Le gangstérisme aussi frappe et ravage. Au nord du Mexique, au Venezuela, en Haïti… le commerce de la drogue et de la prostitution s’épanouit, laissant dans son sinistre sillage tueries et viols de masse.
Partout, la misère se développe. Dans un pays comme le Royaume-Uni, une grande partie de la population n’a plus accès aux soins dentaires. Une expression terrible est apparue dans la presse pour qualifier ces gens qui se comptent par millions : « Les sans dents ».
Pour le dire en une phrase : Le capitalisme menace la survie de l’humanité. Si la classe ouvrière ne parvient pas à mettre à bas le capitalisme, ce système décadent va s’enfoncer dans la barbarie jusqu’à la mort de tous. La seule alternative, c’est la révolution prolétarienne mondiale. Pour y parvenir, notre classe doit développer ses luttes, son organisation et sa conscience à l’échelle internationale.
Depuis l’été 2022, sous les coups de boutoirs de la crise économique, la classe ouvrière a commencé à réagir. Les grèves qui ont éclaté au Royaume-Uni ont annoncé le retour du prolétariat sur le terrain de la lutte. En deux ans, des grèves qualifiées « d’historiques » par les médias ont eu lieu en France, aux États-Unis, au Canada, en Suède, en Allemagne, en Islande, au Bangladesh… Mais ce n’est là qu’un début, un premier pas. Le prolétariat a face à lui un très long chemin vers la révolution. Il va lui falloir apprendre dans les luttes comment s’unir et comment s’organiser, à repérer les pièges tendus par la bourgeoisie, à identifier ses « faux-amis » : les syndicats et les organisations de la gauche du Capital qui feront tout pour saboter de « l’intérieur » le processus révolutionnaire. La bourgeoisie est une classe machiavélique, elle est même la classe dominante la plus intelligente de l’Histoire. Pour conserver ses privilèges, elle sera prête à tous les crimes, toutes les manipulations, tous les mensonges. La classe ouvrière va devoir élever son niveau de conscience et d’organisation à la hauteur de cet adversaire. Plus encore, elle va devoir élever son niveau de conscience et d’organisation à la hauteur de la nouvelle société à instaurer, une société mondiale qui, à terme, sera sans classe ni frontière, sans exploitation ni concurrence, sans État. La révolution prolétarienne est sans aucun doute la plus haute marche qu’ait eu à franchir l’humanité.
La difficulté fondamentale de la révolution socialiste réside dans cette situation complexe et contradictoire : d’une part la révolution ne peut se réaliser qu’en tant qu’action consciente de la grande majorité de la classe ouvrière ; d’autre part cette prise de conscience se heurte aux conditions qui sont faites aux ouvriers dans la société capitaliste, conditions qui empêchent et détruisent sans cesse la prise de conscience par les ouvriers de leur mission historique révolutionnaire. Laissées à leur propre développement interne, les luttes des ouvriers contre les conditions d’exploitation capitaliste peuvent mener tout au plus à des explosions de révolte, réactions absolument insuffisantes pour la transformation sociale. Aller au-delà des expériences de luttes particulières, cumuler l’expérience historique du prolétariat, défendre et propager la conscience des finalités du mouvement, c’est le rôle politique crucial du Parti révolutionnaire. Le parti tire sa substance théorique, non des contingences et du particularisme de la position économique des ouvriers, mais du mouvement des possibilités et des nécessités historiques. Seule 1’intervention de ce facteur permet à la classe de passer de la révolte à la révolution. Le Parti est l’arme indispensable du prolétariat à la victoire finale, au succès de sa révolution.
Pour l’instant, ce Parti ne peut exister : la classe ouvrière est trop loin d’un processus révolutionnaire, sa conscience et sa capacité à s’organiser sont trop faibles. La fraction la plus déterminée et la plus claire du prolétariat, celle qui a conscience de ses buts généraux et historiques, ne peut qu’être regroupée sous la forme de petites organisations révolutionnaires.
Ces petites organisations révolutionnaires n’en ont pas moins un rôle immense et crucial pour l’avenir. Elles doivent s’organiser sur la base des intérêts historiques du prolétariat en vue de donner une orientation politique claire au mouvement et de favoriser activement le développement de la conscience de classe. Elles doivent aussi dès maintenant œuvrer à la préparation de la fondation du futur Parti. Pour cela, il leur faut sans cesse vérifier la véracité de leurs analyses face à l’évolution des événements, débattre et élaborer leurs positions, puiser dans l’histoire du mouvement ouvrier les leçons essentielles, lutter contre la pénétration en leur sein de l’idéologie dominante, défendre les forces et les positions autour desquelles se construira le futur Parti.
L’histoire a montré combien il est difficile de construire un parti à la hauteur de ses responsabilités, une tâche qui requiert des efforts nombreux et variés. Elle exige avant tout la plus grande clarté sur les questions programmatiques et sur les principes de fonctionnement de l’organisation, une clarté qui se fonde nécessairement sur toute l’expérience passée du mouvement ouvrier et de ses organisations politiques.
À chaque étape de l’histoire du mouvement ouvrier, la Gauche s’est distinguée comme la meilleure représentante de cette clarté, apportant une contribution décisive à l’avenir de la lutte. « Ce fut elle qui assura la continuité entre la Ie et la IIe Internationale à travers le courant marxiste, en opposition aux courants proudhonien, bakouniniste, blanquiste, et autres corporativistes. Entre la IIe et la IIIe Internationale, c’est encore la Gauche, celle qui mena le combat tout d’abord contre les tendances réformistes, ensuite contre les 'social-patriotes', qui assura la continuité pendant la Première Guerre mondiale en formant l’Internationale communiste. De la IIIe Internationale, c’est encore la Gauche, la 'Gauche communiste', et en particulier les Gauches italienne et allemande, qui ont repris et développé les acquis révolutionnaires foulés au pied par la contre-révolution social-démocrate et stalinienne ». (« La continuité des organisations politiques du prolétariat », Revue Internationale n° 50).
Le Parti communiste mondial, qui sera à l’avant-garde de la révolution prolétarienne de demain, devra s’appuyer sur l’expérience et la réflexion de tous ces courants de gauche, de toute cette filiation historique. C’est précisément en s’encrant dans cette filiation, en s’efforçant de toujours respecter les principes essentiels de ces courants que, face à l’épreuve de vérité de la Seconde Guerre mondiale, la Gauche communiste fut la seule à rester fidèle à l’internationalisme.
Les groupes de la Gauche communiste surgirent dès 1920 dans différents pays (Russie, Allemagne, Italie, Hollande, Grande-Bretagne, Belgique…). Ils n’atteignirent pas tous le même niveau de clarté et de cohérence et la majorité d’entre eux ne put résister à la terrible contre-révolution capitaliste. Ils disparurent victimes de l’action conjuguée de la répression des staliniens et des fascistes, de la démoralisation et de la confusion ambiantes. Dans les années 1930, seuls les groupes les plus cohérents réussirent à se maintenir et parmi eux la Gauche communiste d’Italie fut la plus claire et conséquente. Le groupe “Internationalisme” (1945-52), issu de cette dernière, parvint à une synthèse critique et cohérente du travail, très dispersé, des différents groupes de la Gauche Communiste : [1]
Ces positions de la Gauche communiste sont le nécessaire point de départ de tout le processus révolutionnaire à venir. Expression de la lutte historique du prolétariat, sa réappropriation par les masses ouvrières est la condition indispensable pour que son combat puisse apporter une solution révolutionnaire à la crise sans issue du capitalisme mondial. Le futur parti mondial, s’il veut apporter une réelle contribution à la révolution communiste, devra fonder son programme et ses méthodes d’action sur l’expérience et l’héritage de la Gauche communiste.
Nous reprenons ainsi à notre compte les mots de nos prédécesseurs : « La continuité historique entre l’ancien et le nouveau parti de la classe ne peut s’effectuer qu’au travers du canal de la Fraction, dont la fonction historique consiste à faire le bilan politique de l’expérience, de passer au crible de la critique marxiste les erreurs et l’insuffisance du programme d’hier, de dégager de l’expérience les principes politiques qui complètent l’ancien programme et sont la condition d’une position progressive du nouveau programme, condition indispensable pour la formation du nouveau parti. En même temps que la Fraction est un lieu de fermentation idéologique, le laboratoire du programme de la révolution dans la période de recul, elle est aussi le camp où se forgent les cadres, où se forme le matériel humain, les militants du futur parti. » (L’Etincelle, n° 10, janvier 1946).
C’est pourquoi, face à la guerre en Ukraine, le CCI a lancé avec Internationalism Voice et l’Istituto Onorato Damen un Appel commun à toutes les organisations de la Gauche communiste. En se fondant sur l’héritage de la conférence de Zimmerwald, le CCI voulait par cet appel non seulement brandir l’étendard internationaliste mais aussi plus généralement défendre la filiation historique, les principes et le fonctionnement de la Gauche communiste. Cet Appel devait être et est une pierre blanche déposée sur le chemin vers la révolution et le Parti. Un jalon pour préparer l’avenir.
Cet Appel commun a été rejeté par le reste de la Gauche communiste. Les différents « Partis Communistes Internationaux » (Programma communista, Il Partito Communsita, Le Prolétaire/Il Communista) l’ont ignoré par sectarisme revendiqué. Quant à la deuxième plus importante organisation de la Gauche communiste, la Tendance Communiste Internationaliste, elle a préféré à cet appel l’aventure des comités No war but the class war parce ce que, selon elle, il serait « nécessaire de voir au-delà de la ‘Gauche communiste’ ».
Le refus d’un travail commun avec d’autres groupes de la Gauche communiste défendant les principes historiques de ce courant au bénéfice d’une collaboration avec des forces du "marais" (la zone confuse entre les positions prolétariennes et celles la gauche de la bourgeoisie), cela porte un nom : l’opportunisme. Cette politique est particulièrement dangereuse parce qu’elle porte en elle la liquidation de toutes les leçons organisationnelles dont la Gauche communiste se revendique et est le fruit. Elle tourne le dos à la responsabilité principale qui nous incombe, celle de préparer la construction d’un futur parti armé du meilleur de la tradition du mouvement ouvrier, du combat de toutes ses gauches successives.
Cette dynamique opportuniste de la TCI l’amène d’ailleurs aujourd’hui jusqu’à balayer les leçons vitales de la lutte du courant marxiste au sein de l’AIT contre le poison mortel du parasitisme politique représenté par la tendance Bakounine pour justifier son ouverture aux groupes parasites actuels. Pire encore, elle n’hésite plus à s’accoquiner ouvertement avec une organisation menant une politique systématique de mouchardage, comme l’est le Groupe International de la Gauche Communiste (GIGC, ex-FICCI).
L’opportunisme, qui a constitué historiquement le plus grave danger pour les organisations du prolétariat, est une expression de la pénétration en leur sein d’idéologies étrangères, bourgeoises et surtout petite-bourgeoises. Il se distingue par le fait qu’il tend à sacrifier les intérêts généraux et historiques du prolétariat au bénéfice d’illusoires « succès » immédiats et circonstanciels. Un des moteurs de l’opportunisme est l’impatience qui exprime la vision d’une couche de la société condamnée à l’impuissance au sein de celle-ci et qui n’a aucun avenir à l’échelle de l’histoire. « L’opportunisme veut tenir compte d’une situation de conditions sociales qui ne sont pas arrivées à maturité. Il veut 'un succès immédiat'. L’opportunisme ne sait pas attendre et c’est pourquoi les grands événements lui paraissent toujours inattendus », écrivit Trotsky dans « 1905 ».
L’opportunisme est un poison mortel qui tente constamment à s’infiltrer dans les rangs des organisations révolutionnaires. Pour lui résister, il faut donc lui opposer un combat tout aussi permanent et déterminé, aiguiser sans cesse l’arme de la théorie :
En se vautrant aujourd’hui sans vergogne dans l’opportunisme, en tournant le dos aux combats successifs de l’aile gauche révolutionnaire menés depuis Marx et Engels, la TCI s’inscrit dans une longue tradition, celle qui a toujours mené au désastre. Cette politique calamiteuse, elle la mène parce que, jusqu’à maintenant, elle a refusé de faire la critique de ses erreurs originelles, se condamnant ainsi elle-même à reproduire sans cesse la même démarche opportuniste, en toujours pire. Lors de sa fondation en 1943, son ancêtre, le Parti Communiste internationaliste (PCint), avait admis en son sein et sans la moindre critique :
Pour préparer la construction du futur Parti, arme indispensable à la réussite de la révolution, la lutte contre l’opportunisme par l’aile gauche doit se poursuivre. C’est ce que se propose de faire la publication d'un ensemble d'articles introduite par celui-ci. Il s’agit d’un combat politique intransigeant qui se déroule au sein du camp révolutionnaire. Nous appelons ainsi tous nos lecteurs à se rattacher aux racines historiques de ce combat, à faire leur cette filiation et cette défense des principes organisationnels prolétariens, à participer à cette préparation de l’avenir. Nous appelons aussi la TCI à faire sienne ce principe prolétarien si bien exposé par Rosa Luxemburg : « Le marxisme est une vision révolutionnaire du monde qui doit appeler à lutter sans cesse pour acquérir des connaissances nouvelles, qui n’abhorre rien tant que les formes figées et définitives et qui éprouve sa force vivante dans le cliquetis d’armes de l’autocritique et sous les coups de tonnerre de l’histoire ». (Critique des critiques).
Rappelons ainsi comment, en 1903, Lénine pointait avec humour le ridicule orgueil blessé des futurs Mencheviks : « L’esprit de cercle et le défaut de maturité politique frappant, qui ne peut supporter le vent frais d’un débat public, apparaît ici en toute netteté […]. Imaginez un instant qu’une pareille absurdité, qu’une querelle comme la plainte d’une “fausse accusation d’opportunisme” ait pu se produire dans le parti allemand ! L’organisation et la discipline prolétariennes ont depuis longtemps fait oublier là-bas cette veulerie d’intellectuels […]. Seul l’esprit de cercle le plus routinier, avec sa logique : un coup de poing dans la mâchoire, ou bien la main à baiser, s’il vous plaît, a pu soulever cette crise d’hystérie, cette vaine querelle et cette scission du Parti autour d’une “fausse accusation d’opportunisme”. (Un pas en avant Deux pas en arrière, Chapitre « Ceux qui ont souffert d’être faussement accusés d’opportunisme »).
(Mars 2024)
La Tendance Communiste Internationaliste (TCI) a récemment publié un article sur son expérience avec les comités No War But the Class War (NWBCW) qu’elle a lancés au début de la guerre en Ukraine : « S’il est vrai que toute guerre impérialiste met au jour la base de classe réelle sur laquelle reposent les antagonismes politiques, l'invasion de l'Ukraine n’a pas échappé à la règle » (1) expliquant que les staliniens et les trotskistes ont une fois de plus montré qu’ils appartiennent au camp du capital. Que ce soit en soutenant l’indépendance de la nation ukrainienne ou en se ralliant à la propagande russe sur la « dénazification » de l’Ukraine, les gauchistes appellent ouvertement la classe ouvrière à soutenir l’un ou l’autre camp dans une guerre capitaliste qui exprime l’approfondissement des rivalités entre les plus grands requins impérialistes de la planète et menace l’humanité de conséquences catastrophiques. La TCI note également que le mouvement anarchiste a été profondément divisé entre ceux qui appellent à la défense de l’Ukraine et ceux qui ont maintenu une position internationaliste de rejet des deux camps. En revanche, la TCI dit que « la Gauche communiste internationale est restée fermement attachée aux intérêts internationaux de la classe ouvrière et a dénoncé cette guerre pour ce qu'elle est ».
Jusqu’ici, tout va bien. Mais nous divergeons profondément lorsqu’ils affirment ensuite que « La TCI a poussé plus loin la position internationaliste en essayant de travailler avec d'autres internationalistes qui peuvent voir les dangers pour la classe ouvrière mondiale si celle-ci n’avait pas sa propre réponse au défi lancé par la guerre. C'est pourquoi nous avons rejoint l'initiative visant à développer des comités au niveau local, partout où nous sommes présents, afin d'organiser une réponse à ce que le capitalisme prépare pour les travailleurs du monde entier ».
À notre avis, l’appel de la TCI à la formation des comités NWBCW est tout sauf « pousser plus loin » dans la défense de l’internationalisme ou un pas vers un solide regroupement des forces internationalistes communistes.
Nous avons déjà écrit un certain nombre d’articles expliquant notre point de vue à ce sujet, mais la TCI n’a répondu à aucun d’entre eux, une attitude justifiée dans son article qui insiste sur le fait qu’ils ne veulent pas s’engager dans « les mêmes polémiques » avec ceux qui, selon eux, ont mal compris leurs positions. Pourtant, la tradition de la Gauche communiste, héritée de Marx et de Lénine, poursuivie dans les pages de Bilan, est de reconnaître que la polémique entre éléments prolétariens est indispensable à tout processus de clarification politique. En fait, l’article de la TCI est une polémique cachée, principalement avec le CCI. Mais de par leur nature même, de telles polémiques cachées, qui évitent de se référer à des organisations spécifiques et à leurs déclarations écrites, ne peuvent jamais conduire à une confrontation réelle et honnête des positions.
Dans son article sur les comités NWBCW, la TCI affirme que son initiative s’inscrit dans la continuité du courant de gauche de la conférence de Zimmerwald de 1915. La TCI avait déjà fait une affirmation similaire dans l’article « NWBCW et le “Bureau international véritable” de 1915 [8] » : « Nous estimons que l'initiative NWBCW se conforme aux principes de la Gauche zimmerwaldienne ».
Mais l’activité de la gauche de Zimmerwald, et surtout de Lénine, était caractérisée par une polémique implacable visant à une décantation des forces révolutionnaires. Zimmerwald a rassemblé différentes tendances du mouvement ouvrier opposées à la guerre. Il y avait des divergences considérables sur un certain nombre de questions. La gauche était pleinement consciente qu’une position commune contre la guerre, telle qu’exprimée dans le Manifeste de Zimmerwald, ne suffisait pas. Pour cette raison, la gauche de Zimmerwald n’a pas caché ses divergences avec les autres courants lors des conférences de Zimmerwald et de Kienthal, mais a ouvertement critiqué ces courants pour ne pas être cohérents dans leur lutte contre la guerre impérialiste. Dans et à travers ce débat, Lénine et ceux qui l’entouraient ont forgé un noyau qui allait devenir l’embryon de l’Internationale communiste.
Comme les lecteurs peuvent le lire dans la publication de notre correspondance avec la TCI au sujet de l’appel du CCI pour une Déclaration commune de la Gauche communiste face à la guerre en Ukraine (disponible sur notre site web [9]), le refus de la TCI de la signer et leur promotion de NWBCW comme une sorte de projet « rival » ont gravement affaibli la capacité de la Gauche communiste à agir ensemble en ce moment crucial. Cela a sabordé la possibilité d’un rassemblement de ses forces pour la première fois depuis l’échec des conférences internationales de la Gauche communiste au début des années 1980. La TCI a choisi de mettre fin à cette correspondance.
Nous avons également publié un article retraçant l’histoire réelle de NWBCW dans le milieu anarchiste dans les années 1990. (2) Ces groupes contenaient toutes sortes de confusions, mais à notre avis, ils exprimaient aussi la réponse d’une petite minorité critique vis-à-vis des mobilisations massives contre les guerres au Moyen-Orient et dans les Balkans, mobilisations qui étaient clairement sur le terrain de la gauche du capital et du pacifisme. Pour cette raison, nous avons estimé qu’il était important pour la Gauche communiste d’intervenir auprès de ces formations afin de défendre en leur sein des positions internationalistes claires.
En revanche, il y a aujourd’hui très peu de mobilisations pacifistes en réponse à la guerre d’Ukraine. Le milieu anarchiste, comme nous l’avons déjà noté, est profondément divisé sur la question. Ainsi, nous voyons très peu de choses dans les différents groupes NWBCW qui nous ont fait remettre en question notre conclusion à l’article : « L’impression que nous ont donnée les groupes dont nous connaissons l’existence, c’est qu’il s’agit principalement de “doublons” de la TCI ou de ses affiliés ».
À notre avis, cette duplication révèle de sérieux désaccords tant sur la fonction et le mode de fonctionnement de l’organisation politique révolutionnaire que sur ses rapports avec les minorités qui se situent sur un terrain prolétarien, et même avec la classe dans son ensemble. Ce désaccord remonte au débat sur les groupes d’usine et les comités de lutte, mais nous ne pouvons pas développer cette question dans cet article. (3)
Plus important (mais aussi lié à la question de la différence entre un produit du mouvement réel et les inventions artificielles de minorités politiques) est l’insistance de notre article sur le fait que l’initiative NWBCW est basée sur une évaluation erronée de la dynamique de la lutte de classe aujourd’hui. Dans les conditions actuelles, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que le mouvement de classe se développe directement contre la guerre mais contre l’impact de la crise économique, une analyse qui, selon nous, a été amplement vérifiée par la reprise internationale des luttes qui a été déclenchée par le mouvement de grève en Grande-Bretagne à l’été 2022 et qui, avec des hauts et des bas inévitables, ne s’est toujours pas épuisée. Ce mouvement a été une réponse directe à la « crise du coût de la vie » et bien qu’il contienne les germes d’une remise en question plus profonde et plus généralisée de l’impasse du système et de sa poussée vers la guerre, nous en sommes encore loin.
L’idée que les comités NWBCW pourraient en quelque sorte être le point de départ d’une réponse directe de la classe à la guerre ne peut que conduire à une lecture erronée de la dynamique des luttes actuelles. Elle ouvre la porte à une politique activiste qui, à son tour, ne pourra pas se distinguer des positions immédiatistes de la gauche du capital.
L’article de la TCI insiste sur le fait que son initiative est avant tout politique et qu’elle s’oppose à l’activisme et à l’immédiatisme, et affirme que la direction ouvertement activiste prise par les groupes NWBCW à Portland et à Rome est basée sur une mauvaise compréhension de la nature réelle de l’initiative : « ceux qui ont adhéré au NWBCW sans comprendre de quoi il s'agissait réellement ou plutôt, qui l'ont considéré comme l'extension de leur activité réformiste radicale antérieure. C'est ce qui s'est passé à Portland et à Rome, où certains éléments ont vu dans NWBCW un moyen de mobiliser immédiatement une classe qui se remettait à peine de quatre décennies de recul et qui commençait à peine à trouver ses marques dans la lutte contre l'inflation. Leur perspective immédiate et ultra-activiste a conduit à la disparition de ces comités ». Pour nous, au contraire, ces groupes gauchistes ont, d’une certaine façon, parfaitement saisi la logique derrière les comités NWBCW qui échappe à la TCI : une initiative artificielle lancée en l’absence de tout mouvement réel contre la guerre (même au sein de petites minorités) ne peut que tomber dans l’impasse de l’activisme !
Nous avons mentionné que la Fraction italienne de la Gauche communiste, qui a publié la revue Bilan, a insisté sur la nécessité d’un débat public rigoureux entre les organisations politiques prolétariennes. Il s’agissait d’un aspect central de leur approche des regroupements, s’opposant en particulier aux efforts opportunistes des trotskistes et ex-trotskistes de l’époque de recourir à des fusions et regroupements qui n’étaient pas basés sur un débat sérieux autour des principes fondamentaux. À notre avis, l’initiative NWBCW est basée sur une sorte de logique « frontiste » qui ne peut conduire qu’à des alliances sans principes, voire destructrices.
L’article de la TCI admet que certains groupes ouvertement gauchistes ont détourné le slogan « Pas de guerre mais la guerre de classe » pour cacher leur soutien à l’un ou l’autre camp dans le conflit. La TCI insiste sur le fait qu’elle ne peut pas empêcher de telles manœuvres derrière un faux drapeau. Mais la lecture de notre article sur la réunion du comité NWBCW de Paris (4) permet de constater que, non seulement, une partie considérable des participants préconisaient des « actions » ouvertement gauchistes sous la bannière NWBCW, mais aussi qu’un groupe trotskiste Matière et Révolution qui défend le droit de l’Ukraine à l’autodétermination, avait en fait été invité à la réunion. De même, le groupe NWBCW de Rome semble avoir été basé sur une alliance entre la section de la TCI en Italie (qui publie Battaglia Comunista) et un groupe purement gauchiste. (5)
Ajoutons que le présidium de la réunion de Paris était composé de deux individus qui ont été exclus du CCI au début des années 2000 pour avoir publié des renseignements qui exposaient nos camarades à la répression étatique, une activité que nous avons dénoncée comme du mouchardage. L’un de ces individus est membre du Groupe international de la gauche communiste (GIGC), un groupe qui n’est pas seulement une expression typique du parasitisme politique, mais qui a été fondé sur la base de ce comportement policier et qui ne devrait donc pas avoir sa place dans le camp internationaliste communiste. L’autre individu est maintenant le représentant de la TCI en France. Lorsque la TCI a refusé de signer la Déclaration commune, elle a fait valoir que la définition de la Gauche communiste de la Déclaration était trop étroite, principalement parce qu’elle excluait les groupes définis par le CCI comme parasitaires. En fait, il a été démontré très clairement que la TCI préférerait être publiquement associée à des groupes parasitaires comme le GIGC plutôt qu’au CCI, et sa politique actuelle, via les comités NWBCW, ne peut avoir d’autre résultat que de donner à ces groupes un certificat de respectabilité et de renforcer leurs efforts de longue date pour faire du CCI un paria, précisément en raison de sa défense des principes de comportement clairs qu’ils ont violé à plusieurs reprises.
Dans certains cas, comme à Glasgow, les groupes NWBCW semblent avoir été basés sur des alliances temporaires avec des groupes anarchistes comme l’Anarchist Communist Group (ACG) qui ont pris des positions internationalistes sur la guerre d’Ukraine mais qui sont liés à des groupes qui se situent sur le terrain de la bourgeoisie (par exemple Plan C au Royaume-Uni). Récemment, l’ACG a montré qu’elle préférait s’associer à de tels gauchistes plutôt que de discuter avec une organisation internationaliste comme le CCI, qu’elle a exclue d’une récente réunion à Londres sans susciter aucune protestation de la part de la CWO. (6) Cela ne signifie pas que nous n’avons pas l’intention de discuter avec les anarchistes authentiquement internationalistes, et dans le cas du KRAS en Russie, qui a fait ses preuves dans l’opposition aux guerres impérialistes, nous leur avons demandé de soutenir la Déclaration commune de toutes les manières possibles.
Mais l’affaire de l’ACG illustre combien l’initiative NWBCW rappelle la politique opportuniste du front unique, dans laquelle l’Internationale communiste a exprimé sa volonté de travailler avec les traîtres de la social-démocratie. C’était une tactique pour tenter de renforcer l’influence communiste dans la classe ouvrière, mais son résultat réel a été d’accélérer la dégénérescence de l’Internationale communiste et de ses partis.
Au début des années 1920, la Gauche communiste italienne a critiqué sévèrement cette politique opportuniste de l’Internationale communiste. Elle a continué à adhérer à la position originelle de l’Internationale communiste : les partis sociaux-démocrates, en soutenant la guerre impérialiste et en s’opposant activement à la révolution prolétarienne, étaient devenus des partis du capital. Il est vrai que leur critique de la tactique du front unique a conservé une ambiguïté, l’idée du « front unique par la base », basée sur l’hypothèse que les syndicats étaient encore des organisations prolétariennes et que c’était à ce niveau que les travailleurs communistes et sociaux-démocrates pouvaient lutter ensemble.
Dans la conclusion de son article sur les comités NWBCW, la TCI affirme qu’il existe un précédent historique à ces comités dans le mouvement révolutionnaire : l’appel à un front prolétarien uni lancé par le Parti communiste internationaliste (PCInt) en Italie en 1944. Cet appel est fondamentalement internationaliste dans son contenu, mais pourquoi parle-t-il d’un « front prolétarien unique » ?
« Le temps présent exige la formation d’un front prolétarien unique, c’est-à-dire l’unité de tous ceux qui sont contre la guerre, qu’elle soit fasciste ou démocratique.
Travailleurs de toutes les formations politiques prolétariennes et sans parti ! Rejoignez nos ouvriers, discutez des problèmes de classe à la lumière des événements de la guerre et formez ensemble dans chaque usine, dans chaque centre, des comités du front unique capables de ramener la lutte du prolétariat sur son véritable terrain de classe ». Qui étaient ces « formations prolétariennes et sans parti » ? S’agissait-il d’un appel aux militants des anciens partis ouvriers pour qu’ils s’engagent dans une activité politique commune avec les militants du PCInt ?
L’appel de 1944 ne constituait pas une simple erreur, comme l’a illustré un nouvel appel (un an plus tard) des comités d’agitation du PCInt adressé explicitement aux comités d’agitation du Parti socialiste italien, du Parti communiste italien stalinien et d’autres organisations de la gauche bourgeoise, appelant à une action commune dans les usines. Nous en avons rendu compte dans la Revue internationale n° 32. Dans la Revue internationale n° 34, nous avons également publié une lettre du PCInt en réponse à nos critiques de l’Appel. Dans cette lettre, ils écrivaient : « Fut-il une erreur ? D’accord. Ce fut la dernière tentative de la Gauche Italienne d’appliquer la tactique de “front unique à la base” préconisé par le PC d’Italie dans sa polémique avec l’IC dans les années 21-23. En tant que tel, nous la cataloguons dans les “péchés véniels” parce que nos camarades ont su l’éliminer tant sur un plan politique que théorique, avec une clarté qui aujourd'hui nous rend sûrs de nous face à quiconque ».
Ce à quoi nous avons répondu : « Si une proposition de front unique avec les bouchers staliniens et sociaux-démocrates n’est qu’un “pêché véniel”, qu’aurait alors dû faire le PCInt en 45 pour qu’on puisse parler explicitement d’erreur… Entrer au gouvernement ? Mais Battaglia comunista nous rassure : ses errements, elle les a révisés depuis un bon moment, sans attendre le CCI, et elle n’a donc jamais eu de raisons de les cacher. C’est possible. Mais quand, en 77, nous avons mis pour la première fois l’accent, dans notre presse, sur la série d’erreurs du PCInt, dans l’après-guerre immédiat, Battaglia a répliqué dans une lettre indignée qu’elle admettait des défaillances, mais soutenait qu’elles étaient sous l’exclusive responsabilité des camarades qui étaient sortis en 52 pour constituer le PC International ».
Le fait que la TCI continue à défendre l’appel de 1944 en faveur d’un « front prolétarien uni » montre que cette profonde erreur n’a pas été « éliminée tant sur un plan politique que théorique ». La tactique du « front uni par la base » de 1921-23 demeure l’inspiration du « mouvement » opportuniste NWBCW de la TCI.
La TCI a donc raison sur un point à propos de NWBCW, ces comités s’inscrivent bien dans la continuité de l’appel opportuniste à un « front prolétarien uni » lancé par le PCInt en 1944. Mais ce n’est pas une continuité dont on peut être fier puisque cette tactique obscurcit activement la frontière de classe qui existe entre l’internationalisme de la Gauche communiste et le prétendu internationalisme du gauchisme et du parasitisme. De plus, NWBCW avait pour objectif exclusif d’être une « alternative » à l’internationalisme intransigeant de la Déclaration commune de la Gauche communiste, affaiblissant ainsi les forces révolutionnaires non seulement par opportunisme envers le gauchisme et le parasitisme, mais aussi par le sectarisme envers d’autres groupes authentiques de la Gauche communiste.
Amos, septembre 2023
1) « Sur l’initiative No War but the Class War » disponible sur le site web de la TCI
2) « Sur l’histoire des groupes No War but the Class War », Révolution internationale n° 494 (2022).
3) Voir, par exemple :
– « Réponse au P.C. Internazionalista (Battaglia Comunista) », Revue internationale n° 13 (1978).
– « L’organisation du prolétariat en dehors des périodes de luttes ouvertes (groupes, noyaux, cercles, etc.) », Revue internationale n° 21 (1980).
4) « Un comité qui entraîne les participants dans l’impasse » Révolution internationale n° 496 (2023).
5) L’article contient un lien vers un article de Battaglia Comunista sur le sort du comité de Rome : « Sur le Comité NWBCW de Rome : une interview ». Il décrit le résultat négatif d’une alliance avec un groupe appelé Societa Incivile (Société incivile). Il est écrit d’une manière si obscure qu’il est très difficile d’en tirer grand-chose. Mais en parcourant le site web de ce groupe, il paraît clairement relever du gauchisme pur et dur, chantant les louanges des partisans antifascistes et du Parti communiste italien stalinien.
6) « L’ACG exclut le CCI de ses réunions publiques, la CWO trahit la solidarité entre organisations révolutionnaires », Révolution internationale n° 498 (2023).
Bakounine a créé une organisation secrète au sein de l'AIT destinée soit à la prendre sous son contrôle, soit, si cela n'était pas possible, à la détruire. L'AIT a réagi à cette gigantesque intrigue en consacrant le Congrès de La Haye (1872) à la défense de l'organisation contre cette tentative parasitaire de destruction.
Il faut rappeler que ce congrès a lieu un an après la Commune de Paris, la première fois dans l'histoire que le prolétariat tentait de prendre le pouvoir. Cependant, l'importance cruciale de défendre l'organisation révolutionnaire contre les tentatives de destruction a été consciemment assumée par l'AIT en lui donnant une priorité absolue et en rendant ses travaux publics.
Les leçons de ce combat sont capitales. Cependant, elles ont été totalement enterrées pour diverses raisons. La première est qu'elles ont été rapidement oubliées dans le mouvement ouvrier ultérieur - à la seule exception des bolcheviks ; c'est ainsi que Franz Mehring, le camarade de combat de Rosa Luxemburg dans la gauche de la social-démocratie, présente, dans sa biographie de Marx, le combat de ce dernier contre la conspiration de Bakounine comme une "confrontation personnelle". Bien entendu, les nombreux auteurs (historiens, marxologues, politologues) qui ont parlé du Congrès de La Haye ont répété ad nauseam le même refrain : tout se résumait à un "choc de personnalités" ou à un "combat entre autoritaires et libertaires". Aucune rigueur scientifique ne peut être attendue d’eux. Mais ce qui est scandaleux, c'est qu'un groupe comme la TCI[1], qui se réclame de la Gauche communiste, qui prétend lutter pour le Parti mondial du prolétariat, publie un article sur le congrès de La Haye[2], 150 ans après : "150 Years On: The Split in the First International [13]" (Il y a 150 ans, la scission dans la Première Internationale), où se répètent les mêmes thèmes falsificateurs qui ont été propagés durant les 150 dernières années sur le dit congrès.
Qui était Bakounine ? Selon l'article de la TCI, un véritable révolutionnaire qui défendait des idées fausses comme le panslavisme, mais "Lorsque le soulèvement de 1863 éclata dans la Pologne divisée, Bakounine offrit ses services, mais fut repoussé. Il tenta alors de rejoindre le soulèvement par ses propres moyens, mais l'expédition échoua, tout comme le soulèvement lui-même : les insurgés polonais furent isolés et écrasés. Ces événements ont porté un coup aux espoirs panslavistes de Bakounine et l’ont finalement amené à reconsidérer ses idées politiques." Selon l'article de la TCI, cette reconsidération a conduit Bakounine à "formuler une nouvelle doctrine, caractérisée par l'abstentionnisme politique, l'antiétatisme et le fédéralisme, qui portait diversement les noms de socialisme révolutionnaire, de collectivisme et d'anarchisme. Il chercha d'abord des partisans parmi les partisans radicalisés de Giuseppe Garibaldi et des francs-maçons, pour finalement fonder une société secrète, l'Association révolutionnaire internationale. Les "catéchismes" de cette société secrète résument les idées autour desquelles Bakounine tentait de réorganiser les révolutionnaires en un réseau international".
Cette version donnée par l'article de la TCI ne correspond pas à celle du Conseil Général de l'AIT :
"À son retour de la Sibérie, il [Bakounine] prêcha dans le Kolokol de Herzen, comme fruit de sa longue expérience, le panslavisme et la guerre des races. Plus tard, durant son séjour en Suisse, il fut nommé au Comité directeur de la "Ligue de la paix et de la liberté", fondée en opposition à l’Internationale. Les affaires de cette société bourgeoise allant de mal en pis, son président, M. G. Vogt, sur l’avis de Bakounine, proposa une alliance au Congrès international réuni à Bruxelles en septembre 1868.
Le Congrès déclara à l’unanimité : de deux choses l’une, ou la Ligue poursuivait le même but que l’Internationale, et dans ce cas elle n’avait aucune raison d’être, ou bien son but était différent, et alors l’alliance était impossible. Au Congrès de la Ligue, tenu à Berne, quelques jours après, Bakounine opéra sa conversion. Il y proposa un programme d’occasion dont la valeur scientifique peut être jugée par cette seule phrase: "l’égalisation économique et sociale des classes". Soutenu par une infime minorité, il rompit avec la Ligue pour entrer dans l’Internationale, déterminé à substituer son programme de circonstance - repoussé par la Ligue - aux statuts généraux de l’Internationale et sa dictature personnelle au Conseil général. Dans ce but, il se créa un instrument spécial, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, destinée à devenir une Internationale dans l’Internationale".3]
Ainsi, contrairement à ce que dit la TCI, Bakounine n'était pas un révolutionnaire qui "évoluait dans ses idées". Ses changements de position n'étaient pas basés sur des considérations relatives aux expériences qu'il avait vécues. Il a passé une grande partie de sa carrière avec des positions clairement bourgeoises, voire réactionnaires (panslavisme, Ligue pour la paix), mais, sentant que l'Internationale pouvait tomber entre ses mains, il a rapidement retourné sa veste, délaissant la Ligue pour la Paix et la Liberté comme une camelote inutile et s'est empressé d'entrer dans l'Internationale, inventant pour l'occasion un "programme de seconde main" suivant les critères du "marxisme à la Groucho Marx qui disait "ce sont mes principes, mais si vous ne les aimez pas, j'en ai d'autres dans ma poche". Ce n’était pas un militant sincère qui "évolue", c’était un aventurier politique.[4] Ces personnages sont très dangereux pour le mouvement ouvrier car ce qui les anime n'est pas la lutte pour les intérêts de la classe, mais leur ambition personnelle de vouloir jouer un "rôle politique" en utilisant les organisations ouvrières à des fins fallacieuses. Lassalle voulait faire du mouvement ouvrier allemand un pion dans son jeu avec Bismarck, avec qui il avait conclu un accord secret.[5] Bakounine voulait mettre l'AIT à son service. Par ailleurs, il est faux que Bakounine ait adopté un programme "abstentionniste, fédéraliste et antiétatiste", ses "principes" variaient selon les circonstances. Comme nous le verrons plus tard, il a été ultra-centraliste lorsqu'il pensait avoir la conquête de l'AIT à sa portée, mais lorsqu'il a échoué, il a abandonné ce centralisme intéressé pour se draper dans la bannière du fédéralisme qui s'avérait être le meilleur instrument pour harceler un Conseil général de l'AIT qui refusait de se mettre à ses pieds. Nous sommes devant deux visions antagonistes. Celle de l'article de la TCI qui dépeint Bakounine comme "un révolutionnaire romantique aux idées erronées" et celle du Conseil général de l'AIT qui le voit comme un aventurier politique intriguant et sans scrupules. Nous choisissons résolument la seconde vision car elle fournit un armement politique pour défendre et construire l’organisation. L'organisation révolutionnaire est une arme vitale du prolétariat qui doit non seulement intervenir dans ses luttes, mais aussi se construire consciemment et défendre son existence contre la répression bourgeoise et tous les instruments qu'elle peut utiliser, comme les aventuriers, le parasitisme politique, etc.
Bakounine a finalement réussi à adhérer à l'AIT. L'article de la TCI ignore totalement le danger que cette adhésion comportait et passe sous silence le fait que Bakounine avait l'intention d'entrer dans l'AIT en portant sur son dos l'Alliance internationale de la démocratie socialiste. Le Conseil général rejette ce piège :
"Considérant : que l'existence d'un second organisme international agissant au sein et en dehors de l'Association internationale des travailleurs serait le moyen le plus infaillible de la désorganiser ; que tout autre groupe d'individus résidant dans une localité quelconque aurait le droit d'imiter le Groupe de Genève initiateur et d'introduire, sous des prétextes plus ou moins ostensibles, au sein de l'Association internationale des travailleurs, d'autres Associations internationales ayant d'autres missions spéciales ; que, de cette façon, l'Association internationale des travailleurs deviendrait très vite le jouet de comploteurs de toute nationalité et de tout parti".
Face à ce refus, Bakounine commence à manœuvrer. Il fait semblant d'accepter les principes de l'Internationale et prétend dissoudre l'Alliance. Il recourt à une autre tromperie : il fait croire à l'organe central de l'AIT qu'il a reçu l'aval du Conseil fédéral de la Suisse Romande (ce qui s'avère faux). Fort de ces accréditations, Bakounine part à la conquête de l'Internationale et se rend au congrès de Bâle (1869) dans le but d'imposer son programme de circonstance basé sur "l'abolition du droit d'héritage" et surtout d'obtenir le transfert du Conseil général à Genève.
Avec cet objectif, Bakounine s'est imposé comme le plus ultra du centralisme. Cette manœuvre n'est pas reprise par la TCI dans son article, qui se montre "surprise" : "plus surprenant, Bakounine a également soutenu une motion visant à étendre les pouvoirs du Conseil général afin qu'il puisse suspendre toute section agissant contre les principes de l'Internationale".
L’article ne voit pas non plus la manœuvre d'instrumentalisation qui se cache derrière le "programme" de Bakounine : "Pour Bakounine, l'abolition du droit d'héritage constituait un point clé de son programme pour l'Alliance, une condition préalable à l'égalité sociale dans la société future. Pour Marx, toute la question du droit d'héritage était une distraction juridique qui serait résolue avec l'abolition de la propriété privée des moyens de production (déjà approuvée par l'Internationale)".
Selon l'article, il y aurait un "débat" entre la position de Marx et celle de Bakounine. Cette appréciation est erronée, il s'agit en réalité d'un lapin que Bakounine a sorti du chapeau, comme l'a dénoncé l'AIT : "le programme de l’Alliance, à la remorque d’un "Mahomet sans Coran", ne représente qu’un ramassis d’idées d’outre-tombe, déguisées sous des phrases ronflantes, ne pouvant effrayer que des bourgeois idiots, ou servir de pièces à conviction contre les internationaux aux procureurs bonapartistes ou autres". Bakounine ne cherchait pas le "débat", sa proposition vedette d'"abolition du droit d'héritage" était un moyen, associé à l'ultra-centralisme, pour prendre le contrôle de l'AIT. De même, pour la TCI, il n'y a rien d'anormal dans la revendication de déplacer le Conseil général à Genève où il pourrait être "accueilli "par Bakounine. Au contraire, la version de cette organisation est la suivante : "Les attaques contre sa personne n'ont pas cessé [se référant à Bakounine], puisque Moses Hess a publié un article à charge en octobre 1869, affirmant que Bakounine avait l'intention de saper l'Internationale et de transférer le Conseil général de Londres à Genève. Bakounine répondit par une tirade antisémite - non publiée - contre les "Juifs allemands" qui auraient conspiré contre lui (que même Herzen et Ogarev trouvèrent excessive). Par respect et par considération tactique, Bakounine épargna Marx, bien qu'il l'ait considéré à tort comme le cerveau de toutes ces attaques". Nous voyons ici que l’article de la TCI prend clairement le parti de Bakounine et loue même sa "magnanimité personnelle" à "pardonner" Marx. La TCI ne voit pas –ou ne veut pas voir– ce qui était en jeu, à savoir la manœuvre de Bakounine pour s'emparer de l'organe central de l'AIT en proposant de déplacer le Conseil général à Genève. Qu'est-ce qu'un organe central dans une organisation prolétarienne ? Un instrument de contrôle de l'organisation par un individu ou un groupe ? Ou une expression de l'organisation dans son ensemble qui doit être défendu contre les intrigues et les ambitions d'individus ou de groupes ? L'AIT adopte clairement cette dernière position qui est celle que nous, révolutionnaires, devons défendre, contrairement à celle de la TCI qui ne voit que des "conflits entre individus".
Le Congrès de Bâle rejette les "propositions" de Bakounine, ce qui l'amène à changer de stratégie : ne pouvant prendre le contrôle de l'AIT, il conspire désormais à sa destruction. Au service de cette stratégie, le centraliste extrême de Bâle devient le plus ultra-fédéraliste et son nouveau programme à la "Groucho Marx" est "l'abstention en politique", mais tout cela est "le signal de la guerre ouverte et incessante que fit l’Alliance, non seulement au Conseil Général, mais encore à toutes les sections de l’Internationale, qui refusèrent d’adopter le programme de cette coterie sectaire et surtout la doctrine de l’abstention absolue en matière politique"[6].
Examinons le cauchemar que Bakounine et son Alliance ont provoqué dans la vie de l'Internationale à partir de 1869. Nous en soulignerons quelques épisodes parmi les plus marquants.
"Déjà avant le Congrès de Bâle, Netchaïeff étant venu à Genève, Bakounine entra en relations avec lui, et fonda en Russie une société secrète parmi les étudiants. (…) Le grand moyen de propagande de cette société consistait à compromettre des personnes innocentes vis-à-vis de la police russe, en leur adressant de Genève des communications sous enveloppes jaunes, revêtues à l’extérieur, en langue russe, de l’estampille du "Comité révolutionnaire secret""[7].
Bakounine n'a aucun scrupule à rejoindre un informateur véreux qui livre aux tortionnaires tsaristes des personnes intéressées par l'Internationale. Ces "mauvaises fréquentations" sont considérées par la TCI comme une "erreur" de Bakounine, sans tenir compte du fait que, comme le montre le document de l'Internationale, c'est lui qui utilisait Netchaïeff. Selon la TCI, le goût de Bakounine pour les conspirations l'a rendu aveugle à l'ampleur de la tromperie et lorsqu'il a finalement pris ses distances avec Nechaïev, il était déjà trop tard. Des gens comme Borkheim et Outine disposaient désormais de munitions supplémentaires pour alimenter les soupçons de Marx. En d'autres termes, Bakounine était "friand de conspirations" (sic) et cela l'a "aveuglé" face aux manœuvres de Netchaïeff (sic) et lorsqu'il a fini par s'en rendre compte, il était "trop tard", ce qui a fini par donner des "munitions" à Marx mal conseillé par Berkheim et Outine. La TCI banalise le fait qu'au sein d'une organisation communiste il y ait des "amateurs de complots", ce qui signifie que, pour cette organisation qui se réclame de la Gauche communiste, l'"amateur de complot" pratiquerait un "passe-temps innocent", le "petit défaut" d'un "grand révolutionnaire" comme Bakounine.
Cette position de la TCI est tout simplement monstrueuse. Qu'au sein d'une organisation bourgeoise il y ait des "amateurs de complots" est habituel, mais qu'au sein d'une organisation communiste il y ait des "amateurs de complots" est quelque chose de radicalement incompatible avec ses principes de fonctionnement et de militantisme et qui la met immédiatement en péril.
Le "pauvre Bakounine" n'a pas vu l'ampleur des tromperies de Netchaïeff selon la TCI. Non ! La leçon à tirer est que Bakounine a utilisé et encouragé Netchaïeff, qu'il était au courant de ses agissements répugnants, et que lorsque toute l'affaire a commencé à être découverte, il était trop tard pour l'étouffer. Dans une organisation communiste, de telles "alliances" avec des éléments louches sont intolérables, et ceux qui les pratiquent sont tout aussi incompatibles avec les organisations communistes. Cela ne fait pas partie du champ de vision de la TCI et cela explique pourquoi elle n'a aucun scrupule à collaborer avec des mouchards et des escrocs comme la racaille du GIGC dans la mise en place des comités NWBCW.[8]
Voyons quelle version la TCI nous donne de cette affaire qui se déroule en 1870 : "La controverse suivante concerne la Fédération romande, la section genevoise de la Première Internationale, où L'Égalité, éditée par des disciples de Bakounine tels que Paul Robin et Charles Perron, avait formulé un certain nombre de plaintes concernant le travail du Conseil général. En mars 1870, le Conseil général a diffusé une réponse de Marx, qui répondait aux critiques. Toutefois, Marx semblait croire à tort que Bakounine était personnellement à l'origine de cette initiative. Nikolai Outine, un autre émigré russe ayant une vendetta contre Bakounine, sent alors sa chance et entreprend de reprendre L'Égalité au nom de Marx. La section se divise, les Genevois se déclarant adeptes de Marx, les Jurassiens adeptes de Bakounine, et les uns et les autres revendiquant le nom de la Fédération romande". Selon cette explication, les partisans de Bakounine, à son insu, auraient attaqué le Conseil général. Dans sa réponse, au nom de ce dernier, Marx aurait été "mal informé" et, de plus, un adepte de Marx, Outine, voulant faire une vendetta contre Bakounine, aurait provoqué une scission dans la Fédération romande. L'AIT présente une version radicalement différente : "L’Alliance commença dans ce temps une polémique publique contre le Conseil général, d’abord dans le Progrès de Locle, puis dans l’Egalité de Genève, journal officiel de la fédération romande où s’étaient glissés quelques membres de l’Alliance à la suite de Bakounine. Le Conseil général, qui avait dédaigné les attaques du Progrès, organe personnel de Bakounine, ne pouvait ignorer celles de l’Égalité, qu’il devait croire approuvées par le Comité fédéral romand"[9]. Dans la controverse, L'Égalité a accusé le Conseil général de ne pas remplir ses fonctions. Ce dernier, dans une circulaire, précise que les critiques sur le fonctionnement de l'AIT ne doivent pas être formulées dans la presse publique de l'organisation, mais doivent passer par les organes statutaires, faute de quoi ces "critiques" donneraient des munitions aux attaques incessantes de la presse bourgeoise contre l'Internationale : "Lorsque le Comité fédéral romand nous adressera des demandes ou des réprimandes par la seule voie légitime, c’est-à-dire par son secrétaire, le Conseil général sera toujours prêt à y répondre. Mais le Comité fédéral romand n’a le droit ni d’abdiquer ses fonctions entre les mains des rédacteurs de l’Egalité et du Progrès, ni de laisser ces journaux usurper ses fonctions. Généralement parlant, la correspondance administrative du Conseil général avec les Comités nationaux et locaux ne pourrait pas être publiée sans porter un grand préjudice à l’intérêt général de l’Association. Donc, si les autres organes de l’Internationale imitaient le Progrès et l’Egalité, le Conseil général se trouverait placé dans l’alternative, ou de se discréditer devant le public en se taisant ou de violer ses devoirs en répondant publiquement. L’Égalité s’est jointe au Progrès pour inviter" le Travail" (journal parisien) à attaquer de son côté le Conseil général. C’est presque une Ligue du bien public."[10]. Pour commencer, Bakounine avait utilisé ses laquais pour lancer une attaque publique contre le Conseil général en utilisant frauduleusement L'Égalité, l'organe de presse de la Fédération Romande. La réponse, basée sur le respect des principes d'organisation, de la part du Conseil général est que les critiques à son égard doivent se faire par l'intermédiaire de l'organe central de la Fédération Romande et non pas en diffusant publiquement ces critiques dans le dos de l'organisation. Cette attaque contre le Conseil général s'est étendue à un autre organe à Paris. Au fur et à mesure que le Conseil général la dénonce, une "ligue" d'attaque publique contre lui se met en place. L'objectif est clair : discréditer l'organe central élu par le Congrès de Bâle et détruire ainsi la centralisation de l'AIT. L'enjeu n'est donc pas une vendetta personnelle d'Outine contre Bakounine, ni un Marx "mal informé", mais la défense d'une méthode de débat centralisé où la critique n'est pas utilisée pour discréditer les organes centraux, mais pour renforcer l'ensemble de l'organisation et l'organe central. Là où l'AIT voit des attaques vicieuses contre son organe central, la TCI voit des "vendettas personnelles" contre Bakounine. L'article de la TCI est très frappant : à chaque étape, nous voyons que sa principale préoccupation est la défense du "pauvre Bakounine" et que tout ce qui concerne la défense de l'organisation révolutionnaire, sa centralisation, la méthode de critique et de débat, a complètement disparu de son radar.
Un autre épisode de la conspiration de Bakounine contre l'Internationale fut la tentative, au congrès de La Chaux-de-Fonds, de s'emparer de la Fédération Romande en avril 1870. Voyons les manœuvres et les intrigues auxquelles Bakounine et ses acolytes ont eu recours : "Bien que, d’après leur propre recensement, les partisans de l’Alliance ne fussent que la représentation du cinquième des membres de la fédération, ils réussirent, grâce à la répétition des manœuvres de Bâle, à se procurer une majorité fictive d’une ou deux voix, majorité qui, au dire de leur propre organe (voir la Solidarité du 7 mai 1870) ne représentait que quinze sections, tandis qu’à Genève seule il y en avait trente ! Sur ce vote, le Congrès romand se divisa en deux partis qui continuèrent leurs séances séparément. Les partisans de l’Alliance se considérant comme les représentants légaux de toute la fédération, transférèrent le siège du Comité fédéral romand à La Chaux-de-Fonds, et fondèrent à Neufchâtel leur organe officiel, la Solidarité rédigé par le citoyen Guillaume. Ce jeune écrivain avait pour mission spéciale de décrier "les ouvriers de fabrique" de Genève, ces "bourgeois odieux", de faire la guerre à l’Égalité, journal de la fédération romande, et de prêcher l’abstention absolue en matière politique. Les articles les plus marquants relatifs à ce dernier sujet eurent pour auteurs, à Marseille, Bastelica et à Lyon les deux grands piliers de l’Alliance, Albert Richard et Gaspard Blanc"[11]. Nous avons donc :
Cet épisode et les leçons claires qu'il nous enseigne sont ignorés par l'article de la TCI qui dit en passant, en se référant à la Conférence de Londres (1871) : "Au cours de la conférence, Marx prononce un discours dans lequel il reproche à l'Alliance de ne pas s'être dissoute en 1869, comme on le lui avait demandé, et prétend qu'elle existait comme société secrète au sein de la Première Internationale. Il soutient également que la section jurassienne ne doit pas utiliser le nom de Fédération romande (mais qu'elle peut s'appeler Fédération jurassienne) et il reproche à Guillaume d'avoir publié un appel en violation des statuts de l'Internationale". L'Alliance n'a pas commis d'"erreurs" comme le prétend la TCI, mais des attaques répugnantes contre l'organisation. L'article de la TCI ignore la raison précise de la dénonciation de Marx : "Le 10 août, l’Alliance, peu désireuse de voir ses agissements scrutés par une Conférence, déclarait qu’elle était dissoute depuis le 6 du même mois. Mais le 15 septembre, elle reparait et demande son admission au Conseil, sous le nom de Section des athées socialistes. D’après la résolution administrative n° V du Congrès de Bâle, le Conseil n’aurait pu l’admettre sans consulter le Comité fédéral de Genève, qui était fatigué des deux années de lutte avec les sections sectaires. D’ailleurs, le Conseil avait déjà déclaré aux sociétés ouvrières chrétiennes anglaises (Young mens’ Christian Association) que l’Internationale ne reconnaît pas de sections théologiques".[12] En d'autres termes, l'Alliance avait fait semblant de se dissoudre pour réapparaître sous les traits de la "Section des athées socialistes" ! La conspiration de Bakounine se poursuit et prend pour axe la Fédération Romande où il a (avec l'Espagne et l'Italie) une série d'adeptes. Depuis sa base d'opérations de La Chaux-de-Fonds, l'Alliance de Bakounine n'a de cesse de monter un scandale après l'autre pour désorganiser l'Internationale et paralyser son Conseil général par des exigences constantes. C'est ainsi qu'un délégué de l'Alliance, Robin, insiste avec acharnement pour que le Conseil général convoque une Conférence privée afin de donner enfin l'avantage à la "Fédération jurassienne" (le fief de Bakounine autour de La Chaux-de-Fonds) face à la Fédération romande.
Comme le Congrès de Bâle avait marqué l'impossibilité de reprendre l'AIT "par le haut", Bakounine fait maintenant de la politique "par le bas" en utilisant ses disciples comme promoteurs de toutes sortes de "sections" au fonctionnement "autonome" et en prônant les alternatives les plus fantaisistes comme remèdes aux maux du monde. Le Conseil général voit dans toute cette agitation deux dangers politiques fondamentaux.
L'AIT est disloquée par une prolifération chaotique de groupements arborant chacun une bannière différente. De plus, ces groupements aux mains de Bakounine et de l'Alliance se sont consacrés dès le début au harcèlement du Conseil général en recourant aux "arguments" les plus absurdes. Par exemple, le prétendu "pangermanisme" du Conseil général. Ainsi, un organe de presse, créé à la hâte par les amis de Bakounine en Suisse, la Révolution sociale, s’efforça "d’allumer, même dans l’Internationale, le feu des haines nationales. D’après lui, le Conseil général était un comité allemand, dirigé par un cerveau bismarkien". L'agitation antiallemande se poursuit par une action honteuse. Une "section émigrée de la Commune" installée à Londres, avec des provocateurs policiers comme Pyat, se consacre au dénigrement des militants ouvriers allemands qui se sont opposés à la guerre franco-prussienne : "La Conférence de Londres avait approuvé la conduite des ouvriers allemands pendant la guerre. […] huit jours après, le 20 novembre 1871, quinze membres de la "section française de 1871" inséraient dans le Qui vive! une "protestation" pleine d’injures contre les ouvriers allemands et dénonçait la résolution de la Conférence comme la preuve irrécusable de "l’idée pangermanique" qui possède le Conseil général. De son côté, toute la presse féodale, libérale et policière de l’Allemagne s’empara avidement de cet incident pour démontrer aux ouvriers allemands le néant de leurs rêves internationaux"[13].Il est important de noter que toutes les calomnies et insidiosités diffusées par les partisans de l'Alliance ont été immédiatement reprises dans les organes de presse bourgeois : "Remarquons en passant que le Times, ce Léviathan de la presse capitaliste, le Progrès (de Lyon), journal de la bourgeoisie libérale, et le Journal de Genève, journal ultra-révolutionnaire, accablèrent la Conférence des mêmes reproches et se servaient presque des mêmes termes que les citoyens Malon et Lefrançais."[14]
Toute l'agitation bakouniniste pour la création de sections sectaires au sein de l'AIT ramenait le mouvement ouvrier à l'époque de ses premiers pas (1800-1848) dominés par les sectes : "La première phase dans la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie est marquée par le mouvement sectaire. Il a sa raison d’être à une époque où le prolétariat n’est pas encore assez développé pour agir comme classe. Des penseurs individuels font la critique des antagonismes sociaux, et en donnant des solutions fantastiques que les ouvriers n’ont qu’à accepter, à propager, à mettre en pratique. Par leur nature même, les sectes formées par ces initiateurs sont abstentionnistes, étrangères à toute action réelle, à la politique, aux grèves, aux coalitions, en un mot à tout mouvement d’ensemble. La masse du prolétariat reste toujours indifférente ou même hostile à leur propagande. Les ouvriers de Paris et de Lyon ne voulaient pas plus des Saint-Simoniens, des Fouriéristes, des Icariens, que les chartistes et les trade-unionistes anglais ne voulaient des Owenistes. Ces sectes, leviers du mouvement à son origine, lui font obstacle dès qu’il les dépasse; alors elles deviennent réactionnaires; témoin, les sectes en France et en Angleterre, et dernièrement les Lassalliens en Allemagne qui, après avoir entravé pendant des années l’organisation du prolétariat, ont fini par devenir de simples instruments de police. Enfin, c’est là l’enfance du mouvement prolétaire, comme l’astrologie et l’alchimie sont l’enfance de la science. Pour que la fondation de l’Internationale fût possible, il fallait que le prolétariat eût dépassé cette phase". Contre ce retour en arrière, encouragé par Bakounine et sa multiplication des sections sectaires, "l’Internationale est l’organisation réelle et militante de la classe prolétaire dans tous les pays, liés les uns avec les autres, dans leur lutte commune contre les capitalistes, les propriétaires fonciers et leur pouvoir organisé dans l’État. Aussi les statuts de l’Internationale ne connaissent-ils que des simples sociétés « ouvrières » poursuivant toutes le même but et acceptant toutes le même programme, qui se limite à tracer les grands traits du mouvement prolétaire et en laisse l’élaboration théorique à l’impulsion donnée par les nécessités de la lutte pratique, et à l’échange des idées qui se fait dans les sections, admettant indistinctement toutes les convictions socialistes dans leurs organes et leurs Congrès"[15].
Nous avons rappelé qui était Bakounine, son parcours et l'action de sabotage et de désorganisation qu'il avait menée au sein de l'AIT. Cette œuvre de destruction minait l'Internationale de l'intérieur. L'Internationale devait organiser sa défense et cette défense consista à :
Telle fut l'œuvre du congrès de La Haye de septembre 1872 : l'AIT tout entière s'est unie contre trois années d'intrigues incessantes qui l'ont empêchée de réaliser ses objectifs et l'ont conduite à la paralysie et à la destruction. L'article de la TCI voit les choses d'une manière antagoniste et différente :
1) La TCI estime qu'il y a eu des "divergences politiques" entre Marx et Bakounine : "Marx acceptait que la Première Internationale, en tant qu'organisation, puisse devenir obsolète avec le développement de la lutte des classes, alors que pour Bakounine la Première Internationale était l'embryon de la société future. Bakounine, bien qu'approuvant initialement l'augmentation des pouvoirs du Conseil général, conclut qu'il devrait être réduit à un simple bureau de correspondance et de statistiques entre des sections autonomes. Marx, qui voyait dans le Conseil général un moyen de centraliser l'action vers un but commun, répondait qu'il préférait voter pour la suppression du Conseil général que pour un Conseil général qui ne serait qu'une boîte aux lettres. Telles étaient leurs approches fondamentales différentes, et elles étaient incompatibles. Elles furent bientôt vulgarisées en un conflit entre "centralistes" et "fédéralistes"(distinction qu'Engels rejeta publiquement)". Nous avons déjà montré que ce "débat" était une manœuvre d'instrumentalisation pour détruire l'Internationale. Qu'au sein de l'Internationale il y ait des opinions différentes sur la centralisation, sur la fonction de l'organisation, sur les mesures pour atteindre le communisme, c'était évident. Mais pour cela, l'Internationale avait des statuts qui encourageaient le débat, comme l'a dit Engels, "Marx s'en remettait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui devait résulter de l'action et de la discussion communes. Les événements et les vicissitudes de la lutte contre le Capital, les défaites plus encore que les succès, ne pouvaient manquer de faire sentir aux combattants l'insuffisance de toutes leurs panacées et les amener à comprendre à fond les conditions véritables de l'émancipation ouvrière."[16] Les intrigues, les changements de position soudains et inexpliqués, les calomnies, les organisations secrètes, toute la pratique depuis 1868 de Bakounine et de ses disciples, n'ont fait qu'empêcher le débat, puisqu'ils exploitaient ces divergences à leurs propres fins inavouables, les mêlant à des tensions personnelles et à des intérêts fallacieux, les envenimant en rendant impossible leur clarification. Ce n'est pas le débat qu'ils recherchaient, mais la désorganisation, la division et l'affrontement au sein de l'AIT.
2) La TCI laisse entendre que Marx et "ses partisans" ont utilisé des méthodes et des alliances sournoises dans leur lutte contre Bakounine : "Pour un certain nombre de raisons, la fin de la procédure a été peu glorieuse. Au moins l'un des membres de la commission chargée d'enquêter sur l'Alliance s'est avéré par la suite être un espion bonapartiste. Et pour renforcer le dossier contre Bakounine, la commission spéciale l'a également accusé de vol et d'intimidation. Bakounine avait reçu l'avance pour la traduction du Capital, mais n'avait pas achevé le projet et n'avait pas rendu l'argent. C'est toutefois Netchaïeff, probablement à l'insu de Bakounine, qui a ensuite menacé l'éditeur de violence". Ainsi, les "partisans de Marx" auraient fait de "vilaines" choses et se seraient laissé emporter par l'antipathie envers Bakounine et auraient porté des accusations injustes contre lui. Il n'en est rien ; c'est l'ensemble du congrès qui a adopté comme point principal de l'ordre du jour l'enquête sur les activités de l'Alliance. Cette décision a été activement soutenue par les Proudhoniens et d'autres tendances anarchistes. Le Congrès de La Haye n'était pas une lutte entre "autoritaires marxistes" et "libertaires bakouninistes", mais une lutte pour la défense de l'organisation. Comme le dit notre article sur le congrès de La Haye : "Le Congrès, sauf la minorité bakouniniste, soutint les conclusions de la commission. En réalité, la commission ne proposa que 3 exclusions : celles de Bakounine, Guillaume et Schwitzguébel. Seules les deux premières furent adoptées par le Congrès. Voilà ce que vaut la légende selon laquelle l'Internationale voulait éliminer une minorité gênante par des moyens disciplinaires ! Contrairement à ce qu'anarchistes et conseillistes proclament, les organisations prolétariennes n'ont pas besoin de telles mesures, elles n'ont pas peur d'une clarification politique totale à travers le débat, mais y sont, au contraire, très attachées. Et elles n'excluent des membres que dans des cas, totalement exceptionnels, d'indiscipline ou de déloyauté graves. Comme l'a dit Johannard à La Haye : "L'exclusion de l'AIT constitue la sentence la pire et la plus déshonorante qui puisse être portée contre un homme ; un tel homme ne pourra plus jamais faire partie d'une société honorable." [17]
L'objectif n'était pas la personne de Bakounine, mais sa politique et surtout la dénonciation de l'organisation secrète qu'il avait mise en place, "une Internationale dans l'Internationale", c'était ses méthodes qu'on voulait dénoncer et éradiquer. L’enjeu du congrès de La Haye n’était pas de savoir si les partisans de Marx ou les partisans de Bakounine gagneraient, mais plutôt d’affirmer les principes organisationnels de l’Internationale. Une organisation communiste ne peut fonctionner sans des principes clairs d’organisation et de militantisme. C’est là le nœud du problème que l’article de la TCI ignore scandaleusement. Avec l'écrasement de la Commune de Paris, l'AIT se retrouve dans une situation très dangereuse : "Jules Favre demandait l’extradition des réfugiés comme criminels de droit commun, à tous les gouvernements, même à celui de l’Angleterre; où Dufaure proposait à l’Assemblée rurale une loi mettant l’Internationale hors la loi et dont Malou plus tard servait aux Belges une contrefaçon hypocrite; où, en Suisse, un réfugié de la Commune était arrêté préventivement, en attendant la décision du gouvernement fédéral sur la demande d’extradition; où la chasse aux Internationaux était la base ostensible d’une alliance entre Beust et Bismarck, dont Victor Emmanuel s’empressa d’adopter la clause dirigée contre l’Internationale; où le gouvernement espagnol, se mettant entièrement à la disposition des bourreaux de Versailles, forçait le bureau fédéral de Madrid à chercher un refuge en Portugal; au moment enfin où l’Internationale avait pour premier devoir de resserrer son organisation et de relever le gant jeté par les gouvernements."[18] L'attaque généralisée des gouvernements européens a été soutenue au sein de l'AIT par la cinquième colonne bakouniniste, "l’appui que la réaction européenne trouve dans les scandales provoqués par cette Société, à un moment où l’Internationale traverse la crise la plus sérieuse, depuis sa fondation, obligerait le Conseil Général à faire l’histoire de toutes ces intrigues".[19] L'Alliance et ses machinations constituaient une menace totale contre l'AIT, l'un des membres de l'Alliance, le lieutenant de Bakounine, Guillaume, allait jusqu'à dire avec impudence que : "Tout membre de l'Internationale a parfaitement le droit d'adhérer à n'importe quelle société secrète, même à la franc-maçonnerie. Toute enquête sur une société secrète équivaudrait simplement à une plainte à la police" [20].
Depuis l’aube du mouvement ouvrier, la bourgeoisie mène une guerre à mort contre les organisations communistes, aussi bien lorsqu’elles sont importantes et ont une grande influence, que lorsqu’elles sont minuscules et n’ont pratiquement aucun impact sur la classe. La Ligue des Communistes, une fois dissoute, ne fut pas oubliée par la bourgeoisie qui organisa le monstrueux procès de Cologne contre ses militants (1852). De même, Marx fut personnellement l'objet d'une campagne de diffamation orchestrée par Herr Vogt, qui l'obligea à faire un an de travail pour les réfuter[21]. L'expérience de l'AIT et celle des 40 dernières années de la Gauche Communiste mettent en lumière un autre moyen de guerre de la bourgeoisie contre les organisations révolutionnaires : utiliser des forces qui ne sont pas directement créées par elle, mais qui, en raison de leur haine aveugle des organisations communistes et de ce qu'elles représentent, agissent admirablement en faveur de la bourgeoisie. C’est le cas des parasites : "Le Congrès de La Haye montra que l'Alliance de Bakounine n'avait pas agi toute seule mais qu'elle était le centre coordinateur d'une opposition parasitaire au mouvement ouvrier soutenue par la bourgeoisie."[22]
Aux États-Unis, l'Alliance a reçu le soutien d'un groupe sinistre, d'orientation spiritualiste, celui de Victoria Woodfull, ainsi décrit par une intervention de Marx au Congrès de La Haye : "Le mandat de West est signé par Victoria Woodhull qui a mené des intrigues pendant des années pour accéder à la présidence des Etats-Unis ; elle est présidente des spiritualistes, prêche l'amour libre, fait des affaires bancaires, etc." Elle publia, comme l'a rappelé Marx, le "célèbre appel aux citoyens de langue anglaise des Etats Unis dans lequel toute une série de non-sens sont attribués à l'AIT et sur la base duquel plusieurs sections furent formées dans le pays. Entre autres choses, l'appel mentionnait la liberté personnelle, la liberté sociale (l'amour libre), la façon de s'habiller, le droit de vote des femmes, un langage universel, etc. (Ces gens) posaient la question des femmes avant celle de la classe ouvrière et refusaient de reconnaître l'AIT comme organisation ouvrière."[23] (intervention de Marx).
Le parasitisme allemand, c'est-à-dire les Lassalliens expulsés de l'Association pour l'éducation des travailleurs allemands à Londres, rejoignirent également ce réseau international du parasitisme, à travers le Conseil fédéraliste universel de Londres susmentionné, auquel ils participèrent ensemble avec d'autres ennemis du mouvement ouvrier tels que les francs-maçons radicaux français et les mazzinistes italiens (...) En Italie, par exemple, la bourgeoisie a lancé la Societa universale dei razionalisti qui, sous la direction de Stefanoni, s'est consacrée à attaquer l'Internationale dans ce pays. Sa presse publia les calomnies de Vogt et des Lassalliens allemands contre Marx et défendit ardemment l'Alliance de Bakounine.
"Le but de ce réseau de pseudo-révolutionnaires était de "calomnier à faire rougir les journaux bourgeois, dont ils sont les infâmes inspirateurs, contre les internationaux", et ils appelaient cela "grouper les ouvriers" (Intervention de Duval)[24].
Les leçons du congrès de La Haye sont fortes :
5) L'AIT s'est défendue en affirmant les principes prolétariens d'organisation et de fonctionnement, en nommant une commission d'enquête pour dénoncer la conspiration de Bakounine et de son alliance.
Ces leçons sont jetées à la poubelle par l'article de la TCI qui conclut : "Après une séance tumultueuse, Bakounine fut expulsé à la majorité et dès lors, les tendances rouge et noire du mouvement ouvrier suivirent leur chemin."
Il n’y a pas eu de scission entre la "tendance rouge" et la "tendance noire" ! Il n'y avait pas de contentieux personnel entre Marx et Bakounine, et les différences politiques ou la conception organisationnelle n'étaient pas non plus la cause de la scission au sein de l'AIT. Le véritable problème était la conspiration parasitaire de Bakounine contre l'Internationale et ce que le Congrès souverain de La Haye a fait en 1872 a été de défendre l'organisation contre ce complot destructeur.
Nous constatons donc que la TCI n'écrit pas l'article sur le Congrès de La Haye pour récupérer et nourrir la mémoire historique du prolétariat. Si tel avait été son objectif, elle aurait dû s'appuyer sur les documents du Congrès lui-même, qu'elle ne cite à aucun moment. Selon l’article lui-même, l’objectif est le suivant : "À ce moment historique crucial, où chaque jour où le capitalisme continue de survivre est une menace pour l’existence même de l’humanité, nous appelons tous ceux qui se considèrent comme des anarchistes dévoués à la lutte des classes à reconsidérer comment les choses ont changé sur ce long chemin vers l’auto-émancipation de la classe ouvrière il y a 150 ans".
Il existe ici un piège, l’anarchisme est un marécage où cohabitent de nombreuses tendances politiques. La majorité est clairement bourgeoise, ils soutiennent la guerre en Ukraine et défendent des positions telles que la libération nationale du peuple kurde du Rojava. Seule une minorité défend des positions clairement situées dans le camp du prolétariat. L’article ne s’adresse pas à cette minorité, mais avec un opportunisme évident, il s’adresse aux "anarchistes en général" et pour les satisfaire, il blanchit Bakounine, cache sa conspiration anti-organisationnelle, dénigre Marx et cache les leçons que l’AIT a tirées.
Il y a deux manifestations claires d’opportunisme dans ce comportement. La première est de prôner une "discussion" avec l’anarchisme, en cachant le fait que la majorité de ce milieu est clairement constitué par des organisations bourgeoises. Le deuxième, encore plus grave, est le blanchiment de personnages comme Bakounine et ses méthodes qui, comme l’a clairement démontré l’AIT, sont incompatibles avec les organisations communistes.
Bien sûr, ce devrait être à la TCI elle-même d'expliquer les raisons de son article ; cependant, une autre raison non dissimulée qui découle de sa collaboration actuelle à travers les comités NWBCW avec les parasites et, pire encore, les mouchards et para-policiers du GIGC. Il est évident qu’en plus de flirter sans vergogne avec l’anarchisme, l’article sur Bakounine sert également à blanchir le comportement du GIGC, en lui accordant une "légitimité", ce qui est tout simplement scandaleux.
Falsifier les leçons authentiques du Congrès de La Haye, blanchir Bakounine, donner une légitimité aux mouchards parasites du GIGC, flirter avec l'anarchisme... Jusqu'où ira la TCI dans son opportunisme ?
C. Mir (24 août 2023)
[1]Tendance Communiste Internationaliste
[2] Il est très choquant de voir comment l'article (“Meanwhile in London, the Polish uprising and the American Civil War served as the impetus for the founding of the First International in 1864”). considère les racines de l'AIT. En effet, il est incroyable qu'une organisation qui se réclame de la Gauche communiste voit les origines de l'AIT non pas comme une expression du mouvement ouvrier, mais comme le résultat de la révolte en Pologne ou de la guerre civile américaine ! Cela diffère radicalement de l’appréciation de Marx et Engels sur l’origine de l’AIT.
[3] Les prétendues scissions de l'Internationale [14]. Association Internationale des Travailleurs. (Marxists.org). Sans indication contraire, les citations proviennent de ce document.
[4] Lire à ce propos Questions d'organisation, IV - La lutte du marxisme contre l'aventurisme politique [15]- Revue internationale 88.
[5] Sur Lassalle, voir Lassalle et Schweitzer : La lutte contre les aventuriers politiques dans le mouvement ouvrier [16]- Revue internationale, 2021, Numéro spécial.
[6] Les prétendues scissions de l'Internationale.
[7] Les prétendues scissions de l'Internationale.
[8] Voir Attaquer le CCI : la raison d'être du GIGC et Un comité menant les participants dans une impasse -Courant communiste international (internationalism.org).
[9] Les prétendues scissions de l'Internationale
[17] Questions d'organisation, III : le congrès de La Haye de 1872 : la lutte contre le parasitisme politique [18]
[20] La vie de Karl marx, p. 409. B. Nicolaïevski, Edition Gallimard, 1970
[21] Lire en espagnol El caso Vogt: el combate de los revolucionarios contra la calumnia (I) [19] et El caso Vogt: el combate de los revolucionarios contra la calumnia (II) [20]
[22] Questions d'organisation, III : le congrès de La Haye de 1872 : la lutte contre le parasitisme politique [18], Revue Internationale 87, 1996
[23] Questions d'organisation, III : le congrès de La Haye de 1872 : la lutte contre le parasitisme politique [18], Revue Internationale 87, 1996
[24] Questions d'organisation, III : le congrès de La Haye de 1872 : la lutte contre le parasitisme politique [18], Revue Internationale 87, 1996
Comme le met clairement en évidence la correspondance publiée ci-après ainsi que nos articles précédents sur la question[1], l'individu Gaizka est manifestement un aventurier. Ses sites web : Communia (également connu sous le nom de Emancipación et Nuevo Corso)[2] font partie d'une tentative de créer une fausse "Gauche Communiste" pour usurper la réputation et l'identité des organisations existantes de la Gauche Communiste (notamment le Courant communiste international et la Tendance Communiste Internationale) qui sont les authentiques descendantes de la tradition politique de la Gauche communiste.
La correspondance entre la TCI et le CCI traite de la question de savoir s'il faut ou non, et comment, dénoncer publiquement un tel individu et son entreprise politique, de même que les parasites politiques qui le défendent. La Gauche Communiste dans son ensemble, indépendamment des différences politiques qui existent entre ses différentes composantes, doit-elle avertir publiquement tous les révolutionnaires, en particulier les plus jeunes et les moins expérimentés, du piège dangereux que représentent les actions d'un tel aventurier. Ou doit-elle garder publiquement silence à son propos ?
En initiant cette correspondance avec la TCI, l'intention du CCI était de partager et de vérifier les informations que nous avions déjà recueillies sur cet individu, d'avertir du danger qu'il représentait et de faire un front commun pour défendre la Gauche Communiste authentique.
Les divergences qui sont apparues entre nos deux organisations ne portaient pas sur le danger constitué par l'aventurisme de Gaizka -la TCI est tout à fait d'accord avec le CCI concernant l'escroquerie que constitue son projet d'usurpation d'une identité politique- mais sur l'opportunité de rendre publique cette situation et de faire cause commune avec la TCI pour y faire face.
La publication de cette correspondance se donne plusieurs objectifs :
Nous invitons donc la TCI, et tous ceux qui sont sincèrement intéressés à la défense de la Gauche communiste, à poursuivre le débat dans la presse.
À la suite de la publication intégrale de cette correspondance (à l'exception des données personnelles non pertinentes, des liens internet non viables et des aspects liés à l'analyse de la situation internationale), nous ajoutons quelques remarques en conclusion.
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26/9/2019 : CCI ==> TCI
Chers camarades,
Nous vous écrivons pour vous demander votre avis sur les informations que nous avons partagées avec votre camarade de la CWO concernant l'individu Gaizka qui anime la tendance Emancipación /Nuevo Corso.
Nous avons rencontré votre camarade il y a près de six mois à deux reprises à Londres pour lui présenter les éléments que nous avions recueillis sur la trajectoire de Gaizka et pour connaître votre opinion sur le préjudice que cette trajectoire représente pour la Gauche Communiste dans son ensemble. Nous avons compris, lors de ces rencontres, que votre organisation nous donnerait en temps voulu une position définitive de votre organe central concernant l'importance des informations sur Gaizka que nous avons fournies. Jusqu'à présent, nous n'avons pas reçu de communication de votre part à ce sujet. Peut-être n'avait-il pas été clair, lors de notre dernière rencontre, que nous attendions une réponse de votre part. Veuillez donc considérer cette lettre comme un rappel respectueux du fait que nous aimerions effectivement connaître votre opinion sur les faits concernant Gaizka que nous vous avons communiqués.
Après avoir lu votre récent article concernant Emancipación[4] sur leftcom.org, nous nous sommes rappelé l'urgence de déterminer la nature de Gaizka, en notant plusieurs points saillants de l'article :
Ces points tendent à confirmer, en ce qui nous concerne, que le projet d'Emancipación est de créer un faux "mouvement" international de la Gauche Communiste qui exclut la tradition authentique du camp existant de la Gauche Communiste et ses positions politiques (sans les confronter ouvertement et fraternellement) et qui agit donc comme un piège dangereux pour les nouveaux éléments, en particulier aux États-Unis, qui s'approchent des positions de classe."
Les informations sur Gaizka que vous avez reçues de notre part confirment, à notre avis, que cet objectif erroné et nuisible n'est pas le résultat de la naïveté ou d'une véritable erreur politique, mais qu'il est délibérément orchestré.
Par conséquent, nous aimerions recevoir à nouveau, dans un avenir proche, vos propres conclusions concernant les informations sur Gaizka que nous vous avons présentées.
Fraternellement
PS. Votre article sur Emancipación est mal informé lorsqu'il affirme que le CCI s'est "effondré" ou "désintégré". Nous tenons à rassurer les camarades de la TCI que, comme l'a dit Mark Twain, "Les rapports sur notre mort sont grandement exagérés".
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01/10/2019 : TCI ==> CCI
Le BI de la TCI se réunit le week-end prochain et je lui transmettrai ce message. Ma crainte est qu'une critique politique soit transformée en une attaque contre un individu (sur lequel nous avons encore plus de preuves) et devienne ainsi contre-productive. Nous avons rencontré ceux qui, au sein de Emancipación, soutiennent la ligne selon laquelle le "CCI est une secte", mais même les plus jeunes de nos sympathisants peuvent voir qu'avec Emancipación, nous avons affaire à une véritable secte avec un gourou qui ne tolère aucune contradiction et qui n'affronte pas les positions politiques honnêtement et directement. Cependant, les jeunes que nous espérions sauver restent de vrais croyants. Nous notons également la ligne totalement opportuniste suivie par le GIGC [5] à cet égard. Parfois, s'en prendre à ces personnes ne fait que leur donner une publicité qu'elles ne méritent pas et nuit à la Gauche Communiste dans son ensemble.
C'est mon opinion personnelle, mais je la défendrai dans nos discussions
Salutations internationalistes
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11/10/2019 : CCI ==> TCI
Chers camarades
Nous vous remercions de la réponse rapide de J. à la lettre du CCI du 26.09.19 qui donne son avis sur Gaizka et NC/Emancipación, et mentionne que l'organe central de la TCI se réunira bientôt pour discuter de cette question. Nous attendons des nouvelles de la TCI une fois que votre organe central aura pris sa décision sur les informations que nous vous avons fournies au sujet de cette personne.
Nous avons été intéressés de lire dans la réponse de J. que vous avez des preuves concernant Gaizka qui ne figuraient pas dans les informations que nous vous avons fournies. Nous aimerions connaître ces preuves supplémentaires en vue de construire une image aussi complète que possible de l'activité de cette personne. Nous aimerions également savoir si vos preuves complètent ou modifient nos propres informations à quelque égard que ce soit. Ces preuves supplémentaires pourraient nous être transmises à Londres.
Nous attendons votre réponse à ces deux questions dans les plus brefs délais.
Fraternellement
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Entre le 11/10/2019 et le 18/10/2019 : TCI ==> CCI
Une réponse officielle est en cours de préparation (résumant nos discussions de la semaine dernière) mais j'ai copié-collé un message de quelqu'un concernant des informations complémentaires sur Gaizka et ses deux complices féminines.
J'ai lu votre récent texte sur Nuevo Curso sur le web. Et je voudrais partager avec vous quelques informations que j'ai découvertes récemment.
J'ai connu certains membres de Nuevo Curso il y a deux ans, au début de leur activité. Le groupe fondateur est composé de membres de la coopérative Las Indias. L'âme du groupe est un homme qui s'appelle Gaizka. Il n'est pas tout à fait inconnu. Le groupe a commencé il y a deux ans en cherchant des "internationalistes" sur le réseau social Twitter, avec des "bots", c'est-à-dire de faux comptes programmés pour localiser des personnes spécifiques. Si nous lisons les déclarations de son leader en 2014, nous pouvons supposer qu'il s'agit d'une conversion récente au communisme. Et avec sa création d'une "nouvelle tradition trotskiste-munisiste", qui me semble être un rejeton direct de Gaizka, on peut supposer qu'il est un aventurier politique. Mais il est vrai que c'est un aventurier qui peut faire beaucoup de mal à notre cause, parce qu'il peut attirer beaucoup de jeunes, grâce à sa bonne utilisation de l'internet et des réseaux sociaux.
Je ne pense pas que cela ajoute beaucoup à ce que vous savez (sauf plus de couleurs au caméléon) - c'est un punk, un anarchiste, un communiste etc.
IG
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18/10/2019 : TCI ==> CCI
Camarades
Comme promis, notre BI a discuté de votre lettre et sommes entièrement d'accord avec le passage suivant :
"Ayant lu votre récent article concernant Emancipación sur leftcom.org nous avons nous-mêmes été rappelés à l'urgence de la nécessité de déterminer la nature de Gaizka, en notant plusieurs points saillants de l'article :
- Emancipación prétend être un nouveau pôle de regroupement de la Gauche Communiste pour le futur parti mondial, basé sur des principes internationalistes, alors qu'il n'a pas réussi à produire une plateforme politique qui défende ces principes.
- Emancipación fonde sa perspective non pas sur les positions et la tradition de la Gauche Communiste mais sur le Programme de Transition de Trotsky que Munis a tenté de revitaliser dans un sens révolutionnaire dans la période d'après-guerre sans succès.
- L'approche d'Emancipación n'est pas la clarification des différences politiques avec les courants existants de la Gauche Communiste mais suit plutôt la 'voie de l'ambiguïté'".
Nous pouvons confirmer qu'au cours de nos premières discussions avec eux, ils ont nié qu'ils visaient à créer une organisation politique distincte, mais plutôt à éduquer plus largement les jeunes concernant l'histoire de la classe ouvrière afin qu'ils puissent décider eux-mêmes de la voie à suivre. Lorsque certains de leurs jeunes partisans sont devenus plus enclins au militantisme politique, ils nous ont demandé de ne pas nous engager dans des discussions sur des questions politiques sérieuses avec eux, mais plutôt de leur proposer une coopération pratique basée sur le principe "on ne pose pas de questions". Nous avons rejeté cette proposition et ils ont ensuite entamé une série de manœuvres visant à définir leur "nouvelle tendance" et à rompre la discussion avec nos sympathisants et membres aux Etats-Unis, ainsi qu'avec les groupes "Workers Offensive" et "Gulf Coast Communist Fraction". Lorsque nous avons montré ouvertement quelles étaient leurs manœuvres, ils ont brusquement coupé toute communication avec nous. En fait, Gaizka (comme nous continuerons à l'appeler) ne peut tolérer aucune forme de contradiction et exclut automatiquement même les interlocuteurs les plus innocents qui remettent en question l'une ou l'autre de ses hypothèses.
Cependant, la question est de savoir comment faire face à cette menace et nous pensons que notre attaque contre cet individu dangereux doit passer par une critique de l'organisation à laquelle il a donné naissance, à la fois dans son cadre politique et dans son mode de fonctionnement. À cet égard, nous avons l'intention de préparer davantage de critiques du projet Emancipación en tant que tel, en évitant l'argumentum ad hominem dans le sens le plus direct, mais en révélant clairement la faible base organisationnelle sur laquelle il opère. Comme toujours, nous le ferons à notre manière et nous espérons que vous ferez de même. C'est probablement la meilleure façon d'aborder la situation, car des critiques puissantes et distinctes sont plus susceptibles d'atteindre un public plus large et, bien sûr, nous avons une approche différente pour traiter les éléments sectaires qui apparaissent de temps à autre en marge de la gauche communiste.
Salutations internationalistes
Le Bureau international de la TCI
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26/03/2020 : CCI ==> TCI
Chers camarades,
Nous espérons qu'aucun de vos camarades n'a succombé au virus corona et qu'ils prennent toutes les mesures de précaution nécessaires pour s'en prémunir. Les quelques militants de la Gauche Communiste dans le monde sont précieux pour l'avenir de la classe ouvrière.
Cela fait maintenant deux mois que nous avons publié l'article sur Gaitzka[6] qui donnait suffisamment d'éléments pour mettre en évidence le caractère suspect de cet élément et le danger qu'il représente pour la Gauche Communiste authentique et les nouveaux éléments qui se rapprochent d'elle.
Comme vous vous en souvenez, nous vous avions déjà présenté ces faits à son sujet et nous étions parvenus à un accord concernant la sérieuse menace qu'il représente pour la Gauche Communiste, comme vous l'avez souligné dans un courriel du 18 octobre 2019.
La réponse de NC/Gaitzka à l'article a été un silence assourdissant ; une approche lâche qui est en fait symptomatique de sa nature douteuse. Il serait difficile de croire qu'il n'a pas remarqué l'article : si les mesures de notre site Web sont exactes, près de deux mille personnes ont lu cet article dans les premières semaines de sa parution.
En fait, il n'y a eu qu'une seule réponse publique à cet article - celle du GIGC (également reproduite sur le blog Pantopolis de Philipe Bourrinet). Dans cette réponse intitulée "Nouvelle attaque du CCI contre le Camp Prolétarien International", le GIGC défend fermement Nuevo Corso pour avoir "joué un rôle actif dans l'émergence et le regroupement international de nouvelles forces révolutionnaires et communistes, en particulier sur le continent américain". Sans contester aucun des faits présentés dans notre article, le GIGC allègue que l'article se situe sur le "terrain pourri de la personnalisation des questions politiques" et fait partie d'une campagne du CCI de "provocation, manœuvre, dénigrement, calomnie ou rumeur" contre les groupes ou militants révolutionnaires et qu'il "vise à pourrir et saper le processus international d'émergence, de développement, de regroupement et de clarification politique qui est actuellement en cours". Il conclut que l'objectif principal du CCI dans cet article est "d'affaiblir et si possible de détruire toute tentative, tout processus de regroupement et de lutte pour le parti".
Nous serions intéressés de connaître votre opinion sur ces allégations du GIGC et son soutien aux douteux Gaitzka et Nuevo Corso.
Dans l'e-mail mentionné ci-dessus, vous avez dit que vous prépariez d'autres critiques du projet Emancipación. Seront-elles publiées dans un avenir proche ?
Fraternellement
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12/04/2020 : TCI ==> CCI
Camarades
Merci pour votre courrier et nous partageons vos sentiments concernant la sécurité de tous les camarades en cette période.
Le CE du CWO s'est réuni jeudi et a discuté de votre lettre, mais nous sommes convaincus que nous parlons au nom du reste de la TCI (qui se réunit la semaine prochaine).
L'absence de réponse à votre critique est probablement une bonne chose. Pour autant que nous le sachions, seul le GIGC a soutenu Gaizka. Nous lui avions déjà envoyé nos critiques concernant son refus de reconnaître ce qu'est devenu Emancipación, mais il continue à nous ignorer. De notre côté, nous n'avons pas l'intention de donner à l'un ou à l'autre l'oxygène de la publicité. Nous pensons que la plupart des gens savent déjà ce qu'est le GIGC. Nous avons également reçu une demande du Workers' Group aux États-Unis (qui soutenait Gaizka auparavant) nous demandant si nous pouvions confirmer les grandes lignes de votre critique de Gaizka et nous l'avons fait assez longuement. Là encore, nous n'avons pas reçu de réponse, mais leur enquête les a rendus très méfiants quant au fait que Gaizka ne tente pas de se défendre contre les accusations portées contre lui.
Nous sommes d'accord pour dire que Gaizka est un caméléon politique qui opère à son propre niveau subjectif et qu'il est en fait le gourou d'une secte (en l'occurrence, une vraie !). Cependant, notre position reste la même que la dernière fois lorsque nous avons écrit que nous pensons que nous devrions nous en tenir à des critiques politiques plutôt que de nous impliquer dans un argumentum ad hominem (qui sera toujours interprété comme une calomnie sectaire). À un moment donné, la question organisationnelle et la question politique rendront cet autre commentaire à la fois nécessaire et possible, mais pour l'instant nous en restons à notre critique politique de la fantaisie qu'est Emancipación. Nous constatons déjà que certains de ses partisans américains se sont retirés et que ceux qui restent sont de plus en plus considérés comme incohérents.
Pour l'instant, nous pouvons constater qu'une toute nouvelle génération vient à la politique communiste, mais ce n'est pas le moment de se laisser distraire par quelque chose qui pourrait disparaître aussi vite qu'il est apparu. Nous avons une tâche plus importante, celle de construire la réponse de la Gauche Communiste face à des diversions bien plus sérieuses qui affectent de nombreux jeunes qui n'apprennent à nous connaître qu'à travers le prisme déformé des médias sociaux, et c'est sur cela que nous nous concentrerons jusqu'à ce qu'une nouvelle occasion se présente qui exige une réponse politique éloquente.
Salutations internationalistes
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04/05/2020 : CCI ==> TCI
Chers camarades,
Merci pour votre courriel de la CE de CWO (12.04.20). Nous avons été heureux d'apprendre que vos camarades et votre famille sont indemnes du virus.
Le fait que vous ayez répondu à une demande du Workers Group aux États-Unis confirmant les faits à propos de la nature suspecte de Gaizka révélés dans notre article "Who's who in Nuevo Corso" est un pas positif. Il est dommage qu'aucune réponse de leur part n'ait été reçue jusqu'à présent.
Nous savons que votre position, à la différence de la nôtre, continue à être celle selon laquelle rendre publique cette information inciterait à des accusations de sectarisme, et qu'en conséquence et jusqu'à nouvel ordre, vous préférez critiquer le projet de Emancipación. Dans le cadre de cette approche limitée, nous pensons qu'il serait logique de remettre publiquement les pendules à l'heure en ce qui concerne un article que la TCI a écrit en 2018, saluant Emancipación comme un nouveau groupe authentique de la gauche communiste[7], d'autant plus que dans votre article critique du groupe en 2019, vous avez déclaré que votre rupture avec le groupe "s'est produite d'une manière qui n'a pas été suffisamment publique et claire"[8]. Dans ce contexte, puisque vous avez écrit au GIGC pour lui faire part de votre position sur Emancipación, il serait opportun de publier cette lettre de clarification.
Cependant, la raison principale de notre lettre précédente était de vous demander votre position sur la réponse nocive du GIGC à l'article du CCI sur Gaizka. Il nous dénonce en allant bien au-delà de toute accusation de sectarisme et prétend que le CCI calomnie Gaizka avec des ragots afin de détruire les autres groupes de la gauche communiste. Bien que vous disiez que "tout le monde sait ce qu'est que le GIGC" - ce qui signifie sans doute qu'il est une source de mensonges et de violence - vous ne nous dites pas réellement dans votre lettre ce qu'est le GIGC. Mais vous ne nous dites pas ce que vous pensez de son soutien à Gaizka/NC et de sa dénonciation du CCI dans sa réponse. Etant donné le silence général autour de la dénonciation du GIGC, nous espérions - et espérons toujours - un message de solidarité avec nous contre leur attaque, même si ce n'est que dans un courriel nous étant adressé.
Nous pensons que la réaction généralement silencieuse à la publication de notre article sur Gaizka et à notre dénonciation par le GIGC n'est pas un signe positif, même si elle confirme, dans le cas de Gaizka lui-même, la véracité des faits que nous avons présentés à son sujet. Le silence lui permet de jouer la victime blessée par une "attaque personnelle" et d'inviter, sinon à la sympathie, du moins à la neutralité des autres groupes du milieu politique prolétarien et des éléments qui s'en rapprochent concernant la dangereuse prétention que Nuevo Curso et Emancipación font partie de la Gauche communiste. La GIGC a exploité cette neutralité silencieuse pour inverser complètement la vérité et présenter le CCI, au lieu du projet bidon d'Emancipación, comme attaquant la Gauche Communiste existante.
Rendre publique la nature de ces faux groupes communistes est à notre avis vital pour cette raison, et le silence et la neutralité sur cette question nuisent à l'unité et à l'intégrité de la vraie Gauche Communiste et favorisent les objectifs de division de Gaizka, du GIGC et des autres.
Vous estimez qu'il est dangereux de leur donner "l'oxygène de la publicité", mais le forum de la TCI leftcom.org a récemment donné de l'oxygène à un message du GIGC sur la pandémie, sans commentaire[9]. À notre avis, l'identification publique de ces virus politiques, que constituent de tels groupes, et le fait de les faire mieux connaître et comprendre, est la condition préalable à leur éradication. Bien que de très petite taille, ce virus politique est conçu pour s'attacher et détruire une organisation politique saine. Il se nourrit de l'absence de vaccin, de la passivité de l'hôte à son égard et de l'illusion qu'il ne s'agit que de la grippe annuelle contre laquelle il existe soi-disant une "immunité collective".
Dans l'attente d'une réponse de votre part à l'attaque du GIGC à notre encontre.
Fraternellement
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17/05/2020 : TCI ==> CCI
Camarades
Merci pour votre lettre du 4 mai. Nous espérons que vos camarades se rétabliront sans séquelles. Depuis notre dernière lettre, un camarade a également été touché par le Covid-19, mais il est suffisamment jeune et fort pour s'en sortir. Merci de nous avoir signalé que le GIGC avait une fois de plus spammé notre forum. Nous ne l'avions pas remarqué et le spam a été supprimé conformément à notre politique habituelle. En ce qui concerne Emancipación et l'accueil que nous lui avons réservé, nous pensons que notre réponse politique indique clairement notre position actuelle. Nous avons une correspondance étendue avec eux qui montre clairement leur évolution glissante et nous la publierons si et quand cela s'avérera nécessaire.
Nous ne serons pas d'accord sur l'approche de la question de ces petits groupes qui prétendent faire partie de la Gauche Communiste. Bien qu'ils soient agaçants, ils ne méritent pas notre attention. Ils sont peut-être plus ennuyeux pour vous parce qu'ils se sont manifestés en premier dans ou à proximité du CCI. Pour nous, il y a des choses politiques bien plus sérieuses qui exigent notre attention.
Nous sommes tout à fait disposés à discuter de cette question avec n'importe qui, y compris vous, mais nous ne voulons pas que la Gauche Communiste soit connue pour ses querelles internes qui nous diminuent tous et donnent des munitions à la gauche du capital.
Salutations internationalistes
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01/06/2020 : CCI ==> TCI
Chers camarades
Merci pour votre lettre du 17 mai. La pandémie de Covid est en effet un événement catastrophique pour le capitalisme mondial, qui accélère la crise économique existante et entraîne un chômage de masse, la misère et la mort prématurée des prolétaires à une échelle jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale.
La Gauche Communiste doit fournir au prolétariat une perspective révolutionnaire actualisée qui tienne compte des particularités de la situation actuelle.
La signification historique de la situation actuelle doit être pleinement expliquée à la classe ouvrière. Seule la Gauche Communiste a l'intégrité programmatique et organisationnelle pour révéler, dans les conditions actuelles, l'immensité de la mission historique de la révolution communiste qui se cache derrière la paupérisation croissante de la classe ouvrière.
Il est clair que seule la Gauche Communiste peut remplir cette tâche aujourd'hui, dans la mesure de ses capacités limitées, et dans le futur, lorsque le parti communiste mondial devra être créé.
C'est pourquoi nous continuons à consacrer de nombreux articles et brochures à la situation sur notre site web, en plusieurs langues. Nous augmentons le nombre de réunions virtuelles afin d'apporter la perspective communiste à un public plus large pour la discussion et la réflexion. De nombreux aspects de la situation actuelle restent à clarifier et nous sommes également attachés à les analyser en détail.
Les communistes doivent être capables de mener plusieurs tâches de front ; une approche unidimensionnelle de l'intervention n'est pas adéquate.
Aujourd'hui et à l'avenir, la protection de l'intégrité de la Gauche Communiste doit être intégrée dans son intervention. Si de véritables organisations de la Gauche Communiste peuvent être discréditées aujourd'hui par de faux groupes essayant d'usurper ses traditions comme Nuevo Corso ou diffamées par des voyous et des calomniateurs comme le GIGC sans aucune défense publique collective de son honneur et de son authenticité, alors la crédibilité de son intervention actuelle et du futur parti sera compromise. Il est vrai que le GIGC est ouvertement calomnieux à l'égard du CCI alors qu'actuellement il ne cesse de flatter la TCI. En apparence, il semble donc que l'ensemble de la Gauche Communiste ne soit pas attaqué par le GIGC. Mais que l'on vous jette de la saleté au visage ou que vous la trouviez collée au fond de votre chaussure, le résultat net est en fin de compte le même : une atteinte à la réputation. La suppression des messages du CIGC de votre site est bienvenu, mais une prise de distance plus explicite est nécessaire.
La tâche de la défense de la Gauche Communiste ne se pose certainement pas au même niveau que la tâche d'orienter la classe dans son ensemble avec une perspective globale. Mais cela ne signifie pas que la seconde rende la première inutile ou sans importance. Il est parfaitement possible de combiner le travail nécessaire de défense de l'intégrité du camp de la Gauche Communiste et de fournir une perspective révolutionnaire à l'échelle de la classe, comme en témoigne notre site web.
L'histoire du mouvement marxiste montre que l'importance de la défense de sa propre probité peut même, en certaines occasions, prendre le pas sur les questions de politique générale et d'analyse. Même Engels s'est impatienté lorsque Marx a pris une année sur la préparation du Capital (1859/60) pour réfuter de manière exhaustive les calomnies de Karl Vogt[10], mais il a été obligé par la suite de reconnaître que le changement de priorités était correct. Les calomnies de Vogt selon lesquelles Marx était un maître chanteur et de mèche avec la police secrète devaient être ouvertement et complètement condamnées. Il fallait, selon les mots de Marx, "combattre le feu par le feu".
L'exemple le plus célèbre est le congrès de La Haye de l'AIT, qui s'est tenu un peu plus d'un an après la défaite de la Commune de Paris, mais qui n'a pas été consacré à cet événement majeur de la vie de la classe ouvrière, mais à la dénonciation de l'Alliance secrète et à l'expulsion de son dirigeant Bakounine. Dans une période de défaite, il était vital de préserver l'honneur de la Première Internationale et d'éviter qu'elle ne tombe entre les mains d'une cabale dirigée par un aventurier qui avait accusé le Conseil général légitime d'être une clique de "Juifs allemands".
Notre dénonciation des descendants de Vogt, Lassalle, Bakounine etc. aujourd'hui n'est précisément pas une bataille interne à la Gauche Communiste, mais une démarcation externe de celle-ci par rapport aux usurpateurs et aux abuseurs en série. La séparation de classe est d'autant plus nécessaire que le seul but de leur existence est de discréditer la Gauche Communiste authentique au service de la bourgeoisie.
Bien sûr, pour la Gauche du capital, la Gauche Communiste a toujours été sectaire parce que nous dénonçons la bourgeoisie dans son ensemble. Nous n'avons pas besoin d'essayer de répondre à leurs distorsions délibérées en restant neutres à propos de la fausse gauche communiste. Au contraire, c'est de façon plus intransigeante que nous devons effectuer la démarcation de la Gauche Communiste et ainsi frapper deux ennemis qui utilisent des méthodes malignes similaires contre le camp communiste.
La contrepartie évidente de la séparation claire du camp de la Gauche Communiste d'avec celui de la Gauche du capital et du milieu parasitaire est l'accroissement de sa propre solidarité et cohésion publiques. La manière la plus efficace pour ce camp d'éviter que ses différences n'apparaissent comme des querelles mesquines est d'affirmer sa base de classe commune et d'organiser en commun la discussion de ses différences. Nous restons attachés à la perspective des Conférences de la Gauche Communiste de la fin des années 70, même si elles ont été étouffées dans l'œuf. L'absence de ce projet au cours des dernières décennies n'a pas amélioré la position du camp de la Gauche Communiste dans son ensemble ; au contraire, les forces hostiles qui l'entourent ont bénéficié d'une plus grande marge de manœuvre politique.
Nous sommes conscients de nos divergences sur cette question et nous continuerons tous deux à défendre nos positions différentes. Mais, même s'il est clair que vous n'accordez pas la même importance que nous à la solidarité mutuelle de la Gauche Communiste, nous ne comprenons toujours pas pourquoi une déclaration de solidarité, même minimale, avec le CCI contre les récentes calomnies révoltantes du GIGC vous semble inacceptable, puisque nous ne pouvons pas croire qu'une telle déclaration enfreindrait un de vos principes.
Espérons que nos précieux militants de la Gauche Communiste restent (relativement) indemnes du virus.
fraternellement
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June 2020 : TCI ==> CCI
Chers camarades
Merci pour votre lettre du 1er juin que nous avons discutée au sein du Bureau international de la TCI.
Votre premier paragraphe est un développement de ce que nous vous avons brièvement dit dans notre lettre précédente, mais vous constaterez que nous sommes au moins d'accord sur la situation actuelle si vous lisez Reflections on the Coronavirus and Economic Crises [52] et le premier paragraphe du graphique de The Global Pandemic and Imperialist Competition [53]. Cependant, nous devons une fois de plus souligner que la crise actuelle a commencé au début des années 1970 (lorsque le boom d'après-guerre a pris fin) et non en 1989 lorsque vous vous êtes soudainement réveillés au fait que la classe ouvrière avait reculé pendant plus d'une décennie (comme nous vous avons dit à plusieurs reprises tout au long des années 1980). La "solution" postmoderniste selon laquelle tout n'est que chaos et décomposition n'a qu'une base matérielle dans le fait que la crise s'aggrave et que les palliatifs que les capitalistes produisent ne font que repousser le jour du bilan et ne le résolvent pas.
Nous ne doutons pas que la Gauche Communiste possède l'analyse nécessaire pour comprendre cela. Notre problème collectif est que la classe ouvrière dans son ensemble ne le comprend pas et, jusqu'à présent, ne réagit pas universellement à la lente progression vers le désastre que le système est en train d'opérer. Pour nous, cela reste l'objectif principal. Pour nous, "multitâches" signifie développer le cadre analytique de la réalité sociale en évolution qui se trouve devant nous, et chercher de plus en plus de moyens d'atteindre l'ensemble de la classe.
Nous ne pouvons que répéter qu'il est contre-productif de s'engager dans ce qui est perçu comme des dénonciations personnalisées de groupes sectaires qui n'ont aucune incidence significative sur la classe ouvrière ou sur sa vie. "L'atteinte à la réputation" peut être auto-infligée et, pour dire la vérité absolue, nous pensons que la défense continuelle par le CCI d'attaques mesquines contre de tels groupes a coûté non seulement au CCI mais aussi à l'ensemble de la tradition de la Gauche Communiste, car la boue s'est répandue partout. Nous ne voulons pas être associés à cette méthode et nous vous avons constamment conseillé de ne pas recourir à l'argumentum ad hominem. Vous avez ignoré notre conseil et vous nous demandez maintenant de soutenir une mesure que nous n'approuvions pas avant qu'elle ne soit prise.
Ces personnes s'exposeront politiquement d'elles-mêmes. En fait, ils le font déjà. Il est également évident que vous ne faites pas attention. La GIGC a cessé de "flatter" la TCI depuis quelque temps. Elle l'a remplacée par un chantage selon lequel la TCI doit "assumer ses responsabilités" (c'est-à-dire parler avec le CIGC). C'est une responsabilité que nous avons singulièrement manqué d'assumer. Leur lien totalement opportuniste avec Nuevo Curso est une raison politique suffisante pour les dénoncer comme des charlatans après toutes les critiques qu'ils ont formulées à l'encontre des différents groupes de la Gauche Communiste au fil du temps. Si vous avez été attentifs, vous aurez également remarqué que le Groupe des Travailleurs de Detroit (sans aucun contact avec nous depuis que nous avons écrit pour confirmer que l'attaque du CCI contre Gaizka était factuellement correcte) a maintenant rompu avec la coterie GIGC/NC/WO/GCCF (WO : Workers Offensive; GCCF : Gulf Coast Commuist Fraction), mais pour des raisons politiques (leur dénonciation non prolétarienne des manifestations et des émeutes aux États-Unis). Mais pendant que nous y sommes, ce ne sont pas les seuls à se livrer à la calomnie. Apparemment, de jeunes sympathisants nous disent qu'il existe un groupe de sympathisants du CCI qui calomnient régulièrement la TCI sur Instagram et d'autres médias sociaux. Comme ils expriment souvent des opinions que le CCI ne partagerait pas, nous ne savons pas à quel point ils sont proches de vous, mais nous n'avons pas réagi pour la même raison que d'habitude. Ils peuvent faire leurs commentaires vides dans le vide - notre réponse serait de donner de la dignité à leurs jeux infantiles. Il y a un travail plus sérieux à faire.
