette région. A l’extérieur de ces centres de détention, les résidents de Xinjiang sont l’objet de restrictions énormes dans leur vie personnelle : s’ils veulent se déplacer d’une ville vers une autre, ils doivent solliciter la permission et passer par différents points de contrôle.
Même Hong Kong n’est pas à la traîne par rapport au respect de ces règles, et applique des mesures similaires en coupant les ailes de toute velléité de liberté civique et politique. La répression étatique des quatre dernières années a conduit à 50 procès, dans lesquels plusieurs centaines de dissidents et activistes politiques ont été la cible d’arrestations et poursuivis sous différents prétextes, tandis que plus d’une centaine d’autres étaient envoyés en prison.
Depuis 1997, le Parti au pouvoir en Chine a progressivement exercé de plus en plus d’influence sur Hong Kong. Pendant les vingt dernières années, il a régulièrement changé les règles, dans un sens qui répond au besoin de la classe dominante chinoise de renforcer sa mainmise sur la politique de Hong Kong. Chaque décision prise et chaque pas accompli sont motivés par le besoin de renforcer le contrôle sur cette ville.
La première contestation à une grande échelle contre l’influence grandissante du parti stalinien eut lieu en 2003. La mise en œuvre de l’article 23 de la Loi Fondamentale rendait possible de reconnaître quelqu’un coupable de trahison, d’activités séparatistes ou subversives envers le pouvoir d’Etat comme de vol de secrets d’Etat. La seconde protestation à grande échelle eut lieu en 2014, connue sous le nom de «révolution des parapluies », contre la décision unilatérale de Pékin de désigner les candidats pour le gouvernement de Hong Kong[4].
En 2017, l’impérialisme chinois mit la barre plus haute : à l’aube du vingtième anniversaire de l’indépendance, le Ministre des Affaires Etrangères chinois déclara que le Traité sino-britannique, qui garantit l’indépendance de Hong Kong, sur les plans politique, économique et judiciaire jusqu’en 2047, est devenu « un document historique, (qui) n’a plus désormais de signification pratique. »
L’introduction de la nouvelle législation (l’amendement concernant la loi d’extradition actuelle), en février 2019, provoqua beaucoup d’inquiétude et de crainte parmi les habitants de Hong Kong, à cause du risque accru d’être envoyé en Chine continentale, où les cours pénales sont sous le contrôle rigoureux de l’appareil d’Etat stalinien.
Afin de comprendre pourquoi la protestation a pris des proportions si démesurées, il faut garder à l’esprit que presque la moitié de la population à Hong Kong est constituée par la seconde ou la troisième génération des personnes qui ont fui la Chine. Au moment où le Parti maoïste arriva au pouvoir en 1949, des millions de Chinois s’enfuirent. Environ 100 000 personnes s’envolaient vers Hong Kong chaque mois. Au milieu des années 50, la population de Hong Kong avait augmenté de 500 000 pour s’établir à 2,2 millions.
C’est pourquoi l’offre du gouvernement de Hong Kong, qui expose les habitants de Hong Kong au risque d’être déportés vers la Chine continentale pour subir un procès dans un système de tribunaux despotiques, a touché le cœur de millions d’habitants de Hong Kong. Ils savent que, sous la loi du Parti stalinien, les gens ne pourront certainement pas espérer un procès équitable et devront faire face à de fausses accusations. Comme dans l’Union Soviétique dans les années 30, la Chine est bien connue pour ses procès-spectacles contre les opposants politiques[5].
Les médias traditionnels sont rigoureusement censurés par l’Etat Chinois. De plus, depuis que le Président Xi Jinping a pris le pouvoir en 2012, la Chine a initié une répression sans précédent sur la liberté d’accès à Internet, submergeant la toile de propagande et réprimant les journalistes qui avaient le malheur de poster des messages anti-système.
Comme les protestations massives à Hong Kong pourraient déborder la frontière et déclencher une réaction en chaîne en métropole, le régime de Pékin a ordonné aux censeurs chinois d’effacer les messages et les photos des sites des médias sociaux. La presse a été réduite au silence, ce qui fait que peu de gens en métropole ont été informés de ce qui se passait à Hong Kong.
Peu importe combien ils sont et peu importe combien d’ouvriers ont participé à ce mouvement, les protestations de rue ne sont pas une manifestation du combat de la classe ouvrière. A Hong Kong, le prolétariat n’est pas et n’a pas été présent dans la lutte en tant que classe autonome. Au contraire : les ouvriers de Hong Kong ont été complètement submergés, noyés dans la masse des habitants.
Beaucoup de manifestants sont de jeunes ouvriers. Mais, pendant les défilés massifs, une grande partie d’entre eux se sont battus sur des positions bourgeoises et sur les droits démocratiques. Même s’il faut saluer le courage et la détermination des participants, les protestations de masse de Hong Kong représentent un grand danger pour le prolétariat. Situé entièrement sur le terrain bourgeois, elles ne peuvent que renforcer les illusions sur la démocratie. Et le fait que le mouvement ait gagné une victoire momentanée – la suspension de l’amendement – cela a seulement accru les illusions parmi les manifestants de Hong Kong et leurs partisans dans le monde.
Les organisations politiques gauchistes ont seulement renforcé ces tendances et ces illusions en encourageant les combats pour les droits démocratiques et la liberté de parole. En ce qui concerne les manifestations de Hong Kong :
Même si les gauchistes font en sorte que la lutte pour les droits démocratiques rejoigne la lutte du prolétariat pour « abolir le pouvoir des capitalistes » (quel que soit le sens qu’ils donnent à cet appel), pour le prolétariat, la lutte pour la démocratie reste un piège, qui sert uniquement à l’attacher encore plus à ses exploiteurs capitalistes. Le véritable antagonisme à l’intérieur de la société capitaliste n’est pas : dictature ou démocratie mais se trouve entre la classe dominante exploiteuse et la classe ouvrière exploitée. Cette dernière n’a rien à gagner en participant à un mouvement pour les droits démocratiques bourgeois, aussi massif soit-il.
Nous rejetons tout mot d’ordre mis en avant par la gauche capitaliste, appelant à l’auto-détermination, à un gouvernement démocratique dirigé par les ouvriers, etc…
C’est la même chose pour l’intrusion dans le Legco (Conseil Législatif), dans la nuit du lundi 1er juillet. Après avoir forcé l’entrée, des centaines de protestataires se sont répandus dans les locaux du Parlement. Ils ont décroché les portraits des députés, et peint à la bombe des mots d’ordre pro-démocratie sur les murs de la Chambre des Représentants.
Nous ne soutenons pas de telles actions pseudo-radicales. Au contraire : ce n’est pas en détruisant les objets au Parlement que l’on peut détruire les illusions dans le système parlementaire. En détruisant, en pillant les endroits symboliques, en incendiant des bâtiments étatiques, on ne met pas à bas les illusions dans le parlementarisme. Les actions motivées par l’idéologie démocratique ne servent que les intérêts de l’Etat bourgeois.
Cela a été confirmé par le fait que ces événements ont été immédiatement utilisés pour décrédibiliser le mouvement. Les médias d’Etat chinois n’ont diffusé aucune séquence de la manifestation « pacifique » massive ; par contre, ils ont fait leurs choux gras des « graves actes illégaux » perpétrés par des « séparatistes de Hong Kong », actes dans lesquels dominaient « l’arrogance et la fureur aveugles ».
La disparition des illusions sur le Parlement et la Démocratie ne peut venir que d’une action autonome de la classe ouvrière, à travers la défense de ses propres revendications de classe. La seule voie pour se battre contre le système mensonger de la représentation parlementaire est de tenir des assemblées prolétariennes massives, animées par des discussions sérieuses sur les méthodes et les buts du combat.
Lundi 10 juin, la porte-parole du gouvernement des Etats-Unis, Morgan Ortagus, déclara : « les Etats-Unis partagent l’inquiétude de beaucoup de personnes, à Hong Kong au sujet (…) des amendements proposés, qui pourraient mettre en péril les Droits de l’Homme à Hong Kong (… ), les libertés fondamentales et les valeurs démocratiques. » Lundi 1er juillet, le ministre britannique des Affaires Etrangères, Jeremy Hunt, a déclaré : « il est impératif qu’un haut degré d’autonomie et que les droits et libertés du peuple de Hong Kong soient pleinement respectés. »
Mais, ni les Etats-Unis ni le Royaume-Uni ne sont moins hypocrites que la Chine et ils sont loin d’être innocents sur la question de la violation des droits humains, comme les trois exemples suivants le montrent clairement :
1- En Chine, les compagnies occidentales se font le relais de la répression par l’Etat chinois, pour soumettre les travailleurs à une exploitation extrême.
Des centaines de millions de travailleurs chinois sont obligés de faire des milliers de kilomètres pour trouver du travail, dormant souvent sur leur lieu de travail, dans des conditions précaires et ne voyant leur famille qu’une fois par an, tout cela pour un salaire inférieur au dixième d’un salaire moyen aux Etats-Unis. « En collusion avec le gouvernement, les employeurs tirent des ouvriers le maximum de travail en un minimum de temps. » (The Post Multi-Fibre Arrangement era and the rise of China, Au Long Yu)
Il existe un autre mode de discipline et de répression des ouvriers : il s’agit du « système d’enregistrement des ménages ». Ce système agit comme une sorte de séparateur social, qui discrimine systématiquement les ouvriers migrants, leur interdisant l’accès aux services publics gratuits dans les villes. En dehors des usines et des cités-dortoirs, ils ne peuvent tout simplement pas survivre dans les villes. C’est un moyen efficace pour les forcer à accepter des salaires de misère, des conditions de travail indignes et des heures supplémentaires obligatoires.
2- Sur leur propre territoire national, les Etats occidentaux enferment eux aussi les réfugiés dans des camps en leur faisant subir les plus horribles conditions de détention.
Le réseau britannique des centres de rétention des immigrés est un véritable cauchemar pour les 25 000 migrants qui y passent chaque année : il n’y a pas de réhabilitation, pas de sentence criminelle, les soins de santé sont inadaptés et déplorables, il n’y a pas de limite dans la durée de privation de liberté et les cellules sont surpeuplées. Parmi ceux qui sont incarcérés, beaucoup disent que les conditions y sont pires que dans les vraies prisons, car ils sont maltraités physiquement et verbalement par des membres du personnel et cela inclut les violences sexuelles et racistes.
Aux Etats-Unis, l’Inspecteur pour la Sécurité Intérieure a estimé qu’il y avait « un degré de surpopulation dangereux » et des conditions sanitaires dégradées, dans un centre de détention du Texas, dans lequel des centaines de migrants étaient hébergés en surnombre par rapport aux capacités d’accueil. L’inspecteur déclara que les cellules « sentaient ce qui ressemblait à des corps non lavés, l’odeur des corps, de l’urine, de la diarrhée non traitée, et l’odeur de vêtements ou de couches souillés » (Entassés dans des cellules et obligés de boire dans les toilettes, voilà comment les Etats-Unis traitent les migrants, The Guardian, 3 juillet 2019)
3- Tout comme le gouvernement chinois, les démocrates occidentaux utilisent des technologies de pointe très raffinées pour espionner les civils.
Aux Etats-Unis, la CIA, au moyen d’outils de piratage et de logiciels très sophistiqués, utilise des appareils usuels – du téléphone dans votre poche à la télévision dans votre chambre – pour rassembler de l’information sur les civils. « Des documents internes à la CIA (…) indiquent que l’agence d’espionnage a obtenu l’accès aux smartphones de Apple, Samsung Smart TVs et les voitures connectées à internet, en utilisant différents outils. » (« la CIA utilise des appareils intelligents pour espionner les civils », révélations de WikiLeaks, Marissa Lang, San Francisco Chronicle du 8 mars 2017).
« La loi américaine utilise au moins cent avions pour espionner les civils. Ces avions sont équipés d’une technologie très avancée, avec des images en haute résolution et une technologie vidéo – plus précisément Sting Ray, une technologie de suivi de masse des téléphones cellulaires en toute discrétion, équipée de matériel infra-rouge et autre dispositif pour la vision de nuit. Le FBI a placé ses yeux dans le ciel de la nation pour surveiller le public à grande échelle et espionner les contestataires. » (« Surveillance de masse et « Totalitarisme intelligent », Chris Spannos, ROAR Magazine du 18 février 2017).
Les démocraties occidentales sont totalement indifférentes au sort des populations, au respect des droits de l’homme et au bien-être humain partout dans le monde. C’est la même chose pour les habitants de Hong Kong, qui étaient autrefois la colonie britannique la plus prospère du monde. Mais quand la Chine est devenue plus attractive et plus rentable pour le Royaume-Uni, Hong Kong a été remerciée, le Royaume-Uni sachant très bien qu’elle allait tomber dans l’escarcelle et sous la coupe du régime stalinien.
L’administration Trump et les autres gouvernements de l’Ouest veulent bien travailler et avoir des marchés lucratifs avec une multitude de dictatures odieuses partout dans le monde, y compris en Chine. En même temps, ils sont prêts à utiliser l’alibi idéologique de la défense des droits démocratiques et de l’autonomie de la population de Hong Kong, en tant que propagande utile dans leur guerre commerciale contre le régime chinois.
Les protestataires de Hong Kong, en arborant les drapeaux américains et britanniques, montrent que le combat contre la dictature stalinienne sur le terrain bourgeois de la liberté démocratique ne les mène qu’à embrasser la cause de la dictature démocratique. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en particulier, n’utilisent la mobilisation des citoyens de Hong Kong que pour défendre leurs sordides intérêts impérialistes dans leur confrontation géopolitique avec la Chine.
Dennis
[1] A l’heure actuelle, Hong Kong n’est tenu d’extrader à titre individuel que les personnes suspectées de crime, sur la base du cas par cas, vers vingt provinces, en vertu de deux lois principales : l’Ordonnance sur les Criminels fugitifs (FOO) et l’Ordonnance sur l’entraide judiciaire en matière pénale – qui excluent expressément « toute autre partie de la République de Chine ». En février 2019, le gouvernement de Hong Kong a proposé d’adopter un amendement à la loi sur les transferts de personnes soupçonnées d’un crime, non seulement pour Taïwan et Macao, mais également pour la Chine continentale.
[2] Dans les semaines qui ont suivi, la mobilisation a diminué : le dimanche 7 juillet, 250 000 manifestants sont descendus dans la rue et le 14 juillet, ils étaient 100 000. Mais ils sont devenus plus violents, notamment après l’intervention de criminels de la Triade contre les manifestants et l’utilisation accrue de gaz lacrymogène par la police et de passages à tabac systématiques. Mais tout récemment, le 18 août, le chiffre des manifestants est remonté en flèche, étant évalué à 1 700 000 selon les organisateurs (note complémentaire rajoutée).
[3] En Chine, toute personne considérée comme une menace pour le Parti Communiste chinois peut être « portée disparue ». Certains sont détenus dans des prisons secrètes, tandis que d’autres sont placées dans des centres de détention sous un faux nom. Leur famille, leurs avocats et même les procureurs de l’Etat chinois se voient refuser l’accès à leur dossier.
[4] Voir l’article « La ‘révolution des parapluies’ à Hong Kong : une ‘révolution’ saturée d’idéologie démocratique» (ICConline, octobre 2014).
[5] De nombreux détracteurs de la loi de Pékin apparaissent à la télévision centrale chinoise, après avoir été arrêtés, avouant de manière imprécise avoir commis des crimes qui n’en sont pas, faisant leur autocritique ou discréditant les autres. Tout cela est résumé dans l’arrestation de Liu Xiabao - lauréat du Prix Nobel de la Paix- en 2009 et sa condamnation à onze ans de prison pour avoir soutenu la cause de la démocratie.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que les attaques contre la classe ouvrière pleuvent dru ! Ce sont absolument tous les secteurs, le privé comme le public, toutes les générations, toutes les parties du prolétariat ainsi que tous les aspects de la condition ouvrière, l'emploi, le chômage, les conditions de travail, les salaires, et les retraites qui sont actuellement simultanément frappés : c'est tous azimuts que l'Etat en France se livre à une offensive générale pour dégrader drastiquement les conditions de vie et de travail de l'ensemble du prolétariat.
En premier lieu, les suppressions d'emplois et les plans de licenciements s'enchainent dans tous les secteurs : les hypermarchés Carrefour prévoient 3000 départs. Conforama s'apprête à supprimer 20% de ses effectifs (1900 employés). Chez Brico Dépôt et Castorama, syndicats et direction se sont accordés sur la fermeture de 11 magasins et la suppression de 800 postes. La RATP a annoncé la disparition de 1000 postes d'ici à 2024. PSA entend supprimer au total 2 200 emplois sur ses différents sites. Chez Sanofi, le prochain plan social fera passer les effectifs de l'entreprise de 6300 en 2008 à 3500 en 2020. La Société Générale compte supprimer 900 postes d’ici 2020, en plus des 2550 déjà annoncés en 2016 pour la même échéance. D’ici fin 2019, Nokia supprimera 597 postes. 1000 postes doivent disparaître chez General Electric. Le mastodonte du secteur du jeu vidéo, Activision Blizzard King, supprime 8 % de sa masse salariale mondiale ; dont 30 % de ses salariés en France. Bien sûr, les compressions de personnel dans la Fonction Publique (comme au Ministère des Finances) viennent encore compléter cette liste sans fin.
Qui dit licenciements, dit hausse du chômage. L'application de la réforme de l'UNEDIC à partir de novembre prochain affectera environ 1,2 million de personnes qui verront leur indemnité baisser à des niveaux variables avec les nouvelles règles de calcul et d'accès. Pour être couvert, il faudra désormais avoir travaillé 6 mois sur 24 mois (contre 4 sur 28 actuellement). Mais, en plus, les nouvelles modalités de calcul auront aussi comme conséquence la baisse de l'indemnité journalière tandis que d'autres dispositions auront pour effet de retarder ou d'annuler l'ouverture de droits ! Au nom de la lutte contre la précarité (!), cette réforme vise à "corriger les règles qui conduisent des dizaines d'individus à refuser une activité stable et qui coûtent cher à l'assurance-chômage car celle-ci leur verse un revenu de remplacement. La réforme a d'ailleurs comme autre ambition de réaliser des économies à hauteur de 3,4 milliards d'euros entre novembre 2019 et fin 2021." Ce quasi-affamement des chômeurs n'a pas d'autre objectif que de les contraindre à accepter n'importe quel poste de travail dans n'importe quelles conditions.
C'est aussi l'une des vocations de "Parcours Sup" : cette gigantesque machinerie bureaucratique, outre le rôle officiel de reproduire les divisions et les inégalités de la société de classe et de garantir aux rejetons de la classe dominante leur place privilégiée dans le système, vise aussi à canaliser de force la jeunesse prolétarienne sur les secteurs du marché du travail déficitaires en main d'œuvre, désertés en raison des conditions de travail et de rémunération déplorables qui y règnent.
Et bien sûr, pour ceux qui sont employés, l’exploitation devient de plus en plus féroce. Dans le privé, la réforme du Code du travail et des prud’hommes se traduit par une dégradation continue des conditions de travail. Les 5,5 millions d'agents de l'Etat, des collectivités territoriales et des hôpitaux sont ciblés par la mise en œuvre de la réforme de la Fonction publique qui vise le double objectif de réduire la masse salariale d'ici à 2022 et de s'attaquer au statut des fonctionnaires. Pour y parvenir, l'Etat vise la suppression de 70 000 postes dans la Fonction publique territoriale, la poursuite du blocage des salaires, le recours plus systématique aux contractuels (qui représentent déjà 20% des effectifs totaux de la Fonction publique, soit 1,3 million d’agents) pour rendre «l’administration plus réactive» : le gouvernement étend la précarisation avec la création d’un «contrat de projet» de 1 à 6 ans et de «missions spécifiques» à durée déterminée, n’ouvrant aucun droit à une titularisation ou à un CDI et presque tous les postes pourront désormais être occupés par des contractuels.
Quant au soi-disant renoncement à la suppression de 50 000 postes, prétendument ramenés à 15 000, dans la Fonction publique d'Etat en raison des décisions prises suite au Grand débat, c'est mensonges à tous les étages ! Par exemple, en ce qui concerne la refonte de l'éducation, l'objectif premier d'abaisser le coût de la formation de la future force de travail a soigneusement été masqué en polarisant sur des aspects très secondaires de la loi Blanquer, comme la diminution des heures d’enseignements en lycée général, technologique et professionnel, et l'augmentation du nombre d’élèves par classe entraînent mécaniquement une diminution du nombre d’enseignants nécessaire. La réforme de la formation des futurs enseignants permettra également d'affecter environ 25 000 postes à des étudiants en formation. La « promesse » de ne pas fermer d'écoles primaires sans l'accord du maire signifie que « pour les classes, c’est forcément différent. » (dixit Blanquer) La palme de la duplicité revient à Dussopt qui « reconnaît d'ailleurs que la réduction du nombre de postes de fonctionnaires pourrait être supérieur aux 15000 évoqués par M. Darmanin : "17 000, 18 000 ou 20 000, si c'est possible"», talonné par «l'entourage de M. Darmanin qui précise qu' il y a des domaines ou des ministères dans lesquels nous continuons de baisser les emplois : au Ministère de la Transition écologique, au Ministère de la Santé ou encore à Bercy, avec la même ambition".»[1]
L' « harmonisation » du temps de travail des fonctionnaires territoriaux et le réexamen de tous les accords locaux et des congés dérogatoires[2] réclamés par le gouvernement pour lutter contre "le phénomène de sous-travail, payé mais pas effectué"[sic], n'est qu'une mise en bouche :"Avec cette mesure, le gouvernement s'attaque à un véritable tabou… mais il ne peut s'agir que d'une première étape pour moderniser notre Fonction publique. La délicate question du temps de travail des enseignants (1350 heures annuelles) n'est pas abordée, ni celle des 1607 heures pour un temps plein qui apparaît être un temps de travail extrêmement bas. En Allemagne, les agents publics travaillent, pour un temps plein, 1807 heures par an, soit 200 heures de plus : appliquer ce temps de travail dans la Fonction publique d'État et territoriale représenterait, a minima, le travail de 400 000 agents à temps plein en France... Et une économie de près de 15 milliards d'euros." (Figaro.fr)
L'attaque en cours sur les retraites surpasse encore toutes les autres par son ampleur, touchant absolument toute la classe prolétarienne. La “fin des régimes spéciaux”[3] et la perspective d'un “système universel par points” (calculés sur l'ensemble de la carrière professionnelle et à la valeur peut-être indexée sur les performances de l'économie nationale) annoncent une réduction considérable du niveau des pensions[4], auquel s'ajoutera encore un malus frappant les travailleurs qui partiraient avant “l’âge-pivot”. Personne ne s'y trompe : les "poids morts" que sont devenus dans la logique capitaliste les prolétaires usés par des décennies d’exploitation inhumaine ne doivent plus coûter qu'une misère pour survivre !
Enfin, personne n'étant épargné, l'Etat s'en prend également en catimini aux migrants et gratte les fonds de tiroirs au détriment des plus fragilisés. Le texte absolument scandaleux adopté en mai stipulant que "seuls les gamins pris en charge par l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE) durant au moins dix huit mois entre 16 et 18 ans bénéficieront de l'accompagnement obligatoire" après leur majorité "exclut de fait, quasiment automatiquement - et sans le dire - les mineurs non accompagnés [autrement dit, des jeunes étrangers,] qui en général, n'atterrissent à l'ASE qu'après leurs 16 ans"[5] (tout comme d'ailleurs les jeunes victimes d'agression sexuelle). Ce sont donc pas loin de 25 000 MNA (mineurs non accompagnés) qui seront rejetés à la rue à leurs 18 ans, ce qui représente une économie de plus d'un milliard sur leur prise en charge par les départements ! L'Etat entend également rogner l'Aide Médicale d'Etat (AME) qui offre un panier réduit de soins médicaux et hospitaliers à 300 000 sans-papiers pour un budget annuel d'un milliard qui ne représente que... 0,5% des dépenses de santé ! [6] De même, le plan d'économies sur 4 ans (57 millions d'euros sur un budget total de 640 millions) couplé à l'abaissement à 44 € du prix de la journée par place interdisent désormais aux 880 centres d'hébergement et de réinsertion qui accueillent environ 44 000 sans-abri d'assumer leur mission fixée par le Code sanitaire et social.[7]
Faire face à l'enfoncement de l'économie dans la crise...
L'accélération actuelle pour faire passer toutes ces attaques s'explique d'abord par la poursuite de l'enfoncement du système capitaliste dans sa crise. En effet, "la couverture nuageuse commence à devenir très épaisse au-dessus de l’économie mondiale. L’OCDE (...) a donc été contrainte de rectifier à la serpe ses prévisions un peu trop optimistes de novembre dernier. Désormais, elle n’attend plus que 1% de hausse du PIB en 2019 dans la zone euro (contre 1,8 % prévu initialement), 0,7 % en Allemagne (contre 1,5 % annoncé en novembre) et 0,8 % au Royaume-Uni (contre 1,4 %)." (Capital.fr) L'horizon s'assombrit pour l'économie tricolore dont la croissance du PIB tombe à 1,3% en 2019 contre 1,7 % en 2018 et 2,4 % en 2017. La classe dominante et l'Etat cherchent à conjurer tout décrochage du capital national par rapport à ses concurrents et à anticiper le choc du ralentissement mondial. Ainsi, pour la Cour des Comptes, l'âme damnée du gouvernement, avec une dette publique à la hausse qui s'approche des 100 % du PIB « à rebours de l'évolution de la majorité de nos partenaires de la zone euro », «la France ne dispose ainsi toujours pas de marges de manœuvre suffisantes pour aborder un éventuel retournement conjoncturel avec la pleine disposition de ses instruments budgétaires. » Ce qui veut dire qu'il faudrait profiter de cette période de "vaches grasses" pour réduire le déficit structurel afin de retrouver des marges de manœuvre budgétaires pour faire face à la nouvelle crise économique quand elle arrivera. » (Le Point-Economie)
Pour la classe exploiteuse qui veut à tout prix rendre le capital national plus concurrentiel pour sauver ses profits, l'imminence d'une nouvelle plongée de l'économie capitaliste rend urgente les mesures anti-ouvrières : le renforcement effréné de l'exploitation, la baisse des salaires et l'aggravation de la paupérisation. Pour la classe dominante, c'est clair : "la France doit poursuivre les réformes structurelles (...). Une des clefs réside dans le 'travailler plus.[8] (...) Le coût du travail doit continuer à baisser." [9] Tout est dit!
Profiter des faiblesses actuelles du prolétariat pour l'attaquer drastiquement
La seconde raison de l'accélération de cette brutale offensive générale contre la classe exploitée, c'est que l'Etat et la classe dominante pensent pouvoir profiter des difficultés actuelles du prolétariat à s'affirmer comme classe pour imposer ses attaques sans craindre une riposte trop dangereuse. Cette confiance en soi accrue de la classe dominante s'illustre dans la stratégie actuellement adoptée pour faire passer la réforme des retraites : à la différence du passé, où, traditionnellement, sur cet aspect sensible des conditions de vie du prolétariat, elle a agi en s'attaquant à un secteur après l'autre, ceci, en raison de son extrême méfiance face aux possibles réactions combatives du prolétariat en France, là, le gouvernement s'attaque aux retraites de toute la classe ouvrière, de tous les secteurs à la fois et en même temps.
