La pandémie de Covid-19 continue de faire des ravages avec la fulgurante propagation du variant Omicron partout dans le monde. Nul ne sait actuellement ce qu’il en sera demain, tant les lignes de conduite de tous les États face à la contagion sont chaotiques, contradictoires et, en définitive, irresponsables.
Il y a deux ans, face aux confinements destinés à contrer le Covid-19, tous les espoirs reposaient sur l’élaboration d’un vaccin. Selon les dires de l’ensemble de la bourgeoisie, une course de vitesse était engagée pour produire un vaccin à même d’enrayer, à l’échelle de la planète, ce virus dévastateur. Dès 2020, la communauté scientifique était mobilisée, plus de 200 vaccins candidats étaient en cours de développement, aboutissant à l’homologation d’un certain nombre d’entre eux comme le vaccin de Pfizer/BioNTech, premier à être validé par l’OMS. La sous-directrice générale de l’OMS chargée de l’accès aux médicaments se félicitant de cette prouesse : « C’est une très bonne nouvelle pour l’accès mondial aux vaccins […] les efforts mondiaux doivent s’intensifier […] afin de répondre aux besoins des populations prioritaires partout dans le monde […] Il est indispensable que nous garantissions l’approvisionnement essentiel pour tous les pays du monde afin d’endiguer la pandémie ». Par la suite, la bourgeoisie nous a asséné jusqu’à plus soif, pendant des mois, que la vaccination mettrait fin à la pandémie et désengorgerait une bonne fois pour toutes les hôpitaux.
Un an plus tard, la pandémie a officiellement tué plus de 5,5 millions de personnes dans le monde. L’OMS, estime, quant à elle, en prenant en compte les statistiques de surmortalité, que le bilan de la pandémie pourrait être deux à trois fois plus élevé, soit de 10 millions à 15 millions de morts ! Ces chiffres, à peine imaginables il y a un an, sont pourtant la triste réalité d’aujourd’hui.
Cette hécatombe est-elle le résultat d’un manque de vaccins, de l’échec de la mobilisation scientifique de par le monde ? Bien évidemment, non ! Si les campagnes de vaccination ont abouti à des taux de vaccination gigantesques, avec près de 8 milliards de doses administrées dans le monde, elles l’ont été en priorité dans l’ensemble du monde occidental et industrialisé. Mais dans les pays périphériques du monde capitaliste, seulement 2 % de la population a reçu à ce jour un schéma vaccinal complet ! Avec une telle disparité, l’hypocrisie et l’incurie de la bourgeoisie face à l’évolution de la pandémie sautent aux yeux : les mutations du virus se poursuivent, les zones peu vaccinées du monde constituant un terrain fertile à leur propagation. Les contaminations explosent désormais dans de nombreux pays, la très grande contagiosité du nouveau variant Omicron entraînant davantage d’hospitalisations et de morts en valeur absolue.
Pour cacher la responsabilité du mode de production capitaliste, toutes les bourgeoisies nationales font porter le chapeau de cette énième vague de Covid à une partie de la population : les uns présentent les non vaccinés comme des bouc-émissaires engorgeant les services de réanimations, les autres pointent du doigt les populations occidentales « égoïstes » qui se réserveraient la primeur de la vaccination pour conserver la « qualité » de leur mode de vie.
D’où les plates évidences répétés à plusieurs reprises dans les médias : « les pays riches accumulent les vaccins au détriment des États plus pauvres ». Mais cette opposition faussement indignée entre « pays riches » et « pays pauvres » n’est qu’une pirouette visant à masquer la responsabilité du capitalisme comme un tout et la logique marchande sur laquelle il repose. Le vaccin n’échappe pas à la loi de l’offre et de la demande et donc à la concurrence acharnée entre les différents États pour se l’approprier. Contrairement à toutes les sottises propagées ces derniers temps, dans le monde capitaliste, le vaccin ne pourra jamais être un « bien commun ». Il est condamné à demeurer une marchandise comme une autre, que seuls les plus offrants peuvent s’accaparer. Par conséquent, les appels des grandes démocraties à l’accès aux vaccins dans les zones du monde les plus démunies ne sont rien d’autre que de belles promesses et de grossiers leurres.
En fait, la campagne mondiale de vaccination est un exemple caricatural de l’absence quasi totale de cohésion et de coopération des États capitalistes. La « gestion » de la pandémie a mis en pleine lumière le règne du chacun pour soi et la désorganisation totale de la société capitaliste, aggravée par l’incurie exacerbée de chaque État bourgeois et leur incapacité à contenir les effets de plus en plus dévastateurs de la crise historique du capitalisme. (1) D’où une cacophonie exacerbée : ici on reconfine totalement, là on laisse tout ouvert jusqu’à mettre en œuvre, comme en Afrique du Sud, une politique ignoble consistant à laisser le virus se répandre librement sous prétexte que le variant Omicron serait moins mortel que la souche d’origine. Dans plusieurs pays européens (Royaume-Uni, France…), bien que moins ouvertement, la bourgeoisie laisse aussi le variant Omicron se répandre afin de préserver coûte que coûte les intérêts de chaque capital national. Et tant pis pour les morts qui se compteront par milliers parmi les exploités et dans les couches les plus fragiles de la société !
Mais dans ces conditions, les bourgeoisies des pays centraux craignent malgré tout qu’une nouvelle « vague » ne désorganise tous les secteurs stratégiques des économies nationales, ne vienne davantage fragiliser le climat social et perturber l’appareil productif : la distribution alimentaire, la sécurité, les transports, les communications et, bien sûr, la santé, secteur déjà sur la corde raide.
Car un autre aspect que tente de masquer soigneusement la bourgeoisie, c’est la détérioration inexorable des systèmes de santé et de protection sociale, les attaques contre les conditions de travail, et ce dans la même logique « d’économies » et de « rentabilité » du capitalisme dans de nombreux pays, y compris les plus « développés ».
Le désordre économique bien réel et l’inflation galopante, touchant de plein fouet les conditions de vie de la classe ouvrière, accroissent la colère et le mécontentement face à tous ces États, apprentis sorciers qui nous vantent « l’intérêt général » et agissent comme de vulgaires boutiquiers.
Ainsi, depuis quelques mois, des luttes commencent à se faire jour de par le monde comme aux États-Unis cet automne, (2) en Espagne à Cadix dernièrement, mobilisant par centaines, par milliers, des ouvriers de tous secteurs qui tentent enfin de sortir la tête de l’eau. Mais la bourgeoisie s’empresse de mobiliser ses chiens de garde syndicaux et gauchistes pour diviser la lutte, la mener à l’impasse, la stériliser et, bien sûr, en dissimuler l’existence à tous les autres prolétaires du monde entier !
Dans d’autres pays, la colère du personnel de santé et d’autres secteurs face à des conditions de travail critiques ont pu s’exprimer à travers des journées de manifestation. Mais ces réactions sont également stérilisées par les syndicats, entretenant aisément la division et l’isolement. À cela, s’ajoute une immense colère dévoyée sur le terrain pourri des mouvements anti-pass sanitaire (voire anti-vax) au nom des « libertés fondamentales », comme on a pu le voir aux Pays-Bas, en Autriche ou, dernièrement, en Guadeloupe.
C’est donc la perspective de la lutte autonome de la classe ouvrière, sa confiance en ses propres forces pour mener une lutte d’ampleur sur ses propres revendications qui est sabotée, foulée aux pieds, par tous les pompiers sociaux aux ordres de l’État bourgeois. Pour tenter de déjouer les multiples pièges tendus par la classe dominante, la classe ouvrière doit renouer avec les méthodes de luttes qui ont fait sa force et ont permis, à certains moments de son histoire, de faire vaciller la bourgeoisie et son système :
– la recherche du soutien et de la solidarité au-delà de « son » entreprise, de « son » secteur d’activité, de « sa » ville, de « sa » région, de « son » pays ;
– la discussion la plus large possible à propos des besoins de la lutte, quels que soient l’entreprise, le secteur d’activité ou le pays ;
– l’organisation autonome de la lutte, à travers des assemblées générales notamment, sans en laisser le contrôle aux mains des syndicats et des autres organes d’encadrement de la bourgeoisie
Seule la mise en œuvre de l’unité et de la solidarité à l’échelle internationale, de l’autonomie de la lutte sont des jalons indispensables permettant à la classe ouvrière de s’armer pour préparer les luttes de demain.
Stopio, 30 décembre 2021
1) Cf. « La crise de Covid démontre l’impasse du capitalisme », disponible sur le site internet du CCI (décembre 2021) [2].
2) « Luttes aux États-Unis, en Iran, en Italie, en Corée… Ni la pandémie ni la crise économique n’ont brisé la combativité du prolétariat [3]! », Révolution internationale n° 491 (novembre décembre 2021).
Alors que la pandémie et le désastre écologique font rage, la crise économique nous frappe avec la montée en flèche des prix, la hausse du chômage et de la précarité, et dans ce contexte, les capitalistes nous pressurent encore plus férocement. Nous le voyons à Cadix, où dans la nouvelle convention collective de la métallurgie, on essaie de supprimer la majoration de 50 % des heures supplémentaires, soit une perte moyenne de 200 euros par mois.
La baie de Cadix renvoie une image terrifiante de la crise capitaliste : plus de 40 % de chômage, de nombreuses fermetures d’entreprises, la liquidation d’Airbus Puerto Real et de Delphi…Beaucoup de jeunes sont poussés à émigrer vers la Norvège ou vers d’autres pays supposés « mieux lotis ».
Contre cette menace qui pèse sur la vie et l’avenir de tous les travailleurs, les ouvriers métallurgistes se battent avec une détermination et une combativité que nous n’avions pas vue depuis longtemps. Ils ne sont pas les seuls à se battre. Les employés dans la fonction publique en Catalogne ont manifesté massivement contre le recours intolérable aux emplois d’intérim (plus de 300 000 travailleurs de l’État ont des emplois précaires). Des luttes ont lieu dans les chemins de fer de Majorque, à Vestas (province de La Corogne) contre 115 licenciements ; chez Unicaja contre plus de 600 licenciements ; chez les métallurgistes d’Alicante ; il y a des manifestations dans différents hôpitaux contre le licenciement de travailleurs ayant contracté le Covid. Ces luttes coïncident avec des luttes menées dans d’autres pays : aux États-Unis, en Iran, en Italie, en Corée, etc. (1)
Nous tenons à exprimer notre solidarité avec les travailleurs en lutte de Cadix. Leur combat contribue à briser la passivité et la résignation, il exprime l’indignation des travailleurs face aux outrages que ce système inflige, tout cela peut constituer un encouragement pour les premiers pas d’une réponse prolétarienne à la crise et à la barbarie du capitalisme.
Les employeurs, lors des négociations sur les conventions collectives, ont proposé de « geler les salaires en 2020 et 2021, la suppression du paiement double des heures supplémentaires, l’allongement de la durée de la journée de travail, de créer une nouvelle catégorie de travailleurs payés en dessous de leur qualification et de ne pas négocier une récupération salariale qui serait toxique, douloureuse et dangereuse ». (2) Il s’agit d’une attaque brutale par rapport à laquelle les syndicats ont tenté de désamorcer la tension sociale avec deux journées d’action stériles.
Cependant, face à la montée de l’agitation et de la combativité, ils ont fini par appeler à une grève illimitée à partir du 16 novembre, qui a été massivement suivie et s’est étendue jusqu’à la baie de Gibraltar. Le 17 et le 18, le syndicalisme radical a piégé les travailleurs à travers des blocages de la circulation qui ont conduit à des affrontements avec la police dans une stérile « guérilla urbaine », ce qui a donné des munitions à la presse, à la télévision, aux réseaux sociaux, pour les calomnier comme étant des actions « terroristes »… Ainsi El Mundo a lancé une accusation haineuse contre les travailleurs : « Annulation d’opérations chirurgicales, un accouchement dans une ambulance… La grève des métallurgistes empêche l’accès à l’hôpital des soignants et des malades à l’hôpital de La Línea » (17 novembre 2021). Comme cela a été démontré à Euzkalduna en 1984, à Gijón en 1985 et lors de luttes précédentes à Cadix, de tels affrontements ne servent qu’à s’isoler et à empêcher les autres travailleurs de se joindre à la lutte et s’aliéner les éventuelles sympathies de la population. Ils renforcent le capital et son État, et lui donnent les moyens de déclencher une répression féroce.
Mais les travailleurs sont en train de chercher d’autres moyens d’être forts. Le 19, un piquet de grève de plus de 300 travailleurs s’est formé pour appeler à la solidarité les travailleurs de Navantia à San Fernando. Ce même jour, des manifestations ont été organisées dans les quartiers ouvriers de Cadix, Puerto Real et San Fernando. Après un rassemblement devant le siège des patrons, les travailleurs ont fait le tour de la ville, en suivant un itinéraire improvisé, en expliquant leurs revendications aux passants. Le 20, une manifestation massive a eu lieu dans le centre de Cadix et des rassemblements dans les quartiers ont été organisés pour soutenir les camarades entrés en lutte.
Nous ne pouvons avoir de force que si nous étendons la lutte aux autres travailleurs, si à travers des manifestations, des piquets de grève et des assemblées générales, nous organisons l’extension de la lutte. La lutte est forte si elle se propage, brisant les barrières de l’entreprise, du secteur, de la ville, forgeant dans la rue la lutte unie de toute la classe ouvrière.
Dès le début, les syndicats ont monopolisé les négociations avec les employeurs, par l’intermédiaire du Conseil andalou des relations du travail. Nous savons déjà ce que sont ces « négociations » : une parodie où l’on finit par signer ce que veut le capital. Cela s’est produit à maintes reprises à Cadix : à Delphi, les syndicats ont fait avaler la pilule des licenciements aux travailleurs, la même chose s’est produite dans les différentes luttes dans les chantiers navals ou plus récemment à Airbus. Se souvenant de ces coups de poignard dans le dos, le 20, un rassemblement de travailleurs devant le siège des syndicats a crié « Où sont-elles passées, les Commissions ouvrières et l’UGT [les deux principaux syndicats nationaux en Espagne], on ne les voit pas ! »
Pour être forte, la deuxième nécessité est que la lutte soit prise en charge par l’assemblée générale de tous les travailleurs et que celle-ci organise des comités de lutte élus et révocables pour mener à bien la défense des revendications, promouvoir des actions de lutte, etc.
Depuis les expériences de 1905 et de 1917-23, les luttes où la classe ouvrière a pu manifester sa force sont organisées par les travailleurs eux-mêmes dans des assemblées générales ouvertes au reste de la classe ouvrière : les chômeurs, les retraités, les travailleurs précaires, etc. Cela est aussi le produit de l’expérience des métallurgistes de Vigo en 2006 (3) et du mouvement des Indignados en 2011. (4)
Les ouvriers ne peuvent pas laisser la lutte entre les mains des syndicats. Dans le communiqué d’une coordination des ouvriers de la métallurgie de Cadix, il était déclaré que « les syndicats doivent nous conseiller et nous représenter mais ne pas prendre des décisions pour nous et en secret ». Il ne s’agit absolument pas de cela ! Quel est le « conseil » que donnent les syndicats ? D’accepter ce que les patrons demandent. Quant à la lutte, leur « mobilisation » consiste en des actes isolés, de pressions sans aucune force ou d’affrontements minoritaires avec la police. Ils ne nous représentent absolument pas, ce qu’ils représentent, c’est le capital et son État. Leur fonction même d’instruments au sein du capital, c’est de « prendre des décisions pour nous et en secret ». Ils ne font que renforcer le capital et son État et leur donnent les moyens de déclencher une répression féroce.
Les syndicats veulent enfermer la lutte dans un « mouvement citoyen » pour « sauver Cadix ». Il est vrai que les industries ferment, qu’un jeune sur trois doit émigrer. Mais c’est ce que nous voyons dans tous les pays. Détroit, autrefois le centre de l’industrie automobile américaine, est aujourd’hui un désert de ruines, de fer et de ciment. La même chose se produit dans l’industrie minière des Asturies. Des exemples, il en existe par milliers. Ce n’est pas Cadix qui coule, c’est le monde capitaliste qui s’enfonce dans un processus irréversible de crise économique, de destruction écologique, de pandémies, de guerres, dans une barbarie généralisée.
Le slogan « Sauver Cadix » détourne la lutte des travailleurs sur un terrain localiste totalement impuissant. Depuis 40 ans, on nous a fait lutter pour la « défense des chantiers navals de Cadix », pour réclamer plus d’investissements dans la baie, etc. Nous en voyons maintenant les résultats ! De plus en plus de chômage, de précarité, de besoin d’émigrer.
Le grand danger pour la lutte est que la solidarité qui commence à se manifester soit canalisée et dévoyée vers le slogan : « Sauver Cadix » qui nous plonge dans l’enferment bourgeois du localisme et du régionalisme, qui est le pire des poisons pour la lutte des travailleurs. Elle est détournée vers l’objectif capitaliste d’un soi-disant « développement économique », censé « créer des emplois » et vers le fait de prôner « une unité » avec les petits entrepreneurs qui nous exploitent, les flics qui nous cognent dessus, les politiciens qui nous vendent leur camelote, la petite bourgeoisie égoïste et mesquine. Ils ont mis la lutte de Cadix dans le même sac que les protestations des patrons de transport. Ainsi, Kichi, le maire « radical » de Cadix a déclaré : « Nous avons été obligés de mettre le feu pour que Madrid nous écoute ». C’est adultérer et falsifier la lutte des travailleurs en la transformant en un « mouvement de citoyens en colère » qui « mettent le feu » pour que les « autorités démocratiques » leur octroient « leur » dû.
Non ! La lutte des ouvriers n’est pas une lutte égoïste pour des revendications partielles. Comme le disait le Manifeste du Parti communiste (1848) : « Jusqu’à présent, tous les mouvements sociaux ont été des mouvements déclenchés par une minorité ou dans l’intérêt d’une minorité. Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome d’une grande majorité dans l’intérêt de la grande majorité ». La lutte revendicative fait partie du mouvement historique de la classe ouvrière visant à construire une société consacrée à la pleine satisfaction des besoins humains. Ce n’est pas vers la « baie de Cadix » qu’il faut regarder pour que la lutte aille de l’avant. C’est vers la classe ouvrière dans son ensemble qui souffre autant que leurs frères et sœurs de Cadix de l’inflation, de la précarité, des baisses de salaire dans les contrats de travail, de la diminution des prestations sociales, du chaos dans les hôpitaux, de la menace de la poursuite de la pandémie de Covid. Mais, d’autre part, les travailleurs des autres régions doivent voir dans celle de leurs camarades de Cadix, leur lutte et démontrer leur solidarité en se joignant à eux, en mettant en avant leurs propres revendications.
Contrairement aux mensonges démocratiques, la société actuelle n’est pas une somme de citoyens « égaux devant la loi ». Elle est divisée en classes, une minorité exploiteuse qui possède tout et ne produit rien, et en face d’elle, la classe ouvrière, la majorité exploitée, qui produit tout et possède de moins en moins. Seule la lutte en tant que classe peut rendre les revendications des travailleurs de Cadix réalisables, seule la lutte en tant que classe peut ouvrir un avenir face à l’effondrement de l’économie et à la barbarie du capitalisme.
CCI, 21 novembre 2021
1) Cf. « Les luttes ouvrières aux Etats-Unis, en Iran, en Italie, en Corée… Ni la pandémie, ni la crise économique n’ont brisé la combativité du prolétariat ! », Révolution internationale n° 491 (nov.-déc. 2021). [3]
2) Citation tirée d’un communiqué de la Coordination des ouvriers métallurgistes de la baie de Cadix.
3) Cf. notre article de 2006 : « Grève de la métallurgie à Vigo en Espagne : une avancée dans la lutte prolétarienne », Internationalisme n° 326. [7]
4) Cf. notre tract international : « 2011 : de l’indignation à l’espoir », Révolution internationale n° 431 (avril 2012) [8].
À la mi-décembre, suite aux préavis de grève lancés à la SNCF par les syndicats (UNSA, CGT et SUD-rail), notamment dans le sud-est de la France, les médias ont adopté un ton alarmiste face à la menace d’une nouvelle paralysie des transports ferroviaires pour les fêtes de fin d’année. Après le dur et long mouvement de grève isolé de 2018 et la colère qui s’est exprimée lors du mouvement contre la réforme des retraites durant l’hiver 2019-2020, ce secteur très combatif ayant un poids politique important du fait de son expérience, préoccupe la bourgeoisie. Cela, d’autant plus que cette dernière doit gérer une situation difficile, à la fois marquée par la crise sanitaire, par le déroulement de la campagne électorale et par un mécontentement très fort au sein de la population du fait de la crise économique.
Le mouvement à la SNCF s’inscrit en grande partie dans ce contexte de colère qui existe dans l’ensemble de la classe ouvrière, en France, comme au niveau international : aux États-Unis avec les luttes qui se sont déroulées dans les usines Kellog’s, John Deere, PepsiCo, en Corée avec d’énormes grèves contre les conditions de travail et les bas salaires, en Espagne, dans la région de Cadix, avec la lutte dans le secteur de la métallurgie, en Belgique avec la grève de l’usine Volvo, en Italie, etc.
Ce mécontentement s’exprime aussi en France. On a pu s’en rendre compte dans les transports publics, chez les éboueurs de plusieurs grandes villes, comme à Lyon, Montpellier ou Marseille, dans les hôpitaux, mais aussi dans de nombreuses entreprises petites ou moyennes ou dans le commerce, comme à Leroy Merlin, par exemple, entreprises dans lesquelles les ouvriers font rarement grève. Les raisons de tous ces mouvements sont pour la plupart les mêmes : l’inflation qui diminue le « pouvoir d’achat » et des salaires qui n’augmentent pas, alors même que les États ne cessent de parler de « reprise économique » après la difficile période des confinements et des couvre-feux. Les salaires des cheminots sont bloqués depuis huit ans ; différentes mesures comme la suppression de lignes de train, l’ouverture à la concurrence ou la création de filiales low cost ont abouti à la dégradation des conditions de travail et à la diminution des salaires. C’est pour cela, par exemple, que la grève dans le secteur Ouest de la SNCF, les 23 et 24 octobre dernier, portait, sans surprise, sur des revendications liées au pouvoir d’achat.
Une telle dynamique au sein de la SNCF ne pouvait qu’alerter et inquiéter la bourgeoise échaudée par la très forte combativité qui s’était exprimée dans ce secteur contre la réforme des retraites. La bourgeoisie souhaite d’autant plus faire oublier les leçons de cette lutte que le danger de mobilisation plus large est aujourd’hui bien réel et que, malgré des difficultés et de nombreux obstacles, le mouvement à la SNCF risquait de faire tache d’huile et/ou d’encourager d’autres secteurs prêts à lutter. C’est pour cette raison qu’en toute complicité avec la direction de la SNCF, dans le dos des ouvriers, après des négociations et un certain nombre de revendications satisfaites, la CGT et SUD-rail ont maintenu dans un premier temps leur préavis de grève… pour le retirer dès le lendemain. La bourgeoisie et ses syndicats ont alors tenu à faire apparaître le fait suivant : les primes de 600 et 300 euros pour les conducteurs et contrôleurs du sud-est sont censés être une « victoire ». Il n’y aurait donc plus motif à mobilisation. En réalité, ce qui a été obtenu est très loin de rattraper les pertes de salaire depuis des années et l’augmentation du coût de la vie. Surtout, cette « victoire » a été orchestrée en coulisses de manière à générer le maximum de divisions : 600 euros pour les uns, 300 pour les autres, des évolutions de grille salariale différentes en fonction de l’ancienneté, divisant jeunes et vieux, etc.
Les gauchistes, comme ceux du NPA ou de LO, très présents sur le terrain par leur engagement dans l’action syndicale, ont été les artisans de premier plan de ces divisions, masquant leurs forfaits en détournant l’attention sur les seules « directions syndicales » qui, en quelque sorte, auraient pris leurs décisions « non démocratiques » sans en recourir à la « base » : « Il n’est pas venu à l’idée des directions syndicales de demander leur avis aux premiers concernés, ceux qui s’apprêtaient à faire grève ». Ce type de discours hypocrite n’a pour fonction que de dédouaner, in fine, les syndicats et leur sale boulot, en masquant la nature bourgeoise de ces organes dont la fonction est d’encadrer et de contenir les luttes pour le compte de l’État. En fait, ce que ce type de fausse critique vise en premier lieu, c’est à entraîner et à enfermer toujours plus les ouvriers dans la logique syndicale, en laissant croire que le syndicat reste un outil de la lutte de la classe ouvrière malgré la « mollesse » des directions.
De la sorte, les gauchistes préparent et anticipent à leur manière les luttes futures : ils savonnent à l’avance les planches déjà pourries par l’action des syndicats en usant d’un radicalisme de façade. Toute la bourgeoisie est ainsi parvenue à prendre les devants et à entraver la mobilisation, tout en tentant de redonner un certain crédit à l’action syndicale.
La première leçon que nous devons tirer n’est pas celle des gauchistes ou des journaux bourgeois, où les ouvriers sont censés se contenter de miettes et devraient seulement se « méfier des directions syndicales ». Non ! Le prolétariat ne peut pas faire confiance aux syndicats, ni aux gauchistes, pour mener ses luttes. Ces organes d’État et organisations bourgeoises sont de faux-amis et défendent les intérêts de la classe capitaliste et de son État. Comme l’a montré le mouvement contre la réforme des retraites, on ne peut nullement s’appuyer sur les syndicats qui, en prenant d’office la direction de la lutte, ont imposé des simulacres d’assemblées ouvrières, ont divisé et saucissonné les luttes en multipliant les mobilisations étalées dans le temps, en jouant de manœuvres dilatoires pour décourager et mieux épuiser les plus combatifs dans l’impasse d’actions jusqu’auboutistes totalement isolées. Tout cela explique en grande partie pourquoi les cheminots, au lieu de se replier en bon ordre lors du reflux de la lutte contre la réforme des retraites, sont restés isolés et finalement défaits (même si la réforme a été ajournée du fait de la pandémie). Les ouvriers ne peuvent en réalité compter que sur eux-mêmes, sur leur solidarité et leurs initiatives créatrices pour faire vivre de véritables assemblées générales dans lesquelles doit être défendu le principe de s’ouvrir à tous les prolétaires, actifs, chômeurs ou retraités, comme épicentre du combat. Cela, de façon à discuter collectivement et de manière autonome des modalités de la lutte. Seule une prise en main consciente, une réflexion collective par des débats vivants aboutissant à des décisions politiques concrètes pourront étendre et faire progresser la lutte en ne restant pas isolée dans le corporatisme, dans un seul secteur, où la bourgeoisie cherche toujours à l’enfermer. Une telle démarche, même si elle est difficile à mettre en œuvre dans le contexte actuel, doit nourrir toute notre réflexion pour préparer les futurs combats de classe.
WH, 31 décembre 2021
Le 4 décembre dernier, plusieurs milliers de personnels de santé défilaient dans les rues de Paris à l’appel du collectif citoyen « Audace 53 », relayé et soutenu par les syndicats (CGT, FO, Solidaire…) et de nombreux autres collectifs de ce même secteur. Contre « la suppression des lits d’hôpitaux », « le manque de personnels », « l’allongement des journées de travail », « la succession des journées de garde », tels étaient les principaux mots d’ordre des salariés du secteur hospitalier. Ces derniers exprimaient par là un véritable ras-le-bol, une colère mais aussi la volonté de ne pas se résigner et de lutter contre des conditions de travail toujours plus épouvantables depuis le surgissement de la pandémie de Covid-19.
Pour autant, cela veut-il dire que la mobilisation du 4 décembre, organisée et dirigée par les collectifs et les syndicats, mène les exploités du secteur hospitalier vers un terrain favorable à la défense de leurs intérêts et ceux des autres secteurs de la classe ouvrière ?
« Pour la défense de l’hôpital public », « Pour la défense de notre système de santé » : voici quels étaient les deux principaux slogans des syndicats et collectifs. Et nous ne pouvions pas nous attendre à autre chose de la part des « partenaires sociaux », ces organes patentés de l’État bourgeois qui profitent ici d’une grande faiblesse des salariés du secteur hospitalier, le corporatisme, pour orienter ces derniers vers un terrain de lutte totalement pourri : une prétendue amélioration du système hospitalier au nom de la citoyenneté et de la défense du sacro-saint service public, érigé en patrimoine commun… de la nation. Telle était la toile de fond de cette mobilisation que les exploités du médical, comme de tous les autres secteurs, doivent rejeter à tout prix.
Comme nous l’avons soutenu à de nombreuses reprises dans notre presse, les conditions de vie et de travail abominables des salariés du secteur hospitalier sont le produit de l’incurie de la bourgeoisie qui, sous le poids écrasant de la crise économique et de l’endettement massif de l’État, n’a eu de cesse, ces dernières décennies, de démanteler les systèmes de santé afin de rendre ces derniers moins coûteux et si possible rentables ! Ce n’est donc personne d’autre que l’État, le plus puissant et le plus féroce de tous les patrons, quel que soit le gouvernement en place, qui est le responsable de la suppression des postes, de la fermeture des hôpitaux, des cadences de travail infernales, de l’enchaînement de journées à rallonge épuisantes, de la réduction drastique des moyens, etc. Cela conduit la plupart du temps à une situation délirante où les soignants ne peuvent plus soigner.
En véhiculant l’illusion selon laquelle une plus grande participation de l’État améliorerait les conditions de travail au sein de « leur » système de santé, les syndicats tendent un double piège aux exploités du médical :
– Les pousser à lutter seuls dans leur coin, totalement isolés des autres secteurs.
– Les amener à défendre le service public et l’État-providence. Deux mythes n’étant rien d’autre qu’une forme déguisée de l’exploitation capitaliste. (1)
Par conséquent, au risque de développer une espèce de « syndrome de Stockholm » qui les mènerait à sympathiser avec leurs propres exploiteurs, tous les salariés du secteur hospitalier doivent rester sourds aux mystifications des syndicats et autres collectifs en tous genres.
Car c’est la logique même de la crise du système capitalisme qui est la cause profonde de cette situation en France comme dans le monde entier. La saturation des services de réanimation, les déprogrammations d’interventions liées à d’autres pathologies et les autres dommages collatéraux de Covid-19 touchent le monde entier et n’ont fait qu’exacerber une situation déjà très ancienne n’ayant rien de conjoncturelle mais ne faisant qu’exprimer l’incapacité de la société capitaliste comme un tout à pourvoir aux besoins fondamentaux de l’humanité.
Aussi, ce contre quoi les soignants se sont mobilisés le 4 décembre n’est pas spécifique au secteur hospitalier en France. Bien au contraire, c’est à des degrés différents, le propre des conditions de travail de tous les secteurs du salariat et ce dans le monde entier. En définitive, la dureté du quotidien des soignants est une expression parmi d’autres de l’exploitation de la classe ouvrière, que ce soit dans les entreprises privées comme dans le secteur public. Il n’y a en cela aucune différence de nature entre les deux. D’ailleurs, la multiplication des grèves et des luttes dans plusieurs pays comme aux États-Unis au cours du mois d’octobre, dans la métallurgie en Espagne, mais aussi en Italie, en Iran, en Corée… sont autant de réactions aux dégradations des conditions de travail à l’échelle internationale. Cette reprise réelle mais fragile de la combativité ouvrière, à travers des revendications lui étant propres, montre bien que la pandémie n’a pas porté un coup fatal au développement des luttes. Pour autant, ces dernières marquent d’importantes faiblesses handicapant la classe ouvrière pour la perspective d’un combat plus large. À l’image de la mobilisation des soignants, bon nombre de luttes demeurent très isolées. Les ouvriers luttant dans le périmètre étroit de leur usine, de leur entreprise ou de leur secteur.
Or, le combat historique de la classe ouvrière n’est pas mue par la volonté d’améliorer tel ou tel secteur de l’économie nationale mais bien d’œuvrer à la victoire de la révolution prolétarienne et l’avènement d’une société au sein de laquelle la communauté s’organiserait pour assumer et développer les besoins humains tout autrement que la logique du marché capitaliste. Pour parvenir à créer les conditions d’une telle perspective, les prolétaires, en activité soumis à des cadences et des pressions infernales, comme ceux réduits au chômage, devront être en mesure de lutter ensemble, tous unis, derrière des revendications communes. Ce n’est qu’à travers ce cheminement qu’ils seront en mesure de dépasser les préjugés corporatistes et nationaux et ainsi se reconnaître comme une classe unie à l’échelle internationale portant en elle-même un gigantesque projet : l’abolition des classes sociales, de l’État et l’unification de l’humanité.
Face au poison de la division et de l’isolement, prolétaires de tous les pays unissez-vous !
Vincent, le 21 décembre 2021
1) Cf. « Luttes contre les licenciements : La défense du “service public”, c’est la défense de l’exploitation capitaliste », Révolution internationale n° 364, (janvier 2006) [13]. Voir également : « La défense du secteur public : un piège contre la classe ouvrière », Révolution internationale n° 371, (septembre 2006). [14]
Barrages, blocages, incendies, pillages, émeutes, destructions de magasins, de supermarché et de bâtiments, coups de feu, affrontements multiples… Malgré l’instauration rapide du couvre-feu, les révoltes aux Antilles ont abouti à ce que Macron a aussitôt qualifié de « situation très explosive ». L’explosivité de ces révoltes s’inscrit dans un contexte de mécontentement chronique et de méfiance de la population envers la métropole et ses institutions, témoignant d’une colère déjà fortement installée. (1) Comme ailleurs dans le monde, en Guadeloupe, les salariés de la grande distribution (à Baie Mahault, par exemple) ou ceux de la centrale Énergie Antilles rongeaient leur frein depuis plusieurs mois face aux menaces de licenciements. Une bonne partie de la population aux Antilles vit au dessous du seuil de pauvreté (34 % en 2017). Selon l’INSEE, un jeune sur trois est au chômage. Les prix ont fortement augmenté pour l’alimentation comme pour l’usage des transports. Les conditions sanitaires sont fortement dégradées. L’accès à l’eau est très problématique depuis des décennies : il faut supporter la rotation de « tours d’eau » car le réseau d’adduction est hors service. Dans un tel contexte, le durcissement des mesures sanitaires pour le personnel de santé non vacciné, ajouté aux problèmes non réglés depuis trop longtemps, a mis le feu aux poudres.
Profitant de cette forte colère et d’une situation chaotique à Pointe-à-Pitre comme à Fort-de-France, d’une situation marquée par l’accélération de la décomposition du capitalisme comme le CCI le met régulièrement en évidence dans notre presse, par l’exaspération d’une jeunesse désœuvrée et d’une classe ouvrière combative mais peu expérimentée, les syndicats et autres collectifs citoyens ont poussé et encouragé un mouvement entraînant une bonne partie de la population, servant à la fois d’exutoire et d’impasse très dangereuse pour la lutte de classe.
En premier lieu, les syndicats ont instrumentalisé les particularismes et les préjugés ultramarins, comme cela avait déjà été le cas lors des émeutes de 2009. Il s’agit d’endiguer toute colère dans le périmètre étroit de mouvements insulaires et d’accentuer fortement les divisions au sein de la classe ouvrière, (2) notamment au sein du personnel de santé, opposant ainsi les anti-pass/anti-vaccin aux pro-vaccin. Alors qu’elle n’a jamais dénoncé l’incurie sanitaire et les attaques de la bourgeoisie sur le système de santé, l’intersyndicale n’a fait qu’appuyer et soutenir ceux qui s’opposaient de manière irrationnelle à la vaccination, sans leur offrir la possibilité ni les moyens d’organiser une lutte commune avec tout le personnel et les ouvriers des autres secteurs. En provoquant des blocages à l’entrée des CHU et en utilisant des pneus usagés pour faire barrage, les syndicats ont accentué les tensions au sein même du personnel de santé en les enfermant sur leur lieu de travail. En divisant ainsi les prolétaires, sans donner de perspective pour une lutte unie, les privant d’un véritable terrain de classe, les syndicats ont cultivé à dessein le chacun pour soi, encouragé la défense des prétendues « libertés individuelles » et le sentiment d’impuissance qui poussent une grande partie de la jeunesse désorientée à s’exprimer par le déchaînement d’une violence aveugle. De même, la politique des syndicats a favorisé et encouragé les idéologies putrides de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie qui prospèrent derrière des revendications réactionnaires insulaires ou indépendantistes, c’est-à-dire nationalistes.
En fin de compte, les organes d’État que sont les syndicats se sont partagés le travail avec le gouvernement afin de pourrir toute possibilité de riposte ouvrière et mettre en œuvre le souhait de Macron : « Il faut que l’ordre public soit maintenu » ! En réduisant ainsi la classe ouvrière à l’impuissance et en abandonnant la riposte aux seules violences aveugles, les syndicats ont offert au gouvernement une justification en or pour déchaîner la répression, permettant l’envoi de gendarmes en renfort et du GIGN : une manière habile pour faire accepter la répression à la population. Mais aussi de redorer l’image ternie d’un État en « perte d’autorité » capable d’assurer le maintien de « l’ordre public ».
Face à ces manœuvres et instrumentalisations syndicales infâmes, aux attaques et à la vie chère, aux menaces en tous genres contre les conditions de vie, menées et orchestrées par le capital, les prolétaires des Antilles comme de la métropole doivent se battre ensemble ! L’incurie face à la crise sanitaire, la poursuite du démantèlement de l’hôpital public, sont des motifs non pas d’opposer les salariés entre eux, mais au contraire de favoriser leur lutte commune dans un véritable mouvement de classe. Une telle démarche ne sera possible qu’en tirant les leçons de ce qui se passe aux Antilles, notamment afin de mettre en évidence le rôle de saboteurs des syndicats. Ces derniers sont en effet des ennemis de la classe ouvrière, des organes de l’État pour contrôler et museler la classe ouvrière. Cela, depuis qu’ils sont passés dans le camp de la bourgeoisie au moment de la Première Guerre mondiale. Toute une réflexion doit être portée sur leur complicité systématique avec les gouvernements pour mener à bien non seulement les attaques, mais aussi la répression.
Contrairement aux gauchistes, notamment les trotskistes comme ceux du NPA ou de Lutte ouvrière, qui eux-mêmes participent à l’intérieur des syndicats au sabotage qu’ils soutiennent et cherchent à masquer, les révolutionnaires dénoncent ces pratiques anti-ouvrières et les poisons de tels mouvements. Aussi, face aux attaques qui vont s’amplifier, ils soulignent la nécessité non seulement d’une réflexion ouvrière commune, collective, mais également d’une pratique de lutte permettant à tous les prolétaires de se retrouver ensemble dans des grèves et des manifestations unies. Les prolétaires doivent prendre l’initiative de discuter, de se réunir en assemblée générale, de dénoncer les pièges que tentent de dresser les syndicats pour nous diviser, de s’organiser pour préparer les conditions permettant d’élargir d’emblée la lutte aux autres prolétaires, sans s’enfermer dans des revendications spécifiques, encouragées par nos ennemis pour nous diviser et nous enfermer, pour diluer nos revendications et les entraîner dans des révoltes aveugles ou des mouvements réactionnaires sans perspective ni lendemain. Il ne s’agit nullement de foncer tête baissée dans un activisme débridé, mais de poser les conditions d’une lutte consciente, sur un terrain propre aux méthodes de la lutte de classe, capable de s’adapter aux possibilités offertes comme de se replier en bon ordre, sans s’épuiser ni se décourager dans des impasses, sans tomber dans le piège des violences stériles propres à la petite bourgeoisie désespérée et radicalisée, ouvrant toujours un boulevard à la répression.
Le chemin pour mener à une véritable lutte ouvrière commune est encore long et très difficile. Pour cela, les prolétaires doivent commencer par rejeter la propagande véhiculée par les médias et l’État sur les « particularismes antillais », mais aussi et surtout les discours des gauchistes et des syndicats sur le prétendu « modèle » ou « exemple » pour la lutte que seraient les événements de Guadeloupe et de Martinique. L’émeute, le pillage et les violences aveugles, sous le masque de la « grève générale », même si les syndicats cherchent hypocritement et soigneusement à s’en démarquer, n’ont rien à voir avec les méthodes de la lutte de classe ! En réalité, ils ne font qu’exprimer l’impasse dans laquelle nos ennemis cherchent à nous enfermer pour entraver tout frémissement dans le développement du combat de classe.
WH, 26 novembre 2021
1) Cette méfiance s’est ancrée et amplifiée depuis l’empoisonnement des populations due au chlordécone, un pesticide très toxique qui a été utilisé dans les Antilles françaises, entre 1972 et 1993, pour lutter contre le charançon du bananier. De manière générale, la pauvreté et le « sentiment d’abandon » sont particulièrement marqués dans la région.
2) Les gauchistes, comme le NPA, soutiennent pleinement l’action syndicale et son sabotage au nom de la « solidarité avec la grève générale »…
Poutine a justifié le renforcement militaire à la frontière avec l’Ukraine en dénonçant les intentions « agressives » de l’OTAN et des puissances occidentales. Les porte-parole politiques et médiatiques des « démocraties » occidentales appellent à la fermeté face aux menaces « agressives » de la Russie à l’encontre de la souveraineté de l’Ukraine, en soulignant que l’intervention des forces spéciales russes pour aider à « rétablir l’ordre » au Kazakhstan est une preuve supplémentaire d’une ambition de Poutine, celle de « reconstruire un empire ». Autant d’accusations mutuelles des puissances capitalistes et impérialistes, que les prolétaires, qui « n’ont pas de patrie », doivent repousser en refusant d’entrer dans ces querelles, et encore moins de s’abaisser à de quelconques sacrifices, économique ou physique, au nom de leurs exploiteurs, qu’ils soient américains, européens, russes ou ukrainiens.
Avant 1989, Moscou se tenait à la tête de la deuxième puissance mondiale, le leader d’un bloc impérialiste. L’Ukraine et nombre des autres républiques « indépendantes » qui entouraient la Russie faisaient partie d’une soi-disant « Union soviétique ». Mais en 1989-91, point culminant d’une longue crise économique et politique, (1) le bloc de l’Est s’est effondré et l’URSS a été emportée par ce tsunami.
Les États-Unis sont ainsi devenus la seule et unique « superpuissance ». Bush père proclamait l’avènement d’un « Nouvel ordre mondial de paix, de prospérité et de démocratie ». Mais en quelques années, le triomphe des États-Unis s’est avéré frelaté. L’ennemi commun de l’Est ayant été mis à terre, le bloc occidental lui-même a commencé à se diviser, et le principe du « chacun pour soi » a de plus en plus remplacé l’ancienne discipline des blocs, une expression, dans les relations internationales, de l’aube d’une nouvelle phase terminale dans le long déclin du système capitaliste. Ce processus a été illustré de manière frappante par la guerre des Balkans au début des années 1990, où les alliés les plus « loyaux » des États-Unis se sont retrouvés en désaccord, allant même jusqu’à soutenir différentes factions dans les massacres sanglants qui ont accompagné l’éclatement de la Yougoslavie.
La réponse américaine à la menace à l’encontre de son hégémonie fut la tentative de réaffirmer son autorité en s’appuyant sur son écrasante supériorité militaire, avec un certain succès lors de la première guerre du Golfe en 1991, mais avec des résultats beaucoup plus négatifs lors des invasions de l’Afghanistan en 2001 et de l’Irak en 2003. C’était maintenant au tour des États-Unis de s’enliser dans des conflits ingagnables avec des bandes islamistes. Au lieu de bloquer la tendance au chacun pour soi, ces aventures ont accéléré les tendances centrifuges dans toute la région stratégiquement vitale du Moyen-Orient.
Après une courte période (les années Eltsine) au cours de laquelle la Russie semblait prête à se vendre au plus offrant, l’impérialisme russe, dirigé par l’ex-chef du KGB Poutine, a commencé à se réaffirmer, en comptant sur ses seuls atouts réels : l’énorme machine militaire héritée de la période de la guerre froide et ses réserves énergétiques considérables, notamment en gaz naturel, qui pourraient être utilisées pour faire chanter les pays plus dépendants. Même si elle ne pouvait pas affronter directement ses rivaux impérialistes, elle pouvait faire de son mieux pour aggraver les divisions entre eux, notamment par l’utilisation judicieuse de la cyberguerre et de la propagande clandestine. Ses efforts pour affaiblir l’UE en soutenant les forces populistes lors du référendum sur le Brexit, en France, en Europe de l’Est, etc., en sont un exemple évident. Aux États-Unis, ses trolls agissant sur les réseaux sociaux ont soutenu la candidature de Trump.
La renaissance impérialiste de la Russie est passée par plusieurs étapes. D’abord sur le plan intérieur, en mettant fin à la grande braderie d’Eltsine et en imposant un contrôle beaucoup plus strict de l’économie nationale, mais surtout par des actions militaires : en Tchétchénie, qui, de 1999 à 2000, a été réduite en cendres en guise d’avertissement contre de futures tentatives de sécession de la Fédération de Russie ; en Géorgie en 2008, où les forces russes sont intervenues pour soutenir la sécession de l’Ossétie du Sud et pour contrecarrer le rapprochement de la Géorgie avec l’OTAN ; l’annexion de la Crimée en 2014, point culminant de la réaction russe à la « révolution orange » en Ukraine et à l’émergence d’un gouvernement pro-occidental qui souhaitait adhérer à l’OTAN ; et en Syrie, où les armes et les forces russes ont été décisives pour empêcher la chute d’Assad et la perte éventuelle de la base navale russe de Tartous. Dans les années 1970 et 1980, les États-Unis avaient largement réussi à chasser l’influence russe du Moyen-Orient (par exemple en Égypte, en Afghanistan…). Aujourd’hui, la Russie est revenue et ce sont les États-Unis qui se sont retirés. Dans nombre de ces actions militaires, la Russie a bénéficié du soutien ouvert ou tacite de la Chine, non pas parce qu’il n’y a pas de divergences d’intérêts impérialistes entre les deux pays, mais parce que la Chine a vu les avantages des politiques qui affaiblissent l’emprise des États-Unis.