Salutations internationalistes
TCI
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10/07/2020 : CCI ==> TCI
Chers camarades,
Nous vous remercions pour votre courriel du 17 juin. Nous aimerions répondre à certains de vos points dans une autre lettre.
Ici, nous voudrions simplement exprimer notre inquiétude lorsque nous lisons dans votre courriel qu'un groupe de sympathisants du CCI a régulièrement calomnié la TCI sur Instagram et d'autres médias sociaux. Nous n'avons rien trouvé à ce sujet et aimerions avoir plus d'informations de votre part à ce propos, car nous avons l'intention de mettre un terme à tout comportement de ce type.
Nous avons appris avec tristesse le décès tragique d'un ancien sympathisant de la TCI.
Salutations internationalistes
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Juillet 2020 : TCI ==> CCI
Camarades
Nous avons discuté de la question de vos sympathisants, mais nous pensons que c'est une question qui vous concerne et nous vous laissons faire vos propres recherches auprès des personnes que vous connaissez. Nous avons également écrit au GIGC pour lui dire que, bien que nous soyons en désaccord avec votre décision d'ignorer nos conseils concernant le passé trouble du camarade Gaizka, nous considérons également sa décision de prendre sa défense comme une indication de son incapacité à défendre la Gauche Communiste et nous avons mis fin à toute correspondance avec lui. Nous souhaitons également vous faire savoir très clairement qu'il s'agit de notre dernière communication sur le GIGC et Emancipación (mais nous devrions dire que nous considérons ces deux organisations, et leurs acolytes, comme le produit de votre méthode). Nous n'avons rien d'autre à gagner que de défendre politiquement la Gauche Communiste quand cela s'avère opportun. Toute correspondance future de votre part sur cette question sera ignorée.
Salutations internationalistes
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12/08/2020 : CCI ==> TCI
Chers camarades,
Voici quelques réponses à votre courriel du 23.07.20.
Comme nous l'avons mentionné dans notre dernière lettre, nos propres investigations sur les calomnies apparentes de la TCI par des sympathisants du CCI n'ont pas permis de trouver de preuves. Si vous ne souhaitez pas préciser vos sources, pourriez-vous nous aider en nous indiquant la nature de ces calomnies afin que nous puissions aller au cœur du problème ?
En ce qui concerne votre lettre au GIGC, nous sommes bien sûr d'accord avec vous pour dire que leur défense de Nuevo Corso est une attaque contre la Gauche Communiste. Votre lettre privée au GIGC sur l'imposture de Nuevo Corso laisse cependant le public prendre ce dernier pour un authentique groupe de gauche communiste. Il est essentiel de dénoncer publiquement cette imposture.
En outre, alors que vous coupez les relations avec la GIGC en privé, le public continue à le considérer comme un véritable groupe révolutionnaire.
Nous notons également, d'après la description de votre lettre au GIGC, que si vous avez critiqué le CCI pour avoir rendu publique la nature de ces groupes, vous ne semblez pas avoir exprimé votre solidarité avec le CCI contre les calomniateurs du GIGC - une déclaration que nous vous avons demandée tout au long de notre récente correspondance, en vain.
Nous sommes perplexes quant à votre idée que le CCI partage la même "méthodologie" que Nuevo Corso et le GIGC. Notre méthodologie est diamétralement opposée à celle de ces deux groupes imposteurs. Notre objectif et notre méthode sont le renversement de la bourgeoisie par la classe ouvrière internationale ; les leurs consistent à renverser les organisations révolutionnaires existantes au bénéfice de la bourgeoisie. Nous ne voyons aucune convergence entre ces deux méthodes de base.
Vous dites que vous ignorerez toute autre correspondance de notre part sur ce sujet. Cependant, ignorer le problème de ces groupes ne le fera pas disparaître. Ils poursuivront leur course destructrice et la Gauche Communiste authentique continuera à être confrontée à la nécessité de serrer publiquement les rangs contre eux afin d'affaiblir l'intégrité du camp de la Gauche Communiste.
Fraternellement
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Ce qui ressort de la correspondance entre nos deux organisations, c’est que pour la TCI, démasquer des aventuriers comme Gaizka et mettre publiquement en évidence leur projet clairement antiprolétarien, comme le fait le CCI, crée plus de dommages à la Gauche Communiste que l'aventurier lui-même. Ainsi exposer au grand jour une attaque qui se mène contre la classe ouvrière est considéré comme plus néfaste que l'attaque et ses conséquences possibles. Rien n'est plus absurde :
Une telle démarche de la TCI, qui déjà en elle-même constitue une aberration, aboutit à d'autres aberrations :
La TCI est en grande partie consciente de la menace que constituent les aventuriers et les parasites et qu'effectivement, les organisations communistes doivent s'en préoccuper, comme cela transparait clairement dans ses propres lettres. Elle préfère néanmoins traiter le problème "en privé", tout en gardant un silence public sur l'existence de ce phénomène dangereux, s'illusionnant sur la possibilité de parvenir à une "influence significative" dans la vie de la classe ouvrière …. et de préserver ses droits de pêche dans les eaux troubles de l'aventurisme et du parasitisme.
Par ailleurs, il subsiste chez la TCI une incompréhension de la fonction spécifique de Gaizka : miner le terrain de la constitution du futur parti. La cible du groupe de Gaizka, et de ses défenseurs parasites, n'est pas la classe ouvrière dans son ensemble -il n'a pas de programme politique par exemple- mais vise à empêcher la germination du futur parti et l'évolution des nouveaux militants en particulier. Ainsi, la fraude Gaizka a eu un "impact significatif" au niveau de minorités politiques de la classe ouvrière, en particulier aux États-Unis. Face à cela, l'approche contradictoire et double qu'a la TCI de la question de l'aventurisme et du parasitisme crée inévitablement l'illusion que les aventuriers et les parasites sont d'authentiques communistes, alors que, dans le même temps, une véritable organisation de la Gauche Communiste, le CCI, en dénonçant la fraude, ne ferait que "jeter de la boue" dans le milieu politique en éveil. Selon la logique tordue de la TCI, le véritable ennemi est le CCI !
Pour mieux comprendre l'attitude contradictoire et néfaste de la TCI, il convient d'examiner son idée selon laquelle la "secte" de Gaizka n'a "aucune influence significative sur la classe ouvrière ou sur sa vie". Malheureusement, le manque d'influence générale dans la classe ouvrière concerne également la Gauche Communiste authentique. Cela s'explique par le fait que le niveau général de la lutte de classe est encore loin de permettre une telle activité. Dans ce contexte, s'imaginer qu'il est possible d'obtenir une "influence significative sur la vie de la classe" ne peut qu'avoir des conséquences néfastes. En particulier, on peut être conduit à rechercher une telle influence en "adaptant" les positions politiques et le type d'intervention de l'organisation au niveau de conscience dans la classe ouvrière à un moment donné, en d'autres termes en faisant des concessions aux illusions et mystifications qui pèsent sur celle-ci, c'est-à-dire en adoptant une démarche opportuniste dont la caractéristique fondamentale consiste dans la recherche de "succès" immédiats au détriment de la perspective future des combats du prolétariat. Et cet opportunisme peut affecter les questions organisationnelles comme l'a très bien montré le combat des bolcheviks contre les mencheviks lors du 2e congrès du POSDR, ce qui conduit notamment à se désengager de la défense des principes politiques organisationnels en les considérant comme des "querelles internes qui nous diminuent tous et donnent des munitions à la gauche du capital", et donc à se désengager de la défense publique de l'organisation communiste authentique et réellement existante.
Ainsi, en maintenant l'illusion (pour elle-même et un milieu proche) de la possibilité d'une influence significative dans le prolétariat aujourd'hui, la TCI fait obstacle à la préparation politique et organisationnelle solide des conditions du futur parti réel qui aura une "influence significative" sur la vie de la classe ouvrière. Cette illusion s'accompagne par ailleurs de la prétention qu'elle est actuellement en concurrence directe avec la gauche du capital pour influencer la classe[11]. Or, cette idée fausse tend à renforcer sa lutte opportuniste pour gagner de l'"influence".
Les questions et désaccords soulevés à propos de la nécessaire attitude vis-à-vis du parasitisme et de l'aventurisme appellent une discussion sur l'importance de la défense systématique des principes organisationnels révolutionnaires dans la préparation du futur parti communiste. Pour le CCI, sans une action commune des organisations révolutionnaires pour une telle approche de principe, sans un combat constant contre l'opportunisme, il n'y a pas de base pour la formation réussie des futures générations de militants communistes et celle du futur parti communiste.
[1] Note du CCI. Qui est qui dans "Nuevo Curso" ? [54] Gaizka se tait: un silence assourdissant [55]. L'aventurier Gaizka a les défenseurs qu'il mérite : les voyous du GIGC [56].
[2] Note du CCI. Nuevo Curso et la "Gauche Communiste espagnole": Quelles sont les origines de la Gauche Communiste ? [57]
[3] Note du CCI. Lire nos articles en anglais : German Social Democracy 1872 – 1914: the fight against organisational opportunism, Part 1 [58] ; German Social Democracy 1872 – 1914: the fight against organisational opportunism, Part 2 [59].
[5] Note du CCI : Groupe International de la Gauche Communiste, un groupe parasitaire
[6] Note du CCI : Lire Qui est qui dans "Nuevo Curso" ? [54]
[10] Lire nos articles en Espagnol El caso Vogt: el combate de los revolucionarios contra la calumnia (I) [19] ; El caso Vogt: el combate de los revolucionarios contra la calumnia (II) [20]
[11] "nous ne voulons pas que la Gauche Communiste soit connue pour ses querelles internes qui nous diminuent tous et donnent des munitions à la gauche du capital" (Lettre au CCI du 17/05/2020))
L’époque est révolue où, en dépit de la réalité de ce monde dominé par un système d’exploitation qui conduit de façon de plus en plus explicite l’humanité à sa perte, les médias persistaient à diffuser un peu d’optimisme pour mieux endormir les exploités en leur suggérant des raisons d’espérer un monde capitaliste meilleur. Désormais, l’accumulation des catastrophes en tout genre est telle qu’elle rend beaucoup plus difficile d’entrevoir autre chose que l’enfer sur terre. S’adaptant à cette situation, l’intoxication propagandiste tend de plus en plus à enfermer la réflexion dans cette atmosphère de fin du monde et fait tout pour détourner les exploités de l’idée que, justement, un autre futur est à la fois indispensable et possible, qu’il mûrit dans les entrailles de la société et qu’il sera l’aboutissement de la lutte de classe du prolétariat, si elle réussit à renverser le capitalisme.
La situation du monde, pour aussi dramatique et écrasante qu’elle soit, n’est pourtant pas une fatalité et elle s’explique autrement que par les mensonges de ceux qui trouvent un intérêt dans la perpétuation du capitalisme : exploiteurs de la force de travail des prolétaires, politicards de tout bord, démocrates de gauche ou droite, populistes ou ceux encore, à l’extrême gauche, qui constituent l’ultime ligne de défense du capital.
Le capitalisme a, plus qu’aucun mode de production avant lui, développé les forces productives permettant pour la première fois dans l’histoire de l’humanité l’édification d’une société libérée de la nécessité, sans classes sociales : le communisme. C’est en ce sens qu’il a constitué une étape progressiste dans l’histoire de l’humanité. La Première Guerre mondiale - avec ses millions de morts et ses destructions comme l’histoire n’en avait jamais connu - a signifié l’entrée de ce système dans un déclin irréversible dont la perpétuation menace désormais de plus en plus l’existence même de l’humanité. Ayant à son actif deux guerres mondiales, une succession ininterrompue de guerres locales de plus en plus meurtrières, il est entré, depuis l’effondrement du bloc de l’Est en 1990, dans une nouvelle et dernière étape de sa décadence, sa phase finale, celle de la décomposition générale de la société, de son pourrissement sur pieds.
C’est seulement à travers le cadre matérialiste et historique de la décomposition, comme phase ultime de la décadence du capitalisme, qu’il est réellement possible d’appréhender les phénomènes de « fin de monde » qui envahissent la société et en combattre la cause : la persistance de la domination des rapports de production capitalistes devenus caduques.
C’est dans tous les domaines que la décomposition envahit la société : développement du chacun pour soi généralisé, instabilité croissante des structures internationales de « régulation » et des appareils politiques, mais aussi explosion de la consommation de drogue, de la criminalité du fanatisme religieux, des dépressions, des suicides…[1] , détournement de toute pensée rationnelle. La vague de populisme est elle-même un produit de cette décomposition affectant de plus en plus la capacité de fractions de la bourgeoisie à assumer “rationnellement” la gestion du capital. Deux articles de ce numéro de la Revue internationale l’illustrent[2] : "Comment la bourgeoisie s’organise (§ "La montée du populisme : l’expression la plus spectaculaire de la perte de contrôle de la bourgeoisie sur son appareil politique"" et "La gauche du capital ne peut pas sauver ce système à l’agonie".
Au-delà de l’irresponsabilité sociale qui est surtout le fait de la bourgeoisie, la décomposition contribue à favoriser, en vue du profit obtenu en faisant mains basses sur les richesses naturelles, la détérioration accélérée de l’environnement et de ce fait à aggraver le changement climatique, dont témoignent la fréquence et l’ampleur des catastrophes climatiques de par le monde.
Bien évidemment, la décomposition de la société n’élimine pas les contradictions fondamentales du capitalisme, au contraire, elle ne fait que les aggraver. La crise économique mondiale, de retour depuis la fin des années 1960, empire inexorablement et de façon irréversible, avec des manifestations qui seront plus profondes et déstabilisatrices que lors de la récession de 2008, et dont on peut affirmer qu’elles battront tous les records de la grande crise des années 1929 et 1930 (Lire dans ce numéro de la Revue internationale, "Cette crise va devenir la plus grave de toute la période de décadence")[3]. Mais en même temps, tout en infligeant des souffrances supplémentaires à l’humanité avec notamment un renforcement considérable de l’exploitation de la classe ouvrière, en révélant ouvertement la faillite du capitalisme, la crise économique sera le ferment de nouveaux développements de la lutte de classe et de la prise de conscience de la classe ouvrière.
Par ailleurs, la barbarie guerrière se répand sur tous les continents de façon incontrôlable et toujours plus dramatique. La guerre fait actuellement rage en Ukraine et au Moyen-Orient dans la bande de Gaza ; la menace d’une confrontation future entre la Chine et les États-Unis[4] ne se dément pas... Face à toutes les guerres actuelles ou en gestation, la classe ouvrière n’a aucun camp à choisir et partout elle doit défendre avec acharnement l’étendard de l’internationalisme prolétarien. Pendant toute une période, la classe ouvrière ne sera pas mesure de se dresser contre la guerre. Par contre, la lutte de classe contre l’exploitation va revêtir une importance accrue car elle pousse le prolétariat à politiser son combat.
Il n’y a pas d’autre perspective réaliste pour l’humanité. Celle-ci n’est pas seulement confrontée à chacune des calamités capitalistes que nous avons évoquées, décomposition, crise, guerre, destruction du milieu ambiant… mais tous ces fléaux s’imbriquent et interagissent dans une sorte d’« effet tourbillon » aux effets plus destructeurs que la simple addition des fléaux considérés isolément les uns des autres.
Si le pôle de la société qui représente la perspective de la destruction de l’humanité occupe tout l’espace médiatique, il en existe un autre à l’œuvre par rapport auquel la bourgeoisie se montre très discrète : la reprise de la lutte de classe à l’échelle mondiale et dont le développement représente le seul futur possible pour l’humanité. Ainsi, après les difficultés considérables rencontrées par la lutte de classe consécutives à l’exploitation politique par la bourgeoisie de l’effondrement du bloc de l’Est, le prolétariat fait son retour sur la scène sociale. Il lui aura fallu trois décennies, à partir des années 1990, pour digérer l’immonde campagne idéologique martelant, sur tous les tons et à travers les médias de tous les continents, que l’effondrement des régimes staliniens – mensongèrement identifiés à la société communiste future qui en est l’antithèse - signait la fin du projet d’édification d’une société communiste à l’échelle mondiale. Ces campagnes sont même allées jusqu’à décréter la fin de la lutte de classe, de la classe ouvrière et de l’histoire elle-même. Même si, durant ces trente années la classe ouvrière a tenté de relever la tête à travers certaines luttes, ces dernières ont été considérablement limitées par le fait que les ouvriers ne se reconnaissaient plus comme une classe distincte de la société, la principale classe exploitée de celle-ci avec un projet qui lui est propre. Or c’est la récupération progressive par la classe ouvrière de son identité de classe qui est a permis le surgissement des luttes au Royaume-Uni, « L’été de la colère » 2022, la plus grande vague de grèves dans ce pays depuis 1979 et qui porte en elle la récupération par le prolétariat de projet politique qui lui est propre, le renversement du capitalisme[5] et l’édification d’une société communiste.
Des articles de la presse du CCI ont illustré, accompagné et commenté les expressions les plus marquantes de ce renouveau de la lutte de classe. Rien que depuis la sortie du numéro 171 de la Revue internationale, des luttes importantes sont intervenues au Québec, en Suède, en Finlande, en Allemagne, en Turquie et en Irlande du Nord. De telles luttes sont évidemment le résultat du refus croissant par la classe ouvrière de subir l’aggravation de l’exploitation et des conditions misérables qui vont de pair (le « trop c’est trop » des ouvriers en Grande-Bretagne). Au-delà-même de la conscience immédiate que peuvent en avoir les ouvriers en lutte, ces mouvements constituent le début d’une réponse à l’enfer sur terre auquel le capitalisme condamne l’humanité.
L’intervention des révolutionnaires doit se porter à l’avant-garde sur tous les plans du combat de la classe ouvrière et de sa prise de conscience
Sécrétion de la lutte historique du prolétariat mondial, l’activité et l’intervention des révolutionnaires sont indispensables. Et cela à toute époque de la vie de la société, depuis la naissance du mouvement ouvrier jusqu’à maintenant, tant dans l’ascendance du capitalisme et le développement du mouvement ouvrier que dans sa décadence. Qu’il s’agisse de se porter à l’avant-garde de la lutte de la classe ouvrière pour lui donner des orientations, lors des périodes révolutionnaires, ou bien de résister politiquement et très minoritairement dans les pires moments de recul pour sauver et entretenir le patrimoine à transmettre. Mais également dans toutes les situations “intermédiaires”, comme celle que nous connaissons actuellement, sans possibilité d’influence réelle au sein de la classe ouvrière où l’activité des révolutionnaires ne pouvant être celle d’un parti, elle est néanmoins essentielle et indispensable à plus d’un titre, en particulier vis-à-vis de la préparation des conditions de surgissement du futur parti.
En fait, en toute circonstance, l’activité des révolutionnaires est loin de se limiter à la production d’une presse ou de tracts et à leur diffusion, même si ces tâches sont effectivement essentielles et très prenantes. Ainsi, comme condition à la réalisation de la presse, l’organisation doit avoir la capacité d’appréhender l’évolution de la situation mondiale sur tous les plans ce qui suppose un effort collectif permanent d’analyse, pouvant nécessiter le retour aux fondements, pour actualiser le cadre d’analyse, l’enrichir. C’est parce qu’« il n’y a pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire » (Lénine) et que le monde n’est pas statique, que les révolutionnaires doivent faire vivre leurs positions politiques à la lueur de la réalité. C’est ainsi que, par exemple Lénine, étant conscient de l’approche du moment propice à la révolution, entreprend la rédaction de « L’État et la révolution"[6] qui constitue une continuation et une clarification de la théorie marxiste sur la question de l’État. C’est le même type de considération qui, dans un contexte tout différent, avait amené notre organisation à fournir un effort d’analyse pour comprendre, à la fin des années 1980, la signification de l’accumulation de phénomènes de décomposition de la société, et mettre en évidence qu’il ne s’agissait en rien de quelque chose de fortuit ni de normal dans la vie du capitalisme mais qui correspondait à une nouvelle phase de la décadence du capitalisme, celle de sa décomposition.
C’est une telle démarche qui permet au CCI de comprendre la dynamique actuelle des conflits impérialistes, non pas comme une confrontation entre deux blocs impérialistes rivaux – comme c’était le cas avant l’effondrement des blocs - mais d’abord et avant tout comme une expression du chacun pour soi concernant chaque pays impérialiste, en quête de survie dans l’arène mondiale. Les États-Unis bataillant pour leur leadership mondial, ils n’ont pas hésité pour cela à pousser la Russie à envahir l’Ukraine en vue qu’elle s’affaiblisse considérablement et ne puisse prêter main-forte à la Chine face aux États-Unis.
C’est aussi une telle analyse qui permet au CCI de comprendre et défendre que, depuis la disparition des blocs impérialistes, l’alternative historique n’est plus « Révolution mondiale ou bien Guerre mondiale », les deux termes s’excluant mutuellement, en particulier du fait qu’un prolétariat non défait mondialement est un obstacle à son embrigadement pour la guerre. Les deux dynamiques antagoniques dans la situation actuelle ne s’excluent pas : d’une part l’enfoncement de la société dans la décomposition avec pour enjeu disparition de la société et de toute vie humaine sur terre et, d’autre part, le développement de la lutte de classe mondiale jusqu’à la prise du pouvoir du prolétariat. Par contre l’aboutissement des deux dynamiques est exclusif à l’une ou l’autre.
Il existe dans le milieu prolétarien, et certainement parmi les éléments en recherche des positions de classe, des divergences ou des interrogations quant à la manière dont se pose l’alternative historique dans la situation actuelle. Certaines de ces divergences ont un lien avec la reconnaissance ou non de la phase actuelle de décomposition du capitalisme. Le CCI a développé une critique de la démarche « matérialiste vulgaire » qui sous-tend le rejet de la notion de décomposition du capitalisme (Lire "La méthode marxiste, outil indispensable pour comprendre le monde actuel" dans le "Rapport sur la décomposition du rapport sur la du 25e congrès du CCI" et nous ne pouvons qu’encourager ses critiques, tout comme ses défenseurs, à engager le débat sur cette question. Mais il ne s’agit pas de la seule question à clarifier en priorité. En effet, le développement des tensions guerrières pose la nécessité de la plus grande clarté et fermeté concernant l’attitude et l’intervention face à cette situation.
La défense de l’internationalisme prolétarien telle que présentée dans le Manifeste du Parti communiste est imprescriptible : « Les prolétaires n’ont pas de partie ; Prolétaires de tous les pays unissez-vous ». Or, Il existe face aux conflits actuels, en particulier celui dans la bande de Gaza, une tendance présente chez des groupes de la Gauche communiste (bordiguistes) mais aussi au sein d’une frange partageant une certaine proximité avec les positions de classe à mettre de côté la formule « Prolétaires de tous les pays unissez-vous » au profit de formules douteuses “oubliant” le prolétariat de la bande de Gaza, le dissolvant dans le « peuple palestinien ». De telles confusions, qui doivent être discutées et combattues, sont très préjudiciables dans la mesure où car elles ouvrent une brèche dans les principes que la classe ouvrière doit défendre pour pouvoir face front face au développement des conflits guerriers qui vont s’amplifier partout dans le monde. Sur cette question lire nos articles de ce numéro de la Revue : "“Action Week” à Prague : L’activisme est un obstacle à la clarification politique" et "La lutte contre la guerre impérialiste ne peut être menée qu’avec les positions de la gauche communiste [74]"
Depuis son existence, la Gauche communiste a assumé une responsabilité de premier plan dans la lutte contre la guerre à différents moments clés de l’histoire en dénonçant les deux camps impérialistes en présence : durant la guerre d’Espagne en 1936, les républicains d’un côté et les fascistes de l’autre ; durant la seconde guerre mondiale : Grande-Bretagne, France, Russie et États-Unis d’un côté et Allemagne, Italie de l’autre alors même que le trotskisme trahissait en prenant la défense du camp démocrate en Espagne et ensuite celui de la Russie. Lire à ce propos notre article de ce numéro de la Revue "Manifeste de la Gauche communiste aux prolétaires d’Europe (Juin 1944)". Mais depuis lors, les principaux groupes de la Gauche communiste ont rejeté les différentes sollicitations du CCI pour des prises de position commune face aux différents conflits ayant ensanglanté le monde depuis la fin des années 1970. Soit par sectarisme, soit encore par opportunisme, comme cela a été le cas face à la guerre en Ukraine où la TCI, rejetant la démarche proposée par le CCI qui s’inscrivait totalement dans celle de la Gauche communiste, lui a préféré une démarche opposée, large et brouillant la démarcation qui doit exister entre la gauche communiste qui lutte effectivement contre la guerre et l’ensemble d’un milieu composé de ceux qui sont circonstanciellement opposés à telle ou telle guerre (Lire l'article de ce numéro de la Revue "La lutte contre la guerre impérialiste ne peut être menée qu’avec les positions de la gauche communiste". Dans ces circonstances, c’est un nombre réduit de groupes de la gauche communiste qui ont assumé cette responsabilité internationaliste. Lire à ce propos "Deux ans après la déclaration commune de la gauche communiste sur la guerre en Ukraine".
Sylunken (20/07/2024)
[1]Lire nos Thèses sur "La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste". Revue internationale 107.
[2]Lire également "La montée du populisme est un pur produit de la décomposition du capitalisme".
[3]Lire l’article suivant de ce numéro de la Revue, "Cette crise va devenir la plus grave de toute la période de décadence [75]"
[4]Lire l’article sur les tensions impérialistes de ce numéro.
[5]Lire à ce propos "Après la rupture dans la lutte de classe, la nécessité de la politisation des luttes"
[6]Lire à ce propos notre article ""L’Etat et la Révolution" (Lénine), une vérification éclatante du marxisme" (Revue internationale 91)
Avec la course à la présidentielle aux États-Unis et les élections européennes, les différentes fractions bourgeoises de l’appareil d’État ont développé une vaste campagne idéologique en défense de la démocratie et de ses institutions « menacées » par la montée du populisme.
Une telle campagne, faite pour durer, représente un réel danger pour la classe ouvrière : elle pourrait affaiblir la tendance qui existe en son sein depuis plusieurs décennies, à se détourner du cirque électoral alors qu’il devenait de plus en plus clair, à ses yeux, que voter ne permet en rien de défendre ses conditions de vie sans cesse attaquées par l’État et les patrons, et que la gauche défend et défendra toujours les intérêts du capitalisme.
En instrumentalisant le rejet spontané du populisme, de sa xénophobie assumée, de son discours ouvertement autoritaire… qui existe dans une grande partie de la classe ouvrière, les fractions bourgeoises de gauche ou de droite tentent de ramener les ouvriers sur le terrain pourri de la démocratie à travers laquelle la bourgeoisie impose de la façon la plus sournoise sa dictature sur l’ensemble de la société. Les discours alertant sur « la démocratie menacée » par le populisme ont eu un certain effet sur les esprits avec une participation en très nette hausse lors des élections européennes, en France notamment (d’abord aux Européennes, aux législatives ensuite).
Suivre la bourgeoisie sur ce terrain revient à défendre des intérêts qui ne sont pas ceux de la classe ouvrière, à choisir la défense d’un camp bourgeois contre un autre, alors que le seul camp que la classe ouvrière doit choisir, c’est celui de sa lutte autonome contre le capitalisme en crise et fauteur de guerre. Une telle mise en garde s’impose d’autant plus que le chaos et l’action du populisme sont appelés à prendre encore plus d’importance et, avec eux, les campagnes de la bourgeoisie pour la défense de sa « démocratie ».
Le populisme et son idéologie putride existent depuis longtemps aux États-Unis et, pendant des décennies, la bourgeoisie a été en mesure d’empêcher qu’elles aient une influence trop importante sur l’appareil d’État. Aujourd’hui, leur implantation croissante paraît inexorable et les tentatives pour l’enrayer semblent infructueuses. Bien que les fractions les plus responsables de la bourgeoisie s’emploient encore à freiner sa montée en puissance, à l’image de ce qu’on a pu voir en France, récemment, même avec la défaite de Trump, le populisme est déjà et ne cessera d’être un facteur d’affaiblissement des États-Unis, aussi bien au sein de l’appareil d’État et de la société américaine qu’au niveau international. De son côté, le camp Démocrate discrédité, à la tête d’un État qui a multiplié les attaques et incapable d’écarter rapidement la candidature d’un Biden affaibli, aborde les élections avec un indéniable handicap. On doit donc s’attendre à une confrontation sans merci entre Démocrates et Républicains pour les prochaines élections américaines.
La campagne électorale est, en effet déjà plus violente que la précédente, dans les discours et pas seulement. Ainsi, les hostilités entre les deux camps ont déjà été ponctuées par rien de moins qu’une tentative d’assassinat contre Trump. Le fait que Trump y ait échappé, avec une morgue incroyable, lui permet d’apparaître plus puissant que jamais, situation qu’il ne manquera pas d’exploiter à son avantage. Et si, un court moment, se parant de l’auréole de martyr, il a tenté de jouer la carte de la « réconciliation nationale », il l’a très vite abandonnée en renouant avec celle de la démolition du camp adverse, sans se soucier des conséquences sur le fonctionnement des Institutions étatiques à l’avenir. Par ailleurs, un certain nombre des obstacles à sa nouvelle candidature que le camp Démocrate avait mis en place, en particulier sur le plan juridique, ont récemment été balayés par un système judiciaire dont une partie est clairement à la botte de Trump.
Le style de Trump, bâti sur le baratin, les menaces et la violence n’est pas une nouveauté puisqu’il avait déjà lourdement marqué les campagnes électorales précédentes où le président sortant avait violemment contesté sa défaite, notamment en encourageant l’assaut du Capitole par une foule de ses supporters fanatisés. Une nouvelle défaite du camp Républicain pourrait donner lieu à des troubles d’une portée encore supérieure. Dans un pays où la population est lourdement armée, les supporters de Trump, chauffés à blanc pendant des mois, gavés de théories complotistes, pourraient se lancer dans des aventures séditieuses et répandre le chaos dans tout le pays. La promesse de Trump de se venger des fonctionnaires d’État qu’il considère comme ses ennemis, en remplaçant 400 000 d’entre eux s’il est élu, augure également de troubles après les élections. D’un autre côté, si Trump l’emporte, sa politique considérée comme dangereuse pour le capital américain et de ses intérêts impérialistes sera contestée au sein de différents corps de l’État comme l’armée et les services secrets.
Ainsi, la seule certitude, c’est que, quel que soit le résultat des élections, les tensions et le chaos sont appelés à se développer dans la première puissance mondiale, même si c’est sous des formes et à un rythme sans doute différents selon que les Démocrates ou les Républicains remportent les prochaines élections. Quoi qu’il arrive, cela aura des répercussions catastrophiques dans le monde entier. Alors que Biden a fini par laisser sa place à sa vice-Présidente Harris, l’alternative entre les Républicains et les Démocrates ne peut en être une pour la classe ouvrière qui devra résister à ce faux choix dans un contexte très difficile.
Les tensions entre les États de l’Union européenne se renforcent, promettant là aussi le développement de l’instabilité dans le cœur historique du capitalisme. La décomposition du capitalisme exacerbe la tendance au chacun pour soi entre États et se trouve également à l’origine du phénomène de montée du populisme. Les facteurs de division pèsent de plus en plus lourdement.
Les bouleversements politiques aux États-Unis impactent la stratégie des États européens confrontés à un avenir incertain à l’égard de l’Amérique, notamment dans le contexte de la guerre en Ukraine et d’une Russie menaçante. La confrontation entre les États-Unis et la Chine, au centre des enjeux impérialistes mondiaux, exacerbe les tensions au sein même de l’Union européenne : entre les pays, comme la Pologne, qui privilégient clairement l’option atlantiste, et ceux, comme la France, qui souhaitent faire valoir une certaine indépendance vis-à-vis des États-Unis, chaque pays est confronté à une série d’intérêts contradictoires à l’égard de la Chine, tant sur le plan économique qu’impérialistes.
À ce titre, les tensions se sont également accrues depuis le début de la guerre en Ukraine. Même le « couple franco-allemand », moteur de l’Union européenne, a fait la démonstration de sa fragilité. L’Allemagne, alors dépendante des approvisionnements énergétiques russes, pâtit de la guerre tant sur le plan économique qu’impérialiste avec l’affaiblissement de son influence sur les pays de l’Est.
Alors que les fractions populistes de la bourgeoisie s’imposent de plus en plus à la tête des gouvernements, leur irresponsabilité dans la gestion des affaires de l’État, menace ouvertement l’unité de l’Union européenne.
Sur fond de guerre et de crise, les tensions sur le plan économique et du budget « commun », notamment la question énergique (qui est étroitement connectée à la question militaire, s’agissant en particulier de l’énergie nucléaire), se sont également renforcées. Les États ont de plus en plus tendance à privilégier leurs propres intérêts au détriment de l’unité européenne.
Avefka (30/07/2024)
Le capitalisme, le mode de production qui règne sur tous les pays de la planète, se meurt. En déclin historique depuis plus d’un siècle, l’accélération de sa décomposition n’a cessé de se renforcer depuis ces trois dernières décennies et plus particulièrement depuis le début des années 2020, où ses multiples crises (économique, militaire, écologique) se conjuguent pour créer un tourbillon mortifère qui exacerbe considérablement la menace de destruction de l’humanité.
La classe dominante du capitalisme, la bourgeoisie, n’a pas de solution à ce scénario cauchemardesque. Incapable de proposer une perspective pour la société, elle est prise dans la logique désespérée d’une société en décomposition : celle du chacun pour soi !
C’est devenu la règle dominante des relations internationales, qui s’exprime par l’extension de guerres barbares à travers la planète. Mais c’est aussi la tendance dominante au sein de chaque nation : la classe dirigeante est de plus en plus divisée en cliques et en clans, chacun faisant passer ses propres intérêts avant les besoins du capital national. Cette situation fait que la bourgeoisie a de plus en plus de mal à se comporter comme une classe unifiée et à garder le contrôle global de son appareil politique. La montée du populisme au cours de la dernière décennie est le produit le plus clair de cette tendance : les partis populistes incarnent l’irrationalité et le « no future » du capitalisme, en promulguant les théories conspirationnistes les plus absurdes et une rhétorique de plus en plus violente à l’encontre de « l’establishment » politique. Les factions les plus « responsables » de la classe dirigeante s’inquiètent de la montée du populisme parce que leurs comportements et leurs politiques sont en contradiction directe avec ce qu’il reste du consensus traditionnel de la politique bourgeoise.
Pour prendre un exemple : la stratégie impérialiste. L’une des raisons pour lesquelles il y a une telle opposition, au sein même de la classe dirigeante américaine, au retour de Trump à la présidence, est qu’il saperait les principaux axes de la politique américaine sur des questions clés telles que le renforcement de l’OTAN et le soutien à l’Ukraine dans la guerre contre la Russie, tout en donnant carte blanche aux factions les plus agressives de la bourgeoisie israélienne au Moyen-Orient. Tout comme Trump, Le Pen, Farage et d’autres populistes en Europe sont eux aussi notoirement pro-russes dans leur vision internationale, ce qui va à l’encontre des politiques actuelles des plus importants pays occidentaux. Les démocrates américains ayant du mal à décider s’ils doivent ou non remplacer le vieillissant Joe Biden à temps pour les élections de novembre, un « second avènement » de Donald Trump semble de plus en plus probable, (1) ouvrant la perspective d’une nouvelle accélération du chaos dans les relations internationales.
Plus généralement, le populisme est le fruit d’une désillusion croissante à l’égard de la « classe politique ». Il se nourrit du mécontentement suscité par la vénalité et la corruption des politiciens en place, de leur litanie de promesses non tenues et de leur rôle dans la dégradation du niveau de vie de la majorité de la population. Ainsi, les populistes prétendent être les porte-parole d’une véritable rébellion du « peuple » contre les « élites » et réclament de manière démagogique l’amélioration du niveau de vie de la population « de souche » en désignant des boucs émissaires et en excluant les immigrés.
Les résultats des élections en Grande-Bretagne et en France montrent que les parties « responsables » de la classe dominante ne sont pas prêtes à se laisser abattre et à s’avouer vaincues par les populistes.
La bourgeoisie britannique a depuis longtemps la réputation d’être la classe dominante la plus expérimentée et la plus intelligente au monde, une réputation qui a survécu au déclin de la Grande-Bretagne en tant que puissance mondiale. Dans les années 1980, par exemple, les politiques économiques du thatchérisme et la répartition des tâches entre la droite au pouvoir et la gauche dans l’opposition ont servi d’exemple à suivre dans l’ensemble du bloc occidental, et plus particulièrement aux États-Unis. Mais ces dernières années ont vu le parti conservateur, dans ses efforts pour « contenir » la montée du populisme, être de plus en plus infecté par celui-ci, en particulier à cause du désastre du Brexit ainsi que de l’incompétence et des mensonges éhontés des premiers ministres conservateurs qui se sont succédé. En moins de cinq ans, les Tories sont passés de l’immense victoire des élections de 2019 à leur quasi-anéantissement lors des élections de 2024, marquées par une victoire écrasante des travaillistes et par la plus grande défaite électorale de toute l’histoire des Tories. Les conservateurs ont perdu 251 sièges, parmi lesquels un certain nombre d’anciens ministres (tels que Grant Shapps et Jacob Rees-Mogg) et même une ancienne première ministre (Liz Truss). Dans de nombreuses circonscriptions, les conservateurs ont terminé en troisième position, derrière les libéraux-démocrates et, plus important encore, derrière le Reform UK populiste de Farage.
Dans l’un de ses premiers discours en tant que Premier ministre, Keir Starmer a proclamé que son gouvernement se battrait pour « vous faire croire à nouveau ». Pleinement conscient que la classe politique est largement considérée par la population comme cynique, le gouvernement travailliste vend l’image d’un gouvernement fort et stable, en contraste avec le chaos de ces dernières années. Il parle de « changement », mais il est extrêmement prudent dans les promesses qu’il fait, et plus prudent encore lorsqu’il s’agit de dépenser pour tenter de résoudre les problèmes économiques de la Grande-Bretagne. En matière de politique étrangère, il n’y aura pratiquement aucun changement par rapport au gouvernement précédent, qui soutenait les politiques des États-Unis et de l’OTAN à l’égard de l’Ukraine, du Moyen-Orient et de la Chine.
La capacité du parti travailliste à se présenter comme le nouveau parti de l’ordre et du gouvernement responsable est l’expression de l’intelligence restante de la classe dominante britannique, de sa compréhension de l’échec total de la politique conservatrice consistant à contrôler le populisme en injectant un grand nombre de thèmes populistes dans son propre corps. En ce sens, il a ajouté quelques pierres à la barrière érigée face à la poussée populiste. Mais même au Royaume-Uni, cette barrière est très fragile.
D’une part, l’écrasante victoire des travaillistes s’est fondée sur un taux de participation très faible : seuls 60 % des électeurs ont voté, ce qui montre que la défiance à l’égard du système politique reste très répandue. Deuxièmement, les sondages ont clairement montré que le vote travailliste n’était pas motivé par un grand enthousiasme pour leur programme, mais avant tout par le désir de se débarrasser des Tories. De plus, et c’est ce qui est sans doute le plus important, la défaite des Tories est en partie due à une défection massive en faveur du parti Reform UK, stimulée par la décision de Farage de prendre la tête du parti et de se présenter à l’élection. Bien que les réformistes n’aient obtenu que cinq sièges au Parlement, ils ont recueilli 14,3 % des voix, ce qui les place en troisième position sur le nombre total de suffrages exprimés. Farage a clairement indiqué qu’il ne s’attendait pas à gagner beaucoup de sièges et que la lutte contre le Labour (et le centre) ne faisait que commencer.
Le système bipartite britannique, avec son principe du « first past the post » (scrutin uninominal majoritaire), a longtemps été présenté comme la pierre angulaire de la stabilité politique britannique, une méthode permettant d’éviter les turbulences engendrées par les coalitions politiques qui règnent dans nombre de systèmes parlementaires fondés sur la représentation proportionnelle. Dans ce cas, l’approche britannique s’est avérée être un rempart efficace à la pénétration des petits partis comme le parti réformiste au sein du parlement. Mais le système bipartite repose également sur la stabilité des deux principaux partis, et les élections de 2024 ont abouti à un affaiblissement historique du Parti conservateur, un choc dont il pourrait ne pas se remettre.
Un autre élément clé qui laisse penser que le gouvernement travailliste ne restera pas « fort et stable » longtemps, c’est l’attitude du parti vis-à-vis de la lutte des classes. Starmer, Angela Rayner (vice-Première ministre) et d’autres peuvent souligner leurs origines ouvrières personnelles, mais il s’agit davantage d’une réponse aux déclarations des populistes qui affirment « parler au nom des gens ordinaires » que d’un moyen de présenter le parti travailliste comme un parti de la classe ouvrière, sans même parler de constituer un parti véritablement « socialiste ». Le Labour de Starmer est très proche du New Labour de Blair, qui prétend occuper le terrain du « centre-gauche », en opposition aux « excès de gauche » de Jeremy Corbyn, ce qui lui a coûté cher en 2019. Mais entre 2019 et 2024, la Grande-Bretagne a connu un renouveau important des luttes de classe qui ont servi de phare à la mobilisation des travailleurs dans le monde entier. Ces luttes se sont calmées, mais elles couvent toujours. Le gouvernement travailliste actuel n’est sans doute pas bien équipé idéologiquement pour répondre à une nouvelle flambée de lutte de classe et pourrait rapidement perdre sa crédibilité, étant donné qu’il est censé incarner un progrès par rapport aux conservateurs.
En France, comme en Grande-Bretagne, nous avons pu observer au sein de l’appareil politique bourgeois une réponse plutôt intelligente à la montée du populisme et au danger de voir le Rassemblement national (RN) de Le Pen remporter une majorité au parlement. Aussitôt après que Macron a déclaré des élections législatives anticipées, en réponse aux succès du RN aux européennes, le Nouveau Front populaire (NFP) a été concocté. Il a rassemblé toutes les principales forces de gauche : les partis socialiste et communiste, La France insoumise, les Verts et certains groupes trotskystes. Après la victoire du RN au premier tour des législatives, le NFP a conclu un accord avec le parti centriste de Macron, Renaissance, afin que les candidats de ces deux partis ne s’opposent pas l’un à l’autre au second tour, ceci dans le but de limiter la perte de terrain face au RN. Et la manœuvre a fonctionné : le RN n’a pas réussi à obtenir une majorité à l’Assemblée nationale.
Cela signifie-t-il que le pari de Macron de convoquer des élections anticipées a porté ses fruits ? En fait, cela a créé une situation extrêmement incertaine au sein de l’appareil politique bourgeois française. Bien que la gauche et le centre aient été en capacité de conclure un accord pour contrer le RN, Macron devra faire face à un parlement divisé, composé de trois groupes principaux, eux-mêmes divisés en plusieurs sous-groupes. Cette situation risque donc de rendre sa tâche bien plus difficile qu’auparavant. Contrairement à la Grande-Bretagne, la France ne dispose pas d’un parti de centre-gauche fort, car le Parti socialiste a été totalement discrédité par ses années au pouvoir, au cours desquelles il a multiplié les attaques contre la classe ouvrière. Le Parti communiste français n’est plus que l’ombre de lui-même. La force la plus dynamique du Nouveau Front populaire est La France insoumise (LFI), qui se réclame de la classe ouvrière et du socialisme, vante ses liens aux ouvriers en lutte contre les politiques néolibérales de Macron (par exemple, elle appelle à l’abandon de la réforme de la retraite à 64 ans, une préoccupation majeure lors des récentes grèves et manifestations en France, et réclame le rétablissement de l’âge de départ à 60 ans). LFI est également très critique à l’égard de l’OTAN et de la guerre au Moyen-Orient, ce qui n’en fait pas un soutien fiable de la politique étrangère de Macron. Tout cela nous amène à conclure que le « barrage » français contre le populisme et le chaos politique est peut-être encore plus fragile que le barrage britannique.
Dans une certaine mesure, l’incertitude à laquelle est confronté l’appareil politique français est le reflet d’une faiblesse plus historique de la bourgeoisie française, qui n’a pas bénéficié de la même stabilité politique que son homologue britannique et qui a été en proie à des tensions entre intérêts particuliers pendant beaucoup plus longtemps. L’une des raisons pour lesquelles le Parti socialiste a perdu ses lettres de noblesse en tant que parti de la classe ouvrière a été son accession prématurée au pouvoir dans les années 80, où il a été obligé de mener des attaques féroces contre la classe ouvrière, plutôt que de rester dans l’opposition comme le Parti travailliste au Royaume-Uni. Et cette incapacité à se conformer à une stratégie internationale de la classe dominante était une indication de cette incohérence historique de la classe dominante française et de son appareil politique.
En France, la « défaite » du RN a suscité plus d’enthousiasme dans les rues que le « triomphe » des travaillistes au Royaume-Uni. L’exclusion du RN du gouvernement a empêché la mise en œuvre de certaines de ses politiques les plus ouvertement répressives et racistes à l’encontre des immigrés et des musulmans, ce qui a sans aucun doute été ressenti comme un soulagement par de nombreuses personnes, en particulier celles issues de l’immigration. Mais cet enthousiasme comporte de réels dangers, notamment l’idée que la gauche est vraiment du côté des travailleurs et que le capitalisme n’est représenté que par l’extrême droite ou le néolibéralisme de Macron.
Le fait même que les partis de gauche aient joué un rôle aussi crucial dans l’effort de blocage du RN est la preuve de la nature bourgeoise de la gauche. Le populisme est certes un ennemi de la classe ouvrière, mais il n’est pas le seul, et s’associer à d’autres partis pour stabiliser l’appareil politique existant est une action au service du capitalisme et de son État. De plus, comme cette action est menée au nom de la défense de la démocratie contre le fascisme, c’est un moyen de renforcer l’idéologie frauduleuse de la démocratie. N’oublions pas le rôle que la gauche a joué dans le passé pour sauver le capitalisme dans ses moments difficiles : de la Première Guerre mondiale, lorsque les opportunistes de la social-démocratie ont placé les intérêts de la nation au-dessus des intérêts de la classe ouvrière internationale et ont aidé à recruter les travailleurs pour les fronts de guerre ; à la révolution allemande de 1918, lorsque le gouvernement social-démocrate a agi comme le « limier » de la contre-révolution, en utilisant les corps francs proto-fascistes pour écraser les travailleurs insurgés ; et, de façon plus révélatrice encore, lorsque les fronts populaires « originaux » des années 1930 ont contribué à préparer la classe ouvrière à la boucherie de la Seconde Guerre mondiale, précisément dans le but de défendre la démocratie contre le fascisme.
La classe ouvrière ne doit pas avoir l’illusion que ceux qui participent à la machine politique bourgeoise, qu’ils soient de droite ou de gauche, sont là pour protéger les travailleurs des attaques contre leur niveau de vie. Au contraire, la seule option pour un gouvernement bourgeois et les partis qui le composent, face à un système capitaliste qui s’effondre, est d’exiger des sacrifices de la part de la classe ouvrière au nom de la défense de l’économie nationale et de ses intérêts impérialistes, jusqu’à se sacrifier sur l’autel de la guerre. Le gouvernement New Labour de Blair en Grande-Bretagne et le gouvernement du Parti socialiste de Mitterrand en France l’ont déjà amplement démontré. (2)
La défense des intérêts des ouvriers ne passe pas par les urnes ou par la confiance dans les partis de la classe ennemie. Elle ne peut être fondée que sur les luttes indépendantes et collectives des ouvriers en tant que classe contre toutes les attaques contre nos conditions de vie et de travail, et contre nos vies mêmes, que ces attaques viennent de l’aile droite ou de l’aile gauche de la classe dominante.
Amos, 12 juillet 2024
1 À l’heure où nous traduisons en français ces lignes, l’ex-Président Trump a été victime d’une tentative d’assassinat. Un de ses supporters a perdu la vie. Trump a été blessé à l’oreille mais ses jours ne semblent pas en danger. Bien sûr, les attentats ne sont pas une nouveauté et les États-Unis ont connu leur lot d’assassinats politiques. Mais cet assaut, qui fait suite à plusieurs autres (Bolsonaro au Brésil, Shinzo Abe au Japon…), illustre l’aggravation des tensions au sein de la bourgeoisie américaine et la réalité de l’approfondissement de l’instabilité politique.
2 Voir en anglais sur notre site : « Blair’s legacy : A trusty servant of capitalism [82] », World Revolution n° 304 (Mai 2007).
Devant l'impasse totale où se trouve le capitalisme et la faillite de tous les "remèdes" économiques, la bourgeoisie n'a d'autre choix que la fuite en avant avec des moyens qui ne peuvent être que militaires. L'aggravation des tensions guerrières en Ukraine, au Moyen-Orient et en Afrique comme les menaces croissantes en Asie (Philippines, Taïwan…) constituent le principal vecteur d'une situation mondiale où guerre, crise économique et désastre écologique s’aggravent et se renforcent mutuellement. Le prolétariat mondial en paie les conséquences sur les lignes de front en Russie et en Ukraine, en Israël et à Gaza, au Yémen, au Sahel, etc. Face à la multiplication des cures d’austérité pour financer la guerre, partout la misère, la précarité, la peur du lendemain s’approfondissent. Si le prolétariat réagit de plus en plus par la lutte à des attaques économiques insupportables, le chemin est encore long avant que le développement et la politisation de ses luttes permettent de mettre en question la domination capitaliste.
Bien que la polarisation des tensions entre les États-Unis et la Chine constitue l'axe central des tensions impérialistes dans le monde et que les différents conflits guerriers se trouvent directement ou indirectement liés à cette confrontation majeure, la dynamique impérialiste n'est pas celle d'alliances stables conduisant à la formation de blocs impérialistes en vue d'une Troisième Guerre mondiale. Cela ne signifie pas pour autant que l'humanité peut dormir sur ses deux oreilles : la tendance actuelle au chaos impérialiste incontrôlé constitue également une menace pour sa survie.
Depuis l'effondrement des blocs, la détermination des États-Unis à se maintenir au rang de première puissance mondiale, et à imposer leur ordre impérialiste, est une contribution majeure au désordre impérialiste actuel. Depuis l'administration Obama, la bourgeoisie américaine a mis en œuvre une politique de "pivot" vers l'Asie, tissant un réseau d'alliances économiques et militaires (AUKUS, Quad) pour isoler la Chine, sur le modèle de l'encerclement de l'URSS[1] qui a contribué à l'effondrement du bloc de l'Est. Saper l'alliance entre la Russie et la Chine est un objectif important de cette politique, c'est pourquoi les États-Unis ont contribué à provoquer la guerre d'Ukraine pour "saigner" la Russie.[2] Un autre volet de la stratégie de l'impérialisme américain était la Pax Americana au Moyen-Orient, avec les accords d'Abraham (2020), qui visaient à neutraliser l'Iran et ses milices supplétives dans la région et à bloquer la présence de la Chine et ses "routes de la soie". Le chaos qui s'est emparé de la région suite à l'attaque sanglante du Hamas et la réponse génocidaire d'Israël, en risquant de mettre le feu à la région s'inscrivent en contre des intérêts des États-Unis qui ont dû mobiliser des moyens militaires considérables pour évider une déstabilisation venant menacer la stabilité "garantie" par les accords d'Abraham.
Pour ajouter à la confusion, les factions populistes et démocrates de la bourgeoisie américaine défendent des orientations impérialistes différentes, ce qui rend les perspectives encore plus imprévisibles en cas de victoire de Trump aux prochaines élections présidentielles : "Trump oscille entre le désir de projeter la puissance américaine à l'étranger et l'isolationnisme ; récemment, il a promis de se retirer de l'OTAN, de mettre fin aux importations de produits chinois, de déployer l'armée américaine dans les rues américaines pour lutter contre la criminalité et expulser les immigrants, et d'"évincer" les "bellicistes" et les "mondialistes" du gouvernement américain. D'autres dirigeants conservateurs, tels que le gouverneur de Floride Ron de Santis et l'homme d'affaires Vivek Ramaswamy, expriment une franche hostilité à l'égard du respect des engagements internationaux des États-Unis. La plupart des candidats à la présidence du Parti républicain ont offert un soutien inconditionnel à Israël à la suite de l'attaque du Hamas [...] En ce qui concerne l'Ukraine, les politiciens du parti sont divisés : un peu plus de la moitié des républicains de la Chambre des représentants ont voté en septembre 2023 pour mettre fin à l'aide américaine à la défense de Kiev contre l'invasion russe"[3].
Après deux ans et demi, la guerre semble être dans une impasse. L'offensive ukrainienne a été un échec et la Russie peine à avancer au-delà de ses positions. Les deux parties sont confrontées à la nécessité d'une plus grande mobilisation de la population et des ressources sur les lignes de front, tandis que les ruines des villes, les pertes et les privations de la population s'accumulent.
La cause de cette impasse n'est pas qu'aient été sous-estimées la résistance de la Russie à la "saignée", sa capacité à rester une puissance mondiale. Elles ont plutôt été surestimées. À l'origine de l'impasse actuelle se trouve la spirale du chaos déclenchée par la guerre en Ukraine.
D'abord en Russie même où la croissance économique est en réalité le résultat de l'économie de guerre, qui engloutit toutes les ressources et annonce "du pain aujourd'hui et la faim pour demain" : "Plus d'un tiers de la croissance de la Russie est due à la guerre, les industries liées à la défense affichant des taux de croissance à deux chiffres [...] Le secteur militaire bénéficie d'un montant disproportionné de dépenses publiques et siphonne également la main-d'œuvre civile, ce qui se traduit par un taux de chômage anormalement bas de 2,9% [...] L'interaction entre les dépenses militaires, les pénuries de main-d'œuvre et la hausse des salaires a créé une illusion de prospérité qui ne durera probablement pas [...] Poutine est confronté à un trilemme impossible. Ses défis sont triples : il doit financer sa guerre contre l'Ukraine, maintenir le niveau de vie de sa population et préserver la stabilité macroéconomique. Pour atteindre les deux premiers objectifs, il faudra dépenser davantage, ce qui alimentera l'inflation et empêchera d'atteindre le troisième objectif"[4] Ce scénario d'inflation, de détérioration des services de l’État (santé, éducation…) et d'endettement des familles changera sans doute la façon dont les principales concentrations ouvrières de Russie ont vécu la guerre jusqu'à présent[5].
En outre, la productivité de l'économie russe et son niveau technologique sont si bas[6] que ce pays doit acheter des armes à la Corée du Nord[7]. À cela s'ajoutent un problème démographique et une pénurie de main-d'œuvre qualifiée, exacerbés par la fuite des jeunes travailleurs du secteur technologique.
Mais les problèmes économiques ne sont pas les seuls auxquels Poutine est confronté. La Fédération de Russie compte 24 républiques (en comptant les territoires occupés de l'Ukraine) auxquelles le gouvernement de Poutine a retiré (à l'exception de la Tchétchénie) leurs prérogatives d'autonomie, non sans résistance de leur part (en Tchétchénie, en Ingouchie, en Daghestan, en Asie centrale, comme en témoigne le récent attentat de Khorasan à Moscou). La répartition inégale de l'effort de guerre, avec l'enrôlement sélectif dans les régions périphériques, le retrait des ressources pour les concentrer à Moscou, tout cela accroît les tensions et, en cas d'effondrement de l’armée russe, créerait une situation de possible éclatement de la Fédération et l’émergence de multiples chefs de guerre armés d'ogives nucléaires, vision cauchemardesque que les autres puissances, y compris les États-Unis, veulent éviter absolument... tout en contribuant, de fait, à la provoquer. Un autre élément qui met à rude épreuve la cohésion de la bourgeoisie en Russie est la lutte entre ses différentes factions. Malgré la dictature de fer de Poutine, il est clair que la rébellion de Wagner et la mort "accidentelle" de Prigojine, et celle de Navalny, ainsi que les changements successifs au sein du haut commandement militaire, illustrent la réalité de durs conflits au sein de l’État.
Sur le plan géostratégique, la Russie a déjà perdu son pari d'empêcher l'extension de l'OTAN vers l'Est en intégrant la Pologne et les trois pays baltes. Suite à la guerre en Ukraine, la Finlande et la Suède ont déjà présenté leur candidature. Par ailleurs, l'isolement international de la Russie la pousse à une plus grande dépendance vis-à-vis de la Chine.
Rien ne garantit que, dans ce chaos, Poutine (ou qui que ce soit d'autre) ne recourra pas, dans une situation désespérée, à l'utilisation d'armes de destruction massive.
Les États-Unis ont consciemment poussé la Russie dans une nouvelle offensive en Ukraine, mais la prolongation de la guerre et l'impasse dans laquelle se trouve le conflit vont désormais à l'encontre de leurs propres intérêts. La guerre draine, tout d’abord, des ressources économiques, militaires et diplomatiques qui pourraient être utilisées pour renforcer la présence américaine en Asie.
Elle renforce aussi les profondes divisions au sein de la bourgeoisie américaine. Les Républicains ont bloqué un paquet de soutien de 60 milliards de dollars pour l'Ukraine. Pour sa part, Trump a déclaré que s'il remportait les élections, il ne continuerait pas à soutenir l’Ukraine. Dans sa ligne provocatrice, il est allé jusqu'à affirmer qu’il laisserait la Russie "faire ce qu'elle veut" pour mettre à exécution ses menaces contre l'Europe, si les pays européens ne se conformaient pas à l'augmentation de leurs dépenses militaires, menaçant même de retirer les États-Unis de l'OTAN.
La guerre est également une source de tension avec les alliés européens, auxquels les États-Unis ont imposé une politique de sanctions à l'égard de la Russie et une augmentation des dépenses d'armement.
Cependant, l'abandon du soutien à l'Ukraine ne peut être une option raisonnable pour la bourgeoisie américaine. Tout d'abord parce que cela affaiblirait sa crédibilité en tant que parrain impérialiste et force de dissuasion[8]. Comme l'a rappelé le ministre taïwanais des affaires étrangères : "le soutien à l'Ukraine est essentiel pour dissuader Xi d'envahir l'île".
Comme la Russie, la Chine mais aussi l'Inde et l'UE observent ce que les États-Unis vont faire et ce qu'une nouvelle administration Trump pourrait impliquer. L'Ukraine en est particulièrement inquiète. Face au risque d'un retrait du soutien militaire et financier à l'Ukraine, la diplomatie de l'administration Biden a été intensément active ces derniers mois[9]. À commencer par le projet de pacte de sécurité avec l'Ukraine qui devrait être approuvé lors du prochain sommet de l'OTAN à Washington "qui ne serait pas du genre à lier les membres de l'OTAN à une défense mutuelle, mais qui réaffirmerait probablement un soutien à long terme à l'Ukraine"[10]. Ce projet fait suite à la décision prise lors du sommet du 75e anniversaire de l'OTAN en avril dernier d'accélérer l'augmentation des dépenses militaires et d'intégrer la Finlande et la Suède[11]. Blinken, le secrétaire d'État des États-Unis, a également insisté auprès de l'UE, à Paris le 2 avril, pour qu'elle "augmente sa production d'armes et de munitions afin de produire plus, plus vite et de soutenir l'Ukraine contre la Russie [...] les défis auxquels l'Ukraine est confrontée ne disparaîtront pas demain". La Chambre des représentants présidée par Mike Johnson (un républicain trumpiste) a fini par accepter de voter le déblocage des fonds d'aide à l'Ukraine, cédant ainsi à la pression de l'administration Biden.
Le récent sommet du Bürgenstock en Suisse (15-16 juin) « pour la paix en Ukraine » mérite une mention spéciale. Zelensky a réuni cent délégations, mais depuis le printemps, les délégations française, allemande, britannique et américaine avaient élaboré un projet Zéro qui réduisait les 10 points initialement proposés par l'Ukraine à quatre, et excluait notamment ceux faisant référence au retrait des troupes et à l'intégrité territoriale de l'Ukraine, se limitant à signaler le risque nucléaire et la nécessité de ne pas bloquer le commerce des denrées alimentaires. Le Monde Diplomatique a publié en juillet un article basé sur un rapport de Foreign Affairs, selon lequel, alors que la guerre vient de commencer en mars 2022, les pays occidentaux auraient empêché la conclusion d'un accord de paix en poussant l'Ukraine à poursuivre la guerre jusqu'à ce que la Russie soit vaincue. Selon l'article, Poutine aurait déclaré que Boris Johnson (alors Premier ministre britannique) aurait appelé les Ukrainiens "à se battre jusqu'à ce que la victoire soit remportée et que la Russie subisse une défaite stratégique"[12].
Washington a imposé sa discipline aux puissances européennes en appliquant des sanctions contre la Russie, en finançant la guerre en Ukraine et en augmentant les dépenses militaires de l'OTAN ; mais les pays de l'UE tentent de résister, et la livraison d'armes et le soutien à l'Ukraine sont lents et limités, ce qui n'empêche pas un effort significatif d'armement pour accroître la puissance militaire de chacun. La première puissance de l'UE, l'Allemagne, est un concentré explosif de toutes les contradictions de la situation inédite ouverte avec la Guerre en Ukraine. Menacée par le chaos à l'est, la fin du multilatéralisme affecte sa puissance économique dépendante des exportations, lui impose un effort des dépenses militaires en vue de son réarmement et enfin, les sanctions contre la Russie ayant porté un coup majeur à ses approvisionnements en gaz russe, elle est contrainte de rechercher de sources d'énergie alternatives. Dans la situation actuelle l'Allemagne se trouve donc contrainte de subir la tutelle militaire américaine, c'est pourquoi elle constitue, pour l'instant, l'un des principaux soutiens des orientations impérialistes américaines.
La guerre a provoqué des divisions au sein de l'UE et de l'OTAN, entre ceux qui défendent une politique ouvertement pro-Poutine, comme la Hongrie et la Slovaquie, et ceux qui, comme la France, souhaitent une plus grande indépendance vis-à-vis des États-Unis. Les récentes élections européennes ont également montré que dans différentes capitales nationales, des factions populistes défendent des orientations contraires aux intérêts de la bourgeoisie nationale dans son ensemble, comme dans le cas du RN de Le Pen en France, qui favorise une plus grande entente avec Moscou, et de La Lega de Salvini en Italie.
L'impérialisme chinois tente de creuser ce fossé en offrant son soutien aux dissidents américains, et Xi Jing Pin a organisé des voyages sélectifs pour diviser l’Europe, évitant certaines capitales comme Berlin, mais se rendant à Paris.
Quoi qu'il en soit, la guerre en Ukraine impose aux puissances européennes une politique de réarmement, d'austérité et de sacrifices pour la classe ouvrière. Dans l'UE, c'est l'économie de guerre qui se met en place, la bourgeoisie la justifiant par la menace russe. Von der Leyen, la présidente nouvellement réélue de la Commission européenne, a ainsi déclaré que "bien que la menace de guerre ne soit pas imminente, nous devons nous y préparer".
Mais la classe ouvrière des pays du noyau dur de l'Europe occidentale a montré qu'elle n'était pas prête à accepter de nouveaux sacrifices sans se battre. Comme l'a montré "l'été de la colère" de 2022 en Grande-Bretagne, avec le slogan "trop c'est trop", ou la lutte contre l'allongement de l'âge de départ à la retraite en France, nous assistons à un regain de combativité qui se développera face aux attaques contre nos conditions de vie.
"Les efforts de M. Biden pour parvenir à un accord de normalisation israélo-saoudien constituent l'élément le plus récent d'une campagne américaine de longue haleine visant à renforcer la coopération entre les acteurs régionaux qui se qualifient eux-mêmes de modérés. Les pourparlers de normalisation se sont appuyés sur le succès des accords d'Abraham de 2020, qui ont ouvert la voie à l'établissement de relations diplomatiques entre Israël et Bahreïn, le Maroc, le Soudan et les Émirats arabes unis, et ont ouvert des perspectives sans précédent pour le commerce bilatéral, la coopération militaire et l'engagement entre les peuples. L'ouverture avec Riyad aurait renforcé cette tendance, plaçant l'Iran dans une position désavantageuse alors même qu'il s'efforçait d'assurer son propre rapprochement avec Riyad"[13].
Cette Pax Americana visait à immobiliser l'Iran et ses milices supplétives[14], ainsi qu'à mettre en place une route commerciale à partir de l'Inde qui empêcherait le déploiement du projet chinois des Routes de la Soie dans la région ; elle permettrait par la même occasion de réorienter les ressources militaires vers l'Asie et les mers de Chine, centre de toutes les tensions impérialistes. Ce plan a été élaboré sur la base de la reconnaissance de l'État palestinien, qui était jusqu'à présent une condition pour que les pays arabes, et l'Arabie saoudite en particulier, établissent des relations avec Israël. En effet, l'Autorité palestinienne a perdu toute crédibilité à Gaza au profit du Hamas, et en Cisjordanie, elle est impuissante face à l'occupation des colons israéliens poussés par le gouvernement d'extrême droite et soutenus par l'armée. Cette stratégie a permis d'éviter la présence de toute force palestinienne dans la région et de neutraliser les intérêts de l'Iran. En effet, la précédente administration Trump n'a eu aucun scrupule à reconnaître l'annexion du Golan, ni à déplacer l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, ce qui ne pouvait être perçu que comme une provocation. Tout cela ne laissait de place qu'à une réaction désespérée.
L'attaque du 7 octobre par le Hamas, préparée et soutenue par l'Iran, était une attaque contre cette stratégie, qui a bouleversé toute la région. "Plusieurs présidents américains avaient espéré minimiser le rôle de l'Amérique au Moyen-Orient sans trop de frais - dans le cas de Biden, pour se concentrer sur le défi de la Chine et la menace croissante de la Russie. Mais le Hamas et l'Iran ont fait revenir les États-Unis"[15].
En effet, d'importants porte-avions américains sont revenus sur les côtes de la région et plusieurs opérations spéciales ont puni de manière sélective les milices pro-iraniennes : "Le déploiement rapide par Joe Biden des moyens militaires américains dans la région, ainsi que ses efforts diplomatiques auprès du Liban et d'autres acteurs régionaux clés, ont permis d'éviter la guerre généralisée que le Hamas aurait pu espérer précipiter. Une série de frappes américaines contre les milices soutenues par l'Iran en Irak, en Syrie et au Yémen a dégradé les capacités de ces groupes et signalé aux partenaires de Téhéran qu'ils paieraient le prix de leur agression continue contre les Américains. Toutefois, le risque d'erreur de calcul et de complaisance de la part des Américains augmentera avec le temps"[16].
Mais ce que Washington n'a pas pu arrêter, c'est le tourbillon de vengeance d'Israël. Le Hamas a allumé la mèche d'une politique de la terre brûlée dans la région, mais c'est Israël qui la met en œuvre. L'État sioniste a depuis longtemps cessé de se contenter d'obéir aux ordres des États-Unis. Son gouvernement d'extrême droite n'a fait que renforcer cette tendance à la riposte.
Les États-Unis ont soutenu la réponse meurtrière d'Israël à Gaza (plus de 38.000 morts à ce jour), tout en essayant de contenir l'escalade de la guerre ouverte contre l'Iran. Mais cette situation sape leur discours en Ukraine, où ils soutiennent un pays envahi par l'agression de son voisin (la Russie) ; tandis qu'à Gaza, ils soutiennent en pratique l'invasion et l'extermination de Palestiniens par Israël. Elle sape également leur propagande en tant que leader de la démocratie mondiale. En outre, la poursuite de la guerre et son extension au Moyen-Orient réduisent à néant la voie empruntée par les États-Unis dans la région. C'est pourquoi, "la tâche la plus urgente de Washington est de mettre fin à la guerre à Gaza"[17]. La question de savoir si les États-Unis sont capables d'imposer leur autorité dans la région, et en particulier de contenir le déchaînement belliqueux d'Israël, est une autre question.
Le chef de la diplomatie américaine, Blinken, a déjà effectué huit tournées dans la région depuis le début de la guerre, dans le but de s'appuyer sur l'alliance avec l'Arabie Saoudite. Pour la première fois depuis le 7 octobre, les États-Unis n'ont pas opposé leur veto à une résolution de cessez-le-feu à l'ONU en mars, la laissant passer, bien qu'au motif qu'elle était "non contraignante". D'autre part, ils ont négocié avec le Qatar et l'Arabie saoudite un plan de libération des prisonniers du Hamas, qui a été approuvé par le Conseil de sécurité des Nations unies en juin. Netanyahou a déjà ignoré d'autres appels au cessez-le-feu, ce qui a conduit en avril à la démission de Benny Gantz du cabinet de guerre, forçant de fait sa dissolution, et à son appel à la tenue d'élections anticipées en septembre.
Face aux initiatives américaines visant à contenir les aspirations impérialistes d'Israël et à le soumettre à sa discipline, le gouvernement israélien ouvre de nouveaux fronts de guerre par des provocations telles que l'attaque du consulat iranien à Damas qui a tué sept commandants de la Garde révolutionnaire iranienne, les attaques contre le Hezbollah au Sud-Liban, ou récemment l'attaque contre le Yémen, en essayant de forcer Washington à assumer son rôle de gendarme de la région ; mais au prix d'un embrasement de la région par le déclenchement d'une guerre avec l'Iran. En effet, pour la première fois, le régime des Mollahs a lancé une attaque directe contre Israël en avril.
Le gouvernement Netanyahou tente également de gagner du temps en prévision de la victoire de Trump aux prochaines élections américaines, qui a annoncé son soutien indéfectible à une guerre israélienne contre l'Iran. Pour Netanyahou lui-même, au-delà des intérêts impérialistes avec les États-Unis, la poursuite de la guerre est aussi une affaire personnelle, pour sauver sa peau face à la menace d'être jugé pour corruption et aux protestations de la population contre lui.
La victime de ces manœuvres impérialistes est la population de toute la région, exterminée sous le feu de la lutte entre les camps impérialistes, à Gaza entre Israël et le Hamas, au Yémen entre l'Iran et l'Arabie Saoudite (et maintenant Israël), au Liban entre le Hezbollah et Israël.
Le chaos impérialiste mondial se concrétise en Afrique par l'intensification de conflits impérialistes faisant des dizaines de milliers de morts, des millions de réfugiés et par une famine sans précédent. Les conflits impliquent 31 pays et 295 affrontements entre milices et guérillas[19] Washington et les puissances occidentales ont de plus en plus de mal à contrer l'influence économique et militaire croissante de la Chine et de la Russie sur le continent. L'exemple le plus paradigmatique est la perte de positions de la France.
L'Afrique est cruciale pour l'économie chinoise en termes d'approvisionnement en matières premières de base pour le développement technologique et en pétrole ; mais surtout, à travers le projet de Routes de la soie, la Chine a renforcé sa présence militaire et géostratégique en Afrique du Nord et dans la Corne de l'Afrique, même si elle ne dispose pour l'instant que d'une base militaire à Djibouti.
Quant à la Russie, ses troupes mercenaires (Wagner) ont été impliquées dans des coups d'État au Mali, au Burkina Faso, au Niger et récemment dans le conflit entre le Congo et le Rwanda.
Mais le point névralgique des tensions impérialistes est aujourd'hui la région de la Corne de l'Afrique, qui est directement liée au conflit du Moyen-Orient et où le contrôle de la mer Rouge, par laquelle transitent environ 15 % du commerce mondial, est en jeu. L'Iran tente de contrôler la région par l'intermédiaire des Houthis, la Chine par sa présence à Djibouti et la Russie par son intervention au Soudan. La famine au Soudan (troisième pays d'Afrique), où 25 millions de personnes (15 % de la population) ont besoin d'une aide humanitaire et où l'on a assisté à l'exode de plus de 7 millions de personnes, confirme l'interaction entre la guerre, la crise et le désastre écologique au niveau mondial.
Aux États-Unis, les divisions de la bourgeoisie fournissent à la fois un faux terrain de réflexion et d'opposition à la guerre pour les travailleurs. Trump se présente comme le partisan des travailleurs qui ne veulent pas s'impliquer dans des guerres qui ne les concernent pas et où leurs enfants meurent, sur un terrain étranger où le rejet de la guerre se mêle à la défense de la patrie, aux sacrifices économiques pour reconstruire l'économie et au rejet de l'immigration et de la xénophobie. Biden et les Démocrates, quant à eux, se présentent comme les défenseurs de la Paix et de la "Solidarité internationale" alors que leur gouvernement est le premier responsable du chaos actuel.
Ce faux choix conduit le prolétariat américain sur le terrain bourgeois de l’anti-racisme, de l’anti-populisme et de la défense de la démocratie, comme nous l'avons vu lors du Black Live Matters ou dans les mobilisations en opposition à l'assaut du Capitole.
Ce n'est que sur le terrain de la lutte pour leurs conditions de vie, pour leurs revendications, comme dans la grève des Big Three (secteur automobile) ou les luttes pour l'éducation et la santé en Californie, que le prolétariat est capable de se battre en dehors des fausses alternatives proposées par la bourgeoisie.
De même, au Moyen-Orient, la guerre empêche l'expression d'une lutte prolétarienne internationaliste contre les deux camps, détournant la solidarité avec les victimes sur le terrain du soutien à la partie palestinienne, voire iranienne.
Quant au prolétariat d'Europe, dans la région du conflit entre la Russie et l’Ukraine, il ne faut pas s'attendre à une réponse massive de sa part sur son terrain de classe.
Y compris en Russie, même si la poursuite de la guerre signifie une plus grande implication des bataillons centraux de cette partie du prolétariat. À l'avenir l'aggravation de la crise économique et financière poseront, plus en Russie qu'en Ukraine, les conditions d'une mobilisation du prolétariat pour défendre ses conditions de vie.
La lutte des travailleurs en Grande-Bretagne avec le slogan "enough is enough" et dans d'autres pays comme aux États-Unis et en France, etc. montre que le prolétariat n'est pas prêt à se sacrifier pour la guerre, stimulant une réflexion qui lie crise et guerre et concerne l'avenir désastreux que le capitalisme nous réserve.
L'impact de la guerre au Moyen-Orient est cependant un obstacle momentané au développement de la lutte de classe. Il favorise les démarches consistant à choisir l'un des camps impérialistes, à prendre parti dans la guerre, ce que le prolétariat se doit de refuser et de combattre avec la plus grande énergie.
H.R. (23 juillet 2024)
[1] Voir les articles précédents : La guerre en Ukraine, un pas de géant dans la barbarie et le chaos généralisés [101]; Signification et impact de la guerre en Ukraine. [102]
[2] Au début de la guerre, en mars 2022, le ministre français des finances, Bruno Le Maire, avait résumé les déclarations de Biden et Von der Leyen en ces termes : "nous allons provoquer l'effondrement économique de la Russie".
[3] "Le cas de l'internationalisme conservateur" par Kori Schake, membre du Conseil de sécurité et du département d'État sous Bush Jr, professeur et directeur des études de politique étrangère et de défense à l'American Enterprise Institute.
[4] "Putin's Unsustainable Spending Spree", par Alexandra Prokopenko (ancienne conseillère de la banque centrale russe jusqu'en 2020, travaillant actuellement au think tank Carnegie Russia Eurasia Centre), Foreign Affairs 8 janvier 2024.
[5] "La Russie se situe au dernier rang mondial en ce qui concerne l'ampleur et la rapidité de l'automatisation de la production : sa robotisation ne représente qu'une fraction microscopique de la moyenne mondiale" "The five Futures of Russia", par Stephen Kotkin, (Kleinheinz Senior Fellow à la Hoover Institution de l'Université de Stanford), dans Foreign Affairs mai/juin 2024.
[6] Entre le début du 21e siècle et aujourd'hui, la population en âge de travailler a perdu plus de 10 millions d'individus et la population âgée de 20 à 40 ans (considérée comme le groupe d'âge le plus productif en termes de main-d'œuvre) continuera de diminuer au cours de la prochaine décennie.
[7] "Les limites de la diminution de la main-d'œuvre du pays sont de plus en plus évidentes, même dans le secteur prioritaire - la production de guerre - qui compte quelque cinq millions de travailleurs qualifiés de moins que ce dont il a besoin", "Les cinq avenirs de la Russie".
[8] "If he (Trump) wins", Time vol 203, n°s.17-18.
[9] "Biden is growing boldder on Ukraine", par Ian Bremmer, dans Time vol. 203, nos. 21-22, 2024
[10] "L'OTAN prévoit, selon son porte-parole et secrétaire général, Jens Stoltenberg, de débloquer 10 milliards d'euros sur cinq ans... "Les ministres ont discuté de la meilleure façon d'organiser le soutien de l'OTAN à l'Ukraine pour le rendre plus fort et plus durable", a déclaré un haut responsable de l'OTAN" (Les pays occidentaux envisagent de débloquer 100 milliards d'euros pour soutenir le régime de Kiev ; in Diplomatie International no.5).
[11] Le secrétaire d'État Antony Blinken est actif sur tous les fronts et multiplie les initiatives, Karin Leiffer dans Diplomacy International n°5
[12] "La négociation qui aurait pu mettre fin au conflit en Ukraine", version abrégée d'un article de Foreign Affairs d'avril 2024, par Samuel Charap (politologue) et Sergueï RadchenKo (professeur d'histoire à l'université Johns-Hopkins), dans Le Monde Diplomatique de juillet 2024.
[13] «Iran’s Order of Chaos», by Suzanne Maloney (Vice-présidente de la Brookings Institution et directeur de son programme de politique étrangère, dans Affaires étrangères mai/juin 2024.).
[14] Les milices de l'Iran, comme Hezbollah, les Houtis ou le Hamas lui-même.
[15] Voir note 13
[16] Voir note 13
[17] The war that remades the Middle East, par Maria Fatappie (responsable du programme Méditerranée, Moyen-Orient et Afrique à l'Istituto Affari Internazionali à Rome, et Vali Nasr Majid Khadduri Professeur à International and Middle Eastern Affairs à la John Hopkins University School of International Studies ; a été conseiller principal du représentant spécial des États-Unis pour l'Afghanistan et le Pakistan de 2009 à 2011 ; dans Foreign Affairs janvier/février 2024.
[18] Selon Zhang Hongming, directeur adjoint de l'Institut d'études ouest-asiatiques et africaines de l'Académie chinoise des sciences sociales, l'Afrique est "le maillon faible de la conception stratégique mondiale des États-Unis".
[19] Wars in the World [103]
Depuis le 7 octobre 2023, Le Moyen-Orient s’est engagé une fois de plus dans une escalade de violence barbare qui dépasse tout entendement. Après le raid de centaines de terroristes du Hamas qui ont massacré et enlevé autant de personnes que possibles sur le territoire israélien et les salves de milliers de missiles tirés depuis Gaza, la riposte de l'armée israélienne a été dévastatrice, avec un bombardement et une destruction systématique des agglomérations, des dizaines de milliers de morts, surtout des femmes et des enfants et un nouveau déplacement de l'ensemble de la population de la bande de Gaza, des familles entières étant contraintes de dormir dans les rues. La population palestinienne est prise en otage à la fois par le Hamas et par l'armée israélienne, les États arabes environnants (Égypte, Jordanie) faisant tout ce qu'ils peuvent pour empêcher les Palestiniens déplacés de fuir vers leurs territoires. Et du Hezbollah au nord jusqu’aux Houthis en Mer Rouge, une extension rampante de la guerre menace toute la région.
Face à tout ce carnage, l'indignation et la colère ne suffisent pas. Il faut avant tout analyser et comprendre le contexte historique qui a engendré ces massacres. Derrière les affirmations des démocrates prosionistes parlant du « droit sacré des Juifs de fonder et de défendre leur État » ou les slogans de la gauche propalestinienne prônant une « Palestine libre, du fleuve à la mer », se cachent une mobilisation de la population de la région, et en particulier la classe ouvrière, en vue d’une multiplication des carnages au profit de sinistres manœuvres et confrontations impérialistes qui perdurent depuis plus d’un siècle : « Le paysage géopolitique du Moyen-Orient contemporain est incompréhensible si l'on ne connaît pas les cent dernières années de manœuvres impérialistes » (W. Auerbach, 2018).
En effet, avec l’entrée en décadence du capitalisme, mise en évidence par l’éclatement de la Première guerre mondiale, la formation de nouveaux États-nations a perdu toute fonction progressiste et n’a servi qu’à justifier le nettoyage ethnique brutal, l’exode massif de populations et la discrimination systématique à l'encontre des minorités. Il suffit de rappeler comment pratiquement simultanément à la formation de l'État sioniste à la fin des années 1940 – et également comme conséquence du double jeu de l'impérialisme britannique -, il y a eu un exode massif forcé des musulmans de l'Inde et des hindous du Pakistan, provoqué par d'horribles pogroms de part et d'autre. Et plus récemment, l’éclatement de la Yougoslavie a suscité de sanglantes guerres civiles et des massacres de population. Ainsi, le conflit israélo-palestinien avec ses tueries et ses réfugiés, s’il a des aspects spécifiques, n'est pas un mal exceptionnel, mais un produit classique de la décadence du capitalisme. Dans ce cadre, la position internationaliste, défendue par la Gauche Communiste, rejette tout soutien à un État ou à un proto-État capitaliste et aux forces impérialistes qui les soutiennent. Aujourd’hui, la destruction de tous les États capitalistes est à l’ordre du jour par un seul moyen : la révolution prolétarienne internationale. Tout autre objectif « stratégique » ou « tactique » est un soutien à la logique meurtrière de la guerre impérialiste.
L’histoire de la confrontation entre bourgeoisies Juives et Arabes en Palestine illustre comment les mouvements "nationaux", tant celui des juifs que celui des arabes, tout en étant engendrés par l'épreuve de l'oppression et de la persécution, s'entremêlent inextricablement avec la confrontation des impérialismes rivaux, et comment ces mouvements ont tous deux été utilisés pour éclipser les intérêts de classe communs des prolétaires arabes et juifs, les amenant à se massacrer mutuellement pour les intérêts de leurs exploiteurs.
Dès la fin du 19ème/ début du 20ème siècle, une fois que le globe était partagé entre les principales puissances européennes, la nature des conflits impérialistes a pris un caractère qualitativement nouveau avec un affrontement de plus en plus ouvert et violent entre ces puissances dans différentes parties du monde : entre la France et l'Italie en Afrique du Nord, entre la France et l'Angleterre en Égypte et au Soudan, entre l'Angleterre et la Russie en Asie centrale, entre la Russie et le Japon en Extrême-Orient, entre le Japon et l'Angleterre en Chine, entre les Etats-Unis et le Japon dans le Pacifique, entre l'Allemagne et la France au sujet du Maroc, etc. Dès cette époque, diverses puissances, telles l’Allemagne, la Russie ou l’Angleterre, lorgnaient vers des parties de l’Empire ottoman en déclin[1].
Aussi, l'effondrement de l'Empire ottoman après la Première guerre mondiale n'offrit pas d'opportunité́ pour la création d'une grande nation industrielle, ni dans les Balkans, ni au Moyen-Orient, nation qui aurait été́ capable d’engager la compétition sur le marché mondial. Au contraire, la pression de la confrontation entre impérialismes conduisit à sa fragmentation et au surgissement d'États embryonnaires. Tout comme les mini-États dans les Balkans sont restés l'objet de manigances entre impérialismes jusqu'à nos jours, la partie asiatique des ruines de l'Empire ottoman, le Moyen-Orient, a été et reste le théâtre de conflits impérialistes permanents. Au cours de la Première guerre mondiale déjà, profitant de la défaite de l’Allemagne et de l’éviction de la scène impérialiste de la Russie (confrontée au mouvement révolutionnaire), la France et la Grande-Bretagne se sont réparti la supervision des territoires arabes « abandonnés » (accord Sykes-Picot de 1916). En conséquence, l'Angleterre a reçu en avril 1920 de la Société des Nations un « mandat » sur la Palestine, la Transjordanie, l'Iran, l'Irak, tandis que la France en reçut un sur la Syrie et le Liban. Pratiquement tous les conflits ethnoreligieux persistants dont on entend parler aujourd’hui dans la région – entre juifs et arabes en Israël/Palestine, sunnites et chiites au Yémen, en Irak, chrétiens et musulmans au Liban, chrétiens, sunnites et chiites en Syrie, les Kurdes au Kurdistan turc, Iranien, irakien et syrien – remontent à la façon dont le Moyen-Orient a été découpé vers 1920. En ce qui concerne la Palestine, tant qu'existait l'Empire ottoman, elle avait toujours été considérée comme faisant partie de la Syrie. Mais dorénavant, avec le mandat britannique sur la Palestine, les puissances impérialistes créaient une nouvelle « entité » séparée de la Syrie. Comme toutes ces nouvelles « entités » créées au cours de la décadence du capitalisme, elle était destinée à devenir un théâtre permanent de conflits et d’intrigues entre puissances impérialistes.
Dans aucun des pays ou des protectorats arabes, la bourgeoisie locale n'avait en réalité les moyens d'installer des États économiquement et politiquement solides, libérés de l'emprise des puissances "protectrices", et la revendication de « libération nationale » n'était plus rien d'autre en réalité qu'une demande réactionnaire. Alors que Marx et Engels au 19ième siècle avaient pu soutenir certains mouvements nationaux, à la seule condition que la formation d'État-nations pût accélérer la croissance de la classe ouvrière et la renforcer, celle-ci pouvant agir comme fossoyeur du capitalisme, la réalité économique et impérialiste au Moyen-Orient montrait qu'il n'y avait pas de place pour la formation d'une nouvelle nation arabe ni palestinienne. Comme partout ailleurs dans le monde, une fois le capitalisme entré dans sa phase de déclin, plus aucune fraction nationale du capital ne pouvait jouer de rôle progressiste, confirmant ainsi l'analyse faite par Rosa Luxemburg au cours de la Première Guerre mondiale déjà : "L'État national, l'unité et l'indépendance nationales, tels étaient les drapeaux idéologiques sous lesquels se sont constitués les grands États bourgeois du cœur de l'Europe au siècle dernier. […] Avant d'étendre son réseau sur le globe tout entier, l’économie capitaliste a cherché à se créer un territoire d’un seul tenant dans les limites nationales d’un État […]. Aujourd'hui, (la phrase nationale) ne sert qu'à masquer tant bien que mal les aspirations impérialistes, à moins qu'elle ne soit utilisées comme cri de guerre, dans les conflits impérialistes, seul et ultime moyen idéologique de capter l’attention des masses populaires et de leur faire jouer le rôle de chair à canon dans les guerres impérialistes" (Brochure de Junius).
Lors de la 1e guerre mondiale, les deux puissances mandataires avaient fait des promesses aux peuples assujettis alors sous la coupe du Sultan d’Istanbul. La Grande-Bretagne plus particulièrement avait laissé entrevoir des espoirs d’indépendance pour les Arabes, voire la formation d’une grande nation arabe (voir la correspondance McMahon-Hussein de 1915-1916), et avait réussi à fomenter une révolte des tribus arabes contre les Ottomans (co-dirigée par T.E. Lawrence, « Lawrence d’Arabie »). Mais d’autre part, pour l'Angleterre, la Palestine représentait une position stratégique entre le Canal de Suez et la future Mésopotamie britannique, vitale pour défendre son empire colonial, convoité par d'autres puissances. Dans cette perspective, la puissance britannique ne voyait pas d’un mauvais œil une colonisation « importée » d’europe constituant en quelque sorte une force de contrôle de la région, à l’instar des Boers en Afrique du Sud ou des protestants en Irlande. D’où la déclaration Balfour de 1917 qui exprimait l’engagement du gouvernement britannique en faveur d’un foyer national juif en Palestine (« the establishment in Palestine of a national home for the Jewish people »). D’ailleurs, une légion juive, le Zion Mule Corps, s’est battue au sein de l’armée anglaise pendant la Première guerre mondiale au Moyen-Orient. Bref, la « perfide Albion » jouait sur les deux tableaux.
A la fin de la guerre, la situation de la classe dirigeante palestinienne était fort précaire. Séparée de ses liens historiques avec la Syrie, elle était encore plus faible que les bourgeoisies arabes des autres régions. Ne disposant ni de base industrielle significative ni de capitaux financiers, à cause de son retard économique, elle ne pouvait compter que sur une mobilisation politico-militaire pour défendre ses intérêts. Dès 1919, lors d’un premier congrès national palestinien à Jérusalem. Les nationalistes palestiniens appelaient à l'inclusion de la Palestine comme « partie intégrante… du gouvernement arabe indépendant de Syrie au sein d'une Union arabe, libre de toute influence ou protection étrangère »[2]. La Palestine était envisagée comme faisant partie d’un État syrien indépendant, gouverné par Faysal, nommé par le conseil national syrien en mars 1920 roi constitutionnel de Syrie-Palestine : « Nous considérons la Palestine comme faisant partie de la Syrie arabe et elle n'en a jamais été séparée à aucun moment. Nous y sommes liés par des frontières nationales, religieuses, linguistiques, morales, économiques et géographiques"[3]. Des manifestations sont organisées dans toute la Palestine dès 1919 et en avril 1920, des émeutes font une dizaine de morts et près de 250 blessés à Jérusalem. Cependant le mouvement nationaliste fut rapidement réprimé par l’armée britannique en Palestine, tandis que les forces françaises écrasaient les forces du royaume arabe de Syrie en juillet 1920, n’hésitant pas à utiliser leur aviation pour bombarder les nationalistes. Déjà en Égypte en mars 1918, des manifestations des nationalistes égyptiens, mais aussi d’ouvriers et de paysans réclamant des réformes sociales, furent réprimées à la fois par l'armée britannique et par l'armée Égyptienne, tuant plus de 3000 manifestants. En 1920, l'Angleterre écrasa dans le sang un mouvement de protestation à Mossoul en Irak.
En même temps la classe dirigeante palestinienne, méprisée par ses consœurs syrienne, égyptienne ou libanaise et proclamant son autonomie dans un monde où il n'y avait plus de place pour un nouvel État-nation, était confrontée à une nouvelle « rivale » venue de l'extérieur. Comme conséquence du soutien de l'Angleterre à l’instauration d'un foyer juif en Palestine, le nombre d'immigrants juifs augmentait fortement et l'Angleterre utilise d’ailleurs dans un premier temps les nationalistes juifs à la fois contre son rival principal, la France et contre les nationalistes arabes. Ainsi, elle incita les sionistes à proclamer à la Société des Nations qu'ils ne désiraient en Palestine ni protection française (dans le cadre de la « Grande Syrie »), ni protection internationale, mais la protection britannique. En Palestine même, le financement de la bourgeoisie juive européenne et américaine permit d’étendre rapidement les colonies, ce qui amena des heurts de plus en plus violents avec les populations palestiniennes originelles sur le terrain. En 1922, au début du mandat britannique sur la Palestine, 85 000 habitants étaient juifs sur un total de 650 000 habitants recensés en Palestine, soit 12% de la population, contre 560 000 musulmans ou chrétiens. Suite à une immigration massive liée à un antisémitisme croissant en Europe centrale et en Russie, - une conséquence de la défaite de la vague révolutionnaire mondiale dans ces régions -, la population juive avait plus que doublé en 1931 (175 000). Elle va encore croître de près de 250.000 entre 1931 et 1936, de sorte qu’elle représente 30% de la population en 1939.
L’accroissement considérable de l’immigration juive en Palestine et la multiplication d’implantations rachetant des terres arabes et de quartiers juifs dans les villes sont exploités par les deux nationalismes pour aviver les tensions et pousser aux confrontations entre communautés. Les paysans et les ouvriers palestiniens, aussi bien que les ouvriers juifs, sont placés devant la fausse alternative de prendre position pour une fraction ou une autre de la bourgeoisie (palestinienne ou juive). C’était déjà clairement mis en évidence en 1931 dans la revue « Bilan », l’organe de la Fraction italienne de la Gauche communiste : « L'expropriation des terres, à des prix dérisoires a plongé́ les prolétaires arabes dans la misère la plus noire et les a poussés dans les bras des nationalistes arabes et des grands propriétaires fonciers et de la bourgeoisie naissante. Cette dernière en profite, évidemment, pour étendre ses visées d'exploitation des masses et dirige le mécontentement des fellahs et prolétaires contre les ouvriers juifs de la même façon que les capitalistes sionistes ont dirigé́ le mécontentement des ouvriers juifs contre les Arabes. De ce contraste entre exploités juifs et arabes, l'impérialisme britannique et les classes dirigeantes arabes et juives ne peuvent que sortir renforcées »[4]. De fait, cette fausse alternative signifiait l'enrôlement des ouvriers sur le terrain des confrontations armées intercommunautaires uniquement dans l'intérêt de la bourgeoisie. Tout au long des années ’20 et ’30 des émeutes antijuives éclatent un peu partout en Palestine, causant de nombreux morts et blessés : en 1921 à Jaffa, puis lors les « massacres de 1929 » à Jérusalem [119], Hébron et Safed, avec des pillages et des incendies de villages juifs isolés, souvent entièrement détruits, et des attaques en représailles de quartiers arabes, causant la mort de 133 Juifs et de 116 Arabes.
Après ces émeutes, les Britanniques jouent au début des années ’30 la carte de la pacification envers les Arabes en limitant les forces d’auto-défense juives, mais les tensions et provocations persistantes entre communautés débouchent fin 1936 sur une large révolte des nationalistes palestiniens contre les forces britanniques et les communautés juives, qui durera plus de trois ans (jusqu’à la fin de l’hiver 1939). Face à cette explosion de la révolte arabe, les autorités communautaires juives imposent au début à la Haganah, la milice d’auto-défense juive, une politique de non-représailles et de retenue pour empêcher une flambée de violence. Mais au sein de ces forces d’auto-défense, l’appel grandit pour mener des représailles à la suite des attaques arabes qui se multiplient. En conséquence, l’Irgoun, une organisation armée liée à la droite sioniste, le « parti révisionniste » de V. Jabotinsky, décide de se lancer dans des attaques de représailles aveugles contre les Arabes, qui se transforment en fin de compte en une campagne de terreur contre terreur qui fera des centaines de morts dans la population arabe. Par ailleurs, la révolte arabe amène les Anglais à renforcer les forces paramilitaires sionistes (développement d’une police juive et d’unités spéciales juives – les « Special Night Squads » de la Haganah et le Commando Fosh).
En 1939 l'Irgoun se scinde en deux groupes et sa frange la plus radicale fonde le Lehi (aussi appelé « groupe Stern » ou « Stern gang »), qui lance une vague d'attentats qui visent aussi les Britanniques. De leur côté, à partir des années 1930, les insurgés arabes utilisent plutôt des méthodes de guérilla dans les zones rurales et des méthodes terroristes, telles des attentats à la bombe et des assassinats, plutôt dans les zones urbaines. Des groupes souvent de type jihadiste détruisent les lignes téléphoniques et télégraphiques puis sabotent l'oléoduc Kirkuk-Haïfa, assassinent des militaires et des membres de l’administration britannique et des juifs. Les Britanniques réagissent violemment surtout envers les actes de terrorisme arabes et entreprennent des actions de contre-terrorisme, comme le fait de raser des villages ou des quartiers arabes (comme à Jaffa en août 1936).
Finalement, la révolte arabe est un échec militaire et aboutit au démantèlement des forces paramilitaires arabes et à l'arrestation ou à l'exil de ses dirigeants (dont le grand mufti de Jérusalem Amin al-Husseini). Le bilan des affrontements est de plus de 5000 morts arabes, 300 juifs et 262 britanniques. La révolte mène aussi à des confrontations internes entre fractions de la bourgeoisie palestinienne, celle d’Amin al-Husseini attaquant les factions plus modérées, considérées comme des « traîtres » parce qu’elles ne sont pas assez nationalistes au goût des rebelles et parce qu’elles vendent des terres aux Juifs, assassinant les policiers arabes qui restent fidèles aux Britanniques. Ces actions ouvrent à leur tour un cycle de vengeance, menant à la création de milices villageoises arabes de contre-terrorisme et faisant à leur tour au moins un millier de morts. Début 1939, un climat de terreur intra-clanique et généralisée règne dans la population arabe et perdurera après la fin de la révolte.
Cependant, bien que vaincus militairement, les Arabes palestiniens obtiennent des concessions politiques majeures de la part des Britanniques (« Livre Blanc » de 1939), qui craignent le soutien de ceux-ci par les Allemands. L’Angleterre impose une limitation de l'immigration juive et du transfert de terres arabes à des Juifs, et promet la création d'un État unitaire dans les dix ans, dans lequel Juifs et Arabes partageront le gouvernement. Cette proposition est rejetée par la communauté juive et ses forces paramilitaires, qui se lancent à leur tour dans une révolte générale, temporairement gelée par l’éclatement de la 2e guerre mondiale.
Trop faibles pour agir autonomement pour fonder leur propre État-nation, la bourgeoisie sioniste juive tout comme la bourgeoisie arabe palestinienne ont dû rechercher l’appui de parrains impérialistes, qui, par leur ingérence, n’ont fait qu’attiser les flammes des confrontations.
Les factions dirigeantes palestiniennes, confrontées à l’écrasement par les Britanniques (et les Français) du mouvement nationaliste pour une grande Syrie et à l’afflux des colons juifs d’Europe, ne pouvaient que se tourner vers d’autres puissances impérialistes pour chercher un soutien contre leur rival sioniste. Ainsi, le mufti de Jérusalem a d’abord cherché un soutien auprès de l’Italie de Mussolini pour se tourner ensuite dans les année1930 vers l'Allemagne nazie, la grande rivale de la Grande-Bretagne. Dès Mars 1933 les responsables allemands en Turquie faisaient part aux autorités nazies du soutien du mufti à leur « politique juive ». Après l’échec de la révolte arabe de 1936-39 et la scission au sein de la bourgeoise arabe avec les plus modérées, les dirigeants nationalistes les plus radicaux, dont le grand mufti de Jérusalem, partent en exil et choisissent le camp de l’Allemagne nazie à la veille de l’éclatement de la Deuxième guerre mondiale. Après sa participation au soulèvement irakien contre les Britanniques en 1941, fomenté par les Allemands, le mufti finit par se réfugier en Italie et en Allemagne nazie dans l'espoir d'obtenir auprès d'elles l'indépendance des États arabes.
Dans le cas des factions dirigeantes juives, la situation est plus complexe, dans la mesure où des différences de politique apparaissent entre les factions de gauche et du centre d’une part et de la droite « révisionniste » de l’autre. L’Organisation Sioniste Mondiale, dominée par la gauche en alliance avec les centristes, fait le choix d’entretenir d’assez bonnes relations avec les Britanniques (au moins jusqu’en 1939) et de cautionner officiellement l’objectif d’un « Foyer national juif » sans se prononcer sur la question de l’indépendance ou de l’autonomie sous mandat britannique[5]. La droite irrédentiste, représentée par le Parti Révisionniste et l’Irgoun, au contraire, revendique immédiatement l’indépendance et prend donc ses distances par rapport aux Britanniques.
Dans cette logique, le leader charismatique de la droite ultranationaliste, Vladimir Jabotinsky, a d’ailleurs, dans la seconde moitié des années 1930, des relations cordiales avec des régimes dictatoriaux voire antisémites, comme les régimes polonais ou fasciste italien pour faire pression sur les Anglais. Ainsi, en 1936, le gouvernement polonais lance une campagne anti-juive de grande ampleur et pousse à l’émigration juive. Lorsqu’il indique officiellement en 1938 qu’il souhaite « une réduction substantielle du nombre des Juifs en Pologne »[6], Vladimir Jabotinsky décide alors d’engager le Parti Révisionniste dans un soutien au gouvernement polonais autoritaire qui ne cache pas son antisémitisme virulent. Son but est d’essayer de convaincre celui-ci de canaliser vers la Palestine les Juifs expulsés de Pologne. Par ailleurs, la collaboration des révisionnistes avec la Pologne a aussi un volet militaire : des armes et de l’argent sont versés à l’Irgoun et des officiers de l’Irgoun reçoivent en Pologne un stage d’entraînement militaire et de sabotage. La faction révisionniste compte d’ailleurs une aile ouvertement fascisante, d’abord incarnée dans le groupe des Birionim (un groupe fasciste sioniste fondé en 1931 par des radicaux du parti révisionniste) qui sympathise ouvertement avec Mussolini, et après la disparition de ceux-ci en 1943, elle a continué à exister à travers certains militants, comme Avraham Stern, cadre de l’Irgoun de la seconde moitié des années trente et fondateur du Lehi, qui est sympathisant des régimes fascistes européens et prendra contact avec l’Allemagne nazie. Pour cette aile fascisante du révisionnisme, l’Allemagne est sans doute un « adversaire », alors que l’occupant anglais est le véritable « ennemi » qui empêche l’instauration d’un État juif !
La logique implacable de l'impérialisme dans le capitalisme décadent devait inévitablement pousser les diverses factions bourgeoises en Palestine à rechercher l’appui de puissances étrangères et ne pouvait qu’instiller une multiplication d’intrigues impérialistes. Ainsi, le mouvement sioniste n'est devenu un projet réaliste qu'après avoir reçu le soutien machiavélique de l'impérialisme britannique qui espérait par ce biais mieux contrôler la région. Mais la Grande Bretagne, tout en soutenant le projet sioniste, menait aussi un double jeu : elle devait tenir compte de la très importante composante arabo-musulmane dans son empire colonial et avait donc fait toutes sortes de promesses à la population arabe de Palestine et du reste de la région. Quant au mouvement de « libération arabe », tout en s'opposant au soutien de la Grande Bretagne au sionisme, il n'était en aucune façon antiimpérialiste, pas plus que ne l'étaient les factions sionistes qui étaient prêts à s’attaquer à la Grande Bretagne, dans la mesure où ils ont tous recherché l’appui d’autres puissances impérialistes, telles l’impérialisme américain triomphant, l’Italie fasciste ou l’Allemagne nazie.
Dans un capitalisme historiquement en déclin et dominé par la barbarie croissante des affrontements impérialistes meurtriers, la seule perspective à défendre par les révolutionnaire était celle déjà défendue par Bilan en 1930-1931 : « Pour le vrai révolutionnaire, naturellement, il n'y a pas de question "palestinienne", mais uniquement la lutte de tous les exploités du Proche-Orient, arabes ou juifs y compris, qui fait partie de la lutte plus générale de tous les exploités du monde entier pour la révolte communiste »[7]. Pour les prolétaires arabes et juifs de Palestine, piégés dans les filets de la « libération de la nation », les années 1920 et 1930 sont de sinistres années de terreur, de massacres et de peur permanente sous les émeutes, les attaques, les représailles et contre-représailles des bandes de barbares et de terroristes « nationalistes » des deux bords.
Les organisations sionistes avaient catégoriquement rejeté les orientations du nouveau plan britannique (« Livre Blanc » de 1939), qui impliquait une limitation de l'immigration juive et du transfert de terres arabes à des Juifs, tout comme la création d'un État unitaire dans les dix ans. Cette opposition débouche après la Deuxième guerre mondiale sur une confrontation frontale avec la puissance mandataire. Les anglais instaurent un blocus naval des ports de la Palestine, pour empêcher les nouveaux immigrants juifs d'entrer dans en Palestine "mandataire", espérant ainsi apaiser la bourgeoisie palestinienne arabe. De leur côté, les sionistes utilisent la sympathie et la compassion mondiale envers le sort des milliers de réfugiés qui avaient échappé aux camps de concentration nazis pour faire pression sur les Anglais et forcer les portes de la Palestine pour l’ensemble des immigrants.
Cependant, en 1945, le rapport de force impérialiste, l'équilibre entre puissances impérialistes, avait changé : les Etats-Unis avaient consolidé leurs positions aux dépens d’une Angleterre qui, saignée à blanc par la guerre et au bord de la banqueroute, était devenue débitrice des Américains. Aussi, à partir de 1942, les organisations sionistes se tournèrent vers les Etats-Unis pour obtenir de ceux-ci un soutien à leur projet de création d'une patrie juive en Palestine. En novembre, le Conseil d'Urgence juif, réuni à New-York, rejeta le Livre Blanc britannique de 1936 et formula comme exigence première la transformation de la Palestine en État sioniste indépendant, ce qui allait directement à l'encontre des intérêts de l'Angleterre. Principales bénéficiaires de la chute de l'Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, la France et l'Angleterre se retrouvaient dorénavant surpassés par les impérialismes américain et soviétique, qui visaient tous deux à réduire l’influence coloniale des premiers. Ainsi, l’URSS offrait son soutien à tout mouvement enclin à affaiblir la domination anglaise et, en conséquence, a fourni des armes à la guérilla sioniste via la Tchécoslovaquie. Les États-Unis, les principaux vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale, s’attachaient eux aussi à réduire l'influence des pays « mandataires » au Moyen-Orient et ont donné des armes et de l'argent aux sionistes, alors que ces derniers combattaient leur alliée de guerre britannique.
Dès le vote d’un plan de partition de la Palestine à l’ONU fin novembre 1947, les affrontements entre organisations sionistes juives et arabes palestiniennes s’intensifient, tandis que les Britanniques, qui sont censés y garantir la sécurité, organisent unilatéralement leur retrait et n'interviennent que ponctuellement. Dans toutes les zones mixtes où vivent les deux communautés, à Jérusalem et Haïfa en particulier, attaques, représailles et contre-représailles de plus en plus violentes se succèdent. Les tirs isolés évoluent en batailles rangées ; les attaques contre le trafic se transforment en embuscades. Des attentats de plus en plus sanglants se produisent, auxquels répondent à leur tour des émeutes, des représailles et d'autres attentats.
Les organisations armées juives lancent une nouvelle campagne intensive d’attentats à la bombe particulièrement meurtrière contre les Anglais et aussi les Arabes. La succession d’attentats de part et d’autre est épouvantable, le 12 décembre 1947, l’Irgun fait exploser une voiture piégée à Jérusalem provoquant la mort de 20 personnes. Le 4 janvier 1948, le Lehi fait exploser un camion devant l’hôtel de ville de Jaffa abritant le quartier général d’une milice paramilitaire arabe, tuant 15 personnes et en blessant 80 dont 20 gravement. Le 18 février, une bombe de l’Irgoun explose dans le marché de Ramalah, provoquant la mort de 7 personnes et en blessant 45. Le 22 février, à Jérusalem, les hommes d’Amin al-Husseini organisent à l'aide de déserteurs britanniques un triple attentat à la voiture piégée qui vise les bureaux du journal The Palestine Post, le marché de la rue Ben Yehuda et l'arrière-cour des bureaux de l'Agence juive, faisant respectivement 22, 53 et 13 morts juifs ainsi que des centaines de blessés. Enfin, le massacre de villageois à Deir Yassin le 9 avril, commis par l'Irgoun et le Lehi fit entre 100 et 120 morts. Le « point d’orgue » de cette campagne a lieu le 17 septembre 1948, à Jérusalem, quand un commando du Lehi assassine le comte Folke Bernadotte, médiateur des Nations unies pour la Palestine ainsi que le chef des observateurs militaires de l'ONU, le colonel français Sérot. Sur les deux mois, décembre 1947 et janvier 1948, on compte près de mille morts et deux mille blessés. Fin mars, un rapport fait état de plus de deux mille morts et quatre mille blessés.
Dès janvier, sous l'œil indifférent des Britanniques, la guerre civile entre les communautés mène à des opérations qui prennent une tournure de plus en plus militaire. Des milices armées arabes entrent en Palestine pour soutenir les milices palestiniennes et attaquer les colonies de peuplement et les villages juifs. De son côté, la Haganah monte de plus en plus d’opérations offensives visant à désenclaver les zones juives en chassant les milices arabes, détruisant les villages arabes, massacrant des habitants et faisant fuir des centaines de milliers d’autres (au total, durant cette période et lors de la guerre israélo-arabe succédant à la déclaration de fondation de l’État d’Israël, près de 750.000 Palestiniens arabes fuiront leurs villages). Les pays arabes s’apprêtent à entrer en Palestine pour soi-disant « défendre leurs frères palestiniens ».
Le 15 mai 1948, le mandat britannique sur la Palestine s’achève et l'État d'Israël est proclamé le même jour à Tel Aviv. Moins de 24 heures plus tard, l'Égypte, la Syrie, la Jordanie et l'Irak lancent une invasion. La guerre qui durera jusqu’en mars 1949 coûtera la vie à plus de 6.000 soldats et civils juifs, 10.000 soldats palestiniens arabes et environ 5.000 soldats des différents contingents militaires arabes.