Alors que la colère ouvrière est partout, énorme, le gouvernement sent cependant pouvoir disposer d'un rapport de force en sa faveur dont il compte bien tirer parti. Pourquoi en est-il ainsi ?
Loin d'avoir été affaiblis par le mouvement interclassiste des Gilets jaunes, le gouvernement et l'Etat, par l'exploitation politique qu'ils en ont faite contre la conscience du prolétariat, sont parvenus ces derniers mois à accentuer encore la désorientation et la perte de confiance du prolétariat en ses propres forces. Ce n'est pourtant qu'une petite minorité de prolétaires qui s'est engagée dans cette révolte citoyenne interclassiste à la remorque des méthodes de luttes et des objectifs qui ne sont pas ceux de leur classe, mais bien ceux de la petite bourgeoisie sans avenir historique qui ne peut que véhiculer l’illusion de réformer le capitalisme en revendiquant un capitalisme "à visage humain", plus démocratique, plus juste, plus soucieux des pauvres et de la préservation de la planète. Mais même si la grande majorité et les secteurs les plus importants du prolétariat s'en sont tenus à l'écart, ils ne sont pas pour autant restés imperméables et insensibles à son influence délétère et aux campagnes idéologiques qui l'ont accompagné.
La bourgeoisie a pu compter sur ses officines gauchistes, telles le NPA, pour faire passer cette révolte citoyenne désespérée et sans perspective, pour une "nouvelle forme" de la lutte des classes tandis que leur appel à "la convergence des luttes" entre les Gilets jaunes et les mobilisations syndicales ne visaient qu'à noyer un peu plus la lutte de la classe ouvrière dans la révolte du "peuple". Enfin, le déblocage de 10 milliards d’euros a permis à la bourgeoisie française d'instiller, de façon insidieuse, l’idée que seuls les mouvements citoyens, interclassistes, et les méthodes de lutte propres à la petite bourgeoisie peuvent faire reculer le gouvernement.
Tout a été mis en œuvre par la classe dominante pour tenter de renforcer l'influence du poison de l’idéologie démocratique au sein du prolétariat, le diluer dans "le peuple des citoyens" afin d'estomper l'existence des antagonismes de classe dans la société capitaliste. Niant l'existence des classes sociales, ne reconnaissant ni bourgeois ni prolétaires, mais seulement des "citoyens" prétendument égaux, à la place et à la fonction déterminées et garanties par l'Etat au sein du peuple dans le cadre de la Nation, l'idéologie démocratique est une arme majeure dans les mains du capital aux effets puissants contre la conscience de classe :
- en alimentant l’illusoire aspiration à être “mieux écoutés” par l'Etat via une “démocratie plus directe”, elle paralyse fortement la transformation de la colère en action collective et l'émergence des luttes autonomes du prolétariat. L'hétérogénéité et la faiblesse de la combativité déjà en deçà du niveau des attaques subies s'en trouvent encore accrues ;
- elle porte un coup supplémentaire à l'identité de classe du prolétariat en enfermant les prolétaires dans les limites imposées par le système capitaliste où l'on ne les conçoit pas comme prolétaires unis par les mêmes conditions et les mêmes intérêts, mais comme des entités représentant les intérêts particuliers de telle ou telle corporation ou de telle ou telle entreprise : les cheminots, les infirmières, les Continental, les Whirlpool etc. ; elle consolide ainsi les divisions entre prolétaires.
C'est la raison du virage du gouvernement qui a remisé son discours ‘autocratique et technocratique' d'avant et pour nous ingurgiter ad nauseam ses mystifications de l'"Etat protecteur " et de la "démocratie participative, de l'écoute et du dialogue" !
Dans ce contexte, les organes d'Etat spécialistes du sabotage des luttes que sont les syndicats n'ont eu ces derniers mois aucun mal pour jouer leur rôle d'éparpiller la classe ouvrière en multipliant et enchaînant les journées d'action sans lendemain et les manifestations bien encadrées où chaque secteur et chaque corporation sont soigneusement séparés les uns des autres. On a ainsi pu voir fréquemment des cortèges ou rassemblements se succéder tour à tour la même semaine, ou carrément le même jour dans la même ville mais à des lieux et des horaires différents !
Et lorsque les prolétaires contraints à des conditions de travail intenables se décident à se battre, ils le font isolément, enfermés dans leur secteur, (comme dans les urgences des hôpitaux sans aucune tentative des urgentistes pour tenter d'entraîner ne serait-ce que les autres personnels hospitaliers dans la lutte). Une faiblesse qui les condamne à l'impuissance face à la bourgeoisie et son État (qui savent en tirer parti pour imposer les attaques !) et qui permet aux syndicats - ou à des collectifs para-syndicaux - d'orchestrer des grèves longues et isolées destinées à épuiser et démoraliser les grévistes.[10]
Récemment apparus lors de la dernière période, différents "collectifs" comme "Inter-Urgences", "Pas de Bébés à la consigne" ou le CLAP75... jouent un rôle de premier plan dans certains mouvements. Présentés comme de "nouvelles structures de lutte", ces collectifs ne sont en réalité bien souvent que le faux-nez des syndicats (en particulier de la CGT) qui les contrôlent et les téléguident en se dissimulant, en raison de leur discrédit ou de la forte défiance à leur égard dans certains secteurs, derrière ces structures. Ainsi "le collectif "Pas de Bébés à la consigne" regroupe associations professionnelles et syndicats de la petite enfance, du secteur social et de l’Éducation nationale, associations de parents d’élèves et familiales"[11]. Le CLAP75 qui joue un important rôle actuellement dans la grève des livreurs de Deliveroo affirme essayer de "pratiquer un syndicalisme très proche des gens" et bénéficie de l'appui de la CGT qui "finance des dépenses de voyages sur le terrain et prête des locaux."[12] Même s'il se défend d'être un syndicat, le collectif "Inter-urgences" (désormais structuré en association) se caractérise par un corporatisme extrême et n'en utilise pas moins les mêmes méthodes que les syndicats ; soutenu par FO, la CGT et SUD, il agit dans leur sillage ! Ce n'est donc pas pour rien que les collectifs remplissent exactement le même rôle que les centrales syndicales et exercent la même fonction d’encadrement et de canalisation de la colère des éléments les plus combatifs dans la lutte en les poussant à s’enfermer dans le corporatisme et ainsi à s’isoler des autres secteurs et du reste de la classe ouvrière!
Pour la rentrée, le prolétariat en France se heurte d'ores et déjà au mur du partage du travail entre forces de l'Etat bourgeois, gouvernement et syndicats (ou autres "collectifs" !), pour continuer à asséner les attaques et, surtout, faire avaler la pilule des retraites. Le gouvernement décrète "la Nation en état de concertation et de grand débat permanent" pour continuer à polluer les consciences à l'aide des appels de sirènes interclassistes des Gilets jaunes, au nom de la défense du "monde rural", des "petits", de "ceux de la France profonde" ou du "terroir", contre les "gros", ceux "de Paris" et ceux "d’en-haut". Une "grande concertation qui aille au-delà des seuls corps intermédiaires"[13] sur la réforme des retraites doit monter en puissance pour 2020.
De leur côté, les syndicats qui se présentent comme les grands ennemis du gouvernement, les persécutés de Macron, qui les contourne et les exclut des différentes commissions paritaires se posent en défenseurs radicaux des travailleurs. Occupant tout le terrain social, ils bombardent une série de journées d'action en ordre dispersé : hôpitaux le 11/09, RATP le 13/09, Trésor public le 16/09, EDF le 19/09 et contre la réforme des retraites, ce sera le 21/09 pour FO et le 24/09 pour la CGT, division syndicale oblige ! Chacun est à son poste dans le quadrillage du terrain social pour la poursuite du morcellement des luttes et réduire les prolétaires à l'impuissance !
Oui, le prolétariat doit lutter ! Mais sur son terrain de classe, en tant que classe aux intérêts distincts de toutes les autres classes de la société et avec les moyens qui lui sont propres ! Cette perspective de la nécessité de la lutte doit aller de pair avec la réflexion sur « Comment lutter ? », « Quels moyens mettre en œuvre pour faire reculer les attaques ? » contre l'amnésie et l'oubli de l'expérience de ses luttes passées que la bourgeoisie entretient de toutes ses forces. Si aujourd'hui, celle-ci s'acharne autant à vouloir affaiblir le prolétariat, c'est qu'elle sait que, malgré trois décennies de recul de la lutte de classe, il n'est pas défait et qu'elle craint le resurgissement des luttes ouvrières avec l’accélération des attaques économiques qu'elle lui inflige. La bourgeoisie n'oublie pas que derrière chaque véritable lutte de son ennemi de classe est tapie l'hydre de la Révolution prolétarienne. L’aggravation inexorable de la misère, de la précarité, du chômage, les atteintes à la dignité des exploités rassemble peu à peu les conditions qui ne peuvent que pousser les nouvelles générations de prolétaires à retrouver le chemin des combats menés par les générations ouvrières précédentes pour la défense de leurs conditions d’existence !
Scott (16 août)
[1] Le Monde du 6/08
[2] « Jours du maire », congés pour mariage d'un agent ou d'un proche, pour déménagement...
[3] Sauf les "régimes spéciaux "des uniformes", ceux des militaires, de la police, des pompiers professionnels." (Aujourd'hui, 17/07)
[4] Pris en flagrant délit d’arnaque pour montrer que personne ne sera 'perdant' : "les conseillers de Delevoye ont fini par l'avouer du bout des lèvres : leurs pseudo-simulations ont été effectuées sur une base de 44,3 ans de cotisations pour les retraités nés à partir de 1990, soit une discrète rallonge de 15 mois travaillés. Ni vu, ni connu... Pour avoir une retraite équivalente à celle d'aujourd'hui, les heureux "bénéficiaires" de la réforme devront donc avoir commencé à travailler dés l'âge de 18,6 ans. Quant aux diplômés qui n'entreront dans la vie active qu'à 25 ans, il leur faudra bosser jusque 69 ans avant de prendre leur retraite. On est loin de l'âge légal de 62 ans, et même de l'âge-pivot de 64 ans." (Le Canard Enchainé du 31/07)
[5] Le Canard Enchainé du 31/07.
[6] Il s'agirait de "rendre le dispositif acceptable pour éviter que le RN (Rassemblement National de Marine Le Pen) ne s'empare du sujet", estime une personne auditionnée" par la mission IGAS/IGF, tout en sachant et en ayant autrefois claironné qu'"à chaque fois que l'on tente de raboter quelques euros sur l'AME, (...) les bénéficiaires accèdent plus lentement aux soins, arrivent bien plus malades dans les hôpitaux, ce qui in fine, coûte beaucoup plus cher, sans compter le risque d'exposition infectieuse de la population française." (déclaration de la ministre Agnès Buzyn qui n'en est pas à une contradiction près ! (Le Monde du 02/08)
[7] Selon S. Chayata, délégué national à la lutte contre les exclusions de la Croix-Rouge : "on commence à voir poindre une sélection des entrants au détriment des plus vulnérables, comme les jeunes de 18 à 25 ans ou les sortants de prison, au bénéfice de ceux qui disposent de ressources permettant de contribuer à leur prise en charge." (Le Monde du 02/08). Sans commentaire !
[8] Le taux d’emploi, c'est-à-dire "la proportion de la population [en âge de travailler] qui occupe un emploi ne s’est pas réduite, mais (...) a grimpé l’an dernier de 65,7 à 66,1%, une performance historique, bizarrement assez peu relevée dans les médias : cela fait trente-neuf ans que cet indicateur clé – le véritable juge de paix du marché du travail– n’avait pas atteint un tel niveau ! Et c’est justement chez les jeunes de 15à 24 ans et chez les seniors, les deux catégories les plus éloignées de l’emploi, qu’il a le plus progressé." (Capital.fr) L'Etat cherche frénétiquement à le rapprocher des 68,7% de l’OCDE et des 71,7% du G7 !
[9] Déclaration du président de l'Association des Entreprises Françaises représentant les grands groupes nationaux.
[10] Voir l'article "Grève dans les urgences: le piège de l’isolement !"
[11] Site du NPA / https://npa2009.org/content/pas-de-bebes-la-consigne%E2%80%89 [112]
[12] Le Monde du 09/08
[13] R. Ferrand, Président LREM de l'Assemblée Nationale, Journal du Dimanche du 28/07
Le 29 juillet dernier, le corps de Steve Maia Caniço était enfin repêché des eaux de la Loire à Nantes plus d’un mois après sa disparition survenue dans la nuit du 21 au 22 juin au cours de la Fête de la Musique. Cette nuit-là, sous les coups de 4h30 du matin, alors que les sound systems retentissaient encore, le public vit arriver les forces de l’ordre qui demandèrent de couper le son. D’après les témoins, la foule protesta gentiment, comme il est fréquent à la fin des concerts. Puis la musique reprit, « un petit Bérurier Noir se fait entendre, sur une tonalité très basse. Et là, sans sommation, des gaz partout. À la fois d'au-dessous et d'au-dessus » rapporte un témoin interrogé. D’autres parlent de « scène de panique », et de « gens terrifiés »...
Les forces de police ont une nouvelle fois usé d’une violence débridée et totale pour faire appliquer l’autorité de l’Etat et réprimer toute forme de contestation à l’égard de la loi qui, en l’occurrence, imposait d’arrêter la musique dès 2 heures du matin. Alors que partout en France ce soir-là, résonnaient les sons des pianos, des guitares et des batteries, les forces de l’ordre ont préféré utiliser leurs propres instruments : matraques, bombes lacrymogènes, tasers, grenades de désencerclement et lanceurs de balle de défense...
Des témoins rapportent que les policiers ont chargé volontairement du quai vers le fleuve afin de pousser les noctambules dans l’eau. Au total, 14 personnes tombèrent dans la Loire, l’un d’entre eux ne remontera jamais vivant ! Mais l’ignominie des forces de l’ordre ne s’arrête pas là. D’après 18 des 148 témoins que le Journal du Dimanche (JDD) a pu interroger, les policiers n’ont jamais envisagé de les secourir : « Quand on est allés voir la police pour leur dire qu'il y avait des gens à l'eau, on s'est fait envoyer balader : ‘Cassez-vous ou on vous embarque’ » raconte l’un, « On était une dizaine près de l'eau, on suivait un mec qui se débattait dans la flotte. On est allés voir les flics pour qu'ils nous aident, ils ont répondu texto : C'est pas notre boulot, c'est celui des pompiers », rapporte un autre. [1]
Les services de l’Etat pourront continuer à dédouaner les policiers et leur hiérarchie, les médias auront beau entretenir le doute sur la culpabilité ou non des forces de répression, se questionner sur des éléments secondaires, ces 14 personnes ne se sont pas jetées à l’eau de leur plein gré comme une envie soudaine de prendre un ‘bain de minuit’, à plus forte raison dans le cas de Steve qui ne savait même pas nager. Pendant plus d’un mois, le gouvernement et les autorités policières ont tenté littéralement de noyer l’affaire, aujourd’hui, pour ne pas perdre la face devant une telle évidence, Macron et son Premier ministre appellent à ce que, en toute « transparence », « toute la lumière » soit faite sur ce « drame » ! Seulement voilà, dans cette affaire engageant la responsabilité de l’Etat, l’assassin est son propre juge. D’ores et déjà, un rapport de l’inspection générale de la Police nationale (IGPN) blanchit les forces de police en indiquant « qu’il n’y a aucun lien entre la mort de Steve et l’intervention policière ». A l’heure actuelle, pas moins de cinq procédures sont en cours qui, sans le moindre doute, dédouaneront l’institution policière comme ce fut à chaque fois le cas ces dernières années dans ce genre de problème. Certes, il faudra désigner des coupables, vraisemblablement le commissaire de la police nantaise adepte de la manière forte, servira de fusible. Comme le rapporte un policier nantais à l’hebdomadaire Le Canard enchaîné daté du 7 août 2019, « on connaît le nom du condamné, mais pas encore la date de son exécution ». Mais si la gestion calamiteuse de cette affaire depuis plus d’un mois et demi par l’exécutif ne peut que renforcer l’exaspération, la colère et l’indignation, les manifestants du 3 août 2019 dernier contre les violences policières ne doivent pas s’y méprendre. Ce crime n’est pas une énième « bavure », une simple dérive ou un quelconque « excès de zèle » de la part de quelques policiers. Cette nouvelle affaire est l’expression de la violence de la classe dominante, la terreur, qui ne peut que s’accroître et s’exacerber à mesure que s’affermissent les contradictions sociales engendrées par le déclin historique du mode de production capitaliste : « autant la violence peut être conçue hors des rapports d’exploitation, cette dernière (l’exploitation), par contre, n’est réalisable qu’avec et par la violence. [...] La violence, combinée à l’exploitation, acquiert une qualité toute nouvelle et particulière. Elle n’est plus un fait accidentel ou secondaire, mais sa présence est devenue un état constant à tous les niveaux de la vie sociale. Elle imprègne tous les rapports, pénètre dans tous les pores du corps social, tant sur le plan général que sur celui dit personnel. Partant de l’exploitation et des besoins de soumettre la classe travailleuse, la violence s’impose de façon massive dans toutes les relations entre les différentes classes et couches de la société, entre les pays industrialisés et les pays sous-développés, entre les pays industrialisés eux-mêmes, entre l’homme et la femme, entre les parents et les enfants, entre les maîtres et les élèves, entre les individus, entre les gouvernants et les gouvernés ; elle se spécialise, se structure, se concentre en un corps distinct : l’État, avec ses armées permanentes, sa police, ses prisons, ses lois, ses fonctionnaires et tortionnaires et tend à s’élever au-dessus de la société et la dominer. »[2]
Dans ces conditions, l’appel à une police plus « humaine » est une illusion. L’ampleur que prend désormais la répression, quelle que soit la forme du rassemblement, est le symptôme de l’exacerbation de l’Etat policier aussi bien visible dans les régimes autoritaires comme la Chine que dans les « belles et grandes » démocraties d’Europe occidentale. Et dans cette entreprise, aucune fraction politique du capital ne déroge à la règle. Aujourd’hui, celles opposées au gouvernement se nourrissent du « scandale » et dénoncent ouvertement la gestion des événements. Le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, pour ne citer que lui, n’a pas manqué de fustiger « la Macronie » pour avoir ouvert « le cycle des violences et de la politisation de la police ». Faudrait-il rappeler à ce dernier ce qu’ ordonne son grand ami Nicolas Maduro aux forces de police du régime vénézuélien pour réprimer les manifestants qui s’opposent au régime ? En fait, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, toutes les fractions du capital, en défendant l’intégrité de l’Etat, reconnaissent la légitimité de la violence perpétrée par son bras armé : la police, la justice et l’armée. A gauche comme à droite[3], elles se sont toutes rendues coupables de telles violences[4] et elles continueront. La classe ouvrière ne doit avoir aucun doute là-dessus. Comme elle a déjà pu en faire l’expérience par le passé, la bourgeoisie usera des pires méthodes pour affermir son contrôle sur la population et préserver son système d’exploitation. Seule la révolution prolétarienne, en parvenant à détruire l’Etat bourgeois, pourra mettre fin à la violence froide et mécanique de la terreur bourgeoise.
Vincent (22 août 2019)
[1]Source : https://www.lepoint.fr/societe/mort-de-steve-des-temoins-racontent-l-operation-policiere-11-08-2019-2329293_23.php [113]
[2] Article : « Terreur, terrorisme et violence de classe » : https://fr.internationalism.org/french/rint/14-terrorisme [114]
[3] Souvenons-nous de "l'affaire Malik Oussekine" sous l'ère du président socialiste Mitterrand. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, les brigades de "voltigeurs motocyclistes", créées par le préfet de police gaulliste Raymond Marcellin en 1969 et réactivées par le tandem au ministère de l’Intérieur de l’époque (de droite) Robert Pandraud et Charles Pasqua. Chargées du maintien de l'ordre dans une manifestation étudiante, elles ont matraqué sauvagement Malik tombé à terre (selon les témoignages) qui succombera un peu plus tard à l'hôpital Cochin. Il est aussi à noter que ce corps de répression dissout après la mort de Malik a été discrètement réintroduit « en urgence » lors des manifestations des Gilets jaunes en décembre 2018 par le gouvernement Macron sous le nom de DAR (détachements d'action rapide)…
[4] Parmi beaucoup d’autres exemples, « l’affaire Théo » en 2017 (voir notre article https://fr.internationalism.org/revolution-internationale/201703/9527/affaire-theo-violences-policieres-terreur-d-etat [115]
Il y a 80 ans, le capitalisme plongeait l’humanité dans la plus grande boucherie de son histoire : les morts par dizaines de millions (sans compter ceux liés aux privations et aux maladies consécutives au conflit), les bombardements massifs, les rafles, les famines, les déportations, les expériences ignobles de savants fous, l’explosion des bombes atomiques, l’horreur des camps d’extermination… le bilan de ce conflit a de quoi faire frémir. Mais la bourgeoisie n’a de cesse de dissimuler sa nature impérialiste alors qu’il est un pur produit du capitaliste décadent, un conflit entre puissances impérialistes prêtes à tous les sacrifices de vies humaines, à toutes les atrocités pour défendre leurs sordides intérêts nationaux. Pire, dans un barouf permanent rappelant l’hystérie religieuse du Moyen Âge, la bourgeoisie utilise encore aujourd’hui la Seconde Guerre mondiale pour enfoncer dans les crânes, même (et surtout) celui des jeunes enfants, que la vertueuse démocratie a triomphé du fascisme, que l’incarnation du Mal a été vaincue par les forces du Bien, que les “citoyens”, donc, pour éviter le retour de la Bête, ont le devoir de serrer les rangs derrière le fer de lance de leurs propres exploiteurs : l’État démocratique bourgeois.
À l’occasion de ce sordide anniversaire, nous republions deux textes de la Gauche communiste en France, cette petite minorité qui sut défendre contre le rouleau compresseur du nationalisme, le principe fondamental de l’internationalisme en mettant en garde le prolétariat contre son embrigadement derrière les drapeaux et la “défense de la partie” (fût elle prétendument socialiste). Nous les accompagnons d’un double article dénonçant les mensonges de la bourgeoisie sur la Seconde Guerre mondiale, parus dans la Revue internationale en 2006 :
Que des bureaucrates d’État assurent la gestion du capitalisme à la place de patrons privés, qu’on repeigne en “vert” la façade décrépite de ce système en décadence, rien ne l’empêchera de plonger l’humanité dans la barbarie.
La vague de protestations organisée par la “Jeunesse pour le climat”, les Verts et les partis de gauche sont présentés, à grand renfort de campagnes médiatiques, comme la voie à suivre pour le salut de l’humanité. Mais pourquoi ces protestations sont-elles si largement soutenues par ceux qui gèrent et défendent le système actuel ? Pourquoi la jeune Greta Thunberg est-elle invitée à s’adresser aux Nations Unies, aux parlements et aux gouvernements du monde entier, ceux-là même qui permettent et organisent au quotidien la destruction de la planète ? Pourquoi la bourgeoisie utilise de plus en plus l’alibi de la protection de l’environnement pour mener ses attaques contres les conditions de vies et de travail des prolétaires (travailleurs, chômeurs ou retraités) ?
Les actuelles campagnes écologistes, les “mobilisations” et autres pétitions visent en réalité à détourner l’indignation causée par les incendies, la pollution, le réchauffement climatique, la disparition des espèces, etc., vers une impasse : prier ceux qui sont responsables de la dégradation de l’environnement (États en tête) de bien vouloir protéger la planète, comme si les lois du capitalisme, la recherche du profit et la concurrence, n’impliquaient pas en elles-mêmes le pillage des ressources, la destruction des forêts ou des océans. Surtout, il s’agit d’entraîner le prolétariat sur un terrain de lutte totalement nuisible à ses intérêts immédiats et historiques : la mobilisation citoyenne et interclassiste où le prolétariat est dilué dans la masse amorphe du “peuple” et où son autonomie politique de classe est totalement niée et attaquée.
Seule la lutte de classe internationale peut mettre fin à la course du capitalisme vers la destruction !
Le CCI organise des Réunions publiques sur ce thème à :
- Lille [120], le samedi 12 octobre 2019 à 15:00
- Marseille [121], le samedi 19 octobre 2019 à 15:00
- Toulouse [122], le samedi 19 octobre 2019 à 15:00
- Paris [123], le samedi 19 octobre 2019 à 15:00
- Nantes [124], le samedi, 16 novembre 2019 à 15:00
Le suicide de l’enseignante Christine Renon le 21 septembre au sein même de son établissement de Pantin en région parisienne rappelle une nouvelle fois la réalité de la souffrance au travail, la férocité de l’exploitation capitaliste de plus en plus insupportable pour les exploités à un point tel que certains préfèrent se donner la mort plutôt que de continuer à endurer des conditions aussi insoutenables. Bien que la bourgeoisie se garde bien de mettre en évidence l’ampleur du phénomène, les études sur le sujet étant embryonnaires, il n’en demeure pas moins que le nombre de suicides sur les lieux de travail n’ont cessé d’augmenter au cours des dernières décennies.
Nous reviendrons dans un futur article sur le drame de Pantin, sur la vague d’indignation légitime que cela a engendré ainsi que sur les réactions syndicales et gouvernementales. Dans l’immédiat, nous republions ci-dessous des articles déjà parus dans Révolution internationale sur le sujet :
- Le suicide et la souffrance au travail [125]
- Suicides au travail : c'est le capitalisme qui tue les prolétaires [126]
- Les suicides à France Télécom sont l'expression de l'inhumanité de l'exploitation capitaliste [127]
Il y a 70 ans, le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclamait la fondation de la République populaire de Chine (RPC) sur la place Tian’anmen à Pékin. Un anniversaire que n’a pas manqué de célébrer l’Etat chinois piloté encore aujourd’hui par le Parti Communiste. Une nouvelle occasion pour la bourgeoisie d’entretenir l’amalgame entre stalinisme et communisme puisque, d’après l’histoire officielle, « l’Etat populaire » serait le fruit d’une « révolution populaire » qui trouverait dans le maoïsme la théorie marxiste adaptée à la Chine. Or, la réalité historique est tout à fait différente de cette misérable falsification. En fait, le maoïsme n’a pu se constituer que sur les décombres de la vague révolutionnaire des années 20, notamment durant la longue période de contre-révolution qui allait suivre suite à l’écrasement sanglant des « communes » de Canton et Shanghai en 1927. Comme le met en évidence la série d’articles que nous republions dans ce dossier, la République Populaire de Chine ne doit son existence qu’à la conjonction du rapport de force impérialiste de l’après Seconde Guerre mondiale et des luttes de factions au sein de l’appareil d’Etat et du Parti Communiste chinois. Aujourd’hui comme hier, le régime chinois n’a rien à voir avec la révolution prolétarienne et la nécessité du communisme. Ce n’est rien de plus qu’une forme caricaturale de capitalisme d’Etat qui œuvre uniquement à la préservation des intérêts du capital chinois. Un simple rejeton du capitalisme décadent et un fossoyeur de la révolution.