Cependant, malgré le redressement de la Russie et les nombreux revers subis par les États-Unis, ces derniers n’ont pas renoncé à tous les gains qu’ils ont réalisés dans les pays limitrophes de la Russie ; à bien des égards, l’ancienne politique d’encerclement se poursuit. L’expansion de l’OTAN a été le fer de lance de cette politique, attirant de nombreux pays qui faisaient auparavant partie du bloc russe. Tout cela s’est déroulé au cours des deux dernières décennies. Il n’est donc pas surprenant que l’État russe se sente menacé par les efforts visant à faire entrer la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN. L’une des principales exigences de Poutine pour « désamorcer » la crise ukrainienne est la promesse que l’Ukraine ne rejoigne pas l’OTAN et que les troupes ou les armes étrangères seront retirées des pays qui ont rejoint l’OTAN depuis 1997.
En outre, les États-Unis ont également apporté un soutien maximal à diverses « révolutions de couleur », notamment en Ukraine, en cherchant à canaliser les protestations contre la misère économique et les dirigeants pro-russes despotiques vers un soutien aux forces politiques pro-UE et pro-US.
La Russie reste donc essentiellement sur la défensive dans cette situation. Toutefois, Moscou sait également que les États-Unis sont eux-mêmes confrontés à des difficultés majeures, préoccupés par la montée en puissance de la Chine et soucieux de ne pas être engagés sur trop de fronts en même temps, comme l’illustre clairement le retrait humiliant d’Afghanistan. C’est donc un « bon » moment pour Poutine d’agiter des menaces d’intervention et, comme toujours, cela peut contribuer à renforcer son image d’homme fort à l’intérieur du pays, en particulier alors que sa popularité a diminué à la suite des scandales de corruption, des politiques de plus en plus répressives contre les politiciens et les journalistes de l’opposition et des difficultés économiques croissantes du pays.
Nous dirigeons-nous vers un conflit direct entre la Russie et les États-Unis au sujet de l’Ukraine, voire vers une troisième guerre mondiale, comme le suggèrent certains des rapports les plus alarmistes ? Ni les États-Unis ni la Russie ne font partie d’un bloc militaire stable possédant la discipline nécessaire pour se mobiliser en vue d’une guerre mondiale. Et ni les uns ni les autres n’ont intérêt à un affrontement militaire immédiat et direct. Malgré les atouts agricoles et industriels considérables de l’Ukraine, l’invasion et l’annexion de l’Ukraine ont été comparées à un python avalant une vache : l’envahir est une chose, la conserver en est une autre. L’Amérique a des préoccupations plus pressantes sur le front impérialiste, d’où l’avertissement plutôt inefficace de Biden si la Russie envahit le pays, et son engagement en faveur de pourparlers diplomatiques de haut niveau.
N’oublions pas, cependant, qu’un conflit de faible intensité avec les forces séparatistes russes dans l’est de l’Ukraine s’est poursuivi malgré diverses tentatives de cessez-le-feu. Même si la Russie s’abstient d’une invasion pure et simple, elle pourrait être poussée à renforcer son soutien aux forces séparatistes, ou à grignoter l’intégrité de l’Ukraine en tant qu’État sur d’autres fronts. Même si la dernière chose que souhaite l’ Occident est de poser ses bottes sur le sol ukrainien, il n’est pas totalement impuissant. Il peut continuer à fournir des armes et une formation à l’armée ukrainienne. Il peut également répondre par des mesures économiques préjudiciables à la Russie, telles que le blocage complet des principales banques d’État et agences d’investissement russes, ainsi que de nouvelles sanctions visant les mines, les métaux, le transport maritime et les assurances.
La phase de décomposition dans laquelle est entré le capitalisme mondial, il y a trente ans, est marquée par des conflits militaires chaotiques et une perte de contrôle croissante de la classe dirigeante. Auparavant, pendant la guerre froide, les grandes puissances planétaires avaient suspendu une épée de Damoclès nucléaire au-dessus de la tête de l’humanité. Elle y est toujours suspendue dans un monde qui n’obéit plus aux diktats de blocs cohérents, et où jamais autant de pays n’ont été munis d’armes de destruction massive. Quels que soient les calculs « rationnels » des joueurs sur l’échiquier impérialiste, on ne peut exclure des débordements soudains, des escalades, des plongées dans une destructivité irrationnelle. La guerre reste le mode de vie de ce système décadent, et le fait que les pouvoirs en place soient prêts à jouer avec la vie de l’humanité et de la planète elle-même est déjà une raison de condamner ce système et de lutter pour une communauté humaine mondiale qui reléguerait les États nationaux et les frontières au musée des antiquités.
Amos, 7 janvier 2022
Un contrat « historique » ! C’est par cette formule rebattue que la ministre des Armées, Florence Parly, décrivait la vente de 80 avions de chasse Rafale (Dassault) et de 12 hélicoptères Caracal (Airbus) le 3 décembre dernier, lors de la tournée du président Macron dans les pétromonarchies du Golfe. Résultat de cette vente : 16 milliards d’euros. Une goutte d’eau pour l’État français, troisième plus gros marchand de mort au monde en 2020, d’après le dernier classement en date du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). Avec 7,9 % des parts de marché, la France est toujours loin derrière les principales puissances impérialistes que sont les États-Unis (36 %) et la Russie (21 %), mais elle a néanmoins « gagné » deux places, avec des ventes en hausse de 72 % par rapport à la période 2010-2014. C’est que les puissances impérialistes régionales, au premier rang desquelles l’Égypte du maréchal al-Sissi, l’Arabie saoudite et les autres États de la péninsule arabique, sont très demandeuses du matériel militaire français pour écraser les opposants ou massacrer les populations civiles au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Dernière victime en date : la population yéménite. Comme l’explique le média en ligne Disclose, « depuis 2015, les Émirats arabes unis sont régulièrement accusés de crimes de guerre au Yémen ». (1) 28 millions des Yéménites vivent quotidiennement sous les bombardements de la coalition saoudienne, 8 300 civils ayant perdu la vie suite aux frappes de cette même coalition, dont 1 283 enfants. (2) Ces chiffres, datant de 2019, sont donc bien loin de la sordide réalité et n’évoquent pas les victimes de la famine, du manque d’eau potable et des maladies qui trouvent ainsi un terrain fertile pour aggraver une situation déjà catastrophique.
Mais aux yeux de l’État français, ces morts lointaines ne sont qu’un simple prix à payer pour une industrie florissante pourvoyeuse de 200 000 emplois directs et indirects, d’après ces chiffres de 2019. C’est autant que le secteur de la production automobile. C’est dire que les dirigeants bourgeois s’en donnent à cœur joie pour tenter de culpabiliser, d’accuser les opposants à ces ventes d’armes de condamner des dizaines de milliers de travailleurs au chômage. Dans un article de 2015 où nous condamnions déjà ce système semeur de morts, nous écrivions : « Aux dires de tous les idéologues patentés, de gauche comme de droite, cette industrie guerrière serait une véritable “bouffée d’oxygène” pour une économie en crise. En réalité, outre la perte sèche et le gaspillage que la production d’armement génère du point de vue du capital global, cette question de l’emploi n’est ici qu’un alibi hypocrite, une sordide feuille de vigne destinée à masquer les objectifs guerriers de l’impérialisme français ». (3) Les marxistes ont toujours cherché à révéler la véritable nature de l’État bourgeois. Comme l’écrivait Rosa Luxemburg, « Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit, c’est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l’humanité qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment ». (4) Mais la critique intransigeante du militarisme n’a rien de commun avec les cris d’indignation de nos « naïfs » démocrates et autres gauchistes de tous poils.
Les organisations de défense des droits humains, comme la FIDH ou la LDH ont sauté sur l’occasion pour pourfendre la realpolitik française, insensible aux « violations du droit international des droits humains et du droit international humanitaire ». (5) Mais le droit humanitaire international revendiqué par la LDH fut déjà celui qui considéra comme conformes aux principes de la légalité les procès de Moscou entre 1936 et 1938 ; ce fut celui qui justifia les interventions armées (et leur inévitable cortège de massacres de civils, femmes et enfants compris) au nom du « droit d’ingérence ». Si nos démocrates humanistes bourgeois jouent ici pleinement leur rôle de caution morale d’un capitalisme en putréfaction, il n’en faudrait pas pour autant oublier les gauchistes, nos prétendus « marxistes » et autres « communistes » « révolutionnaires » ! Ainsi, par exemple, le journal Révolution permanente du Courant « Communiste » « Révolutionnaire » (CCR) déplore « au milieu des congratulations et des cocoricos, un silence assourdissant et pas un mot invitant à la modération (sic) des politiques autoritaires menées par la pétromonarchie ». Misère de la fausse naïveté gauchiste… Face à toutes ces larmes de crocodile, il importe plus que jamais de revendiquer clairement et avec intransigeance la seule position véritablement prolétarienne et révolutionnaire. Le socialiste Jean Jaurès, qui pourtant défendait une position réformiste dans le mouvement ouvrier de l’époque disait, à juste titre, que « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ». Un capitalisme pacifiste et humaniste est une contradiction dans les termes et une imposture. Il n’y a qu’une seule solution pour le prolétariat mondial, tant des pays centraux que des périphéries : le renversement par une révolution mondiale du capitalisme et l’instauration d’une société communiste sans classes et fraternelle où les luttes impérialistes ne seront plus qu’un lointain souvenir.
Pache, 21 décembre 2021
1) « La France partenaire des crimes des Émirats arabes unis », Disclose [23] (14 décembre 2021).
2) « Cartographie d’un mensonge d’État », Disclose (15 avril 2019).
3) « Ventes de Rafales français [24] : l’illustration d’un système qui sème la mort », disponible sur le site internet du CCI (28 juin 2015).
4) Rosa Luxembourg, La Brochure de Junius (1915).
5) « Ventes d’armes : France et Émirats arabes unis, partenaires dans les crimes commis au Yémen ? », ldh-france.org (14 décembre 2021).
Lors de notre dernière réunion publique en ligne de novembre 2021 portant sur « l’aggravation de la décomposition du capitalisme, ses dangers pour l’humanité et la responsabilité du prolétariat », plusieurs participants ont questionné la validité du concept de décomposition du capitalisme, développé et défendu par le CCI. À travers cet article, nous souhaitons poursuivre le débat en apportant de nouveaux éléments de réponses aux objections énoncées au cours de cette réunion. Sans reprendre textuellement le contenu des différentes interventions, les principales critiques formulées peuvent être regroupées en trois points :
Première critique : une innovation qui ne se situe pas dans la tradition marxiste. « Depuis les débuts du marxisme, personne avant le CCI n’avait développé une telle théorie de la décomposition du capitalisme, ni la Ligue des communistes, ni les trois Internationales, ni aucune autre organisation, passée ou présente, de la Gauche communiste, et personne d’autre que le CCI n’y adhère aujourd’hui. Pourquoi alors cette innovation par rapport au marxisme alors que le cadre de la décadence du capitalisme suffit à expliquer la situation actuelle ? »
Deuxième critique : une approche idéaliste de l’histoire. « Le CCI avance que la phase de décomposition est le résultat d’un blocage entre les classes fondamentales de la société, consistant en une impossibilité tant pour la bourgeoisie que pour le prolétariat d’offrir leur propre réponse à la crise historique du capitalisme : la guerre mondiale pour l’une, la révolution mondiale pour l’autre. Dans cette optique, le prolétariat aurait été suffisamment conscient pour empêcher la bourgeoisie de déclencher la guerre mondiale, mais insuffisamment pour poser sa perspective de révolution mondiale. Les difficultés rencontrées par le prolétariat se seraient encore accrues suite à la campagne anticommuniste déchaînée lors de l’effondrement du stalinisme, entraînant l’enfoncement du capitalisme dans cette phase de décomposition. Mais donner une telle importance aux facteurs subjectifs dans la marche de l’histoire n’est-ce pas adopter une approche idéaliste de celle-ci ? »
Troisième critique : une démarche phénoménologique doublée d’une vision tautologique. « Le CCI commence par établir une liste des catastrophes se produisant dans le monde et s’appuie sur celle-ci pour élaborer, en adoptant une démarche phénoménologique, sa théorie de la décomposition du capitalisme ; il s’ensuit une vision tautologique de la période actuelle, où la décomposition est expliquée par les événements et où les événements sont expliqués par la décomposition, qui au final n’explique rien et ne permet pas une compréhension globale de la situation ».
Le capitalisme, tant lors de son ascendance que lors de sa décadence, a connu différentes phases historiques distinctes. Il en est ainsi, par exemple, de la phase impérialiste, qui débute avec l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence. C’est en s’appuyant fermement sur la méthode scientifique du marxisme que les révolutionnaires de l’époque, parmi lesquels Lénine et Luxemburg, ont pu identifier cette nouvelle phase de la vie du capitalisme alors que le concept même d’impérialisme n’avait pas été théorisé par Marx et Engels.
En effet, le marxisme, ou la méthode du socialisme scientifique, ne peut en aucun cas se figer en un dogme invariant pour appréhender une réalité toujours en mouvement. D’ailleurs, Marx et Engels eux-mêmes ont toujours cherché à développer, enrichir, voire réviser si nécessaire, les positions qui se révélaient devenir insuffisantes ou dépassées, comme l’illustre leur préface à la réédition allemande de 1872 du Manifeste du Parti communiste : « Ainsi que le déclare le Manifeste lui-même, l’application pratique de ces principes dépend partout et toujours des conditions historiques du moment […] En face des immenses progrès de la grande industrie au cours de ces vingt-cinq dernières années et du développement parallèle de l’organisation en parti de la classe ouvrière ; en face des expériences pratiques, d’abord de la révolution de Février, ensuite et surtout de la Commune de Paris, où, pour la première fois, le prolétariat a pu tenir entre ses mains le pouvoir politique pendant deux mois, ce programme a perdu, par endroits, son actualité ».
Ce fut également l’attitude de Luxemburg lorsqu’elle combattit la position défendue jusque-là par le mouvement ouvrier sur la question nationale : « Comme elle l’a dit et démontré très clairement, défendre à la lettre, en 1890, le soutien apporté par Marx à l’indépendance de la Pologne en 1848, ce n’était pas seulement refuser de reconnaître que la réalité sociale a changé mais c’est aussi transformer le marxisme lui-même, faire d’une méthode vivante d’investigation de la réalité un dogme quasi-religieux desséché ». (1) Nous pouvons aussi mentionner tout le travail critique effectué par la Gauche communiste, à partir des années 1920, sur les problèmes inédits posés par la dégénérescence de la Révolution russe et de l’Internationale communiste, notamment sur la question de l’État dans la période de transition et ses rapports avec la dictature du prolétariat.
Les réelles « innovations » (si l’on peut dire) par rapport au marxisme sont, par contre, représentées à la fois par la théorie de « l’invariance du marxisme depuis 1848 », élaborée par Bordiga en pleine période de contre-révolution, reprise et portée par les bordiguistes du Parti Communiste International (PCI), et par l’attitude équivoque des daménistes du Parti Communiste internationaliste (PCIint) à son égard, voire par le rejet pur et simple des bordiguistes de la notion de décadence du capitalisme, alors que ce concept est présent dès les origines du matérialisme historique ! (2) Ce sont d’ailleurs ces mêmes « innovations » par rapport au marxisme qui amènent ces courants de la Gauche communiste à rejeter comme non-marxiste le concept de décomposition du capitalisme.
À l’époque de la décadence du féodalisme, la bourgeoisie, en tant que classe exploiteuse détentrice de ses propres moyens de production et d’échange, pouvait compter essentiellement sur son pouvoir économique croissant dans la société féodale, sur lequel se fondait la conscience aliénée de ses intérêts de classe, pour finalement parvenir à conquérir le pouvoir politique. À l’époque de la décadence du capitalisme, le prolétariat, en tant que classe exploitée ne possédant rien d’autre que sa force de travail, ne peut quant à lui compter et s’appuyer sur aucun pouvoir économique dans la société ; pour conquérir le pouvoir politique, il ne peut compter que sur le développement de sa conscience de classe et sa capacité d’organisation, dont la maturation constitue par conséquent un élément essentiel du rapport de forces entre les classes.
Depuis que les conditions objectives pour le renversement du capitalisme et son remplacement par le communisme sont remplies avec l’entrée du mode de production capitaliste dans sa période de décadence, l’avenir de la révolution communiste mondiale dépend exclusivement des conditions subjectives, de la maturation en profondeur et en étendue de la conscience de classe du prolétariat. C’est pourquoi il est essentiel pour la bourgeoisie d’attaquer en permanence la conscience de la classe ouvrière.
Cet aspect est particulièrement illustré par les événements ayant mené au déclenchement de la Première Guerre mondiale. En juillet 1914, les blocs impérialistes rivaux sont fin prêts à s’affronter militairement. Il ne reste à cette date qu’une incertitude pour la bourgeoisie : l’attitude de la classe ouvrière face à la guerre. Se laissera-t-elle embrigader, notamment en tant que chair à canon, derrière les drapeaux nationaux ? Cette incertitude est levée le 4 août 1914 avec la trahison de la social-démocratie qui, après avoir été gangrenée pendant des années par l’opportunisme, passe définitivement dans le camp de la bourgeoisie en votant les crédits de guerre. Cet acte de trahison fut reçu comme un coup de massue sur la tête du prolétariat, entraînant un recul de sa conscience de classe qui allait être immédiatement exploité par la bourgeoisie pour mobiliser sur-le-champ les prolétaires dans la Première Guerre impérialiste mondiale, avec l’aide précieuse des anciennes organisations de la classe ouvrière récemment passées à l’ennemi de classe : les partis sociaux-démocrates et les syndicats.
Ainsi, c’est le coup porté à la conscience de classe du prolétariat qui a finalement permis à la bourgeoisie de se lancer dans la Première Guerre mondiale en 1914. C’est aussi la faiblesse de cette même conscience de classe dans les années 1980, aggravée par le coup porté par les campagnes anticommunistes ayant suivi l’effondrement du stalinisme, qui a empêché le prolétariat de mettre en avant sa propre perspective historique de révolution communiste mondiale et qui a entraîné l’entrée du capitalisme décadent dans sa phase de décomposition ; autrement dit, l’absence de perspective pour la classe ouvrière revient actuellement à une absence de perspective pour l’ensemble de la société. Tout ceci illustre le caractère central et déterminant des facteurs subjectifs dans la période de décadence du capitalisme pour l’avenir de l’humanité.
Aussi, loin de constituer une approche idéaliste de l’histoire, l’importance donnée aux facteurs subjectifs dans la marche de l’histoire constitue une approche véritablement matérialiste dialectique de celle-ci. Selon Marx, comme pour tous les matérialistes conséquents, la conscience de classe est une force matérielle. La révolution communiste est une révolution où la conscience joue un rôle central : « Le communisme se distingue de tous les mouvements qui l’ont précédé jusqu’ici en ce qu’il bouleverse la base de tous les rapports de production et d’échanges antérieurs et que, pour la première fois, il traite consciemment toutes les conditions naturelles préalables comme des créations des hommes qui nous ont précédé jusqu’ici, qu’il dépouille celles-ci de leur caractère naturel et les soumet à la puissance des individus unis ». (3)
La société féodale décadente fut marquée par la survenue d’éléments ou phénomènes de décomposition, dont les atrocités et le délitement moral qui ont marqué la Guerre de Trente Ans sont une parfaite illustration. Cela dit, l’enfoncement du féodalisme dans la décadence allait de pair avec le développement du capitalisme, dont le dynamisme économique empêchait la société comme un tout de sombrer dans une phase de décomposition.
Il en va tout autrement dans la société capitaliste décadente. Celle-ci ne voit pas grandir en son sein une nouvelle classe exploiteuse dont le pouvoir économique croissant serait un contrepoids à l’enfoncement inéluctable de la société dans la décadence, elle ne voit pas se développer en son sein un nouveau mode de production amené à remplacer l’ancien. Pourquoi ?
Parce que la nouvelle société qui doit émerger des flancs de l’ancienne société, le communisme, est le « mouvement réel qui abolit l’état actuel ». Le communisme ne peut être érigé que sur la base de la destruction des anciens rapports de productions capitalistes. Tant que ce « mouvement qui abolit l’état actuel » n’est pas réalisé par la classe porteuse d’une nouvelle société, les éléments de décomposition s’accumulant et s’amplifiant au fur et à mesure de l’avancée de la période de décadence ne trouvent dans la société aucune force antagonique susceptible d’en limiter l’expression. Sans mode de production capable de prendre le relais du capitalisme agonisant, la société en vient à pourrir sur pied.
C’est armés de ce cadre général d’analyse de la décadence du capitalisme que nous avons observé les phénomènes survenus à partir des années 1980. Cependant nous ne les avons pas observés « en eux-mêmes » mais bien en nous appuyant fermement sur la méthode scientifique du marxisme. C’est bien cette démarche, et non une approche phénoménologique de la situation, qui nous a permis d’identifier l’éclatement du bloc de l’Est comme la dissolution de la politique de blocs, rendant provisoirement et matériellement impossible la marche du capitalisme vers un nouveau conflit mondial. De même, c’est ce cadre qui nous a permis d’analyser l’effondrement du stalinisme comme un phénomène décisif marquant l’évolution durant toutes années 1980 de la phase de décomposition du capitalisme, renforçant pour le prolétariat sa responsabilité cruciale pour l’avenir même de l’humanité. Ce faisant, nous avons adopté la même démarche que celle des révolutionnaires qui ont eu à faire face au phénomène de la Première Guerre mondiale et l’ont identifié comme marquant l’ouverture d’une ère « de guerres et de révolutions », où, comme l’affirmait Lénine, « l’époque de la bourgeoisie progressiste » avait fait place à « l’époque de la bourgeoisie réactionnaire » ; en clair, comme ouvrant la période de décadence du capitalisme. (4)
Contrairement aux objections qui nous ont été faites, ce n’est donc pas tant l’accumulation de phénomènes propres à la décomposition qui donne lieu à notre compréhension de cette phase ultime de la vie du capitalisme mais fondamentalement une analyse historique du rapport entre les deux classes fondamentales de la société. En cela, notre point de départ méthodologique est conforme au marxisme, celui de nous appuyer sur la lutte de classe et sa dynamique, sur ce qui fait le « moteur de l’histoire » et non sur de simples « phénomènes » accumulés par les circonstances.
Cette démarche nous a également permis de comprendre que la décomposition du capitalisme se « nourrissait elle-même ». C’est particulièrement le cas pour le phénomène de la pandémie de Covid-19, à la fois produit de la décomposition du capitalisme (destruction accrue tant de l’environnement naturel planétaire que des systèmes de santé et de recherche médicale, « chacun pour soi » généralisé au sein de la bourgeoisie mondiale culminant dans la « guerre des masques » et la « guerre des vaccins ») mais également facteur d’accélération de cette même décomposition (enfoncement accru dans la crise économique, fuite en avant accélérée dans l’endettement, accroissement des tensions impérialistes). (5) Cette approche de la réalité n’a donc rien de tautologique mais adopte la rigueur méthodologique du matérialisme dialectique.
Nous encourageons les lecteurs à poursuivre leur réflexion sur ce sujet, notamment par la lecture de notre article sur les racines marxistes de la notion de décomposition [28], paru dans la Revue internationale n° 117. Mais également à nous écrire pour poursuivre le débat.
DM, 29 décembre 2021
1) « L’insurrection de Dublin en 1916 et la question nationale [29] », Revue internationale n° 157 (Été 2016).
2) Cf. « La théorie de la décadence au cœur du matérialisme historique (I) : de Marx à la Gauche communiste [30] », Revue internationale n° 118.
3) Marx, Engels, L’Idéologie allemande (1846).
4) Cf. « La théorie de la décadence au cœur du matérialisme historique (IV) [31] », Revue internationale n° 121 (2e trimestre 2005).
5) Voir à ce sujet le « DOSSIER SPÉCIAL COVID-19 [32] » sur notre site web.
Nous publions ci-dessous de larges extraits d’un courrier reçu par une lectrice suivis de notre réponse.
Chers camarades,
Je souhaiterais réagir à l’article paru sur le prolétariat que j’ai relu à l’occasion d’une permanence sur ce qu’est la classe ouvrière (« Qui peut changer le monde ? – 2e partie » dans la Revue internationale n° 74).
Je partage globalement les positions de cet article et surtout je comprends les intentions d’un tel écrit. Face aux campagnes de dévoiement qui sévissent depuis plusieurs décennies pour démontrer par tous les moyens possibles que la classe ouvrière n’existe qu’en tant que catégorie socio-professionnelle en voie de disparition, il est essentiel de démontrer qu’elles sont le fruit de l’idéologie bourgeoise et non de la réalité. Ces campagnes reposent sur deux mensonges et deux grands dévoiements du marxisme. La première est de considérer la question des classes de manière sociologique. Quant au deuxième mensonge, il s’agit de faire croire que les ouvriers ne se résument qu’au travailleur en col bleu considérant que les employés faisant un travail plus intellectuel ne sont pas des ouvriers. […] Le prolétariat en tant que classe n’existe qu’au sein de la lutte, non dans le sens où il n’existerait que dans les périodes de mouvements ouvriers, mais que son existence ne peut se penser que dans le rapport de force qui l’oppose à la bourgeoisie. C’est pourquoi, choisir comme titre de paragraphe : « les critères d’appartenance à la classe ouvrière », ne me paraît pas pertinent et semble être en contradiction avec la première partie de l’article. Ce paragraphe commence en rappelant ceci :« À grands traits… le fait d’être privé de moyens de production et d’être contraint, pour vivre, de vendre sa force de travail à ceux qui les détiennent et qui mettent à profit cet échange pour s’accaparer une plus-value, détermine l’appartenance à la classe ouvrière ».
Je souscris à cette description qui pose clairement la place occupée par le prolétariat dans les rapports de production (elle est une classe exploitée) et qui détermine le caractère révolutionnaire de la classe ouvrière.
Ensuite, l’article précise que face à toutes les « falsifications », il est nécessaire d’apporter des précisions sauf que ces précisions très détaillées finissent par dénaturer l’analyse précédente puisqu’il s’agit de faire une liste de qui appartient à la classe ouvrière ou pas. En voici quelques-unes : « C’est pour cela qu’il est indispensable de signaler qu’une des caractéristiques du prolétariat est de produire de la plus-value. Cela signifie notamment deux choses : le revenu d’un prolétaire n’excède pas un certain niveau au-delà duquel il ne peut provenir que de la plus-value extorquée à d’autres travailleurs […] ».
Ou encore : « Ainsi, au sein du personnel d’une entreprise, certains cadres techniques (et même des ingénieurs d’études) dont le salaire n’est pas éloigné de celui d’un ouvrier qualifié, appartiennent à la même classe que ce dernier, alors que ceux dont le revenu s’apparente plutôt à celui du patron (même s’ils n’ont pas de rôle dans l’encadrement de la main-d’œuvre) n’en font pas partie. […] ».
Suivi de : « D’un autre côté, l’appartenance à la classe ouvrière n’implique pas une participation directe et immédiate à la production de plus-value. L’enseignant qui éduque le futur producteur, l’infirmière ou même le médecin salarié (dont il arrive maintenant que le revenu soit moindre que celui d’un ouvrier qualifié) qui « répare » la force de travail des ouvriers (même si, en même temps, elle soigne aussi des flics, des curés ou des responsables syndicaux, voire des ministres) appartient incontestablement à la classe ouvrière au même titre qu’un cuisinier dans une cantine d’entreprise […] ».
Ces passages ouvrent la voie d’une analyse qui ne peut conduire qu’à « du cas par cas » car la question soulevée est « qui est ouvrier ? » et non « qu’est-ce que la classe ouvrière ? ». Il s’agit de deux approches très différentes qui reposent sur deux méthodes antagoniques. L’une enferme la réflexion dans une approche sociologique et l’autre ouvre la réflexion sur la notion de classe qui permet de penser la question de la conscience de classe dans le processus révolutionnaire.
À la lecture du Manifeste [du Parti communiste], nous pouvons voir que Marx explore de manière approfondie la question du processus historique mais qu’il ne détaille pas qui est le prolétariat. Il détermine de manière matérialiste ce qu’est le prolétariat et non qui est le prolétariat. Je pense que ce garde-fou est nécessaire, car poser cette problématique en termes individuels est le meilleur moyen de noyer la compréhension des rapports de force. La question ne se pose pas à cette échelle, selon moi. La frontière de classe se réalise et se pense dans la lutte : quels sont les mouvements, les discours et les prises de position qui correspondent aux nécessités révolutionnaires du prolétariat et, de ce fait, apparaît qui appartient au prolétariat ou non. Certes, de par leur position dans le processus de production (exploité : extorsion d’une plus-value : salarié qui ne détient pas les moyens de production et qui ne participe pas à la réalisation de l’exploitation) ou la nature de leur travail (associé), certaines catégories de travailleurs portent et apportent la coloration révolutionnaire au mouvement qu’ils engendrent. C’est eux qui peuvent porter un mouvement révolutionnaire sans en être les seuls dépositaires : leur force est justement de rassembler car en s’émancipant, ils émancipent l’homme. […]
Qui appartient à la classe ouvrière n’est pas une question pertinente dans l’absolu et nécessite d’être sans cesse questionnée sur le terrain des idées, des combats et des revendications dans les moments d’opposition ou d’affrontement à la bourgeoisie. Il ne s’agit pas de mettre tout le monde dans le prolétariat mais de ne pas enfermer la définition de la classe ouvrière dans un carcan sociologique ou déterministe qui exclut de fait l’importance de la dynamique interne propre aux rapports de forces dans le capitalisme. Les débats sur cette question restent très importants en cette période où tout est fait pour détruire la pensée et surtout vider de sa substance toutes les perspectives révolutionnaires en niant jusqu’à l’existence même de la classe ouvrière. C’est pourquoi, je salue et veut contribuer à ces débats portés par le CCI.
Fraternellement.
Pomme
Nous saluons tout d’abord la contribution de la camarade Pomme. Dans la tradition du mouvement révolutionnaire, le presse est un lieu de débat au sein de la classe ouvrière où toutes divergences, désaccords et questionnements sont de véritables contributions pour la clarification des questions politiques, un véritable ballon d’oxygène dans le monde mortifère de la société capitaliste en pleine décomposition.
Nous sommes tout à fait d’accord avec la camarade sur la nécessité de combattre l’idéologie de la bourgeoisie sur la disparition de la classe ouvrière alors qu’elle existe bel et bien, ne se résumant ni à des critères socio-professionnels ni aux seuls « cols bleus ». Tout en reconnaissant cette base objective, bien que, selon nous, sous-estimant les critères économiques qui déterminent l’appartenance à la classe des exploités, la camarade critique le titre d’un paragraphe : « Les critères d’appartenance à la classe ouvrière », mais aussi toute sa démarche en contradiction, selon elle, avec la première partie qui dénonçait les falsifications idéologiques de la bourgeoisie. Pour la camarade, il faut s’appuyer, au contraire, sur la méthode qu’utilisent Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste, qui explore de manière approfondie un processus historique et ne détaille pas « qui est prolétaire » mais « ce qu’est le prolétariat ». Pour la camarade, poser cette problématique en termes individuels est le meilleur moyen de noyer la compréhension des rapports de force.
Nous aborderons la question du rapport de force entre les classes dans une deuxième partie. Il s’agit tout d’abord de répondre à la première critique : y a-t-il une contradiction entre les deux parties de l’article ?
Comme le souligne la camarade, contrairement aux discours sur la « disparition de la classe ouvrière » ou son « embourgeoisement » depuis l’avènement de la « société de consommation », jamais le marxisme n’a identifié la classe ouvrière aux seuls « cols bleus ». Même du temps de Marx, et ce alors que le gros bataillon de la classe ouvrière était constitué par le prolétariat industriel, d’autres secteurs, comme les correcteurs d’imprimerie, faisaient aussi partie du prolétariat, quelquefois à l’avant-garde des luttes. En fait, cette distinction entre « cols bleus » et « cols blancs » est destinée à diviser les ouvriers, et c’est ce même discours que la bourgeoisie utilise aujourd’hui, afin de faire croire à beaucoup « d’employés » qu’ils ne font pas partie de la classe ouvrière.
En réalité, ce sont fondamentalement des critères économiques qui déterminent l’appartenance à la classe ouvrière. Du fait de l’évolution du capitalisme et de sa crise, ce qu’on appelle les « cols blancs » représentent la majorité des salariés dans nombre de pays européens, ce qui permet à la bourgeoisie de les présenter comme la « classe moyenne ». Autrement dit, ils n’appartiendraient plus à la classe ouvrière.
Contrairement à ce que pense la camarade, la question de qui produit et de qui dispose de la plus-value une fois celle-ci réalisée est centrale dans les rapports de classe. Il ne s’agit donc nullement de faire du « cas par cas » mais de définir un cadre permettant de caractériser une appartenance de classe de manière rigoureuse. C’est justement en mettant au cœur du problème la plus-value et sa dimension politique qu’on peut poser la question en termes de classes. Comme l’article critiqué l’a montré, ce n’est pas le niveau de salaire en soi qui fait la nature du prolétaire, mais sa place dans un rapport de production et dans un processus lié à l’exploitation. En ce sens, notre démarche, ici, n’est ni « individuelle » ni « sociologique », elle est conforme à la critique de l’économie politique.
Cet article est-il contradictoire avec la méthode du Manifeste ? Marx montre comment, sous la poussée du développement et de l’évolution de la production capitaliste, le prolétariat ne cesse lui aussi de se transformer : quittant l’artisanat et la paysannerie, l’ouvrier intègre la classe ouvrière naissante en vendant sa force de travail dans les premiers ateliers à l’âge de la manufacture, dans les premières fabriques, puis dans les usines des grandes concentrations industrielles. En 1880, Marx lança une grande enquête destinée aux ouvriers français sur la base de toute une série de questions, seuls les prolétaires pouvant « décrire, en toute connaissance de cause, les maux qu’ils endurent ; eux seuls, et non des sauveurs providentiels, peuvent appliquer énergiquement les remèdes aux misères que l’exploitation capitaliste leur font subir ». Kautsky, dans son Programme socialiste, lorsqu’il était encore marxiste, avait analysé l’évolution du prolétariat de la fin du XIXe siècle, période de pleine expansion du capitalisme dans sa recherche de nouveaux marchés à travers la colonisation de grandes zones qui n’étaient pas encore sous sa domination. C’est cette méthode que nous reprenons dans un contexte particulier : la phase de décomposition du capitalisme où sa survie est menacée. Pour Marx et Kautsky, il s’agissait de participer à la prise de conscience de la classe ouvrière comme force sociale. L’objectif aujourd’hui n’est plus le même. Le capitalisme n’est plus dans sa phase d’épanouissement mais dans une lutte pour sa survie afin d’éviter de sombrer dans le chaos, ce face à quoi la bourgeoisie est impuissante, mais surtout cherche à entraver la marche révolutionnaire du prolétariat qui, même affaibli, constitue un danger. Pour dénoncer les campagnes idéologiques de la bourgeoisie qui visent à entretenir, au sein de la classe ouvrière, un sentiment d’impuissance du fait de la perte momentanée de son identité de classe, nous sommes obligés de rentrer plus dans le détail afin de montrer que la classe ouvrière existe bel et bien. Or, celle-ci doit prendre appui sur la réalité sociale du capitalisme, d’une société divisée en classes.
(À suivre [35])
RI, 2 janvier 2022
Cette troisième partie de notre série sera consacrée à la longue résilience du prolétariat en France, longtemps marqué par le traumatisme provoqué par l’écrasement de la Commune de Paris. Affaibli et divisé pendant plusieurs décennies, trahi et enrôlé plus tard dans « l’union sacrée », le prolétariat cherchera à relever la tête. Ce sera le cas progressivement durant la Première Guerre mondiale et surtout lors de la vague révolutionnaire des années 1920. Après une sombre période qui a suivi la défaite de la révolution mondiale, la classe ouvrière en France ne reprendra véritablement le chemin des luttes qu’en Mai 68, cette fois encore, pour se placer aux avant-postes du réveil de la classe ouvrière mondiale.
Après avoir été embrigadés dans la guerre, confrontés à la trahison du parti socialiste, de ses dirigeants et des syndicats ralliés à « l’union sacrée », les ouvriers en France, exposés à l’horreur, aux souffrances et aux privations, accueillaient avec enthousiasme et espoir la révolution prolétarienne éclatant en Russie en octobre 1917 et se répercutant par la suite à l’échelle internationale. Au niveau politique, malgré de grandes faiblesses, la scission du Congrès de Tours concrétisait d’ailleurs ces efforts du combat ouvrier en France.
Durant la guerre, les conflits sociaux à l’arrière s’étaient multipliés, comme dans d’autres pays, surtout à partir de l’année 1916. Cette année-là, par exemple, les ouvrières des aiguilles de l’habillement et de l’armement étaient en grève. En juillet, les grévistes de l’usine de Dion à Puteaux s’étaient arrêtés plusieurs semaines. En mai et juin 1917, les « midinettes » parisiennes du textile et les « munitionnettes » combattaient pour des augmentations des salaires (133 000 grévistes dont 80 % de femmes). (1) Sur le front, 30 000 à 40 000 soldats se livraient à des actes collectifs de refus d’obéissance. Les gréves touchèrent aussi les houillères de Moselle en novembre 1918, au moment même où les ouvriers et marins de Kiel se soulevaient en Allemagne. Malgré une période de terreur, de guerre et de censure, (2) la bourgeoisie était obligée de satisfaire rapidement les revendications pour les besoins prioritaires du front, mais aussi et surtout pour tenter de conjurer sa peur de la « contagion bolchevique ».
Si la situation du prolétariat mondial offrait toutes ses potentialités dès l’assaut révolutionnaire de l’Octobre rouge, (3) si l’effervescence révolutionnaire en Allemagne fin 1918 avait forcé les belligérants à signer l’armistice de manière précipitée, les difficultés et les obstacles n’allaient pas pour autant disparaître pour les ouvriers en France. En effet, dès l’armistice, une propagande massive et le déchaînement de l’hystérie chauvine cultivés sur le thème de la « victoire » accentuaient les divisions au sein du prolétariat. À l’opposition entre les idéologies nationalistes distillées entre pays vainqueurs et pays vaincus, s’ajoutait la terrible nouvelle de l’écrasement du soulèvement révolutionnaire de Berlin en janvier 1919 et la réaction des armées blanches. La colonne vertébrale du prolétariat international était désormais brisée et la Russie rouge allait être isolée, encerclée plus fortement par les troupes de l’Entente. Cela, même si la création de l’Internationale communiste (IC) en mars 1919 suscitait encore un vif espoir pour une nouvelle poussée de la révolution. Ce contexte, marquant surtout les faiblesses subjectives et les difficultés du prolétariat mondial face à l’action contre-révolutionnaire de la bourgeoisie, allait accentuer le reflux de la vague révolutionnaire qui devait provoquer par la suite la dégénérescence de la révolution.
Malgré tous ces obstacles, poussé par la dynamique de la vague révolutionnaire, surtout juste après la guerre, le prolétariat en France exprima une forte combativité, notamment lors des grandes grèves de 1919 et 1920 mais ne fut jamais en mesure de prendre le pouvoir aux dépens de la bourgeoisie française. Cette expérience cuisante, devait montrer que les syndicats, et notamment la CGT, assumaient bien un nouveau rôle depuis « l’union sacrée », celui de serviteur de l’État aux visées ouvertement anti-ouvrières. En avril 1919, Clemenceau pouvait déjà s’appuyer sur ces derniers, craignant une grève généralisée. Il allait d’ailleurs accorder la journée de huit heures afin de désamorcer la colère ouvrière, pour tenter de calmer la grogne à titre préventif. (4) En juin, les grèves des métallos, du métro et des transports en région parisienne, comme celle des fonctionnaires, restaient ainsi encadrées par les syndicats, même si elles menaçaient de se politiser. La question de la révolution était bien sur toutes les lèvres et dans les esprits.
En février et mars 1920, la menace se précisait avec la grève très dure des cheminots qui avait démarré à Périgueux avant de s’étendre aux autres compagnies et réseaux, puis à d’autres corporations, notamment aux mineurs du Nord. En mai, marquant le pas du fait de l’enfermement corporatiste soigneusement orchestré par l’action syndicale. Cette grève sera fortement réprimée, sans aucun scrupule, par le gouvernement du « socialiste » Millerand : emprisonnements, révocation de 10 % des cheminots grévistes, soit 18 000 prolétaires ! Le mouvement et les risques d’extension et d’unification pourront alors être contenus et enrayés par le sabotage des grandes fédérations syndicales, notamment grâce à leur tactique dite de « grèves par vagues ». Ces vagues successives ont permis un saucissonnage et un enfermement sectoriel et corporatiste des grèves, étalées dans l’espace et dans le temps, laissant « échapper la vapeur » en jouant sur des dynamiques à contretemps qui ne pouvaient qu’émietter la lutte et la mener à la défaite. Censée officiellement terrasser la bourgeoisie par des « vagues d’assaut », la politique syndicale isolait en réalité paquets par paquets les ouvriers en les épuisant et en les démoralisant, les divisant de manière délibérée : la CGT a d’abord, déclenché une première « vague » avec les marins, les dockers et les mineurs lancés, le 26 avril, seuls au combat. Puis, le 7 mai, une deuxième « vague » avec les ouvriers du bâtiment et les métallos. Ensuite, le 11 juin, une troisième est menée par des travailleurs du gaz et de l’électricité. Plus tard, les ouvriers agricoles… La CGT pouvait ainsi appeler en toute sécurité à la reprise du travail dès le 22 mai ! Cela, même si elle devait le payer immédiatement par un certain discrédit et une fonte brutale de ses effectifs. Une scission syndicale se produira même l’année suivante.
C’est dans ce contexte difficile que le Congrès de la SFIO se tint en décembre 1920 à Tours (ce lieu fut choisi suite à la forte combativité des cheminots du nœud ferroviaire de Saint-Pierre-des-Corps). (5) Lénine, au nom de l’Internationale communiste, adressera « à tous les membres du Parti Socialiste français, à tous les prolétaires conscients de France » un message optimiste et combatif, imprégné des difficultés importantes qui se présentaient à la classe ouvrière : « La France bourgeoise est devenue le rempart de la réaction mondiale. Le capital français s’est chargé de remplir, aux yeux de l’univers entier, le rôle de gendarme international […]. La révolution mondiale en marche n’a pas de pire ennemi que le gouvernement des capitalistes français. Cela impose aux ouvriers français et à leur parti un devoir particulièrement important. L’histoire a voulu que vous, prolétaires français, fussiez chargés de la mission la plus difficile mais aussi la plus noble, celle de repousser les attaques de la plus enragée, de la plus réactionnaire des bourgeoisies du monde ». (6)
Malgré la longue présence des idées communistes en France et les résistances courageuses du prolétariat, les faiblesses théoriques de la gauche de la SFIO avaient favorisé la dispersion, un fort développement de l’opportunisme marqué par le réformisme, un poids des illusions démocratiques et républicaines conduisant à « l’union sacrée ». La scission au Congrès de Tours donnant naissance au PCF (SFIC) ne fut en réalité qu’une sorte de « compromis » sanctionnant l’échec des luttes, que l’IC encouragea par défaut, commettant en cela une lourde erreur. (7)
Quelques années plus tard en 1924, avec la « bolchevisation », c’est-à-dire la pression opportuniste de l’IC et du parti bolchevik sur le PCF, la résistance ouvrière s’est avérée extrêmement faible. Elle était d’ailleurs quasiment compromise au moment où le prolétariat mondial s’engouffrait dans la nuit de la contre-révolution stalinienne. (8)
Incapable de mener un combat résolu contre le développement de l’opportunisme, suivant dans le meilleur des cas les positions de l’IC, le nouveau Parti communiste en France s’avérera incapable de sécréter une aile de gauche conséquente, plus précisément une fraction sérieuse capable de lutter contre sa dégénérescence et celle de l’IC. (9) Son activisme, en pleine contre-révolution, face à la moindre grève, et son alignement stalinien en feront rapidement un des bourreaux les plus actifs du prolétariat. La dispersion très forte de petits groupes et la présence opportuniste de l’Opposition internationale trotskiste ne permettra pas de construire, malgré plusieurs tentatives et initiatives dans les années 1930, une unité et une force politique conséquente. Le travail de loin le plus sérieux d’analyse de la situation mondiale de l’entre-deux guerre, dans la continuité critique du travail de l’IC (avant qu’elle ne sombre dans le stalinisme), ne sera assuré que par une toute petite minorité, celle de la fraction de gauche du PC d’Italie qui, en exil, décida de publier en 1933 la revue Bilan. Le prolétariat, qui avait été tétanisé par la propagande vantant la « victoire » était désormais plongé dans les conditions terribles de la chape de plomb stalinienne. S’il allait tout de même être capable de se mobiliser en pleine période de contre-révolution, ce ne fut que dans le contexte d’un encadrement total sous le joug des forces de gauche de la bourgeoisie.
Ainsi, en mai et juin 1936, des tréfonds de son expérience et de son instinct de lutte, allait bien surgir une grande colère et une mobilisation massive du prolétariat en France. Mais la réalité de la défaite internationale du prolétariat permit à la bourgeoisie d’enfermer les ouvriers dans les usines et de les embrigader idéologiquement dans la guerre, les immenses manifestations ouvrières se plaçant directement sous le signe du drapeau tricolore avec le chant de La Marseillaise. Avec la propagande omniprésente de « l’antifascisme », le prolétariat devait céder ainsi aux mythes et aux sirènes démocratiques du Front populaire, ce qui le livra pieds et poings liés pour la seconde boucherie mondiale. Cette expérience terrible montrait la puissance du piège démocratique, mais aussi la nécessité pour la bourgeoisie de peaufiner sa propagande d’encadrement idéologique anti-ouvrière.
Seules d’infimes minorités, notamment au moment de la guerre d’Espagne en 1937 résisteront sur un terrain de classe et des militants comme Marc Chirik (10) rejoindront la Gauche italienne en défendant la bannière de l’internationalisme prolétarien. Ce camarade jouera un rôle essentiel pour préparer le futur, transmettre la méthode et le patrimoine organisationnel de la Fraction, permettant de renouer avec la tradition marxiste et d’assurer la continuité politique. C’est sous son initiative que se formera en 1942 le Noyau français de la Gauche communiste durant la guerre qui deviendra en 1944 la Fraction française de la Gauche communiste, puis finalement la Gauche communiste de France, publiant L’Étincelle et Internationalisme. Lors de l’orgie d’hystérie chauvine à la « Libération », ces camarades n’hésiteront pas à intervenir par tract et par voie de presse pour dénoncer le patriotisme, défendant de manière rigoureuse, là encore, le principe de l’internationalisme prolétarien.