Si la bourgeoisie palestinienne avait été incapable de créer son propre État au moment de la disparition de l'empire ottoman à l'issue de la 1e Guerre mondiale, la proclamation de l'État d'Israël par les sionistes impliquait nécessairement que ce nouvel État ne pourrait survivre qu'en transformant son économie en une machine de guerre permanente, en étranglant ses voisins, en terrorisant et en déplaçant la majorité de la population palestinienne et surtout en cherchant des appuis impérialistes. Face à l'ancienne puissance "protectrice", la Grande-Bretagne, qui s’opposait initialement à la formation d'un État israélien pour ne pas porter atteinte à sa position envers le monde arabes, le nouvel État a pu s’appuyer sur les Etats-Unis, qui ont immédiatement soutenu la création de l'État d'Israël, et sur l’URSS, qui espérait que la formation d'un État israélien affaiblirait l'impérialisme britannique dans la région.
Les nationalistes palestiniens, incapables de faire front seuls contre l'État d'Israël nouvellement fondé, devaient eux aussi chercher des appuis parmi les ennemis de cet État, comme les bourgeoisies des pays voisins, la Jordanie, la Syrie, l'Égypte et l'Irak, qui envoient leurs troupes contre Israël. Cette guerre, la première d’une demi-douzaine de guerres et de nombreuses opérations militaires contre ses voisins auxquelles Israël a participé depuis 1948, dure de mai 1948 à juin 1949. En raison du mauvais équipement des troupes arabes, les forces israéliennes parviennent à repousser l'offensive et à non seulement conserver mais même élargir les territoires attribués aux sionistes par les Britanniques avant 1947. Au-delà des grandes déclarations de solidarité, les bourgeoisies arabes voisines, « venues au secours de leurs frères palestiniens », ont surtout joué leurs propres cartes impérialistes. Non seulement la Jordanie a occupé la Cisjordanie, et l'Égypte la bande de Gaza après la 1e guerre israélo-arabe de 1948, mais les États arabes tenteront également dans les années suivantes de mettre la main sur les différentes ailes des nationalistes palestiniens. Peu après sa création en 1964, l'Arabie saoudite a commencé à financer l'OLP ; l'Égypte a également essayé de récupérer le Fatah (le mouvement politique de l'OLP) ; la Syrie a créé le groupe As-Saiqa, l'Irak a soutenu le FLA (Front de libération arabe créé en 1969). Malgré tous les beaux discours sur la « nation arabe unie », les bourgeoisies des différents pays arabes sont en concurrence féroce les unes avec les autres et n’hésitent pas à utiliser et si besoin à sacrifier la population palestinienne pour leurs sordides intérêts.
Depuis le jour de sa fondation, l’État d’Israël a non seulement été impliqué dans des conflits bilatéraux permanents avec les Arabes palestiniens et ses voisins arabes, les affrontements qui l’impliquaient se sont toujours inscrits dans les dynamiques de confrontation impérialiste mondiales, dans la mesure où sa position stratégique le place au centre des oppositions régionales au Moyen-Orient mais aussi et surtout au cœur des affrontements planétaires entre grands requins impérialistes. Dans ce sens, l’État d’Israël jouera à partir de la fin des années 1950 le rôle de gendarme du bloc américain dans la région.
Le début de la Guerre froide entre le bloc américain et le bloc soviétique mettra le Moyen- Orient au centre des rivalités impérialistes. Après la Guerre de Corée (1950-53), qui constitua la première des grandes confrontations entre les deux blocs, la guerre froide s'est intensifiée et l'impérialisme russe a tenté d'accroître son influence dans les pays du "tiers monde" et ceci a donné une importance croissante au Moyen-Orient pour les dirigeants des deux blocs. Si au départ, les oppositions dans la région ont surtout permis aux États-Unis de « discipliner » leurs alliés européens, en les empêchant de poursuivre trop intensément leurs propres intérêts impérialistes dans la région (Opération franco-anglaise de 1956 à Suez et guerre israélo-égyptienne), le conflit au Moyen-Orient a évolué ensuite et pendant 35 ans dans le contexte de la confrontation Est-Ouest et la Palestine en a été un théâtre de confrontation central.
La guerre de 1948 n'a été que le début d'un cycle sans fin de conflits militaires. À partir des années 1950, face à l’incapacité des troupes de la Ligue arabe de vaincre leur ennemi nettement plus petit, mais mieux organisé et armé, une course aux armements s’engage, au cours de laquelle Israël reçoit des livraisons massives d'armes des États-Unis, et les rivaux arabes se tournent vers l'impérialisme soviétique qui tentera de manière persistante de s’implanter dans la région en soutenant le nationalisme arabe : l'Égypte, la Syrie et l'Irak qui s’unissent temporairement au sein d’une République Arabe Unie, deviennent pendant un certain temps des alliés du bloc de l’Est, qui appuie également en Palestine les fedayin palestiniens et l’Organisation de Libération de la Palestine. En 1968, les divers mouvements de résistance palestiniens se regroupent sous l'égide d'Arafat. Dans le contexte de la guerre froide, alors qu'Israël est un allié majeur des Etats-Unis, l'OLP doit nécessairement se tourner vers l'URSS et vers ses « frères arabes ». Cependant, derrière les grands discours sur « l’unité du peuple arabe », les États arabes ont tous une fois de plus engagé leurs troupes non seulement contre Israël, mais aussi contre les nationalistes palestiniens, qui agissent souvent comme une force de perturbation à l'intérieur de ces États. Ils n'ont jamais hésité à commettre des massacres similaires à ceux de la bourgeoisie israélienne contre les réfugiés palestiniens. Ainsi, en 1970, lors du "Septembre noir", 30 000 Palestiniens ont été tués en Jordanie par l'armée jordanienne. En septembre 1982, les milices chrétiennes libanaises, avec l'accord tacite d'Israël, ont pénétré dans deux camps palestiniens à Sabra et Chatila et ont massacré 10 000 civils.
Ces tentatives du bloc de l’Est de s’implanter dans la région se sont heurtées à une forte opposition des États-Unis et du bloc occidental, qui ont fait de l’État d’Israël un des fers de lance de leur politique. Le soutien des États-Unis à Israël a été une caractéristique permanente de tous les conflits dans la région, tout comme celui financier de l’Allemagne d’ailleurs[8]. Ce soutien n'est pas pour l’essentiel dû au poids considérable de l'électorat juif aux États-Unis ou à l'influence du "lobby sioniste" sur les dirigeants politiques américains. Si Israël ne dispose pas de ressources pétrolières significatives ni d'autres matières premières importantes, l’État revêt avant tout une importance stratégique majeure pour les États-Unis en raison de sa position géographique. D’autre part, dans sa confrontation avec une série de puissances impérialistes locales, Israël est financièrement et militairement totalement dépendant des États-Unis, de sorte que les intérêts impérialistes d'Israël l'ont contraint à rechercher la protection des États-Unis. Bref, jusqu'en 1989, les États-Unis ont toujours pu compter sur Israël comme bras armé. En outre, dans la série de guerres avec ses rivaux arabes - dont la plupart étaient équipés d'armes russes - l'armée israélienne a testé des armes américaines.
À la fin des années 1970 et au cours des années 1980, le bloc américain s’assure progressivement du contrôle global du Moyen-Orient et réduit progressivement l’influence du bloc soviétique, même si la chute du Shah et la “révolution iranienne” en 1979 privent non seulement le bloc américain d’un bastion important mais annoncent, à travers la venue au pouvoir du régime rétrograde des mollahs, l’expansion de la décomposition du capitalisme. Cette offensive du bloc américain « a pour objectif de parachever l’encerclement de l’URSS, de dépouiller ce pays de toutes les positions qu’il a pu conserver hors de son glacis direct. Cette offensive a pour priorité une expulsion définitive de l’URSS du Moyen-Orient, une mise au pas de l’Iran et la réinsertion de ce pays dans le bloc américain comme pièce importante de son dispositif stratégique »[9]. Dans cette politique offensive du bloc occidental, Israël jouera un rôle essentiel à travers les guerres israélo-arabes de 1967 (« guerre des Six jours ») de 1973 (« guerre du Kippour »), le bombardement et la destruction d’un réacteur nucléaire à Bagdad en 1981 et l’invasion du Liban en 1982. L’action militaire d’Israël conjuguée à la pression économique et militaire du bloc américain mène à une défaite des alliés du bloc de l’Est dans la région, le passage de l’Égypte, puis de l’Irak vers le bloc occidental et la forte réduction du contrôle de la Syrie sur le Liban.
Cependant, renforcée par l'apaisement des tensions avec l'Égypte, la bourgeoisie israélienne réaffirme en juillet 1980 le transfert de sa capitale nationale de Tel-Aviv à Jérusalem et l'incorporation de la vieille ville de Jérusalem (anciennement jordanienne) au territoire israélien. Depuis lors également, le gouvernement israélien a décidé d'accélérer la colonisation juive en Cisjordanie. Cela a exacerbé les tensions entre les bourgeoisies israélienne et palestinienne et depuis 1987 en particulier, la spirale de violence s’est fortement aggravée. Le signal est donné par la première Intifada (ou « soulèvement ») en 1987. En réponse à la répression croissante de l'armée israélienne en Cisjordanie et à Gaza, l'Intifada s'est traduite par une campagne massive de désobéissance civile, de grèves et de manifestations. Saluée par les gauchistes comme un modèle de lutte révolutionnaire, elle s’est toujours entièrement inscrite dans le cadre national et impérialiste du conflit israélo-arabe.
Si la première moitié́ du 20e siècle au Moyen-Orient a montré́ que la libération nationale était devenue impossible et que toutes les fractions des bourgeoisies locales étaient inféodés dans les conflits globaux que se livrent entre eux les grands requins impérialistes, la formation de l'État d'Israël en 1948 a marqué́ près de quarante ans d’une autre période d'affrontements sanglants, inscrits dans la confrontation impitoyable entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Plus de soixante-dix années de conflits au Moyen-Orient ont irréfutablement illustré que le système capitaliste en déclin n'a rien d'autre à offrir que des guerres et des massacres et que le prolétariat n‘avait pas à choisir entre un camp impérialiste ou un autre.
Après l’implosion du bloc soviétique fin 1989, les années 1990 sont marquées par l’expansion spectaculaire des manifestations de la période de pourrissement sur pied du capitalisme et, dans ce cadre, le « rapport sur les tensions impérialistes » du 20e congrès du CCI constatait déjà en 2013 : « Le Moyen-Orient est une terrible confirmation de nos analyses à propos de l’impasse du système et de la fuite dans le “chacun pour soi ». Il les illustre effectivement de manière saisissante à travers les caractéristiques centrales de cette période :
Dans cette dynamique de confrontations croissantes au Moyen-Orient, L’État d’Israël a joué un rôle capital. Premier lieutenant des Américains dans la région, Tel-Aviv était appelée à être la clé de voûte d’une région pacifiée à travers les accords d’Oslo et de Jéricho-Gaza de 1993, un des plus beaux succès de la diplomatie américaine dans la région. Ceux-ci accordaient un début d’autonomie aux Palestiniens et les intégraient ainsi dans l’ordre régional conçu par l’Oncle Sam. Au cours de la seconde partie des années 1990 toutefois, après l’échec de l’invasion israélienne du Sud-Liban, la droite israélienne “dure” arrive au pouvoir (premier gouvernement Netanyahou de 1996 à 1999) contre la volonté du gouvernement américain qui soutenait Shimon Peres. La droite fera tout à partir d’alors pour saboter le processus de paix avec les Palestiniens :
La visite provocatrice du leader de l'opposition Ariel Sharon sur le Mont du Temple en septembre 2000 provoque une seconde Intifada, qui a vu une forte augmentation des attentats suicides contre les Israéliens. Dans cette même logique, le démantèlement unilatéral des colonies à Gaza par le gouvernement Sharon en 2004 n’était en rien un geste de conciliation, comme la propagande israélienne l’a présenté, mais au contraire le produit d’un calcul cynique pour geler ultérieurement les négociations sur le règlement politique du conflit : le retrait de Gaza « signifie le gel du processus politique. Et lorsque vous gelez ce processus, vous empêchez la création d’un État palestinien et toute discussion sur les réfugiés, sur les frontières et sur Jérusalem »[10]. D’ailleurs, les islamistes refusant l’existence d’un État juif en terre d’Islam, tout comme les sionistes messianiques un État palestinien en terre d’Israël, donnée par Dieu aux Juifs, ces deux factions sont donc des alliés objectifs dans le sabotage de la « solution à deux États ». Aussi, les fractions de droite de la bourgeoisie israélienne ont fait tout leur possible pour renforcer l’influence et les moyens du Hamas, dans la mesure où cette organisation était, comme eux, totalement opposée aux accords d’Oslo : les premiers ministres Sharon et Olmert ont interdit en 2006 à l’Autorité palestinienne de déployer à Gaza un bataillon supplémentaire de police pour s’opposer au Hamas et ont autorisé le Hamas à présenter des candidats aux élections en 2006. Lorsqu’en 2007, le Hamas a organisé à Gaza un coup de force pour « éliminer l’autorité palestinienne » et asseoir leur pouvoir absolu, le gouvernement israélien a refusé d’épauler la police palestinienne. Quant aux fonds financiers qataris dont le Hamas avait besoin pour pouvoir gouverner, l’État hébreux a permis leur transfert régulier vers Gaza sous la protection de la police israélienne.
La stratégie israélienne était claire : Gaza offerte au Hamas, l’Autorité palestinienne est affaiblie, avec un pouvoir limité en Cisjordanie. Netanyahou lui-même a ouvertement promu cette politique : « Quiconque veut contrecarrer la création d’un État palestinien doit soutenir le renforcement du Hamas et transférer de l’argent au Hamas. Cela fait partie de notre stratégie »[11] . L’État d’Israël et le Hamas, à des moments et avec des moyens différents, s’enfoncent dans une politique totalement irrationnelle du pire, qui accélère inévitablement le cycle de violence et de contre-violence et qui devait déboucher sur les massacres atroces d’aujourd’hui. De fait, l’actuelle boucherie de Gaza s'inscrit dans la continuité de toute une série d'attaques et de contre-attaques menées par le Hamas et l'armée israélienne :
Juin 2006 - Le Hamas capture Gilad Shalit, conscrit de l'armée israélienne, lors d'un raid transfrontalier depuis Gaza, ce qui provoque des raids aériens et des incursions israéliennes.
Décembre 2008 - Israël lance une offensive militaire de 22 jours à Gaza après que des roquettes ont été tirées sur la ville de Sderot, dans le sud d'Israël. Environ 1 400 Palestiniens et 13 Israéliens sont tués avant qu'un cessez-le-feu ne soit conclu.
Novembre 2012 - Israël tue le chef d'état-major du Hamas, Ahmad Jabari, suivi de huit jours de raids aériens israéliens sur Gaza.
Juillet août 2014 - L'enlèvement et le meurtre de trois adolescents israéliens par le Hamas déclenchent une guerre de sept semaines.
Privée d’une structure étatique classique et des moyens financiers permettant la mise sur pied d’une armée structurée capable de rivaliser avec Tsahal, la bourgeoisie palestinienne a toujours dû recourir à des attaques terroristes, comme d’ailleurs l'ont fait les sionistes avant la proclamation de l'État d’Israël. Dès le début, l'OLP a appliqué des tactiques terroristes qui devaient nécessairement faire le plus grand nombre de victimes parmi les civils, tels des enlèvements, des liquidations, des détournements d'avions, des attaques contre des équipes sportives (massacre de l’équipe olympique israélienne aux Jeux olympiques de Munich en 1972). Depuis lors, les attentats suicides se sont multipliés. Commis par de jeunes Palestiniens désespérés, ils ne visent pas des cibles militaires, mais cherchent uniquement à semer la terreur parmi les civils israéliens dans des discothèques, des supermarchés, des autobus. Ils sont l’expression d'une impasse totale, du désespoir et de la haine. Les massacres du 7 octobre 2023 s'inscrivent dans la continuité de cette politique, mais à un niveau plus élevé encore de brutalité et de destruction.
La dérive terrifiante actuelle doit aussi être appréhendée dans la continuité de la politique irresponsable menée par le populiste Trump dans la région. En concordance avec la priorité accordée à l’endiguement de l’Iran, Trump a mené une politique d’appui inconditionnel à cette politique de la droite israélienne, en fournissant à l’État hébreu et à ses dirigeants respectifs des gages de soutien indéfectible sur tous les plans : fourniture d’équipements militaires dernier cri, reconnaissance de Jérusalem-Est comme capitale et de la souveraineté israélienne sur le plateau syrien du Golan. Il a appuyé la politique d’abandon des accords d’Oslo, de la solution des « deux États » (israélien et palestinien) en « terre sainte ». L’arrêt de l’aide américaine aux Palestiniens et à l’OLP et la négociation des « accords d’Abraham », une proposition d’un « big deal » impliquant l’abandon de toute revendication de création d’un État palestinien et l’annexion par Israël de larges parties de la Palestine en échange d’une aide économique américaine « géante », visait essentiellement à faciliter le rapprochement de facto entre les comparses saoudien et israélien : « Pour les monarchies du Golfe, Israël n’est plus l’ennemi. Cette grande alliance a débuté depuis bien longtemps en coulisses, mais n’a pas encore été jouée. Le seul moyen pour les Américains d’avancer dans la direction souhaitée est d’obtenir le feu vert du monde arabe, ou plutôt de ses nouveaux leaders, MBZ (Émirats) et MBS (Arabie) qui partagent la même vision stratégique pour le Golfe, pour qui l’Iran et l’islam politique sont les menaces principales. Dans cette vision, Israël n’est plus un ennemi, mais un potentiel partenaire régional avec qui il sera plus facile de contrecarrer l’expansion iranienne dans la région. […] Pour Israël, qui cherche depuis des années à normaliser ses relations avec les pays arabes sunnites, l’équation est simple : il s’agit de chercher une paix israélo-arabe, sans forcément obtenir la paix avec les Palestiniens. Les pays du Golfe ont de leur côté revu à la baisse leurs exigences sur le dossier palestinien. Ce “plan ultime” […] semble aspirer à établir une nouvelle réalité au Moyen-Orient. Une réalité fondée sur l’acceptation par les Palestiniens de leur défaite, en échange de quelques milliards de dollars, et où Israéliens et pays arabes, principalement du Golfe, pourraient enfin former une nouvelle alliance, soutenue par les États-Unis, pour contrecarrer la menace de l’expansion d’un empire perse moderne »[12]. Cependant, comme nous le soulignions déjà en 2019, ces accords, qui étaient une pure provocation au niveau international (abandon d’accords internationaux et de résolutions de l’ONU) comme régional, ne pouvaient que réactiver à terme la pomme de discorde palestinienne, instrumentalisée par tous les impérialismes régionaux (l’Iran bien sûr, mais aussi la Turquie et même l’Égypte) contre les États-Unis et leurs alliés. De plus, ils ne pouvaient qu’enhardir le comparse israélien dans ses propres appétits annexionnistes et qu’intensifier les confrontations, par exemple avec l’Iran : « Ni Israël, hostile au renforcement du Hezbollah au Liban et en Syrie, ni l’Arabie Saoudite ne peuvent tolérer cette avancée iranienne »[13]. Les accords d’Abraham ont irrémédiablement semé les graines de la tragédie actuelle de Gaza.
La fuite en avant des fractions de droite de la bourgeoisie israélienne au pouvoir – plus spécifiquement des gouvernements Netanyahou successifs de 2009 à aujourd’hui - dans le suivi de leur propre politique impérialiste s’oppose de plus en plus ouvertement aux intérêts des factions les plus responsables à Washington et constitue une caricature de la gangrène de la décomposition qui ronge l’appareil politique des bourgeoisies. Les oppositions entre les différentes factions politiques en Israël sur la politique à mener, les oppositions entre Netanyahou et son ministre de la défense ou les chefs de Tsahal, l'affrontement ouvert entre Netanyahou et l'actuelle administration américaine sur la conduite de la guerre induisent une dose importante d'incertitude et d’irrationalité sur la suite de la guerre, d’autant plus que l’ombre d’un retour possible de Trump à la présidence américaine plane sur le Moyen-Orient, qui donnerait carte blanche aux politiques de guerre israéliennes et mettrait ainsi fin à tout espoir de voir les États-Unis imposer une certaine forme de stabilité dans la région.
Une fois de plus, c'est la classe ouvrière qui a le plus souffert des conséquences de la politique impérialiste des classes dirigeantes. Les travailleurs israéliens et palestiniens sont confrontés en permanence à la terreur quotidienne des attaques terroristes palestiniennes et des raids et frappes aériennes de l'armée israélienne. Si la terreur sans fin déclenchée par leurs classes dirigeantes a créé une profonde détresse parmi la plupart des travailleurs, le nationalisme de leurs dirigeants empoisonne également leur esprit. La classe dirigeante des deux côtés fait tout pour attiser le nationalisme et la haine contre l'autre.
Sur le plan matériel, les travailleurs des deux côtés du conflit impérialiste souffrent énormément du poids écrasant de la militarisation. Les travailleurs israéliens sont enrôlés pour 30 mois (hommes) et 24 mois (femmes). Le poids de l'économie de guerre israélienne a accru la misère des travailleurs israéliens. Les travailleurs palestiniens, s'ils ont la chance de trouver un emploi, reçoivent des salaires très bas. Plus de 80% de la population vit dans la plus grande misère. La seule perspective pour la plupart de leurs enfants est d'être victimes des balles et des bulldozers israéliens. Et s'ils protestent contre leur sort, l'Autorité palestinienne et la police du Hamas se tiennent prêtes à exercer leur répression contre eux.
Un siècle de conflit impérialiste autour d'Israël ont montré que ni les travailleurs israéliens ni les travailleurs palestiniens ne peuvent gagner quoi que ce soit en soutenant leur propre bourgeoisie. Alors que l'État israélien n'a survécu que par la terreur et la destruction, la création d'un État palestinien proprement dit ne signifierait qu'un nouveau cimetière pour les travailleurs israéliens et palestiniens. Aussi, cet appel à un État palestinien est un slogan totalement réactionnaire que les communistes doivent rejeter.
Il est absolument vital pour les communistes d'être clairs sur les perspectives de la classe ouvrière. Alors que tous les gauchistes ont présenté l'Intifada de 1987 et les suivantes comme une révolte sociale pouvant mener à la libération, ces luttes n'ont en réalité été que l'expression du désespoir, les flammes étant allumées par les nationalistes. Dans toutes ces confrontations avec l'État israélien, les travailleurs palestiniens ne se battent pas pour leurs intérêts de classe, mais servent uniquement de chair à canon pour leurs dirigeants palestiniens nationalistes.
En revanche, il y a eu quelques réactions combatives occasionnelles de travailleurs palestiniens luttant pour leurs intérêts de classe en 2007 et à nouveau en 2015, les travailleurs du secteur public de Gaza se sont mis en grève contre l'administration du Hamas pour des salaires impayés. Il en va de même en Israël, avec une histoire de grèves contre l'augmentation du coût de la vie, comme celle des dockers en 2018 et celle des travailleurs des crèches en 2021. En 2011, lors des manifestations et assemblées de protestation contre la crise du logement en Israël, il y a même eu de timides signes de rapprochement entre travailleurs israéliens et palestiniens pour discuter de leurs intérêts communs. Mais encore et toujours, le retour au conflit militaire a eu tendance à étouffer ces expressions élémentaires de la lutte des classes.
Les communistes doivent être clairs sur la nature et l'effet du nationalisme dans la violence quotidienne. Mais en outre, nous avons vu comment les campagnes de soutien à l'un ou l'autre camp dans le récent conflit ont créé de véritables divisions dans la classe ouvrière des centres du capitalisme. Précisément au moment où la classe ouvrière sort d'années de passivité et de résignation, les rues des villes des pays centraux du système ont été occupées par des manifestations pour la Palestine libre ou "contre l'antisémitisme" qui appellent bruyamment les travailleurs à abandonner leurs intérêts de classe et à prendre parti dans une guerre impérialiste.
Si la population juive d'Europe a été l'une des principales victimes du régime génocidaire nazi, la politique de l'État israélien montre pour sa part que ces crimes barbares ne sont pas une question de race ou d'appartenance ethnique et religieuse. Aucune faction de la bourgeoisie n'a le monopole de l'épuration ethnique, du déplacement de populations, de la terreur et de l'anéantissement de groupes ethniques entiers. En réalité, les "mécanismes de défense" de l'État israélien et les méthodes de guerre palestiniennes font partie intégrante de la barbarie sanglante, pratiquée par tous les régimes dans le capitalisme pourrissant.
R. Havanais / 15.07.2024
[1] Cf. Notes sur l’histoire des conflits impérialistes au Moyen-Orient, 1ère partie, Revue internationale 115, 2003.
[2] « From Wars to Nakbeh: Developments in Bethlehem, Palestine, 1917-1949, Adnan A. Musallam » [archive du 19 juillet 2011 [120]] (consulté le 29 mai 2012)
[3] Meir Litvak, Palestinian Collective Memory and National Identity, Palgrave Macmillan [121], 2009
[4] Bilan n° 31 (Juin-juillet 36) ; Cf. « Le conflit Juifs/Arabes: La position des internationalistes dans les années 1930 » (Bilan n°30 et 31), Revue internationale, 110, 2002.
[5] L’indépendance ne sera revendiquée officiellement qu’en mai 1942, à la conférence de Biltmore
[6] Programme politique de l’OZON, le parti au pouvoir en Pologne, mai 1938, rapporté dans Marius Schatner, Histoire de la droite israélienne, Éditions Complexe, 1991, page 140.
[7] Bilan n° 31 (Juin-juillet 36) ; Cf. « Le conflit Juifs/Arabes : La position des internationalistes dans les années 1930 (“Bilan” n°30 et 31), Revue internationale, 110, 2002.
[8] Peu après la création d'Israël, l'Allemagne a commencé à le soutenir financièrement avec un "fonds de compensation" annuel d'un milliard de DM par an.
[9] “ [122]Résolution sur la situation internationale, 6e [122] congrès du CCI” [122], Revue internationale n° 44, 1986.
[10] Dov Weissglas, conseiller proche du premier ministre Sharon, dans le quotidien Haaretz, le 8 octobre 2004. Cité dans Ch. Enderlin, « [123]L [123]’ [123]erreur stratégique d’ [123]Israël [123]» [123], Le Monde diplomatique, janvier 2024.
[11] Netanyahou aux députés du Likoud le 11 mars 2019, propos rapportés par le quotidien israélien Haaretz du 9 octobre dernier.
[12] Extrait du quotidien libanais L’Orient-Le Jour, 18 juin 2019.
Entre le 20 et le 26 mai, s’est déroulée à Prague une « semaine d’action » autour du thème : « Ensemble contre les guerres capitalistes et la paix capitaliste » ayant réuni des groupes et des individus d’un certain nombre de pays incluant la Russie, l’Ukraine, la Bulgarie, la Serbie, la République tchèque, la Hongrie, la Suisse, l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, l’Argentine… La majorité des invités étaient composés de groupes anarchistes, ouvriéristes, ou conseillistes ayant pris une position internationaliste contre la guerre entre la Russie et l’Ukraine et, malgré de nombreuses hésitations et confusions, contre les autres guerres ravageant la planète.(1) Le comité d’organisation de l’événement, qui semble inclure deux groupes existant principalement en République Tchèque), Tridni Valka (« Guerre de Classe ») et l’Anti-Militarist Initiative (AMI), a déclaré dans une interview(2) avoir fait le choix délibéré de ne pas inviter les principaux groupes de la Gauche communiste, qui, selon eux, ne sont pas intéressés par le débat, mais seulement à la création d’un « Parti de masse » selon les principes bolchéviks. Toutefois, le CCI y a envoyé une délégation, tout comme la Tendance Communiste Internationaliste. Étaient aussi présents des camarades proches du groupe Bordiguiste publiant Programma communista. Les événements de cette semaine n’étaient pas tous restreints à ceux y étant formellement invités, et nous pensons que l’émergence de cette opposition à la guerre impérialiste est l’expression de quelque chose de profond qui se passe au sein de la classe ouvrière et que les communistes ont une responsabilité très claire à prendre part au processus de clarification des objectifs du prolétariat et de combattre ses illusions.
Mais si une forte participation d’éléments cherchant des positions internationalistes est une chose positive, et si leur concentration physique à Prague a permis de développer des contacts et des discussions en marge de l’événement « officiel », il faut reconnaître que ce dernier était très mal organisé et chaotique, malgré les efforts encourageants de la part d’une majorité des participants pour prendre en charge son déroulement.
L’un des facteurs de ce désordre est la profonde division que connaît le mouvement anarchiste en République tchèque. Lors du week-end de la « semaine d’action », une foire aux livres anarchiste était organisée par la Fédération Anarchiste (FA) Tchèque, laquelle défendait ouvertement l’effort de guerre ukrainien et la formation d’unités anarchistes au sein de l’armée ukrainienne. Cette foire aux livres a déclaré prendre ses distances avec la semaine d’action et la FA tchèque a publié un tract dénonçant ses participants comme étant des « anarcho-poutinistes ». Le comité d’organisation a fait remarquer que ces anarchistes pro-guerre se sont livrés à un certain nombre de provocations contre les internationalistes. Plus grave, le comité les suspecte d’avoir informé les autorités du lieu où le congrès anti-guerre devait se tenir le week-end et les objectifs réels de ce dernier, forçant l’organisation à annuler la réservation et trouver un nouvel endroit au dernier moment.
Cependant, la nature chaotique de la "Semaine d'action" ne peut être entièrement imputée aux machinations des anarchistes pro-guerre. Le principe même d’une semaine d’action et les méthodes de ses organisateurs présentaient déjà profondément erronés.
Selon nous, le premier besoin de ceux cherchant une réelle pratique internationaliste aujourd’hui est la discussion et la clarification politique de questions fondamentales : le fondement historique de la poussée du capitalisme vers la guerre et la destruction ; la contre-tendance de la classe ouvrière luttant pour ses intérêts propres contre la crise économique malgré la propagande en faveur de l’union nationale ; la continuité des traditions internationalistes que nous a légué la gauche de Zimmerwald. Bien que certaines rencontres annoncées comme faisant partie de la semaine d’action pouvaient contenir des thèmes menant à la réflexion (comme la relation entre la paix capitaliste et la guerre capitaliste, la signification du défaitisme révolutionnaire, etc), l’idée même d’une « semaine d’action » ne peut qu’encourager une approche immédiatiste et activiste, prévalant sur un grand nombre de participants. Cela a été mis en évidence par certains sujets de discussion comme « comment peut-on aider les déserteurs ? », ou « comment peut-on saborder l’effort de guerre ? », etc. Mais les conséquences pernicieuses de cette focalisation autour de l’activisme sont mieux illustrées par certains des principaux événements de la semaine :
- Le premier événement de la semaine, ayant eu lieu le lundi 20, était une manifestation devant le siège de la société STV, société fournissant du matériel à l’armée israélienne. Bien que les organisateurs insistaient sur le fait que la manifestation n’était pas un appel à soutenir le nationalisme palestinien, le nombre de personnes portant un drapeau palestinien ne pouvait que la faire paraître comme un prolongement des manifestations pro-palestiniennes ayant lieu à travers le monde, notamment dans les universités des États-Unis ou en Europe. Tout aussi important : alors que le comité d’organisation semblait absent, le petit nombre de participants à la « semaine d’action » qui y ont pris part se sont vite rendu compte qu’il s’agissait d’une manifestation illégale et ont vu leurs pièces d’identité relevées par la police. La majorité étant de nationalité étrangère, cela aurait pu conduire à leur expulsion.
- Le mercredi 22, jour où la délégation du CCI est arrivée, une discussion était organisée autour de la guerre capitaliste et la paix capitaliste. Cette réunion a débuté avec plus d’une heure et demie de retard. Il y a eu d’abord une présentation organisée par un camarade de l’Anti-Militarist Initiative, puis la possibilité pour les participants d’intervenir dans les discussions qui ont suivi. Mais cette réunion n’était pas présidée, aucune note n’a été prise, et aucune conclusion formelle tirée, bien qu’un camarade du CCI a tenté de résumer les points importants de la discussion, notamment la division entre l’activisme et une approche à long terme fondée sur le mouvement réel de la classe ouvrière.
- Le jeudi, il était prévu d’organiser un événement « desserts pour les déserteurs » dans un parc près du centre de la ville : des gâteaux et des collations seraient vendus et les bénéfices utilisés pour aider les déserteurs de la guerre en Ukraine. Un certain nombre de personnes présentes le jour précédent sont venues, mais il n’y avait pas de gâteau. Les observations sur le niveau de désorganisation ont commencé à se propager et une réunion improvisée a eu lieu.
- Le vendredi, une manifestation était prévue, mais suite au fiasco du lundi, les participants, dont la sécurité avait déjà été compromise, ne souhaitaient pas participer à une marche n’étant pas l’expression d’un mouvement plus large et qui les exposeraient à d’autant plus de surveillance de la part de la police.(3) Cette position a été unanimement soutenue lors de l’assemblée, et il a été décidé que la priorité pour le jour suivant serait l’organisation de réunions ayant pour objectif de développer de véritables discussions. Un nouveau comité d’organisation a été mis en place et chargé de trouver un endroit où tenir cette réunion. Une fois encore, aucun signe du comité d’organisation officiel, mis à part les camarades de l’IAM qui semblaient plutôt agir comme intermédiaires.
Le vendredi, l’annonce de l’abandon du lieu initialement prévu où devait se tenir le « Congrès » le samedi et le dimanche, événement culminant de la semaine d’action, a semé encore plus de confusion. Mais le comité d’organisation « officieux » a réussi à trouver un lieu adéquat, à l’extérieur d’un café, et une discussion plutôt bien organisée a pu se tenir dans l’après-midi et le début de soirée. La tenue de cette « assemblée auto-organisée » est un pas en avant important compte tenu du désordre extrême de l’événement jusqu’alors, comme un petit reflet du besoin plus large que la classe ouvrière prenne les choses en main en son sein et crée la possibilité de débattre et de prendre ses propres décisions. Un ordre du jour a été établi avec comme point d’accord la nécessité de discuter de la situation globale à laquelle fait face la classe ouvrière. Le CCI a souligné la spirale des guerres et des catastrophes écologiques s’étendant sur toute la surface de la planète, la nécessité de comprendre que les guerres actuelles font partie de ce processus, la nécessité de clarifier que les guerres au Moyen-Orient sont de même nature que la guerre en Ukraine. Ayant mentionné la veille que l’un des groupes invités à cette semaine, l’Anarchist communiste groupe (ACG), est tombé dans le piège du soutien aux campagnes de boycott anti-Israéliens, nous avons montré que le fiasco de la manifestation du lundi illustrait les dangers de ce genre d’activisme irréfléchi. Nous avons aussi répété l’argument selon lequel le véritable mouvement contre la guerre est moins susceptible de provenir des prolétaires d’Israël, de Gaza, ou d’Ukraine, qui ont connu une grave défaite, mais des travailleurs des pays capitalistes centraux qui ont déjà démontré leur refus de payer les effets indirects de la guerre (inflation, etc). Mais que la capacité de la classe ouvrière à comprendre le lien entre les attaques contre ses conditions de vie et la dynamique guerrière prendrait du temps à se développer et ne pourrait s’accélérer en se substituant à elle avec de petits groupes.
Dans ce débat, et celui du jour suivant, on pouvait remarquer une convergence entre les interventions du CCI et de la TCI, qui se sont rencontrés plus d’une fois pour comparer leurs notes sur l’évolution des discussions.(4) Étant donné que les délégations des deux groupes jouaient un rôle manifestement constructif dans les discussions et l’organisation des réunions (incluant le fait qu’un membre de la TCI a accepté de prendre part au comité d’organisation officieux), il n’y avait aucun signe d’hostilité, chez les participants, aux groupes de la Gauche communiste, contrairement à ce qui a été ouvertement affiché par le comité d’organisation officiel.
Cela ne signifie en aucun cas que l’assemblée avait adopté les positions de la Gauche communiste. Malgré l’accord initial sur la nécessité de comprendre la situation globale avant d’entamer une discussion sur « que faire », les efforts menés étaient constamment entravés par des spéculations autour des possibles actions que nous pourrions mener dès le lendemain pour bloquer le cheminement vers la guerre (réseaux de contre-informations, aides aux déserteurs, etc). La question de la lutte de classe comme seule alternative à la guerre et la destruction était mise en suspension par ces spéculations. Il n’a pas non plus été possible de développer la discussion autour d’un point clé de l’ordre du jour : que signifie le « défaitisme révolutionnaire » dans cette période, le CCI ayant de sérieuses critiques vis-à-vis de ce slogan,(5) mais qui devront attendre d’être évoquées à d’autres occasions.
Puis une nouvelle perturbation est survenue. Le vendredi soir, un groupe d’individus, affirmant être non pas le comité d’organisation officiel, mais leur porte-parole, est arrivé à la réunion en annonçant un nouveau lieu pour le « Congrès » de samedi et dimanche. Malheureusement, celui-ci ne serait suffisamment grand que pour accueillir 25 à 30 personnes, bien que le double ait participé à la réunion du vendredi. Cela signifiait, sans aucun doute, l’exclusion de ceux n’ayant pas été invités (notamment les groupes de la Gauche communiste, ou « bolchéviks », qui, selon des dires venant vraisemblablement du comité d’organisation officiel, auraient pris le pouvoir de l’assemblée auto-organisée).(6) Aucun des participants à la réunion du vendredi n’était en faveur d’une telle exclusion et un manque de confiance considérable a été exprimé à l’encontre du comité d’organisation officiel, qui refusait toujours de se montrer ouvertement. Dans une déclaration sur le site officiel de l’événement, ils prétendent qu’il s’agirait là d’une procédure normale de sécurité, mais cela n’a pas convaincu les camarades dont la sécurité avait déjà été compromise par les plans inconsidérés du comité lors de cette semaine.
Cela a aggravé les divisions. Le samedi, certains individus ayant participé aux discussions du vendredi ont choisi de se rendre sur le nouveau lieu « officiel », mais la majorité des « auto-organisateurs » ont décidé de rester ensemble et de se rencontrer de nouveau le jour suivant. Cela signifiait qu’il fallait chercher un lieu, et celui ayant été trouvé n’était pas aussi approprié que celui du vendredi. À ce jour, nous n’avons que peu d’informations sur ce qui s’est passé au nouveau lieu officiel, bien que l’Anarchist Communist Network ait écrit un article [125] à propos de la semaine dans son entièreté qui contenait quelques informations sur les discussions qui y ont eu lieu.
Concernant la position du comité officiel sur la sécurité, nous devons souligner que Tridni Valka revendique une certaine continuité avec le Groupe communiste internationaliste, bien qu’il y ait eu quelques désaccords non spécifiés entre eux dans le passé, et que le GCI n’existe plus. Le GCI était un groupe ayant connu une trajectoire très dangereuse et destructrice, allant jusqu’à flirter avec le terrorisme, ce qui représentait un danger très sérieux à l’ensemble du mouvement révolutionnaire.(7) Il s’agissait d’une démarche de groupe clandestin que Tridni Valka semble avoir adoptée et qui a certainement contribué à la désorganisation de cette semaine et le manque de confiance de la part des participants qui s’est développé envers eux.
Face à cette litanie de divisions et de désordres, il y avait un sentiment, parmi les participants de « l’assemblée auto-organisée », que les événements de cette semaine devaient déboucher sur quelque chose, ne serait-ce que la possibilité de poursuivre les discussions et d’aborder les nombreuses questions qui n’avaient pas trouvé réponse. Le dimanche, une dernière réunion dans un parc était organisée pour décider de la suite des événements. La fatigue et la division avaient réduit le nombre de participants à cette réunion, bien qu’elle inclût tout de même certains éléments ayant été les plus constructifs dans les discussions jusqu’alors. Un groupe de contacts par téléphone a été mis en place, mais cela ne peut constituer un moteur pour développer de réelles discussions, la décision a donc été prise de mettre en place un site web sur lequel tous les éléments ayant participé pourraient publier leurs contributions (dont ceux qui ont participé au congrès « officiel » le week-end). Les camarades proches de Programma ont aussi proposé un bref « engagement pour la guerre de classe », qui était une prise de position très générale sur l’opposition aux guerres impérialistes. La majorité des personnes présentes ont voté en faveur de cette proposition.(8) La délégation du CCI ne pouvait pas la signer, en partie car elle contenait des formulations et des slogans avec lesquels nous sommes en désaccord, mais principalement parce que nous ne pensons pas que les discussions lors des différentes réunions aient atteint un niveau d’homogénéité suffisant pour qu’une telle déclaration commune soit publiée. À la place, nous étions en faveur de la publication d’un rapport sur les événements de la semaine, ainsi que des réflexions et observations effectuées par les différents groupes et individus. En outre, le site pourrait rassembler et publier des informations à propos des guerres actuelles qui seraient difficilement trouvables ailleurs. Nous verrons si ce projet se concrétise.
Malgré toutes ses faiblesses et lacunes, il était important d’avoir pris part à cet événement. Le « mouvement réel » contre la guerre s’exprime aussi par des minorités en quête de clarté, et bien que nous soyons opposés à la formation d’alliances prématurées ou de fronts avec des groupes portant toujours en eux la confusion de l’activisme ou du gauchisme, il est absolument vital pour les groupes de la Gauche communiste d’être présents lors de tels rassemblements, en gardant leur indépendance politique et en utilisant la lutte historique du mouvement ouvrier et l’indispensable lucidité de la méthode marxiste pour pousser à la clarification.
Une suite à cet article sera dédiée aux leçons politiques que nous tirons de cet évènement.
Amos, juin 2024
1 Une liste complète des groupes invités est disponible sur ce site : https://actionweek.noblogs.org/ [126]
2 « Interview with the organising committee of the Action Week », dans la revue Transmitter.
3 Selon le comité d’organisation officiel, la marche était annulée car le comité avait besoin de temps pour trouver un nouveau lieu pour le week-end. Mais cette explication ignore les raisons réelles du refus de participer à cette marche, raisons politiques et de sécurité.
4 En raison des positions internationalistes et traditions partagées entre les groupes de la Gauche communiste, le CCI propose depuis des décennies des appels communs contre la guerre impérialiste à ces groupes, dont ceux sur la guerre en Ukraine ou à Gaza. Malheureusement, la TCI n’a, aujourd’hui encore, jamais accepté qu’une telle déclaration renforcerait la défense du principe fondamental de la classe contre la guerre impérialiste. En amont de la semaine d’action, nous avons proposé à la TCI que nos deux groupes puissent, autant que possible, travailler ensemble pendant l’événement.
5 Voir, par exemple, notre brochure : Nation ou classe [127]
6 L’idée initiale concernant le Congrès était que le samedi serait un événement public, mais que le dimanche serait restreint aux seuls groupes invités.
7 « Comment le Groupe Communiste Internationaliste crache sur l’internationalisme prolétarien [128] », publié sur le site du CCI (2007).
8 La délégation de la TCI n’était pas présente lors de cette réunion, mais ils nous ont dit la veille qu’ils ne la signeraient pas non plus.
Fin février 2022, la CCI a proposé aux autres groupes de la Gauche communiste une déclaration commune internationaliste contre la guerre impérialiste en Ukraine. Ces groupes sont les descendants actuels du seul courant politique prolétarien qui a combattu à la fois les camps impérialistes fascistes et démocratiques lors de la 2nde Guerre mondiale et donc le seul à pouvoir revendiquer encore aujourd'hui une continuité en paroles et en actes avec l'internationalisme prolétarien.
Dans les deux années qui ont suivi cette déclaration, le CCI a également proposé un "Appel" similaire aux mêmes groupes concernant la guerre à Gaza qui a éclaté à la fin de l'année 2023. (Par souci de concision, nous les appellerons toutes deux des déclarations conjointes).
Quelles leçons pouvons-nous tirer de cette initiative qui peuvent nous guider dans une période où le carnage impérialiste va inévitablement augmenter et s'étendre ?
Sur les 6 groupes interrogés, deux ont approuvé la déclaration commune proposée et un groupe, le PCI (Corée), dont les origines ne sont pas dans la gauche communiste, l'a soutenue.
À première vue, ces initiatives internationalistes du CCI ne semblent pas avoir été un succès puisqu'elles n'ont pas conduit à une réponse unie de l'ensemble ou même de la majorité des courants de la gauche communiste, une réponse qui aurait fourni un phare d'internationalisme authentiquement communiste à tous les travailleurs qui cherchent une alternative de classe au massacre impérialiste.
Le manque de succès à court terme des initiatives du CCI confirmera sans aucun doute les illusions de ceux qui, se moquant de l'initiative en disant qu'elle "parlait aux convertis", pensaient qu'il était possible aujourd'hui de créer un "mouvement anti-guerre" plus large qui pourrait mettre fin à l'impérialisme en "faisant quelque chose maintenant" et en rassemblant autant de personnes que possible, quelles que soient leurs convictions politiques ou leur probité, dans une période de désorientation de la classe ouvrière sur cette question de la guerre. L'échec de ces illusions et projets militants a conduit ou conduira inévitablement à la passivité, à la confusion et à l'épuisement, ou pire, au choix de l'un ou l'autre des camps impérialistes - de manière critique bien sûr.
En réalité, l'expérience des initiatives du CCI permet de tirer d'importantes leçons à plus long terme pour faire avancer une ligne de travail politique qui doit conduire au futur parti de la classe ouvrière et au renversement du capitalisme mondial, seul moyen de mettre un terme à la guerre impérialiste. En d'autres termes, le succès ou l'échec se mesure en dernière analyse à l'aune de l'histoire, et non d'une impression à court terme.
Comparons ces deux initiatives du CCI de ces deux dernières années à des appels internationalistes similaires lancés à la gauche communiste pour un travail commun, qui remontent à 1979, au moment de l'invasion russe de l'Afghanistan. Lors de toutes les occasions précédentes, les propositions internationalistes communes du CCI n'ont jamais pu démarrer et dépasser le stade du concept, parce que le principe même d'une telle déclaration publique unitaire a été sommairement rejeté ou ignoré par les autres groupes.
Pour la première fois, la proposition d'une déclaration commune sur l'Ukraine a suscité des réponses positives de la part de deux autres groupes. Après que l'un de ces groupes, l'Istituto Onorato Damen, a proposé au CCI de rédiger une telle déclaration commune, cette dernière a été acceptée, imprimée et distribuée par la presse des trois groupes sous forme de tract.
Ce pas en avant, aussi minuscule qu'il puisse paraître, a suscité certaines autres avancées qui ne devraient pas passer inaperçues :
- l'un des groupes ayant refusé un travail commun - la Tendance Communiste Internationale - s'est engagé pour la première fois dans une longue correspondance avec le CCI sur la validité des raisons de son refus, qui s'est transformée en une sorte de polémique qui méritait d'être publié pour éclairer un lectorat plus large sur les responsabilités de la Gauche communiste dans son ensemble face au développement de la guerre impérialiste.
- Les cosignataires des déclarations communes se sont mis d'accord pour produire un bulletin de discussion dans lequel les différences d'analyse entre les quatre groupes pourraient être développées et confrontées. Jusqu'à présent, deux éditions de ces bulletins ont été publiées et ont inclus les contributions d'un groupe relativement nouveau de la gauche communiste - Internationalist Voice.
- La signification de Zimmerwald et de la gauche de Zimmerwald pendant la première guerre mondiale et son lien avec l'internationalisme d'aujourd'hui ont fait l'objet d'un examen plus approfondi.
- Les déclarations communes ont mis en lumière la nature d'une intervention internationaliste basée sur des principes en direction d'individus et groupes qui ne font pas partie de la gauche communiste mais qui recherchent néanmoins une orientation politique claire et cherchent à se détacher du gauchisme et de la confusion.
- L'atmosphère de solidarité créée par l'adhésion à l'initiative a également permis l'organisation de deux réunions publiques en ligne, l'une en italien et l'autre en anglais, pour discuter et clarifier la nécessité de la Déclaration commune et les tâches des révolutionnaires face à la guerre impérialiste et aux nouvelles conditions mondiales. Ces réunions publiques ont également donné lieu à un article bilan de celles-ci (Un bilan des réunions publiques sur la Déclaration commune de groupes de la Gauche communiste [132] ; A balance sheet of the public meetings about the Joint Statement by groups of the Communist Left on the war in Ukraine [133])
Elle peut être lue dans son intégralité dans l'article suivant : La Gauche communiste sur la guerre en Ukraine [9].[1] Il suffit donc de résumer les principaux arguments. Tout d'abord, la TCI a insisté sur le fait que les différences sur l'analyse de la guerre impérialiste (c'est-à-dire sur l'explication marxiste de la guerre impérialiste et ses perspectives aujourd'hui) entre les groupes étaient trop importantes pour leur permettre de signer la déclaration commune avec laquelle ils étaient par ailleurs d'accord. Deuxièmement, ils ont remis en question l'invitation des groupes bordigistes (PCI - Programma Comunista), PCI (Il Comunista - Le Prolétaire), PCI (Il Partito Comunista) à la déclaration commune et, d'autre part, ils ont regretté l'absence de certains groupes sur la liste des invités. Troisièmement, ils souhaitaient un mouvement plus large contre la guerre que la déclaration commune qui se limitait à la Gauche communiste.
Le CCI a répondu qu'en ce qui concerne les différences d'analyse, qui sont certes importantes, elles restent secondaires par rapport à l'accord fondamental sur un programme d'action internationaliste commun entre les groupes de la Gauche communiste. Faire de ces différences secondaires un obstacle à un tel travail commun, c'est donc élever les intérêts de son propre groupe au détriment des besoins du mouvement dans son ensemble - c'est donc classiquement sectaire. La version finale de la déclaration commune a en fait été en mesure de tenir compte d'une différence d'analyse de l'impérialisme entre l'IOD et le CCI afin de souligner la position de classe essentielle. Une différence assez similaire à celle que la TCI considérait comme une raison essentielle pour ne pas signer la déclaration.
Sur le deuxième point, il est ironique que la TCI se soit plainte que chacun des groupes bordiguistes invités se considérait comme le seul et unique parti communiste internationaliste au monde. Il s'agit là d'un cas où c’est l’hôpital qui se moque de la charité. En effet, la TCI, bien que se décrivant comme une "tendance", considère que sa principale composante, Battaglia Comunista, est également le Parti communiste internationaliste et est donc hostile à tous les autres prétendants à ce trône.
En ce qui concerne les groupuscules parasites se réclamant en paroles de la gauche communiste qui n'ont pas été invités à signer la déclaration commune, il était tout à fait logique de les en exclure puisque dans la pratique ces diverses cabales/cercles de tricotage font tout pour vilipender la gauche communiste. Mais la TCI, en voulant qu'ils soient invités, s'est donc opportunément ouverte à s'associer à des calomniateurs parasites et même à des mouchards qui n'ont rien à voir avec l'internationalisme en actes. Le sectarisme de la TCI à l'égard du reste de la Gauche Communiste - ses frères Bordiguistes et le CIC - a donc trouvé son complément naturel dans un opportunisme à l'égard de ceux qui sont en dehors de la Gauche Communiste et même hostiles à cette dernière.
Le désir de la TCI d'un "mouvement plus large au-delà de la gauche communiste" s'est donc immédiatement limité à exclure la majorité du milieu véritablement internationaliste existant aujourd'hui. Par la suite, son front "No War but the Class War" a été lancé avec des critères de participation plus élastiques que ceux de la déclaration commune et s'est donc rendu plus accessible à un milieu hétérogène d'anarchistes, de parasites et même de gauchistes. Ses réunions publiques ne dépassaient pas les limites de ce milieu. En fait, soit-dit en passant, la taille des délégations du CCI qui intervenaient dans ces réunions publiques était la composante la plus importante. Le NWBCW s'est avéré être un bluff opportuniste dont le but réel était de servir de courroie de transmission de la TCI plutôt que de créer un public plus large pour un internationalisme authentique.
La déclaration commune a fourni un cadre de principe de l'unité internationaliste dans l'action, des paramètres marxistes pour discuter et clarifier les différences théoriques et analytiques entre les groupes. Les Bulletins ne sont donc pas un conglomérat de positions et d'idées aléatoires, mais essentiellement un forum pour la confrontation d'arguments au sein de la gauche communiste, c'est-à-dire la polémique.
Jusqu'à présent, les deux bulletins ont inclus : la correspondance pertinente entre les groupes concernant la déclaration commune ; des déclarations d'analyse de la situation actuelle des guerres impérialistes en Ukraine et à Gaza par les organisations respectives ; plus important encore, une polémique permanente sur la façon dont les contradictions du capitalisme se traduisent en conflit impérialiste, que ce dernier soit le résultat direct d'ambitions économiques - telles que la préservation de l'hégémonie du dollar, ou le contrôle de la production et de la distribution du pétrole – ou le produit d'une dynamique autodestructrice résultant de l'impasse de la décadence du capitalisme dans cette période historique. Cette polémique est d'un grand intérêt et d'une grande importance pour comprendre les perspectives et les conditions du militarisme aujourd'hui. Elle doit être poursuivie.
La gauche communiste, s'inspirant de l'histoire du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière, se penche naturellement sur la nature et la signification du mouvement Zimmerwald pendant la Première Guerre mondiale.
Zimmerwald avait-il pour but de créer un mouvement anti-guerre aussi large que possible, comme le prétend la TCI, une sorte d'anticipation de la NWBCW ? Zimmerwald a effectivement été la première indication que la classe ouvrière perdait ses illusions dans la guerre impérialiste et confirmait ses espoirs qu'il existait une autre issue. Mais l'importance réelle et durable de Zimmerwald réside dans le développement d'une ligne internationaliste intransigeante au sein d'une petite minorité appelée la Gauche de Zimmerwald. Cette dernière reconnaissait que la Première Guerre mondiale n'était que le début d'une période historique entière dominée par la guerre impérialiste qui nécessiterait un programme maximal pour la classe ouvrière : guerre civile, renversement des régimes bourgeois, dictature du prolétariat avec une nouvelle Internationale communiste pour remplacer la 2e Internationale chauvine en faillite.
La majorité de Zimmerwald était ambivalente ou opposée à ce programme. Considérant la Première Guerre mondiale comme une aberration temporaire et espérant une réconciliation ou une reconstitution de la IIe Internationale qui s'était effondrée en 1914, elle voulait exclure ou neutraliser les "fauteurs de troubles" et les "scissionnistes" de la gauche. Finalement, les lignes de classe qui étaient implicites dans ces différences ont été tracées en 1917 par la révolution d'octobre.
Seuls la grande bourgeoisie et les États-nations qui défendent leurs privilèges s'engagent pleinement dans la guerre impérialiste rendue inévitable par le développement capitaliste. En termes de société dans son ensemble, la guerre impérialiste a un effet dévastateur sur les autres classes. La classe ouvrière est celle qui souffre le plus de l'impérialisme, car le rouleau compresseur militaire menace de la diviser, de l'entraîner dans un massacre fratricide et de transformer sa pauvreté en indigence. Dans le même temps, une couche intermédiaire - la petite bourgeoisie - située entre la bourgeoisie et le prolétariat prévoit la perte de son statut relativement plus sûr en raison du maelström impérialiste. En réaction à ce dernier, cette couche espère un retour à la normalité et à la paix, mais voit dans la lutte de la classe ouvrière une autre menace pour son statut en voie de disparition, une autre source de perturbation et de conflit.
Dans cette situation, les sentiments anti-guerre se développent à la fois dans le prolétariat et dans cette couche intermédiaire, mais dans cette réaction apparemment commune à l'impérialisme, des intérêts de classe différents et antagonistes sont pour ainsi dire cachés dans un embryon. Pour défendre ses intérêts, la classe ouvrière doit lutter pour se détacher de toutes les solutions pacifistes (aussi radicales qu'elles puissent paraître, comme l'antimilitarisme) qui sont répandues parmi les couches intermédiaires et se placer sur le terrain de sa propre lutte de classe qui mène les travailleurs à la guerre civile contre la bourgeoisie et le capitalisme dans son ensemble. La petite bourgeoisie, en revanche, qui n'a fondamentalement pas d'avenir historique, peut au mieux réagir impuissamment à la guerre impérialiste de diverses manières et reste enfermée dans l'ambiguïté. Ce mélange d'une classe qui lutte pour la conscience de ses intérêts internationalistes et d'une couche moyenne qui réagit avec horreur à la barbarie impérialiste est la base sociale de la croissance d'un marais politique entre la Gauche communiste et le gauchisme d'aujourd'hui, qui semble n'être ni l'un ni l'autre et qui est une contradiction et une agitation constantes.
L'intervention des internationalistes communistes auprès de ce milieu est donc vitale dans l'accélération du développement de la conscience de la classe ouvrière. Par définition, les organisations internationalistes ne naissent pas spontanément de ce marais qui, dans son ensemble, représente essentiellement une confusion politique dans la voie de la conscience de classe, mais sont le produit d'une expérience historique du mouvement révolutionnaire qui remonte à la Première Guerre mondiale et avant. L'existence et l'intervention de la Gauche communiste, sa présence politique, sont donc vitales non seulement pour combattre l'influence de la bourgeoisie, mais aussi pour mettre en évidence la différence d'intérêts de classe entre le prolétariat et les couches intermédiaires qui, malgré leur opposition radicale à la grande bourgeoisie, sont rétrogrades.
C'est là toute l'importance de la déclaration commune qui, en définissant la position commune de la Gauche communiste, a commencé à délimiter, au sein d'un milieu de confusion politique, un point de référence internationaliste.
Les deux dernières années et la réaction aux déclarations communes ont montré que la gauche communiste historique est toujours fragmentée et que beaucoup de ses groupes ont été incapables jusqu'à présent de mener une action internationaliste unie contre l'intensification de la guerre impérialiste. Cependant, de petits pas ont été faits dans cette direction, comme nous l'avons souligné plus haut. Ce n'est que sur la base de cette perspective politique et de la clarification des divergences que le prolétariat pourra s'armer dans la transformation éventuelle de la guerre impérialiste en guerre civile.
Il y a bientôt cinq années que la guerre impérialiste sévit en Europe, avec toutes ses manifestations de misère, de massacres et de dévastation.
Sur les fronts russe, français, italien, des dizaines de milliers d'ouvriers et de paysans sont en train de s'entre-égorger pour les intérêts exclusifs d'un capitalisme sordide et sanglant qui n'obéit qu'à ses lois : le profit, l'accumulation.
Dans le cours de cinq années de guerre, la dernière, celle de la libération de tous les peuples, vous diton, bien des programmes trompeurs, pas mal d'illusions ont disparu, faisant tomber le masque derrière lequel se cachait l'odieux visage du capitalisme international.
Dans chaque pays, on vous a mobilisés sur des idéologies différentes mais ayant le même but, le même résultat, vous jeter dans le carnage les uns contre les autres, frères contre frères de misère, ouvriers contre ouvriers.
Le fascisme, le national-socialisme revendiquent l'espace vital pour leurs masses exploitées, ne faisant que cacher leur volonté farouche de s'arracher eux-mêmes de la crise profonde qui les minait par la base.
Le bloc des anglo-russo-américains voulait, paraît il, vous délivrer du fascisme pour vous rendre vos libertés, vos droits. Mais ces promesses n'étaient que l'appât pour vous faire participer à la guerre, pour éliminer, après l'avoir enfanté, le grand concurrent impérialiste : le fascisme (...)
La Charte de l'Atlantique, le plan de la nouvelle Europe n'étaient que les rideaux derrière lesquels se cachait la vraie signification du conflit : la guerre de brigandage avec son triste cortège de destructions et de massacres dont la classe ouvrière subit toutes les terribles conséquences.
Prolétaires,
On vous dit, on voudrait vous faire croire que cette guerre n'est pas comme toutes les autres. On vous trompe. Tant qu'il y aura des exploiteurs et des exploités, le capitalisme c'est la guerre, la guerre c'est le capitalisme.
La Révolution de 1917 en Russie fut une révolution prolétarienne. Elle fut la preuve éclatante de la capacité politique du prolétariat de s'ériger en classe dominante et de s'orienter vers l'organisation de la société communiste. Elle fut la réponse des masses travailleuses à la guerre impérialiste de 191418.
Mais les dirigeants de l'Etat russe ont, depuis, abandonné les principes de cette Révolution, transformé vos partis communistes en partis nationalistes, dissous l'Internationale Communiste, aidé le capitalisme international à vous jeter dans le carnage.
Si, en Russie, on était resté fidèle au programme de la Révolution et de l'internationalisme, si on avait appelé constamment les masses prolétariennes à unifier leurs luttes contre le capitalisme, si on n'avait pas participé à la mascarade, la Société Des Nations, il aurait été impossible à l'impérialisme de déclencher la guerre.
En participant à la guerre impérialiste avec un groupe de puissances capitalistes, l'Etat russe a trahi les ouvriers russes et le prolétariat international.
Prolétaires d'Allemagne,
Votre bourgeoisie comptait sur vous, sur votre endurance et sur votre force productive afin de prendre une place d'impérialisme pour dominer le bassin industriel et agraire d'Europe. Après avoir fait de l'Allemagne une caserne, après vous avoir fait travailler pendant quatre années à un rythme forcené pour préparer les engins de guerre, on vous a jetés dans tous les pays d'Europe pour apporter partout, comme dans chaque conflit impérialiste, la ruine et la dislocation.
Le plan de votre impérialisme a été déjoué par les lois du développement du capitalisme international qui avait depuis 1900 achevé toute possibilité d'épanouissement de la forme impérialiste de domination et, encore plus, de toute expression nationaliste.
La crise profonde qui mine le monde et particulièrement l'Europe est la crise mortelle et insoluble de la société capitaliste.
Seul le prolétariat, au travers de sa révolution communiste, pourra éliminer les causes de la détresse, de la misère des masses travailleuses, des ouvriers.
Ouvriers et soldats,
Le sort de votre bourgeoisie est désormais réglé sur le terrain des compétitions impérialistes. Mais le capitalisme international ne peut pas arrêter la guerre, car c'est sa dernière, son unique possibilité de survivance.
Vos traditions révolutionnaires sont profondément enracinées dans les luttes de classe du passé. En 1918, avec vos chefs prolétariens Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, en 1923, malgré l'opportunisme déjà surgissant dans l'IC, vous avez gravé dans l'Histoire votre volonté et votre puissance révolutionnaire.
Le national-socialisme de Hitler et l'opportunisme de la Troisième Internationale vous ont fait croire que votre sort était lié à la lutte contre le Traité de Versailles. Cette fausse lutte ne pouvait que vous rattacher au programme de votre capitalisme qui se traduisait par un esprit de revanche et la préparation de la guerre actuelle.
Vos intérêts de prolétaires sont uniquement liés aux intérêts de tous les exploités d'Europe et du monde entier.
Vous occupez une place primordiale pour imposer la fin du monstrueux carnage. En suivant l'exemple du prolétariat italien, vous devez engager la lutte contre la production de guerre, vous devez refuser de vous battre contre vos frères ouvriers. Votre révolte doit être une manifestation de lutte de classe. Elle doit se traduire dans les grèves et les agitations de masses. Comme en 1918, le sort de la révolution prolétarienne est soumis à votre capacité de briser les chaînes qui vous attachent à la monstrueuse machine de l'impérialisme allemand.
Ouvriers, travailleurs en Allemagne,
On vous a déportés pour vous faire construire des engins de destruction. Pour chaque ouvrier qui arrive, c'est un ouvrier allemand qui part pour le front.
Quelle que soit votre nationalité, vous êtes des exploités. Votre seul ennemi est le capitalisme allemand et international, vos camarades sont les ouvriers allemands et du monde entier.
Vous portez en vous les traditions et les expériences des luttes de classes de votre pays et du monde entier. Vous n'êtes pas des "étrangers".
Vos revendications, vos intérêts sont identiques à ceux de vos camarades allemands. En participant à la lutte de classe dans l'usine, sur les lieux de travail, vous contribuerez efficacement à briser le cours de la guerre impérialiste.
Ouvriers français,
Lors des grèves de 1936, tous les partis ont manoeuvré pour transformer vos justes et légitimes revendications de classe en une manifestation d'adhésion à la guerre qui se préparait. L'ère de prospérité que les démagogues du Front Populaire vous présentaient comme un plein épanouissement n'était en réalité que la crise profonde du capitalisme français.
Vos éphémères améliorations de vie et de travail n'étaient pas la conséquence d'une reprise économique, mais étaient dictées par la nécessité de la mise en marche de l'industrie de guerre.
L'invasion de la France a été exploitée par tous les responsables du conflit, de gauche et de droite, pour entretenir dans vos esprits une volonté de revanche et de haine contre les prolétariats allemand et italien, qui comme vous, n'ont aucune responsabilité dans le déclenchement de la guerre et, comme vous, subissent les terribles conséquences d'une boucherie voulue et préparée par tous les Etats capitalistes.
Le gouvernement Pétain-Laval vous parle de révolution nationale. C'est la tromperie la plus vulgaire. La méthode la plus réactionnaire pour vous faire subir sans broncher le poids de la défaite militaire au bénéfice exclusif du capitalisme.
Le Comité d'Alger vous fait miroiter le retour à l'abondance, à la prospérité d'avant-guerre. Quelle que soit la couleur ou la forme du gouvernement de demain, les masses travailleuses de France et des autres pays d'Europe, ont à payer un lourd tribut de guerre aux impérialistes anglo-russes-américains, en sus des ruines et des destructions causées par les deux armées en lutte.
Prolétaires français,
Trop parmi vous sont portés à croire, à espérer le bien-être importé par les armées, qu'elles soient anglaises, américaines ou russes.
Les intrigues et les contrastes qui se manifestent déjà au sein de cette "trinité" de larrons au sujet du partage de demain font pressentir que les conditions qui seront imposées au prolétariat seront dures si vous n'empruntez pas le chemin de la lutte de classe.
Trop parmi vous se font les auxiliaires du capitalisme en participant à la guerre des partisans, expression du nationalisme le plus exacerbé.
Vos ennemis ne sont ni le soldat allemand ni le soldat anglais ou américain, mais leur capitalisme qui les pousse à la guerre et à la tuerie, à la mort. Votre ennemi, c'est votre capitalisme, qu'il soit représenté par Laval ou par De Gaulle. Votre liberté n'est liée ni au sort ni aux traditions de votre classe dominante, mais à votre indépendance en tant que classe prolétarienne.
Vous êtes les fils de la Commune de Paris, et c'est seulement en vous inspirant d'elle et de ses principes que vous parviendrez à rompre les liens d'esclavage qui vous lient à l'appareil périmé de la domination capitaliste : les Tables de 1789 et les lois de la Révolution bourgeoise.
Prolétaires de Russie,
En 1917, avec votre parti bolchevik et Lénine, vous renversiez le régime capitaliste pour instaurer la première République des Soviets. Votre geste magnifique de classe ouvrant la période historique de la lutte décisive entre les deux sociétés opposées ; l'ancienne, la bourgeoisie, destinée à disparaître sous le poids de ses contradictions ; la nouvelle, le prolétariat s'érigeant en classe dominante pour se diriger vers la société sans classe, le communisme.
A cette époque aussi, la guerre impérialiste battait son plein. Des millions d'ouvriers tombaient sur les champs de batailles du capitalisme. A l'exemple de votre lutte décisive jaillissait au sein des masses ouvrières la volonté d'en finir avec l'inutile massacre. En brisant le cours de la guerre, votre Révolution devenait le programme, le drapeau de la lutte des exploités du monde. Le capitalisme, "rongé" par la crise économique aggravée par la guerre, tremblait face au mouvement prolétarien qui déferlait sur toute l'Europe.
Cernés par les armées blanches et celles du capitalisme international qui voulait vous avoir par la famine, vous avez réussi à vous dégager de l'étreinte contre-révolutionnaire ; grâce à l'apport héroïque du prolétariat européen et international qui, empruntant le chemin de la lutte des classes, empêchait la bourgeoisie coalisée d'intervenir contre la révolution prolétarienne.
L'enseignement était décisif, désormais la lutte des classes se développera sur le terrain international, le prolétariat formera son PC et son Internationale sur le programme raffermi par votre Révolution communiste. La bourgeoisie s'orientera vers la répression du mouvement ouvrier et vers la corruption de votre révolution et de votre pouvoir.
La guerre impérialiste actuelle vous trouve non pas avec le prolétariat mais contre lui. Vos alliés ne sont plus la Constitution soviétique de 1917, mais la patrie "socialiste". Vous n'avez plus de camarades comme Lénine et ses compagnons, mais des maréchaux bottés, gradés, comme dans tous les pays capitalistes, emblèmes d'un capitalisme sanglant, massacreur du prolétariat.
On vous dit qu'il n'y a pas de capitalisme chez vous mais votre exploitation est semblable à tous les prolétaires, et votre force de travail disparaît dans le gouffre de la guerre et dans les caisses du capitalisme international. Votre liberté est celle de vous faire tuer pour aider l'impérialisme à survivre. Votre parti de classe a disparu, vos soviets sont effacés, vos syndicats sont des casernes, vos liens avec le prolétariat international sont brisés.
Camarades, ouvriers de Russie,
Chez vous comme partout ailleurs, le capitalisme a semé la ruine et la misère. Les masses prolétariennes d'Europe, comme vous en 1917, attendent le moment favorable pour s'insurger contre les effroyables conditions d'existence imposées par la guerre. Comme vous, elles se dirigeront contre tous les responsables de ce terrible massacre, qu'ils soient fascistes, démocratiques ou russes. Comme vous elles essaient d'abattre le sanglant régime d'oppression qu'est le capitalisme.
Leur drapeau sera votre drapeau de 1917. Leur programme sera votre programme, que vos dirigeants actuels vous ont arraché : la Révolution communiste.
Votre Etat est coalisé avec les forces de la contre-révolution capitaliste. Vous serez solidaires, vous fraterniserez avec vos camarades de lutte ; vos frères ; vous lutterez à leurs côtés pour rétablir en Russie et dans les autres pays les conditions pour la victoire de la révolution mondiale.
Soldats anglais et américains,
Votre impérialisme ne fait que développer son plan de colonisation et d'esclavage de tous les peuples pour essayer de se sauver de la grave crise qui enveloppe toute la société.
Déjà, avant la guerre, malgré la domination coloniale et l'enrichissement de votre bourgeoisie, vous avez subi le chômage et la misère, les sans-travail ont été des millions.
Contre vos grèves pour des revendications légitimes, votre bourgeoisie n'a pas hésité à employer le moyen le plus barbare de répression : les gaz.
Les ouvriers d'Allemagne, de France, d'Italie et d'Espagne ont des comptes à régler avec leur propre bourgeoisie, responsable au même titre que la vôtre de l'immonde massacre.
On voudra vous faire jouer le rôle de gendarmes, vous jeter contre les masses prolétariennes en révolte.
Vous refuserez de tirer, vous fraterniserez avec les soldats et les travailleurs d'Europe.
Ces luttes sont vos luttes de classe.
Prolétaires d'Europe,
Vous êtes cernés par un monde d'ennemis. Tous les partis, tous les programmes ont sombré dans la guerre ; tous jouissent de vos souffrances, tous unis pour sauver de son écroulement la société capitaliste.
Toute la bande de racailles au service de la haute finance de Hitler à Churchill, de Laval à Pétain, de Staline à Roosevelt, de Mussolini à Bonomi, est sur le plan de la collaboration avec l'Etat bourgeois pour vous prêcher l'ordre, le travail, la discipline, la patrie, qui se traduisent dans la perpétuité de votre esclavage.
Malgré la trahison des dirigeants de l'Etat russe, les schémas, les thèses, les prévisions de Marx et Lénine trouvent dans la haute trahison de la situation actuelle leur confirmation éclatante.
Jamais la division entre exploités et exploiteurs n'a été aussi nette, si profonde. Jamais la nécessité d'en finir avec un régime de misère et de sang n'a été si impérieuse.
Avec la tuerie des fronts, avec les massacres de l'aviation, avec les cinq années de restrictions, la famine fait son apparition. La guerre déferle sur le continent, le capitalisme ne sait pas, ne peut pas finir cette guerre.
Ce n'est pas en aidant l'un ou l'autre groupe des deux formes de domination capitaliste, que vous abrégerez le combat. Cette fois, c'est le prolétariat italien qui vous a tracé le chemin de la lutte, de la révolte contre la guerre.
Comme Lénine l'a fait en 1917, il n'y a pas d'autre alternative, d'autre chemin à suivre en dehors de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile[1].
Tant qu'il y aura le régime capitaliste, il n'y aura pour le prolétariat ni pain, ni paix, ni liberté.
Prolétaires communistes,
Il y a beaucoup de partis, trop de partis. Mais tous, jusqu'aux groupuscules du trotskisme, ont sombré dans la contre-révolution.
Un seul parti manque : le parti politique de la classe prolétarienne.
La Gauche Communiste seule est restée avec le prolétariat, fidèle au programme du marxisme, à la Révolution communiste. Ce n'est uniquement que sur ce programme qu'il sera possible de redonner au prolétariat ses organisations, ses armes aptes à pouvoir le conduire à la victoire. Ces armes sont le nouveau Parti Communiste, la nouvelle Internationale.
Contre tout opportunisme, contre tout compromis sur le terrain de la lutte des classes, la Fraction vous appelle à unir votre effort pour aider le prolétariat à se dégager de l'étau capitaliste. Contre les forces coalisées du capitalisme doit s'ériger la force invincible de la classe prolétarienne.
Ouvriers et soldats de tous les pays !
C'est à vous seuls qu'il appartient d'arrêter le terrible massacre sans précédent dans l'histoire.
Ouvriers, arrêtez dans tous les pays la production destinée à tuer vos frères, vos femmes, vos enfants.
Soldats, cessez le feu, baissez les armes !
Fraternisez au-dessus des frontières artificielles du capitalisme.
Unissez-vous sur le front international de classe.
VIVE LA FRATERNISATION DE TOUS LES EXPLOITES !
A BAS LA GUERRE IMPERIALISTE !
[1] Ce mot d'ordre de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile fut le mot d'ordre lancé par les révolutionnaires lors de la première guerre mondiale. Il était fondé sur le fait que le prolétariat, s'il avait été trahi et berné idéologiquement par les directions des partis de la seconde Internationale, n'avait pas été battu physiquement par la bourgeoisie, et conservait encore presque intact l'ensemble de ses forces vives. Il n'en était pas de même en 1939, et encore moins en 1944. Aussi, cet appel des révolutionnaires de l'époque fut une erreur, car c'est un prolétariat exsangue, dont la conscience et les organisations de classe avaient été détruites de fond en comble, qui sortaient de la guerre. Cependant cette erreur de jugement sur les capacités du prolétariat de l'époque n'enlève rien au caractère indéfectiblement prolétarien du manifeste que nous publions ci-dessus.
L'indignation et l'inquiétude de la classe ouvrière face à la prolifération de guerres impérialistes de plus en plus destructrices s'expriment dans de petites minorités qui cherchent une réponse internationaliste.
Mais qu'est-ce que l'internationalisme ? Au nom de l'internationalisme, les groupes gauchistes - principalement les trotskistes - nous demandent de choisir un camp parmi les gangsters impérialistes. Pour eux, choisir la Palestine au nom de la "libération nationale des peuples" serait la réponse la plus internationaliste ! Ils nous vendent donc un "internationalisme" qui est son contraire, car l'internationalisme, c'est la lutte contre tous les camps impérialistes, la lutte de classe internationale, la perspective de la révolution mondiale qui seule peut mettre fin à la guerre.
Il existe d'autres visions de l'internationalisme. Ainsi les anarchistes ont tendance à le réduire à un rejet : rejet des armées, rejet du service militaire, rejet des guerres en général. Ces visions ne vont pas à la racine du problème, qui est la décadence du capitalisme et sa dynamique de destruction de la planète et de toute l'humanité.
Il faut donc d'abord clarifier ce qu'est l'internationalisme, en s'appuyant sur l'expérience historique du prolétariat.
La lutte contre la guerre ne peut être confiée à des hommes de bonne volonté ou à des politiciens sages et pacifiques... la lutte contre la guerre est une question de classe. Seule la classe ouvrière porte en elle la perspective communiste, la force et les intérêts qui lui permettent de mettre fin à la guerre.
C'est pourquoi nous disons dans notre Troisième Manifeste International : "De toutes les classes de la société, la plus affectée et la plus durement touchée par la guerre est le prolétariat. La guerre "moderne" est menée par une gigantesque machine industrielle qui exige une grande intensification de l'exploitation du prolétariat. Le prolétariat est une classe internationale qui n'a pas de patrie, mais la guerre est le meurtre des travailleurs pour la patrie qui les exploite et les opprime. Le prolétariat est la classe de la conscience ; la guerre est l'affrontement irrationnel, le renoncement à toute pensée et réflexion consciente. Le prolétariat a intérêt à rechercher la vérité la plus claire ; dans les guerres, la première victime est la vérité, enchaînée, bâillonnée, étouffée par les mensonges de la propagande impérialiste. Le prolétariat est la classe de l'unité au-delà des barrières de langue, de religion, de race ou de nationalité ; l'affrontement mortel de la guerre oblige au déchirement, à la division, à la confrontation entre les nations et les populations"[1].
L'internationalisme est l'expression la plus cohérente de la conscience et de l'intérêt historique du prolétariat.
La pierre angulaire de l'internationalisme se trouve dans les Principes du communisme [136] de 1847, où, au point XIX, Friedrich Engels demande : " Non. La grande industrie, en créant le marché mondial, a déjà rapproché si étroitement les uns des autres les peuples de la terre, et notamment les plus civilisés, que chaque peuple dépend étroitement de ce qui se passe chez les autres. Elle a en outre unifié dans tous les pays civilisés le développement social à tel point que, dans tous ces pays, la bourgeoisie et le prolétariat sont devenus les deux classes les plus importantes de la société, et que l'antagonisme entre ces deux classes est devenu aujourd'hui l'antagonisme fondamental de la société. La révolution communiste, par conséquent, ne sera pas une révolution purement nationale. Elle se produira en même temps dans tous les pays civilisés, c'est-à-dire tout au moins en Angleterre, en Amérique, en France et en Allemagne. Elle se développera dans chacun de ces pays plus rapidement ou plus lentement, selon que l'un ou l'autre de ces pays possède une industrie plus développée, une plus grande richesse nationale et une masse plus considérable de forces productives. C'est pourquoi elle sera plus lente et plus difficile en Allemagne, plus rapide et plus facile en Angleterre. Elle exercera également sur tous les autres pays du globe une répercussion considérable et transformera complètement leur mode de développement. Elle est une révolution universelle; elle aura, par conséquent, un terrain universel ".
Le Manifeste communiste réaffirme et approfondit ce principe en proclamant "les prolétaires n'ont pas de patrie ; Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !!".
Dans les années soixante du XIXe siècle, Marx et Engels ont combattu le panslavisme qui s'opposait à l'unité internationale de la classe ouvrière et ont défendu que le soutien à certaines guerres nationales pouvait accélérer les conditions de la révolution mondiale, mais pas au nom d'un soi-disant "droit national". Ce fut le cas lors de la guerre civile aux États-Unis et de la guerre franco-allemande de 1870. Comme le dit Lénine dans sa brochure "Le socialisme et la guerre", écrite juste avant la conférence de Zimmerwald en 1915 : " Ainsi, dans les guerres révolutionnaires de la France, il y avait un élément de pillage et de conquête des terres d'autrui par les Français; mais cela ne change rien à la portée historique essentielle de ces guerres qui démolissaient et ébranlaient le régime féodal et l'absolutisme de toute la vieille Europe, de l'Europe du servage "[2] .
La IIe Internationale est confrontée à un changement clair dans les guerres qui prennent de plus en plus un caractère impérialiste. Ainsi, en 1900, lors du congrès de Paris, elle adopte la position suivante : "les députés socialistes au Parlement de tous les pays sont tenus de voter contre toutes les dépenses militaires et navales, et contre les expéditions coloniales".
Mais la gravité croissante des tensions impérialistes, qui exprimaient l'entrée du capitalisme dans sa période de décadence et la nécessité d'une révolution prolétarienne mondiale, a fait naître le besoin de faire de l'internationalisme non seulement une position défensive de rejet de la guerre - dans laquelle la majorité de la Deuxième Internationale tendait à rester - mais de faire de la lutte contre la guerre la lutte pour la destruction du capitalisme, la lutte pour la révolution prolétarienne mondiale. C'est pourquoi au Congrès de Stuttgart (1907), face à une proposition de résolution sur la guerre d'August Bebel, formellement correcte mais trop timide et limitée, Lénine, Rosa Luxemburg et Martov ont proposé un amendement, finalement adopté, qui insistait sur la nécessité de "profiter par tous les moyens de la crise économique et politique pour soulever les peuples et précipiter ainsi la chute de la domination capitaliste".
De même, le Congrès extraordinaire de Bâle (1912) dénonce une éventuelle guerre européenne comme "criminelle" et "réactionnaire" et déclare qu'elle ne peut que "hâter la chute du capitalisme en provoquant immanquablement la révolution prolétarienne".
Cependant, la majorité des partis de la IIe Internationale "dénonçait surtout la guerre pour ses horreurs et ses atrocités, parce que le prolétariat fournissait la chair à canon à la classe dominante. L'antimilitarisme de la IIe Internationale était purement négatif (...) En particulier, l'interdiction de voter des crédits de guerre ne résolvait pas le problème de la "défense du pays" contre l'attaque d'une "nation agresseur". C'est par cette brèche que s'est engouffrée la meute des social-chauvins et des opportunistes"[3]
Face aux limites de la position majoritaire des partis de la IIe Internationale, à leurs confusions sur la question nationale et même au colonialisme de Hyndman de la Fédération sociale-démocrate de Grande-Bretagne, seule la gauche de la IIe Internationale, en particulier les bolcheviks et Rosa Luxembourg, a défendu l'internationalisme contre la guerre impérialiste et était pour la révolution prolétarienne mondiale. Ils ont clairement indiqué que l'internationalisme est la frontière qui sépare les communistes de tous les partis et organisations qui défendent la guerre capitaliste.
La réaction à la Première Guerre mondiale a clairement établi une distinction entre l'internationalisme d'une petite minorité des partis sociaux-démocrates et le chauvinisme de la grande majorité qui a détruit la Deuxième Internationale. Les internationalistes se regroupent lors des conférences de Zimmerwald qui débutent en septembre 1915.
Mais Zimmerwald n'est qu'un point de départ car il exprime aussi une grande confusion. Le mouvement de Zimmerwald était l'émanation des partis de la moribonde IIe Internationale qui s'était effondrée en 1914 et regroupait donc un ensemble de forces totalement hétérogènes, unies seulement par un rejet général de la guerre, mais dépourvues d'un véritable programme internationaliste.
Il y a les partisans d'un impossible retour au capitalisme d'avant la Première Guerre mondiale, qui appellent à la "paix" et veulent cantonner la lutte au parlement, en s'abstenant ou en refusant de voter les crédits de guerre (Ledebour du SPD). Il y a les pacifistes purs et durs, une aile centriste hésitante (Trotski, Spartacistes) et, enfin, la minorité claire et déterminée autour de Lénine et des bolcheviks, la gauche de Zimmerwald.
Comme le dit notre article dans International Review 155 : "dans le contexte de Zimmerwald, que la droite est représentée non pas par les "social-chauvins", pour reprendre le terme de Lénine, mais par Kautsky et consorts –tous ceux qui formeront plus tard la droite de l’USPD 3– alors que la gauche est constituée par les bolcheviks et le centre par Trotsky et le groupe Spartakus de Rosa Luxemburg. Le processus qui mène vers la révolution en Russie et en Allemagne est justement marqué par le fait qu’une grande partie du "centre" est gagnée par les positions bolcheviks"[4] .
Dès le début, seuls les bolcheviks ont proposé une réponse internationaliste authentique et cohérente en défendant trois points essentiels :
C'est autour de ces trois points qu'ils ont mené une lutte opiniâtre et inébranlable. Ils étaient conscients de la confusion qui régnait dans le "mouvement Zimmerwald" et que ce terrain marécageux de l'éclectisme, de la coexistence du "feu et de l'eau", conduisait au désarmement de la lutte anti-guerre et à l'affaiblissement de la perspective révolutionnaire qui mûrissait, avec les ouvriers de Russie à sa tête.
Il est vrai que les bolcheviks ont signé le compromis du Manifeste de Zimmerwald en 1915, mais cela ne signifiait pas l'acceptation de cette confusion, en particulier le ton pacifiste du Manifeste, mais la reconnaissance qu'il pouvait, en dénonçant les sociaux patriotes à l'ensemble de la classe ouvrière, être un premier pas dans l'adoption d'une ligne internationaliste intransigeante vers une nouvelle Internationale. En conservant leurs critiques du centrisme de Zimmerwald, les bolcheviks pouvaient poursuivre le nécessaire processus de décantation. Au vu des résultats de la conférence de Zimmerwald, les bolcheviks ont adopté les décisions suivantes :
Aujourd'hui, la Tendance Communiste Internationaliste et les parasites prétendent être les disciples de Zimmerwald. Ils mettent beaucoup de "likes" sur Zimmerwald. Cependant, son sens a été délibérément obscurci, voire inversé par la TCI et les éléments parasitaires déguisés en internationalistes. Pour la TCI, l'objectif de Zimmerwald était soi-disant de regrouper le plus grand nombre possible d'opposants à la guerre comme moyen pratique d'organiser les masses. "Ce n'est pas le moment de choisir parmi ceux qui s'opposent à la guerre sur la base d'un programme révolutionnaire. En premier lieu, comme avant Zimmerwald, toutes les énergies révolutionnaires et internationalistes valent la peine d'être regroupées. Mais plus encore, l'exemple de la France est significatif avec le Comité pour la Reprise des Relations internationales (CRRI), qui a été le plus actif et le cœur de l'opposition ouvrière à la guerre. Dès sa création, il regroupe des syndicalistes révolutionnaires, ainsi que des militants du Parti socialiste, la section de l'Internationale qui a échoué. En effet, la raison d'être de la CRRI était son opposition à la guerre et à l'Union sacrée, pour rassembler les différents opposants à celles-ci, issus du syndicalisme, du socialisme et de l'anarchisme"[5] . Il est clair que cette déformation et ce mépris des faits visent à justifier l'opportunisme de l'entreprise "No War But the Class War" (NWBCW – Non à la guerre, seulement la guerre de classe)[6], contrairement aux bolcheviks qui, bien que très minoritaires, ont insisté sur le rejet du pacifisme, le rejet de la tentative de ressusciter la Deuxième Internationale et ont engagé la lutte pour le parti mondial. Le principe directeur des bolcheviks était de développer une "ligne de travail" pour la classe ouvrière à l'époque des guerres impérialistes, contre le marasme de la confusion centriste, même si cela signifiait, à l'époque, l'isolement numérique.
Zimmerwald n'était pas un regroupement d'éléments "anti-guerre", comme le prétendent la TCI et les parasites, même si au départ il était encore conçu comme un regroupement au sein des partis sociaux-démocrates, à une époque où ces derniers étaient encore la référence politique de l'ensemble du prolétariat. L'orientation prise par les bolcheviks était la lutte pour surmonter cette confusion et aller vers la formation de la Troisième Internationale. Zimmerwald était compris comme étant sur un terrain de classe. Mais un processus de décantation se met en place qui conduit les centristes à la contre-révolution, et donc à soutenir leur propre bourgeoisie nationale, tandis que la gauche intransigeante reste le seul courant prolétarien internationaliste.
Le combat de la gauche de Zimmerwald a été validé dans la pratique par la révolution prolétarienne d'octobre 1917, qui a fait du slogan internationaliste "transformer la guerre impérialiste en guerre civile" une réalité. Le retrait immédiat du nouveau régime soviétique de l'alliance impérialiste de l'Entente au milieu de la Première Guerre mondiale et la publication des traités secrets – relatifs à "qui gagnerait quoi" en cas de victoire - ont provoqué une onde de choc dans la bourgeoisie mondiale, tandis que l'essor révolutionnaire de la classe ouvrière européenne a reçu une formidable impulsion, qui s'est traduite par le quasi-succès de la révolution allemande et la formation de l'Internationale communiste en 1919.
Si la voie de l'internationalisme durant la Première Guerre mondiale passait par la lutte de la gauche contre l'opportunisme des social-chauvins et des centristes, la continuité de cette voie dans les années 20 et 30 passait par la lutte de la Gauche communiste contre la dégénérescence de l'Internationale communiste dans les années 20, puis contre celle de l'Opposition de gauche de Trotsky dans les années 30. Le Comintern, en raison de l'isolement et de la dégénérescence de la révolution en Russie, a de plus en plus capitulé devant les chauvins sociaux de la social-démocratie passée à l'ennemi, à travers la politique des Fronts unis et des gouvernements ouvriers. La politique de la IIIe Internationale est devenue de plus en plus le prolongement des intérêts de l'État russe au lieu des besoins de la révolution internationale, ce qui a contribué aux défaites de cette dernière en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Chine. Cette politique a été consolidée par l'adoption en 1928 par le Comintern du slogan nationaliste, "Le socialisme dans un seul pays", et par la capitulation complète de l'État russe dans le jeu de l'impérialisme mondial avec l'entrée de la Russie dans la Société des Nations en 1934.
La Gauche communiste a été la première à s'opposer à cette tendance, en particulier la tradition de la Gauche communiste italienne, qui a finalement été exclue du Parti communiste italien et de l'Internationale communiste. Elle a formé une Fraction en exil et, par la suite, une Fraction internationale de la Gauche communiste.
La défaite de la vague révolutionnaire internationale en 1928 a ouvert la voie à une nouvelle guerre mondiale impérialiste, et seule la gauche communiste est restée fidèle à la lutte internationaliste du prolétariat révolutionnaire, tant pendant la période précédant la Seconde Guerre mondiale que pendant et après la guerre elle-même.
Bilan a tracé une ligne de démarcation claire contre l'Opposition de Gauche autour de Trotsky sur la question clé de la défense de l'URSS, cette position ayant contribué à entraîner le courant trotskiste dans le soutien à la guerre impérialiste :
Néanmoins, l'épreuve de vérité internationaliste pour les groupes et fractions révolutionnaires qui avaient été expulsés du Comintern en pleine dégénérescence a été la guerre en Espagne à partir de 1936, où le conflit entre les ailes républicaines et fascistes de la bourgeoisie espagnole est devenu le terrain d'une bataille par procuration entre les puissances impérialistes concurrentes, la Grande-Bretagne et la France, la Russie, l'Allemagne et l'Italie. Pourtant, les trotskystes qui avaient été exclus des partis communistes notamment pour leurs tentatives de défendre l'internationalisme, défendaient maintenant, au nom de l'antifascisme et de manière "critique" le camp républicain et trahissaient ainsi le prolétariat, qu'ils encourageaient à choisir un camp dans cette répétition générale inter-bourgeoise et inter-impérialiste de la Seconde Guerre mondiale.
Bilan doit lutter contre cette tendance à la capitulation qui entraîne les groupes prolétariens dans sa chute. Sa fidélité intransigeante à l'internationalisme le conduit alors à un isolement dramatique : seuls de petits groupes en Belgique ou au Mexique se joignent à son combat.
Cependant, la gauche communiste elle-même n'est pas à l'abri des dangers de l'opportunisme. Une minorité de la Fraction italienne rompt avec cette dernière et ses principes internationalistes et rejoint le combat antifasciste en Espagne.
Et la Seconde Guerre mondiale a trouvé la Fraction italienne en plein désarroi, son représentant le plus notable, Vercesi, affirmant que le prolétariat avait disparu et que la lutte politique pour l'internationalisme n'était plus viable. Ce n'est qu'avec une extrême difficulté qu'une partie de la Fraction italienne - prise entre la Gestapo et la résistance - réussit à se regrouper dans le Sud de la France et à proclamer les positions internationalistes de la Gauche communiste, c'est-à-dire contre les deux camps impérialistes, qu'ils soient "fascistes" ou "antifascistes".
Parallèlement, en 1943, le Partito Comunista Internazionalista (PCInt) a été formé en Italie du Nord, après le renversement de Mussolini, et a poursuivi la politique internationaliste de la Gauche communiste. Cependant, négligeant la critique de l'opportunisme du Comintern par la Fraction italienne en exil, et ignorant l'objectif de tirer les leçons d'une période de défaite pour le prolétariat, y compris l'intransigeance internationaliste face à la guerre en Espagne, le PCInt est revenu à la politique "d'aller vers les masses" et a imaginé qu'il pourrait transformer les partisans en Italie, c'est-à-dire les forces antifascistes travaillant pour le compte de l'impérialisme allié, en véritables internationalistes.[7]
Alors que le PCInt abandonnait prématurément le nécessaire travail de fraction internationale contre cette dérive opportuniste, la Gauche Communiste de France (qui publiait Internationalisme) poursuivait résolument le travail de la Fraction, élaborait les positions que Bilan avait commencé à développer. La GCF dénonce clairement la fausse opposition Fascisme / Démocratie qui avait été l'étendard de la mobilisation pour la boucherie impérialiste, tandis qu'après la Seconde Guerre mondiale, et face à la nouvelle configuration impérialiste (la lutte entre les USA et l'URSS), il dénonce le moyen supplémentaire d'enrôlement pour la guerre : la "libération nationale" des "peuples opprimés" (Vietnam, Palestine, etc.).
Nous pouvons conclure que seule la gauche communiste est restée fidèle au prolétariat en défendant l'internationalisme contre les innombrables massacres militaires qui ont ensanglanté la planète depuis 1914. C'est pourquoi, dans notre Troisième Manifeste International, nous disons :
La continuité historique critique des positions communistes défendues et développées au cours du siècle dernier par la Gauche Communiste est la seule capable de fournir un corps d'analyse (nature du capitalisme, décadence, impérialisme, économie de guerre, décomposition capitaliste, etc.), une continuité dans les débats et dans l'intervention dans la classe, une cohérence, qui constituent les armes de la lutte pour la révolution communiste mondiale contre toutes les manifestations de la barbarie capitaliste et, surtout, de la guerre impérialiste.
Contre l'infâme carnage en Ukraine, le CCI a proposé une Déclaration commune de la gauche communiste qui a été signée par 3 autres groupes. Face à la nouvelle barbarie impérialiste à Gaza, nous avons lancé un appel[9] à "la réalisation d'une déclaration commune contre toutes les puissances impérialistes, contre les appels à la défense nationale derrière les exploiteurs, contre les appels hypocrites à la "paix", et pour la lutte de classe prolétarienne qui mène à la révolution communiste".
Toutes les forces de la bourgeoisie (partis, syndicats, institutions telles que les églises, l'ONU, etc.) appellent les prolétaires à choisir un camp parmi les bandits impérialistes, à accepter les terribles sacrifices qu'impose la dynamique guerrière du capitalisme, bref, à se laisser prendre dans la machinerie de guerre et de destruction qui conduit à l'anéantissement de la planète et de l'humanité tout entière. Seule la voix de la Gauche communiste s'élève clairement contre ce concert des morts.
La déclaration commune et l'appel du CCI au milieu politique prolétarien sectaire et opportuniste d'aujourd'hui s'inscrivent dans la continuité de l'attitude des bolcheviks de Zimmerwald à l'égard des centristes. Les groupes de la Gauche Communiste sont le seul terrain de classe minimum solide pour une perspective internationaliste aujourd'hui. Or, les groupes de la Gauche Communiste issus du PCInt ont refusé de signer les propositions communes. Mais si ces groupes avaient signé les déclarations communes, cela aurait constitué un phare politique pour les forces révolutionnaires émergentes et aurait pu ouvrir un processus plus intense de décantation politique. La déclaration commune et l'appel[10] ont été conçus comme un premier pas vers la décantation politique nécessaire que la formation du futur parti exigera.
La bourgeoisie a besoin de faire taire la voix internationaliste de la gauche communiste. À cette fin, elle mène une guerre secrète et sournoise. Dans cette guerre, elle n'utilise pas ouvertement les organes répressifs de l'État ou les grands médias. Compte tenu de la petite taille, de l'influence réduite, de la division et de la dispersion des groupes de la Gauche Communiste, la bourgeoisie utilise les services des parasites.
Les parasites prétendent être internationalistes, rejetant les différentes parties par des déclarations grandiloquentes, mais tous leurs efforts se concentrent sur le dénigrement, la calomnie et la dénonciation des groupes authentiquement internationalistes comme le CCI. Il s'agit de mouchards et de gangsters comme le GIGC qui utilisent le verbiage "internationaliste" comme passeport pour attaquer les organisations communistes. Leurs méthodes sont la calomnie, la dénonciation, la provocation, les accusations de "stalinisme", contre le CCI. Ils proclament que notre organisation est "en dehors de la Gauche Communiste" et pour "combler le vide", ils flattent sans vergogne la TCI en lui offrant le trône de "l'avant-garde de la Gauche Communiste". Il s'agit donc de créer la division au sein de la Gauche Communiste et d'utiliser sans vergogne le sectarisme et l'opportunisme de la TCI pour la retourner encore plus fortement contre l'organisation la plus claire et la plus cohérente de la Gauche Communiste, le CCI.
La coterie parasitaire, un mélange chaotique de groupes et de personnalités, utilise un rabâchage indigeste des positions de la Gauche communiste pour attaquer la Gauche communiste réelle, la falsifier et la dénigrer. Cette attaque se présente sous différentes formes.
D'un côté, il y a le blog d'abord appelé Nuevo curso et ensuite déguisé en Comunia qui tente de nous berner : il utilise les positions confuses, dues à une rupture incomplète avec le trotskysme, d'un authentique révolutionnaire, Munís[11] , pour présenter une fausse gauche communiste, complètement frelatée et falsifiée. Cette entreprise d'imposture promue par l'aventurier Gaizka[12] a été soutenue sans réserve par le parasite GIGC.
Un autre front de la guerre contre la gauche communiste vient d'une farce de conférence tenue à Bruxelles, où plusieurs personnalités et groupuscules parasites ont "une base commune évidente (…) qu'ils préfèrent sans doute garder dans l’ombre : c’est la conviction que le marxisme et les acquis des combats de la Gauche communiste depuis cent ans sont obsolètes et doivent être "complétés", voire "dépassés" par le recours à différentes théories anarcho-conseillistes, modernistes ou écologistes radicales. C’est bien pour cela qu’ils se dénomment "pro-révolutionnaires", en se voyant comme une sorte d’ "amicale pour la propagation de la révolution"". Leur message est que la classe ouvrière doit "repartir à zéro" et, sous le vacarme des guerres, les vagues d'inflation et de misère, l'orgie de destruction, qu'elle doit attendre patiemment que ces "pro-révolutionnaires" de salon utilisent leurs incroyables cerveaux pour trouver une idée sur "comment combattre le capitalisme"[13] .
La guerre de la bourgeoisie contre l'internationalisme trouve un point d'appui dans la position sectaire et opportuniste de la TCI.
La TCI dénonce la guerre impérialiste, rejette toutes les parties en conflit et défend la révolution prolétarienne comme seule issue. Mais cet internationalisme risque de rester lettre morte car, d'une part, ils refusent de lutter contre la guerre en commun avec les autres groupes de la Gauche communiste (par exemple, en refusant de participer à la Déclaration commune proposée par le CCI dès le début de la guerre en Ukraine ou en rejetant également l'Appel que nous avons lancé face à la guerre à Gaza). De même, donnant à l'internationalisme une élasticité qui finit par le briser ou le diluer, ils préconisent des fronts (par exemple, le NWBCW) qui peuvent correspondre à des groupes gauchistes "internationalistes" face à un conflit militaire mais chauvins face à un autre, ou à des groupes confus qui ont une conception erronée de l'internationalisme.
Cette position sectaire et opportuniste n'est pas nouvelle, elle a près de 80 ans d'histoire comme nous l'avons vu plus haut à propos des origines du PCInt. Depuis le resurgissement historique du prolétariat en 1968, tant les groupes bordiguistes issus du PCInt que de la branche dameniste, prédécesseur de l'actuelle TCI, affichent d'une part le sectarisme du refus de toute déclaration ou action commune contre la guerre impérialiste proposée par le CCI et, d'autre part, collaborent avec des groupes confus ou clairement situés sur le terrain de la bourgeoisie.
Ainsi, la TCI, avec le sectarisme et l'opportunisme qui sont dans ses gènes, a rejeté toutes les actions communes de la gauche communiste proposées par le CCI contre la guerre impérialiste - depuis l'invasion russe de l'Afghanistan en 1979 - jusqu'aux guerres en Ukraine et à Gaza !
En même temps, elle a créé des fronts tels que No War But the Class War avec l'argument que le champ d'action de la gauche communiste est trop étroit et qu'il touche à peine la classe ouvrière.
La prétendue "étroitesse" de la Gauche Communiste conduit la TCI à "élargir le champ de l'internationalisme" en appelant des groupes anarchistes, semi-trotskystes, parasites, issus d'un marais plus ou moins gauchiste, à rejoindre le NWBCW. Ainsi, l'identité programmatique, la tradition historique, la lutte acharnée de plus d'un siècle menée par la Gauche Communiste sont niées par un "élargissement" qui signifie en réalité dilution et confusion.[14] .
Mais, en même temps, l'INTERNATIONALISME est piétiné car ces "internationalistes" ne sont pas internationalistes en toutes circonstances. Ils sont internationalistes contre certaines guerres, alors que contre d'autres ils se taisent ou les soutiennent plus ou moins ouvertement. Leurs arguments contre la guerre contiennent de nombreuses illusions sur le pacifisme, l'humanisme, l'interclassisme. Cela se voit dans l'attitude de la TCI à l'égard du groupe Communiste Anarchiste de Grande-Bretagne (ACG). Elle salue la position de ce groupe sur la guerre en Ukraine, mais "regrette" en même temps sa position contraire sur la guerre à Gaza.
La TCI, dans son empressement opportuniste à "unir" tous ceux qui disent "quelque chose contre la guerre", brouille la démarcation qui doit exister entre la gauche communiste qui lutte effectivement contre la guerre et l'ensemble du milieu composé de :
La TCI veut entretenir la confusion car elle affirme : "Ce que nous ne pensons que les internationalistes devraient faire, c'est ne pas s'attaquer les uns les autres. Nous avons toujours été d'avis que les vieilles polémiques seraient résolues ou rendues sans objet par l'apparition d'un nouveau mouvement de classe" (extrait de "The tasks of revolutionaries in the face of Capitalism's drive to war").
Cette approche est radicalement opposée à celle des bolcheviks de Zimmerwald. Lénine a considéré cette réunion des "internationalistes en général" comme une "flaque" et a mené une lutte sans concession pour séparer la position véritablement internationaliste de cette flaque de confusion qui bloquait la lutte cohérente contre la guerre.
Lénine et les bolcheviks ont montré que la "majorité de Zimmerwald" pratiquait un "internationalisme de façade" ; leur opposition à la guerre tenait plus de la posture creuse que du combat réel. De même, il faut mettre en garde contre l'internationalisme actuel de la TCI. Certes, la TCI n'a pas trahi l'internationalisme, mais son internationalisme devient de plus en plus formel et abstrait, tendant à devenir une coquille vide par laquelle la TCI couvre son sabotage de la lutte pour le parti, sa complicité avec le parasitisme, sa collaboration avec les mouchards, sa connivence croissante avec le gauchisme.
Como & C.Mir 22-12-23
[1] Le capitalisme mène à la destruction de l'humanité… Seule la révolution mondiale du prolétariat peut y mettre fin [137]
[2] Cependant, il est nécessaire de souligner qu'après la Commune de Paris et la collaboration des bourgeoisies française et prussienne à sa répression, Marx est arrivé à la conclusion que cela marquait la fin des guerres nationales progressives dans les pays centraux du capitalisme.
[3] Bilan nº 21 août 1936
[6] La “Tendance Communiste Internationaliste” et l’initiative “No War But the Class War”: un bluff opportuniste qui affaiblit la Gauche communiste [140].
[7]Lire "Les ambiguïtés sur les «partisans» dans la constitution du parti communiste internationaliste en I [141]talie, publié dans la Revue internationale n° 8.
[8] Le capitalisme mène à la destruction de l'humanité… Seule la révolution mondiale du prolétariat peut y mettre fin [137]
[9] Appel de la gauche communiste [142] : À bas les massacres, pas de soutien à aucun camp impérialiste ! Non aux illusions pacifistes ! Internationalisme prolétarien ! Pas de soutien à aucun camp impérialiste !
[10] Idem
[11] Nuevo Curso et la "gauche communiste espagnole" : Quelles sont les origines de la gauche communiste ? [143]
[13] Voir Une "conférence" du "communisme de gauche" à Bruxelles?... Un leurre pour qui veut s’engager dans le combat révolutionnaire! [145]
[14] Par exemple, dans un article intitulé "Les tâches des révolutionnaires face à la poussée guerrière du capitalisme", la TCI cite sans esprit critique cette déclaration ambiguë d'un syndicat, la CNT-AIT en France : "Une fois de plus, ceux qui décident des guerres ne sont pas ceux qui en meurent... Une fois de plus, ce sont les populations civiles qui trinqueront, de Sderot à Gaza. Toutes les idéologies utilisées par les gouvernants, à savoir le nationalisme et les religions, sont les piliers de cette logique meurtrière qui pousse les peuples à s'entretuer pour le plus grand profit des dirigeants de ce monde. Ni Hamas, ni colonisation ! Tant qu'il y aura des Etats, il y aura des guerres !".
De façon habituelle, les congrès du CCI et les réunions de son Bureau International examinent 3 thèmes principaux concernant la situation internationale et qui ont le plus d'impact dans notre intervention : les contradictions économiques du capitalisme, les conflits impérialistes et l'évolution de la lutte de classe. Cela-dit, l'examen de la vie politique de l'ennemi de classe, la bourgeoisie, ne doit jamais être négligé, notamment parce qu'il permet de compléter notre connaissance de la société que nous combattons et qu'il peut aussi fournir des clés pour la compréhension des 3 thèmes principaux. Dans une vision totalement réductionniste, et donc fausse, du marxisme, on part de la situation économique du capitalisme qui détermine les conflits impérialistes et le niveau de la lutte de classe. Nous avons souvent mis en évidence que la réalité n'est pas aussi simple, notamment en reprenant à notre compte les citations d'Engels sur la place de l'économie, en dernière instance, dans la vie de la société.
Cette nécessité d'examiner la vie politique de la bourgeoisie est présente dans de nombreux écrits de Marx et Engels. Un des textes sur ce sujet le plus connus et remarquable est "Le 18 brumaire de Louis Bonaparte". Dans ce document, s'il fait référence rapidement à la situation économique de la France et de l'Europe, Marx s'applique à élucider une sorte d'énigme : comment et à travers quel processus la révolution de 1848 a pu aboutir au coup d'État du 2 décembre 1851 donnant les pleins pouvoirs à un aventurier, Louis-Napoléon Bonaparte. Ce faisant, Marx nous brosse un tableau vivant et profond des rouages politiques de la société française de son époque. Évidemment, il serait absurde de transposer l'analyse de Marx sur la société d'aujourd'hui. En particulier, le rôle joué par le Parlement aujourd'hui n'a rien à voir avec celui du milieu du 19e siècle. Cela-dit, c'est fondamentalement dans la méthode utilisée par Marx, le matérialisme historique et dialectique, que nous pouvons trouver une source d'inspiration pour analyser la société d'aujourd'hui.
