Le legs dissimulé de la gauche du capital (II): Une méthode et une façon de penser au service du capitalisme

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Dans la première partie de cette série,1 nous avons vu que les partis de gauche et d’extrême-gauche du capital ont un programme qui défend le capitalisme au nom d’une “nouvelle société” qui n’est rien de plus qu’une reproduction idéalisée du capitalisme lui-même.2 Pire encore, ils inoculent une vision de la classe ouvrière qui la nie complètement.

Dans ce deuxième article, nous verrons quelle est la manière de penser et quelle méthode d’analyse est développée dans ces partis, en particulier dans ceux qui se présentent comme les “plus radicaux”.

L’unité entre programme, théorie, fonctionnement et morale.

Dans le premier article, nous dénoncions le fait que, après avoir démonté le programme de défense du capital que ces mystificateurs mettent en avant, il est nécessaire de faire face à un autre problème : leur façon de penser, les liens qu’ils établissent entre camarades, leurs méthodes d’organisation, leur vision de la morale, leur conception du débat, leur vision du militantisme, enfin tout le vécu au sein de ces partis. Se débarrasser de leur manière d’envisager ces questions est encore plus difficile que de mettre en lumière les mystifications politiques qu’ils colportent, parce qu’elle conditionne les actions, empoisonne les comportements, en se propageant dans le fonctionnement organisationnel.

Les organisations révolutionnaires de la Gauche communiste, fragiles et très minoritaires, ont dû faire face à ce problème crucial. Elles ont été capables de rejeter le programme de ces organisations de gauche et d’extrême-gauche du capital, mais ce que nous appelons la face cachée de celles-ci, c’est-à-dire leur façon de penser, leur fonctionnement et leur comportement, leur vision morale, etc., tout cela, qui est aussi réactionnaire que leur programme, est sous-estimé et n’est pas soumis à une critique implacable et radicale. Il ne suffit donc pas de dénoncer le programme des groupes de gauche et d’extrême-gauche du capital ; il faut aussi dénoncer et combattre cette face cachée organisationnelle et morale qu’ils partagent avec les partis de droite et d’extrême-droite.

Une organisation révolutionnaire est bien plus qu’un programme ; elle est la synthèse unitaire du programme, de la théorie et du mode de pensée, de la morale et du fonctionnement organisationnel. Il y a une cohérence entre ces quatre éléments. “L’activité de l’organisation des révolutionnaires ne peut être comprise que comme un ensemble unitaire, dont les composants ne sont pas séparés mais interdépendants : 1. son activité théorique, dont l’élaboration est un effort constant, et le résultat ni figé, ni achevé une fois pour toutes. Elle est aussi nécessaire qu’irremplaçable ; 2. l’activité d’intervention dans les luttes économiques et politiques de la classe. Elle est la pratique par excellence de l’organisation où la théorie se transforme en arme de combat par la propagande et l’agitation ; 3. l’activité organisationnelle œuvrant au développement, au renforcement de ses organes, à la préservation des acquis organisationnels, sans lesquels le développement quantitatif (adhésions) ne saurait se changer en développement qualitatif”.3

Il est évident qu’on ne peut pas lutter pour le communisme avec des mensonges, des calomnies et des manœuvres. Il y a une cohérence entre les quatre aspects que nous avons mentionnés plus haut. Ils annoncent tous le mode de vie et l’organisation sociale du communisme et ne peuvent jamais être en contradiction avec celui-ci. Comme nous le disons dans le texte “Le fonctionnement organisationnel du CCI” :

Toute une série d’aspects essentiels de ce qui sous-tend la perspective révolutionnaire du prolétariat sont concentrés sur les questions d’organisation : 1. les caractéristiques fondamentales de la société communiste et les relations établies entre ses membres ; 2. l’être du prolétariat comme la classe porteuse du communisme ; 3. la nature de la conscience de classe, les caractéristiques de son développement, son approfondissement et son extension au sein de la classe ; 4. le rôle des organisations communistes dans le processus de prise de conscience du prolétariat.4