Quelques années plus tard, en 1947, encore au pic de la contre-révolution, la classe ouvrière en France se montra capable de résister, notamment durant la grève chez Renault avec l’extension aux mines de charbon et dans d’autres secteurs, grèves suivies un an après d’une terrible répression par les CRS et l’armée. (11) À cette époque, les camarades d’Internationalisme intervenaient à contre courant de l’encadrement syndical et de la pression stalinienne dans ces grèves, vendant la presse, diffusant des tracts. Malgré les ténèbres dans laquelle la période l’avait plongée, la résistance ouvrière s’exprimait encore malgré tout. En 1953, la grève de tout le secteur public entraînait deux millions de grévistes dans la rue. Celle de Saint-Nazaire en 1955, où une émeute éclata, saccageant les locaux patronaux et syndicaux, suivi de nombreuses luttes dans les chantiers navals de plusieurs villes, montrait la réalité de fortes poussées de combativité. Mais le prolétariat n’allait enfin pouvoir sortir de la contre-révolution stalinienne et se propulser aux avant-postes du prolétariat international qu’avec le puissant élan de Mai 1968. (12)
Dans le prochain et dernier article de cette série, nous aborderons les luttes qui se sont développées après Mai 68 jusqu’à l’effondrement du bloc de l’Est qui a initié une période de recul de la conscience pour terminer sur la situation qui s’est ouverte par la pandémie de la Covid-19.
WH, août 2021
1) Les « midinettes » étaient appelées ainsi, car elles prenaient leur déjeuner, à midi, sur le pouce.
2) Le quotidien internationaliste Naché slovo (Notre parole), publié en russe à Paris depuis 1914 est interdit en 1916. Trotsky est expulsé de France le 31 octobre de l’année. Les internationalistes, très minoritaires, comme Rosmer ou Monatte, ont été constamment inquiétés.
3) Les fraternisations inquiétaient fortement la bourgeoisie. En France, des soldats russes devenus indisciplinés, censés venir en renfort, mais considérés comme de « fortes têtes » ont été internés dans un camp à la Courtine et sévèrement réprimés au cours de l’année 1917.
4) En 1891 à Fourmies (Nord), l’armée ouvrait le feu sur une manifestation d’ouvriers revendiquant les huit heures. Neuf d’entre eux tombaient sous les balles.
5) « Il y a 100 ans, le congrès de Tours, un anniversaire dévoyé [38]! », Révolution internationale n° 486 (janv.-fév. 2021).
6) Gérard Walter, Lénine (1971).
7) « La boutade de Lénine [adressée] à Trotsky qu’il “fallait nécessairement employer des planches pourries (Cachin) pour arriver aux militants sains de la classe ouvrière” cache les erreurs colossales qui furent commises et qui, toutes, se résument dans ce fait : la croyance que l’on pouvait, grâce à la victoire en Russie, suivre un autre chemin en France pour former un parti que celui suivi par les bolcheviques… ». Extrait de la Résolution « Pour une Fraction française de la Gauche communiste », publiée dans la revue Octobre n° 4 (1938) et reprise dans notre brochure sur La Gauche communiste de France [39].
8) En 1928, Staline faisait adopter par l’IC la doctrine du « socialisme dans un seul pays » qui est la négation même des principes internationalistes du marxisme.
9) Lire notre brochure : Comment le PCF est passé au service du capital [40].
10) « Il y a trente ans disparaissait notre camarade Marc Chirik [41]», disponible sur le site internet du CCI (mars 2021).
11) « Grèves de 1947-1948 en France : la bourgeoisie “démocratique” renforce son État policier contre la classe ouvrière [42] » sur le site internet du CCI.
12) Voir notre brochure : Mai 68 et la perspective révolutionnaire [43].
Il a suffi d’une nuit pour que le tonnerre des canons et le hurlement des bombes résonnent à nouveau en Ukraine, aux portes du berceau historique d’un capitalisme pourrissant. En quelques semaines, cette guerre d’une ampleur et d’une brutalité inouïe aura dévasté des villes entières, jeté par millions femmes, enfants et vieillards sur les routes gelées de l’hiver, sacrifié d’innombrables vies humaines sur l’autel de la Patrie. Kharkiv, Sumy ou Irpin sont désormais des champs de ruines. Dans le port industriel de Marioupol entièrement rasé, le conflit aura coûté la vie à pas moins de 5 000 personnes, sans doute davantage. Les ravages et les horreurs de cette guerre renvoient aux terrifiantes images de Grozny, de Falloujah ou d’Alep dévastées. Mais, là où il aura fallu des mois, parfois des années, pour aboutir à de telles dévastations, en Ukraine, il n’y aura pas eu « d’escalade meurtrière » : en à peine un mois, les belligérants ont jeté toutes leurs forces dans le carnage et dévasté un des plus vastes pays d’Europe !
La guerre est un terrifiant moment de vérité pour le capitalisme décadent : en exhibant ses engins de mort, la bourgeoisie retire tout à coup le masque hypocrite de la civilisation, de la paix et de la compassion qu’elle feint pourtant d’arborer avec cette insupportable arrogance propre aux classes dominantes devenues anachroniques. La voilà qui se débat dans un torrent furieux de propagande pour mieux dissimuler son immonde visage d’assassin. Comment ne pas être saisi d’effroi à la vue de ces pauvres gamins russes, conscrits de 19 ou 20 ans, avec leurs visages poupins d’adolescents, transformés en tueurs, comme à Boutcha et dans d’autres localités récemment abandonnées ? Comment ne pas s’indigner quand Zelensky, le « serviteur du peuple », prend sans vergogne en otage toute une population en décrétant la « mobilisation générale » de tous les hommes de 18 à 60 ans, désormais interdits de quitter le pays ? Comment ne pas être horrifié par les hôpitaux bombardés, par les civils terrifiés et affamés, par les exécutions sommaires, par les cadavres enterrés dans les jardins d’enfants et par le pleur déchirant des orphelins ?
La guerre en Ukraine est une manifestation odieuse de la plongée vertigineuse du capitalisme dans le chaos et la barbarie. Un tableau sinistre se dessine sous nos yeux : depuis deux ans, la pandémie de Covid a considérablement accéléré ce processus dont elle est elle-même le produit monstrueux. (1) Le GIEC annonce des cataclysmes et des changements climatiques irréversibles, menaçant davantage l’humanité et la biodiversité à l’échelle planétaire. Les crises politiques majeures se multiplient, comme on a pu le voir après la défaite de Trump aux États-Unis, le spectre du terrorisme plane sur la société, comme le risque nucléaire que la guerre a remis sur le devant de la scène. Les massacres et le chaos guerrier incessants, les attaques économiques inexorables, l’explosion de la misère sociale, des catastrophes climatiques de grande ampleur… la simultanéité et l’accumulation de tous ces phénomènes n’a rien d’une malheureuse coïncidence, elle témoigne au contraire de la condamnation du capitalisme meurtrier au tribunal de l’histoire.
Si l’armée russe a franchi la frontière, ce n’est certainement pas pour défendre le « peuple russe » « assiégé par l’Occident », ni pour « porter secours » aux Ukrainiens russophones victimes de la « nazification » du gouvernement de Kiev. La pluie de bombes qui s’abat sur l’Ukraine n’est pas non plus le produit des « délires » d’un « autocrate fou », comme la presse le répète sur tous les tons à chaque fois qu’il faut justifier un massacre (2) et dissimuler que ce conflit, comme tous les autres, est d’abord la manifestation d’une société bourgeoise décadente et militarisée qui n’a plus rien à offrir à l’humanité sinon sa propre destruction !
Peu leur importe les morts et les destructions, le chaos et l’instabilité à leur frontière : pour Poutine et sa clique, il fallait défendre les intérêts du capital russe et sa place dans le monde, tous deux affaiblis par l’ancrage croissant de sa sphère d’influence traditionnelle à l’Occident. La bourgeoisie russe peut bien se présenter en « victime » de l’OTAN, Poutine n’a jamais hésité, face à l’échec de son offensive, à mener une épouvantable campagne de terre brûlée et de massacres, exterminant tout sur son passage, y compris les populations russophones qu’il était venu prétendument protéger !
Il n’y a rien, non plus, à attendre de Zelensky et son entourage de politiciens et d’oligarques corrompus. Cet ancien comédien joue à présent à la perfection son rôle de rabatteur sans scrupule pour la défense des intérêts de la bourgeoisie ukrainienne. Par le biais d’une intense campagne nationaliste, il a réussi à armer, parfois de force, la population, et à recruter toute une meute de mercenaires et de maniaques de la gâchette élevés au rang de « héros de la nation ». Zelensky fait désormais le tour des capitales occidentales, s’adresse à tous les Parlements pour quémander en charognard la livraison de toujours plus d’armes et de munitions. Quant à « l’héroïque résistance ukrainienne », elle fait ce que font toutes les armées du monde : elle tire dans le tas, massacre, pille et ne se prive pas de tabasser ou carrément exécuter les prisonniers !
Toutes les puissances démocratiques feignent de s’indigner contre les « crimes de guerre » perpétrés par l’armée russe. Belle hypocrisie ! Au cours de l’histoire, elles n’ont cessé d’entasser les cadavres et les ruines aux quatre coins du monde. Tout en pleurant sur le sort de la population victime de « l’ogre russe », les puissances occidentales livrent des quantités astronomiques d’armes de guerre, assurent les entraînements et fournissent tous les renseignements nécessaires aux attaques et aux bombardements de l’armée ukrainienne, y compris le régiment néo-nazi Azov !
Surtout, en multipliant les provocations, la bourgeoisie américaine a fait tout son possible pour pousser Moscou dans une guerre perdue d’avance. Pour les États-Unis, l’essentiel est de saigner la Russie à blanc et d’avoir les mains libres pour briser les prétentions hégémoniques de la Chine, principale cible de la puissance américaine. Cette guerre permet aussi aux États-Unis d’endiguer et contrecarrer le grand projet impérialiste chinois des « routes de la soie ». Pour arriver à ses fins, la « grande démocratie » américaine n’a pas hésité à encourager une aventure militaire totalement irrationnelle et barbare, accroissant la déstabilisation mondiale et le chaos à proximité de l’Europe occidentale.
Le prolétariat n’a donc pas à choisir un camp contre un autre ! Il n’a aucune patrie à défendre et doit combattre partout le nationalisme et l’hystérie chauvine de la bourgeoisie ! Il doit lutter avec ses propres armes et ses propres moyens contre la guerre !
Aujourd’hui, le prolétariat en Ukraine, écrasé par plus de 60 ans de stalinisme, a subi une défaite majeure et s’est laissé envoûter par les sirènes du nationalisme. En Russie, même si le prolétariat s’est montré un peu plus rétif, son incapacité à freiner les velléités guerrières de sa bourgeoisie explique pourquoi la clique au pouvoir a pu envoyer 200 000 soldats au front sans craindre de réactions ouvrières.
Dans les principales puissances capitalistes, en Europe de l’Ouest et aux États-Unis, le prolétariat n’a aujourd’hui ni la force ni la capacité politique de s’opposer directement à ce conflit par sa solidarité internationale et la lutte contre la bourgeoisie de tous les pays. Il n’est pour le moment pas en mesure de fraterniser et d’entrer en lutte massivement pour stopper le massacre.
Cependant, bien que les dangers de la propagande et les manifestations de toutes sortes risquent de l’entraîner dans l’impasse de la défense du nationalisme pro-ukrainien ou vers la fausse alternative du pacifisme, le vieux prolétariat des pays occidentaux, par son expérience des combats de classe et des manigances de la bourgeoisie, demeure encore le principal antidote face à l’engrenage destructeur et à la spirale mortifère du système capitaliste. La bourgeoisie occidentale s’est d’ailleurs bien gardée d’intervenir directement en Ukraine parce qu’elle sait que la classe ouvrière n’acceptera pas le sacrifice quotidien de milliers de soldats enrôlés dans des affrontements guerriers.
Bien que désorientée et encore affaiblie par cette guerre, la classe ouvrière des pays occidentaux conserve intactes ses potentialités et sa capacité de développer ses luttes sur le terrain de la résistance aux nouveaux sacrifices engendrés par les sanctions contre l’économie russe et par l’augmentation colossale des budgets militaires : l’inflation galopante, la hausse de la plupart des produits de la vie courante qu’elle induit et l’accélération des attaques contre ses conditions de vie et d’exploitation.
D’ores et déjà, les prolétaires peuvent et doivent s’opposer à tous les sacrifices qu’exige la bourgeoisie. C’est à travers ses luttes que le prolétariat pourra créer un rapport de force avec la classe dominante pour retenir son bras meurtrier ! Car la classe ouvrière, productrice de toutes les richesses, est, à terme, la seule force de la société capable de mettre fin à la guerre en s’engageant sur le chemin du renversement du capitalisme.
C’est, d’ailleurs, ce que l’histoire nous a montré lorsque le prolétariat s’est soulevé, en 1917, en Russie puis en Allemagne, l’année suivante, mettant un terme à la guerre par un immense élan révolutionnaire ! Alors que la Guerre mondiale faisait rage, les révolutionnaires avaient tenu le cap en défendant de manière intransigeante le principe élémentaire de l’internationalisme prolétarien. Il incombe aujourd’hui aux révolutionnaires de transmettre l’expérience du mouvement ouvrier. Face à la guerre, leur première responsabilité est de parler d’une seule voix pour brandir fermement le drapeau de l’internationalisme, le seul qui puisse faire trembler de nouveau la bourgeoisie !
CCI, 4 avril 2022
1) En Chine, la pandémie fait un retour en force (reconfinement à Shanghai, notamment). Elle est, d’ailleurs, loin d’être maîtrisée et contrôlée dans le reste du monde.
2) D’Hitler à Assad, en passant par Hussein, Milosevic, Kadhafi ou Kim Jong-un… l’ennemi souffre étonnamment toujours de graves troubles psychologiques.
Les organisations de la Gauche communiste doivent défendre ensemble leur héritage commun d’adhésion aux principes de l’internationalisme prolétarien, en particulier à une époque de grand danger pour la classe ouvrière mondiale. Le retour du carnage impérialiste en Europe dans la guerre en Ukraine est un tel moment. C’est pourquoi nous publions ci-dessous, avec d’autres signataires de la tradition de la Gauche communiste (et un groupe ayant une trajectoire différente mais soutenant pleinement la déclaration), une déclaration commune sur les perspectives fondamentales pour la classe ouvrière face à la guerre impérialiste.
La guerre en Ukraine est menée au nom des intérêts contradictoires de toutes les différentes puissances impérialistes, grandes et petites, et non pas de la classe ouvrière dont l’intérêt est son unité internationale. Il s’agit d’une guerre pour des territoires stratégiques, pour la domination militaire et économique, menée ouvertement et secrètement par les bellicistes à la tête des machines d’État des États-Unis, de la Russie et de l’Europe occidentale, la classe dirigeante ukrainienne agissant comme un pion loin d’être innocent sur l’échiquier impérialiste mondial.
C’est la classe ouvrière, et non l’État ukrainien, qui est la véritable victime de cette guerre, qu’il s’agisse de femmes et d’enfants sans défense massacrés, de réfugiés affamés ou de chair à canon enrôlée dans l’une ou l’autre armée, ou encore du dénuement croissant que les effets de la guerre entraîneront pour les travailleurs de tous les pays.
La classe capitaliste et son mode de production bourgeois ne peuvent surmonter leurs divisions et concurrence nationales qui mènent à la guerre impérialiste. Le système capitaliste ne peut éviter de sombrer dans une plus grande barbarie.
Pour sa part, la classe ouvrière mondiale ne peut éviter de développer sa lutte contre la détérioration des salaires et de son niveau de vie. La guerre actuelle, la plus importante en Europe depuis 1945, met en garde contre l’avenir du monde capitaliste si la lutte de la classe ouvrière ne conduit pas au renversement de la bourgeoisie et à son remplacement par le pouvoir politique de la classe ouvrière, la dictature du prolétariat.
L’impérialisme russe veut effacer l’énorme revers qu’il a subi en 1989 et redevenir une puissance mondiale. Les États-Unis veulent préserver leur statut de superpuissance et leur leadership mondial. Les puissances européennes craignent l’expansion de la Russie mais aussi la domination écrasante des États-Unis. L’Ukraine cherche à s’allier à l’homme fort impérialiste le plus puissant.
Soyons clairs, les États-Unis et les puissances occidentales disposent des mensonges les plus convaincants et de la plus grande machine à mensonges médiatique pour justifier leurs véritables objectifs dans cette guerre. Dans celle-ci, ils sont censés réagir à l’agression russe contre de petits États souverains, défendre la démocratie contre l’autocratie du Kremlin, faire respecter les droits de l’homme face à la brutalité de Poutine.
Les gangsters impérialistes les plus forts ont généralement la meilleure propagande de guerre, fabriquent le plus gros mensonge, parce qu’ils peuvent provoquer et manœuvrer leurs ennemis « pour qu’ils tirent les premiers ». Mais souvenez-vous de la conduite si pacifique de ces puissances au Moyen-Orient, en Syrie, en Irak et en Afghanistan ; de la manière dont la puissance aérienne américaine a récemment rasé la ville de Mossoul, comment les forces de la Coalition ont mis la population irakienne à feu et à sang sous le prétexte fallacieux que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. Rappelez-vous encore les innombrables crimes de ces démocraties contre les civils au cours du siècle dernier, que ce soit pendant les années 1960 au Vietnam, pendant les années 1950 en Corée, pendant la Seconde Guerre mondiale à Hiroshima, Dresde ou Hambourg. Les exactions russes contre la population ukrainienne sont essentiellement tirées du même livre du « jeu impérialiste ».
Le capitalisme a catapulté l’humanité dans l’ère de la guerre impérialiste permanente. Il est illusoire de lui demander d’ « arrêter » la guerre. La « paix » ne peut être qu’un interlude dans le capitalisme guerrier.
Plus il s’enfoncera dans une crise insoluble, plus la destruction militaire du capitalisme sera grande, parallèlement aux catastrophes croissantes (dont il est responsable) que sont la pollution et les épidémies. Le capitalisme est pourri et mûr pour un changement révolutionnaire.
Le système capitaliste, de plus en plus un système de guerre et de toutes ses horreurs, ne rencontre pas actuellement d’opposition de classe significative à sa domination, si bien que la classe ouvrière subit l’exploitation croissante de sa force de travail et les sacrifices ultimes que l’impérialisme lui demande de faire sur le champ de bataille.
Le développement de la défense de ses intérêts de classe, ainsi que sa conscience de classe stimulée par le rôle indispensable de l’avant-garde révolutionnaire, recèlent un potentiel encore plus grand de la classe ouvrière, celui de pouvoir s’unir en tant que classe pour renverser complètement l’appareil politique de la bourgeoisie comme elle l’a fait en Russie en 1917 et a menacé de le faire en Allemagne et ailleurs à l’époque. C’est-à-dire, renverser le système qui mène à la guerre. En effet, la Révolution d’Octobre et les insurrections qu’elle a alors suscitées dans les autres puissances impérialistes sont un exemple brillant non seulement d’opposition à la guerre mais aussi d’attaque contre le pouvoir de la bourgeoisie.
Aujourd’hui, nous sommes encore loin d’une telle période révolutionnaire. De même, les conditions de la lutte du prolétariat sont différentes de celles qui existaient à l’époque de la première tuerie impérialiste. Par contre, ce qui ne change pas face à la guerre impérialiste, ce sont les principes fondamentaux de l’internationalisme prolétarien et le devoir des organisations révolutionnaires de défendre ces principes bec et ongles, à contre-courant quand c’est nécessaire, au sein du prolétariat.
Les villages de Zimmerwald et de Kienthal, en Suisse, sont devenus célèbres en tant que lieux de rencontre des socialistes des deux camps lors de la Première Guerre mondiale, afin d’entamer une lutte internationale pour mettre fin à la boucherie et dénoncer les dirigeants patriotes des partis sociaux-démocrates. C’est lors de ces réunions que les bolcheviks, soutenus par la Gauche de Brême et la Gauche hollandaise, ont mis en avant les principes essentiels de l’internationalisme contre la guerre impérialiste qui sont toujours valables aujourd’hui : aucun soutien à l’un ou l’autre des camps impérialistes, le rejet de toutes les illusions pacifistes, et la reconnaissance que seules la classe ouvrière et sa lutte révolutionnaire peuvent mettre fin au système qui est basé sur l’exploitation de la force de travail et qui en permanence produit la guerre impérialiste.
Dans les années 1930 et 1940, seul le courant politique, appelé aujourd’hui la Gauche communiste, s’est accroché aux principes internationalistes développés par les bolcheviks pendant la Première Guerre mondiale. La Gauche italienne et la Gauche néerlandaise se sont activement opposées aux deux camps de la Deuxième Guerre impérialiste mondiale, rejetant les justifications fascistes et antifascistes du massacre. Ce faisant, ces Gauches communistes ont refusé tout soutien à l’impérialisme de la Russie stalinienne dans ce conflit.
Aujourd’hui, face à l’accélération du conflit impérialiste en Europe, les organisations politiques basées sur l’héritage de la Gauche communiste continuent à brandir la bannière d’un internationalisme prolétarien cohérent et de fournir un point de référence à ceux qui défendent les principes de la classe ouvrière.
C’est pourquoi les organisations et groupes de la Gauche communiste, aujourd’hui peu nombreux et peu connus, ont décidé de publier cette déclaration commune et de diffuser le plus largement possible les principes internationalistes qui ont été forgés contre la barbarie des deux guerres mondiales.
Aucun soutien à quelque camp que ce soit dans le carnage impérialiste en Ukraine.
Pas d’illusions dans le pacifisme : le capitalisme ne peut vivre que par des guerres sans fin.
Seule la classe ouvrière peut mettre fin à la guerre impérialiste par sa lutte de classe contre l’exploitation menant au renversement du système capitaliste.
Prolétaires du monde entier, unissez-vous !
Courant Communiste International [51]
Internationalist Communist Perspective [54] (Korea)
6 avril 2022
La société bourgeoise, pourrie jusqu’à l’os, malade d’elle-même, vomit à nouveau son immonde torrent de fer et de feu. Chaque jour, la boucherie ukrainienne étale son cortège de bombardements massifs, d’embuscades, de sièges et de colonnes de réfugiés fuyant par millions le feu roulant des belligérants.
Au milieu du flot de propagande déversé par les gouvernements de tous les pays, deux mensonges se distinguent : le premier présente Poutine comme un « autocrate fou » prêt à tout pour devenir le nouveau Tsar d’un Empire reconstitué et faire main basse sur les « richesses » de l’Ukraine ; l’autre attribue la responsabilité essentielle du conflit aux « génocidaires » des populations russophones du Donbass que les « héroïques » soldats russes se devaient de protéger au péril de leur vie. La bourgeoisie a toujours pris un soin particulier pour masquer les causes réelles de la guerre en les drapant du voile idéologique de la « civilisation », de la « démocratie », des « droits de l’homme » et du « droit international ». Mais le véritable responsable de la guerre, c’est le capitalisme !
Depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir en 2000, la Russie a réalisé d’importants efforts pour se doter d’une armée plus moderne et reconquérir une influence au Moyen-Orient, notamment en Syrie, mais aussi en Afrique avec l’envoi de mercenaires en Libye, en Centre-Afrique et au Mali, semant toujours plus le chaos. Ces dernières années, elle n’a pas non plus hésité à lancer des offensives directes, en Géorgie en 2008, puis en occupant la Crimée et le Donbass en 2014, pour tenter de stopper le déclin de sa sphère d’influence, au risque de créer une forte instabilité à ses propres frontières. Suite au retrait américain d’Afghanistan, la Russie a cru pouvoir profiter de l’affaiblissement des États-Unis pour tenter de ramener l’Ukraine dans sa sphère d’influence, un territoire essentiel à sa position en Europe et dans le monde, d’autant que Kiev menaçait de s’arrimer à l’OTAN.
Depuis l’effondrement du bloc de l’Est, ce n’est certes pas la première fois que la guerre fait rage sur le continent européen. Les guerres dans les Balkans dans les années 1990 et le conflit dans le Donbass en 2014 avaient déjà charrié le malheur et la désolation sur le continent. Mais la guerre en Ukraine a d’ores et déjà des implications beaucoup plus graves que les conflits précédents, illustrant combien le chaos se rapproche de plus en plus des principaux centres du capitalisme.
La Russie, une des principales puissances militaires, est, en effet, directement et massivement impliquée dans l’invasion d’un pays occupant une position stratégique en Europe, aux frontières de l’Union européenne. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la Russie aurait déjà perdu plus de 10 000 soldats et bien plus encore de blessés et de déserteurs. Des villes entières ont été rasées par une pluie de bombes. Le nombre de victimes civiles est probablement considérable. Et tout cela, en à peine un mois de guerre ! (1)
La région voit désormais une énorme concentration de troupes et de matériels militaires de pointe, non seulement en Ukraine, avec l’acheminement d’armes, de soldats et de mercenaires de toute part, mais aussi dans toute l’Europe de l’Est avec le déploiement de milliers de soldats de l’OTAN et la mobilisation du seul allié de Poutine, la Biélorussie. Plusieurs États européens ont également décidé d’accroître considérablement leurs efforts en matière d’armements, aux premiers rangs desquels, les États baltes, mais aussi l’Allemagne qui a récemment annoncé le doublement du budget consacré à sa « défense ».
La Russie, de son côté, menace régulièrement tout le monde de représailles militaires et brandit sans vergogne son arsenal nucléaire. Le ministre français de la Défense a lui aussi rappelé à Poutine qu’il avait en face de lui « des puissances nucléaires », avant de calmer le jeu au profit d’un ton désormais plus « diplomatique ». Sans même parler d’un conflit nucléaire, le risque d’un accident industriel majeur est toujours à craindre. Des combats féroces ont déjà eu lieu sur les sites nucléaires de Tchernobyl et Zaporijia, où des locaux (heureusement administratifs) ont pris feu suite à des bombardements.
À cela s’ajoute une crise migratoire majeure en Europe même. Des millions d’Ukrainiens fuient vers les pays limitrophes pour échapper à la guerre et à l’enrôlement de force dans l’armée de Zelensky. Mais compte tenu du poids du populisme en Europe et de la volonté parfois explicite de plusieurs États d’instrumentaliser cyniquement les migrants à des fins impérialistes (comme on a récemment pu le voir à la frontière biélorusse ou à travers les menaces régulières de la Turquie envers l’Union européenne), à terme, cet exode massif pourrait créer de graves tensions et une forte instabilité.
En somme, la guerre en Ukraine comporte un risque majeur de chaos, de déstabilisation et de destruction à l’échelle internationale. Si ce conflit ne débouchait pas lui-même sur une conflagration plus meurtrière encore, il ne fait qu’accroître considérablement de tels dangers, avec des tensions et des risques « d’escalades » incontrôlées pouvant déboucher sur des conséquences inimaginables.
Si la bourgeoisie russe a ouvert les hostilités pour défendre ses sordides intérêts impérialistes, la propagande présentant l’Ukraine et les pays occidentaux comme les victimes d’un « dictateur fou » n’est qu’une hypocrite mascarade. Depuis des mois, le gouvernement américain n’a cessé d’alerter sur l’imminence d’une attaque russe de manière provocatrice, tout en proclamant qu’il ne mettrait pas les pieds sur le sol ukrainien.
Depuis la dislocation de l’URSS, la Russie a continuellement été menacée sur ses frontières, tant en Europe de l’Est que dans le Caucase et en Asie centrale. Les États-Unis et les puissances européennes ont méthodiquement repoussé la sphère d’influence russe en intégrant de nombreux pays de l’Est à l’Union européenne et à l’OTAN. C’est aussi le sens qu’il faut donner à l’éviction de l’ex-président géorgien, Chevardnadze, en 2003, lors de la « révolution des roses » qui a porté une clique pro-américaine au pouvoir, comme à la « révolution orange » de 2004 en Ukraine et à tous les conflits qui s’en sont suivis entre les différentes factions de la bourgeoisie locale. Le soutien actif des puissances occidentales à l’opposition pro-européenne en Biélorussie, la guerre dans le Haut-Karabakh sous la pression de la Turquie (membre de l’OTAN) et les règlements de compte au plus haut sommet de l’État kazakh n’ont fait qu’accentuer le sentiment d’urgence au sein de la bourgeoisie russe.
Tant pour la Russie tsariste que « soviétique », l’Ukraine a toujours représenté un enjeu central de sa politique extérieure. En effet, l’Ukraine est pour Moscou la seule et dernière voie d’accès direct à la Méditerranée. L’annexion de la Crimée en 2014 obéissait déjà à cet impératif de l’impérialisme russe directement menacé d’encerclement par des régimes pour la plupart pro-américains. La volonté affichée des États-Unis de rattacher Kiev à l’Occident est donc vécue par Poutine et sa clique comme une véritable provocation. En ce sens, même si l’offensive de l’armée russe paraît totalement irrationnelle et vouée dès le départ à l’échec, elle est pour Moscou un « coup de force » désespéré destiné à maintenir son rang de puissance mondiale.
Parfaitement lucide sur la situation de la Russie, la bourgeoisie américaine, bien que divisée sur la question, n’a pas manqué de pousser Poutine à la faute en multipliant les provocations. Lorsque Biden a explicitement assuré qu’il n’interviendrait pas directement en Ukraine, il a délibérément laissé un vide que la Russie a aussitôt utilisé en espérant freiner son déclin sur la scène internationale. Ce n’est pas la première fois que les États-Unis font usage d’un froid machiavélisme pour arriver à leurs fins : déjà en 1990, Bush père avait poussé Saddam Hussein dans un piège en prétendant ne pas vouloir intervenir pour défendre le Koweït. On connaît la suite…
Il est encore trop tôt pour prédire la durée et l’ampleur des destructions déjà considérables en Ukraine, mais depuis les années 1990, nous avons connu les massacres de Srebrenica, de Grozny, de Sarajevo, de Falloujah ou d’Alep. Quiconque commence une guerre est bien souvent condamné à s’enliser. Dans les années 1980, la Russie a payé le prix fort suite à l’invasion de l’Afghanistan qui a conduit à l’implosion de l’URSS. Les États-Unis ont connu leurs propres fiascos, les affaiblissant tant sur le plan militaire qu’économique. Toutes ces aventures se sont finalement soldées, en dépit d’apparentes victoires initiales, par des revers cuisants et ont considérablement affaibli les belligérants. La Russie de Poutine, si elle ne devait pas carrément se replier après une humiliante défaite, n’échappera pas à l’enlisement, même si elle parvenait à s’emparer des grandes villes ukrainiennes.
« Un nouvel impérialisme menace la paix du monde », (2) « Les Ukrainiens combattent l’impérialisme russe depuis des centaines d’années »… (3)
« L’impérialisme russe », la bourgeoisie n’a que ces mots à la bouche, comme si la Russie était la quintessence de l’impérialisme face au « poussin sans défense » ukrainien. En réalité, depuis l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence, la guerre et le militarisme sont devenus des caractéristiques fondamentales de ce système. Tous les États, petits ou grands, sont impérialistes ; toutes les guerres, qu’elles se prétendent « humanitaires », « libératrices » ou « démocratiques », sont des guerres impérialistes. C’est ce qu’avaient déjà identifié les révolutionnaires lors de la Première Guerre mondiale : au début du XXe siècle, le marché mondial était entièrement partagé en chasses gardées par les principales nations capitalistes. Face à la concurrence accrue et à l’impossibilité de desserrer l’étau des contradictions du capitalisme par de nouvelles conquêtes coloniales ou commerciales, les États constituèrent des arsenaux gigantesques et soumirent l’ensemble de la vie économique et sociale aux impératifs de la guerre. C’est dans ce contexte qu’éclata la Guerre mondiale en août 1914, une boucherie alors inégalée dans l’histoire de l’humanité, éclatante expression d’une nouvelle « ère de guerres et de révolutions ».
Confrontée à une concurrence acharnée et à l’omniprésence de la guerre, dans chaque nation, petite ou grande, se sont développés deux phénomènes qui constituent les caractéristiques majeures de la période de décadence : le capitalisme d’État et les blocs impérialistes. « Le capitalisme d’État […] répond à la nécessité pour chaque pays, en vue de la confrontation avec les autres nations, d’obtenir le maximum de discipline en son sein de la part des différents secteurs de la société, de réduire au maximum les affrontements entre classes mais aussi entre fractions rivales de la classe dominante, afin, notamment, de mobiliser et contrôler l’ensemble de son potentiel économique. De même, la constitution de blocs impérialistes correspond au besoin d’imposer une discipline similaire entre différentes bourgeoisies nationales afin de limiter leurs antagonismes réciproques et de les rassembler pour l’affrontement suprême entre les deux camps militaires ». (4) Le monde capitaliste s’est ainsi divisé tout au long du XXe siècle en blocs rivaux : Alliés contre puissances de l’Axe, bloc de l’Ouest contre bloc de l’Est.
Mais avec l’effondrement de l’URSS, à la fin des années 1980, s’ouvrait la phase ultime de la décadence du capitalisme : la période de sa décomposition généralisée, (5) marquée par la disparition, depuis plus de 30 ans, des blocs impérialistes. La relégation du « gendarme » russe et, de facto, la dislocation du bloc américain, ouvraient la voie à toute une série de rivalités et de conflits locaux jusque-là étouffés par la discipline de fer des blocs. Cette tendance au chacun pour soi et à l’accroissement du chaos s’est entièrement confirmée depuis.
L’unique « super-puissance » amé ricaine tenta dès 1990 de faire régner un minimum d’ordre dans le monde et de freiner le déclin inéluctable de son propre leadership… par le recours à la guerre. Comme le monde avait cessé d’être partagé en deux camps impérialistes disciplinés, un pays comme l’Irak crut possible de faire main basse sur un ex-allié du même bloc, le Koweït. Les États-Unis, à la tête d’une coalition de 35 pays lancèrent une offensive meurtrière censée décourager toute tentation future d’imiter les agissements de Saddam Hussein.
Mais, l’opération ne pouvait nullement mettre fin au chacun pour soi sur le plan impérialiste, manifestation typique du processus de décomposition de la société. Dans les guerres des Balkans s’étalaient déjà au grand jour les pires rivalités entre les puissances de l’ancien bloc occidental, en particulier la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne qui, outre les interventions meurtrières américaines et russes, se faisaient quasiment la guerre par l’intermédiaire des différents belligérants en ex-Yougoslavie. L’attaque terroriste du 11 septembre 2001 marquait à son tour un nouveau pas significatif dans le chaos, frappant le cœur du capitalisme mondial. Loin des théories gauchistes sur les prétendus appétits pétroliers américains dont le coût abyssal de la guerre a révélé l’ineptie, c’est fondamentalement dans ce contexte que les États-Unis ont dû lancer les invasions de l’Afghanistan en 2001 et celle de l’Irak, à nouveau, en 2003, au nom de « la guerre contre le terrorisme ».
L’Amérique était lancée dans une véritable fuite en avant : lors de la seconde guerre du Golfe, l’Allemagne, la France et la Russie ne se contentaient plus seulement de traîner des pieds derrière l’oncle Sam, elles refusaient carrément d’engager leurs soldats. Surtout, chacune de ces opérations n’a fait qu’engendrer un chaos et une instabilité tels que les États-Unis ont fini par s’enliser, au point de devoir quitter de façon humiliante l’Afghanistan 20 ans plus tard, en laissant derrière eux un champ de ruines aux mains des talibans qu’ils étaient pourtant venus combattre, comme ils avaient déjà dû abandonner l’Irak en proie à une immense anarchie, déstabilisant toute la région, en particulier la Syrie voisine. Afin de défendre leur rang de première puissance mondiale, les États-Unis sont donc devenus le principal propagateur du chaos dans la période de décomposition.
Aujourd’hui, les États-Unis ont indéniablement marqué des points sur le plan impérialiste, sans même devoir intervenir directement. La Russie, adversaire de longue date, est engagée dans une guerre ingagnable qui va se traduire, quelle qu’en soit l’issue, par un affaiblissement militaire et économique majeur. Déjà, l’Union européenne et les États-Unis ont annoncé la couleur : il s’agit, selon la cheffe de la diplomatie européenne, de « dévaster l’économie russe »… et tant pis pour le prolétariat en Russie qui paiera toutes ces mesures de rétorsions, comme pour le prolétariat ukrainien qui est la première victime et l’otage du déchaînement de la barbarie guerrière !
Les Américains ont également repris en main l’OTAN que le président français annonçait pourtant « en état de mort cérébrale », renforçant considérablement leur présence à l’Est et contraignant les principales puissances européennes (Allemagne, France et Royaume-Uni) à assumer davantage le fardeau économique du militarisme pour la défense des frontières orientales de l’Europe, politique que les États-Unis essaient de mettre en œuvre depuis plusieurs années, notamment sous la présidence de Trump et poursuivie par Biden, afin de concentrer leur force contre leur principal ennemi : la Chine.
Pour les Européens, la situation représente une défaite diplomatique de premier ordre et une perte d’influence considérable. Le conflit attisé par les États-Unis n’était pas voulu par la France et l’Allemagne qui, du fait de leur dépendance vis-à-vis du gaz russe et du marché que ce pays représente pour leurs propres marchandises, n’ont strictement rien à gagner de ce conflit. Au contraire, l’Europe va subir une nouvelle accélération de la crise économique sous l’impact de la guerre et des sanctions imposées. Les Européens ont donc dû se ranger derrière le bouclier américain alors que l’affaiblissement diplomatique suscité par la désinvolture de Trump leur avait fait espérer un retour en force du vieux continent sur la scène internationale.
Le fait que les principales puissances européennes soient contraintes de se ranger derrière les États-Unis constitue-t-il les prémices de la formation d’un nouveau bloc impérialiste ? La période de décomposition n’interdit pas, en soi, la constitution de nouveaux blocs, bien que le poids du chacun pour soi entrave considérablement cette éventualité. Néanmoins, dans la situation, la volonté irrationnelle de chaque État de défendre ses propres intérêts impérialistes se trouve largement renforcée. L’Allemagne a traîné quelque peu des pieds pour appliquer les sanctions et continue à marcher sur des œufs pour ne pas sanctionner les exportations de gaz russe dont elle dépend fortement. Par ailleurs, elle n’a cessé, avec la France, d’intervenir pour offrir une sortie diplomatique à la Russie, ce que Washington cherche bien sûr à retarder. Même la Turquie et Israël essaient d’offrir leurs « bons services » en tant qu’intermédiaires. À terme, avec l’accroissement de leurs dépenses militaires, les grandes puissances européennes pourraient même chercher à s’émanciper de la tutelle américaine, ambition que Macron défend régulièrement à travers son projet de « défense européenne ». Si les États-Unis ont indéniablement marqué des points de façon immédiate, chaque pays essaie donc aussi de jouer sa propre carte, compromettant la constitution d’un bloc d’autant plus facilement que la Chine, de son côté, ne parvient à fédérer aucune puissance importante derrière elle et se retrouve même freinée et affaiblie pour défendre ses propres objectifs.
À travers cette manœuvre, la bourgeoisie américaine ne visait cependant pas uniquement ni prioritairement la Russie. L’affrontement entre les États-Unis et la Chine détermine aujourd’hui les rapports impérialistes globaux. En créant une situation de chaos en Ukraine, Washington a surtout cherché à entraver l’avancée de la Chine vers l’Europe, bloquant, pour une période encore indéterminée, les « routes de la soie » qui devaient passer par les pays d’Europe de l’Est. Après avoir menacé les voies maritimes de la Chine dans la région de l’Indo-Pacifique avec, notamment, la création de l’alliance AUKUS en 2021, (6) Biden vient de créer un énorme fossé en Europe, empêchant la Chine de faire transiter ses marchandises par voie terrestre.
Les États-Unis ont également réussi à montrer l’impuissance de la Chine à jouer un rôle de partenaire fiable sur la scène internationale, puisque celle-ci n’a pas d’autre choix que de soutenir de façon très molle la Russie. En ce sens, l’offensive américaine à laquelle nous assistons s’inscrit dans le cadre plus global de sa stratégie de confinement de la Chine.
Depuis les guerres en ex-Yougoslavie, en Afghanistan et au Moyen-Orient, les États-Unis sont devenus, comme on l’a vu, le principal facteur de chaos dans le monde. Jusqu’à présent, cette tendance s’est d’abord vérifiée dans les pays périphériques du capitalisme, bien que les pays centraux en aient aussi subi les conséquences (terrorisme, crises migratoires, etc.). Mais aujourd’hui, la première puissance mondiale suscite le chaos aux portes d’un des principaux centres du capitalisme. Cette stratégie criminelle, c’est le « démocrate » et « modéré » Joe Biden qui la conduit. Son prédécesseur, Donald Trump, avait une réputation largement méritée de tête brûlée, mais il apparaît désormais évident que pour neutraliser la Chine, seule la stratégie diffère : Trump voulait négocier des accords avec la Russie, Biden et la majorité de la bourgeoisie américaine veulent la saigner à blanc. Poutine et sa clique d’assassins ne valent pas mieux, tout comme Zelensky qui n’hésite pas à prendre en otage toute une population et à la sacrifier comme chair à canon au nom de la défense de la patrie. Et que dire des hypocrites démocraties européennes qui, tout en pleurant des larmes de crocodile sur les victimes de la guerre, livrent des quantités phénoménales de matériel militaire ?
De gauche ou de droite, démocratiques ou dictatoriales, tous les pays, toutes les bourgeoisies nous mènent vers le chaos et la barbarie à marche forcée ! Plus que jamais, la seule alternative qui s’offre à l’humanité, c’est : socialisme ou barbarie !
EG, 21 mars 2022
1) À titre de comparaison, l’URSS avait perdu 25 000 soldats durant les 9 ans de la terrible guerre qui avait ravagé l’Afghanistan dans les années 1980.
2) « Contre l’impérialisme russe, pour un sursaut internationaliste », Mediapart (2 mars 2022). Cet article au titre évocateur confine à la farce, surtout de la part de son auteur, Edwy Plenel, va-t-en-guerre patenté et grand défenseur de l’impérialisme français.
3) « To understand the Ukraine-Russia conflict, look to colonialism », The Washington Post (24 février 2022).
4) « Militarisme et décomposition [56] », Revue internationale n° 64 (1er trimestre 1991).
5) « La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste [57] », Revue internationale n° 107 (4e trimestre 2001).
6) « Alliance militaire AUKUS : L’exacerbation chaotique des rivalités impérialistes [58] », Révolution internationale n° 491 (novembre décembre 2021).
Nous vivons la campagne de propagande guerrière la plus intense depuis la Seconde Guerre mondiale, non seulement en Russie et en Ukraine, mais aussi dans le monde entier. Il est donc essentiel que tous ceux qui cherchent à défendre l’internationalisme prolétarien face aux tambours de la guerre saisissent chaque occasion de se réunir pour discuter et clarifier, pour se soutenir et se solidariser, et pour mieux définir la méthode des révolutionnaires contre la campagne militariste de la bourgeoisie. C’est pourquoi le CCI a organisé une série de réunions publiques en ligne et physiques dans plusieurs langues (anglais, français, espagnol, néerlandais, italien, allemand, portugais et turc) et continuera d’en organiser d’autres dans un avenir proche.
Dans l’espace de ce court article, nous ne pouvons pas résumer toutes les discussions qui ont eu lieu, qui ont été marquées par une atmosphère sérieuse et fraternelle, un réel désir de comprendre ce qui se passe. Nous souhaitons plutôt nous concentrer sur certaines des principales questions et thématiques qui ont émergé. Nous publierons également sur notre site internet des contributions de sympathisants qui apportent leur propre vision des discussions et de leur dynamique.
Le premier thème, et probablement le plus vital, a été un large accord sur le fait que les principes fondamentaux de l’internationalisme (aucun soutien à l’un ou l’autre des camps impérialistes, rejet de toutes les illusions pacifistes, affirmation de la lutte de classe internationale comme seule force pouvant réellement s’opposer à la guerre) restent plus valables que jamais, malgré l’énorme pression idéologique, surtout dans les pays occidentaux, pour se rallier à la défense de la « courageuse petite Ukraine » contre l’ours russe. D’aucuns pourraient répondre qu’il ne s’agit là que de banales généralisations, mais il ne faut en aucun cas les prendre pour argent comptant, et il n’est certainement pas facile de les mettre en avant dans le climat actuel, où l’on observe très peu de signes d’une quelconque opposition de classe à la guerre. Les internationalistes doivent reconnaître qu’ils nagent, pour l’instant, à contre-courant. En ce sens, ils sont dans une situation similaire à celle des révolutionnaires qui, en 1914, ont eu la tâche de s’accrocher à leurs principes face à l’hystérie guerrière qui a accompagné les premiers jours et les premiers mois de la guerre. Mais nous pouvons aussi nous inspirer de la réaction ultérieure de la classe ouvrière contre la guerre qui transforma les slogans généraux des internationalistes en un guide d’action visant à renverser l’ordre mondial capitaliste.
Un deuxième élément clé de la discussion (et qui a été moins largement partagé) était la nécessité de comprendre la gravité de la guerre actuelle qui, après la pandémie de Covid, fournit une preuve supplémentaire que le capitalisme dans sa période de décomposition est une menace croissante pour la survie même de l’humanité. Même si la guerre en Ukraine ne prépare pas le terrain pour la formation de nouveaux blocs impérialistes qui entraîneront l’humanité dans une troisième (et sans doute dernière) guerre mondiale, elle exprime néanmoins l’intensification et l’extension de la barbarie militaire qui, combinée à la destruction de la nature et à d’autres manifestations d’un système à l’agonie, aurait finalement le même résultat qu’une guerre mondiale. À notre avis, la guerre actuelle marque une étape importante dans l’accélération de la décomposition du capitalisme, un processus qui contient la menace de submerger le prolétariat avant qu’il ne soit capable de rassembler ses forces pour une lutte consciente contre le capital.