L'importance d'un examen systématique de la vie politique de la bourgeoisie pour la compréhension du monde actuel a pu être vérifiée à plusieurs reprises par le CCI mais il vaut la peine de souligner un épisode particulièrement significatif : celui de l'effondrement du bloc de l'Est et de l'Union soviétique en 1989-90. La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, a constitué une immense surprise pour la plupart des groupes politiques prolétariens et des "spécialistes" de la bourgeoisie qui, jusqu'à la veille de cette date, étaient loin de penser que les difficultés rencontrées par les pays de ce bloc allaient aboutir à son effondrement brutal et spectaculaire. Or, le CCI avait prévu cet événement considérable deux mois avant, au début septembre 1989 lorsqu'ont été rédigées les "Thèses sur la crise économique et politique en URSS et dans les pays de l'Est". Celles-ci sont très claires :
Cette capacité à prévoir ce qui allait se passer dans le bloc de l'Est ne résultait pas d'un talent particulier dans la lecture des boules de cristal mais bien d'un suivi régulier et d'analyses en profondeur de la situation et de la nature des pays de ce bloc.[1] C'est pour cette raison que toute une première partie des thèses rappelle ce que nous avions déjà écrit sur cette question afin d'inscrire les événements de 1989 dans le cadre de ce que nous avions dégagé auparavant, notamment lors des luttes ouvrières en Pologne de 1980. Dans les thèses sont cités notamment 3 articles publiés dans la Revue Internationale en 1980-81 :
Ce n'est pas le lieu ici de rappeler ces écrits qui sont facilement accessibles sur notre site web. On peut juste rappeler deux idées importantes qui, parmi d'autres, ont guidé, une décennie plus tard, notre analyse sur l'effondrement du bloc de l'Est :
Aujourd'hui, l'examen de la vie politique de la bourgeoisie conserve toute son importance. L'outil méthodologique que nous nous donnons pour cet examen est, évidemment, notre analyse de la décomposition, plus particulièrement la question de la perte de contrôle par la classe dominante de son jeu politique dont la montée du populisme constitue une manifestation majeure. Ce rapport développera principalement cette question du populisme pour 2 raisons principales :
C’est de manière tardive, lors du XXIIe congrès de Révolution Internationale, en mai 2016, que le CCI a commencé à prendre la mesure de l’importance du phénomène populiste à l’échelle internationale. Lors de ce même congrès, la discussion sur la résolution sur la situation en France avait exprimé un manque de maitrise et de clarté à l’égard de cette question. Une motion avait d’ailleurs été adoptée insistant sur la nécessité de lancer le débat dans l’ensemble du CCI. Un an plus tard, la résolution sur la lutte de classe internationale adoptée par le 22e congrès du CCI indiquait à propos du phénomène populiste : "La montée actuelle du populisme a donc été alimentée par ces différents facteurs – la crise économique de 2008, l’impact de la guerre, du terrorisme, et de la crise des réfugiés – et apparaît comme une expression concentrée de la décomposition du système, de l’incapacité de l’une et l’autre des principales classes de la société à offrir une perspective pour le futur à l’humanité." Si cette affirmation contenait une analyse valable, d’autres points de la résolution insistaient davantage sur la perméabilité de la classe ouvrière comme facteur déterminant du développement du populisme. De plus, le phénomène populiste n’était pas vraiment évalué à l’aune des propres difficultés rencontrées par la bourgeoisie depuis l’entrée dans la phase de décomposition. Ces ambiguïtés traduisaient le manque d’homogénéité qui s’accompagnait d’une tendance au sein du CCI à occulter le cadre défendu dans les Thèses sur la décomposition pour appréhender la vie politique de la bourgeoisie dans la période historique actuelle. Cette dérive était particulièrement manifeste dans le texte "Contribution sur le problème du populisme" mais également dans l’article "Brexit, Trump, "Des revers pour la bourgeoisie qui ne présagent rien de bon pour le prolétariat [155]" parus quelques mois plus tôt dans la Revue internationale n°157. Formellement, ces deux textes présentent bien le populisme comme une expression de "la décomposition de la vie politique bourgeoise" : "en tant que tel, c’est le produit du monde bourgeois et de sa vision du monde - mais avant tout de sa décomposition."([2]) Pour autant, il est frappant de constater à quel point les Thèses ne constituent pas le point de départ de l’analyse mais seulement un élément de réflexion parmi d’autres([3]). En réalité, ces deux textes placent un autre facteur au cœur de l’analyse : "La montée du populisme est dangereuse pour la classe dominante parce qu’elle menace sa capacité à contrôler son appareil politique et à maintenir la mystification démocratique, qui est l’un des piliers de sa domination sociale. Mais elle n’offre rien au prolétariat. Au contraire, c’est précisément la faiblesse du prolétariat, son incapacité à offrir une autre perspective au chaos menaçant le capitalisme, qui a rendu possible la montée du populisme. Seul le prolétariat peut offrir une voie de sortie à l’impasse dans laquelle la société se trouve aujourd’hui et il ne sera pas capable de le faire si les ouvriers se laissent prendre par les chants de sirènes de démagogues populistes qui promettent un impossible retour à un passé qui, de toutes façons, n’a jamais existé."([4]) Établissant un parallèle entre la montée du populisme et la montée du nazisme au cours des années 30, la contribution conclut quant à elle : "si le prolétariat est incapable de mettre en avant son alternative révolutionnaire au capitalisme, la perte de confiance dans la capacité de la classe dominante de "faire son boulot" conduit finalement à une révolte, une protestation, une explosion d’une toute autre sorte, une protestation qui n’est pas consciente mais aveugle, orientée non pas vers le futur mais vers le passé, qui n’est pas basée sur la confiance mais sur la peur, non sur la créativité mais sur la destruction et la haine." Autrement dit, le facteur principal du développement et de la montée du populisme au sein de la vie politique de la bourgeoisie résiderait dans ce qui s’apparente à une défaite politique de la classe ouvrière.([5])
En fait, tous les aspects alimentant le "catéchisme" populiste (le rejet des étrangers, le rejet des "élites", le complotisme, la croyance dans l’homme fort et providentiel, la quête du bouc-émissaire, le repli sur la communauté autochtone…) sont d’abord et avant tout le produit des miasmes et de la putréfaction idéologique véhiculée par l’absence de perspective de la société capitaliste (explicité dans le point 8 des Thèses sur la décomposition), dont la classe capitaliste est affectée en premier lieu. Mais la percée et le développement du populisme dans la vie politique de la bourgeoisie a été déterminée surtout par une des manifestations majeures de la décomposition de la société capitaliste : "la difficulté croissante de la bourgeoisie à contrôler l’évolution de la situation sur le plan politique. À la base de ce phénomène, on trouve évidemment la perte de contrôle toujours plus grande de la classe dominante sur son appareil économique, lequel constitue l'infrastructure de la société. (...) L'absence d'une perspective (exceptée celle de "sauver les meubles" de son économie au jour le jour) vers laquelle elle puisse se mobiliser comme classe, et alors que le prolétariat ne constitue pas encore une menace pour sa survie, détermine au sein de la classe dominante, et particulièrement de son appareil politique, une tendance croissante à l'indiscipline et au sauve-qui-peut." [Thèse 9]. C’est donc sur la base de l’aggravation continue de la crise économique ainsi que sur l’incapacité de la bourgeoisie à mobiliser la société vers la guerre mondiale que le délitement et la désagrégation de l’appareil politique trouve ses principaux ressorts. Cette lame de fond historique se manifeste notamment par une tendance croissante à l’indiscipline, aux divisions, au chacun pour soi et, en fin de compte, à l’exacerbation des luttes de cliques au sein de l’appareil politique. Ce bouillon de culture a constitué le terrain privilégié à l’émergence de fractions bourgeoises aux discours de plus en plus irrationnels, capables de surfer sur les idées et les sentiments les plus nauséabonds, dont les chefs de file se comportent en véritables chefs de gangs vandalisant les rapports politiques, dans le but de faire valoir leurs propres intérêts à tout prix et ce au détriment des intérêts du capital national.
Ce faisant, si l’incapacité du prolétariat à ouvrir la voie vers une autre perspective que celle du chaos et de la barbarie capitaliste ne peut que renforcer les manifestations de la décomposition telles que le populisme, ce n’est pas pour autant qu’elle en constitue le facteur actif. D’ailleurs, Les deux dernières années ont apporté un démenti cinglant à une telle analyse. D’une part, nous avons assisté à une reprise très significative des luttes ouvrières, contenant un développement de la réflexion et de la maturation de la conscience. D’autre part, sous l’effet de l’aggravation sans précédent de la décomposition, la montée du populisme s’est malgré tout pleinement confirmée. En fin de compte, la thèse soutenue dans la contribution sur le populisme se place en totale contradiction avec l’analyse du CCI consistant à identifier deux pôles dans la situation historique actuelle. De plus, elle revient également à nier l’analyse de la rupture historique, et/ou à penser que le développement de la lutte ouvrière peut faire reculer les tendances populistes. Enfin, elle mène aussi à sous-estimer le fait que la bourgeoisie exploitera le populisme contre la classe ouvrière.
La victoire du Brexit au Royaume-Uni en juin 2016 puis l’arrivée au pouvoir de Trump à la tête des États-Unis quelques mois plus tard, manifestaient une percée spectaculaire du populisme dans la vie politique de la bourgeoisie. Cette tendance s’est poursuivie depuis, faisant du populisme un facteur décisif et irréversible de l’évolution de la société capitaliste.
Désormais, plusieurs pays d’Europe sont gouvernés totalement ou en partie par des fractions populistes (Pays-Bas, Slovaquie, Hongrie, Italie, Finlande, Autriche), dans le reste de l’Europe les partis populistes ou d’extrême-droite n’ont pas cessé de grimper dans les sondages et les suffrages en particulier en Europe de l’Ouest. Selon certaines études, les partis populistes pourraient arriver en tête dans 9 pays de l’UE lors des élections européennes de juin 2024. Mais l’étendue du phénomène dépasse évidemment le cadre européen. En Amérique du Sud, après le Brésil, c’est désormais autour de l’Argentine d’en faire l’expérience avec l’arrivée au pouvoir de Javier Milei. Mais si le populisme est un phénomène général, il est important pour notre analyse d’apprécier surtout sa percée au sein des pays centraux puisqu’une telle dynamique n’a pas seulement un impact déstabilisateur sur la situation des pays concernés, mais également sur l’ensemble de la société capitaliste. Actuellement, deux pays devraient être plus particulièrement au cœur de la réflexion : la France et les Etats-Unis.
En France, le RN a atteint un score historique lors des élections législatives de juin 2022 avec 89 députés sur les bancs de l’Assemblée nationale. D’après un "sondage secret" commandé par le parti de droite Les Républicains fin 2023, le RN pourrait obtenir entre 240 et 305 sièges en cas d’élections anticipées après une éventuelle dissolution de l’Assemblée nationale. De même, sa victoire lors des élections présidentielles de 2027, constitue un scénario de plus en plus crédible. Une telle situation ne manquerait pas d’aggraver la crise politique rencontrée par la bourgeoisie française. Mais surtout, compte tenu de la proximité du RN avec la fraction Poutine, cela aggraverait les divisions au sein de l’Union européenne et affaiblirait sa capacité à mettre en œuvre sa politique pro-ukrainienne. Ainsi, contrairement à la bourgeoisie allemande qui semble pour le moment trouver les ressorts lui permettant de contenir le risque de l’arrivée de l’Afd au pouvoir (malgré la montée de l’influence de cette formation au sein du jeu politique allemand), la bourgeoisie française semble, elle, voir ses marges de manœuvre de plus en plus limitées en raison du fort discrédit de la fraction Macron, au pouvoir depuis 7 ans, mais surtout de l’exacerbation des divisions au sein de l’appareil politique([6]).
Mais c’est surtout le retour possible de Trump à la Maison blanche lors des élections présidentielles de novembre 2024 qui marquerait une profonde aggravation de la situation non seulement aux USA mais sur l’ensemble de la situation internationale. L’accentuation des forces centrifuges et la tendance à la perte du leadership mondial pèsent depuis de nombreuses années sur la capacité de l’État US à se doter de la fraction la plus adaptée à la défense de ses intérêts, à l’image de l’arrivée au pouvoir des néoconservateurs au début des années 2000. La période Obama n’a pas mis fin à cette tendance puisque l’arrivée de Trump au pouvoir en 2017 n’a fait que l’aggraver. Au lendemain de sa défaite, en janvier 2021, Adam Nossiter, le chef du bureau du New-York Times à Paris, assurait : "Dans six mois, nous n’entendrons plus parler de lui, loin du pouvoir il ne sera plus rien" Force est de constater que cette prophétie de journaliste a été largement démentie. Au cours des quatre dernières années, les fractions les plus responsables de la bourgeoisie américaine ne sont pas parvenues à le mettre "hors d’état de nuire". Malgré les multiples recours juridiques, les campagnes de dénigrements, les tentatives de déstabilisation de ses proches, le retour de Trump à la Maison Blanche lors des élections présidentielles de novembre 2024 constitue un scénario de plus en plus probable. Sa victoire lors des dernières primaires républicaines a même manifesté le renforcement du trumpisme au sein du parti conservateur au détriment de franges plus responsables.
En tout état de cause, une victoire de Trump provoquerait une véritable onde de choc sur la situation internationale, tout particulièrement sur le terrain impérialiste. En laissant planer le doute sur la poursuite du soutien à l’Ukraine ou en menaçant de conditionner la protection US aux pays de l’OTAN par leur solvabilité, la ligne politique des Etats-Unis affaiblirait l’UE et contiendrait le risque d’une aggravation du conflit russo - ukrainien. Concernant la guerre à Gaza, les dernières déclarations "critiques" de Trump à l’encontre de Netanyahou ne semblent pas remettre en cause le soutien inconditionnel de la droite religieuse républicaine à la politique de la terre brûlée menée par le gouvernement israélien. Qu’elles seraient les conséquences de la victoire de Trump sur ce plan-là ?
Plus globalement, le retour de la bannière populiste à Washington aurait un impact majeur sur la capacité de la bourgeoisie à faire face aux manifestations de la décomposition de son propre système. La victoire de Trump pourrait ainsi signifier :
Il faut toutefois se garder de penser que les jeux sont faits. Bien au contraire, l’issue de l’élection présidentielle est plus que jamais imprévisible. A la fois, compte tenu du niveau de déstabilisation de l’appareil politique US mais aussi des divisions profondes et durables de la société américaine accentuées aussi bien par le discours populiste que par la campagne anti-Trump de l’administration Biden.
Contrairement à la montée du fascisme au cours des années 30, le populisme ne constitue pas le résultat d’une volonté délibérée des secteurs dominants de la bourgeoisie. Ainsi, les fractions les plus responsables tentent toujours de mettre en œuvre des stratégies pour son endiguement. Le rapport sur l’impact de la décomposition sur la vie politique de la bourgeoisie pour le 23e congrès du CCI en 2019, évaluait ces différentes stratégies :
Quelle a été leur efficacité au cours des cinq dernières années ? Comme l’affirme la résolution sur la situation internationale du 25e congrès du CCI : "La montée du populisme, huilée par l'absence totale de perspective offerte par le capitalisme et le développement du chacun pour soi au niveau international, est probablement l'expression la plus claire de cette perte de contrôle, et cette tendance s'est poursuivie malgré les contre-mouvements d'autres factions plus "responsables" de la bourgeoisie (par exemple le remplacement de Trump, et la mise au rancart rapide de Truss au Royaume-Uni)." Par conséquent, si les fractions les plus responsables ne sont pas restées inactives, ces différentes stratégies se sont montrées de moins en moins efficaces et ne peuvent constituer une réponse viable et durable.
Comme indiqué plus haut, la campagne menée pour tenter de discréditer et d’éliminer Trump de la course à la présidentielle n’a pour le moment pas porté ses fruits. Au contraire, les différents procès qui lui ont été intentés ont globalement renforcé sa popularité auprès d’une frange non négligeable de l’électorat américain. Parallèlement, la nouvelle candidature de Biden, âgé de 81 ans, ayant montré publiquement des signes de sénilité évidents n’est évidemment pas un atout pour la bourgeoisie américaine. D’autant plus que les attaques économiques portées par le gouvernement ont largement accentué son discrédit. Or, ce choix par défaut (et ce malgré des désaccords au sein du parti), exprime une crise de renouvellement des cadres mais surtout de profondes divisions au sein de l’appareil politique du parti qui se répercutent sur l’électorat. Ainsi, le mécontentement de la part de la communauté arabe vis-à-vis de la position des USA dans la guerre à Gaza fait peser le risque d’une défaite dans l’État du Michigan (un "swing state"). De même, l’influence croissante de l’idéologie wokiste et identitaire, prônée par l’aile gauche du parti, pourrait provoquer un éloignement d’une partie des minorités et de la jeunesse, davantage préoccupées par la dégradation des conditions de travail et d’existence. Des enquêtes semblent notamment montrer qu’une partie de l’électorat afro-américain pourrait être séduit par Trump.
En France, si la bourgeoisie est parvenue une fois de plus à repousser le RN lors des élections présidentielles de 2022 par la réélection de Macron, ce tour de force ne s’est pas déroulé sans effets collatéraux. Les multiples attaques portées à la classe ouvrière depuis 2017, ainsi que le manque d’expérience et l’amateurisme qui se manifeste régulièrement, n’a fait qu’accroître le discrédit de l’exécutif déjà bien entamé. Le danger réel d’une large victoire du RN lors des élections européennes a obligé Macron à changer de gouvernement en nommant un jeune et fidèle premier ministre (G. Attal) sensé mener la croisade anti-RN d’ici le mois de juin. Or, ce gouvernement connaît les mêmes difficultés que le précédent malgré l’intensification du discours contre le RN ou même la tentative de récupération des idées d’extrême-droite de la part de la majorité.
Mais la plus grande faiblesse réside fondamentalement dans les divisions et le chacun pour soi qui gangrène de plus en plus le jeu politique y compris à l’intérieur des différentes formations, en premier lieu au sein du camp présidentiel. La majorité relative obtenue par le parti du gouvernement lors des élections législatives a accentué la tendance aux forces centrifuges. Devant les difficultés à nouer des alliances stables sur les réformes clés, le gouvernement se voit dans l’obligation d’utiliser régulièrement l’article 49.3, permettant de se passer du vote des députés à l’Assemblée. De même, les partis traditionnels largement sabordés par la bourgeoisie lors de l’élection de 2017, demeurent plus fragmentés que jamais à l’image du parti de droite Les Républicains. Cet héritier du parti gaulliste, ayant été le plus souvent au pouvoir depuis la fondation de la V° République en 1958, ne compte plus désormais que 62 députés et se compose d’au moins trois tendances dont les fractures sont de plus en plus marquées. Ainsi, cette situation de crise politique peut handicaper lourdement la bourgeoisie dans sa faculté à faire émerger un candidat crédible capable de refouler Marine Le Pen, dont les chances de victoire lors des élections de 2027 n’ont jamais été aussi fortes. D’ici là, la bourgeoisie française pourrait se voir confrontée à d’autres obstacles. Qu’adviendrait-il d’une défaite cinglante de la liste macroniste lors des élections européennes ? De même, la droite menace désormais de déposer une motion de censure si le gouvernement décidait d’augmenter les impôts. Une aventure dans laquelle s’engouffreraient les autres partis d’opposition en particulier le RN. Une telle issue aboutirait à des élections législatives anticipées au scénario imprévisible si ce n’est le fait que cela accentuerait le chaos politique dans lequel baigne la bourgeoisie française.
Concernant l’Allemagne, le rapport de 2019 concluait : "la situation est complexe et l’abandon par Merkel de la présidence de la CDU (et donc dans le futur du poste de chancelier) annonce une phase d’incertitude et d’instabilité de la bourgeoisie dominante en Europe." Le surgissement de la guerre en Ukraine a particulièrement affecté la ligne politique traditionnelle de la classe dominante allemande. Sur le plan interne, l’affaiblissement des partis traditionnels (SPD, CDU) s’est poursuivi, nécessitant la formation de coalitions enchaînant les trois partis principaux les uns aux autres alors que les relations sont toujours plus conflictuelles. Dans le même temps, l’Allemagne n’est pas exemptée de la montée en puissance du populisme et de l’extrême droite. Le parti populiste AfD est d’ailleurs devenu le deuxième parti d’Allemagne sur le plan électoral. Contrairement au RN en France dont certaines positions montrent des signes de responsabilité, les positions politiques de l’AfD (rejet de l’UE, xénophobie, ouverture vers la Russie…) sont, pour le moment, trop fortement en contradiction avec les intérêts du capital national pour lui permettre d’être impliqué au plus haut niveau du gouvernement. Pour autant, sa posture anti-élite gouvernementale et sa condamnation en tant qu’opposition totale à l’intégrité de l’État fédéral, en feront pour longtemps un point de ralliement pour les électeurs contestataires.
« Le Brexit s'est accompagné de la transformation du parti Tory, vieux de plusieurs siècles, en un capharnaüm populiste qui a relégué des politiciens expérimentés sur le banc de touche et a fait accéder à des postes gouvernementaux des médiocres ambitieux et doctrinaires, qui ont ensuite perturbé les compétences des ministères qu'ils dirigeaient. La succession rapide des premiers ministres conservateurs depuis 2016 témoigne de l'incertitude qui règne à la barre politique."[7] Les 44 jours de pagaille politique sous le gouvernement de Liz Truss en septembre - octobre 2022 en fut une illustration éclatante. Si ce choix aurait pu signifier une rupture avec la surenchère populiste, il a surtout été marqué par la défense d’une politique radicalement ultra-libérale et le fantasme d’une "Grande-Bretagne globale" qui ne correspondait absolument pas aux intérêts globaux du capital britannique.
L’arrivée au pouvoir de Sunak a toutefois signifié la tentative de la part de l’État de préserver la crédibilité démocratique et celle des institutions étatiques et gouvernementales : "le gouvernement Sunak, malgré l'influence du populisme, a modifié certains aspects du Protocole de l'Irlande du Nord afin de contourner certaines des contradictions du Brexit, et a rejoint le projet européen Horizon, sans pouvoir surmonter la fuite de l'économie. Le roi Charles a été envoyé en France et en Allemagne en tant qu'ambassadeur pour montrer les restes de dignité de la Grande-Bretagne. Enfin, le limogeage de Suella Braverman et la nomination de Lord Cameron au poste de ministre des affaires étrangères est une nouvelle expression de cette tentative de limiter le virus populiste croissant au sein du parti, mais son orientation et sa stabilité futures restent profondément incertaines, notamment parce que le même virus est une réalité internationale, plus particulièrement au sein de la classe dirigeante américaine."
Le rapport sur l’impact de la décomposition sur la vie de la bourgeoisie affirmait : "La troisième stratégie envisagée, la refondation de l’opposition droite/ gauche pour couper l’herbe sous les pieds du populisme, ne semble pas réellement mise en œuvre par la bourgeoisie. Au contraire, les années écoulées sont plutôt caractérisées par une tendance irréversible au déclin des partis socialistes." Cette tendance s’est confirmée au cours des dernières années. Si cette configuration résiste dans certains pays (Espagne et RU notamment), le déclin irréversible de la social-démocratie et de façon plus générale des partis de gouvernement traditionnels ainsi que la difficulté dans de nombreux pays d’Europe à structurer de nouvelles formations de gauche (La France Insoumise en France, Podemos en Espagne, Die Linke en Allemagne) du fait des luttes de cliques que connaissent également ces formations, tend à voir se développer des coalitions de plus en plus fragiles. C’est par exemple le cas en Espagne, où le PSOE, pour se maintenir au pouvoir, s’appuie sur des forces opposées. D’un côté la droite chauvine catalane et de l’autre le parti SUMAR d’extrême-gauche dont Yolanda Diaz est la vice-premier ministre. Ce gouvernement "Frankestein" exprime la fragilité du PSOE qui reste pourtant la seule force capable de gérer les tendances séparatistes au sein de l’État central.
L’arrivée au pouvoir de partis populistes et d’extrême - droite est un cas de figure qui pourrait devenir un élément majeur de la situation politique de la bourgeoisie dans les années à venir, sans toutefois engendrer partout les mêmes conséquences. Si les années de pouvoir de Trump, de Bolsonaro ou encore Salvini ont marqué un aiguisement de l’instabilité politique, on a tout de même pu constater une capacité, de la part d’autres parties de l’appareil d’État, à canaliser ou refreiner leurs aspirations les plus irrationnelles et farfelues. Ce fut par exemple le cas de la lutte incessante menée par une partie de l’administration US pour cadrer l’imprévisibilité des décisions présidentielles. De larges parties de la bourgeoisie, en particulier dans les structures même de l’État, sont notamment parvenus à s’opposer à la tentation d’un rapprochement voire d’une alliance avec la Russie, faisant ainsi triompher l’option des fractions dominantes de la bourgeoisie. Comme on avait pu le constater dans le cas italien, lors du gouvernement de Salvini, il est aussi possible que les populistes puissent accepter de "mettre de l’eau dans leur vin" en abandonnant certaines mesures ou en revoyant à la baisse leurs promesses, en particulier dans le domaine social. C’est aussi ce qu’a démontré récemment, la décision du leader du PVV Geert Wilder en Hollande consistant à renoncer à assumer le pouvoir devant l’incapacité de former une coalition.
La possibilité de l'accession au pouvoir des partis populistes, et la réalité d'un tel événement comme en Italie, met en évidence le fait qu'on ne peut identifier populisme et extrême droite. Ce pays est gouverné par une alliance entre la droite traditionnelle (Forza Italia fondé par Berlusconi), la Lega populiste de Salvini et le parti d'inspiration néofasciste de Meloni, Fratelli d'Italia (Frères d'Italie), dont le symbole reste la flamme tricolore de l'ancien MSI (Mouvement social italien) ouvertement mussolinien. Il existe évidemment des ressemblances importantes entre la Lega et le parti de Meloni, en particulier le discours xénophobe et contre les immigrés, particulièrement ceux de religion musulmane, ce qui en fait des concurrents sur la scène électorale. En même temps, la devise des Fratelli d'Italia (FI), "Dieu, patrie et famille" est révélatrice de l'inspiration traditionaliste de ce parti qui le distingue de la Lega. En effet, celle-ci, même si elle peut invoquer des valeurs traditionnelles est plutôt anticléricale et plus "antisystème" que les FI. Nous retrouvons en France cette différence entre l'extrême-droite populiste, représentée par le Rassemblement national de Marine Le Pen, et l'extrême-droite traditionnelle représentée par le parti "Reconquête".[8] Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, au premier tour des élections présidentielles de 2022, Zemmour est arrivé en 2e position (derrière Macron qui est devenu le politicien le plus apprécié des bourgeois) dans les "beaux quartiers" de Paris en récoltant 3 fois plus de voix que Marine Le Pen alors que celle-ci écrase complètement Zemmour dans les localités "populaires". Et c'est vrai que les discours de Le Pen contre la politique économique de Macron, comme la suppression de l'Impôt sur la Fortune et la réforme des retraites, passent très mal auprès de la bourgeoisie classique. En fait, avec des succès différents suivant les pays, nous assistons à une tentative par certains secteurs de la bourgeoisie de mettre à profit les peurs autour des questions de l'immigration, de l'insécurité et du terrorisme islamique, qui jusqu'à présent constituaient le principal fond de commerce du populisme, pour donner une nouvelle vie à une extrême-droite "présentable" du point de vue de la classe dominante, avec un programme plus compatible avec ses intérêts. C'est ainsi que Zemmour a toujours affirmé que son programme économique était le même que celui de la droite classique représentée jusqu'à présent en France par le parti "Les Républicains", héritier du parti gaulliste. Ce qu'il proposait au moment des élections présidentielles de 2022, c'était une alliance avec ce parti avec l'argument que Marine Le Pen ne pourrait jamais gagner les élections seule. Cette politique de Zemmour a jusqu'à présent échoué puisque le Rassemblement National est passé au premier rang dans les sondages et pourrait remporter les élections présidentielles de 2027, ce qui inquiète fortement la bourgeoisie. En revanche, c'est une politique qui a réussi en Italie puisque Meloni a fait la preuve d'une remarquable capacité à mener une politique conforme aux intérêts bourgeois et qu'elle est passée loin devant Salvini.
Le populisme n'est pas un courant politique promu par les secteurs les plus clairvoyants et responsables de la bourgeoisie et il a déjà provoqué des dégâts pour les intérêts de cette classe (notamment au Royaume Uni) mais, parmi les cartes dont dispose la classe dominante pour essayer de limiter ces dégâts, il y a justement cette mise en avant d'une extrême-droite "traditionnelle" pour concurrencer ou affaiblir le populisme.
Depuis la fin des années 80, le gangstérisme et la criminalité, largement alimentés par le trafic de stupéfiants, connaissent une véritable explosion à l’échelle mondiale. Ce phénomène déjà mis en lumière dans les Thèses sur la décomposition s’accompagne d’une incroyable corruption au sein de l’appareil politique : "la violence et la criminalité urbaine ont connu une explosion dans beaucoup de pays d’Amérique latine et également dans les banlieues de certaines villes européennes en partie en lien avec le trafic de drogue, mais pas uniquement. Concernant ce trafic, et le poids énorme qu’il a pris dans la société, y compris sur le plan économique, on peut dire qu’il correspond à l’existence d’un "marché" en continuelle expansion du fait du malaise croissant et du désespoir qui affecte toutes les couches de la population. Concernant la corruption, et toutes les manipulations qui constituent la "délinquance en col blanc", ces dernières années n’ont pas été avares en découvertes (comme celle des "Panama papers" qui ne sont qu’un tout petit sommet de l’iceberg du gangstérisme dans lequel patauge de plus en plus la finance)". (Rapport sur la décomposition aujourd’hui, 2017 [156])
Il est important de pouvoir identifier les principaux effets occasionnés par ce phénomène sur la vie politique de la bourgeoisie. Les collusions de plus en plus manifestes entre la criminalité et les fractions politiques de l’appareil d’État tend à transformer le jeu politique en véritables guerres de gangs, parfois sur fond de tendance à l’effondrement des institutions politiques. Il s’agit donc très certainement de la forme la plus aiguë et débridée de la tendance à l’accentuation des divisions et de la fragmentation de l’appareil politique bourgeois. La situation politique à Haïti constitue certainement l’exemple le plus caricatural. Mais de nombreux autres pays d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud sont particulièrement touchés par ce phénomène depuis des décennies. À l’image de la guerre interne ayant éclaté en plein jour début janvier entre l’État équatorien et les gangs criminels : "L'actuelle faction bourgeoise qui contrôle l'appareil d'État est directement liée au groupe agro-industriel exportateur et importateur le plus puissant de l'Équateur. Son entrée triomphale au palais Carondelet a commencé par des lois de nature financière qui ont directement profité à ce groupe, avec l'approbation du PSC et de celles du RC5 (correistas). Il a reçu un pays plongé dans une pauvreté abjecte et une corruption endémique à tous les niveaux de l'État, pénétré de toutes parts par les cartels mexicains de la drogue (Jalisco Nueva Generación et Sinaloa) associés aux narcotrafiquants péruviens et colombiens. La mafia albanaise, chinoise, russe et italienne est également très présente. Et une société submergée par la criminalité organisée nationale, les ODG, liée aux cartels mexicains ou aux mafias susmentionnées."
Il faut également noter que la fuite en avant dans les règlements de compte entre fractions a des conséquences sur l’accentuation des tensions entre États-nations. Ainsi, la prise d’assaut menée par la police équatorienne contre l’ambassade du Mexique à Quito le 5 avril dernier pour déloger l’ancien vice-président accusé de corruption par le gouvernement de Noboa est un véritable acte de vandalisme envers les règles de la bienséance bourgeoise, ne faisant que contribuer à l’instabilité diplomatique dans cette région du monde.
Le système politique en Russie est également particulièrement marqué par la gangstérisation des rapports politiques. Le clientélisme, la corruption, le népotisme constituent les principaux rouages du "système Poutine". C’est une donnée à prendre en compte concernant l’analyse des risques pesant sur l’avenir de la fédération de Russie : "de la survie politique de Poutine à celle de la Fédération de Russie et au statut impérialiste de cette dernière, les enjeux découlant de la défaite en Ukraine sont lourds de conséquences : au fur et à mesure que la Russie s’enfonce dans les problèmes, des règlements de compte risquent de se produire, voire des affrontements sanglants entre fractions rivales." (Rapport sur les tensions impérialistes, 25e congrès du CCI) [157]. La rébellion du groupe Wagner en juin 2023 puis la liquidation de son chef Prigojine deux mois plus tard ainsi que la très forte répression subie par la fraction pro-démocratie (assassinat de Navalny) ont pleinement confirmé l’ampleur des tensions internes ainsi que la fragilité de Poutine et de sa garde rapprochée qui n’hésitent pas à défendre leurs intérêts par tous les moyens, à la manière d’un véritable chef mafieux. La place centrale du gangstérisme dans le système politique russe joue donc un rôle actif dans le risque de dislocation de la fédération de Russie. De la même manière, les règlements de compte armés au sein de l’ancienne nomenklatura soviétique avaient participé à la déstabilisation profonde découlant de l’implosion du bloc de l’Est. Mais après plus de trois décennies de décomposition, les conséquences d’une telle dynamique pourraient déboucher sur une situation bien plus chaotique. L’éclatement de la fédération en plusieurs mini Russies et la dissémination des armes nucléaires entre les mains de chefs de guerre aux menées incontrôlables représenterait une véritable fuite en avant dans le chaos à l’échelle internationale.
Cependant, si ces manifestations de la décomposition idéologique et politique de la société sont particulièrement avancées dans les zones périphériques du capitalisme, cette tendance se manifeste également de plus en plus dans les pays centraux :
Au 19e siècle, Marx avait mis en avant que le pays le plus avancé de l'époque, l'Angleterre, indiquait la direction dans laquelle allaient se développer les autres pays européens. Aujourd'hui, c'est dans les pays les moins développés qu'on rencontre les manifestations les plus caricaturales du chaos qui est en train de gagner l'ensemble de la planète et qui atteint de plus en plus les pays les plus développés. Le constat fait par Marx à son époque était une illustration du fait que le mode de production capitaliste se trouvait encore dans sa phase ascendante. Le constat qu'on peut faire aujourd'hui de l'avancée du chaos dans la société est une illustration (encore une !) de l'impasse historique dans laquelle se trouve le capitalisme, de sa décadence et de sa décomposition.
CCI, Décembre 2023
[1] Évidemment, l'essentiel de ce cadre d'analyse avait été transmis au CCI par le camarade MC (MARC : De la révolution d'octobre 1917 à la deuxième guerre mondiale [159]; MARC : De la deuxième guerre mondiale à la période actuelle [160], Revues internationales 26 et 27), sur la base des réflexions qui avaient déjà eu lieu dans la GCF mais aussi sur la base des réflexions que le camarade avait menées au fur et à mesure que se déroulaient les événements.
[2] "Contribution sur le problème du populisme"
[3] Le paragraphe "populisme et décomposition" n’intervient que dans le dernier tiers de la contribution.
[4] "Brexit, Trump. Des revers pour la bourgeoisie qui ne présage rien de bon pour le prolétariat.", Revue internationale n°157.
[5] Notons que cette analyse a pu également se manifester dans certains documents produit et adopté par le CCI. Par exemple, le Rapport sur l’impact de la décomposition sur la vie politique de la bourgeoisie (Revue internationale 164) affirme en parlant du populisme "sa cause déterminante est "l’incapacité du prolétariat à mettre en avant sa propre réponse, sa propre alternative à la crise du capitalisme"".
[6] Voir chapitre III du rapport.
[7] Résolution sur la situation en Grande-Bretagne, Bii n°581.
[8] De façon quelque peu paradoxale, ce parti est dirigé par Éric Zemmour, dont le nom signale les origines juives sépharades. Pour surmonter ce "handicap" par rapport à sa clientèle traditionaliste, chez qui il subsiste des sympathies envers le maréchal Pétain, chef de file de la collaboration avec l'Allemagne nazie, Zemmour n'a pas hésité à déclarer que Pétain avait sauvé des vies juives (ce qui est contredit par tous les historiens sérieux).
Pour le CCI, "La crise qui se déroule déjà depuis des décennies va devenir la plus grave de toute la période de décadence, et sa portée historique dépassera même la première crise de cette époque, celle qui a commencé en 1929. Après plus de 100 ans de décadence capitaliste, avec une économie ravagée par les dépenses militaires, affaiblie par l'impact de la destruction de l'environnement, profondément altérée dans ses mécanismes de reproduction par la dette et la manipulation étatique, en proie à la pandémie, souffrant de plus en plus de tous les autres effets de la décomposition, il est illusoire de penser que, dans ces conditions, il y aura une reprise quelque peu durable de l'économie mondiale." (Résolution sur la situation internationale (2021) [181] ; Revue internationale 167)
Le milieu politique prolétarien fait pour sa part preuve d’une sous-estimation de sa profondeur : pour le PCI (Parti communiste International), qui se concentre essentiellement sur ses aspects financiers, la crise actuelle semble n’être pour lui que le simple remake de celle de 1929. Quant à la TCI (Tendance Communiste Internationale), si empiriquement elle aperçoit certains phénomènes de son aggravation, son approche économiciste, uniquement basée sur la baisse tendancielle du taux de profit, lui obscurcit l'ampleur du déclin du système capitaliste et le niveau de gravité de la crise. En continuant de concevoir la crise comme l’enchainement de cycles typiques de la phase ascendante du capitalisme, elle ne comprend pas les formes qu’elle prend dans la décadence, ni vraiment ses conséquences et les enjeux qui en résultent pour le prolétariat. Surtout elle voit le Capital " … générateur de guerres comme moyen de poursuivre le processus d'accumulation et d'extorsion de la plus-value base de son existence".
Ce rapport base son évaluation du niveau actuel de gravité de la crise économique sur les acquis du marxisme et les éléments rendant compte de son évolution depuis la fin des années 1960 présents dans différentes publications du CCI.
La crise qui a resurgi en 1967 et continue aujourd'hui de sévir est une crise de surproduction. À sa racine, il y a une cause fondamentale, la contradiction principale du capitalisme existant depuis ses premiers et qui est devenue une entrave définitive à partir d’un certain degré de développement des forces productives : la production capitaliste ne crée pas automatiquement et à volonté les marchés nécessaires à sa croissance. Le capital produit plus marchandises que ne peuvent en absorber les rapports capitalistes de production : Une partie de la réalisation de ses profits, celle qui est destinée à l'élargissement de la reproduction du capital, (c'est à dire ni consommée par la classe bourgeoise, ni par la classe prolétarienne) doit être réalisée à l’extérieur de ces rapports, sur les marchés extra-capitalistes. Historiquement, le capitalisme a trouvé les débouchés solvables nécessaires à son expansion d’abord chez les paysans et artisans des pays capitalistes, puis a compensé son incapacité à créer ses propres débouchés en étendant son marché au monde entier en créant le marché mondial.
"Mais en généralisant ses rapports à l'ensemble de la planète et en unifiant le marché mondial, il a atteint un degré critique de saturation des mêmes débouchés qui lui avaient permis sa formidable expansion du 19ème siècle. La difficulté croissante pour le capital de trouver des marchés où réaliser sa plus-value, accentue la pression à la baisse qu'exerce sur son taux de profit l'accroissement constant de la proportion entre la valeur des moyens de production et celle de la force de travail. De tendancielle, cette baisse du taux de profit devient de plus en plus effective, ce qui entrave d'autant le procès d'accumulation du capital et donc le fonctionnement de l'ensemble des rouages du système". (plate-forme du CCI) "Les deux contradictions mises en évidence par Marx (surproduction et baisse tendancielle du taux de profit) ne s’excluent pas réciproquement mais sont les deux facettes d’un processus global de production de valeur. En dernière instance, ceci fait que les "deux" théories reviennent à n’être qu’une seule." (Marxisme et théories des crises [182] ; Revue internationale 13).
Au plan plus immédiat, la crise ouverte de la fin des années 1960 met un terme à deux décennies de prospérité basée sur la reprise de l'exploitation des marchés extra-capitalistes (ralentie durant et entre les deux guerres mondiales) et sur la modernisation de l'appareil productif (méthodes fordistes, introduction de l'informatique, ..). Le retour de la crise ouvre une nouvelle fois le chemin à l'alternative historique guerre mondiale ou bien affrontements de classes généralisés vers la révolution prolétarienne.
Face au resurgissement de la crise dans les années 1970, l’organisation retient trois critères pour attester la gravité de la crise : le développement du capitalisme d’État, l’impasse grandissante de la surproduction, la préparation de la guerre avec le développement de l’économie de guerre.
Expression de la contradiction entre la socialisation mondiale et la base nationale des rapports sociaux de la production capitaliste, la tendance universelle au renforcement de l’État capitalisme dans toutes les sphères de la vie sociale traduit fondamentalement l’inadaptation définitive des rapports sociaux capitalistes au développement atteint par les forces productives. En effet, seul l’État constitue la force en mesure :
- de corseter les antagonismes au sein de la classe dominante, en vue d’imposer l’unité indispensable à la défense des intérêts du capital national ;
- d’organiser et de développer pleinement à l’échelle nationale les tricheries avec la loi de la valeur, d’en restreindre le champ d’application afin de ralentir les effets de désagrégation sur l’économie nationale des contradictions insurmontables du capitalisme ;
- de mettre l’économie au service de la guerre et d’organiser le capital national en vue de la préparation de la guerre impérialiste ;
- de raffermir, grâce entre autres aux forces de répression et à une bureaucratie de plus en plus pesantes, la cohésion interne de la société menacée de dislocation par la décomposition croissante de ses fondements économiques ; d' imposer, par une violence omniprésente, le maintien d'une structure sociale de plus en plus inapte à régir spontanément les relations humaines et acceptée avec d'autant moins de facilité qu'elle devient, de plus en plus, une absurdité du point de vue de la survie même de la société.
Il n’existe pas de solution à la surproduction au sein du capitalisme ; toutes les politiques mises en œuvre pour en atténuer les effets sont vouées à l’échec et le capitalisme se retrouve constamment confronté à cette contradiction fondamentale insurmontable. Par essence, celle-ci ne peut être éliminée que par l’abolition du salariat et de l’exploitation. Tout au plus la bourgeoisie ne peut-elle que tenter d’en atténuer la violence, en ralentissant le rythme de développement de la crise.
La "crise générale de surproduction (…) s'exprime, dans les métropoles du capitalisme, par une surproduction de marchandises, de capital et de force de travail." (Résolution sur la crise [183] ; Revue internationale 26 - 3e trimestre 1981)
Cette impasse s’exprime dans le développement de l’inflation qui est nourrie par le poids des frais improductifs mobilisés par la nécessité de maintenir un minimum de cohésion à la société en désagrégation (capitalisme d'État) et la stérilisation de capital que représentent l’économie de guerre et la production d’armements. Également alimentée par les tricheries avec la loi de la valeur (l’endettement, la création de monnaie, etc.), l’inflation constitue une donnée permanente de la décadence du capitalisme, et prend encore plus d’importance en temps de guerre. Une énorme masse de capitaux, qui ne trouve plus à s’investir profitablement, alimente alors la spéculation.
"La crise de surproduction n’est pas seulement la production d’un excédent sans débouché, mais aussi la destruction de cet excédent. (…) la surproduction implique un procès d’autodestruction. La valeur du surproduit non accumulable n’est pas figée ou stockée mais doit être détruite. (…) C’est ce procès d’autodestruction issu de la révolte des forces productives contre les rapports les rapports de production qui s’exprime dans le militarisme." ("Les conditions de la révolution : crise de surproduction, capitalisme d'état et économie de guerre [184] ; Revue internationale 31)
"Dans la phase décadente de l'impérialisme, le capitalisme ne peut plus diriger les contrastes de son système que vers une seule issue : la guerre. L'Humanité ne peut échapper à une telle alternative que par la révolution prolétarienne." ("Crises et cycles dans l'économie du capitalisme agonisant - 1e partie ; Bilan n° 10, aout-septembre 1934) [185] ; Revue internationale 103). En effet, au fur et à mesure que la crise économique se prolonge et s'amplifie, elle intensifie les antagonismes inter-impérialistes. Pour le capital, il n'y a qu'une "solution" à sa crise historique : la guerre impérialiste. Ainsi, plus vite les différents palliatifs prouvent leur futilité, plus délibérément chaque bloc impérialiste doit se préparer à un repartage violent du marché mondial.
La mise en place de l'économie de guerre implique le développement d'une production (celle de l'armement en particulier) qui ne peut pas être employée utilement pour valoriser le capital, c'est-à-dire s'intégrer dans la production de nouvelles marchandises. C'est en ce sens qu'elle implique une stérilisation de capital qui doit par ailleurs être compensée par un surcroît de la plus-value extraite. Cette compensation s'effectue fondamentalement à travers un renforcement de l'exploitation de la classe ouvrière.
À la fin des années 1970 et au début des années 1980, le capitalisme se trouve dans une impasse : Au sein du bloc de l’ouest, la surproduction de marchandises trouve sa manifestation dans la chute de la production industrielle qui atteint des sommets, notamment aux USA où les récessions ramènent la production d’acier à son niveau de 1967. Au sein du bloc de l’est, règnent la pénurie de capital, le sous-développement et l’arriération de la production industrielle, l’absence complète de compétitivité du capital sur le marché mondial[2]. Le mythe des pays dits "socialistes", pouvant échapper à la crise générale du système s’effondre définitivement dans les années 1980. Tandis qu’une grande partie des pays du Tiers monde se sont effondrés dès le milieu des années 1970.
Dans le bloc américain, la crise économique accélère la tendance au renforcement du capitalisme d’État. Mais en même temps, celui-ci manifeste son incapacité à juguler le développement de la crise : non seulement des mesures de relance keynésiennes, de l'ampleur de celles prises après la crise de 1929, ne sont plus envisageables mais les différentes politiques de relance se soldent par des échecs. Les récessions toujours plus amples et plus graves s’enchainent.
Chaque bloc est conduit à une nouvelle escalade dans les préparatifs en vue d'un troisième holocauste mondial, notamment à travers une augmentation considérable des dépenses d'armement pour soutenir la concurrence inter-impérialiste. Les préparatifs guerriers s’intensifient également sur le plan du renforcement politique des blocs en vue en vue des affrontement impérialistes (mais aussi de faire face à la classe ouvrière).
Mais, pour le Capital, "La production d'armements (…) c'est de la richesse, du capital détruit, c'est une ponction improductive qui pèse sur la compétitivité de l'économie nationale. Les deux têtes de bloc surgies du partage de Yalta ont toutes deux vu leur économie s'affaiblir, perdre de sa compétitivité par rapport à leurs propres alliés. C'est là le résultat des dépenses consenties au renforcement de leur puissance militaire, garante de leur position de leader impérialiste, condition ultime de leur puissance économique. Si elles ont permis de renforcer la suprématie impérialiste des USA, les commandes d'armement n'ont pas dopé l'industrie américaine. Bien au contraire." (La crise du capitalisme d'État : l'économie mondiale s'enfonce dans le chaos [186] ; Revue internationale 61)
Au tournant des années 1980, alors que les deux classes fondamentales et antagoniques de la société s'affrontent sans parvenir à imposer leur propre réponse décisive, les contradictions et manifestations de la décadence du capitalisme moribond qui, successivement, marquent les différents moments de cette décadence, ne disparaissent pas avec le temps, mais se maintiennent, s’accumulent et s'approfondissent, pour déboucher sur la phase de décomposition généralisée du système capitaliste qui parachève et chapeaute trois quarts de siècle d'agonie d'un mode de production condamné par l'histoire.
L’irruption de la décomposition va se traduire par un phénomène inédit : l’effondrement de tout un bloc en dehors des conditions de la guerre mondiale ou de la révolution prolétarienne.
"Cet effondrement, en effet, est globalement une des conséquences de la crise mondiale du capitalisme; il ne peut non plus s'analyser sans prendre en compte les spécificités que les circonstances historiques de leur apparition ont conférées aux régimes staliniens (…). Cependant, on ne peut pleinement comprendre ce fait historique considérable et inédit, l'effondrement de l'intérieur de tout un bloc impérialiste en l'absence d'une révolution ou d'une guerre mondiale, qu'en faisant intervenir dans le cadre d'analyse cet autre élément inédit que constitue l'entrée de la société dans une phase de décomposition telle qu'on la constate aujourd'hui. L'extrême centralisation et l'étatisation complète de l'économie, la confusion entre l'appareil économique et l'appareil politique, la tricherie permanente et à grande échelle avec la loi de la valeur, la mobilisation de toutes les ressources économiques vers la sphère militaire, toutes ces caractéristiques propres aux régimes staliniens, (…) ont rencontré de façon brutale et radicale leurs limites dès lors que la bourgeoisie a dû pendant des années affronter l'aggravation de la crise économique sans pouvoir déboucher sur cette même guerre impérialiste." (THESES : la décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste [187] : Revue internationale 107)
Après des décennies de politique de capitalisme d'État menée sous la houlette des blocs impérialistes, l’effondrement du capitalisme d’État stalinien "constitue effectivement, d'un certain point de vue, une victoire du marché, une ré-adéquation brutale des rivalités impérialistes aux réalités économiques. Et, symboliquement, s'affirme l'impuissance des mesures de capitalisme d'Etat à court-circuiter ad aeternam les lois incontournables du marché capitaliste. Cet échec, au-delà même des limites étroites de l’ex-bloc russe, marque l'impuissance de la bourgeoisie mondiale à faire face à la crise de surproduction chronique, à la crise catastrophique du capital. Il montre l'inefficacité grandissante des mesures étatiques employées de manière de plus en plus massives, à l'échelle des blocs, depuis des décennies, et présentées depuis les années 1930 comme la panacée aux contradictions insurmontables du capitalisme, telles qu'elles s'expriment dans son marché." (La crise du capitalisme d'État : l'économie mondiale s'enfonce dans le chaos [186] ; Revue internationale 61).
"L'absence d'une perspective (exceptée celle de "sauver les meubles" de son économie au jour le jour) vers laquelle elle puisse se mobiliser comme classe, et alors que le prolétariat ne constitue pas encore une menace pour sa survie, détermine au sein de la classe dominante, et particulièrement de son appareil politique, une tendance croissante à l'indiscipline et au sauve-qui-peut. C'est ce phénomène qui permet en particulier d'expliquer l'effondrement du stalinisme et de l'ensemble du bloc impérialiste de l'Est." (THESES : la décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste [187] : Revue internationale 107) Tout en reconnaissant que le modèle capitalisme d'État à l’occidentale, intégrant le capital privé dans une structure étatique et sous son contrôle, est bien plus efficace, plus souple, plus adaptée, avec un sens plus développé de la responsabilité de la gestion de l'économie nationale, plus mystificateur parce que plus masqué et surtout, contrôlant une économie et un marché autrement plus puissants que ceux des pays de l’est, le CCI a mis en avant que la banqueroute du bloc de l'Est, après celle du "tiers-monde", annonçait les banqueroutes futures du capitalisme dans ses pôles les plus développés. "La débandade générale au sein même de l'appareil étatique, la perte du contrôle sur sa propre stratégie politique, telles que l'URSS et ses satellites nous en donnent aujourd'hui le spectacle, constituent, en réalité, la caricature (du fait des spécificités des régimes staliniens) d'un phénomène beaucoup plus général affectant l'ensemble de la bourgeoisie mondiale, un phénomène propre à la phase de décomposition." (THESES : la décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste [187] : Revue internationale 107)
Dans la période suivante, il s’est aussi confirmé que de vastes parties du monde, comme l’Afrique, sont économiquement marginalisées sur le marché mondial. Et l’éloignement de la perspective de la 3° Guerre mondiale n’ayant pas mis fin au militarisme, les ravages de la guerre plongent des zones de plus en plus vastes dans le chaos à l’instigation directe des principales puissances, USA en tête avec leurs interventions aux conséquences catastrophiques en Irak (1991 puis 2001) et en Afghanistan.
Cependant, dans le cadre chaotique de cette nouvelle situation historique de la décomposition et dans un monde capitaliste profondément altéré par les effets de sa décadence, la disparition des blocs va malgré tout offrir une opportunité mise à profit en particulier par les grandes puissances, USA en tête (en tant qu’unique superpuissance restante au plan économique comme militaire), pour prolonger la survie du système capitaliste.
Les tentatives entreprises par la mondialisation pour limiter l’impact de la contradiction du capitalisme entre la nature sociale et mondiale de la production et la nature privée de l'appropriation de la plus-value par des nations capitalistes concurrentes, reposent fondamentalement sur :
- la meilleure exploitation des marchés déjà existants, du fait de la disparition de leurs concurrents, balayés par la crise à l'origine de l’effondrement des pays de l’est, même si ces marchés étaient loin de constituer l’eldorado présenté alors par les campagnes bourgeoises. Et surtout la mise en exploitation des marchés extra-capitalistes restants dans le monde, la disparition des blocs signifiant la disparition du principal obstacle interdisant leur accès tant qu’ils se trouvaient sous la tutelle adverse. Néanmoins tout marché n'est pas nécessairement solvable, c’est-à-dire en mesure de payer les marchandises disponibles à la vente.
- l’action des États. Ce n’est désormais plus le knout du chef de bloc qui, au nom de la nécessaire unité du bloc, impose les mesures mises en place par chaque capital national, mais la puissance économique et politique américaine permet à ce pays de soumettre au chantage aux investissements chaque État en vue de faire accepter les nouvelles règles du jeu, sous peine de se voir privés de la manne financière nécessaire à la survie dans l’arène capitaliste. Les États ont été les principaux instruments de l’organisation de la mondialisation, jouant un rôle décisif par leur intervention établissant une réglementation favorisant la rentabilité maximale, définissant la politique fiscale attractive, etc.
- l’extension à l’échelle mondiale des tricheries avec la loi de la valeur en généralisant à l’échelle planétaire les mesures et mécanismes qui avaient commencé à être développés sous l’égide des USA dans le cadre du bloc occidental dans la dernière décennie de son existence, en vue de combattre - au moyen d'une demande artificiellement financée par l’endettement - les conséquences de l’étroitesse des marchés affectant la profitabilité du Capital.
La nouvelle organisation internationale de la production et des échanges imposée par la première puissance mondiale a essentiellement pris deux formes, la libre circulation des capitaux et la libre circulation de la main d’œuvre. Deux dispositions étroitement liées à la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit, "puissant ferment de décomposition de l'économie capitaliste décadente" dans le contexte de pénurie de marchés solvables :
La course à la productivité destinée à compenser la baisse tendancielle du taux de profit par la masse du profit réalisé, s’est elle aussi intensifiée.
D’autre part, la lutte pour la survie et la recherche effrénée d’un profit maximal se sont traduit également par l’exploitation encore plus dévastatrice et destructrice de l’autre fondement de la richesse capitaliste : la nature. Le pillage et la prédation de la nature causés par la nécessité de faire baisser toujours plus le prix des matières premières, ont atteint de tels sommets que la ‘Grande Accélération’ de la destruction environnementale produite par le capitalisme en décadence, surtout depuis la Seconde Guerre mondiale, s’emballe encore plus avec l’entrée du capitalisme dans sa phase ultime de décomposition.
Littéralement tous les moyens pour la maximalisation du profit par la classe dominante sont mis en œuvre :
1) Les mécanismes du capital financier, en position nodale, ont pour logique de drainer une partie de plus en plus considérable des richesses créées au plan mondial vers la classe dominante des pays centraux.
2) La politique de spoliation, en particulier des autres classes productrices (petite bourgeoisie), phénomène typique de la décadence, prend une nouvelle extension et se généralise : "la nécessité pour le capital financier de rechercher un surprofit, provenant non pas de la production de plus-value, mais d'une spoliation, d'une part, de l'ensemble des consommateurs en élevant le prix des marchandises au-dessus de leur valeur et, d'autre part, des petits producteurs en s'appropriant une partie ou l'entièreté de leur travail. Le surprofit représente ainsi un impôt indirect prélevé sur la circulation des marchandises. Le capitalisme a tendance à devenir parasitaire dans le sens absolu du terme." ("Crises et cycles dans l'économie du capitalisme agonisant", 2e partie (Bilan n°11, octobre-novembre 1934) [188] ; Revue internationale 103.
3) La spéculation, impulsée par les institutions officielles et les États, prend une extension et une signification nouvelles : elle alimente l’endettement à tous les niveaux de l’économie par une mise en circulation de quantités de capital fictif toujours plus exubérantes (atteignant 10 fois le PIB mondial en 2007[3]) cantonnées dans des ‘bulles’ qui ont le ‘bonheur’ de faire disparaitre l’endettement des comptes de l’État, de masquer l’inflation et d’estomper ses effets négatifs.
4) La gangstérisassion de l’économie, la fraude, les commerces illégaux, les trafics, fausse monnaie, la contrefaçon etc. prennent, avec la corruption de secteurs de l’État, ou même à l’instigation d’États en tant que tels (comme la Serbie, la Corée du Nord…) une extension et une dimension encore jamais vue.
Ce sont les circonstances inédites de la disparition des blocs impérialistes qui ont permis l’émergence de la Chine : "Les étapes de l’ascension de la Chine sont inséparables de l’histoire des blocs impérialistes et de leur disparition en 1989 : la position de la Gauche communiste affirmant "l’impossibilité de tout surgissement de nouvelles nations industrialisées" dans la période de décadence et la condamnation des états " qui n’ont pas réussi leur "décollage industriel" avant la première guerre mondiale à stagner dans le sous-développement, ou à conserver une arriération chronique par rapport aux pays qui tiennent le haut du pavé" était parfaitement valable dans la période de 1914 à 1989. C’est le carcan de l’organisation du monde en deux blocs impérialistes adverses (permanente entre 1945 et 1989) en vue de la préparation de la guerre mondiale qui empêchait tout bouleversement de la hiérarchie entre puissances. L’essor de la Chine a commencé avec l’aide américaine rétribuant son changement de camp impérialiste en faveur des États-Unis en 1972. Il s’est poursuivi de façon décisive après la disparition des blocs en 1989. La Chine apparait comme le principal bénéficiaire de la "globalisation" suite à son adhésion à l’OMC en 2001 quand elle est devenue l’atelier du monde et la destinataire des délocalisations et des investissements occidentaux, se hissant finalement au rang de seconde puissance économique mondiale. Il a fallu la survenue des circonstances inédites de la période historique de la décomposition pour permettre l’ascension de la Chine, sans laquelle celle-ci n’aurait pas eu lieu. La puissance de la Chine porte tous les stigmates du capitalisme en phase terminale : elle est basée sur la surexploitation de la force de travail du prolétariat, le développement effréné de l’économie de guerre du programme national de "fusion militaro-civile" et s’accompagne de la destruction catastrophique de l’environnement, tandis que la "cohésion nationale" repose sur le contrôle policier des masses soumises à l’éducation politique du Parti unique et la répression féroce des populations allogènes du Xinjiang musulman et du Tibet. En fait, la Chine n’est qu’une métastase géante du cancer généralisé militariste de l’ensemble du système capitaliste : sa production militaire se développe à un rythme effréné, son budget défense a multiplié par six en 20 ans et occupe depuis 2010 la 2° place mondiale." (Résolution sur la situation internationale (2019): Conflits impérialistes, vie de la bourgeoisie, crise économique [124] – Revue internationale 164)
La période 1989-2008 est marquée par un ensemble de difficultés qui démontrent que la mondialisation, malgré les bouleversements spectaculaires de la hiérarchie entre les puissances économiques, n’a pas mis fin à la tendance à la surproduction et à la stagnation du capitalisme comme en témoignent :
- l’affaiblissement de la croissance ;
- le sous-emploi ou la destruction d’énormes quantités de bases productives ;
- l’énorme quantité de main d’œuvre excédentaire (estimée entre un tiers et la moitié du total de la force de travail mondiale) au chômage ou sous-employée que le capitalisme est incapable d’intégrer à la production, condamnée à végéter dans le secteur informel ou dans les marges de l’économie capitaliste ;
- l’importante instabilité et l’incapacité à conjurer la survenue des crises : crise du système monétaire européen 1993, crise mexicaine de 1994, crise asiatique 1997-98, crise en Argentine 2001, éclatement de la bulle Internet 2002… avec un risque permanent et grandissant d’implosion du système financier international, (même si pendant deux décennies, le capitalisme parvient à circonscrire les crises à certaines parties du monde, au prix d’un coût et de dégâts au système qui s’accroissent de façon exorbitante) ;
- l’absence de rémission du cancer du militarisme qui a continué à vampiriser la production mondiale en affectant différemment les principales parties du monde : les États européens sont parvenus à réduire de moitié environ le poids des dépenses militaires par rapport à leur niveau de 1989 ; la Chine ne s’est engagée dans aucun conflit durant cette période, réservant ses forces économiques à son émergence comme seconde puissance mondiale ; mais de longues et coûteuses guerres (Irak, Afghanistan, etc.) de l’impérialisme américain ont contribué à affaiblir son économie par rapport à ses rivaux.
Cette période n'en a fait constitué qu’un intermède permettant au système capitaliste de préserver quelque peu son économie des effets de sa décomposition.
Ainsi, l’aggravation de l’état réel de l’économie et la revanche de la loi de la valeur débouchent sur la crise financière de 2008, la crise financière la plus grave depuis la Grande Dépression de 1929. Éclatant aux USA, au cœur du capitalisme mondial, elle se généralise au monde entier. L’affaiblissement de la dynamique de la mondialisation amoindrissant la réalisation de l’accumulation élargie, le poids des dépenses militaires et des interventions impérialistes, et l’impasse de la surproduction font imploser et voler en éclats la gigantesque pyramide de Ponzi de l'échafaudage financier international basé sur un endettement général sans borne de l’État américain, la spéculation servant de substitut à la croissance mondiale pour maintenir en vie le système capitaliste.
Les gigantesques plans de sauvetage, sans équivalent dans l’histoire, mis en œuvre par les Banques centrales des grandes puissances, ainsi que le rôle de locomotive de la Chine parviennent à stabiliser le système et à endiguer la crise des liquidités, mais non à relancer véritablement l’économie. L'année 2008 marque un tournant dans l’histoire de l’enfoncement du mode de production capitaliste dans sa crise historique.
Cette violente explosion de la crise concluant plus de deux décennies de surexploitation à l’échelle mondiale, n'épargnant aucune zone d'influence du monde, aucun marché – y compris extra-capitaliste, confirme que le système capitaliste se retrouve désormais encore plus complètement enfermé dans la situation où l’hégémonie universelle des relations de classe rend la réalisation de l’accumulation élargie de plus en plus difficile. La seule tendance vers ce terme avait signifié, une fois le marché mondial constitué et divisé entre puissances, l’entrée du capitalisme dans sa phase de décadence, comme l’avait souligné R. Luxembourg. "Ainsi le capitalisme ne cesse de croître grâce à ses relations avec les couches sociales et les pays non capitalistes, poursuivant l'accumulation à leurs dépens mais en même temps les décomposant et les refoulant pour s'implanter à leur place. Mais à mesure qu'augmente le nombre des pays capitalistes participant à la chasse aux territoires d'accumulation et à mesure que se rétrécissent les territoires encore disponibles pour l'expansion capitaliste la lutte du capital pour ses territoires d'accumulation devient de plus en plus acharnée et ses campagnes engendrent à travers le monde une série de catastrophes économiques et politiques : crises mondiales, guerres, révolutions.
Par ce processus, le capital prépare doublement son propre effondrement : d'une part en s'étendant aux dépens des formes de production non capitalistes, il fait avancer le moment où l'humanité tout entière ne se composera plus effectivement que de capitalistes et de prolétaires et où l'expansion ultérieure, donc l'accumulation. deviendront impossibles. D'autre part, à mesure qu'il avance, il exaspère les antagonismes de classe et l'anarchie économique et politique internationale à tel point qu'il provoquera contre sa domination la rébellion du prolétariat international…" (R. Luxembourg, L’Accumulation du Capital, Anti-critique, p152)
Nombre de phénomènes existant déjà dans la décadence prennent une dimension qualitativement nouvelle dans la période de décomposition, en particulier du fait de l’impossibilité du capital à offrir une perspective : "la bourgeoisie s'est trouvée incapable d'organiser quoi que ce soit en mesure de mobiliser les différentes composantes de la société, y compris au sein de la classe dominante, autour d'un objectif commun, sinon celui de résister pas à pas, mais sans espoir de réussite, à l'avancée de la crise.". "C'est pour cela que la situation actuelle de crise ouverte se présente en des termes radicalement différents de ceux de la précédente crise du même type, celle des années 1930." (Thèses sur la décomposition [189])
Aussi longtemps que chacune des nations a pu bénéficier de la mondialisation, le capitalisme est parvenu globalement à préserver l’économie capitaliste des effets de la décomposition. En particulier, le chacun pour soi a ainsi pu être contenu et, la loi du plus fort, tolérée sans remise en cause. Il en va tout autrement après 2008 et la fermeture des ‘opportunités’ de la mondialisation : l’incapacité encore plus manifeste à surmonter la crise de son mode de production s’est traduite pour la classe dominante par l’explosion du chacun pour soi, dans les rapports entre nations (avec le retour progressif du protectionnisme et la remise en cause unilatérale de la part des deux principales puissances du multilatéralisme et des institutions de la mondialisation) et au sein de chaque nation.
Les années 2020 voient les effets de la décomposition prendre une ampleur et une signification nouvelle puissamment destructrices sur l’économie capitaliste. Elles ont été inaugurées par la pandémie mondiale du covid 19, un pur produit de la décomposition qui a mis l’économie mondiale à l’arrêt et nécessitant une intervention massive de l’État ainsi que la montée en flèche de l’endettement. La pandémie s'est trouvé bientôt suivie du retour de la guerre sur le sol européen en Ukraine en 2022 dont l’onde de choc n’en finit pas d’ébranler le monde capitaliste. Consacrés par la pandémie, le développement du chacun pour soi à un niveau inédit et l’abandon de toute concertation entre nations fragilisent l’ensemble du système capitaliste, allant ainsi à l’encontre des leçons tirées de la crise 1929 quant à la nécessité d'une relative collaboration entre les principales nations.
Les effets de la décomposition non seulement s’accélèrent et reviennent comme un boomerang s’exprimer avec le plus de force au cœur même du capitalisme, alors que s'accumulent les effets combinés de la crise économique, de la crise écologique/climatique et de la guerre impérialiste, qui interagissent et démultiplient leurs effets, pour produire une spirale dévastatrice aux conséquences incalculables pour le capitalisme, frappant et déstabilisant de plus en plus sévèrement l’économie capitaliste et son infrastructure de production. Alors que chacun des facteurs alimentant cet effet "tourbillon" de la décomposition représente par lui-même et à lui seul un sérieux facteur de risque d’effondrement pour les États, leurs effets combinés dépassent sans commune mesure la simple somme de chacun d’entre eux pris isolément.
Une illustration en est constituée la perturbation planétaire du cycle de l’eau. Conséquences du réchauffement climatique imputable au système capitaliste, les sécheresses extrêmes et durables sont la cause des méga-feux ; elles conduisant ainsi à la désertification de zones entières du globe devenant inhabitables – par ailleurs souvent livrées à la guerre – poussant les populations à la migration ; elles ont été l’une des causes de l’effondrement des États arabes au Moyen-Orient après 2010[4]. La productivité et même la pratique de l’agriculture sont déstabilisées aux États-Unis, en Chine et en Europe. Les pluies et les inondations extrêmes ruinent de façon irrémédiable des régions entières ou même des États (Pakistan), provoquent la destruction d'infrastructures vitales et perturbent le fonctionnement de l'appareil de production industriel. La montée des eaux océaniques menace 10% de la population mondiale, les agglomérations et les infrastructures industrielles côtières dans les pays centraux. L’accès à l’eau devient un enjeu stratégique crucial et débouche sur des tensions et des affrontements entre États pour son contrôle.
Comme le montre le déchainement du militarisme en Ukraine, parmi les différents facteurs agissant dans l’effet ‘tourbillon’, celui de la guerre (en tant que décision délibérée de la classe dominante) constitue l’élément accélérateur déterminant d’aggravation du chaos et de la crise économique : augmentation de la famine au plan mondial, rupture des chaines d’approvisionnement, pénuries, destruction de l’économie ukrainienne, destruction environnementale…
La décomposition affecte de surcroît la manière dont la classe dominante tente de face à l’impasse de son système.
L’éclatement de la guerre en Ukraine représente un "changement d’époque" pour le capitalisme et les pays centraux : la guerre, au caractère de plus en plus irrationnel, où chaque partie se ruine et s’affaiblit, n’est plus une perspective lointaine. Elle se rapproche de plus en plus des centres du capitalisme mondial et implique la plupart des grandes puissances. Elle continue d’avoir de profondes répercussions négatives sur la situation économique mondiale et bouleverse l’ensemble des rapports entre nations capitalistes.
Tandis que dans son sillage se poursuit l’extension du chaos (avec le conflit Israël et Hamas), tous les États se préparent désormais à la guerre de "haute intensité" : chaque capital national réorganise son économie nationale en vue de renforcer son industrie militaire et de garantir son indépendance stratégique. Les budgets militaires sont partout en hausse rapide pour rattraper et même dépasser la part de la richesse nationale dédiée à l’armement lors du plus fort de l’affrontement entre blocs.
L’aiguisement général des tensions impérialistes, et, en leur sein, le conflit majeur entre la Chine et les USA a de profondes répercussions sur la stabilité économique du système capitaliste. Une tendance à la fragmentation du marché mondial se développe comme conséquence de la volonté des États-Unis de torpiller la puissance industrielle de la Chine (laquelle est la base de l’ascension de la puissance militaire et de la volonté d’expansion mondiale chinoises) et à entrainer leurs alliés dans le découplage des économies occidentales par rapport à la Chine en promouvant le "commerce entre amis" (friendshoring). Les décisions économiques des puissances sont de plus en plus déterminées par les considérations stratégiques épousant les lignes de fracture impérialistes et conduisent à des perturbations majeures de l’offre et de la demande mondiales.
Les mécanismes du capitalisme d’État et son efficacité tendent à se gripper. La gravité de la situation d’impasse du capitalisme, ainsi que les nécessités de la construction de l’économie de guerre attisent les affrontements au sein de chaque bourgeoisie nationale tandis que les effets de la décomposition sur la bourgeoisie et la société s’expriment par la tendance à la perte de contrôle par la classe dominante sur son jeu politique. La tendance à l’instabilité et au chaos politique en son sein, telle que la bourgeoisie américaine ou anglaise en offre le spectacle, affecte la cohérence, la vision à long terme et la continuité de la défense des intérêts globaux du capital national. La venue au pouvoir de fractions populistes irresponsables (aux programmes peu réalistes pour le Capital national) affaiblit l’économie et les dispositions imposées par le capitalisme depuis 1945 pour éviter la contagion incontrôlée de la crise économique.
Si le capitalisme d’État occidental a pu survivre à son rival stalinien c’est à la manière dont un organisme de plus solide constitution résiste plus longuement à la même maladie. Même si la bourgeoisie peut encore s’appuyer sur des fractions plus responsables dotées d’un plus grand sens de l’État, le capitalisme présente aujourd’hui des tendances analogues à celles qui ont causé la perte du capitalisme d’État stalinien. Concernant le capitalisme d’État chinois, marqué par l’arriération stalinienne malgré l’hybridation de son économie avec le secteur privé, et traversé de nombreuses tensions au sein de la classe régnante, le raidissement de l’appareil d’État constitue un signe de faiblesse et la promesse d’une instabilité à venir.
L’endettement, principal palliatif à la crise historique du capitalisme massivement utilisé, non seulement perd de son efficacité mais le poids des dettes condamne le capitalisme à des convulsions toujours plus dévastatrices. En restreignant de plus en plus la possibilité de tricher avec les lois du capitalisme, il réduit les marges de manœuvre de chaque capital pour soutenir et relancer l’économie nationale. Le rôle de ‘payeurs de dernier recours’ endossé par les États depuis 2008 fragilise les monnaies tandis que le service de la dette bride sévèrement la capacité des États à investir.
Le tableau qu’offre le système capitaliste confirme les prévisions de Rosa Luxemburg : le capitalisme ne connaîtra pas un effondrement purement économique mais sombre dans le chaos et les convulsions :
- l’absence quasi-complète de marchés extra-capitalistes modifie désormais les conditions dans lesquelles les principaux États capitalistes doivent réaliser l’accumulation élargie : de plus en plus celle-ci ne peut s’opérer, comme condition de leur propre survie, qu’au détriment direct de rivaux de même rang en affaiblissant leur économie. De plus en plus se concrétise la prévision faite dans les années 1970 par le CCI d’un monde capitaliste ne pouvant se maintenir en vie qu’en se réduisant à un petit nombre de puissances encore capables de réaliser un minimum d’accumulation.
- Le degré d’impasse de la surproduction combiné à l’anarchie propre à la production capitaliste et à la destruction croissante des écosystèmes commence à provoquer de plus en plus de pénuries ou de ruptures (médicaments, agriculture…) en raison de l’incapacité à dégager suffisamment de profit pour les produire.
- Expression de cette impasse, l’inflation instillée par le contexte du retour de la guerre, fait spectaculairement sa réapparition, déstabilise l’économie et la prive de la visibilité à long terme dont elle a besoin.
- La recherche effrénée de nouveaux lieux de délocalisation (par ex. en Afrique, au Moyen Orient) pour exploiter une main d’œuvre meilleure marché se heurte aux conditions dantesques du chaos et au sous-développement ; un obstacle pour les puissances occidentales comme pour le projet chinois des Routes de la Soie qui s’effondre.
- L’Inde ne forme pas non plus une alternative viable à terme pouvant jouer un rôle équivalent à la Chine dans les années 1990-2000 ; les circonstances ayant permis le ‘miracle de l’émergence de la Chine’ étant révolues, une telle perspective est désormais impossible.
- Les coûts énormes pour faire face à la crise écologique et pour décarboner l’économie dépassent de très loin la capacité du Capital à réaliser les investissements au niveau requis. De nombreux éco-projets sont purement et simplement abandonnés en raison du coût du crédit qui tue leur rentabilité, tant en Europe qu’aux États-Unis.
- Malgré le ralentissement considérable du développement des forces productives, le capitalisme reste en mesure de réaliser quelques avancées, par exemple en médecine, en biotechnologie, Intelligence Artificielle… Mais profondément perverties par l’usage qu’en fait le capital, elles se retournent contre la classe ouvrière et l’humanité. Ainsi l’IA, outre le risque de faire disparaitre des milliers de postes sans possibilité pour les forces de travail libérées de retrouver à s’employer par ailleurs, les États la conçoivent comme un outil de contrôle de la population ou comme moyen de déstabilisation de leurs rivaux impérialistes, et surtout comme arme de guerre et outil de destruction. (Par ex. Israël qui se targue de mener la première guerre de l’IA voit en elle la “clé de la survie moderne”). Une partie de ses concepteurs a mis en garde contre le risque d’"extinction" qu’elle représente pour l’humanité, "au même titre que d’autres risques pour nos sociétés, tels que les pandémies et la guerre nucléaire".
- La pénurie massive de main-d'œuvre, dans de nombreux pays occidentaux relève de l'anarchie du capitalisme, générant à la fois des surcapacités et des pénuries, mais aussi de tendances typiques de la décadence au plan démographique de l’effondrement du renouvellement de la population frappant les pays occidentaux et la Chine. Le vieillissement des populations dans les pays les plus développés a pour conséquence de réduire la population en âge de travailler à un niveau tel que chaque État doit recourir à l’immigration. La pénurie massive de main-d'œuvre traduit aussi l’incapacité de plus en plus grande des systèmes éducatifs à mettre sur le marché une main d’œuvre suffisamment formée au niveau de technicité atteint dans la production, tandis que maints secteurs sont désertés en raison des conditions d'exploitation et de rémunération qui y règnent.
Le 24° Congrès du CCI a clairement dégagé les implications de cette situation historique pour les principales nations :
"Non seulement la capacité des principales puissances capitalistes à coopérer pour contenir l'impact de la crise économique a plus ou moins disparu, mais face à la détérioration de leur économie et à l'aggravation de la crise mondiale, et afin de préserver leur position de première puissance mondiale, les États-Unis visent de plus en plus délibérément à affaiblir leurs concurrents. Il s'agit là d'une rupture ouverte avec une grande partie des règles adoptées par les États depuis la crise de 1929. Elle ouvre la voie à une terra incognita de plus en plus dominée par le chaos et l'imprévisible.
Les États-Unis, convaincus que la préservation de leur leadership face à la montée en puissance de la Chine dépend en grande partie de la puissance de leur économie, que la guerre a placée en position de force sur le plan politique et militaire, sont également à l'offensive contre leurs rivaux sur le plan économique. Cette offensive s'opère dans plusieurs directions. Les États-Unis sont les grands gagnants de la "guerre du gaz" lancée contre la Russie au détriment des États européens qui ont été contraints de mettre fin aux importations de gaz russe. Ayant atteint l'autosuffisance en pétrole et en gaz grâce à une politique énergétique de long terme initiée sous Obama, cette guerre a confirmé la suprématie américaine dans la sphère stratégique de l'énergie. Elle a mis ses rivaux sur la défensive à ce niveau : L'Europe a dû accepter sa dépendance au gaz naturel liquéfié américain ; la Chine, très dépendante des importations d'hydrocarbures, a été fragilisée par le fait que les États-Unis sont désormais en mesure de contrôler les routes d'approvisionnement de la Chine. Les États-Unis disposent désormais d'une capacité de pression sans précédent sur le reste du monde à ce niveau.
Profitant du rôle central du dollar dans l'économie mondiale, du fait d'être la première puissance économique mondiale, les différentes initiatives monétaires, financières et industrielles (des plans de relance économique de Trump aux subventions massives de Biden aux produits "made in USA", en passant par l'Inflation Reduction Act, etc.) ont augmenté la "résilience" de l'économie américaine, ce qui attire l'investissement de capitaux et les relocalisations industrielles vers le territoire américain. Les États-Unis limitent l'impact du ralentissement mondial actuel sur leur économie et repoussent les pires effets de l'inflation et de la récession sur le reste du monde.
Par ailleurs, afin de garantir leur avantage technologique décisif, les États-Unis visent également à assurer la relocalisation aux États-Unis ou le contrôle international de technologies stratégiques (semi-conducteurs) dont ils entendent exclure la Chine, tout en menaçant de sanctions tout rival à leur monopole.
La volonté des États-Unis de préserver leur puissance économique a pour conséquence d'affaiblir le système capitaliste dans son ensemble. L'exclusion de la Russie du commerce international, l'offensive contre la Chine et le découplage de leurs deux économies, bref la volonté affichée des États-Unis de reconfigurer les relations économiques mondiales à leur avantage, marque un tournant : les États-Unis se révèlent être un facteur de déstabilisation du capitalisme mondial et d'extension du chaos sur le plan économique.
L'Europe a été particulièrement touchée par la guerre qui l'a privée de sa principale force : sa stabilité. Les capitales européennes souffrent d'une déstabilisation sans précédent de leur "modèle économique" et courent un risque réel de désindustrialisation et de délocalisation vers les zones américaines ou asiatiques sous les coups de boutoir de la "guerre du gaz" et du protectionnisme américain.
L'Allemagne en particulier est un concentré explosif de toutes les contradictions de cette situation inédite. La fin des approvisionnements en gaz russe place l'Allemagne dans une situation de fragilité économique et stratégique, menaçant sa compétitivité et l'ensemble de son industrie. La fin du multilatéralisme, dont le capital allemand bénéficiait plus que toute autre nation (lui épargnant aussi le poids des dépenses militaires), affecte plus directement sa puissance économique, dépendante des exportations. Elle risque également de devenir dépendante des États-Unis pour son approvisionnement énergétique, alors que ces derniers poussent leurs "alliés" à se joindre à la guerre économique/stratégique contre la Chine et à renoncer à leurs marchés chinois. Parce qu'il s'agit d'un débouché vital pour les capitaux allemands, l'Allemagne se trouve confrontée à un énorme dilemme, partagé par d'autres puissances européennes, à un moment où l'UE est elle-même menacée par la tendance de ses États membres à faire passer leurs intérêts nationaux avant ceux de l'Union.
Quant à la Chine, alors qu'elle était présentée il y a deux ans comme la grande gagnante de la crise Covid, elle est l'une des expressions les plus caractéristiques de l'effet "tourbillon". Déjà victime d'un ralentissement économique, elle est aujourd'hui confrontée à de fortes turbulences. Depuis la fin de l'année 2019, la pandémie, les lock-down à répétition et le tsunami d'infections qui ont suivi l'abandon de la politique du "Zéro Covid" continuent de paralyser l'économie chinoise. La Chine est prise dans la dynamique mondiale de la crise, avec son système financier menacé par l'éclatement de la bulle immobilière. Le déclin de son partenaire russe et la rupture des "routes de la soie" vers l'Europe par des conflits armés ou le chaos ambiant causent des dommages considérables. La puissante pression des États-Unis accroît encore ses difficultés économiques. Et face à ses problèmes économiques, sanitaires, écologiques et sociaux, la faiblesse congénitale de sa structure étatique stalinienne constitue un handicap majeur. Loin de pouvoir jouer le rôle de locomotive de l'économie mondiale, la Chine est une bombe à retardement dont la déstabilisation aurait des conséquences imprévisibles pour le capitalisme mondial." ("Résolution sur la situation internationale [158] du 25e Congrès du CCI"; Revue internationale 170.)
La Russie semble manifester une certaine résilience aux sanctions destinées à "saigner à blanc" son économie. Paradoxalement elle a pu bénéficier de l’État d’arriération de son économie (déjà manifeste avant 1989 et typique de la décadence) surtout basée sur l’extraction et l'exportation de matières premières, particulièrement les hydrocarbures, et mettre à profit le chacun pour soi dans les relations entre nations pour les écouler par la bande à la Chine, ou via l'Inde, pour atténuer certains effets des sanctions. Toutefois cet ‘atout’ fragile et provisoire ne pourra pas résister ad aeternam à l’étranglement progressif de ses capacités industrielles.
De nombreux États sont au bord de la faillite, incapables d’honorer leurs dettes du fait de la hausse des taux, victimes de la fuite des capitaux vers les États-Unis. L’élargissement des BRICS de cinq à onze membres (intégrant l'Argentine, l'Égypte, l'Éthiopie, l'Iran, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis) représente une tentative d’émancipation par rapport aux États-Unis et d’échapper à la strangulation de leur économie. La mise en place d’une monnaie commune ou le recours à la monnaie chinoise comme alternative au dollar n’a aucune chance de voir le jour en raison des nombreuses divergences entre ces pays en particulier concernant leur relation avec l’État chinois.
Les trois principales parties du capitalisme s’enfoncent dans la stagflation, sans espoir de rebond réel de l’économie capitaliste ; avec le risque d’une plongée dans la récession, au bord de laquelle se trouve déjà l’UE et, possiblement, la Chine, tandis que les États-Unis cherchent à y échapper au détriment de leur rivaux.
"Ce que nous voyons dans l'ensemble est, d'une part, ce qui va peut-être être la PIRE CRISE de l'histoire du capitalisme, et, d'autre part, la réalité concrète de la PAUPÉRISATION ABSOLUE de la classe ouvrière dans les pays centraux, confirme totalement la justesse de cette prévision que Marx a faite concernant la perspective historique du capitalisme et dont les économistes et autres idéologues de la bourgeoisie se sont tant moqués." (Le capitalisme mène à la destruction de l'humanité… Seule la révolution mondiale du prolétariat peut y mettre fin [137] ; Revue Internationale 169)
Après des décennies de pression à la baisse du prix de la force de travail, la part de la richesse créée revenant au Travail n’a pas cessé de diminuer dans le monde entier depuis la fin des années 1970. Les salaires réels sont revenus au niveau d’avant les années 1980. Une grande partie de la classe ouvrière vit désormais sous le seuil de pauvreté ou juste à sa limite.
La bourgeoisie se targue de parvenir à "juguler" l’inflation ; pour ce qui est du pouvoir d’achat ouvrier, chaque prolétaire doit payer beaucoup plus cher son carburant, son alimentation et le remboursement de ses crédits, tandis que son salaire a été amputé en ‘progressant’ très en deçà du taux d’inflation, empêchant la satisfaction des besoins les plus élémentaires.
L’extraction de la plus-value relative va de plus en plus de pair avec l’extraction de la plus-value absolue, l’intensification du travail allant de pair avec l’allongement de la journée de travail et de la durée du temps d’exploitation dans la vie de chaque prolétaire.
Les conditions d’exploitation tendent même de plus en plus à dépasser les limites physiologiques des prolétaires en tuant littéralement les ouvriers au travail.
Certains États américains ont cherché à contraindre les salariés à travailler pendant les canicules, faisant monter en flèche les décès et accidents. En Corée, où la mort au travail est un phénomène répandu (comme dans le reste de l’Asie du Sud-est), la volonté de l’État de faire passer la semaine de travail de 52 à 69 heures a été contrecarrée par la riposte de la classe.
Les accidents du travail provoquent chaque année une hécatombe : officiellement près de deux millions d’ouvriers dans le monde, 270 millions étant blessés ou estropiés.
La force de travail surmenée subit dans de nombreux secteurs de la production une usure nerveuse et musculo-squelettique accélérée telle qu’elle entraine une mise au rebut de ceux qui vont rejoindre les cohortes de prolétaires inexploitables bien avant la date légale de cessation d’activité.
Enfin sont monnaie courante les situations de quasi-esclavage de la force de travail (particulièrement dans les secteurs agricoles des pays développés), de mise en esclavage pour dettes ou de travail forcé (par exemple dans le secteur de la pêche industrielle en Chine) touchant surtout la main d’œuvre migrante.
Avec les perspectives d’aggravation de la crise, les attaques économiques contre la classe ouvrière au travail ou au chômage ne peuvent que continuer à pleuvoir.
Mais "trop c’est trop" ! Ainsi la classe ouvrières a commencé à riposter en reprenant le chemin de la lutte dans l’ensemble des bastions de l’économie mondiale, ces deux dernières années. Ce retour de la lutte des classes, historique après plusieurs décennies de passivité du prolétariat, confirme l’importance du rôle de la crise et des luttes défensives dans la théorie marxiste pour le devenir du combat ouvrier : "… les attaques économiques (baisse du salaire réel, licenciements, augmentation des cadences, etc.) résultant directement de la crise affectent de façon spécifique le prolétariat (c’est-à-dire la classe produisant la plus-value et s’affrontant au capital sur ce terrain) ;la crise économique, contrairement à la décomposition sociale qui concerne essentiellement les superstructures est un phénomène qui affecte directement l’infrastructure de la société sur laquelle reposent ces superstructures ; en ce sens, elle met à nu les causes ultimes de l’ensemble de la barbarie qui s’abat sur la société, permettant ainsi au prolétariat de prendre conscience de la nécessité de changer radicalement de système et non de tenter d’en améliorer certains aspects." (Thèses sur la décomposition [189])
CCI, Décembre 2023
[1] Le capitalisme ne peut pas constituer le marché nécessaire à l'écoulement de sa production, c'est la raison pour laquelle il a en permanence dû vendre le surplus de celle-ci à des marchés "extra-capitalistes", interne aux pays dominés par les rapports de production capitalistes ou bien à l'extérieur de ceux-ci.
[2] Lire La crise capitaliste dans les pays de l'est [190], Revue internationale 23.
[3] "La Mondialisation" Ed Bréal, p 107 de Carroué, Collet, Ruiz.
[4] Lire à ce sujet Jean-Michel Valantin, Géopolitique d’une planète déréglée, Seuil, 2017, pp.240 à 249, chapitres : Les « printemps arabes" : crise politique, crise géophysique ; Evénements climatiques extrêmes et crises politiques ; Climat, crise agraire et guerre civile : la cas de la Syrie.
« Comment une classe, agissant en tant que classe, telle qu’elle est dans la société capitaliste, peut-elle aboutir à l’abolition des classes, donc du capitalisme ? » Pour certains, il n’y aurait qu’une seule solution possible pour résoudre cet apparent paradoxe : « Il ne s’agit pas pour le prolétariat de triompher, de se libérer, de libérer le travail, d’étendre sa condition… mais bien d’abolir ce qu’il est.[1] » L’auto-négation du prolétariat ! tel est le crédo du courant moderniste tel qu’il apparut à la fin des années 1960 et qui est aussi connu sous le nom de courant ultra-gauche. On serait tenté de dire, avec Engels, « ce qui manque à ces messieurs, c’est la dialectique ». C’est vrai enfin ! comment peut-on éliminer ainsi la phase d’affirmation du prolétariat durant la période révolutionnaire, et ne garder que sa phase de négation lorsque, comme résultat de l’action du prolétariat lui-même, les classes disparaissent dans le cours de la période de transition du capitalisme au communisme ? Ces deux phases ne forment-elles pas ensemble une unité et une interrelation ? Autrement dit, comment peut-on séparer l’aboutissement, l’abolition des classes, de tout le processus qui y mène, en l’occurrence la constitution du prolétariat en classe puis en classe dominante ? N’y a-t-il pas unité entre le but et les moyens ? Cependant il n’y a pas que la dialectique qui manque à ces messieurs, comme on le verra dans ce rappel historique. On découvrira que les modernistes rejettent l’émancipation du prolétariat – « Il ne s’agit pas pour le prolétariat de se libérer » – qui constitue précisément l’unique moyen dont dispose l’humanité pour se libérer de l’abrutissante société de classes. L’idéologie moderniste relève du socialisme bourgeois qui proclame que la nature de la classe ouvrière au sein du capitalisme n’est pas révolutionnaire. On découvrira aussi que, selon les mots de Marx et Engels, « le socialisme bourgeois n’atteint son expression adéquate que lorsqu’il devient une simple figure de rhétorique[2]» . C’est à cette source que vinrent s’abreuver les communisateurs.
Le courant moderniste prend naissance durant la reprise historique de la lutte de classe à la fin des années 1960. Mai 68 en France, l’Automne chaud de 1969 en Italie, les luttes de 1970 en Pologne... sur tous les continents, le prolétariat se lance dans des luttes massives, s’affirme avec force, rompant ainsi avec des décennies d’apathie marquées par quelques flambées sans lendemain. La période initiale de luttes intenses, qui couvre les années 1970-1980 après la flamboyante année 68, ne peut être comprise sans prendre en compte un certain nombre de difficultés auxquelles furent confrontés le prolétariat et ses minorités révolutionnaires. Il faut en premier lieu signaler l’agitation étudiante qui avait commencé quelques années avant la reprise ouvrière et qui, de Berkeley à la Sorbonne, exprimait le poids de la petite bourgeoisie dans le mouvement. Contrairement à aujourd’hui, les étudiants provenaient dans leur écrasante majorité de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Alors que le géant prolétarien était encore endormi, les premiers signes de la crise économique provoquèrent chez les petits bourgeois une forte inquiétude quant à leur avenir. La fièvre s’empara des universités partout dans le monde, attisée par les massacres de la guerre du Vietnam et par une société conservatrice étouffante. Dans les manifestations, des portraits de Guevara, de Castro, de Mao ou d’Ho Chi Minh apparaissent alors que ces personnages n’avaient strictement rien à voir avec le mouvement ouvrier[3]. Dans la petite bourgeoisie, classe sans avenir historique et totalement prisonnière du présent, les discours sur la révolution cachaient une révolte éphémère, une attitude contestataire totalement étrangère au combat prolétarien.
La deuxième difficulté importante tient à la rupture de la continuité qui reliait auparavant, dans le cours de l’histoire du mouvement ouvrier, les différentes organisations politiques successives. La contre-révolution qui venait de s’achever avait été si violente et si longue (1923-1968, 45 ans !) qu’elle avait réussi à détruire cette continuité. La Gauche communiste d’Italie qui, dans les années 1930, à travers les revues Prometeo, Bilan et Octobre, poursuivait le travail critique et militant entamé dès les années 1920 contre la dégénérescence de la IIIe Internationale, entra en crise et disparut durant la Deuxième Guerre mondiale, suivie au début des années 1950 par la disparition de la Gauche communiste de France (GCF) qui tentait d’en préserver les leçons et les principes. La tradition du militantisme communiste semblait engloutie dans les sables de l’oubli[4].
Enfin, la tendance au capitalisme d’État, propre à la décadence du capitalisme, n’avait connu aucun répit depuis la Deuxième Guerre mondiale et rendait la démocratie bourgeoise toujours plus totalitaire. Cette tendance exprimait la nécessité pour la bourgeoisie d’une intervention croissante de l’État pour faire face à la crise économique permanente et maintenir la paix sociale alors que la classe ouvrière était confrontée à une forte augmentation de l’exploitation. Toutes les organisations du prolétariat qui avaient trahi (syndicats et partis) sont maintenues en vie par la bourgeoisie qui va les mettre au service du capitalisme sous la forme d’organes d’encadrement du prolétariat. Dans une telle situation, l’histoire du mouvement ouvrier devenait de l’hébreu pour la plupart des jeunes s’éveillant à la vie politique. La trahison de la social-démocratie en 1914 (à travers l’Union sacrée) ou du parti bolchevik en 1924 (avec la proclamation du « socialisme dans un seul pays ») n’était pas vue comme le résultat d’un lent processus historique de pénétration de l’opportunisme au sein d’une organisation prolétarienne, avec un combat acharné des minorités de gauche pour tenter de la préserver, mais comme un destin funeste scellé dès l’origine pour toute organisation politique. Dans l’atmosphère des années 1970 où les conceptions libertaires étaient à la mode, tous ceux qui défendait la nécessité d’une organisation révolutionnaire étaient pris pour des apprentis bureaucrates, voire des staliniens.
Ces trois caractéristiques de la période et les difficultés qu’elles entraînèrent expliquent pourquoi le processus de politisation des luttes ouvrières n’a pu aboutir durant les années 1970 et 1980 alors même que la classe révolutionnaire avait resurgi sur l’avant-scène, qu’elle parlait à nouveau de révolution et cherchait à se réapproprier son histoire. Le poids de l’idéologie dominante ne pouvait qu’affecter cette nouvelle génération de prolétaires sans expérience tout comme les éléments politisés issus de différentes classes, en particulier l’idéologie portée par les différents cénacles gauchistes (anarchisme officiel, trotskisme, maoïsme) dont l’influence augmenta brusquement par l’adhésion massive des petits bourgeois. Fortement impressionnés par le réveil du géant prolétarien, ceux-ci crurent à son origine divine puis s’en détournèrent rapidement, déçus qu’il n’ait pas tenu sa promesse de l’avènement immédiat d’un monde de jouissance et de félicités. Le poids délétère de l’ouvriérisme et de l’immédiatisme en fut la conséquence.
Le modernisme est un produit typique de cette époque. Alors que les conditions de l’explosion de Mai 68 étaient en train de mûrir, les artistes rassemblés dans l’Internationale situationniste (IS) (qui confondaient la bohème et la révolution) revendiquaient une révolution de la vie quotidienne. Au même moment, Jacques Camatte et ses amis quittaient le Parti communiste international d’Amadeo Bordiga (Programme communiste, Le Prolétaire) dont la sclérose semblait symboliser l’impuissance de la Gauche communiste et l’échec du « vieux mouvement ouvrier », termes que les modernistes reprirent du courant conseilliste. Tous réclamaient une nouvelle théorie révolutionnaire adaptée à la nouvelle réalité. En bref : il fallait être « moderne ». Ils crurent que les luttes ouvrières contre les effets de l’exploitation capitaliste étaient soit l’expression d’une intégration définitive à la société bourgeoise (qu’ils appelaient “la société de consommation”), soit une révolte contre le travail et crurent à l’émergence d’un nouveau mouvement ouvrier : « La montée en puissance et surtout le changement de contenu des luttes de classes à la fin des années 1960 ferma le cycle ouvert en 1918-1919 par la victoire de la contre-révolution en Russie et en Allemagne. Ce cours nouveau des luttes mit du même coup en crise la théorie-programme du prolétariat et toute sa problématique. Il ne s’agissait plus de savoir si la révolution est l’affaire des Conseils ou du Parti ni si le prolétariat est ou non capable de s’émanciper lui-même. Avec la multiplication des émeutes de ghetto et des grèves sauvages, avec la révolte contre le travail et la marchandise, le retour du prolétariat sur le devant de la scène historique marquait paradoxalement la fin de son affirmation.[5] »
Notre presse de l’époque comporte de nombreuses polémiques contre le courant moderniste, en particulier pour démontrer que, malgré l’évolution du capitalisme, la classe ouvrière restait la classe révolutionnaire et qu’en se focalisant sur les manifestations les plus apparentes de l’aliénation sociale les modernistes restent aveugles aux « sources qui leur donnent naissance et les nourrissent[6] » .
Il faut noter que plusieurs groupes modernistes, comme l’Internationale situationniste (René Riesel) ou Le Mouvement communiste (Gilles Dauvé), participèrent au début des années 1970 aux conférences organisées par Informations et correspondance ouvrières (ICO), lieux de discussions et de clarification politique essentiels à l’époque. On rencontrait aussi dans les conférences d’ICO les groupes conseillistes, des éléments du milieu anarchistes comme Daniel Guérin (OCL) ou Daniel Cohn-Bendit (que Raymond Marcellin, le ministre de l’Intérieur, avait expulsé de France), Christian Lagant (Noir et Rouge), et des éléments de la Gauche communiste comme Marc Chirik (de Révolution internationale), Paul Mattick (de la Gauche communiste allemande), Cajo Brendel (de la Gauche communiste hollandaise). Dans cette atmosphère de discussions politiques incessantes et passionnée, un certain nombre de modernistes rejoignirent d’ailleurs (en même temps qu’une majorité des éléments conseillistes) le courant de la Gauche communiste, la plupart du temps parce qu’ils furent convaincus par les arguments sur la nature prolétarienne d’Octobre 1917.
Une partie des éléments modernistes s’étaient en effet reconnus dans le milieu politique prolétarien. Cela ne signifie pas pour autant que la théorie moderniste puisse être qualifiée de communiste, encore moins de marxiste. Les différents groupes et individus de ce courant appartenaient plutôt au marais, cette zone intermédiaire qui rassemble tous ceux qui oscillent entre le camp du prolétariat et celui la bourgeoisie, qui sont encore en chemin vers l’un ou l’autre camp. Ceux parmi les éléments modernistes qui rejoignirent la Gauche communiste ne purent y parvenir qu’en rompant avec le modernisme et non pas grâce à lui. En effet, comme nous l’avons montré dans les articles précédents de cette série, la théorie moderniste est de nature bourgeoise et trouve ses racines dans l’École de Francfort, un groupe d’universitaires de l’Institut de recherche sociale, qui, dans les années 1950, crurent identifier une crise du marxisme et résolurent le problème en enterrant celui-ci. Certains d’entre eux, comme Marcuse, conclurent à l’intégration définitive du prolétariat dans la société de consommation, perdant ainsi toute nature de classe révolutionnaire. Elle trouve également ses racines dans le groupe Socialisme ou Barbarie (SouB) qui ne parvint pas à mener à son terme sa rupture avec le trotskisme et finit par rejeter le marxisme[7].
Gilles Dauvé est un bon exemple de la stérilité du modernisme apparus durant les années 1960. Fortement influencé par SouB, il entreprit de critiquer la thèse qui allait perdre ce groupe, et qui consistait à remplacer l’opposition entre classe dominante et classe exploitée par l’opposition entre dirigeants et dirigés, ce qui constitua pour SouB le premier pas vers l’abandon du marxisme. Mais dans la critique de cette thèse qui relève de l’autogestion et d’un socialisme d’entreprise, Dauvé ne parvient qu’à en prendre le contre-pied en prônant la négation immédiate des rapports de production capitalistes. Cela revenait à se maintenir sur le même terrain que SouB : « Nous pensons au contraire que la destruction du capitalisme ne doit pas être envisagée du seul point de vue de la gestion, mais à partir de la nécessité/possibilité du dépérissement de l’échange, de la marchandise, de la loi de la valeur, du salariat. Il ne suffit pas seulement de gérer, mais de bouleverser l’économie ; le simple fait de la gérer ne suffit pas à la bouleverser.[8] » Répondre simplement par la nécessité de l’abolition immédiate de la valeur, c’était vraiment se moquer du monde alors que l’enjeu était de démontrer que, du fait de sa place dans le mode de production capitaliste, le prolétariat est poussé par la nécessité et par sa conscience à transformer ses luttes contre les effets de l’exploitation en luttes contre les causes de l’exploitation, c’est-à-dire est capable, au cours du processus de la grève de masse et de la révolution, de se transformer lui-même et de transformer de fond en comble la société.
Le n° 84 d’Information et correspondance ouvrières parait en août 1969 avec un compte rendu et des documents de la Conférence d’ICO qui s’est tenue à Bruxelles en juin 1969. Il contient deux textes essentiels : l’un a été rédigé par Marc Chirik, « Luttes et organisations de classe », et sera repris dans Révolution internationale ancienne série n° 3 (décembre 1969) sous le titre « Sur l’organisation ». Il représente une étape décisive dans le renforcement du courant de la Gauche communiste qui va se traduire en 1972 par l’unification en France de trois groupes sous le nom de Révolution internationale. L’autre texte significatif est celui de Gilles Dauvé, « Sur l’idéologie ultra-gauche », qui entreprend une critique du courant moderniste qui s’était développé lui aussi durant les événements de Mai. On y trouve ce passage significatif : « La bureaucratie bolchevique avait pris le contrôle de l’économie : les ultra-gauches veulent que ce soit les masses. Encore une fois l’ultra-gauche est restée sur le terrain du léninisme, se contentant là aussi d’apporter une réponse différente à la même question.[9] »
C’était le signe qu’un nouveau courant était en train d’apparaître au sein du modernisme. Il restait fidèle à l’auto-négation du prolétariat et considérait toujours Marx comme un « réformiste révolutionnaire », puisqu’il prônait la réduction du temps de travail et l’utilisation des bons de travail. Mais il estimait que Marx avait fait un pas décisif avec la notion de domination réelle du capital sur le travail qui explique, selon Dauvé, pourquoi le prolétariat n’a plus les moyens de s’affirmer de façon révolutionnaire [10]. Il reprenait aussi de Marx la tendance irrésistible vers le communisme. Celle-ci conservait sa nature de mouvement au sein du capitalisme mais elle perdait, chez Dauvé, son second sens de but final du combat pour l’émancipation prolétarienne. Cette tendance était uniquement vue comme un processus de dissolution du capitalisme, et elle prit son nom de baptême, « la communisation ». Alors que l’IS venait de se dissoudre (1972), ce nouveau courant commença à se développer sous l’impulsion de Jacques Camatte, Gilles Dauvé, Michel Bérard et Roland Simon (Intervention communiste puis Théorie communiste) qui rompit avec les Cahiers du communisme de conseils quand celui-ci rejoignit Révolution internationale.
Les communisateurs ou adeptes de la communisation étaient en train de couper les derniers fils qui les reliaient à cette époque à la reprise historique de la lutte de classe. Ils commencèrent par reprendre la dénomination de « courant ultra-gauche ». Cette terminologie, produit des confusions de l’époque, tentait de rassembler pêle-mêle tous ceux qui se démarquaient du gauchisme, mais il avait l’avantage pour les communisateurs de rendre crédible une sorte de continuité/dépassement par rapport à la Gauche communiste. Les leçons tirées par eux de cette première étape de la reprise historique de la lutte de classes sont centrées sur le rejet du « travail » : « Révolution signifiait révolution du travail, socialisme ou communisme signifiait une société du travail. Et c’est cela que la critique du travail par une frange minoritaire mais dynamique des prolétaires a rendu caduc dans les années 1960-1970.[11] »
Effectivement, le conflit de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie est souvent présenté, dans l’histoire du mouvement ouvrier, comme un conflit entre travail et capital. Ce que la petite-bourgeoisie a du mal à comprendre, c’est que le prolétariat est bien le représentant du travail qui est à la fois le travail aliéné, l’exploitation, mais aussi celui qui a joué un rôle central dans l’émergence de l’humanité. Le prolétariat est précisément la classe du travail parce que pour s’émanciper il n’a pas d’autre moyen que d’abolir le travail salarié, et il ne peut le faire sans transformer en profondeur le travail ; autrement dit : passer des sociétés de classes à une société sans classe, des sociétés de pénurie fondée sur l’économie à une société d’abondance où « le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous » (Manifeste du Parti communiste). Les modernistes constatent que le prolétariat a pris pour ennemi le capital et ils en concluent, à la manière de Proudhon, que s’il le reconnaît comme tel, c’est qu’il se compromet avec lui et donc en reste à la société bourgeoise dont il revendique seulement la gestion. Tel est le tour de passe-passe anarchiste utilisé par les modernistes.
Les communisateurs connurent une nouvelle phase de développement au moment où le courant moderniste initial entra en crise à la fin des années 1980. Ce fut en effet à cette époque la dispersion générale chez celui-ci en raison des désillusions petites bourgeoises. Certains optèrent pour l’écologie radicale ou pratiquèrent le primitivisme, d’autres partirent élever des moutons au Larzac[12] ou se présentèrent aux élections sous l’étiquette écologique, d’autres comme Raoul Vaneigem[13] étaient persuadés que la « pulsion de vie » allait mettre à bas le capitalisme. Il y eut ceux (représentés par le groupe Krisis et Anselme Jappe aujourd’hui) qui prétendirent que dans Le Capital, la lutte de classe n’était qu’une option secondaire pour Marx et que c’était le capitalisme lui-même qui aboutirait spontanément au communisme, d’autres enfin se compromirent dans le négationnisme et le soutien à Faurisson[14] puis se rallièrent aux Gilets jaunes et vantèrent systématiquement le caractère subversif des émeutes.
Les communisateurs tentèrent de réagir, d’autant plus que Camatte, de son côté, abandonnait toute référence au prolétariat et inventait sa théorie de la classe universelle qui présentait l’humanité elle-même comme le sujet révolutionnaire. Alors que le terme communisme a deux sens, celui d’un nouveau mode de production débarrassé des classes, des frontières nationales et de l’État, et celui d’un processus à l’œuvre au sein même du capitalisme, « l’abolition des conditions existantes », qui rend compte du heurt de plus en plus violent entre les forces productives et les rapports de production, à la fois dans le domaine économique et dans celui de la lutte de classe, ils le mutilèrent et revendiquèrent leur nouvelle invention, unijambiste mais si moderne, « la communisation, l’abolition sans transition du capital ».
Les communisateurs essayèrent ensuite de démontrer que c’était la situation historique elle-même qui avait changé. La domination réelle du capital, la mondialisation et la restructuration industrielle auraient ruiné tout ce qui restait encore comme possibilité pour le prolétariat de s’affirmer. Le prolétariat restait révolutionnaire « potentiellement », mais il fallait surtout insister sur l’idée que cette potentialité ne devenait une réalité qu’au travers de son auto-négation. « Avec l’objectif de la libération du travail comme réappropriation prolétarienne des forces productives et du mouvement de la valeur, c’est l’idée même d’une nature positivement révolutionnaire du prolétariat qui entrait en crise –et le néo-conseillisme situationniste avec. En effet, l’I.S., tout en mettant dans les formes du programme un contenu non programmatique –l’abolition sans transition du salariat et de l’échange, donc des classes et de l’État– conservait ces formes : les conditions objectives et subjectives de la révolution, le développement des “moyens techniques” et la recherche de sa conscience par le prolétariat, redéfini comme la classe quasiment universelle de tous les dépossédés de l’emploi de leur vie.[15] » C’était une question de vie ou de mort, pour survivre et tenter de dévoyer quelques jeunes à la recherche d’une cohérence révolutionnaire il fallait réaffirmer l’existence d’un prolétariat révolutionnaire et proclamer haut et fort la nécessité du communisme, d’une révolution conduisant à une insurrection mondiale capable de détruire l’État. C’est ainsi qu’on en arrive à ce sommet de l’hypocrisie chez Gilles Dauvé : « Cœur et corps du capitalisme, le prolétariat est aussi le vecteur possible du communisme.[16] »
L’effondrement du mur de Berlin et l’intense campagne idéologique de la bourgeoisie sur la faillite du communisme a donné lieu à un nouvel essor du courant de la communisation. Sous le choc de cette campagne, le prolétariat subit un recul de sa conscience et de sa combativité. Il n’avait pas mené de lutte décisive précédemment, il n’était donc pas battu mais il fut confronté à la perte de son identité de classe. C’était pour les communisateurs une confirmation de leurs thèses : il fallait que le prolétariat abandonne sans remord cette identité de classe, sa nature de classe exploitée et ses luttes revendicatives pour plonger immédiatement dans l’auto-négation révolutionnaire. Le prétendu nouveau mouvement ouvrier devait rompre avec ce qu’ils appellent le programmatisme, terme désignant en fait les moyens et le processus qui mènent au but final.
On l’aura compris, la communisation c’est avant tout la démolition des tâches politiques du prolétariat, c’est-à-dire un vertigineux retour en arrière, un retour à la situation qui précède l’œuvre de la Ière Internationale qui, contre les anarchistes, avait rappelé que toute lutte de classe est une lutte politique et que l’émancipation du prolétariat passe par la prise du pouvoir politique à l’échelle internationale, le seul levier à sa disposition pour parvenir à dissoudre des catégories économiques du capitalisme. Les communisateurs pouvaient affirmer sans honte : « Avec la liquidation de la politique par le capital parvenu à dominer réellement la société, la critique anarchiste de la politique peut être intégrée à la théorie communiste : l’auto-négation du prolétariat sera en même temps la destruction de tous les rackets politiques, unis dans la contre-révolution capitaliste[17]. »
Le résultat pitoyable de tout ce remue-ménage est très simple. Les communisateurs n’avaient qu’une seule idée en tête, corriger Marx à l’aide de Bakounine qui, le premier, avait clamé les vertus créatrices de la destruction, qui prônait un socialisme sans transition. « Nous persisterons, disait Bakounine, à refuser de nous associer à tout mouvement politique qui n’aurait pas pour but immédiat et direct l’émancipation complète des travailleurs[18]. » C’est quoi ce « but immédiat et direct » sinon l’auto-négation du prolétariat et le passage sans transition au communisme ?