La gauche et l’extrême-gauche du capital, héritières de la falsification du marxisme mise en œuvre par le stalinisme

On peut dire que les groupes de gauche et d’extrême-gauche du capital sont des prestidigitateurs de la politique. Ils doivent faire passer des positions politiques du capital avec une enveloppe “prolétarienne” et “marxiste”. Ils doivent faire dire à Marx, Engels, Lénine et autres militants prolétariens le contraire de ce qu’ils voulaient dire. Ils doivent tordre, tronquer, manipuler les positions que ceux-ci ont pu défendre à un moment donné du mouvement ouvrier, pour en faire leur contraire le plus absolu : prendre des citations de Marx, Engels ou Lénine, leur faire dire que l’exploitation capitaliste, c’est bien, que la nation, c’est le bien le plus précieux, que nous devons nous laisser embrigader dans la guerre impérialiste, que l’État est un père bienfaiteur et protecteur, etc.

Marx, Engels, Lénine, qui se sont battus pour la destruction de l’État, deviennent, par le tour de magie de ces groupes, des défenseurs enthousiastes de l’État. Marx, Engels, Lénine, qui se sont battus inconditionnellement pour l’internationalisme, deviennent des champions de la “libération nationale” et de la patrie. Marx, Engels, Lénine, qui ont animé la lutte défensive du prolétariat, deviennent les champions du productivisme et du sacrifice du travailleur sur l’autel des besoins du capital.

L’instrument d’avant-garde de cette entreprise de falsification fut le stalinisme5. Il a effectué méthodiquement cette transformation répugnante. Pour illustrer cela, nous utiliserons le livre d’Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant6, qui décrit en détail ce processus qui se déroule à partir du milieu des années 1920 : “Le régime social très particulier qui se développait en Russie soviétique avait tendance à créer sa propre idéologie dans toutes les branches scientifiques. En d’autres termes, il a essayé de fusionner sa propre conception du monde avec celle de l’ancienne science, ainsi qu’avec l’idéologie traditionnelle du marxisme et les nouvelles découvertes scientifiques” (page 103 de l’édition PDF en espagnol). Pour l’expliquer, il rappelle que “Hegel (qui) avait démontré qu’un phénomène peut conserver sa forme tout en transformant complètement son contenu ; Lénine n’avait-il pas dit que souvent le destin des grands hommes est de servir d’icônes après leur mort, alors que leurs idées libératrices sont falsifiées pour justifier une nouvelle oppression et un nouvel esclavage ?” (page 109).

Lors de son passage à “l’Académie communiste” de Moscou, il constate qu’ “On modifiait chaque année les programmes, on falsifiait de plus en plus insolemment les faits historiques et leur appréciation. Cela se faisait non seulement avec l’histoire récente du mouvement révolutionnaire en Russie, mais aussi avec des événements aussi éloignés que la Commune de Paris, la révolution de 1848 et la première Révolution française. (…) Que dire de l’histoire du Komintern ? Chaque nouvelle édition donnait une version nouvelle, à beaucoup d’égards tout à fait opposée aux précédentes” (p. 100), “Comme on introduisait ces falsifications en même temps dans toutes les branches de l’éducation, je suis arrivé à la conclusion qu’il ne s’agissait pas d’accidents isolés, mais d’un système qui transformait l’histoire, l’économie politique et les autres sciences selon les intérêts et la vision du monde de la bureaucratie (…) En fait, une nouvelle école, l’école bureaucratique du marxisme, se formait en Russie.” (p. 101)

Suivant ces méthodes, les partis de gauche et d’extrême-gauche utilisent trois procédés :

– profiter des erreurs commises par les révolutionnaires ;

– défendre, comme si elles étaient toujours valables, des positions qui étaient justes au moment où elles ont été défendues par les révolutionnaires, alors qu’elles sont devenues contre-révolutionnaires ;

– émousser le tranchant révolutionnaire de leurs positions en faisant d’elles une abstraction inoffensive.