Nous ne développerons pas ici les raisons pour lesquelles nous rejetons l’argument selon lequel nous assistons à la reconstitution de blocs militaires stables. Nous dirons simplement que, malgré des tendances réelles à une « bipolarisation » des antagonismes impérialistes, nous considérons toujours qu’elles sont contrebalancées par la tendance opposée de chaque puissance impérialiste à défendre ses intérêts particuliers et à résister à la subordination à une puissance mondiale particulière. Mais cette dernière tendance est synonyme d’une perte croissante de contrôle de la part de la classe dirigeante, d’un glissement de plus en plus irrationnel et imprévisible vers le chaos, ce qui, à bien des égards, conduit à une situation plus périlleuse que celle dans laquelle la planète était « gérée » par des blocs impérialistes rivaux pendant la « guerre froide ».
Un certain nombre de camarades présents aux réunions ont posé des questions sur cette analyse ; et certains, par exemple les membres de la Communist Workers Organisation lors des réunions anglophones, étaient clairement opposés à notre cadre d’analyse de la décomposition. Mais il ne fait aucun doute que la défense d’une position internationaliste cohérente doit s’appuyer centralement sur la capacité à développer une analyse sérieuse de la situation mondiale, sinon il y a un danger d’être désorienté par la rapidité et l’imprévisibilité des événements immédiats. Contrairement à l’analyse de la guerre faite par les camarades des Cahiers du Marxisme Vivant lors d’une des réunions en France, nous ne pensons pas que de simples explications économiques, la recherche du profit à court terme, puissent expliquer l’origine réelle et la dynamique du conflit impérialiste dans une époque historique où les motivations économiques sont de plus en plus dominées par les impératifs militaires et stratégiques. Les coûts ruineux de cette guerre fourniront des preuves supplémentaires de cette affirmation.
Il est tout aussi important de comprendre la source et la direction du conflit impérialiste que de faire une analyse lucide de la situation de la classe ouvrière mondiale et des perspectives de la lutte de classe. Bien qu’il y ait un accord général sur le fait que la campagne de guerre inflige de sérieux coups à la conscience d’une classe ouvrière qui avait déjà souffert d’une profonde perte de confiance et de conscience de soi, certains participants à la réunion ont eu tendance à penser que la classe ouvrière n’était plus un obstacle à la guerre. Nous avons répondu que la classe ouvrière ne peut être traitée comme une masse homogène. Il est évident que la classe ouvrière en Ukraine, qui a été effectivement noyée par la mobilisation pour la « défense de la nation », a subi une véritable défaite. Mais c’est différent en Russie où il y a clairement une opposition généralisée à la guerre malgré la répression brutale de toute dissidence, et dans l’armée russe où il y a des signes de démoralisation et même de rébellion. Mais surtout, on ne peut compter sur le prolétariat d’Europe de l’Ouest pour se sacrifier, que ce soit sur le plan économique ou militaire, et la classe dirigeante de ces pays est depuis longtemps incapable d’utiliser autre chose que des soldats professionnels pour ses aventures militaires. Dans le sillage des grèves de masse en Pologne en 1980, le CCI a développé une critique de la théorie de Lénine selon laquelle la chaîne du capitalisme mondial se briserait dans son « maillon le plus faible », c’est-à-dire dans les pays moins développés, selon le modèle de la Russie en 1917. Au lieu de cela, nous avons insisté sur le fait que la classe ouvrière d’Europe occidentale, plus expérimentée politiquement, serait la clé de la généralisation de la lutte des classes. Dans un prochain article, nous expliquerons pourquoi nous pensons que ce point de vue reste valable aujourd’hui, malgré les changements dans la composition du prolétariat mondial qui ont eu lieu par la suite.
Les participants à la réunion ont partagé une préoccupation légitime quant à la responsabilité spécifique des révolutionnaires face à cette guerre. Dans les réunions française et espagnole, cette question a été au centre de la discussion, mais à notre avis, un certain nombre de camarades se sont orientés vers une approche activiste, surestimant la possibilité que nos slogans internationalistes aient un impact immédiat sur le cours des événements. Pour prendre l’exemple de l’appel à la fraternisation entre prolétaires en uniforme : bien qu’il reste parfaitement valable en tant que perspective générale, sans le développement d’un mouvement de classe plus général tel que nous l’avons vu dans les usines et les rues en Russie et en Allemagne en 1917-18, il y a peu de chances que les combattants des deux côtés de la guerre actuelle se considèrent comme des camarades de classe. Et bien sûr, les véritables internationalistes sont une si petite minorité aujourd’hui qu’ils ne peuvent pas s’attendre à avoir un impact immédiat sur le cours de la lutte des classes en général.
Néanmoins, nous ne pensons pas que cela signifie que les révolutionnaires sont condamnés à être une voix dans le désert. Encore une fois, nous devons nous inspirer de figures comme Lénine et Luxemburg, en 1914, qui ont compris la nécessité de planter le drapeau de l’internationalisme même lorsqu’ils étaient isolés de la masse de leur classe, de continuer à lutter pour les principes face à la trahison des anciennes organisations ouvrières, et de développer une analyse profonde des causes réelles de la guerre face aux alibis de la classe dirigeante. De même, nous devons suivre l’exemple de la conférence de Zimmerwald et d’autres conférences qui ont exprimé la détermination des internationalistes à se réunir et à publier un manifeste commun contre la guerre, bien qu’ils aient des analyses et des perspectives différentes.
Dans ce sens, nous nous félicitons de la participation d’autres organisations révolutionnaires à ces réunions, de leur contribution au débat et de leur volonté d’examiner notre proposition de déclaration commune de la Gauche communiste contre la guerre. Nous ne pouvons que regretter la décision ultérieure de la CWO/TCI de rejeter notre proposition, un problème sur lequel nous devrons revenir dans un prochain article.
Il était également important que, en réponse aux questions des camarades concernant ce qui pouvait être fait dans leur localité ou leur pays, le CCI souligne la primauté de l’établissement et du développement de contacts et d’activités internationales, de l’intégration des spécificités locales et nationales dans un cadre d’analyse plus global. Le travail à l’échelle internationale fournit aux révolutionnaires un moyen de lutter contre l’isolement et la démoralisation qui peut en résulter.
Une guerre impérialiste majeure ne peut que souligner la réalité du fait que l’activité révolutionnaire n’a de sens que dans le cadre des organisations politiques révolutionnaires. Comme nous l’avons écrit dans notre rapport sur la structure et le fonctionnement de l’organisation révolutionnaire, « La classe ouvrière ne donne pas naissance à des militants révolutionnaires mais à des organisations révolutionnaires : il n’y a pas de relation directe entre les militants et la classe ». Ceci met en évidence la responsabilité des organisations de la Gauche communiste en fournissant un cadre, un point de référence militant autour duquel les camarades individuels peuvent s’orienter. En retour, les organisations ne peuvent être renforcées que par les contributions et le soutien actif qu’elles reçoivent de ces camarades.
Amos, 8 avril 2022
La lutte contre la guerre ne peut être prise en main par la classe ouvrière que par la lutte sur son propre terrain de classe et son unification internationale. Les organisations révolutionnaires ne peuvent pas attendre une mobilisation massive de la classe ouvrière contre la guerre : elles doivent agir comme un fer de lance déterminé dans la défense de l’internationalisme et mettre en évidence la nécessité du renversement du système. Cela exige que la classe ouvrière et ses organisations révolutionnaires se réapproprient les leçons et les attitudes des luttes précédentes contre la guerre. L’expérience de la conférence de Zimmerwald est très éclairante à cet égard.
Zimmerwald est une petite ville de Suisse. En septembre 1915, elle a accueilli une petite conférence : 38 délégués de 12 pays, tous les internationalistes transportés « dans deux taxis », comme le disait Trotsky en plaisantant. Même parmi eux, seule une petite minorité défendait une position réellement révolutionnaire contre la guerre. Seuls les bolcheviks autour de Lénine et quelques autres groupes allemands défendaient des méthodes et des objectifs révolutionnaires : la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, la destruction du capitalisme comme source de toutes les guerres. Les autres participants avaient une position centriste ou penchaient même fortement à droite.
Le résultat des débats acharnés de Zimmerwald fut un manifeste aux prolétaires du monde qui était à bien des égards un compromis entre la gauche et le centre, puisqu’il ne reprenait pas les slogans révolutionnaires des bolcheviks. Néanmoins, sa dénonciation retentissante de la guerre et son appel à l’action de classe contre celle-ci lui ont permis d’articuler et de politiser les sentiments anti-guerre qui se développaient dans la masse de la classe ouvrière.
L’exemple de Zimmerwald démontre que, pour les révolutionnaires, la lutte contre la guerre se déroule à trois niveaux distincts mais interconnectés :
– La propagande et l’agitation. Les révolutionnaires n’ont pas attendu que la classe se mette en mouvement : ils ont commencé l’agitation contre la guerre dès le premier jour des hostilités, bien avant que la classe ne soit en mesure de réagir. Le regroupement des révolutionnaires en organisations politiques leur a permis de développer leur propagande et leur agitation par le biais d’une presse régulière et de tracts produits en masse, et de prendre la parole dans les assemblées et conseils ouvriers (qui surgirent plus tard), non pas en tant qu’individus ne représentant qu’eux-mêmes mais au nom d’une tendance politique définie au sein du mouvement de classe.
– Organisationnel. La trahison de la majorité des vieux partis exigeait que la minorité d’internationalistes travaille en tant que fraction organisée, pour travailler soit à l’expulsion des traîtres, soit, lorsque cela s’avérait impossible, comme c’était le cas dans la majorité des cas, pour lutter afin de gagner le maximum d’éléments sains et préparer le terrain pour un nouveau parti, une nouvelle Internationale. Cela exigeait une lutte acharnée contre le centrisme et l’opportunisme, contre l’influence idéologique de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. C’est ainsi que la gauche de Zimmerwald, en particulier, a été la force motrice de la formation de la Troisième Internationale en 1919. Dans une situation de guerre ou de révolution imminente, l’héroïsme de militants individuels comme Luxemburg, Liebknecht, John Mclean ou Sylvia Pankhurst était certes vital, mais ne pouvait être suffisant à lui seul. Il ne pouvait avoir un sens réel que dans le contexte d’une organisation collective autour d’un programme politique clair.
– Théorique. La nécessité de comprendre les caractéristiques de la nouvelle époque exige un patient travail d’élaboration théorique, une capacité à prendre du recul et à réévaluer l’ensemble de la situation à la lumière du passé et des perspectives d’avenir. Les travaux de Lénine, Boukharine, Luxemburg, Pannekoek et d’autres ont permis au mouvement politique de classe renaissant de comprendre qu’une nouvelle époque s’était ouverte, une époque dans laquelle la lutte de classe prendrait de nouvelles formes et de nouvelles méthodes pour atteindre des objectifs directement révolutionnaires. Il y avait des divergences considérables sur un certain nombre de questions, par exemple entre Lénine et Luxemburg sur l’auto-détermination nationale, mais cela ne les empêchait pas d’adopter une position commune contre la guerre tout en continuant à débattre aussi passionnément et intensément qu’auparavant.
Nous ne pouvons pas entrer dans les détails ici, mais nous encourageons nos lecteurs à lire les articles suivants :
– « Zimmerwald (1915-1917) : de la guerre à la révolution [59] », Revue internationale n° 44.
– « Conférence de Zimmerwald : les courants centristes dans les organisations politiques du prolétariat [60] », Revue internationale n° 155.
CCI, 7 avril 2022
Face à la barbarie de la guerre, la bourgeoisie a toujours cherché à dissimuler sa responsabilité meurtrière et celle de son système derrière de cyniques mensonges. La guerre en Ukraine n’échappe nullement au torrent de propagande et à l’instrumentalisation immonde des souffrances qu’elle génère. Il ne se passe par un seul jour sans que, sur toutes les chaînes de télévision et à la Une de tous les journaux, d’habitude si discrètes sur les malheurs que le capitalisme inflige à l’humanité, on nous montre l’exode massif et la détresse des familles ukrainiennes fuyant les bombardements. Les médias ont étalé les images d’enfants ukrainiens traumatisés et victimes de la guerre.
Avec l’exploitation propagandiste du choc légitime provoqué par la diffusion d’images atroces d’exactions, d’exode, d’horreur et de bombardements, la guerre en Ukraine a permis à la bourgeoisie des pays démocratiques de récupérer un élan spontané de sympathie et de compassion pour orchestrer une gigantesque campagne « humanitaire » autour des « initiatives citoyennes » envers les réfugiés ukrainiens (et même autour de la répression féroce des manifestants et opposants russes à la guerre) et instrumentaliser cyniquement la détresse et le désespoir des victimes du plus grand exode de populations depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Partout, sont organisés des « couloirs humanitaires » et « des réseaux citoyens » d’aide aux réfugiés ukrainiens, afin de justifier la fourniture d’un immense arsenal mortifère destiné à « défendre un peuple martyr » de « l’ogre russe ». Même dans les petits villages, des collectes, des dons et toutes sortes « d’initiatives » ou de spectacles sont organisés et encouragés par les autorités en solidarité avec les réfugiés ukrainiens.
Derrière les hommages vibrants au martyr du « peuple ukrainien », il y a la sordide réalité d’une exploitation éhontée d’élans de générosité, exploitée par des États, tous des va-t-en guerre et qui n’ont que faire du sort tragique d’une population prise en otage entre les bombardements de la Russie et la « mobilisation générale » forcée du gouvernement Zelensky. Au yeux de la bourgeoisie, le « peuple ukrainien » sert surtout de chair à canon dans un « combat patriotique » contre « l’envahisseur ». Le même cynisme explique pourquoi la bourgeoisie occidentale à jeté un voile pudique sur les massacres perpétrés par le gouvernement ukrainien, depuis 2014, dans les régions russophones de Lougansk et de Donetsk, qui ont tout de même fait près de 14 000 morts en 8 ans.
Le prétendu humanisme des États européens est un énorme mensonge et une pure mystification. L’effort pour accueillir et aider les réfugiés est, pour l’essentiel, dû à l’initiative des populations et nullement le fait des États. Il est indéniable que, depuis le déclenchement de la guerre et dès le début de l’exode des familles, on a assisté à un énorme élan spontané de solidarité. Cette réaction immédiate, profondément humaine, de porter à tous secours, assistance et aide, en proposant un toit, en apportant des repas, à ceux qui sont brutalement plongés dans la détresse et le désespoir est réconfortant.
Mais, cette solidarité élémentaire ne suffit pas. Elle n’est pas le produit d’une mobilisation collective des prolétaires sur leur terrain de classe. Elle provient d’une somme d’initiatives individuelles que la bourgeoisie ne manque jamais de récupérer, d’exploiter et d’instrumentaliser à son profit, comme aujourd’hui. D’ailleurs, ces réactions ont été immédiatement détournées sur le terrain de la propagande bourgeoise pour justifier la guerre, exalter le poison mortel du nationalisme et tenter de recréer un climat d’union sacrée contre « l’infâme envahisseur russe ».
Les puissances démocratiques d’Europe occidentale ne pouvaient pas faire autrement que d’ouvrir leurs frontières aux réfugiés ukrainiens, à moins de bloquer par la contrainte des centaines de milliers d’entre-eux à l’intérieur des frontières ukrainiennes. C'était alors toute leur propagande guerrière anti-russe qui s’effondrait. En effet, si elles se déclarent prêtes à accueillir les Ukrainiens, c’est pour justifier idéologiquement une mobilisation et surtout des livraisons d’armes à l’Ukraine contre les « monstruosités de Poutine » et pour défendre ses propres intérêts impérialistes nationaux.
En même temps, ces campagnes servent à masquer que la responsabilité de cette situation dramatique incombe à tous les États, à la logique de concurrence et de rivalités impérialistes du système lui-même qui génère la multiplication des foyers de guerre, la généralisation de la misère, les exodes massifs de populations, le chaos et la barbarie.
Tous les États charognards versent aujourd’hui des larmes de crocodile sur les réfugiés ukrainiens qu’ils disent accueillir à bras ouverts au nom du prétendu « droit d’asile ». Ces belles promesses d’accueil des réfugiés ne sont que de la poudre aux yeux. Partout, les États d’Europe occidentale ont instauré des quotas d’accueil pour les migrants qui fuient la misère, le chaos et la guerre. Ces réfugiés va-nu-pieds ne sont pas comme la majorité des Ukrainiens, des Européens blonds aux yeux bleus ; ils ne sont pas de confession chrétienne, mais souvent musulmans. Ils sont triés comme du bétail entre les « réfugiés économiques », totalement indésirables, et les « réfugiés de guerre » ou « politiques ». Il faudrait donc faire le tri entre les « bons » et les « mauvais » réfugiés… Tout cela avec le blanc-seing de l’Union européenne et de ses grandes démocraties. Un tel tri, une telle différence de traitement est totalement abjecte. En France, par exemple, il y a moins de deux ans, le gouvernement Macron avait envoyé ses flics déloger manu militari les familles de migrants qui avaient installé leurs tentes place de la République à Paris ; les flics avaient tabassé ces indésirables et lacéré leur tente de coups de couteau. Récemment encore, lorsque des réfugiés irakiens frappaient à la porte de l’Europe, utilisés comme moyen de pression par l’État biélorusse, ils se sont fracassés sur les barbelés de la frontière polonaise, face aux robocops armés jusqu’aux dents de l’Union européenne. Les « grandes démocraties » étaient alors beaucoup moins « accueillantes », en dépit de souffrances pourtant très visibles de gens crevant de froid et de faim.
Quelle réalité se cache derrière la géométrie variable de cette fausse compassion, de cette soi-disant solidarité des États ? La bourgeoisie a pris le soin dans la plupart des pays « d’accueil » de créer un « statut spécial » pour les Ukrainiens, totalement distinct de celui des autres réfugiés afin de créer des oppositions et des divisions au sein de la population et de la classe ouvrière. En Belgique, par exemple, le gouvernement a décidé d’accorder aux Ukrainiens un statut bien distinct des autres réfugiés de guerre. Alors que ces derniers doivent en général d’abord subir un filtrage et un contrôle sévère pour recevoir une éventuelle autorisation de travailler dans le pays « d’accueil », cette autorisation est accordée d’emblée aux ressortissants ukrainiens qui reçoivent également une subvention bien supérieure aux autres. Même le montant de leur allocation est plus élevé que le salaire minimum des salariés « locaux »… Cette manœuvre immonde au service de la propagande impérialiste permet au gouvernement de créer non seulement un antagonisme entre les Ukrainiens et les autres réfugiés mais aussi de susciter un facteur supplémentaire de division et un climat de concurrence au sein de la classe ouvrière.
Une minorité des réfugiés ukrainiens, hautement qualifiée, sera intégrée pour le plus grand bonheur de la bourgeoisie de certains pays, comme l’Allemagne, qui connaissent une pénurie importante de ce type de main d’œuvre. Pour les autres, la très grande majorité, leur afflux massif va poser de gros problèmes pour la bourgeoisie européenne, bien incapable de les absorber. Tôt ou tard, dans la période qui vient, ils seront de toute façon dans leur grande majorité, exposés au souffle nauséabond de l’idéologie populiste, servant de bouc-émissaires pour les problèmes sociaux et économiques que toute la bourgeoisie aura alors intérêt à mettre en exergue.
Avant tout, les prolétaires ne doivent céder à aucun prix devant les chants de sirènes de ces campagnes humanitaires et rejeter leurs pièges idéologiques en refusant catégoriquement toute union sacrée avec leurs exploiteurs face à la guerre. Mais ils doivent en même temps lutter pour défendre leurs propres intérêts de classe face aux intensifications des attaques liées à la crise et à la guerre. C’est seulement à travers le développement international de cette lutte, au-delà des frontières et des conflits dressés par la classe dominante, qu’ils pourront exprimer pleinement leur solidarité de classe aux réfugiés et à toutes les victimes de la barbarie croissante du capitalisme, en leur offrant une perspective : celle d’une société libérée de la loi du profit et de la dynamique mortifère du système.
Wim, 3 avril 2022
Depuis son passage dans le camp bourgeois, le trotskisme n’a jamais manqué une occasion d’attaquer la conscience de la classe ouvrière en poussant les prolétaires à prendre le parti d’un camp impérialiste contre un autre lors des conflits qui se sont succédés depuis la Seconde Guerre mondiale. Leur positionnement face au chaos guerrier sévissant en Ukraine le confirme encore une fois. Ces chiens de garde du capitalisme oscillent donc entre des prises de positions ouvertement bellicistes, appelant à se ranger derrière un des camps belligérants, et d’autres, apparemment plus « subtiles » et « radicales » mais justifiant tout autant la poursuite de la barbarie guerrière. Les mensonges et mystifications du trotskisme sont un véritable poison pour la classe ouvrière, destinés à la désorienter en affectant les postures d’un marxisme qui n’en a que le nom !
La position du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), en France, appartient à la catégorie des bellicistes patentés : « Non à la guerre ! Solidarité avec la résistance du peuple ukrainien ! […] Dans des situations comme celle de l’Ukraine actuellement, tant que les bombardements continueront et tant que les troupes russes seront sur place, toute position “pacifiste” abstraite du type appel au “calme”, à “cesser les violences” ou au “cessez le feu”, renvoient de facto les parties dos à dos et équivaut à une négation des droits des Ukrainiens à se défendre, y compris militairement ». On ne peut être plus clairs ! Cette officine bourgeoise appelle ouvertement les prolétaires à servir de martyrs pour la défense de la Patrie. Autrement dit, pour la défense du capital national qui se nourrit lui-même de leur exploitation.
C’est avec le même mépris mais avec une plus grande subtilité et la perfidie de son double langage que Lutte ouvrière (LO), au nom de la défense de « l’internationalisme », fait mine de condamner une guerre qui « se ferait sur le dos des peuples » pour, en définitive, appeler les prolétaires à se faire trouer la peau et servir de chair à canon au nom de la « résistance à l’impérialisme » et du « droit des peuples à l’auto-détermination »… derrière sa bourgeoisie nationale. Sa candidate à l’élection présidentielle française, Nathalie Arthaud, n’a, d’ailleurs, pas hésité à pousser « les travailleurs » à la défense du pauvre petit État ukrainien contre la Russie « bureaucratique » et l’Amérique « impérialiste » : « Poutine, Biden, et les autres dirigeants des pays de l’OTAN se livrent à une guerre avec la peau des peuples pour lesquels les uns et les autres partagent le même mépris ». Comme si Zelensky et sa clique d’oligarques corrompus n’étaient pas eux-mêmes responsables du dépeçage de la population ukrainienne et en particulier de la classe ouvrière dont les hommes sont contraints de partir aux combats pour des intérêts qui ne sont pas les leurs. Le Mouvement socialiste des travailleurs (MTS), membre sud-Américain de la dite IVe Internationale, dénonce, quant à lui, à la fois l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’ingérence de l’OTAN. Mais derrière cette prise de position prétendument internationaliste, on retrouve cette fois la reconnaissance du « droit à l’autodétermination du peuple du Donbass », qui est exactement l’alibi avancé par Poutine pour envahir l’Ukraine !
En Grande-Bretagne et aux États-Unis, la Tendance bolchevique internationaliste (IBT) développe une position encore plus habile : dans un article intitulé « Défaitisme révolutionnaire et internationalisme prolétarien » après avoir rappelé la position déjà ambiguë de Lénine suivant lequel « dans tous les pays impérialistes, le prolétariat doit maintenant souhaiter la défaite de son propre gouvernement » (ce qu’il appelle « défaitisme double »), la IBT ajoute : « le double défaitisme ne s’applique pas quand un pays impérialiste attaque un pays non impérialiste dans ce qui est effectivement une guerre de conquête. Dans de tels cas, les marxistes ne se limitent pas à souhaiter la défaite de leur propre gouvernement impérialiste, mais favorisent activement la victoire militaire de l’État non impérialiste » (traduit de l’anglais et souligné par nous). Il suffit donc de définir l’Ukraine comme un État non impérialiste et le choix est vite fait pour pousser les prolétaires au massacre ! Il est vrai que la IBT exploite jusqu’à l’absurde une faiblesse dans la position de Lénine sur l’impérialisme. (1) L’erreur des bolcheviques et de l’Internationale communiste qui vivaient directement le passage de la période ascendante du capitalisme à celle de sa décadente, sans en avoir tiré toutes les implications, est compréhensible. Mais, après un siècle de guerres d’agression de n’importe quel pays sur n’importe quel autre (l’Irak contre le Koweït, l’Iran contre l’Irak, etc.), colporter la même position relève de la pure mystification !
Toute cette mystification est basée sur le mot d’ordre bourgeois du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », faisant de l’impérialisme une lutte entre les seules « grandes puissances ». Mais, comme l’affirmait Rosa Luxemburg dès 1916 dans La crise de la social-démocratie : « La politique impérialiste n’est pas l’œuvre d’un pays ou d’un groupe de pays. Elle est le produit de l’évolution mondiale du capitalisme à un moment donné de sa maturation. C’est un phénomène international par nature, un tout inséparable qu’on ne peut comprendre que dans ses rapports réciproques et auquel aucun État ne saurait se soustraire ». Les soi-disant luttes de défense nationale ne peuvent plus faire partie des revendications de la classe ouvrière et constituent au contraire un véritable poison pour son combat révolutionnaire, une mystification visant, sous un verbiage révolutionnaire, à embrigader les prolétaires sous les drapeaux de l’impérialisme, quel que soit le camp qu’ils choisissent de soutenir !
H., 27 mars 2022
1) Considérant l’impérialisme comme la politique des grandes puissances capitalistes, Lénine n’était pas toujours clair sur la question de l’impérialisme, à la différence de Rosa Luxemburg.
Le déchaînement de la barbarie guerrière en Ukraine n’en finit plus de menacer le monde entier de « dommages collatéraux » dont, en particulier, plus de misère dans le monde, une aggravation considérable des attaques économiques contre la classe ouvrière : intensification de l’exploitation, augmentation du chômage, inflation.
S’ajoutant aux menaces d’éventuelles frappes nucléaires proférées par la Russie et au risque de nuages radioactifs s’échappant de centrales nucléaires ukrainiennes endommagées par les combats, les mesures prises ou prévues par un certain nombre de pays en vue de mettre à genoux l’économie russe comportent le risque de déstabilisation de l’économie mondiale. Par ailleurs, tragique illustration de l’escalade guerrière actuelle, la forte tendance à l’augmentation des budgets militaires (illustrée en particulier par la décision subite du doublement de ceux-ci en Allemagne) va constituer un facteur supplémentaire de fragilisation de la situation économique des pays concernés.
Les mesures de rétorsion économique contre la Russie vont impliquer des pénuries de matières premières dans une grande partie des pays européens, et la perte de marchés en Russie pour un certain nombre d’entre eux. Les prix des matières premières vont flamber durablement et, par voie de conséquence, celui de nombreuses marchandises. La récession s’étendra au monde entier et c’est à cette échelle que va s’accroître la misère et s’amplifier l’exploitation de la classe ouvrière.
Nous sommes loin de donner dans l’exagération, comme en témoignent ces déclarations d’experts allemands destinées à un « public averti » soucieux de prévoir l’avenir en vue de défendre au mieux les intérêts de la bourgeoisie : « Nous parlons alors d’une grave crise économique en Allemagne et donc en Europe ». Des « effondrements d’entreprises et du chômage » se profileraient alors à l’horizon et pour longtemps : « Nous ne parlons pas ici de trois jours ni de trois semaines », mais plutôt de « trois ans ». (1) Dans ce contexte, des prix de l’énergie durablement élevés à un niveau historique auraient des conséquences qui s’étendraient bien au-delà de l’Allemagne et de l’Europe et toucheraient surtout les pays pauvres. En fin de compte, une telle hausse des prix de l’énergie pourrait, disait-on hier, « conduire à l’effondrement d’États entiers en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud ». (2)
L’ampleur et la profondeur des mesures prises contre la Russie, malgré leur sévérité indéniable, n’expliquent cependant pas à elles seules le tsunami économique qui va frapper le monde. Ici il faut faire intervenir le niveau actuel de détérioration de l’économie mondiale, lequel est le produit d’un long processus d’aggravation de la crise du capitalisme. Mais sur cette question, les « experts » se devaient de rester muets, pour n’avoir pas à admettre que la cause du délabrement du capitalisme mondial réside dans sa crise historique et insurmontable, de la même manière qu’ils se gardent bien d’identifier cette guerre, comme toutes celles intervenues depuis la Première Guerre mondiale, comme un produit du capitalisme décadent. Pas plus qu’ils n’évoquent certaines conséquences d’une nouvelle plongée de l’économie dans la crise et de l’accentuation de la guerre commerciale qui en est inséparable : une nouvelle aggravation des tensions impérialistes et une nouvelle fuite en avant dans la guerre des armes. (3) Relevant d’une démarche similaire de défense du capitalisme, certains s’inquiètent des conséquences très probables d’une grave pénurie de denrées alimentaires de base jusque-là produites en Ukraine, à savoir des troubles sociaux dans un certain nombre de pays, sans visiblement se soucier de la souffrance des populations affamées.
La pandémie de Covid avait déjà témoigné d’une vulnérabilité croissante de l’économie face à la convergence d’un certain nombre de facteurs propres à la période de la vie du capitalisme depuis l’effondrement du bloc de l’Est et la dissolution subséquente des blocs.
Une vision de plus en plus à court terme a, en effet, amené le capitalisme à sacrifier, sur l’autel des exigences de la crise et de la compétition économique mondiales, un certain nombre de nécessités impérieuses de tout système d’exploitation, comme celle de maintenir ses exploités en bonne santé. C’est ainsi que le capitalisme n’a rien fait pour prévenir l’irruption de la pandémie de Covid-19, qui est elle-même un pur produit social, concernant sa transmission de l’animal à l’homme et sa propagation sur le globe, alors que les scientifiques avaient alerté sur son danger. De plus, la détérioration du système de santé intervenue dans les trente dernières années a participé à rendre la pandémie beaucoup plus meurtrière. De même, l’ampleur du désastre et ses répercussions sur l’économie ont été favorisées par l’exacerbation du chacun pour soi à tous les niveaux de la vie de la société (une caractéristique de la phase actuelle de décomposition du capitalisme), aggravant ainsi les manifestations classiques de la concurrence, et donnant lieu à des épisodes invraisemblables comme la guerre des masques, des respirateurs, des vaccins… entre pays mais aussi entre services étatiques ou privés au sein d’un même pays. Des millions de personnes sont mortes de par le monde, et la paralysie partielle de l’activité économique et sa désorganisation ont engendré en 2020 la pire dépression depuis la Deuxième Guerre mondiale.
En affectant l’économie partout dans le monde, la pandémie devait aussi révéler de nouvelles entraves à la production capitaliste comme la vulnérabilité accrue des chaînes d’approvisionnement à différents facteurs. En effet, il suffit qu’un seul maillon de la chaîne soit défectueux ou inopérant du fait de la maladie, de l’instabilité politique ou de catastrophes climatiques, pour que le produit final accuse un retard parfois très important, incompatible avec les exigences de mise sur le marché. C’est ainsi que, dans certains pays, un nombre considérable d’automobiles n’ont pu être mises en vente sur le marché car immobilisées sur les chaînes de montage en attente de pièces manquantes, livrées notamment par la Russie. Le capitalisme est ainsi confronté à l’effet boomerang de la « mondialisation » à outrance de l’économie que la bourgeoisie avait progressivement développée à partir des années 1980 pour améliorer la rentabilité du capital à travers l’externalisation d’une partie de la production réalisée par une main d’œuvre bien meilleur marché.
De surcroît, le capitalisme est de plus en plus confronté aux catastrophes résultant des effets du réchauffement climatique (incendies monstres, cours d’eau qui sortent violemment de leur lit, inondations étendues…) qui affectent de façon de plus en plus significative, non plus seulement la production agricole mais aussi l’ensemble de la production. Le capitalisme paie ainsi son tribut à l’exploitation et la destruction forcenées de la nature depuis 1945 (et dont l’impact devenait plus largement perceptible à partir des années 1970) par les différents capitaux en concurrence les uns avec les autres pour la recherche de nouvelles sources de profit de plus en plus restreintes.
Le tableau que nous venons d’esquisser ne tombe pas du ciel, mais il est l’aboutissement de plus de cent années de décadence du capitalisme, initiée par la Première Guerre mondiale, durant lesquelles ce système a dû se confronter en permanence aux effets de la crise de surproduction, au cœur de toutes les contradictions du capitalisme. Celle-ci s’est trouvée à l’origine de toutes les récessions de cette période : la grande dépression des années 1930 et, après un semblant d’embellie sur le plan économique durant la période 1950-1960, que d’aucuns ont baptisé « Trente glorieuses », la crise ouverte du capitalisme fait de nouveau son apparition à la fin des années 1960. Chacune de ses expressions se traduit par une récession plus grave que la précédente : 1967, 1970, 1975, 1982, 1991, 2001, 2009. À chaque fois, la machine économique a dû être relancée au moyen de dettes qui, dans une proportion toujours plus grande, ne seront remboursées qu’au moyen de nouvelles dettes, et ainsi de suite… Si bien que chaque nouvelle manifestation ouverte de la crise est à la fois plus ravageuse alors que le moyen mis en œuvre pour y faire face, l’endettement, constitue une menace croissante pour la stabilité économique.
Un ralentissement de la croissance dix ans après le krach financier de 2008 nécessitait à nouveau une relance de l’endettement ; deux ans plus tard, la chute de la production intervenue en 2020 appelait à son tour un soutien record de l’économie face à un ensemble de facteurs “nouveaux” (pandémie, réchauffement climatique, vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement...). De records en records, la dette mondiale se déconnectait davantage de l’économie réelle, bondissant à 256% de la valeur du PIB mondial. Or, cette situation n’est pas anodine. Elle constitue un facteur de dévalorisation des monnaies et donc de développement de l’inflation. Une flambée durable des prix contient le risque de troubles sociaux de différents ordres (mouvements interclassistes, lutte de classe) et constitue une entrave au commerce mondial. C’est pourquoi la bourgeoisie va de plus en plus être contrainte à un numéro d’équilibriste (qui, bien que lui étant familier, devient de plus en plus périlleux) en vue de prendre en charge deux nécessités antagoniques :
– Augmenter les taux d’intérêt pour freiner l’envolée de l’inflation mais avec pour conséquence de réduire le débit du robinet du crédit ;
– Soutenir l’économie, incapable de se maintenir sans injection permanente de crédit.
Et cela dans un contexte tendant vers la stagnation de l’économie conjuguée à une inflation importante.
Par ailleurs, une telle situation est propice à l’éclatement de bulles spéculatives pouvant participer à déstabiliser l’activité et le commerce mondiaux (comme dans l’immobilier aux États-Unis en 2008, en Chine en 2021).
Face à chacune des calamités de ce monde, qu’elle relève de la guerre ou des manifestations de la crise économique, la bourgeoise dispose toujours d’une panoplie de fausses explications qui, dans leur grande diversité, ont toutes en commun de mettre hors de cause le capitalisme face aux maux qui accablent l’humanité.
En 1973 (année qui n’a été qu’un moment dans l’approfondissement de la crise ouverte devenue depuis lors plus ou moins permanente), le développement du chômage et de l’inflation était expliqué par la hausse du prix du pétrole. Or, la hausse du pétrole est une péripétie du commerce capitaliste et non pas d’une entité qui serait extérieure à ce système. (4)
La situation actuelle est une nouvelle illustration de cette règle. La guerre en Ukraine devient la faute de la Russie totalitaire et non pas du capitalisme en crise, comme si ce pays n’était pas une partie à part entière du capitalisme mondial.
Face aux perspectives d’aggravation considérable de la crise économique, la bourgeoisie prépare le terrain en vue de faire accepter aux prolétaires les terribles sacrifices qui vont lui être imposés et présentés comme la conséquence des mesures de rétorsion contre la Russie. Son discours est déjà le suivant : « la population peut bien accepter de se chauffer ou de se nourrir un peu moins en solidarité avec le peuple ukrainien, car c’est le coût de l’effort nécessaire pour affaiblir la Russie ».
Depuis 1914, la classe ouvrière a vécu un enfer : tantôt chair à canon dans les deux guerres mondiales et des conflits régionaux incessants et meurtriers ; tantôt victime du chômage de masse durant la grande dépression des années 1930 ; tantôt contrainte de relever ses manches pour la reconstruction des pays et économies ravagées par deux guerres mondiales ; tantôt jetée dans la précarité ou la pauvreté à chaque nouvelle récession depuis le retour de la crise économique mondiale à la fin des années 1960.
Face à une nouvelle plongée dans la crise économique, face aux menaces de guerre de plus en plus pesantes, elle irait à sa perte si elle écoutait la bourgeoisie lui demandant de se sacrifier. Au contraire, elle doit mettre à profit les contradictions du capitalisme qui s’expriment dans la guerre et les attaques économiques pour pousser le plus loin et le plus consciemment possibles sa lutte de classe en vue du renversement du capitalisme.
Silvio, 26 mars 2022
1) « Habeck : examiner les moyens de modérer les prix de l’énergie », Sueddeutsche (8 mars 2022).
2) « Les États-Unis mettent un embargo sur le pétrole à l’ordre du jour », Frankfurter Allgemeine Zeitung (8 mars 2022).
3) « Résolution sur la situation internationale [67] », Revue internationale n° 63 (juin 1990).
4) Cf. « La hausse du prix du pétrole : une conséquence et non la cause de la crise [68] », Revue internationale n° 19 (4e trimestre 1979).
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Nous publions le tract que le CCI a commencé à diffuser à partir du 28 février de cette année. Nous nous sommes efforcés de le rendre également accessible dans des langues pratiquées dans des pays où le CCI ne possède pas de militants, et un certain nombre de contacts nous ont aidés dans ce travail. C’est donc grâce au travail de traduction par des contacts que notre tract peut aujourd’hui être lu dans les pays où sont parlées les langues suivantes : anglais, français, allemand, italien, suédois, espagnol, turc, néerlandais, portugais, grec, russe, hindi, farsi, coréen, japonais, tagalog, chinois, hongrois, finnois, arabe. Pour un certain nombre de ces langues, le tract est téléchargeable depuis notre site, afin que ceux qui le désirent puissent l’imprimer et le diffuser lors de rassemblements.
L’Europe est entrée dans la guerre. Ce n’est pas la première fois depuis la Deuxième boucherie mondiale de 1939-45. Au début des années 1990, la guerre avait ravagé l’ex-Yougoslavie, provoquant 140 000 morts avec des massacres de masse de civils, au nom du « nettoyage ethnique » comme à Srebrenica, en juillet 1995, où 8000 hommes et adolescents furent assassinés de sang froid. La guerre qui vient d’éclater avec l’offensive des armées de Russie contre l’Ukraine n’est, pour le moment, pas aussi meurtrière. Mais nul ne sait encore combien de victimes elle fera au final. Dès à présent, elle a une envergure bien plus vaste que celle de l’ex-Yougoslavie. Aujourd’hui, ce ne sont pas des milices ni des petits États qui s’affrontent. La guerre actuelle met aux prises les deux États les plus étendus d’Europe, peuplés respectivement de 150 et 45 millions d’habitants, et dotés d’armées imposantes : 700 000 militaires pour la Russie et plus de 250 000 pour l’Ukraine.
En outre, si les grandes puissances s’étaient déjà impliquées dans les affrontements en l’ex-Yougoslavie, c’était de façon indirecte ou en participant à des « forces d’interposition », sous l’égide de l’Organisation de Nations Unies. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’Ukraine que la Russie affronte mais l’ensemble des pays occidentaux regroupés dans l’OTAN qui, s’ils ne participent pas directement aux combats, ont pris des sanctions économiques importantes contre ce pays en même temps qu’ils ont commencé à envoyer des armes à l’Ukraine.
Ainsi, la guerre qui vient de commencer constitue un événement dramatique de la plus haute importance, pour l’Europe en premier lieu, mais aussi pour le monde entier. Elle a déjà fauché des milliers de vies parmi les soldats des deux camps, parmi les civils. Elle a jeté sur les routes des centaines de milliers de réfugiés. Elle va provoquer de nouvelles hausses des prix de l’énergie et des céréales, synonymes de froid et de faim, alors que dans la plupart des pays du monde, les exploités, les plus pauvres voyaient déjà s’effondrer leurs conditions d’existence face à l’inflation. Comme toujours, c’est la classe qui produit l’essentiel de la richesse sociale, la classe ouvrière, qui va payer au prix fort les menées guerrières des maîtres du monde.
On ne saurait ainsi séparer cette tragédie guerrière de toute la situation mondiale des deux dernières années : la pandémie, l’aggravation de la crise économique, la multiplication de catastrophes écologiques. C’est une manifestation claire de l’enlisement du monde dans la barbarie.
Toute guerre s’accompagne de campagnes massives de mensonges. Pour faire accepter aux populations, particulièrement aux exploités, les terribles sacrifices qu’on leur demande, le sacrifice de leur vie pour ceux qu’on envoie au front, les deuils de leurs mères, de leurs compagnes, de leurs enfants, la terreur des populations civiles, les privations et l’aggravation de l’exploitation, il faut leur bourrer le crâne.
Les mensonges de Poutine sont grossiers, et à l’image de ceux du régime soviétique dans lequel il a commencé sa carrière comme officier du KGB, l’organisation de la police politique et des services d’espionnage. Il prétend mener une « opération militaire spéciale » pour venir en aide aux populations du Donbass victimes de « génocide » et il interdit aux médias, sous peine de sanctions, d’employer le mot de « guerre ». À ses dires, il veut libérer l’Ukraine du « régime nazi » qui la gouverne. C’est vrai que les populations russophones de l’Est sont soumises aux persécutions de milices nationalistes ukrainiennes, souvent nostalgiques du régime nazi, mais il n’y a pas de génocide.
Les mensonges des gouvernements et des médias occidentaux sont en général plus subtils. Pas toujours d’ailleurs : les États-Unis et leurs alliés, dont le très « démocratique » Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie ainsi que… l’Ukraine (!) nous avaient vendu l’intervention en Irak de 2003 au nom de la menace (totalement inventée) « d’armes de destruction massive » entre les mains de Saddam Hussein. Une intervention qui fit plusieurs centaines de milliers de morts, deux millions de réfugiés dans la population irakienne et plusieurs dizaines de milliers de tués parmi les soldats de la coalition.
Aujourd’hui, les dirigeants « démocratiques » et les médias d’Occident nous servent la fable du combat entre le « méchant ogre » Poutine et le « gentil petit poucet » Zelensky. Que Poutine soit un criminel cynique, nous le savions depuis longtemps. En plus, il a le physique de l’emploi. Zelensky bénéficie de ne pas avoir un palmarès criminel aussi chargé que Poutine et d’avoir été, avant d’entrer en politique, un acteur comique populaire (disposant de ce fait d’une grosse fortune dans les paradis fiscaux). Mais ses talents de comédien lui ont permis maintenant d’entrer avec brio dans son nouveau rôle de chef de guerre, de celui qui interdit aux hommes de 18 à 60 ans d’accompagner leurs familles qui voudraient se réfugier à l’étranger, de celui qui appelle les ukrainiens à se faire tuer pour « la Patrie », c’est-à-dire pour les intérêts de la bourgeoisie et des oligarques ukrainiens. Car quelles que soient la couleur des partis qui gouvernent, la tonalité de leurs discours, tous les États nationaux sont avant tout les défenseurs des intérêts de la classe exploiteuse, de la bourgeoisie nationale, face aux exploités et face à la concurrence des autres bourgeoisies nationales.
Dans toutes les propagandes de guerre, chacun des États se présente comme « l’agressé » qui doit se défendre contre « l’agresseur ». Mais comme tous les États sont en réalité des brigands, il est vain de se demander quel brigand a tiré le premier dans un tel règlement de comptes. Aujourd’hui, Poutine et la Russie ont dégainé les premiers. Mais, par le passé, l’OTAN, sous tutelle américaine, a intégré dans ses rangs quantité de pays qui, avant l’effondrement du bloc de l’Est et de l’Union soviétique, étaient dominés par la Russie. En prenant l’initiative de la guerre, le brigand Poutine vise à récupérer une partie de la puissance passée de son pays, notamment en empêchant l’Ukraine de rejoindre l’OTAN.
En réalité, depuis le début du XXe siècle, la guerre permanente avec toutes les terribles souffrances qu’elle engendre, est devenue inséparable du système capitaliste, un système basé sur la concurrence entre les entreprises et entre les États, où la guerre commerciale débouche sur la guerre des armes, où l’aggravation de ses contradictions économiques, de sa crise, attise toujours plus les conflits guerriers. Un système basé sur le profit et l’exploitation féroce des producteurs, où ces derniers sont contraints de payer le prix du sang après avoir payé le prix de leur sueur.
Depuis 2015, les dépenses militaires mondiales étaient en fortes hausses. Cette guerre vient d’accélérer encore brutalement ce processus. Comme un symbole de cette spirale mortifère : l’Allemagne a commencé à livrer des armes à l’Ukraine, une première historique depuis la Seconde guerre mondiale. Pour la première fois aussi, l’Union européenne finance l’achat et la livraison d’armes pour l’Ukraine, tandis que le président Russe Vladimir Poutine menace ouvertement d’user de l’arme nucléaire, afin de prouver sa détermination et ses capacités de destruction.
Nul ne peut prédire avec exactitude comment va évoluer la guerre actuelle, même si la Russie dispose d’une armée bien plus puissante que celle de l’Ukraine. Aujourd’hui, on assiste de par le monde, et en Russie même, à de nombreuses manifestations contre cette intervention. Mais ce ne sont pas ces manifestations qui pourront mettre fin aux hostilités. L’histoire a montré que la seule force qui peut mettre fin à la guerre capitaliste, c’est la classe exploitée, le prolétariat, l’ennemi direct de la classe bourgeoise. Ce fut le cas lorsque les ouvriers de Russie renversèrent l’État bourgeois en octobre 1917 et que les ouvriers et les soldats d’Allemagne se révoltèrent en novembre 1918 contraignant leur gouvernement à signer l’armistice. Si Poutine a pu envoyer des centaines de milliers de soldats se faire tuer en Ukraine, si de nombreux Ukrainiens sont prêts aujourd’hui à donner leur vie pour la « défense de la Patrie », c’est en grande partie parce que, dans cette région du monde, la classe ouvrière est particulièrement faible. L’effondrement en 1989 des régimes qui se prétendaient « socialistes » ou « ouvriers » avait porté un coup très brutal contre la classe ouvrière mondiale. Ce coup avait affecté les travailleurs qui avaient mené de grands combats à partir de 1968 et au cours des années 1970 dans des pays comme la France, l’Italie ou le Royaume-Uni mais, beaucoup plus encore ceux des pays dits « socialistes », comme ceux de Pologne qui avaient lutté massivement et avec une grande détermination en août 1980, contraignant le gouvernement à renoncer à la répression et à satisfaire leurs revendications.