Nous avons vu que les communisateurs s’inspirent du nihilisme anarchiste, que, comme Bakounine en son temps, ils sont entrés en guerre contre toute forme d’organisation révolutionnaire qu’ils présentent comme un racket, qu’ils cherchent à détruire toute référence au programme, aux principes, aux traditions, à la continuité historique, à la théorie, à la conscience et à la perspective révolutionnaire du prolétariat. En bref, contrairement aux naïvetés enfantines des modernistes des années 1970, les communisateurs sont aujourd’hui extrêmement dangereux pour la lutte du prolétariat. Ils reflètent la société bourgeoise en décomposition et s’y accommodent. Il s’agit en effet d’une société où, pour la classe dominante, il ne reste plus qu’à gérer les situations de crise au jour le jour, à agiter le bâton de la violence d’État, où le passé et le futur ont disparu, où la pensée tourne en rond, psalmodiant une méfiance générale envers toute démarche scientifique, toute démarche politique. Chez les communisateurs, l’immédiatisme a été poussé à son comble, à la caricature.
Pour ces messieurs, le communisme ce n’est pas « un nouveau mode de production, mais la production de l’immédiateté des rapports entre individus singuliers, l’abolition sans transition du capital et de toutes ses classes, prolétariat inclus », il faut donc rejeter la « réalisation léniniste ou conseilliste de la dictature du prolétariat »[19].
À l’opposé de ce galimatias, la rigueur du marxisme, comme théorie vivante du prolétariat, est un vent de fraîcheur. S’appuyant sur une connaissance approfondie des révolutions bourgeoises, de l’antiquité grecque et romaine[20], et du rôle historique du prolétariat, Marx forge le concept de dictature du prolétariat qui représente un acquis théorique fondamental : « Ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu’elles s’y livrent. […] Mon originalité a consisté : 1. à démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3. que cette dictature elle-même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classes[21]. »
La formulation elle-même n’apparaît pour la première fois qu’en 1850 dans Les luttes de classes en France mais elle est déjà présente en filigrane dans le Manifeste du Parti communiste. Après une longue période où le prolétariat s’était surtout mobilisé dans la lutte pour des réformes, la notion de dictature du prolétariat réapparaît là où le conflit de classes était devenu le plus aigu, en Pologne et en Russie où la révolution de 1905 annonçait les grandes luttes révolutionnaires de la décadence capitaliste. Le deuxième congrès du POSDR adopta un programme rédigé par Plekhanov et Lénine où, pour la première fois dans l’histoire des partis social-démocrates, figurait ce principe.
La dictature du prolétariat n’a rien à voir avec les différentes formes du totalitarisme de la bourgeoisie telles qu’on les trouve en Russie, en Chine, aux États-Unis ou en France. Elle signifie avant tout qu’une période de transition entre le capitalisme et le communisme est nécessaire, et ceci pour deux raisons.
Cette nécessité découle d’abord du fait que, pour la première fois dans l’histoire, la classe révolutionnaire est aussi la classe exploitée. Contrairement à la bourgeoisie révolutionnaire, le prolétariat n’a aucun pouvoir économique sur lequel il pourrait s’appuyer pour construire progressivement les éléments de la société communiste au sein du capitalisme. Il ne peut commencer cette œuvre qu’en dehors du capitalisme. L’acte de la prise du pouvoir politique n’est donc pas, comme pour la bourgeoisie, le couronnement d’un pouvoir économique en croissance au sein de l’ancienne société, mais le point de départ pour que le prolétariat puisse modifier en profondeur les formes d’organisation de la production sociale. L’insurrection est donc la première étape et non la dernière de la transformation sociale qu’il est appelé à accomplir. Il doit rompre d’abord le cadre politique de l’ancienne société.
La deuxième raison fondamentale tient au fait que l’épuisement des conditions de l’ancienne société ne signifie pas nécessairement et automatiquement la maturation et l’achèvement des conditions de la nouvelle société. À travers l’accroissement de la productivité du travail, de la concentration et de la centralisation du capital, de la socialisation internationale de la production, le capitalisme crée les prémisses du communisme, mais pas le communisme lui-même. En d’autres termes, le dépérissement de l’ancienne société n’est pas automatiquement maturation de la nouvelle, mais seulement condition de cette maturation. Citant L’Anti-Dühring d’Engels, la Gauche communiste d’Italie indiquait dans sa revue Bilan : « Il est évident que le développement ultime du capitalisme correspond non pas à « un plein épanouissement des forces productives » dans le sens qu’elles seraient capables de faire face à tous les besoins humains, mais à une situation où la survivance des antagonismes de classe non seulement arrête tout le développement de la société mais entraîne sa régression.[22] »
Sans réserve, sans propriété, le prolétariat n’a à sa disposition que le levier politique pour transformer le monde. Comme le montre l’expérience historique, il en est capable grâce à sa conscience et à son unité, deux forces gigantesques qui se matérialisent par son organisation de masse, les conseils ouvriers, et son avant-garde, le parti communiste mondial. Mais pour créer une société d’abondance, condition première de l’émancipation humaine, il doit briser non seulement le cadre politique de l’ancienne société mais aussi les rapports de production bourgeois qui entravent un nouvel essor de forces productives enfin libérées des ravages de l’industrie capitaliste.
D’autre part, la dictature du prolétariat est le prolongement et le sommet de la lutte entre les deux classes fondamentales de la société. En prenant le pouvoir le prolétariat affirme qu’il n’y a pas d’autre voie, pas de compromis possible pour se débarrasser des antagonismes de classes. Cette période révolutionnaire est marquée par une alternative franche et brutale : ce sera ou bien la dictature de la bourgeoisie ou bien la dictature du prolétariat. Il n’a pas besoin de dissimuler ses buts et affirme clairement face au monde que « le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre »[24] et il se doit de le dire haut et fort pour entraîner l’ensemble de l’humanité vers une maîtrise de ses propres forces sociales, en rupture avec les forces aveugles du passé.
La conquête du pouvoir et la dictature du prolétariat restent au cœur du programme communiste. Tel est le résultat auquel aboutit la théorie scientifique du marxisme : « Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement – et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne – elle ne peut ni dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel ; mais elle peut abréger la période de la gestation, et adoucir les maux de leur enfantement.[25] »
Lorsque l’émergence des conseils ouvriers a créé une situation de double pouvoir, la situation ne peut se dénouer que par la prise du pouvoir par le prolétariat et la démolition de l’État bourgeois. L’insurrection est le moment de ce dénouement. La conquête du pouvoir est devenue la priorité absolue sur laquelle toutes les forces du prolétariat sont concentrées. Chercher à contrôler ou à aménager la production et la distribution serait illusoire et une dangereuse perte d’énergie tant que ce pouvoir n’est pas entre les mains du prolétariat. Comme il serait également catastrophique de vouloir forcer le processus en appelant prématurément à la conquête du pouvoir alors que les conditions nécessaires ne sont pas réunies. Contre Gramsci, la Gauche italienne écrivait dans son organe Il Soviet en juin 1919 : « On ne peut considérer la mise en pratique du programme socialiste sans garder toujours présente à l’esprit la barrière qui nous en sépare nettement dans le temps : la réalisation d’une condition préalable, à savoir la conquête de tout le pouvoir politique par la classe travailleuse ; ce problème précède l’autre, et le processus de sa résolution est encore loin d’être précisé et défini. L’étude concrète de réalisations socialistes vitales pourrait bien entraîner certains à les envisager en dehors de l’atmosphère de la dictature prolétarienne qui les nourrit, à les croire compatibles avec les institutions actuelles, et à glisser ainsi vers le réformisme.[26] »
Tous ces principes résultants de l’expérience historique et du travail théorique, on l’a vu, n’ont aucun sens pour les communisateurs. Chaque question soulevée par la perspective révolutionnaire n’entraîne chez eux qu’une réponse métaphysique. Voyons comment ils présentent, par exemple, la contradiction entre besoins vitaux et transformation des rapports sociaux : « En 1999-2001, certains piqueteros argentins ont entrepris des productions dont le produit n’était pas l’unique objectif. Une boulangerie communautaire piquetero faisait des pains, et l’acte productif était aussi un élément de changement des rapports inter-personnels : absence de hiérarchie, pratique du consensus, auto-formation collective… Pour chaque participant, “l’autre en tant que tel lui [était] devenu un besoin” [Marx].[27] » Le piège de l’interclassisme qui étranglait alors les ouvriers argentins était encore aggravé par l’encadrement des chômeurs par l’État avec l’aide des organisations péronistes et gauchistes[28]. La complicité des communisateurs avec ces organes de l’État bourgeois apporte une nouvelle confirmation de la nature bourgeoise de l’idéologie moderniste.
Les deux moments dans l’histoire où le prolétariat a pu s’emparer du pouvoir, la Commune de Paris en 1871 et Octobre 1917 en Russie, ont apporté des enseignements précieux et ont permis de corriger et d’enrichir le programme révolutionnaire du prolétariat. Ils ont tout d’abord pleinement confirmé ce que la théorie marxiste avait commencé à élaborer depuis sa naissance à la fin des années 1840. L’accouchement d’un nouveau mode de production ne peut se faire que dans la violence, par l’affrontement brutal des classes historiques. Dans ce processus, la superstructure que représentent le pouvoir politique et l’État vont jouer un rôle essentiel. Ils sont les instruments au moyen desquels les hommes font l’histoire et rendent possible l’émergence d’une nouvelle société qui restait emprisonnée dans les flancs de l’ancienne.
Une fois au pouvoir, le prolétariat s’organise pour ne pas perdre ce pouvoir et pour stimuler l’agitation révolutionnaire dans les autres régions du monde. Pour ce faire, il commence par dissoudre l’armée permanente et les forces de police et s’arroge le monopole des armes. Il détruit l’État bourgeois dont la bureaucratie et les forces de répression sont devenues inaptes aux tâches révolutionnaires. Et lorsqu’un nouvel État réapparait dans la période révolutionnaire comme phénomène inévitable parce que les classes et les intérêts antagoniques n’ont pas disparu, il se doit de prendre le contrôle de cet État pour le retourner contre l’ancienne classe dominante et intervenir dans le domaine économique. Dans ses notes sur un texte de Bakounine, Marx décrit cette situation révolutionnaire : « Cela signifie que tant qu’existent d’autres classes, et en particulier la classe capitaliste, le prolétariat la combat (car ses ennemis et l’ancienne organisation de la société n’ont pas encore disparu avec son accession au pouvoir), et doit donc employer des moyens violents, c’est-à-dire des moyens de gouvernement ; s’il reste lui-même encore une classe et si les conditions économiques sur lesquelles se fondent l’existence et la lutte des classes n’ont pas encore disparu, elles doivent être abolies ou transformées par la violence et le processus de transformation, accéléré par la violence.[29] »
Tant que le pouvoir international des Conseils ouvriers ne sera pas assuré, il est certain que les premières mesures économiques, administratives et juridiques, instaurées par le semi-État de la période de transition paraitront bien insuffisantes, comme le souligne déjà le Manifeste du Parti communiste. La priorité est de barrer la route à la contre-révolution, d’entrainer dans le mouvement les couches intermédiaires et les sans-travail du monde entier. Il est impossible de prévoir le temps que va prendre cette étape de la révolution, mais on sait qu’elle va imposer au prolétariat de lourds sacrifices. Durant tout ce temps, la nécessité d’assurer le fonctionnement de la société implique inévitablement la persistance des relations d'échange avec la petite paysannerie.
Avec un remarquable esprit de synthèse, Lénine résume ainsi toute la trajectoire historique qui rend possible la victoire du prolétariat : « Les utopistes se sont efforcés de « découvrir » les formes politiques sous lesquelles devait s’opérer la réorganisation socialiste de la société. Les anarchistes ont éludé en bloc la question de formes politiques. Les opportunistes de la social-démocratie contemporaine ont accepté les formes politiques bourgeoises de l’État démocratique parlementaire comme une limite que l’on ne saurait franchir et ils se sont fendu le front à se prosterner devant ce « modèle », en taxant d’anarchisme toute tentative de briser ces formes.[30] » Les communisateurs, quant à eux, pulvérisent le processus de transition d’une société à une autre en éludant totalement sa source : la constitution du prolétariat en classe dominante capable à la fois d’assurer son pouvoir sur la société et de sauvegarder son autonomie politique et son but communiste.
Malgré les limites que la situation impose au départ, le prolétariat ne pourra vaincre que s’il oriente dès l’origine la société vers le communisme. Il doit saisir toutes les opportunités pour attaquer la séparation entre la ville et la campagne, entre l’industrie et l’agriculture, attaquer la division du travail capitaliste et toutes les formes mercantiles et réorienter toute la production vers la satisfaction des besoins humains.
Parmi les premières mesures prises dont va dépendre la dynamique révolutionnaire, on peut citer :
Une expérience aussi importante qu’Octobre 1917 ne pouvait qu’apporter de nombreuses leçons, en positif comme en négatif. En particulier la dégénérescence puis l’échec de la révolution. Celle-ci a été étouffée par l’isolement international, en particulier du fait de l’échec de la révolution en Allemagne. Il lui fallait tenir dans l’attente de nouvelles tentatives révolutionnaires dans les pays centraux du capitalisme tout en résistant aux assauts des armées blanches et à la coalition des pays développés dont les troupes débarquèrent sur le territoire russe. Très rapidement cet isolement a entraîné la dégénérescence de la Révolution russe et la montée de l’opportunisme au sein du parti bolchevik. L’un des facteurs de la dégénérescence de la révolution a été la collusion entre le pouvoir prolétarien et le nouvel État issu de la révolution[31]. Marx, comme le montre sa Critique du programme de Gotha, semblait avoir résolu le problème une fois pour toutes : « Entre la société capitaliste et la société communiste, se situe la période de transformation révolutionnaire de l’une en l’autre. À cette période correspond également une phase de transition politique, où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat.[32] »
Cependant, la théorie marxiste de l’État avait déjà permis d’entrevoir le problème. Ainsi, Engels, dans l’introduction à La Guerre civile en France écrit : « Mais, en réalité, l’État n’est rien d’autre qu’une machine pour l’oppression d’une classe par une autre, et cela, tout autant dans la République démocratique que dans la monarchie ; le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’il est un mal dont hérite le prolétariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s’empêcher de rogner aussitôt au maximum les côtés les plus nuisibles, jusqu’à ce qu’une génération grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres soit en état de se défaire de tout ce bric-à-brac de l’État.[33] »
La Révolution russe a démontré que l’État, loin d’être une simple “machine” pouvant changer de fonction en changeant de mains, était avant tout un produit de toutes les sociétés de classes du passé et portait en lui toutes les formes d’oppression possibles. Aucun des révolutionnaires de l’époque n’avait imaginé que la contre-révolution bourgeoise s’élancerait victorieusement du cœur même de l’État, d’un État pourtant qualifié de prolétarien, et qu’elle serait capable de reconstituer ex nihilo une nouvelle classe bourgeoise russe en s’appuyant sur la bureaucratie et son expression politique, la fraction stalinienne.
Dans un travail de bilan extrêmement précieux durant les années 1930, la Gauche communiste d’Italie a apporté une contribution fondamentale à cette question[34]. La Gauche communiste de France (GCF) dans les années 1940-50 suivi par le Courant communiste international sont les seuls à reprendre, au sein du courant de la Gauche communiste d’aujourd’hui, ce cadre politique solide permettant d’affronter demain les problèmes complexes de la période de transition. Laissons Marc Chirik résumer ces principes : « La société transitoire est encore une société divisée en classes et comme telle, elle fait surgir nécessairement en son sein cette institution propre à toutes les sociétés divisées en classes : l’État. Avec toutes les amputations et mesures de précautions dont on peut entourer cette institution (fonctionnaires élus et révocables, rétributions égales à celle d’un ouvrier, unification entre le délibératif et l’exécutif, etc.) qui font de cet organe un demi-État, il ne faut jamais perdre de vue sa nature historique anti-communiste et donc anti-prolétarienne et essentiellement conservatrice. L’État reste fondamentalement le gardien du statu quo.
Si nous reconnaissons l’inévitabilité de cette institution dont le prolétariat aura à se servir comme un mal nécessaire,
De leur côté, les communisateurs, parce qu’ils ont coupé le prolétariat de son programme, c’est-à-dire de sa perspective révolutionnaire et de son expérience historique, sont incapables de tirer des leçons de l’histoire. Ils ne peuvent proposer aucune orientation révolutionnaire, seulement les désillusions, le brouillard et la nuit, des aventures désastreuses et finalement la défaite. En faisant miroiter l’avènement immédiat du communisme, ils jouent le même rôle destructeur que Bakounine, ce parasite du mouvement ouvrier : « Les premiers chrétiens tiraient de leur représentation du ciel le modèle de leur organisation ; nous devrions à l’instar prendre pour modèle le ciel social de l’avenir dont Monsieur Bakounine nous propose l’image ; au lieu de combattre, prier et espérer. Et les gens qui nous prêchent ces folies se donnent pour les seuls révolutionnaires véritables.[36] »
Adeptes de la méthode spéculative, ils ignorent totalement la méthode dialectique. Ils sont incapables de poser correctement les contradictions, de comprendre leur dépassement et inventent bien souvent des contradictions qui n’ont aucun rapport avec la réalité. Par exemple la prétendue contradiction entre classe ouvrière et prolétariat, c’est-à-dire, selon les modernistes, entre la classe exploitée qui contribuerait uniquement à la reproduction du capital et la classe révolutionnaire produite par leur imagination. Voilà où cela nous mène à propos de la Révolution allemande de 1918-1919 : « L’écrasement de la Révolution allemande par la social-démocratie bouleverse bien des conceptions […]. Toute une conception s’effondre pour ces révolutionnaires : c’est le mouvement ouvrier organisé, lui-même, qui leur fait face comme principale force contre-révolutionnaire, qui tient l’État, qui organise les Corps francs… Mais en sus, lors du premier Congrès des Conseils d’ouvriers et de soldats d’Allemagne, c’est le SPD qui a la majorité ![37] »
Nous reconnaissons bien là l’état d’esprit de la petite bourgeoisie contestataire de 1968 qui croyait voir dans le PCF une première étape de la conscience de classe au lieu d’y voir l’expression du capitalisme d’État qui permet à la bourgeoisie de pénétrer au sein du prolétariat –grâce aux syndicats, aux partis de gauche et aux gauchistes– pour l’encadrer et tenter d’empêcher, précisément, toute prise de conscience, tout mouvement d’ensemble ; de même, la social-démocratie qui venait de passer dans le camp de la bourgeoisie en soutenant la guerre impérialiste est présentée ici comme une émanation du prolétariat. Mais depuis 56 ans, l’eau a coulé sous les ponts. Une telle affirmation est aujourd’hui devenue criminelle puisque cela entretient une confusion entre la classe révolutionnaire et l’ennemi de classe dissimulé sous le masque d’un faux socialisme, confusion dont le prolétariat de l’époque a eu tant de mal à se défaire et qui l’a entrainé tout d’abord dans les massacres de la Première Guerre mondiale. Les communisateurs ne s’en tiennent pas là pour autant et participent aussi à la gigantesque campagne idéologique d’État qui veut faire passer le stalinisme pour du communisme et confond Staline et Lénine. C’est la petite pierre qu’ils apportent aux efforts de la bourgeoisie pour empêcher la classe ouvrière de retrouver son identité de classe et sa perspective révolutionnaire après le recul des années 1990.
En reprenant depuis 2022 le chemin de ses luttes de résistance pour des revendications immédiates, le prolétariat a une nouvelle fois contredit les attentes des communisateurs. Ces luttes forment la base matérielle qui va permettre au prolétariat de retrouver son identité de classe, de résister au déchaînement des guerres impérialistes régionales, de développer sa conscience et de retrouver sa perspective révolutionnaire. A contrario, le prolétariat qui trotte dans la tête des communisateurs, comme hier dans celle des petits bourgeois de 1968, est imaginaire et fantasmatique, il n’a rien à voir avec le processus historique réel. Grâce à sa méthode et à ses convictions révolutionnaires, Marx avait déjà dénoncé à l’avance ces idéalistes prétentieux et leur rhétorique pompeuse : « En face d’une première explosion de la révolte des ouvriers silésiens, la seule tâche d’un cerveau pensant et épris de vérité n’était pas de juger l’événement comme un pédant, mais au contraire d’en étudier le caractère particulier. Il est vrai qu’il y faut un peu de compréhension scientifique et un peu d’amour des humains, tandis que pour l’autre opération, une phraséologie toute faite, teintée d’un vain amour-propre, suffit amplement.[38] »
Avrom Elberg
[1]. Roland Simon, dans Histoire critique de l’ultragauche, Marseille, éd. Senonevero, 2009, p. 19.
[2]. Manifeste du Parti communiste, chapitre III, Littérature socialiste et communiste, 2. Le socialisme conservateur et bourgeois.
[3]. Parmi ces quatre disciples de Staline, seuls deux, Mao et Ho Chi Minh, ont appartenu dans leur jeunesse au mouvement ouvrier avant d’être entrainé dans l’opportunisme et dans la trahison sous l’étendard du « socialisme en un seul pays ».
[4]. La Gauche communiste germano-hollandaise disparut elle aussi au travers d’une dégénérescence conseilliste qui aboutit souvent dans le gauchisme. Plusieurs groupes politiques actuels proviennent de la Gauche italienne. Ils appartiennent bien, pour la plupart, au Milieu politique prolétarien, mais ont remis en cause les principales positions acquises par la Gauche communiste d’Italie depuis sa naissance au congrès de Bologne en 1912 jusqu’à l’autodissolution de la Fraction italienne en mai 1945.
[5]. François Danel, préface à l’anthologie, Rupture dans la théorie de la révolution. Textes 1965-1975, publiée par les éditions Entremonde en 2018, p. 9.
[6]. Voir en particulier l’article contre les situationnistes paru dans Révolution internationale ancienne série n° 2 en février 1969 : « Comprendre Mai ».
[7]. Voir « Castoriadis, Munis et le problème de la rupture avec le trotskisme » dans la Revue internationale n° 161 (2e semestre 2018) et n° 162 (1er semestre 2019). Voir également "Critique des soi-disant "communisateurs" (III) - Jacques Camatte : du bordiguisme à la négation du prolétariat (1ère partie) [196]" et "Critique des soi-disant “communisateurs” (III) : Jacques Camatte : Du bordiguisme à la négation du prolétariat, 2ème partie [197]", dans la Revue internationale 171.
[8]. Jean Barrot (Gille Dauvé), Communisme et question russe, Paris, La Tête de Feuilles, 1972, p. 23.
[9]. Cité dans Rupture dans la théorie de la révolution, Op. Cit., p. 212.
[10]. Cet argument tombe piteusement à l’eau puisque la domination réelle du capital sur le travail, que Marx a explicité, est une révolution dans le procès technique du travail qui se généralise au début du XIXe siècle et que les communisateurs confondent avec l’apparition du capitalisme d’État en 1914 sous la contrainte de la guerre impérialiste. Mais l’objectif recherché est aussi de jeter un voile de confusion sur la théorie subversive de la décadence du capitalisme adoptée par l’Internationale communiste à son premier congrès.
[11]. Gilles Dauvé, De la crise à la communisation, Paris, éd. Entremonde, 2017, p. 21.
[12]. Ce fut le cas de René Riesel, leader situationniste de Mai 68, qui pendant un temps anima la Confédération paysanne avec José Bové.
[13]. Vaneigem, lui aussi leader situationniste de Mai 68, ne cache pas aujourd’hui ses liens d’amitiés avec Robert Ménard, le maire d’extrême droite de Bézier en France. Ce dernier est certainement l’inspirateur de ce morceau de bravoure : « Je ne condamne pas (et de quel droit ?) le fatras des analyses, des débats, des savantes expertises fustigeant le capitalisme. Mon indifférence ou ma réserve tiennent à un simple constat : aux critiques du vieux monde il manque une dimension essentielle, l’insurrection du cœur » Raoul Vaneigem, Du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations à la nouvelle insurrection mondiale, Le Cherche midi, 2023, p. 13.
[14]. Au début des années 1990, il y a eu en France toute une campagne montée par des résidus de "l'ultra-gauche" autour des "révélations" du Sieur Faurisson à propos de la soi-disant non-existence des camps de la mort nazis, campagne récupérée pour une large part par l'extrême-droite. En remettant à la mode les thèses éculées de l'antisémite Faurisson, "l'ultragauche négationniste" a, déjà à l’époque et au même titre qu'un Le Pen, bien servi la propagande bourgeoise de la gauche visant à entraîner les ouvriers derrière la défense de l'État démocratique au nom du "retour du péril fasciste". Lire à ce propos notre article "Le marais de "l'ultra-gauche" au service des campagnes de la bourgeoisie [198]" dans notre brochure "Fascisme & démocratie deux expressions de la dictature du capital"
[15]. Rupture dans la théorie de la révolution, Op. Cit., p. 9.
[16]. De la crise à la communisation, Op. Cit., p. 116.
[17]. Rupture dans la théorie de la révolution, Op. Cit., p. 13.
[18]. Cité dans B. Nicolaïevski, O. Mænchen-Helfen, La vie de Karl Marx, Paris, Gallimard, 1970, p. 336.
[19]. Rupture dans la théorie de la révolution, Op. Cit., pp. 10 et 22.
[20]. Durant l’antiquité, la république romaine, confrontée à une crise interne profonde, s’était donné la possibilité de confier momentanément le pouvoir à un tyran. Selon la loi de dictatore creando, le sénat romain pouvait se déssaisir partiellement du pouvoir pour une durée ne pouvant excéder six mois.
[21]. Karl Marx, Lettre du 5 mars 1852 à Joseph Weydemeyer, dans K. Marx, F. Engels, Correspondance, tome III, Paris, Éditions sociales, 1972, p. 79.
[22]. Il s’agit d’un article de Mitchell appartenant à la série « Les problèmes de la période de transition » publié dans Bilan n° 28 (février-mars 1936) et republié dans la Revue internationale n° 128 (1er trimestre 2007).
[23]. Un prochain article de cette série abordera la question de la politique économique mise en œuvre par la dictature du prolétariat pour aboutir à la dissolution de toutes les catégories économiques du capitalisme.
[24]. Les trois dernières citations proviennent du Manifeste du Parti communiste, Chapitre II : « Prolétaires et communistes ».
[25]. K. Marx, Préface de 1867 au Capital, La Pléiade I, p. 550.
[26]. Dans Programme communiste n° 72, décembre 1976, p. 39.
[27]. De la crise à la communisation, Op. Cit., p. 125.
[28]. Voir l’article de nos camarades, « Argentine : la mystification des “piqueteros” (NCI) », dans la Revue internationale n° 119, 4e trimestre 2004.
[29]. K. Marx, Notes critiques à « Étatisme et anarchie », dans Marx/Bakounine, Socialisme autoritaire ou libertaire, Paris, éd. UGE-10/18, 1975, tome 2, p. 375.
[30]. Lénine, L’État et la Révolution, dans Œuvres 25, p. 467.
[31]. Nous laissons de côté ici un autre facteur important de la dégénérescence, le substitutionnisme, c’est-à-dire l’exercice du pouvoir par le parti, ce qui a provoqué la destruction des conseils ouvriers russes.
[32]. Critique du programme du parti ouvrier allemand, Op. Cit., p. 1429.
[33]. Friedrich Engels, Introduction à K. Marx, La Guerre civile en France, Paris, Éditions sociales, 1972, p. 301.
[34]. Voir notre livre La Gauche communiste d’Italie.
[35]. Marc Chirik, « Problèmes de la période de transition », dans la Revue internationale n° 1, avril 1975.
[36]. Friedrich Engels, Le Congrès de Sonvilier et l’Internationale, dans K. Marx, F. Engels, Le Parti de classe, Paris, Petite Collection Maspero, 1973, tome 3, p. 53.
[37]. Histoire critique de l’ultragauche, Op. Cit., p. 29.
[38]. K. Marx, Gloses critiques en marge de l’article « Le Roi de Prusse et la réforme sociale. Par un Prussien », La Pléiade III, p. 414.
Les images de Zelensky humilié par Trump dans le salon ovale de la Maison Blanche, moqué pour son uniforme sans cravate, prié de dire merci, puis sommé de se taire, ont soulevé une vague d'indignation à travers le monde.
Que les rapports entre grands bourgeois soient faits de domination, d'écrasement et d'intimidation, il n'y a ici rien pour nous surprendre. Seulement, d'habitude, leurs mœurs de gangsters, ils les réservent aux coulisses, à l'abri des caméras et des oreilles indiscrètes, quand Trump en fait un spectacle à la vue de tous.
Mais la raison de l'onde de choc est en réalité ailleurs, bien plus profonde que la simple vulgarité étalée au grand jour. Cet événement a jeté à la face du monde les images d'un bouleversement historique majeur, ce que les médias ont appelé «le grand renversement des alliances». Derrière ce lâchage par les États-Unis de l'Ukraine se jouent la rupture avec l'Europe et le rapprochement avec la Russie, rien de moins. C'est la structuration du monde depuis 1945 qui, après avoir été remodelée en 1990, est train d'être balayée.
La réaction en Europe a été immédiate. De Paris à Londres, les sommets se sont enchaînés, un plan de 800 milliards d'euros pour «réarmer l'Europe» a été voté, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont affirmé haut et fort la nécessité de développer l'économie de guerre face à la nouvelle menace russe, maintenant que la protection militaire américaine semble caduque.
Depuis, dans tous les pays du monde, les allocutions se succèdent pour prévenir de la nécessité d'accepter de nouveaux sacrifices, parce que selon toutes les bourgeoisies, de chaque côté des frontières, il va falloir s'armer plus pour protéger la paix (sic !). Ainsi, l'Inde qui vient d'annoncer un grand projet pour développer son industrie militaire dans le but de faire face aux velléités chinoises dans toute l'Asie.
«Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage» avait lancé Jean Jaurès à la tribune un certain soir de juillet 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale. Cette même perspective de guerre est aujourd'hui dans toutes les têtes. Pour la classe ouvrière, l'avenir proche fait de plus en plus peur. Quelle nouvelle catastrophe approche ? L'invasion de l'Europe par la Russie ? Un affrontement militaire entre les États-Unis et la Chine, ou entre l'Inde et la Chine, ou entre Israël et l'Iran ? Une Troisième Guerre mondiale ?
Le rôle des minorités révolutionnaires est précisément de parvenir à discerner, parmi le bruit et la fureur, entre les mensonges quotidiens, les manipulations et la propagande incessantes, la réalité du développement historique en cours. Car oui, le futur s'annonce des plus difficiles pour la classe ouvrière ! Il faut s'y préparer. Mais non, ce n'est pas la Troisième Guerre mondiale qui menace, ni même l'invasion de l'Europe. C'est une barbarie moins frontale et générale, plus sournoise et rampante, mais tout aussi dangereuse et meurtrière.
Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin chutait, annonçant la fin de l'URSS, officiellement reconnue le 25 décembre 1991. Pour comprendre la dynamique actuelle, il nous faut partir de cet événement historique.
Avec l'effondrement sur lui-même du bloc de l'Est, le bloc de l'Ouest perdait sa raison d'être, et les États-Unis leur ennemi mortel depuis plus de cinquante ans -la Russie, -considérablement affaiblie. La bourgeoisie de la première puissance mondiale a immédiatement compris la nouvelle situation historique qui s'ouvrait : le monde divisé en deux blocs impérialistes était fini, la discipline qui était nécessaire pour maintenir la cohésion de chaque bloc était finie, la soumission des alliés de l'Amérique pour se protéger des appétits de l'ogre russe était finie. Le temps était venu de la fragilité des alliances, du changement de camp selon les circonstances de chaque conflit, de l'explosion du «chacun pour soi». L'Europe surtout qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, était au cœur de la bataille Est-Ouest, se trouvait libérée de cet étau. Quant aux nations les plus solides et ambitieuses, la place de la Russie, du numéro 2, du grand adversaire à l'Amérique, était à prendre.
La bourgeoisie américaine a donc réagi immédiatement : «Nous nous trouvons aujourd’hui à un moment exceptionnel et extraordinaire... une occasion rare pour s’orienter vers une période historique de coopération... un nouvel ordre mondial, peut voir le jour : une nouvelle ère, moins menacée par la terreur, plus forte dans la recherche de la justice et plus sûre dans la quête de la paix.» Ces mots du président américain George H. W. Bush prononcés lors de son discours au Congrès le 11 septembre 1990 sont restés gravés dans les mémoires. Au même moment, en guise de «nouvel ordre mondial», de «coopération», de «justice» et de «paix», les Tomawaks lancés depuis les porte-avions américains et les chars Abrams étaient en train d'écraser l'Irak.
Avec cette première Guerre du Golfe, qui fera près de 500,000 morts, les États-Unis avaient un double objectif : réaliser une véritable démonstration de force militaire pour calmer les ardeurs impérialistes grandissantes de toutes les autres nations, en particulier de leurs anciens alliés du bloc de l'Ouest, et les contraindre tous à participer à l'intervention en Irak, à leur obéir.
Résultat ? En 1991, la guerre éclate en Yougoslavie : la France, la Grande-Bretagne et la Russie soutiennent la Serbie, les États-Unis choisissent la Bosnie et l'Allemagne la Slovénie et la Croatie. L'Allemagne, qui cherche là à retrouver une voie directe vers la Méditerranée, affiche déjà ses nouvelles ambitions. En 1994, la guerre au Rwanda éclate, la France du côté des Hutus et de leur génocide, les États-Unis des Tutsis et de leur reconquête du pouvoir.
Ces cinq années, 1990-1994, résument à elles seules toute la dynamique impérialiste qui va suivre et que nous connaissons depuis maintenant plus de trois décennies. «Opération anti-terroriste» en Afghanistan, deuxième guerre du Golfe, interventions en Libye, au Yémen, en Syrie... le résultat est chaque fois le même :
Les États-Unis, première puissance mondiale, sont aussi devenus les premiers générateurs du «désordre mondial».
Quant à l'objectif d’empêcher une autre grande puissance d'émerger et de leur faire face, les États-Unis s'y sont employés avec succès :
Seulement, une nouvelle puissance est parvenue à monter malgré tout : la Chine. «Usine du monde», véritable locomotive économique mondiale, dont les États-Unis ont aussi besoin, les appétits impérialistes chinois se font de plus en plus aiguisés, au point de prétendre être capable de ravir un jour la place de première puissance mondiale.
C'est pourquoi, dès 2011, la Secrétaire d’État Hillary Clinton annonçait l’adoption par les États-Unis du «pivot stratégique vers l’Asie», vision plaçant «l'Asie au cœur de la politique américaine» et s'illustrant concrètement par un engagement militaire, économique et diplomatique des États-Unis dans le but d’accroître sa présence et son influence au sein de l’espace indopacifique. L'année suivante, Barack Obama confirme cette réorientation des forces américaines vers l'Asie sous le nom de «rééquilibrage».
La réponse chinoise ne tarde pas. En 2013, elle affiche officiellement ses nouvelles ambitions impérialistes mondiales. Le président Xi Jinping annonce, en 2013, le «projet du siècle» : la construction d'une «nouvelle route de la soie», un ensemble de liaisons maritimes et de voies ferroviaires entre la Chine [226], l'Europe et l'Afrique passant par le Kazakhstan [227], la Russie [228], la Biélorussie [229], la Pologne [230], l'Allemagne [231], la France [232], le Royaume-Uni [233], Djibouti et le Somaliland - ce projet englobe plus de 68 pays représentant 4,4 milliards d’habitants et 40 % du PIB mondial !
En tentant, le 22 février 2022, d'envahir l'Ukraine, la Russie est tombée dans un piège. Les États-Unis ont volontairement poussé à cette guerre en prévoyant l'élargissement de la présence des forces de l'Otan sur le territoire ukrainien, à la frontière russe, ce qu'ils savaient parfaitement intolérable pour le Kremlin. L'objectif ? Entraîner la Russie dans un bourbier, une impasse. Aucune guerre d'occupation depuis 1945 n'a été couronnée de succès, quel que soit «l'envahisseur». Avec le Vietnam, les États-Unis en savent d'ailleurs quelque chose.
Il s'agissait là d'un plan prévu de longue date. Tous les présidents depuis 1990, Bush père, Clinton, Bush fils, Obama, Trump, Biden... ont les uns après les autres poursuivi la même œuvre d'implantation de l'Otan dans les pays de l'Est européen.
De 2022 jusqu'au retour de Trump, les États-Unis ont informé et armé suffisamment l'Ukraine pour que la guerre dure, pour que les Russes ne soient ni vaincus ni vainqueurs, qu'ils restent là, pris au piège, à sacrifier les «forces vives de la nation» au front, et à user tout le tissu économique à l’arrière.
Les États-Unis ont ici joué un coup de billard à trois bandes. Car c'est fondamentalement la Chine qui était visée par la manœuvre, la Russie étant son principal allié militaire. Cette guerre a aussi été synonyme d'un arrêt de la progression de «la nouvelle route de la soie». Et les États-Unis ont profité de l'occasion pour affaiblir l'Europe, en tout premier lieu l'Allemagne, fortement dépendante des marchés vers l'Est et du gaz russe.
Fin 2024, la réorientation impérialiste américaine vers l'Asie comme nouveau «pivot» initié en 2011, commence donc à avoir un impact sérieux sur l'équilibre du monde :
«Écoutez, soyons honnêtes, l’Union européenne a été conçue pour emmerder les États-Unis» : voici, vingt-deux ans plus tard, dans la bouche de Donald Trump, la réponse de la bourgeoisie américaine à De Villepin et à la bourgeoisie française.
Le président américain est un fou mégalomane. La propagande profite de cet état de fait, visible par tous, pour mettre sur son dos toute la pourriture, la barbarie et l’irrationalité qui se développent aujourd’hui. Seulement, ce n'est pas un hasard si c'est un fou mégalomane qui est arrivé à la tête de la première puissance mondiale. Trump est le fruit de la folie et de l’irrationalité qui gangrènent de plus en plus l'ensemble du système capitaliste mondial. En cela, sa présidence ne rompt pas avec les politiques menées avant lui, elle les prolonge, les accélère, les mène à leur comble. La politique de Trump n'est qu'une caricature sans masque de la politique de toute la bourgeoisie à laquelle il appartient.
L'Europe a perdu de son importance géostratégique ? Alors Trump en tire à l'extrême les conséquences. «Le vieux continent» n'est plus qu'un concurrent économique à ses yeux, à la poubelle donc les accords et les alliances, à la poubelle le bouclier nucléaire, et vive les barrières douanières à coups de hausses extravagantes de taxes. La fin de la protection militaire américaine a notamment pour objectif de pousser tous les pays d'Europe à devoir gaspiller une partie de leurs forces économiques dans le développement de leurs forces militaires.
La Chine est le principal ennemi à abattre ? Alors, faisons tourner le «pivot» de Clinton et d'Obama jusqu'au bout : il faut arracher la Russie à la Chine, quitte à sacrifier l'Ukraine, il faut contrôler le canal de Panama puisque la Chine a la prétention d'y faire passer sa «nouvelle route de la soie», il faut préempter le Groenland puisque la Chine lorgne sur l’Arctique. Le pôle Nord est actuellement l'un des points chauds de la planète : Russie, Chine, Canada, États-Unis aspirent à dominer cette zone. La Chine a d'ailleurs déclaré sa volonté d'ouvrir une «nouvelle route de la soie polaire» !
Ainsi, derrière les déclarations les plus folles de Trump, se cache la poursuite des objectifs centraux de toute la bourgeoisie américaine : affaiblir la Chine, l’empêcher définitivement de pouvoir prétendre un jour à occuper la place de première puissance mondiale.
La façon de faire de Trump est simplement beaucoup plus agressive, chaotique et irrationnelle que celle de ses prédécesseurs, il est la quintessence de l’agressivité, du chaos et de l'irrationalité de la période historique actuelle ! Ce qui peut permettre parfois quelques succès. Le 7 février 2025, à l'issue de sa rencontre avec le secrétaire d'État américain Marco Rubio, le président panaméen José Raul Mulino a ainsi annoncé qu'il ne prolongerait pas la coopération avec la Chine. Pékin a alors immédiatement déclaré «déplorer profondément» ce retrait.» La Chine s'oppose fermement à ce que les États-Unis utilisent la pression et la coercition pour dénigrer et saper la coopération» a déclaré Lin Jian, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.
Mais, exceptions mises à part, la façon de faire de Trump, produit du chaos du monde, devient à son tour facteur actif et accélérateur de ce même chaos.
Trump et sa clique dirigent la politique économique et impérialiste de la première puissance mondiale comme ils gèrent leur business : ils cherchent les «bons coups», sans plan sur le long terme, il faut que cela rapporte, «maintenant et tout de suite». Les conséquences sont évidemment catastrophiques.
En lâchant l'Ukraine, Trump a lancé à la face du monde : la parole de l'État américain ne vaut rien, vous ne pouvez pas nous faire confiance. D'ailleurs, Trump et sa clique ne cherchent pas à établir des alliances internationales, mais des accords bilatéraux ponctuels, valables «tout de suite maintenant». L'Inde, la Corée du Sud, l’Australie, sont aujourd’hui particulièrement inquiets et suspicieux à l'égard de leur «ami américain» dont la fiabilité avait déjà été sacrément affectée par le départ précipité et chaotique des troupes américaines d’Afghanistan en 2021. Le Canada se rapproche de l'Europe, dont les engagements semblent plus fiables.
Plus grave encore, en abandonnant l'Europe, Trump a définitivement rompu les liens qui demeuraient encore après 1990. Les conséquences pour l'Europe ne sont pas encore prévisibles, mais quel que soit le chemin qui sera pris, il s'avérera néfaste pour les États-Unis : soit un renforcement de la cohésion des principales puissances européennes contre les États-Unis, avec une guerre commerciale accrue et un développement de la force armée européenne, soit une montée encore plus exacerbée du «chacun pour soi» au sein de l'Europe, avec une Union Européenne qui se désagrège en partie, des puissances qui renforcent leur économie de guerre nationale pour pouvoir jouer leurs propres cartes partout où l'occasion s'en présentera. Le plus probable est que les deux dynamiques se côtoieront selon les conflits et les coins du globe en jeu. Mais, dans tous ces cas, les États-Unis feront face à un monde impérialiste qui leur sera encore plus hostile et moins stable, moins contrôlable.
Et tout ça pour quoi ? Trump et sa clique ne sont même pas certains de gagner à eux la Russie. En réalité, c'est même impossible. Trump a donc enfoncé un coin entre la Chine et la Russie qui déjà se méfient l'un de l'autre depuis longtemps. La Chine occupe des terres russes riches en minerais contre la volonté du Kremlin. La Russie est partie en guerre en Ukraine sans la bénédiction de Pékin. Il en va ainsi de toutes les «alliances» impérialistes depuis 1990 : elles sont fragiles, changeantes. Mais jamais il ne parviendra à faire de la Russie son alliée. Poutine va essayer de prendre tout ce qu'il peut de ce «bon coup» de Trump, mais rien de stable ne sortira de ce «bouleversement des alliances» qui n'en seront jamais.
Fondamentalement, après les échecs successifs et constants de la bourgeoisie américaine à imposer son ordre et à limiter le «chacun pour soi», Trump a acté l’impossibilité d'enrayer cette dynamique et a déclaré ouverte la «guerre de chacun contre tous», comme la véritable «stratégie» de la nouvelle administration américaine.
En lâchant l'Ukraine et l'Europe, en se tournant vers la Russie, Trump vient de détruire les maigres fondations de l'ordre international qui avaient survécu à la chute de l'URSS en 1990. Et il n'y aura aucun retour en arrière possible.
Evidemment, compte-tenu du niveau d'amateurisme et d'incompétence de la clique de Trump, des échecs actuels et à venir, du chaos qui va se développer au niveau mondial, des déboires économiques et impérialistes prévisibles pour les États-Unis, la bourgeoisie américaine va essayer de réagir et de préparer l'après-Trump. La bourgeoisie américaine a tout intérêt à parvenir à gommer les frasques et les exagérations de la clique Trump, de renouer avec le très efficace «soft power», d'essayer de redonner de la crédibilité à sa parole et à ses engagements. Mais en réalité aucun retour en arrière ne sera possible. Car il s'agit bien, derrière cette accélération des événements, de la confirmation et la manifestation de l’impasse historique que représente la survie du capitalisme pour la société : la prochaine administration changera peut-être la forme de sa politique, pas le fond, la confiance dans la solidité de la parole américaine ne reviendra pas, les alliances détruites avec l’Europe ne se retisseront pas, le chaos en Ukraine ne s’arrêtera pas, la relation avec la Russie ne se pacifiera pas[1].
Au contraire, l'avenir, c'est à terme la guerre qui s'étend au Moyen-Orient, en Iran probablement, la Russie qui lorgne sur ses pays voisins, la Moldavie par exemple, c'est la montée des tensions en Asie, autour de Taïwan, entre la Chine et l'Inde... L’avenir c'est un capitalisme mondial qui pourrit sur pied, se vautre dans la barbarie, le chacun pour soi, la multiplication des conflits guerriers... L'avenir, c'est l'économie de guerre qui dans tous les pays se développe et exige de la classe ouvrière de travailler plus, de travailler plus vite, de gagner moins, de moins s'éduquer, de moins se soigner...
Oui, voilà quel est l’avenir que réserve le capitalisme ! La seule réponse ne peut être que la lutte de classe. La menace de l'extension de la barbarie guerrière peut faire peur, tétaniser, pousser à vouloir être «protégé» par «son» État. Mais ce même État va attaquer «ses» ouvriers de façon impitoyable pour accroître les cadences et développer son économie de guerre. Voilà le chemin que va prendre la lutte de classe dans les années à venir : le refus de se serrer toujours plus la ceinture va pousser à la lutte ouvrière massive, au développement de la solidarité, de la conscience et de l’organisation ouvrières.
Depuis «l'été de la colère» qui a éclaté en 2022 au Royaume-Uni, cette série de grèves qui a duré plusieurs mois dans tous les secteurs, la classe ouvrière au niveau mondial a retrouvé la volonté de se battre, de sortir dans la rue, de se regrouper, discuter, lutter ensemble. C'est cette dynamique qui, seule, peut offrir un autre avenir à l'humanité, celui du renversement du capitalisme, de la fin de ses guerres, de ses frontières, de son exploitation, celui de la révolution prolétarienne pour le communisme.
Et il revient aux minorités révolutionnaires, à tous les éléments en recherche, à tous ceux qui aspirent à une autre perspective que ce capitalisme décadent et barbare, de se regrouper, de discuter, de faire le lien entre la guerre, la crise économique et les attaques contre la classe ouvrière, d'indiquer la nécessité de lutter de façon unie, en tant que classe.
Gracchus (24/03/2025)
[1] La Russie a d'ailleurs parfaitement conscience que la bourgeoisie américaine prépare déjà l'après-Trump et il y a une immense probabilité que la prochaine clique au pouvoir sera issue de la tradition historique antirusse des États-Unis, ce qui rend encore plus fragiles les pseudo-accords actuels. La Russie se méfie.
Dans des articles publiés récemment et consacrés aux premiers jours de la seconde présidence de Donald Trump, le CCI a déjà expliqué que le chaos et les ravages qu’il a déclenchés dans le monde depuis qu’il s’est installé à la Maison-Blanche sont loin de représenter un éclair dans ciel d’azur, mais expriment le pourrissement du système capitaliste dans son ensemble. Le gangstérisme imprévisible de l’administration de Trump est le miroir d’un ordre social en ruines. En outre, la faction libérale-démocrate de la bourgeoisie américaine qui résiste bec et ongles à la nouvelle présidence fait tout autant partie de ce pourrissement et n’est en aucun cas un « moindre mal » ou une solution alternative au mouvement populiste MAGA (Make America Great Again) qui devrait être soutenu par la classe ouvrière.
Quelle que soit la forme politique que prend le capitalisme aujourd’hui, seules la guerre, la crise et la paupérisation de la classe ouvrière sont à l’ordre du jour. La classe ouvrière doit lutter pour ses intérêts de classe et ce, face à toutes les composantes de la classe dirigeante. La résurgence des luttes ouvrières pour défendre les salaires et les conditions de vie, comme cela s’est produit récemment chez Boeing et dans les docks de la côte est des États-Unis, ainsi que la résurgence de la combativité en Europe, sont les seules promesses pour l’avenir.
Dans cet article, nous souhaitons expliquer davantage pourquoi et comment Trump a été élu pour un second mandat, pourquoi il est plus extrême et dangereux que lors de son premier mandat, dans le but de montrer plus clairement le caractère autodestructeur de l’ordre bourgeois qu’il symbolise ; ainsi que l’alternative prolétarienne au système actuel.
Fin 2022, au milieu du mandat de Biden à la Maison-Blanche, le CCI a dressé le bilan de la première présidence Trump :
La présidence Biden qui a suivi la première administration de Trump n’a pas été en mesure d’inverser cette situation qui s’aggravait :
Le principe directeur du premier mandat de Trump et de sa campagne électorale (« America First ») se poursuit sous son second mandat. Ce slogan signifie que l’Amérique ne doit agir que dans son propre intérêt national au détriment de celui des autres, « alliés » ou ennemis, en recourant à la force économique, politique et militaire. En ce sens que les États-Unis peuvent conclure des « accords » (plutôt que des traités) avec d’autres pays (qui peuvent d’ailleurs être rompus à tout moment selon la « philosophie » qui sous-tend ce slogan), ils font aux gouvernements étrangers « une offre qu’ils ne peuvent pas refuser », selon la célèbre réplique du film de gangsters Le Parrain. Comme Marco Rubio, nommé secrétaire d’État par Trump, l’a dit aux gouvernements étrangers : les États-Unis ne leur parleront désormais plus d’intérêts mondiaux et d’ordre mondial, mais uniquement de leurs propres intérêts. Cependant, « Might is right » (la loi du plus fort) n’est pas un cri de ralliement pour le leadership américain.
La politique de l’America First, en 2016, découle du constat par une partie de la bourgeoisie américaine que la politique étrangère qu’elle avait suivie jusqu’alors, consistant à jouer le rôle de gendarme du monde afin de créer un nouvel ordre mondial après l’effondrement du bloc russe en 1989, n’avait abouti qu’à une série d’échecs coûteux, impopulaires et sanglants.
Cette nouvelle politique reflète la prise de conscience définitive que la Pax Americana ([2]), instaurée après 1945 et qui a garanti l’hégémonie mondiale des États-Unis jusqu’à la chute du mur de Berlin, ne peut être rétablie sous quelque forme que ce soit. Pire encore, pour Trump, le maintien de la Pax Americana, c’est-à-dire le fait que ses alliés comptent sur la protection économique et militaire des États-Unis, implique que les États-Unis se faisaient « injustement » exploiter par les anciens membres de leur bloc impérialiste.
L’opération Tempête du désert, en 1990, était le recours massif à la puissance militaire américaine dans le golfe Persique pour contrer la montée en puissance du désordre mondial sur le plan géopolitique après la dissolution de l’URSS. Elle visait en particulier les ambitions d’indépendance de ses anciens grands alliés en Europe.
Mais quelques semaines seulement après cet horrible massacre, un nouveau conflit sanglant éclatait dans l’ancienne Yougoslavie. L’Allemagne, agissant seule, reconnaît la nouvelle république de Slovénie. Ce n’est qu’avec le bombardement de Belgrade et les accords de Dayton de 1995 que les États-Unis ont réussi à affirmer leur autorité. L’opération Tempête du désert a stimulé les tendances centrifuges de l’impérialisme au lieu de les atténuer. En conséquence, le djihadisme islamique s’est développé, Israël a commencé à saboter le processus de paix palestinien laborieusement élaboré par les États-Unis et le génocide au Rwanda a causé un million de morts alors que les puissances occidentales complices agissaient pour leurs intérêts divergents. Les années 1990, malgré les efforts des États-Unis, ont illustré, non pas la formation d’un nouvel ordre mondial, mais l’accentuation du chacun pour soi en politique étrangère, et donc l’affaiblissement du leadership américain.
La politique étrangère américaine des « néoconservateurs » dirigés par George W. Bush, devenu président en 2000, a conduit à des échecs encore plus catastrophiques. Après 2001, une autre opération militaire massive était lancée au Moyen-Orient avec l’invasion américaine de l’Afghanistan et de l’Irak au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Mais en 2011, lorsque les États-Unis se sont retirés d’Irak, aucun des objectifs visés n’avait été atteint. Les armes de destruction massive de Saddam Hussein (un prétexte inventé pour l’invasion) se sont avérées inexistantes. La démocratie et la paix n’ont pas été instaurées en Irak en lieu et place de la dictature. Le terrorisme n’a pas reculé : au contraire, Al-Qaïda a bénéficié d’un formidable nouvel élan qui a provoqué des attentats sanglants en Europe occidentale. Même aux États-Unis, les expéditions militaires, qui ont coûté cher en argent et en sang, sont impopulaires. Mais surtout, la guerre contre le terrorisme n’a pas réussi à rallier l'ensemble des puissances impérialistes européennes et autres à la cause des États-Unis. La France et l’Allemagne, contrairement à ce qui s’était passé en 1990, ont choisi de ne pas participer aux invasions américaines.
Toutefois, le retour au « multilatéralisme » en lieu et place de l'« unilatéralisme » des néo-conservateurs, sous la présidence de Barack Obama (2009-2016), n’a pas non plus réussi à restaurer le leadership mondial des États-Unis. C’est au cours de cette période que les ambitions impérialistes de la Chine ont explosé, comme en témoigne le développement géostratégique de la nouvelle route de la soie après 2013. La France et la Grande-Bretagne ont poursuivi leurs propres aventures impérialistes en Libye, tandis que la Russie et l’Iran ont profité du semi-retrait américain des opérations en Syrie. La Russie a occupé la Crimée et a lancé une offensive dans la région du Donbass, en Ukraine, en 2014.
Après l’échec du carnage monstrueux des néo-conservateurs est venu l’échec diplomatique de la politique de « coopération » d’Obama.
Comment les difficultés des États-Unis à maintenir leur hégémonie pouvaient-elles encore s’aggraver ? En la personne du président Trump.
Dès sa première présidence, la politique « America First » de Trump a contribué à détruire la réputation d’allié fiable des États-Unis et de leader mondial doté d’une politique cohérente et d'une boussolle morale. En outre, c’est au cours de son mandat que de sérieuses divergences sont apparues au sein de la classe dirigeante américaine au sujet de la politique étrangère de voyou de Trump. Des divergences cruciales sont apparues au sein de la bourgeoisie américaine quant à savoir quelle puissance impérialiste était une alliée et qui était une ennemie dans la lutte des États-Unis pour conserver leur suprématie mondiale. Trump a renié le pacte transpacifique, l’accord de Paris sur le changement climatique et le traité nucléaire avec l’Iran ; les États-Unis sont devenus une exception en matière de politique économique et commerciale au sein du G7 et du G20, s’isolant ainsi de leurs principaux alliés sur ces questions. Dans le même temps, le refus des États-Unis de s’engager directement au Moyen-Orient a alimenté une foire d’empoigne des impérialismes régionaux dans la région : l’Iran, l’Arabie saoudite, la Turquie, Israël et la Russie, le Qatar, ont tour à tour tenté de tirer profit du vide militaire et du chaos.
La diplomatie de Trump a eu tendance à exacerber ces tensions, comme le transfert de l’ambassade américaine en Israël dans la ville controversée de Jérusalem, ce qui a contrarié ses alliés occidentaux et mis en colère les dirigeants arabes qui considéraient encore les États-Unis comme un « conciliateur » dans la région.
Néanmoins, en reconnaissant la Chine comme le candidat le plus susceptible d’usurper la primauté des États-Unis, l’administration Trump s’est ralliée à l’opinion du reste de Washington. Le « pivot » vers l’Asie déjà annoncé par Obama devait être renforcé, la guerre planétaire contre le terrorisme officiellement suspendue et une nouvelle ère de « concurrence entre grandes puissances » s’ouvrait selon la stratégie de défense nationale de février 2018. Un vaste programme de plusieurs décennies visant à moderniser l’arsenal nucléaire américain et à « dominer l’espace » a été annoncé.
Toutefois, en ce qui concerne la nécessité de réduire les ambitions et les capacités militaires de la Russie (et d’affaiblir le potentiel de cette dernière à aider les propres manœuvres mondiales de la Chine) une divergence est apparue entre la politique ambiguë de Trump à l’égard de Moscou et celle de la faction rivale de la bourgeoisie américaine qui a toujours considéré la Russie comme un ennemi historique en raison de la menace qu’elle représente pour l’hégémonie américaine en Europe de l’Ouest.
Parallèlement, en lien avec la question de la politique russe, l’importance de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), l’ancienne alliance centrale du bloc américain, a été remise en question. Plus particulièrement en ce qui concerne l’obligation prévue par le traité impliquant que tous les membres de l’OTAN viennent en aide à tout autre membre faisant l’objet d’une attaque militaire (en d’autres termes, les États-Unis les protégeraient contre une agression russe). Trump a remis en cause cette clause cruciale. Les implications inquiétantes que cela implique (l’abandon des alliés des États-Unis en Europe occidentale) n’ont pas échappé aux chancelleries de Londres, de Paris et de Berlin.
Ces divergences en matière de politique étrangère sont apparues plus clairement au cours de l’administration Biden consécutive à la première présidence Trump.
Le remplacement de Trump par Joe Biden à la Maison Blanche était censé annoncer un retour à la normale dans la politique américaine, en ce sens que ce retour a été marqué par la tentative de reformer d’anciennes alliances et la conclusion de traités avec d’autres pays, afin d’essayer de réparer les dommages causés par les imprudentes aventures de Trump. Biden a déclaré : « America is back » (l’Amérique est de retour). L’annonce d’un pacte de sécurité historique entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie dans la région Asie-Pacifique en 2021 et le renforcement du dialogue de sécurité quadrilatéral entre les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie, traduisaient, entre autres mesures, la poursuite de la construction d’un cordon sanitaire contre la montée de l’impérialisme chinois en Extrême-Orient.
Une croisade démocratique mondiale contre les puissances « révisionnistes » et « autocratiques » (l’Iran, la Russie, la Corée du Nord et surtout la Chine) a été invoquée par la nouvelle administration.
L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a permis à Joe Biden d’imposer une nouvelle fois l’autorité militaire américaine aux puissances récalcitrantes de l’OTAN en Europe, les obligeant, notamment l’Allemagne, à augmenter les budgets de défense et à soutenir la résistance armée ukrainienne. Cela a également contribué à épuiser la puissance militaire et économique de la Russie dans une guerre d’usure et à démontrer la supériorité militaire mondiale des États-Unis en termes d’armement et de logistique qu’ils ont fournis à l’armée ukrainienne. Mais surtout, en contribuant à transformer une grande partie de l’Ukraine en ruines fumantes, les États-Unis ont montré à la Chine le danger qu’il y a à considérer la Russie comme un allié potentiel et les conséquences périlleuses de leur propre désir d’annexer des territoires tels que Taïwan.
Cependant, il est apparu au monde entier que la bourgeoisie américaine n’était pas entièrement derrière la politique de Biden à l’égard de la Russie, puisque le Parti républicain au Congrès, toujours sous l’emprise de Donald Trump, exprimait clairement sa réticence à fournir les milliards de dollars de soutien nécessaires à l’effort de guerre ukrainien.
Si le soutien apporté à l’Ukraine a été un succès pour la réaffirmation du leadership de l’impérialisme américain, tout du moins à court terme, son implication dans la guerre d’Israël à Gaza après octobre 2023 a terni cette réussite. Les États-Unis se sont retrouvés coincés entre la nécessité de soutenir leur principal allié israélien au Moyen-Orient face aux terroristes du Hamas, supplétifs de l'Iran, et la détermination aveugle d’Israël à imposer ses propres intérêts, renonçant de fait à une solution pacifique au conflit palestinien, ce qui a accentué le chaos militaire dans la région.
Le massacre de dizaines de milliers de Palestiniens sans défense à Gaza, grâce aux munitions et aux dollars américains, a complètement déformé l’image de droiture morale des États-Unis que Biden avait érigée à propos de la défense de l’Ukraine.Si l’effondrement du régime Assad en Syrie et la défaite du Hezbollah au Liban ont porté un coup sérieux au régime iranien, l’ennemi déclaré des États-Unis, l’instabilité de la région, notamment en Syrie, n’en a pas été réduite pour autant. Au contraire, les États-Unis ont dû continuer à déployer une partie importante de leur marine en Méditerranée orientale et dans le golfe Persique, renforcer leurs contingents en Irak et en Syrie et faire face à l’opposition spectaculaire de la Turquie et des pays arabes à la politique américaine.
Mais surtout, la menace de nouvelles secousses militaires au Moyen-Orient signifie que le pivot vers l’Asie, principal objectif des États-Unis, est compromis.
Nous avons décrit comment les problèmes de navigation dans le chaos impérialiste qui s’est développé après 1989 ont conduit à des divisions au sein de la classe dirigeante américaine sur la politique à mener, et transcrit l’évolution de la politique populiste de l’America First par rapport à une politique plus rationnelle visant à préserver les alliances du passé. La réélection de Trump au pouvoir, même après la débâcle de sa première présidence, est le signe que ces divisions internes n’ont pas été maîtrisées par la bourgeoisie et qu’elles recommencent à affecter sérieusement la capacité des États-Unis à mener une politique étrangère cohérente et conséquente, au point même de mettre en péril sa principale préoccupation, qui est de bloquer ou de prévenir la montée en puissance de la Chine.
À la dangereuse incertitude de cet effet boomerang du chaos politique sur la politique impérialiste s’ajoute le fait que la marge de manœuvre des États-Unis sur la scène impérialiste mondiale a sensiblement diminué depuis le premier mandat de Trump, et que son second mandat intervient alors que deux conflits majeurs font rage en Europe de l’Est et au Moyen-Orient. Nous ne reviendrons pas sur les causes profondes du désarroi politique au sein de la bourgeoisie américaine et de son État que les premières actions de Trump ont dramatiquement mis en évidence, cela sera expliqué dans un autre article.
Mais en moins d’un mois, Trump a fait savoir que la tendance de sa politique de l’America First, qui consiste à détricoter la Pax Americana sur laquelle reposait la suprématie mondiale des États-Unis après 1945, va s’accélérer beaucoup plus rapidement et profondément que lors de son premier mandat, notamment parce que le nouveau président entend passer outre les garde-fous qui limitaient à l’époque son champ d’action à Washington en nommant ses sbires, compétents ou non, à la tête des services de l’État. La principale préoccupation de la bourgeoisie américaine après 1989 - empêcher la fin de sa domination mondiale dans la mêlée générale du monde post-bloc – a été bouleversée : la « guerre de chacun contre tous » est devenue, dans les faits, la « stratégie » de la nouvelle administration. Une stratégie qui sera plus difficile à inverser qu’elle ne l’était déjà après le premier mandat de Trump, et ce même par une nouvelle administration plus « intelligente ».
L’objectif de reprendre le contrôle du Panama ; la proposition d'« acheter » le Groenland ; la proposition barbare de nettoyer ethniquement les Palestiniens de la bande de Gaza et de transformer cette dernière en une Riviera ; toutes ces premières déclarations du nouveau président sont autant dirigées contre ses anciens alliés que contre ses ennemis stratégiques. La proposition concernant Gaza, qui profiterait à son allié Israël en supprimant la solution des deux États en Palestine, ne ferait qu’attiser l’opposition des autres puissances arabes, ainsi que de la Turquie et de l’Iran. La Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne se sont déjà prononcées contre cette proposition de Trump.
Mais il est probable que les États-Unis sous Trump imposeront à l’Ukraine un accord de paix prévoyant la cession de 20 % de son territoire à la Russie. Les puissances ouest-européennes s’y opposent déjà avec véhémence, ce qui aura pour effet de désagréger encore davantage l’OTAN, qui était auparavant l’axe de la domination internationale des États-Unis. Le nouveau président exige que les puissances économiques européennes stagnantes de l’OTAN fassent plus que doubler leurs dépenses militaires afin de pouvoir se défendre seules, sans l’aide des États-Unis.
Une bonne partie du « soft power » de l’impérialisme américain, à savoir sa prétendue hégémonie morale, va être anéantie presque d’un seul coup : l’USAID, la plus grande agence mondiale d’aide aux « pays du Sud », a été « passée à la déchiqueteuse » par Elon Musk. Les États-Unis se sont retirés de l’Organisation mondiale de la santé et ont même proposé d’engager une procédure contre la Cour pénale internationale pour sa partialité à l’égard des États-Unis et d’Israël.
La guerre commerciale protectionniste proposée par la nouvelle administration américaine porterait également un coup massif à ce qui reste de la stabilité économique du capitalisme international, qui a soutenu la puissance militaire des États-Unis, et se répercuterait sans aucun doute sur l’économie américaine elle-même sous la forme d’une inflation encore plus élevée, de crises financières et d’une réduction de son propre commerce. L’expulsion massive de la main-d’œuvre immigrée bon marché des États-Unis aurait des conséquences économiques négatives et autodestructrices pour l’économie américaine ainsi que pour la stabilité sociale.
À l’heure où nous écrivons ces lignes, il n’est pas possible de savoir si l’avalanche de propositions et de décisions du nouveau président sera mise en œuvre ou s’il s’agit d’outils de négociation farfelus susceptibles de déboucher sur des accords temporaires ou des concessions réduites. Mais l’orientation de la nouvelle politique est claire. L’incertitude même des mesures a déjà pour effet d’alarmer et de contrarier les anciens et futurs alliés potentiels et de les obliger à agir par eux-mêmes et à chercher du soutien ailleurs. En soi, cela ouvrira davantage de possibilités aux principaux ennemis des États-Unis. L’accord de paix proposé en Ukraine profite déjà à la Russie. La guerre commerciale protectionniste est un cadeau pour la Chine, qui peut se positionner comme un meilleur partenaire économique que les États-Unis.
Néanmoins, malgré la politique autodestructrice à long terme de « l’America First », les États-Unis ne céderont pas leur supériorité militaire à leur principal ennemi, la Chine, qui est encore loin d’être en mesure de les affronter directement à armes égales. De plus, la nouvelle politique étrangère suscite déjà une forte opposition au sein même de la bourgeoisie américaine.
La perspective est donc celle d’une course massive aux armements et d’une nouvelle augmentation chaotique des tensions impérialistes dans le monde, les conflits entre grandes puissances se déplaçant vers les centres du capitalisme mondial et enflammant davantage ses points stratégiques globaux.
Le mouvement MAGA de Donald Trump est arrivé au pouvoir en promettant à l’électorat plus d’emplois, des salaires plus élevés et la paix dans le monde, en lieu et place de la baisse du niveau de vie et des « guerres sans fin » de l’administration Biden.
Le populisme politique n’est pas une idéologie de mobilisation pour la guerre comme l’était le fascisme.
En fait, la croissance et les succès électoraux du populisme politique depuis une dizaine d’années, dont Trump est l’expression américaine, reposent essentiellement sur l’échec croissant de l’alternance des vieux partis établis de la démocratie libérale au sein des gouvernements pour faire face à la profonde impopularité de la croissance vertigineuse du militarisme, d’une part, et aux effets paupérisants d’une crise économique insoluble sur les conditions de vie de la masse de la population, d’autre part.
Mais les promesses populistes de remplacer les canons par du beurre([3]) ont été et seront de plus en plus mises à mal par la réalité, et se heurteront à une classe ouvrière qui commence à redécouvrir sa combativité et son identité de classe.
La classe ouvrière, contrairement aux délires xénophobes du populisme politique, n’a pas de patrie, pas d’intérêts nationaux et est en fait la seule classe internationale dont les intérêts communs dépassent les frontières et les continents. Sa lutte pour défendre ses conditions de vie aujourd’hui, qui a une portée internationale (les luttes actuelles en Belgique confirment une fois de plus la résistance de classe dans tous les pays) constitue donc la base d’un pôle d’attraction alternatif à l’avenir suicidaire du capitalisme, à savoir les conflits impérialistes entre les nations.
Mais dans cette perspective de classe, la classe ouvrière devra aussi affronter les forces anti-populistes ainsi que les forces populistes de la bourgeoisie qui proposent à la population un retour à la forme démocratique du militarisme et de la paupérisation. La classe ouvrière ne doit pas se laisser piéger par ces fausses alternatives, ni suivre les forces plus radicales qui affirment que la démocratie libérale est un moindre mal par rapport au populisme. Elle doit au contraire se battre sur son propre terrain de classe.
Le New York Times, porte-parole habituellement sobre de la bourgeoisie libérale américaine, a lancé cet appel radical à la mobilisation de la population pour défendre l’État démocratique bourgeois contre l’État autocratique de Trump dans une déclaration éditoriale du 8 février 2025 :
Cela ne fait que confirmer que l’ensemble de la bourgeoisie utilise ses propres divergences pour diviser la classe ouvrière et lui faire choisir une forme de guerre et de crise capitaliste plutôt qu’une autre, afin de lui faire oublier ses propres intérêts de classe.
La classe ouvrière ne doit pas être entraînée dans les guerres internes ou externes de la classe dirigeante, mais se battre pour elle-même.
Como (23 février 2025)
[1] Les États-Unis : superpuissance dans la décadence du capitalisme et aujourd’hui épicentre de la décomposition sociale (1ère partie) [238], Revue Internationale n° 169
[2] La Pax Americana qui a suivi la deuxième guerre mondiale n’a jamais été une ère de paix, mais plutôt une ère de guerre impérialiste quasi permanente. Ce terme fait davantage référence à la stabilité relative du conflit impérialiste mondial, avec les États-Unis comme principale puissance, alors que les deux blocs se préparaient à une guerre mondiale avant 1989.
[3] L’expression « Guns and Butter », modèle macroéconomique, se réfère à la répartition des dépenses gouvernementales entre les dépenses de défense (guns) et les dépenses sociales (butter), souvent l’une au détriment de l’autre. (NdT)
[4] En 2003, le New York Times, avec leur réputation de journalisme objectif, entretenait sans arrêt le mensonge des armes de destruction massive détenues par Saddam Hussein afin de légitimer l’invasion américaine en Irak.
La guerre en Ukraine est, à ce jour, l’expression la plus représentative du chaos impérialiste mondial qui implique, à différents niveaux, les grandes puissances impérialistes, les pays d’Europe occidentale, mais également d’autres pays comme la Corée du Nord, l’Iran… Plusieurs experts de la bourgeoisie, ainsi que l’ensemble des groupes du milieu politique prolétarien, à l’exception du CCI, voient dans cette situation un moment de la marche vers la Troisième Guerre mondiale. Pour eux, on assisterait actuellement à la formation de deux blocs impérialistes rivaux autour des deux grandes puissances mondiales : les États-Unis et la Chine. À l’opposé de cette analyse, le CCI considère qu’il s’agit là d’une illustration de l’incapacité des deux grandes puissances mondiales à s’imposer à la tête de deux blocs impérialistes. Le leadership mondial de la plus puissante d’entre elles, les États-Unis, est en effet de plus en plus contesté alors que la Chine n’a pu agréger ne serait-ce que les prémisses d’un bloc impérialiste. De plus, les États-Unis sont particulièrement affaiblis politiquement par des divisions de plus en plus importantes entre Républicains et Démocrates, le chef de files des Républicains ayant tôt fait de confirmer, avant et après sa nouvelle élection, son inaptitude non seulement en tant que chef de guerre mais aussi pour diriger les affaires du pays. Un exemple de la subtilité du personnage est donné par sa menace d’annexer le Groenland alors même que, dans les faits, les États-Unis ont déjà le contrôle effectif de ce territoire notamment grâce à une base militaire.
Mais l’impossibilité actuelle d’une nouvelle guerre mondiale n’est en rien contradictoire, comme l’illustre la réalité sous nos yeux, avec le déchaînement de guerres impliquant les pays centraux du capitalisme alors même que le prolétariat, dans ses concentrations les plus importantes, n’est ni vaincu, ni prêt à être enrôlé pour le carnage impérialiste, malgré ses difficultés actuelles qui l’empêchent de mettre en avant sa propre perspective révolutionnaire.
Produit de la décomposition du capitalisme, le chaos mondial actuel est porteur de tous les dangers, de toutes les menaces pour la survie de l’humanité. En effet, la gangrène du militarisme et de la guerre sont aujourd’hui présents partout, de la mer Baltique à la mer Rouge, de Taïwan ou de la Corée du Nord au Sahel. Le cauchemar européen de la guerre nucléaire à l’époque de la guerre froide, est aujourd’hui ravivé par les menaces de Moscou d’une nouvelle nucléarisation du continent et l’escalade que constituerait l’envoi de troupes des pays occidentaux voisins sur le front ukrainien. Nous ne sommes pas en présence d’une Troisième Guerre mondiale mais de guerres qui s’intensifient de manière incontrôlée en Ukraine et, en perspective, dans le monde entier. Trois ans après l’« opération spéciale » de la Russie en Ukraine, la guerre dans ce pays présente tous les signes d’une fuite en avant vers un enlisement aveugle et destructeur régi par la politique de la terre brûlée.
Lors de l’expansion mondiale du capitalisme au XIXe siècle, la guerre pouvait constituer un moyen de consolider les nations capitalistes, comme ce fut le cas pour l’Allemagne lors de la guerre franco-prussienne de 1871, de contribuer par la force à l’élargissement du marché mondial, à travers les guerres coloniales, ouvrant de nouveaux marchés pour les nations les plus développées et favorisant ainsi le développement des forces productives. Plus tard, ces guerres ont cédé le pas à la guerre impérialiste pour le partage du monde, et dont la Première Guerre mondiale en 1914 signait l’entrée du capitalisme dans sa phase de décadence. La guerre permanente entre les différents rivaux impérialistes perdait ainsi toute rationalité économique et devenait ainsi le mode de vie du capitalisme décadent. L’horreur et la destruction de la Première Guerre mondiale se sont répétées et amplifiées avec la Seconde Guerre mondiale, chacun des impérialismes rivaux cherchant désormais à s’assurer une position géostratégique mondiale, à travers des alliances forcées derrière une ou l’autre des têtes de blocs impérialistes, recherchant en permanence des alliances pour soutenir ses intérêts : « devant l’impasse totale où se trouve le capitalisme et la faillite de tous les “remèdes” économiques, aussi brutaux qu’ils soient, la seule voie qui reste ouverte à la bourgeoisie pour tenter de desserrer l’étau de cette impasse est celle d’une fuite en avant avec d’autres moyens (eux aussi de plus en plus illusoires d’ailleurs) qui ne peuvent être que militaires »[1]. Voilà pour l’évolution de la guerre au cours des deux derniers siècles.
Mais avec la chute du bloc soviétique, les alliances établies depuis la dernière guerre mondiale et la discipline des anciens blocs impérialistes ont été rompues, sans être remplacées par de nouvelles. On assiste désormais à une rivalité de tous contre tous, où chacun cherche à faire valoir ses intérêts au détriment de ceux des autres, quel qu’en soit le prix. On déclenche des guerres sans fin (Libye, Syrie, Sahel, Ukraine, Moyen-Orient) qui massacrent, dévastent les populations, les richesses et les moyens de production, les sources d’énergie, sans parler de l’impact écologique. La situation actuelle de Gaza en ruines et de la population exterminée en est un exemple flagrant, ainsi que la guerre en Ukraine. La politique de la terre brûlée prévaut et « Après moi le déluge ».
Poutine a déclenché son « Opération spéciale » en Ukraine en 2022, après avoir occupé la Crimée en 2014, pour tenter de défendre son statut de puissance impérialiste mondiale contre l’encerclement opéré par l’OTAN « jusqu’à ses portes », et qui pouvait signifier qu’après la Pologne, la Hongrie et la République tchèque en 1999, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie en 2004, l’Ukraine rejoigne le Traité.
L’administration Biden avait alors clairement indiqué qu’il n’y aurait pas de réponse américaine à travers l’envoi de troupes au sol (comme l’avait suggéré l’attitude américaine face à l’invasion de la Crimée) afin d’inciter la Russie à déclencher une guerre susceptible de mettre à genou son économie et sa puissance militaire déjà fragiles, neutralisant ainsi ses prétentions impérialistes en tant qu’alliée potentielle de la Chine, le principal adversaire des États-Unis. Dans son discours d’adieu du 13 janvier au Département d’État, Joe Biden s’adressait un satisfecit pour ce piège tendu à la Russie : « Par rapport à il y a quatre ans, […] nos adversaires et nos rivaux sont plus faibles […] bien que l’Iran, la Russie, la Chine et la Corée du Nord collaborent désormais, c’est plus un signe de faiblesse que de force »[2].
Et en effet, la position de la Russie a été considérablement affaiblie par la guerre, ce qui constitue un démenti flagrant aux thèses farfelues selon lesquelles les protagonistes de la guerre peuvent tous bénéficier de possibles effets « gagnant-gagnant » : une irréelle expansion impérialiste, une meilleure position géostratégique, des gains économiques, le contrôle de sources d’énergie… rien de tout cela ne se cache derrière les ruines fumantes d’Ukraine ou la ruine et la fragilisation de la Russie.
Aux frontières de l’ex-URSS, on observe également des signes de la perte d’influence de la Russie sur ses « satellites ». En Géorgie, qui depuis 2022 était considérée par l’Union européenne comme un candidat à l’intégration, la victoire du parti pro-russe Rêve géorgien (sic) a été qualifiée de fraude et a déclenché un Georgiamaidan (sur le modèle de l’Euromaidan ukrainien en 2014) contre la tentative de la Russie de regagner de l’influence dans le pays. C’est la signification des manifestations contre les investissements russes qui ont conduit à la prise du parlement de l’Abkhazie géorgienne[3]. La perte de positions dans la région stratégique du Caucase s’ajoute au retrait par l’Arménie du conflit du Haut-Karabakh au profit d’une entente avec l’Azerbaïdjan rival, qui a récemment été refroidie par le « dommage collatéral » de l’abattage d’un avion de ligne civil par des missiles russes[4].
Mais l’affaiblissement de la position géostratégique de la Russie a également conduit à une expansion de la guerre impérialiste à des milliers de kilomètres de l’Ukraine, en Syrie. Moscou a été (avec le Hezbollah et l’Iran) le principal soutien du régime terroriste des el-Assad, qui, en retour, ont permis l’établissement d’une base aérienne et d’une base navale en Syrie (qui constituaient le seul accès de la Russie à la Méditerranée) et un soutien à son intervention en Afrique[5]. Mais la Russie n’a pas été en mesure de poursuivre son soutien au régime d’El-Assad, qu’elle a abandonné, selon les termes de Trump lui-même, « parce que les Russes étaient trop faibles et trop débordés pour aider le régime en Syrie car “ils sont trop pris par l’Ukraine”[6] ». Un tel recul de l’autorité du parrain impérialiste, même si celui-ci peut maintenir ses bases militaires en Syrie, ou négocier de nouvelles relations en Libye, aura certainement un impact sur la crédibilité du Kremlin vis-à-vis des États africains qu’elle tente de séduire.
La Russie consacre actuellement environ 145 milliards de dollars pour ses dépenses de défense, soit le chiffre le plus élevé depuis l’effondrement de l’URSS. D’ici 2025, ces dépenses devraient augmenter de 25%, soit 6% du PIB. La guerre représente déjà un tiers du budget de l’État russe. Poutine se vante également de son arsenal et de ses missiles, défiant les États-Unis après avoir lancé son premier missile hypersonique « Orechnik » et ne manque pas une occasion de rappeler qu’il dispose d’un arsenal nucléaire stratégique, dont il a été spéculé qu’il pourrait l’utiliser comme moyen de dissuasion en larguant une bombe atomique sur la mer Noire. De telles menaces traduisent les « embarras » de la puissance militaire russe, son affaiblissement et ses difficultés. On estime que le Kremlin a déjà utilisé 50 % de sa capacité militaire dans la guerre en Ukraine sans avoir encore atteint aucun de ses objectifs. En outre, « la plupart des équipements que la Russie envoie au front proviennent des arsenaux de la guerre froide, qui, bien qu’importants, ont été considérablement réduits »[7]. Et une grande partie de ce matériel nécessite des technologies occidentales.
L’un de ses principaux problèmes est le recrutement de la chair à canon au sein de la population, tout comme en Ukraine d’ailleurs. Des rapports font état d’une perte quotidienne de 1.500 soldats sur la ligne de front pour l’armée russe. Poutine a même dû faire appel à plus de 10.000 soldats nord-coréens. Si à Moscou et dans d’autres grandes villes russes, la guerre est passée inaperçue, leurs habitants vivent désormais dans la crainte des frappes de drones ou de la conscription forcée.
La guerre en Ukraine est certes à l’origine de l’augmentation de la production et des faibles taux de chômage. Mais l’économie de guerre consomme les ressources de tout le pays et représente déjà, par exemple, le double des dépenses sociales. Or, dans la mesure où la finalité de la production de guerre est la destruction, c’est-à-dire la stérilisation de capital ne pouvant être réinvesti ou réutilisé, les avantages économiques apparents ne tirent pas l’économie dans son ensemble, mais la plongent plutôt dans la misère.
En effet, pour cette année, les prévisions de croissance sont à peine de 0,5 à 1,5%, proche de la récession, laissant la population face à une situation économique déplorable : « L’économie civile vacille. Le secteur de la construction en est un bon exemple : en raison de la baisse de la demande et de la flambée des coûts (le prix des matériaux de construction a augmenté de 64% entre 2021 et 2024) le rythme de la construction de nouveaux logements a considérablement ralenti. Parmi les autres secteurs en difficulté, citons le transport de marchandises, exacerbé par le ralentissement du réseau ferroviaire, le transport routier, avec la hausse du prix du carburant et la pénurie de chauffeurs, l’extraction de minerais et l’agriculture, qui faisait la fierté du gouvernement de M. Poutine. Globalement, les exportations ne sont plus une source de croissance. La consommation intérieure se poursuit, mais les perspectives sont assombries par la hausse des prix. Officiellement, l’inflation en Russie en 2024 s’élevait à 9,52% »[8].
Et tout cela ne peut absolument pas être compensé par un prétendu gain économique généré par l’occupation de l’est de l’Ukraine. Tout d’abord, ce pays n’a pas de grandes richesses à offrir. Les « joyaux de la couronne » de son économie, notamment la production d’électricité, l’agriculture, les gisements de terres rares, ainsi que le tourisme, ont été anéantis par la guerre : « Même si la guerre se terminait demain, il faudrait des années pour réparer les dégâts et retrouver le niveau d’avant la guerre »[9], affirment les ingénieurs des centrales thermiques eux-mêmes. En revanche, le bombardement des centrales nucléaires a failli provoquer une catastrophe plus importante que Tchernobyl et a montré l’état déplorable des installations. Quant au sol, quand il n’est pas directement jonché de mines, ou inondé par l’explosion de barrages, il est très pollué[10], tout comme la mer Noire.
Malgré la perspective d’une trêve annoncée par la nouvelle administration Trump, la guerre ne peut que se poursuivre et s’aggraver. Après les accords de Minsk en 2014, après l’occupation de la Crimée, entre 2015 et l’offensive russe de 2022, il y a eu des centaines de négociations et d’accords de cessez-le-feu sans que s’infléchisse la dynamique de confrontation, et s’interrompe la spirale de destruction irrationnelle. La Russie elle-même menace, à terme, de s’effondrer. Par ailleurs, pour Poutine, mettre fin à la guerre sans l’avoir gagnée signifierait sa propre fin, avec un pays plongé dans le chaos, tout comme la poursuivre signifie encore plus de ruines et de massacres. Pour Zelensky et les dirigeants ukrainiens, la guerre est une plaie terrible et, en même temps, une question de survie en tant que classe dirigeante, face à la menace de division du pays entre la Russie et la Pologne/Hongrie, alors que sa poursuite signifie la désertification et le dépeuplement du pays.
En Ukraine, la guerre a en effet des conséquences dévastatrices[11] dont une économie épuisée, soumise à de lourdes dépenses militaires. Elle ne survit pratiquement que grâce à l’aide occidentale, tant financière que militaire. Une dépendance payée par de plus en plus de privations de la part d’une population démoralisée (plus de 100.000 désertions selon Zelensky, jusqu’à 400.000 selon Trump) et épuisée, à qui l’on demande chaque année de plus en plus de sacrifices. En avril 2024, l’armée ukrainienne a abaissé l’âge de la conscription forcée de 27 à 25 ans. Et quand Zelensky a fait appel à la « solidarité » des démocraties occidentales pour mieux armer ses troupes, celles-ci ont exigé (déclarations de Rutte, secrétaire général de l’OTAN, ou du secrétaire d’État américain Blinken) qu’il abaisse la conscription à 18 ans. Le sang pour l’acier !
Mais la ruine de cette guerre dépasse les implications directes des deux belligérants directs.
Derrière le piège ukrainien, l’enjeu est, comme nous l’avons vu, la confrontation des États-Unis avec la Chine. Il a aussi engendré un effet collatéral visant à créer des complications pour leurs « alliés » européens, en plaçant un conflit militaire majeur à leurs portes, en forçant les pays de l’OTAN à suivre le parrain américain, mais aussi en semant l’ivraie parmi eux.
L’Allemagne en premier lieu, entraînée à contrecœur dans un front commun avec les Américains, subit de plein fouet les conséquences de la guerre alors qu’elle n’est pas un belligérant direct. Elle est ainsi contrainte de recomposer sa diplomatie de décennies d’« ostpolitik » (ouverture de la RFA vers l’Est) non seulement avec la Russie mais aussi avec d’autres pays (Hongrie, Slovaquie, etc.) qu’elle avait choyés économiquement dans son expansion impérialiste après la réunification allemande en 1990 et qui soutiennent aujourd’hui le régime de Poutine[12]. La guerre en Ukraine a également des conséquences désastreuses pour l’économie allemande en raison de la hausse des coûts d’approvisionnement en énergie qui a pénalisé sa compétitivité industrielle, aggravé la récession et déclenché une inflation qui a exacerbé le mécontentement social. Mais surtout à cause du coût de la guerre qu’elle doit supporter en partie. L’Allemagne s’est taillé « la part du lion » de l’aide financière apportée par les institutions européennes au régime de Zelensky, mais elle a surtout apporté la deuxième contribution la plus importante en matière d’aide militaire[13]. Et elle l’a fait à contrecœur, comme en témoignent les tensions (et finalement l’éclatement) du gouvernement de coalition lorsque le chancelier Scholz a renoncé à son projet de réduire l’aide militaire de 7,5 milliards d’euros à 4 milliards d’euros d’ici à 2025.
Et malgré ce gaspillage dans une guerre qui est un véritable gouffre, il n’en reste pas moins que l’Allemagne ne parvient pas à renforcer sa position impérialiste. En effet, le conflit en Ukraine renforce son image de grande puissance économique (elle est toujours la quatrième économie mondiale), mais elle reste un véritable nain militaire. La bourgeoisie allemande tente de réagir à cette situation par tous les moyens possibles. Trois jours seulement après l’entrée des troupes russes en Ukraine en février 2022, le chancelier Scholz a annoncé devant le parlement un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour les dépenses de défense, dans ce que les politiciens eux-mêmes ont appelé « le tournant ». Depuis, il s’est lancé dans une course effrénée pour développer la propre industrie d’armement de l’Allemagne et établir des plans stratégiques qui permettraient aux troupes allemandes « de ne pas se limiter à la défense nationale, mais d’être opérationnelles […] dans n’importe quel scénario, dans n’importe quelle région du monde »[14].
Le renforcement du militarisme allemand est une expression de l’une des principales caractéristiques de la décomposition capitaliste, le « chacun pour soi » de chaque État, la dislocation croissante des structures qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, ont tenté de les discipliner. Face à la guerre en Ukraine, l’Allemagne et la France, apparemment du même côté, celui des « démocraties », ont pourtant des intérêts contradictoires. Même Macron, qui a essayé au début de la guerre de maintenir un canal de communication spécial avec Poutine, a choisi d’être parmi les premiers à offrir la possibilité d’utiliser des missiles ukrainiens contre le territoire russe, et d’envoyer des soldats français pour occuper les zones de friction en cas de « cessez-le-feu ». C’est ce qu’a proposé Macron à Zelensky et Trump lors du récent sommet sous les dômes bénis de Notre-Dame. Avec la Grande-Bretagne, les pays nordiques et de la mer Baltique, la France est parmi les plus intransigeants sur les conditions à imposer à Poutine pour la « paix ».
Cette montée du militarisme n’épargne aucun pays, du plus petit au plus grand. Et elle sera accélérée par l’accentuation du chaos impérialiste. L’appel de Trump à ce que les pays de l’OTAN augmentent leurs budgets de défense à 5% du PIB n’est pas vraiment une originalité (en fait, ils ont déjà fortement augmenté depuis le sommet du Pays de Galles en 2014[15]). Le secrétaire général de l’OTAN a affirmé que « ceux qui ne croient pas que la voie de la paix passe par l’armement ont tort »[16]. Et le prochain sommet de l’OTAN, qui se tiendra à La Haye en juin, devrait porter l’objectif à 3%.
Le « danger » de l’ours russe, qui a montré toute sa maladresse et sa faiblesse dans la guerre contre l’Ukraine, est agité pour augmenter les dépenses d’armement dans tous les pays, alors qu’une étude récente de Greenpeace montre que les pays de l’OTAN, hors États-Unis[17], dépensent déjà, à eux tous, près de dix fois plus pour la défense que la Russie. L’élément déclencheur de la course aux armements est précisément le fait que l’OTAN n’est plus ce qu’elle était. Et cela conduit les grandes puissances à être prises entre deux feux : soit céder aux pressions de Trump (céder et augmenter la contribution au budget de l’OTAN), soit assumer seules les dépenses de « sécurité ». Résultat : davantage de crise économique, plus de conflits, plus de militarisme et plus de chaos.
La même tendance à la fragmentation que l’on peut observer sur la scène impérialiste mondiale se retrouve également au sein de nombreux États, avec l’émergence de formations populistes et irresponsables qui entravent la défense des intérêts du capital national dans son ensemble. On l’a vu en Grande-Bretagne avec le Brexit, on le voit en Allemagne avec l’AfD, et on le voit à son apogée aux États-Unis avec l’élection de Trump.
Comme nous l’avons expliqué dans nos publications, le président américain récemment réélu n’est pas une anomalie, mais une expression de la période historique[18] : l’étape finale de la décadence, celle de la décomposition capitaliste, caractérisée par la montée d’une tendance à la fragmentation, au « chacun pour soi », au sein de la classe capitaliste mondiale. L’expression de cette tendance à la dislocation est le déclin du leadership américain, conséquence de la disparition de la discipline des blocs impérialistes qui « ordonnaient » le monde depuis la Seconde Guerre mondiale.
Face au déclin de leur hégémonie, les États-Unis ont tenté de réagir[19] avec les guerres en Irak, en Afghanistan et aujourd’hui, comme on le voit, indirectement en Ukraine. Mais ces tentatives de « réorganisation » du monde (dans l’intérêt des États-Unis, bien sûr) ont abouti à plus de chaos, plus d’indiscipline, plus de conflits et plus d’effusions de sang. En essayant d’éteindre les feux de la contestation de leurs rivaux, les États-Unis sont en réalité devenus le premier et le plus dangereux des pyromanes. Cela n’a pas empêché les États-Unis de perdre leur autorité, comme en témoigne la situation récente au Moyen-Orient, où des puissances telles qu’Israël ou la Turquie (cette dernière étant également l’un des principaux bastions de l’OTAN) jouent leurs propres cartes, comme on l’a vu récemment en Palestine ou en Syrie.
Trump n’est pas d’une nature différente de Biden et Obama. Son objectif stratégique est le même : empêcher la montée en puissance du principal challenger de cette hégémonie, à savoir la Chine[20]. Là où il y a des divisions au sein de la bourgeoisie américaine, c’est sur la manière de gérer la guerre en Ukraine. Biden a choisi d’investir beaucoup de ressources pour épuiser la Russie économiquement et militairement, privant ainsi la Chine d’un allié stratégique potentiel, tant en termes de capacité militaire que d’extension géographique. En revanche, Trump ne considère pas l’effondrement mutuel de la Russie et de l’Ukraine comme un renforcement de la position des États-Unis dans le monde, mais plutôt comme une source de déstabilisation qui détourne les ressources économiques et militaires américaines de la principale confrontation, celle avec la Chine. C’est pourquoi il s’est vanté pendant des mois de pouvoir mettre fin à la guerre en Ukraine au lendemain de son investiture. Certes, il n’a jamais dit comment il s’y prendrait. Mais tous ces plans de paix sont en réalité les germes de nouvelles guerres plus meurtrières. Même un « gel » de la situation dans les positions actuelles serait perçu par les belligérants comme une humiliation inacceptable. La Russie devrait renoncer à une partie du Donbass et d’Odessa, et l’Ukraine devrait admettre la ruine de son économie et la perte de territoires, sans aucune contrepartie.
Et avec quelles garanties, d’ailleurs, qu’ils n’auront pas à reprendre immédiatement les hostilités ?
Plus qu’une volonté de paix, ce sont les intérêts impérialistes dans chaque nation qui priment. La Russie refuse d’accepter, même reporté, un élargissement de l’OTAN à l’Ukraine. Zelensky, quant à lui, réclame une « force de maintien de la paix de 200.000 hommes sur la ligne de contact ». Mais les expériences récentes de « forces de maintien de la paix » dans les pays du Sahel (où la France, les États-Unis et l’Espagne ont fini par s’effacer devant la pression des guérillas armées par les Russes) ou au Liban (où la FINUL s’est contentée de regarder ailleurs face à l’invasion israélienne), montrent précisément que la mythologie des « casques bleus » comme garants des accords de paix appartient à un passé de discipline et d’« ordre » dans les relations internationales, la diplomatie, etc., qui a été rendu obsolète par l’avancée de la décomposition capitaliste. En réalité, ce que les États-Unis envisagent de faire, c’est d’entraîner leurs alliés de l’OTAN, et surtout les pays européens, dans le bourbier ukrainien[21] mais sous la protection, au sens le plus gangster du terme, des moyens technologiques et de l’autorité de l’armée américaine. Les guerres actuelles ne donnent pas lieu à des situations dans lesquelles au moins une coalition claire de force en faveur de l’un des belligérants permettrait d’éviter la perspective de nouveaux conflits. Au contraire, ce sont des guerres de positions insolubles qui génèrent de nouveaux conflits, de nouveaux scénarios de chaos et de massacres.
Le scénario vers lequel nous nous dirigeons n’est ni la paix, ni la Troisième Guerre mondiale. L’avenir que le capitalisme peut nous offrir, c’est le chaos généralisé, c’est la multiplication des foyers de tensions et des conflits qui secouent tous les continents, l’invasion par le militarisme et la guerre de toutes les sphères de la vie sociale, de la guerre commerciale au chantage aux approvisionnements dans le monde, des guerres qui sont une cause majeure de la dégradation de l’environnement, des guerres qui envahissent les communications (la désinformation est une arme de guerre), et surtout des guerres et un militarisme qui exigent de plus en plus d’attaques contre les conditions de vie de la population, plus particulièrement du prolétariat dans les grandes concentrations d’Europe et d’Amérique. Lorsqu’on a demandé à l’illustre Mark Rutte où il comptait trouver les milliards d’euros nécessaires à l’augmentation des dépenses militaires, sa réponse ne pouvait être plus arrogante et explicite : « Nous devons préparer la population à des coupes dans les retraites, les systèmes de santé et de sécurité sociale, afin d’augmenter le budget de l’armement à 3% du PIB de chaque pays »[22].
La principale victime de ce tourbillon de chaos, de guerres, de militarisme, de désastres environnementaux, de maladies est la classe ouvrière mondiale. En tant que principal fournisseur de chair à canon pour les armées des pays directement en guerre, mais aussi en tant que principale victime des sacrifices, de l’austérité et de la misère exigés par le maintien du militarisme. Dans l’article que nous avons publié à l’occasion du deuxième anniversaire de la guerre en Ukraine[23], nous avons souligné : « La bourgeoisie a exigé d’énormes sacrifices pour alimenter la machine de guerre en Ukraine. Face à la crise et malgré la propagande, le prolétariat s’est soulevé contre les conséquences économiques de ce conflit, contre l’inflation et l’austérité. Certes, la classe ouvrière a encore du mal à établir le lien entre militarisme et crise économique, mais elle a refusé de faire des sacrifices : au Royaume-Uni avec une année de mobilisations, en France contre la réforme des retraites, aux États-Unis contre l’inflation et la précarité ».
Ce climat de non-résignation face à la dégradation progressive de leurs conditions de vie continue à s’exprimer comme on l’a vu récemment dans les grèves au Canada, aux États-Unis, en Italie et plus récemment en Belgique[24] où les expressions de ras-le-bol se sont fait à nouveau entendre avant même que les nouveaux plans d’austérité ne soient mis en œuvre. Certes, cette rupture avec la passivité des années précédentes n’implique pas que le prolétariat dans son ensemble ait pris conscience du lien entre la dégradation de ses conditions de vie et la guerre, et encore moins de ses possibilités d’empêcher le destin guerrier vers lequel le capitalisme nous conduit inexorablement.
Il est vrai aussi qu’au niveau de minorités se posant quantité de questions, numériquement très faibles mais politiquement très importantes, cette réflexion se développe sur les perspectives que le capitalisme peut offrir et aussi sur le développement d’une alternative révolutionnaire du prolétariat. On l’a déjà vu, malgré toutes ses limites, lors la Semaine d’action de Prague[25]. Mais nous le voyons aussi, par exemple, dans la participation croissante à nos réunions publiques et permanences et dans les débats francs et fructueux qui s’y déroulent. Les armes avec lesquelles le prolétariat peut vaincre le capitalisme sont sa lutte, son unité et sa conscience. Dans la situation actuelle, nous assistons certes à une avancée du capitalisme vers la destruction, entraînant l’ensemble de l’humanité dans la barbarie, mais aussi à un développement lent et difficile vers l’autre pôle, celui de la révolution.
Hic Rhodes/Valerio.
30.01.2025
[1] Décadence du capitalisme guerre, militarisme et blocs impérialistes (2e partie) [243]. Revue internationale 53.
[2] Extrait du Monde du 15 janvier 2025.
[3]« Même les satellites russes de toujours sont devenus un casse-tête pour Poutine. Prenons le cas, petit mais spectaculaire, de l’Abkhazie, la région séparatiste de Géorgie : en novembre, face à un plan qui aurait donné à la Russie une influence encore plus grande sur son économie, les Abkhazes ont pris d’assaut son parlement et renversé son gouvernement. » The Cold War Putin Wants, Andrei Kolesnikov, in Foreign Affairs 23 janv. 2025
[4]« L 'Arménie –un pays sous la protection de Moscou et fortement dépendant de la Russie dans plusieurs secteurs économiques– autrefois “partenaire stratégique” de la Russie dans le Caucase a été abandonnée dans les cendres de sa récente guerre avec l’Azerbaïdjan : à l’automne 2023, la Russie n’a pu que s’écarter du chemin lorsque des forces azerbaïdjanaises bien armées se sont emparées de l’enclave arménienne du Haut-Karabakh et, apparemment du jour au lendemain, ont expulsé plus de 100.000 Arméniens karabakhis. Aujourd’hui, l’Arménie conclut un traité de partenariat stratégique avec les États-Unis et tente d’adhérer à l’Union européenne ». The Cold War Putin Wants, Andrei Kolesnikov, in Foreign Affairs 23 janvier 2025
[5]« La Russie a fourni […] un soutien matériel et diplomatique qui a permis à des officiers militaires de prendre le pouvoir par la force au Mali en 2021, au Burkina Faso en 2022 et au Niger en 2023 […] elle envoie également des armes au Soudan, prolongeant la guerre civile du pays et la crise humanitaire qui en résulte, et a fourni un soutien aux milices Houthi au Yémen » Putin's Point of No Return, Andrea Kendall-Taylor et Michael Kofman, in Foreign Affairs, 18 décembre 2024
[6]America Needs a Maximum Pressure Strategy in Ukraine, Alina Polyakova, in Foreign Affairs, 31 décembre 2024
[7]La sécurité de l’Ukraine dépend désormais de l’Europe, Elie Tenenbaum et Leo Litra, Foreign Affairs, 3 décembre 2024
[8] « 95% de tous les composants étrangers trouvés dans les armes russes sur le champ de bataille ukrainien proviennent de pays occidentaux », The Russian Economy Remains the Putin's Greatest Weakness, Theodore Bunzel et Elina Ribakova, Foreign Affairs, 9 décembre 2024.
[13] En février 2024, les États-Unis avaient fourni 43 milliards d’euros et l’Allemagne 10 milliards (deux fois plus que la Grande-Bretagne et presque quatre fois plus que la France).
[14] Discours du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, le 12 décembre, devant les chefs du Comité militaire de l’OTAN.
[15] Le très « pacifiste » gouvernement espagnol a augmenté son budget militaire de 67% au cours de la dernière décennie.
[16] « Pour prévenir la guerre, l’OTAN doit dépenser plus ». Une conversation avec le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte. carnegieendowment.org [247] 12.12.2024
[17] Christopher Steinmetz, Herbert Wulf : Quand est-ce que c’est assez ? Une comparaison des potentiels militaires de l’OTAN et de la Russie. Publié par Greenpeace. Voir aussi « Think big and do big ». Cité dans Le Temps de la mentalité de guerre.
[18] Voir le Triomphe de Trump : un pas de géant dans la décomposition du capitalisme [248], où nous expliquons pourquoi il est aussi un facteur actif de l’accentuation de ce processus autodestructeur.
[19] « Notre premier objectif est d’empêcher l’émergence d’un nouveau rival » (Extrait d’un document secret de 1992 du Département américain de la Défense attribué à Paul Wolfowitz – sous-secrétaire à la Défense néocon de 2001 à 2005 – publié par le New York Times et bien sûr démenti par tous les responsables de l’administration). Dans La géopolitique de Donald Trump, Le Monde Diplomatique, janvier 2025.
[20] Voir dans la Revue internationale 170 le « Rapport sur les tensions impérialistes [157]».
[21]« Le déploiement militaire de la coalition européenne nécessiterait une composante terrestre majeure d’au moins quatre ou cinq brigades de combat multinationales combinées sous une structure de commandement permanente. Les troupes seraient stationnées dans l’est de l’Ukraine et devraient être prêtes au combat, mobiles et adaptables aux conditions ukrainiennes. Une forte composante aérienne comprenant des patrouilles aériennes de combat, des radars aéroportés pour détecter les avions ou les missiles, des défenses aériennes au sol et des capacités de réaction rapide serait nécessaire pour empêcher les bombardements et les raids aériens russes. Certains de ces systèmes pourraient être exploités à partir de bases aériennes situées en dehors de l’Ukraine. Enfin, une composante maritime pourrait contribuer à sécuriser les lignes de communication outre-mer, mais en vertu de la convention de Montreux, qui régit le passage par les détroits du Bosphore et des Dardanelles, la Turquie devrait d’abord autoriser un nombre limité de navires de guerre occidentaux à pénétrer dans la mer Noire »(« La sécurité de l’Ukraine dépend désormais de l’Europe », Elie Tenenbaum et Leo Litra dans Foreing Affairs, 3 décembre 2024). En d’autres termes, l’occupation du Donbas par la Russie aurait finalement conduit à une occupation par des pays européens… de l’OTAN.
[22] « Le temps de la mentalité de guerre » sur https://www.german-foreign-policy.com/fr/news/detail/9801 [249]
[24] Voir Bilan de la réunion publique en ligne : Un débat international pour comprendre la situation mondiale. [251]
[25] Voir la Semaine d’action à Prague. [252] Quelques leçons [252]…
La CCI soutient que la vague de grèves au Royaume-Uni en 2022 a marqué une «rupture» après plusieurs décennies de résignation et d’apathie marquées par une perte croissante de l’identité de classe. Ce fut la première d’une série de mouvements de la classe ouvrière dans le monde entier, principalement en réponse à la détérioration du niveau de vie et des conditions de travail[1]. Notre analyse de l’ouverture d’une nouvelle phase de la lutte de classe internationale repose sur deux observations fondamentales :
– Cette nouvelle phase n’est pas simplement une réaction à des attaques immédiates contre les conditions de travail, qui pourrait être mesurée en nombre de grèves et de luttes à un moment donné, mais elle a une dimension historique plus profonde. Elle est le fruit d’un long processus de «maturation souterraine» de la conscience de classe qui a progressé malgré les énormes pressions exercées par la décomposition accélérée de la société capitaliste.
– Cette rupture, rayonnant vers l’extérieur à partir des centres les plus anciens du capitalisme mondial, confirme que les principaux bastions du prolétariat restent historiquement invaincus depuis le réveil initial de la lutte des classes en 1968, et conservent le potentiel de passer des luttes économiques défensives à une critique politique et pratique de l’ensemble de l’ordre capitaliste.
Ces arguments se sont heurtés à un scepticisme assez généralisé dans le camp politique prolétarien. Si nous prenons l’exemple de la Tendance communiste internationaliste (TCI), bien qu’elle ait initialement reconnu et salué certaines des luttes qui sont apparues après 2022, n’a en revanche pas vu la signification internationale et historique de ce mouvement[2], et plus récemment, elle semble l’avoir soit oubliée (comme en témoigne l’absence de bilan publié du mouvement), soit l’avoir considéré comme un simple feu de paille, comme nous l’avons constaté lors de leurs récentes réunions publiques. Entre-temps, un site web parasite dédié à la «recherche», Controverses, a consacré un article complet[3] à la réfutation de notre analyse, fournissant ainsi une justification «théorique» au scepticisme des autres.
Il est intéressant de noter que cet article qui est écrit par un ancien membre du CCI animé par l’hostilité envers une organisation qui n’a pas reconnu sa contribution «unique» au marxisme, s’est maintenant aligné sur la majorité de ceux qui font partie (ou prétendent simplement faire partie) de la tradition communiste de gauche, et rejette le concept même de maturation souterraine. Et ce n’est pas tout : dans un article sur les principaux développements de la lutte des classes au cours des 200 dernières années[4], il embrasse même l’idée que nous vivons toujours dans la contre-révolution qui s’est abattue sur la classe ouvrière avec la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-23. De ce point de vue, ce que le CCI affirme être le réveil historique du prolétariat mondial après 1968 et la fin de la contre-révolution, n’est au mieux qu’une simple «parenthèse» dans une chronique mondiale de la défaite.
Ce point de vue est largement partagé par les différents groupes bordiguistes et la TCI, dont les précurseurs n’ont vu dans les événements de Mai 68 en France ou de l'«automne chaud» en Italie, l’année suivante, qu’une vague d’agitation étudiante.
Dans les deux articles suivants, plutôt que d’entrer dans le détail des luttes de ces deux dernières années, nous voulons nous concentrer sur deux piliers théoriques clés pour comprendre notre notion de rupture : premièrement, la réalité de la maturation souterraine de la conscience, et deuxièmement, la réalité d’un prolétariat sortie de la contre-révolution et invaincu depuis.