Voici ci-dessous plusieurs articles de notre presse sur ce sujet :
_ Le maoïsme, un pur produit de la contre-révolution [129]
_ Chine 1928-1949 : maillon de la guerre impérialiste (1re partie) [130]
_ Chine 1928-1949 : maillon de la guerre impérialiste (2ème partie) [131]
_ Chine, maillon de l'impérialisme mondial (3ème partie) [132]
De tous les bords de l’échiquier politique, nous sommes exhortés à protéger la démocratie. Les politiciens de “l’alliance rebelle” opposés au no-deal ont dénoncé le “coup d’État” de Boris Johnson contre le parlement, en organisant des meetings et des manifestations pour protester contre les cinq semaines de suspension du parlement (qui se termineront peu avant le 31 octobre), unissant ainsi leurs forces pour contraindre Boris Johnson à respecter les sacro-saintes procédures et traditions parlementaires.
Cependant, les partisans d’un Brexit dur (de Farage à la revue Spiked), (1) estiment de leur côté que ce sont les “Remoaners” (2) qui insultent la démocratie puisqu’ils refusent de respecter “la volonté du peuple”, matérialisée par le résultat du référendum de juin 2016. Ils s’autoproclament ainsi défenseurs de la démocratie britannique contre l’ingérence de la bureaucratie de l’Union européenne. Pourtant, nous vivons dans une société où les termes même de “démocratie” et de “peuple” sont vides de sens. Nous vivons dans une société capitaliste fondée sur l’exploitation d’une classe par une autre. La classe exploiteuse détient la majeure partie des richesses, et l’État, ainsi que la classe politique, sont là pour garantir ses privilèges, tout comme les instruments de domination idéologique que sont la presse, la télévision, et les réseaux sociaux. Dans une telle société, le terme “peuple” sert à dissimuler ces divisions de classe, et celui de “démocratie” à masquer le fait que la classe dominante détient le monopole du pouvoir.
D’autre part, la classe exploitée, bien qu’elle représente la majeure partie de la population, n’est pas en mesure d’exprimer ses véritables besoins. En effet, ses efforts pour lutter contre sa propre exploitation sont soit réprimés par la force, soit domptés pour être intégrés à l’État : c’est là tout le rôle des syndicats et des partis “ouvriers” (tels que le Parti travailliste) depuis un peu plus d’un siècle.
Bien sûr, contrairement aux débuts du capitalisme, les ouvriers ne sont pas seulement autorisés à voter lors de référendums ou d’élections locales et nationales, ils y sont désormais exhortés. Pourtant, ils ne peuvent voter qu’en tant que “citoyens” atomisés, en tant que masse d’individus isolés les uns des autres ; le fait même de voter lors d’élections bourgeoises est devenu une expression de l’impuissance et de l’absence de conscience de la classe ouvrière, qui ne se reconnaît plus en tant que classe. De plus, les thèmes autour desquels sont organisés les élections, les référendums et les débats parlementaires montrent clairement que nous sommes sous la coupe d’un monopole idéologique. Pour ou contre le Brexit ? Pour prendre part à ce débat, il faut partir du principe que les intérêts de la nation, donc ceux de la “Grande-Bretagne”, sont également les nôtres. Pourtant, les ouvriers n’ont pas de patrie et la nation, tout comme le peuple, n’est qu’une communauté illusoire qui cherche à occulter d’irréconciliables divisions de classe. Pis encore : aucune des options issues du conflit sur le Brexit ne protégera les travailleurs des attaques (toujours plus nombreuses) contre leurs conditions de vie, celles-ci étant la conséquence de la crise économique mondiale. Si le Brexit se concrétise, il ne fait aucun doute que les travailleurs migrants subiront de violentes attaques, qu’ils soient en situation régulière ou non, comme l’attestent les récentes dispositions invitant les ressortissants européens résidant en Grande-Bretagne à obtenir un statut de résident permanent avant le 31 octobre : presque une garantie de nouveaux scandales “Windrush”. (3) Mais l’Union européenne, qui est censée défendre les droits des travailleurs, a déjà fait preuve de sa capacité à infliger une politique d’austérité draconienne à la classe ouvrière : le cas de la Grèce en est l’exemple le plus flagrant. (4)
La démocratie et la nation sont à notre époque ce que la religion était du temps de Karl Marx, alors qu’il inventait cette expression “d’opium du peuple”. La démocratie et les intérêts nationaux sont “l’arôme spirituel” de la société bourgeoise, “sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification”. (5) En d’autres termes, il est impossible de débattre en dehors des principes de la démocratie et de la nation, qui sont présentées comme des vérités absolues dans cette société, légitimant ainsi tous les sacrifices exigés au travail comme en temps de guerre.
Mais cet “arôme” s’est à présent transformé en relent nauséabond car le parlement, tout comme la société capitaliste, est une institution profondément décadente. Au temps de Marx et Engels, lorsque le capitalisme était encore dans sa phase ascendante, il paraissait cohérent de voir des partis ouvriers évoluer au sein de parlements bourgeois, puisque ceux-ci étaient le théâtre de réels conflits entre les secteurs progressistes et réactionnaires de la classe dominante. Il était alors encore envisageable de se battre au nom de la classe ouvrière pour des réformes durables. Mais de telles opérations ont toujours comporté le risque de corruption des représentants des ouvriers, qui sont devenus les principaux vecteurs du “crétinisme parlementaire”, avec la croyance que le capitalisme pouvait être dépassé par un simple vote pour les partis ouvriers dans les élections bourgeoises.
Dans le capitalisme décadent, où toutes les factions de la classe dominante sont autant réactionnaires les unes que les autres, il ne peut y avoir d’amélioration durable des conditions de vie. De plus, la profonde impuissance des procédures parlementaires face à la croissance de l’État totalitaire est devenue incroyablement évidente, particulièrement avec cette pantomime qu’est le Brexit.
L’impasse parlementaire ainsi que la montée du populisme, avec ses fausses critiques de “l’élite”, en a convaincu certains qu’il serait préférable d’avoir une “démocratie illibérale” où régneraient des “hommes forts” capables de faire avancer les choses. Pourtant, il s’agit là d’une fausse alternative pour la classe ouvrière.
En effet, l’histoire de la classe ouvrière a montré qu’il existait une autre voie. La Commune de Paris, en 1871, était déjà allée par-delà les limites du parlementarisme : ainsi, “au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante devait “représenter” et fouler aux pieds le peuple au Parlement”,(6) la population ouvrière commença à s’organiser de son propre chef en assemblées de voisinage, dont les représentants étaient non seulement élus et mandatés, mais pouvaient être révoqués à tout moment. En Russie, les soviets ou conseils ouvriers qui émergèrent en 1905 et en 1917 poussèrent un peu plus loin ce concept puisque les assemblées ouvrières prenaient désormais place au sein même des usines et autres lieux de travail, dessinant de manière plus claire encore que ne l’avait fait la Commune le pouvoir prolétarien.
Pendant la vague mondiale de mouvements révolutionnaires entre 1917 et 1921, les conseils ouvriers surgirent en opposition directe aux institutions parlementaires (et syndicales) ; et la bourgeoisie le comprit très bien. Elle fit en effet tout son possible pour annexer les conseils (surtout en Allemagne où le sort de la révolution mondiale devait être décidé) afin de les transformer en un appendice impuissant du parlement et du gouvernement local, et pour écraser violemment toute tentative de restaurer leur réel pouvoir, comme ce fut le cas à Berlin en 1919.
La démocratie capitaliste a démontré qu’elle était l’ennemie jurée de la révolution prolétarienne et de l’émancipation des exploités. Le but de cette révolution est de créer une société dans laquelle les classes n’existeront plus. Alors, pour la première fois, il serait cohérent de parler de “peuple” ou, mieux encore, d’humanité unifiée. Une véritable communauté humaine n’aura nul besoin de ce que les Grecs appelaient kratos, ni d’aucune sorte d’État ou de pouvoir politique.
Amos, 7 septembre 2019
1 Spiked est un webmagazine sociétal et politique anglais. Lors de la campagne sur le Brexit, de nombreux militants de ce journal ont rejoint le Parti du Brexit de Nigel Farage et ont fait campagne à ses côtés. (Note du traducteur)
2 Terme péjoratif désignant les partisans du maintien dans l’UE (Remainers), il provient de la contraction des mots remain et moaner (râleur). (Note du traducteur)
3 Dans la période qui suivit la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Grande-Bretagne, dévastée et en manque de main-d’œuvre, fit émigrer de nombreux caribéens sur son territoire. Ces derniers, jusqu’en 1971, devinrent automatiquement des citoyens britanniques, mais sans qu’aucun papier officiel ne leur soit délivré. En 2012, Theresa May, alors ministre de l’Intérieur, lance une chasse aux migrants illégaux. La génération “Windrush”, dépourvue de papier attestant de sa nationalité britannique, est alors menacée d’expulsion. Le scandale éclate en 2017 et oblige May à mettre en place un programme pour régulariser la situation de ces milliers de personnes. Cette année encore, les expulsions de la génération Windrush continuent. (Note du traducteur)
4 En effet, l’aile “gauche” du gouvernement, SYRIZA (qui se présentait comme un parti anti-austérité), a appliqué les privations et serrages de ceinture demandés par l’Union européenne.
5 Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1843).
6 Marx, La Guerre civile en France (1871).
Après un demi-siècle de contre-révolution qui permis notamment à la bourgeoisie de plonger une seconde fois l’humanité dans les atrocités de la Guerre mondiale, le prolétariat relevait enfin la tête face aux premières expressions d’une nouvelle crise économique ouverte. C’était Mai 68 en France et ces millions d’ouvriers en grève qui retrouvaient le chemin de la lutte de classe, non pas sous l’égide des syndicats ou du parti stalinien (le PCF), mais spontanément. Cette lutte ne s’arrêta cependant pas aux frontières de la France. Elle anticipa d’innombrables mouvements de lutte en Europe et ailleurs : l’Argentine ou l’Allemagne en 1969, la Pologne en 1970, l’Espagne et le Royaume-Unis en 1972. Cette vague trouva même un écho en Israël en 1969 et en Égypte en 1972.
Si la postérité ne retient que son “automne chaud”, l’Italie connue également une explosion de combativité de 1968 à 1969. Ces deux années ont indéniablement représenté un moment spectaculaire de la reprise de la lutte de classe au niveau international. Mais comme pour le “Mai français”, la bourgeoisie n’a de cesse d’escamoter les véritables leçons du “Mai rampant” en Italie, le réduisant bien souvent à un simple “mouvement étudiant”.
Pourtant, il est aujourd’hui indispensable au prolétariat de tirer le maximum de leçons de son expérience historique, des leçons sur lesquelles les futurs assauts du prolétariat pourront s’appuyer afin de déjouer les pièges tendus par la classe dominante qui, elle, comme le montre très bien “l’automne chaud”, apprend en permanence de ses erreurs. Par ce qu’il a représenté en termes de combativité, tout comme par ses faiblesses, le “Mai rampant” italien demeure une arme précieuse pour le prolétariat. C’est pourquoi nous republions ici une série d’article parus dans la Revue internationale à l’occasion des quarante ans de cette événement :
À la veille des élections du 28 avril, déjà nous dénoncions l’incessante répétition de convocations électorales, “ce n’est absolument pas un exercice de souveraineté populaire mais l’expression d’une crise croissante de l’appareil politique de la bourgeoisie espagnole, incapable de trouver la stabilité et qui se voit constamment sabotée par l’indiscipline de ses différentes fractions”. Et à peine six mois plus tard : record battu ! On s’achemine, pour le 10 novembre, vers les quatrièmes élections en quatre ans. Pour autant que la bourgeoisie espagnole se trouve dans le top mondial du blocage politique, ce même phénomène d’indiscipline dans l’appareil politique de l’État capitaliste peut se voir dans la vieille bourgeoisie britannique ou dans le surgissement de courants populistes en Allemagne, en Italie, en France, etc. Nous parlons d’un phénomène qui dépasse le simple niveau local ou personnel et qui, au contraire, est l’expression de l’impasse dans laquelle se trouve le capitalisme dans sa période actuelle de décomposition. (1)
Dans cette période, ce qui prédomine dans la vie politique de la bourgeoisie c’est l’enlisement de la situation, le blocage, les alliances de circonstances, la plus grande volatilité et l’inconsistance de celles-ci. C’est pour cela que, avant même l’ouverture des urnes pour les élections générales du 28 avril, nous avions pu pressentir que “Peut-être que le PSOE aspire à profiter de l’effondrement de Podemos pour rendre inéluctable un gouvernement entre “ces beaux messieurs” Sánchez (PSOE) et Rivera (Ciudadanos, centre droit) (ce qui semble être l’union la plus heureuse entre les financiers et les grands capitalistes), comme ce qu’il avait déjà tenté en 2015, et avait échoué du fait du sabotage de Podemos. (…) Peut-être reviendrons-nous au point de départ avant cet appel électoral et que sera rééditée, quoique dans l’ombre, la coalition qui a appuyé la motion de censure. (2) Peut-être le contraire se produira-t-il, et que la coalition qui a soutenu l’application de l’article 155 de la Constitution en Catalogne s’installera. (3) Peut-être qu’il ne se passera rien et que nous entrerons dans une longue période au cours de laquelle il n’y aura aucune possibilité de former un gouvernement, et de nouvelles élections devront avoir lieu. Ce qui est absolument certain, c’est que cette tendance à l’enlisement, au chaos et à l’instabilité va s’accélérer”.
Et maintenant ? Rien ne permet de voir un horizon différent. Il se peut que le PP, réhabilité maintenant comme un parti sérieux (au pays des aveugles, le borgne est roi) récupère des sièges aux dépens d’un Ciudadanos qui se perd en revirements incongrus et d’un Vox qui s’est révélé n’être qu’une marionnette agitée par le PSOE, profitant de la peur du fascisme plutôt qu’une fraction fiable pour la bourgeoisie. Il se peut que le PSOE puisse profiter d’une nouvelle chute de Podemos, miné de l’intérieur (surtout dans leurs fiefs en Andalousie) et de l’extérieur (il semble que le moment est arrivé où le PSOE va réveiller ses cellules dormantes dans Podemos : Errejon et Carmena, mais aussi dans Compromis dans la Communauté valencienne (4), etc.) Rien n’est sûr. Tout est question du hasard des circonstances comme l’appui de partis nationalistes basques et catalans, eux non plus pas très fiables comme a pu le constater Rajoy à l’occasion de la motion de censure de mai 2018 et Pedro Sanchez avec le budget 2019. (5)
C’est ce sordide puzzle d’intérêts personnels, de “règlements de compte”, de coups de couteau dans le dos qui est en jeu pour ces élections. Tout cela ne peut produire que du dégoût et du ras-le-bol chez les exploités. C’est pour cela que la propagande de la bourgeoisie, en particulier celle des formations “de gauche”, essaye de nous convaincre que les élections sont “décisives” pour “barrer la route au fascisme”, “pour faire des politiques en pensant au peuple”, pour donner des “solutions progressistes” aux problèmes de la misère, de l’immigration ou du désastre écologique. Purs mensonges et criminelle illusion ! Avec le PSOE comme avec le PP, il y a eu des réformes du Code du travail que personne ne compte abroger. Avec Almeida (PP) ou avec Carmena (PCE) à la mairie de Madrid, des attentats urbanistiques spéculatifs, comme l’opération Chamartin à Madrid, (6) ont été perpétrés. Avec Bolsonaro ou avec Evo Morales, l’Amazonie brûle au profit des lois capitalistes de la marchandisation et de l’accumulation.
Dans un récent message sur les réseaux sociaux, Extinction Rebellion, l’une des plus radicales parmi les organisations qui appellent aux mobilisations contre la crise climatique, exige puisque “la maison brûle, qu’ils arrêtent de se battre pour l’extincteur”. Elle appelle également à ce que les groupes parlementaires se comportent en “adultes responsables” et qu’ils ne convoquent pas de nouvelles élections. On voit ainsi une nouvelle fois que l’objectif de ces organisations est de ramener au bercail de la mystification démocratique et électorale ceux qui ne croient plus en la politique bourgeoise, ceux qui pensent que l’État capitaliste ne peut agir de façon “responsable” face au désastre social, économique et environnemental, justement parce qu’il en est le responsable, c’est-à-dire, celui qui provoque cela.
La solution n’est ni dans les urnes ni dans les gouvernements ; la solution est dans la lutte massive et auto-organisée du prolétariat dans le monde entier. Nous consacrons toutes nos énergies à ce que cette lutte finisse par émerger et nous appelons tous les combattants de la classe ouvrière à orienter leurs activités dans ce sens.
Valerio, 20 septembre 2019
1 Cf. l’article en espagnol paru dans Acción Proletaria nº 234 : “Contre le spectacle répugnant de la politique bourgeoise : une réponse, la politique révolutionnaire du prolétariat [139]”.
2 Coalition de la gauche, des autonomistes, des nationalistes et des écologistes qui a provoqué la chute du gouvernement de droite de Rajoy en 2018. (Note du traducteur)
3 L’article 155 de la constitution espagnole donne au gouvernement le droit de prendre “toutes les mesures qui s’imposent pour maintenir l’unité nationale” (en suspendant tout ou partie des pouvoirs des communautés autonomes). L’application de cet article a été approuvée au sénat espagnol par le PP (droite), Ciudadanos (centre), Coalicion Canarias et le PSOE. (Note du traducteur)
4 Compromis : coalition des écologistes et des autonomistes de la Communauté Valencienne. (Note du traducteur)
5 Le budget de l’État 2019 n’a pas pu être voté par l’assemblée faute de majorité parlementaire, obligeant le gouvernement à reconduire le budget 2018 et à convoquer de nouvelles élections pour le 10 novembre 2019. (Note du traducteur)
6 Gigantesque projet urbanistique qui prévoit la construction de 10 476 logements. (Note du traducteur)
La chute du mur de Berlin a 30 ans. Et la bourgeoisie s’est une nouvelle fois mobilisée pour entretenir son grand mensonge. Films documentaires, émissions radios, journaux télévisés, articles de presse, commémorations publiques... autant de moyens mis à disposition pour répéter inlassablement que la chute du mur, le 9 novembre 1989, fut le symbole même de la “faillite du communisme”. Or, comme nous l’avons toujours défendu, les régimes stalinistes du bloc de l’Est n’ont jamais incarné en aucune façon la société communiste mais une forme particulière de capitalisme d’Etat.Alors que le vingtième anniversaire avait été “célébré” en grandes pompes par la classe dominante, tout particulièrement en Europe, les commémorations actuelles prennent une forme beaucoup plus sobre. Et pour cause ! La bourgeoisie peut bien se creuser la cervelle, il lui est désormais beaucoup plus difficile d’entretenir l’illusion d’un monde voguant vers le progrès universel sous les bienfaits de l’économie de marché capitaliste et de la démocratie comme elle a pu le clamer haut et fort au cours des années 1990.Ce qui ne l’empêche pas de renforcer sa propagande en utilisant notamment la percée des partis populistes dans plusieurs pays de l’ancien bloc de l’Est. “À l’avenir, il faut s’engager pour la démocratie, la liberté, les droits de l’Homme et la tolérance”, lançait Angela Merkel, ce 9 novembre, lors de la cérémonie de commémoration. La démocratie en péril ? Il faut à tout prix la défendre nous disent les valets politiques de la bourgeoisie. Défendre ce système qui aurait servi de bulldozer pour la destruction du Mur et la chute du bloc de l’Est, c’est ce que ne cessent d’affirmer les médias depuis des semaines. À les en croire, la chute du mur de Berlin serait en réalité le produit d’un vaste mouvement démocratique qui aurait pris sa source en Pologne en 1980 avec la création de Solidarnosc. La belle et grande démocratie aurait donc eu raison de la “barbarie communiste” et c’est de la même façon qu’il faudrait la défendre aujourd’hui devant la montée des gouvernements populistes.Devant ses flots de mensonges, nous republions, sur notre site internet, plusieurs articles de notre presse qui reviennent sur ces évènements, permettant ainsi de remettre la vérité historique sur ses deux pieds.
• Il y a 20 ans, la chute du mur de Berlin [140] (Révolution internationale n° 405)
• Pourquoi les médias ont-ils autant parlé de la chute du mur de Berlin ? [141] (Révolution internationale n° 407)
• Le syndicat “Solidarnosc” : un fidèle serviteur de l’Etat bourgeois [142] (Révolution internationale n° 361).
Cinquante ans après les mobilisations ouvrières dans la ville de Cordoba en Argentine, nous revenons sur ces événements pour contribuer à une réflexion sur leur signification réelle, car ce sont ces mêmes cinquante années que l’appareil de gauche du capital a mis à profit pour inventer des versions mensongères de ces événements afin d’empêcher la classe ouvrière de tirer les leçons de l’expérience laissée par ces journées de lutte. Le fait que les travailleurs soient descendus dans la rue pour clamer leur rejet de la bourgeoisie argentine qui était alors gouvernée par une dictature militaire, a été utilisé pour affirmer qu’ils étaient à la recherche d’une voie démocratique pour le pays. D’autres versions, défendues par des organisations bourgeoises, comme le péronisme, dénaturent la protestation ouvrière, la présentent comme quelque chose qui les “auraient sensibilisés” et leur aurait fait changer d’attitude à l’égard du prolétariat, les amenant à intégrer des revendications “de classe” dans leur programme. Bon nombre de ces falsifications se réfèrent à ces événements pour chercher à effacer les actions spontanées et combatives que les travailleurs ont menées, dépassant le contrôle syndical, pour les transformer en “détonateur” des expressions syndicales radicales et même des activités terroristes et de guérilla des années 1970.
Le Cordobazo, tout comme Mai 1968, [1] ont marqué la fin de la période de plus de quarante ans de contre-révolution qui s’était installée après la vague révolutionnaire de 1917 à 1923. Pour expliquer ce processus, nous nous arrêterons un peu sur l’évolution historique qui donne un cadre aux mobilisations ouvrières d’il y a un demi-siècle.
Contrairement à la réponse révolutionnaire que la classe ouvrière a apportée lors de la Première Guerre mondiale (qui avait contraint la bourgeoisie à mettre fin à ce carnage), le prolétariat s’est avéré incapable de s’opposer aux actions belliqueuses du capital dans la mesure où non seulement il avait été physiquement écrasé par le stalinisme et le fascisme, mais aussi laminé par l’idéologie bourgeoise qui a su le piéger et le soumettre derrière la bannière de l’antifascisme et de la défense de la démocratie.
Il est nécessaire d’expliquer que la période entre 1917 et 1923 représentait l’apogée d’une immense vague révolutionnaire mondiale, principalement marquée par la révolution en Russie et en Allemagne, vague qui était encore perceptible en 1927 avec les insurrections de la classe ouvrière de Shanghai et Canton en Chine. La série de défaites subies par la classe ouvrière au cours de cette période a ouvert les portes à la Seconde Guerre mondiale et à l’établissement d’une terrible et profonde période contre-révolutionnaire, qui a duré jusqu’en 1968.
La victoire de la contre-révolution a empêché la classe ouvrière de répondre de manière massive et organisée aux coups de la crise de 1929. Au contraire, elle s’est traduite par un affaiblissement et une démoralisation grandissante du prolétariat. La confusion et la perte de confiance dans ses forces se sont approfondies avec la préparation de la guerre par les puissances impérialistes, parce que ces préparatifs impliquaient non seulement la militarisation de l’économie, mais aussi la mise en œuvre de vastes campagnes idéologiques dans lesquelles la classe dominante a pu présenter l’État capitaliste comme une entité “bienfaisante” et la défense de la patrie comme le grand idéal. C’est ainsi que ces campagnes sont parvenues à enrôler le prolétariat derrière les drapeaux de la bourgeoisie et à le jeter à nouveau dans une féroce nouvelle boucherie mondiale.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu une croissance relative de l’économie mondiale et s’est ouverte la période de la Guerre froide entre les blocs impérialistes de la Russie et des États-Unis. Ce qui a donné à la bourgeoisie l’occasion de poursuivre et d’approfondir sa campagne idéologique, ajoutant cette fois à son discours l’affirmation que le capitalisme était le seul système économique solide capable de procurer des avantages pour tous à travers une politique d’extension du “bien-être social” en faveur de laquelle elle invoquait aussi la nécessité de se mobiliser autour de “l’unité nationale”. Dans de telles circonstances, des sociologues et des intellectuels de gauche comme de droite ont proclamé “que les ouvriers s’étaient intégrés à la société de consommation”, ce qui signifiait que le capitalisme aurait trouvé la formule pour se perpétuer et pour annihiler politiquement la classe ouvrière.
Mais la crise économique que les théoriciens de la bourgeoisie prétendaient avoir bannie, est réapparu vers la fin des années soixante, la bourgeoisie avait donc besoin d’augmenter les taux d’exploitation et d’attaquer davantage les conditions de vie des travailleurs. C’est pourquoi les divers problèmes économiques qui sont apparus à travers la planète ont clairement montré que le capitalisme ne pouvait pas échapper à la crise. Mais, en même temps, à mesure que cette crise s’est étendue et s’est approfondie, elle a servi d’aiguillon à la lutte de la classe ouvrière, lui permettant ainsi de retrouver son identité de classe et de rétablir la confiance dans ses propres forces. Les grèves massives de Mai 1968 en France ont ainsi marqué la fin de la période de contre-révolution et le début d’une nouvelle vague de mobilisations ouvrières.
Parmi les expressions ouvrières les plus significatives qui composent cette vague de luttes, il y a eu l’automne chaud italien de 1969 [2] mais aussi, cette même année, les mobilisations des travailleurs en Israël et évidemment le soulèvement de Cordoba en Argentine. Ces expressions de combativité se sont ensuite poursuivies en Pologne en 1970, en Espagne, en Égypte et en Grande-Bretagne en 1972…
Puis, au milieu des années 1970, les mobilisations se sont poursuivies et n’ont cessé d’être présentes jusqu’à la fin des années 1980. Parmi les mobilisations ouvrières les plus importantes de cette période figurent la grève massive en Pologne (1980) [3] et la grève des mineurs en Grande-Bretagne (1984-85). [4]
Toutes ces manifestations ont démontré une renaissance de la combativité de la classe ouvrière ; le surgissement d’assemblées générales et de comités de grève apparaît comme une reprise de l’expérience des conseils ouvriers… Mais tandis que la conscience et la combativité des ouvriers se rétablissaient, la bourgeoisie poursuivait son attaque contre les ouvriers, à travers les mensonges et les manœuvres de son appareil de gauche et de ses syndicats (tant à travers les syndicats officiels qu’à travers les prétendus “syndicats indépendants”).