Ce n’est pas en manifestant « pour la paix », ce n’est pas en choisissant de soutenir un pays contre un autre qu’on peut apporter une solidarité réelle aux victimes de la guerre, aux populations civiles et aux soldats des deux camps, prolétaires en uniforme transformés en chair à canon. La seule solidarité consiste à dénoncer TOUS les États capitaliste, TOUS les partis qui appellent à se ranger derrière tel ou tel drapeau national, TOUS ceux qui nous leurrent avec l’illusion de la paix et des « bons rapports » entre les peuples. La seule solidarité qui pourra avoir un impact véritable, c’est le développement partout dans le monde des luttes ouvrières massives et conscientes. En particulier conscientes qu’elles constituent une préparation pour le renversement du système responsable des guerres et de toute la barbarie qui menace de plus en plus l’humanité : le système capitaliste.
Aujourd’hui sont plus que jamais à l’ordre du jour les vieux mots d’ordre du mouvement ouvrier qui figuraient dans le Manifeste du Parti communiste de 1848 : « Les prolétaires n’ont pas de patrie ! Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
Courant Communiste International, 27 février 2022
Voilà plus de quatre mois que la guerre sévit aux portes de l’Europe, quatre mois que dure ce spectacle macabre et ses milliers de victimes, ses millions d’exilés, ses scènes de destruction et de désolation, quatre mois donc que les carnages et la dévastation ont fait leur grand retour en Europe, accélérant ainsi la spirale guerrière dans laquelle s’enfonce le capitalisme.
Cette manifestation odieuse de la plongée du capitalisme dans le chaos et la barbarie s’accompagne du regain de la pandémie de Covid-19 avec une « septième vague » qui déferle actuellement sur l’Europe sans que la moindre mesure sanitaire soit envisagée par les États, la bourgeoisie laissant les populations à leur propre sort dans la plus parfaite incurie.
De même, les canicules en chaîne, comme celle s’étant abattue sur l’Inde et le Pakistan en mars et avril derniers, rappellent que les cataclysmes liés au dérèglement climatique menacent toujours davantage l’humanité. Les effets les plus extrêmes (canicules, sécheresses, inondations, tempêtes, etc.) tendent même à devenir la norme et rendront bientôt impossible la vie humaine dans des régions entières de la planète.
Nous pourrions ajouter bien d’autres aspects à cette accumulation et à la simultanéité des catastrophes qui ne démontrent qu’une seule chose : l’accentuation considérable du pourrissement de la société capitaliste et la totale incapacité de la classe dominante à contrecarrer cette tendance historique. Ces trois événements majeurs sont une illustration flagrante du fait que le capitalisme est devenu un mode de production obsolète, incapable de garantir un futur à l’humanité sinon celui de sa propre destruction.
Depuis le début du XXe siècle, la guerre est inséparable de la société capitaliste. Elle est le produit même de ce mode de production définitivement en crise, « ayant épuisé historiquement toutes les possibilités de développement, et trouvant dans la guerre moderne, la guerre impérialiste, l’expression de ce croulement qui […] ne fait qu’engouffrer dans l’abîme les forces productives et accumuler à un rythme accéléré ruines sur ruines ». (1) Mais contrairement au désastre climatique ou au surgissement de la pandémie, le militarisme et la prolifération des conflits guerriers sont le produit de l’action volontaire et délibérée de la bourgeoisie, incapable de régler ses rivalités impérialistes autrement que par la loi des armes et avec le sang des exploités.
La guerre en Ukraine ne déroge pas à cette logique totalement irrationnelle (2) et constitue même un approfondissement du militarisme et de ses conséquences barbares comme en témoigne l’ampleur des combats, les dizaines de milliers de morts, la destruction systématique de villes entières, l’exécution de civils, le bombardement irresponsable de centrales nucléaires et les conséquences économiques considérables pour l’ensemble de la planète. L’explosion des budgets militaires de tous les États, et l’adhésion prévue de la Suède et de la Finlande au panier de crabes qu’est l’OTAN, ne sont en rien des marques du fameux « Si tu veux la paix, prépare la guerre » si hypocritement martelé par la bourgeoisie. Bien au contraire, le gonflement des arsenaux militaires et, de façon plus générale, l’accentuation tous azimuts de l’économie de guerre ne feront qu’accroître les tensions entre États et font d’ores et déjà le lit de conflits futurs.
Alors que le monde subit depuis près de trois ans l’une des pandémies les plus meurtrières de l’histoire, que la crise économique et le désastre environnemental s’accentuent, tous les États s’enivrent dans les dépenses d’armement à des niveaux abyssaux. Plus que jamais l’économie est au service de la guerre, au service de la production effrénée d’outils de destruction sans la moindre cohérence économique. Car un fusil, un missile ou un avion de chasse ne génèrent aucune valeur supplémentaire et sont un pur gaspillage, une perte sèche du point de vue du capital à l’échelle globale. Dès lors, l’accentuation de la production d’armes, la conversion éventuelle de secteurs stratégiques à l’industrie militaire, l’endettement que tout cela va provoquer et la baisse des investissements dans d’autres secteurs de l’économie vont altérer considérablement le commerce mondial et aggraver davantage les conditions d’existence des exploités.
À cela s’ajoutent les effets directs de la guerre se faisant d’ores et déjà sentir au sein d’une large partie de la population mondiale : l’inflation exorbitante, la désorganisation totale des chaînes de production, les mesures de rétorsions économiques entre États rivaux. Les conséquences de la guerre impérialiste touchent de plein fouet les exploités du monde entier qui doivent faire face à des situations de pénuries. Devant cette situation catastrophique, la bourgeoisie n’a pas d’autre porte de sortie que la sempiternelle idéologie du sacrifice, à l’image des gouvernements européens qui, face aux coupures de gaz russe, exhortent la population à se serrer la ceinture et de pratiquer la « sobriété énergétique », tout ça au nom d’une pseudo-solidarité avec le « peuple ukrainien ». Cette propagande ignoble relayée par les grandes entreprises de l’énergie montre toute la perfidie et le cynisme de la classe dominante qui ne renonce jamais à faire payer sa crise à la classe ouvrière. Mais les mensonges de la classe dominante font pâle figure face à la dure réalité que des milliards de personnes subissent au quotidien dans leur chair. Pour preuve, la progression de la faim dans le monde : en 2021, le capitalisme a plongé 2,3 milliards de personnes dans l’insécurité alimentaire dont environ 800 millions ont souffert de la faim, et ce avant même l’actuelle guerre en Ukraine et ses conséquences
Comme nous l’avons affirmé à plusieurs reprises au cours des derniers mois, le prolétariat, privé de sa conscience de classe, est pour le moment incapable de se reconnaître comme une force sociale en mesure de s’opposer à la guerre et de défendre la perspective révolutionnaire. Face à l’inflation et aux pénuries, des révoltes se sont ainsi fracassées sur un terrain de lutte totalement étranger aux méthodes et aux objectifs du prolétariat, comme au Sri Lanka où la colère de la population a été instrumentalisée pour chasser le président en exercice, servant ainsi de masse de manœuvre dans les confrontations entre cliques bourgeoises. En Équateur, des milliers d’ « indigènes », regroupés sur des bases ethniques et coupés de la classe ouvrière, se sont également donnés pour objectif de renverser le pouvoir en place… au profit d’une autre clique bourgeoise.
Toutefois, ces dernières semaines, les premières lueurs de réactions ouvrières face à l’accentuation de l’exploitation sur les lieux de travail et à la dégradation des conditions d’existence, sous l’effet de la flambée des prix, se sont exprimées au cœur du capitalisme mondial. Fin juin, en Grande-Bretagne, plus de 50 000 cheminots étaient en grève pour revendiquer des hausses de salaires. En Allemagne, en Espagne et en France, des grèves ont également éclaté dans les transports aériens et ferroviaires, sur la base des mêmes revendications. Si ces luttes défensives restent pour le moment très embryonnaires, isolées les unes des autres et encadrées par les syndicats, ces derniers déployant à merveille leur arsenal de sabotage par l’enfermement corporatiste et la division entre secteurs, il n’en demeure pas moins qu’elles illustrent une grande colère dans les rangs ouvriers ainsi qu’un potentiel de combativité pour la période à venir.
Mais surtout, ces mouvements démontrent pleinement que la crise économique reste le meilleur allié du prolétariat, le terrain le plus favorable sur lequel celui-ci pourra développer sa solidarité, son unité internationale et recouvrer peu à peu son identité et la conscience de sa force révolutionnaire. Ce n’est qu’à travers ces combats longs et sinueux qu’il sera en mesure d’extirper l’humanité de la spirale de destruction dans laquelle l’entraîne le capitalisme et par là même montrer la voie du communisme. Plus que jamais
l’avenir appartient à la classe ouvrière !
Vincent, 8 juillet 2022
1) « Rapport à la Conférence de juillet 1945 de la Gauche communiste de France », cité dans « Le cours historique », Revue internationale n° 18 (3e trimestre 1979).
2) Pour de plus amples développements au sujet du caractère irrationnel de la guerre, voir notamment : « Militarisme et décomposition », Revue internationale n° 64 (octobre 1990), et « Militarisme et décomposition (mai 2022) », Revue internationale n° 168, actualisation du premier texte.
Incontestablement, les enjeux auxquels la bourgeoisie française devait faire face lors de ces élections étaient particulièrement importants. Lorsque Macron déclarait le 24 février que « les événements [la Guerre en Ukraine] auront des conséquences durables, profondes sur nos vies », il voulait dire que la guerre qui venait de se déclencher en Europe allait impliquer la détérioration du niveau de vie d’une grande partie de la population française, en particulier de la classe ouvrière. Pour ceux qui n’auraient pas compris, Bayrou, l’homme qui a permis à Macron d’être élu en 2017, précisait avec gravité le 3 juillet, que la période allait demander « aux Français » des « efforts considérables » alors que la pandémie de Covid-19 avait déjà détérioré de manière significative les conditions de travail et d’existence.
L’objectif de ces élections était de placer les forces politiques de la bourgeoisie en bon ordre tant pour adopter les orientations permettant de défendre au mieux ses intérêts que pour faire accepter à la classe ouvrière de nouvelles dégradations de ses conditions de vie. Or, cette mise en place souffrait de plusieurs handicaps majeurs, en particulier, l’avancée continue du parti populiste, le Rassemblement national (RN), qui, à l’image du Brexit ou de l’arrivée au pouvoir de Trump, est l’expression de l’irrationalité et de la perte de maîtrise du jeu politique qui ne cessent de se développer au sein de la bourgeoisie, ces forces politiques étant inadaptées à la défense des intérêts de la bourgeoisie nationale.
S’il s’agissait d’abord d’écarter du pouvoir Marine Le Pen et le RN, cela devait se faire malgré la détestation d’une grande partie de la population à l’égard de Macron. Malgré ces handicaps, les élections présidentielles ont été une réussite pour la bourgeoisie puisque Macron a été réélu avec un bon pourcentage des voix, Le Pen ayant une fois de plus échoué.
Mais, les handicaps liés à cette situation, un temps voilés par l’artifice du « front républicain », sont revenus comme un boomerang lors des élections législatives. Ces dernières s’étant conclues par un échec cuisant pour Macron et le regroupement « Ensemble » étant donné l’incapacité du parti du président à obtenir la majorité absolue à l’Assemblée. La fraction la plus lucide de la bourgeoisie a donc échoué puisque l’autre résultat des élections est la progression fracassante du RN qui passe de 8 à 89 députés. Les manœuvres de Macron visant à affaiblir le RN n’ont finalement abouti qu’à son contraire : l’amplification de la popularité des thèmes populistes, en offrant même au RN des gages de respectabilité. Il en est ainsi de toute la campagne médiatique sur les « points de deal » qui visait à montrer que le gouvernement était soucieux de la « sécurité des citoyens ». En réalité, cette campagne a accru le sentiment d’insécurité et a donc été favorable au RN. Alors que la publicité médiatique considérable qui a été donnée à Zemmour lors de la campagne présidentielle visait à diviser le camp populiste, en fin de compte, il s’est produit l’effet inverse puisque le RN est vite apparu comme plus modéré, « normalisé », comme disent les journalistes politiques, ce qui lui a permis de se « dédiaboliser » et, par conséquent, de voir sa base électorale s’élargir. La campagne du parti de droite « Les Républicains » (LR) a apporté sa pierre à l’édifice en focalisant les débats pour la désignation de la candidate LR à l’élection présidentielle sur le programme abject de contrôle le plus strict possible de l’immigration. LR escomptait notamment retenir certains de ses électeurs tentés par le RN. Là encore, l’objectif de la manœuvre s’est mué en son contraire tant les prétendants à l’investiture des Républicains sont apparus comme une pâle copie de la propagande du parti d’extrême-droite.
Cerise sur le gâteau, alors que Macron et ses partisans avaient fait campagne avant l’élection présidentielle sur la nécessité de n’accorder aucune voix à l’extrême-droite, la concurrence imprévue des « Insoumis » lors de ces élections législatives les a amenés à abandonner le credo du « front républicain », en tirant un trait d’union entre la NUPES et l’extrême-droite.
Tout cela montre que les manifestations de la phase de décomposition du capitalisme (1) se développent de manière inexorable et que les petites manœuvres des uns et des autres pour préserver leurs intérêts de clique, au détriment des intérêts de l’État, amplifient cette tendance touchant l’ensemble de la bourgeoisie à l’échelle mondiale, à l’image, par exemple, de l’aggravation de l’instabilité de l’appareil politique au Royaume-Uni suite à la démission de Boris Johnson.
Au final, le système politique français se retrouve dans une situation inédite et anormale sous la Ve République. Aucune majorité absolue ne s’est dégagée et l’Assemblée nationale est divisée en trois blocs. Ceci signifie que le gouvernement ne sera jamais sûr d’obtenir la majorité et l’appareil politique rentre dans une période d’instabilité. Cette situation va même accroître la tendance au chacun pour soi comme le montre le refus des LR de s’allier avec « Ensemble » pour permettre à ce dernier de voir la situation potentiellement se débloquer, LR, qui joue sa survie politique à l’échelle nationale, ne voulant pas apparaître comme un simple supplétif du parti présidentiel.
Il faut ajouter que le regroupement qu’est « Ensemble » est lui-même instable (2) parce qu’il contient des partis dont la concurrence, aujourd’hui mise sous le boisseau, tendra à s’exprimer si l’impopularité de Macron devient trop profonde.
Du coup, alors qu’il s’agit d’attaquer le niveau de vie de la grande majorité de la population et, en particulier, de la classe ouvrière, Macron et son gouvernement parient sur « des majorités de circonstance » selon l’orientation des différentes lois. Un jeu d’équilibriste qui risque fort d’aboutir à l’ouverture d’une crise politique lorsque LR ou le RN penseront tirer avantage d’une telle situation. En tout état de cause, une telle instabilité (et encore plus si elle débouche sur une crise politique) ne peut que gêner, sur le plan intérieur, la capacité du gouvernement à prendre les mesures que la crise du capitalisme impose. Cette instabilité n’est pas favorable non plus à la bourgeoisie française sur le plan extérieur à l’heure où la pression américaine pour que les États européens s’alignent sur leur politique, tant à l’égard de la Russie que partout dans le monde, est devenue particulièrement forte.
Le résultat de ces élections législatives représente cependant une réussite de la bourgeoisie sur un point : le regroupement des partis de gauche (la NUPES), chargé d’empêcher la classe ouvrière de prendre conscience des moyens et des buts de son combat, sort renforcé de ces élections. Le score de Mélenchon aux élections présidentielles l’a fait apparaître comme étant l’homme qui pourrait vraiment changer les choses lors de prochaines élections. Cela lui a permis de dire avant les élections législatives : « Élisez-moi Premier ministre », ce qui sous-entendait qu’il est inutile de mener des luttes car, « moi au pouvoir », la dégradation de vos conditions de vie n’aura pas lieu. Avec 131 députés pour la NUPES (dont 75 pour la seule « France insoumise »), cette apparente capacité d’arriver au pouvoir lors de prochaines échéances électorales a été confirmée. La force capable d’orienter le mécontentement des ouvriers vers les urnes est bien en place. Son programme peut se résumer dans l’idée que la taxation des très hauts revenus va permettre de nous retrouver dans « la France des jours heureux » chère au candidat du PCF, Roussel, et ce, alors que la crise historique du capitalisme étend ses ravages sur l’ensemble de la planète. D’autre part, la prétention à parvenir au pouvoir d’une telle force accroît la capacité des syndicats, déjà en train d’isoler et d’émietter un nombre significatif de grèves, à bloquer l’expression de la combativité de la classe ouvrière puisqu’ils appuieront leur action sur le programme d’un parti prétendant améliorer ses conditions de vie.
Par ailleurs, la bourgeoisie utilise la perte de contrôle de sa propre vie politique pour renforcer les illusions dans les institutions démocratiques. Ainsi, depuis les législatives, on n’arrête pas d’entendre des proclamations venant de tous les partis politiques nous déclamant que le Président n’ayant plus le pouvoir sur l’Assemblée nationale, cette dernière est enfin devenue « la Maison du Peuple » qu’elle aurait toujours due être. Encore une fois, le but est de faire croire que les institutions de la démocratie bourgeoise permettent de protéger le niveau de vie de la très grande majorité de la population. Une telle propagande vise à laisser croire qu’il est absolument inutile, voire néfaste, de vouloir renverser ces institutions et de détruire le capitalisme.
De la même manière, le succès du RN permet aux partis de gauche de remettre au premier plan toute la campagne idéologique antifasciste qui permet également de mobiliser les prolétaires sur des terrains totalement pourris, en les écartant du combat pour la destruction du capitalisme. Et ce, alors que se développent la crise, les guerres, la crise climatique, etc.
Toutes ces manœuvres et ces campagnes idéologiques et médiatiques ne peuvent pas empêcher que la classe ouvrière soit confrontée chaque jour un peu plus à l’inflation qui rabote son salaire réel, à la récession dans laquelle l’économie mondiale est en train de s’enfoncer et qui va provoquer une augmentation du chômage, ni aux attaques que l’État français va mettre en œuvre contre le niveau de vie de la classe ouvrière en vue de récupérer des marges de manœuvre financières. Ces dégradations des conditions de vie provoquent un peu partout dans le monde, et aussi en France, toute une série de grèves démontrant que la classe ouvrière est en mesure de développer ses luttes, bien qu’avec encore beaucoup de difficultés. Mais c’est l’unique direction qui lui permettra de s’affronter à la classe dominante. Car dans les élections, la bourgeoisie sera toujours gagnante !
Vitaz, 8 juillet 2022
1 ) Cf. « Thèses : la décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste », Revue internationale n° 107. [57]
2 ) Les rivalités et les concurrences internes ne sont pas l’exclusivité d’ « Ensemble » mais sont aussi à l’œuvre au sein de la NUPES (composée de quatre formations politiques majeures distinctes) et également chez LR.
Dans toutes les guerres, les armes classiques et incontournables des États sont celles de la propagande de masse, de la manipulation et de la désinformation. Les grandes puissances démocratiques ont, depuis la Première Guerre mondiale, été un véritable creuset pour le contrôle des esprits, un laboratoire permettant d’imposer l’« union sacrée », d’obtenir l’adhésion de la population, en particulier le prolétariat, à la guerre et un « consentement » aux sacrifices. Manipuler l’opinion reste l’objectif central de la classe dominante pour masquer ses crimes et en préparer de nouveau.
La guerre impérialiste en Ukraine ne déroge en rien à ces ignobles entreprises de manipulation et de propagande. Les puissances démocratiques, notamment de l’Europe occidentale, sont celles qui doivent assurer la propagande la plus subtile et élaborée pour tenter de légitimer leurs entreprises sanguinaires auprès d’un prolétariat qui possède la plus grande expérience de lutte et un niveau d’éducation parmi les plus élevés au monde. (1)
À la veille du conflit en Ukraine, comme toujours, les chefs d’État et les gouvernements se défendaient, la main sur le cœur, de tout faire pour « préserver la paix ». Au moment où les troupes russes se sont massées à la frontière de l’Ukraine, Poutine prétendait n’avoir aucune intention belliqueuse et parlait de simples « manœuvres militaires ». Il avait d’ailleurs engagé un retrait partiel de ses troupes avant sa rencontre avec le chancelier allemand, Olaf Scholz, qui s’était dit « ravi » de la nouvelle. Même après le début de l’invasion, jamais il n’a été question pour Poutine de parler de « guerre », mot totalement prohibé, mais d’une « opération spéciale ».
Quant à Joe Biden, qui annonçait à l’avance les plans de Poutine, précisant que les États-Unis n’interviendraient pas en cas de conflit, donnant ainsi le feu vert au maître du Kremlin pour lancer ses troupes et son pays dans un piège, il apparaissait aux yeux du monde comme un homme de paix, souhaitant selon ses dires « donner toutes ses chances à la diplomatie ».
Zelensky était d’emblée, lui aussi, le chantre de la paix, « victime pacifique », courageuse, déterminée et « pleine d’héroïsme ». Ainsi, par exemple, lors de son discours du 23 mars dernier face à l’Assemblée nationale en France, il s’exprimait devant des députés conquis et séduits d’avance : « […] Comment arrêter cette guerre ? Comment instaurer la paix en Ukraine ? […] Nous devons agir ensemble, faire pression sur la Russie ensemble pour chercher la paix ».
Derrière les discours de paix, la thèse du petit pays victime et envahi, poussait l’émotion et la volonté de combattre l’ineffable Poutine. Le piège d’une « guerre défensive » était tendu dès le départ. Zelensky pouvait alors mobiliser de force sur le sol ukrainien la chair à canon, les hommes de 18 à 60 ans, pour « défendre la patrie », quémandant sans cesse « des armes pour l’Ukraine » aux occidentaux « solidaires », instrumentalisant de manière ignoble la détresse des réfugiés à des fins purement politiques et guerrières.
En 1914, une exploitation idéologique du même type avait déjà été utilisée par le bloc de l’Entente face aux puissances de la Triple alliance. L’Allemagne était alors considérée comme l’unique « responsable » de la guerre par son invasion de la petite Belgique, pays désormais livré aux « boches », à une « horde de barbares ». Le Président français Poincaré qui avait frénétiquement préparé la guerre en coulisse avec la Russie et son allié britannique se faisait en même temps le chantre de la paix, comme le montre son discours du 14 juillet 1915 où en pleine guerre il affirmait : « Depuis de longues années notre démocratie laborieuse se plaisait aux travaux de la paix. Elle aurait considéré comme un criminel, ou comme un insensé, tout homme qui aurait osé nourrir des projets belliqueux ». Un comble de cynisme et d’hypocrisie ! Quelques jours plus tard, le 19 juillet, lors d’un discours au Reichstag, le chancelier allemand affirmait pratiquement la même chose : « Nous n’avons pas désiré la guerre, […] c’était la paix que nous prospérions ». Son malheur avait été d’attaquer le premier !
Comme un remake, en septembre 1939, l’invasion de la Pologne apparaissait de nouveau comme l’attaque d’un « loup » face à « l’agneau innocent » et non comme le résultat d’une logique propre au capitalisme et à l’impérialisme. La « volonté de paix » et le statut de « victime » sont de grands classiques !
Même Hitler se déclarait en faveur de la paix ! En 1938 à Berlin, concernant les relations franco-allemandes, il déclarait, à l’ambassadeur de France, son désir qu’elles soient « pacifiques et bonnes ». Et le diplomate Von Ribenttrop répétait souvent que « le Führer ne veut pas la guerre ». (2) C’est aussi au nom de la « paix » et de « l’antifascisme » que le prolétariat fut embrigadé dans la guerre.
Comme personne ne « veut la guerre » alors qu’elle constitue le mode de vie du capitalisme en décadence, elle est forcément, pour chaque camp, le fait de l’adversaire. Ainsi, pour Poutine, la faute revient au régime ukrainien, formé de « nazis », de « persécuteurs des minorités russophones » qui bataillent « contre les libertés et la démocratie ». Bien entendu, il fustige au passage un autre « responsable », les forces de l’OTAN qui l’encerclent depuis des décennies et qui cherchent à « affaiblir la Russie ».
La propagande de Zelensky et des occidentaux qui le soutiennent militairement, rend les choses d’autant plus pernicieuses et dangereuses pour les populations et le prolétariat de l’Ouest, puisque la « petite Ukraine pacifique » apparaît bel et bien comme « étranglée par l’ogre russe ». Effectivement, parmi tous les gangsters impérialistes parties prenantes de ce conflit, Poutine est bien celui qui a dégainé le premier. Dès la guerre enclenchée, de persona non grata, il est devenu rapidement un « fou sanguinaire ». La diabolisation (facilitée ici par la personnalité de Poutine et son cursus stalinien) est aussi un grand classique de la propagande ! (3)
Lors de la Première Guerre mondiale, l’armée allemande et ses soldats étaient présentés eux aussi comme des monstres, accusés de « violer, torturer et égorger froidement les enfants ». (4) La guerre actuelle et ses images, l’exploitation des cadavres étendus sur le sol, les clichés de villes dévastées, la multiplication des enquêtes internationales sur les « crimes de guerre » (5) commis par l’armée russe, le silence quasi total sur les exactions de l’armée ukrainienne du côté occidental, l’accumulation de montages grossiers du côté russe, tout ceci s’accompagnant d’une cyber-propagande enfumant les esprits, témoignent d’une intense et quotidienne guerre de l’information.
Dès lors, même si cette guerre est jugée inquiétante par les populations de l’Ouest, ces dernières finissent insidieusement par soutenir l’envoi des « armes pour l’Ukraine » afin de « donner une leçon à l’envahisseur ». Autrement dit : alimenter la guerre et les massacres au nom d’une riposte « légitime » et « défensive » !
Dans cette guerre qui frappe brutalement l’Europe, où la terre brûlée et l’irrationalité totale révèlent l’absurdité complète d’une aventure tragique et barbare, les grandes puissances démocratiques occidentales jouent désormais le beau rôle de procureur. Elles apparaissent comme « pacifiques », mises devant une sorte de fait accompli qui ne dépendrait nullement de leur propre volonté, mais de celle d’un seul homme, le dictateur suicidaire froid et cynique Poutine.
En réalité, comme le soulignait déjà Rosa Luxemburg, tous les États, petits ou grands, sont de véritables brigands qui ne font que défendre leurs sordides intérêts impérialistes, comme le rappelle aussi notre tract international : « Depuis le début du XXe siècle, la guerre permanente avec toutes les terribles souffrances qu’elle engendre, est devenue inséparable du système capitaliste, un système basé sur la concurrence entre les entreprises et entre les États, où la guerre commerciale débouche sur la guerre des armes, où l’aggravation de ses contradictions économiques, de sa crise, attise toujours plus les conflits guerriers. Un système basé sur le profit et l’exploitation féroce des producteurs, où ces derniers sont contraints de payer le prix du sang après avoir payé le prix de leur sueur ». (6)
Évidemment, si la responsabilité des rivaux de Poutine est plus difficile à percevoir derrière les rideaux de fumée propres à la propagande occidentale, elle n’en est pas moins présente. L’action notamment de ces puissances impérialistes au sein de l’OTAN, fournissant des armes à l’Ukraine en grande quantité, alimentant une guerre qui s’enkyste, démontre amplement leur responsabilité dans la logique irrationnelle du militarisme, et de la planification massive de la destruction par les armes. Au premier rang de ces gangsters, acteurs de l’accélération du désordre et du chaos, l’État impérialiste de Biden n’est pas le moins habile. En piégeant la Russie et les alliés occidentaux européens par ses déclarations, laissant implicitement un feu vert à Poutine, il exprimait tout le machiavélisme de sa stratégie.
Le fait de pousser l’adversaire à engager lui-même les hostilités est un classique. C’est ce que montrait déjà, à propos de la Première Guerre mondiale, Alfred Rosmer, citant un ancien sénateur, Jacques Bardoux, s’exprimant au sujet des provocations ayant amené l’Allemagne à attaquer la première : « Quand une guerre est-elle offensive ou défensive ? Les épithètes se prêtent à mille interprétations. Elles sont l’expression d’opinions mobiles et changeantes. Quand un diplomate est habile, la guerre qu’il provoque n’est jamais offensive. Il a l’air de se défendre lorsqu’il attaque ». (7)
Par le cordon sanitaire dressé par l’OTAN autour de la Russie depuis l’effondrement de l’URSS, par la volonté d’adhésion de nouveaux pays comme la Finlande ou la Suède à l’Alliance, le gouvernement Biden, comme ses alliés ponctuels et forcés d’Europe occidentale, a bien « l’air de se défendre lorsqu’il attaque ». Telle est sa force. Mais en même temps, cette entreprise criminelle est l’expression d’une faiblesse historique plus fondamentale tant la dynamique du militarisme est porteuse de chaos, d’irrationalité et de destructions.
En réalité, tous les dirigeants des puissances impérialistes opposées qui poussent des cris d’horreur devant les exactions de Poutine sont ceux qui ont eux-mêmes du sang sur les mains et finissent par accélérer davantage la dynamique mortifère du désordre mondial. Lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté, ces mêmes puissances alliées n’étaient nullement ces « chevaliers de la liberté » qu’ils prétendaient être, mais des acteurs barbares de l’impérialisme défendant leurs sordides intérêts : « les occidentaux n’interviennent pas pour détruire le nazisme ni écarter la menace d’un régime totalitaire. C’est l’équilibre européen qui est en jeux ». (8) En réalité, cet « équilibre européen » n’était rien d’autre qu’une question de rapport de forces entre gangsters impérialistes.
Aujourd’hui, l’Europe est menacée d’un chaos plus grand dans cette vaste foire d’empoigne. Quoi qu’elles en disent, ce sont les grandes puissances mondiales qui sont à la manœuvre. Les mêmes qui par le passé commirent les pires exactions, toujours au nom du « bien ». Pensons aux « bombardements stratégiques » de 1943 où les Alliés déversaient des tapis de bombes incendiaires sur les quartiers ouvriers de Dresde et Hambourg, faisant au moins 250 000 morts. Plus récemment, n’oublions pas que les forces américaines rasaient des villes entières comme celle de Falloujha en Irak en 2004. Aujourd’hui, la menace atomique et le battage terrifiant des uns et des autres autour de l’arme nucléaire ne doit pas nous faire oublier que ceux qui l’ont utilisée pour la première fois au Japon se prévalaient des mêmes valeurs, celles de « paix », de « liberté » et de « démocratie ». Alors qu’ils n’étaient nullement acculés militairement, ces mêmes voyous avaient envisagé très sérieusement dans les années 1950 de vitrifier la Corée par l’arme nucléaire !
Il n’y a pas d’illusion à se faire, le capitalisme en décomposition ne peut que porter la guerre et le chaos, les destructions, la crise, les épidémies et tous les fléaux. Le prolétariat ne doit pas oublier le bourrage de crâne qu’il a subi pendant toutes les guerres du passé. Aujourd’hui, il doit absolument repousser celui de tous les belligérants et des fauteurs de guerre qui les accompagnent. Ceux qui se laissent abuser peuvent penser que les livraisons d’armes à l’Ukraine sont malgré tout une « solution », même insatisfaisante, le prolétariat n’étant pas en mesure de stopper immédiatement la guerre. Or, loin d’épargner les souffrances, cette option ne peut justement qu’alimenter la folie meurtrière en dynamisant les forces destructrices dont les deux camps aux prises sont responsables en tant qu’agents du capitalisme. Seule la conscience de classe et les leçons du passé permettent aux révolutionnaires de dénoncer les mensonges de la bourgeoisie pour permettre au prolétariat de ne pas se faire happer par la logique de guerre et développer son combat de classe.
WH, 11 juin 2022
1 ) Contrairement au prolétariat en Ukraine qui a été battu et enrôlé, et au prolétariat en Russie, extrêmement fragile et très perméable, celui d’Europe de l’Ouest, bien qu’incapable, actuellement, de mettre un terme au conflit, n’est pas prêt à accepter le sacrifice de milliers de victimes chaque jour.
2 ) Anne Morelli, Principes élémentaires de la propagande de guerre (2001).
3 ) Ce fut le cas, pour prendre quelques exemples, de Saddam Hussein, transformé du jour au lendemain en « boucher de Bagdad », de Milosevic en Serbie pendant la Guerre en ex-Yougoslavie, et maintenant de Poutine.
4 ) « Naissance de la démocratie totalitaire », Revue internationale n° 155 (été 2015).
5 ) Notion juridique permettant de légitimer la barbarie guerrière ordinaire en faisant oublier que la guerre est elle-même un véritable crime du capitalisme.
6 ) Cf. notre tract international : « Conflit impérialiste en Ukraine : Le capitalisme c’est la guerre, guerre au capitalisme [81]! ».
7 ) Alfred Rosmer, Le mouvement ouvrier pendant la Première Guerre mondiale (1936-1959). Il faut aussi préciser que l’argument « défensif » a été utilisé par tous les sociaux-traîtres en 1914 (social-démocratie) afin de désarmer et de mieux embrigader le prolétariat dans la guerre.
8 ) Philippe Masson, Une guerre totale (1990).
Alors que la Russie déverse en continu des tapis de bombes sur les villes ukrainiennes, à la fin de la réunion du G7, organisée dans le cadre bucolique des Alpes bavaroises, le 28 juin, les représentants des grandes puissances « démocratiques » répétaient en cœur : « La Russie ne peut et ne doit gagner ! » (Macron), faussement indignés face à l’horreur des combats, aux dizaines de milliers de morts et aux millions de réfugiés, à la destruction systématique de villes entières, à l’exécution de civils, au bombardement irresponsable de centrales nucléaires, aux conséquences économiques considérables pour l’ensemble de la planète. En simulant ainsi l’effroi, cette bande de cyniques cherchait aussi à dissimuler la responsabilité bien réelle de l’Occident dans ce massacre, en particulier l’action déstabilisatrice des États-Unis qui, par leurs tentatives de contrer le déclin de leur leadership mondial, n’ont pas hésité à attiser le chaos et la barbarie aux portes du centre historique du capitalisme.
Aujourd’hui, les États-Unis et les autres puissances de l’Ouest se présentent comme les champions de la paix, de la démocratie et de la pauvre et innocente Ukraine confrontée à l’ignoble attaque de l’ogre russe. Si les horreurs de l’impérialisme russe sont plus difficiles à dissimuler, ni les États-Unis ni l’Ukraine ne présentent un pedigree de « chevalier blanc ». Ils ont au contraire joué un rôle actif dans le déclenchement et la perpétuation du massacre.
La bourgeoisie ukrainienne, corrompue jusqu’à l’os, avait déjà saboté les accords de paix de Minsk de 2014, qui impliquaient entre autres une certaine autonomie du Donbass et la protection de la langue russe en Ukraine. Elle se montre aujourd’hui particulièrement intransigeante et va-t-en-guerre face à la Russie, certaines factions envisageant même une reconquête de la Crimée.
Mais la politique américaine s’avère largement plus hypocrite et calculatrice. Au début des années 1990, les États-Unis avaient, en effet, « informellement » promis à Moscou de ne pas profiter de l’implosion du bloc de l’Est pour étendre leur influence aux frontières de la Russie. Ils n’ont cependant pas hésité à intégrer un à un les anciens pays du bloc de l’Est dans leur sphère d’influence, tout comme ils n’ont pas hésité à armer massivement Taïwan et à soutenir ses velléités de distanciation envers Pékin après avoir promis de respecter le principe « d’une seule Chine ». La politique américaine envers l’Ukraine n’a donc rien à voir avec la défense de la veuve et de l’orphelin ou de la démocratie, ni avec les beaux principes humanitaires qu’aucun pays n’hésite à rouler dans le sang et dans la boue pour la défense de ses sordides intérêts impérialistes.
En défiant Poutine d’envahir l’Ukraine (et en l’y poussant en précisant qu’ils n’interviendraient pas), en l’entraînant dans une guerre à grande échelle, les États-Unis ont, par une manœuvre machiavélique momentanément marqué des points importants dans l’arène impérialiste, car la stratégie américaine vise avant tout à contrer le recul irrémédiable de son leadership dans le monde.
La bourgeoisie américaine a ainsi pu restaurer le contrôle de l’OTAN sur les impérialismes européens. Alors que cette organisation semblait en perdition, « en état de mort cérébrale » selon Macron, la guerre en Ukraine a permis un retour au premier plan de cet instrument de subordination des impérialismes européens aux intérêts américains. Washington a exploité l’invasion russe pour rappeler à l’ordre les « alliés » européens contestataires : l’Allemagne, la France ou l’Italie ont été amenés à rompre leurs liens commerciaux avec la Russie et à lancer dans la précipitation les investissements militaires que les États-Unis réclamaient depuis 20 ans.
De même, les États-Unis portent des coups décisifs à la puissance militaire de la Russie. Mais derrière la Russie, les États-Unis ciblent fondamentalement la Chine et la mettent sous pression. L’objectif de fond de la manœuvre machiavélique des États-Unis est de poursuivre l’endiguement de la Chine, débuté dans le Pacifique, en affaiblissant le couple russo-chinois. L’échec de la Russie face à l’aide militaire américaine auprès de l’armée ukrainienne constitue ainsi un clair avertissement adressé à Pékin. La Chine n’a d’ailleurs pas manqué de réagir de manière embarrassée à l’invasion russe : tout en désapprouvant les sanctions, Pékin évite de transgresser la ligne rouge qui entraînerait des sanctions américaines. De plus, le conflit ukrainien permet de bloquer une large zone, de la baltique à la mer noire, indispensable au déploiement des « nouvelles routes de la soie », ce qui constitue sans nul doute un objectif non négligeable de la manœuvre américaine.
Quelle que soit la faction de la bourgeoisie au gouvernement, depuis le début de la période de décomposition, les États-Unis, dans leur volonté de défendre leur suprématie en déclin, sont la principale force d’extension du chaos et de la barbarie guerrière par leurs interventions et leurs manœuvres : ils ont créé le chaos en Afghanistan, en Irak et favorisé l’éclosion d’Al-Qaïda comme de Daesh. Pendant l’automne de 2021, ils ont consciemment fait mousser les tensions avec la Chine autour de Taïwan dans le but de regrouper les autres puissances asiatiques derrière eux. Leur politique en Ukraine n’est pas différente aujourd’hui, même si leur stratégie machiavélique leur permet de se présenter comme une nation pacifique qui s’oppose à l’agression russe. Forts de leur suprématie militaire écrasante, les États-Unis fomentent le chaos guerrier qui constitue pour eux la barrière la plus efficace contre le déploiement de la Chine comme challenger. Mais, loin de stabiliser la situation mondiale, cette politique intensifie la barbarie guerrière et exacerbe les confrontations impérialistes tous azimuts et ceci dans un contexte chaotique, imprédictible, particulièrement dangereux.
En mettant la Russie dans les cordes, Washington intensifie les menaces de chaos et de barbarie guerrière en Europe. La guerre en Ukraine conduit à des pertes de plus en plus calamiteuses pour la Russie. Cependant, Poutine ne peut arrêter à ce stade les hostilités car il a besoin à tout prix de trophées pour justifier l’opération sur le plan intérieur et sauver ce qui peut l’être encore du prestige militaire de la Russie, le tout sans renoncer à soustraire ce territoire hautement stratégique pour elle à l’influence américaine. D’autre part, plus la guerre s’éternise, plus la puissance militaire et l’économie russes s’effriteront. Les États-Unis n’ont donc aucun intérêt à favoriser un arrêt des hostilités, quitte à sacrifier cyniquement la population en Ukraine. Dans les conditions actuelles, le carnage ne peut donc que continuer et la barbarie s’étendre, probablement pendant des mois, voire des années, et ceci sous des formes particulièrement sanglantes et dangereuses, comme la menace que font peser les armes nucléaires « tactiques ».
En restaurant le joug de l’OTAN, les États-Unis exacerbent également les ambitions impérialistes et le militarisme des bourgeoisies européennes. Si les pays européens ont pu nourrir l’illusion après 1989 qu’ils pourraient mener leur politique impérialiste en se basant essentiellement sur leurs atouts économiques, la présidence de Trump et encore plus nettement depuis la politique agressive de l’administration Biden, fondées sur la supériorité militaire des États-Unis, qui se concrétise aujourd’hui en Ukraine, leur fait prendre conscience de leur dépendance sur le plan militaire et donc de l’urgence de renforcer leur politique d’armement, même si, dans un premier temps, ils ne peuvent prendre trop nettement leur distance envers l’OTAN. La décision de l’Allemagne de réarmer massivement, doublant ainsi son budget militaire, constitue une donnée impérialiste majeure à moyen terme car, depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne avait maintenu des forces armées modestes. D’ores et déjà apparaissent les dissensions au sein de l’OTAN entre un pôle « intransigeant » qui veut « mettre Poutine à genoux », (États-Unis, Grande-Bretagne et Pologne, pays baltes) et un pôle plus « conciliant » (« tout cela doit finir par des négociations », « il faut éviter d’humilier la Russie »).
En accentuant la pression sur la Chine, la bourgeoisie américaine augmente, par ailleurs, le risque de nouvelles confrontations guerrières. La crise ukrainienne a des conséquences dangereusement déstabilisatrices pour le positionnement impérialiste du principal challenger des États-Unis. Pékin continue à mener une politique de soutien formel envers Poutine sans engagement compromettant, mais la guerre affecte lourdement ses « nouvelles routes de la soie » et les contacts avec les pays d’Europe centrale que la Chine avait réussi à séduire. Ceci alors même que le ralentissement de son économie devient de plus en plus manifeste, avec une croissance évaluée pour le moment à 4,5 % du PIB. Alors que les États-Unis ne se privent pas d’accentuer ces difficultés et de les exploiter dans leur confrontation avec Pékin, la situation exacerbe les tensions au sein de la bourgeoisie chinoise et accentue le risque d’une accélération des confrontations sur le plan économique, voire militaire.
L’absence de toute motivation économique pour les guerres était patent dès l’entrée en décadence du capitalisme : « La guerre fut le moyen indispensable au capitalisme lui ouvrant des possibilités de développement ultérieur, à l’époque où ces possibilités existaient et ne pouvaient être ouvertes que par le moyen de la violence. De même, le croulement du monde capitaliste ayant épuisé historiquement toutes les possibilités de développement, trouve dans la guerre moderne, la guerre impérialiste, l’expression de ce croulement qui, sans ouvrir aucune possibilité de développement ultérieur pour la production, ne fait qu’engouffrer dans l’abîme les forces productives et accumuler à un rythme accéléré ruines sur ruines ». (1)
Le conflit en Ukraine illustre de manière éclatante combien la guerre a perdu non seulement toute fonction économique mais illustre aussi que la fuite en avant dans le chaos guerrier tend de plus en plus à réduire les avantages de la guerre sur un plan stratégique. La Russie s’est ainsi lancée dans une guerre au nom de la défense des russophones mais elle massacre des dizaines de milliers de civils dans les régions essentiellement russophones tout en transformant ces villes et régions en champs de ruines et en subissant elle-même des pertes matérielles et infrastructurelles considérables. Si dans le meilleur cas, au terme de cette guerre, elle s’empare du Donbass et du Sud-Est de l’Ukraine, elle aura conquis un champ de ruines (le prix de la reconstruction est actuellement évalué à 750 milliards d’euros), une population la haïssant et aura subi un recul stratégique conséquent sur le plan de ses ambitions de grande puissance.
Quant aux États-Unis, dans leur politique d’endiguement de la Chine, ils sont amenés à encourager une politique cynique de la « terre brûlée », conduisant à une explosion incommensurable du chaos sur les plans économique, politique et militaire. L’irrationalité de la guerre n’a jamais été aussi éclatante.
Cette tendance à l’irrationalité croissante des confrontations guerrières va de pair avec une irresponsabilité croissante des fractions dirigeantes arrivant au pouvoir, comme l’illustrent l’aventure irresponsable de Bush junior et des « néo-cons » en Irak en 2003, celle de Trump de 2018 à 2021 ou encore la faction autour de Poutine en Russie. Elles sont l’émanation de l’exacerbation du militarisme et de la perte de contrôle de la bourgeoisie sur son appareil politique, pouvant mener à un aventurisme fatal, à terme, pour ces factions mais périlleux, surtout, pour l’humanité.
En même temps, les conséquences de la guerre pour la situation économique de nombreux pays s’annoncent dramatiques. La Russie est un grand fournisseur d’engrais et d’énergie, le Brésil dépend de ces engrais pour ses récoltes. L’Ukraine est un grand exportateur de produits agricoles, et les prix des denrées comme le blé risquent de flamber. Des États comme l’Égypte, la Turquie, la Tanzanie ou la Mauritanie dépendent à 100 % du blé russe ou ukrainien et sont au bord de la crise alimentaire. Le Sri Lanka ou Madagascar, déjà surendettés, sont en faillite. Selon le secrétaire général de l’ONU, la crise ukrainienne risque « de faire basculer jusqu’à 1,7 milliard de personnes (plus d’un cinquième de l’humanité) dans la pauvreté, le dénuement et la faim ». Les conséquences économiques et sociales seront mondiales et incalculables : paupérisation, misère, faim…
Il en va de même avec les menaces écologiques pour la planète. Les combats qui font rage en Ukraine, pays doté du troisième parc nucléaire d’Europe, dans une région dotée d’une industrie vieillissante, héritage de l’ère « soviétique », présentent des risques énormes de catastrophes écologiques et nucléaires. Mais plus généralement en Europe et dans le monde, si officiellement, la transition énergétique reste la priorité, la nécessité de se défaire des combustibles russes et de répondre à l’envolée des prix de l’énergie poussent les grandes économies à chercher déjà à relancer la production de charbon, de pétrole, de gaz et de l’énergie nucléaire. L’Allemagne, les Pays-Bas ou la France ont déjà annoncé des mesures dans ce sens.