Rappelons brièvement les circonstances dans lesquelles le CCI a abordé pour la première fois la question de la maturation souterraine dans ses propres rangs. En 1984, en réponse à une analyse de la lutte des classes qui révélait une sérieuse concession à l’idée que la conscience de classe ne peut se développer que par la lutte ouverte et massive des travailleurs, et en particulier à un texte qui rejetait explicitement la notion de maturation souterraine, notre camarade Marc Chirik (MC) a réagi par un texte dont les arguments ont été repris par la majorité de l’organisation, à l’exception du groupe qui allait finalement déserter le CCI lors de son 6e congrès et former la «Fraction externe du CCI» (ses «descendants» font partie aujourd’hui de Perspective Internationaliste[5). MC soulignait qu’une telle conception tendait vers le conseillisme parce qu’elle considère la conscience non pas comme un facteur actif dans la lutte mais comme quelque chose de purement déterminé par des circonstances objectives, une forme de matérialisme vulgaire. Par ailleurs, elle sous-estimait ainsi gravement le rôle des minorités qui sont capables d’approfondir la conscience de classe même pendant les phases où l’étendue de la conscience de classe au niveau de l’ensemble du prolétariat peut avoir diminué. Une telle approche conseilliste n’a évidemment que faire d’une organisation des révolutionnaires qui, parce qu’elle est basée sur les acquis historiques de la lutte de classe, est en mesure d’orienter le cours de celle-ci à travers les phases de recul ou de défaite du mouvement de classe au sens large. Cette approche rejette également la tendance plus générale au sein de la classe à réfléchir sur son expérience, à discuter, à poser des questions sur les thèmes majeurs de l’idéologie dominante, etc. Un tel processus peut certes être qualifié de «souterrain» parce qu’il se déroule dans des cercles restreints de la classe ou même dans l’esprit de travailleurs individuels, qui peuvent donner voix à toutes sortes d’idées contradictoires, mais il n’en est pas moins une réalité. Comme l’écrivait Marx dans Le Capital : «Toute science serait superflue si l’apparence extérieure et l’essence des choses coïncidaient directement»[6]. C’est, en effet, une tâche spécifique de la minorité marxiste que de voir au-delà des apparences et d’essayer de discerner les développements plus profonds qui se déroulent au sein de leur classe.
Lorsque le CCI a publié des documents relatifs à ce débat interne, la Communist Workers Organisation (CWO) a salué ce qu’elle percevait comme une tentative du CCI de régler ses comptes avec les résidus conseillistes qui avaient encore du poids au sein de l’organisation[7]. Mais en ce qui concerne les questions de fond soulevées par le débat, elle s’est en fait rangée, de manière quelque peu ironique, du côté des conseillistes qui rejetaient eux aussi la notion de maturation souterraine comme non-marxiste, comme une forme de «jungianisme politique»[8].
Nous disons ironiquement parce qu’à ce stade, la CWO avait adopté une version de la conscience de classe apportée à la classe de «l’extérieur» par «le parti», constitué d’éléments de l’intelligentsia bourgeoise (la thèse idéaliste de Kautsky que Lénine a adoptée dans Que faire, mais dont il a admis plus tard qu’il avait «poussé le bouchon trop loin» dans une polémique avec les proto-conseillistes de son époque, la tendance économiste en Russie). Mais l’ironie se dissipe si l’on considère que le matérialisme vulgaire et l’idéalisme peuvent souvent coexister[9]. Pour les conseillistes comme pour le CWO, une fois les luttes ouvertes terminées, la classe n’est plus qu’une masse d’individus atomisés. La seule différence est que pour le CWO, ce cycle stérile ne peut être brisé que par l’intervention du parti.
Dans notre réponse[10], nous avons insisté sur le fait que la notion de maturation souterraine de la conscience n’était pas une innovation du CCI, mais qu’elle découlait directement de la caractérisation de Marx selon laquelle la révolution est la vieille taupe qui s’enfouit sous la surface pendant de longues périodes pour remonter à la surface dans certaines conditions. Nous avons notamment cité un passage très lucide de Trotsky sur ce processus dans son étude magistrale, L’histoire de la révolution russe, où il écrit : «Dans une révolution, nous examinons avant tout l’interférence directe des masses dans les destinées de la société. Nous cherchons à découvrir derrière les événements les changements dans la conscience collective… Cela ne peut sembler déroutant que pour celui qui considère l’insurrection des masses comme “spontanée», c’est-à-dire comme une mutinerie de troupeau artificiellement utilisée par les dirigeants. En réalité, la simple existence de privations ne suffit pas à provoquer une insurrection ; si c’était le cas, les masses seraient toujours en révolte… Les causes immédiates des événements d’une révolution sont des changements dans l’état d’esprit des classes en conflit… Les changements dans la conscience collective ont naturellement un caractère semi-caché. Ce n’est que lorsqu’ils ont atteint un certain degré d’intensité que les nouveaux états d’âme et les nouvelles idées apparaissent à la surface sous la forme d’activités de masse».
De même, la vague internationale de luttes qui a débuté en mai 1968 en France n’est pas venue de nulle part (même si elle a d’abord surpris la bourgeoisie qui commençait à penser que la classe ouvrière s’était «embourgeoisée» dans la «société de consommation». Elle était le fruit d’un long processus de désengagement des institutions bourgeoises et des thèmes idéologiques (tels que les syndicats et les soi-disant partis ouvriers, les mythes de la démocratie et du «socialisme réel» à l’Est, etc.), accompagné d’une détérioration des conditions matérielles (les premiers signes d’une nouvelle crise économique ouverte). Ce processus s’était également exprimé ici et là dans des mouvements de grève tels que les «wildcats» aux États-Unis et en Europe occidentale au milieu des années 1960.
Il en va de même pour la rupture de 2022, qui s’inscrit également dans le sillage d’un certain nombre de grèves aux États-Unis, en France, etc. Mais ce qui s’est passé après 2022 a révélé plus clairement ce qui était en gestation au sein de la classe ouvrière depuis plusieurs années :
– Le slogan largement répandu «trop c’est trop» exprimait le sentiment longtemps entretenu que toutes les promesses faites dans la période qui a suivi la «crise financière» de 2008 (promesses selon lesquelles une période d’»austérité» était nécessaire avant de pouvoir retrouver la prospérité) s’étaient révélées mensongères et qu’il était grand temps que les travailleurs commencent à faire valoir leurs propres revendications. C’est d’autant plus significatif que le mouvement en Grande-Bretagne a fait suite à des décennies d’atonies et de résignations suite à la défaite des luttes des années 1980, particulièrement celle des mineurs en 1985.
– Les slogans «nous sommes tous dans le même bateau» et «la classe ouvrière est de retour» exprimaient une tendance de la classe ouvrière à retrouver le sentiment d’être une classe avec sa propre existence collective et ses intérêts distincts, malgré des décennies d’atomisation imposée par la décomposition générale de la société capitaliste, aidée par le démantèlement délibéré de nombreux centres traditionnels de militantisme de la classe ouvrière (mines, sidérurgie, etc.). Dans les luttes en France contre la réforme des retraites, et ailleurs, les références fréquentes au mouvement britannique qui avait «donné le coup d’envoi» du renouveau de la classe témoignent de l’émergence d’une conscience que cette identité de classe ne s’arrête pas aux frontières nationales, malgré le poids énorme du nationalisme et du populisme.
– Dans le mouvement français, le slogan «Si tu nous mets 64, on te Mai 68» exprimait un souvenir précis de l’importance des grèves de masse de 1968 (un phénomène que nous avions déjà noté dans les assemblées étudiantes du mouvement anti-CPE de 2006, où il y avait un puissant désir de tirer des leçons de ce qui s’était passé en 68).
– De même que le processus de maturation souterraine antérieur à 1968 devait donner naissance à une nouvelle génération d’éléments politisés tentant de redécouvrir l’histoire réelle du mouvement révolutionnaire (et donc de récupérer la tradition de la Gauche communiste), de même, dans la période actuelle, nous assistons au développement international de minorités tendant vers des positions internationalistes et communistes. Le fait que la majorité de ces éléments et leurs efforts de rassemblement aient été engendrés moins par la lutte de classe immédiate que par la question de la guerre est la preuve que les mouvements de classe actuels expriment quelque chose de plus que des préoccupations concernant la détérioration du niveau de vie. Il est ainsi significatif que les luttes de la rupture ont éclaté précisément au moment où l’on demandait aux travailleurs d’Europe occidentale d’accepter l’augmentation du coût de la vie et le gel des salaires au nom de la «défense de l’Ukraine» contre le tyran Poutine. De même, certaines minorités au sein des manifestations contre la réforme des retraites en France ont explicitement refusé les sacrifices au nom de la construction d’une économie de guerre.
– Un autre signe du processus de maturation peut également être observé dans les efforts de l’appareil politique de la bourgeoisie pour radicaliser les messages adressés à la classe ouvrière. Le succès du trumpisme aux États-Unis peut en grande partie être attribué à sa capacité à tirer parti des préoccupations réelles de la classe ouvrière américaine concernant la hausse des prix et l’effet des dépenses militaires sur les conditions de vie. Et du côté de l’aile opposée du spectre politique bourgeois, nous avons assisté à la nomination de dirigeants syndicaux plus radicaux, comme en Grande-Bretagne, et à un net mouvement vers la gauche du discours des trotskystes, avec des groupes comme Révolution permanente en France ou le Revolutionary Communist Party en Grande-Bretagne, qui délaissent la politique identitaire pour parler de communisme, d’internationalisme et de la nécessité de la révolution prolétarienne. L’objectif est avant tout de «récupérer» les jeunes éléments qui posent des questions sérieuses sur la direction prise par la société capitaliste.
Nous pourrions continuer avec ces exemples. Ils seront sans doute contrés par des arguments visant à prouver que la classe ouvrière aurait oublié plus qu’elle n’a appris de la vague de luttes après 1968, comme le démontrerait notamment le fait qu’il y a eu très peu de tentatives de remettre en question le contrôle syndical des grèves et de développer d’auto-organisation. Mais pour nous, les grandes tendances initiées par la «rupture» de 2022 n’en sont qu’à leurs débuts. Leur potentiel historique ne peut être compris qu’en les considérant comme les premiers fruits d’un long processus de maturation. Nous y reviendrons dans la deuxième partie de l’article.
Amos, janvier 2025.
[1] Voir notamment : «Le retour de la combativité du prolétariat mondial [260]», Revue internationale n° 169 et «Après la rupture de la lutte des classes, la nécessité de la politisation [261]», Revue internationale n° 171.
[2] «Les ambiguïtés de l’ICT sur la signification historique de la vague de grèves au Royaume-Uni [262]», World revolution n° 396.
[5] Voir notre article : «La “Fraction externe” [265] du CCI», Revue internationale n° 45.
[6] Le Capital Tome 3, partie VII, chapitre 48.
[7] Dans Workers Voice n° 20.
[8] C’était en réponse à notre citation de Rosa Luxemburg sur le fait que «l’inconscient précède le conscient» dans le développement du mouvement de classe, ce qui est en fait une application de la formule marxiste selon laquelle «l’être détermine la conscience». Mais cette formule peut être mal interprétée par ceux qui ne saisissent pas la relation dialectique entre les deux : non seulement l’être est un processus de devenir, dans lequel la conscience évolue à partir de l’inconscient, mais la conscience devient également un facteur actif dans l’évolution et le progrès historique.
[9] Depuis lors, le CWO a cessé de défendre la thèse kautskyste, mais il n’a jamais ouvertement clarifié les raisons de son changement de position.
[10] «Réponse à la CWO : [266] Sur la maturation souterraine de la conscience [266]», Revue internationale n°43.
Dans la première partie de cet article, notre objectif était de montrer que le renouveau actuel de la lutte des classes, la « rupture » avec des décennies de recul, n'est pas seulement une réponse à l'aggravation dramatique de la crise économique mondiale, mais a des racines plus profondes dans le processus que nous appelons « la maturation souterraine de la conscience », un processus semi-caché de réflexion, de discussion, de désillusion face aux fausses promesses, qui éclate à la surface à certains moments clés. Le deuxième élément qui conforte que nous assistons à une évolution profonde du prolétariat mondial est l'idée -plus ou moins propre au CCI comme la notion de maturation souterraine- que les principaux bataillons de la classe ouvrière n'ont pas subi une défaite historique comparable à celle qu'elle a connue avec l'échec de la vague révolutionnaire de 1917-23. Et ce, malgré les difficultés croissantes posées à la classe dans la phase terminale de la décadence capitaliste, la phase de décomposition.
Notre rejet de ce qui est sans aucun doute un élément central de l'idéologie dominante -selon lequel l'idée que la classe ouvrière peut offrir une alternative historique au capitalisme est totalement obsolète et discréditée- est basé sur la méthode marxiste, et en particulier sur la méthode développée par la Gauche communiste italienne et française au cours des années 1930 et 1940. En 1933, année de l'arrivée au pouvoir du nazisme en Allemagne, la gauche italienne en exil a commencé à publier sa revue Bilan - ainsi nommée parce qu'elle avait compris que sa tâche centrale était de faire un « bilan » sérieux de la défaite de la vague révolutionnaire et de la victoire de la contre-révolution. Il s'agissait de remettre en question les hypothèses erronées qui avaient conduit à la dégénérescence opportuniste des partis communistes et de développer les bases programmatiques et organisationnelles des nouveaux partis qui naîtraient dans la période (pré)révolutionnaire. La tâche de l'heure était donc celle d'une fraction, en opposition au courant autour de Trotsky qui envisageait perpétuellement la formation d'une nouvelle Internationale sur les mêmes bases opportunistes qui avaient conduit à la disparition de la Troisième Internationale. Et la recherche de l'élaboration du programme du futur sur la base des leçons du passé impliquait de « ne pas trahir » les principes internationalistes fondamentaux face aux énormes pressions de la contre-révolution, qui avait désormais les mains libres pour mener la classe ouvrière vers une nouvelle guerre mondiale. Elle a ainsi pu résister à l'appel à se ranger derrière l'aile « antifasciste » de la classe dirigeante durant la guerre d'Espagne (1936-39) et rejeter les appels à soutenir les « nations opprimées » dans les conflits impérialistes en Chine, en Éthiopie et ailleurs, qui, comme la guerre d'Espagne, étaient autant de tremplins vers la nouvelle guerre mondiale.
La gauche communiste italienne n'était pas invulnérable à la pression de l'idéologie dominante. Vers la fin des années 30, elle fut saisie par la théorie révisionniste de « l'économie de guerre », conception selon laquelle les conflits qui préparaient en fait un nouveau découpage impérialiste visaient au contraire à prévenir le danger d'une nouvelle flambée révolutionnaire. Ce faux argument a entraîné la désorientation totale de la majorité de la Fraction italienne ; tandis que vers la fin de la guerre, sans aucune réflexion sérieuse sur la situation globale du prolétariat, le réveil des mouvements de classe en Italie conduisait à la proclamation dans la précipitation d'un nouveau parti en Italie seulement (le Partito Comunista Internazionalista), et ce sur une base profondément opportuniste qui rassemblait des éléments très hétérogènes sans un processus clair de clarification programmatique.
Face à ce glissement vers l'opportunisme, les camarades qui allaient former la Gauche Communiste de France ont su comprendre que la contre-révolution avait toujours la main -surtout après que la bourgeoisie ait montré sa capacité à écraser les poches de résistance prolétarienne apparues à la fin de la guerre- et ont sévèrement critiqué les erreurs opportunistes du PCInt (ambiguïtés sur les groupes partisans en Italie, participation aux élections bourgeoises, etc.). Pour la Gauche Communiste de France, la question de savoir si le prolétariat souffrait encore d'une défaite profonde, ou s'il récupérait son autonomie de classe dans des luttes massives, était un élément décisif dans la manière dont il appréhendait son rôle.
La « tradition » de la GCF - qui a éclaté en 1952, l'année même où le PCInt s'est scindé entre ses ailes « bordiguiste » et « daméniste » - a été reprise par le groupe Internacialismo au Venezuela, animé par Marc Chirik, qui avait combattu le révisionnisme dans la Fraction italienne et avait été un membre fondateur de la GCF. Dès 1967, percevant les premiers signes d'un retour de la crise économique ouverte, et d'un certain nombre de luttes ouvrières dans divers pays, Internacialismo prédit une nouvelle période de luttes de classes : la fin de la contre-révolution et l'ouverture d'un nouveau cours historique[1]. Et leur prédiction a été rapidement confirmée par les événements de mai-juin 1968 en France, suivis par toute une série de mouvements de classe massifs dans le monde, mouvements qui ont démontré une tendance à la rupture avec les organes établis de contrôle de la classe (partis de gauche et syndicats) et un élément politique certain qui a nourri l'apparition d'une nouvelle génération de jeunes à la recherche de positions de classe, montrant le potentiel pour le regroupement de forces révolutionnaires à l'échelle internationale.
Cette rupture avec la contre-révolution n'a pas été un simple feu de paille. Elle a créé une situation historique de fond qui n'a pas été effacée, même si elle est passée par différentes étapes et de nombreuses difficultés. Entre 1968 et 1989, nous avons connu trois grandes vagues internationales de lutte de classe au cours desquelles des avancées significatives ont été réalisées au niveau de la compréhension des méthodes de lutte, illustrées notamment par les grèves de masse en Pologne en 1980, qui ont donné naissance à des formes indépendantes d'organisation de classe à l'échelle d'un pays entier. Et l'impact de ces mouvements ne s'est pas seulement traduit par des luttes ouvertes et massives, mais aussi par l'affirmation croissante du prolétariat sur la scène sociale en tant que classe. Contrairement aux années 1930, cet équilibre des forces des années 1980 a fait obstacle aux préparatifs d'une troisième guerre mondiale, qui avait été remise à l'ordre du jour par le retour de la crise économique ouverte et l'existence de blocs impérialistes prêts à se disputer l'hégémonie mondiale.
Mais si la classe dirigeante a trouvé la voie de la guerre mondiale barrée, cela ne signifie pas que la bourgeoisie n'était plus à l'offensive, qu'elle a été désarmée face à la classe ouvrière. Les années 1980 ont été marquées par un réalignement des forces politiques bourgeoises, caractérisé par des gouvernements de droite lançant des attaques brutales contre les emplois et les salaires des travailleurs, pendant que la gauche, dans l'opposition, canalisait la colère, entravait et encadrait tout effort de riposte, toute initiative de lutte de la classe ouvrière. Cette contre-offensive capitaliste a infligé un certain nombre de défaites importantes à des secteurs de la classe ouvrière dans les principaux centres capitalistes, notamment les mineurs britanniques : l'écrasement de leur résistance à la quasi-fermeture de l'industrie du charbon a ouvert la voie à une politique plus large de désindustrialisation et de « délocalisation » qui a brisé certains des principaux bastions traditionnels de la classe ouvrière. La lutte des classes s'est néanmoins poursuivie entre 1983 et 1988 et il n'y a pas eu de défaite frontale des principaux bataillons du prolétariat, comme cela avait été le cas dans les années 1920 et 1930. Mais les luttes des années 80 n'ont pas non plus été en mesure de s'élever au niveau politique requis par la gravité de la situation mondiale, et c'est ainsi que nous sommes arrivés à l'« impasse » qui a précipité le processus de décomposition du capitalisme. L'effondrement du bloc de l'Est en 1989-91 a marqué une nouvelle phase de décadence, entraînant d'énormes difficultés pour la classe. Les campagnes idéologiques assourdissantes sur la « victoire du capitalisme » et la prétendue « mort du communisme », l'atomisation et le désespoir gravement exacerbés par la décomposition de la société, la volonté de la bourgeoisie de démanteler les sites industriels traditionnels avec pour objectif de briser ces vieux foyers de résistance ouvrière tout cela s'est combiné pour éroder l'identité de classe du prolétariat, son sentiment d'être une force distincte dans la société avec ses propres intérêts à défendre.
Dans cette nouvelle phase de la décadence du capitalisme, la notion de cours historique n'était plus valable, même si le CCI a mis longtemps à le comprendre[2]. Mais, dès nos Thèses sur la décomposition en 1990, nous avions compris que la putréfaction en marche du capitalisme pouvait submerger le prolétariat même sans défaite frontale, puisque la poursuite de ses luttes défensives, qui avaient barré la route à la guerre mondiale, ne suffisait pas à enrayer la menace de destruction de l'humanité par une combinaison de guerres locales, de désastres écologiques et de ruptures du lien social.
Si les décennies qui ont suivi l'effondrement du bloc de l'Est peuvent être qualifiées de recul de la classe ouvrière, cela n'a pas signifié une disparition complète de la lutte des classes. Ainsi, par exemple, on a vu une nouvelle génération de prolétaires s'engager dans des mouvements importants comme lors de la lutte contre le CPE en France en 2006 et le mouvement des Indignados en Espagne en 2011. Mais bien que ces luttes aient donné lieu à de véritables formes d'auto-organisation (assemblées générales) et qu'elles aient servi de base à un débat sérieux sur l'avenir de la société, leur faiblesse fondamentale consistait en ceci qu'une majorité des protagonistes de ces luttes ne se considéraient pas comme faisant partie de la classe ouvrière mais plutôt comme des « citoyens luttant pour leurs droits », et donc vulnérables à diverses mystifications politiques « démocratiques ».
Cela souligne l'importance de la nouvelle rupture de 2022, qui a commencé avec les grèves généralisées en Grande-Bretagne, car elle annonce le retour de la lutte en tant que classe, c'est-à-dire les prémices d'une récupération de l'identité de classe. Certains affirment que ces grèves ont en fait constitué un recul par rapport aux mouvements précédents, tels que les Indignados, car elles n'ont guère donné de signes précurseurs d’assemblées générales ou stimulant directement le débat politique sur des questions politiques plus vastes. Mais c'est ignorer le fait qu'après tant d'années de passivité, « la première victoire de la lutte est la lutte elle-même » : le fait que le prolétariat ne se couche pas face à l'érosion continue de ses conditions et commence à nouveau à se considérer comme une classe. Les Thèses sur la décomposition insistaient sur le fait que, plutôt que les expressions plus directes de la décomposition telles que le changement climatique ou la gangstérisation de la société, ce serait l'aggravation de la crise économique qui offrirait les meilleures conditions pour la relance des combats de classe. Les mouvements observés depuis 2022 l'ont déjà confirmé et nous nous dirigeons vers une situation où la crise économique sera la plus grave de l'histoire du capitalisme, exacerbée non seulement par les contradictions économiques centrales du capital (la surproduction et la baisse du taux de profit), mais aussi par la croissance du militarisme, la propagation des catastrophes écologiques et les politiques de plus en plus irrationnelles de la classe dirigeante.
En particulier, la tentative de plus en plus manifeste d'imposer une économie de guerre dans les pays centraux du capitalisme sera une question vitale pour la politisation de la résistance des travailleurs. Cela a déjà été annoncé par deux développements importants : premièrement, le fait que la percée de 2022 a eu lieu précisément à un moment où le déclenchement de la guerre en Ukraine a été accompagné de grandes campagnes sur la nécessité de soutenir l'Ukraine et de se préparer à des sacrifices afin de résister à une future agression russe ; deuxièmement, le développement de minorités politisées par la menace de la guerre et cherchant une réponse internationaliste. Ces réponses sur la question de la guerre ne viennent pas de nulle part : elles sont une preuve supplémentaire que la nouvelle phase de la lutte des classes puise sa force historique dans la réalité d'un prolétariat invaincu.
Nous le répétons : le danger de décomposition qui accable le prolétariat n'a pas disparu, et même s'accroît au fur et à mesure que s'accélère l'effet « tourbillon » des désastres capitalistes qui agissent en interaction, accumulant ainsi de manière systémique les destructions. Mais les luttes après 2022 montrent que la classe peut encore réagir et qu'il y a deux pôles dans la situation, une sorte de course contre la montre entre l'accélération de la décomposition et le développement de la lutte de classe à un niveau plus élevé ; un développement dans lequel toutes les questions soulevées par la décomposition peuvent être intégrées dans un projet communiste qui peut offrir une issue à la crise économique, à la guerre perpétuelle, à la destruction de la nature et au pourrissement de la vie sociale. Plus les organisations révolutionnaires d'aujourd'hui comprendront clairement les enjeux de la situation mondiale actuelle, plus elles pourront jouer efficacement leur rôle d'élaboration de cette perspective pour l'avenir.
Amos
[1] Initialement, le CCI définissait ce nouveau cours historique comme un cours vers la révolution, mais au milieu des années 1980, il avait adopté la formule « cours vers des confrontations de classe massives », car il ne pouvait y avoir de trajectoire automatique vers une issue révolutionnaire à la crise capitaliste.
[2] Rapport sur la question du cours historique [270] Revue internationale 164
À la fin de l’année 1899, Lénine écrivait un article intitulé « À propos des grèves », relatif aux grèves qui se développaient alors en Russie[1]. Bien qu’il se soit écoulé plus d’un siècle depuis l’écriture de cet article, rendant inévitable que certaines des idées qu’il contient soient dépassées ou caduques du fait de l’évolution du monde, les autres non seulement conservent leur pleine validité mais encore présentent un intérêt certain pour assumer les potentialités de la dynamique de la lutte de classe dans la période actuelle. Il en est ainsi en particulier de cette partie de l’article répondant à la question « Quel est le rôle des grèves ? » que nous reproduisons ci-après.
Les grèves de la fin des années 1890 évoquées par Lénine s’inscrivent dans une dynamique de lutte en Russie et en Europe qui déboucheront sur la grève de masse de 1905 en Russie avec le surgissement des soviets. Rien que pour la Russie, on recense en particulier pour cette période : la grève générale des ouvriers du textile de Saint-Pétersbourg en 1896 et 1897 ; la grève de Batoum dans le Caucase, en mars 1902 ; la gigantesque grève générale, en décembre 1904, dans le Caucase, à Bakou.
Le texte de Lénine met en évidence les caractéristiques suivantes de ces luttes, politiquement transposables en grande partie dans la période actuelle :
Aujourd’hui, plus de douze décennies après les années 1890, la classe ouvrière doit à nouveau passer par l’école de la lutte pour la défense élémentaire de ses conditions de vie, alors que dans le passé elle a fait des expériences de lutte « historiques » lors de la première vague révolutionnaire mondiale de 1917-23.
Le problème est que la défaite de cette vague révolutionnaire a été suivie d’une contre-révolution mondiale, de presque un demi-siècle, qui a effacé momentanément, dans les grandes masses, la mémoire des hauts faits de son expérience historique.
Par la suite, initiée par l'irruption de grèves massives et les grandes mobilisations de 1968 en France, une nouvelle dynamique de luttes de classe internationale a clos cette période de contre-révolution, ouvrant ainsi un cours aux affrontements de classe. Mais la nouvelle dynamique a fini par se heurter, 20 ans plus tard, aux limites constituées par les difficultés de la classe ouvrière à politiser davantage son combat. Aucune des deux classes antagoniques n’était alors en mesure d’imposer sa solution à la crise du capitalisme, la guerre mondiale pour la bourgeoisie, la révolution pour le prolétariat. Il en est résulté une situation de blocage entre les classes et l’ouverture de la phase de décomposition du capitalisme, impliquant des difficultés accrues pour le prolétariat.[2]
Le prolétariat n’ayant néanmoins pas subi de défaite décisive, confronté à des attaques économiques toujours plus massives, il a fini par s’extraire de la quasi passivité antérieure pour renouer avec une dynamique de développement de ses luttes dans les principaux pays industrialisés et dont la première expression fut la vague de luttes au Royaume Uni à l’été 2022. Ainsi « Ces luttes ne sont pas simplement une réaction à des attaques immédiates contre les conditions de travail mais ont une dimension historique plus profonde. Elle sont le fruit d’un long processus de « maturation souterraine » de la conscience de classe qui a progressé malgré les énormes pressions exercées par la décomposition accélérée de la société capitaliste »[3].
C’est justement dans cette situation nouvelle, où la classe ouvrière doit renouer avec ses méthodes de lutte, que les enseignements tirés par Lénine, il y a plus de 120 ans, constituent de précieux indicateurs pour la classe ouvrière aujourd’hui.[4] Ils viennent marteler fort à propos que le principal gain de la lutte c’est la lutte elle-même, ce qui est de la plus haute importance dans une situation où c’est en poussant à ses extrêmes la lutte pour la défense de ses conditions de vie que le prolétariat sera en mesure de développer sa conscience de la nécessité de renverser la dictature de la bourgeoisie. En effet, « nous nous dirigeons vers une situation où la crise économique sera la plus grave de l'histoire du capitalisme, exacerbée non seulement par les contradictions économiques centrales du capital (la surproduction et la baisse du taux de profit), mais aussi par la croissance du militarisme, la propagation des catastrophes écologiques et les politiques de plus en plus irrationnelles de la classe dirigeante » [5]
Quel est le rôle des grèves (ou débrayages) dans la lutte de la classe ouvrière ?
(Lénine – extrait de son article « A propos des grèves »[6])
Pour répondre à cette question, nous devons d'abord nous arrêter un peu plus longuement sur les grèves. Si, comme nous l'avons vu, le salaire de l'ouvrier est déterminé par un contrat entre celui-ci et le patron et si en l'occurrence l'ouvrier isolé se trouve totalement impuissant, il est évident que les ouvriers doivent nécessairement soutenir en commun leurs revendications, qu'ils doivent nécessairement organiser des grèves pour empêcher les patrons de réduire les salaires ou pour obtenir un salaire plus élevé. Et, en effet, il n'est pas un seul pays à régime capitaliste où il n'y ait des grèves ouvrières. Dans tous les pays d'Europe et en Amérique, les ouvriers se sentent partout impuissants quand ils agissent isolément, et ils ne peuvent résister au patronat qu'en agissant tous ensemble, soit en faisant grève, soit en en agitant la menace. Plus le capitalisme se développe, plus les grandes usines et fabriques se multiplient rapidement, plus les petits capitalistes sont évincés par les grands, et plus devient impérieuse la nécessité d'une résistance commune des ouvriers car le chômage s'aggrave, la concurrence devient plus âpre entre les capitalistes qui s'efforcent de produire leurs marchandises au plus bas prix possible (ce qui demande que les ouvriers soient payés le moins cher possible), les fluctuations dans l'industrie s'accentuent et les crises deviennent plus violentes[7]. Lorsque l'industrie prospère, les patrons de fabrique réalisent de gros profits, sans songer le moins du monde à les partager avec les ouvriers ; mais en période de crise ils cherchent à faire supporter les pertes par les ouvriers. La nécessité des grèves dans la société capitaliste est si bien reconnue par tout le monde dans les pays d'Europe que la loi ne les y interdit pas, c'est seulement en Russie que subsistent des lois barbares contre les grèves (nous reviendrons une autre fois sur ces lois et leur application).
Mais les grèves, qui relèvent de la nature même de la société capitaliste, marquent le début de la lutte menée par la classe ouvrière contre cette organisation de la société. Lorsque les riches capitalistes ont en face d'eux des ouvriers isolés et nécessiteux, c'est pour ces derniers l'asservissement total. La situation change quand ces ouvriers nécessiteux unissent leurs efforts. Les patrons ne tireront aucun profit de leurs richesses s'ils ne trouvent pas des ouvriers acceptant d'appliquer leur travail à l'outillage et aux matières premières des capitalistes et de produire de nouvelles richesses. Quand des ouvriers isolés ont affaire aux patrons, ils restent de véritables esclaves voués à travailler éternellement au profit d'autrui pour une bouchée de pain, à demeurer éternellement des mercenaires dociles et muets. Mais, lorsqu'ils formulent en commun leurs revendications et refusent d'obéir à ceux qui ont le sac bien garni, ils cessent d'être des esclaves, ils deviennent des êtres humains, ils commencent à exiger que leur travail ne serve plus seulement à enrichir une poignée de parasites mais permette aux travailleurs de vivre humainement. Les esclaves commencent à exiger de devenir des maîtres, de travailler et de vivre non point au gré des grands propriétaires fonciers et des capitalistes mais comme l'entendent les travailleurs eux-mêmes. Si les grèves inspirent toujours une telle épouvante aux capitalistes, c'est parce qu'elles commencent à ébranler leur domination. "Tous les rouages s'arrêteront si ton bras puissant le veut", dit de la classe ouvrière une chanson des ouvriers allemands. En effet : les fabriques, les usines, les grandes exploitations foncières, les machines, les chemins de fer, etc., etc., sont pour ainsi dire les rouages d'un immense mécanisme qui extrait des produits de toutes sortes, leur fait subir les transformations nécessaires et les livre à l'endroit voulu. Tout ce mécanisme est actionné par l'ouvrier, qui cultive la terre, extrait le minerai, produit des marchandises dans les fabriques, construit les maisons, les ateliers, les voies ferrées. Quand les ouvriers refusent de travailler, tout ce mécanisme menace de s'arrêter. Chaque grève rappelle aux capitalistes que ce ne sont pas eux les vrais maîtres mais les ouvriers, qui proclament de plus en plus hautement leurs droits. Chaque grève rappelle aux ouvriers que leur situation n'est pas désespérée, qu'ils ne sont pas seuls. Voyez quelle énorme influence la grève exerce aussi bien sur les grévistes que sur les ouvriers des fabriques voisines ou situées à proximité ou faisant partie d'une branche d'industrie similaire. En temps ordinaire, en temps de paix, l'ouvrier traîne son boulet sans mot dire, sans contredire le patron, sans réfléchir à sa situation. En temps de grève, il formule bien haut ses revendications, il remet en mémoire aux patrons toutes les contraintes tyranniques qu'ils lui ont infligées, il proclame ses droits, il ne songe pas uniquement à lui-même et à sa paie, il songe aussi à tous les camarades qui ont cessé le travail en même temps que lui et qui défendent la cause ouvrière sans craindre les privations. Toute grève entraîne pour l'ouvrier une foule de privations, et de privations si effroyables qu'elles ne peuvent se comparer qu'aux calamités de la guerre : la faim au foyer, la perte du salaire, bien souvent l'arrestation, l'expulsion de la ville qu'il habite de longue date et où il a son travail. Et malgré toutes ces calamités, les ouvriers méprisent ceux qui lâchent leurs camarades et qui composent avec le patron. Malgré les misères causées par la grève, les ouvriers des fabriques voisines éprouvent toujours un regain de courage en voyant leurs camarades engager la lutte. "Ceux qui supportent tant de misères pour briser la résistance d'un seul bourgeois sauront aussi briser la force de la bourgeoisie tout entière"[8], a dit un des grands maîtres du socialisme, Engels, à propos des grèves des ouvriers anglais. Il suffit souvent qu'une seule fabrique se mette en grève pour que le mouvement gagne aussitôt une foule d'autres fabriques. Tant est grande l'influence morale des grèves, tant est contagieux pour les ouvriers le spectacle de leurs camarades qui, fût-ce momentanément, cessent d'être des esclaves pour devenir les égaux des riches ! Toute grève contribue puissamment à amener les ouvriers à l'idée du socialisme, de la lutte de la classe ouvrière tout entière pour s'affranchir du joug du capital. Il est arrivé très souvent qu'avant une grève importante les ouvriers d'une fabrique, d'une industrie, d'une ville donnée ne sachent presque rien du socialisme et n'y pensent guère et qu'après la grève les cercles et les associations se multiplient parmi eux, tandis qu'un nombre sans cesse grandissant d'ouvriers devenaient socialistes.
La grève apprend aux ouvriers à comprendre ce qui fait la force des patrons et ce qui fait la force des ouvriers, elle leur apprend à penser non pas seulement à leur propre patron et à leurs camarades les plus proches mais à tous les patrons, à toute la classe des capitalistes et à toute la classe ouvrière. Lorsqu'un patron de fabrique, qui a amassé des millions grâce au labeur de plusieurs générations d'ouvriers, refuse la moindre augmentation de salaire ou tente même de le réduire encore plus et, en cas de résistance, jette sur le pavé des milliers de familles affamées, les ouvriers voient clairement que la classe capitaliste dans son ensemble est l'ennemie de la classe ouvrière dans son ensemble, qu'ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes et leur union. Il arrive très souvent que le patron s'emploie le plus possible à tromper les ouvriers, à se faire passer pour leur bienfaiteur, à dissimuler son exploitation des ouvriers par une aumône dérisoire, par des promesses fallacieuses. Chaque grève détruit toujours, d'un coup, tout ce mensonge, elle montre aux ouvriers que leur "bienfaiteur" est un loup déguisé en mouton.
Mais la grève n'ouvre pas seulement les yeux des ouvriers en ce qui concerne les capitalistes, elle les éclaire aussi sur le gouvernement et sur les lois. De même que les patrons de fabrique s'efforcent de se faire passer pour les bienfaiteurs des ouvriers, les fonctionnaires et leurs valets s'efforcent de persuader ces derniers que le tsar et son gouvernement agissent en toute équité, avec un égal souci du sort des patrons et de celui des ouvriers. L'ouvrier ne connaît pas les lois, il n'a pas affaire aux fonctionnaires, surtout à ceux d'un rang supérieur, et c'est pourquoi il ajoute souvent foi à tout cela. Mais voilà qu'éclate une grève. Procureur, inspecteur de fabrique, police, souvent même la troupe se présentent à la fabrique. Les ouvriers apprennent qu'ils ont contrevenu à la loi : la loi autorise les patrons à se réunir et à discuter ouvertement des moyens de réduire les salaires des ouvriers mais elle fait un crime à ces ouvriers de se concerter en vue d'une action commune ! Ils sont expulsés de leurs logements ; la police ferme les boutiques où ils pourraient acheter des vivres à crédit ; on cherche à dresser les soldats contre les ouvriers, même quand ceux-ci restent bien calmes et pacifiques. On va jusqu'à faire tirer sur les ouvriers et, lorsque les soldats massacrent des ouvriers désarmés en tirant dans le dos de ceux qui s'enfuient, le tsar en personne adresse ses remerciements à la troupe (c'est ainsi que le tsar a remercié les soldats qui avaient tué des ouvriers en grève à Iaroslavl, en 1895). Chaque ouvrier se rend compte alors que le gouvernement du tsar est son pire ennemi, qu'il défend les capitalistes et tient les ouvriers pieds et poings liés. L'ouvrier commence à se rendre compte que les lois sont faites dans l'intérêt exclusif des riches, que les fonctionnaires aussi défendent l'intérêt de ces derniers, que la classe ouvrière est bâillonnée et qu'on ne lui laisse pas même la possibilité de faire connaître ses besoins, que la classe ouvrière doit de toute nécessité conquérir le droit de grève, le droit de publier des journaux ouvriers, le droit de participer à la représentation nationale, laquelle doit promulguer les lois et veiller à leur application. Et le gouvernement comprend fort bien lui-même que les grèves dessillent les yeux des ouvriers, c'est pourquoi il les craint tant et s'efforce à tout prix de les étouffer le plus vite possible. Ce n'est pas sans raison qu'un ministre de l'Intérieur allemand[9], qui s'est rendu particulièrement célèbre en persécutant avec férocité les socialistes et les ouvriers conscients, a déclaré un jour devant les représentants du peuple: "Derrière chaque grève se profile l'hydre [le monstre] de la révolution" ; chaque grève affermit et développe chez les ouvriers la conscience du fait que le gouvernement est son ennemi, que la classe ouvrière doit se préparer à lutter contre lui pour les droits du peuple.
Ainsi les grèves apprennent aux ouvriers à s'unir ; elles leur montrent que c'est seulement en unissant leurs efforts qu'ils peuvent lutter contre les capitalistes ; les grèves apprennent aux ouvriers à penser à la lutte de toute la classe ouvrière contre toute la classe des patrons de fabrique et contre le gouvernement autocratique, le gouvernement policier. C'est pour cette raison que les socialistes appellent les grèves "l'école de guerre", une école où les ouvriers apprennent à faire la guerre à leurs ennemis, afin d'affranchir l'ensemble du peuple et tous les travailleurs du joug des fonctionnaires et du capital.
Mais "l'école de guerre", ce n'est pas encore la guerre elle-même. Lorsque les grèves se propagent largement parmi les ouvriers, certains d'entre eux (et quelques socialistes) en viennent à s'imaginer que la classe ouvrière peut se borner à faire grève, à organiser des caisses et des associations pour les grèves, et que ces dernières à elles seules suffisent à la classe ouvrière pour arracher une amélioration sérieuse de sa situation, voire son émancipation. Voyant la force que représentent l'union des ouvriers et leurs grèves, même de faible envergure, certains pensent qu'il suffirait aux ouvriers d'organiser une grève générale s'étendant à l'ensemble du pays pour obtenir des capitalistes et du gouvernement tout ce qu'ils désirent. Cette opinion a été également celle d'ouvriers d'autres pays, lorsque le mouvement ouvrier n'en était qu'à ses débuts et manquait tout à fait d'expérience. Mais cette opinion est fausse. Les grèves sont un des moyens de lutte de la classe ouvrière pour son affranchissement mais non le seul ; et si les ouvriers ne portent pas leur attention sur les autres moyens de lutte, ils ralentiront par-là la croissance et les progrès de la classe ouvrière. En effet, pour assurer le succès des grèves, il faut des caisses afin de faire vivre les ouvriers pendant la durée du mouvement. Ces caisses, les ouvriers en organisent dans tous les pays (généralement dans le cadre d'une industrie donnée, d'une profession ou d'un atelier) ; mais chez nous, en Russie, la chose est extrêmement difficile car la police les traque, confisque l'argent et emprisonne les ouvriers. Il va de soi que les ouvriers savent aussi déjouer la police, que la création de ces caisses est utile et nous n'entendons pas la déconseiller aux ouvriers. Mais on ne peut espérer que ces caisses ouvrières, interdites par la loi, puissent attirer beaucoup de membres ; or, avec un nombre restreint d'adhérents, elles ne seront pas d'une très grande utilité. Ensuite, même dans les pays où les associations ouvrières existent librement et disposent de fonds très importants, même dans ces pays la classe ouvrière ne saurait se borner à lutter uniquement par des grèves. Il suffit d'un arrêt des affaires dans l'industrie (d'une crise comme celle qui se dessine actuellement en Russie) pour que les patrons des fabriques provoquent eux-mêmes des grèves, parce qu'ils ont parfois intérêt à faire cesser momentanément le travail, à ruiner les caisses ouvrières. Aussi les ouvriers ne peuvent-ils se borner exclusivement aux grèves et aux formes d'organisation qu'elles impliquent. En deuxième lieu, les grèves n'aboutissent que là où les ouvriers sont déjà assez conscients, où ils savent choisir le moment propice, formuler leurs revendications, où ils sont en liaison avec les socialistes pour se procurer ainsi des tracts et des brochures. Or ces ouvriers sont encore peu nombreux en Russie et il est indispensable de tout faire pour en augmenter le nombre, pour initier la masse des ouvriers à la cause ouvrière, pour les initier au socialisme et à la lutte ouvrière. Cette tâche doit être assumée en commun par les socialistes et les ouvriers conscients, qui forment à cet effet un parti ouvrier socialiste. En troisième lieu, les grèves montrent aux ouvriers, nous l'avons vu, que le gouvernement est leur ennemi, qu'il faut lutter contre lui. Et, dans tous les pays, les grèves ont en effet appris progressivement à la classe ouvrière à lutter contre les gouvernements pour les droits des ouvriers et du peuple tout entier. Ainsi que nous venons de le dire, seul un parti ouvrier socialiste peut mener cette lutte, en diffusant parmi les ouvriers des notions justes sur le gouvernement et sur la cause ouvrière. Nous parlerons plus spécialement une autre fois de la façon dont les grèves sont menées chez nous, en Russie, et de l'usage que doivent en faire les ouvriers conscients. Pour le moment, il nous faut souligner que les grèves, comme on l'a dit ci-dessus, sont "l'école de guerre" et non la guerre elle-même, qu'elles sont seulement un des moyens de la lutte, une des formes du mouvement ouvrier. Des grèves isolées les ouvriers peuvent et doivent passer et passent effectivement dans tous les pays à la lutte de la classe ouvrière tout entière pour l'émancipation de tous les travailleurs. Lorsque tous les ouvriers conscients deviennent des socialistes, c'est-à-dire aspirent à cette émancipation, lorsqu'ils s'unissent à travers tout le pays pour propager le socialisme parmi les ouvriers, pour enseigner aux ouvriers tous les procédés de lutte contre leurs ennemis, lorsqu'ils forment un parti ouvrier socialiste luttant pour libérer tout le peuple du joug du gouvernement et pour libérer tous les travailleurs du joug du capital, alors seulement la classe ouvrière adhère sans réserve au grand mouvement des ouvriers de tous les pays, qui rassemble tous les ouvriers et arbore le drapeau rouge avec ces mots : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !".
[1] Cet article n’a malheureusement été publié la première fois qu’en 1924 dans le n° 8-9 de la revue Prolétarskaïa Révoloutsia.
[2] Immédiatement après l’effondrement du bloc de l’Est, le CCI avait mis en évidence la perspective de difficultés accrues pour la lutte de classe, à la fois comme conséquence de l’aggravation de la décomposition provoquée par cet évènement historique et aussi du fait des campagnes idéologiques de la bourgeoisie exploitant le mensonge de l’identité entre effondrement du stalinisme et effondrement du communisme. À ce propos, lire notre article Effondrement du bloc de l'Est [273] : des difficultés accrues pour le prolétariat (Revue internationale 60)
[3] Les racines historiques de la « rupture » dans la dynamique de la lutte des classes depuis 2022. (partie1) [274].
[4] Comme nous l’avons signalé précédemment, certaines caractérisations sont devenues caduques. Il en est ainsi de la manière dont le texte considère les fonctionnaires, comme des serviteurs de la classe capitaliste, qui n’est plus adaptée à notre époque où les fonctionnaires sont des salariés dont la majorité est exploités par la classe capitaliste. Seule une partie des fonctionnaires de l’État est directement au service de la défense de l’ordre capitaliste, les forces de répression en particulier.
De même, pour désigner l’ennemi de classe, le texte emploie souvent l’expression « la classe des patrons ». Depuis la Première vague révolutionnaire, si la classe ouvrière doit encore faire face dans beaucoup de secteur à des patrons, il n’empêche que c’est l’État capitaliste qui est le principal défenseur des intérêts de la bourgeoisie contre le prolétariat.
[5] « Les racines historiques de la « rupture » dans la dynamique de la lutte des classes depuis 2022 (partie 2) [275] - Deuxième partie : L'arrière-plan d'un prolétariat invaincu »
[6] La version intégrale de l’article de Lénine est publiée à cette adresse À propos des grèves [276] (Marxists.org)
[7] Des crises dans l'industrie et de leur signification pour les ouvriers nous parlerons plus en détail une autre fois. Pour l'instant, nous nous bornerons à faire remarquer que ces dernières années les affaires ont très bien marché pour l'industrie russe, elle a "prospéré" ; mais aujourd'hui (fin 1899) des symptômes évidents montrent que cette "prospérité" va aboutir à une crise : à des difficultés dans l'écoulement des marchandises, à des faillites de propriétaires de fabrique, à la ruine des petits patrons et à des calamités terribles pour les ouvriers (chômage, réduction des salaires, etc.) - (Note de Lénine).
[8] F. Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Editions Sociales, Paris, 1975, p. 281. (N. Ed.)
[9] Il s'agit du ministre de l'Intérieur prussien, von Puttkamer. (N. Ed.)
Le 29 août 1953 (retenez bien cette date) à Trieste, Amadeo Bordiga (1889-1970) présente un rapport devant la réunion inter-régionale de son groupe qui vient de se séparer du Parti communiste internationaliste (PCIste) et qui conserve momentanément le même nom. Le compte rendu de cette réunion, qui sera ensuite publié sous le titre, Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste, comporte un passage enthousiaste sur le Congrès des peuples de l’Orient qui se tint à Bakou en septembre 1920, peu de temps après le deuxième Congrès de l’Internationale communiste : « C’est le président de l’Internationale prolétarienne, Zinoviev (qui n’avait pourtant rien de guerrier dans l’allure), qui lit le manifeste final du Congrès ; et à sa voix, les hommes de couleur répondent d’un seul cri, en brandissant leurs épées et leurs sabres. L’internationale communiste invite les peuples de l’Orient à renverser par la force des armes les oppresseurs occidentaux ; elle leur crie : “Frères ! Nous vous appelons à la guerre sainte, à la guerre sainte tout d’abord contre l’impérialisme anglais !”[1] »
Sept ans plus tard, le 12 novembre 1960, s’ouvre à Bologne une nouvelle réunion générale du même groupe politique qui a pris désormais le nom de Parti communiste international (PCInt), réunion qui confirme totalement cette orientation sur les mouvements coloniaux. On peut lire dans le compte rendu de cette réunion, intitulé pompeusement « L’incandescent réveil des peuples de couleur dans la vision marxiste » : « Dans la perspective marxiste, les mouvements coloniaux occupent tout autre chose qu’un poste d’agent passif, pour ainsi dire mécanique de la reprise prolétarienne. La stratégie prolétarienne peut admettre, selon l’époque historique et le rapport de forces concret, que le prolétariat des métropoles ait, dès le début de la crise, l’initiative du mouvement à l’échelle mondiale, ou que l’action des masses des pays “attardés” lance l’agitation du prolétariat des “pays développés”. Mais, dans les deux cas, ce qui importe, c’est la soudure qui doit s’effectuer, et c’est sur ce point que réside la difficulté.[2] »
Après un premier congrès qui avait représenté un immense pas en avant, le deuxième congrès de l’Internationale Communiste est marqué par une série de régressions programmatiques. Le Congrès des peuples de l’Orient viendra confirmer la dérive opportuniste dans laquelle s’était engagée l’Internationale. Isolée suite à l’échec de la première tentative de révolution en Allemagne, encerclée par les armées blanches appuyées par de forts contingents en provenance de toutes les nations bourgeoises les plus développées, la Révolution russe était dans une situation dangereuse. Il fallait trouver de l’oxygène pour les prolétaires russes. Ce qui n’était au départ chez Lénine qu’une confusion sur la question nationale qui avait occasionné toute une discussion au sein du mouvement ouvrier –en particulier avec Rosa Luxemburg- devint chez les bolcheviks de 1920 une forte poussée opportuniste provoquée par l’isolement de la révolution russe. C’est le propre de l’opportunisme que de chercher un raccourci, une solution illusoire à un problème politique de fond. De ce point de vue, le Congrès des peuples d’Orient à Bakou, avec son appel à la “guerre sainte”, est le symbole d’une aggravation du processus de dégénérescence de la Révolution russe.
La suite des événements prouva le caractère catastrophique du soutien aux luttes de libération nationale. En Finlande, en Turquie, en Ukraine, en Chine, dans les pays baltes ou dans le Caucase, partout les appels des bolchéviks à l’autodétermination nationale conduisirent à la stimulation du nationalisme, au renforcement de la bourgeoisie locale et au massacre des minorités communistes[3].
Comme on le voit, cette position est reprise par le courant bordiguiste à sa naissance dans les années 1950. La recherche d’un raccourci est ici un produit de l’impatience, l’un des principaux facteurs de l’opportunisme. En pleine période de contre-révolution -nous étions en période de reconstruction après la Deuxième Guerre mondiale- les bordiguistes croient trouver dans les luttes armées à la périphérie du capitalisme un déclencheur de la révolution prolétarienne mondiale. Ils confondent la décolonisation et les affrontements dans ce cadre des deux blocs impérialistes de l’Est et de l’Ouest avec les révolutions bourgeoises nationales de la période d’ascendance du capitalisme. Ils plongèrent alors dans les pires ambiguïtés comme la défense des droits démocratiques et les pires aberrations comme l’apologie des massacres perpétrés par les Khmers rouges au Cambodge, considérés comme manifestation de “radicalisme jacobin”, comme leur participation aux chœurs staliniens et trotskistes de la variante Mandel pour saluer Che Guevara, symbole vivant de la « révolution démocratique anti-impérialiste », lâchement assassiné par « l’impérialisme yankee et ses laquais pro-américains »[4].
Aveuglé par l’opportunisme, dans l’attente de cette « soudure » si difficile, les bordiguistes ignorent purement et simplement la reprise historique de la lutte de classe à la fin des années 1960 et se focalisent toujours sur les prétendues luttes anti-impérialistes. À tel point qu’ils ne purent s’apercevoir que toutes leurs recrues militantes des pays de la périphérie restaient en fait sur les positions nationalistes du maoïsme. Ce baril de poudre explosa en 1982 et fit passer le PCInt de principale force numérique de la Gauche communiste à l’échelle internationale à un minuscule noyau de quelques militants.
Le PCInt a réagi brièvement à notre article traitant de l’application catastrophique de la position bordiguiste sur les luttes de libération nationale à la situation dramatique de la Palestine, article paru dans Révolution internationale n°501 (mai-août 2024), « Guerre au Moyen-Orient. Le cadre théorique obsolète des groupes bordiguistes »[5]. Nous lisons en effet dans Le Prolétaire n°553 (mai-juillet 2024) que « le CCI [défend une] conception livresque d’une révolution pure mettant aux prises seulement bourgeois et prolétaires ». Il est bien vrai que nous tentons de rester fidèles aux principes marxistes et à tous les ouvrages où ces principes sont défendus par des militants communistes. Il est vrai aussi que nous défendons le cadre fondamental de l’affrontement des deux classes historiques de la société, le prolétariat et la bourgeoisie, dont dépend le futur de l’humanité. Nous venons de voir que ce n’est pas tout à fait le cas des bordiguistes pour qui le monde n’est plus essentiellement divisé en classes mais en couleurs, dont on attend un “incandescent réveil”.
Chaussé des lunettes colorées et déformantes de l’oppression nationale, le PCInt est fasciné par la révolte désespérée des Palestiniens écrasés depuis des décennies par l’impérialisme. Il pense y trouver une force subversive, un exemple pour les luttes ouvrières dans le monde, ou encore le chemin vers la prolétarisation pour la masse des sans-travail acculée à la misère par un capitalisme devenu sénile. Ce faisant, il perd de vue la position de base internationaliste des communistes qui appellent à la fraternisation des ouvriers embrigadés dans la guerre impérialiste. Il rejette le seul moyen d’obtenir cette fraternisation, cette union des prolétaires israéliens et palestiniens : la rupture avec la prison du nationalisme, il encourage même ce nationalisme par la revendication du « Droit à l’autodétermination » : « Appeler dans ces conditions à l’union des prolétaires palestiniens et israéliens (juifs) sans prendre en compte l’oppression nationale des premiers ne peut sonner que comme une phrase creuse : cette union ne sera jamais possible tant que les prolétaires israéliens ne se désolidariseront pas de l’oppression nationale exercée en leur nom par “leur” État, tant qu’ils n’admettront pas le droit des Palestiniens à l’autodétermination. »
Le résultat de cette stratégie du PCInt n’est pas la radicalisation de la lutte ni l’unité des prolétaires, mais bien plutôt leur division. Partout dans le monde, la bourgeoisie profite de cette aubaine et s’empresse d’aggraver la division entre les prolétaires qui se déclarent pro-palestiniens et ceux qui se déclarent anti-palestiniens, d’exacerber le nationalisme qui s’alimente réciproquement, dans un contexte où la classe ouvrière mondiale n’a pas encore la force de s’opposer frontalement aux guerres impérialistes régionales d’aujourd’hui mais en subit plutôt l’impact négatif avec un sentiment de sidération, d’impuissance et de fatalisme.
Les dégâts provoqués par cette politique chez les éléments politisés, en particulier chez ceux originaires des pays de la périphérie, ont été énormes. Par exemple, lors d’un meeting du PCInt dans les années 1980, l’un de ses sympathisants répondit à notre intervention qui défendait le principe de l’internationalisme : « Si on nous donne des armes, il serait bien stupide de les refuser ! » On reconnait bien là une terrible ignorance de la nature de l’impérialisme qui ne pouvait que conduire au désastre. Et ce fut le cas face à tous les événements majeurs de l’après-guerre. En 1949 en Chine comme en 1962 en Algérie[6], la politique du PCInt a favorisé l’embrigadement dans la lutte armée des prolétaires sans expériences derrière une faction de la bourgeoisie locale qui, pour écraser ses factions rivales, est obligée de s’allier à l’une ou à l’autre des bourgeoisies des grands pays occidentaux ou soviétiques. Tous ces conflits militaires et ces guérillas, de par leur nature impérialiste, ont conduit à l’écrasement du jeune prolétariat de ces régions.
Immédiatement après la deuxième guerre mondiale, en particulier durant la décolonisation, les têtes des deux blocs impérialistes, l’URSS[7] et les États-Unis, prétendant n’avoir jamais colonisé aucun pays, entendaient imposer leur ordre après s’être partagé le monde tandis que les États-Unis attribuaient à leurs seconds couteaux le rôle de gendarme dans leurs anciennes colonies. Pour briser cette spirale sanguinaire, seul l’élargissement du combat du prolétariat des pays centraux était en mesure d’affaiblir cette pression de l’impérialisme sur le prolétariat des pays de la périphérie. Avec le retour de la crise économique à la fin des années 1960, la compétition impérialiste entre les deux blocs devint encore plus sanglante. La disparition des deux blocs n’a pas stoppé cette compétition impérialiste entre les nations grandes ou petites, elle lui a donné au contraire un tour bien plus barbare encore avec partout la mise en œuvre d’une politique de terre brûlée, de massacre systématique de la population civile. Les communistes, pour leur part, doivent préparer le terrain de l’union future des prolétaires du monde entier en appelant à la rupture avec la guerre impérialiste et avec le nationalisme, comme l’avait fait Lénine face aux social-chauvins en 1914.
Il est bien vrai que le PCInt n’a pas une « conception livresque de la révolution », mais c’est au sens où il s’essuie les pieds sur les ouvrages marxistes. Par exemple le Manifeste du Parti communiste où on peut lire : « Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. »
Nous avons engagé de nombreuses polémiques avec le PCInt, sur le plan théorique en examinant l’approche marxiste de la question nationale[8], ou sur le plan historique en décortiquant les leçons des défaites prolétariennes[9]. Nous nous proposons dans cet article d’examiner en quoi la trajectoire du PCInt explique comment il s’est laissé piéger par une position devenue obsolète sur la question nationale. Le piège fut armé en deux temps : en 1943 et 1944-1945 avec la formation opportuniste du Partito comunista internazionalista[10] dont le PCInt est issu, en 1952 avec la liquidation de l’héritage de la Fraction italienne de la Gauche communiste lors de la constitution du PCInt.
Bordiga franchit le premier pas vers un abandon du travail de fraction en se retirant de la vie politique alors que la Gauche venait de perdre la direction du Parti communiste d’Italie. À la fin de l’année 1926, après avoir vu sa maison saccagée par les fascistes, il est arrêté et condamné à trois ans de relégation à Ustica puis à Ponza. On trouve quelques traces de son activité politique en prison, lorsqu’il se prononce avec une minorité des détenus communistes contre la campagne anti-Trotsky. En mars 1930, il est exclu par la direction stalinienne du PC qui s’était réfugiée à Paris. Puis il se retire de la vie politique pour se consacrer à son métier d’ingénieur architecte. Il déclarait dans une conversation en 1936 : « Je suis heureux de vivre en dehors des événements mesquins et insignifiants de la politique militante, des faits divers, des événements de tous les jours. Rien de cela ne m’intéresse.[11] » Il ne réapparaitra qu’en 1944, plus de 15 ans plus tard, dans le sud de l’Italie, dans une Frazione dei comunisti e socialisti italiani.
Il coupait ainsi les liens avec les autres militants de la Gauche qui, pourchassés par les polices de Mussolini et de Staline, partent pour la plupart en exil, principalement en France et en Belgique[12]. Ceux-ci étaient bien décidés à poursuivre le combat contre la dérive opportuniste de l’Internationale communiste. Ils constituèrent en 1928 la Fraction de gauche du Parti communiste d’Italie. Leur grande force a été de clarifier et d’approfondir deux questions essentielles : le repli et la défaite de la vague révolutionnaire, c’est-à-dire l’ouverture d’une période de contre-révolution qui préparait la voie à une nouvelle guerre mondiale, d’une part, et la nature des tâches des organisations révolutionnaires dans une telle situation, c’est-à-dire un travail de fraction comme l’avaient réalisé Marx et Lénine contre l’opportunisme dans d’autres périodes défavorables du mouvement ouvrier.
La Fraction se fixait comme tâche principale de tirer les leçons de la vague révolutionnaire des années 1920, de déterminer quelles étaient les positions que l’expérience historique avait validées et celles qui avaient été des erreurs ou qui perdaient leur validité avec l’évolution du capitalisme. Contrairement à l’Opposition de gauche de Trotsky qui se réclamait intégralement des quatre premiers congrès de l’IC, la Gauche italienne rejetait certaines des positions adoptées lors des 3e et 4e congrès et tout particulièrement la tactique de « Front unique ». Si le parti, après l’éclatement de l’Internationale, poursuivait son cours dégénérescent et finissait par passer dans le camp de la bourgeoisie, cela ne pouvait pas signifier que la situation était mûre pour le surgissement d’un nouveau parti. La Fraction devait poursuivre son travail pour créer les conditions du futur parti et celui-ci ne pouvait resurgir qu’à deux conditions : que la Fraction ait terminé son travail de bilan par l’élaboration d’un nouveau cadre programmatique correspondant à la nouvelle situation, et qu’apparaisse une situation non seulement de rupture avec la contre-révolution, mais d’une nouvelle période de montée vers la révolution, comme l’avait déjà établi les Thèses de Rome (1922)[13].
Durant toute cette période, la Fraction a réalisé un travail remarquable d’élaboration programmatique et, avec un certain nombre de communistes de la gauche hollandaise, elle est la seule organisation qui ait maintenu une position de classe intransigeante face à la guerre d’Espagne qui avait représenté une répétition générale de la Deuxième Guerre impérialiste mondiale. Cependant, le poids de la contre-révolution s’alourdissait avec le temps et la Fraction entra elle-même dans une période de dégénérescence. Sous l’impulsion de Vercesi, son principal théoricien et animateur, elle commence à élaborer une nouvelle théorie selon laquelle les guerres locales ne représentaient plus les préparatifs d’une nouvelle boucherie mondiale mais étaient destinées à prévenir, par des massacres d’ouvriers, la menace prolétarienne qui se ferait jour. Le monde se trouvait donc, pour Vercesi, à la veille d’une nouvelle vague révolutionnaire. Malgré le combat d’une minorité contre cette nouvelle orientation, la Fraction se trouva complètement déboussolée au moment de l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale. Elle était totalement désarticulée, mise à part cette minorité qui parvint à reconstituer la Fraction en 1941, principalement à Marseille.
Lorsqu’en 1942-43 se développent dans le Nord de l’Italie de grandes grèves ouvrières[14] conduisant à la chute de Mussolini, la Fraction reconstituée estime que, conformément à sa position de toujours, « le cours de la transformation de la Fraction en parti en Italie est ouvert » (Conférence d’août 1943). Cependant, à la Conférence de mai 1945, ayant appris la constitution en Italie du Partito comunista internazionalista avec les figures prestigieuses d’Onorato Damen et Amadeo Bordiga, la Fraction décide sa propre dissolution et l’entrée individuelle de ses membres dans le Piste. C’était le coup de grâce, la Fraction fragilisée s’effondrait malgré les mises en garde de Marc Chirik [15] qui demandait à la Fraction de vérifier d’abord les bases programmatiques de ce nouveau parti sur lesquelles elle n’avait aucun document.
La formation du PCIste en 1943 était justifiée par le resurgissement des combats de classe en Italie du Nord et misait sur le fait que ses combats étaient les premiers d’une nouvelle vague révolutionnaire qui allait surgir de la guerre comme ce fut le cas au cours du premier conflit mondial. Dès qu’il s’avéra que cette perspective ne se réaliserait pas, le PCIste aurait dû se replier sur un travail de Fraction, poursuivre l’œuvre de la Gauche italienne en exil et se préparer à un travail à contre-courant dans le milieu hostile de la contre-révolution[16]. Or le PCIste fit tout le contraire et se lança dans une dérive opportuniste, recrutant dans les milieux trotskistes et staliniens, sans être trop regardant, pour justifier, envers et contre tout, la formation du parti. Tout était fait pour s’adapter aux illusions croissantes d’une classe ouvrière en recul.
Par exemple, le PCIste avait été très clair au départ sur la résistance comme moment de la guerre impérialiste et comme piège nationaliste. Mais le voilà qui s’oriente bientôt vers un travail d’agitation en direction des groupes de partisans avec l’illusion de les transformer « en organes d’autodéfense prolétarienne, prêts à intervenir dans la lutte révolutionnaire pour le pouvoir » (Manifeste diffusé en juin 1944). Il va jusqu’à participer aux élections en 1946, lui qui se réclamait de la Fraction abstentionniste. Cette politique opportuniste du PCIste est encore plus flagrante vis-à-vis des groupes du sud de l’Italie. La « Frazione di sinistra dei comunisti e socialisti » constituée à Naples autour de Bordiga et de Pistone pratiquait jusqu’au début de 1945 l’entrisme dans le PCI stalinien, elle était particulièrement floue concernant la question de la nature politique de l’URSS. Le PCIste lui ouvre ses portes, aveuglé par la présence de Bordiga, ainsi qu’à des éléments du POC (Parti ouvrier communiste) qui avait constitué pendant un certain temps la section italienne de la IVe Internationale trotskiste. Tout cela sans vérification, sans discussion approfondie avec ces éléments, sans examen critique.
Le PCIste comptait dans ses rangs un certain nombre de militants de la Fraction qui étaient rentrés en Italie au début de la guerre. Il avait donc été influencé par les positions de la Fraction comme le montrent les premiers numéros de Prometeo. Mais à la Conférence de Turin, à la fin de l’année 1945, le PCIste adopte le projet de programme que Bordiga -qui n’était toujours pas membre du parti- venait de lui envoyer et qui ignorait totalement ses positions. C’était là le symbole de la rupture avec le cadre organisationnel élaboré par la Fraction en exil. Maintenir un travail de parti dans une période contre-révolutionnaire, c’était ouvrir toutes grandes les portes de l’opportunisme, c’était rendre impossible toute lucidité lorsque l’idéologie dominante pénètre au sein de l’organisation. On a là le point commun qui unit d’une part le courant de Damen et, d’autre part, le bordiguisme qui allait naître quelques années plus tard.
Un tel rassemblement hétéroclite ne pouvait tenir dans la durée. La scission intervint dès 1952, scission qui marque la naissance du courant bordiguiste. Après avoir été l’un des initiateurs de la rupture avec le cadre du travail de Fraction, Bordiga franchit un pas supplémentaire, celui de la rupture avec le cadre programmatique lui-même élaboré par la Fraction de la Gauche italienne en exil. Dans le nouveau parti, qui prit bientôt le nom de Parti communiste international (PCInt), les trois années 1951, 1952 et 1953 furent des années de fièvre révisionniste. Le but est clair : « Il ne s’agissait plus seulement de renouer ensemble les fils épars d’une opposition marxiste au stalinisme, mais de la reconstruire ex novo, en recommençant, sur tous les fronts, à zéro[17]. » C’est-à-dire en balayant tous les apports des trois Internationales et de la Gauche communiste des années 1920-1930. Ainsi :
1. Bordiga procède tout d’abord à la liquidation de la théorie de la décadence que défendait la Troisième Internationale. Le capitalisme était en expansion permanente et il devenait possible alors de trouver des capitalismes juvéniles par ci par là.
2. Bordiga découvre que le prolétariat est incapable de développer sa conscience avant la prise du pouvoir. Jusque-là c’est uniquement au sein du parti que la conscience est un facteur actif, ce qu’il appela « le renversement de la praxis ». C’était jeter à la poubelle encore un autre ouvrage fondamental du marxisme, l’Histoire de la Révolution russe de Trotsky[18].
3. Bien entendu, la négation de la conscience au sein du prolétariat permettait de transmettre au parti -et uniquement au parti- les tâches révolutionnaires qui incombaient à la masse du prolétariat organisée dans les Conseils ouvriers. Selon cette vision substitutionniste, le Parti organise et dirige techniquement la classe entière. Il est monolithique, unique et hiérarchique, à l’image d’une pyramide où le sommet serait occupé par le comité central du parti[19].
4. Avec le Parti, l’État est devenu l’organe révolutionnaire par excellence de la dictature du prolétariat. Il appuie son pouvoir sur la terreur rouge[20]. Sur ces deux questions, Bordiga sabordait deux des principales avancées réalisées par la Fraction de gauche du PCd’I. Ce n’était pas seulement la continuité avec le travail programmatique de la Gauche qui était brisée, mais toute la continuité du mouvement marxiste. C’était un rejet de la méthode d’analyse des principales expériences du prolétariat telle que Marx et Engels l’avaient inaugurée, par exemple au moment de la Commune de Paris qui leur avait permis de conclure : « Le moins qu’on puisse en dire, c’est que l’État est un mal dont hérite le prolétariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s’empêcher de rogner aussitôt au maximum les côtés les plus nuisibles, jusqu’à ce qu’une génération grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres, soit en état de se défaire de tout ce bric-à-brac de l’État.[21] »
5. Pour couronner le tout, Bordiga décrète l’invariance du marxisme dans une réunion de septembre 1952 (année fatidique pour le PCInt !) à Milan. Alors que le programme communiste et la théorie marxiste qui le sous-tend sont dans un processus cumulatif au fur et à mesure des leçons tirées des révolutions et des contre-révolutions, au fur et à mesure des expériences du prolétariat et de l’approfondissement théorique effectué par les communistes à leur propos, Bordiga en fait un dogme mort, un catéchisme. Voilà comment Bordiga prétend lutter contre les révisionnistes et les modernisateurs, en enfilant lui-même les deux costumes : celui du révisionniste et celui du prêtre : « Bien que le patrimoine théorique de la classe ouvrière révolutionnaire ne soit plus une révélation, un mythe, une idéologie idéaliste comme ce fut le cas pour les classes précédentes, mais une “science” positive, elle a toutefois besoin d’une formulation stable de ses principes et de ses règles d’action, qui joue le rôle et ait l’efficacité décisive qu’ont eu dans le passé les dogmes, les catéchismes, les tables, les constitutions, les livres-guides tels que les Védas, le Talmud, la Bible, le Coran ou la déclaration des droits de l’homme.[22] »
Une fois achevé ce travail de destruction systématique du patrimoine de la classe ouvrière[23], le PCInt est obligé de constater amèrement que le CCI reste aujourd’hui le seul héritier des positions programmatiques élaborées par la Fraction italienne dans les années 1930. Il est contraint de le reconnaitre publiquement dans un article consacré -bien tardivement- à l’histoire de la « Fraction de gauche à l’étranger », comme il l’appelle, et va même jusqu’à reconnaître une rupture dans la continuité théorique de la Gauche italienne : « Sur la question de la guerre, sur la question de la crise mondiale du capitalisme, sur la question coloniale, sur tous ces thèmes, la Fraction à partir de 1935 commence à aller vers des positions qui, il nous déplaît de le dire, sont celles professées aujourd’hui par le Courant communiste international. […] Nous devons en effet dire ouvertement, sans avoir la moindre intention d’intenter un procès aux camarades -comme cela fait d’ailleurs partie de notre tradition- que le Parti qui naît en 1952 ne se rattache pas au patrimoine théorique de la Fraction[24]. »
Orphelin du mouvement ouvrier, happé dans une spirale idéaliste, voire mystique, le PCInt va tenter de restaurer une sorte de continuité politique sur la base d’une continuité individuelle, c’est-à-dire sur la base de la conception du « chef génial », conception déjà critiquée par la Gauche communiste de France (GCF) en 1947[25]. Cette conception idéaliste est encore en vigueur dans le PCInt d’aujourd’hui, en voici une illustration : Dans ce même article que nous venons de citer, il nous explique doctement quelle furent les causes de la scission de 1952. Pour constituer le vrai Parti, il fallait que le « chef génial » ait finit de réfléchir : « Dans cette période, qui a été en Italie l’année 1952 -il est bien entendu possible de se demander s’il aurait pu naître en 1950 plutôt qu’en 1952, mais cela n’a en réalité aucune importance- la reconstitution du parti a été possible, parce qu’alors et seulement alors il a été possible de faire ce bilan. Amadeo [Bordiga] lui-même n’aurait pu accomplir ce travail dix ans plus avant. Nous avons pu montrer que dans la pensée d’Amadeo certaines choses n’étaient pas encore claires en 1945, qui le seront devenues en 1952.[26] »
Mais revenons à notre point de départ, la question nationale, en exposant quelle est la méthode de la Gauche communiste. À travers cette citation de Bilan, l’organe de la Fraction italienne, on pourra mesurer aisément le gouffre qui la sépare de la méthode sclérosée du courant bordiguiste :
« Notre époque est dominée par un passé d’essor révolutionnaire et par les sombres défaites que le prolétariat vient de subir dans le monde entier. La pensée marxiste qui gravite autour de ces deux axes parvient difficilement à rejeter les défroques inutiles, les formules périmées, à se débarrasser de « l’emprise des morts », pour progresser dans l’élaboration du matériel nouveau, nécessaire pour les batailles de demain. Le reflux révolutionnaire détermine plutôt une résorption de la pensée, un retour vers des images d’un passé « où l’on a vaincu » ; et ainsi le prolétariat, la classe de l’avenir, est transformé en classe sans espoir qui console sa faiblesse avec des déclamations, un mysticisme de formules creuses, pendant que l’étau de la répression capitaliste se resserre toujours plus.
Il faut proclamer, encore une fois, que l’essence du marxisme n’est pas l’adulation des chefs prolétariens ou de formules, mais une prospection vivante et en progression continue, aussi bien que la société capitaliste progresse toujours plus dans le sens de l’emprisonnement de la révolte des forces de production. Ne pas compléter l’apport doctrinal des phases antérieures de la lutte prolétarienne revient à rendre impuissants les ouvriers devant les armes neuves du capitalisme. Mais cet apport n’est certes pas donné par la somme des positions contingentes, des phrases isolées, de tous les écrits et discours de ceux dont le génie exprima le degré atteint par la conscience des masses dans une période historique déterminée, mais bien par la substance de leur œuvre qui fut fécondée par l’expérience douloureuse des ouvriers. Si dans chaque période historique le prolétariat gravit un échelon nouveau, si cette progression est consignée dans les écrits fondamentaux de nos maîtres, il n’en reste pas moins vrai que la somme des hypothèses, des schémas, des probabilités émises devant des problèmes encore embryonnaires, doivent être passés par la critique la plus sévère par ceux qui voyant s’épanouir ces mêmes phénomènes peuvent bâtir des théories non sur le « probable » mais sur le ciment des expériences nouvelles. D’ailleurs, chaque période contient ses limites, sorte de domaine d’hypothèses qui pour être valables doivent encore être vérifiées par les événements. Mais même quand des phénomènes sociaux se présentent sous nos yeux il arrive aux marxistes de vouloir emprunter à l’arsenal ancien des faits historiques des arguments pour leurs interventions.
Mais le marxisme n’est pas une bible, c’est une méthode dialectique ; sa force réside dans son dynamisme, dans sa tendance permanente vers une élévation des formulations acquises par le prolétariat marchant à la révolution. Quand la tourmente révolutionnaire balaye impitoyablement les réminiscences, qu’elle fait surgir de profonds contrastes entre les positions prolétariennes et le cours des événements, le marxiste n’adjure pas l’histoire d’adopter ses formules périmées, de rétrograder : il comprend que les positions de principe élaborées préalablement, doivent être poussées plus loin, que le passé doit être laissé aux morts. Et c’est Marx rejetant ses formules de 1848 sur le rôle progressif de la bourgeoisie, c’est Lénine foulant aux pieds, en Octobre 1917, ses hypothèses de septembre sur le cours pacifique de la révolution, sur l’expropriation avec rachat des banques ; tous deux pour aller bien au-delà de ces positions : pour faire face aux véritables tâches de leur époque. […]
Pour ce qui nous concerne, nous n’aurons aucune crainte de démontrer que la formulation de Lénine, pour ce qui est du problème des minorités nationales, a été dépassée par les événements et que sa position appliquée dans l’après-guerre s’est avérée en contradiction avec les éléments fondamentaux que son auteur lui avait donnés : aider à l’éclosion de la révolution mondiale.
D’un point de vue général, Lénine, pendant la guerre, eut parfaitement raison de mettre en évidence la nécessité d’affaiblir par tous les moyens les principaux États capitalistes, dont la chute aurait certainement accéléré le cours de la révolution mondiale. Appuyer les peuples opprimés revenait, pour lui, à déterminer des mouvements de révolte bourgeoise dont auraient pu profiter les ouvriers. Tout cela aurait été parfait à une condition : que la situation d’ensemble du capitalisme, l’époque de l’impérialisme, permit encore des guerres nationales progressives, des luttes communes de la bourgeoisie et du prolétariat. Quant au deuxième aspect du problème soulevé par Lénine, le droit d’auto-détermination des peuples, la révolution russe a prouvé que si la révolution prolétarienne ne coïncide pas avec sa proclamation il ne représente qu’un moyen de canalisation de l’effervescence révolutionnaire, une arme de répression que tous les impérialismes surent manier en 1919, depuis Wilson jusqu’aux représentants de l’impérialisme français, italien, anglais[27]. »
Durant tout le processus qui mena à la formation du CCI en 1975, il était indispensable de reprendre l’héritage de la Gauche communiste laissé à l’abandon du fait de la rupture organique. Ce fut l’œuvre principale du CCI de retisser cette continuité politique après la coupure du lien entre les organisations communistes successives. Grâce à l’action militante et aux commentaires de la Gauche communiste de France et d’Internacionalismo, à la faveur de la reprise de classe à la fin des années 1960, il devenait possible de faire la synthèse des apports des différents courants de la Gauche communiste en un tout cohérent basé sur le cadre de la décadence. Dans ce travail, l’apport de la Gauche italienne a été central et, comme on l’a vu plus haut, le PCInt reconnait avec une franchise qui l’honore que les principales leçons de la vague révolutionnaire et de la contre-révolution élaborées par la Fraction qui publiait Bilan en français sont défendues aujourd’hui par le CCI. C’est par contre avec une très grande timidité que le PCInt tente de tirer les leçons de sa crise interne provoquée par cette position opportuniste défendue sur la question nationale.
À partir du Prolétaire n° 401 de mai-juin 1989, c’est-à-dire 7 ans après sa crise interne dévastatrice, le PCInt reconnait que « la complexité de la situation et l’évolution de la Résistance palestinienne provoqua dans le parti un certain nombre de flottements et de prises de position fausses ; c’était le cas par exemple de l’espoir que les noyaux de la future avant-garde prolétarienne dans la région naissent à partir d’organisations de la gauche de l’O.L.P. […] La crise qui frappa le parti d’hier au début des années 80 eut précisément la « question palestinienne » comme détonateur ». Parmi ces positions fausses il cite la revendication d’un « mini-État palestinien qui serait un ghetto pour les prolétaires palestiniens » et va jusqu’à -quel sacrilège !- proclamer : « Palestine ne vaincra pas ; c’est la révolution prolétarienne qui vaincra ! »
Mais il faut bientôt déchanter, les limites de cette autocritique apparaissent très vite. On apprend par exemple que « le “facteur national arabe” a désormais épuisé toute potentialité de progrès historique dans la vaste aire qui va du Proche-Orient à l’Atlantique en couvrant le Nord de l’Afrique » depuis la Deuxième Guerre mondiale. Cela signifie que le PCInt reste prisonnier de sa théorie des aires géo-historiques, c’est-à-dire de l’idée qu’il existerait ici ou là dans le monde des zones où le capitalisme est encore juvénile, malgré les travaux de R. Luxemburg et de Lénine sur l’impérialisme montrant l’achèvement du marché mondial depuis 1914. Dès ce moment le capitalisme est sénile partout dans le monde et la tâche du prolétariat est partout la même : détruire le capitalisme et instaurer de nouveaux rapports de production. Voilà où conduit cette ambiguïté sur les aires géo-historiques, réintroduire les intérêts nationaux dans la lutte du prolétariat : « Selon le marxisme, l’orientation correcte surtout pour les aires où la révolution bourgeoise n’est plus à l’ordre du jour (où donc il ne peut plus y avoir de révolutions doubles) mais où la question nationale n’a pas été résolue est d’insérer celle-ci et la lutte nationale dans la lutte de classe révolutionnaire. L’objectif de cette dernière est la conquête du pouvoir politique, non pour instaurer un État national, mais l’État de la dictature du prolétariat, instrument de la révolution prolétarienne internationale. » Moralité : la lutte de classe révolutionnaire peut-être menée en incorporant, dans sa méthode et ses objectifs, la question nationale, c’est-à-dire nécessairement en faisant des concessions à cette dernière !
Les grandes phrases sur « la révolution prolétarienne internationale » ne pourront pas sauver la position du PCInt sur la question nationale. Sans cesse il est obligé pour rester cohérent de réintroduire la lutte pour les droits démocratiques et la revendication de l’auto-détermination nationale. Ce faisant, il provoque chez les prolétaires israéliens une réaction de défense chauvine tout en assommant les prolétaires palestiniens par des discours teintés (encore l’opportunisme) de nationalisme : « Pour rompre avec leur bourgeoisie les prolétaires israéliens juifs doivent se désolidariser de l’oppression nationale exercée sur les Palestiniens. Il n’y a pas de pire malheur pour un peuple que d’en subjuguer un autre, disait Marx à propos de l’oppression anglaise sur l’Irlande. Pour sortir de leur situation, malheureuse du point de vue de la lutte de classe, les prolétaires israéliens juifs devront se placer sur le double terrain de la lutte contre les discriminations envers les prolétaires palestiniens et arabes dans leurs conditions de vie et de travail (donc contre le confessionalisme de l’État israélien), et de la défense du droit à l’autodétermination du peuple palestinien, c’est à dire du droit de tous les Palestiniens à constituer leur État en Palestine[28]. »
Ainsi le PCInt ne voit toujours pas que notre période n’est pas la même que celle de Marx. Il ne pourra jamais clarifier son problème tant qu’il n’aura pas reconnu qu’à l’époque de l’impérialisme (ou décadence du capitalisme) le vieux programme bourgeois démocratique a été enterré en même temps que le programme national, que la nation ne peut plus servir de cadre de développement des forces productives. Comme le disait Rosa Luxemburg : « Certes, la phrase nationale est demeurée, mais son contenu réel et sa fonction se sont mués en leur contraire. Elle ne sert plus qu'à masquer tant bien que mal les aspirations impérialistes, à moins qu'elle ne soit utilisée comme cri de guerre, dans les conflits impérialistes, seul et ultime moyen idéologique de capter l'adhésion des masses populaires et de leur faire jouer leur rôle de chair à canon dans les guerres impérialistes[29]. »
Lorsque le prolétariat entamera une nouvelle montée vers la révolution, il sera confronté encore pendant tout un temps avec les pièges du démocratisme et du nationalisme. À ce moment, la présence d’un Parti communiste, qui aura prouvé depuis longtemps sa clarté programmatique sur ces deux questions, sera décisif pour orienter le prolétariat vers l’insurrection. Mais le cadre politique à la base de la plateforme du PCInt est obsolète sur la question nationale et sur bien d’autres points. La raison est à chercher dans la rupture opérée dans la continuité du travail de la Gauche communiste d’Italie. Ayant brisé cette continuité avec le passé, le PCInt n’est plus en mesure de construire le futur, c’est-à-dire de contribuer à la formation du futur Parti mondial, un Parti non sectaire, non hiérarchique, non monolithique, non substitutionniste, mais un Parti dirigeant, au sens non pas d’une direction technique de la classe mais d’une direction politique, d’une orientation défendue de façon militante au sein de la classe, une orientation s’appuyant sur le but final communiste et sur une analyse complète de la situation historique.
Le PCInt, dont nous venons d’examiner les positions, n’est que l’une des expressions de la diaspora bordiguiste actuelle. Après l’explosion de 1982, les quelques militants français rescapés se sont rapprochés de ceux qui en Italie publiaient Il Comunista pour reconstituer un nouveau PCInt affirmant poursuivre l’œuvre du précédent. Il serait fastidieux de compter le nombre de PCInt dispersés sur plusieurs continents et se réclamant tous du bordiguisme élaboré à partir de 1952. Signalons seulement l’autre branche qui s’était maintenue en Italie autour de Bruno Maffi (1909-2003) et qui publie Il Programa Comunista en italien et les Cahiers internationalistes en français.
Parmi tous ces groupes, y compris leurs scissions et leurs exclus, plusieurs se sont posé des questions sur la validité de la position originelle du PCInt concernant la question nationale que la réalité semblait tellement invalider. Ils ont alors redécouvert que « les ouvriers n’ont pas de patrie » et que la tâche du prolétariat était partout la même, renverser la bourgeoisie et s’emparer du pouvoir. Mais il fallait expliquer les raisons de ce changement de position. Tous les PCInt avaient alors dans la manche une réponse toute prête : « La fin du cycle des révolutions bourgeoises anticoloniales en Asie et en Afrique », comme le proclame un tract de septembre 2024 du groupe de Madrid El Comunista.
Mais cette proclamation ne changeait rien sur le fond. On a vu ce qu’il en était de l’autocritique de 1989. La lutte contre l’oppression nationale était un dogme intouchable. Il y avait déjà eu une longue série de réunions générales du PCInt à la fin des années 1970 qui devait établir « La fin de la phase révolutionnaire bourgeoise dans le “Tiers Monde” » comme l’annonce le titre de l’article de Programme communiste n°83 (1980). C’était la prémisse de la fausse autocritique de 1989 car on n’y trouve aucun questionnement sur les questions essentielles comme la soi-disant nature bourgeoise des « révolutions » chinoise de 1949 et algérienne de 1962, ni sur la prétendue « révolution double » de 1917 en Russie. Cet article affirme que la fin des révolutions bourgeoises intervient en 1975, c’est-à-dire 61 ans après l’ouverture réelle de la période de déclin du capitalisme, comme l’avait mise en évidence le Premier Congrès de l’Internationale communiste. Ce changement dans la situation historique serait dû au retrait des Américains du Vietnam et à la fin de la période révolutionnaire de la bourgeoisie chinoise qui, comme on le sait, préféra s’allier au « grand Satan américain ». Une sacrée découverte quand on sait que la bourgeoisie chinoise maoïste a été pendant longtemps le fer de lance de la contre-révolution stalinienne !
L’attitude du PCInt rappelle la stratégie des fractions bourgeoises les plus habiles dans l’histoire : « Tout changer pour que rien ne change. » Qu’on en juge : « Il s’agit maintenant de délimiter globalement la phase où le prolétariat, qui lie déjà la réalisation de ces réformes-là plus favorable aux masses à sa propre révolution, se trouve pratiquement seul à faire avancer l’histoire et devient donc l’héritier des tâches bourgeoises non encore réalisées[30]. » Chassée par la porte, la révolution bourgeoise revient par la fenêtre. C’est pourquoi les Cahiers internationalistes peuvent tranquillement affirmer une nouvelle fois que l’expropriation des paysans palestiniens à partir de la création de l’État israélien en 1948 évoque la période de l’accumulation primitive du capitalisme : « L’histoire de cette dépossession ressemble à celle des paysans anglais dont parlait Marx : “l’histoire de cette dépossession est écrite dans les annales de l’humanité en lettres de feu et de sang”. »
L’introduction de la théorie des aires géo-historiques par le PCInt est en totale contradiction avec le marxisme. Pour celui-ci, la réalité doit être abordée dans sa globalité, dans sa totalité. Et c’est à partir de cette totalité que ses différentes parties peuvent être analysées. Il en va de même avec le mode de production capitaliste. Partir du point de vue du capital total, c’est la méthode dialectique dont se revendique Marx mille fois dans son œuvre. Prenons un seul exemple tiré des Théories sur la plus-value : « C’est seulement le foreign trade [le commerce extérieur], la transformation du marché en marché mondial, qui mue l’argent en argent mondial et le travail abstrait en travail social. La richesse abstraite, la valeur, l’argent – hence [donc] le travail abstrait, se développent dans la mesure où le travail concret évolue dans le sens d’une totalité des différents modes de travail qui englobe le marché mondial. La production capitaliste est basée sur la valeur, c’est-à-dire sur le développement comme travail social du travail contenu dans le produit. Mais cela n’a lieu que sur la base du foreign trade et du marché mondial. C’est donc aussi bien la condition que le résultat de la production capitaliste [31]. »
Une réelle clarification de la question nationale, qui donne tant de fil à retordre au PCInt, passe en particulier par une réflexion sur les questions suivantes :
– L’émergence d’un capitalisme largement développé est l’une des conditions matérielles indispensables à la réalisation du communisme. Mais, tout d’abord, ses propres contradictions rendent impossible l’élargissement d’un tel développement capitaliste au monde entier. Ensuite, le capitalisme reste une économie de pénurie parce qu’elle est paralysée par le rapport salarial et par la concurrence. Il crée les prémisses du communisme, mais pas le communisme lui-même. Ce faisant, les mesures économiques que le prolétariat pourra prendre, devront s’orienter vers le communisme, mais resteront, dans un premier temps, limitées tant que le pouvoir international des Conseils ouvriers ne sera pas assuré. Ceci d’autant plus que la décomposition du capitalisme aura entrainé de nombreuses destructions, y compris lors de la guerre civile révolutionnaire. Cette limitation est inévitable, aussi bien dans les pays développés que dans les pays de la périphérie du capitalisme, et n’a rien à voir avec des revendications bourgeoises comme le prétend le PCInt.
– Marx et Engels ont été les premiers à remettre en cause la notion de « révolution permanente » défendue dans l’Adresse du comité central de la Ligue des communistes de mars 1850[32]. Nous sommes en 1848 et non plus en 1789, la menace prolétarienne a totalement refroidi les prétentions révolutionnaires de la bourgeoisie. Aussi l’hypothèse de la « révolution permanente[33] » devait s’avérer erronée, et celle de la « révolution double » inventée par les bordiguistes, une caricature[34]. Comme le montre la revue Bilan, citée plus haut, la Fraction italienne avait parfaitement compris que les tâches historiques d’une classe ne peuvent être assumées par une autre classe, mais pas les bordiguistes.
– Il n’y a pas de luttes anti-impérialistes, comme le prétendent les maoïstes, il n’y a que des conflits inter-impérialistes. Les luttes anticoloniales ont cessé avec la décolonisation. La soumission coloniale s’est transformée en soumission impérialiste que les puissances bourgeoises parmi les plus développées imposent sur les pays plus faibles, dans leur compétition sanglante pour le contrôle des zones stratégiques de la planète. Tout ceci dans un contexte où l’impérialisme, la militarisation, le capitalisme d’État, le chaos et la guerre sont devenus le mode de vie de toutes les nations, petites ou grandes.
– Les tâches du prolétariat sont désormais partout les mêmes : prendre le pouvoir et instaurer la dictature du prolétariat au travers de son combat en tant que classe, de son unification internationale et de la généralisation de la révolution. Cette dynamique, dans laquelle le Parti communiste mondial est appelé à jouer un rôle décisif, s’appuie sur la capacité du prolétariat d’entraîner derrière lui, ou de neutraliser si nécessaire, les couches sociales non exploiteuses -la masse des sans travail, la paysannerie pauvre et le petit commerce- processus qui n’est réalisable que sous l’impulsion de la classe ouvrière la plus expérimentée, celle de la vieille Europe.
Dans ce but, les communistes doivent partout brandir le drapeau de l’autonomie de classe et celui de l’internationalisme prolétarien, c’est-à-dire démasquer sous les beaux discours sur l’oppression nationale le visage hideux du chauvinisme.
A. Elberg
[1] L’étude de Bordiga, Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste, parait en 1979 aux éditions du PCInt, Prométhée. La citation se trouve à la page 165.
[2] Ce compte rendu est publié dans Il programma comunista nos1, 2 et 3 (1961) puis dans Le Fil du temps n° 12 (1975). La citation provient de cette dernière revue, p. 216.
[3] Voir notre étude historique du phénomène dans la Revue internationale nos66 [278], 68 [279] et 69 [280] (1991-1992), « Bilan de 70 années de luttes de “libération nationale” ».
[4] Programme communiste n° 75 (1977), p. 51.
[6] Toutes ces nouvelles nations, loin d’être l’expression d’un capitalisme en expansion, étaient un pur produit de l’impérialisme. Elles révèlent tout de suite leur vraie nature en écrasant leurs prolétaires et en déclarant la guerre à leurs voisins.
[7] Aujourd’hui encore, la Russie invoque sa pureté anticoloniale auprès des pays africains.
[8] Voir en particulier notre brochure Nation ou Classe.
[9] Voir en particulier dans la Revue internationale, n°32 [282] (1983), « Le Parti communiste international (Programme communiste) à un tournant de son histoire », n°64 [283] (1991), « Le milieu politique prolétarien face à la guerre du Golfe », n°72 [284] (1993), « Comprendre le développement du chaos et des conflits impérialistes », nos77 [285] et 78 [286], « Le rejet de la notion de décadence conduit à la démobilisation du prolétariat face à la guerre ».
[10] Le premier numéro de Prometeo parait en novembre 1943. À la faveur du mouvement de grèves, le Parti se développe rapidement en milieu ouvrier et dès la fin de l’année 1944 il avait constitué plusieurs fédérations dont les plus importantes étaient celles de Turin, Milan et Parme. Il édite un schéma de programme cette même année. Il tint une première conférence de l’ensemble du Parti à Turin en décembre 1945 et janvier 1946.
[11] La Gauche communiste d’Italie, Éditions du CCI, 1991, p. 36.
[12] Pour cette partie nous résumons certains passages de notre article « À l’origine du CCI et du BIPR » paru dans les Revue internationale nos90 [287] et 91 [288] (1997). Première partie : La Fraction italienne et la Gauche communiste de France ; deuxième partie : La formation du Partito comunista internazionalista.
[13] Défense de la continuité du programme communiste, Éditions Programme communiste, 1972, pp. 43 et 44.
[14] Dans celles-ci, sont présents et actifs les derniers militants internationalistes exclus en 1934 du PCI qui trahissait la cause du prolétariat. Parmi eux figurent Onorato Damen en particulier et d’autres qui, dans les prisons de Mussolini, poursuivront une activité militante clandestine.
[15] Marc Chirik (1907-1990), militant de la Fraction italienne, fut l’un des fondateurs du Noyau français de la Gauche communiste (NFGC) en 1942 qui deviendra la Fraction française de la Gauche communiste (FFGC) en 1944 puis la Gauche communiste de France (GCF) en 1945. Il fut également l’un des fondateurs du groupe Internacionalismo en 1964, du groupe Révolution internationale en 1968 et du Courant communiste international en 1975.
[16] Après la fin de l’agitation sociale en Italie et après la perte de la moitié des militants, l’éventualité d’une reprise d’un travail de fraction a été posée au deuxième congrès du PCIste en 1948. Cependant Damen a coupé court à toute discussion en reprenant la position trotskiste classique : la mort de l’ancien parti crée immédiatement les conditions pour l’émergence du nouveau. Voir l’article d’Internationalisme (GCF) n° 36 (1948), « Le deuxième congrès du Parti communiste internationaliste d’Italie », republié dans la Revue internationale n° 36, (1984).
[17] « La portée de la scission de 1952 dans le Partito comunista internazionalista », Programme communiste n°93 (mars 1993), p.64.
[18] Le « renversement de la praxis » est expliqué dans Programme communiste n°56 (1972). On y trouvera également le schéma d’un capitalisme en expansion constante à la p.58.
[19] Le schéma de cette pyramide se trouve dans Programme communiste n°63 (1974), p.35. Il s’agit du compte rendu d’une réunion du parti du 1er septembre 1951 à Naples
[20] La revendication de la « terreur rouge » est une nouvelle fois chez les bordiguistes le signe d’une confusion entre révolution bourgeoise et révolution prolétarienne. Quant au rôle de l’État dans la révolution, hormis l’organisation de la lutte armée contre la résistance de la classe déchue, il s’avère ne jouer aucun rôle dynamique révolutionnaire, déjà dans la révolution bourgeoise, comme le montre notre étude, « L’État et la dictature du prolétariat » dans la Revue internationale n°11 [289] (1977).
[21] F. Engels, Introduction à La Guerre civile en France, Paris, Éditions sociales, 1969, p. 25.
[22] « L’“invariance” historique du marxisme », Programme communiste n°53-54 (1971-1972), p. 3.
[23] Marqué profondément par l’opportunisme, le PCInt reste malgré tout l’un des courants de la Gauche communiste, c’est-à-dire un groupe politique prolétarien, parce qu’il conserve globalement une position internationaliste face à la guerre impérialiste. La revendication de l’auto-détermination pour la nation palestinienne est bien une faiblesse considérable mais elle est de nature différente de la position gauchiste (trotskistes, maoïstes, certains anarchistes) qui revendique pour les Palestiniens une « République ouvrière et paysanne du Moyen-Orient ». Rappelons que l’opportunisme est une maladie au sein du mouvement ouvrier, celui-ci étant en permanence confronté au danger d’une pénétration de l’idéologie dominante en son sein. Ce n’est que dans des périodes historiques exceptionnelles (guerre, révolution) que l’opportunisme passe dans le camp de la bourgeoisie, avant même la trahison du parti. Il s’agit dans ce cas en général de la majorité de la direction qui contribue, en collaboration avec les autres forces de la démocratie bourgeoise, à la transformation du parti en une force au service du capitalisme. Nous sommes certains que pour le moment la bourgeoisie, même si elle surveille de près tous les groupes révolutionnaires, n’a aucune intention de mettre à son service le PCInt, la panoplie des groupes bourgeois se réclamant de la révolution prolétarienne (le gauchisme) étant suffisamment variée dès aujourd’hui.
[24] « Éléments de l’histoire de la Fraction de gauche à l’étranger (de 1928 à 1935) » dans Programme communiste nos97 (septembre 2000), 98 (mars 2003), 100 (décembre 2009) et 104 (mars 2017).
[25] « Problèmes actuels du mouvement ouvrier », Internationalisme n°25, août 1947, dans la Revue internationale n°33 (1983).
[26]. « Éléments de l’histoire de la Fraction de gauche à l’étranger (de 1928 à 1935) (4) », Programme communiste n°104 (2017), p.49.
[27]. « Le problème des minorités nationales », Bilan n° 14 (décembre 1934-janvier 1935).
[28] Toutes ces citations sont tirées de la brochure du PCInt, Le marxisme et la question palestinienne.
[29] R. Luxemburg, Brochure de Junius, chapitre Invasion et lutte des classes.
[30]. « La fin de la phase révolutionnaire bourgeoise dans le “Tiers Monde” », Programme communiste n° 83 (1980), p. 40.
[31]. K. Marx, Théories sur la plus-value, tome III, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 297.
[32]. Cf. les Préfaces au Manifeste du Parti communiste et la Préface au livre de Marx, Les luttes de classes en France, 1848-1850 où Engels explique pourquoi « l’histoire nous a donné tort à nous et à tous ceux qui pensaient de façon analogue ». L’explication la plus claire, comme quoi les tâches historiques d’une classe ne peuvent être assumées par une autre classe, est donnée par Marx dans Révélations sur le procès des communistes à Cologne (Bâle, 1853) dans Karl Marx, Œuvres IV, Paris, éd. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1994, p. 635.
[33] « Quand Lénine écrivit les Thèses d'Avril en 1917, il liquida toutes les notions dépassées d'une étape à mi-chemin entre la révolution prolétarienne et la révolution bourgeoise, tous les vestiges de conceptions purement nationales du changement révolutionnaire. En effet, les Thèses rendaient superflu le concept ambigu de la révolution permanente et affirmaient que la révolution de la classe ouvrière est communiste et internationale, ou qu'elle n'est rien. » (« Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessite matérielle - Les révolutions de 1848 : la perspective communiste se clarifie [290]». Revue Internationale 73.
[34] Elle ne correspondait en rien à la vison de Lénine pour qui « Toute cette révolution (de 1917) ne peut être que conçue comme un maillon de la chaîne des révolutions prolétariennes socialistes provoquées par la guerre impérialiste" ("Préface" à l'État et la Révolution, 1917.). Lire à ce propos « La révolution russe et le courant bordiguiste : De graves erreurs... », Russie 1917 : La plus grande expérience révolutionnaire de la classe ouvrière [291]
Depuis le 7 octobre 2023, la barbarie de la guerre au Moyen-Orient a atteint des niveaux sans précédent. Avant cette date, il y a eu de nombreuses attaques de terroristes nationalistes contre la population d'Israël, mais rien n'est comparable à la férocité et à l'ampleur des atrocités perpétrées par le Hamas le 7 octobre. Et si les forces armées israéliennes ont par le passé mené de nombreuses représailles brutales contre la population de Gaza, rien n'est comparable à la destruction systématique des maisons, des hôpitaux, des écoles et d'autres infrastructures vitales dans tout Gaza, et au nombre effroyable de morts et de blessés résultant de la campagne de vengeance d'Israël pour le 7 octobre - une campagne qui prend de plus en plus ouvertement la forme d'un nettoyage ethnique de toute la région, un projet désormais ouvertement soutenu par l'administration Trump aux États-Unis. Et non seulement le conflit entre Israël et le Hamas s'est étendu à la décimation du Hezbollah au Liban, aux attaques contre les Houthis au Yémen et aux opérations militaires contre l'Iran lui-même, mais la région est également secouée par des conflits parallèles qui ne semblent pas moins insolubles : entre les Turcs et les Kurdes en Syrie, par exemple, ou entre l'Arabie saoudite et l'Iran et ses agents houthis pour le contrôle du Yémen. Le Moyen-Orient, l'un des principaux berceaux de la civilisation, est devenu le signe avant-coureur de sa destruction future.
Dans l'article Plus d'un siècle de conflit en Israël/Palestine [302] paru dans la Revue internationale 172, nous avons présenté un aperçu historique du conflit «Israël-Palestine» dans le contexte plus large des luttes impérialistes pour le contrôle du Moyen-Orient. Dans les deux articles qui suivent, nous nous concentrerons sur les justifications idéologiques utilisées par les camps impérialistes en guerre pour justifier cette «spirale d'atrocités». Ainsi, l'État d'Israël ne cesse de faire appel à la mémoire des précédentes vagues de persécutions antijuives, et surtout de l'Holocauste nazi, afin de présenter la colonisation sioniste de la Palestine comme un mouvement légitime de libération nationale, et surtout de justifier ses offensives meurtrières comme n'étant rien d'autre que la défense du peuple juif contre un futur Holocauste. Pendant ce temps, le nationalisme palestinien et ses partisans de gauche présentent le massacre du 7 octobre de civils israéliens et autres comme un acte légitime de résistance contre des décennies d'oppression et de déplacement qui remontent à la fondation de l'État israélien. Et dans son slogan «De la rivière à la mer, la Palestine sera libre», le nationalisme palestinien offre une image sinistre de la revendication de la droite sioniste pour l'établissement d'un grand Israël : dans l'utopie sombre envisagée par le premier slogan, la terre sera libre de Juifs, tandis que le projet d'un Grand Israël doit être réalisé par le déplacement massif des populations arabes de Gaza et de Cisjordanie.
Ces idéologies ne sont pas de simples reflets passifs des besoins «matériels» de la guerre : elles servent activement à mobiliser les populations de la région, et du monde entier, derrière les différents camps belligérants. Leur analyse et leur démystification sont donc une tâche nécessaire pour ceux qui élèvent le drapeau de l'opposition internationaliste à toutes les guerres impérialistes. Et nous avons l'intention de produire d'autres contributions qui exposent les racines d'autres idéologies qui jouent un rôle similaire dans la région, telles que l'islamisme et le nationalisme kurde.
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La révolution bourgeoise contre le féodalisme en Europe à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle a généralement pris la forme de luttes pour l'unification nationale ou l'indépendance contre les petits royaumes et les grands empires dominés par des monarchies et des aristocraties en déclin. La revendication d'autodétermination nationale (par exemple pour la Pologne contre l'empire tsariste) pouvait ainsi contenir un élément clairement progressiste qui était fortement soutenu par Marx et Engels, par exemple dans le Manifeste communiste. Non pas parce qu'ils considéraient cette revendication comme la concrétisation d'un «droit» abstrait de tous les groupes nationaux ou ethniques, mais parce qu'elle pouvait accélérer les changements politiques nécessaires au développement des rapports de production bourgeois à une époque où le capitalisme n'avait pas encore accompli sa mission historique. Cependant, à la suite de la Commune de Paris de 1871, premier exemple de prise du pouvoir par le prolétariat, Marx avait déjà commencé à se demander s'il pouvait y avoir d'autres guerres véritablement nationales, du moins dans les centres du système capitaliste mondial. En effet, les classes dirigeantes de Prusse et de France avaient montré que, face à la révolution prolétarienne, les bourgeoisies nationales étaient prêtes à mettre de côté leurs différences afin d'étouffer le danger émanant de la classe exploitée, et utilisaient ainsi la «défense de la nation» comme prétexte pour écraser le prolétariat. Au moment de la Première Guerre mondiale, qui marqua l'entrée du capitalisme dans son époque de déclin, Rosa Luxemburg, écrivant dans la Junius Pamphlet, avait conclu que les luttes de libération nationale avaient complètement perdu tout contenu progressiste, empêtrées qu'elles étaient dans les machinations des puissances impérialistes concurrentes. Non seulement cela, mais les petites nations étaient elles-mêmes devenues impérialistes, et la nation «opprimée» d'hier était devenue l'oppresseur de nations encore plus petites, les soumettant aux mêmes politiques de pillage, d'expulsion et de massacre qu'elles avaient elles-mêmes connues. L'histoire du sionisme a entièrement confirmé l'analyse de Rosa Luxemburg. Il était devenu un mouvement national important en réponse au «retour» de l'antisémitisme dans la dernière partie du XIXe siècle ; et donc, pas moins que cette nouvelle vague d'antisémitisme, il était essentiellement le produit d'une société capitaliste qui approchait déjà de sa décadence. Comme nous le montrerons dans les articles qui suivent, il a démontré à maintes reprises qu'il s'agissait d'un «faux Messie»[1], qui, comme tous les nationalismes, a non seulement toujours joué un rôle dans des jeux impérialistes plus larges, mais a systématiquement instrumentalisé l'oppression et le massacre horribles des populations juives en Europe et au Moyen-Orient pour justifier l'expulsion et le massacre de la population «autochtone» de Palestine.
Mais le rejet par Luxemburg de toutes les formes de nationalisme est également confirmé par l'histoire des diverses expressions de l'«antisionisme». Qu'elle arbore le drapeau vert du djihadisme ou le drapeau rouge de l'aile gauche du capitalisme, cette idéologie prétendument «anti-impérialiste» est tout aussi réactionnaire que le sionisme lui-même, servant à entraîner ses adeptes sur les fronts de guerre du capital, derrière d'autres puissances impérialistes qui n'ont aucune solution au terrible sort de la population palestinienne. Nous y reviendrons dans la deuxième partie de l'article.
L'Arbeiter-Zeitung, n° 19, 9 mai 1890, a publié la lettre suivante d'Engels, écrite à l'origine à un membre du Parti social-démocrate allemand, Isidor Ehrenfreund. Elle s'inscrivait dans le cadre d'une prise de conscience plus générale par l'aile marxiste du mouvement ouvrier de la nécessité de lutter contre la montée de l'antisémitisme, qui avait un impact sur la classe ouvrière, et même sur une partie de son avant-garde politique, les partis sociaux-démocrates[2].
«Mais je vous demanderais de réfléchir au fait que votre antisémitisme pourrait faire plus de mal que de bien. Car l'antisémitisme est le signe d'une culture retardée, c'est pourquoi on ne le trouve qu'en Prusse et en Autriche, et en Russie aussi. Quiconque s'adonne à l'antisémitisme, que ce soit en Angleterre ou en Amérique, serait tout simplement ridiculisé, tandis qu'à Paris, la seule impression créée par les écrits de M. Drumont - bien plus spirituels que ceux des antisémites allemands - était celle d'un feu de paille quelque peu inefficace.
D'ailleurs, maintenant qu'il se présente au Conseil municipal, il a dû se déclarer opposé au capital chrétien, et pas seulement au capital juif. Et M. Drumont serait élu même s'il adoptait le point de vue opposé.
En Prusse, c'est la petite noblesse, les junkers, qui ont un revenu de 10 000 marks et des dépenses de 20 000, et qui sont donc soumis à l'usure, qui se livrent à l'antisémitisme, tandis qu'en Prusse comme en Autriche, ceux que la concurrence du grand capital a ruinés, la petite bourgeoisie, les artisans qualifiés et les petits commerçants, forment un chœur bruyant. Mais dans la mesure où le capital, qu'il soit sémite ou aryen, circoncis ou baptisé, détruit ces classes de la société qui sont réactionnaires de bout en bout, il ne fait que ce qui relève de sa fonction, et il le fait bien ; il contribue à faire avancer les Prussiens et les Autrichiens retardataires jusqu'à ce qu'ils atteignent finalement le niveau actuel où toutes les anciennes distinctions sociales se résolvent en une seule grande antithèse : capitalistes et salariés. Ce n'est que dans les endroits où cela ne s'est pas encore produit, où il n'y a pas de classe capitaliste forte et donc pas de classe forte de salariés, où le capital n'est pas encore assez fort pour prendre le contrôle de la production nationale dans son ensemble, de sorte que ses activités se limitent principalement à la Bourse -en d'autres termes, où la production est encore entre les mains des agriculteurs, des propriétaires terriens, des artisans et des classes similaires survivant du Moyen Âge- là, et là seulement, le capital est principalement juif, et là seulement l'antisémitisme sévit.