Les erreurs des révolutionnaires

Marx, Engels, Lénine, Rosa Luxemburg, n’étaient pas infaillibles. Ils ont fait des erreurs.

Contrairement à la vision mécanique de la pensée bourgeoise, l’erreur est souvent inévitable et peut être un pas nécessaire vers la vérité qui, d’autre part, n’est pas absolue, mais qui a un caractère historique. Pour Hegel, l’erreur est un moment de vérité nécessaire et évolutif.

Ceci est d’autant plus clair quand on considère que le prolétariat est à la fois une classe exploitée et une classe révolutionnaire et qu’en tant que classe exploitée, elle souffre de tout le poids de l’idéologie dominante. Par conséquent, lorsque le prolétariat – ou du moins une partie de celui-ci, ose penser, formuler des hypothèses, mettre en avant des revendications, se donner des objectifs, il s’élève contre la passivité et l’abrutissement imposés par le bon sens capitaliste, mais, en même temps, il peut tomber dans des approximations erronées, dans des idées que l’évolution sociale elle-même ou la dynamique même de la lutte de classe dépassent ou laissent de côté.

Marx et Engels croyaient qu’en 1848 le capitalisme était assez mûr pour être remplacé par le communisme et prônaient un programme encore capitaliste “intermédiaire” qui servirait de plate-forme pour le socialisme (la théorie de la “révolution permanente”).

Cependant, leur esprit critique les a amenés à rejeter cette spéculation, qu’ils ont abandonnée en 1852. De même, ils pensaient que l’État capitaliste devait être pris et utilisé comme levier de la révolution, mais l’expérience vivante de la Commune de Paris les a convaincus de cette erreur en concluant que l’État capitaliste doit être détruit.

Nous pourrions continuer avec beaucoup d’autres exemples, mais ce que nous voulons développer ici, c’est comment les groupes gauchistes utilisent ces erreurs pour donner un blanc-seing à leur programme contre-révolutionnaire. Lénine était un internationaliste conséquent, mais il n’avait pas suffisamment de clarté sur la question de la libération nationale et commit de graves erreurs sur ce point. Ces erreurs sont extraites de leur contexte historique, séparées de la lutte internationaliste qu’il a menée, deviennent ainsi des “lois” valables pour toujours7. Ces erreurs sont transformées en moyens hypocrites de défense du capital.

Comment peuvent-ils opérer une telle falsification ? L’un des moyens le plus important est de détruire l’esprit critique des militants. Les marxistes cohérents partagent avec la science ce que celle-ci a de meilleur : l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de remettre en question des positions qui, pour diverses raisons, entrent en conflit avec la réalité et les besoins de la lutte du prolétariat. Le marxisme n’est pas un ensemble de dogmes produit par des cerveaux géniaux et qui ne pourraient pas être modifiés ; c’est une méthode combative, vivante, analytique, en développement constant et pour cela l’esprit critique est fondamental. Raboter cet esprit critique est la tâche principale des groupes gauchistes, à l’instar de leurs maîtres staliniens qui, comme le dit Ciliga lors de son passage à “l’Université communiste” de Leningrad, les étudiants, futurs cadres du parti, “ce qui n’était pas écrit dans le manuel n’existait pas pour eux. Jamais de questions en dehors du programme officiel. Leur vie spirituelle était parfaitement mécanisée. Lorsque je m’efforçais de les pousser au-delà de l’étroit horizon du programme, d’éveiller leur curiosité et leur sens critique, ils restaient sourds. On aurait dit que leur sens du social était émoussé.” (p. 98).