L’imprévisibilité du développement des confrontations, les possibilités de dérapages de celles-ci, qui sont plus fortes que lors de la guerre froide, marquent la phase actuelle de décomposition et constituent une des dimensions particulièrement préoccupantes de cette accélération du militarisme. Plus que jamais, la barbarie guerrière actuelle met en évidence l’actualité pour l’humanité de l’alternative « socialisme ou destruction de l’humanité ». À la place de la mort et de la barbarie capitaliste : le socialisme !
R. Havannais, 4 juillet 2022
1) « Rapport à la Conférence de juillet 1945 de la Gauche Communiste de France ».
Suite à la publication de la Déclaration commune par des groupes de la Gauche communiste, (1) deux réunions publiques en ligne ont été organisées par ces groupes, l’une en italien et l’autre en anglais, pour discuter et clarifier la nécessité de la Déclaration commune et les tâches des révolutionnaires face à la guerre impérialiste et aux nouvelles conditions mondiales. Les réunions se sont déroulées dans une atmosphère sérieuse et cordiale ; les différences d’opinion n’ont pas empêché la camaraderie ni un débat animé.
L’importance de la Déclaration commune tient au fait qu’elle suit l’esprit de la conférence de Zimmerwald de 1915, où les révolutionnaires ont pu publier une déclaration internationaliste commune face à la Première Guerre mondiale. Dans les années 1930, en revanche, les communistes de gauche italiens et néerlandais se sont opposés à la guerre d’Espagne mais n’ont pas pu publier de déclaration commune. De même, pendant la guerre sino-japonaise, la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée, les communistes internationalistes n’ont pas réussi à publier de déclaration commune. Il est indéniable qu’aujourd’hui, les groupes de la Gauche communiste n’ont pas l’influence que les révolutionnaires avaient en 1915. Cependant, parler d’une même voix est nécessaire, non pas pour les conséquences immédiates, mais pour la perspective des batailles futures. Il n’est pas possible de refléter les discussions des deux sessions dans un court article, mais nous voulons donner un résumé des sujets discutés.
Dans la réunion en langue italienne, tous les participants, sans exception, ont analysé la nature de la guerre comme impérialiste et ont souligné la nécessité de défendre l’internationalisme, c’est-à-dire de ne soutenir aucun des camps impérialistes. Rejetant toute illusion pacifiste, ils ont vu la classe ouvrière et la lutte de classe comme la seule force capable de s’opposer à la guerre. Les participants, sans exception, ont souligné l’importance de la Déclaration commune. Les participants estiment que, même si la situation actuelle n’est pas comparable à celle de 1915 et que les révolutionnaires n’ont pas l’influence qu’ils avaient sur la classe ouvrière en 1915, l’esprit de la conférence de Zimmerwald, comme boussole, est encore valable aujourd’hui. La conférence de Zimmerwald est une référence pour les révolutionnaires, à laquelle ils se réfèrent dans leur lutte contre la guerre impérialiste. Un seul participant a déclaré que la référence à la conférence de Zimmerwald n’était pas valable, arguant que les courants qui ont signé la Déclaration commune n’ont pas l’influence de Lénine ou de Luxemburg sur la classe ouvrière. D’autres ont répondu que l’importance d’une Déclaration commune réside dans une prise de position internationaliste commune que les courants de la Gauche communiste n’avaient pas pu exprimer auparavant face à la guerre.
Le fait que d’autres groupes de la Gauche communiste aient refusé de signer la Déclaration commune reflète la faiblesse du milieu politique prolétarien. La majorité des participants ont déploré le refus des autres groupes de la Gauche communiste de se référer à Lénine sur la nécessité d’une réponse commune, malgré les différences théoriques. À Zimmerwald, les participants avaient des différences d’opinion et d’analyse, mais cela ne les a pas empêchés de faire une déclaration commune. La majorité des participants n’étaient pas d’accord avec les raisons invoquées par la Tendance communiste internationaliste (TCI) pour ne pas signer la Déclaration commune. Alors que certains participants ont parlé de poursuivre la discussion avec la TCI pour les encourager à signer la Déclaration commune ou, au moins, à développer une action commune avec eux, d’autres ont souligné que nous devrions éviter d’entrer dans des controverses et passer à autre chose sans prêter attention aux autres. Quoi qu’il en soit, tous les participants à la réunion sont d’accord pour dire que la proposition de No War but the Class War (NWCW) rédigée par la TCI représente un énorme pas en arrière par rapport à leur propre tradition politique, déléguant effectivement à la classe ouvrière les fonctions que les avant-gardes révolutionnaires devraient remplir.
Les participants ont souligné qu’il n’est pas possible de combattre la guerre sans combattre le capitalisme. Après la guerre, l’inflation a augmenté non seulement dans la périphérie du capitalisme, mais aussi dans les centres métropolitains, et donc le coût de la vie pour le prolétariat a augmenté, ce qui signifie que son niveau de vie a diminué. Les conditions de vie et de travail de la classe ouvrière, avec le déclenchement de la guerre impérialiste en cours, ne peuvent que s’aggraver, et peuvent inciter, dans un avenir plus ou moins proche, le prolétariat à riposter aux attaques continues du capital.
Un autre point de la discussion a souligné que la lutte du prolétariat ne peut se développer dans une direction révolutionnaire que si elle est basée sur la continuité historique des positions de la Gauche communiste. Bien sûr, cela ne signifie pas que seuls les groupes de la Gauche communiste peuvent soutenir ces positions, mais que celles-ci doivent servir de point de référence pour montrer la voie à suivre. Il y a eu un accord au cours de la discussion autour de l’idée que c’est la tâche des révolutionnaires de travailler à la construction du futur parti international et internationaliste du prolétariat, sans lequel toutes les luttes éventuelles de la classe ouvrière seront inévitablement vouées à la défaite. Et c’est dans cette perspective que s’inscrit la déclaration contre la guerre impérialiste signée par les différents groupes adhérents.
Lors de la session en anglais (à laquelle les camarades de l’IOD n’ont pas pu participer), comme lors de la session en italien, les participants ont évalué sans équivoque la nature de la guerre comme impérialiste et, rejetant toute illusion pacifique, ils ont vu dans la classe ouvrière et la lutte de classe la seule force capable de contrer la guerre. Lors de la réunion, à l’exception du délégué de la TCI/CWO, (2) les participants ont souligné l’importance de la Déclaration commune. Un participant a déclaré que même s’il n’était pas entièrement d’accord avec la Déclaration commune, il la soutenait néanmoins. Comme lors de la réunion en langue italienne, les participants, à l’exception du délégué de la TCI/CWO ont également fait valoir que, bien que la situation actuelle ne soit pas comparable à celle de 1915 et que les révolutionnaires n’aient pas l’influence qu’ils avaient dans la classe ouvrière en 1915, l’esprit de la Conférence de Zimmerwald doit servir de boussole, toujours valable aujourd’hui, et de référence à laquelle les révolutionnaires se réfèrent dans la lutte contre la guerre impérialiste.
Lors de la réunion, le délégué de la TCI/CWO a eu l’occasion d’exposer les raisons de leur refus de signer la Déclaration commune. Il a exposé ces raisons mais ses arguments non seulement n’ont pas convaincu l’auditoire mais ont également alimenté d’autres discussions. Le représentant de la TCI/CWO a déclaré que le refus de signer la déclaration n’était pas un principe mais que son organisation considérait que les critères pour signer étaient trop étroits. Selon le camarade, ils veulent rassembler ceux qui sont d’accord avec l’initiative de NWCW. En signant la Déclaration commune, la TCI approuverait implicitement le point de vue du CCI sur le parasitisme. Ils travaillent avec Controverses et le Groupe international de la Gauche communiste (GIGC), ce qui n’est pas le cas du CCI ; le CCI a qualifié de parasites des camarades qui luttent depuis des années. Peut-être que la TCI peut les ramener dans la Gauche communiste par le biais du NWCW.
Plusieurs participants qui étaient d’anciens membres du CCI ont rejeté la déclaration du représentant de la TCI/CWO selon laquelle tout militant qui quitte le CCI est étiqueté par celui-ci comme un parasite, affirmant qu’ils n’ont jamais été exclus d’aucune activité et que les camarades du CCI sont toujours très ouverts à la discussion et à la solidarité. Ils ont souligné que le problème du parasitisme est lié à un comportement qui n’est pas prolétarien.
Certains participants sont intervenus pour critiquer l’initiative NWCW, cependant le présidium a demandé aux participants de reporter la discussion sur le NWCW à la prochaine réunion publique. Au cours des discussions, il a été avancé que les internationalistes n’avaient pas pu publier une déclaration commune face à la guerre d’Espagne, la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée, etc. Aujourd’hui, l’adoption de la Déclaration commune est un coup porté au sectarisme dans le milieu politique prolétarien et un pas en avant. Au début de la réunion, certains camarades qui avaient approuvé la TCI pour avoir refusé de signer la Déclaration commune ont été convaincus par la discussion de la nécessité de cette dernière. Un camarade a déclaré dans les conclusions qu’il pensait que la discussion était constructive, même si les différences entre le CCI et la TCI étaient importantes. Ces différences doivent être davantage articulées et développées dans des discussions communes. Un autre participant a déclaré que, bien qu’il ne soit pas d’accord avec certaines positions de la CWO, il est convaincu que la Gauche communiste ne serait pas en mesure de mener à bien ses tâches historiques sans la participation de groupes tels que les bordiguistes ou la TCI. Selon lui, il est dommage qu’ils n’aient pas compris l’importance de cette action sur la guerre en Ukraine.
L’opinion qui a prévalu lors de la réunion est que, même si seule une minorité de tous les groupes de la Gauche communiste a signé la Déclaration commune, celle-ci deviendra tout de même un point de référence dans la tradition de la Gauche communiste, pour d’autres groupes et militants.
Internationalist Voice
Istituto Onorato Damen
Courant communiste international
(15 juin 2022)
1) Le Courant communiste international (CCI), Internationalist Voice (IV) et l’Institut Onorato Damen (IOD).
2) Communist Workers Organisation, groupe affilié à la TCI en Grande-Bretagne (NdR).
En réponse à la meurtrière guerre en Ukraine, le CCI a, de façon répétée, souligné le besoin d’une réponse commune de l’expression la plus cohérente de l’internationalisme prolétarien, la Gauche communiste, afin de créer un pôle de référence clair pour tous ceux qui cherchent à s’opposer à la guerre impérialiste sur une base de classe.
L’appel à une prise de position commune, et le texte qui en est l’émanation, a ainsi été reçu positivement par trois groupes. (1) Les groupes bordiguistes ont plus ou moins ignoré notre appel alors que la Tendance communiste internationaliste (TCI), tout en annonçant être, par principe, favorable à de telles prises de position communes des internationalistes, a rejeté notre appel pour des raisons qui, de notre point de vue, restent peu claires. Des désaccords dans l’analyse ont été mentionnés au départ, suivis par des divergences sur ce qui constitue l’authentique Gauche communiste ainsi qu’un rejet de notre conception du parasitisme semblent venir au premier rang. Nous reprendrons ces arguments à un autre moment ; nous voulons ici nous concentrer sur la proposition alternative de la TCI, qui consiste à pousser à la formation de groupes locaux et nationaux de No War but the Class War (NWCW), qu’elle voit comme le point de départ d’une action internationaliste contre la guerre à une échelle bien plus large qu’une prise de position commune signée par les groupes de la Gauche communiste.
Lorsqu’on examine le texte du premier appel à créer des groupes NWCW en réponse à la guerre en Ukraine, (2) publié par NWCW à Liverpool, on peut dire qu’il est clairement internationaliste, qu’il renvoie les deux camps impérialistes dos à dos, qu’il rejette les illusions pacifistes et insiste sur le fait que la descente du capitalisme décadent aux enfers de la barbarie militariste ne peut être stoppée que par la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière. Nous pensons cependant qu’il existe un élément clairement immédiatiste dans ce texte, dans le paragraphe suivant : « Les actions anti-guerre éparses dont nous avons eu l’écho (manifestations en Russie, actes de désobéissance de soldats en Ukraine, refus des dockers d’expédier des chargements en Grande-Bretagne et en Italie, sabotage des cheminots en Biélorussie) doivent être envisagées dans une perspective ouvrière pour être réellement anti-guerre, de peur qu’elles soient instrumentalisées par un bord ou par l’autre. Un soutien à la Russie ou à l’Ukraine dans ce conflit signifie soutenir la guerre. La seule voie pour les ouvriers pour mettre fin à ce cauchemar est de fraterniser par-delà les frontières et de détruire la machinerie de guerre ».
Cette prise de position démontre correctement que les manifestations isolées contre la guerre peuvent être récupérées par différentes factions bourgeoises ou idéologies. Mais l’impression donnée est que la classe ouvrière, dans la situation présente, que ce soit dans la zone de guerre ou dans les pays capitalistes plus centraux, serait, à court terme, en mesure de développer une perspective révolutionnaire, et d’abattre la machinerie guerrière pour mettre fin à l’actuel conflit. Et derrière cela se trouve une autre ambiguïté : que la formation de groupes NWCW pourrait être une étape de ce saut soudain de l’état actuel de désorientation de la classe ouvrière vers une véritable réaction contre le capital. Si nous examinons l’implication de la Communist workers organisation (CWO), l’organisation affiliée à la TCI en Grande-Bretagne, dans les précédents projets de NWCW, il est clair que de telles illusions existent parmi ces camarades.
Nous publierons bientôt une analyse plus détaillée des perspectives de la lutte de classe dans l’actuelle phase d’accélération de la barbarie, pour expliquer pourquoi nous ne pensons pas qu’un mouvement de masse dans la classe ouvrière directement dirigé contre la guerre soit une possibilité réaliste. La TCI pourrait répondre en disant que l’appel de NWCW a surtout pour but de regrouper toutes les minorités qui défendent des positions internationalistes et pas de déclencher un quelconque mouvement de masse. Mais même à ce niveau, une véritable compréhension de la nature du projet de NWCW est indispensable pour éviter les erreurs de caractère opportuniste, où l’unique élément de cohérence de la Gauche communiste se perd dans un labyrinthe de confusion fortement influencé par l’anarchisme ou même par des idées gauchistes.
Le but du présent article est avant tout d’examiner de façon critique l’histoire du NWCW afin d’en tirer les leçons les plus claires possibles pour notre actuelle intervention. Cette dimension est entièrement absente de la proposition de la TCI.
Lorsqu’en 2018 la CWO a lancé un appel similaire et mené une série de réunions sous la bannière de NWCW avec le Anarchist communist group (ACG) et une ou deux autres formations anarchistes, nous avions expliqué, lors de l’une de ces réunions, pourquoi nous ne pouvions pas accepter leur invitation à « rejoindre » ce groupe. La principale raison était que cette nouvelle formation avait été construite sans aucune tentative de comprendre les leçons essentiellement négatives des précédents efforts de construire des groupes NWCW. L’incapacité à mener l’examen critique de cette expérience s’est répétée lorsque le groupe a tout simplement disparu sans aucune explication publique, ni de la CWO, ni de l’ACG. Concernant l’incursion la plus récente de la TCI dans ce projet, nous avons spécifiquement invité ces camarades à participer à nos dernières réunions publiques sur la guerre en Ukraine et de nous envoyer leur évaluation de l’évolution du projet NWCW jusqu’à aujourd’hui. Malheureusement, les camarades n’ont pas assisté à ces réunions et une opportunité de mener le débat plus avant a été perdue. Néanmoins, nous offrons cet examen du contexte et de l’histoire de NWCW comme notre contribution propre pour faire avancer le débat.
L’idée de créer des groupes NWCW a d’abord surgi dans le milieu anarchiste en Angleterre. À notre connaissance, la première tentative de mettre sur pied un tel groupe a eu lieu en réponse à la première Guerre du Golfe en 1991. Mais ce n’est qu’avec la formation de nouveaux groupes NWCW en réponse à la guerre en ex-Yougoslavie et lors des invasions de l’Afghanistan et de l’Irak en 2001 et 2003, que nous avons pu acquérir une expérience directe de la composition et des dynamiques de cette initiative. Notre décision de participer aux réunions organisées par ces groupes, principalement à Londres, était basée sur notre compréhension de la nature « proche du “marais” » de l’anarchisme, qui comprend une série de tendances allant du gauchisme bourgeois pur et simple, à un véritable internationalisme. Pour nous, ces nouveaux groupes NWCW, qui étaient bien entendu extrêmement hétérogènes, contenaient des éléments en recherche d’une alternative prolétarienne aux mobilisations « Stop the War » organisées par la gauche du capital.
Notre intervention au sein de ces groupes était basée sur les objectifs suivants :
– clarifier les principes de l’internationalisme prolétarien et le besoin d’une claire démarcation de la gauche du capital et du pacifisme ;
– se concentrer sur le débat politique et la clarification contre les tendances à l’activisme qui, en pratique, signifiaient se dissoudre dans les manifestations « Stop the War » ;
– malgré les accusations disant que notre approche, qui met en avant la primauté de la discussion politique, serait purement « monastique » et « inactiviste », et que nous ne serions intéressés que par la discussion pour le plaisir de la discussion, nous avons fait plusieurs propositions définies pour l’action, en particulier la possibilité d’appeler à un « meeting internationaliste » à Trafalgar Square à la fin de la grande marche « Stop the War » de novembre 2001, en directe opposition aux discours gauchistes qui se plaçaient sur la plate-forme « Stop the War ». Cette proposition a été partiellement mise en œuvre, non par NWCW en tant que tel, mais par le CCI et la CWO… (3) Nous reviendrons plus loin sur la signification de tout cela.
En 2002, la CWO est alors intervenue dans ce processus, particulièrement à Sheffield où elle joue un rôle central dans la formation d’un nouveau groupe NWCW, l’un de ceux qui prend des positions proches, voire identiques à celles de la Gauche communiste. Dans notre article : « L’intervention des révolutionnaires et la guerre en Irak » dans World revolution n° 264, qui tente de tirer un bilan de notre intervention en direction de NWCW, nous saluons ce fait, mais nous critiquons également la surestimation par la CWO du potentiel du réseau NWCW, en particulier de son groupe à Londres, pour agir en tant que centre organisé de l’opposition prolétarienne à la guerre, la reliant avec quelques petites expressions de lutte de classe qui se font jour concomitamment au mouvement « anti-guerre ». (4) Contre cette idée, notre article montrait clairement que « nous n’avons jamais pensé que NWCW était un signe avant-coureur de la reprise de la lutte de classe ou un mouvement politique de classe clairement identifié que nous devrions “rejoindre”. Il peut au mieux être un point de référence pour une petite minorité qui se poserait des questions sur le militarisme capitaliste et les mensonges pacifistes et élitistes qui l’accompagnent. Et c’est bien pourquoi nous avons défendu ses positions de classe (bien que limitées) contre les attaques réactionnaires des gauchistes du type Workers Power (dans World revolution n° 250) et insisté depuis le début sur l’importance de ce groupe en tant que forum de discussion, et nous avons mis en garde contre les tendances à “l’action directe” et le fait de rapprocher ce groupe des organisations révolutionnaires ».
Pour les mêmes raisons, dans un autre article intitulé : « En défense des groupes de discussion » dans World revolution n° 250, nous expliquions nos divergences avec la CWO sur la question des « intermédiaires » entre la classe et l’organisation révolutionnaire. Nous nous sommes toujours opposés à l’idée développée par le Partito comunista internazionalista (aujourd’hui groupe italien affilié à la TCI) et reprise plus tard par la CWO des « groupes d’usine », définis comme des « instruments du parti » pour gagner en implantation dans la classe et même pour « organiser » ses luttes. Nous pensons qu’il s’agit d’une régression vers la notion de cellules d’entreprises comme base de l’organisation politique, défendue par l’Internationale communiste dans la phase de « bolchevisation », dans les années 1920, et à laquelle la Gauche communiste d’Italie s’est fortement opposée. La récente transformation de cette idée de groupes d’usine en appel à la constitution de groupes territoriaux, puis de groupes anti-guerre, en a changé la forme, mais pas vraiment le contenu. L’idée de la CWO selon laquelle NWCW pourrait devenir un centre organisé de la résistance de classe contre la guerre contient une certaine incompréhension de comment la conscience de classe se développe dans la période de décadence du capitalisme. Évidemment, à côté de l’organisation politique proprement dite, il existe une tendance à la formation de groupes plus informels, lesquels se constituent aussi bien lors des luttes sur le lieu de travail qu’en opposition à la guerre capitaliste, mais de tels groupes, qui n’appartiennent pas à l’organisation politique communiste, restent des expressions d’une minorité qui cherche à se clarifier elle-même et à diffuser cette clarification dans la classe, et ne peuvent se substituer ou prétendre être les organisateurs de mouvements plus larges de la classe, un point sur lequel, à notre avis, la TCI reste ambiguë. (5)
Bien qu’il y ait eu un certain nombre de discussions fructueuses lors des premières périodes d’existence des groupes NWCW, il est devenu clair que, en tant qu’expression de l’anarchisme, ces groupes sont soumis à toutes sortes de pressions contradictoires : une réelle recherche de positions et pratiques internationalistes, mais aussi l’influence du gauchisme et de ce que nous appelons : le parasitisme, des groupes essentiellement motivés par la volonté d’isoler, voire de détruire les courants authentiquement révolutionnaires. De tels éléments ont eu un poids grandissant dans les deux phases des regroupements de NWCW. En 1999, le CCI est exclu (bien que par une faible majorité) de la participation au sein du groupe du fait que nous serions léninistes, dogmatiques, que nous dominerions les réunions, etc. ; (6) et les principaux éléments qui ont poussé à notre exclusion n’étaient autres que Juan McIver et « Luther Blisset » qui ont publié deux pamphlets particulièrement calomniateurs dénonçant le CCI comme une secte paranoïaque stalinienne, comme de petits voleurs, etc.
En 2002, nous avons vu une autre série de manœuvres contre la Gauche communiste, cette fois menée par K., un élément proche de « Luther Blisset ». Dans Revolutionary perpectives n° 27, la CWO, elle-même, parle du rôle irresponsable de K. et de son « cercle d’amis » au sein de NWCW, après que K. a fait tout son possible pour exclure à la fois le groupe de Sheffield et le CCI des réunions de NWCW. Cette fois, le mécanisme utilisé n’a pas été un vote « démocratique » comme en 1999, mais une décision prise en coulisses de ne tenir que des réunions fermées dont les lieux et les horaires n’ont plus été communiqués au CCI et au groupe de Sheffield.
Qu’est-ce que cela montre ? Que dans un environnement dominé par l’anarchisme, les groupes de la Gauche communiste doivent soutenir un dur combat contre les tendances destructrices, voire bourgeoises, qui vont inévitablement être présentes et pousseront toujours dans une direction négative. Ce devrait être une réponse élémentaire des groupes de la Gauche communiste de combattre ensemble les manœuvres de ceux qui cherchent à les exclure de la participation à des formations temporaires et hétérogènes produites par les tentatives de combattre l’idéologie dominante. La propre expérience de la CWO en 2002 devrait lui rappeler la réalité de tels dangers. Nous pourrions ajouter que les groupes qui se présentent comme faisant partie de la Gauche communiste mais agissent de la même façon méritent l’appellation de « parasites politiques » et ne devraient pas être laissés libres comme l’air par les groupes de la Gauche communiste.
L’accusation que la vision de l’intervention du CCI au cours de ces épisodes aurait été « monastique » a été portée par la CWO dans son article de Revolutionary perpectives n° 27, en se référant à la manifestation de septembre 2002. Mais avant une grande manifestation qui s’est tenue en novembre 2001, la CWO nous avait écrit pour soutenir notre proposition d’une réunion internationaliste distincte à Trafalgar Square. Lors de la manifestation elle-même, une coopération fructueuse entre les deux groupes a eu lieu. Comme le dit notre article de World revolution n° 264, nous avions surestimé la capacité du groupe NWCW d’organiser une large réunion d’opposition à Trafalgar Square, du fait que la plupart (mais pas tous) de ses participants ont préféré manifester avec un « bloc anticapitaliste » qui ne se distinguait que très peu, voire en rien des organisateurs de « Stop the War ». Mais s’il y a eu une petite réunion à la fin, c’est avant tout à l’initiative du CCI et de la CWO, soutenue par quelques membres de NWCW pour tendre nos mégaphones à ceux qui voulaient défendre une alternative internationaliste aux gauchistes sur la scène principale. Une autre preuve que le meilleur moyen d’aider ceux qui sont en dehors de la Gauche communiste à approcher une position et une pratique clairement internationalistes est que les groupes de la Gauche communiste agissent ensemble.
Revenant sur le projet de l’actuel NWCW, dans un récent article sur une réunion de NWCW à Glasgow, la TCI a affirmé que ce projet rencontre un considérable succès : « le premier groupe s’est formé à Liverpool, il y a quelques semaines et, depuis, son message a été repris par des camarades partout dans le monde, depuis la Corée, la Turquie, le Brésil, la Suède, la Belgique, les Pays-Bas, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Canada, jusqu’aux États-Unis, ainsi que dans d’autres endroits ».
Nous ne pouvons pas évaluer la réelle substance de ces groupes et initiatives. L’impression que nous ont donnée les groupes dont nous connaissons l’existence, c’est qu’il s’agit principalement de “doublons” de la TCI ou de ses affiliés. En ce sens, ils ne peuvent que difficilement constituer une avancée sur les groupes qui sont apparus dans les années 1990 et 2000, lesquels, avec toutes leurs confusions, représentaient au moins un certain mouvement venu d’éléments qui cherchaient une alternative internationaliste au gauchisme et au pacifisme. Mais nous reviendrons sur cette question dans un futur article et nous continuons à appeler la TCI à contribuer à la discussion.
Amos, juillet 2022
1 ) Cf. « Déclaration commune de groupes de la Gauche communiste internationale sur la guerre en Ukraine », Révolution internationale n° 493 (avril-Juin 2022). [84]
3 ) « Communists work together at “anti-war” demo », World revolution n° 250.
4 ) « Communism against the war drive : intervention or monaticism ? », Revolutionary perspectives n° 27.
5 ) « L’organisation du prolétariat en dehors des périodes de luttes ouvertes (groupes, noyaux, cercles., etc.) », Revue internationale n° 21, (2e trimestre 1980). [86] Voir également : « Factory groups and ICC Intervention », World revolution n° 26.
6 ) « Political parasitism sabotages the discussion », World revolution n° 228.
Nous publions ci-dessous un courrier que nous saluons pour sa réaction combative et qui dénonce la démocratie bourgeoise, ses journalistes et politiciens et leurs discours, en particulier ceux des faux amis du prolétariat que sont la gauche, les gauchistes et les syndicats. À l’heure où ces forces politiques tentent de reprendre du poil de la bête, usant de mystifications et d’amalgames pour tromper le prolétariat, en particulier les jeunes générations dont une grande partie boude les urnes, la réflexion du camarade Edgar dénonce justement le terrain politique pourri sur lequel la bourgeoisie tente de mobiliser la jeunesse pour justement la faire revenir dans les isoloirs. Ce courrier est donc un exemple du sens critique à développer face aux campagnes idéologiques.
La bourgeoisie a toujours cherché à entraver les luttes de la classe ouvrière. Quand son avant-garde commence à comprendre la nature de classe du fascisme ou quand le populisme risque de remporter une élection, elle va lancer des campagnes pour la défense de la « démocratie ».
C’est notamment le cas d’organisations étudiantes avec entre autres l’UNEF, Solidaires étudiants ou encore la section jeunesse d’Europe-Écologie-Les-Verts qui ont publié le 21 avril une tribune dans le journal Libération. (1)
Cette dernière revendique un aspect « rebelle » avec un titre pseudo-radical : « La jeunesse emmerde le Rassemblement national ». Derrière cet enrobage punk, la tribune met en avant que « depuis toujours, nos organisations rappellent leur engagement historique pour lutter contre l’extrême droite ». Tout en critiquant la politique gouvernementale et en refusant les programmes des candidats du second tour des présidentielles, elle rappelle que « l’extrême droite n’est jamais du côté de la jeunesse et des classes populaires ». Il semble difficile d’être en désaccord avec ce constat. Mais ce que cette tribune sous-entend, c’est qu’il s’agit d’un aspect spécifique à ce bord politique. Or, les différents gouvernements ont bel et bien contribué à la précarisation de la classe ouvrière (et des futurs ouvriers présent par milliers dans les universités) avec la bénédiction de nombreux signataires. De plus, les discours anti-immigration du RN n’ont rien à envier (excepté peut-être leur subtilité) aux discours de LR sur le « Kärcher » ou des sorties anti-Roms sous le dernier quinquennat du PS, avec le soutien de fractions du centre dans les deux cas. Même LFI peine à cacher son nationalisme en parlant de « protectionnisme » ou de « souverainisme ». « La France aux français » n’est peut-être qu’un vulgaire slogan du RN mais les autres partis ont adopté le même état d’esprit.
Cette fausse radicalité est en fait une façade pour un réformisme éhonté. On appelle à proposer un programme « écologiste », « féministe » et « contre les discriminations ». En instrumentalisant les préoccupations légitimes des jeunes ainsi que leur inexpérience politique, ces organisations maintiennent la possibilité d’un programme pour empêcher l’humanité de sombrer quand elle évoque « des combats sociaux, antiracistes, féministes, LGBTI+ ». Elle prétend qu’il est possible de mettre fin aux discriminations via un programme politique et qu’il ne s’agit pas de la conséquence du pourrissement du capitalisme dont le fervent protecteur est… l’État. Cette tribune est donc un moyen de plus pour ramener les futurs ouvriers sur un terrain où ils seront désarmés : la démocratie. Outre ces illusions, cette tribune met en avant l’idée qu’il y aurait des intérêts communs aux personnes de même sexe, orientation sexuelle ou même d’identités fictives et qu’elles seraient un tremplin pour le progrès de la société. Enfin, ce sont les syndicats et les gauchistes signataires qui ont soutenu les gouvernements de gauche avant de prétendre les « contester ». Doit-on rappeler que c’est avec l’appui du PSU (ancêtre des Verts et du groupuscule Ensemble ! lié à LFI) et des trotskistes (LCR/NPA, et Lutte Ouvrière) que Mitterrand a été élu ? Les dirigeants de ces officines méritent la Légion d’Honneur pour leur service rendu à la nation.
Mais les gauchistes et les syndicats ne sont pas les seuls à répandre le poison anti-fasciste. Il est également utilisée par des fractions plus modérées dans le but de salir l’histoire des mouvements ouvriers. Même lors de la montée du fascisme dans les années 1920, la Gauche communiste italienne a rejeté tout soutien aux partis bourgeois. C’est cette position que dénonce un article publié sur le site web de France culture portant le titre « 1922, quand l’extrême-gauche (sic) italienne regardait Mussolini prendre le pouvoir ». (2) Le chapeau de l’article commence par une référence à un article d’Antonio Gramsci qui aurait « bien vu le fascisme arriver » mais que malgré cela « la gauche italienne est restée divisée ». On voit que cet article assimile les révolutionnaires à l’extrême-gauche et les place donc sur le même axe politique que les social-chauvins du PSI (Parti socialiste italien). Ce qui a différencié la gauche et l’extrême-gauche des véritables révolutionnaires, c’est entre autres la décision de la majorité du PCd’I à refuser de participer aux élections car elle était un obstacle pour la conscience de classe.
L’article indique plus loin que « En France, plus tard, les ligues tenteront le même passage en force, en profitant à leur tour de l’instabilité de la Troisième république pour la déstabiliser pour de bon. Alors, le mouvement ouvrier ripostera. En particulier après ce qui restera comme le sommet des haines anti-parlementaristes dans l’histoire politique française : le 6 février 1934 ». Quelles ont été ces ripostes ? La réponse est donnée un peu plus loin où le journaliste s’extasie devant les « Journées ouvrières » : « En une décennie, depuis le grand divorce entre sociaux-démocrates et communistes, c’est la première fois que la gauche se rassemble ».
Le PCF, désormais dans le camp du capital, embrigade les ouvriers dans l’anti-fascisme conjointement avec la SFIO. La CGT est aussi dans le coup en appelant « à cesser le travail contre le fascisme ». Le même argument utilisé pour le massacre de millions de soldats en 1939, tout en refusant d’accueillir les juifs expulsés d’Allemagne. C’est le sabotage des luttes ouvrières que ce média fait passer pour… des luttes ouvrières.
L’article critique aussi la position de Bordiga énoncée dans les Thèses de Rome où il identifie le PSI comme étant le plus grand danger pour le prolétariat. En réalité, outre de donner du crédit à la maxime « les extrêmes se rejoignent », ce média dénonce le rejet du soutien à n’importe quelle fraction de la classe dominante. Or, le fascisme a pu arriver non pas par manque de fronts unis mais grâce aux actions des sociaux-démocrates (sabotage des grèves italiennes par le PSI, assassinats de révolutionnaires allemands par le SPD, etc.) qui ont désarmé le prolétariat. Ce n’est pas un hasard si Gramsci est mentionné dans cet article. Ce personnage reste très utile pour la bourgeoisie qui n’hésite pas à mettre en avant ses aberrations comme « l’hégémonie culturelle » pour justifier les luttes parcellaires qui possèdent un certain prestige chez les intellectuels.
Ces deux articles nous montrent que les médias, peu importe leur bord, cherchent à pourrir la conscience de la classe ouvrière. Il est aisé de voir que cette propagande permet de maintenir l’illusion d’une « union de la gauche » – vendue par le saltimbanque Mélenchon avec sa NUPES – bénéfique aux travailleurs. Il est de notre devoir en tant que révolutionnaires de rappeler ces leçons. L’Homme n’évitera pas de sombrer dans la barbarie en luttant contre « l’extrême droite », Son seul avenir se forgera dans la lutte de classe.
Edgar
1) « La jeunesse emmerde le Rassemblement National », Libération (20 avril 2022).
2) « Quand l’extrême-gauche italienne regardait Mussolini prendre le pouvoir », France culture (21 avril 2022).
En mars 2022, nous avons publié une première déclaration sur la guerre en Ukraine du groupe anarcho-syndicaliste KRAS en Russie, une expression courageuse de l’internationalisme opposé aux deux camps de cette guerre impérialiste. (1) Nous avons également publié un article sur l’incohérence de la réponse anarchiste à la guerre, qui comprend de véritables positions internationalistes comme celles du KRAS, mais aussi des déclarations ouvertement bourgeoises en faveur de la défense militaire de l’Ukraine, et même une participation directe à l’effort de guerre ukrainien par des « milices » anarchistes. (2) Le groupe Black Flag en Ukraine, par exemple, a créé son propre peloton au sein des forces de défense territoriale mises en place par l’État ukrainien. Et tout en parlant d’anarcho-communisme dans le futur, il ne peut cacher son soutien à la nation en ce moment : « merci pour le soutien et pour la lutte pour la liberté dans certains bataillons ukrainiens. La vérité gagne, donc l’Ukraine gagnera ». (3) Et en Russie même, il y a des anarchistes comme le groupe Anarchist Fighter qui prétend être contre le régime de Poutine et appelle même à la défaite de l’impérialisme russe dans cette guerre, mais qui affirme aussi que « Quant à l’Ukraine, sa victoire ouvrira aussi la voie au renforcement de la démocratie de base – après tout, si elle est atteinte, ce ne sera que par l’auto-organisation populaire, l’entraide et la résistance collective ». (4) Il s’agit d’une déformation éhontée du slogan du « défaitisme révolutionnaire » lancé par Lénine pendant la Première Guerre mondiale : lorsque Lénine insistait sur la nécessité de la lutte de classe contre le régime tsariste, même si cela signifiait la défaite militaire de la Russie, cela ne signifiait jamais qu’il fallait soutenir le camp adverse dirigé par l’impérialisme allemand. Alors que le soutien à la victoire ukrainienne proposé par ces anarchistes ne peut signifier que le soutien à la machine de guerre de l’OTAN.
La présente déclaration du KRAS montre clairement que les défensistes sont entièrement du côté de l’ordre capitaliste. Dans ce cas, certains d’entre eux ont non seulement calomnié les camarades du KRAS en les qualifiant de laquais de Poutine pour leur opposition au nationalisme ukrainien, mais en publiant leur nom et leur adresse, ils les ont directement exposés à la répression des forces de sécurité russes. Nous publions cette nouvelle déclaration du KRAS comme une déclaration élémentaire de solidarité avec ces camarades.
CCI
Des “anarchistes” qui oublient les principes
La section de l’Association internationale des travailleurs de la région de Russie appelle au boycott des provocateurs et des délateurs qui se cachent derrière le nom d’« anarchistes » et dénoncent les militants de notre organisation.
Notre position contre la guerre menée par les oligarchies capitalistes pour le repartage de « l’espace post-soviétique » rencontre la compréhension et le soutien des internationalistes anarchistes d’Ukraine, de Moldavie et de Lituanie, avec lesquels nous entretenons des contacts.
Mais dès le début de la guerre russo-ukrainienne, les soi-disant « anarchistes », qui ont abandonné la position anarchiste internationaliste traditionnelle de la défaite de tous les États et nations et qui soutiennent l’une des parties belligérantes, ont lancé une campagne de diffamation contre notre organisation.
Par exemple, les anciens anarchistes Anatoly Dubovik et Oleksandr Kolchenko vivant en Ukraine ont publié les noms et adresses de nos militants sur l’Internet ouvert. Le premier a écrit le texte correspondant, et le second lui a donné son compte Facebook pour la publication et l’a approuvé. Le prétexte était que notre organisation adopte une position internationaliste cohérente et condamne tant l’invasion russe de l’Ukraine que le nationalisme ukrainien et la politique expansionniste du bloc de l’OTAN.
MM. Dubovik et Kolchenko ont tenté sans vergogne et impudemment de calomnier notre section de l’AIT, en essayant sans raison de nous attribuer une position de défense du Kremlin. En outre, ils admettent que nous appelons les soldats ukrainiens et russes à refuser de se battre.
Cela signifie que ces faux anarchistes, en publiant les adresses de militants anti-guerre situés en Russie, incitent directement les services secrets et les voyous nationalistes russes contre eux, en tant qu’opposants à la guerre, afin de s’occuper d’eux ! Dans le contexte actuel de harcèlement, de licenciements, de menaces et de représailles physiques à l’encontre des personnes hostiles à l’armée en Russie, de telles actions équivalent à une véritable dénonciation et indiquent directement vers qui les forces répressives doivent se tourner.
Une fois de plus, les nationalistes des deux côtés de la ligne de front, suivant la logique du « qui n’est pas avec nous est contre nous », sont prêts à détruire conjointement leurs principaux adversaires, les internationalistes qui refusent de faire un choix entre les États en guerre et les cliques bourgeoises, entre la peste et le choléra.
Les anarchistes du monde entier devraient être conscients des actes honteux des provocateurs-informateurs et refuser une fois pour toutes d’avoir quoi que ce soit à faire avec eux, les jeter à jamais hors du milieu anarchiste et les renvoyer à leurs patrons et maîtres des services secrets et de la police secrète !
Cette déclaration a été approuvée par les membres du KRAS-AIT lors d’un référendum.
KRAS-AIT, 8 juin 2022
2 ) « Les anarchistes et la guerre : Entre internationalisme et “défense de la nation” », en page 8 de ce numéro.
3 ) « Ukrainian anarchists take part in relief to population of the massacred Kyiv suburbs [92] », Libcom.org.
4 ) « Russian Anarchists on the Invasion of Ukraine [93] ».
La diversité de la réponse des organisations anarchistes au massacre impérialiste en Ukraine était assez prévisible. Dès sa naissance, l’anarchisme était marqué par une profonde révolte contre l’exploitation capitaliste, par une véritable résistance au processus de prolétarisation dans l’artisanat. Par la suite, en laissant de côté son rôle au sein de la petite bourgeoisie radicale, l’anarchisme a eu une influence sur une partie du prolétariat, apportant avec lui une vision qui tendait à osciller en permanence entre la bourgeoisie et le prolétariat.
De ce fait, l’anarchisme a toujours été divisé en toute une série de tendances, allant de ceux qui sont devenus une partie de l’aile gauche du capital, comme ceux qui ont rejoint le gouvernement républicain pendant la guerre de 1936-39 en Espagne, à ceux qui ont clairement défendu des positions internationalistes contre la guerre impérialiste, comme Emma Goldman pendant la Première Guerre mondiale. En ce qui concerne la guerre en Ukraine, la réponse de l’anarchisme est extrêmement dispersée : elle va des va-t-en-guerre affichés aux défenseurs de la solidarité internationale et de l’action unie contre la guerre. Aux moments cruciaux de l’histoire, comme peuvent l’être les révolutions et les guerres impérialistes, les éléments authentiquement prolétariens se démarquent des suppôts du capital entraînés dans l’Union sacrée et le nationalisme. Seuls les éléments prolétariens de l’anarchisme sont capables d’adopter une ligne internationaliste et doivent être soutenus. En tant que communistes de Gauche, nous dénonçons donc clairement les positions gauchistes ou bourgeoises, mises en avant par divers anarchistes, mais en même temps nous soutenons les tentatives de groupes tels que le KRAS en Russie (1) (dont nous avons déjà publié la déclaration dans ce numéro), Anarcho-syndicalist initiative (ASI) en Serbie (2) et l’Anarchist communist group (ACG) en Grande-Bretagne (3) pour intervenir dans la situation avec une position internationaliste claire.
L’ACG a adopté une position fondamentalement internationaliste dès le début de la guerre. (4) En même temps, cette déclaration contient un certain nombre de revendications confuses, telles que le « démantèlement de l’OTAN », et « l’occupation massive des propriétés des oligarques russes en Grande-Bretagne et leur conversion immédiate en logements sociaux ». Qu’en est-il des propriétés des oligarques ukrainiens ? On peut rencontrer la même vision immédiatiste dans la déclaration du groupe ASI de Belgrade qui, malgré une certaine clarté sur la nature de ce que signifie la « paix » dans le capitalisme, déclare : « Transformons les guerres capitalistes en une révolution ouvrière ! ». Cet appel à l’action révolutionnaire est totalement irréaliste étant donné le faible niveau de la lutte des classe aujourd’hui. Mais ces confusions n’effacent pas les fondements internationalistes des réponses de ces groupes à la guerre.
Une déclaration internationaliste commune avait déjà été publiée, signée par 17 groupes autour de la Coordination Anarkismo, le 25 février, dont l’ACG. Elle affirme clairement que « … notre devoir révolutionnaire et de classe nous dicte l’organisation et le renforcement du mouvement internationaliste, anti-guerre et anti-impérialiste de la classe ouvrière. La logique d’un impérialisme plus agressif ou plus progressiste est une logique qui mène à la défaite de la classe ouvrière. Il ne peut y avoir de voie impérialiste favorable au peuple. Les intérêts de la classe ouvrière ne peuvent pas être identifiés avec ceux des capitalistes et des puissances impérialistes ». (5) Sur le site de l’ACG, on trouve également une forte dénonciation des groupes et publications anarchistes défendant le nationalisme, comme le groupe Freedom à Londres. (6)
Mais les déclarations des différents courants anarchistes doivent être lues avec attention et de manière critique. Par exemple, la section francophone de la Fédération anarchiste internationale, dans un tract publié le 24 février, proclame : « Nous appelons également, dans le monde entier, à lutter contre le capitalisme, le nationalisme, l’impérialisme ainsi que l’armée […] qui nous poussent toujours vers de nouvelles guerres ». (7)
Au même moment, dans la même Fédération anarchiste internationale, nous pouvons voir un appel ouvert à la participation à la guerre : un appel de soutien aux Comités de Résistance en Ukraine, luttant pour la « libération » du pays. Différents groupes anarchistes en uniforme et armés sont présentés comme des « combattants de la liberté », souvent en référence à l’Armée noire de Makhno pendant la guerre civile en Russie. Il y a donc clairement un très large éventail de positions dans le milieu anarchiste d’aujourd’hui qui va des appels à l’internationalisme à un appel à la participation à ce conflit qui s’intensifie, en tant qu’adjoints de l’armée ukrainienne sous la bannière des Comités de résistance. (8) De même, des anarchistes biélorusses vivant en Ukraine rejoignent les forces de l’État ukrainien.
Un autre exemple, relevant à l’évidence d’une position complètement bourgeoise, est donné par la déclaration des anarchistes russes du groupe Anarchist fighter : « ce qui se passe actuellement en Ukraine va au-delà de cette simple formule, et du principe selon lequel tout anarchiste doit se battre pour la défaite de son pays en guerre ». (souligné par nous). Ils affirment également que « la défaite de la Russie, dans la situation actuelle, augmentera la probabilité que les gens se réveillent, de la même manière que cela s’est produit en 1905 [lorsque la défaite militaire de la Russie face au Japon a conduit à un soulèvement en Russie], ou en 1917 [lorsque les difficultés de la Russie dans la Première Guerre mondiale ont conduit à la Révolution russe] en ouvrant les yeux sur ce qui se passe dans le pays… Quant à l’Ukraine, sa victoire ouvrira également la voie au renforcement de la démocratie de base. Après tout, si elle se réalise, ce ne sera que par l’auto-organisation populaire, l’entraide et la résistance collective. Ce sont là les réponses aux défis que la guerre lance à la société ». (9)
Pendant la guerre de 1914-18 et par la suite, les internationalistes authentiques comme Lénine ont utilisé le terme de « défaitisme révolutionnaire » pour insister sur le fait que la lutte de classe devait se poursuivre même si cela signifiait la défaite militaire de son « propre » pays, mais cela allait de pair avec une dénonciation claire des deux camps rivaux. Dans les mains de l’aile gauche du capital, qu’elle s’appelle « léniniste » ou anarchiste, l’appel à la défaite d’un pays va de pair avec le soutien à son rival impérialiste, comme c’est manifestement le cas avec le groupe des Combattants anarchistes. Cela n’a absolument rien à voir avec l’internationalisme prolétarien.
Des secteurs significatifs de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme, tout en se référant à leur forte tradition antimilitariste, ont une fois de plus exprimé leur soutien à la guerre nationaliste – tout comme ils l’ont fait, avec la social-démocratie, au début de la Première Guerre mondiale. Mais la différence était que, tandis que les sociaux-démocrates trahissaient leurs principes internationalistes, les anarchistes suivaient une certaine logique, comme nous l’avons souligné dans notre article sur « L’anarchisme et la guerre impérialiste » en 2009 : « le ralliement à la guerre impérialiste et à la bourgeoisie de la plupart des dirigeants anarchistes internationaux lors de la Première Guerre mondiale ne constitue pas un faux pas mais l’aboutissement logique de leur anarchisme, conformément à leurs positions politiques essentielles.