En Amérique du Nord, on ne trouve pas un seul juif parmi les millionnaires dont la richesse peut, dans certains cas, à peine être exprimée en termes de nos maigres marks, florins ou francs et, en comparaison de ces Américains, les Rothschild sont de véritables mendiants. Et même en Angleterre, Rothschild est un homme aux moyens modestes comparé, par exemple, au duc de Westminster. Même dans notre propre Rhénanie, d'où nous avons chassé l'aristocratie il y a 95 ans avec l'aide des Français et où nous avons établi l'industrie moderne, on chercherait en vain des Juifs.
Ainsi, l'antisémitisme n'est que la réaction de couches sociales médiévales en déclin contre une société moderne composée essentiellement de capitalistes et de salariés, de sorte qu'il ne sert qu'à des fins réactionnaires sous un manteau prétendument socialiste ; c'est une forme dégénérée de socialisme féodal et nous ne pouvons rien avoir à faire avec cela. Le simple fait qu'il existe dans une région est la preuve qu'il n'y a pas encore assez de capital là-bas. Le capital et le travail salarié sont aujourd'hui indissociables. Plus le capital et donc la classe salariée deviendront forts, plus la domination capitaliste sera proche de sa fin. Ce que je souhaite donc pour nous, Allemands, parmi lesquels je compte aussi les Viennois, c'est que l'économie capitaliste se développe à un rythme effréné plutôt que de décliner lentement jusqu'à la stagnation.
De plus, l'antisémite présente les faits sous un jour totalement faux. Il ne connaît même pas les Juifs qu'il dénonce, sinon il saurait que, grâce à l'antisémitisme en Europe de l'Est et à l'Inquisition espagnole en Turquie, il y a ici en Angleterre et en Amérique des milliers et des milliers de prolétaires juifs ; et ce sont précisément ces travailleurs juifs qui sont les plus exploités et les plus pauvres. En Angleterre, au cours des douze derniers mois, nous avons connu trois grèves de travailleurs juifs. Sommes-nous donc censés nous livrer à l'antisémitisme dans notre lutte contre le capital ?
De plus, nous sommes bien trop redevables aux Juifs. Mis à part Heine et Börne, Marx était un Juif pur-sang ; Lassalle était Juif. Beaucoup de nos meilleurs éléments sont Juifs. Mon ami Victor Adler, qui expie actuellement dans une prison viennoise son dévouement à la cause du prolétariat, Eduard Bernstein, rédacteur en chef du Sozialdemokrat de Londres, Paul Singer, l'un de nos meilleurs hommes au Reichstag – des gens que je suis fier d'appeler mes amis, et tous sont Juifs ! Après tout, j'ai moi-même été qualifié de juif par le Gartenlaube et, en effet, si j'avais le choix, je préfèrerais être juif que «Herr von» !
Ce n'était pas la première fois que le mouvement ouvrier, et surtout ses franges petites-bourgeoises, était infecté par ce qu'August Bebel a un jour appelé «le socialisme des imbéciles» - essentiellement, la déviation d'un anticapitalisme embryonnaire vers la désignation des Juifs comme boucs émissaires, et en particulier de la «finance juive», considérée comme la source unique des misères engendrées par la société capitaliste. L'antisémitisme de Proudhon était virulent et manifeste[3], et celui de Bakounine n'était pas loin derrière. Et en effet, même Marx et Engels eux-mêmes n'étaient pas entièrement immunisés contre la maladie. L'essai de Marx Sur la question juive, publié en 1843, était explicitement rédigé en faveur de l'émancipation politique des Juifs en Allemagne, contre les sophismes de Bruno Bauer, tout en soulignant les limites d'une émancipation purement politique dans les limites de la société bourgeoise[4]. Et pourtant, en même temps, l'essai contenait quelques concessions à des motifs antisémites qui ont été utilisés par les ennemis du marxisme depuis lors ; et la correspondance privée de Marx et Engels, en particulier sur le sujet de Ferdinand Lassalle, contient un certain nombre de «blagues» sur sa judéité (et même ses traits «négroïdes») qui ne peuvent - au mieux - qu'inspirer un sentiment de gêne. Et dans certains de ses premiers écrits publics, Engels semble plus ou moins inconscient de certaines des insultes antisémites contenues dans les publications auxquelles il collaborait activement[5]. Nous aborderons certaines des questions soulevées par ces «cicatrices» dans un prochain article.
Cependant, au moment où Engels écrivit la lettre à Ehrenfreund, sa compréhension de toute la question avait connu une évolution fondamentale. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution, dont certains sont reflétés dans la lettre.
Tout d'abord, Engels avait traversé une série de batailles politiques, à l'époque de la Première Internationale et après, dans lesquelles les opposants au courant marxiste n'avaient pas hésité à utiliser des attaques antisémites contre Marx lui-même - Bakounine en particulier, qui situait «l'autoritarisme» de Marx dans le fait qu'il était à la fois juif et allemand[6]. Et en Allemagne, Eugène Dühring, dont le prétendu «système alternatif» au cadre théorique marxiste a suscité la célèbre polémique d'Engels L'Anti-Dühring, a exprimé une profonde haine des Juifs, qui, dans des écrits ultérieurs, a anticipé les nazis en appelant à leur extermination littérale[7]. Ainsi, Engels a pu voir que le «socialisme des imbéciles» était plus qu'un produit de la stupidité ou d'une erreur théorique – c'était une arme contre le courant révolutionnaire qu'il cherchait à développer. Il termine donc la lettre par une expression claire de solidarité contre les attaques racistes publiées dans la presse antisémite contre les nombreux révolutionnaires d'origine juive.
En même temps, comme Engels l'explique dans la lettre, la fin du XIXe siècle avait vu l'émergence d'un prolétariat juif dans les villes d'Europe occidentale «grâce à l'antisémitisme en Europe de l'Est». En d'autres termes, l'appauvrissement croissant des Juifs dans l'Empire russe et le recours croissant aux pogroms par un régime tsariste en décomposition avaient poussé des centaines de milliers de Juifs à chercher refuge en Europe occidentale et aux États-Unis, la majorité d'entre eux arrivant avec pour seuls biens les vêtements qu'ils portaient et n'ayant d'autre choix que de rejoindre les rangs du prolétariat, en particulier dans l'industrie textile. Cet afflux, comme le «flot» actuel de réfugiés d'Afrique et du Moyen-Orient vers l'Europe occidentale, ou d'Amérique latine vers les États-Unis, a été un élément clé de la montée des partis racistes, mais Engels n'a pas hésité un instant à soutenir les luttes de ces prolétaires immigrés qui, comme le disait la lettre, avaient montré leur esprit combatif dans une série de grèves (et nous pourrions ajouter, par un niveau de politisation assez élevé). En effet, Engels, en association avec la fille de Marx, Eleanor, avait acquis une expérience directe des mouvements de grève des travailleurs juifs dans l'East End de Londres. Il était donc parfaitement évident que les révolutionnaires ne pouvaient en aucun cas «s'engager dans l'antisémitisme dans notre lutte contre le capital».
La principale faiblesse de la lettre est l'idée que l'antisémitisme était essentiellement lié à la persistance des relations féodales et que le développement ultérieur du capitalisme en sapait les fondements, voire le rendait risible.
Il est vrai que l'antisémitisme était profondément enraciné dans les formations sociales pré-capitalistes. Il remontait au moins à la Grèce et à la Rome antiques, alimenté par la tendance persistante de la population d'Israël à se rebeller contre les diktats politiques et religieux des empires grec et romain. Et il a joué un rôle encore plus important dans le féodalisme. L'idéologie centrale de l'Europe féodale, le christianisme catholique, était basée sur la stigmatisation des Juifs comme les meurtriers du Christ, un peuple maudit qui ne cesse de comploter pour attirer le malheur sur les chrétiens, que ce soit en empoisonnant les puits, en répandant la peste ou en sacrifiant des enfants chrétiens dans leurs rituels de Pâque. Le développement du mythe de la conspiration juive mondiale, qui a pris son essor après la publication des faux Protocoles des Sages de Sion par l'Okhrana au début du XXe siècle, trouve sans aucun doute ses racines dans ces sombres mythologies médiévales.
De plus, sur le plan matériel, cette haine persistante des Juifs doit être comprise en lien avec le rôle économique imposé aux Juifs dans le système féodal, surtout en tant qu'usuriers - une pratique formellement interdite aux chrétiens. Si ce rôle en faisait des auxiliaires utiles aux monarques féodaux (qui se présentaient souvent comme les «protecteurs des Juifs»), il les exposait aussi à des massacres périodiques qui permettaient d'effacer les dettes royales ou aristocratiques, et finalement à l'expulsion de nombreux pays d'Europe occidentale, car l'émergence lente du capitalisme produisait une élite financière «indigène» qui devait éliminer la concurrence des finances juives[8].
Il est également vrai que le principal public de l'antisémitisme était constitué des vestiges des classes condamnées par l'avancée du capital : l'aristocratie en déclin, la petite bourgeoisie, etc. C'étaient en grande partie les couches sociales auxquelles s'adressait la nouvelle génération de démagogues antisémites : Dühring et Marr en Allemagne (ce dernier étant crédité de l'invention du terme «antisémitisme» comme insigne à porter avec fierté), Drumont en France, Karl Lueger qui devint maire de Vienne en 1897, etc. Et enfin, Engels avait raison de souligner que l'avancée de la révolution bourgeoise en Europe avait, au début du siècle, entraîné une certaine avancée dans l'«émancipation» politique des Juifs. Mais l'opinion d'Engels selon laquelle «l'économie capitaliste devrait se développer à un rythme effréné» et ainsi reléguer aux oubliettes de l'histoire tous les vestiges féodaux en décomposition, et avec eux toutes les formes de «socialisme féodal» telles que l'antisémitisme, sous-estimait le degré auquel le capital se précipitait vers sa propre période de déclin. En effet, cela est déjà évoqué dans la lettre, où Engels dit que plus le capitalisme se renforcera, plus «proche sera la fin de la domination capitaliste». Et dans d'autres écrits, Engels avait développé les idées les plus profondes sur la forme que prendrait cette fin :
- au niveau économique, la conquête même du globe et la volonté d'intégrer toutes ses régions pré-capitalistes dans l'orbite des relations sociales capitalistes ouvriraient les vannes de la surproduction mondiale, et cette perspective se dessinait déjà à la fin du cycle décennal de «boom et récession» et au début de la «longue dépression» des années 1880. Il convient d'ajouter que l'impact de la dépression a également contribué à la montée de l'agitation antisémite en Europe, qui s'est souvent concentrée sur le fait de blâmer les «rois juifs de l'argent» pour les maux économiques qui devenaient alors apparents.[9]
- Au niveau militaire, Engels était bien conscient que cette conquête du globe, la chasse aux colonies, ne serait pas un processus pacifique, et dans l'une de ses prédictions les plus remarquables, il prévoyait que la concurrence inter-impérialiste conduirait finalement à une guerre européenne dévastatrice[10]. L'impérialisme a également fourni une forme plus «moderne» de racisme, utilisant un darwinisme déformé pour justifier la domination de la «race blanche» sur les «races inférieures», parmi lesquelles les Juifs étaient considérés comme une force particulièrement malveillante.
Au niveau de l'organisation du capital, Engels pouvait déjà voir que l'État assumait un rôle central dans la gestion des économies nationales, une tendance qui devait atteindre son plein épanouissement dans la période de déclin capitaliste[11].
Ainsi, loin de reléguer l'antisémitisme aux oubliettes de l'histoire, le développement ultérieur du capitalisme mondial, sa course accélérée vers une ère de crise historique, allait donner un nouveau souffle au racisme et à la persécution anti-juifs, surtout à la suite de la défaite des révolutions prolétariennes de 1917-1923.
Ainsi,
- Lors de la révolution de 1905 en Russie – déjà annonciatrice de l'époque prochaine de la révolution prolétarienne – le pogrom fut adopté par le régime tsariste comme méthode directe pour écraser la révolution et créer des divisions au sein de la classe ouvrière. Cette stratégie contre-révolutionnaire fut utilisée à une échelle encore plus grande par les armées blanches en Russie comme arme contre la révolution. D'où l'opposition intransigeante de Lénine et des bolcheviks à toute forme d'antisémitisme, poison de la lutte ouvrière. En Allemagne, la défaite de la Première Guerre mondiale a été expliquée par la légende du «coup de poignard dans le dos» par une cabale de marxistes et de juifs, donnant une impulsion majeure à la croissance des groupes et partis fascistes, surtout le Parti national-socialiste des travailleurs d'Hitler. Il va sans dire que ces bandes étaient étroitement liées aux formations militaires qui, à la demande du gouvernement social-démocrate, avaient réprimé brutalement les révoltes ouvrières à Berlin, Munich et ailleurs. Dans d'autres pays européens au cours des années 1920, comme la Pologne et la Hongrie, la défaite de la révolution a été consolidée par une législation antisémite qui préfigurait ce qui allait se produire en Allemagne sous les nazis.
La crise économique mondiale des années 1930, résultat de contradictions capitalistes impersonnelles rarement visibles et difficiles à comprendre, a également été exploitée à fond par les partis fascistes et nazis pour offrir une explication «plus simple», avec un bouc émissaire facilement identifiable : le riche financier juif, allié au bolchevik sanguinaire dans une sinistre conspiration contre la civilisation aryenne.
Sous le feu de ces événements horribles, un jeune membre du mouvement trotskiste, Avram Leon, qui tentait en Belgique occupée par les nazis de développer quelques idées de Marx pour comprendre historiquement la question juive[12], devait conclure qu'il s'agissait d'une question que le capitalisme décadent serait totalement incapable de résoudre. Cela n'était pas moins vrai des régimes dits «socialistes» en URSS et dans son bloc. Sous le règne de Staline, les campagnes antisémites ont souvent été utilisées pour régler des comptes au sein de la bureaucratie et fournir un bouc émissaire pour les misères du système stalinien. Le «complot des médecins» de 1953 est particulièrement tristement célèbre, avec ses échos de la vieille histoire des Juifs comme empoisonneurs secrets. Pendant ce temps, la version stalinienne de «l'autodétermination juive» a pris la forme de la «région autonome» de Birobidjan en Sibérie, que Trotsky a qualifiée à juste titre de «farce bureaucratique». Ces persécutions, souvent menées sous la bannière de «l'antisionisme», se sont poursuivies dans la période post-stalinienne, conduisant à une émigration massive des Juifs russes vers Israël.
Si la recrudescence de l'antisémitisme «moderne» et la réinvention de mythologies totalement réactionnaires héritées du féodalisme étaient un signe de la sénilité du capitalisme, il en va de même du sionisme moderne, qui a émergé dans les années 1890 en réaction directe à la vague antijuive.
Comme nous l'avons souligné dans l'introduction de cet article, le sionisme est le produit d'un développement plus général du nationalisme au XIXe siècle, reflet idéologique de la montée de la bourgeoisie et de son remplacement de la fragmentation féodale par des États-nations plus unifiés. L'unification de l'Italie et l'émancipation de l'hégémonie autrichienne ont été l'une des réalisations héroïques de cette période qui a eu un impact certain sur les premiers théoriciens du sionisme (Moses Hess par exemple - voir ci-dessous). Mais les Juifs ne se conformaient pas aux principales tendances du nationalisme bourgeois, car ils ne disposaient ni d'un territoire unifié ni même d'une langue commune. C'est l'un des facteurs qui a empêché le sionisme de séduire les masses jusqu'à ce qu'il soit porté par la montée de l'antisémitisme à la fin du XIXe siècle.
L'idéologie sioniste s'est également inspirée des «particularités» de longue date des populations juives, dont l'existence séparée était structurée à la fois par le rôle économique spécifique joué par les Juifs dans l'économie féodale, mais aussi par de puissants facteurs politiques et idéologiques : d'une part, la ghettoïsation des Juifs imposée par l'État et leur exclusion des domaines clés de la société féodale ; d'autre part, la propre vision d'eux-mêmes en tant que «peuple élu», qui ne pouvait être une «lumière pour les nations» qu'en restant distinct d'elles, au moins jusqu'à la venue du Messie et du Royaume de Dieu sur Terre ; ces idées étaient bien sûr encadrées par la mythologie de l'exil et du retour promis à Sion qui imprègne le contexte biblique de l'histoire juive.
Pendant des siècles, cependant, alors que de nombreux juifs orthodoxes de la «diaspora» effectuaient des pèlerinages individuels en terre d'Israël, l'enseignement principal des rabbins était que la reconstruction du Temple et la formation d'un État juif ne pourraient être accomplies que par la venue du Messie. Certaines sectes juives orthodoxes, telles que Neturei Karta, adhèrent encore aujourd'hui à ces idées et sont farouchement antisionistes, même celles qui vivent en Israël.
Le développement de la laïcité au cours du XIXe siècle a permis à une forme non religieuse du «retour» de gagner l'adhésion des populations juives. Mais le résultat dominant du déclin du judaïsme orthodoxe et de son remplacement par des idéologies plus «modernes» telles que le libéralisme et le rationalisme a été que les Juifs des pays capitalistes avancés ont perdu leurs caractéristiques uniques et se sont assimilés à la société bourgeoise. Certains marxistes, notamment Kautsky[13], ont même vu dans le processus d'assimilation la possibilité de résoudre le problème de l'antisémitisme dans les limites du capitalisme[14]. Cependant, la résurgence de l'antisémitisme dans la dernière partie du siècle allait remettre en question ces hypothèses et, en même temps, donner une impulsion décisive à la capacité du sionisme politique moderne à offrir une autre alternative à la persécution des Juifs et à la réalisation des aspirations nationales de la bourgeoisie juive.
Le titre de «père fondateur» de ce type de sionisme est généralement attribué à Theodor Herzl, qui a convoqué le premier congrès sioniste en 1897. Mais il y avait eu des précurseurs. En 1882, Leon Pinsker, un médecin juif vivant à Odessa dans l'Empire russe, avait publié L'Auto-émancipation. Un avertissement adressé à ses frères. Par un juif russe, prônant l'émigration juive en Palestine. Pinsker avait été un assimilationniste jusqu'à ce que sa croyance en la possibilité pour les Juifs de trouver sécurité et dignité dans la société «gentille» soit brisée par le témoignage d'un pogrom brutal à Odessa en 1881.
L'évolution de Moses Hess est peut-être plus curieuse. Au début des années 1840, il était un camarade de Marx et Engels et a joué un rôle important dans leur transition de la démocratie radicale au communisme et dans leur reconnaissance du caractère révolutionnaire du prolétariat. Mais au moment de la rédaction du Manifeste communiste, leurs chemins s'étaient séparés et Marx et Engels classaient Hess parmi les socialistes «allemands» ou «véritables». Il est certain que dans les années 1860, Hess avait pris une direction très différente. Encore une fois, probablement influencé par les premiers signes de réaction antisémite contre l'émancipation formelle des Juifs en Allemagne, Hess se tourna de plus en plus vers l'idée que les conflits nationaux et même raciaux n'étaient pas moins importants que la lutte des classes en tant que déterminants sociaux, et dans son livre Rome et Jérusalem, la dernière question nationale (1862), il prônait une forme précoce de sionisme qui rêvait d'établir une communauté socialiste juive en Palestine. Il est significatif que Hess ait déjà compris qu'un tel projet aurait besoin du soutien de l'une des grandes puissances mondiales, et pour lui cette tâche incomberait à la France républicaine.
Comme Pinsker, Herzl était un juif plus ou moins assimilé, un avocat autrichien qui avait été le témoin direct de la nouvelle vague de judéophobie et de l'élection de Karl Lueger à la mairie de Vienne. Mais c'est probablement l'affaire Dreyfus en France qui eut le plus grand impact sur Herzl, le convainquant qu'il ne pouvait y avoir de solution à la persécution des juifs tant qu'ils n'auraient pas leur propre État. En 1894, la France républicaine, où la révolution avait accordé des droits civils aux Juifs, fut le théâtre d'un procès truqué pour trahison d'un officier juif, Alfred Dreyfus, qui fut condamné à la prison à vie et banni dans la colonie pénitentiaire de l'île du Diable en Guyane française, où il passa les cinq années suivantes dans des conditions très difficiles. Les preuves ultérieures du fait que Dreyfus avait été victime d'un coup monté ont été supprimées par l'armée, et l'affaire a provoqué une profonde division au sein de la société française, opposant la droite catholique, l'armée et les partisans de Drumont aux dreyfusards, dont les figures de proue étaient Émile Zola et Georges Clemenceau. Finalement (mais pas avant 1906), Dreyfus fut disculpé, mais les divisions au sein de la bourgeoisie française ne disparurent pas, refaisant surface avec la montée du fascisme dans les années 1930 et dans la «Révolution nationale» pétainiste après la capitulation de la France face à l'Allemagne nazie en 1941.
Le sionisme de Herzl était entièrement laïque, même s'il s'inspirait des anciens motifs bibliques de l'exil et du retour à la Terre promise, qui, comme la majorité des sionistes le reconnaissaient, avaient beaucoup plus de pouvoir idéologique que d'autres «patries» potentielles en discussion à l'époque (Ouganda, Amérique du Sud, Australie, etc.).
Surtout, Herzl comprit la nécessité de vendre son utopie aux riches et aux puissants de l'époque. Ainsi, il alla quémander non seulement auprès de la bourgeoisie juive, dont certains membres avaient déjà financé l'émigration juive vers la Palestine et ailleurs, mais aussi auprès de dirigeants tels que le sultan ottoman et le kaiser allemand ; en 1903, il eut même une audience avec le ministre de l'Intérieur russe Plehve, connu pour son antisémitisme, qui avait participé à la provocation de l'horrible pogrom de Kichinev la même année. Plehve a dit à Herzl que les sionistes pouvaient agir librement en Russie tant qu'ils s'en tenaient à encourager les Juifs à partir pour la Palestine. Après tout, le ministre du tsar Pobedonostsev [303] n'avait-il pas déclaré que l'objectif de son gouvernement à l'égard des Juifs était que «un tiers s'éteigne, un tiers quitte le pays et un tiers se dissolve complètement dans la population environnante» ? Et voilà que les sionistes proposaient de mettre en œuvre la clause «quitter le pays»... Cette communauté d'intérêts entre le sionisme et les formes les plus extrêmes de l'antisémitisme s'est donc inscrite dans le mouvement dès sa création et se répétera tout au long de son histoire. Et Herzl était catégorique dans sa conviction que lutter contre l'antisémitisme était une perte de temps, notamment parce qu'à un certain niveau, il considérait que les antisémites avaient raison de voir les Juifs comme un corps étranger au milieu d'eux[15].
«À Paris, j'ai donc acquis une attitude plus libre envers l'antisémitisme, que je commence maintenant à comprendre historiquement et à tolérer. Par-dessus tout, je reconnais le vide et la futilité des efforts pour «combattre l'antisémitisme». Journal, vol. 1, p. 6, mai-juin 1895.
Ainsi, dès le début :
Dès le début, le projet sioniste a nécessité le soutien des puissances impérialistes dominantes, comme cela deviendra encore plus clair en 1917 lorsque la Grande-Bretagne publiera la Déclaration Balfour. C'était une préfiguration de ce qui allait devenir la réalité de tous les mouvements nationaux à l'époque de la décadence du capitalisme : ils ne pouvaient progresser qu'en s'attachant à l'une ou l'autre des puissances impérialistes qui dominent la planète à cette époque.
La quête de soutien des puissances impérialistes était tout à fait logique dans la mesure où le sionisme est né à une époque où l'impérialisme était encore très engagé dans l'acquisition de nouvelles colonies dans les régions périphériques du globe, et qu'il se considérait comme une tentative de créer une colonie dans une zone déclarée soit inhabitée (le slogan «une terre sans peuple pour un peuple sans terre» d'origine douteuse) ou habitées par des tribus arriérées qui ne pouvaient que bénéficier d'une nouvelle mission civilisatrice de la part d'une population occidentale plus avancée[16]. Herzl lui-même a écrit une sorte de roman utopique intitulé Alt-Neuland, dans lequel les propriétaires terriens palestiniens vendent une partie de leurs terres aux Juifs, investissent dans des machines agricoles modernes et améliorent ainsi le niveau de vie des paysans palestiniens. Problème résolu !
Le sionisme politique de Herzl était clairement un phénomène bourgeois, l'expression d'un nationalisme à l'époque où le capitalisme approchait de son déclin et où le caractère progressiste des mouvements nationaux touchait à sa fin. Et pourtant, en particulier en Russie, d'autres formes de séparatisme juif pénétraient le mouvement ouvrier à la même époque, sous la forme du Bund d'une part, et du «sionisme socialiste» d'autre part. C'était une conséquence de la ségrégation matérielle et idéologique de la classe ouvrière juive sous le tsarisme.
«La structure de la classe ouvrière juive correspondait à une faible composition organique du capital à l'intérieur de la zone de peuplement, ce qui impliquait une concentration dans les étapes finales de la production. Les spécificités culturelles du prolétariat juif, liées en premier lieu à sa religion et à sa langue, ont été renforcées par la séparation structurelle du prolétariat russe. La concentration des travailleurs juifs dans une sorte de ghetto socio-économique a été à l'origine matérielle de la naissance d'un mouvement ouvrier juif spécifique»[17].
Le Bund - Bund général du travail juif en Russie et en Pologne - a été fondé en 1897 en tant que parti explicitement socialiste et a joué un rôle important dans le développement du Parti ouvrier social-démocrate russe, dont il se considérait comme une partie. Il rejetait l'idéologie religieuse et sioniste et défendait une forme «d'autonomie culturelle nationale» pour les masses juives en Russie et en Pologne, dans le cadre d'un programme socialiste plus large. Il visait également à être le seul représentant des travailleurs juifs en Russie, et c'est cet aspect de sa politique qui fut le plus sévèrement critiqué par Lénine, car il impliquait une vision fédéraliste, une sorte de «parti dans le parti» qui saperait l'effort de construction d'une organisation révolutionnaire centralisée à travers l'Empire[18]. Cette divergence a conduit à une scission lors du deuxième congrès du POSDR en 1903, bien que cela n'ait pas mis fin à la coopération et même aux tentatives de réunification dans les années qui ont suivi. Les ouvriers du Bund ont souvent été en première ligne de la révolution de 1905 en Russie. Mais la capacité des ouvriers juifs et non juifs à s'unir dans les soviets et à lutter côte à côte – y compris pour la défense des quartiers juifs contre les pogroms – indiquait déjà au-delà de toute forme de séparatisme la future unification de l'ensemble du prolétariat, tant dans ses organisations générales unitaires que dans son avant-garde politique.
En ce qui concerne le «sionisme socialiste», nous avons déjà mentionné les vues de Moses Hess. En Russie, il y avait le groupe autour de Nachman Syrkin, le Parti socialiste ouvrier sioniste, dont les positions étaient proches de celles des socialistes-révolutionnaires. Syrkin fut l'un des premiers défenseurs des colonies collectives - les kibboutzim - en Palestine. Mais c'est le groupe Poale Zion (Travailleurs de Sion) autour de Ber Borochov qui a tenté de justifier le sionisme en utilisant des concepts théoriques marxistes. Selon Borochov, la question juive ne pourrait être résolue que lorsque les populations juives du monde auraient une structure de classe «normale», mettant fin à la «pyramide inversée» dans laquelle les couches intermédiaires ont un poids prépondérant ; et cela ne pourrait être réalisé que par la «conquête du travail» en Palestine. Ce projet devait se concrétiser par l'idée d'un «travail juif uniquement» dans les nouvelles colonies agricoles et industrielles qui, contrairement à d'autres formes de colonialisme, ne seraient pas directement fondées sur l'exploitation de la main-d'œuvre indigène. Ainsi, à terme, un prolétariat juif affronterait une bourgeoisie juive et serait prêt à passer à la révolution socialiste en Palestine. Il s'agissait en substance d'une forme de menchevisme, une «théorie des étapes» selon laquelle chaque nation devait d'abord passer par une phase bourgeoise afin de créer les conditions d'une révolution prolétarienne - alors qu'en réalité le monde approchait rapidement d'une nouvelle époque dans laquelle la seule révolution à l'ordre du jour de l'histoire était la révolution prolétarienne mondiale, même si de nombreuses régions n'étaient pas encore entrées dans la phase de développement bourgeoise. De plus, la politique du «travail uniquement pour les Juifs» devint, en réalité, le tremplin d'une nouvelle forme de colonialisme dans laquelle la population autochtone devait être progressivement expropriée et expulsée. Et en fait, lorsque Borochov s'intéressait à la population arabe de Palestine, il affichait la même attitude colonialiste que les sionistes traditionnels. «Les indigènes de Palestine s'assimileront économiquement et culturellement à quiconque mettra de l'ordre dans le pays et entreprendra le développement des forces de production de la Palestine»[19].
Le borochovisme était donc une impasse totale, ce qui s'est traduit par le sort final de Poale Zion. Bien que son aile gauche ait démontré son caractère prolétarien en 1914-1920, en s'opposant à la guerre impérialiste et en soutenant la révolution ouvrière en Russie, et même en demandant, sans succès, à rejoindre le Komintern dans ses premières années, la réalité de la vie en Palestine a conduit à des divisions irréconciliables, la majorité de la gauche rompant avec le sionisme et formant le Parti communiste palestinien en 1923[20]. La droite (dont faisait partie le futur Premier ministre d'Israël David Ben Gourion) s'orienta vers la social-démocratie et joua un rôle de premier plan dans la gestion du proto-État du Yishuv et de l'État d'Israël après 1948.
Au début des années 70, le borochovisme, ayant plus ou moins disparu, connaît une sorte de renaissance, en tant qu'instrument de la propagande de l'État israélien. Face à une nouvelle génération de jeunes juifs occidentaux critiques envers la politique d'Israël, surtout après la guerre de 1967 et l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza, les partis sionistes de gauche qui avaient leurs origines ancestrales dans Poale Zion ont mis leurs énergies à gagner ces jeunes juifs séduits par l'antisionisme de la «Nouvelle Gauche», avec comme appât l'assurance que l'on peut être marxiste et sioniste en même temps, et que le sionisme était un mouvement de libération nationale aussi valable que les mouvements de libération vietnamiens ou palestiniens.
Dans cette partie de l'article, nous avons soutenu tout le contraire : que le sionisme, né à une époque où la «libération nationale» devenait de plus en plus impossible, ne pouvait éviter de s'attacher aux puissances impérialistes dominantes de l'époque. Dans la deuxième partie, nous montrerons non seulement que toute son histoire a été marquée par cette réalité, mais aussi qu'il a inévitablement engendré ses propres projets impérialistes. Mais nous montrerons aussi, contrairement à l'aile gauche du capital qui présente le sionisme comme une sorte de mal unique, que ce fut le sort de tous les projets nationalistes à l'époque de la décadence capitaliste, et que les nationalismes antisionistes qu'il a également engendrés n'ont pas fait exception à cette règle générale.
Amos, février 2025
[1] Zionism, False Messiah est le titre d'un livre de Nathan Weinstock publié pour la première fois en 1969. Il contient une histoire très détaillée du sionisme et démontre amplement la réalité du titre. Mais il est également écrit à partir d'un point de vue trotskiste qui fournit un argument sophistiqué en faveur des luttes nationales «anti-impérialistes». Nous y reviendrons dans le deuxième article. Ironiquement, Weinstock a renoncé à ses opinions antérieures et se décrit désormais comme sioniste, comme le souligne avec joie le Jewish Chronicle : [304] Meet the Trotskyist anti-Zionist who saw the errors of his ways, Jewish Chronicle, 4 décembre 2014 [304]
[2] Dans son livre The Socialist Response to Anti-Semitism in Imperial Germany (Cambridge 2007), Lars Fischer fournit de nombreuses preuves démontrant que même les dirigeants les plus compétents du Parti social-démocrate allemand, dont Bebel, Kautsky, Liebknecht et Mehring, ont fait preuve d'un certain niveau de confusion sur cette question. Il est intéressant de noter qu'il distingue Rosa Luxemburg pour avoir maintenu la position la plus claire et la plus intransigeante sur la montée de la haine des Juifs et son rôle anti-prolétarien.
[3] Par exemple : «Nous devons exiger l'expulsion [des Juifs] de France, à l'exception de ceux qui sont mariés à des Françaises ; la religion doit être proscrite car le Juif est l'ennemi de l'humanité, il faut renvoyer cette race en Asie ou l'exterminer. Heine, (Alexandre) Weill et d'autres ne sont que des espions ; Rothschild, (Adolph) Crémieux, Marx, (Achille) Fould sont des êtres malfaisants, imprévisibles, envieux, qui nous haïssent». Dreyfus, François-Georges. 1981. «Antisemitismus in der Dritten Franzö Republik». Dans Bernd Marin et Ernst Schulin, éd., Die Juden als Minderh der Geschichte. Munich : DTV
[4] Voir 160 ans après la publication de La question juive [305], Revue internationale 114
[5] Voir par exemple Mario Kessler, «Engels' position on anti-Semitism in the context of contemporary socialist discussions», Science & Society, vol. 62, n° 1, printemps 1998, 127-144, pour quelques exemples, ainsi que certaines déclarations discutables d'Engels lui-même sur les Juifs dans ses écrits sur la question nationale.
[6] Par exemple, dans «Aux frères de l'Alliance en Espagne», 1872. Voir également Traduction de la partie antisémite de la «Lettre aux camarades de la Fédération jurassienne» de Bakounine [306]
[7] Voir Kessler, op. cit.
[8] Cela n'exclut pas qu'ensuite, notamment à la suite de «l'émancipation» politique des Juifs européens résultant de la révolution bourgeoise, une véritable bourgeoisie juive se soit constituée en Europe, notamment dans le domaine de la finance. Les Rothschild en sont l'exemple le plus évident.
[9] Voir notre article Décadence du capitalisme (VI) : La théorie du déclin du capitalisme et la lutte contre le révisionnisme [307]. L'implication de certains banquiers juifs dans le krach boursier qui précipita la dépression alimenta cette démagogie.
[10] ibid
[11] In Socialism, Utopian and Scientific
[12] Avram Leon : The Jewish Question - A Marxist Interpretation (1946). [308]. Voir aussi 160 ans après la publication de La question juive [305], Revue internationale 114
[13] Voir en particulier «Les Juifs sont-ils une race [309]»,
[14] Dans les années 1930, Trotsky a accordé une interview dans laquelle il déclarait : «Durant ma jeunesse, j'étais plutôt enclin à penser que les Juifs des différents pays seraient assimilés et que la question juive disparaîtrait ainsi de manière quasi automatique. L'évolution historique du dernier quart de siècle n'a pas confirmé cette perspective. Le capitalisme en décomposition a partout basculé dans un nationalisme exacerbé, dont l'antisémitisme fait partie. La question juive a pris la plus grande importance dans le pays capitaliste le plus développé d'Europe, l'Allemagne» (Sur la question juive [310]). Compte tenu de son cadre politique plus général, Trotsky en a conclu que seul le socialisme pouvait offrir une véritable «autodétermination nationale» aux Juifs (et aux Arabes d'ailleurs)
[15] Cette vision est encore plus explicite dans une déclaration du sioniste politique allemand Jacob Klatzkin, qui a écrit que «si nous n'admettons pas le bien-fondé de l'antisémitisme, nous nions le bien-fondé de notre propre nationalisme. Si notre propre peuple mérite et souhaite vivre sa propre vie nationale, alors il est un corps étranger inséré dans les nations parmi lesquelles il vit, un corps étranger qui insiste sur sa propre identité distinctive... Il est donc juste qu'il se batte contre nous pour son intégrité nationale» (cité dans Lenni Brenner, Zionism in the Age of the Dictators: A Reappraisal, Londres 1983).
[16] Il y avait quelques exceptions à cette attitude paternaliste au sein du mouvement sioniste. Asher Ginsberg, plus connu sous son nom de plume Ahad Ha'am, était en fait très critique de cette attitude «colonisatrice» envers les habitants locaux, et plutôt qu'un État juif, il proposait une sorte de réseau de communautés locales à la fois juives et arabes. En somme, une sorte d'utopie anarchiste.
[17] Enzo Traverso, Les marxistes et la question juive, Histoire d'un débat, 1843-1943, édition française 1996, p. 106.
[18] Voir en particulier Lénine, «La position du Bund dans le Parti», Iskra 51, 22 octobre 1903, disponible sur Marxist Internet Archive. Voir également Histoire du mouvement ouvrier. 1903-1904 : la naissance du bolchevisme [311], Revue internationale 116.
[19] Borochov, «Sur la question de Sion et du territoire, 1905», cité dans The Other Israel, The Radical Case against Zionism, édité par Arie Bober, 1972.
[20] Cela s'est produit après un processus complexe de division et de réunification, essentiellement autour de l'attitude envers le sionisme et le nationalisme arabe, et devait être suivi par d'autres scissions autour des mêmes questions par la suite. Il convient de noter ici que l'adoption de la position du Komintern sur la question nationale - rejet du sionisme en faveur du soutien au nationalisme arabe naissant - ne signifiait pas un mouvement vers un véritable internationalisme. Comme nous le racontons dans notre article sur notre camarade Marc Chirik (MARC : De la révolution d'octobre 1917 à la deuxième guerre mondiale [159], Revue internationale 65) : Marc, dont la famille avait fui en Palestine pour échapper aux pogroms fomentés contre la révolution prolétarienne en Russie, a contribué, à l'âge de 12 ans, à la création de la section jeunesse du PC en Palestine, mais a rapidement été exclu pour son opposition au nationalisme sous toutes ses formes...
Depuis maintenant plus de 35 ans, le CCI a mis en avant une analyse de la période présente de la vie du capitalisme que nous avons qualifiée de « phase ultime de la période de décadence », celle « où la décomposition devient un facteur, sinon le facteur, décisif de l’évolution de la société ». Cette analyse, à laquelle nous avons consacré de nombreux articles et rapports de congrès, a rencontré une franche hostilité de la part du milieu politique prolétarien sans toutefois que cette hostilité se base sur une réfutation sérieuse de nos arguments. La plupart du temps, c’est par un haussement d’épaules et sur le ton de la moquerie que cette analyse a été rejetée sans autre forme de procès.
En ce sens, il faut saluer les « Contre-thèses sur la décomposition » rédigées par Tibor, un camarade appartenant à la Gauche communiste. En effet, le camarade a produit un réel effort pour argumenter ses désaccords avec l’analyse du CCI, abordant un grand nombre d’arguments mis en avant dans nos Thèses. (1)
Certes, le camarade s’est lui aussi laissé entraîner par la démarche de nombre de nos détracteurs en prononçant à l’égard de nos analyses des jugements catégoriques. Qu’on en juge : nos Thèses sont déclarées par lui rien de moins que « dangereuses » ; pour le camarade, l’« analyse non-dialectique » de la décomposition représenterait une véritable dérive, une « impasse évidente » qui « désarme le prolétariat ». Ces élucubrations « inconséquentes » procéderaient d’une « méthode analytique visiblement défaillante » : « cette théorie du CCI pêche du fait de quatre principaux écueils : son dogmatisme schématique, son révisionnisme, son idéalisme et son impressionnisme ». Il serait à ce titre « de la plus grande importance que le prolétariat rejette, à la suite d’un examen scientifique, et non pas à la suite d’a priori ou de préjugés, la position erronée faisant de la décomposition une nouvelle phase historique » (2)… Nous voilà rhabillés pour l’hiver !
Cela-dit, le camarade Tibor, à la différence de ceux qui se sont satisfaits jusqu’à présent de balayer la théorie de la décomposition d’un paresseux revers de la main, (3) tente, au-delà de ses appréciations quelque peu péremptoires, de clarifier ses divergences en les confrontant aux positions du CCI. Il est, en effet, de la responsabilité de tous les révolutionnaires, particulièrement des organisations qui prétendent défendre les intérêts historiques de la classe ouvrière, de clarifier les conditions de son combat et de critiquer les analyses qu’elles jugent erronées. Le prolétariat et ses minorités d’avant-garde ont besoin d’un cadre global de compréhension de la situation à défaut duquel ils sont condamnés à être ballottés par les événements et ne pouvoir jouer leur rôle de boussole pour la classe ouvrière.
Par ailleurs, le camarade a cherché, tout au long de son texte, à s’appuyer sur de nombreux documents du mouvement ouvrier et sur la démarche marxiste : « L’une des nécessités de la dialectique est d’envisager les phénomènes observés dans leur globalité, dans un tout, comme soumis à une interaction permanente. Plutôt que d’isoler un phénomène pour l’observer in abstracto, la méthode dialectique implique de comprendre celui-ci par ses relations avec d’autres phénomènes, et se refuse à l’abstraire du milieu dans lequel il évolue ». Il faut, là aussi, saluer sa volonté d’ancrer ses critiques et sa réflexion, non pas sur de vagues préjugés, mais dans l’histoire du mouvement ouvrier.
Nous examinerons donc à notre tour les arguments et la méthode de ces « Contre-thèses » et nous verrons si elles contribuent, comme elles en ont le projet, « à la clarification des principaux problèmes politiques de notre temps ».
Le camarade Tibor l’affirme haut et fort : l’analyse de la décomposition est « révisionniste ». « Cette théorie sert [au CCI] à rompre avec des données essentielles du marxisme révolutionnaire ». L’analyse « visiblement défaillante » du CCI représente-t-elle réellement une innovation révisionniste ?
Avant de répondre à cette question, il vaut la peine de relever que le camarade Tibor nous fait une leçon de sémantique. En effet, il considère que les termes de « décadence », « obsolescence » ou « pourrissement » du capitalisme, « ne devraient être utilisés que comme synonymes d’une seule et même réalité » et que « la décomposition » n’est pas autre chose qu’un « synonyme supplémentaire servant à désigner le déclin capitaliste ». Nous n’aurons pas la cuistrerie de reporter ici les définitions de ces différents termes données par les dictionnaires afin de montrer qu’elles ne sont pas identiques mais puisque le camarade veut nous entraîner sur ce terrain, il nous faut quand même faire une précision : les termes de décadence, déclin, obsolescence peuvent effectivement être considérés comme proches, mais ceux de décomposition et pourrissement, qui eux aussi ont une proximité entre eux, sont fort éloignés des premiers et se rattachent plutôt à des notions de désagrégation ou de putréfaction. C’est pour cette raison que nos thèses de 1990 font bien la distinction entre les termes de décadence et de décomposition : « il serait faux d’identifier décadence et décomposition. Si l’on ne saurait concevoir l’existence de la phase de décomposition en dehors de la période de décadence, on peut parfaitement rendre compte de l’existence de la décadence sans que cette dernière se manifeste par l’apparition d’une phase de décomposition ».
Mais, au-delà de ces précisions linguistiques, qu’en est-il de notre « révisionnisme » ? Pour Tibor, la « “dislocation du corps social, pourrissement de ses structures économiques, politiques et idéologiques, etc.” […], ces éléments n’ont jamais été qualifiés par quiconque auparavant de phénomènes de décomposition ». Eh bien camarade, cette affirmation est erronée !
Avant de devenir un « renégat », Karl Kautsky qualifiait déjà certains phénomènes de la décadence de l’Empire romain de « décomposition ». Il affirmait ceci : « à l’époque de la formation du christianisme, les formes traditionnelles de la production et de l’État étaient en pleine décomposition. Cela correspondait également à une désagrégation complète des formes traditionnelles de pensée ». (4) Et il ne se limitait pas à ce mode de production puisque, concernant le féodalisme et son déclin, il développait la même idée : « Une recherche individuelle et tâtonnante de nouveaux modes de pensée et de nouvelles formes d’organisation a, par exemple, caractérisé l’époque de transition du féodalisme en décomposition au libéralisme, alors que celui-ci n’avait encore pas eu le temps de mettre en place un autre mode d’organisation ».
Engels, lui-même, parle de décomposition en distinguant la période de décadence du système féodal des phénomènes de décomposition en son sein : « Au XVe siècle, la féodalité était donc en pleine décadence dans toute l’Europe occidentale ; partout des villes aux intérêts anti-féodaux […] s’étaient déjà subordonnées en partie socialement les seigneurs féodaux par l’argent, et même, çà et là, politiquement ; à la campagne même […] les anciens liens féodaux commençaient à se décomposer sous l’influence de l’argent ».
Nous posons la question au camarade Tibor : considère-t-il que Kautsky (au temps où il était marxiste) et Engels se contentaient de « jouer avec les mots » comme il en accuse le CCI ?
La décadence des modes de production n’a jamais été un processus mécanique, sans évolution qualitative : la désagrégation croissante de l’État impérial, les coups d’État à répétition, les épidémies de plus en plus incontrôlables, l’abandon progressif des limes, les campagnes de pillages des tribus germaniques et tout ce que Kautsky désigne sous le terme de décomposition des « formes traditionnelles de la production et de l’État [et] de la pensée », relèvent bien de phénomènes de pourrissement des formes d’organisation de la société esclavagiste et du fait que la décadence d’un mode de production, comme son ascendance, connaît une évolution et plusieurs phases. Mieux, il identifiait très explicitement la décomposition du féodalisme à la période où le « libéralisme […] n’avait encore pas eu le temps de mettre en place un autre mode d’organisation », signifiant ainsi la possibilité de blocage momentané de la situation sociale.
Bien sûr, les révolutionnaires du passé ne pouvaient pas distinguer clairement la période de décadence et les phénomènes de décomposition, parce qu’ils ne pouvaient pas encore constater que l’accumulation et l’aggravation de ces phénomènes déboucheraient sur une phase spécifique et ultime de la décadence du capitalisme, la phase de décomposition. Surtout, à la différence du capitalisme dans laquelle la classe révolutionnaire ne peut transformer la société sans renverser au préalable la domination politique de la bourgeoisie, le développement de nouveaux rapports de production en leur sein a empêché que la décomposition des anciennes formes d’organisation ne devienne un facteur central dans la situation sociale. Sous la domination du féodalisme, par exemple, la bourgeoisie offrait une perspective nouvelle et un dynamisme économique : le développement des rapports sociaux capitalistes a ainsi empêché que le délitement du féodalisme n’imprègne tous les pans de la société et ne l’entraîne vers l’abyme.
De ce point de vue, parler de « phase de décomposition » et non plus de « phénomènes de décomposition », représente bel et bien une « nouveauté ». Mais est-ce là un péché mortel du point de vue du marxisme ?
Le marxisme est une méthode, une démarche scientifique et, à ce titre, ne peut en aucun cas se figer en un dogme invariant. Tout le combat politique de Marx et Engels témoigne de leur souci constant de développer, d’enrichir et même de réviser les positions qui se révélaient insuffisantes ou dépassées par une réalité toujours en mouvement. C’est ainsi que l’expérience de la Commune de Paris a profondément bouleversé leur vision de la révolution et de la prise du pouvoir, tout comme la révolution de 1848 leur avait permis de comprendre que les conditions objectives du renversement du capitalisme n’étaient alors pas réunies.
C’est aussi en s’appuyant sur cette méthode vivante que des révolutionnaires comme Lénine et Luxemburg ont pu identifier l’entrée du capitalisme dans une nouvelle période de sa vie, celle de sa décadence. Ils ont placé au cœur de leur analyse la notion d’impérialisme, devenu le mode de vie permanent du capitalisme, alors même que ce concept n’avait été théorisé ni par Marx, ni par Engels.
La Gauche communiste, à partir des années 1920, s’appuyant sur la méthode de Marx, de Lénine ou de Luxemburg, a également effectué tout un travail critique sur les problèmes inédits posés par la révolution russe et la période de décadence : la dictature du prolétariat, l’État dans la période de transition, les syndicats, la question nationale… En apparence, les positions développées par la Gauche communiste entraient en contradiction avec celles de Marx et Engels. Mais les leçons tirées par la Gauche communiste, bien qu’elles aient constitué des « nouveautés » jamais exprimées « par quiconque auparavant », représentent un patrimoine précieux qui s’inscrit pleinement dans la tradition du marxisme.
Si le camarade est à la recherche d’innovations réellement « révisionnistes », nous l’invitons donc à faire la critique implacable, « à la suite d’un examen scientifique », de « l’invariance du marxisme depuis 1848 », théorie élaborée par Bordiga, reprise par le courant bordiguiste (appartenant comme le CCI à la Gauche communiste) et qui imprègne de long en large ses « contre-thèses ». Contrairement à la vision sclérosée de « l’invariance », le marxisme n’est pas un « art achevé » dont les révolutionnaires n’auraient plus qu’à faire l’exégèse à la manière des théologiens.
Pour être nouveau, le cadre théorique de la décomposition est entièrement fondé sur la démarche marxiste. La perspective de désagrégation intérieure du capitalisme, au cœur de la théorie de la décadence, fait partie des « nouveautés » que le premier congrès de l’Internationale communiste (IC) a tracé en identifiant l’entrée du système dans sa période de décadence : « Une nouvelle époque est née : l’époque de désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur. L’époque de la révolution communiste du prolétariat ». L’alternative « socialisme ou barbarie » était alors explicite : « L’humanité, dont toute la culture a été dévastée, est menacée de destruction totale […]. Le résultat final du mode de production capitaliste est le chaos, et ce chaos ne peut être vaincu que par la plus grande classe productive : la classe ouvrière ». Dans son Manifeste, l’IC précise encore : « Maintenant ce n’est pas seulement la paupérisation sociale, mais un appauvrissement physiologique, biologique, qui se présente à nous dans toute sa réalité hideuse ». Il était tout aussi clair que l’« effondrement intérieur » n’était pas un phénomène conjoncturel lié à la guerre mondiale, mais bien une tendance permanente et irréversible du capitalisme décadent : « l’humanité travailleuse tout entière deviendra-t-elle l’esclave tributaire d’une clique mondiale triomphante qui […], toujours et partout, enchaînera le prolétariat, dans le but unique de maintenir sa propre domination ? Ou bien la classe ouvrière d’Europe et des pays les plus avancés des autres parties du monde s’emparera-t-elle de la vie économique, même désorganisée et détruite, afin d’assurer sa reconstruction sur des bases socialistes ? ». L’histoire du monde a depuis pleinement confirmé ce tournant décisif dans la vie de la société capitaliste et en particulier la barbarie qu’a représenté la Deuxième Guerre mondiale. La crise de l’économie mondiale, désormais permanente, la spirale sans fin des convulsions guerrières, l’effondrement incontrôlable des écosystèmes… Le capitalisme offre aujourd’hui l’image d’un monde sans perspective, d’une agonie interminable faite de destructions, de misère et de barbarie.
Tibor reconnaît, à très juste titre, qu’il faut examiner l’histoire de façon dynamique et non photographique, nous reprochant même un « manque de compréhension dialectique de ce qu’est une dynamique de pourrissement ». Il soutient également la théorie de la décadence et la réalité de son évolution : « le capitalisme est un système pourrissant sur pied, et ce de façon toujours plus rapide et prononcée au fur et à mesure que cette période de décadence s’éternise ». Mais, en dépit de ses bonnes intentions, les principes du matérialisme dialectique qu’il accuse le CCI de ne pas appliquer, il les oublie constamment dans son article. La vision profondément historique de l’IC, loin d’un « catastrophisme » aux « racines psychologiques », est, en effet, à des années-lumière des plates démonstrations du camarade quand il affirme qu’« il n’existe pas de crise permanente de l’économie capitaliste ». Il écrit ainsi que « le capitalisme, par la logique même de l’accumulation, ne saurait connaître une phase de déclin économique définitif » et poursuit en affirmant qu’« il n’existe pas de crise finale », que « par la dévaluation récurrente du capital constant dans le cadre des crises, le capitalisme est en mesure de survivre à ses crises », voire que « le capitalisme, par son caractère cyclique, connaît successivement des périodes de prospérité suivies de périodes de crises, potentiellement éternellement ».
Et sur quoi le camarade fonde-t-il ses affirmations ? Sur des textes de Marx décrivant l’économie capitaliste dans sa période d’ascendance ! Comme si rien ne changeait jamais, comme si les conditions sociales et économiques étaient figées pour toujours et « potentiellement éternelles » suivant la formule qu’il emploie, comme si l’évolution de la situation n’imposait pas aux marxistes de remettre en cause leurs analyses devenues obsolètes. Et c’est le CCI « qui pêche » par « son dogmatisme schématique » et « son révisionnisme » ?
La décadence n’est-elle qu’une succession de crises cycliques « potentiellement éternelles », typique du XIXe siècle, ou représente-t-elle la crise historique du capitalisme, crise insurmontable, comme le prévoyait la IIIe Internationale ? À la lecture des écrits quelque peu contradictoires de Tibor, on est en droit de se demander quelle est exactement sa vision de la décadence. Sans aller jusqu’à la clarté de l’analyse de Rosa Luxemburg, est-ce que le camarade, qui se revendique de l’héritage de Lénine, est seulement d’accord avec la Plateforme de la IIIe Internationale ?
Ne tournons pas autour du pot : le camarade, bien qu’il reconnaisse la réalité de la décadence, n’en comprend clairement pas les fondements, pas plus qu’il ne comprend l’évolution de l’histoire en général. En fait, le camarade ne perçoit pas la différence qualitative entre les crises cycliques de l’ascendance du capitalisme et la crise chronique et permanente de surproduction de la décadence.
Pire, ses arguments remettent aussi en cause les bases matérielles pour la prise du pouvoir du prolétariat et donc la possibilité de renverser le capitalisme. Sur quelles bases matérielles, dans un système capable de prospérer « éternellement », le prolétariat pourrait-il développer son combat révolutionnaire ? Mystère… Il n’est, à ce titre, pas surprenant que Tibor ait, depuis la publication de son texte, tourné le dos à la théorie de la décadence en adoptant la démarche politique du bordiguisme qui rejette purement et simplement cette analyse. « L’invariance », qui est une déformation aberrante du marxisme, a conduit les bordiguistes à rejeter la notion de décadence, alors que ce concept est présent dès les origines du matérialisme historique. Ce sont, d’ailleurs, ces mêmes « innovations » qui amènent aujourd’hui ce courant à rejeter le concept de décomposition du capitalisme.
Outre son « dogmatisme schématique » et son « révisionnisme », le CCI serait en proie à deux autres péchés : « son idéalisme et son impressionnisme ». Tibor justifie cette condamnation par son maître-argument, celui qui structure ses « Contre-thèses » : « Toutes “les caractéristiques essentielles de la décomposition” avancées par le CCI dans sa septième thèse sont, soit fausses, soit ne sont en rien inédites et constitutives d’une période nouvelle ». Et le camarade d’énumérer longuement les « faits matériels » et « les preuves empiriques » guère « probants » pour démontrer que les guerres, les famines, les bidonvilles, la corruption et les accidents d’avion existaient bien avant la période de décomposition, parfois en pire… Il n’est visiblement pas venu à l’esprit de Tibor que ses stupéfiantes révélations n’en sont pas et que, peut-être, à travers ses « Contre-thèses », il démontre surtout une profonde incompréhension tant du cadre de la décomposition que de la méthode marxiste.
Les « Contre-thèses » affirment fort justement que « l’une des nécessités de la dialectique est d’envisager les phénomènes observés dans leur globalité, dans un tout, comme soumis à une interaction permanente. Plutôt que d’isoler un phénomène pour l’observer in abstracto, la méthode dialectique implique de comprendre celui-ci par ses relations avec d’autres phénomènes, et se refuse à l’abstraire du milieu dans lequel il évolue », mais sous la plume du camarade, ce n’est, là encore, qu’une formule creuse. Pour lui, l’histoire du capitalisme n’est qu’une succession de « différentes phases économiques » : « Dans sa phase progressiste, le capitalisme adopte successivement les formes du mercantilisme, de la manufacture, du capitalisme manchestérien et du capitalisme trustifié. Dans sa phase de déclin, il adopte successivement les formes du capitalisme trustifié et du capitalisme d’État (d’abord de type keynésien puis néo-libéral) ». En ce sens, il n’est pas inutile de souligner qu’aux yeux du camarade, le capitalisme d’État est réduit à une simple « phase économique », loin de la tendance dominante du capitalisme décadent aspirant tous les aspects de la vie sociale, bien au-delà de la seule sphère économique. Mais, cela Tibor ne peut le concevoir, persuadé que la « méthode dialectique » consiste à tout ramener aux « soubassements économiques des contradictions du capitalisme moderne ».
Contrairement à cette vision schématique, Engels expliquait dans sa lettre à Joseph Bloch (21-22 septembre 1890) que « d’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure – les formes politiques de la lutte de classes et ses résultats, […] les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards (c’est-à-dire de choses et d’événements dont la liaison intime entre eux est si lointaine ou si difficile à démontrer que nous pouvons la considérer comme inexistante et la négliger). Sinon, l’application de la théorie à n’importe quelle période historique serait, ma foi, plus facile que la résolution d’une simple équation du premier degré ».
Dans ce cadre, la critique que nous adressions au courant bordiguiste dans notre dernier « Rapport sur la décomposition » (5) s’applique également au texte du camarade Tibor qui a oublié en chemin ce pilier de la démarche marxiste qu’est l’évolution dialectique des sociétés humaines selon l’unité des contraires : « Pour le marxisme, la superstructure des formations sociales, c’est-à-dire leur organisation politique, juridique et idéologique, naît sur la base de l’infrastructure économique et est déterminée par cette dernière. C’est ce qu’ont compris les épigones [de Bordiga]. Cependant, le fait que cette superstructure puisse agir comme cause […] aussi bien que comme effet, leur échappe. Engels, vers la fin de sa vie, a dû insister sur ce point précis dans une série de lettres adressées dans les années 1890 au matérialisme vulgaire des épigones de l’époque. Sa correspondance est une lecture absolument essentielle pour ceux qui nient aujourd’hui que la décomposition de la superstructure capitaliste puisse avoir un effet catastrophique sur les fondements économiques du système ».
En fait, Tibor projette sur notre analyse de la décomposition sa propre démarche schématique typique du matérialisme vulgaire : comme il envisage l’histoire du capitalisme avec le filtre d’un économisme étriqué, sous la forme de cycles de production éternels qui n’augmenteraient qu’en taille, de catastrophes dont l’évolution ne serait jamais que quantitative et dont toute la vie sociale découlerait mécaniquement, il perçoit notre cadre de la décomposition de façon complètement déformée en termes d’accumulation de phénomènes empiriques. Et dans sa logique, il suffit de constater que ces phénomènes existaient avant la phase de décomposition pour en invalider les fondements.
D’ailleurs, l’analyse de Tibor n’explique jamais quel changement dans la période de décadence a pu produire cet événement majeur et inédit qu’a représenté l’implosion du bloc de l’Est. Pour lui, « prétendre que c’est la décomposition qui explique la chute du bloc de l’est, il faut faire preuve ici de la plus grande mauvaise foi ou de la plus grande méconnaissance de l’histoire. Si le bloc soviétique a implosé, du fait de ses contradictions, c’est suite à la conjonction d’un essoufflement économique manifeste aggravé par la stratégie poursuivie par la classe dominante américaine qui a consisté à pousser son adversaire plus faible dans une fuite en avant militariste qui ne pouvait qu’épuiser ce colosse aux pieds d’argile ». Mais où le CCI a-t-il nié que les pressions américaines n’avaient pas été un facteur décisif dans l’effondrement du bloc « soviétique » ? En revanche, Tibor passe complètement à côté de la question centrale : comment expliquer qu’un bloc s’effondre de lui-même pour la première fois dans l’histoire de la décadence ? À lire le camarade, il s’agit d’un simple aléa de l’histoire.
La démarche peu rigoureuse du camarade l’emmène ainsi à proférer des énormités telle que : « Le fait que la décomposition ait pu surgir sur une base non-économique devrait suffire à remettre en question une telle analyse. Alors même que la décadence surgit sur une base immédiatement économique, monopoles, capitalisme financier, unification capitaliste du monde, forces productives ayant atteint la limite de leur progressisme historique… il faut attendre plusieurs décennies pour que la décomposition prenne une forme économique. On reconnaît ici la méthode empiriste et impressionniste éloignée du marxisme, se mettant à la queue des événements plutôt que d’analyser les soubassements économiques des contradictions du capitalisme moderne ». Aucun texte du CCI, depuis les « Thèses sur la décomposition », n’a défendu une chose pareille ! Dans le numéro 61 de la Revue internationale nous écrivions même : « la cause première de la décomposition de ce bloc [celui de l’Est] est constituée par la faillite économique et politique totale, sous les coups de l’aggravation inexorable de la crise mondiale du capitalisme ». Mais Tibor croit déceler une anomalie dans nos récentes analyses sur l’« irruption des effets de la décomposition sur le plan économique ». Le tranchant dialectique des « Contre-thèses » est visiblement quelque peu émoussé, incapables qu’elles sont de concevoir que la décomposition peut surgir sur la base des contradictions économiques du capitalisme tout en alimentant ces mêmes contradictions…
Cette déformation des positions du CCI sous le poids de sa propre vision matérialiste vulgaire se confirme dans la confusion qu’entretiennent les « Contre-thèses » entre « phénomènes de décomposition » et « phase de décomposition », deux éléments liés mais bien distincts. Le CCI n’a pas été suffisamment aveuglé par son « dogmatisme schématique » pour ignorer que la Seconde Guerre mondiale a, jusqu’à présent, engendré des destructions sans commune mesure avec les conflits de la période de décomposition, ni que la corruption gangrène la bourgeoisie depuis des siècles, ni que la grippe espagnole et même la peste noire furent plus meurtrières que la pandémie Covid-19 ! Pas plus que nous n’avons prétendu que « les caractéristiques essentielles de la décomposition » ont surgi avec la phase de décomposition. Mais, de même que le phénomène de l’impérialisme existait dès la fin de la période d’ascendance avant de devenir le mode de vie du capitalisme décadent, il existait aussi des phénomènes de décomposition avant la phase de décomposition.
Et comme le prolétariat n’a toujours pas aboli le capitalisme, les éléments de décomposition, dont Tibor reconnaît au moins partiellement l’existence, n’ont fait que s’accumuler et s’amplifier sur tous les plans de la vie sociale : l’économie, d’une part, mais aussi la vie politique, la morale, la culture, etc. Ce processus n’est pas un phénomène propre à la phase de décomposition, comme ont pu en témoigner la folie irrationnelle du nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale et le froid cynisme des Alliés pour justifier la destruction systématique de l’Allemagne et du Japon alors que ces pays étaient déjà vaincus. C’est ce que décrivait la Gauche communiste de France en 1947 : « La bourgeoisie, elle, se trouve devant sa propre décomposition et ses manifestations. Chaque solution qu’elle tente d’apporter précipite le choc des contradictions, elle pallie au moindre mal, elle replâtre ici, et là bouche une voie d’eau, tout en sachant que la trombe ne gagne que plus de force ». (6) Ce que nous entendons par « phase de décomposition », ce n’est donc pas l’apparition soudaine de phénomènes de pourrissement suite à l’effondrement du bloc de l’Est, pas plus que leur seule accumulation, mais l’entrée du capitalisme dans une nouvelle et ultime phase de sa décadence dans laquelle la décomposition est devenu un facteur central de la marche de la société.
Notre compréhension de cette dernière phase de la vie du capitalisme n’est pas tant fondée sur l’accumulation bien réelle de phénomènes que sur une analyse historique du rapport de force entre les deux classes fondamentales de la société. (7) À aucun moment, le camarade Tibor ne pose le problème de l’absence de perspective, pourtant au cœur de notre analyse de la décomposition, comme s’il s’agissait pour lui d’un aspect, au mieux secondaire, au pire totalement inconséquent. Pourtant, si dans une société de classe, les individus n’ont pas nécessairement conscience des conditions qui déterminent leur existence, cela ne signifie pas que la société puisse fonctionner sans qu’une perspective ne l’oriente. De ce point de vue, bien que la Seconde Guerre mondiale ait représenté un sommet de barbarie, la bourgeoisie et ses États, à travers la logique des blocs impérialistes, encadraient tout de même la société d’une main de fer, mobilisant la classe ouvrière dans une confrontation sanglante et la perspective d’une reconstruction. Même dans les années 1930, il existait une perspective, celle de la guerre mondiale, aussi catastrophique soit-elle, pour mobiliser la société. En revanche, depuis l’ouverture de la phase de décomposition, la barbarie n’a plus rien d’« organisé » : l’indiscipline, l’anarchie et le « chacun pour soi » dominent les relations internationales, la vie politique et toute l’existence sociale, s’aggravant toujours plus.
C’est cette démarche, et non une approche phénoménologique (ou « impressionniste » comme l’écrit le camarade), qui a permis au CCI d’identifier, à travers l’éclatement du bloc de l’Est, la fin de la politique des blocs qui structuraient jusque-là les rapports impérialistes, rendant hautement improbable la marche du capitalisme vers un nouveau conflit mondial. C’est cette même démarche qui nous a permis d’analyser que l’effondrement du stalinisme allait porter un immense coup à la conscience de classe et à la perspective révolutionnaire, sans que la classe n’ait pourtant été vaincue. C’est parce qu’aucune des deux classes fondamentales n’est, pour le moment, en mesure d’apporter sa réponse décisive à la crise du capitalisme (la guerre ou la révolution) que les phénomènes de décomposition sont devenus centraux dans l’évolution de la situation, ont acquis une dynamique propre, s’alimentant les uns les autres de façon croissante et incontrôlable.
Le cadre de la décomposition s’appuie, pour le résumer en une formule, sur un principe élémentaire de la dialectique qu’ignorent les « Contre-thèses » : « la transformation de la quantité en qualité ». De même, contre les impasses de l’économisme étroit, notre analyse prend en compte le caractère déterminant des facteurs subjectifs comme force matérielle qui, loin d’une « analyse non-dialectique », constitue une approche véritablement matérialiste. Engels critiquait, dans l’Anti-Dühring, les raisonnements qui ne perçoivent que la dimension économique de la crise du capitalisme en évacuant totalement sa dimension politique et historique.
Tibor ne cesse d’invoquer la « dialectique », mais en a-t-il compris sa signification et ses implications ? Rien n’est moins sûr.
La critique la plus virulente que Tibor porte à notre analyse est que celle-ci se révélerait non pas seulement erronée mais également « dangereuse », en ce qu’elle désarmerait le prolétariat. Et il poursuit : « il est intéressant de voir comment le CCI sous-estime la dangerosité de la guerre mondiale. Ainsi, celle-ci est présentée comme pouvant facilement être empêchée par l’action du prolétariat ». Que dit réellement le CCI ? Dans la thèse 11, nous écrivons : « “Révolution communiste ou destruction de l’humanité” […] s’impose au lendemain de la Seconde Guerre mondiale avec l’apparition des armements atomiques. Aujourd’hui, après la disparition du bloc de l’Est, cette perspective terrifiante reste tout à fait valable. Mais il importe de préciser qu’une telle destruction de l’humanité peut provenir de la guerre impérialiste généralisée ou de la décomposition de la société ». Dans la Revue internationale n° 61 (1990), nous précisons : « Même si la guerre mondiale ne saurait, à l’heure actuelle, et peut-être de façon définitive, constituer une menace pour la vie de l’humanité, cette menace peut très bien provenir, comme on l’a vu, de la décomposition de la société. Et cela d’autant plus que si le déchaînement de la guerre mondiale requiert l’adhésion du prolétariat aux idéaux de la bourgeoisie, phénomène qui n’est nullement à l’ordre du jour à l’heure actuelle pour ses bataillons décisifs, la décomposition n’a nul besoin d’une telle adhésion pour détruire l’humanité ». L’actualité confirme tragiquement cette analyse comme nous l’avons récemment signalé dans un tract sur la guerre à Gaza : « Le capitalisme, c’est la guerre. Depuis 1914, elle n’a pratiquement jamais cessé, touchant telle partie du monde puis telle autre. La période historique devant nous va voir cette dynamique mortifère se répandre et s’amplifier, avec une barbarie de plus en plus insondable ».
Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini tant chacune de nos publications, chacune de nos réunions publiques alertent avec la plus grande des constances sur le danger majeur que représente l’approfondissement du chaos guerrier qui pourrait finir par anéantir l’humanité si le prolétariat ne renversait assez tôt le capitalisme. Tibor, lui, ne perçoit pas ce danger, il n’entrevoit de menaces que dans une hypothétique et lointaine guerre mondiale. Et encore, quand le CCI souligne qu’une troisième guerre mondiale pourrait se solder par la fin de l’espèce humaine (à cause des armes nucléaires, entre autres choses), Tibor voit dans celle-ci un terrain favorable à la révolution parce que ce fut le cas en 1917. Pire, avec sa vision d’un capitalisme « éternel », il ouvre même la porte à l’idée qu’une nouvelle guerre mondiale pourrait représenter une « solution à la crise » en enclenchant un nouveau cycle d’accumulation ! Rien ne change ni n’évolue, il suffit d’appliquer les schémas du passé !
Mais que la classe ouvrière puisse ne pas être en mesure de défendre la perspective révolutionnaire tout en ne se laissant pas embrigader dans la guerre mondiale, cela paraît inconcevable pour le camarade. Le passage des « Contres-thèses » sur la lutte de classe dans les années 1970-1980 est très confus, (8) mais il semble au moins reconnaître que le début des années 1970 ont marqué un développement de la lutte, avant un recul à partir de 1975. Il n’aura pas échappé au camarade que, même durant ce qu’il appelle cette « parenthèse à l’échelle historique », la classe ouvrière n’a jamais pu développer sa lutte révolutionnaire. Pourtant, durant cette même période, la bourgeoisie américaine s’est trouvée confronté à un refus de l’embrigadement pour la guerre du Vietnam, aux manifestations pacifistes, aux troupes totalement démotivées, etc. La classe ouvrière ne s’est pas révoltée sur son terrain de classe, mais la bourgeoisie n’a jamais pu mobiliser pleinement la société pour la guerre, au point de devoir retirer ses troupes du Vietnam de manière humiliante. La fuite en avant guerrière n’a pas cessé depuis : guerre des étoiles, guerre de l’URSS en Afghanistan, deux guerres en Irak, puis une nouvelle occupation, cette fois américaine, de l’Afghanistan, etc. Loin de l’autoroute vers la guerre qui a caractérisé les années 1930, plusieurs décennies de conflits n’ont jamais débouché sur un conflit mondial. Pourquoi ? Les « Contre-thèses » ne perçoivent pas cette réalité et l’impact bien concret et matérialiste du rapport de force entre les classes et de la question de la perspective.
Tibor voudrait également voir une prétendue sous-estimation du danger de la guerre en ce que « le reste de la thèse est consacrée à prouver l’impossibilité d’une reconstitution des blocs ». Là encore, le camarade est pour le moins approximatif. Le CCI n’a jamais parlé d’impossibilité des blocs impérialistes dans la phase de décomposition, ni que le contexte historique de leur formation était derrière nous. En revanche, nous avons montré que des contre-tendances croissantes font obstacle à leur reformation. Dans les « Thèses sur la décomposition » nous écrivons ainsi que « la reconstitution d’une structure économique, politique et militaire regroupant ces différents États [en blocs impérialistes] suppose l’existence de leur part et en leur sein d’une discipline que le phénomène de décomposition rendra de plus en plus problématique ». C’est ce qu’a confirmé l’évolution de la situation mondiale : plus de trois décennies d’instabilité des alliances et de montée en puissance du chaos ont jusqu’à présent confirmé les affirmations « extrêmement péremptoires » du CCI. Le camarade est même d’accord pour reconnaître qu’aujourd’hui il n’y a pas de blocs constitués.
Alors pourquoi insinue-t-il ce que le CCI ne dit pas ? Parce que, bien que « l’idéalisme » et « l’abstraction » le répugnent, le camarade spécule sur l’avenir : la formation de nouveaux blocs pourrait survenir, la guerre mondiale pourrait surgir… La méthode marxiste n’est pas faite de spéculations de laborantin testant en éprouvette ce qui est théoriquement possible et ce qui ne l’est pas ! Les révolutionnaires ont la responsabilité d’orienter politiquement leur classe et, pour ce faire fondent leurs analyses sur la réalité présente et les dynamiques qu’elle contient. La dynamique actuelle du « chacun pour soi » est plus forte que jamais, elle a acquis une qualité nouvelle, n’en déplaise aux partisans du dogme religieux de « l’invariance ». Et ce que nous indique cette dynamique, c’est l’incapacité croissante de la bourgeoisie à reconstituer un nouvel « ordre » mondial en blocs impérialistes disciplinés. Le divorce historique entre les États-Unis et leurs « alliés » auquel on assiste depuis la prise de fonction de Donald Trump en constitue une illustration spectaculaire. Les conflits actuels au Moyen-Orient en sont également un témoignage stupéfiant : les affrontements d’une sauvagerie inouïe se répandent dans la région dans une logique de terre brûlée qui interdit, pour tous les belligérants, l’espoir de rétablir un ordre régional. La guerre se présente donc aujourd’hui sous la forme d’une multiplication de conflits incontrôlables et extrêmement chaotiques, plutôt que comme un conflit « organisé » entre deux blocs rivaux. Mais cela n’invalide en rien la menace, certes plus difficile à discerner, que ces conflits font peser sur l’humanité.
Dès les premières pages du Manifeste du Parti communiste, Marx écrivait : « Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte ». Que pourrait bien signifier aujourd’hui une « destruction des deux classes en lutte » ? Rien d’autre que la fin de l’humanité si le prolétariat n’était plus capable de défendre son alternative révolutionnaire. Sans affirmation d’une telle perspective, l’aboutissement du processus de décomposition ne pourrait que conduire, à terme, à une généralisation des conflits, à une destruction du tissu social, sans compter les risques technologiques et climatiques. C’est pour cela que le prolétariat a besoin d’une méthode marxiste vivante et militante, pas de son avatar sclérosé, non historique et « invariant ».
Si nous avons intitulé cet article « “Contre-thèses” ou “contre-sens” sur la décomposition ? » c’est bien parce que la réfutation par le camarade Tibor de l’analyse du CCI est fondamentalement basée sur des contre-sens :
contre-sens sur les mots lorsqu’il considère que les termes de décomposition et de décadence sont synonymes ;
contre-sens sur ce qu’affirme réellement le CCI, comme nous l’avons montré citations à l’appui ;
contre-sens sur la méthode marxiste.
Le camarade se revendique de la méthode dialectique et nous saluons ce souci. Bien qu’il manifeste une certaine vision matérialiste vulgaire combattue par Engels en son temps, il nous présente un certain nombre d’éléments de la dialectique avec lesquels nous sommes tout à fait d’accord. Le problème c’est que lorsqu’il est nécessaire de passer de la théorie à la pratique, il oublie ce qu’il a écrit précédemment. Il souligne le caractère éminemment dynamique de la vie du capitalisme, son changement perpétuel mais une grande partie de sa démonstration peut se résumer par la phrase « il n’y a rien de nouveau sous le soleil ». Il rend compte à la fois de l’existence de plusieurs phases dans la décadence du capitalisme et du fait que celle-ci ne fait que s’aggraver en permanence sur tous les plans, mais il refuse d’en tirer la conséquence. Pour lui cette aggravation n’est que quantitative et ne saurait aboutir à une qualité nouvelle : l’entrée de la décadence du capitalisme dans une phase « où la décomposition devient un facteur, sinon le facteur, décisif de l’évolution de la société ».
Nous connaissons assez le camarade Tibor et son honnêteté pour affirmer que ces contre-sens ne proviennent pas d’une volonté délibérée de falsifier nos analyses et le marxisme. C’est pour cela que nous l’encourageons, sans vouloir l’offenser, à changer de lunettes lorsqu’il lit nos documents ou les classiques du marxisme.
EG, mars 2025
1 « La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste [187] » [187]. Ces Thèses ont été écrites en mai 1990 et publiées dans la Revue internationale n° 62 (puis republiées dans la Revue n° 107). Nous invitons nos lecteurs à lire attentivement ce texte pour s’en faire une idée précise et mieux évaluer la validité des critiques du camarade Tibor.
2 Dès le deuxième paragraphe de son texte, Tibor décrète que notre théorie est « visiblement erronée ». On peut alors se demander pourquoi le camarade se croit obligé de convoquer de nombreux arguments pour rejeter « à la suite d’un examen scientifique » notre théorie. Si notre erreur est à ce point « visible », à quoi bon en faire la démonstration. La Lune et le Soleil sont « visibles » dans le ciel et il ne viendrait à l’idée de quiconque de sensé de s’engager dans de longs discours pour démontrer l’existence de ces astres. Cela dit, nous saluons la volonté de Tibor de rendre encore plus visible ce qui l’est déjà.
3 Tout le marigot des contempteurs du CCI, à commencer par les voyous du GIGC, se sont jetés sur les « Contre-thèses » comme des grenouilles de bénitier au pied des Saintes-Écritures, trouvant là matière à dénigrer une nouvelle fois le CCI. Nul doute que ce petit milieu parasitaire jurera la main sur le cœur ne s’intéresser qu’à la clarification et à l’analyse de la situation : on pourra juger la valeur de leurs vœux pieux au seul fait qu’ils ont accueilli ces « Contre-thèses » sans la moindre critique ni aucun argument supplémentaire. On a vu démarche plus sérieuse, mais ces gens n’en sont plus à une bassesse près pour attaquer le CCI. Il n’y a guère que la revue Controverse pour présenter, avec une avalanche de tableaux et de graphiques, le texte de Tibor. Nous y reviendrons dans un prochain article.
4 Kautsky, L’origine du christianisme (1908).
5 Revue Internationale n° 170 (2023).
6 « Instabilité et décadence capitaliste », Internationalisme nº 23 (1947).
7 On rappellera au camarade que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes », pas des forces économiques dont les classes sociales seraient les marionnettes. Nous ne pouvons que conseiller la lecture du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, ouvrage d’une grande clarté sur la question.
8 On notera des formulations qui posent question comme : « L’incapacité de la classe ouvrière à rompre radicalement avec la période de contre-révolution et à imposer son alternative, la révolution communiste, a conduit à ce que le capitalisme, pour mettre un terme à la crise profonde des années 1970, n’ait pas besoin d’avoir recours à la solution ultime, mais extrêmement coûteuse et risquée, de la guerre mondiale ». Est-ce à dire que la bourgeoisie déclencherait les guerres mondiales pour faire face au prolétariat révolutionnaire ?
Dans la jungle des sites qui se targuent de défendre les positions et la tradition du marxisme, il en est un, Controverses[1], qui a récemment consacré une brochure entière de plus de 60 pages à une attaque à 360 degrés visant notre organisation[2]. Les accusations sont des plus variées et couvrent pratiquement tous les plans : positions politiques, fonctionnement interne, comportement à l'égard des autres groupes. L’une d’entre elles, particulièrement diffamatoire, avance l’idée d’une «conspiration secrète du CCI visant à saboter le milieu politique prolétarien et tout ce qui pourrait lui faire de l'ombre». En d'autres termes, C. Mcl -c'est le pseudonyme de l'auteur du pamphlet - se présente comme le défenseur de la Gauche communiste et de ses valeurs fondatrices face aux prétendues attaques du CCI.
Avant de répondre aux accusations, nous estimons nécessaire d’en présenter l’auteur qui n’est autre qu’un ancien membre de notre organisation, C. Mcl qui, après l’avoir quittée en 2008, s’est distingué à travers son blogue «Controverses» par une attitude clairement hostile de dénigrement systématique du CCI, notamment en publiant en 2010 l'article Il est minuit dans la gauche communiste [357] qui présente un bilan «fantaisiste», totalement négatif, des apports de la Gauche communiste qui s’est constituée en réaction à la dégénérescence de l'Internationale communiste et à la trahison des partis communistes dans les années 1930. Selon ce même bilan, l'expérience de la Gauche communiste constituerait un échec complet et les apports de Bilan et des autres expressions de la Gauche communiste[3] seraient inutiles. Ainsi, après avoir enterré frauduleusement l'histoire et la tradition de la Gauche communiste sous des tas de mensonges dans un précédent article, C. Mcl se présente aujourd'hui, encore frauduleusement, comme le défenseur de la Gauche communiste, avec une brochure basée, comme toujours, sur des mensonges et des mystifications. Soit C. Mcl n’est pas du tout conscient de ses contradictions, soit, comme d’autres avant lui, il fait sienne la devise : «plus le mensonge est gros, plus il a de chances de passer !».
En fait, la démarche de C. Mcl n’est pas originale, d’autres avant lui s’étant livrés à une entreprise de démolition ou dénaturation des valeurs et de la contribution de la Gauche communiste. Ainsi, par exemple, elle rappelle, sur le fond et la finalité, celle menée par un autre «illustre» personnage, M. Gaizka, qui avait inventé, au service de ses visées personnelles, une Gauche communiste espagnole[4] dont il serait l'héritier et le défenseur. Dans les deux cas, il existe cet objectif commun : se faire accepter dans le camp de la Gauche communiste par le biais d'un cheval de Troie, comme la fausse Gauche communiste espagnole[5] ou à travers la «disqualification politique» du CCI , au sein d’une démarche commune visant à disqualifier la Gauche communiste elle-même.
Comme nous le verrons également plus loin, le but de Controverses avec ce premier pamphlet (un second est en cours) va bien au-delà d'une simple polémique dans la mesure où le CCI aurait un comportement évoquant «un gangstérisme mafieux», si bien que nos «conceptions et pratiques doivent être dénoncées et fermement bannies», et que :
Cette conclusion de Controverse reprend une à une, à l’encontre de notre organisation, les infamies que le CCI a dénoncées dans le milieu parasitaire, en s’appuyant sur la démarche politique du Conseil général de l’AIT à l’encontre des pratiques de Bakounine et ses adeptes.[7]
Nous ne pouvons - ni ne voulons - répondre à toutes les inepties présentes dans cette brochure. C’est donc délibérément que nous nous centrerons sur deux d’entre elles :
Pourquoi C. Mcl cible-t-il ces deux questions ?
- la critique des syndicats comme étant nécessairement au service de l’État ;
- la critique de la libération nationale comme ne pouvant en rien être mise au service de la lutte de classe, mais seulement constituer une entrave fatale à celle-ci.
Rejeter la conception de la décadence du capitalisme et de son aggravation avec la phase de décomposition, c'est s’interdire de comprendre la période historique actuelle, différente de l’ascendance dont Marx était contemporain.
Pour un certain public, et ses maitres à penser, discréditer et détruire la Gauche communiste est une nécessité tellement évidente qu’il n’est pas nécessaire de le justifier. C’est là la philosophie de l’article de C. Mcl avec son attaque et ses accusations infâmantes.
La caractérisation de la période historique actuelle, comme étant celle de la décadence du capitalisme, n'est pas une invention du CCI mais bien une conclusion à laquelle était parvenue la IIIe Internationale. Comme elle l'affirme dans son Manifeste, l'Internationale communiste a vu le jour au moment où le capitalisme avait clairement démontré son obsolescence. Dès lors, l'humanité entrait dans «l'ère des guerres et des révolutions». La TCI, autre composante importante de la Gauche communiste actuelle, défend également l'analyse de la décadence du capitalisme, mais de manière incohérente selon nous. Quant aux bordiguistes, s'ils sont aujourd'hui plutôt non convaincus par cette approche en raison d'une défense erronée de l'invariance[8] du marxisme, il faut se rappeler que Bordiga lui-même en était le défenseur en 1921.
Ceux-ci figurent dans une série d'articles que nous avons produits à la fin des années 1980, précisément en réponse à des positions critiques qui niaient l'analyse de la décadence du capitalisme. Nous en proposons ci-dessous quelques passages particulièrement significatifs :
Et de poursuivre :
Ajoutant ensuite que :
Enfin, nous rapportons les arguments développés en réponse à la FECCI[13], qui contestait à l'époque l'idée que le développement du capitalisme d'État était étroitement lié à la décadence du capitalisme :
Ainsi, le bilan dressé dans ces mêmes articles était le suivant :
Tels sont quelques-uns des arguments que nous pouvons fournir en les reprenant de trois de nos articles écrits à l'époque par un défenseur convaincu de l'analyse de la décadence du capitalisme. Mais, si l'on recherche qui est l'auteur de ces articles, on a l'incroyable surprise de découvrir qu'ils sont tous les trois signés par C. Mcl qui les a effectivement écrits lorsqu'il était encore militant de notre organisation. Il nous semble donc que M. C. Mcl, avant de se déchaîner contre l'organisation dans laquelle il a milité pendant 33 ans, de 1975 à 2008, sans jamais remettre en cause ni la décadence ni l'analyse de la nouvelle période de décomposition, devrait d'abord s'assumer et répondre à ses propres contradictions.
Pourquoi, lorsqu’il «révise» ses conclusions antérieures publiées dans la Revue internationale du CCI, C. Mcl se base-t-il sur des données différentes en entrée ? Et surtout comment justifie-il un tel changement concernant les données en question alors qu’elles sont censées rendre compte de la même réalité ? C. Mcl n’éprouve pas le besoin de se justifier sur ce fait. Pire, il ne cite pas la source des nouvelles données désormais utilisées, se satisfaisant d’un ton insolant et provocateur pour accompagner la présentation de ses nouveaux résultats et conclusions, demeurant muet comme une tombe sur ses nouvelles sources.
Intrigués par le mystère ainsi entretenu pas C. Mcl, nous avons procédé à quelques recherches pour enfin découvrir que ses dernières publications sur ce thème sont entièrement basées sur des données provenant d'un site web anglais, World in Data[16], basé à Oxford et financé par Bill Gates. Ce site se propose de souligner les aspects positifs du capitalisme qui est censé résoudre la pauvreté dans le monde. Mais l’entreprise est loin de faire l’unanimité puisque, sur le web, il existe de nombreux sites et blogs mettant en évidence que ces statistiques sont complètement faussées. En d'autres termes, M. C. Mcl et Controverses se font l'allié de Bill Gates en utilisant des statistiques peu fiables pour promouvoir « artificiellement » la longévité du capitalisme et enterrer la thèse de sa décadence.
Dans sa tentative euphorique de démontrer « la faillite politique totale de notre organisation », C. Mcl et son blog Controverses non seulement ne reculent devant rien mais ont acquis un certain savoir-faire dans l’art de jeter la confusion sur nos positions en les déformant et les falsifiant. Mais, cela n’y suffisant apparemment pas, c’est aux positions de Marx et Engels, que C. Mcl fait subir le même sort.
Ainsi, à la page 13 de sa brochure, C. Mcl conteste notre analyse selon laquelle l'effondrement du mur de Berlin et la propagande de la bourgeoisie qui s'en est suivie sur la défaite du communisme, la disparition de la classe ouvrière et la fin de l'histoire, ont provoqué un effondrement de la combativité et un reflux de la conscience de classe. Nous citons C. Mcl :
Décortiquons un peu cette citation de C. Mcl :
On ne peut évidemment pas parler d’erreur, d’exagération, ni même de parti-pris quand on voit la manière avec laquelle C. Mcl. tente de décrédibiliser le CCI en recourant à des contre-vérités aussi facilement vérifiables puisqu’en effet le CCI était alors la seule organisation du milieu prolétarien à mettre en évidence que l’effondrement du bloc de l’Est signifiait des difficultés accrues pour le prolétariat. Il s’agit là d’un grossier mensonge éhonté.
Mais rien n’arrête C. Mcl dans sa quête des moyens les plus fous au service de son entreprise de démolissage, notamment s’agissant de la phase de décomposition du capitalisme. De façon très téméraire, il fait appel au Manifeste du parti communiste pour lui venir en aide en invoquant ce passage relatif (selon lui) à la décomposition au sein des sociétés du passé se traduisant par la destruction des deux classes en lutte : «Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte». (Souligné dans le texte original)».
Le Manifeste n’évoquant pas la possibilité d’une phase de décomposition de la société sous le capitalisme alors qu’il le fait pour les sociétés antérieures, C. Mcl concède qu’un tel phénomène puisse exister sous le capitalisme mais seulement de façon très limitée. L’explication est très intéressante : «... si un tel 'blocage' du rapport de force entre les classes peut exister durant quelques années dans le capitalisme, il est inconcevable à moyen et long terme car les impératifs requis par l'accumulation du capital ne laissent aucune place à cette possibilité sous peine de ... blocage économique cette fois!». (souligné par nous)
C. Mcl. évite sans vergogne l’explication légitime au fait que Marx ne parle pas de la décomposition du capitalisme. Celle-ci réside, non pas, comme le dit C. Mcl, dans le fait qu’il ne pouvait s’agir que d’un phénomène temporaire, mais bien dans cette évidence que cela lui était impossible, comme à tout marxiste le plus profond soit-il, pour les deux raisons suivantes :
Cette anecdote nous amène à évoquer ici les capacités de C. Mcl à faire entrer la réalité dans ses schémas, lorsque celle-ci a le tort de s’en éloigner un peu trop. Nous ignorons s’il a ainsi réussi à duper ses « followers », si toutefois il en a.
C’est ce que défend C. Mcl en développant son réquisitoire selon trois axes :
Pour étayer la thèse cocasse de la dérive bordigo-monolithique du CCI, C. Mcl commence par tenter de ridiculiser notre méthode de débat :
«Le point de départ d'un débat est avant tout le cadre partagé par l'organisation, adopté et précisé par les différents rapports de ses congrès internationaux» ... autrement dit, le périmètre d'un débat dans le CCI est strictement limité à pouvoir ergoter sur les points et les virgules des textes cadres et résolutions. En dehors de cela, toute contribution remettant ce cadre en question ou posant un autre cadre est sermonné car il ne peut qu'être « Une manière, insidieuse, de mettre en doute l'analyse de l'organisation [...] un mode d'argumentation fallacieux ».
Le problème est que C. Mcl, après avoir abandonné le CCI, a aussi complètement abandonné la méthode scientifique marxiste qui veut que tout pas vers la vérité s'accomplisse dans la critique la plus profonde du passé, des positions antérieures. C'est le sens de la définition, comme point de départ de l'analyse, du cadre commun formulé par l'organisation. Sans cette approche, tout développement aboutirait au chaos et serait totalement improductif.
C. Mcl nous reproche encore de ne pas développer suffisamment notre débat interne, de publier très peu de textes exprimant des divergences à l'extérieur, et de renvoyer la publication de ces textes aux calendes grecques. Ce que C. Mcl omet de dire à cet égard, c'est que :
Contrairement aux accusations portées contre nous par C. Mcl, nous sommes une organisation qui, de manière convaincue et responsable, communique au monde extérieur les problèmes, les divergences et - lorsqu'elles se présentent - les situations de crise, mais d'une manière politique apte à être comprise et capable de stimuler nos lecteurs. D'autre part, il est clair que ceux qui suivent notre vie interne dans le seul but d'espionner par le trou de la serrure, croyant regarder un reality show, peuvent être déçus que tout ne soit pas rapporté à l'extérieur. Nous ne le regrettons pas du tout.
Le deuxième réquisitoire anti-CCI de C. Mcl concerne notre Appel aux groupes de la Gauche Communiste pour une Déclaration Commune (DC)[17] contre la guerre en Ukraine. Outre le fait qu'il se plaint du nombre limité de groupes auxquels nous avons envoyé nos appels[18], C. Mcl élabore toute une théorie selon laquelle notre appel serait un échec complet car :
Il s'agit donc, pour C. Mcl, de montrer que l'initiative de la JD n'est qu'un bluff et qu'elle n'a pas réuni d'autre groupe que le CCI lui-même : «... quel flop ! Que reste-t-il alors comme milieu politique autour du CCI ? Sa seule section-bis cachée en Suède : Internationalist Voice ! Telle est la raison de la diatribe actuelle du CCI : isolé et esseulé, il ne lui reste plus que la politique de la terre brûlée visant à détruire tout ce qui se fait en dehors de lui dans le milieu révolutionnaire[19]»
Une fois de plus, l'attitude de Controverses est à l'opposé d’une attitude responsable et militante qui doit être celle de groupes de la Gauche communiste face à la Guerre : plutôt que de critiquer les autres groupes pour leur refus d'adhérer (bordiguistes et damenistes) et les hésitations de ceux qui avaient initialement adhéré (PCI et IOD), elle reproche au CCI d'essayer de construire une réponse commune à l'ensemble de la Gauche communiste!!!!
La dernière ligne d'attaque contre le CCI est l'accusation de vouloir détruire le Milieu Politique Prolétarien (MPP), le grief à notre encontre semblant être notre position maintes fois exprimée, en particulier envers la TCI (mais aussi envers les Bordiguistes) qu'ils ne sont pas à la hauteur des responsabilités requises par la situation historique actuelle à cause de leur opportunisme viscéral (dont le sectarisme est une expression, en particulier en ce qui concerne les Bordiguistes) : «... la politique du CCI à l'égard de ses dissidents, de la TCI et du milieu politique prolétarien est sans précédent et totalement étrangère au mouvement ouvrier, elle relève plus de celle menée par Bakounine pour «discréditer» et «faire disparaître» l'AIT. Elle fait honte à la Gauche Communiste et doit être dénoncée et bannie.»[20]
À l’appui de ses accusations, C. Mcl exhibe une série de citations volées dans nos documents internes et présentées sous un jour qui en déforme complètement le contexte et la cible, comme par exemple :
Cette accusation de vouloir détruire les autres groupes du MPP, de «saboter le milieu politique prolétarien et tout ce qui pourrait lui faire de l'ombre», n'est pas nouvelle et rappelle beaucoup celle que nous avons déjà dû réfuter à l'encontre d'un autre personnage argentin que nous avons signalé dans notre presse sous le nom de Citoyen B, qui, en 2004, a pris la peine d'écrire toute une «Declaracion del Círculo de Comunistas Internacionalistas : contra la nauseabunda metodologia de la Corriente Comunista Internacional[22]» et de nombreux autres articles contenant une série d'accusations extrêmement graves à l'encontre du CCI.
Cette action de calomnie malhonnête a malheureusement été soutenue à l'époque par le groupe connu aujourd'hui sous le nom de TCI, Tendance Communiste Internationale et qui s'appelait à l'époque BIPR, Bureau International pour le Parti Révolutionnaire. La déclaration et tous les autres articles exprimant des accusations inventées par le groupe autoproclamé dirigé par le citoyen B étaient régulièrement publiés sur le site web du BIPR, et nos protestations et avertissements adressés au BIPR lui-même, au sujet des mensonges contenus dans ces articles et de la dangerosité de ce citoyen B, sont restés sans effet. Jusqu'à ce qu'une délégation du CCI se rende en Argentine et rencontre le groupe au nom duquel le citoyen B avait écrit les différents articles de dénonciation et qui ignorait totalement qu'il avait été si ignoblement utilisé. Ce n'est qu'après que nous ayons publié une déclaration de ce groupe niant et dénonçant les agissements de ce Citizen B que le BIPR a dû faire marche arrière avec les articles contre nous qu'il avait publiés et qui, l'un après l'autre, ont discrètement disparu du site, sans toutefois aucune explication de la part du BIPR -aujourd'hui TCI- disparu du site.
C'est donc sur base de ce comportement impardonnable que notre organisation a pris la responsabilité d'envoyer une Lettre ouverte du CCI aux militants du BIPR (Décembre 2004) [359] dans laquelle nous affirmions ce qui suit : «Nous avons toujours considéré jusqu'à présent qu'il était de l'intérêt de la classe ouvrière de préserver une organisation comme le BIPR. Ce n'est pas votre analyse concernant notre propre organisation puisqu'après avoir affirmé dans votre réunion avec la FICCI de mars 2002 que « si nous sommes amenés à conclure que le CCI est devenu une organisation “non valable”, alors notre but sera de tout faire pour pousser à sa disparition » (Bulletin de la FICCI n° 9) vous avez maintenant entrepris effectivement de tout faire pour atteindre ce but. [...]
Camarades, nous vous le disons franchement : si le BIPR persiste dans la politique du mensonge, de la calomnie et, pire encore du «laisser dire» et du silence complice devant les agissements des groupuscules dont c'est la marque de fabrique et la raison d'exister, tels le «Circulo» et la FICCI, alors il fera la preuve qu'il est devenu lui aussi un obstacle à la prise de conscience du prolétariat. Ce sera un obstacle non pas tant pour le discrédit qu'il pourra apporter à notre organisation (les derniers événements ont montré que nous étions capables de nous défendre, même si vous estimez que « le CCI est en voie de désagrégation »), mais par le discrédit et le déshonneur que ce type de comportements inflige à la mémoire de la Gauche communiste d'Italie, et donc à sa contribution irremplaçable. Dans ce cas, effectivement, il sera préférable que le BIPR disparaisse et « notre but sera de tout faire pour pousser à sa disparition » comme vous le dites si bien. Il est clair, évidemment, que pour atteindre ce but nous emploierons exclusivement des armes appartenant à la classe ouvrière en nous interdisant, cela va de soi, le mensonge et la calomnie.»
Voilà notre véritable position que C. Mcl a si malicieusement tenté de falsifier, en occultant toute l'histoire qui la sous-tend.
Ce qui est vraiment honteux, c'est le comportement totalement immoral de C. Mcl, imprégné d'idéologie petite-bourgeoise, qui déchaîne ce qu’il y a de plus vil contre une organisation comme la nôtre qui cherche à maintenir vivantes les valeurs de la Gauche communiste et du mouvement ouvrier en général, contre les dérapages opportunistes et les alliances avec les divers mouchards et parasites qui circulent dans le milieu politique. En différentes circonstances, notre organisation a souvent pris la responsabilité d'avertir les autres organisations des nombreux glissements dont elles sont victimes, mais nous n'avons jamais manqué de leur exprimer notre solidarité révolutionnaire et notre reconnaissance de leur appartenance à la filiation politique que nous avons en commun. Notre objectif n'est pas de détruire les autres organisations, mais de les empêcher de se détruire elles-mêmes en devenant des ennemis de la classe ouvrière.
Pour conclure cet article, nous pouvons nous demander qui est cet individu qui a lancé une attaque aussi virulente contre notre organisation. Comme indiqué précédemment, C. Mcl est un ancien militant du CCI qui a également eu l'audace de se présenter [23] dans la même brochure :
Comme il le rapporte, C. Mcl était membre de notre organisation depuis pas moins de 33 ans, au cours desquels il n'a jamais remis en question aucun des points clés de notre plate-forme ! Jusqu'en 2008, c'est-à-dire pendant la plus grande partie de sa vie politique, il a approuvé et défendu les positions du CCI sur la décadence, la décomposition, la politique à l'égard du milieu politique prolétarien, la dénonciation du parasitisme, etc. et a été membre de l'organe central international du CCI. Mais après 2008, pourquoi a-t-il changé d'avis ? Une petite piqûre de rappel s'impose donc.
Après les premières années du 21ème siècle, l'organisation s'est rendu compte que si le cadre d'analyse de la période historique du déclin du capitalisme restait valable, certains aspects méritaient d'être clarifiés. En particulier, le développement économique de pays comme la Chine nécessitait une explication[24]. D'autre part, l'argument utilisé dans notre brochure sur la décadence selon lequel la reprise économique mondiale du capitalisme après la Seconde Guerre mondiale était due au processus de reconstruction, position partagée par tous les autres groupes du milieu politique, n'était plus convaincant car en contradiction avec le cadre d'analyse du mode de production capitaliste que nous défendons. Cela a conduit à un débat au sein de l'organisation avec la participation de l'ancien militant C. Mcl et qui a vu la réalisation de 5 articles de débat publiés à l'extérieur de l’organisation dans la Revue Internationale (n°136 [360], 138 [361], 141 [362]) sous le titre «Débat interne du CCI sur les questions économiques». Avant l’ouverture de ce débat dans la presse, C. Mcl avait été désigné pour mettre à jour notre brochure sur la décadence, mais lorsque dans le débat il commença à développer des positions en contradiction avec les fondements de notre plateforme et du marxisme, tout en défendant l’idée qu’elles étaient parfaitement compatibles[25], il n’était pas possible de laisser à ce camarade le soin de mettre à jour une nouvelle brochure sur la décadence.
Cette décision de l'organisation n'a probablement jamais été digérée par C. Mcl. Celui qui se considérait comme l’expert en la matière a, par orgueil blessé, commencé à protester, en faire une affaire personnelle et développer une attitude de plus en plus hostile. Il commença à accuser l'organisation de tous les maux possibles et à ne même plus en respecter les règles de fonctionnement. Finalement, C. Mcl a quitté l'organisation sans poursuivre la défense de ses divergences. Comme on peut le constater une fois de plus, ce n'est pas le CCI qui fait obstacle au débat, mais des comportements en son sein tout à fait étrangers au militantisme révolutionnaire.
Une fois sorti de l'organisation, C. Mcl est parti dans une dérive politique complète. La position qu'il avait développée sur l'économie l'a amené à rejeter finalement la position marxiste, en adoptant une approche économiciste et en s'associant à des éléments académiques, comme Jacques Gouverneur, avec qui il a écrit un livre «Capitalisme et crises économiques», dans lequel il rejette la vision catastrophique du marxisme.
Un autre exemple est donné par une nécrologie[26] publiée dans Controverses et signée par Philippe Bourrinet[27], un autre élément également furieusement hostile au CCI. La nécrologie est consacrée à un certain Lafif Lakhdar, «intellectuel arabe, écrivain, philosophe et rationaliste, militant en Algérie, au Moyen-Orient et en France. Surnommé le « Spinoza arabe ». Décédé à Paris le 26 juillet 2013 ». Naturellement, l'attente de ceux qui s'apprêtent à lire une nécrologie sur un site sous-titré « Forum pour la Gauche Communiste Internationaliste », est d'apprendre l'existence d'un militant révolutionnaire ayant participé à des organisations de la Gauche Communiste ou, au moins, à des groupes prolétariens et non contre-révolutionnaires. Et au lieu de cela, nous apprenons, en lisant la même notice nécrologique, à propos de ce personnage, que :
En clair, à qui cette nécrologie était-elle relative ? A quelqu'un qui fut au service du président algérien, qui envoya une lettre-manifeste à l'ONU, ce « repaire de brigands » (comme disait Lénine) pour faire le procès de tous les terroristes, et qui fut finalement fourgué par l'UNESCO dans un programme promu par Chirac !!! Comme on le voit, il y a de quoi comprendre où mène le choix suicidaire de déclarer la Gauche communiste morte : au néant absolu si ce n’est au camp ennemi.
Que C. Mcl veuille être universitaire, cela ne nous pose aucun problème. Ce que nous ne pouvons tolérer en revanche, c'est qu'un élément qui aime jouer au marxologue et qui a clairement abandonné toute référence à la tradition de la Gauche communiste et même au marxisme, puisse accuser les autres de détruire la Gauche communiste alors qu'il a lui-même participé à sa destruction en affirmant, entre autres, qu’il était « minuit dans la Gauche communiste » ; que quelqu'un comme lui qui a sciemment manipulé les citations du CCI, du Manifeste communiste de Marx-Engels, de Rosa Luxemburg et de la GCF (cf. § 2. 3) puisse se permettre de retourner la même accusation contre le CCI[29]; qu'un individu qui n'est qu'un blogueur tente de se présenter comme quelque chose de sérieux et de solide, avec une organisation appelée « Controverses » qui n'est qu'un site de façade, et puisse contester l'histoire, la structure, l'activité militante d'une organisation comme la nôtre, mais aussi de tous les autres groupes de la Gauche communiste qui, pour faibles et coupables d'opportunisme qu'ils soient, n'en sont pas moins une réalité du camp prolétarien, et non pas une bouffonnerie comme Controverses.
Ezechiele, 20 novembre 2024
[1] Controverses [366]
[2] CCI : Le pôle idéaliste de la Gauche Communiste [367], Cahier Thématique n°3
[4] Lire à ce propos Nuevo Curso et la «gauche communiste espagnole» : Quelles sont les origines de la gauche communiste ? [57]
[6] « Le pôle idéaliste ... », pag.61 et 63. Il est important de noter que dans ces deux derniers passages, C. Mcl reprend, presque mot pour mot, des citations du texte d'Engels «Le Conseil général à tous les membres de l'Internationale», avertissement contre l'Alliance de Bakounine. C. Mcl, qui a abjuré le concept de parasitisme, qui s'est excusé publiquement auprès de tous les autres dénigreurs de la Gauche communiste et du CCI pour avoir lui-même partagé l'analyse du CCI sur le danger du parasitisme, se permet aujourd'hui de reprendre les mots d'accusation d'Engels contre les premières expressions du parasitisme dans le Mouvement ouvrier représenté par Bakounine et l'Alliance internationale des socialistes démocrates.
[7] Lire à ce sujet notre article Questions d'organisation, III : le congrès de La Haye de 1872 : la lutte contre le parasitisme politique [18].
[8] Nous parlons de défense erronée parce qu'il y a effectivement des principes qui restent invariants dans le marxisme, mais le «deuxième Bordiga», celui qui est revenu à la politique à la fin de la Deuxième Guerre mondiale en participant à la fondation du PCInt 1943-45, a fait de l'invariance une règle pour toute position, précipitant le parti vers les positions de l'époque du Manifeste communiste de 1848.
[9] Polémique : Comprendre la décadence du capitalisme [369] (4) Revue internationale n°54
[10] Polémique : Comprendre la décadence du capitalisme (4) [369] Revue internationale n°54
[11] Idem
[12] Idem
[13] Fraction Externe du CCI
[14] Comprendre la décadence du capitalisme (6) : Le mode de vie du capitalisme en décadence [370] Revue internationale 56. Note 5.
[15] Comprendre la décadence du capitalisme (6) : Le mode de vie du capitalisme en décadence [370]. Note 6
[17] Déclaration commune des groupes de la gauche communiste internationale sur la guerre en Ukraine [372]
[18] C. Mcl prétendrait certainement (sans rire !) se faire passer - comme d’autres parasites - pour une expression de la Gauche communiste.
[19] CCI : Le pôle idéaliste de la Gauche Communiste [367], page 60
[20] CCI : Le pôle idéaliste de la Gauche Communiste [367], page 53
[21] CCI : Le pôle idéaliste de la Gauche Communiste [367], page 44
[22] Déclaration du Cercle des Communistes Internationalistes : contre la méthodologie nauséabonde du Courant Communiste International
[23] CCI : Le pôle idéaliste de la Gauche Communiste [367], page 5
[24] La question de la Chine semble être un sujet d'intérêt particulier pour C. Mcl, sur lequel il s'attarde longuement dans son pamphlet. Mais contrairement à ce que C. Mcl. voudrait nous faire croire, la CCI n'a pas hésité, une fois de plus, à critiquer ses propres retards et erreurs dans les analyses précédentes. Dans la mise à jour des thèses sur la décomposition au 22ème Congrès, nous commençons par rappeler l'importance, après 20 ans, de revoir ce que nous avons écrit, et avons effectué une correction concernant la Chine, à propos de laquelle nous avons reconnu nous être trompés.
[25] En effet, elles constituaient une remise en cause de l’analyse marxiste des contradictions du capitalisme, la surproduction en particulier. En effet, pour ce camarade, des mesures keynésiennes telles que l’augmentation des salaires constituaient un moyen de soulager la surproduction, ce qui est juste, mais en omettant délibérément de mentionner que de telle mesures constituent en même temps un gaspillage de la plus-value accumulée, et donc un frein à l’accumulation, intolérable à moyen et long terme pour la bourgeoisie.
[26] Controverses. Lafif Lakhdar [373]
[27] Pour en savoir plus sur cet élément, nous conseillons la lecture de l'article Conférence-débat à Marseille sur la Gauche communiste : le Docteur Bourrinet, un faussaire qui se prétend historien [374],
[28] Extrait de la nécrologie
[29] «Que le CCI en arrive à devoir falsifier ses propres textes, et même ceux de Rosa Luxemburg, pour masquer les incohérences de ses analyses, cela en dit long sur sa déliquescence théorique et morale. «(Le Pole idéaliste..., page 17).