Ainsi, face au suivisme aveugle prôné par les groupes gauchistes (des staliniens aux trotskistes en passant par la plupart des anarchistes) les militants prolétariens, les groupes révolutionnaires, doivent lutter pour garder vivant l’esprit critique, la capacité de se remettre en question, la volonté permanente d’être attentifs aux faits pour savoir, à partir d’une analyse historique, comment reconsidérer des positions qui ne sont plus valables.

Des positions qui étaient justes à une période qui peuvent devenir des mensonges éhontés.

Une autre caractéristique de la méthode gauchiste est l’utilisation des positions justes des révolutionnaires qui ont été invalidées ou rendues contre-productives par l’évolution historique. Par exemple, le soutien de Marx et Engels aux syndicats. Le gauchisme conclut que, si les syndicats étaient des organes du prolétariat à l’époque de Marx et Engels, ils ne peuvent l’être qu’en tout temps. Ils utilisent une méthode abstraite et intemporelle. Ils cachent le fait qu’avec la décadence du capitalisme, les syndicats sont devenus des organes de l’État bourgeois contre le prolétariat.8

Il y a des militants révolutionnaires qui rompent avec les positions de gauche, mais ne parviennent pas à rompre avec leur méthode scolastique. Ainsi, par exemple, ils se limitent simplement à inverser la position gauchiste à l’égard des syndicats : si la position gauchiste affirme que les syndicats ont toujours été au service de la classe ouvrière, ces militants révolutionnaires concluent alors que les syndicats ont toujours été contre elle. Ils font de la position sur les syndicats une position intemporelle, valable pendant des siècles, de sorte que, s’ils ont rompu avec le gauchisme, en fait ils en restent prisonniers.

Il en va de même pour la social-démocratie. Il est difficile d’imaginer que les partis socialistes d’aujourd’hui pendant la période de 1870 à 1914, aient été des partis de la classe ouvrière, qu’ils aient contribué à son unité, à sa conscience et à la force de ses luttes. Face à cela, les gauchistes, en particulier le trotskisme, concluent simplement : les partis sociaux-démocrates ont toujours été des partis ouvriers et ne cesseront jamais de l’être, malgré tous leurs agissements contre-révolutionnaires.

Cependant, il y a des révolutionnaires qui disent la même chose, mais dans l’autre sens : si les trotskistes parlent de la social-démocratie comme d’un parti qui est et sera toujours “ouvrier”, ils concluent que la social-démocratie est et a toujours été capitaliste. Ils ignorent que l’opportunisme est une maladie qui peut affecter le mouvement ouvrier et qui peut conduire ses partis à la trahison et à l’intégration dans l’État capitaliste.

Enfermés dans leur héritage gauchiste, ils remplacent la méthode historique et dialectique par la méthode scolastique. Ne pas comprendre que l’un des principes de la dialectique est la transformation des contraires : ce que peut être une chose peut se transformer et agir dans le sens contraire. Les partis prolétariens, à cause de la dégénérescence due au poids de l’idéologie bourgeoise et de la petite bourgeoisie peuvent se transformer en leur contraire qui leur est diamétralement opposé : devenir des serviteurs inconditionnels du capitalisme9.

Nous voyons là une autre des conséquences de la méthode gauchiste : on rejette la vision historique des positions de classe et de leur processus d’élaboration. Cela ampute une autre des composantes essentielles de la méthode prolétarienne. Chaque génération de travailleurs repose sur les épaules de la génération précédente : les leçons produites par la lutte de classe et par l’effort théorique en son sein, donnent lieu à des conclusions qui servent de point de départ, mais qui ne sont pas le point d’arrivée. L’évolution du capitalisme et les expériences mêmes de la lutte de classe rendent nécessaires de nouveaux développements ou des rectifications critiques des positions précédentes. C’est une continuité historique critique que le gauchisme nie en propageant une vision dogmatique et anhistorique.