Les grèves en Pologne et en Grande-Bretagne illustrent précisément comment la bourgeoisie a affronté les prolétaires. Elle a sans aucun doute pu compter sur la force de ses appareils de répression, mais surtout sur le sabotage de la lutte à travers ses partis et ses syndicats : en Grande-Bretagne, le Syndicat national des mineurs a eu une intervention active pour faire durer et isoler la grève et en Pologne, pour reprendre le contrôle de la lutte face aux assemblées générales souveraines et aux comités de grève des ouvriers, a été promue la formation du syndicat Solidarność.
De cette façon, le Cordobazo ne peut pas être considéré comme une expression isolée qui ne répond qu’aux “affaires argentines”, il fait partie d’une réponse internationale du prolétariat. Au contraire, c’est une lutte qui a réussi à développer une grande combativité malgré la présence à la fois du sabotage syndical et de la répression féroce de l’État.
Ainsi, la réapparition de la crise économique à la fin des années soixante a non seulement rompu la mystification de la croissance perpétuelle du capitalisme, mais aussi en poussant les prolétaires du monde à développer ses luttes, a mis un terme à la période de contre-révolution.
Le processus d’industrialisation de l’Argentine s’est distingué par un rythme plus actif que celui des autres pays d’Amérique latine, puisqu’il s’est formé et s’est étendu dès les dernières décennies du XIXe siècle, ce qui explique que la classe ouvrière ait également étendu sa présence sur la scène sociale. Le développement de l’accumulation du capital exigeait une main-d’œuvre largement couverte par l’afflux de travailleurs migrants d’Europe. Cela a permis à la bourgeoisie d’avoir une main d’œuvre qualifiée. Par ailleurs, cette masse de travailleurs exploités, en s’intégrant dans la vie sociale argentine, a transmis son expérience politique antérieure, aidant par certains aspects, à l’orientation et au développement de la combativité des travailleurs. [5]
Au XXe siècle, cette dynamique du capital s’est maintenue et s’est même accélérée dans les moments historiques “décisifs”, comme lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. C’est au cours de ces périodes que l’industrie s’est développée dans toute l’Argentine, certaines villes devenant de grands pôles industriels avec une forte concentration de travailleurs. [6]
Mais ce processus dynamique d’accumulation s’est heurté aux limites de sa propre croissance. Si nous remontons à 1929, lorsque la crise économique a éclaté et s’est répandue dans le monde entier, nous constatons que l’économie argentine a également été affectée et dominée par la crise, mais ses effets et ses conséquences se sont amplifiés à cause du manque d’unité politique au sein de la classe dominante. C’est pourquoi certains secteurs de la bourgeoisie ont poussé à des coups d’État militaires successifs pour renforcer l’unité et le contrôle social qui leurs permettraient de résister dans ces moments critiques.
Ainsi, c’est à travers un coup d’État, qu’un gouvernement militaire s’est imposé sous la direction de José Uriburu (en septembre 1930) qui s’est donné pour tâche d’établir une politique de répression féroce contre les mobilisations ouvrières qui tentaient de répondre à la dégradation de leurs conditions de vie. Il ne suffisait pas que le nouveau gouvernement applique des mesures qui attaquaient davantage les salaires pour faciliter l’apport de nouvelles ressources fiscales et octroyer de nouveaux crédits pour la protection du capital national, il devait imposer sa force et son pouvoir par la persécution et la répression… mais pour éviter la riposte des travailleurs, il fallait aussi renforcer la structure des syndicats.
Ainsi, dans le contexte de l’expansion de la crise capitaliste de 1929 et de l’avancée de la contre-révolution dans le monde, la bourgeoisie argentine a cherché à renforcer son appareil politique syndical en se dotant politiquement d’un “grand” appareil centralisé afin d’assurer son contrôle sur les travailleurs. Ce projet s’est concrétisé le 27 septembre 1930 par la formation de la Confédération générale des travailleurs (CGT). C’est précisément la tâche que cette centrale syndicale va accomplir :
– faire campagne au sein de la classe ouvrière en faveur du gouvernement militaire afin de lui donner une certaine crédibilité ;
– contrôler le mécontentement prolétarien face aux mesures d’austérité imposées par l’État, ainsi que faire baisser le coût de la main-d’œuvre.
C’est pourquoi, dès son origine et dans son action quotidienne, la CGT se montrera comme une structure bourgeoise opposée aux travailleurs. Pour les convaincre, elle utilise un langage radical, mais elle accomplit en même temps son travail de sabotage contre le prolétariat. C’est la dynamique d’industrialisation qui a rendu la présence de la CGT plus importante pour le capital ; il n’est pas surprenant que ce soit au milieu des années 1940, avec le gouvernement Perón (qui avait pour mission de piloter cette phase d’industrialisation alors que le pays était auparavant dépendant de ses importations) que la CGT s’est alors renforcée et est devenue l’épine dorsale des politiques gouvernementales et le principal vecteur de l’idéologie péroniste, [7] qui étaient l’expression même de la domination du capital. De telle sorte que la présence d’une classe ouvrière en pleine expansion a conditionné la nécessité pour l’État bourgeois de renforcer son bras armé syndical, en créant quand il en avait besoin, autour de la CGT, des structures “alternatives”, avec des discours plus “radicaux” à travers lesquelles il a pu instaurer un partage des tâches afin de renforcer le contrôle de l’État sur les travailleurs.
En 1966, en tant que produit d’une nouvelle fracture interne de la bourgeoisie, mais surtout en réponse à la “doctrine de sécurité nationale” promue par les États-Unis, dans le cadre de la “guerre froide”, les forces militaires opèrent à nouveau un coup d’État. Profitant du discrédit des partis, des députés et des autres personnalités du pouvoir, l’armée se présente à nouveau comme une alternative dans la défense des “valeurs nationales” et de la sécurité, c’est pourquoi elle baptise ce projet “révolution argentine”, réalisant en peu de temps l’unification de la bourgeoisie et la petite bourgeoisie.
La CGT apporte ouvertement son soutien [8] au gouvernement militaire d’Onganía, réaffirmant que ses intérêts sont du côté de la bourgeoisie et que sa tâche est de soumettre les travailleurs. La cohésion que la bourgeoisie a essayé d’assurer avec la soi-disant “révolution argentine” s’est fragilisée à mesure que la crise économique avançait. Dans ces conditions, l’État développe encore davantage sa politique “anti-récession”, ce qui implique des attaques croissantes contre les travailleurs, rendant ainsi les services de la CGT encore plus nécessaires.
La défense éhontée du gouvernement militaire a usé le syndicat et l’a rendu beaucoup moins crédible aux yeux des travailleurs. C’est pourquoi la bourgeoisie elle-même a poussé à la création d’une structure syndicale “alternative” ; la CGT des Argentins (CGT-A) fut fondée en 1968. Ainsi, tandis que la CGT officielle (dirigée par Augusto Vandor), avec un discours modéré tentait de calmer le mécontentement social général, la CGT-A (dirigée par Raimundo Ongaro), gagnait une influence croissante parmi les secteurs prolétariens qui cherchaient à échapper à la domination du syndicat officiel.
Les documents politiques de la CGT-A contenait des déclarations rédigées dans un langage “radical”, ce qui permettait de masquer ses actions orientées vers la défense du capital ; par exemple, elle présentait les intérêts de la classe ouvrière comme unis à ceux de la bourgeoisie, justifiant ainsi son appel à la défense du capital national : “L’écrasement de la classe ouvrière a été accompagné par la liquidation des entreprises nationales, la reddition de toutes ressources, la soumission aux organisations financières internationales”. Dans les paragraphes qui suivent, elle complétait sa position : “Les secteurs fondamentaux de l’économie appartiennent à la Nation. Le commerce extérieur, les banques, le pétrole, l’électricité, le fer et l’acier et les réfrigérateurs doivent être nationalisés”. (Message de la CGT-A du 1er mai 1968 aux travailleurs et au peuple, pour définir son “programme”).
Il n’est pas du tout surprenant que le “caudillo” Perón, alors exilé, ait reconnu l’importance politique de la CGT-A et l’ait poussée à affronter la CGT de Vandor. Ce n’est pas seulement parce que Vandor avait mis en cause la direction du “parti justicialiste” de Perón, postulant la création d’un “péronisme sans Perón”, mais aussi parce que sa phraséologie radicale constituait un meilleur camouflage pour impliquer les travailleurs dans la défense du capitalisme.
Dans la formation de cette CGT “combative” (comme la CGT-A se désignait elle-même), collaboraient des personnages issus du milieu intellectuel radicalisé d’origine petite bourgeoise et même des prêtres catholiques du “Mouvement des prêtres pour le Tiers Monde”. Un grand nombre d’ouvriers s’y était engagé sincèrement (mais avec beaucoup de confusion), ce qui ne changeait en rien le caractère bourgeois de cette structure ; les syndicats sont précisément des armes indispensables pour la bourgeoisie parce que c’est à travers eux qu’elle peut pénétrer dans les rangs des ouvriers, tout en arborant un visage combatif pour cacher sa nature, celle d’un rouage de plus dans la machine étatique bourgeoise.
L’accession au pouvoir du gouvernement militaire d’Onganía était présentée comme une réponse politique de la bourgeoisie à la fois face à la rupture de son unité et face à la montée de la crise économique. C’est pour cela que le gouvernement concentrait ses efforts sur l’amélioration des mécanismes d’exploitation et de soumission des travailleurs, conduisant à une plus forte dégradation de leur niveau de vie, à une surveillance policière encore plus stricte de la vie sociale et à une répression féroce des manifestations des travailleurs (et des étudiants). La répression devint une constante du régime et progressa, prenant des dimensions plus importantes se traduisant à chaque occasion par un nombre croissant d’emprisonnés, de blessés et de morts.
Mais la terreur de l’État n’a pas réussi à intimider et à paralyser les travailleurs ; au contraire, elle a nourri leur courage et leur combativité, bien que cette atmosphère de lutte ait également été mise à profit par les partis maoïstes, staliniens, trotskystes et péronistes, pour recruter bon nombre d’étudiants et de jeunes travailleurs. Ainsi, malgré la pratique répressive de l’État, l’action syndicale, l’action de la gauche et des gauchistes, certains secteurs du prolétariat argentin ont pu développer une discussion et une réflexion sur le sens des mesures économiques et les politiques appliquées par le gouvernement, mais aussi sur la possibilité et la nécessité de la révolution. [9]
À la fin des années 1960, l’Argentine avait des villes très industrialisées (comme Buenos Aires, Rosario et Cordoba), dans lesquelles se concentraient de larges masses de travailleurs, faisant preuve d’une grande combativité dans leurs mobilisations. C’est précisément cette combativité ouvrière qui a commencé à prévaloir en 1966 et qui apparaît comme une caractéristique dominante des luttes en réponse aux attaques de la bourgeoisie et de son État.
C’est surtout au cours de l’année 1969 que cela s’est manifesté quand les attaques ont pris une tournure plus féroce et où toute manifestation de rue était brutalement réprimée. Par exemple, dans les provinces de Corrientes et de Rosario, les mobilisations étudiantes qui protestaient contre l’augmentation des prix de la cantine universitaire se sont terminées, dans les deux cas, par des attaques policières, laissant sur le carreau des étudiants assassinés et blessés. Ces événements ont suscité la consternation parmi les travailleurs, mais en même temps, ils sont devenus des éléments qui ont servi de catalyseurs aux attitudes courageuses et aux expressions de solidarité.
À Cordoba, en mai 1969, le mécontentement des travailleurs s’était accru en réponse aux mesures économiques violentes et aux actes répressifs : début mai, les transporteurs se sont mis en grève pour de meilleurs salaires. Dans les usines automobiles, depuis 1968, les travailleurs étaient licenciés et l’intensité des cadences augmentait, mais en 1969, les patrons annonçaient que, pour les travailleurs des secteurs de la métallurgie et de l’automobile, le “repos du samedi après-midi ” serait supprimé, ce qui impliquait l’extension de la journée de travail du samedi (4 heures supplémentaires non payées). Cette mesure s’est accompagnée de la réduction directe du salaire (due à l’effet des “quitas zonales”). [10] Dans les autres entreprises, le gel des salaires, appliqué depuis 1967 était maintenu…
Le 14 mai, les métallurgistes étaient attaqués par la police alors qu’ils tenaient une assemblée générale déclenchant de violents combats de rue, démontrant et confirmant le courage et la combativité des ouvriers. Les syndicats ne cachaient pas leur inquiétude face à cette combativité croissante qui menaçait de déborder leur contrôle, c’est pourquoi les deux CGT cherchaient dès lors à travailler ensemble.
Afin d’éviter que le mécontentement croissant des travailleurs n’échappe au contrôle syndical, la CGT-A, de concert avec la CGT de Vandor, appelèrent à un arrêt de travail national de 24 heures pour le 30 mai. Les syndicats cordouans [11], pour leur part, dans une sorte de compétition avec les structures bureaucratiques de la CGT et même de la CGT-A (à laquelle la plupart des syndicats de Cordoba étaient rattachés), proposèrent de commencer la grève le 29 mai à 11 heures et de la terminer 37 heures plus tard, cherchant ainsi à gagner en prestige parmi les travailleurs et en même temps à montrer à la direction des deux centrales leur pouvoir local afin de renforcer leur présence et de monter en grade dans la hiérarchie syndicale.
L’appel à la mobilisation était contrôlé par le syndicat. Même l’arrestation du péroniste Raimundo Ongaro deux jours avant la grève a alimenté le mécontentement dont les syndicats ont pu profiter.
Ainsi, la structure syndicale couvrait différents flancs pour assurer leur contrôle sur la combativité des travailleurs. Elle associe la “radicalité” de la CGT-A à l’attitude “mesurée et légaliste” de la CGT, mais aussi les syndicats qui étaient restés en dehors de l’appel des deux centrales CGT (comme ce fut le cas par exemple pour ceux de la Fiat) ont également pu jouer leur rôle.
Alors que certains syndicats tentaient d’empêcher les travailleurs de participer à la grève, les syndicats locaux dans différentes industries appelaient à la mobilisation, essayant comme toujours de limiter ces mobilisations à de simples processions, occupant les rues mais de manière dispersée, maintenant d’ailleurs (sous la supervision même des syndicats) une division syndicale reproduisant la division du travail dans la production capitaliste. Cependant, en cette occasion, ils ne purent pas contenir l’expression de colère prolétarienne sur son propre terrain de classe.
La proposition qui s’était dégagée de la réunion syndicale était que dès le matin du 29 mai, les différents contingents de travailleurs et d’étudiants quitteraient les portes des différentes usines pour avancer, formant des contingents dispersés, jusqu’à leur arrivée devant les locaux de la CGT (situés avenue Vélez Sarsfield).
Le premier aspect frappant fut la réponse massive des travailleurs ; non seulement les ouvriers des usines et des grandes fabriques se sont mobilisés, mais aussi travailleurs des petits ateliers qui rejoignirent spontanément la manifestation et même de nombreux travailleurs de Fiat, dans l’usine où le syndicat s’était ouvertement opposé à la grève. Les étudiants ont également quitté leur université et se sont massivement intégrés à la manifestation en soutien aux travailleurs, de sorte que pratiquement l’activité de toute la ville était arrêtée.
Dès les premières heures du 29 mai, la police avait encerclé l’avenue Velez Sarsfield pour empêcher l’arrivée de groupes de travailleurs, dans les diverses rues adjacentes et les quartiers près des zones industrielles, le gouvernement déployait ses escadrons de gendarmerie et de cavalerie, qui ont commencé très tôt leur travaille d’intimidation, essayant d’empêcher la progression des colonnes de travailleurs. Mais c’est dans les rues du centre de la ville que les combats les plus acharnés eurent lieu.
Quand la police vit la manifestation s’approcher du point de ralliement, elle attaqua d’abord avec des gaz lacrymogènes, puis elle lança ses escouades de la police montée. Avec ces assauts, elle réussit à disperser quelques groupes de manifestants, mais bientôt les manifestants se regroupèrent à nouveau, réagissant avec beaucoup de courage face à cette agression. Des bâtons et des pierres ont été utilisés par les manifestants contre les forces de répression. La massivité de la manifestation réussit à repousser l’agression, mais les policiers, incapables d’imposer l’ordre, tirèrent profit de leur armement, de sorte qu’ils n’utilisèrent plus seulement leurs “armes dissuasives”, mais leurs fusils et pistolets pour tirer contre les masses, blessant plusieurs ouvriers et assassinant Máximo Mena, [12] un jeune travailleur de IKA-Renault.
La mort de leur camarade, au lieu de provoquer la panique, encouragea la solidarité des ouvriers et leur détermination. Les travailleurs construisirent spontanément des barricades et organisèrent des assemblées générales dans les rues et à l’intérieur des barricades elles-mêmes, auxquelles participaient les travailleurs sans distinction de l’usine dans laquelle ils travaillaient, en intégrant également les étudiants et les habitants des quartiers eux-mêmes, dans un grand élan unitaire où s’exprimait une forte solidarité. Selon le témoignage d’un ouvrier qui a participé à ces batailles : “La réaction des gens a été remarquable, ils sont sortis pour nous donner du matériel (pour allumer les feux qui aident à diminuer l’effet des gaz lacrymogènes), les femmes, y compris les femmes âgées, nous ont donné des allumettes, des bouteilles pour nous défendre, et même des bâtons”. [13]
L’appareil d’encadrement syndical, malgré tous les efforts déployés pour faire cesser les affrontements, n’a pas réussi son coup et a regardé avec horreur la manifestation qu’il espérait contrôler se transformer en rébellion ouvrière massive.
Certains “chefs syndicaux” ont avoué leur impuissance face à la force ouvrière qui s’élevait de façon autonome comme ce fut le cas d’Agustín Tosco, du syndicat d’entreprise Luz y Fuerza, qui déclarait aux journalistes de la revue Siete Días : “Le peuple est sorti pour les siens, maintenant personne ne le dirige” et toute son amertume ressortait lorsqu’il a ajouté : “Tout est devenu incontrôlable !” [14] La structure syndicale de l’UOM (dirigée par le péroniste “modéré” Atilio López), s’était aussi rendu compte que les travailleurs s’étaient libérés de leur contrôle. Ses dirigeants ont donc pris la fuite et ses membres se sont “séparés”, chacun essayant d’obtenir le pardon de l’État et de sauver sa propre peau…
Après quelques heures de combats acharnés dans les rues de Cordoba, les exploités parvinrent à faire reculer et même obtinrent le retrait d’une grande partie des forces répressives qui se retranchèrent dans leurs casernes. Ceux qui restaient sur le terrain poursuivaient le combat dans des quartiers plus excentrés, mais sans pouvoir franchir les barricades. Par désespoir et esprit de revanche, la police s’attaqua à la population qui ne s’était pas associée à la manifestation, mais qui avait eu le malheur de croiser son chemin.
Dans le quartier de Clínicas, des groupes composés principalement d’étudiants furent placés sur les toits des maisons d’où ils tiraient des coups de feu dissuasifs pour empêcher l’avancée de la police. Tard dans la nuit, les ouvriers coupaient les lumières, créant une obscurité qui gênait la circulation de la police et de l’armée qui étaient arrivées dans la ville dans l’après-midi et préparaient l’assaut.
Les escadrons militaires entreprirent la lente progression à travers la ville jusqu’au petit matin du 30 mai comme ils trouvaient encore des barricades dans lesquelles les prolétaires tentaient de se défendre. Mais la soldatesque finit par s’imposer et par prendre la ville militairement, ce qui lui permit d’établir le “couvre-feu” et de procéder à la détention massive des ouvriers et étudiants, la plupart jugés en comparution immédiate devant les tribunaux militaires improvisés pour la circonstance.
Les journées de combat de mai 1969 ont déclenché une vague de luttes en Argentine jusqu’au milieu des années 1970. Mais à la différence de la bourgeoisie qui, comme le disait Marx, dans sa lutte contre l’ancien système dont “les révolutions progressent rapidement en volant de succès en succès”, les prolétaires au contraire avancent dans l’histoire de manière beaucoup plus heurtée et difficile, “en remettant constamment en cause leur pratique, interrompant à chaque instant leur propre cours, revenant sur ce qui semblait déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillant impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives”.[15] Ils le font parce que c’est une classe sociale qui n’a aucune emprise économique sur ce système, sa force vient seulement de son degré de conscience et de son organisation et ils ne peuvent se renforcer qu’à travers l’évaluation de leur propre pratique et de leur expérience, en récupérant les leçons de tous leurs combats et plus encore de leurs défaites. En ce sens, quand nous appelons à nous souvenir du Cordobazo, ce n’est pas pour en faire une apologie excessive ou aveugle, pour en tirer un discours larmoyant et émouvant ou un hommage formel pour commémorer un anniversaire, nous devons nous en souvenir 50 ans après parce que la classe exploitée en Argentine a démontré la force que peut représenter le prolétariat quand il parvient à briser les chaînes qui le soumettent aux syndicats et aux partis de gauche comme de droite du capital. C’est une grande leçon que le prolétariat du monde entier doit récupérer, mais en même temps, il a besoin d’en faire un examen critique en montrant ses faiblesses, comme par exemple :
– Le soulèvement ouvrier du 29 mai s’est manifesté comme une réponse spontanée et consciente aux attaques du capital, une expression importante mais à peine balbutiante de la renaissance de la lutte contre le capitalisme, dans la mesure où il a réussi à réveiller la combativité, à encourager la solidarité et à retrouver confiance dans ses forces, mais cette mobilisation ne s’est pas poursuivie. Un des aspects qui a empêché les travailleurs d’élever leur conscience à des niveaux plus développés a été le poids des idéologies qui pendant des années ont été inoculées par l’appareil syndical, la gauche du capital et en particulier le péronisme, qui en Argentine a agi et continue à agir pour défendre le capital et contre le prolétariat.
En particulier, l’idéologie de l’ “anti-impérialisme” [16] et la “critique” du “pouvoir des monopoles” sont basés sur une argumentation à travers laquelle la bourgeoisie cherche à porter des coups à la conscience du prolétariat. [17] En effet, l’ “anti-impérialisme” est en fait le déguisement d’un discours nationaliste qui utilise les secteurs de droite comme de gauche du capital pour semer la confusion et détourner le mécontentement des exploités vers la défense du capitalisme national ; le même point est atteint lorsque le slogan de la lutte contre les monopoles est lancé et encore plus lorsqu’il plonge les exploités dans l’illusion de possibles politiques “alternatives”, comme le protectionnisme ou la nationalisation, créant un degré de confusion supplémentaire. Ces vieux pièges n’ont d’autre objectif que d’empêcher les travailleurs de diriger leur lutte contre les fondements du capitalisme.
Le poids de des confusions est apparu lors de la rébellion du 29 mai lorsque des groupes de travailleurs et d’étudiants ont tenté de manifester leur mécontentement en brûlant non seulement des bureaux gouvernementaux, mais surtout des entreprises et des bureaux de firmes étrangères (Xerox, Citroën,…).
Le nationalisme est l’un des poisons idéologiques les plus tenaces pour le prolétariat. Il n’est donc pas surprenant que ces expressions apparaissent même à des moments de montée de la combativité et ce, parce que la bourgeoisie ne laisse passer aucun jour sans nourrir cette campagne. En 1973, c’est au nom de la défense de la nation que les travailleurs argentins ont été entraînés vers les urnes (par la suite, ils ont tendu le même piège d’innombrables fois) et en 1982, l’atmosphère sociale a été empoisonnée par le patriotisme en soutien à la guerre des Malouines.
– Un autre aspect qui a entravé le développement de la conscience des travailleurs a été le renforcement de la structure syndicale par l’État. Quand les tribunaux militaires ont arrêté des dirigeants syndicaux tels qu’Agustín Tosco, Atilio López et Elpidio Torres, en les accusant d’être responsables de la rébellion, ceux-ci ont pu se faire passer pour des martyrs, leur redonnant du prestige, à eux comme à l’ensemble des syndicats. Il ne s’est donc pas passé beaucoup de temps pour que la bourgeoisie profite du prestige donné à Atilio López et à Tosco, [18] pour pousser les ouvriers vers les urnes et la défense de la démocratie à travers leur participation au Front de libération justicialiste (FREJULI). Cela signifie que l’avance combative démontrée par le Cordobazo n’a pas eu de suite. Le contrôle de la lutte a pu être arraché des mains des syndicats, montrant clairement que la lutte pouvait se mener sans les syndicats mais cela n’a pas ouvert la voie à la construction par le prolétariat de ses propres organisations (conseils ouvriers, comités de grèves ou de luttes…) qui lui auraient permis d’affirmer son autonomie de classe.
Quelques années plus tôt, lorsque les ouvriers ont commencé à reconnaître le caractère anti-ouvrier de la CGT officielle, au lieu de chercher à affirmer le caractère autonome de leur lutte, ils ont laissé la bourgeoisie manœuvrer en imposant un autre syndicat, la CGT-A, de sorte que la combativité a été à nouveau accaparée par le syndicat qui a semé davantage de confusion. Les ouvriers ne sont pas parvenus à avancer dans la compréhension que les syndicats sont des structures totalement intégrées à l’appareil d’État. Ce même problème s’est répété dans le “Viborazo” de mars 1971, [19] dans lequel les syndicats Sitrac et Sitram se sont “métamorphosés”, passant de l’image de syndicats conservateurs à celle de syndicats ultra-radicaux, pour élargir la confusion et stériliser la combativité des travailleurs.
C’est dans ce cadre que la presse bourgeoise et l’appareil de gauche du capital, lorsqu’ils parlent du Cordobazo, mettent en avant les affrontements dans les rues, en essayant de réduire cette journée à des événements anecdotiques, afin de masquer le fait que c’était une mobilisation qui avait démontré la capacité des travailleurs à prendre le contrôle de leur lutte, passant par-dessus le contrôle syndical.
Sur cette base, la bourgeoisie tente aussi de falsifier le terrain réel de lutte du prolétariat, en présentant comme des méthodes de lutte soit “radicales”, soit “efficaces”, l’extorsion ou le pillage comme lors des manifestations contre le “Corralito” de 2001-2002, [20] les barrages routiers ou les méthodes des “piqueteros” en 2004[21]. Nous avons dénoncé de telles méthodes contraires à la véritable auto-organisation et à la véritable unité des prolétaires. Avec la perspective pour la bourgeoisie de développer de nouvelles attaques brutales dans un avenir proche et la perspective de voir émerger de nouvelles luttes ouvrières, le prolétariat doit retrouver sa capacité de tirer les leçons des expériences de lutte les plus significatives en Argentine, comme dans le monde entier.
Tatlin, Juillet 2019
[1] Voir notre dossier : “Il y a 50 ans Mai 1968” dans lequel on peut trouver une série d’articles sur cette expérience prolétarienne.
[2] Voir nos deux articles “Automne chaud en Italie en 1969 : un moment de la reprise historique de la lutte de classe [136]” (Revue Internationale n° 140 et 143).
[3] Voir : “Une année de luttes ouvrières en Pologne [144]” (Revue Internationale n° 27).
[4] Voir la Résolution sur les rapports de forces entre les classes de notre 23e Congrès disponible sur notre site web.
[5] La présence de travailleurs migrants en Argentine a été décisive dans la formation de groupes anarcho-syndicalistes tels que la FORA dont la participation a été très active dans les moments de lutte, comme lors de la “Semaine tragique” (1919) ou dans les grèves de la “Patagonie rebelle” (1920-21). Voir dans notre Revue Internationale l’article consacré à la FORA :“Histoire de l’anarcho-syndicalisme en Argentine [145]”.