Ainsi, en 1914, c’est au nom de l’anti-autoritarisme, parce qu’il est inadmissible “qu’un pays soit violenté par un autre” que Kropotkine justifie sa position chauvine en faveur de la France. En fondant leur internationalisme sur “l’autodétermination” et “le droit absolu à tout individu, toute association, toute commune, toute province, toute région, toute nation de disposer d’eux-mêmes, de s’associer ou de ne point s’associer, de s’allier avec qui ils voudront et de rompre leurs alliances” (D. Guérin, l’Anarchisme) les anarchistes épousent les divisions que le capitalisme impose au prolétariat. Au fond, cette position chauvine prend racine dans le fédéralisme qui se trouve à la base même de toute la conception anarchiste. En admettant la nation comme un “phénomène naturel”, “le droit de toute nation à l’existence et au libre développement”, l’anarchisme, jugeant que le seul danger dans “l’existence des nations c’est leur propension à céder au nationalisme instillé par la classe dominante pour séparer les peuples les uns des autres”, est naturellement amené, dans toute guerre impérialiste, à opérer une distinction entre “agresseurs/agressés” ou “oppresseurs/opprimés”, etc., et donc à opter pour la défense du plus faible, du droit bafoué, etc. Cette tentative de baser le refus de la guerre sur autre chose que les positions de classe du prolétariat laisse toute latitude pour justifier le soutien en faveur de l’un ou de l’autre belligérant, c’est-à-dire, concrètement, à choisir un camp impérialiste contre un autre ». (10)
Aujourd’hui, la « famille » anarchiste est déchirée par la contradiction fondamentale entre internationalisme et soutien à la guerre impérialiste. Aujourd’hui, plus que jamais, la Gauche communiste doit assumer ses responsabilités et agir comme un pôle de référence et de clarté face à toute cette confusion. Pour la Gauche communiste, qui s’inscrit dans la tradition marxiste, l’internationalisme prolétarien ne repose pas sur des idéaux abstraits tels que la liberté des individus, des régions ou des nations, mais sur les conditions réelles de l’existence prolétarienne : « L’internationalisme est fondé sur les conditions universelles qui lui sont imposées par le capitalisme au niveau mondial c’est-à-dire l’exploitation la pire possible de sa force de travail, dans tous les pays et sur tous les continents. Et c’est au nom de cet internationalisme qu’est née, du mouvement ouvrier lui-même, la Première Internationale. L’internationalisme a pour point de référence que les conditions de l’émancipation du prolétariat sont internationales : par-delà les frontières et les fronts militaires, les “races” et les cultures, le prolétariat trouve son unité dans la lutte commune contre ses conditions d’exploitation et dans la communauté d’intérêt pour l’abolition du salariat et pour le communisme ». (11)
Edvin
1) Groupe affilié à l’Association internationale des travailleurs (AIT, anarcho-syndicaliste).
2) « Let’s turn capitalist wars into a workers’ revolution ! » sur le site de l’AIT.
3) « Take the side of the working class, not competing imperialist states ! », sur le site de l’ACG.
4) « Prenez le parti de la classe ouvrière, pas des intérêts impérialistes concurrents », sur le site de l’ACG (27 février 2022).
5) « Ukraine : international statement [95] ».
7) « Face à l’invasion russe, solidarité internationale ! Stop à la guerre ! ». La suite de cet appel n’est qu’une contorsion hypocrite naviguant entre pacifisme et défense de l’Ukraine
8) « Ukrainian Anarchists Mobilize for Armed Defense, Draw Solidarity from Abroad as Russia Invades [97] », sur le site Militant wire.
Depuis les trois dernières années, nous assistons à une simultanéité et à une aggravation des différentes crises et catastrophes qui accélèrent le délabrement de la société capitaliste : guerre, crise économique, crise écologique, pandémie… Cela, au point d’entrevoir sérieusement et plus concrètement que jamais la menace d’un anéantissement de l’espèce humaine.
La pandémie de la Covid-19, dont la huitième vague est en cours, constituait dès 2020, comme nous l’avions souligné, une nouvelle étape de l’enfoncement de la société dans la phase finale de sa décadence, celle de sa décomposition. Elle cristallise, en effet, toute une série de facteurs de chaos qui semblait jusque-là n’avoir aucun lien entre-eux. (1) L’incurie de la classe dominante s’y était révélée partout plus nettement avec l’effondrement des systèmes sanitaires (manque de masques, de lits et de soignants) responsable de l’hécatombe planétaire dont les chiffres oscillent entre 17 et 27 millions de morts, à ce jour. La pandémie a même durablement atteint la chaîne mondiale de production, accentuant les pénuries et l’inflation. Elle révélait aussi les difficultés accrues de la bourgeoisie à organiser une réponse coordonnée à la pandémie comme à la crise.
La guerre en Ukraine s’enkyste déjà comme un cancer foudroyant aux portes de l’Europe et constitue un palier supplémentaire de l’enfoncement accéléré de la société capitaliste dans la décomposition, en particulier à travers l’exacerbation du militarisme à l’échelle planétaire. Le grand désordre de l’instabilité dans les pays de l’ex-URSS, les frappes risquant d’endommager la centrale nucléaire de Zaporijjia, les menaces répétées d’utilisation de l’arme nucléaire, (2) les fuites catastrophiques des gazoducs Nord stream dans la Baltique suite à de probables actes de guerre, la mobilisation partielle aventuriste de Poutine virant au fiasco, les risques d’escalade terrifiants d’un régime russe aux abois, tout cela ne laisse présager qu’un avenir capitaliste apocalyptique sur toute la planète. Désormais, le gouffre des dépenses militaires qui a précédé et accompagne davantage la guerre en Ukraine et les tensions dans le Pacifique, comme l’endettement abyssal d’États croulant sous le poids de l’économie de guerre, se traduisent par un enfoncement accéléré dans la crise économique. La crise, conjuguée à un réchauffement climatique catastrophique, plonge déjà des millions d’êtres humains dans la malnutrition, non seulement en Ukraine mais dans de nombreuses régions du globe ; les pénuries se multiplient et l’inflation condamne une grande partie de la classe ouvrière à la pauvreté. Les « sacrifices » exigés par la bourgeoisie présagent déjà de maux bien pires. Le militarisme, qui s’accroît sauvagement sous nos yeux, incarne donc toute l’irrationalité d’un capitalisme qui ne peut mener qu’à la ruine et au chaos sanglant. À commencer par la logique des États-Unis, dont la volonté de préserver leur rang de première puissance mondiale passe par le renforcement continu d’une surpuissance militaire, agissant dans cette guerre, comme ailleurs, au prix de toujours plus de chaos et de déstabilisation.
Des myriades de catastrophes en tous genres, de plus en plus fréquentes, interagissent et s’alimentent les unes les autres plus intensément, formant une véritable spirale destructrice. Les derniers mois ont renforcé considérablement cette trajectoire apocalyptique, tant par l’intensification de la guerre et ses ravages que par l’évolution spectaculaire des manifestations du dérèglement climatique. (3) Outre les destructions, la terre brûlée, les massacres et les exodes forcés, la production agricole se restreint à l’échelle mondiale, l’accès à l’eau se raréfie, les pénuries et les famines se multiplient, le monde souillé par les pollutions multiples devient invivable. Les ressources qui s’épuisent tendent elles-mêmes à être transformées presque exclusivement et sans scrupules en armes stratégiques, comme le gaz ou le blé, livrées à un véritable pillage et à un marchandage effréné dont l’issue reste la confrontation militaire et la souffrance humaine. Cette tragédie n’est pas le fruit du hasard. Elle est le produit de la faillite irrémédiable du mode de production capitaliste et de l’action aveugle d’une bourgeoisie sans boussole. Un mode de production miné depuis plus de cent ans par ses contradictions et limites historiques, qui s’enfonce depuis plus de trente ans dans sa phase ultime de décomposition. Le monde plonge désormais plus rapidement encore dans un processus de fragmentation, de destructions accélérées à plus vaste échelle, dans un immense chaos. La bourgeoisie est impuissante à offrir une perspective viable, de plus en plus divisée, incapable de coopérer à un niveau minimum comme elle le faisait ne serait-ce qu’il y a une dizaine d’années lors de ses sommets mondiaux contre la crise. Elle reste sans inspiration, prisonnière de ses œillères et de sa cupidité, minée par les forces centrifuges d’un chacun pour soi grandissant. La victoire en Italie du parti d’extrême droite « post-fasciste » de Giorgia Meloni, est un exemple supplémentaire d’une tendance aggravée à la perte de contrôle sur son appareil politique par la bourgeoisie. De plus en plus, la classe dominante se trouve guidée dans sa gouvernance par des cliques plus dangereuses et irresponsables que jamais.
La bourgeoisie reste d’ailleurs déterminée à vouloir accentuer l’exploitation, à faire payer sa crise insoluble et sa guerre au prolétariat. Cependant, il va désormais falloir davantage tenir compte de la lutte de classe. Alors que l’accélération de la décomposition avec la pandémie avait été un frein au développement de la combativité qui s’était exprimée, par exemple, en France à l’hiver 2019-2020, et bien que les luttes se soient fortement réduites après l’invasion de l’Ukraine, elles n’ont jamais totalement disparu. L’hiver dernier, des grèves avaient éclaté en Espagne et aux États-Unis. Cet été même, l’Allemagne a connu aussi des débrayages. Mais surtout, face à la crise, au chômage et au retour de l’inflation, l’ampleur de la mobilisation ouvrière au Royaume-Uni constitue une véritable rupture par rapport à la situation sociale qui a précédé au Royaume-Uni et une expression de la combativité sur le plan international. Elle initie un véritable changement d’état d’esprit. Ces grèves constituent un nouvel événement de dimension historique. En effet, après presque quarante années de quasi-étouffoir en Grande-Bretagne, des grèves hautement symboliques s’y sont multipliées dès le mois de juin, mettant en mouvement de nouvelles générations ouvrières prêtes à relever la tête et à combattre pour leur dignité, servant de relais et d’encouragement pour d’autres mouvements futurs. Malgré la campagne idéologique internationale qui a accompagné les obsèques royales, les dockers de Liverpool, qui avaient été défaits dans les années 1990, ont ainsi annoncé de nouvelles mobilisations. Les syndicats prennent déjà les devants et se radicalisent, jouant leur rôle de saboteurs et de diviseurs. Même si ce mouvement connaîtra nécessairement un reflux, il est déjà une victoire par son exemplarité. Mais le chemin de la lutte internationale du prolétariat reste encore long avant que ce dernier puisse retrouver son identité de classe et défendre de façon déterminée sa propre perspective révolutionnaire. Son chemin est semé d’embûches. Les risques de dévier de son propre terrain de classe en se diluant dans des luttes interclassistes avec la petite-bourgeoisie aux abois ou dans des luttes parcellaires, à la remorque de mouvements petit-bourgeois ou bourgeois, comme celui initié par les mouvements féministes ou antiracistes, ne sont pas sans graves dangers, notamment dans les pays de la périphérie. Ainsi, en Iran, l’immense flambée de colère contre le régime des Mollahs, suite à l’assassinat de Mahsa Amini, a été poussée sur le terrain bourgeois des revendications démocratiques, où la classe ouvrière se dilue dans le « peuple iranien » au lieu de se battre pour ses propres revendications de classe. En Russie, malgré la multiplication des manifestations aux cris de « Non à la guerre ! », et les expressions de colère des conscrits envoyés au front sans arme ni nourriture, la situation reste confuse, l’opposition à la mobilisation militaire prenant une forme plus individuelle que collective. Preuve en négatif que seule la classe ouvrière peut offrir une perspective à tous les opprimés, et qu’en l’absence d’une réponse de classe, la bourgeoisie pourra occuper le terrain social.
Mais de façon plus globale, les conditions pour un développement des luttes internationales de classe face aux attaques à venir, notamment du fait du développement de l’inflation, du chômage et de la précarité extrême, ouvrent la possibilité de dégager les conditions nécessaires à l’affirmation de la perspective communiste, en particulier dans les pays centraux du capitalisme, là où le prolétariat est le plus expérimenté et s’est frotté aux pièges les plus sophistiqués de la bourgeoisie.
La nouvelle décennie engagée laisse pour l’instant intacte la possibilité d’une telle affirmation historique du prolétariat, même si le temps ne joue plus en sa faveur aux vues des dévastations générées par le capitalisme. Cette décennie qui a commencé à la fois avec des luttes ouvrières et l’accélération de la réalité d’une barbarie et d’un chaos croissants, permettra très probablement à la classe ouvrière de développer plus profondément la conscience de la seule alternative historique qui demeure : révolution communiste mondiale ou destruction de l’humanité !
WH, 28 septembre 2022
1) « Rapport sur la pandémie Covid-19 et la période de décomposition capitaliste (juillet 2020) », Revue internationale n° 165.
2) L’utilisation de l’arme nucléaire ne se résume pas au bon vouloir d’un « dictateur fou », comme l’affirme la bourgeoisie pour mieux effrayer et faire adhérer la population aux « sacrifices nécessaires ». Elle nécessite un certain consensus au sein de la bourgeoisie nationale. Mais bien qu’une telle utilisation équivaudrait à un suicide volontaire de la bourgeoisie russe, le niveau d’irrationalité et d’imprévisibilité dans lequel plonge le capitalisme ne rend plus tout à fait impossible son usage. Par ailleurs, les centrales ukrainiennes vieillissantes, véritable gouffre financier, demeurent, plusieurs décennies après la catastrophe de Tchernobyl, d’effrayantes bombes à retardement.
3) Des incendies d’une ampleur inégalée ont frappé la planète durant l’été, des sécheresses et des pics de chaleurs records atteignant les 50 °C (comme en Inde) couplés à de terribles inondations, comme celle qui a quasiment noyé les surfaces cultivées du Pakistan.
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Depuis le 27 septembre, les travailleurs des groupes pétroliers TotalEnergies et Esso-ExxonMobil sont de plus en plus nombreux à lutter. Au moment où nous mettons sous presse, sept raffineries sur huit sont bloquées. Leur principale revendication est claire : pour faire face à la flambée des prix, ils réclament une augmentation des salaires de 10 %.
Tous les salariés, retraités, chômeurs, étudiants précaires, qui subissent aujourd’hui l’inflation, cette hausse vertigineuse des prix de l’alimentaire et de l’énergie, sont confrontés au même problème : des salaires, des pensions ou des indemnités qui ne permettent plus de vivre dignement. La détermination des grévistes des raffineries, leur colère et leur combativité, incarnent et concrétisent ce que ressent toute la classe ouvrière, dans tous les secteurs, du public ou du privé.
Les médias peuvent bien faire tourner en boucle les images de files d’attente interminables devant les stations-service, multiplier les reportages sur la galère des automobilistes qui souhaitent se rendre sur leur lieu de travail (eux !), rien n’y fait : cette lutte provoque, pour le moment, plus que de la sympathie dans les rangs prolétariens, elle suscite aussi le sentiment que les travailleurs de tous les secteurs sont dans la même galère !
Alors les médias aux ordres auront beau crier : « Regardez ces nantis qui touchent plus de 5 000 euros par mois ! ». Franchement qui peut croire un tel mensonge ? D’autant qu’ils nous font le coup à chaque grève des cheminots ou des travailleurs du secteur aérien… 5 000, 7 000, 10 000… Qui dit mieux ? En réalité, ces salariés ne touchent pas plus de 2 000 euros pour débuter, 3 000 pour certains en fin de carrière, comme les professeurs, les infirmiers, les ouvriers qualifiés, etc. Mais cette propagande devient de moins en moins audible au fil des mois, parce que grandit au sein de la classe ouvrière l’idée que nous sommes tous frappés par la dégradation des salaires et les attaques toujours plus insupportables.
La montée palpable de la colère et de la combativité dans de nombreux secteurs en France, ces dernières semaines, n’est donc pas une surprise. Elle s’inscrit, en effet, dans une dynamique plus large, plus ample, dans une dynamique internationale dont l’indice le plus significatif a été la lutte menée cet été (et qui continue) par les workers au Royaume-Uni. Dans notre tract international du 27 août nous écrivions ainsi : « Il s’agit du mouvement le plus important de la classe ouvrière dans ce pays depuis des décennies ; il faut remonter aux immenses grèves de 1979 pour trouver un mouvement plus important et massif. Un mouvement d’une telle ampleur dans un pays aussi important que le Royaume-Uni n’est pas un événement “local”. C’est un événement de portée internationale, un message aux exploités de tous les pays. […] Les grèves massives au Royaume-Uni sont un appel au combat pour les prolétaires de tous les pays ». Depuis, les grèves en Allemagne ou celles annoncées en Belgique, par exemple, n’ont fait que confirmer cette tendance.
Pour autant, la classe ouvrière fait face à une véritable faiblesse : le morcellement de ses luttes. Ces deux derniers mois, des grèves ont éclaté dans les transports (à Metz le 7 octobre, à Dijon le 8, à Saint Nazaire le 11, à l’échelle nationale du 17 au 23 octobre), dans le secteur de la petite enfance et dans la fonction publique territoriale (le 6 octobre), une journée de manifestation le 29 septembre essentiellement dans le secteur public, etc.
Pourquoi cette division ? Parce que les syndicats ont aujourd’hui entre leurs mains l’organisation de ces mouvements, qu’ils éparpillent et séparent en autant de corporations, de secteurs et de revendications spécifiques. Parce qu’ils se partagent le travail d’encadrement des ouvriers entre organisations syndicales « radicales » et « conciliantes », jouant ainsi de divisions qui finissent par générer doutes et méfiance dans les rangs ouvriers.
Face à Macron et son gouvernement, les syndicats se présentent aujourd’hui comme radicaux, comme les champions de la lutte… pour mieux nous encadrer et nous séparer les uns des autres. En donnant crédit à l’idée de « taxer les superprofits » et de mieux « répartir les richesses », en dénonçant la réquisition par l’État des grévistes, de même qu’en vantant les vertus d’une véritable négociation, les « partenaires sociaux » donnent, par le jeu de leur « opposition », un coup de pouce à l’État qui cherche justement à apparaître comme le garant d’un arbitrage bienveillant. Et les médias, les dirigeants de la classe bourgeoise, d’enfoncer le clou en présentant la CGT et FO comme des « irresponsables jusqu’au-boutistes », tout cela pour mieux les crédibiliser aux yeux des exploités en leur prêtant une prétendue combativité alors que ces officines sont elles-mêmes des organes d’État, parfaitement institutionnalisées.
Aujourd’hui, nous apprenons que les salariés de la centrale nucléaire de Gravelines, la plus puissante d’Europe de l’Ouest, entrent à leur tour en grève. Tout comme les travailleurs de la SNCF, de la RATP ou de la grande distribution. Eux aussi demandent des hausses de salaire ! Dans quelques jours, le 18 octobre, une journée « interprofessionnelle » de grève et de manifestations est prévue dans le secteur de l’enseignement professionnel, dans les cliniques, dans les EHPAD privés… Autrement dit chacun dans son coin, les uns séparés des autres. D’ailleurs, aux micros de BFM TV, le leader de la CGT, Philippe Martinez ne veut surtout pas de mouvement unitaire de la classe. C’est pourquoi en brandissant la « grève générale », il orchestre la multiplication des actions locales : « Il faut que dans toutes les entreprises, on discute d’actions et généraliser les grèves. Cela veut dire qu’il faut qu’il y ait des grèves partout ». En clair : les syndicats organisent la division et l’éparpillement, entreprise par entreprise, sous couvert de « généralisation ».
Rappelons-nous de la faiblesse du mouvement social contre la réforme des retraites en 2019 : il y avait une grande sympathie pour les cheminots en grève, mais cette solidarité est demeurée platonique, se limitant à donner de l’argent aux caisses de « solidarité » mises en avant par la CGT dans les cortèges des manifestants. Or, la force de notre classe, ce ne sont pas les encouragements de loin ou la juxtaposition de grèves isolées les unes des autres.
Non ! Notre force c’est l’unité, c’est la solidarité dans la lutte ! Il ne s’agit pas de « converger », de se mettre les uns à côté des autres. La lutte des travailleurs est un seul et même mouvement : se mettre en grève et aller en délégation massive à la rencontre des travailleurs les plus proches géographiquement (l’usine, l’hôpital, l’école, le centre administratif…) pour se rencontrer, discuter et gagner à la lutte de plus en plus de travailleurs ; organiser des assemblées pour débattre ; se rejoindre sur des revendications communes. C’est cette prise en main de leurs luttes par les travailleurs eux-mêmes, cette dynamique de solidarité, d’extension et d’unité qui a toujours fait trembler la bourgeoisie à travers l’histoire. En clair, tout le contraire de ce que font les syndicats.
Aujourd’hui, il est encore très difficile pour les exploités de mener eux-mêmes leur lutte ; cela leur paraît même impossible tant est présente l’idée assénée en permanence qu’il faut confier la direction de ces luttes aux « spécialistes » syndicaux. Mais l’histoire ouvrière prouve le contraire ! C’est lorsque la direction de la lutte a été prise en main par les assemblées générales, décidant collectivement de la conduite du combat, nommant des comités de grève élus et révocables, responsables devant les assemblées, et non devant les différentes centrales syndicales qui n’hésitent jamais à étaler leurs divisions pour démoraliser les travailleurs, que ces derniers ont été les plus forts et ont pu faire reculer leurs exploiteurs.
Courant communiste international, 13 octobre 2022
Macron et derrière lui toute la bourgeoisie française, comme les syndicats, aimeraient nous faire croire que l’État est l’instrument de « l’intérêt commun », un organisme au-dessus des classes et de leurs petits intérêts particuliers. Mais en réalité, « l’État moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l’État des capitalistes, le capitaliste collectif idéal. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble » (Engels, Anti-Dühring, 1878). C’est bien l’État capitaliste, qu’il soit patron ou non, qui a contribué à la dégradation de nos salaires et de nos conditions de vie, qui a renforcé l’exploitation des ouvriers depuis des décennies !
Alors que les troupes russes se ruaient sur l’Ukraine, le président Biden, dans son allocution du 24 février, affirmait que « Poutine a commis une attaque contre les principes mêmes qui protègent la paix mondiale ». Le monde serait ainsi confronté à la fatalité d’une nouvelle tragédie guerrière due à la folie d’un seul homme. Cette propagande, présentant l’Ukraine et les « occidentaux » comme des victimes n’œuvrant que pour la « paix » face à la barbarie du seul ogre de Russie, est un mensonge.
En réalité, ce conflit meurtrier est un pur produit des contradictions d’un monde capitaliste en crise, d’une société pourrissant sur pied et soumise au règne du militarisme. La guerre actuelle, comme toutes les guerres dans la décadence du capitalisme, est issue d’un rapport de force impérialiste permanent, affectant tous les protagonistes, petits ou grands, qu’ils soient directement ou indirectement impliqués dans ce conflit. (1) Dans la lutte cynique au sein de ce panier de crabe planétaire, les États-Unis sont, en tant qu’unique superpuissance, aux avant-postes de la barbarie, n’hésitant pas à propager le chaos et la misère pour défendre leurs sordides intérêts et freiner l’inéluctable déclin de leur leadership.
Après la guerre froide, parallèlement à leur volonté de garder une emprise sur leurs ex-alliés du bloc occidental, les États-Unis n’ont jamais abandonné leur stratégie d’endiguement du glacis de l’ex-URSS. Ainsi, dès le 15 février 1991, se formait le groupe de Visegrad, composé d’ex-pays de l’Est (Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie), afin de promouvoir leur intégration à l’OTAN et à l’Europe. Une telle pression amenait d’ailleurs les puissances européennes à exprimer leur grand souci de ne pas « humilier la Russie ». Cette tonalité laissait déjà apparaître une contestation larvée à l’égard des États-Unis.
Alors que l’effondrement du mur de Berlin annonçait symboliquement la fin de la guerre froide, une nouvelle guerre, la première guerre du Golfe, initiée par les États-Unis, (2) allait préfigurer le chaos du siècle à venir. Loin d’être une « guerre pour le pétrole », il s’agissait pour la puissance américaine, suite à la banqueroute de l’ennemi commun (l’URSS), de faire pression cette fois directement sur ses ex-alliés les plus puissants, afin de les maintenir sous le joug de son autorité en les entraînant dans cette aventure militaire barbare.
Comme le monde avait cessé d’être partagé en deux camps impérialistes disciplinés, un pays comme l’Irak crut possible de faire main basse sur un ex-allié du même bloc, le Koweït. Les États-Unis, à la tête d’une coalition de 35 pays lancèrent une offensive meurtrière censée décourager toute tentation future d’imiter les agissements de Saddam Hussein. Ainsi, l’opération « Tempête du désert », menée par une « coalition internationale » contre l’Irak, était en réalité une entreprise de l’impérialisme américain destinée à « mettre au pas » leurs anciens alliés susceptibles de contester son leadership, en s’affirmant comme l’unique « gendarme du monde ». Tout cela au prix de plusieurs dizaines de milliers de morts.
Bien entendu, la victoire du président Bush (père) promettant « paix, prospérité et démocratie » n’allait pas faire illusion très longtemps. L’apparente stabilité, gagnée au prix du fer et du sang, fut momentanée, confirmant certes les États-Unis comme « gendarme du monde », mais contenant en germe des contradictions et tensions croissantes.
Si la guerre du Golfe avait mis momentanément sous l’étouffoir les premières tentatives d’opposition ouvertes à la politique américaine, ces dernières se sont exprimées ensuite assez rapidement, notamment avec le conflit en ex-Yougoslavie (de 1991 à 2001). Au début des années 1990, le gouvernement du chancelier Helmut Kohl, poussant et soutenant l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie afin de donner à l’Allemagne un accès à la Méditerranée, s’opposait directement à la puissance américaine, mais aussi aux intérêts de la France et du Royaume-Uni. Par ses initiatives audacieuses, l’Allemagne initiait le processus qui allait mener à l’explosion de la Yougoslavie.
Face à la contestation ouverte de leur autorité, les États-Unis ne sont pas restés les bras croisés. Dès l’été 1995, ils ont lancé une vaste contre-offensive en s’appuyant sur leur atout majeur : leur puissance militaire. Les États-Unis ont ainsi constitué leur propre force armée, l’Implementation Force (IFOR) en évinçant l’ONU et les troupes européennes, exhibant par là-même leur supériorité écrasante et leur logistique impressionnante. Cette démonstration de force, pilotée et accompagnée diplomatiquement sous l’autorité du président Clinton, allait imposer aux européens, en décembre 1995, la signature des Accords de Dayton. Là encore, le conflit causa des dizaines de milliers de victimes.
Bien entendu, ces accords, signés aux conditions imposées par les États-Unis, par la pression des armes et d’une diplomatie agressive, jouant notamment sur les divisions entre les États européens, ne cesseront d’être sabotés par ces mêmes États. L’Allemagne, par exemple, n’a ensuite jamais cessé de mettre des bâtons dans les roues des États-Unis dans les Balkans, notamment en Bosnie, favorisant également des rapprochements diplomatiques qui tendaient à hérisser Washington, concrétisés notamment par les liens tissés entre les chancelleries turque et iranienne.
Même au Moyen-Orient, pourtant chasse gardée de l’Oncle Sam, les rivaux européens ont progressivement pu entraver la politique américaine. Une telle contestation gagnait aussi les plus fidèles lieutenants des États-Unis, à commencer par Israël, surtout après la prise du pouvoir de Netanyahou en 1996, alors que la Maison-Blanche misait sur le travailliste Shimon Peres. De même, l’Arabie Saoudite manifestait de plus en plus ouvertement ses réticences face aux diktats américains dans la région.
Des revers successifs pour l’Oncle Sam intervenaient ainsi seulement quelques mois après sa contre-offensive réussie en ex-Yougoslavie. Sur toutes les zones stratégiques de la planète, les intérêts américains étaient de plus en plus contrariés.
À l’aube du nouveau siècle, ce que nous affirmions au milieu des années 1990 s’est largement confirmé. Les États-Unis allaient même être frappés sur leur propre sol lors des attentats meurtriers du 11 septembre 2001 à New-York. L’effroyable et symbolique effondrement des tours jumelles marquait une nouvelle dimension dans le développement de l’horreur et du chaos capitaliste.
Mais ces attentats ont également représenté pour les États-Unis une formidable occasion de défendre leurs intérêts impérialistes dans une fuite en avant guerrière. Là encore, la politique américaine allait s’engager de plus belle dans de vastes représailles et opérations militaires meurtrières pour tenter de maintenir son autorité, au nom de la « lutte contre le terrorisme ». L’administration de Georges W. Bush Junior, avec ses forces armées, se lança rapidement dans des frappes aériennes, puis une opération terrestre contre Al Qaida et les talibans en Afghanistan, entreprise soutenue alors par d’ex-alliés.
Cependant, très rapidement, la nouvelle croisade envisagée par Washington, en Irak, contre « l’axe du mal », allait faire l’objet de critiques virulentes et croissantes. En 2003, favorisant la propagation de fausses informations sur les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein, pour stimuler le soutien de sa population et celui de ses anciens partenaires, les États-Unis se retrouvaient de plus en plus isolés dans leur nouvelle entreprise guerrière. (3) La France, cette fois, défiait ouvertement les États-Unis, usant même de son droit de veto au conseil de sécurité de l’ONU.
Censée éliminer le terrorisme et endiguer le déclin du leadership américain, cette nouvelle démonstration de force ouvrait cependant davantage la boite de Pandore et les attentats qui allaient suivre partout dans le monde ne pouvaient que souligner l’irrationalité de ces entreprises militaires, qui en réalité alimentaient cette même spirale infernale, augmentant la contestation, le chaos et la barbarie.
Les États-Unis poursuivaient également leur politique déterminée vers l’Est, avec les voyages de la secrétaire d’État Condoleezza Rice en faveur du « changement » et de la « démocratie ». Son travail allait porter ses fruits. En 2003, l’impérialisme américain avançait clairement ses pions dans le Caucase en soutenant la « révolution des roses » en Géorgie, ce qui allait permettre d’évincer le pro-russe Chevarnadze et le remplacer par une clique pro-américaine. La « révolution des tulipes » au Kirghizistan, en 2005, s’inscrivait également dans la même stratégie. Pièce maîtresse pour la Russie, l’Ukraine était déjà en proie à des tensions politiques aiguës. Derrière La « révolution orange » de 2004, comme celle de 2014, l’enjeu majeur n’était nullement celui d’une prétendue « lutte pour la démocratie », mais un objectif stratégique dans le jeu d’influences des grandes puissances et de l’OTAN. (4)
Mais la force militaire colossale et l’usage croissant des armes n’ont pu permettre à l’impérialisme américain d’éradiquer la contestation de leur leadership. Loin d’assurer la « paix et la prospérité », les États-Unis se sont enlisés sur tous les grands points stratégiques qu’ils cherchaient à stabiliser et à défendre à leur profit.
Le retrait américain d’Irak en 2011 accentuait encore le développement du chacun pour soi, la même année où la guerre civile en Syrie contribuait à l’explosion du chaos dans une région du monde devenue totalement incontrôlable. Le retrait d’Afghanistan en 2021 s’est également accompagné d’une inextricable situation de chaos, portant même les talibans au pouvoir. Chacune de ces opérations destinées à imposer « l’ordre » de la Pax americana, n’a fait que renforcer le chaos et la barbarie, obligeant les États-Unis a poursuivre leur fuite en avant guerrière.
Ces échecs ne constituent pas à eux seuls les raisons du retrait des troupes américaine d’Irak et d’Afghanistan. (5) En effet, dès 2011, joignant la parole aux actes, la Secrétaire d’État Hillary Clinton annonçait l’adoption d’un « pivot stratégique vers l’Asie ».
Loin d’un prétendu « désengagement » des affaires du monde, cette orientation politique du mandat de Barack Obama était reprise par Donald Trump avec le slogan « America first ». Alors que, par le passé la Chine occupait une place de second plan au sein de l’arène mondiale, elle a progressivement pris la dimension d’un véritable challenger, inquiétant et menaçant de plus en plus ouvertement une bourgeoisie américaine déterminée à conserver son statut de leader. Face à la montée en puissance de la Chine, l’objectif était clairement annoncé : « placer l’Asie au cœur de la politique américaine », ce que la fraction autour de Joe Biden a dû poursuivre et renforcer. Mais loin d’avoir « déserté » les autres grands points chauds, ce repositionnement permettait de donner un nouveau souffle à l’impérialisme américain.
L’impression de « désengagement » amenait certains rivaux des États-Unis à s’engager dans leurs propres entreprises impérialistes, là où l’oncle Sam n’était plus présent ouvertement. Beaucoup, comme la Russie, payent cette sous-estimation au prix fort ! En lançant ses troupes dans une invasion militaire ubuesque en Ukraine, la Russie envisageait de desserrer l’étau qui l’étouffe désormais davantage. Elle tombait ainsi dans un piège tendu par la bourgeoisie américaine. (6)
En réalité, le désengagement américain, correspond à une vision planétaire, à plus long terme, dictée par la volonté d’endiguer la Chine devenue une puissance impérialiste menaçant ses intérêts vitaux. De ce fait, l’offensive actuelle des États-Unis, par la pression qu’ils exercent sur les pays européens, comme à travers la contre-offensive spectaculaire de l’Ukraine permise par un soutien logistique et matériel sophistiqué, ou le maintien de la pression diplomatique sur l’Iran (à propos du programme nucléaire) et sur le continent africain avec les voyages de son chef de la diplomatie Antony Blinken face aux appétits de la Russie et de la Chine, restent toujours déterminés à lutter contre le déclin historique de leur leadership. En contrecarrant les « nouvelles routes de la soie » chinoises vers l’Europe par la guerre en Ukraine et en contrôlant davantage les routes maritimes du Pacifique-Sud, les États-unis ont réussi, pour l’instant, à contraindre la Chine à n’étendre ses ambitions que par voie terrestre et dans une sphère limitée. Conscients que la Chine est loin de pouvoir encore égaler leur puissance militaire, les États-unis mettent à profit cette faiblesse pour maintenir la pression et même se permettre des provocations comme celle du voyage très politique et symbolique de la démocrate Nancy Pelosi à Taïwan. Cet affront sans précédent, révélant la relative impuissance de la Chine, peut se reproduire à l’avenir, risquant peut-être de pousser Pékin dans des aventures militaires dangereuses, même si, jusqu’ici, la bourgeoisie chinoise évite prudemment toute confrontation directe avec les États-Unis.
De toute cette évolution liée aux agissements de l’impérialisme américain, nous pouvons tirer quelques leçons :
– loin d’être basé sur la simple raison ou même sur la simple recherche du profit économique immédiat, le mobile de l’action de l’impérialisme américain, comme celui des autres grandes puissances, est de défendre son rang dans un monde de plus en plus chaotique, participant ainsi à renforcer la foire d’empoigne, le chaos et les destructions ;
– afin d’assurer cet objectif de plus en plus irrationnel, les États-Unis n’hésitent pas à semer le chaos en Europe, comme on le voit avec le piège tendu à la Russie, les armes sophistiquées et l’aide militaire qu’ils délivrent à l’Ukraine pour entretenir la guerre en épuisant leur rival ;
– pour défendre leur rang, la seule force sur laquelle compter est bien confirmée : celle des armes. C’est ce que montre toute la trajectoire de l’Oncle Sam, devenu ces dernières décennies le fer de lance du militarisme, du chacun pour soi et du chaos guerrier. D’ores et déjà, nous vivons le plus grand chaos de l’histoire des sociétés humaines.
Dans sa phase ultime de décomposition, le capitalisme plonge ainsi le monde dans la barbarie et conduit inexorablement vers des destructions gigantesques. Cet effroyable tableau et l’horreur installée au quotidien nous montrent à quel point les enjeux et la responsabilité de la classe ouvrière mondiale sont cruciaux. Il en va bel et bien aujourd’hui de la survie de l’espèce humaine.
WH, 15 septembre 2022
1) Pour davantage d’explication, voir l’actualisation du texte : « Militarisme et décomposition », Revue internationale n° 168. [104]
2) Cf. « Guerre du Golfe : massacres et chaos capitalistes », Revue internationale n° 65 (1991).
3) Excepté l’appui du Royaume-Uni, aucune grande puissance militaire n’a participé à ce conflit aux côtés des troupes américaines.
4) Les masses qui ont soutenu Viktor Iouchtchenko ou qui se sont rangées derrière Viktor Ianoukovitch n’étaient que des pions, manipulés et baladés derrière l’une ou l’autre des fractions bourgeoises rivales pour le compte de telle ou telle orientation impérialiste.
5) D’ailleurs, comme l’a démontré l’assassinat du chef d’Al Qaïda, Ayman Al-Zawahiri, le 31 juillet 2022, les États-Unis n’ont nullement renoncé à peser sur la situation de ce pays.
6) Cf. « Signification et impact de la guerre en Ukraine », Revue internationale n° 168 (2022).
Dès la fin de la « semaine de deuil » de la reine, avec ses hymnes glorifiant l’unité nationale, plus de 500 dockers de Liverpool se sont mis en grève, suivis immédiatement par les dockers de Felixstowe qui avaient déjà fait grève dans les semaines précédant la mort de la reine. Les grèves prévues dans les chemins de fer, reportées par les syndicats « par respect pour la reine », sont maintenues et seront accompagnées d’autres grèves dans les postes, les bus et le métro. D’autres conflits, impliquant des éboueurs, des ouvriers du bâtiment, des magasiniers d’Amazon et d’autres encore, se poursuivent. Les travailleurs de l’éducation et d’autres secteurs ont également soumis la grève au vote. « L’été de la colère » semble se transformer en un automne chaud et peut-être en un autre « hiver du mécontentement », alors que les prolétaires sont confrontés à la hausse des prix et à des augmentations de salaire minuscules.
Entre-temps, la presse de gauche a dénoncé le « mini-budget » du gouvernement Truss, qui a ostensiblement supprimé le plafond des primes accordées aux banquiers et offert des réductions d’impôts qui profiteront clairement aux très riches, comme une déclaration de guerre de la part du gouvernement Truss. Et c’est bien sûr exact : la classe dirigeante est constamment en guerre contre ceux qu’elle exploite et, surtout en temps de crise, elle est obligée d’abaisser le niveau de vie des exploités, qu’elle le fasse grossièrement et ouvertement ou de manière plus subtile, étape par étape. La lutte des classes n’est pas une déformation idéologique, un choix adopté par nos gouvernants : elle est la réalité fondamentale de ce système social, qui ne peut vivre et « pousser » que dans le sol de l’exploitation du travail de la majorité.
Mais ce que les grèves de cet été et de cet automne ont montré, c’est que la classe exploitée fait les premiers pas vers la lutte sur son propre terrain de classe et pour ses propres intérêts.
Nous avons écrit dans notre récent tract sur la signification internationale des luttes en Grande-Bretagne qu’elles sont un signe que la classe ouvrière n’a pas disparu, qu’elle n’a pas été engloutie par la désintégration accélérée du système capitaliste. Elles sont une sorte d’appel à la classe ouvrière mondiale pour qu’elle réponde aux attaques contre ses conditions de travail et d’existence en reprenant le chemin de la lutte.
Le système capitaliste a d’abord pris racine en Grande-Bretagne, et pendant la période d’ascendance du capitalisme au XIXe siècle, la classe ouvrière britannique a été, à certains moments, à l’avant-garde du mouvement ouvrier international. C’est en Grande-Bretagne que les travailleurs ont d’abord formé des syndicats pour se défendre contre une exploitation brutale, et plus tard un parti politique, les Chartistes, qui cherchait à mettre en avant les intérêts indépendants de la classe au parlement et dans la société dans son ensemble.
Les syndicats et les partis créés par les travailleurs sont depuis longtemps devenus des rouages du système capitaliste, mais l’esprit combatif de la classe ouvrière n’est pas mort avec eux, qu’il s’agisse de « Glasgow la rouge » en 1919, de la grève générale de 1926 ou, à la fin des années 1960 et dans les années 1970, des vagues de lutte qui ont marqué le retour du prolétariat après la longue contre-révolution qui s’est abattue sur la classe ouvrière internationale à partir de la fin des années 1920.
C’est pour contrer la combativité de la classe ouvrière en Grande-Bretagne que la bourgeoisie, dirigée par le gouvernement Thatcher mais avec le soutien total de la classe dominante mondiale, a lancé une contre-offensive majeure. Celle-ci a pris sa forme la plus évidente dans la défaite de la grève des mineurs, qui a duré un an et a ouvert la porte non seulement à la fermeture des mines, mais aussi au démantèlement de secteurs entiers de l’industrie britannique. Mais les dockers ont eux aussi subi d’importantes défaites en 1989 et à nouveau en 1995-98.
Le processus de désindustrialisation avait ses motivations économiques (en particulier la recherche de taux de profit plus élevés dans les économies émergentes), mais ce n’est pas un hasard s’il a également dispersé certains des secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière, non seulement les mineurs, mais aussi les travailleurs des chantiers navals, des aciéries et des usines automobiles, des docks et ainsi de suite, tandis que les nouvelles mesures de privatisation ont également fait en sorte que des secteurs importants comme les cheminots ne soient plus confrontés au seul patron étatique, mais à plusieurs, et puissent donc être plus facilement divisés.
Tout cela s’est accompagné d’une nouvelle offensive idéologique, basée sur le thème de la fin de la lutte des classes, de la lutte des classes reléguée aux livres d’histoire. Avec l’effondrement du bloc de l’Est en 1989-91, cette campagne a pris de l’ampleur dans le monde entier, insistant encore plus fortement sur le fait que la classe ouvrière était morte et que toute idée qu’elle pourrait changer le système actuel ne pouvait aboutir qu’à un échec. La « mort du communisme », (1) nous disait-on, signifiait la fin de tout espoir d’une alternative au capitalisme.
L’effondrement du bloc de l’Est a marqué l’entrée du capitalisme dans une nouvelle et dernière phase de sa décadence, marquée par une fragmentation et un chaos croissants à tous les niveaux. Une fois encore, ce processus a frappé la classe ouvrière britannique avec une sévérité particulière, accentuant l’atomisation sociale, alimentant la montée des violences urbaines, nourrissant les divisions entre les différents groupes ethniques, mettant en avant de nouvelles « identités » pour remplacer l’identité de classe et donc la solidarité de classe. Au cours de la dernière décennie, toutes ces divisions ont été exacerbées par la campagne autour du Brexit et par l’intensification des « guerres culturelles » alimentées par les ailes gauche et droite de la bourgeoisie.
La classe ouvrière britannique a donc eu particulièrement du mal à se remettre des revers des années 1980 et 1990. Mais aujourd’hui, malgré ce long recul, malgré toutes les divisions, la classe ouvrière relève la tête, et dans bien des cas, ce sont les secteurs « traditionnellement » combatifs, ceux qui ont une longue histoire de luttes passées (chemins de fer, docks, bus, poste) qui donnent l’exemple et peuvent être suivis par d’autres secteurs, plus nombreux mais n’ayant pas toujours la même expérience de lutte : éducation, santé, distribution, etc. La crise économique, et surtout la flambée de l’inflation, pose la nécessité objective pour tous les travailleurs de lutter ensemble, et ce faisant, de retrouver le sentiment d’appartenir à une classe avec ses propres intérêts indépendants et, en définitive, avec sa propre alternative pour l’avenir de la société. Bien que ces luttes ne s’opposent pas directement à la poussée capitaliste vers la guerre ou ne dénoncent pas ouvertement les appels au sacrifice au nom du conflit entre l’OTAN et l’impérialisme russe, le fait même qu’elles aient lieu face à de tels appels est la preuve que la classe ouvrière, surtout dans les pays centraux du système, n’est pas prête à se sacrifier sur l’autel de la guerre capitaliste.
La plupart des grèves dans les secteurs clés ont été bien contrôlées par les syndicats, qui ont rempli leur rôle pour le capitalisme en maintenant les grèves isolées les unes des autres (tout comme ils l’ont fait avec les mineurs et d’autres secteurs dans les années 1980), en les répartissant sur différents jours, même parmi les travailleurs de différentes parties du système de transport (rail, métro, bus…), et souvent limitées à un ou deux jours de grève avec un préavis donné longtemps à l’avance.
Mais un signe de la combativité sous-jacente des travailleurs est le rôle prépondérant joué par les dirigeants syndicaux de gauche. Mick Lynch, du RMT (le principal syndicat ferroviaire), a été le plus en vue, et il a été largement loué pour sa capacité à répondre à des questions hostiles lors d’interviews dans les médias. Par exemple, il a répondu à l’accusation des médias selon laquelle les grèves ferroviaires étaient menées au nom d’un secteur privilégié, en insistant sur le fait que ses membres se battaient parce que tous les travailleurs étaient attaqués et devaient lutter ensemble. La secrétaire générale du syndicat Unite, Sharon Graham, s’est distanciée de l’attitude mièvre des travaillistes à l’égard des grèves et a pris le contre-pied de ses propres bureaucrates en créant des « comités combinés » réunissant des représentants syndicaux de différents secteurs (déchets, entrepôts, hôtellerie, etc.). Nous ne devrions pas être surpris si, alors que les luttes se poursuivent en automne et en hiver, nous entendons davantage d’appels à l’unité de la classe ouvrière et davantage d’actions communes, de manifestations, etc. Les groupes gauchistes, comme le Socialist Workers’ Party (SWP), présentent frauduleusement cela comme la preuve que la base peut forcer les dirigeants à se battre s’ils exercent une pression suffisante sur eux, mais pour les communistes qui comprennent que les syndicats sont devenus des organes d’État, la radicalisation des syndicats obéit à la nécessité de s’adapter au mouvement de la classe afin d’en garder le contrôle.