Aux XVIIe et XIXe siècles, les penseurs qui annonçaient la révolution bourgeoise ont développé un matérialisme qui était en son temps révolutionnaire parce qu’il soumettait l’idéalisme féodal à une critique implacable. Cependant, une fois le pouvoir pris dans les principaux pays, la pensée bourgeoise est devenue conservatrice, dogmatique et anhistorique. Le prolétariat, par contre, a dans ses propres gènes une pensée critique et historique, une capacité de ne pas rester prisonnier des situations d’une époque donnée, aussi importantes soient-elles, et d’être guidé non pas par le passé ou le présent mais par la perspective de l’avenir révolutionnaire dont il est porteur. “L’histoire de la philosophie et l’histoire de la science sociale montrent en toute clarté que le marxisme n’a rien qui ressemble à du “sectarisme” dans le sens d’une doctrine repliée sur elle-même et ossifiée, surgie à l’écart de la grande route du développement de la civilisation universelle. Au contraire, Marx a ceci de génial qu’il a répondu aux questions que l’humanité avancée avait déjà soulevées.10.

Le piège de l’abstraction

Comme la pensée bourgeoise, l’idéologie gauchiste est dogmatique et idéaliste d’une part, et relativiste et pragmatique d’autre part. Le gauchiste lève la main gauche et proclame des “principes” élevés au rang de dogmes universels, valables pour tous les mondes possibles et pour tous les temps. Mais, de la main droite, invoquant des “considérations tactiques”, il garde ces principes sacrés dans sa poche car “les conditions ne sont pas là”, “les ouvriers ne comprennent pas”, “le moment est mal choisi”, etc.

Le dogmatisme et la tactique ne sont pas opposés mais complémentaires. Le dogme qui oblige aujourd’hui à participer aux élections est complété par la “tactique” de “les utiliser” pour “se faire connaître”, “barrer le chemin à la droite”, etc. Le dogmatisme apparaît comme quelque chose de théorique, mais, en réalité, c’est une vision abstraite, placée en dehors de l’évolution historique. La “tactique”, cependant, semble “pratique” et “concrète”, est en fait une vision grossière et crétinisante qui ne part pas des positions cohérentes mais d’une action quotidienne, purement adaptative et opportuniste, typique de la pensée bourgeoise.

Cela nous amène à comprendre la troisième caractéristique de la méthode de la pensée gauchiste : elle doit nécessairement abstraire et décontextualiser les positions justes des révolutionnaires pour, comme le disait Lénine, émousser leur tranchant révolutionnaire, les rendre inoffensives pour le capital en les présentant comme des “principes” abstraits et inopérants. Ainsi, le communisme, la dictature du prolétariat, les conseils ouvriers, l’internationalisme… deviennent une grande rhétorique, un verbiage cynique auquel les dirigeants ne croient pas du tout, mais qu’ils utilisent sans gêne pour manipuler leurs fidèles. Ciliga, dans le livre précité, soulignait “le talent de la bureaucratie communiste à faire le contraire de ce qu’elle proclamait, à déguiser les pires crimes sous le masque des slogans les plus progressistes et des phrases les plus éloquentes” (page 52).

Dans les organisations gauchistes il n’y a pas de principes. Leur vision est purement pragmatique et évolue en fonction des circonstances, c’est-à-dire en fonction des besoins politiques, économiques et idéologiques du capital national qu’elles servent. Les principes sont à géométrie variable et on les garde pour des moments spécifiques : lors des fêtes du parti et des grandes célébrations ; comme prétexte pour persécuter des militants en les accusant d’avoir “transgressé les principes" ; ils sont aussi utilisés comme des armes dans les querelles entre factions.