[6] C’est le cas de la province de Cordoba qui, à partir du milieu du XXe siècle, est devenue l’une des villes avec la plus grande concentration d’industries et de services.
[7] L’idéologie péroniste est en réalité une façade derrière laquelle divers secteurs de la bourgeoisie se regroupent, se présentant comme un mouvement, mais sans véritable unité. Le mouvement péroniste a toujours cherché à intégrer les travailleurs comme chair à canon, alors il intervient dans ses rangs à travers les syndicats, les partis et même les organisations religieuses. Le péronisme a été très utile à la bourgeoisie parce qu’il est présenté comme une expression idéologique confuse et flexible qui peut naviguer entre la “droite” et la “gauche”, maintenant dans tous les cas un discours nationaliste sur lequel viennent se greffer aussi bien des idéologies religieuses que des “expériences” de prétendues “réalisations socialistes”. En dérive une diversité de fractions concurrentes que nous pourrions (selon leurs propres termes) diviser comme suit :
– les “péronistes orthodoxes”, représentés principalement par le Parti Justicialiste et le péronisme syndical ;
– les “péronistes révolutionnaires”, formés par les différentes “tendances” se réclamant des mouvements de guérilla ;
– les “péronistes de base”, comme on appelle l’activiste de quartier qui revendique faire “un travail éducatif de terrain parmi les masses” ;
– le “néo-péronisme”, exposé dans la pratique des gouvernements les plus récents comme Menen, les époux Kirchner...
[8] Perón, qui dirigeait le “péronisme” depuis son exil en Espagne, synthétisait cette attitude en recourant à l’expression utilisée par les cavaliers gauchos : « savoir ranger la selle de son cheval jusqu’à ce que le temps s’éclaircisse », c’est-à-dire un appel à attendre le moment opportun pour assurer la collaboration avec le gouvernement militaire putschiste.
[9] Certains travailleurs exprimaient leur position politique avec le slogan : “ni coup d’État, ni élection : révolution !”, montrant leur rejet du gouvernement putschiste, mais aussi des promesses électorales de la gauche et plus spécifiquement du péronisme, mettant ainsi en avant la revendication d’une révolution comme seule issue pour échapper au capitalisme. En réalité, la classe ouvrière argentine a atteint un grand niveau de combativité dans les grèves et les mobilisations de la fin des années 1960 jusqu’au milieu des années 1970, mais n’a pas atteint une clarté totale qui lui permettrait d’affronter l’environnement bourgeois dominant imposé par le péronisme et la gauche.
[10] Littéralement “retraits de zones” : mesure patronale pour réduire les salaires dans certaines provinces, permettant des dérogations aux conventions collectives négociées au niveau national avec les syndicats (Note du traducteur).
[11] Les principaux syndicats des industries présentes à Cordoba étaient : le syndicat de Luz y Fuerza (électriciens), le syndicat de la mécanique et des transports automobiles connexes (SMATA), le syndicat des métallurgistes (UOM), le syndicat des conducteurs du tramway (UTA).
[12] L’ouvrier Mena n’est pas le seul à avoir été assassiné, les témoignages des participants à cette journée de combats indiquent qu’ils étaient près de soixante. D’autres sources journalistiques indiquent que vingt personnes avaient été tuées, mais comme dans toutes les rébellions, il est difficile de connaître avec exactitude le nombre des morts et des blessés. Ce qui est plus certain, c’est que le nombre de détenus était supérieur à 2 000.
[13] Témoignage recueilli par Juan Carlos Cena dans l’ouvrage (en espagnol) : El Cordobazo una rebelión popular (2003).
[14] Cité dans la brochure en espagnol: “Mayo del 69, la llama que no ardió [146]” du groupe “Emancipación Obrera”. En 2016, nous avons publié le témoignage d’un ancien militant sur l’expérience de ce groupe aujourd’hui dissous : “Una experiencia de la que sacar lecciones : el grupo Emancipación Obrera en Argentina [147]”.
[15] Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.
[16] Elle n’est généralement associée qu’à la seule politique impérialiste pratiquée par les États-Unis, alors que la politique impérialiste est menée par tous les États à un degré plus ou moins élevé, selon leurs moyens.
[17] Dans une interview donnée à la revue “Análisis-Confirmado” (9 février 1973), le dirigeant syndical Tosco définit ainsi son profil politique : “Je suis pour la lutte anti-impérialiste qui mène au socialisme. Le socialisme est encore un peu loin pour l’Argentine, mais il est proche de la lutte libératrice : anti-monopole, anti-impérialiste”. Cette déclaration permet d’entrevoir le ton et l’orientation du discours idéologique qui s’est répandu avec le syndicalisme radical.
[18] Suite à la prise de contrôle de Cordoba par l’armée, Agustín Tosco, Elpidio Torres, Atilio López et Jorge Canelles ont été emprisonnés et condamnés à huit ans de prison, mais ils furent libérés après sept mois. Tosco en tirera un plus grand prestige car il fut fortement persécuté et forcé de vivre dans la clandestinité, et sa mort prématurée l’a empêché d’être récompensé pour ses services. Nous n’avons donc pas l’intention de porter un jugement individuel sur Agustín Tosco, mais il est nécessaire de rappeler que son action, dans le cadre syndicale, a exercé pleinement sa fonction dans les rouages de l’appareil d’État pour empêcher le développement de la conscience des travailleurs.
[19] Terme repris ironiquement par les animateurs du second soulèvement de Cordoba le 15 mars 1971 (qui a été également noyé dans un nouveau bain de sang par les forces de répression) en référence aux propos du gouverneur de la province qui avait déclaré que le mouvement des ouvriers et des étudiants était un “nid de vipères qu’il fallait écraser” mais qui était cette fois sous l’emprise totale des syndicats, avec une orientation anti-dictature et pro-démocratique (Note du traducteur).
[20] Lire notre article : Les révoltes “populaires” en Argentine : “Seule l’affirmation du prolétariat sur son terrain peut faire reculer la bourgeoisie [148]”.
[21] Voir, entre autres, l’article : “Argentine : Contribution sur la nature de classe du mouvement des piqueteros [149]”.
Les syndicats quadrillent, aujourd’hui, le terrain de la contestation sociale. Sous la phraséologie radicale de la CGT ou de Solidaires, ils s’emploient méthodiquement à diviser les ouvriers, à les isoler les uns des autres, à les épuiser dans “leur” branche, dans “leur” boite, dans “leur” service. Mais ce travail de sape s’accompagne aussi de toute une campagne destinée à pourrir la conscience de la classe ouvrière et à l’empêcher de tirer les véritables leçons de ses expériences, tant de ses victoires que de ses défaites.
Ainsi, les syndicats brandissent aujourd’hui les “grandes grèves” de décembre 1995 contre les attaques du gouvernement d’Alain Juppé comme le modèle à suivre, le parangon de “riposte exemplaire” et de “victoire ouvrière”. La presse nous explique même que le gouvernement de Macron serait “hanté par le spectre” de ces trois semaines de mobilisation syndicale.
Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un mensonge ! Car cet événement n’a nullement constitué une victoire pour la classe ouvrière mais bien une défaite. Les grèves de 1995 demeurent, en réalité, le point de départ d’une campagne internationale visant à redorer le blason des appareils syndicaux dont la crédibilité était alors fortement émoussée, particulièrement après les vagues de lutte des années 1980. Face à l’aggravation de la crise économique, face au risque de nouvelles poussées de combativité du prolétariat, la bourgeoisie devait rendre leur mordant à ses chiens de garde !
Derrière la prétendue victoire des syndicats, l’essentiel des attaques du gouvernement de l’époque est, en fait, passé. Non seulement Juppé a pu mettre en place sa réforme de la sécurité sociale, mais la classe ouvrière, plus vulnérable face aux attaques de la bourgeoisie, a dû subir par la suite, sans pouvoir riposter, une avalanche de réformes, de licenciements massifs et de précarisation.
Comme l’écrivait déjà Marx au XIXe siècle : “Les révolutions prolétariennes (…) se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives”. L’expérience souvent amère du prolétariat et les leçons lucides que nous pouvons en tirer sont une arme pour l’avenir. C’est la raison pour laquelle la bourgeoisie cherche constamment à falsifier et dénigrer les victoires véritables de la classe ouvrière tout en glorifiant ses défaites. C’est aussi la raison pour laquelle nous remettons en avant la brochure du CCI sur ces événements de 1995.
“Oui, c’est là où la Commune a commencé, là où ont été assassinés les généraux Clément Thomas et Lecomte, que s’élèvera l’église du Sacré-Cœur ! Malgré nous, cette pensée ne pouvait nous quitter pendant la cérémonie dont on vient de lire les détails. Nous nous rappelions cette butte garnie de canons, sillonnée par des énergumènes avinés, habitée par une population qui paraissait hostile à toute idée religieuse et que la haine de l’Église semblait surtout animer”. Ces paroles prononcées par Hubert Rohault de Fleury (l’un des initiateurs de la construction de la basilique du Sacré-Cœur) le 16 juin 1875, après la cérémonie de pose de la première pierre, dévoilent toute la morgue et la haine que voue la bourgeoisie au prolétariat parisien qui osa se porter à “l’assaut du ciel” entre les mois de mars et mai 1871 avant d’être sauvagement réprimés par l’armée régulière des Versaillais. La terrible répression qui s’abattit sur les Communards lors de la Semaine sanglante de mai 1871, faisant plus de 20 000 morts, fut à la mesure de l’effroi qu’éprouva la classe dominante devant le premier assaut révolutionnaire du prolétariat.
Ce n’est pas le fruit du hasard si la basilique du Sacré-Cœur fut érigée là où la Commune avait débuté, à l’endroit même où le général Lecomte était venu reprendre les canons entreposés pour la défense de Paris. Celui-ci fut arrêté puis exécuté par la suite en même temps que le bourreau de Juin 1848, le général Clément Thomas. À l’origine, sa construction, appelée de leurs vœux par quelques bourgeois superstitieux, devait venir apaiser “la colère divine” responsable à leurs yeux de la débâcle de Sedan et de l'invasion de Rome mettant fin de facto aux Etats pontificaux. Mais après l’insurrection ouvrière de mars-mai 1871, la construction de cette église sur le point culminant de la capitale devait venir dit-on “expier les crimes de la Commune”. La bourgeoisie pleurait ainsi ces quelques “martyrs” alors qu’elle dansait sur les cadavres de dizaines de milliers d’ouvriers. Son érection devait en réalité servir à forger la légende noire des Communards ; ces “énergumènes avinés”, ces monstres assoiffés de crimes qui n’auraient eu comme seule volonté que de semer le chaos et la désolation.
Mais ces homélies ne sont bonnes que pour ceux qui veulent bien les entendre. L’histoire de la Commune, elle, est toute autre. Elle fut d’abord écrite par des Communards eux-mêmes : Lissagaray, Louise Michel, Gustave Lefrançais, Jules Andrieu. Ses précieuses leçons politiques, tirées très tôt par l’avant-garde révolutionnaire et notamment par Karl Marx, furent transmises dans le mouvement révolutionnaire jusqu’à aujourd’hui.
Alors que débute une année de jubilé pour fêter le centième anniversaire de la consécration du Sacré-Cœur, ce qui donnera l’occasion à la bourgeoisie de continuer à salir et escamoter la mémoire de la Commune et des Communards, nous publions deux articles déjà parus dans notre presse qui font la lumière sur la véritable histoire de la Commune de Paris de 1871 :
– La Commune de Paris, premier assaut révolutionnaire du prolétariat [154]
– Le communisme n’est pas un bel idéal mais une nécessite matérielle [8e partie] [155]
La Libye est régulièrement sous le feu des médias depuis 2011, l’année de la liquidation de son défunt “guide” Kadhafi par les puissances de l’OTAN (France, Royaume-Uni et États-Unis). “Cette malheureuse Libye, que la guerre franco-britannique de 2011 a transformé en paradis pour les terroristes de Daech et d’Al-Qaida, hérite donc aujourd’hui d’une guerre civile. Les trafiquants d’armes, de drogue ou de migrants y prolifèrent et entrent rarement en conflit avec les djihadistes. Normal, ils sont souvent cousins en affaires…” (1) C’est au nom de “la protection de la population civile”, après le passage du “printemps arabe” en Libye (brutalement réprimée par l’ex-colonel dictateur) que les puissances occidentales déclaraient la guerre au dirigeant libyen. Après avoir écrasé la population sous les bombes et liquidé Kadhafi, elles laissaient le pays entre les mains de multiples groupes sanguinaires qui se disputent toujours le contrôle du moribond État libyen.
“Les combats qui grondent à nouveau aux portes de Tripoli, des “parrains” régionaux nourrissant les flammes auprès des belligérants, un déferlement de haine dans la propagande. Depuis le 4 avril, jour de l’attaque de Tripoli par les troupes du Maréchal Haftar, la guerre rallume ses feux en Libye. Huit ans après l’insurrection anti-Kadhafi (soutenue par des raids de l’OTAN) et cinq ans après la guerre civile de 2014, le géant d’Afrique du Nord, convalescent, rebascule dans le chaos, l’instabilité, le risque extrémiste. (…) C’est le retour à la case départ”. (2)
Aujourd’hui, parmi la dizaine de milices en présence, les deux plus importantes factions prétendent au statut d’interlocuteur avec les grandes puissances et l’ONU : il s’agit du “Gouvernement d’accord national” (GAN) dirigé par Faïse Sarraj, adoubé par l’ONU, soutenu par la Turquie et le Qatar, et, gouvernant la région cyrénaïque, de l’ “Armée nationale libyenne” (ANL) dirigée par Khalifa Haftar qui est soutenue par l’Égypte, l’Arabie, les Émirats arabes unis auxquels s’ajoutent (en coulisse) la France, la Russie et les États-Unis ; Tandis que le gouvernement de l’ex-puissance coloniale italienne appuie l’une ou l’autre faction des “autorités” en place, comme il l’a fait dernièrement au mois d’octobre en renouvelant, par exemple, un accord ignoble permettant la formation de garde-côtes libyens pour chasser les migrants.
En réalité, dans ce conflit, c’est le chacun pour soi et l’hypocrisie qui dominent. Ce spectacle barbare dévoile l’attitude parfaitement mensongère et abjecte des grandes puissances qui jouent un double jeu, à l’instar du gouvernement français pris en flagrant délit de mensonge quand il nie de manière éhontée l’existence de missiles fournis par ses services secrets au maréchal Haftar tout en affirmant que “la France est en Libye pour combattre le terrorisme”.
Quant aux deux chefs de guerre libyens, leurs objectifs sont aussi crapuleux : “Ainsi dressés l’un face à l’autre, les deux camps n’oseront jamais avouer le véritable mobile de leur affrontement. Le recours emphatique à une rhétorique justificatrice à usage externe (“révolution” ou “antiterrorisme”) camoufle mal le caractère brut d’une rivalité autour de l’appropriation des ressources, laquelle prend un sens très particulier dans cet ancien Eldorado pétrolier qu’est la Libye. En dépit des perturbations causées par le chaos post-2011, le pétrole libyen continue de générer 70 millions de dollars (62,5 millions d’euros) de revenus par jour. Aussi la maîtrise des circuits de distribution de cette rente pétrolière aiguise-t-elle bien des appétits”. (3) Voilà un autre aspect du conflit dont personne ne parle dans les discours officiels des dirigeants du monde capitaliste ! Cette course au “butin” pétrolier, ouverte par le chaos engendré après 2011, oppose un grand nombre de petits et grands gangsters locaux et internationaux sur le sol libyen.
Pire encore, pour les grands vautours capitalistes, la Libye représente un autre intérêt inavouable : l’existence, à leur initiative, de monstrueux “camps d’accueil” pour migrants refoulés ou en escale dans l’attente d’un embarquement tout aussi hypothétique que mortifère vers l’Europe !
En plus du chaos sanglant provoqué par les grandes puissances impérialistes, la Libye est devenue un véritable “marché” et un cimetière pour migrants dont l’UE est responsable. Le 14 novembre 2017, des images de marché aux esclaves en Libye sont diffusées par la chaîne CNN où l’on peut voir des êtres humains vendus aux enchères comme du bétail. Il s’agit de migrants dont le nombre varie entre 700 000 et 1 million, tombés dans le piège des réseaux et trafiquants criminels dont les États européens et africains sont les complices actifs. “Ce qui se passe en Libye, ce pays sans dirigeant et livré aux milices armées, est une tragédie sur laquelle l’Union européenne ferme les yeux. Les dirigeants africains, ayant opté pour l’hypocrisie, suivent comme des pintades l’Europe. (…) Le reportage de CNN ne changera pas grand-chose à la situation à Tripoli, à Misrata, à Benghazi ou à Tobrouk. Dans un pays décimé par la guerre civile, où l’inflation explose, où l’économie est en ruine et où l’on pratique des exécutions massives de prisonniers, chacun travaille soit dans le business de la contrebande et collabore avec les passeurs, soit dans la lutte contre la contrebande et contre les passeurs. Ce reportage montre un cas de servitude lié au règlement d’une dette, mais un grand nombre de migrants vendus aux enchères en Libye sont détenus dans le cadre d’un trafic lié au paiement de rançons. Avec la fermeture de la route libyenne menant en Italie, les migrants subsahariens se retrouvent souvent coincés et n’ont pas les moyens de payer le retour chez eux. Les passeurs les vendent alors au plus offrant (par exemple une milice). Les acheteurs obligent ensuite les migrants à contacter leurs familles pour leur demander d’envoyer une rançon pouvant aller de 2000 à 3000 dinars (1200 à 1800 euros) par personne”. (4) Selon un rapport publié par l’Unicef : “Les centres de détention dirigés par les milices ne sont rien d’autre que des camps de travail forcé, des prisons où l’on se fait tout voler sous la menace d’une arme. Pour des milliers de femmes et d’enfants, la vie dans ces prisons est faite de viols, de violences, d’exploitation sexuelle, de faim et d’abus répétés”.
Tout cela illustre l’ampleur de cette barbarie impliquant directement les grandes puissances impérialistes qui par leur politique jettent les migrants dans les bras d’esclavagistes d’un autre âge. L’UE exige en effet des États voisins défaillants et terriblement corrompus (Niger, Nigeria, etc.) une politique active anti-migrants en les subventionnant pour construire des murs et des camps de la mort. L’UE participe aussi au développement de pratiques mafieuses et de marchandages entre bandits en fournissant les fonds et le matériel aux garde-côtes libyens qui se chargent d’intercepter les bateaux de migrants et de conduire ces derniers dans les monstrueux “centres de rétention”.
Aujourd’hui encore, les migrants sont toujours dans la même situation de misère, de détresse, au milieu des périls qui les conduisent par milliers à la mort en tentant de traverser la Méditerranée, comme le montre ce récit : “Sur la plage d’Aghir de l’île de Djerba, dans le nord de la Tunisie, il y a plus de cadavres que de baigneurs, en ce début de mois. Lundi 1e juillet, un canot a coulé au large. Une embarcation partie à l’aube de la ville libyenne de Zouara, à 120 kilomètres à l’ouest de Tripoli, avec 86 personnes à bord. Trois ont été repêchés vivants. La mer rend les autres, une à une.
“Moi, j’en peux plus. Là, c’est trop.” : Chemsedddine Marzog, le pêcheur qui, depuis des années, offre une dernière demeure aux corps que la mer rejette, dit son ras-le-bol. “J’ai enterré près de 400 cadavres et, là, des dizaines vont encore arriver dans les jours qui viennent. Ce n’est pas possible, c’est inhumain et nous ne pouvons pas gérer ça tout seuls”, se désespère le gardien du cimetière des migrants de Zarzis, ville située au sud-est de la Tunisie, près de la frontière avec la Libye”. (5)
Pendant ce temps les “démocraties occidentales” ferment les yeux et se bouchent le nez face à cette cruelle barbarie tout en poursuivant leur lutte pour la “sécurisation” (c’est-à-dire la fermeture) de leurs frontières contre les “illégaux” et en proclamant sur tous les toits leur “humanisme universaliste” alors que ce sont elles qui poussent activement, qui définissent même cette politique infâme. (6)
Amina, novembre 2019
1 Le Canard enchaîné (24 avril 2019).
2 Le Monde, (12-13 mai 2019).
3 Le Monde (3 mai 2019).
4 Courrier international, (7-13 décembre 2017).
5 Le Monde (10 juillet 2019).
6 À ce sujet, on peut ajouter que les pays de l’UE ne sont d’ailleurs pas les seuls à mener une politique barbare envers les migrants. Ils peuvent aussi compter sur l’aide de leur “grand ami” et client saoudien. En effet, Ryad matraque, emprisonne, expulse les “indésirables” migrants se trouvant sur son territoire. D’après, The Guardian : “10 000 Éthiopiens sont expulsés chaque mois d’Arabie Saoudite depuis 2017, date à laquelle les autorités de ce pays ont intensifié leur campagne sans merci pour renvoyer les migrants sans papiers. Environ 300 000 personnes sont rentrées depuis mars de cette année-là, selon les derniers chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), et des vols spéciaux chargés de déportés arrivent chaque semaine à l’aéroport d’Addis Abeba”. (…) Des centaines de milliers d’Ethiopiens ont été déportés lors d’une précédente vague de répression chaotique menée entre 2013 et 2014. ” Ces pratiques du régime sanguinaire saoudien envers ceux qui tentent de fuir la misère et la mort chez eux est une sinistre illustration que tous les Etats participent avec le même cynisme pour assurer la perpétuation d’un système déshumanisé.
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Nous publions ci-dessous le tract que le CCI a diffusé lors des manifestations de début décembre.
Selon Emmanuel Macron et ses ministres, la grève du 5 décembre est « une mobilisation contre la fin des régimes spéciaux », contre « l’équité et la justice sociale ». En clair, les cheminots et autres travailleurs disposant d’un « régime spécial » seraient des égoïstes irresponsables luttant pour maintenir leurs prétendus “privilèges”. Mensonges ! Le gouvernement tente de nous opposer les uns aux autres, pour nous diviser et nous rendre impuissants.
Partout, dans les usines comme dans les administrations, dans toutes les corporations, dans tous les secteurs, dans le privé comme dans le public, la bourgeoisie impose les mêmes conditions de travail insoutenables. Partout, les travailleurs sont de moins en moins nombreux pour une charge de travail qui augmente. Partout, l’appauvrissement menace les salariés, les chômeurs, les retraités et les jeunes. Partout, les nouvelles “réformes” annoncent un avenir plus dur encore. Les coups portés par le gouvernement de Macron sont extrêmement violents. Son objectif est de rendre l’économie française la plus compétitive possible sur l’arène internationale, alors qu’avec l’aggravation de la crise économique mondiale, la concurrence entre les nations est de plus en plus acharnée. Pour augmenter la productivité, la bourgeoisie française, son Président, son gouvernement et son patronat, sont en train d’accélérer les cadences de travail et de diminuer les effectifs, d’accroître la flexibilité, de démanteler la Fonction publique, de réduire les allocations des chômeurs et des retraités, de baisser drastiquement les budgets de l’enseignement et des aides sociales (réforme des lycées, suppression des APL…). Ils tapent et tapent encore, au nom de la rentabilité « nécessaire », de la compétitivité « obligatoire », de l’équilibre budgétaire « incontournable » alors qu’augmentent de façon indécente les revenus des capitalistes.
Pas un jour ne passe sans que des travailleurs à bout se mettent en grève. Ces dernières semaines, les cheminots, les agents hospitaliers et les étudiants précaires ont redressé la tête. Mais ils ne sont pas seuls. Depuis des mois ont lieu d’innombrables débrayages. En septembre, ont fait grève (dans l’ordre chronologique) : les urgentistes, les pompiers, les livreurs de Deliveroo, les pilotes de Transavia, les chauffeurs de bus de Metz et de Caen, les facteurs des Alpes Maritimes et des Pyrénées Orientales, les agents de la RATP, ceux des Finances publiques, les infirmières libérales, les navigants, l’ensemble des fonctionnaires, les facteurs de Saint-Quentin, les employés d’EDF, les chauffeurs de bus d’Orléans, de nouveau les fonctionnaires, les chauffeurs de bus de Lorient, les laborantins, de nouveau les fonctionnaires, les chauffeurs de Nancy, etc., etc. Certains de ces mouvements durent depuis le printemps ! Le phénomène s’est accru en octobre et novembre, touchant, par exemple, la grande distribution. Oui, les grèves sont nombreuses. Oui, la grogne sociale est grande. Oui, la coupe est pleine ! Mais toutes ces luttes restent isolées les unes des autres, cloisonnées, séparées par des revendications particulières et corporatistes. Or, face à la bourgeoisie, organisée derrière son État et son gouvernement, la division est mortelle. Pour résister, pour construire un rapport de force face aux mêmes attaques qui touchent l’ensemble des secteurs, les travailleurs doivent lutter ensemble, unis et solidaires.
La journée du 5 décembre est-elle enfin le début de cette unité ? Telle est la promesse des syndicats : une grève générale, intersectorielle, nationale et illimitée.
Tout au long du mois de septembre, les syndicats ont éparpillé le mouvement de contestation sociale en de multiples journées d’action corporatistes (RATP, Finances publiques, Éducation nationale, Ministère de la Justice, EDF, pompiers). Début octobre, ils ont finalement promis une grande journée de mobilisation unissant tous les salariés pour… le mois de décembre. Et qu’ont-ils fait depuis deux mois ? Nous diviser, comme ils le font toujours ! Ils ont maintenu les salariés déjà en lutte dans leur isolement, chacun en grève dans sa boite, avec son mot d’ordre spécifique alors que nous subissons tous les mêmes attaques, la même dégradation de nos conditions de vie et de travail.
La caricature de ce travail de sape est l’appel des collectifs Inter-urgence et Inter-hôpitaux (entièrement pilotés pas les centrales syndicales) à ne pas se joindre à la grève du 5 décembre, au nom de la « spécificité » des revendications hospitalières, remplacée par une journée d’action le 30 novembre. Même stratégie d’isolement pour l’intersyndicale des Internes qui lance une grève illimitée à partir du… 10 décembre ! Pourtant, lors de l’assemblée générale des travailleurs des hôpitaux qui s’est tenue le 14 novembre à Paris, après une journée d’action de tout le secteur, regroupant 10 000 manifestants, un âpre combat a eu lieu entre les participants à l’AG et les syndicats sur cette question de l’unité. Nombre d’agents hospitaliers ont mis en avant la nécessité de mener une seule et même lutte, par-delà les secteurs, alors que les syndicats ont défendu que « nous sommes un collectif censé parler de l’hôpital », défendant bec et ongle « une date spécifique hôpital ». On a pu entendre sur France Info des infirmières sortir de cette AG en disant : « On n’a pas pu terminer parce qu’on est divisés. Les syndicats ont complètement noyauté cette réunion », ou encore : « Il y a trop de discorde. Le 5 décembre ça va être une grève générale et on est concernés. Outre nos problèmes à l’hôpital, il y a aussi nos retraites et nous serons de futurs retraités. Je ne vois pas le problème d’aller manifester le 5 ». Mais les syndicats en ont décidé autrement. Le secteur hospitalier, en grève depuis neuf mois, secoué par une immense colère face à des conditions de travail de plus en plus insupportables, est appelé par les syndicats à poursuivre seul, isolé et impuissant, son mouvement. Et il en est de même pour les cheminots.