L’esprit combatif des travailleurs s’est également exprimé par des actions non officielles, voire des grèves sauvages, dans différents secteurs. Dans leur article : « Wildcat Strikes in the UK : Getting Ready for a Hot Autumn », la Tendance communiste internationaliste (TCI) en a dressé une liste (non exhaustive) : « 10 mai : une centaine d’éboueurs de Welwyn Hatfield ont débrayé pour protester contre un directeur accusé de sexisme, de racisme et d’intimidation. 11 mai : quelque 300 ouvriers du bâtiment d’une raffinerie de Hull se sont mis en grève parce que le paiement des salaires était retardé ou incomplet. 17 mai : plus d’un millier d’ouvriers de l’industrie pétrolière offshore de la mer du Nord ont débrayé sur 19 plates-formes pour exiger que leurs salaires correspondent à l’inflation. 27 juillet : une centaine d’ouvriers d’une usine alimentaire de Bury ont débrayé parce qu’ils n’avaient pas droit à des pauses correctes au travail. 3 août : des centaines de travailleurs d’Amazon sur divers sites à Tilbury, Rugeley, Coventry, Bristol, Dartford et Coalville ont organisé des débrayages et des ralentissements en réponse à une “augmentation” de salaire de seulement 35 pence de plus par heure. 10 août : des centaines de travailleurs contractuels, y compris des échafaudeurs et des ouvriers d’entretien, dans des raffineries, des usines chimiques et d’autres installations à Teesside, Grangemouth, Pembroke, Fife, Fawley et Drax, ont débrayé dans une lutte pour les salaires, faisant le piquet devant les automobilistes entrant et sortant des installations ».
La TCI a donné suite à cet article en publiant l’appel du comité de grève des travailleurs de l’industrie pétrolière et gazière offshore, qui explique pourquoi ils lancent une « lutte sauvage » sans attendre un scrutin syndical : « Nos syndicats disent qu’ils n’ont pas actuellement les effectifs nécessaires pour voter la grève. Nous disons que c’est de la foutaise car toute la Mer du Nord est absolument furieuse du traitement qui nous est réservé.
Les grèves sauvages dont on parle et qui sont prévues sont le résultat d’années d’inaction de la part des syndicats et de nos employeurs et nous ont donné l’impression que nous ne pouvons obtenir des résultats qu’en prenant les choses en main.
Nous sommes passés par toutes les étapes de la procédure de règlement des griefs. Nous avons utilisé les canaux appropriés, mais nous avons l’impression qu’on nous mène en bateau.
L’ensemble du Royaume-Uni est en colère contre le coût de la vie. Nous ne sommes pas différents ».
Cette grève a été dénoncée par le RMT, Unite et le GMB qui ont déclaré dans une lettre commune : « Notre préoccupation est qu’une action non officielle risque de tout compromettre. Certains exploitants de l’ancienne infrastructure utiliseront l’agitation industrielle pour justifier un déclassement anticipé et tout ce que nous obtiendrons, c’est davantage de licenciements. D’autres verront une main-d’œuvre divisée et l’exploiteront ».
Les actions chez Amazon sont également intéressantes, car la majorité des travailleurs ont fait grève sans faire partie d’un syndicat. Le groupe « ouvriériste » Notes from Below a publié des comptes rendus de certains des travailleurs impliqués dans les grèves, celui-ci provenant du « Fulfilment Centre » d’Amazon à Coventry : « Nous avons travaillé pendant toute la pandémie de Covid, y compris pendant les confinements. Nous attendons des informations sur cette augmentation de salaire depuis le mois d’avril, chacun s’attendant à recevoir au moins 2 £ de plus par heure. Cependant, la direction a annoncé mercredi que nous n’aurions qu’une augmentation de 50 pence par heure.
Nous n’avons prévu de nous mettre en grève que deux heures avant que cela ne se produise. Nous avions vu les grèves des centres de distribution de Tilbury et de Rugeley sur TikTok pendant notre pause, et cela nous a donné envie de faire grève. Nous avons regardé ces vidéos à 11 heures et avons commencé à diffuser l’idée d’un débrayage par le bouche à oreille dans l’entrepôt. À 13 heures, plus de 300 personnes avaient débrayé et cessé de travailler. Au début, nous n’avons reçu aucune aide des syndicats pour les grèves. Nous avons tout organisé nous-mêmes. Cependant, après notre débrayage, le GMB a pris contact avec nous pour adhérer au syndicat et nous donner des conseils ».
Ce récit met en lumière un certain nombre de questions : un élément de la montée actuelle de la colère de classe est le fait que de nombreux secteurs (santé, recyclage, transport, distribution, etc.) à qui l’on a dit pendant la pandémie que leur travail était essentiel et qu’ils étaient des héros, sont maintenant récompensés par des augmentations de salaire insultantes. Elle montre également la capacité des travailleurs à mener des actions de grève sans aucune « assistance » syndicale, comme le décrit plus en détail un compte-rendu de la première vague de lutte sauvage chez Amazon.
Mais cela montre aussi que les syndicats, dans l’intérêt de la classe dominante, sont toujours prêts à intervenir et à « organiser » les travailleurs. S’il ne s’agit pas d’un syndicat officiel comme le GMB (qui se qualifie lui-même de « syndicat pour tous les travailleurs »), comme c’est le cas ici, il existe un certain nombre d’organisations « de base », semi-syndicalistes, comme les United Voices of the World et l’IWGB (The Independent Workers’ Union of Great Britain), qui se sont spécialisées dans le recrutement des secteurs les plus précaires, jusqu’ici ignorés par les principales instances syndicales. Sans oublier que le niveau le plus bas des syndicats officiels, les délégués syndicaux ou les organisateurs locaux, peuvent également mettre en place des comités de grève et des coordinations pseudo-indépendantes qui ne sont pas de véritables expressions des réunions de masse des grévistes et qui cherchent à agir comme le dernier rempart des syndicats.
Les syndicats, et l’idéologie de base du syndicalisme, ont une très longue histoire en Grande-Bretagne et il faudra beaucoup de temps et de nombreuses confrontations avec le sabotage syndical avant que les travailleurs ne soient capables de développer des formes d’organisation autonomes à grande échelle, en particulier des assemblées générales souveraines où les travailleurs peuvent débattre et prendre leurs décisions sur la manière d’étendre et d’unir leurs luttes. Il est également probable que les nouvelles mesures « anti-syndicales » annoncées par le gouvernement Truss contribueront à renforcer l’idée que les syndicats appartiennent réellement aux travailleurs et qu’ils doivent être défendus, même si les syndicats sont devenus très habiles pour contrôler et normaliser la législation anti-grève précédente (bulletins de vote, enfermement sur les piquets de grève corporatistes, etc.)
Néanmoins, nous pouvons voir dans certains de ces exemples récents que l’authentique tradition de classe consistant à décider des actions lors des assemblées générales, à organiser des piquets de grève de masse et à appeler directement d’autres lieux de travail à se joindre à la lutte, n’a nullement disparu de la mémoire collective de la classe ouvrière en Grande-Bretagne et existe toujours sous une forme embryonnaire.. La vague actuelle de grèves est une préparation essentielle pour que les luttes de l’avenir atteignent les niveaux d’auto-organisation indispensables qui permettront aux travailleurs d’unifier leurs luttes.
Amos, 3 octobre 2022
1) Cette campagne reposait sur un mensonge : l’identification du communisme au capitalisme d’État stalinien.
Dans la dernière partie de cette série, nous poursuivons notre historique sur la lutte de classe en France depuis les grandes vagues de luttes qui ont suivi les événements de Mai 1968. Nous verrons ainsi que toutes les caractéristiques combatives des luttes en France vont de nouveau se manifester. Nous reviendrons sur la progression de ces combats successifs pour en tirer les leçons essentielles et nous finirons en évoquant les difficultés croissantes liées à la phase de décomposition qui va suivre, dès la chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS. Nous finirons en concluant sur les défis posés par la pandémie de Covid-19.
Avec Mai 1968 en France, le « Mai rampant » de 1969 en Italie, les combats ouvriers de l’hiver 1970 en Pologne et toute une série de luttes ouvrières en Europe et sur d’autres continents : c’en était fini de la contre-révolution.
Ce réveil prolétarien s’est par la suite traduit par toute une accumulation d’expériences au cours de vagues de luttes internationales qui se poursuivront jusqu’à l’effondrement du bloc de l’Est. Le prolétariat en France fut alors bien souvent en première ligne d’expériences très combatives, comme lors des grèves dans le secteur de la sidérurgie à Longwy et Denain en 1979. Il fut capable au cours des années 1980 de montrer bien souvent le chemin par des tentatives audacieuses de prise en main et d’extension de la lutte, malgré l’obstacle syndical (1) et l’entretien, par les organisations d’extrême gauche, des mystifications syndicales avec, par exemple, les politiques d’entrisme, le sabotage des luttes par l’étouffement et l’enfermement des ouvriers sur leur lieu de travail, dans les assemblées générales comme au sein même des syndicats. La classe ouvrière fût confrontée à toutes sortes de manœuvres, aux pièges les plus sophistiqués de l’encadrement syndical ou gauchiste, comme le piège de « l’autogestion » mis en avant par la CFDT et les trotskystes de la LCR, en particulier avec l’expérience de Lip en 1973 qui s’est avérée un véritable fiasco, au nom de « la défense de l’outil de travail » et entretenant l’illusion de pouvoir « sauver leur entreprise », c’est-à-dire l’autogestion de leur propre exploitation.
Le « syndicalisme de base » fût aussi une arme redoutable de la bourgeoisie pour saboter les luttes ouvrières, par exemple lors de la grève des cheminots en 1986, jouant sur le corporatisme pour isoler la lutte, à travers des « coordinations » créées à l’initiative d’organisations gauchistes. Ce fut également le cas au moment de la lutte des infirmières en 1988, avec les mêmes « coordinations » exploitant la méfiance vis-à-vis des syndicats officiels pour mener la résistance ouvrière dans une impasse. (2)
Sur le plan politique, le prolétariat devait surtout faire face à l’idéologie gauchiste, notamment la propagande des maoïstes et des trotskystes jouant le rôle de « rabatteurs » vers des institutions bourgeoises, pourtant de plus en plus rejetées, et des « partis de gouvernement », comme lorsque LO appelait, en 1974 et en 1981, à voter pour Mitterrand. Ce sale travail des gauchistes se manifesta notamment par les tentatives de recrédibiliser le jeu électoral, par la propagande démocratique en défense de l’État bourgeois. Plus ou moins ouvertement, ils se feront toujours les ardents défenseurs de « l’État providence », c’est-à-dire d’une imposture destinée à faire accepter l’ordre capitaliste.
Une telle présence des gauchistes en France, si on la compare à d’autres pays d’Europe occidentale, témoigne de tous les efforts de la bourgeoisie pour essayer de contrer, d’enrayer la lutte de classe et notamment de couper les ouvriers du véritable milieu politique prolétarien.
L’émergence de ce milieu fut d’ailleurs le produit du retour du prolétariat sur la scène de l’histoire et de la fin de la contre-révolution puisque la fin des années 1960 et les années 1970 furent marquées par le surgissement et le développement en de nombreux endroits du monde de groupes se rattachant, souvent de façon confuse, à la tradition et aux positions de la Gauche communiste. Le CCI s’est d’ailleurs constitué en 1975 comme regroupement d’un certain nombre de ces formations que la reprise historique du prolétariat avait fait surgir, (3) et particulièrement en France sous la poussée de la lutte massive de Mai 68. Un tel regroupement avait porté ses fruits grâce à un travail méthodique hérité de la Fraction italienne, de la Gauche communiste de France ainsi qu’au développement de la lutte de classe. (4) Ceci allait notamment permettre au Courant de surgir d’emblée sur la base d’une véritable centralisation à l’échelle internationale. En tant qu’organisation révolutionnaire, le CCI allait donc défendre le programme communiste et ainsi participer au développement de la prise de conscience au sein de la classe ouvrière. En particulier, il participait activement aux combats de la classe ouvrière comme notre presse territoriale en a rendu compte régulièrement au cours de cette période. Malgré ses faibles forces, notre organisation était présente dans les différentes luttes. Non seulement elle y a diffusé sa presse et des tracts, mais elle a participé directement, chaque fois que c’était possible, aux assemblées ouvrières pour y défendre la nécessité de l’extension des luttes et de leur prise en main par les ouvriers en dehors des différentes formes de syndicalisme, syndicalisme « officiel » ou syndicalisme « de base ».
Durant les années 1980, c’est sur deux fronts que le CCI engageait le combat :
– la lutte contre le sectarisme des autres groupes se réclamant de la Gauche communiste. L’échec des Conférences de la Gauche communiste, l’implosion du PCI bordiguiste, le courant de la Gauche communiste le plus important des années 1970 en France, sont le produit de l’incapacité de l’avant-garde du prolétariat à s’ouvrir afin de mener un véritable débat en son sein.
– L’émergence du parasitisme pour isoler le CCI du milieu politique prolétarien et vis-à-vis des éléments en recherche des positions révolutionnaires. Le but du parasitisme étant clairement de détruire l’organisation héritière des traditions du mouvement ouvrier et, en particulier, de tout le legs de la Gauche communiste. La France est l’épicentre de cette attaque parasitaire.
Depuis 1968, le prolétariat en France est, probablement avec le prolétariat en Italie et en Grande-Bretagne, un des plus expérimentés au monde, celui qui a poussé le plus loin les expériences lors des trois grandes vagues de luttes internationales qui se sont achevées à l’aube des années 1990 : l’expérience de prise en main des luttes face à l’obstacle syndical, la confrontation la plus poussée face aux idéologies les plus radicales du gauchisme et du syndicalisme, font bien du prolétariat en France une fraction à la pointe de la lutte et une des plus réactives et conscientes aujourd’hui. Dans les années 1970 et 1980, après chaque vague de luttes internationales successives, le prolétariat en France commençait à tirer plus profondément des leçons de son expérience, parvenait à mieux combattre l’encadrement syndical, même s’il se heurtait encore fortement aux pièges de ces ennemis de classe. Ce n’est pas un hasard si ce sont surtout les syndicats français qui sont venus à la rescousse pour porter main forte au syndicat polonais Solidarnosc afin d’éteindre l’incendie de la grève de masse en Pologne en 1980.
Si, lors de la reprise des luttes en 1983, lançant une troisième vague commencée en Belgique, le prolétariat à fini par marquer le pas également en France, se concrétisant vers la fin des années 1980 par une sorte de « piétinement des luttes », c’était le résultat d’une faiblesse avant tout de la conscience du prolétariat international, notamment celles du milieu politique prolétarien qui avait été profondément marqué par le poids de la rupture avec les organisations politiques du prolétariat avant 1968 et par ses difficultés à prendre en charge un travail de réappropriation critique des expériences du passé. C’est ce facteur important qui, couplé à la difficulté de dégager une perspective clairement révolutionnaire dans les luttes par les ouvriers, allait fragiliser les prolétaires confrontés aux premiers effets délétères de la phase de décomposition du capitalisme.
Après l’effondrement du bloc de l’Est à la fin des années 1980, produit spectaculaire de la nouvelle phase de la décadence dans laquelle le capitalisme venait d’entrer, sa décomposition, une immense propagande s’est partout déchaînée assimilant frauduleusement « stalinisme » et « communisme », proclamant « la fin du communisme », la « faillite du marxisme » et la « disparition de la classe ouvrière ». Cela allait saper durablement la confiance du prolétariat en sa force collective et occasionner un profond recul de la combativité et surtout de la conscience, jusqu’à lui faire perdre de vue la reconnaissance de sa propre existence comme classe. Depuis une trentaine d’années, semblant donner raison à tous ces discours intensifs et nauséabonds, le prolétariat, très affaibli, est resté confronté à de très nombreux obstacles, tant sur les lieux de travail en pleine mutation que face à la propagande idéologique incessante de la classe dominante.
Afin de faire oublier le sale travail des syndicats durant les décennies précédentes, la bourgeoisie toujours à l’offensive, devait orchestrer une manœuvre d’ampleur en 1995 dans le cadre des attaques du plan Juppé, avec pour pivot les cheminots, afin de recrédibiliser les syndicats, semant même l’illusion d’une prétendue « victoire ». (5)
Face à l’aggravation de la crise économique et face au risque de nouvelles poussées de combativité du prolétariat, la bourgeoisie devait en effet prendre les devants : « Décidée à anticiper la remontée générale de la combativité dans la classe ouvrière, la bourgeoisie a poussé le plus possible d’ouvriers dans un combat prématuré alors qu’ils n’avaient, dans la plupart des secteurs, pas encore la force ni la détermination pour engager massivement la lutte. Grâce à la réelle provocation que constituait le plan Juppé pour certains secteurs, les syndicats lancèrent d’abord ceux-ci dans la lutte. Forts de leur nouvelle image au sein de la classe ouvrière, ils parvinrent à entraîner derrière ces secteurs des centaines de milliers d’ouvriers de la Fonction publique, tout en gardant un contrôle étroit et total sur la lutte, du début à la fin, sans qu’ils aient eu à craindre le moindre débordement ». (6) En fait, l’essentiel des attaques du gouvernement de l’époque est passé. Non seulement le gouvernement Juppé a pu mettre en place sa réforme de la sécurité sociale, mais la classe ouvrière fragilisée face aux attaques de la bourgeoisie a dû subir par la suite de nombreux autres coups (licenciements massifs, précarisation…), sans pouvoir véritablement riposter.
Le poids de ces faiblesses se retrouvait ainsi accru huit ans plus tard, lors des grèves et manifestations de 2003. Prévoyant d’attaquer les retraites et de programmer de nouvelles suppressions de postes dans l’enseignement, afin de « dégraisser le mammouth » (dixit Claude Allègre, ancien ministre « socialiste » de l’Éducation nationale), le gouvernement et les syndicats se sont partagés le travail de manière à relayer au second plan les revendications les plus unificatrices, comme la question des retraites, pour focaliser l’attention et la colère des enseignants sur des « intérêts » purement corporatistes (la question de la décentralisation) permettant d’isoler fortement, là encore, le secteur public du reste de la classe, notamment les enseignants et d’induire, finalement, l’idée perverse que « la lutte ne paie pas ».
Si en 2006 la jeunesse reprenait le flambeau avec les méthodes de lutte du prolétariat contre le Contrat première embauche (CPE), par l’expression de la solidarité en direction des travailleurs qui se sont également mobilisés pour soutenir leurs enfants, par les assemblées générales souveraines ouvertes à tous, obligeant même le gouvernement Villepin à reculer, le mouvement ne parvenait pas à s’identifier comme expression d’une classe, à retrouver son identité de classe. (7) Même s’il permettait de souligner fortement les capacités du prolétariat à lutter dans un contexte de décomposition, s’il montrait le potentiel marqué par la résistance des futurs prolétaires face au monde du travail et à l’exploitation capitaliste, cela présentait une faiblesse qui sera exploitée par la suite, en particulier lors du mouvement contre la réforme des retraites en 2010, où la bourgeoisie et ses syndicats ont su œuvrer de nouveau pour dénaturer et faire oublier les leçons de 2006.
Déjà au moment du CPE, le leader de la CGT, à l’époque Bernard Thibault, affirmait pernicieusement et habilement (lors de l’émission radio du Grand jury RTL le 26 mars) que « les salariés n’ont pas les mêmes méthodes de lutte que les étudiants » ! En 2010, exploitant les difficultés en mettant des bâtons dans les roues du prolétariat, comme ce fut le cas lors des manifestations promenades à répétition, totalement stériles, chacun derrière « son syndicat » et « sa corporation », les syndicats enfonçaient le clou pour faire passer les nouvelles attaques sur les retraites et surtout affaiblir davantage la conscience ouvrière :
– par la pratique classique du saucissonnage de la lutte, la dépossession des ouvriers de toute initiative lors des rares assemblées générales ;
– la fausse solidarité derrière la mystification de « l’intersyndicale » comme simulacre d’unité (en réalité l’unité des diviseurs) ;
– par les actions faussement radicales comme les « grèves reconductibles » et le jusqu’auboutisme, chacun isolé dans son coin, méthode préconisée par exemple par le syndicat Sud/Solidaires afin d’épuiser la combativité et démoraliser les ouvriers en les coupant des autres secteurs ;
– par les « blocages », enfermant les ouvriers sur eux-mêmes en les laissant « mijoter dans leur jus », comme cela s’est produit dans les raffineries de pétrole sous la houlette de la CGT.
Si les journées des 7 et 23 septembre 2010 avaient pu réunir jusqu’à 3 millions de personnes, l’impression était finalement que la bourgeoisie, « quoi qu’on fasse », reste toujours droite dans ses bottes !
Doutant fortement de lui-même, oubliant sa propre expérience historique et ses grandes luttes, le prolétariat en est venu à perdre d’autant confiance sans retrouver sa propre identité de classe. Dans ce contexte difficile, la poussée des populismes au niveau international ne pouvait que s’exprimer et qu’obscurcir encore un peu plus l’horizon politique ces dernières années. Parmi les effets négatifs engendrant une plus grande confusion, le mouvement des « gilets jaunes » n’a pas été des moindres, véhiculant toutes sortes d’idéologies petite-bourgeoises mêlées à de rares slogans ouvriers noyés et très confus, alimentant un puissant courant de conservatisme : allant d’un démocratisme contestataire aux accents d’un nationalisme teinté parfois de xénophobie.
Cependant, au-delà de ces évolutions pesantes, la plus grande partie du prolétariat, même affaiblie, est restée en marge de la lutte interclassiste des « gilets jaunes ». Ce dernier garde toujours bien présent son potentiel de lutte comme seul fossoyeur du capitalisme. La réaction très combative du prolétariat en France lors de la réforme des retraites pendant l’hiver 2019 et au début 2020, de même que la gréve générale en Finlande, les luttes ouvrières aux États-Unis, en Espagne et ailleurs qui ont suivies, témoignent d’une force de résilience et de la réalité du fait que la lutte de classe n’est pas enterrée. Même si la période liée à la pandémie de Covid augmente les difficultés pour la classe ouvrière sur tous les plans, social, économique, politique et sanitaire, la lutte de classe, du fait des attaques inévitables qui vont suivre, ne pourra que pousser tôt ou tard à des luttes.
Toute l’expérience des combats du prolétariat en France, même si cela a été en grande partie oublié, fait partie de la mémoire ouvrière internationale. Les révolutionnaires, en tant que combattants, se devront de la rappeler. C’est une de leurs responsabilités essentielles de raviver ces leçons et toutes ces expériences face aux défis posés depuis la pandémie. Les révolutionnaires devront être attentifs aux expressions de colère, aux moindres luttes, en participant à favoriser l’effort de réflexion et de conscience qui, même s’il est encore très fragile, minoritaire et embryonnaire, se développe néanmoins au sein de notre classe au niveau international. Si le CCI a compris son rôle qui s’apparente à celui d’une fraction au sein de la classe ouvrière, ce n’est pas le cas pour les autres groupes de la Gauche Communiste, empêtrés dans leur opportunisme viscéral, incapables de comprendre le grand tournant du capitalisme vers la décomposition tels que les différents PCI bordiguistes qui, même très affaiblis, continuent néanmoins à avoir une influence sur un milieu politisé. Cette faiblesse du milieu politique prolétarien laisse un boulevard à la propagande mensongère du parasitisme qui trouve dans le marais anarchisant, hostile à toute forme d’organisation prolétarienne et théorisant la fin du prolétariat comme sujet révolutionnaire, le terreau idéal pour déverser ses calomnies contre le CCI. Cela constitue un handicap supplémentaire auquel est confrontée l’avant-garde du prolétariat au niveau international et plus particulièrement en France qui concentre le plus grand nombre de groupes parasites. Pour le CCI, ce combat est vital car il s’agit de détruire ce cordon sanitaire qui l’entoure afin de pouvoir intégrer les nouvelles forces militantes qui poursuivront le travail entrepris par la génération fondatrice de notre Courant.
Aujourd’hui comme hier, le prolétariat en France constitue une sorte de baromètre permettant d’aider à cerner le rapport de forces international entre les classes. Dans Où va la France ? Trotsky le constatait déjà en 1936 : « Le prolétariat français n’est pas un novice. Il a derrière lui le plus grand nombre de batailles de l’Histoire ».
WH, août 2021
1) On peut citer, par exemple, dans les années 1980, la tentative de prise en main et d’extension de la lutte entre les ouvriers de Chausson (constructeur de camions) et de la SNECMA (moteurs d’avions), ou l’expérience plus tardive des AG souveraines au moment de la lutte contre le CPE en 2006.
2) Cf. notre brochure : Octobre 1988 : Bilan de la lutte des infirmières.
3) Cf. « Construction de l’organisation révolutionnaire : les 20 ans du CCI », Revue internationale n° 80 (1995).
4) Différents groupes politiques se sont clarifiés et toute une évolution des débats permettait la création en France de Révolution internationale en 1972, puis en 1975, la création du CCI. Deux des trois conférences internationales de la Gauche communiste, dans les années 1980, se sont tenues à Paris.
5) Cf. notre brochure : Luttes de décembre 1995 dans la Fonction publique en France : victoire pour les syndicats ; défaite pour la classe ouvrière.
6) Idem.
7) Voir nos « Thèses sur le mouvement des étudiants du printemps 2006 en France », Revue internationale n° 125 (2e trimestre 2006).
Le capitalisme est de plus en plus étranglé par un ensemble de contradictions qui interagissent en se renforçant mutuellement, menaçant la société de convulsions d’une fréquence et d’une ampleur inconnues jusque-là. Face à ces calamités, la bourgeoisie a toujours comme préoccupation majeure d’écarter, en la discréditant, toute explication mettant en cause la responsabilité du système. Son but est de masquer aux yeux de la classe ouvrière, la cause des guerres, du désordre mondial, du changement climatique, des pandémies, de la crise économique mondiale…
La surproduction est identifiée par Marx comme l’origine des crises cycliques du capitalisme au XIXe siècle. (1) Déjà, le Manifeste du Parti communiste de 1848 signale une « épidémie sociale éclate, qui, à toute autre époque, eût semblé absurde : l’épidémie de la surproduction ». Mais, dans la phase ascendante du capitalisme, cette contradiction constituait un facteur d’expansion du capitalisme à travers la recherche de débouchés pour écouler la production des puissances industrielles.
Par contre, dans sa phase de décadence, la surproduction est à l’origine de l’impasse économique marquée par la dépression mondiale des années 1930, la succession de récessions de plus en plus profondes depuis la fin des années 1960, mais aussi par le développement vertigineux du militarisme du fait que « la seule voie qui reste ouverte à la bourgeoisie pour tenter de desserrer l’étau de cette impasse est celle d’une fuite en avant avec d’autres moyens [...] qui ne peuvent être que militaires ». (2) Illustrations tragiques de cette impasse : deux guerres mondiales et, depuis la Première, une succession quasi-ininterrompue de guerres locales entre États.
La cause de la surproduction a très tôt été mise en évidence par Marx dans le Manifeste. Poussée par la concurrence à s’élargir toujours plus sous peine de mort, la production tend en permanence à être trop importante, non par rapport aux besoins réels des hommes mais par rapport au salaire des prolétaires et au revenu des capitalistes. « Jamais ni les ouvriers ni les capitalistes réunis ne pourront à eux seuls absorber toutes les marchandises produites. Et pour cause, puisqu’une partie du produit du travail de l’ouvrier, celle qui n’est ni reversée sous forme de salaires ni consommée par les capitalistes, mais qui est destinée à être réinvestie, c’est-à-dire transformée en nouveau capital, ne peut trouver d’acheteurs dans la sphère capitaliste ». (3) Il n’existe donc pas de solution à la surproduction au sein du capitalisme. Par essence, celle-ci ne peut être éliminée que par l’abolition du salariat dont la condition est l’établissement d’une société sans exploitation.
Des questionnements et incompréhensions sur cette question se sont exprimées dans les réunions publiques et permanences du CCI. Pour l’une d’entre elles, la surproduction pourrait être amoindrie, voire éliminée sous l’influence de contradictions « inverses » conduisant à la pénurie de certaines marchandises. En réalité, si une pénurie affecte certains secteurs de la production mondiale, du fait, par exemple, des carences dans les chaînes d’approvisionnement, les autres secteurs continueront d’être affectés par la surproduction.
Si les rouages de l’économie mondiale ne se sont pas grippés durablement face à la tendance permanente et croissante à la surproduction, c’est parce que la bourgeoisie a eu massivement recours à l’endettement non remboursé pour créer une demande, conduisant à l’accumulation d’une dette mondiale colossale, constituant ainsi une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’économie mondiale.
La baisse tendancielle du taux de profit, également mise en évidence par Marx, se présente comme une entrave supplémentaire à l’accumulation. En effet, face à l’exacerbation de la concurrence et en vue de maintenir en vie leurs entreprises, les capitalistes sont contraints de produire moins cher. À cette fin, ils doivent augmenter la productivité en faisant intervenir toujours plus de machines dans le processus de production (élévation de la composition organique du capital). Il en résulte que chaque marchandise ainsi produite contient proportionnellement toujours moins de travail vivant (cette partie du travail de l’ouvrier non payée par le capitaliste), et donc moins de plus-value. Néanmoins, les effets de la baisse du taux de profit peuvent être compensés par différents facteurs dont l’augmentation du volume de la production, mais cela ne fait qu’accroître la surproduction. (4) Si la baisse tendancielle du taux de profit ne s’est pas présentée d’emblée dans la vie du capitalisme comme un frein absolu à l’accumulation, c’est parce qu’il existait dans la société des débouchés, d’abord réels et ensuite basés sur l’accroissement de la dette mondiale, permettant qu’elle soit compensée. Dans le contexte d’une surproduction chronique liée à la décadence du système capitaliste, de tendancielle, cette baisse du taux de profit devient de plus en plus effective.
Avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale, le capitalisme est entré dans une nouvelle période de sa vie, sa décadence, où l’exacerbation de ses contradictions impose la mise en place du capitalisme d’État chargé de maintenir la cohésion de la société face à celles-ci, notamment :
– la guerre ou sa menace omniprésentes impliquant le développement du militarisme et des dépenses militaires ;
– la lutte de classe, mais aussi le développement de la délinquance et du banditisme, qui requièrent la mise en place de différents corps répressifs de police, de justice…
Ce type de dépenses du capitalisme d’État étant totalement improductives, loin de contribuer à l’accumulation, elles constituent au contraire une stérilisation de capital. Ici aussi, des incompréhensions se sont manifestées. La production et la vente d’armements ont été vues comme participant à l’accumulation, conférant ainsi une certaine rationalité économique à la guerre. En fait, l’argument utilisé à l’appui de cette thèse, « la vente d’une telle marchandises implique la réalisation de plus-value », n’en est pas un pour le marxisme. Pour s’en convaincre il suffit de revenir à Marx : « Une grande partie du produit annuel est consommé comme revenu et ne retourne plus à la production comme moyen de production […] il s’agit de produits (valeur d’usage) […] qui sont destinés uniquement à la consommation improductive et qui dans leur réalité, en tant qu’articles, n’ont pas de valeur d’usage pour le processus de la reproduction du capital ». (5) Dans cette dernière catégorie entrent tout autant les produits de luxe destinés à la bourgeoisie que les armes, ne retournant évidemment pas à la production comme moyen de production. Depuis le début du XXe siècle, les dépenses improductives n’ont fait que croître, les dépenses militaires en particulier.
L’inflation ne doit pas être confondue avec un autre phénomène de la vie du capitalisme se traduisant par l’évolution à la hausse du prix de certaines marchandises sous l’effet d’une offre insuffisante. Ce dernier phénomène a pris récemment une ampleur particulière du fait de la guerre en Ukraine qui a affecté la fourniture d’un volume significatif de différents produits agricoles dont la privation est d’ores et déjà un facteur d’aggravation de la misère et la faim dans le monde.
L’inflation ne fait pas partie des contradictions inhérentes au mode de production capitaliste, comme c’est le cas pour la surproduction, par exemple. Néanmoins, elle est une donnée permanente de la période de décadence du capitalisme qui impacte lourdement l’économie. Elle se traduit, comme l’insuffisance de l’offre, par l’augmentation des prix, mais elle est la conséquence du poids des dépenses improductives dans la société, dont le coût est répercuté sur celui des marchandises produites. En effet, « dans le prix de chaque marchandise, à côté du profit et des coûts de la force de travail et du capital constant consommés dans sa production interviennent, de façon de plus en plus massive, tous les frais indispensables à sa vente sur un marché chaque jour plus encombré (depuis la rétribution des personnels des services de marketing jusqu’aux impôts destinés à payer la police, les fonctionnaires et les armes du pays producteur). Dans la valeur de chaque objet, la part revenant au travail nécessaire à sa production devient chaque jour plus faible par rapport à la part revenant au travail humain imposé par les nécessités de la survie du système. La tendance du poids de ces dépenses improductives à annihiler les gains de productivité du travail se traduit par le constant dérapage vers le haut du prix des marchandises ». (6)
Enfin un autre facteur d’inflation est la conséquence de la dévalorisation des monnaies résultant de l’utilisation de la planche à billets qui accompagne l’augmentation incontrôlée de la dette mondiale, laquelle approche actuellement les 260 % du PIB mondial.
Si la bourgeoisie se jette avidement sur les ressources naturelles en les incorporant aux forces productives, c’est parce qu’elles présentent cette particularité d’être « gratuites » pour le capitalisme. Mais aussi polluant, meurtrier et exploiteur qu’ait été le capitalisme lors de sa phase ascendante, alors qu’il conquérait le monde, ce n’est rien comparé à la spirale infernale de destruction de la nature qui est à l’œuvre depuis la Première Guerre mondiale, comme conséquence d’une concurrence économique et militaire féroce. La destruction de l’environnement a ainsi atteint de nouveaux seuils, les entreprises capitalistes, qu’elles soient privées ou publiques, ayant accru comme jamais la pollution de l’environnement et le pillage des ressources de la planète. De plus, les guerres et le militarisme ont apporté leur contribution à la pollution et aux destructions du milieu naturel. (7) Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle s’est imposée clairement une nouvelle dimension au désastre que le capitalisme réserve à l’humanité à travers le changement climatique, mettant en péril l’existence même de l’humanité. Ses causes sont économiques et, en retour, ses conséquences le sont aussi. En effet, le réchauffement climatique a de plus en plus d’impact sur la vie des hommes et sur l’économie : incendies gigantesques, inondations, canicules, sécheresses, violents phénomènes météorologiques… affectent de façon de plus en plus significative, non plus seulement la production agricole, mais aussi la production industrielle, l’habitat et, de fait, pénalisent de plus en plus lourdement l’économie capitaliste.
Un tel péril ne pourra être écarté qu’avec le renversement du capitalisme. Mais il existe l’idée selon laquelle la bourgeoisie pourrait éviter le désastre climatique grâce à la mise au point de nouvelles technologies « propres ». Il ne fait aucun doute que la bourgeoisie est encore capable de faire des avancées considérables, voire décisives dans ce domaine. Par contre, ce dont elle est incapable, c’est de s’unifier mondialement pour rendre opérationnelles de telles avancées technologiques et les mettre en œuvre.
Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que s’exprime une telle illusion vis-à-vis de la bourgeoisie. Elle s’apparente d’une certaine manière à la thèse du « super impérialisme » développée par Kautsky à la veille de la Première Guerre mondiale et destinée à « démontrer » que les grandes puissances pouvaient se mettre d’accord afin d’établir une domination en commun et pacifique sur le monde. Une telle conception était évidemment un des fers de lance des mensonges pacifistes, voulant faire croire aux ouvriers qu’il était possible de mettre fin aux guerres sans avoir besoin de détruire le capitalisme. Cette vision éludait la concurrence à mort qui existe entre les puissances capitalistes. Elle semble ignorer que le plus haut niveau d’unification des différentes fractions de la bourgeoisie est celui de la nation, les rendant tout à fait incapables de mettre en place une véritable autorité politique et une organisation de la société réellement supranationales.
La réalité est tout à fait à l’opposé de l’illusion d’une bourgeoisie capable d’éviter le désastre climatique. Ce qui s’impose c’est bien la persistance, voire l’aggravation de la plus totale irrationalité et la plus grande irresponsabilité face au changement climatique, lesquelles s’expriment aussi bien à travers l’ouverture de nouveaux conflits impérialistes, comme la guerre en Ukraine, (catastrophiques pour les hommes mais aussi pour la planète) qu’à travers d’autres aberrations plus mineures mais hautement significatives, telle la gestion du Bitcoin dont la consommation énergétique annelle est équivalente à celle de la Suisse.
La décomposition correspond à la période ultime de la vie du capitalisme, initiée par un blocage entre les deux classes antagoniques, aucune d’entre elles n’étant en mesure d’apporter sa solution propre à la crise historique du capitalisme. L’approfondissement de la crise économique détermine alors un phénomène de pourrissement sur pied de la société. Celui-ci affecte toute la vie sociale notamment à travers le développement du chacun pour soi dans l’ensemble des relations sociales en particulier au sein de la bourgeoisie. Cela avait été magistralement illustré durant l’épidémie de Covid, notamment à travers :
– l’incapacité de coordonner et de centraliser la recherche d’un vaccin et de mettre en place une politique de production, de diffusion et de vaccination planifiée et réfléchie pour l’ensemble de la planète ;
– le comportement de gangster de certains pays volant le matériel médical destiné à d’autres pays, parfois sur le tarmac des aéroports.
Ainsi, alors que la toile de fond de la décomposition est la crise économique, il s’avère que, en retours, cette dernière se trouve désormais affectée de façon croissante, depuis le début des années 2020, par des manifestations plus sévères de la décomposition. Ainsi le cours de la crise économique est aggravé notamment par le développement du chacun pour soi, dans tous les domaines, en particulier les relations internationales entre les grandes puissances. Une telle situation ne manquera pas d’handicaper lourdement la mise en place de politiques économiques concertées face à la prochaine récession.
En effet, la situation est beaucoup plus alarmante qu’il y a deux ans. La conjonction d’un ensemble de facteurs atteste plutôt d’un risque élevé de perturbations considérables dans la sphère économique et, par voie de conséquence, bien au-delà :
– Toutes les contradictions du capitalisme sur le plan économique évoquées dans cet article (réduction de marchés solvables, course effrénée à la productivité, intensification de la guerre commerciale…) sont exacerbées.
– Le capitalisme se trouve face à la quasi-certitude de devoir assumer de nouvelles dépenses considérables : partout dans le monde, en particulier en Europe de l’Ouest, l’accélération du militarisme génère une forte hausse des dépenses improductives. De même, sur un autre plan, l’infrastructure vieillissante souffre d’avoir été oubliée des budgets des États, depuis des décennies, ce qui fragilise en retour la société avec la menace des dépenses énormes non provisionnées face à des problèmes pourtant prévisibles.
– Il existe des détonateurs potentiels à un cataclysme économique comme la crise de l’immobilier en Chine, (à l’origine d’une croissance nulle dans ce pays au deuxième trimestre 2022) où des faillites comme celle d’Evergrande pourraient n’être pas circonscrites à ce pays mais avoir de lourdes répercussions internationales, tant est fragilisée l’économie mondiale. L’envolée de l’inflation, en plus d’affecter lourdement la vie des exploités, constitue un frein au commerce international déjà mis à mal par les tensions impérialistes. Si bien que, face à la perspective qui parait inéluctable d’un relèvement des taux d’intérêt dans un certain nombre de pays industrialisés, la récession paraît inévitable. Une menace dont la bourgeoisie semble ne pas oser évoquer la gravité tant elle se situe dans le contexte d’une situation économique fortement dégradée et que fait rage le chacun pour soi et même, dans certains cas, l’hostilité ouverte entre les principales puissances.
Aujourd’hui, après plus d’un siècle de décadence capitaliste, nous pouvons constater combien les paroles de l’Internationale communiste étaient visionnaires quant à la « désintégration interne » du capitalisme mondial qui ne disparaîtra pas de lui-même mais entraînera l’humanité dans la barbarie, si le prolétariat n’y met pas fin. Il est à nouveau l’heure pour le prolétariat de réagir en tant que classe face à l’apocalypse que nous réserve le capitalisme. Il est encore temps pour cela.
Silvio, 5 octobre 2022
1) Cf. « Décadence du capitalisme (V) : les contradictions mortelles de la société
bourgeoise » Revue internationale n° 139.
2) « Décadence du capitalisme guerre, militarisme et blocs impérialistes (2e partie) », Revue internationale n° 53.
3) « Crise économique : la surproduction, maladie congénitale du capitalisme », Révolution internationale n° 331 (2003).
4) Il existe également d’autres contre-tendances à la baisse tendancielle du taux de profit, comme l’accroissement de l’exploitation.
5) Marx, Matériaux pour l’économie, « Travail productif et travail improductif ».
6) « Surproduction et inflation [113] », Révolution internationale (nouvelle série) n° 6 (1973).
7) Cf. « Écologie : c’est le capitalisme qui pollue la Terre [114] », Revue internationale n° 63 ; « Le monde à la veille [115]d’une catastrophe environnementale (I) [115] », Revue internationale n° 135 ; « Le monde à la veille [116]d’une catastrophe environnementale (II) [116] : Qui est responsable [116] ? », Revue internationale n° 139.
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/ri-492_bat.pdf
[2] https://fr.internationalism.org/content/10648/crise-covid-demontre-limpasse-du-capitalisme
[3] https://fr.internationalism.org/content/10582/luttes-aux-etats-unis-iran-italie-coree-ni-pandemie-ni-crise-economique-nont-brise
[4] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/coronavirus
[5] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/covid-19
[6] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/omicron
[7] https://fr.internationalism.org/isme/326/vigo
[8] https://fr.internationalism.org/ri431/2011_de_l_indignation_a_l_espoir.html
[9] https://fr.internationalism.org/tag/5/41/espagne
[10] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/cadix
[11] https://fr.internationalism.org/tag/situations-territoriales/lutte-classe-france
[12] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/sncf
[13] https://fr.internationalism.org/ri364/public.htm
[14] https://fr.internationalism.org/ri371/public.html
[15] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/hopital
[16] https://fr.internationalism.org/tag/situations-territoriales/situation-sociale-france
[17] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/antilles
[18] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/guadeloupe
[19] https://fr.internationalism.org/rinte60/edito.htm
[20] https://fr.internationalism.org/tag/5/399/ukraine
[21] https://fr.internationalism.org/tag/5/513/russie
[22] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/poutine
[23] https://disclose.ngo/fr/article/france-partenaire-des-crimes-des-emirats
[24] https://fr.internationalism.org/icconline/201506/9225/ventes-rafales-francais-lillustration-dun-systeme-qui-seme-mort
[25] https://fr.internationalism.org/tag/30/526/emmanuel-macron
[26] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/rafales
[27] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/emirats-arabes-unis
[28] https://fr.internationalism.org/french/rint/117_decomposition.htm
[29] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201609/9443/l-insurrection-dublin-1916-et-question-nationale
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[32] https://fr.internationalism.org/content/10105/dossier-special-covid-19-vrai-tueur-cest-capitalisme
[33] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/reunions-publiques
[34] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/decomposition
[35] https://fr.internationalism.org/content/10685/quest-ce-combat-historique-classe-ouvriere-partie-2
[36] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/courrier-des-lecteurs
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[43] https://fr.internationalism.org/files/fr/mai_68.pdf
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[53] https://www.internationalistvoice.org/
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[61] https://fr.internationalism.org/tag/evenements-historiques/zimmerwald
[62] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/guerre
[63] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/imperialisme
[64] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/internationalisme
[65] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/gauchisme
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[74] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/crise-economique
[75] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/environnement
[76] https://fr.internationalism.org/tag/situations-territoriales/vie-bourgeoisie-france
[77] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/macron
[78] https://fr.internationalism.org/tag/30/371/pen
[79] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/melenchon
[80] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/election-legislatives
[81] https://fr.internationalism.org/content/10714/conflit-imperialiste-ukraine-capitalisme-cest-guerre-guerre-au-capitalisme-tract
[82] https://fr.internationalism.org/tag/5/121/afghanistan
[83] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/interventions
[84] https://fr.internationalism.org/content/10735/declaration-commune-groupes-gauche-communiste-internationale-guerre-ukraine
[85] http://www.leftcom.org/fr/articles/2022-04-07/contre-la-guerre-pour-la-guerre-de-classe-un-appel-pour-agir
[86] https://fr.internationalism.org/rinte21/organisation.htm
[87] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/no-war-but-the-class-war
[88] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/tci-bipr
[89] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/anarchisme-modernisme
[90] https://fr.internationalism.org/tag/4/459/democratie
[91] https://fr.internationalism.org/content/10731/declaration-internationaliste-russie
[92] https://libcom.org/article/ukrainian-anarchists-take-part-relief-population-massacred-kyiv-suburbs
[93] https://nl.crimethinc.com/2022/02/26/russian-anarchists-on-resisting-the-invasion-of-ukraine-updates-and-analysis
[94] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/kras
[95] https://www.anarchistcommunism.org/2022/02/25/ukraine-international-statement/
[96] https://www.anarchistcommunism.org/2022/03/07/identity-nationalism-and-xenophobia-at-freedom/
[97] https://www.militantwire.com/p/ukrainian-anarchists-mobilize-for?s=r
[98] https://fr.internationalism.org/icconline/2009/les_anarchistes_et_la_guerre_1.html
[99] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/lanarchisme-internationaliste
[100] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/anarchisme-officiel
[101] https://fr.internationalism.org/files/fr/ri-495.pdf
[102] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/inflation
[103] https://fr.internationalism.org/files/fr/tract_octobre_2022.pdf
[104] https://fr.internationalism.org/content/10785/militarisme-et-decomposition-mai-2022
[105] https://fr.internationalism.org/tag/5/50/etats-unis
[106] https://fr.internationalism.org/tag/evenements-historiques/guerre-du-golfe
[107] https://fr.internationalism.org/tag/evenements-historiques/guerre-irak
[108] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/routes-soie
[109] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/otan
[110] https://fr.internationalism.org/tag/5/37/grande-bretagne
[111] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/ete-colere
[112] https://fr.internationalism.org/tag/5/36/france
[113] https://fr.internationalism.org/content/10764/surproduction-et-inflation
[114] https://fr.internationalism.org/rinte63/ecologie.htm
[115] https://fr.internationalism.org/rint135/le_monde_a_la_veille_d_une_catastrophe_environnementale.html
[116] https://fr.internationalism.org/rint139/le_monde_a_la_veille_d_une_catastrophe_environnementale_qui_est_responsable.html
[117] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/leconomie