Cette vision des “principes” est radicalement opposée à celle d’une organisation révolutionnaire. Celle-ci est basée sur “l’existence d’un programme valable pour toute l’organisation. Le programme en tant que synthèse de l’expérience du prolétariat dont l’organisation est une partie et parce qu’il relève d’une classe n’ayant pas seulement une existence présente mais aussi un devenir historique, exprime ce devenir par la formulation des buts de la classe et du chemin à suivre pour les atteindre ; il rassemble les positions essentielles que l’organisation doit défendre dans la classe ; il sert de base d’adhésion.”11

Le programme révolutionnaire est la source de l’activité de l’organisation, son corps théorique source d’inspiration, son guide pour l’action. Il doit donc être pris très au sérieux. Le militant qui vient du gauchisme et ne sait pas comment s’en séparer, croit, souvent inconsciemment, que le programme est une pantomime, des simples paroles qui sont invoquées dans des moments solennels, et il cherche donc “la pratique” en appelant constamment à laisser tomber les trucs “rhétoriques”. D’autres fois, lorsqu’il est en colère contre un camarade ou qu’il se croit marginalisé par les organes centraux, il essaie de “les prendre en faute”, en utilisant le programme comme une pierre qu’on jette au visage.

Contre ces deux fausses visions, nous revendiquons la fonction essentielle du programme dans une organisation prolétarienne, comme arme d’analyse partagée par tous les militants et dans laquelle tous sont engagés pour son développement ; comme moyen d’intervention dans la lutte du prolétariat, comme orientation et contribution active à son avenir révolutionnaire.

Les sophismes pragmatiques et “ingénieux” du gauchisme font beaucoup de mal car ils rendent difficile une pensée globale capable de passer du général au concret, de l’abstrait à l’immédiat, du théorique au pratique. La méthode gauchiste brise le lien qui unit ces deux facettes de la pensée prolétarienne, en empêchant de vivre concrètement l’unité entre le concret et le général, l’immédiat et l’historique, le local et le global. La tendance et la pression vont vers la pensée unilatérale. Le gauchiste est localiste tous les jours, mais affiche un discours “internationaliste” les jours fériés. Le gauchiste ne voit que l’immédiat et le pragmatique, mais l’embellit avec quelques références “historiques” et met chapeau bas devant “les principes”. Le gauchiste est minablement “concret” lorsqu’il s’agit de développer une analyse abstraite et il part dans les brumes abstraites lorsqu’une analyse concrète est nécessaire.

Les effets destructeurs de la méthode théorique du gauchisme

On a vu, d’une manière très synthétique, quelques-uns des traits de la pensée gauchiste et de ses conséquences sur la position des militants communistes.

Voyons quelques-unes de ces dernières. La Troisième Internationale a utilisé une formule qui n’a de sens que dans certaines conditions historiques : “derrière chaque grève se profile l’hydre de la révolution”.

Cette formule n’est pas valable si les rapports de force entre les classes sont favorables à la bourgeoisie. Ainsi, par exemple, Trotsky l’a utilisé de manière schématique, estimant que les grèves de 1936 en France et la réponse courageuse du prolétariat de Barcelone en juillet 1936 contre le coup d’État fasciste “ouvraient les portes vers la révolution”. Elle ne tenait pas compte de l’imparable course vers la guerre impérialiste, de l’écrasement du prolétariat russe et allemand, de l’engagement des ouvriers sous la bannière de l’antifascisme. Il a laissé de côté cette analyse historique et mondiale et n’a appliqué que la recette vide de “derrière chaque grève il y a l’hydre de la révolution”.12

Une autre conséquence est un matérialisme vulgaire imprégné d’économisme jusqu’à la moelle. Tout serait déterminé par l’économie, celle-ci comprise avec la plus grande myopie mentale. Des phénomènes tels que la guerre sont niés dans leur racine impérialiste, stratégique, militaire, pour essayer de trouver les explications économiques les plus fantaisistes. Ainsi, l’État islamique, un gang mafieux, sous-produit barbare de l’impérialisme, serait une compagnie pétrolière.