Les syndicats se gonflent aujourd’hui de radicalité en brandissant la menace de la grève reconductible, mais ce sont chaque fois ces grèves corporatistes, isolées les unes des autres et condamnées à l’impuissance qu’ils reconduisent jusqu’à l’épuisement des secteurs les plus combatifs. Tel est le sort qu’ils aimeraient réserver notamment aux agents les plus déterminés de la SNCF après le 5 décembre et des hôpitaux après le 10 : qu’ils finissent par lutter seuls durant les fêtes de fin d’année. D’ailleurs, il ne faut pas être naïf : pourquoi les syndicats ont-ils reporté aux 5 et 10 décembre ces grandes mobilisations, peu de temps avant ces fêtes ? Il est clair qu’ils misent sur la « trêve des confiseurs » pour enterrer le mouvement au cas où il se poursuivrait après ces journées d’action.
Sous l’étendard du « Tous ensemble », les syndicats organisent en réalité une véritable dispersion. Lors de ces journées d’« unité syndicale », les travailleurs ne luttent pas ensemble, à aucun moment. Au mieux, ils se retrouvent les uns derrière les autres, à battre le pavé, saucissonnés par secteurs et corporations, séparés les uns des autres par les banderoles, les ballons et les sonos différentes selon que l’on est cheminot, enseignant, puéricultrice, secrétaire, agent des impôts, ouvrier de chez Renault, de chez Peugeot, de chez Conforama, étudiant, retraité, chômeur… Chacun sa case.
Les grèves spontanées des cheminots de la fin octobre montrent en partie la voie à suivre. À Châtillon, suite à l’annonce d’un plan de réorganisation du travail induisant, entre autres, la suppression de douze jours de congés, les agents du centre ont immédiatement arrêté le travail et déclaré la grève, sans attendre de consigne syndicale.
Le plan a été retiré 24 heures plus tard. Quelques jours plus tôt, le 16 octobre, suite à une collision avec un convoi exceptionnel en Champagne-Ardenne, mettant en évidence la dangerosité de n’avoir qu’un seul agent (le conducteur) dans un train, les cheminots de la ligne avaient, eux aussi, refusé spontanément de maintenir la circulation des trains dans ces conditions. La contestation s’est étendue rapidement, dès le lendemain, aux lignes de l’Île-de-France. Ce n’est pas un hasard si ce sont les cheminots qui indiquent les premiers comment les travailleurs peuvent prendre en main leur lutte. C’est la conséquence à la fois de l’expérience et de la combativité historiques de ce secteur de la classe ouvrière en France, mais aussi de la réflexion qui mûrit depuis un an en son sein après l’amère défaite du long mouvement mené en 2018 par… les syndicats. Avec leur fameuse « grève perlée », ils avaient enfermé les cheminots dans une lutte, isolés, jusqu’à l’épuisement de leurs forces.
Mais, aujourd’hui, ces cheminots grévistes n’ont pas su étendre le mouvement hors de leur entreprise, ils sont demeurés enfermés au sein de la SNCF. Il n’y a pas eu d’assemblée générale autonome décidant d’envoyer des délégations massives, voire toute l’assemblée, aux centres de travail les plus proches (un hôpital, une usine, une administration…) pour les entraîner dans la lutte, afin d’étendre géographiquement le mouvement. Il est vital de mettre en avant que les travailleurs ont tous les mêmes intérêts, qu’ils mènent la même lutte, que c’est unie et solidaire, au-delà des secteurs et des corporations, que la classe ouvrière est forte. Cette étape est difficile. Cette nécessaire unité dans la lutte implique de se reconnaître non plus comme cheminots, infirmiers, caissiers, enseignants ou informaticiens, mais comme travailleurs exploités.
Souvenons-nous : au printemps 2006, le gouvernement avait dû retirer son « Contrat Première Embauche » face au développement de la solidarité entre les générations ouvrières. Les étudiants précaires avaient organisé, dans les universités, des assemblées générales massives, ouvertes aux travailleurs, aux chômeurs et aux retraités, et avaient mis en avant un mot d’ordre unificateur : la lutte contre la précarisation et le chômage. Ces AG étaient le poumon du mouvement, là où les débats se menaient, là où les décisions se prenaient. Résultat : chaque week-end, les manifestations regroupaient de plus en plus de secteurs. Les travailleurs salariés et retraités s’étaient joints aux étudiants, sous le slogan « Jeunes lardons, vieux croûtons, tous la même salade ». La bourgeoisie française et le gouvernement, face à une extension et une tendance à l’unification du mouvement engagé par les étudiants précarisés, n’avait pas eu d’autre choix que de retirer son CPE. C’est pourquoi, aujourd’hui, Macron et ses ministres lancent un débat nauséabond sur la « clause du grand-père » (les nouvelles mesures ne frapperaient pas l’ensemble des salariés mais seulement les jeunes arrivant sur le marché du travail) : ce qu’ils veulent c’est enfoncer un coin entre les générations ouvrières.
En 1968, alors que la crise économique mondiale commençait à frapper à nouveau et, avec elle, le retour du chômage et l’appauvrissement des travailleurs, le prolétariat en France s’était uni dans la lutte. Suite aux immenses manifestations du 13 mai pour protester contre la répression policière subie par les étudiants, les débrayages et les assemblées générales s’étaient propagés comme une traînée de poudre dans les usines et tous les lieux de travail pour aboutir, avec ses 9 millions de grévistes, à la plus grande grève de l’histoire du mouvement ouvrier international. Très souvent, cette dynamique d’extension et d’unité s’était développée en dehors du giron des syndicats et de nombreux ouvriers avaient déchiré leur carte syndicale après les accords de Grenelle du 27 mai entre les syndicats et le patronat, accords qui avaient enterré le mouvement.
Aujourd’hui, les travailleurs salariés, les chômeurs, les retraités, les étudiants précaires manquent de confiance en eux, en leur force collective, pour oser prendre en main leur lutte. Mais il n’y a pas d’autre chemin. Toutes les “actions” proposées par les syndicats mènent à la division, à la défaite et à la démoralisation. Seul le rassemblement au sein d’assemblées générales ouvertes et massives, autonomes, décidant réellement de la conduite du mouvement, peut constituer la base d’une lutte unie, portée par la solidarité entre tous les secteurs, toutes les générations. Des AG qui permettent aux infirmières, aux urgentistes, aux chômeurs, aux travailleurs de n’importe quel secteur, comme à tous ceux qui ne peuvent cesser le travail, de participer au mouvement. Des AG qui mettent en avant des revendications nous concernant tous : la lutte contre la précarité, contre la baisse des effectifs, contre la hausse des cadences, contre la paupérisation… Des AG dans lesquelles nous nous sentons unis et confiants en notre force collective.
Le capitalisme, en France comme partout dans le monde, va continuer de plonger l’humanité dans une misère de plus en plus effroyable. Seule la classe ouvrière représente une force sociale capable de freiner ces attaques. Les travailleurs les plus combatifs et déterminés doivent se regrouper, discuter, se réapproprier les leçons du passé, pour préparer la lutte autonome de toute la classe ouvrière. Seul le prolétariat pourra, à terme, ouvrir les portes de l’avenir pour les générations futures face à ce système capitaliste décadent qui porte en lui toujours plus de misère, d’exploitation et de barbarie, qui porte la guerre et les massacres comme la nuée porte l’orage. Un système qui est en train de détruire l’environnement dans lequel vit l’espèce humaine et qui menace la survie de celle-ci.
Seule la lutte massive et unie de tous les secteurs de la classe exploitée peut freiner et repousser les attaques présentes de la bourgeoisie.
Seul le développement de cette lutte pourra ouvrir le chemin au combat fondamental et historique de la classe ouvrière pour l’abolition de l’exploitation et du capitalisme.
Courant Communiste International
(1er décembre 2019)
Le consensus général parmi les scientifiques sérieux est que nous sommes déjà entrés dans une période de catastrophes écologiques sans précédent. Nous ne pouvons ici énumérer les différents aspects de ce désastre auxquels se confronte l’humanité, depuis la pollution des mers, de l’air et des rivières jusqu’à l’imminente extinction d’innombrables variétés de plantes et d’espèces animales, en passant par les menaces que fait peser l’accélération du réchauffement climatique. Il suffit de rappeler que la combinaison de toutes ces tendances, si elle n’est pas enrayée, pourrait rendre la planète inhabitable, à tout le moins, incapable de permettre une existence humaine décente.
Il ne suffit néanmoins pas d’examiner ce problème uniquement sous l’angle de l’écologie, ou des sciences naturelles. Pour comprendre les causes sur lesquelles repose la dévastation écologique, ainsi que la possibilité de les inverser, nous devons comprendre leurs liens avec les rapports sociaux existants, avec le système économique qui régit le monde : le capitalisme. Cela signifie d’utiliser la seule véritable approche scientifique permettant de comprendre la structure et la dynamique de la société humaine : la méthode marxiste.
Un excellent point de départ nous est offert par Engels dans son ouvrage Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme (1876), un chapitre inachevé d’une œuvre elle-même inachevée : La Dialectique de la nature [160]. Le texte d’Engels est une mise en application de la vision selon laquelle ce n’est qu’en examinant le passé de l’humanité du point de vue de la classe laborieuse (et du travail associé en particulier) qu’il est possible de comprendre l’émergence de l’espèce humaine. À rebours d’une vision mécanique selon laquelle cette émergence serait le résultat du développement du seul cerveau humain (dont l’accroissement en taille et en complexité serait le simple résultat de mutations aléatoire), Engels avance qu’en dernière analyse l’homme s’est fait lui-même, que c’est l’interaction dialectique entre la main et le cerveau dans la production collective des outils et la transformation de notre environnement naturel qui ont déterminé les capacités “mécaniques” du cerveau, la dextérité de la main humaine et l’évolution d’une conscience humaine particulière. Cette conscience est une conscience dans laquelle l’activité planifiée et intentionnelle et la transmission culturelle l’emportent sur les actions plus instinctives des autres espèces animales : “D’ailleurs, il va de soi qu’il ne nous vient pas à l’idée de dénier aux animaux la possibilité d’agir de façon méthodique, préméditée. Au contraire. Un mode d’action méthodique existe déjà en germe partout où du protoplasme, de l’albumine vivante existent et réagissent, c’est-à-dire exécutent des mouvements déterminés, si simples soient-ils, comme suite à des excitations externes déterminées. Une telle réaction a lieu là où il n’existe même pas encore de cellule, et bien moins encore de cellule nerveuse. La façon dont les plantes insectivores capturent leur proie apparaît également, dans une certaine mesure, méthodique, bien qu’absolument inconsciente. Chez les animaux, la capacité d’agir de façon consciente, méthodique, se développe à mesure que se développe le système nerveux, et, chez les mammifères, elle atteint un niveau déjà élevé. (…) Cependant, l’ensemble de l’action méthodique de tous ces animaux n’a pas réussi à marquer la terre du sceau de leur volonté. Pour cela, il fallait l’homme. Bref, l’animal utilise seulement la nature extérieure et provoque en elle des modifications par sa seule présence ; par les changements qu’il y apporte, l’homme l’amène à servir ses fins, il la domine. Et c’est en cela que consiste la dernière différence essentielle entre l’homme et le reste des animaux, et cette différence, c’est encore une fois au travail que l’homme la doit”. (1)
Il est certain que l’humanité a acquis ces capacités à travers son activité collective, à travers l’association. Engels avance notamment que l’évolution du langage, un prérequis pour le développement de la pensée et de la transmission culturelle d’une génération à la suivante, ne peut être comprise que dans le contexte d’un développement des liens sociaux : “Comme nous l’avons déjà dit, nos ancêtres simiesques étaient des êtres sociables ; il est évidemment impossible de faire dériver l’homme, le plus sociable des animaux, d’un ancêtre immédiat qui ne le serait pas. La domination de la nature qui commence avec le développement de la main, avec le travail, a élargi à chaque progrès l’horizon de l’homme. Dans les objets naturels, il découvrait constamment des propriétés nouvelles, inconnues jusqu’alors. D’autre part, le développement du travail a nécessairement contribué à resserrer les liens entre les membres de la société en multipliant les cas d’assistance mutuelle, de coopération commune, et en rendant plus clair chez chaque individu la conscience de l’utilité de cette coopération. Bref, les hommes en formation en arrivèrent au point où ils avaient réciproquement quelque chose à se dire. Le besoin se créa son organe, le larynx non développé du singe se transforma, lentement mais sûrement, grâce à la modulation pour s’adapter à une modulation sans cesse développée et les organes de la bouche apprirent peu à peu à prononcer un son articulé après l’autre”.
La capacité humaine à transformer la nature lui a apporté des avantages historiques énormes en matière d’évolution, qui ont indéniablement fait de l’humanité l’espèce dominante de la planète. De l’utilisation du feu jusqu’à la domestication d’animaux et l’ensemencement des sols, de la construction des premières cités jusqu’au développement de vastes réseaux de production et de communication capables d’unifier toute la planète : ce sont des étapes nécessaires à l’émergence d’une communauté fondée sur la réalisation d’un potentiel créatif de tous ses membres, en d’autres termes, à l’avenir communiste anticipé par Marx et Engels et pour lequel ils se sont battus.
Pourtant, le rôle joué par le travail est tout, sauf un hymne arrogant à la supériorité humaine. Dans les pas de Darwin, l’ouvrage commence par reconnaître que tout ce qui est spécifiquement humain prend racine dans les capacités de nos ancêtres animaux. Surtout, à peine Engels a-t-il noté la distinction fondamentale entre l’homme et l’animal qu’il émet une mise en garde qui résonne très clairement face à la crise écologique d’aujourd’hui : “Cependant, ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais, en second et en troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences. Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie Mineure et autres lieux essartaient les forêts pour gagner de la terre arable, étaient loin de s’attendre à jeter par là les bases de l’actuelle désolation de ces pays, en détruisant avec les forêts les centres d’accumulation et de conservation de l’humidité. Sur le versant sud des Alpes, les montagnards italiens qui saccageaient les forêts de sapins, conservées avec tant de sollicitude sur le versant nord, n’avaient pas idée qu’ils sapaient par là l’élevage de haute montagne sur leur territoire ; ils soupçonnaient moins encore que, par cette pratique, ils privaient d’eau leurs sources de montagne pendant la plus grande partie de l’année et que celles-ci, à la saison des pluies, allaient déverser sur la plaine des torrents d’autant plus furieux. Ceux qui répandirent la pomme de terre en Europe ne savaient pas qu’avec les tubercules farineux ils répandaient aussi la scrofulose. Et ainsi, les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu’un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement”.
Dans ce passage, Engels nous offre un exemple concret de la théorie marxiste de l’aliénation, laquelle est basée sur la compréhension que, dans des conditions sociales données, le produit du travail propre de l’homme peut se transformer en une puissance hostile, une force étrangère qui échappe à son contrôle et agit contre lui. Sans entrer dans une discussion sur les origines les plus lointaines du caractère étranger à lui-même de l’homme, nous pouvons dire avec certitude que le développement qualitatif de ce processus est lié à l’émergence de l’exploitation de classe dans laquelle, par définition, ceux qui travaillent sont contraints de produire, non pour eux-mêmes, mais pour une classe qui a en main le pouvoir et la richesse de la société. Ce n’est pas un hasard si le développement de l’exploitation et du travail aliéné est relié à la progressive aliénation de l’humanité vis-à-vis de la nature. Les exemples d’ “effets imprévus” de la production dont Engels nous parle dans le passage cité plus haut sont majoritairement issus de formes de sociétés de classes pré-capitalistes. C’est précisément dans ces formes plus anciennes de civilisation que nous trouvons le premier exemple clair de désastre environnemental causé par l’homme : “Les premiers cas de destruction écologique extensive coïncident avec les premières cités-États ; il existe un important faisceau de preuves montrant que le processus de déforestation amorcé par des civilisations comme Sumer, Babylone, les Cinghalais ou d’autres, pour développer l’agriculture sur une large échelle, a joué un rôle considérable dans leur déclin et leur disparition”. (2)
Mais il ne s’agissait là que de catastrophes locales. Contrairement aux modes de production passés, le capitalisme est contraint à travers ses mécanismes internes les plus profonds, de dominer la planète entière, comme le souligne le Manifeste du Parti communiste : “Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image”.
Mais cette nécessité de se “globaliser” a aussi signifié la globalisation de la catastrophe écologique. Pour Marx, les rapports sociaux capitalistes marquent le point culminant de tout le processus d’aliénation, parce que désormais l’exploitation du travail humain n’est plus orientée vers une relation personnelle entre maître et serviteur, ainsi qu’elle l’était dans les précédentes sociétés de classes, mais vers l’expansion et l’accroissement d’une puissance fondamentalement impersonnelle, Das Kapital, (3) ou le système du profit. L’avènement universel de la production à destination du marché et du profit signifie que la tendance qu’a la production à échapper au contrôle du producteur a atteint son point ultime ; d’ailleurs, l’exploiteur capitaliste lui-même, bien que bénéficiant du produit de l’exploitation, est lui aussi poussé par l’impitoyable concurrence pour le profit, et n’est, en fin de compte, qu’une personnification du capital. Nous voici ainsi confrontés à un mode de production qui ressemble à un poids lourd incontrôlable menaçant d’écraser ensemble exploiteurs et exploités.
Parce que le capitalisme est poussé par un impitoyable besoin d’accumuler (ce que l’on appelle “croissance économique”), il ne peut jamais parvenir à un contrôle rationnel et général du processus de production dans l’intérêt à long terme de l’humanité. Ceci est encore plus vrai en période de crise économique, lorsque la pression pour pénétrer les dernières régions préservées de la planète (afin de mettre leurs ressources à sac) devient toujours plus irrésistible pour tous les acteurs capitalistes et nationaux qui se livrent une concurrence féroce.
Le point extrême de l’aliénation de l’ouvrier dans le processus de production se reflète donc par la plus extrême aliénation de l’humanité vis-à-vis de la nature. De la même façon qu’il transforme la force de travail des ouvriers en marchandises, qu’il fait de nos désirs et sentiments les plus intimes des marchés potentiels, le capitalisme ne voit dans la nature qu’un vaste entrepôt qu’il peut piller et saccager à volonté pour alimenter le poids écrasant de l’accumulation. Nous voyons maintenant les ultimes conséquences de l’illusion de dominer la nature “comme un conquérant le ferait d’un peuple étranger” : cela ne peut aboutir qu’à “la nature prend sa revanche”, à une échelle bien plus importante qu’avec n’importe quelle autre civilisation du passé, du fait que cette “revanche” pourrait se terminer par l’extinction de l’humanité.
Revenons au dernier passage d’Engels, où il écrit que “toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement”. Il va même plus loin : “En fait, nous apprenons chaque jour à comprendre plus correctement ces lois et à connaître les conséquences plus ou moins lointaines de nos interventions dans le cours normal des choses de la nature. Surtout depuis les énormes progrès de la science de la nature au cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à même de connaître aussi les conséquences naturelles lointaines, tout au moins de nos actions les plus courantes dans le domaine de la production, et, par suite, d’apprendre à les maîtriser”. Le paradoxe du capital est que, alors que sous son règne, le développement de la science a rendu possible de comprendre les lois de la nature à un degré jamais vu, il semble toujours plus incapable de les “appliquer correctement”.
Pour Engels, bien sûr, la capacité à contrôler les conséquences de notre production dépend du dépassement du capitalisme et de l’appropriation de la science par la classe ouvrière révolutionnaire. Mais Engels, pensant que la victoire de la Révolution socialiste n’était pas lointaine, ne pouvait pas prédire la tragédie des siècles qui ont suivi : la défaite de la première tentative de révolution prolétarienne mondiale et la perpétuation d’un système capitaliste qui a atteint un tel niveau de décadence qu’il est en train de miner les propres bases d’une future société communiste. Dans le monde cauchemardesque que le capitalisme décadent étale devant nos yeux, la connaissance scientifique des lois de la nature, qui pourrait et devrait être utilisée au profit de l’humanité toute entière, est toujours plus mobilisée pour aggraver les calamités qui se succèdent, la pliant à l’intensification de l’exploitation de l’homme et de la nature ou à la création de terrifiantes armes de destruction qui, en elles-mêmes, sont une menace écologique majeure. En effet, une façon d’apprécier la décadence du capitalisme est précisément le gouffre sans cesse plus large qui sépare le potentiel créé par le développement des forces productives (dont la science est une part vitale) et la façon dont ce potentiel est bloqué et détourné par les relations sociales existantes.
En soi, même la connaissance scientifique la plus désintéressée est impuissante à renverser le développement de la pollution de l’environnement. D’où le fait que les innombrables mises en garde des corps scientifiques concernés sur la fonte des glaciers, l’empoisonnement des océans ou l’extinction d’espèces sont toutes perpétuellement ignorées ou combattues par les politiques réelles de gouvernements capitalistes pour lesquels la première règle est toujours “se développer ou mourir”, que ces gouvernements soient menés par de véritables climato-sceptiques comme Trump, par des libéraux convaincus ou par de soi-disant socialistes.
Il n’y a de solution à la crise écologique (de plus en plus indissociable de la crise économique irréversible du capitalisme et de la montée des tensions et des conflits impérialistes) que si l’humanité “reprend le contrôle” par la suppression de l’accumulation du capital, avec toutes ses manifestations, notamment l’argent, l’État et toutes les frontières nationales. Le travail doit s’émanciper lui-même de l’exploitation capitaliste : tout le processus de production doit être organisé sur la base des besoins des producteurs et de leurs relations à long terme avec le reste de la nature.
C’est une condition préalable à la survie de la civilisation humaine. Mais c’est aussi bien plus que cela. Dans le passage cité plus haut, Engels poursuit : “Mais plus il en sera ainsi, plus les hommes non seulement sentiront, mais sauront à nouveau qu’ils ne font qu’un avec la nature et plus deviendra impossible cette idée absurde et contre nature d’une opposition entre l’esprit et la matière, entre l’homme et la nature, entre l’âme et le corps, idée qui s’est répandue en Europe depuis le déclin de l’Antiquité classique et qui a connu avec le christianisme son développement le plus élevé”.
Ici, Engels revient à l’une des plus audacieuses hypothèses du jeune Marx sur la nature du communisme. Le communisme pleinement réalisé signifie l’émancipation du travail, pas seulement dans le sens de se débarrasser de l’exploitation de classe : il réclame aussi la transformation du travail de punition en plaisir, la libération de la créativité humaine. Ceci constitue la condition préalable à la transformation subjective de l’espèce humaine, qui alors “sentira et saura” son unité avec la nature.
De telles notions nous emmènent dans un futur lointain. Mais ce ne sera notre futur que si la classe qui l’incarne, le prolétariat mondial, est capable de se battre pour ses intérêts propres, pour redécouvrir sa propre conscience de soi en tant que classe et de formuler une perspective pour ses luttes. Cela signifie que les luttes immédiates, défensives devront de plus en plus incorporer la lutte contre l’oppression capitaliste et la barbarie sous toutes ses formes ; en même temps, ce n’est qu’en se battant sur son propre terrain de classe que le prolétariat peut attirer derrière lui toutes ces couches de la société qui veulent mettre un terme à la cannibalisation de la nature par le capitalisme. La reconnaissance que le capitalisme est une menace pour toute vie sur la planète sera centrale dans cet élargissement de la lutte de classe vers une révolution politique et sociale.
Amos
1Anthropologues, géologues et autres scientifiques ont créé le terme “anthropocène” pour définir une nouvelle ère géologique dans laquelle l’homme a définitivement imprimé sa marque à l’atmosphère, au climat et à la biologie de la Terre. Ils mettent en avant différents moments pour marquer la transition entre l’holocène et l’anthropocène, certains voient l’agriculture comme un élément crucial, d’autres optent pour le début de la civilisation industrielle, c’est-à-dire le début de l’époque capitaliste, mais incluent également une phase d’accélération considérable après 1945.
2Voir notre article : “Écologie : c’est le capitalisme qui pollue la terre [161]”, Revue internationale n° 63 4e trimestre 1990).
3 En allemand dans le texte : Le capital, titre d’un ouvrage majeur de Marx.
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Les 5 et 10 décembre, venus de tous les secteurs et issus de toutes les générations, des centaines de milliers de manifestants sont descendus ensemble dans la rue contre la “réforme” des retraites. Dans les cortèges, la colère et la combativité étaient évidentes. Depuis les luttes de 2003 et 2010 contre la réforme des retraites, nous n’avions pas vu en France une telle atmosphère sociale, un tel enthousiasme d’être aussi nombreux à se mobiliser tous ensemble contre cette attaque qui touche toute la classe des exploités : salariés du public et du privé, actifs et retraités, chômeurs, travailleurs précaires, étudiants. La solidarité dans la lutte se manifeste aujourd’hui encore par la volonté de se battre non seulement pour nous-mêmes mais aussi pour les générations futures et pour les autres secteurs. Aujourd’hui, mardi 17 décembre, après le discours révoltant d’Édouard Philippe et ses mesures qui annoncent un allongement du temps de travail et une aggravation de la misère pour tous les retraités, nous sommes de nouveau mobilisés massivement. Nous devons profiter de cette journée pour discuter et réfléchir ensemble dans les manifestations
Le Premier ministre, Édouard Philippe, et son gouvernement, peuvent enrober leurs discours de tous leurs savants mensonges, leur objectif est clair : leur “réforme” des retraites vise à faire réaliser des économies à l’État en réduisant encore plus les pensions. Personne n’est dupe, leur “justice sociale”, c’est la baisse de nos revenus, c’est l’appauvrissement de tous.
Le gouvernement, cache (mal) son véritable objectif : à cause des licenciements ou de l’usure professionnelle, les travailleurs finiront par prendre leur retraite sans avoir toutes leurs annuités (ou tous leurs points) et devront se contenter de pensions rabotées. Beaucoup ne pourront même pas toucher le minimum promis, déjà misérable, de 1 000 euros car il ne s’applique qu’aux carrières complètes.
Pour masquer cette dégradation généralisée des conditions de vie, pour diviser les travailleurs et leur lutte, le gouvernement use de tous les stratagèmes. Il pointe d’un doigt accusateur les cheminots de la SNCF et les travailleurs de la RATP qualifiés “d’égoïstes privilégiés” et même “de preneurs d’otage”. Avec force publicité à la télévision et dans la presse, ce gouvernement fait des promesses à tel ou tel secteur, négocie branche par branche, corporation par corporation. Aux enseignants : quelques miettes de primes. Aux cheminots : quelques aménagements calendaires. Il fait mine d’épargner les travailleurs nés avant 1975 pour nous diviser entre jeunes et vieux. Il prétend vouloir favoriser les femmes alors que les travailleuses seront comme tous les autres, plus pauvres quand elles atteindront l’âge de la retraite.