Après le Sénégal et l’Afrique du Sud, nous traitons, dans une nouvelle série, de l’histoire du mouvement ouvrier en Égypte. Cette nouvelle contribution poursuit le même but principal que les précédentes : fournir des éléments attestant la réalité bien vivante de l’histoire du mouvement ouvrier africain à travers ses combats contre la bourgeoisie (voir Contribution à une histoire du mouvement ouvrier en Afrique [384], Revue internationale, N° 145, 2e trimestre 2011)
Avec les débuts du développement du capitalisme en Égypte, le prolétariat manifeste sa présence dans les premières concentrations industrielles du pays. Comme le souligne l'auteur Jacques Couland :
« On sait que l’Égypte est un des premiers (de la région) à s’orienter dans le capitalisme. Tel est du moins l’appréciation générale portée sur l’expérience de Muhammad Ali dans la première partie du XIX siècle. Il y aurait donc eu décalage entre la précocité des premières tentatives de créer de nouveaux rapports de production et l’accès à des formes d’organisation significatives d’une prise de conscience des nouveaux rapports sociaux qui en découlent. Certains auteurs font en effet remonter l’apparition de la classe ouvrière égyptienne aux monopoles industriels d’État créés par Muhammad Ali. Arsenaux, chantiers navals, filatures et tissages auront regroupé en effet une trentaine de milliers de travailleurs dans une Égypte dont la population est estimée alors à moins de trois millions d’habitants. (…) Des estimations souvent contradictoires, retenons la plus propre qui marque la fin d’une étape. On estime la main-d’œuvre urbaine employée à 728.000 unités, soit 32% de la population urbaine (2.300.000 habitants) ; s’y ajoutent, à la campagne, 334.000 emplois non agricoles. Industrie, artisanat et construction occupent 212.000 travailleurs urbains (soit 29% des emplois urbains) et 23.000 à la campagne. Selon une autre estimation, la concentration la plus importante est celle des chemins de fer avec une vingtaine de milliers de travailleurs dont le quart d’étrangers ».[1]
Le processus ayant conduit à l’émergence, puis au développement, des forces productives en Égypte dans la deuxième moitié du 19e siècle a vu la classe ouvrière constituer jusqu’à un tiers de la population urbaine, notamment comme conséquence du transfert d’une partie de la production du coton des États-Unis vers l’Égypte, alors que la guerre civile perturbait l’économie américaine. Il semble que la formation d’une partie de la classe ouvrière dans ce pays remonte aux monopoles industriels d’État sous l’ancien régime semi-féodal de Muhammad Ali.
La main d’œuvre ouvrière, nombreuse dans la construction (ports, chemins de fer, quais,) et dans la fabrication de tabac compte en son sein une proportion importante d’étrangers européens recrutée directement par le patronat industriel européen. C’est ce que confirmera par la suite la chronologie des affrontements de classes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière où une minorité d’ouvriers d’origine européenne, anarchistes ou socialistes, a pu jouer un rôle important dans la politisation et le développement de la conscience au sein de la classe ouvrière en Égypte.
Elle résulte l’extension du capitalisme, comme l’indique la citation suivante :
« Présenter un tableau de l’histoire du radicalisme dans l’Égypte du début du XXe siècle impose de ne pas se limiter aux réseaux arabes ou s’exprimer uniquement en arabe. Le Caire et Alexandrie étaient des villes cosmopolites, multiethniques et multilingues, et le socialisme et l’anarchisme ont trouvé beaucoup de sympathisants parmi les communautés méditerranéennes immigrées. Un des groupes les plus actifs était un réseau d’anarchistes composé surtout (mais non exclusivement) de travailleurs et d’intellectuels italiens, dont le « QG » était Alexandrie, mais qui avait des contacts et des membres au Caire et ailleurs »[2].
En Égypte il y avait aussi d’autres courants du mouvement ouvrier non anarchistes :
« Pour mémoire on note depuis le début du siècle des groupes socialistes arméniens, italiens, grecs, isolés cependant, avec l’apparition de tendances bolchevistes en leur sein vers 1905. On sait que c’est en 1913 que Salamah Musa publie un opuscule intitulé « Al-Ishtirakiya » (Le Socialisme), qui s’apparente, malgré des hésitations théoriques, au fabianisme. Mais le marxisme a atteint aussi ces rivages. Les recherches ont permis de retrouver un article anonyme de lecteur paru en 1890 dans « Al-Mu’ayyid » sous le titre « L’Économie politique » et qui dénote d’une bonne connaissance des travaux de Marx. Mais si ce jalon ne mérite d’être indiqué qu’à titre de curiosité, il n’en est pas de même du livre d’un jeune instituteur de Mansurah, Mustafa Hasanayni : « Tarikh al-Madhahib al-Ishtiraktyah » (Histoire des principes socialistes), retrouvé en 1965 et dont la date de parution est aussi de 1913 ; la documentation y est plus ample et plus précise (tableaux de l’influence des différents partis socialistes) ; l’assimilation du marxisme plus évidente tel que cela ressort du programme à long terme proposé pour l’Égypte ».
Ainsi, à côté des courants anarchistes, existaient d’autres courants ou individus de la gauche marxiste dont certains étaient influencés par le parti bolchevik. On peut penser que nombre d’entre eux purent se trouver à la tête de ceux qui décidèrent de quitter le PSE (Parti socialiste égyptien) pour former le PCE (Parti communiste égyptien) et adhérer à la IIIe Internationale en 1922. Ainsi, en Égypte, les conditions étaient réunies pour la participation du prolétariat égyptien à la vague de luttes révolutionnaires des années 1917-23.
C'est dans un tel contexte que des ouvriers, égyptiens et immigrés d’origine européenne, participèrent activement aux premiers mouvements de lutte sous l’ère du capitalisme industriel en Égypte dominé par les Européens.
La première expression de lutte revendicative se situe dans un contexte où les conditions de travail de la classe ouvrière en émergence, particulièrement pénibles, sont propices au développement de la combativité.
Les salaires étant très bas et les heures de travail pouvant aller jusqu’à 17 heures par jour. Ce sont les dockers qui, les premiers, montrent l’exemple en partant fréquemment en grève entre 1882 et 1900 pour des augmentations de salaire et l’amélioration de leurs conditions de vie, suivis progressivement par les ouvriers d’autres branches si bien que, de fait, les grèves furent permanentes durant les 15 années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. Au-delà des salaires et des conditions de travail, les ouvriers luttaient pour des réformes en leur faveur, notamment la possibilité de se doter d’associations ou de syndicats pour se défendre.
En 1911, les cheminots du Caire ont pu, entre autres avantages, créer leur propre syndicat « l’Association des ouvriers des dépôts de chemins de fer du Caire ». Par sa lutte, le prolétariat égyptien put arracher des réelles réformes. Entre 1882 et 1914 il a dû faire l’apprentissage de la lutte de classe face à la dureté des conditions de travail et de vie imposées par les capitalistes européens détenant les moyens de production en Égypte et aussi responsables du recrutement de la main-d’œuvre, de l’organisation du travail dans les entreprises. Cela se traduisit par une pratique de ségrégation entre ouvriers égyptiens et européens en accordant des « avantages » aux seconds et non aux premiers, choix stratégique et délibéré du patronat pour diviser les luttes. C’est ainsi que les premiers mouvements de grève (en 1882 et en 1896) furent déclenchés par les ouvriers égyptiens. Par ailleurs, en 1899 et en 1900 les ouvriers italiens partirent eux aussi seuls en grève (sans les égyptiens). Cependant très vite le prolétariat en Égypte, conscient d’être exploité, a manifesté sa combativité et, à certains moments, sa solidarité entre ouvriers de toutes nationalité, notamment lors de la fameuse grève des ouvriers des usines de fabrication de cigarettes, mêlant égyptiens et européens d’origine.
La première expression de lutte ouverte de la classe ouvrière s’est produite, la même année (1882) que l’occupation de l’Égypte par l’impérialisme anglais. Certains historiens ont voulu y voir l’expression d’une résistance au colonialisme anglais, autrement dit une forme de défense de la « nation égyptienne » comme un tout, réunissant classes exploiteuses et classes exploitées, la classe ouvrière s’alliant avec sa « bourgeoisie progressiste » (égyptienne) contre le colonialisme et les forces réactionnaires en vue de la création d’une nouvelle nation. L’histoire a montré les limites d’une telle théorie avec l’entrée définitive du capitalisme en décadence. En fait, la poursuite des mouvements de grève a largement montré que la classe ouvrière cherchait avant tout à se défendre contre les attaques des capitalistes détenteurs des moyens de production, quelle qu’en soit la nationalité. Néanmoins, comme l’ont illustré les luttes suivantes, le prolétariat égyptien n’a pas pu empêcher la pénétration en son sein d’idéologies nationalistes, notamment suite à la fondation en 1907 du parti « Watani » (national) égyptien affichant clairement sa détermination de s’appuyer sur le mouvement ouvrier pour renforcer son influence.
Toujours est-il que, c’est au cours de ce combat que la classe ouvrière égyptienne a pu développer son identité propre, celle d’une classe associée entre producteurs exploités, originaires ou non d’un même pays, de cultures différentes, comportant des italiens, des grecs, etc. En fait la trajectoire de la classe ouvrière en Égypte n’est pas différente, dans le fond, de celle d’autres fractions du prolétariat mondial, contraintes de vendre leur force de travail pour vivre et d’entrer en lutte collectivement contre la classe exploiteuse.
L’éclatement de la guerre vint bouleverser les relations au sein de la classe dominante, en l’occurrence l’impérialisme britannique et les fractions de la bourgeoisie égyptienne. En effet, en tant que puissance coloniale, la Grande Bretagne décida d’instaurer un protectorat en Égypte fin 1914, imposant ainsi son autorité et ses options impérialistes aux fractions de la bourgeoisie nationale égyptienne. C’est ainsi qu’elle décida de mettre sous son strict contrôle les partis et autres organisations sociales (syndicats), notamment le Parti « Watani » très présent en milieu ouvrier qui fut particulièrement ciblé par la répression et finalement dissout et ses principaux représentants emprisonnés. Ce parti nationaliste avait été créé en 1907 dans la foulée des importants mouvements de grève précédant le déclenchement de la Première Guerre mondiale où le prolétariat égyptien luttait ardemment contre les cadences de production imposées par les entreprises et plus particulièrement celles détenues par des patrons européens.
Ce parti, avec un autre courant nationaliste Wafd (« délégation ») a joué un rôle central dans le détournement des luttes prolétariennes vers des revendications et perspectives nationalistes, et dans l’encadrement syndical des ouvriers. En d’autres termes ce parti parvint ainsi à désorienter bon nombre d’ouvriers inexpérimentés, n’ayant qu’une faible conscience de classe. Et pour mieux attirer à lui les ouvriers plus ou moins influencés par les idées socialisantes, le leader de ce parti n’hésita pas à se réclamer des idées « travaillistes » se rapprochant ainsi de la droite de la Deuxième Internationale.
L’instauration de l’état de guerre avec son lot de mesures répressives avait pour but d’empêcher ou réprimer les luttes. Le prolétariat égyptien, comme les autres de par le monde, avait été paralysé, dispersé. Malgré cela, certains secteurs ouvriers manifestèrent leur mécontentement en pleine guerre, notamment les travailleurs des manufactures de cigarettes d’Alexandrie qui se mirent en grève entre août et octobre 1917, et ceux du Caire en 1918. Mais bien sûr sans succès au vu du contexte particulièrement répressif. Cependant, dès la fin de la guerre, les luttes purent reprendre de plus belle. En effet, entre décembre 1918 et mars 1919, eurent lieu de nombreux mouvements de grève dans les chemins de fer, les entreprises de cigarette, les imprimeries, etc. Ces grèves ont été organisées en marge du Parti Watani.
Mais malgré leur volonté d’autonomie, les ouvriers se heurtèrent à la fois à la répression de la puissance coloniale et au travail de sape des partis nationalistes (Watani et Wafd) très influents au sein de la classe ouvrière dont ils se disputaient le contrôle. De fait la classe ouvrière était contrainte, d’un côté, de lutter pour la défense de ses propres intérêts contre l’impérialisme britannique dominant toute la société, et de l’autre côté ne put éviter de « s’allier » avec les mêmes nationalistes, eux-mêmes victimes de la répression de la puissance coloniale. C’est ce qu’illustre la citation suivante:
« L’annonce de l’arrestation (le 8 mars) de la délégation (Wafd) constituée pour négocier avec les Britanniques fait l’objet d’une généralisation des grèves ouvrières et de leur participation avec les autres couches de la société aux grandes manifestations qui marquent les trois dernières semaines de mars. La grève des transports, relayée par l’action de sabotage des paysans, aura été d’une contribution importante pour entraver les déplacements des troupes anglaises. Pendant les mois qui suivent, le mouvement revendicatif et la constitution de syndicats se poursuivent. Le mouvement doit à sa force un premier succès, la constitution le 18 août 1919 d’une Commission de conciliation et d’arbitrage qui va favoriser de premiers contrats collectifs de travail, mais qui tend à nouveau à rendre nécessaire le recours aux avocats-conseillers. La préoccupation du Parti Watani (à l’influence déclinante) est de faire en sorte que les interventions ouvrières, à travers le Syndicat des industries manuelles, se limitent aux revendications nationales, l’installation de coopératives d’achats étant de nature selon lui à atténuer bien des difficultés. Mais le Wafd, qui s’affirme comme force politique, a mesuré l’importance des syndicats et s’efforce de les contrôler : « Ils sont une arme puissante à ne pas négliger », par leur capacité rapide de mobilisation à l’appel du mouvement national ». (…) Mais si ces concurrences doivent être notées ici, ce qui l’emporte à l’époque ce sont les tendances favorables à l’organisation des travailleurs sur des bases autonomes. Le centre de ce mouvement est à Alexandrie, à l’initiative d’une direction mixte de socialistes étrangers et égyptiens (arabes ou naturalisés comme Rosenthal) ayant perçu l’écho de la Révolution d’octobre 1917. » (J. Couland, Ibid.) Comme on peut le voir par la suite.
La révolution de 1917 a eu incontestablement un écho au sein du mouvement ouvrier en Égypte notamment auprès des éléments politisés les plus conscients qui entrèrent dans un processus de rapprochement avec l’Internationale communiste. Et cela dans un contexte de grèves à répétition dans les entreprises et de luttes pour le contrôle des syndicats, opposant les fractions véritablement prolétariennes aux partis nationalistes égyptiens à savoir Watani et Wafd.
« Autour d’une fédération constituée au départ par les syndicats de cigarettes, des tailleurs et de l’imprimerie dès 1920, et non sans quelques reculs, se constitue finalement en février 1921 une Confédération générale du travail (CGT) groupant 3000 membres. (Puis à la même année) la fondation du Parti socialiste égyptien (PSE). La CGT s’affirme comme membre de l’Internationale syndicale rouge, tandis que le PSE lui-même décide d’adhérer à l’Internationale communiste en juillet 1922 et se transforme en Parti communiste égyptien (PCE) en janvier 1923. La scission d’un groupe d’intellectuels, dont Salamah Mussa, qui contestent cette évolution, n’entame pas le caractère nationalement égyptien du PCE dont les membres sont estimés à 1500 en 1924. » (J. Couland, Ibid.)
La transformation du PSE en PCE et l’adhésion de la CGT à l’Internationale syndicale rouge ont été des éléments de clarification et de décantation au sein du mouvement ouvrier égyptien. En effet, cela aboutit, d’une part, à l’installation d’une majorité d’ouvriers à la tête de la direction de la CGT et du PCE et, d’autre part, à la réaffirmation de la fraction de droite du PSE se situant sur des positions réformistes et nationalistes en opposition à l’Internationale communiste. Dès lors le combat fut engagé entre les forces révolutionnaires internationalistes et les forces réformistes en compagnie du capital national égyptien. Par ailleurs, pendant la période de décantation, les deux partis nationalistes Watan/Wafd décidaient de créer leurs propres syndicats en vue de concurrencer et de s’opposer frontalement aux syndicats affiliés à l’Internationale syndicale rouge. Et dans le même but ils menaient des violentes campagnes contre les organisations ouvrières communistes, comme le montre ainsi la déclaration Fahmi (chef syndicaliste de cette mouvance) devant un groupe d’ouvriers : « il faut se méfier du communisme dont le « principe » est « la ruine (et) le chaos du monde ». Tandis que le parti Wafd dans sa brève présence au pouvoir en 1924 prit immédiatement des mesures de guerre contre le PCE et la CGT :
« La CGT qui abandonne le réformisme parlementariste est très active. Elle dirige des dizaines de grèves, mais il ne s’agit pas seulement d’établissements étrangers ; les établissements égyptiens ne sont pas épargnés. Les occupations d’usines dont traminots et cheminots avaient donné l’exemple avant-guerre sont fréquentes. Ce mouvement ne peut laisser indifférents les capitalistes égyptiens dont l’organisation se précise encore avec la création de la Banque Misr en 1920 et la Fédération des industries en 1922. Pas plus que le Wafd porté triomphalement au pouvoir par les électeurs et qui s’installe au gouvernement le 28 janvier 1924. La première mesure consiste à interdire par la force le congrès convoqué pour le 23 et 24 février 1924 à Alexandrie par le PCE. La seconde va être d’utiliser les occupations d’usines pour tenter de briser à la fois la CGT et le PCE. L’évacuation des usines est obtenue le 25 février à la société des huiles Egoline d’Alexandrie, et encore, mais plus difficilement, les 3 et 4 mars aux usines Abu Sheib d’Alexandrie. Ce n’en est pas moins, dès début mars, le prétexte à une vague d’arrestation de dirigeants communistes et syndicaux, tous égyptiens, des perquisitions et saisies de documents. Les militants sont accusés de diffusion, entre le 10 octobre 1923 et le 1e mars 1924, d’idées révolutionnaires contraires à la Constitution, d’incitation au crime et à l’agression contre les patrons. Leur procès se déroulera en septembre 1924 et plusieurs d’entre eux seront condamnés à de lourdes peines ». (J. Couland, Ibid.)
Avec cet épisode répressif se jouait en réalité un tournant au niveau du rapport de force entre la classe ouvrière et la bourgeoisie en faveur de cette dernière, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. En effet en Égypte même, de par sa combativité en réaction à la dégradation de ses conditions de vie, le prolétariat égyptien finit par coaliser contre lui, d’une part, les partis nationalistes (Watan/Wafd) et, d’autre part, l’ensemble de la bourgeoisie égyptienne et anglaise subissant les assauts des grèves durant cette période. À l’extérieur, la contre révolution était déjà en marche dès 1924. Dès lors la classe ouvrière égyptienne, dans l’impossibilité de s’appuyer sur des organisations véritablement prolétariennes, ni sur la Troisième Internationale qui ne faisait que subir défaite sur défaite tout le long de la période contre-révolutionnaire, aussi bien sous la domination coloniale britannique que sous le règne de la bourgeoisie égyptienne devenue « indépendante » (en 1922).
Nous avons vu que l’avant-garde de la classe ouvrière égyptienne en formation, luttant face à des conditions de vie très difficiles, finit par se rapprocher du mouvement ouvrier international en adhérant à l’Internationale communiste et rompant ainsi avec les éléments réformistes et nationalistes de l’ancien parti (PSE). Dans cette période où la classe ouvrière, confrontée à des conditions de vie très difficiles commençait à se forger une identité de classe, la Troisième internationale s’engageait dans un cours opportuniste notamment dans sa politique avec les nouveaux partis communistes de l’Orient et Moyen Orient. Le congrès de Bakou en constitua une illustration tragique qui marqua un recul manifeste de l’esprit internationaliste prolétarien et en conséquence une avancée flagrante de l’opportunisme comme l’illustre la citation suivante:
« Les beaux discours du congrès ainsi que les déclarations de solidarité entre le prolétariat européen et les paysans de l’Orient malgré beaucoup de choses correctes sur la nécessité des soviets et de la révolution, ne suffisaient pas à cacher le cours opportuniste vers un soutien sans discrimination aux mouvements nationalistes : « Nous faisons appel, camarades, aux sentiments guerriers qui animèrent les peuples d’Orient dans le passé, quand ces peuples, conduits par leurs grands conquérants, avancèrent sur l’Europe. Nous savons camarades, que nos ennemis vont dire que nous appelons à la mémoire de Genghis Khan et à celle des grands califes conquérants de l’Islam. Mais nous sommes convaincus qu’hier (dans le congrès-NDLR) vous avez sorti couteaux et revolvers non dans un but de conquête, non pour transformer l’Europe en cimetière. Vous les avez brandis, avec les ouvriers du monde entier, dans le but de créer une civilisation nouvelle, celle de l’ouvrier libre » (propos de Radek) ». Et le manifeste de ce congrès d’ajouter en conclusion une injonction aux peuples de l’Orient à se joindre « à la première réelle guerre sainte, sous la bannière rouge de l’Internationale Communiste ». » (Les communistes et la question nationale 3eme partie [385]. Revue internationale n° 42)
Cet appel fut lancé depuis Bakou à tout l’Orient pour « se dresser comme un seul homme » sous la bannière de l’Internationale, faisait rentrer par la fenêtre le panislamisme qui avait été jeté par la porte au deuxième Congrès de l’Internationale et faisait surface, précédé en cela par le «Traité d’amitié et de fraternité » signé en1921 entre l’URSS et la Turquie alors que le gouvernement de Mustapha Kemal massacrait les communistes turcs (Les communistes et la question nationale 3eme partie [385]).
Les conséquences furent dramatiques : « Les résultats de tout cet opportunisme furent fatals pour le mouvement ouvrier. Avec la révolution mondiale qui s’enfonçait dans une défaite de plus en plus profonde et le prolétariat en Russie épuisé et décimé par la famine et la guerre civile, l’I.C. devint de plus en plus l’instrument de la politique extérieure des bolchéviks qui se trouvaient eux-mêmes dans le rôle d’administrateurs du capital russe. D’erreur très sérieuse dans le mouvement ouvrier, la politique de soutien aux luttes de libération nationale s’était transformée à la fin des années 20 en stratégie impérialiste d’une puissance capitaliste » (Les communistes et la question nationale 3eme partie [385]).
En effet dans les années qui suivirent le congrès de Bakou et tout le long des années 1930 la Troisième Internationale appliquait des orientations néfastes et contradictoires en direction des colonies, toujours inspirées par la défense des intérêts stratégiques de l’impérialisme russe. En clair, à la suite de ce congrès, l’orientation générale était : « Dans les colonies et les semi colonies les communistes doivent s’orienter vers la dictature du prolétariat et de la paysannerie qui se transforme en dictature de la classe ouvrière. Les partis communistes doivent par tous les moyens inculquer aux masses l’idée de l’organisation des soviets paysans ». (…)
« Le prolétariat international dont l’URSS est la seule patrie, le rempart de ses conquêtes, le facteur essentiel de son affranchissement international, a pour devoir de contribuer au succès de l’édification du socialisme en URSS et de la défendre contre les attaques des puissances capitalistes par tous les moyens ». (Thèses du VIe Congrès, 1928)
« Dans différents pays arabes, la classe ouvrière a joué et joue déjà un rôle toujours croissant dans la lutte de libération nationale (Égypte, Palestine, Irak, Algérie, Tunisie, etc.). Dans différents pays, les organisations syndicales de la classe ouvrière se constituent déjà ou se rétablissent après leur destruction, quoique pour la plupart elles se trouvent entre les mains des nationaux-réformistes. Les grèves et manifestations ouvrières, la participation active des masses ouvrières à la lutte contre l’impérialisme, certaines couches de la classe ouvrière qui s’éloignent des nationaux-réformistes, tout cela signale que la jeune classe ouvrière arabe est entrée dans la voie de la lutte pour remplir son rôle historique dans la révolution anti-impérialiste et agraire, dans la lutte pour l’unité nationale »[3].
Ce cours opportuniste n’était autre que la contre-révolution stalinienne en marche dans l’Orient. C’est dans ce contexte, au lendemain du congrès de Bakou, que la classe ouvrière en Égypte devait lutter pour la défense de ses intérêts de classe, son avant-garde se faisant massacrer par les nationalistes égyptiens au pouvoir (Wafd) sans aucune réaction de l’IC, déjà prisonnière de sa politique de soutien aux mouvements nationalistes orientaux et arabes.
Mais Staline dû changer de ligne alors que nombre de partis nationalistes arabes échappaient à son contrôle en se tournant de plus en plus vers les puissances impérialistes concurrentes (Angleterre, France). Dès lors l’IC prit le parti de dénoncer « le national-réformisme » dans les rangs de la bourgeoisie arabe, incarné notamment par le parti Wafd. Celui-ci fut alors dénoncé par l’I.C. pour « trahison », pour avoir supprimé le mot d’ordre « indépendance (nationale) » !
En fait cette « directive » de la IIIe Internationale s’adressait au PC égyptien et au « Syndicat rouge » en leur ordonnant de mettre en œuvre cette « énième nouvelle orientation » afin de disputer aux traîtres « nationaux » alliés de « l’impérialisme anglais » le contrôle des syndicats égyptiens.
Cette situation confirme également que les syndicats étaient devenus des véritables instruments de contrôle de la classe ouvrière au service de la bourgeoisie. Autrement dit, entre le Congrès de Bakou et la fin de la Seconde guerre mondiale, la classe ouvrière égyptienne, bien que combative, était littéralement déboussolée, ballottée et encadrée par les forces contre-révolutionnaires staliniennes et nationalistes égyptiennes.
L’I.C. dégénérescente se mettait exclusivement désormais au service de l’impérialisme russe en appuyant et diffusant ses projets et politiques impérialistes et mots d’ordre comme « classe contre classe », « front de quatre classes », etc.. Les conséquences de cette orientation et plus généralement de la contre-révolution stalinienne ont pesé profondément et durablement sur la classe ouvrière, en Egypte et dans le monde, en venant s’ajouter au poison du nationalisme des luttes de « libération nationale » dans lesquelles les luttes ouvrières furent longtemps dévoyées. Le prolétariat égyptien est très représentatif d’une telle situation, ses rangs étant infestés depuis le milieu des années 20 par un grand nombre d’agents staliniens chargés d’appliquer des orientations contre-révolutionnaires. Cette même «doctrine » fut appliquée à la lettre par les staliniens égyptiens qui qualifiaient systématiquement de « lutte de libération nationale » (ou « anti-impérialiste ») chaque mouvement de grève plus ou moins important dans une entreprise « étrangère » (dirigée par un européen) durant la période coloniale. Pour leur part, dès les années 1920/1930, les partis nationalistes égyptiens (Wafda et watani), avec leur stratégie de conquête du pouvoir, poussaient les ouvriers à la grève avant tout contre les sociétés étrangères implantées en Égypte tout en essayant d’épargner les compagnies nationales, avec plus ou moins de succès selon les épisodes. Plus significatif est le fait que certains historiens n’ont pas hésité à assimiler à des luttes de « libération nationale » les mouvements de grève qui avaient lieu au même moment que les soulèvements nationalistes contre l’occupation anglaise (1882, 1919 et 1922). En fait, les ouvriers partaient au combat avant tout contre la dégradation de leurs conditions de travail et de vie, avant que leur lutte ne soit dévoyée aussitôt vers des revendications nationalistes, non sans résistance de certains d’entre eux.
Depuis la création du premier syndicat (reconnu) par les cheminots en 1911, la bourgeoisie a toujours cherché (et souvent réussi) à encadrer efficacement la classe ouvrière pour la détourner de son terrain de classe exploitée et révolutionnaire. Ainsi, au lendemain de sa création en 1907, le parti Wattman s’introduisit dans les rangs ouvriers et put se faire accepter comme nationaliste et « travailliste », en s’appuyant sur les syndicats, avant d’être rejoint dans cette entreprise par d’autres organisations bourgeoises (libérale, islamiste, stalinienne). Pourtant, malgré un tel acharnement de la bourgeoisie à vouloir l’empêcher de lutter sur son terrain de classe, la classe ouvrière a continué à lutter, certes avec énormes difficultés. C’est ce que nous pourrons voir dans la suite de cet article.
Lassou (janvier 2025)
[1] Jacques Couland, Histoire syndicale et ouvrière égyptienne, dans René Gallissot « Mouvement ouvrier, communisme et nationalismes dans le monde arabe », Éditions ouvrières, Paris 1978.
[2] Ilham Khuri-Makdisi : Intellectuels, militants et travailleurs : La construction de la gauche en Égypte, 1970-1914, Cahiers d’histoire, Revue d’histoire critique, 105-106, 2008.
[3] « Les Tâches des communistes dans le Mouvement national », dans La Correspondance internationale, n° 1, 4 janvier 1933, publiée par René Gallissot, Ibid.
Face à la gravité de la crise climatique et de ses conséquences, de plus en plus de voix s’élèvent pour incriminer la responsabilité du système capitaliste, un clair indice que la mystification selon laquelle ce serait l’Homme –l’espèce humaine en général– qui se trouverait à son origine ne suffit plus pour contrecarrer, stériliser la réflexion en cours au sein du prolétariat sur ce plan. Dans la fabrique et l’adaptation permanente de l’idéologie bourgeoise, au fourre-tout académique-universitaire nébuleux de l’Anthropocène succède désormais le brouillard du fourre-tout du Capitalocène. Particulièrement, les théories d’Andreas Malm[1] (Maitre de conférences en géographie humaine à l’université de Lund en Suède et membre de l’organisation trotskiste la Quatrième Internationale - Secrétariat unifié) y occupent une place privilégiée et sont mises en avant à grand renfort de publicité avec un large retentissement international.
Constatant qu’«aucun discours ne poussera jamais les classes dirigeantes à agir», dans son livre ‘Comment saboter un pipeline’ «Andreas Malm invite le mouvement [écologique] à dépasser le pacifisme et à recourir à l’action violente non contre les personnes mais contre les infrastructures du capitalisme fossile». Son «idée-force, résumée dans ‘L’Anthropocène contre l’histoire’ (2017) : ce n’est pas l’humanité qui est devenue une force géologique – c’est le sens du mot ‘anthropocène’ forgé par le prix Nobel de chimie néerlandais Paul Crutzen en 2002 mais l’économie et le capitalisme fossile qui sont nés en Angleterre avec la machine à vapeur de James Watt, d’où la préférence d’Andreas Malm pour le mot ‘capitalocène’. Car le Suédois cherche à concilier marxisme et environnementalisme. (…) il relie l’écologie au marxisme souvent déconsidéré dans les milieux écologistes pour son productivisme : il justifie le passage à l’action violente dans une galaxie dominée par le pacifisme ; et ne renie pas l’État comme allié dans la transition écologique au sein d’un communisme de guerre qu’il a théorisé dans ‘La Chauve-souris et le Capital’ (2020)[2]»
Tour à tour dénoncé comme «ennemi public n°1[3]» ou encensé comme un «penseur fondamental» et «l'un des plus originaux sur le sujet du changement climatique», il passe pour le «nouveau gourou des écologistes radicaux». La propagande bourgeoise n’hésite pas à l’ériger en «Lénine de l’écologie», rien de moins !
Pourtant il existe un contraste saisissant dans la façon où le « Lénine de l’écologie » est traité par la classe dominante : là où Lénine -et avec lui les révolutionnaires du passé- auxquels Malm est comparé ou auxquels ce dernier se réfère, ont été voués aux gémonies, calomniés, censurés, contraints à l’exil, poursuivis par les polices de toutes les variantes possibles des différents régimes politiques du capitalisme, démocratie bourgeoise en tête, Malm, lui, a pignon sur rue. Il jouit d’une place bien en vue à l’université, ses ouvrages sont traduits en plus d’une dizaine de langues et mis facilement à la disposition d’un large public. Pour ceux qui ne lisent pas, ils ont été relayés par une grande production hollywoodienne (mettant en scène un groupe de jeunes qui décide de faire sauter un oléoduc au Texas), « How to blow up a pipeline », largement diffusé au plan mondial. Comment expliquer cette large publicité mondiale offerte par la classe dominante à son prétendu ennemi, à celui qui prétend combattre son système ? Quelle est la raison de cette sollicitude de la part de la classe dominante pour Malm ?
La réponse à ces questions et le secret de cet enthousiasme bourgeois pour Malm, on les découvre sous la plume de Malm lui-même (dès 2009 dans son ouvrage « Fossil Capital ») résumés et condensés en quelques phrases qui pourraient presque passer inaperçues sous le monceau de ses écrits, mais qui révèlent et démasquent toute la quintessence de sa démarche : pour lui, le changement climatique «serre la vis aux marxistes comme à tous les autres. Tout argument du type "une solution - la révolution" ou, de manière moins abrégée, "les relations de propriété socialistes sont nécessaires pour lutter contre le changement climatique" est désormais indéfendable. L'expérience des deux derniers siècles indique que le socialisme est une condition épouvantablement difficile à atteindre ; toute proposition visant à le construire à l'échelle mondiale avant 2020 et à commencer ensuite à réduire les émissions serait non seulement risible, mais irresponsable. (...) Si la temporalité du changement climatique oblige les révolutionnaires à un peu de pragmatisme, elle oblige les autres à commencer à réfléchir à des mesures révolutionnaires.[4]»
La lutte pour le Communisme ne serait donc plus d’actualité, mais dépassée, rendue caduque par l’urgence climatique. Ainsi, par ce grossier tour de passe-passe, Malm ne fait que défendre et ‘théoriser’ le très vulgaire «nous sommes tous dans le même bateau», cher à l’idéologie bourgeoise et au cœur de la mystification de l’unité nationale et de la paix entre les classes ! En récusant la validité de la perspective de la révolution prolétarienne et du communisme, selon lui inappropriée et inapte à apporter une solution aux problèmes que confronte l’humanité et (y compris à la question des dévastations écologiques) dans la situation historique actuelle, Malm, genou à terre, proclame son allégeance à la classe dominante.
Son antisocialisme viscéral et déclaré donne la jauge de la validité de son ‘marxisme’ : détachées du combat pour le communisme, les références à Marx, Trotski ou Lénine ne forment dès lors plus qu’un ramassis de formules creuses où règnent amalgames et falsifications ! La bourgeoisie a eu tôt fait de déceler le parti dont elle pouvait tirer du ‘marxisme’ de Malm émasculé de sa finalité révolutionnaire ! C’est bien ce qui lui vaut la reconnaissance et toute la sollicitude de la part de la classe dominante, ainsi que la place de choix qu’elle lui réserve dans ses campagnes officielles !
Face à la menace du réchauffement climatique qu’il identifie comme la priorité politique n°1 pour l’humanité, Malm prétend, à l’aide de toute une théorie (Le Capital fossile) qui a la couleur, l’apparence du matérialisme historique et la prétention d’actualiser et faire avancer le marxisme, détenir LA solution pour s’attaquer à son ‘moteur’, qui peut être ramenée à la simple assertion suivante : pour combattre le réchauffement climatique il s’agit d’éliminer définitivement les émissions de gaz à effet de serre qui en sont responsables. Cela passe par la mesure radicale d’éradiquer le secteur des énergies fossiles de la production capitaliste et de «fermer cette activité pour de bon.[5]» Et le problème sera réglé !
Cette approche du sauvetage écologique de la planète réduit au ‘tout décarbonation’ est dénoncée par une partie du camp écologiste et du monde scientifique, (mêmes si ceux-ci ne sont pas eux-mêmes non plus en capacité d’apporter de réelles alternatives) comme une aberration, « un exemple de l’étroitesse d’esprit contemporaine, qui mène à l’erreur maintes fois relevée (…) : une sous-estimation systématique de la multiplicité des interactions caractérisant les systèmes naturels et sociaux.[6]» et la position de Malm elle-même fait l’objet de critiques : « On pourrait démanteler tous les oléoducs, toutes les mines de charbon et tous les SUV « et découvrir que nous sommes toujours condamnés à l’extinction » parce qu’il resterait encore à s’attaquer à « la dégradation des sols, la raréfaction de l’eau douce, la dysbiose des océans, la destruction des habitats, les pesticides et autres produits chimiques synthétiques », chaque problème étant « comparable, en termes d’échelle et de gravité, à l’effondrement climatique ». Nous ne sommes pas ici aux prises avec le seul capital fossile mais avec « tout le capital[7]»
En bon idéologue bourgeois en matière d’écologie, Malm incarne complètement la démarche typiquement capitaliste consistant à aborder chaque problème surgissant dans la société capitaliste séparément les uns des autres (en proposant pour chacun une prétendue ‘solution’) ainsi qu’à les traiter indépendamment de ce qui se trouve à leur racine : le système capitaliste comme un tout et sa crise historique. Une approche et une méthode bien éloignées du matérialisme historique et qui n’a rien à voir avec le marxisme.
Alors que l’humanité, le prolétariat mondial, sont confrontés à l’accélération de la décomposition du système capitaliste où les effets combinés de la crise économique, de la crise écologique/climatique et de la guerre impérialiste s’ajoutent, interagissent et démultiplient leurs conséquences en une spirale dévastatrice, et que, parmi ces différents facteurs, celui de la guerre (en tant que décision délibérée de la classe dominante) forme l’élément accélérateur déterminant d’aggravation du chaos et de la crise économique, tout cela est occulté par Malm ![8]
Nulle trace dans ses écrits de la crise économique du capitalisme ou des répercussions catastrophiques sur la société et l’environnement de l’organisation de l’ensemble de la société en vue de la préparation permanente de la guerre depuis l’entrée du système capitaliste en décadence. Alors que justement, le retour de la guerre de ‘haute intensité’ entre États forme, à elle-seule et au niveau immédiat, (et il existe bien d’autres raisons fondamentales à l’impossibilité du Capital à trouver une solution à la crise écologique) un puissant motif d’abandon des mesures de ‘transition écologique’ et de la réduction des émissions des gaz à effet de serre. En effet : « Pas de guerre sans pétrole. Sans pétrole, il est impossible de faire la guerre (…) Renoncer à la possibilité de s'approvisionner en pétrole abondant et pas trop cher revient tout simplement à se désarmer. Les technologies de transport [qui n'ont pas besoin de pétrole, hydrogène et électricité] sont totalement inadaptées aux armées. Des chars électriques à batterie posent tellement de problèmes techniques et logistiques qu'il faut les considérer comme impossibles, tout comme tout ce qui roule sur terre (véhicules blindés, artillerie, engins de génie, véhicules légers tout-terrain, camions) Le moteur à combustion interne et son carburant sont tellement efficaces et souples qu'il serait suicidaire de les remplacer.[9]»
Tout attaché à nous convaincre qu’il existe une solution à la crise climatique au sein du capitalisme Malm propose un « programme de transition écologique » en dix point : « 1°) imposer un moratoire sur toutes les nouvelles installations d’extraction de charbon, de pétrole ou de gaz naturel 2°) fermer toutes les centrales électriques alimentées par ces combustibles 3°) produire 100% de l’électricité à partir de sources non fossiles, principalement le vent et l’énergie solaire 4°) mettre fin au développement du transport aérien, maritime et terrestre ; convertir le transport terrestre et maritime à l’électricité et à l’éolien ; rationner le transport aérien pour garantir une juste distribution jusqu’à ce qu’il puisse être totalement remplacé par d’autres moyens de transport 5°) développer les réseaux de transport public à tous les niveaux, des métros aux trains à grande vitesse intercontinentaux 6°) limiter le transport de nourriture par bateau et avion et promouvoir systématiquement des approvisionnements locaux 7°) mettre fin à la destruction des forêts tropicales et lancer de grands programmes de reforestation 8°)isoler les vieux bâtiments et imposer que les nouveaux produisent leur propre énergie sans émission de dioxyde de carbone. 9°) démanteler l’industrie de la viande et diriger les besoins humains en protéines vers des sources végétales 10°) diriger l’investissement public vers le développement des technologies d’énergie renouvelable et durable les plus efficaces, et des technologies d’élimination du dioxyde de carbone.[10]»
Tout ce que Malm a le toupet de présenter comme l’équivalent du Manifeste Communiste de Marx, destiné à en prendre le relais et à lui succéder, ne se distingue absolument en rien de ce que les gouvernements occidentaux défendent (en paroles) et prétendent vouloir mettre en œuvre !
Malm ne fait que se poser ainsi en défenseur (mais attention, en défenseur ‘critique’ !) des mesures de décarbonation prises par les États occidentaux. Ainsi emboite-t-il le pas au GIEC qui, il y a déjà une décennie[11], a inauguré une nouvelle phase dans les politiques de lutte contre le réchauffement climatique en présentant le recours à la géo-ingénierie[12] comme désormais inévitable. Pour le GIEC, l’État bourgeois et les gouvernements, il s’agit désormais de s’appuyer sur la haute technologie en ‘innovant’ pour ‘compenser’ les effets catastrophiques produits par le capitalisme et ses contradictions sur la nature[13]. «Si Andreas Malm s’attèle à une critique de la géo-ingénierie, il ne la discrédite pas complètement, estimant qu’il sera difficile de faire l’économie de certains outils capables de capter le carbone[14]» (c’est-à-dire les ‘technologies à émissions négatives’ - «l’euphémisme utilisé pour désigner les techniques de géo-ingénierie de la famille de l’élimination du dioxyde de carbone sans effrayer les populations.[15]») En «attendant mieux» (et il risque d’attendre un bon moment) l’urgentiste Malm apporte son soutien aux «moyens du bord», le recours croissant aux potions magiques de l’État bourgeois et de ses docteurs Folamour pour «soigner la Planète» qui ne font qu’aggraver exponentiellement la situation au lieu de l’atténuer et générer de nouvelles calamités aux conséquences de plus en plus imprévisibles et destructrices pour le genre humain, la classe ouvrière et le support de la société, l’environnement naturel.
Selon Malm, comme ça urge au point de vue réchauffement, et qu’on ne peut plus compter sur la capacité du prolétariat à se doter de ses organes révolutionnaires pour remettre en cause l’ordre capitaliste, il faut faire avec ce qu’on a sous la main pour éteindre l’incendie. En adversaire résolu du Communisme, pour lui, ce sont l’État capitaliste, les décisions étatiques et l’action politique sur le terrain de l’État qui forment l’alpha et l’oméga de sa vision politique et bornent son horizon. Selon lui, à moins de faire preuve d’une ‘irresponsabilité aussi délirante que criminelle’, il faut reconnaître la nécessité d’ « abandonner le programme classique consistant à démolir l’État (…) – un aspect du léninisme parmi d’autres qui semblent bien mériter une nécrologie[16]» et se concentrer sur le seul outil qui reste à disposition, l’État bourgeois17]. Le "Lénine de l'écologie" rejette et abandonne l'une des contributions les plus importantes de Lénine au mouvement révolutionnaire : la restauration et la clarification de la position marxiste sur l'État. On ne peut guère aller plus loin dans la remise en cause et l’abandon du marxisme !
Tout en critiquant cet «outil bien imparfait» et comme «il y a à peu près aucune chance qu’un État capitaliste fasse quoi que ce soit (…) de sa propre initiative. Il faudrait qu’il y soit forcé, en usant de toute la panoplie des moyens de pression populaire à notre disposition, des campagnes électorales au sabotage de masse.[18]» «Car si un État pouvait prendre le contrôle des flux commerciaux, traquer les trafiquants d’animaux sauvages, nationaliser les compagnies de combustibles fossiles, organiser la capture [du CO2] dans l’air, planifier l’économie pour faire baisser les émissions d’une dizaine de pour cent par an et faire toutes les autres choses à faire, nous serions en bonne voie pour sortir de l’urgence.[19]»
Il appelle à ce «qu’une pression populaire s’exerce sur lui, [change] les rapports de force qu’il condense, contraignant les appareils à rompre l’attelage et à commencer à bouger en employant toutes les méthodes déjà rapidement évoquées.[20]» «(…) il faut des décisions et des décrets de l’État – ou autrement dit, l’État doit être arraché des mains de tous les Tillerson et Fridolin de ce monde pour qu’un programme de transition du type de celui esquissé plus haut soit mis en œuvre.21]» Il s’agit donc de «[sauter] sur la moindre occasion pour faire bouger l’État dans cette direction, rompre avec le business-as-usual aussi nettement que nécessaire et soumettre au contrôle public les secteurs de l’économie qui œuvrent à la catastrophe.22]»
Malm travestit l’impossibilité et l’incapacité complète du système capitaliste comme un tout d’apporter une solution à la question écologique, en faisant passer cette impuissance pour un problème d’inertie de l’État, pris en otage par les intérêts égoïstes des barons du secteur des énergies fossiles.
Ce qu’il propose, c’est d’utiliser à fond les mécanismes de l’État bourgeois démocratique, en les appuyant d’une bonne dose de ‘désobéissance civile’ pour la bonne cause : Malm apporte sa contribution aux tentatives de tous les États occidentaux de faire revenir les masses de plus en plus abstentionnistes vers les urnes et le bulletin de vote. Et entretient ainsi les illusions sur la démocratie bourgeoise en invitant tous ceux que l’avenir de la planète inquiète à en faire le cadre de leur action !
Et en même temps, Malm défend que pour traiter les causes de l’urgence chronique la coercition étatique est « nécessaire et urgente » et exige «une nouvelle hiérarchisation des tâches pour les appareils répressifs des États du monde entier.[23]» Afin de justifier et légitimer la nécessité de la violence et d’une répression plus actives de la part de l’État au plan écologique, il prend pour modèle et source d’inspiration les mesures drastiques de contrôle étatique et de militarisation de vastes secteurs de la société prises par l’Etat soviétique lors du Communisme de guerre dans la Russie de 1918-21 en butte aux interventions militaires impérialistes, à la guerre civile et à la famine. Sur la même lancée Malm rappelle les énormes sacrifices consentis par les ouvriers et les paysans russes pour justifier, aujourd’hui aussi, l’exigence d’«une forme de renoncement nécessaire» et l’impossibilité «d’éluder l’interdiction de la consommation d’animaux sauvages, l’arrêt de l’aviation de masse, l’abandon progressif de la viande et d’autres choses synonymes de belle vie.[24]» Un thème finalement à l’unisson des campagnes bourgeoises prônant la ‘sobriété’ sous prétexte de la défense de la planète pour imposer les attaques sur les conditions de vie de la classe exploitée, rendues indispensables par la crise économique.
Au nom de la défense de la planète, les exploités doivent agir en citoyens, se conformer aux exigences et se soumettre aux intérêts du grand orchestrateur qu’est, dans la tête de Malm, l’État dans la lutte contre le réchauffement climatique.
La valise pleine de mesures capitaliste d’État sous le bras, Malm racole en faveur de son programme clé en main pour l’État bourgeois. «L’appel à la nationalisation des compagnies de combustibles fossiles et à leur transformation en équipements de capture directe dans l’air devrait être la revendication centrale pour la transition dans les années qui viennent.[25]» «Cela commence par une nationalisation de toutes les entreprises privées qui extraient, transforment et distribuent des combustibles fossiles. La meute déchainée que constitue ExxonMobil, BP, Shell, RWE, Lundin Energy et toutes les autres devra être maitrisée et la manière la plus sûre de le faire est de ramener ces compagnies dans le giron du secteur public, soit par l’acquisition, soit par la confiscation sans compensation – qui parait plus défendable.[26]»
Ainsi, Malm se pose-t-il ouvertement en gestionnaire de l’État et du Capital et veut nous faire croire que l’État bourgeois aux mains de forces politiques déterminées peut contraindre le Capitalisme à mettre en œuvre la solution de l’abandon des énergies fossiles !
Pour créditer ‘sa solution’ Malm développe toute une vision complètement mystificatrice de la nature de l’État bourgeois au-dessus des classes, arbitre de l’intérêt général et du bien de tous, pouvant/devant agir pour le bien commun de l’ensemble de la société ; un vieux refrain de l’idéologie bourgeoise rabâché depuis des décennies tout particulièrement par les forces politiques de la gauche capitaliste (depuis les Sociaux-Démocrates, les Staliniens et à leur suite les Trotskistes).
Contrairement à ce que laisse supposer Malm, l’État n’est pas ‘neutre’, ni l’endroit où la classe exploitée pourrait exercer et faire respecter sa volonté. Au contraire ! Expression de la société divisée en classes antagoniques, l’État est l’instrument exclusif aux mains de la classe dominante pour maintenir sa domination et garantir ses intérêts de classe, il est par définition l’outil de défense de son système avec lequel elle impose la logique de son système.
L’État n’est pas plus non plus un organe de ‘rationalisation’ de ‘régulation’ des contradictions du capitalisme auxquelles il pourrait apporter une ‘solution’.
La mainmise omniprésente et croissante de l’État sur l’ensemble de la vie sociale depuis plus d’un siècle ne correspond pas à la mise en place de solutions viables aux contradictions de son système (au plan social, économique et impérialiste) exacerbées par sa décadence.
Le développement tentaculaire de l’État est au contraire l’expression des contradictions et de l’incapacité du monde bourgeois à les surmonter, de l’impasse dans laquelle il se trouve historiquement.
Dans la situation historique actuelle, après plus d’un siècle de décadence, l’accumulation des contradictions au fondement de l’existence du système capitaliste, et de leurs effets se traduit par la tendance croissante de la classe dominante à perdre le contrôle sur son système qui part en lambeaux et pourrit sur pied. Loin de représenter un frein à cette tendance, l’État s’avère lui-même de plus en plus ouvertement un vecteur de l’irrationalité destructrice qui caractérise et domine l’ensemble du système capitaliste. L’État et son action deviennent eux-mêmes un facteur d’aggravation de plus en plus avéré de la crise historique du système capitaliste dans la phase terminale de son existence, celle de sa décomposition.
Il n’y a donc rien à attendre de la possibilité d’agir sur le terrain de l’État et toute illusion à ce sujet doit être fermement rejetée.
C’est dans ce cadre que Malm nous invite pourtant à distinguer parmi les différentes parties qui forment l’appareil d’État certaines d’entre elles qui seraient plus recommandables que d’autres et qu’il fait du pied à la gauche du capital (un classique pour les trotskistes !) présentée (de façon critique !) comme des alliés progressistes[28] : «Cela ne veut pas dire que les formations sociale-démocrates n’ont pas un rôle à jouer. Au contraire elles sont peut-être notre meilleur espoir, comme on a pu le voir au cours de ces dernières années. Rien n’aurait été meilleur pour la planète qu’une victoire de Jeremy Corbin au Royaume-Uni en 2019 et de Bernie Sanders aux États-Unis en 2020. S’ils avaient pu se retrouver aux commandes des deux bastions traditionnels du capitalisme, il y aurait eu de réelles occasions de s’appuyer sur la crise actuelle et celles qui sont sur le feu pour rompre avec le business-as-usual.[29]» Sans commentaires ! Là encore une tromperie de plus véhiculée par Malm pour embrouiller la conscience ouvrière sur la véritable nature de ces partis bourgeois et rabattre population et ouvriers sur les partis socialistes ou sociaux-démocrates (qui ont maintes fois prouvés leur nature anti-ouvrière). Encore un mensonge destiné à masquer qu’à notre époque tous les partis bourgeois sont également réactionnaires, et qu’il n’y a pas plus à attendre de l’un que de l’autre !
Sur les questions de l’État comme de ses forces de gauche, il faut au moins reconnaître à Malm ‘le mérite’ de la clarté : il dévoile sans far la logique de fond commune à l’ensemble du courant trotskiste : la défense du capitalisme d’État !
Les constructions politiques de Malm sont une partie intégrante des campagnes idéologiques de la classe dominante au service direct de ses intérêts. Elles ont pour but de leur fournir l’emballage radical prétendument anticapitaliste dont elles ont besoin pour stériliser le début de réflexion sur la responsabilité du capitalisme dans le désastre écologique et la détourner sur le terrain de l’État et la démocratie bourgeoise ! De ce fait Malm mérite bien sa décoration de ‘l’Ordre de Lénine’ de l’Ecologie :
Dans la prochaine partie de cet article, nous aborderons pourquoi les questions sociale et écologique ne peuvent être résolues qu’en même temps et que seul le prolétariat est le détenteur de la solution.
Scott
[1] Depuis les années 1990, Andreas Malm «s'engage de manière durable dans le combat contre la colonisation de la Palestine contre l'islamophobie en Europe et contre "l'impérialisme américain" (…) Il écrit pour le journal d'un syndicat suédois, Arbetaren, de 2002 à 2009. À partir de 2010, il écrit dans le journal Internationalen, l'hebdomadaire du parti trotskyste, Parti socialiste suédois qui fait partie de la Quatrième Internationale - Secrétariat unifié, et dont il est membre. Il participe au magazine de gauche radicale américaine Jacobin. Il est une des personnes qui, depuis le début, participent en Suède à l'International Solidarity Movement. Il participe à des groupes de désobéissance civile contre le changement climatique.» (Wikipédia)
[2] Le Monde, 21 avril 2023
[3]Malm a été cité comme la principale inspiration des ‘Soulèvements de la Terre’ «prônant l’action directe et justifiant les actions extrêmes allant jusqu’à la confrontation avec les forces de l’ordre», dans le décret de tentative de dissolution de ce mouvement par l’État français.
[4] Andreas Malm, Fossil Capital, The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Edition Verso, 2016, p. 383
[5] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.158
[6] Hélène Torjman, La croissance verte contre la nature, Editions la Découverte, 2021, p247
[7] Socialalter n°59 «Sabotage : on se soulève et on casse ?» (août-septembre 2023) Dans cet entretien Malm présente les critiques que lui adresse le journaliste du Guardian George Monbiot.
[8] Face à l’actuelle guerre impérialiste au Moyen-Orient et sur la question clé de l’internationalisme, Malm signe son appartenance au camp du capitalisme, en choisissant la défense d’un camp bourgeois (en faveur de l’impérialisme palestinien) contre un autre : «Au cours d'une conférence a l'université de Stockholm en décembre 2023, Andreas Malm loue les massacres et atrocités commis par le Hamas lors de l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023.» (Wikipédia) Malm «voit derrière cette attaque "la résistance palestinienne", clame même que c’est «fondamentalement un acte de libération» (…) et a fait savoir qu’il se réjouissait des ripostes du Hamas. «Je consomme ces vidéos comme une drogue. Je les injecte dans mes veines. Je les partage avec mes camarades les plus proches», a-t-il indiqué. (Journal du Dimanche, 10.04.2024) Ce soutien abject aux atrocités du Hamas montre à quel point il est non seulement étranger aux intérêts du prolétariat mais l’ennemi de celui-ci
[9] Conflits n°42
[10] Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, Editions La Fabrique, 2017, p.203
[11] Dans son cinquième rapport en 2014.
[12] La géo-ingénierie est l'ensemble des techniques qui visent à manipuler et modifier le climat et l'environnement de la Terre.
[13] Le recours tous azimuts aux nouvelles technologies est vu comme une impasse dangereuse et inquiétante par les scientifiques les plus lucides : « (…) Ce modèle procède de la même vision et des mêmes structures socio-économiques mises en place à la fin du XVIII°S, celles d’un capitalisme industriel dominé par une quête frénétique de ressources et de rendement, où le progrès technique est le moyen de ces fins. Ce mode de production nous a menés là où nous sommes. Il est donc vain d’en attendre des solutions à la destruction de la nature qui est en cours. Au contraire (…) l’instrumentalisation de la vie et des processus vivants ne fait que s’approfondir, se sophistiquer et s’étendre à de nouveaux domaines aidée en cela par la puissance des outils de sciences et techniques dans une dynamique perverse et contre-productive. L’agriculture industrielle pollue l’air, les sols et l’eau, détruit la paysannerie et les écosystèmes et n’a plus pour vocation de nourrir les êtres humains mais de fabriquer de l’essence et des produits chimiques. Que fait-on ? On accélère, en mettant tout en œuvre pour accroître encore la productivité et le rendement des cultures par des manipulations génétiques des plantes (…) L’extraction et l’usage des énergies fossiles émettent des gaz à effet de serre : on fabrique des agrocarburants qui, in fine, en émettent encore plus.(…) L’urgence climatique est telle qu’on imagine des procédés visant à ‘capturer et stocker le carbone’ : non seulement ces procédés sont extrêmement énergétivores, donc à l’origine de grosses émissions de CO2, mais ils fragilisent la croûte terrestre, ce qui est une manière étrange de sauver la planète. Bref la recherche de l’efficacité se retourne contre elle-même.» (Hélène Torjman, La croissance verte contre la nature, Editions la Découverte, 2021, pp.98-99)
[14] Le Monde, 21 avril 2023
[15] Hélène Torjman, La croissance verte contre la nature, Editions la Découverte, 2021, p.97
[16] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.173
[17] «Mais quel État ? Nous venons d’affirmer que l’État capitaliste est incapable par nature de prendre ces mesures. Et pourtant il n’y a pas d’autres formes d’État disponible. Aucun État ouvrier fondé sur des soviets ne naitra miraculeusement en une nuit. Aucun double pouvoir des organes démocratiques du prolétariat ne semble près de se matérialiser de sitôt, ni un jour. Attendre une autre forme d’État serait aussi délirant que criminel et il nous faudra donc tous faire avec le lugubre État bourgeois, attelé comme toujours aux circuits du capital.» Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.173
[18] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.166
[19] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.192
[20] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.172
[21] Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, Editions La Fabrique, 2017, p. 210
[22] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.172
[23] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.153-154
[24] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.188
[25] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p. 163
[26] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p.158
[27] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p. 163
[28] Partis de gauche, avec lesquels Malm collabore directement comme par ex. en France l'Institut La Boétie, le think tank de La France Insoumise. Une preuve de plus son appartenance au camp bourgeois !
[29] Andreas Malm, La Chauve-souris et le Capital, Editions La Fabrique, 2020, p. 137
Dans la première partie de cet article, nous avons montré que le prétendu ‘Lénine de l’écologie’ Andreas Malm ne fait en réalité que défendre une conception complètement bourgeoise sur cette question et qu’il se pose en défenseur et en agent du capitalisme d’Etat agissant sur le terrain de la classe ouvrière.
Au prime abord Malm affirme se revendiquer du marxisme, ce qui lui fournit une posture en apparence radicale, mais pour se livrer à une entreprise de dénaturation complète de la théorie marxiste. L’usage éhonté du double langage, typique du courant trotskiste, qui dit une chose pour défendre en réalité son contraire, ainsi que d’autres falsifications ou occultations, lui permet l’extraordinaire tour de passe-passe de faire à la fois disparaître la responsabilité du système capitaliste dans la gravité de la crise écologique ainsi que d’obscurcir la perspective qui s’offre à l’humanité pour sortir du cauchemar : le communisme, dont est porteuse la classe exploitée, le prolétariat, fossoyeur du capitalisme.
Dans cette partie, nous allons montrer pourquoi et comment le capitalisme est incapable d’apporter une solution à la crise écologique, pourquoi et comment c’est la classe révolutionnaire de notre époque, le prolétariat, qui, seule, en détient la clé, et pourquoi la question sociale et la question écologique ne peuvent être résolues qu’en même temps par la destruction des rapports de production capitalistes et le remplacement du système capitaliste par une société débarrassée de l’exploitation, le Communisme.
Malm semble s’appuyer sur le marxisme. Ainsi affirme-t-il que «Le capitalisme est un processus spécifique qui se déroule comme une appropriation universelle des ressources biophysiques, car le capital lui-même a une soif unique, inapaisable, de survaleur tirée du travail humain au moyen de substrats matériels. Le capital pourrait-on dire, est supra écologique, un omnivore biophysique avec son ADN social bien à lui[1].» De même, il se réfère à Marx lui-même, «le livre III du Capital, sur la façon dont les rapports de propriétés capitalistes «provoquent un hiatus irrémédiable dans l’équilibre complexe du métabolisme social composé par les lois naturelles de la vie» ; la théorie de la rupture -du hiatus- métabolique permet d’expliquer de très nombreux phénomènes, des déséquilibres du cycle de l’azote jusqu’au changement climatique[2].» Mais très rapidement on s’aperçoit qu’il ne s’agit que d’une feinte. En effet, au fil des pages, un glissement s’opère. Il saute aux yeux que l’anticapitalisme de Malm, spécialiste du double langage, ne vise pas le capitalisme dans son ensemble mais se réduit à la seule mise en cause de certaines de ses composantes. Particulièrement le secteur de la production des énergies fossiles, pétrolières et gazières, auquel il impute la responsabilité du réchauffement climatique. Au final, jamais il n’incrimine le système capitaliste comme tel dans le désastre écologique (qu’il réduit au seul réchauffement climatique). En ne prenant pour cible que certains secteurs de la bourgeoisie ou certains Etats (ceux qui dominent la planète) et en ne dénonçant comme problème central que le «Business as usual» de la classe dominante face à l’urgence climatique, il dédouane en réalité la responsabilité du capitalisme comme mode de production dans la crise climatique.
Ainsi, Malm fustige-t-il le cynisme scandaleux et l’absence de préoccupation pour la planète et l’humanité du patron d’Exxon, Rex Tillerson, qui déclare : «ma philosophie est de gagner de l'argent. Si je peux forer et gagner de l'argent, c'est ce que je veux faire». Mais là, en se focalisant sur le seul Tillerson, Malm masque (en toute connaissance de cause pour lui qui se prétend marxiste !) que la «philosophie» de celui-ci constitue en réalité celle de TOUTE la classe dominante ! Le prestidigitateur Malm éclipse la nature exploiteuse et la recherche effrénée du profit maximal inhérentes au capitalisme comme un tout[3]. Au sommet de l’hypocrisie et de la dissimulation, et bien dans la logique typique du courant trotskiste, Malm en arrive à admettre (et finalement, défendre !) l’existence d’une exploitation capitaliste ‘admissible’ de la nature !
Par ailleurs, Malm constate à l’unisson des «deux rapports publiés à l’occasion de la COP21 [qui] ont souligné à quel point les émissions de CO2 étaient indissociables d’une telle polarité. Les 10% les plus riches de l’humanité sont responsables de la moitié des émissions actuelles liées à la consommation, tandis que la moitié la plus pauvre est responsable de 10% des émissions. L’empreinte carbone par habitant des 1% les plus riches représente 175 fois celle des 10% les plus pauvres : les émissions par habitant des 1% les plus riches aux Etats-Unis, au Luxembourg ou en Arabie Saoudite sont 2000 fois plus importantes que celle des habitants les plus pauvres du Honduras, du Mozambique ou du Rwanda.[4]«Malm en conclut que «s’il y a une logique globale du mode de production capitaliste avec laquelle s’articulera l’élévation des températures, c’est sans doute plutôt celle du développement inégal et combiné. Le Capital se développe en attirant les autres rapports dans son orbite tandis qu’il continuera à accumuler, les gens pris dans des rapports extérieurs mais intégrés -pensez aux éleveurs du nord-est de la Syrie- en tireront peu de profit, voire aucun, et pourraient bien ne pas même se rapprocher du travail salarié. Certains amassent des ressources tandis que d’autres, hors de la machine à extorsion mais dans son orbite luttent pour avoir une chance de les produire.[5]»
Pour résumer, selon Malm, le monde se divise simplement entre ‘riches’ et ‘pauvres’, entre ‘bénéficiaires’ et ‘victimes’ du système selon une distribution géographique ‘inégale’ entre un Nord riche et un Sud pauvre. C’est-à-dire le lieu commun de l’idéologie bourgeoise dominante qui s’étale des rapports de l’ONU à l’ensemble des médias bourgeois, en passant par… les colonnes de la presse du courant trotskiste ! Malm se retrouve même sur une position identique à celle de l’Etat chinois pour qui «la crise climatique résulte d’un modèle de développement économique très inégal qui s’est propagé au cours des deux derniers siècles, permettant aux pays riches d’aujourd’hui d’atteindre les niveaux de revenus qui sont les leurs, en partie parce qu’ils n’ont pas pris en compte les dégâts environnementaux qui menacent aujourd’hui la vie et les modes de vie des autres.[6]» Une approche fondée sur la défense par la Chine du concept de «responsabilité commune mais différenciée» exigeant que la gouvernance mondiale du climat respecte les besoins des pays les plus pauvres en matière de développement. Voilà maintenant Malm apôtre de l’impérialisme chinois !
A moins de considérer la Chine populaire comme expression de l’avant-garde prolétarienne et marxiste, cela donne une idée de la validité de ce que Malm veut faire passer pour du marxisme !
Cette concordance de vue entre l’idéologie officielle de l’Etat chinois et Malm ne doit rien au hasard. La conception du monde capitaliste divisé entre ‘dominés’ et ‘dominateurs’, où les fléaux qui accablent la société sont imputables aux seuls grands impérialismes qui ‘victimisent’ les petits est conforme à la pensée trotskiste. Celle-ci opère constamment une distinction entre les différents Etats pour laquelle seuls les grands Etats sont impérialistes. Comme si on pouvait faire une différence de fond entre de grands parrains de la pègre qui dominent le milieu et les maquereaux de quartier ; ils ne se différencient en pratique que par les moyens dont ils disposent !
La concentration toujours plus importante du Capital conditionne par nature un déséquilibre au sein du monde capitaliste et a pour corollaire et conséquence l’existence de périphéries marginalisées. C’est une donnée historique permanente du capitalisme inscrite dans ses gènes. Elle se concrétise dans l’existence d’Etats capables d’exercer une hégémonie mondiale, tandis que les autres en sont privés. L’ensorceleur Malm hypnotise le public en fixant son attention sur l’apparence et la surface des choses afin de créer l’illusion que finalement une solution existe au sein de chaque Etat national à condition qu’il soit mieux géré et se mette à la recherche d’une plus grande ‘harmonie’ entre nations !
L’escamoteur Malm parvient ainsi à soustraire et faire disparaître du champ de la réflexion les points-clés qui seuls permettent vraiment de fournir une base solide à partir de laquelle on peut poser correctement la question des effets du mode de production capitaliste sur la nature :
L’autre plan sur lequel Malm se livre à une négation du Marxisme, c’est celui de l’alternative au système capitaliste. Pour Malm, dans les pays centraux du capitalisme, c’est l’individu qui doit agir par le sabotage pour infléchir les politiques de l’Etat capitaliste : «Dans une réalité fondée scientifiquement, Ende Gelände[9] est le type d’action dont il faudrait multiplier par mille le nombre et l’envergure. Au sein des pays capitalistes avancés et dans les zones les plus développées du reste du monde, les cibles adéquates ne manquent pas : il suffit de chercher autour de nous la centrale électrique alimentée au charbon la plus proche, l’oléoduc, le SUV, l’aéroport et le centre commercial de banlieue qui s’agrandissent… Tel est le terrain sur lequel un mouvement révolutionnaire pour le climat devrait surgir en une vague puissante et toujours plus rapide.[10]» Autrement dit, Malm ne fait que proposer une version plus radicale d’un mouvement citoyen, qui ne se contente plus simplement de l’action sur un terrain légal, mais qui ne doit pas s’interdire de passer outre pour agir contre les barons ou les secteurs du capitalisme identifiés comme responsables du réchauffement climatiques, en s’attaquant à leurs entreprises ou aux produits qu’elles mettent sur le marché.
Plus généralement, pour se battre contre les «moteurs de la crise climatique», Malm multiplie les références à divers mouvements sociaux de l’histoire (apartheid, abolition de l’esclavage… sans se préoccuper de leur nature de classe !) en un magma où il est impossible de reconnaître finalement quelle est la force sociale sur laquelle nous pouvons compter pour trouver une issue à la situation cauchemardesque provoquée par le capitalisme : «Dans la mesure où le capitalisme actuel est totalement saturé d’énergie fossile, quasiment tous ceux qui participent à un mouvement social sous son règne combattent objectivement le réchauffement climatique, qu’ils s’en soucient ou non, qu’ils en subissent les conséquences ou pas. Les Brésiliens qui protestent contre l’augmentation du coût du ticket de bus et demandent des transports gratuits soulèvent en réalité la bannière de la cinquième mesure du programme fixé plus haut, tandis que les Ogoni qui expulsent Shell s’occupent de la première[11]. De même les ouvriers de l’automobile européens qui luttent pour leur emploi, conformément au type de conscience syndicale qu’ils ont toujours possédée, ont intérêt à reconvertir leurs usines à la production des techniques nécessaires à la transition énergétique -éoliennes, bus- plutôt que de les voir disparaître pour une destination à bas salaires. Toutes les luttes sont des luttes contre le capital fossile : les sujets doivent seulement en prendre conscience.[12]»
La prétention boursouflée du théoricien Malm d’actualiser le marxisme à la nouvelle donne climatique, en établissant les nouvelles «polarisations» qui régissent le monde capitaliste et qui se substituent à l’antagonisme fondamental des deux classes principales de la société capitaliste, la classe exploitée (le prolétariat) et la classe exploiteuse (la bourgeoisie) ne vise qu’un seul objectif : nier la nature révolutionnaire du prolétariat. Tout appliqué à démontrer que le communisme ne peut en aucun cas représenter une alternative réaliste et crédible à la catastrophe environnementale et que la lutte du prolétariat est inhabile à jouer en quoi que ce soit un rôle quelconque contre la crise climatique, Malm passe purement et simplement sous silence l’existence, le rôle et la perspective révolutionnaire de la classe ouvrière. S’il se réfère ici et là au prolétariat ou à son histoire c’est uniquement en tant que classe exploitée ou comme simple catégorie sociologique de la société capitaliste noyée dans le tout indifférencié du peuple pour lui réserver un rôle figurant sans importance ou en le diluant dans des mouvements composites interclassistes, qui justement constituent pour lui et son action en tant que classe autonome aux intérêts distincts des autres catégories sociales, un danger mortel.
Là encore, Malm apporte sa contribution aux campagnes bourgeoises pour prolonger les difficultés du prolétariat justement à se reconnaître comme la force porteuse de la transformation de la société, en tant que classe révolutionnaire de notre temps, que l’avènement du capitalisme a fait surgir historiquement comme son fossoyeur.
Les falsifications bourgeoises de Malm de la nature du capitalisme et de sa responsabilité dans la destruction environnementale obligent à rétablir quelques acquis fondamentaux du marxisme que Malm nie, occulte ou abandonne (en fonction des différents besoins que lui commande le rôle idéologique qu’il joue au profit de l’Etat bourgeois) avec lesquels Malm est en contradiction flagrante. En tout premier lieu le Manifeste du Parti Communiste lui-même.
Malm ne voit le capitalisme que comme l’addition de ses différentes composantes et nie, au-delà la réalité du monde capitaliste par définition marqué par la concurrence et la division entre nations, l’unité du système capitaliste comme mode de production ainsi que le terrain universel de son existence et de sa domination.
«Talonnée par le besoin de débouchés toujours plus étendus pour ses produits, la bourgeoisie gagne la terre entière. Il lui faut se nicher partout, s’installer partout, créer partout des relations. Par son exploitation du marché mondial, la bourgeoisie a rendu cosmopolites la production et la consommation de tous les pays. (…) elle a retiré à l'industrie sa base nationale. Les antiques industries nationales ont été anéanties et le sont encore tous les jours. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, (…) ces industries ne recourent plus à des matières premières locales, mais à des matières premières en provenance des régions les plus lointaines, et leurs produits finis ne sont plus seulement consommés dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde à la fois. Les anciens besoins, qui étaient satisfaits par les produits nationaux, font place à de nouveaux besoins, qui réclament pour leur satisfaction les produits des pays et des climats les plus lointains. L’autosuffisance et l’isolement régional et national d’autrefois ont fait place à une circulation générale, à une interdépendance générale des nations.[13]»
Comme le souligne Rosa Luxembourg cela a signifié que «Dès son origine, le capital a mis à contribution toutes les ressources productives du globe. Dans son désir de s'approprier les forces productives à des fins d'exploitation, le capital fouille le monde entier, se procure des moyens de production dans tous les coins du globe, les acquérant au besoin par la force, dans toutes les formes de société, à tous les niveaux de civilisation.» Afin de satisfaire son insatiable besoin de profit, «il est nécessaire (…) que le capital puisse progressivement disposer de la terre entière afin de s'assurer un choix illimité de moyens de production en quantité comme en qualité. Il est indispensable pour le capital de pouvoir recourir brusquement à de nouveaux domaines fournisseurs de matières premières ; c'est une condition nécessaire au processus de l'accumulation, à son élasticité et à son dynamisme (…)» «De même que la production capitaliste ne peut se contenter des forces actives et des ressources naturelles de la zone tempérée, mais qu'elle a au contraire besoin pour se développer de disposer de tous les pays et de tous les climats, de même elle ne peut s'en tenir à l'exploitation de la force de travail de la race blanche. Pour cultiver les régions où la race blanche est incapable de travailler, le capital doit recourir aux autres races. Il a besoin en tout cas de pouvoir mobiliser sans restriction toutes les forces de travail du globe pour exploiter avec leur aide toutes les forces productives du sol (…)[14]»
Voilà contrairement à ce que Malm affirme, quel doit être le point de départ de toute réflexion qui cherche à établir la responsabilité du Capital dans la crise écologique : non pas le cadre local et étriqué de la nation et de son Etat, mais le niveau international et mondial.
Les effets destructeurs du Capital sur la nature et la force de travail.
Dans la phase historique de l’ascendance de son système, «la bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses et plus colossales que l'avaient fait toutes les générations passées prises ensemble[15]» et, de ce fait, a joué un rôle progressif au plan historique. Mais ce développement des forces productives dans la boue et le sang par le système capitaliste de production a pour fondement, au plan social comme au plan environnemental, une dévastation aux conséquences effrayantes.
Pour la classe exploitée, «les premières décennies de la grande industrie ont eu des effets si dévastateurs sur la santé et les conditions de vie des travailleurs, ont provoqué une mortalité et une morbidité si effrayantes, de telles déformations physiques, un tel abandon moral, des épidémies, l'inaptitude au service militaire, que l'existence même de la société en paraissait profondément menacée.[16]»
Comme pour la nature. Ainsi, par ex. aux Amériques «…la culture du tabac épuisait les terres si rapidement (après trois ou quatre récoltes seulement) qu’au cours du XVIII° siècle sa production dut se déplacer du Maryland vers les Appalaches. La transformation des Caraïbes en monoculture sucrière entraina déforestation, érosion et épuisement des sols. Les plantations de canne à sucre introduisirent la malaria dans l’espace tropical américain. (…) Quant aux fabuleuses mines d’argent du Mexique et du Pérou, elles furent épuisées en quelques décennies, laissant des environnements intensément pollués. (…) On pourrait encore mentionner la quasi-disparition du castor, du bison américain ou de la baleine boréale à la fin du XIX° siècle, en lien avec l’industrialisation, le cuir de bison fournissant d’excellentes courroies de transmission et l’huile de baleine un excellent lubrifiant pour les mécaniques de la révolution industrielle.»[17] Ailleurs dans le monde, aux mêmes causes les mêmes effets : «L’arbre à gutta percha disparait dès 1856 de Singapour puis de nombreuses iles de Malaisie. A la fin du XIX° siècle, la ruée vers le caoutchouc s’empare de l’Amazonie, causant massacres d’Indiens et déforestation. Au début du XX° siècle, l’hévéa est transféré du Brésil vers la Malaisie, le Sri Lanka, Sumatra puis au Libéria où les compagnies anglaises et américaines (Hoppum, Goodyear, Firestone…) établissent d’immenses plantations. Ces dernières mettent à bas plusieurs millions d’hectares de forêts causant l’épuisement du sol et l’introduction de la malaria.[18]»
Marx dénonce, dans le Capital, que le «progrès capitaliste» qui ne signifie rien d’autre que le pillage généralisé du travailleur comme du sol, amène à la ruine des ressources naturelles et de la terre comme de la classe ouvrière. En se basant sur les travaux scientifiques de son époque, il développe que les effets de l’exploitation et de l’accumulation capitalistes sont pareillement destructeurs sur la planète comme sur la force de travail du prolétariat : «Dans l’agriculture moderne, de même que dans l’industrie des villes, l’accroissement de productivité et le rendement supérieur du travail s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-Unis du nord de l’Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur»[19]. D’emblée et dès ses premiers pas le capitalisme s’est affirmé comme destructeur ET de la nature, ET de la force de travail du prolétariat.
La principale manifestation de l’entrée du système capitaliste en décadence, une fois ‘unifié’ le marché mondial, la guerre et l’état de guerre permanent du capitalisme ont des conséquences profondément écocides. Si «les deux guerres mondiales, les affrontements de la guerre froide et des décolonisations ont suscité des destructions écologiques à l’échelle planétaire, (…) la préparation des conflits, et notamment la mise au point, le test et la production des armements a produit des effets non moins massifs. (…) Mais ces impacts directs sont loin de résumer l’importance du phénomène guerrier dans les rapports des collectifs humains à leurs environnements.[20]»
«Les guerres du XX° siècle ont également été décisives pour façonner les logiques politiques, techniques, économiques, culturelles qui ont présidé à l’exploitation et à la conservation des ressources, à l’échelle des nations mais aussi de la planète toute entière. (…) Les effets des deux conflits mondiaux sur les économies et les écosystèmes (…) ont été décisifs pour globaliser et intensifier (…) les extractions à l’échelle planétaire et pour catalyser une mainmise accrue des pouvoirs étatiques (au Nord) et des firmes occidentales (au Sud) sur ces ressources. (…) La seconde guerre mondiale est une rupture décisive. (…) [Elle] a catalysé l’émergence de comportements d’extraction à outrance, cristallisés pendant le conflit et perpétués (…) après-guerre. (…) [La] reconfiguration à grande échelle des économies d’exploitation, de transport et d’usage» concerne «une large gamme de matières érigées au rang de ‘ressources stratégiques’, du bois, au caoutchouc et aux combustibles fossiles. (…) L’impératif d’approvisionnement d’une économie de guerre entraine la duplication des infrastructures productives et, en fin de compte, des surcapacités industrielles. [21]»
Comme le CCI l’a mis en avant, dans cette période «la destruction impitoyable de l’environnement par le capital [a pris] une autre dimension et une autre qualité (…) ; c’est l’époque dans laquelle toutes les nations capitalistes sont obligées de se concurrencer dans un marché mondial sursaturé ; une époque, par conséquent, d’économie de guerre permanente, avec une croissance disproportionnée de l’industrie lourde ; une époque caractérisée par l’irrationnel, le dédoublement inutile de complexes industriels dans chaque unité nationale, (…) le surgissement de mégalopoles, (…) le développement de types d’agriculture qui n’ont pas été moins dommageables écologiquement que la plupart des différents types d’industrie.[22]»
La "grande accélération" de la crise écologique ces dernières décennies constitue une des manifestations de la crise historique du mode de production capitaliste dans sa période de décadence, poussée à son paroxysme dans sa phase ultime, celle de sa décomposition. Sa gravité représente désormais une menace directe pour la survie de la société humaine. Surtout, les conséquences écologiques du capitalisme en pleine décomposition se mêlent et se combinent à tous les autres phénomènes de la dislocation de la société capitaliste, de la crise économique et de la guerre impérialiste, interagissent et démultiplient leurs effets en une spirale dévastatrice dont les répercussions combinées dépassent sans commune mesure la simple somme de chacune d’entre elles prises isolément.
Marx, dès le milieu du XIX° siècle mettait déjà en lumière que le Capital, soumis à la nécessité de toujours plus accumuler, affecte la base naturelle même de la production et déséquilibre dangereusement l’interaction entre le genre humain et la nature en provoquant une rupture irrémédiable de son métabolisme. «Avec la prépondérance toujours plus grande de la population urbaine, qu’elle concentre dans les grands centres, la production capitaliste, d’une part, accumule la force motrice historique de la société, d’autre part, elle perturbe le métabolisme entre l’homme et la terre, c’est-à-dire le retour au sol des composants du sol utilisés par l’homme sous forme de nourriture et de vêtements, donc l’état naturel éternel de la fertilité permanente du sol. [23]» «La grande propriété foncière réduit la population agricole à un minimum, à un chiffre qui baisse constamment en face d’une population industrielle concentrée dans les grandes villes, et qui s’accroît sans cesse ; elle crée ainsi des conditions qui provoquent un hiatus irrémédiable dans l’équilibre complexe du métabolisme social composé par les lois naturelles de la vie : il s’ensuit un gaspillage des forces du sol, gaspillage que le commerce transfère bien au-delà des frontières du pays considéré. La grande industrie et la grande agriculture exploitée industriellement agissent dans le même sens.[24]» Marx pouvait déjà discerner que le capitalisme compromettait l’avenir des générations ultérieures et, potentiellement, mettait l’avenir de l’humanité en danger. Comme on l’a vu, ces prévisions ont été amplement confirmées après plus d’un siècle de décadence du capitalisme.
Pourquoi en est-il ainsi ?
Le capitalisme n’a pas inauguré le pillage de la nature. Mais, à la différence des modes de production antérieurs aux dimensions géographiques plus restreintes et plus locales, à l’impact sur l’environnement plus limité, ce pillage, avec le capitalisme, change d’échelle. Il prend une dimension planétaire et un caractère de prédation qualitativement nouveau dans l’histoire de l’humanité. «C’est seulement avec lui que la nature devient un pur objet pour l’homme, une pure affaire d’utilité ; qu’elle cesse d’être reconnue comme une puissance en soi ; et même la connaissance théorique de ses lois autonomes n’apparaît elle-même que comme une ruse visant à la soumettre aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production.»[25]
Pour le capitalisme, qui consacre le règne de la marchandise, et se présente comme un système de production universel de marchandises, uniquement mû par la recherche frénétique du profit maximal, TOUT devient marchandise, TOUT est à vendre. Ainsi, depuis l’époque moderne, avec la construction du marché mondial, «l’industrialisation passe par un transfert du contrôle sur la nature dans les mains d’une poignée de grands capitalistes»[26] ; «un nombre croissant d’objets de la nature ont été transformés en marchandises, c’est-à-dire avant toute chose qu’ils ont été appropriés, bouleversant les environnements comme les rapports économiques et sociaux. (…) L’appropriation d’entités naturelles, la privatisation des êtres vivants, ont des conséquences environnementales, économiques et sociales majeures. Toutes sortes d’êtres naturels deviennent des propriétés et des marchandises. (…) Les objets de la nature, en effet, ne sont pas spontanément des marchandises : ces dernières sont le résultat d’une construction, d’une appropriation (parfois violente) doublée d’une transformation qui permet de rendre l’objet conforme aux échanges marchands.»[27]
Le capitalisme ne conçoit la Terre et la nature que comme un «don gratuit» (Marx), un réservoir de ressources ‘providentiellement’ mis à sa disposition, dans lequel il peut puiser sans limite, pour en faire une des sources de ses profits. «Dans l'ordre économique actuel, la nature n'est pas au service de l'humanité mais du capital ; ce n'est pas le besoin de l'humanité en vêtements, en nourriture et en culture qui domine la production, mais le besoin du capital en profit, en or. Les ressources naturelles sont exploitées comme si les réserves étaient infinies et inépuisables. Avec les conséquences néfastes de la déforestation pour l’agriculture, avec l’extermination des animaux et des plantes utiles, le caractère fini des réserves disponibles manifeste au grand jour la faillite de ce type d’économie.»[28]
C’est donc non seulement de l’exploitation de la principale marchandise, la force de travail du prolétariat que le capitalisme tire sa richesse, mais aussi de l’exploitation de la nature. «Le travail n’est pas la source de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d’usage (qui sont bien, tout de même, la richesse réelle !) que le travail, qui n’est lui-même que l’expression d’une force naturelle, la force de travail de l’homme. […] Et ce n’est qu’autant que l’homme, dès l’abord, agit en propriétaire à l’égard de la nature, cette source première de tous les moyens et matériaux de travail, ce n’est que s’il la traite comme un objet lui appartenant que son travail devient la source des valeurs d’usage, partant de la richesse.[29]»
La cause de la crise climatique ne réside pas dans les ‘activités humaines’ en général ou dans certains secteurs de l’activité économique du capitalisme, mais dans l’existence du mode de production capitaliste lui-même. C’est parce que le capitalisme tire sa richesse de deux sources : l’exploitation de la nature et l’exploitation de la force de travail du prolétariat, toutes deux transformées en marchandises, qu’il n’a pas de solution à la crise écologique. Il ne peut qu’exploiter l’une et l’autre jusqu’à l’épuisement et la destruction. C’est pourquoi la question sociale et la question écologique vont de pair et ne peuvent être résolues qu’en même temps et par le prolétariat, la seule classe qui a intérêt à abolir toutes les formes d’exploitation ; leur résolution passe par le dépassement du mode de production capitaliste.
C’est précisément ce que nie Malm, comme à son habitude, de façon péremptoire, sans véritable argumentation quand il décrète que : «Dans un monde capitaliste plus chaud, la machine à extorsion ne peut faire autre chose qu’extraire la même quantité de survaleur en pressant les ouvriers jusqu’à la dernière goutte de sueur. Mais au-delà un point de bascule localement déterminé, cela pourrait bien n’être simplement plus possible. Une révolution ouvrière victorieuse attend-elle son heure à l’ombre ? Sans doute pas. (…) L’extraction de survaleur reste probablement la machine à extorsion centrale, mais les effets explosifs du changement climatique ne se transmettent pas de manière directe suivant cet axe.[30]» Pour lui, la crise climatique et la question sociale appartiennent à des sphères complètement séparées sans connexion, ni rapport entre elles. Et puisque la lutte du prolétariat ne se développe pas spécifiquement contre les effets de la crise écologique, mais sur le terrain des conditions qui lui sont faites dans le capitalisme, Malm en conclut que la nature et l’écologie n’entrent aucunement dans le champ de son combat à l’échelle historique pour son émancipation, qu’il n’est pas capable d’intégrer la question écologique, des rapports entre le genre humain et la nature à sa perspective révolutionnaire.
Alors que scientifiques et spécialistes de l’environnement identifient généralement la production fondée sur l’échange marchand, la ‘marchandisation’ et l’exploitation à outrance de la nature, le régime de la propriété privée comme facteurs centraux responsables de la crise écologique et soulignent le besoin d’une solution à l’échelle universelle, alors qu’indubitablement, tous ces éléments diagnostiques condamnent le mode de production capitaliste et pointent incontestablement en direction du projet de société communiste porté par le prolétariat, que font-ils ? En aveugles, ou en complices de plus ou moins bon gré de la classe dominante, ils ne font que proposer des impasses ou des aberrations sans perspectives en guise de solution : demander à l’Etat d’améliorer lois et réglementations, mieux réguler, s’inspirer du rapport à la nature (idéalisé !) des sociétés primitives, revenir à la petite agriculture individuelle et parcellaire, produire local, etc. : en tous cas tous convergent pour rechercher des solutions à l’intérieur et dans les conditions de la société actuelle tout en ignorant et en ‘blackoutant’ la perspective du communisme, justement le SEUL projet de société qui se propose de débarrasser le monde de l’échange marchand et de l’exploitation, que tous voient pourtant à la racine de la crise climatique. Ici encore Malm ne fait pas exception[31], il joint sa voix au chœur des campagnes bourgeoises en leur apportant sa caution trotskiste.
Le capitalisme a engendré en même temps les prémisses d'une abondance matérielle (qui se révèlent dans l'existence des crises de surproduction permettant le dépassement de l'exploitation) et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société, le prolétariat, la classe destinée à devenir son fossoyeur.
La généralisation de la marchandise par le mode de production capitaliste a, en premier lieu, affecté la force de travail mise en œuvre par les hommes dans leur activité productive. Le prolétariat, la classe productrice de l’ensemble des biens, privée de moyens de production, n'a, pour survivre, pas d'autre marchandise à vendre sur le marché que sa force de travail à ceux qui détiennent ces moyens de production, la classe capitaliste. Lui seul, qui est soumis à l’exploitation, à la vente de sa force de travail peut avoir intérêt à se révolter contre les rapports capitalistes fondés sur la marchandise. Comme l'abolition de l'exploitation se confond, pour l'essentiel, avec l'abolition du salariat, seule la classe qui subit cette forme spécifique d'exploitation, produit du développement de ces rapports de production, est capable de se doter d'une perspective de leur dépassement.
D’où le fait que «de toutes les classes qui aujourd’hui font face à la bourgeoisie, seul le prolétariat est une classe réellement révolutionnaire. Les autres classes périclitent et disparaissent avec la grande industrie, alors que le prolétariat en est le produit propre. Les classes moyennes, le petit industriel, le petit commerçant, l’artisan, le paysan, tous combattent la bourgeoisie pour préserver de la disparition leur existence de classes moyennes. Elles ne sont pas révolutionnaires, mais conservatrices. Plus encore, elles sont réactionnaires car elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire.[32]»
«Ce qui distingue notre époque, (…) c’est qu’elle a simplifié l’opposition des classes. La société tout entière se divise de plus en plus en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes qui s’affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat.[33]» C’est de la place spécifique qu’occupe le prolétariat au sein des rapports de production capitalistes, que lui provient la faculté de s’affirmer comme force sociale capable de développer une conscience et une pratique aptes à «révolutionner le monde existant», à «transformer pratiquement l’état de choses existant.[34]» La lutte du prolétariat contre les effets de l’exploitation et les conditions qui lui sont faites dans le capitalisme ne peut vraiment aboutir qu’en se donnant pour finalité, l’abolition de l’exploitation elle-même et l’instauration du Communisme. C’est pourquoi «le communisme n'est (…) ni un état qui doit être créé, ni un idéal d'après lequel la réalité devra se régler. (…) [Il est] le mouvement réel qui abolit l'état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes.[35]»
L’achat et la vente des richesses produites ne pourront disparaître que si les richesses de la société sont appropriées par celle-ci de façon collective. «L'appropriation [par le prolétariat de l'ensemble des moyens de production] (…) ne peut s’accomplir que par une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même, et par une révolution qui renversera, d’une part, la puissance du mode de production et d’échange précédent ainsi que le pouvoir de la structure sociale antérieure et qui développera, d'autre part, le caractère universel du prolétariat et l'énergie qui lui est nécessaire pour mener à bien cette appropriation, une révolution enfin où le prolétariat se dépouillera en outre de tout ce qui lui reste encore de sa position sociale antérieure.[36]» Avec la prise de possession des moyens de production par la société, l’appropriation collective par la société des richesses qu'elle produit, la production marchande est éliminée, et avec elle l'exploitation sous toutes ses formes, abolie.
L'abolition de l'échange marchand suppose que soit aboli également ce qui en constitue la base : la propriété privée, ce qui signifie la fin du droit de posséder et de s’approprier la nature : «…la terre, véritable matière première de tout travail humain et fondement de toute existence humaine, appartient à la société. Au stade le plus avancé de son développement, la société reprend ce qu'elle possédait déjà à ses toutes premières origines. Chez tous les peuples parvenus à un certain degré de civilisation, la propriété collective de la terre a existé. La propriété collective constitue la base de toute société primitive en formation, celle-ci n'est pas possible sans celle-là. Ce n'est qu’avec l'apparition et le développement de la propriété privée et des formes de domination qui y sont associées que (…) la propriété commune a été, après de dures luttes, éliminée et usurpée en tant que propriété privée. La spoliation du sol et sa transformation en propriété privée furent la première cause de la servitude qui, de l'esclavage antique au travailleur salarié «libre» du vingt [et un]ième siècle, est passée par tous les stades possibles, jusqu'à ce qu'enfin, après des millénaires d'évolution, les asservis rendent le sol à la propriété commune.»[37] La fin de la propriété privée signifie la fin du monopole exercés par quelques capitalistes «sur des parties déterminées de la surface terrestre[38], [et du] privilège d'en disposer au gré de leur volonté à l'exclusion de [tous] les autres.[39]»
«Avec la prise de possession des moyens de production par la société, la production marchande est éliminée (…). L'anarchie à l'intérieur de la production sociale est remplacée par l'organisation planifiée consciente. La lutte pour l'existence individuelle cesse. Par-là, pour la première fois, l'homme se sépare, dans un certain sens, définitivement du règne animal, passe de conditions animales d'existence à des conditions réellement humaines. Le cercle des conditions de vie entourant l'homme, qui jusqu'ici dominait l'homme, passe maintenant sous la domination et le contrôle des hommes qui, pour la première fois, deviennent des maîtres réels et conscients de la nature, parce que et en tant que maîtres de leur propre vie en société. (…) Ce n'est qu'à partir de ce moment que les hommes feront eux-mêmes leur histoire en pleine conscience; ce n'est qu'à partir de ce moment que les causes sociales mises par eux en mouvement auront aussi d'une façon prépondérante, et dans une mesure toujours croissante, les effets voulus par eux.[40]»
Cette nouvelle étape dans l’histoire du genre humain, véritable saut du règne de la nécessité à la liberté, du gouvernement des hommes à l’administration des choses ouvre une nouvelle ère : le Communisme devra d’abord s’atteler à la priorité de nourrir, vêtir et soigner l’ensemble de l’humanité ainsi que de commencer à réparer les dommages causés par les ravages de la production capitaliste sur l’environnement. La généralisation de la condition de producteur à l’ensemble des membres de la société, la libération des forces productives des limitations et des contraintes de la production capitaliste et de la réalisation du profit entraineront une explosion de la créativité et de la productivité, dans une proportion inimaginable dans les conditions sociales régnant actuellement. En instituant une relation nouvelle et plus élevée entre le genre humain et la nature, il sera le début d’une humanité mondiale unifiée, consciente d’elle-même et en harmonie avec la nature : «la liberté dans ce domaine ne peut consister qu'en ce que l'homme socialisé, les producteurs associés, règlent rationnellement leur métabolisme avec la nature, le placent sous leur contrôle commun, (…) ; l'accomplissent avec le moins de dépenses d’énergie possible et dans les conditions les plus dignes et les plus conformes à leur nature humaine.[41]»
Le développement du mode de production communiste introduira un type d’équipement du sol et du sous-sol totalement différent ; il visera à la meilleure répartition des êtres humains sur l’ensemble du globe et la suppression de l’opposition entre la ville et la campagne.
En vue d’«instituer systématiquement [le métabolisme entre l’homme et la terre] en loi régulatrice de la production sociale[42]» le communisme ne pourra pas faire autrement que se réapproprier et intégrer de façon critique les meilleurs apports des sociétés du passé, en commençant par une meilleure compréhension de la relation plus harmonieuse entre le genre humain et la nature, qui a prévalu pendant la longue période du communisme primitif, tout en intégrant et en transformant toutes les avancées scientifiques et technologiques développées par le capitalisme.[43]
Le Communisme met fin au rapport de prédation et du pillage de la nature des sociétés de classe pour lui substituer «le traitement consciemment rationnel de la terre comme propriété commune éternelle, et comme condition inaliénable de l’existence et de la reproduction de la chaîne des générations humaines successives.[44]»
Pour conclure, contre tous les falsificateurs bourgeois tel Malm[45], nous réaffirmons, avec Marx, qu’en plaçant au centre de son mode de production la satisfaction des besoins humains, en bouleversant les rapports entre les êtres humains tout comme ceux de l’ensemble du genre humain à la nature «le Communisme» représente l’unique et la «vraie solution de l’antagonisme entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’homme[46]» qui s’offre à l’humanité pour lui ouvrir les portes de l’avenir.
Le Communisme est à l’ordre du jour depuis l’entrée du mode de production capitaliste dans sa période de décadence au tournant du vingtième siècle, lorsque les rapports de production bourgeois devenus trop étroits entrent définitivement en collision avec le développement des forces productives qu’ils ne peuvent plus contenir.
À la différence des classes révolutionnaires du passé, toutes porteuses de nouveaux systèmes d’exploitation et qui pouvaient développer leurs nouveaux rapports de production au sein des anciens rapports de production devenus obsolètes, avant de finalement balayer ces derniers, le prolétariat, lui, première classe de l’histoire à la fois exploitée et révolutionnaire, dépourvue de tout point d’appui matériel au sein des rapports de production capitalistes, doit d’abord briser le pouvoir politique de la classe régnante pour s’ériger en classe dominante. N’ayant à disposition que sa conscience et sa capacité d’organisation comme armes de combat, ce n’est qu’une fois préalablement acquise la destruction de l’Etat bourgeois -de tous les Etats- et la prise du pouvoir révolutionnaire au niveau mondial assurée, qu’il peut faire avancer son projet de nouvelle société, inaugurer la transformation communiste de la société.
Dans la situation historique actuelle de la décomposition, la phase ultime de la décadence du capitalisme et face à la spirale de destructions qu’elle enclenche et qui menace l’avenir de la civilisation, et même la survie de l’humanité, le temps ne joue plus en sa faveur, mais lui seul, comme classe révolutionnaire de notre temps détient la clé pour sortir de cette situation cauchemardesque. Il conserve toutes ses potentialités pour concrétiser son projet historique. L’unique alternative, la seule valide, pour ceux qui cherchent une issue aux calamités capitalistes, c’est, sans céder à la panique face à la situation immédiate, d’œuvrer de façon déterminée à réunir les conditions de la survenue du Communisme, de hâter le processus qui mène à cet acte libérateur du monde, en rejoignant le combat de la classe opprimée dans son effort pour développer la conscience de son action et de son mouvement vers l’accomplissement de sa mission historique.
Scott
[1] Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, Editions La Fabrique, 2017, p.137
[2] Andreas Malm, Avis de Tempête, Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, Editions La Fabrique, 2023, p.155 (Edition en anglais : Andreas Malm, The Progress of This Storm, Verso, 2017.
[3] «Le capital abhorre l’absence de profit ou un profit minime, comme la nature a horreur du vide. Que le profit soit convenable, et le capital devient courageux : 10% d’assurés, et on peut l’employer partout ; 20% il s’échauffe ; 50%, il est d’une témérité folle ; à 100% il foule aux pieds toutes les lois humaines ; 300%, et il n’est pas de crime qu’il n’ose commettre, même au risque de la potence.» Th. J. Dunning, cité par Marx dans le Livre I du Capital Editions Sociales, 1950, tome 3, p.202)
[4] Andreas Malm, Avis de Tempête, Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, Editions La Fabrique, 2023, p.164-65
[5] Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, Editions La Fabrique, 2017, p.190-91
[6] Sha Zukang, «Foreword», in Promoting Development and Saving the Planet, p. VII cité par C. Bonneuil, J.B. Fressoz, L’événement Anthropocène – La Terre, l’histoire et nous, Seuil, 2013, p.252 ; Cette approche a été défendue par le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, lors du sommet sur l'action climatique de 2019 et par le Premier ministre chinois Li Kequiang lors de la Commission mondiale sur l’adaptation en 2019.
[7] Marx, New York Daily Tribune, 1853.
[8] Marx, Travail salarié et Capital, 1847, Editions sociales, 1969, p.29
[9] «(En français : jusqu'ici et pas plus loin) est un mouvement social allemand de désobéissance civile visant à alerter sur les actions qui favorisent le changement climatique, notamment l'extraction du charbon.» (Wikipédia)
[10] Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, Editions La Fabrique, 2017, p.210
[11] Voir les points du ‘programme de transition vert’ de Malm, dans la première partie, paragraphe : «Une méthode et une approche bourgeoises de part en part»
[12] Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, Editions La Fabrique, 2017, p.206
[13] Marx-Engels, Manifeste du Parti Communiste, 1847, Ed. Le Livre de Poche, 1973, pp.9-10
[14] Rosa Luxembourg, L'accumulation du capital, III : Les conditions historiques de l'accumulation, 26 : La reproduction du capital et son milieu
[15] Le Manifeste du Parti Communiste, 1847, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm#s... [401]
[16] R. Luxembourg, Introduction à l’économie politique,1907, https://www.marxists.org/francais/luxembur/intro_ecopo/intro_ecopo_51.htm [402]
[17] C. Bonneuil, J.B. Fressoz, L’événement Anthropocène – La Terre, l’histoire et nous, Seuil, 2013, p.260.
[18] Idem, p.267
[19] Karl Marx, Le Capital - Livre premier - Le développement de la production capitaliste, IV° section : la production de la plus-value relative, Chapitre XV : Machinisme et grande industrie
[20] J.B. Fressoz, F. Graber, F. Locher, G. Quenet, Introduction à l’histoire environnementale, Ed. La Découverte, 2014, p.92-93
[21] Idem, p.96-97
[22] "Ecologie : c'est le capitalisme qui pollue la Terre [403]", Revue internationale n°63 (4e trimestre 1990).
[23] Karl Marx, Le Capital, Livre I
[24] Karl Marx, Le Capital, Livre III
[25] Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits «Grundrisse», Éditions sociales, Paris, 2011, p.371
[26] .B. Fressoz, F. Graber, F. Locher, G. Quenet, Introduction à l’histoire environnementale, Ed. La Découverte, 2014, p.61
[27] Idem, p.56-57
[28] Anton Pannekoek, Zeitungskorrespondenz Nr.75, 10 juillet 1909, notre traduction
[29]. Marx, Engels, Programmes socialistes, critique des projets de Gotha et d’Erfurt
[30] Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, Editions La Fabrique, 2017, p.190-91
[31] On retrouve des élucubrations du même genre chez un autre ‘génial penseur’ de ‘l’écologie critique’, Fabian Scheidler, lui aussi encensé de toute part : «On n’ébauche pas une nouvelle société sur une planche à dessin comme on le fait pour un nouvel aménagement intérieur, une machine ou une usine. Les nouvelles formes d’organisation sociale résultent de conflits persistants et de processus de convergence entre divers groupes. Ce qui ressort in fine ne peut par principe jamais être le résultat d’un seul plan, mais seulement la conséquence de nombreux plans, contradictoires ou convergents. (…) Les grands changements de système ne résultent ni d’une transition lente et graduelle d’un mode d’organisation à un autre, ni d’une rupture volontariste sur le modèle de la révolution d’Octobre en Russie. (…) Ce qu’il n’y a effectivement pas, c’est un plan directeur pour construire un nouveau système qui remplacerait le précédent. Non seulement un tel plan n’existe pas, mais il n’y a plus grand monde pour penser qu’il en faille un.» (F. Scheidler, La Fin de la mégamachine. Sur les traces d'une civilisation en voie d'effondrement, chapitre 11 Possibilités, sortir de la mégamachine, Ed. Seuil, 2020, P.445-50)
[32] Marx-Engels, Manifeste du Parti Communiste, 1847, Ed. Le Livre de Poche, 1973, p.19 ; «Les paysans, bien qu'ils soient exploités de multiples façons et qu'ils puissent mener des luttes parfois très violentes pour limiter leur exploitation, ne peuvent jamais donner pour objectif à ces luttes l'abolition de la propriété privée puisqu'ils sont eux-mêmes de petits propriétaires ou que, vivant aux côtés de ces derniers, ils aspirent à le devenir. Et, même lorsque les paysans se dotent de structures collectives pour augmenter leur revenu à travers une amélioration de leur productivité ou de la commercialisation de leurs produits, c'est, en règle générale, sous la forme de coopératives, lesquelles ne remettent en cause ni la propriété privée, ni l'échange marchand. En résumé, les classes et couches sociales qui apparaissent comme des vestiges du passé (exploitants agricoles, artisans, professions libérales, etc.), qui ne subsistent que parce que le capitalisme, même s'il domine totalement l'économie mondiale, est incapable de transformer tous les producteurs en salariés, ne peuvent porter de projet révolutionnaire. Bien au contraire, la seule perspective dont elles puissent éventuellement rêver est celle d'un retour à un mythique «âge d'or» du passé : la dynamique de leurs luttes spécifiques ne peut être que réactionnaire.» (Revue Internationale n°73, «Qui peut changer le monde ? Le prolétariat est bien la classe révolutionnaire [404]», p.20)
[33] Marx-Engels, Manifeste du Parti Communiste, 1847, Ed. Le Livre de Poche, 1973, p.6
[34] Marx, L’Idéologie Allemande (1846)
[35] Marx-Engels, L’Idéologie allemande, Éd. Sociales, Paris, 1968, p. 64
[36] Marx-Engels, L’Idéologie allemande, Éd. Sociales, Paris, 1968, p. 103-104
[37] August Bebel, „Die Frau und der Sozialismus“, Kapitel 22, Sozialismus und Landwirtschaft, 1. Aufhebung des Privateigentums an Grund und Boden, (notre traduction).
[38] «Quand la société sera parvenue à un degré supérieur d’organisation économique, le droit de propriété de quelques individus sur les terres qui composent le globe paraitra aussi absurde que le droit de propriété d’un homme sur un autre paraît insensé. Aucune société, ni une nation, ni même toutes les nations ne sont propriétaires de la Terre : elles n’en sont que les possesseurs, les usufruitiers, ayant pour obligation, en boni patres familias (en bons pères de famille) de la transmettre sous une forme améliorée aux générations futures.» (Karl Marx, Le Capital - Livre III, Le procès d'ensemble de la production capitaliste, §6 : La transformation d'une partie du profit en rente foncière, Chapitre XLVI : La rente des terrains à bâtir. La rente des mines. Le prix de la terre, (notre traduction))
[39] Karl Marx, Le Capital - Livre III, Le procès d'ensemble de la production capitaliste, §6 : La transformation d'une partie du profit en rente foncière, Chapitre XXXVII : Introduction
[40] F. Engels, Anti-Dühring, Editions sociales, Paris, 1977, p. 319, traduction d’Émile Bottigelli.
[41] Karl Marx, Le Capital - Livre III, Le procès d'ensemble de la production capitaliste, §7 : Les revenus et leur source, Chapitre XLVIII : La formule tripartite, (notre traduction)
[42] Karl Marx, Le Capital - Livre premier, Le développement de la production capitaliste, IV° section : la production de la plus-value relative, Chapitre XV : Machinisme et grande industrie -§X. - Grande industrie et agriculture (in Ed. La Pléiade, Œuvres : Economie-I, p.998)
[43] «Depuis les énormes progrès de la science de la nature au cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à même de connaître aussi les conséquences naturelles lointaines, tout au moins de nos actions les plus courantes dans le domaine de la production, et, par suite, d’apprendre à les maîtriser. Mais plus il en sera ainsi, plus les hommes non seulement sentiront, mais sauront à nouveau qu’ils ne font qu’un avec la nature…» (Engels, La dialectique de la nature, Éditions Sociales, Paris, 1977, p. 180-181, traduction d’Émile Bottigelli.)
[44] K. Marx, Le Capital - Livre III, Le procès d'ensemble de la production capitaliste, § 6 : La transformation d'une partie du profit en rente foncière, Chapitre XLVII : La genèse de la rente foncière capitaliste, 5. Le métayage et la propriété parcellaire.
[45] Ou à la Scheidler.
[46] Karl Marx, Manuscrits de 1844.
Liens
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[2] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/courant-communiste-international
[3] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/tci-bipr
[4] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/communist-workers-organisation
[5] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/bordiguisme
[6] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/aventurisme-parasitisme-politiques
[7] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/ficci-gigcigcl
[8] https://www.leftcom.org/fr/articles/2022-07-22/nwbcw-et-le-bureau-international-v%C3%A9ritable-de-1915
[9] https://fr.internationalism.org/content/10811/gauche-communiste-guerre-ukraine
[10] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/polemique
[11] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/nwbcw
[12] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/battaglia-comunista
[13] https://www.leftcom.org/en/articles/2022-09-02/150-years-on-the-split-in-the-first-international
[14] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1872/03/scissions.pdf
[15] https://fr.internationalism.org/rinte88/organisation.htm
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[17] https://www.marxists.org/francais/engels/works/1890/05/fe18900501.htm
[18] https://fr.internationalism.org/rinte87/parasitisme.htm
[19] https://es.internationalism.org/content/4787/el-caso-vogt-el-combate-de-los-revolucionarios-contra-la-calumnia-i
[20] https://es.internationalism.org/content/4836/el-caso-vogt-el-combate-de-los-revolucionarios-contra-la-calumnia-ii
[21] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/interventions
[22] https://fr.internationalism.org/tag/histoire-du-mouvement-ouvrier/lassociation-internationale-des-travailleurs
[23] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/franz-mehring
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[57] https://fr.internationalism.org/content/9961/nuevo-curso-et-gauche-communiste-espagnole-quelles-sont-origines-gauche-communiste
[58] https://en.internationalism.org/node/17123
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[60] http://www.leftcom.org/en/articles/2018-07-10/welcome-to-%25E2%2580%259Cemancipaci%25C3%25B3n%25E2%2580%259D-spain
[61] http://www.leftcom.org/en/articles/2018-07-10/welcome-to-%E2%80%9Cemancipaci%C3%B3n%E2%80%9D-spain
[62] http://www.leftcom.org/en/articles/2019-09-14/on-the-establishment-of-the-group-emancipacion
[63] http://www.leftcom.org/en/forum/2020-03-20/coronarivus-and-catastrophic-crisis-the-tragic-responsability-of-communists-igcl
[64] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/gaizka
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[79] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/trump
[80] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/biden
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[84] https://fr.internationalism.org/tag/5/36/france
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[87] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/farage
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[89] https://fr.internationalism.org/tag/30/475/donald-trump
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[152] https://fr.internationalism.org/rinte24/pologne.htm
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