Enfin, une autre conséquence de la manipulation faite par le gauchisme de la théorie marxiste est celle de sa conception comme une affaire de spécialistes, d’experts, de chefs géniaux. Tout ce que vomissent ces chefs éclairés devrait être suivi au pied de la lettre par les “militants de base” qui n’auraient aucun rôle dans l’élaboration théorique car leur mission serait de distribuer des tracts, vendre la presse, porter les chaises pour les meetings, coller des affiches… c’est-à-dire servir de main-d’œuvre ou de chair à canon aux “leaders bien-aimés”.

Cette conception est nécessaire au gauchisme puisque sa tâche consiste à déformer la pensée de Marx, Engels, Lénine, etc. et pour cela ils ont besoin de militants qui croient aveuglément leurs histoires à dormir debout. Cependant, elle est néfaste et destructrice lorsqu’une telle conception s’infiltre dans les organisations révolutionnaires. L’organisation révolutionnaire d’aujourd’hui “est plus impersonnelle qu’au XIXe siècle, et cesse d’apparaître comme une organisation de chefs dirigeant la masse des militants. La période des chefs illustres et des grands théoriciens est révolue. L’élaboration théorique devient une tâche véritablement collective. À l’image des millions de combattants prolétariens “anonymes”, la conscience de l’organisation se développe par l’intégration et le dépassement des consciences individuelles dans une même conscience collective.”13

C Mir, 27 décembre 2017

 

2La gauche et l’extrême-gauche du capital auraient pu correspondre à ce passage que le Manifeste communiste consacre au socialisme bourgeois : “Ils veulent la société actuelle, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu’il s’en fait (…) Car le socialisme bourgeois tient tout entier dans cette affirmation que les bourgeois sont des bourgeois… dans l’intérêt de la classe ouvrière.

5À son tour, le stalinisme s’est inspiré du sale travail de la social-démocratie qui trahit le prolétariat en 1914. Rosa Luxemburg, dans Notre programme et la situation politique ; Discours au Congrès de fondation du Parti Communiste Allemand (Ligue Spartacus), 31 décembre 1918, premier janvier 1919, en a fait la dénonciation : “Vous voyez d’après ses représentants où en est ce marxisme aujourd’hui : il est asservi et domestiqué par les Ebert, David et consorts. C’est là que nous voyons les représentants officiels de la doctrine que, pendant des dizaines d’années, on a fait passer pour le marxisme pur, véritable. Non, ce n’est pas là que menait le marxisme, à faire en compagnie des Scheidemann, de la politique contre-révolutionnaire. Le marxisme véritable combat également ceux qui cherchent à le falsifier”.

6Ante (ou Anton) Ciliga (1898-1992), d’origine croate, rejoint le Parti communiste de Yougoslavie et vit en Russie à partir de 1925 où il prend conscience de la dégénérescence contre-révolutionnaire de l’URSS. Il rejoint l’opposition de gauche de Trotsky. Arrêté pour la première fois en 1930, il fut envoyé en Sibérie et finalement libéré en 1935. Dès lors, il s’installe en France où il écrit un témoignage très lucide sur tout ce qui s’est passé en URSS, dans la Troisième Internationale et dans le PCUS, dans le livre cité. On peut consulter la version PDF en espagnol, dont nous avons traduit les citations, sur : http://marxismo.school/files/2017/09/Ciliga.pdf. Par la suite, Ciliga s’est de plus en plus éloigné des positions prolétariennes en évoluant vers la défense de la démocratie, surtout après la Seconde Guerre mondiale.

10Lénine, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme (1913).

11“Rapport sur la structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires”, Revue internationale nº 33 (1983), point 1.,

12Cette erreur de Trotsky a même été utilisée par le trotskisme jusqu’à la corde pour qualifier de “révolution” toute situation de révolte et même de coup d’État à base de guérilla comme celui de Cuba en 1959.

13Voir note 3.

Rubrique: 

Vie de la bourgeoisie