Cette “réforme” n’est qu’une attaque violente parmi tant d’autres. Partout, dans les usines comme dans les administrations, dans toutes les corporations, dans tous les secteurs, dans le privé comme dans le public, la bourgeoisie impose les mêmes conditions de travail insoutenables. Partout, la précarité menace. Partout, les nouvelles “réformes” annoncent un avenir plus dur encore. L’objectif du gouvernement est de rendre l’économie française la plus compétitive possible sur l’arène internationale, alors qu’avec l’aggravation de la crise économique mondiale, la concurrence entre les nations est de plus en plus acharnée. Il tape et tape encore, au nom de la rentabilité “nécessaire”, de la compétitivité “obligatoire”, de l’équilibre budgétaire “incontournable” alors qu’augmentent de façon indécente les revenus et les privilèges des capitalistes.
Lors de la manifestation du 10 décembre, à Paris, un cheminot de la SNCF nous a tenu ces propos : “Ils disent qu’on se bat pour nos privilèges. Moi, j’ai plus de 50 ans. Je ne vais pas être touché par la réforme. Mais ça fait 15 jours que je suis quand-même en grève et dans les AG. Ce n’est pas pour moi que je me bats. C’est pour les plus jeunes. Et pas seulement de la SNCF. Pour tous les autres, dans tous les métiers. On doit tous être solidaires. Il ne faut pas accepter d’être ainsi méprisés”.
Et il ne s’agit pas d’un témoignage isolé. Bien au contraire. Cette solidarité entre les générations et entre les secteurs, ce sentiment d’appartenir au camp des exploités, de devoir lutter ensemble est présent dans toutes les têtes. Telle est la particularité du mouvement actuel : après des années d’atonie, de repli sur soi, les travailleurs commencent à redécouvrir leur capacité à s’unir, à se soutenir et à combattre ensemble, de façon solidaire et unie.
Les syndicats ont perçu cette dynamique naissante et c’est pourquoi ils se présentent aujourd’hui, sans vergogne, comme les promoteurs de la solidarité alors qu’ils n’ont en réalité de cesse de diviser les travailleurs.
Édouard Philippe a clôturé son discours du 11 décembre en affirmant hypocritement : “Ma main est tendue et notre porte reste ouverte”. Mais ouverte à qui ? Aux “partenaires sociaux”, c’est-à-dire aux syndicats qui ne représentent en rien l’intérêt des travailleurs.
En effet, depuis cette date, toute une série de négociations s’est engagée avec ces “partenaires sociaux”, particulièrement sur la question de “l’âge pivot” fixé à 64 ans et qui permet à la CFDT de “raccrocher les wagons” pour se donner une image plus combative. Ici, un premier piège se dessine : dans un avenir proche, le gouvernement pourrait faire mine de reculer, momentanément, sur cet aspect particulier de sa réforme sur lesquels les médias focalisent toute l’attention pour faire diversion. Les syndicats classés comme “réformistes” pourront alors clamer avoir obtenu satisfaction. Le travail syndical de division du mouvement pourra ainsi commencer !
Un autre piège est à prévoir : alors que, dès septembre, la combativité était forte dans de très nombreux secteurs, les syndicats ont choisi de lancer le mouvement le… 5 décembre. Pourquoi cette attente de plus de trois mois ? Tout simplement parce que les fêtes de Noël et du Nouvel-An tombent fin décembre ! En France, la trêve des confiseurs est le plus mauvais moment, avec les congés d’été, pour le développement d’un mouvement social de tous les travailleurs. C’est une manœuvre classique des syndicats. Il y a de fortes chances que durant ces quinze jours, poussés par la CGT et SUD, les cheminots de la SNCF et de la RATP poursuivent presque seuls la lutte. L’objectif visé par les syndicats est d’émietter le mouvement ; d’épuiser sa combativité et d’isoler les travailleurs du secteur des transports, tout en permettant aux médias d’alimenter une intense campagne contre ces prétendus “preneurs d’otage qui empêchent les travailleurs de voyager et de profiter de leurs congés bien mérités”.
Encore dans son discours du 11 décembre, Édouard Philippe a lancé fièrement : “Il y a toute une série de points où nous pouvons améliorer la réforme, notamment la pénibilité”. C’est là que se trouve le troisième piège : le gouvernement négocie branche par branche pour nous diviser. Mais avec qui mène-t-il ces négociations ? Encore et toujours avec… les syndicats ! Alors que les “partenaires sociaux” affichent haut et fort que cette réforme est une attaque contre tous les travailleurs, ils se retrouvent au même moment autour de la table des négociations avec le gouvernement (dans notre dos, comme toujours), pour “étudier ensemble” comment les travailleurs de l’enseignement, des transports, des hôpitaux, (ou d’un autre métier pénible) pourraient être en partie et momentanément épargnés par tel ou tel aspect de la réforme. Bref, gouvernement et syndicats jouent ensemble, main dans la main, le jeu de la division corporatiste !
Souvenons-nous que, depuis des années, les syndicats multiplient les journées d’action corporatistes, qu’ils enferment chaque fois qu’ils le peuvent les salariés en lutte dans l’isolement, chacun dans sa boite et avec son mot d’ordre et ses revendications spécifiques. Et plus la lutte est isolée, plus les syndicats la font durer, jusqu’à épuisement total des grévistes.
La caricature de ce travail de sape a été l’appel des “collectifs” Inter-urgence et Inter-hôpitaux à ne pas se joindre à la grève du 5 décembre, au nom de la “spécificité des revendications hospitalières” et pour ne pas “être dilué dans un mouvement fourre-tout”. C’est ainsi que ces “collectifs” (noyautés par les syndicats et les groupes trotskistes) avaient appelé les hospitaliers à se mobiliser pour une journée d’action spécifique le 30 novembre.
Mais la réflexion des travailleurs sur la nécessité de se battre de façon unie et solidaire a réussi à contrer la manœuvre de division corporatiste orchestrée par ces “collectifs” : les infirmières, les urgentistes et les internes étaient finalement nombreux à ne pas suivre les ordres syndicaux et à manifester les 5 et le 10 décembre !
Ne soyons pas naïfs, aujourd’hui les syndicats se gonflent de leur unité et de leur radicalité retrouvées en annonçant qu’il n’y aura pas de “trêve des confiseurs”, afin de rendre la grève “impopulaire” à la RATP et la SNCF. Cette manœuvre n’a qu’un seul but : nous diviser pour nous mener à la défaite et la démoralisation !
Tous les exploités ont les mêmes intérêts à défendre. Ils mènent la même lutte. C’est seulement unis et solidaires, au-delà des secteurs et des corporations, que nous pourrons être forts. Cette nécessaire unité dans la lutte implique de se reconnaître non plus comme cheminots, infirmiers, caissiers, enseignants ou informaticiens, mais comme travailleurs exploités. Voilà ce que prouvent une nouvelle fois les manifestations massives de décembre ! Voilà ce qui aujourd’hui inquiète la bourgeoisie française !
Mais si nous continuons de confier notre lutte aux syndicats, ces pompiers sociaux vont saboter le développement de notre combativité et de notre solidarité. Au nom de l’unité, ils vont nous diviser. Au nom de la radicalité, ils vont nous épuiser. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Pour porter plus loin nos luttes, il nous faudra apprendre à nous organiser par nous-mêmes, en appelant à des assemblées générales massives, ouvertes à tous et en envoyant des délégations aux entreprises les plus proches de notre lieu de travail. C’est possible, nous l’avons déjà fait. Souvenons-nous :
En 1968, alors que la crise économique mondiale commençait à frapper à nouveau et, avec elle, le retour du chômage, les travailleurs en France s’étaient unis dans la lutte. Suite aux immenses manifestations du 13 mai pour protester contre la répression policière subie par les étudiants, les débrayages et les assemblées générales s’étaient propagés comme une traînée de poudre dans les usines et tous les lieux de travail pour aboutir, avec 9 millions de grévistes, à la plus grande grève de l’histoire du mouvement ouvrier international. Très souvent, cette dynamique d’extension et d’unité s’était développée en dehors du giron des syndicats et de nombreux ouvriers avaient déchiré leur carte syndicale après les accords de Grenelle du 27 mai entre les syndicats et le patronat, accords qui avaient enterré le mouvement.
Au printemps 2006, le gouvernement avait dû retirer son “Contrat Première Embauche” face au développement de la solidarité entre les générations ouvrières. Les étudiants précaires avaient organisé, dans les universités, des assemblées générales massives, ouvertes aux travailleurs, aux chômeurs et aux retraités. Ils avaient mis en avant un mot d’ordre unificateur : la lutte contre la précarisation et le chômage. Ces AG étaient le poumon du mouvement, là où les débats se menaient, là où les décisions étaient prises, notamment sur les moyens d’élargir la lutte. Résultat : chaque week-end, les manifestations regroupaient de plus en plus de secteurs. Les salariés et retraités s’étaient joints aux étudiants, sous le slogan “Jeunes lardons, vieux croûtons, tous la même salade”. La bourgeoisie française, le patronat et le gouvernement Villepin, face à cette extension et tendance à l’unification du mouvement engagé par les étudiants, n’avaient pas eu d’autre choix que de retirer le CPE
Aujourd’hui, les travailleurs salariés, les chômeurs, les retraités, les étudiants précaires manquent encore de confiance en eux, en leur force collective, pour oser prendre en main leur lutte. Mais il n’y a pas d’autre chemin. Toutes les “actions” proposées par les syndicats mènent à la division, à la défaite et à la démoralisation. Seul le rassemblement au sein d’assemblées générales ouvertes, massives et autonomes, décidant réellement de la conduite du mouvement, peut constituer la base d’une lutte solidaire et unie, de tous les secteurs, toutes les générations. Des AG qui permettent à tous de participer au mouvement. Des AG qui mettent en avant des revendications communes à tous. Des AG dans lesquelles nous nous sentons unis et confiants en notre force collective. Des AG permettant de déjouer les manœuvres des syndicats et de prendre nous-mêmes la direction de notre combat.
Quand ce mouvement s’arrêtera, car inexorablement il aura une fin, les travailleurs les plus combatifs et déterminés devront se regrouper. Ces travailleurs doivent se rassembler pour former des “comités de lutte” afin de discuter ensemble, tirer les leçons de ce mouvement social, se réapproprier celles des mouvements passés et préparer les combats futurs.
Seul le prolétariat pourra, à terme, ouvrir les portes de l’avenir pour les générations futures face à ce système capitaliste décadent qui porte en lui toujours plus de misère, d’exploitation et de barbarie, qui porte la guerre et les massacres comme la nuée porte l’orage. Un système qui est en train de détruire l’environnement et qui menace la survie de l’humanité.
Seule la lutte massive, unie et auto-organisée de la classe exploitée peut freiner et repousser les attaques présentes de la bourgeoisie.
Seul le développement de cette lutte pourra ouvrir le chemin au combat fondamental et historique de la classe ouvrière pour l’abolition de l’exploitation et du capitalisme.
Courant Communiste International, 15 décembre 2019
L’histoire du monde est une histoire complexe et il est très difficile de comprendre l’évolution d’un pays si on ne le remet pas dans le contexte de la situation internationale.
Notre organisation a signalé à plusieurs reprises l’existence d’un phénomène de dimension globale : le populisme (1) qui n’est pas seulement un piège pour le prolétariat mais également un problème pour la bourgeoisie elle-même dans divers pays au point que parfois, il nécessite la contribution de la dénommée “communauté internationale” pour le résoudre :
“Que les courants populistes soient au gouvernement ou qu’ils se contentent de perturber le jeu politique classique, ils ne correspondent pas à une option rationnelle de gestion du capital national ni donc à une carte délibérée jouée par les secteurs dominants de la bourgeoisie qui, notamment à travers leurs médias, dénoncent en permanence ces courants. (…) La montée du populisme constitue une expression, dans les circonstances actuelles, de la perte de contrôle croissante par la bourgeoisie des rouages de la société résultant fondamentalement de ce qui se trouve au cœur de la décomposition de celle-ci, l’incapacité des deux classes fondamentales de la société d’apporter une réponse à la crise insoluble dans laquelle s’enfonce l’économie capitaliste”. (2)
Pour ne citer que les exemples les plus remarquables, nous pouvons évoquer celui de Donald Trump, personnage instable et capricieux, président de l’État le plus puissant du monde, les États-Unis, qui passe son temps à prendre des décisions qui déconcertent la “communauté internationale” : il dénonce et retire le pays d’une série d’accords sur l’environnement, il met en veilleuse des institutions comme l’OTAN, proclame que les accords bilatéraux prévalent sur les multilatéraux et instaure une politique protectionniste qui impose des taxes non seulement à la Chine mais aussi à l’Europe. À quoi il faut ajouter tous les aspects de la politique plus spécifiquement impérialiste, avec laquelle il prétend récupérer le prestige terni de la superpuissance nord-américaine par le biais d’initiatives au futur incertain comme celle d’une possible attaque de l’Iran et d’autres aventures hasardeuses.
Un second cas médiatisé bien connu est la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, sanctionnée par référendum populaire en juin 2016, le Brexit. Dans ce cas également et peut-être même encore plus, les conséquences d’un acte aussi irresponsable, échafaudé par des forces populistes et incompatibles avec les intérêts de la bourgeoisie elle-même, se sont fait sentir immédiatement. Les gouvernements qui ont tenté de mener à bien le Brexit sortent échaudés les uns après les autres sans avoir trouvé de solution à une situation face à laquelle la bourgeoisie britannique apparaît totalement impuissante. (3)
Bien évidemment, ce bref résumé ne pouvait omettre l’exemple de l’Italie avec l’ex-gouvernement populiste de Salvini et Di Maio auxquels il faut ajouter la marionnette Conte comme premier ministre : “La première année d’existence du gouvernement de Conte a confirmé toutes ses difficultés à gérer la situation italienne, avec également d’importantes répercutions au niveau européen. Les divisions au sein de la majorité gouvernementale sont à l’ordre du jour, chacun des deux partis, la Ligue du Nord et le Mouvement 5 Étoiles (M5S) essayant de ramener la couverture à soi pour tenter de réaliser les promesses faites à leurs électeurs. Ce gouvernement se base essentiellement sur le marchandage continu entre le M5S et la Ligue : j’accepte que tu fermes les ports aux migrants si tu acceptes mon “revenu citoyen”, ton impôt fixe contre mon salaire minimum, tout cela agrémenté d’affrontements que Conte finit par résoudre avec la menace de sa propre démission. Face à l’enlisement économique, la menace de fermeture de grandes entreprises (ILVA, Alitalia, Almaviva, Whirlpool…) et de beaucoup d’autres plus petites qui ne font pas les gros titres de l’actualité, le gouvernement démontre une incohérence déconcertante au niveau économique, particulièrement en ce qui concerne les mesures à prendre afin d’éviter que la dette publique ne s’envole et que la TVA n’augmente alors que, vis-à-vis de l’UE, il y a un balancement entre d’un côté, l’attitude de “taper du poing sur la table sur la question des migrants” ou en proclamant “ce n’est pas l’Europe qui décide pour les Italiens” de Salvini et, de l’autre, les tentatives du ministre Tria et du Premier Ministre Conte d’arriver à un accord avec la Commission européenne afin d’éviter la procédure pour infraction engagée par l’UE et les sanctions correspondantes, sans pour autant revenir sur la question du revenu citoyen et celle des impôts fixes pour ne pas mettre en difficulté les deux vice-présidents du Conseil des Ministres”.(4)
Ceci est le cadre dans lequel il est possible de comprendre la chute du gouvernement et les facteurs qui l’ont précipitée.
Le développement de ces fractions populistes irresponsables exprime une certaine perte de contrôle de la part de la bourgeoisie sur son action politique et en particulier en ce qui concerne l’orientation du “vote populaire”. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle a épuisé tous ses recours. La bourgeoisie ne demeure pas les bras croisés et tente, autant que faire se peut, de s’opposer et/ou de domestiquer les partis populistes. Pour cela elle essaye d’utiliser tous les recours possibles, incluant, entre autres, le développement du mouvement écologiste, la “découverte” de complots internationaux impliquant les divers leaders populistes jusqu’à user de procédures pénales contre ces derniers suite à la révélation de tel ou tel trafic de capitaux.
La première mesure de portée internationale a été la promotion de Greta Thunberg comme leader du mouvement écologiste. Après des décennies de protestations inutiles mais également de rapports très préoccupants de la part d’équipes reconnues de chercheurs dans ce domaine, la bourgeoisie désormais se découvre une fibre verte et écologiste, recevant la jeune Greta dans les plus grandes institutions mondiales (UE, ONU, le Pape, etc.) pour mettre en scène son grand spectacle : alors que l’adolescente, hargneuse, leur passe un savon en leur disant “comment osez-vous parler d’économie ?”, “vous nous avez volé notre futur !”, l’assemblée condescendante répond par des applaudissements nourris.
Comment cela est-il possible ? En partie parce que la bourgeoisie a besoin de reporter l’attention de la population sur d’autres sujets comme l’environnement, lequel est, comme par hasard, l’une des bêtes noires du populisme (cf. les positions de Trump, Bolsonaro et consorts). Ce n’est pas un hasard si, lors des récentes élections européennes, les votes ont traduit une hausse significative de la popularité des Verts et une augmentation des suffrages recueillis par les populistes bien en deçà de leurs espérances. Entre autres choses, cela permet de gérer le problème réel de souffrance qui existe dans la population par le biais d’un mouvement totalement piloté par la bourgeoisie. (5)
À cette première manœuvre s’ajoutent des opérations que nous pourrions qualifier de ad personam. Dans le cas de Trump, depuis son élection, les secteurs les plus responsables de la bourgeoisie nord-américaine ont tâché de contenir l’activisme insensé du président populiste en usant de l’épée de Damoclès de l’impeachment, une procédure politique qui se baserait sur les soupçons d’influences étrangères dans les affaires internes des États-Unis.
Dans le cas de Boris Johnson, l’actuel Premier ministre britannique partisan d’un Brexit sans négociation avec l’UE, qui équivaudrait à un passage en force, c’est le Tribunal Suprême du Royaume-Uni qui s’en est chargé. Ce tribunal, en dressant un acte d’accusation très dur, a déclaré illégale la mesure visant à suspendre durant cinq semaines l’activité législative du parlement, dans le but de finaliser le Brexit sans être gêné.
En Autriche, nous avons été témoins d’un scandale au sujet des négociations secrètes à Ibiza entre Strache (leader politique du parti populiste autrichien, le FPÖ et vice-chancelier autrichien) et la prétendue nièce d’un oligarque russe qui s’est proposée d’investir 250 millions d’euros en actions dans la presse autrichienne avec de l’argent liquide d’origine douteuse. En réalité tout cela était faux, la jeune femme servait d’hameçon et Strache a tout avalé : l’hameçon, la ligne et la canne à pêche. Une caméra cachée l’a enregistré alors qu’il conseillait à la séduisante blonde d’acheter un journal autrichien d’opposition pour le convertir en organe officiel de son parti. En échange, il promettait de lui transférer tous les contrats accordés à l’entreprise de construction Strabag, dont le propriétaire est un adversaire du FPÖ. La vidéo a été enregistrée en juillet 2017 mais c’est seulement en mai 2019 qu’elle a atterri entre les mains du Spiegel et de la Suddeutsche Zeitung, juste à temps pour déclencher une crise gouvernementale à Vienne à la veille des élections européennes. L’épilogue de cette histoire est que Strache a décidé d’abandonner la politique depuis le 1er octobre 2019.
Dans le cas de l’Italie, on peut dire que la fraction la plus responsable de la bourgeoisie italienne a tenté de dompter Salvini. Sur le plan judiciaire, avec des investigations portant sur 49 millions d’euros de la Ligue qui ont disparu de ses comptes de trésorerie comme par enchantement ; toujours sur le plan judiciaire, mais avec de possibles conséquences sur les relations internationales, à travers les révélations dans la presse de l’implication de Savoini, bras droit de Salvini, dans la négociation d’achat, de la part d’ENI, d’une grande quantité de pétrole vendu par la Russie avec un rabais de 65 millions de dollars qui auraient atterri, en liquide, dans les caisses de la Ligue (6) afin de le mettre en difficulté comme ministre de l’Intérieur où il était chargé de la lutte contre l’immigration. (7)
Mais finalement il ne fut pas nécessaire de recourir à l’une de ces solutions (qui pourront toutefois servir de cartouches en réserve pour le futur) car ce qui a déterminé la chute de Salvini fut l’action du parti le plus responsable de la bourgeoisie italienne qui correspond à l’appareil de la présidence de la République italienne, ayant simplement profité de l’erreur irréparable de Salvini : sa décision maladroite de dissoudre le gouvernement.
Regardons de plus près comment se sont déroulées les différentes étapes de la déchéance de la Ligue : enhardi par le consensus obtenu grâce à ses campagnes médiatiques et convaincu qu’il pouvait transformer en votes la forte hausse de popularité qui s’était déjà concrétisée dans les élections européennes, durant lesquelles il avait réussi à renverser le rapport de force avec son allié du gouvernement M5S, Salvini a décidé au milieu de l’été de brouiller les cartes et de demander la démission du chef du gouvernement Conte, un gouvernement auquel lui-même et d’autres ministres de la Ligue appartenaient, sans pour autant présenter sa propre démission. Cependant, Salvini, dont la naïveté n’a d’égal que la suffisance, n’a pas pris en compte le jeu politique qui permet d’appliquer l’arithmétique et considérer la possibilité de composer des majorités différentes. Ainsi, avec la bénédiction de la présidence de la République, a surgi un nouveau gouvernement composé par le M5S, le Parti Démocrate (PD) et Libres et Égaux (LeU). (8) En vain, Salvini a d’abord tenté de faire marche arrière, allant jusqu’à offrir la Présidence du Conseil à Di Maio (9) pour ensuite finir par accuser ses anciens alliés de s’être mis d’accords entre eux pour se répartir les ministères. En réalité, Salvini est l’unique responsable de ce qui s’est produit et la bourgeoisie italienne et internationale a poussé un soupir de soulagement au vu de la tournure des événements. D’un autre côté, si l’on observe l’évolution du taux d’intérêt des emprunts de l’État italiens, on voit clairement que plus s’effondrait le gouvernement Salvini–Di Maio, plus ce taux diminuait, ce qui montre clairement que les marchés escomptaient que ce gouvernement vivait ses derniers instants.
Ainsi Salvini, qui était devenu, de fait, celui qui dictait la ligne du gouvernement, apparaissant constamment dans les médias et cherchant à attirer à lui toujours plus de popularité, a fini par être poussé courtoisement hors du jeu politique. Force est de reconnaître la grande expérience et la capacité de manœuvres des plus hautes sphères de la bourgeoisie italienne qui, bien que cela ne se fit pas de manière visible, a tissé la toile du nouveau gouvernement.
Les choses en étant arrivées là, se pose la question suivante : qu’attendre de ce nouveau gouvernement ? Quelles seront sa durée et sa stabilité ? Quelle sera sa politique envers le prolétariat ? Tout ce que l’on peut dire pour le moment, c’est que l’accueil par la “communauté internationale” a été des plus favorables. Le fait que Salvini n’était pas seulement un problème pour l’Italie mais également pour l’ensemble de la dénommée communauté internationale est démontré par ce qui a suivi la formation du gouvernement Conte-bis. La satisfaction de l’UE au sujet de ce nouveau gouvernement et la promesse faite de l’aider le confirment. Le changement d’attitude envers l’UE a donné des résultats immédiats avec la répartition des migrants débarqués entre les différents pays européens.
En fait, la politique des “portes fermées” était plus un slogan propagandiste de Salvini qu’une véritable politique capable d’aborder le problème de l’arrivée des migrants : les ports étaient seulement fermés aux ONG alors que le nombre total de migrants récupérés par celles-ci s’élevait à seulement 10 % du total des personnes débarquées en Italie.
Au niveau économique, la bourgeoisie italienne pourra également compter sur l’aide de la bourgeoisie européenne qui lui accordera une plus grande marge de manœuvre sur l’augmentation du déficit, alors que l’Europe avait réprimandé le gouvernement Salvini–Di Maio pour cela.
Trump a également salué ce dénouement, ce qui pourrait paraître surprenant, mais étant donnée la possibilité que la Ligue exprime ouvertement une orientation toujours plus pro-Russe, il est préférable pour les États-Unis d’avoir une Italie liée à l’UE qu’une Italie loyale à la Russie de Poutine. Suite au spectaculaire changement de statut de Conte, passant de marionnette entre les mains de Salvini et de Di Maio à une figure politique de premier plan, il est probable qu’il ait reçu des conseils et un appui de la part des gouvernements européens.
Ce dénouement anti-populiste de la crise politique en Italie s’ajoute à l’atout Macron utilisé en France contre la menace d’une présidence populiste de Le Pen et toutes les autres politiques déjà mentionnées.
La force de ce gouvernement repose sur le fait qu’il ait récupéré la participation du PD, un parti historique avec une grande expérience politique, caractérisé par sa grande responsabilité et sa fiabilité pour l’État bourgeois et qui aura également une influence sur le M5S, une formation avec de fortes caractéristiques populistes mais de nature distincte du populisme de droite. La collaboration avec le PD pourra limiter l’effet de telles caractéristiques populistes et déjà les premières semaines de gouvernance le prouvent.
Ceci dit, les perspectives de ce gouvernement ne sont pas des plus prometteuses. Bien au contraire. Les problèmes sont, d’une part, celui de sa cohésion politique et d’autre part, celui des mesures économiques qu’il se verra dans l’obligation d’adopter. De fait, peu de jours après sa formation, s’ensuivit la séparation de Renzi du PD et la formation de “Italia Viva”. Avec la création de ce groupe, qui occupe une position centrale entre le PD et Forza Italia, (10) Renzi exprime son ambition de récupérer les voix de ce dernier parti actuellement à la dérive en plus de rafler tous les modérés du PD en suivant des ambitions totalement personnelles et irresponsables. Malgré les déclarations réitérées de soutien au gouvernement de Conte et de non-belligérance envers le PD, il est évident que, de la part de Renzi, la formation d’un parti autour de lui correspond au projet de faire pencher la balance de son côté et de se dédier à faire du chantage au gouvernement de Conte. D’un autre côté, le M5S est incapable de rompre avec l’influence populiste que l’imprévisible Beppe Grillo exerce en son sein et pour laquelle il reste soumis à une surveillance constante du reste de la bourgeoisie.
Mais le problème majeur auquel va se confronter ce gouvernement sera peut-être ce qu’il sera contraint de faire au niveau économique. L’Italie doit prendre des décisions importantes pour revitaliser l’économie avec une croissance nulle et des entreprises qui ferment les unes après les autres, comme entre autres Whirlpool, et il ne sera certainement pas facile de résoudre ces problèmes avec une récession se profilant à l’horizon qui laissera encore moins de marge de manœuvre qu’aujourd’hui. En même temps, les difficiles conditions économiques et les difficultés auxquelles sera confronté ce gouvernement peuvent constituer une base pour la reprise de l’action populiste avec le soutien à Salvini de la part de Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni. (11)
Quel que soit le résultat de cette histoire, il est clair que les travailleurs, les jeunes, les retraités, les chômeurs, les immigrés et les prolétaires en général ne connaîtront pas de répit et ne pourront espérer un avenir meilleur s’ils ne prennent pas en main leur destinée.
Ezequiel, 10 octobre 2019
1 Voir l’article : “Contribution sur le problème du populisme [163]” (juin 2016).
2 “Résolution sur la situation internationale du 23e Congrès du CCI : Conflits impérialistes, vie de la bourgeoisie, crise économique [164]” (2019).
3 Voir notre article “Brexit : la bourgeoisie tend à perdre le contrôle de son jeu politique [165]”.
4 “L’Italia nel quadro delle elezioni europee : difficoltà per la borghesia e trappole per i proletari”, Rivoluzione Internazionale n° 183 (organe de presse du CCI en Italie).
5 Voir notre tract international : “Seule la lutte de classe peut mettre fin à la course du capitalisme vers la destruction [166]”.
6 Cet épisode, qui échoua, jette une lumière nouvelle sur les orientations en matière de politique extérieure de la Ligue du Nord. La propagande contre “l’Europe de l’austérité”, “l’Europe des bureaucrates”, révèle une attitude résolument antieuropéenne qui va jusqu’à la menace d’abandonner l’Euro. D’un autre côté, il y a l’exaltation de la Russie de Poutine qu’ils considèrent comme “l’un des meilleurs leaders de l’histoire”. Le pouvoir judiciaire est en train de mener, entre autres, un procès pénal pour une possible subvention russe à la Ligue.
7 L’ovation que Carola Rackete a reçue le 3 octobre devant la Commission sur les libertés civiles, la Justice et les Affaires intérieures (LIBE) du Parlement européen est particulièrement significative. Rackete était la capitaine du Sea Watch 3 qui était restée à bord à Lampedusa durant plus de deux semaines avec son équipage et 53 migrants récupérés en mer. Une fois de plus, cet éloge rendu à ceux qui n’hésitent pas à accuser le pouvoir : “Où étiez-vous quand nous avons demandé de l’aide par tous les moyens de communications et canaux diplomatiques possibles pour pouvoir accoster ?”, semble surtout être un coup porté au populisme.
8 Le Parti Démocrate, centriste, fondé en 2007 est héritier de la coalition de L’Olivier au pouvoir entre 1996 et 2001 puis entre 2006 et 2007, il rassemble l’ex-parti social-démocrate, la “gauche” de l’ex-démocratie-chrétienne, des “socialistes libéraux” ainsi que les vestiges de “l’aile réformatrice” du PC ; LeU Liberi e Uguali est également une coalition électorale formée fin 2017 comprenant divers courants qui prétendent représenter une “gauche démocratique et progressiste” ainsi que des Verts. Le dirigeant de cette coalition est Pietro Grasso, un magistrat engagé dans la lutte contre la Mafia.
9 Leader du Mouvement 5 Étoiles qui a occupé divers postes ministériels (dont celui des Affaires étrangères) et vice-président du Conseil des ministres dans le cadre de son alliance au pouvoir avec la Ligue du Nord.
10 Le parti de Berlusconi (note du traducteur).
11 Parti (fondé fin 2012) qui se veut le continuateur du MSI néo-fasciste dont la présidente (une sorte de Marine Le Pen à l’italienne) se distingue par la virulence de ses discours anti-immigrés et ultra-sécuritaire (note du traducteur).
À l’occasion de ces fêtes de fin d’année, la bourgeoisie ne cesse d’accuser les grévistes, notamment les cheminots, d’avoir “l’indécence” de “gâcher la magie de Noël”. Pourtant, elle et son système n’ont fait que pourrir la vie des prolétaires depuis des lustres, les enfoncer dans des conditions de vie, de travail et de retraite toujours plus précaires et misérables… pas seulement en fin d’année ! C’est cela la véritable “indécence” !
C’est pourquoi nous republions, plus d’un siècle après sa parution, l’article ci-dessous de Rosa Luxemburg qui n’a rien perdu de sa tragique actualité, alors que, récemment encore, au moins 43 ouvriers à New Dehli ont péri dans les flammes de l’incendie qui a ravagé leur usine. Cette usine leur servait également de dortoir car leur salaire dérisoire ne leur permettait pas de se loger ailleurs.
Rosa Luxemburg évoque ici un événement dramatique qui secoua Berlin lors des fêtes de fin d’année 1911 : plusieurs dizaines de pensionnaires d’un asile de nuit furent terrassés par de la nourriture avarié et elle dénonça avec virulence l’horreur de cette hécatombe. Elle y montrait que les miséreux qui succombaient aux harengs pourris et à l’alcool frelaté étaient avant tout des prolétaires victimes du système capitaliste, comme tant d’autres avant et après eux.
Tandis qu’un siècle plus tard, les “Lazare du prolétariat” pourrissent toujours plus nombreux dans les rues et les asiles, crament dans des logements insalubres ou inappropriés, que des masses croissantes de la population se paupérisent chaque jour davantage sous les coups de boutoir de la crise, ce texte poignant de Rosa Luxemburg éclaire encore aujourd’hui le cynisme de la bourgeoisie face aux maux de son système d’exploitation. Cette puissante dénonciation doit nous pousser à la réflexion et nous rappeler surtout que, face à la misère dans laquelle nous plonge inexorablement le capitalisme, seul le soulèvement des prolétaires proclamant à nouveau : « À bas l’infâme régime social qui engendre de pareilles horreurs ! », seul le développement de la lutte de classes, massive et solidaire, est porteuse d’avenir.
Révolution Internationale, 24 décembre 2019
L’atmosphère de fête dans laquelle baignait la capitale du Reich vient d’être cruellement troublée. A peine des âmes pieuses avaient-elles entonné le vieux et beau cantique “Ô gai Noël, jours pleins de grâce et de félicité” qu’une nouvelle se répandait : les pensionnaires de l’asile de nuit municipal avaient été victimes d’une intoxication massive. Les vieux tout autant que les jeunes : l’employé de commerce Joseph Geihe, vingt et un ans ; l’ouvrier Karl Melchior, quarante-sept ans ; Lucian Szczyptierowski, soixante-cinq ans. Chaque jour s’allongeait la liste des sans-abri victimes de cet empoisonnement. La mort les a frappés partout : à l’asile de nuit, dans la prison, dans le chauffoir public, tout simplement dans la rue ou recroquevillés dans quelque grange. Juste avant que le carillon des cloches n’annonçât le commencement de l’an nouveau, cent cinquante sans-abri se tordaient dans les affres de la mort, soixante-dix avaient quitté ce monde.
Pendant plusieurs jours l’austère bâtiment de la Fröbel-strasse, qu’on préfère d’ordinaire éviter, se trouva au centre de l’intérêt général. Ces intoxications massives, quelle en était donc l’origine ? S’agissait-il d’une épidémie, d’un empoisonnement provoqué par l’ingestion de mets avariés ? La police se hâta de rassurer les bons citoyens : ce n’était pas une maladie contagieuse ; c’est-à-dire que les gens comme il faut, les gens “bien”, ne couraient aucun danger. Cette hécatombe ne déborda pas le cercle des “habitués de l’asile de nuit”, ne frappant que les gens qui, pour la Noël, s’étaient payé quelques harengs-saurs infects “très bon marché” ou quelque tord-boyaux frelaté. Mais ces harengs infects, où ces gens les avaient-ils pris ? Les avaient-ils achetés à quelque marchand “à la sauvette” ou ramassés aux halles, parmi les détritus ? Cette hypothèse fut écartée pour une raison péremptoire : les déchets, aux Halles municipales, ne constituent nullement, comme se l’imaginent des esprits superficiels et dénués de culture économique, un bien tombé en déshérence, que le premier sans-abri venu puisse s’approprier. Ces déchets sont ramassés et vendus à de grosses entreprises d’engraissage de porcs : désinfectés avec soin et broyés, ils servent à nourrir les cochons. Les vigilants services de la police des Halles s’emploient à éviter que quelque vagabond ne vienne illégalement subtiliser aux cochons leur nourriture, pour l’avaler, telle quelle, non désinfectée et non broyée. Impossible par conséquent que les sans-abri, contrairement à ce que d’aucuns s’imaginaient un peu légèrement, soient allés pêcher leur réveillon dans les poubelles des Halles. Du coup, la police recherche le “vendeur de poisson à la sauvette” ou le mastroquet qui aurait vendu aux sans-abri le tord-boyaux empoisonné.
De leur vie, ni Joseph Geihe, Karl Melchior ou Lucian Szczyptierowski, ni leurs modestes existences n’avaient été l’objet d’une telle attention. Quel honneur tout d’un coup ! Des sommités médicales (des Conseillers secrets en titre) fouillaient leurs entrailles de leur propre main. Le contenu de leur estomac (dont le monde s’était jusqu’alors éperdument moqué), voilà qu’on l’examine minutieusement et qu’on en discute dans la presse. Dix messieurs (les journaux l’ont dit) sont occupés à isoler des cultures du bacille responsable de la mort des pensionnaires de l’asile. Et le monde veut savoir avec précision où chacun des sans-abri a contracté son mal dans la grange où la police l’a trouvé mort ou bien à l’asile où il avait passé la nuit d’avant ? Lucian Szczyptierowski est brusquement devenu une importante personnalité : sûr qu’il enflerait de vanité s’il ne gisait, cadavre nauséabond, sur la table de dissection.
Jusqu’à l’Empereur qui, grâce aux trois millions de marks ajoutés, pour cause de vie chère, à la liste civile qu’il perçoit en sa qualité de roi de Prusse, est Dieu merci à l’abri du pire ; jusqu’à l’Empereur qui, au passage, s’est informé de l’état des intoxiqués de l’asile municipal. Et par un mouvement bien féminin, sa noble épouse a fait exprimer ses condoléances au premier bourgmestre, M. Kirschner, par le truchement de M. le Chambellan von Winterfeldt. Le premier bourgmestre, M. Kirschner n’a pas, il est vrai, mangé de hareng pourri, malgré son prix très avantageux, et lui-même, ainsi que toute sa famille, se trouve en excellente santé. Il n’est pas parent non plus, que nous sachions, fût-ce par alliance, de Joseph Geihe ni de Lucian Szczyptierowski. Mais enfin à qui vouliez-vous donc que le Chambellan von Winterfeldt exprimât les condoléances de l’Impératrice ? Il ne pouvait guère présenter les salutations de Sa Majesté aux fragments de corps épars sur la table de dissection. Et “la famille éplorée” ?… Qui la connaît ? Comment la retrouver dans les gargotes, les hospices pour enfants trouvés, les quartiers de prostituées ou dans les usines et au fond des mines ? Or donc le premier bourgmestre accepta, au nom de la famille, les condoléances de l’Impératrice et cela lui donna la force de supporter stoïquement la douleur des Szczyptierowski. À l’Hôtel de ville également, devant la catastrophe qui frappait l’asile, on fit preuve d’un sang-froid tout à fait viril. On identifia, vérifia, établit des procès-verbaux ; on noircit feuille sur feuille tout en gardant la tête haute. En assistant à l’agonie de ces étrangers, on fit preuve d’un courage et d’une force d’âme qu’on ne voit qu’aux héros antiques quand ils risquent leur propre vie.
Pourtant toute l’affaire a produit dans la vie publique une dissonance criarde. D’habitude, notre société, en gros, à l’air de respecter les convenances : elle prône l’honorabilité, l’ordre et les bonnes mœurs. Certes il y a des lacunes dans l’édifice de l’État, et tout n’est pas parfait dans son fonctionnement. Mais quoi, le soleil lui aussi a ses taches ! Et la perfection n’est pas de ce monde. Les ouvriers eux-mêmes (ceux surtout qui perçoivent les plus hauts salaires, qui font partie d’une organisation) croient volontiers que, tout compte fait, l’existence et la lutte du prolétariat se déroulent dans le respect des règles d’honnêteté et de correction. La paupérisation n’est-elle pas une grise théorie (1) depuis longtemps réfutée ? Personne n’ignore qu’il existe des asiles de nuit, des mendiants, des prostituées, une police secrète, des criminels et des personnes préférant l’ombre à la lumière. Mais d’ordinaire on a le sentiment qu’il s’agit là d’un monde lointain et étranger, situé quelque part en dehors de la société proprement dite. Entre les ouvriers honnêtes et ces exclus, un mur se dresse et l’on ne pense que rarement à la misère qui se traîne dans la fange de l’autre côté de ce mur. Et brusquement survient un événement qui remet tout en cause : c’est comme si dans un cercle de gens bien élevés, cultivés et gentils, au milieu d’un mobilier précieux, quelqu’un découvrait, par hasard, les indices révélateurs de crimes effroyables, de débordements honteux. Brusquement le spectre horrible de la misère arrache à notre société son masque de correction et révèle que cette pseudo-honorabilité n’est que le fard d’une putain. Brusquement sous les apparences frivoles et enivrantes de notre civilisation on découvre l’abîme béant de la barbarie et de la bestialité. On en voit surgir des tableaux dignes de l’enfer : des créatures humaines fouillent les poubelles à la recherche de détritus, d’autres se tordent dans les affres de l’agonie ou exhalent en mourant un souffle pestilentiel.
Le mur qui nous sépare de ce lugubre royaume d’ombres s’avère brusquement n’être qu’un décor de papier peint.
Ces pensionnaires de l’asile, victimes des harengs infects ou du tord-boyaux frelaté, qui sont-ils ? Un employé de commerce, un ouvrier du bâtiment, un tourneur, un mécanicien : des ouvriers, des ouvriers, rien que des ouvriers. Et qui sont ces êtres sans nom que la police n’a pu identifier ? Des ouvriers, rien que des ouvriers ou des hommes qui l’étaient, hier encore.
Et pas un ouvrier qui soit assuré contre l’asile, le hareng et l’alcool frelatés. Aujourd’hui il est solide encore, considéré, travailleur ; qu’adviendra-t-il de lui, si demain il est renvoyé parce qu’il aura atteint le seuil fatal des quarante ans, au-delà duquel le patron le déclare “inutilisable” ? Ou s’il est victime demain d’un accident qui fasse de lui un infirme, un mendiant pensionné ?
On dit : échouent à la Maison des pauvres ou en prison uniquement des éléments faibles ou dépravés : vieillards débiles, jeunes délinquants, anormaux à responsabilité diminuée. Cela se peut. Seulement les natures faibles ou dépravées issues des classes supérieures ne finissent pas à l’asile, mais sont envoyées dans des maisons de repos ou prennent du service aux colonies : là elles peuvent assouvir leurs instincts sur des nègres et des négresses. D’ex-reines ou d’ex-duchesses, devenues idiotes, passent le reste de leur vie dans des palais enclos de murs, entourées de luxe et d’une domesticité à leur dévotion. Au sultan Abd-ul-Hamid, (2) ce vieux monstre devenu fou, qui a sur la conscience des milliers de vies humaines et dont les crimes et les débordements sexuels ont émoussé la sensibilité, la société a donné pour retraite, au milieu de jardins d’agrément, une villa luxueuse qui abrite des cuisiniers excellents et un harem de filles dans la fleur de l’âge dont la plus jeune a douze ans. Pour le jeune criminel Prosper Arenberg (3) : une prison avec huîtres et champagne et de gais compagnons. Pour des princes anormaux : l’indulgence des tribunaux, les soins prodigués par des épouses héroïques et la consolation muette d’une bonne cave remplie de vieilles bouteilles. Pour la femme de l’officier d’Allenstein, cette folle, coupable d’un crime et d’un suicide, une existence confortable, des toilettes de soie et la sympathie discrète de la société. Tandis que les prolétaires vieux, faibles, irresponsables, crèvent dans la rue comme les chiens dans les venelles de Constantinople, le long d’une palissade, dans des asiles de nuit ou des caniveaux, et le seul bien qu’ils laissent, c’est la queue d’un hareng pourri que l’on trouve près d’eux. La cruelle et brutale barrière qui sépare les classes ne s’arrête pas devant la folie, le crime et même la mort. Pour la racaille fortunée : indulgence et plaisir de vivre jusqu’à leur dernier souffle, pour les Lazare du prolétariat : les tenaillements de la faim et les bacilles de mort qui grouillent dans les tas d’immondices.
Ainsi est bouclée la boucle de l’existence du prolétaire dans la société capitaliste. Le prolétaire est d’abord l’ouvrier capable et consciencieux qui, dès son enfance, trime patiemment pour verser son tribut quotidien au capital. La moisson dorée des millions s’ajoutant aux millions s’entasse dans les granges des capitalistes ; un flot de richesses de plus en plus imposant roule dans les banques et les bourses tandis que les ouvriers (masse grise, silencieuse, obscure) sortent chaque soir des usines et des ateliers tels qu’ils y sont entrés le matin, éternels pauvres hères, éternels vendeurs apportant au marché le seul bien qu’ils possèdent : leur peau.
De loin en loin un accident, un coup de grisou les fauche par douzaines ou par centaines dans les profondeurs de la mine, un entrefilet dans les journaux, un chiffre signale la catastrophe ; au bout de quelques jours, on les a oubliés, leur dernier soupir est étouffé par le piétinement et le halètement des affairés avides de profit ; au bout de quelques jours, des douzaines ou des centaines d’ouvriers les remplacent sous le joug du capital.
De temps en temps survient une crise : semaines et mois de chômage, de lutte désespérée contre la faim. Et chaque fois l’ouvrier réussit à pénétrer de nouveau dans l’engrenage, heureux de pouvoir de nouveau bander ses muscles et ses nerfs pour le capital.
Mais peu à peu ses forces le trahissent. Une période de chômage plus longue, un accident, la vieillesse qui vient, et l’un d’eux, puis un second est contraint de se précipiter sur le premier emploi qui se présente : il abandonne sa profession et glisse irrésistiblement vers le bas. Les périodes de chômage s’allongent, les emplois se font plus irréguliers. L’existence du prolétaire est bientôt dominée par le hasard ; le malheur s’acharne sur lui, la vie chère le touche plus durement que d’autres. La tension perpétuelle des énergies, dans cette lutte pour un morceau de pain, finit par se relâcher, son respect de soi s’amenuise. Et le voici debout devant la porte de l’asile de nuit à moins que ce ne soit celle de la prison.
Ainsi chaque année, chez les prolétaires, des milliers d’existences s’écartent des conditions de vie normales de la classe ouvrière pour tomber dans la nuit de la misère. Ils tombent silencieusement, comme un sédiment qui se dépose, sur le fond de la société : éléments usés, inutiles, dont le capital ne peut plus tirer une goutte de plus, détritus humains, qu’un balai de fer éjecte. Contre eux se relaient le bras de la loi, la faim et le froid. Et pour finir la société bourgeoise tend à ses proscrits la coupe du poison.
“Le système public d’assistance aux pauvres”, dit Karl Marx, dans Le Capital, “est l’Hôtel des Invalides des ouvriers qui travaillent, à quoi s’ajoute le poids mort des chômeurs. La naissance du paupérisme public est liée indissolublement à la naissance d’un volant de travailleurs sans emploi ; travailleurs actifs et chômeurs sont également nécessaires, ces deux catégories conditionnent l’existence de la production capitaliste et le développement de la richesse. La masse des chômeurs est d’autant plus nombreuse que la richesse sociale, le capital en fonction, l’étendue et l’énergie de son accumulation, partant aussi le nombre absolu de la classe ouvrière et la puissance productive de son travail, sont plus considérables. Mais plus cette réserve de chômeurs grossit comparativement à l’armée active du travail, plus grossit la surpopulation des pauvres. Voilà la loi générale absolue de l’accumulation capitaliste”.
Lucian Szczyptierowski, qui finit sa vie dans la rue, empoisonné par un hareng pourri, fait partie du prolétariat au même titre que n’importe quel ouvrier qualifié et bien rémunéré qui se paie des cartes de nouvel an imprimées et une chaîne de montre plaqué or. L’asile de nuit pour sans-abri et les contrôles de police sont les piliers de la société actuelle au même titre que le Palais du Chancelier du Reich et la Deutsche Bank. Et le banquet aux harengs et au tord-boyaux empoisonné de l’asile de nuit municipal constitue le soubassement invisible du caviar et du champagne qu’on voit sur la table des millionnaires. Messieurs les Conseillers médicaux peuvent toujours rechercher au microscope le germe mortel dans les intestins des intoxiqués et isoler leurs “cultures pures” : le véritable bacille, celui qui a causé la mort des pensionnaires de l’asile berlinois, c’est l’ordre social capitaliste à l’état pur.
Chaque jour des sans-abri s’écroulent, terrassés par la faim et le froid. Personne ne s’en émeut, seul les mentionne le rapport de police. Ce qui a fait sensation cette fois à Berlin, c’est le caractère massif du phénomène. Le prolétaire ne peut attirer sur lui l’attention de la société qu’en tant que masse qui porte à bout de bras le poids de sa misère. Même le dernier d’entre eux, le vagabond, devient une force publique quand il forme masse, et ne formerait-il qu’un monceau de cadavres.
D’ordinaire un cadavre est quelque chose de muet et de peu remarquable. Mais il en est qui crient plus fort que des trompettes et éclairent plus que des flambeaux. Au lendemain des barricades du 18 mars 1848, les ouvriers berlinois relevèrent les corps des insurgés tués et les portèrent devant le Château royal, forçant le despotisme à découvrir son front devant ces victimes. À présent il s’agit de hisser les corps empoisonnés des sans-abri de Berlin, qui sont la chair de notre chair et le sang de notre sang, sur des milliers de mains de prolétaires et de les porter dans cette nouvelle année de lutte en criant : À bas l’infâme régime social qui engendre de pareilles horreurs !
Rosa Luxemburg, 1er janvier 1912
1Expression empruntée au Faust de Goethe.
2Abd-ul-Hamid II (1842-1918), 34e sultan ottoman. Fit massacrer les Arméniens. Détrôné en 1909 par Mehmet V.
3Les Arenberg étaient une très vieille famille princière d’Allemagne.
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/content/9793/elisabeth-nous-a-quittes
[2] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/prises-position-du-cci
[3] https://fr.internationalism.org/tag/5/37/grande-bretagne
[4] https://fr.internationalism.org/tag/7/482/brexit
[5] https://theconversation.com/brazils-biggest-problem-isnt-corruption-its-murder-78014
[6] https://en.wikipedia.org/wiki/Crime_in_Brazil
[7] https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/03/26/affaire-petrobras-retour-sur-les-trois-annees-qui-ont-marque-le-bresil_5100932_3222.html
[8] https://www.intercept.com.br/2019/01/22/bolsonaros-milicias/
[9] https://ultimosegundo.ig.com.br/politica/2019-01-17/caso-queiroz.html
[10] https://pt.internationalism.org/ICCOnline/2007/Brasil_luta_controladores_aereos
[11] https://pt.internationalism.org/icconline/2007/controladores-aereos
[12] https://pt.internationalism.org/ICColine/2013/Junho_de_2013_no_Brasil%3A_A_indignacao_detona_a_mobilizacao_espontanea_de_milhoes
[13] https://www.cartacapital.com.br/mundo/entenda-porque-a-crise-politica-e-economica-nao-se-limita-ao-brasil/
[14] https://www.lemonde.fr/economie/article/2009/05/08/la-chine-est-devenue-le-premier-partenaire-commercial-du-bresil_1190539_3234.html
[15] https://www.esquerdadiario.com.br/Wikileaks-EUA-criou-curso-para-treinar-Moro-e-juristas
[16] https://wikileaks.org/plusd/cables/09BRASILIA1282_a.html
[17] https://www.jusbrasil.com.br/noticias/a-lava-jato-aos-olhos-dos-americanos/484328314
[18] https://www.diariodocentrodomundo.com.br/fbi-atua-na-lava-jato-desde-o-seu-comeco-e-se-gaba-da-operacao-pelo-mundo-por-marcos-de-vasconcellos/
[19] https://noticias.uol.com.br/internacional/ultimas-noticias/2015/07/04/wikileaks-dilma-ministros-e-aviao-presidencial-foram-espionados-pela-nsa.htm
[20] https://www.monde-diplomatique.fr/2017/09/VIGNA/57836
[21] https://fr.internationalism.org/tag/5/446/bresil
[22] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/jair-bolsonaro
[23] https://fr.internationalism.org/content/9760/legs-dissimule-gauche-du-capital-i-fausse-vision-classe-ouvriere
[24] https://fr.internationalism.org/french/rinte33/structure_et_fonctionnement_organisation_revolutionnaire.htm
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[26] https://www.marxists.org/francais/bios/ebert.htm
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[28] https://marxismo.school/files/2017/09/Ciliga.pdf
[29] https://fr.internationalism.org/rinte34/nation.htm
[30] https://fr.internationalism.org/brochures/syndicats
[31] https://es.internationalism.org/cci-online/201104/3103/apuntes-sobre-la-cuestion-sindical
[32] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201501/9182/premiere-guerre-mondiale-comment-sest-produite-faillite-deuxieme-in
[33] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/ecologie
[34] https://fr.internationalism.org/tag/5/229/algerie
[35] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/reunions-publiques
[36] https://fr.internationalism.org/tag/5/36/france
[37] https://fr.internationalism.org/tag/situations-territoriales/situation-sociale-france
[38] https://fr.internationalism.org/calendar-node-field-date/month
[39] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/troisieme-internationale
[40] https://fr.internationalism.org/file/4783
[41] https://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_libre
[42] https://fr.wikipedia.org/wiki/10_novembre
[43] https://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_%C3%A9ducatif_fran%C3%A7ais
[44] https://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A2timent_et_travaux_publics
[45] https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ves_de_1947_en_France#cite_note-Hist-1
[46] https://www.youtube.com/watch?v=Oxzyz6QkCT4
[47] https://fr.internationalism.org/tag/situations-territoriales/lutte-classe-france
[48] https://fr.internationalism.org/files/fr/tract_climat.pdf
[49] https://fr.internationalism.org/content/9839/sommet-copenhague-sauver-planete-il-faut-detruire-capitalisme
[50] https://fr.internationalism.org/french/rint/104_ecolo.html
[51] https://fr.internationalism.org/rint135/le_monde_a_la_veille_d_une_catastrophe_environnementale.html
[52] https://fr.internationalism.org/rint125/france-etudiants
[53] https://fr.internationalism.org/ri431/2011_de_l_indignation_a_l_espoir.html
[54] https://fr.internationalism.org/file/4782
[55] https://www.youtube.com/watch?v=rpPOooh07Us
[56] https://fr.internationalism.org/french/rint/107_decomposition.htm
[57] https://fr.internationalism.org/revolution-internationale/201701/9513/espagne-qu-arrive-t-il-au-psoe
[58] https://es.internationalism.org/revista-internacional/201611/4182/que-le-pasa-al-psoe
[59] https://es.internationalism.org/content/4214/primarias-y-congreso-del-psoe-el-engano-democratico-de-las-bases-deciden
[60] https://fr.internationalism.org/icconline/201711/9615/l-imbroglio-catalan-montre-l-aggravation-decomposition-capitaliste
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