Alliance militaire AUKUS: L’exacerbation chaotique des rivalités impérialistes

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Après dix-huit mois de négociations secrètes, l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis officialisaient, le 15 septembre, la création d’un pacte militaire du nom d’AUKUS (acronyme en anglais des trois pays), un dispositif stratégique dans la région indo-pacifique permettant aux États-Unis de renforcer leur position face à la Chine.

Le chaos impérialiste s’accélère

Alors que la puissance américaine ne cesse de s’affaiblir sur l’arène mondiale, l’AUKUS a été conçu dans le but explicite d’endiguer l’expansion de la Chine dans la région. Tandis que la « République populaire » militarise des îlots en mer de Chine méridionale et sort des fournées entières de navires de guerre de ses chantiers navals, les États-Unis déversent sans discontinuer des quantités d’armes sur ses alliés et montrent régulièrement les muscles lors de spectaculaires manœuvres militaires conjointes. L’AUKUS est à ce titre une claire confirmation que la rivalité entre l’Amérique et la Chine ne cesse de s’exacerber et tend à occuper le devant de la scène internationale, obligeant les États-Unis à réorganiser leurs forces au niveau mondial (comme en témoigne le retrait d’Afghanistan) et à recentrer leur présence militaire dans le Pacifique sud.

Avec cette alliance sous égide américaine, limitée à trois pays, sans aucune participation de l’Europe, les États-Unis ont clairement décidé d’accentuer leur démonstration de force. Sous Donald Trump, la zone indo-pacifique était officiellement devenue « l’axe principal de la stratégie nationale américaine ». Ce n’était bien sûr pas une complète nouveauté dans la mesure où Obama avait déjà annoncé faire « pivoter » le gros des forces militaires américaines de l’Atlantique vers le Pacifique. Mais si d’aucuns pensaient, avec l’arrivée au pouvoir du « sage » Joe Biden, que la politique provocatrice et va-t’en-guerre de Donald Trump avait pris fin au profit d’une approche plus « diplomatique », il n’en est rien : Biden, sous une forme peut-être plus policée, persiste, signe et aggrave la perspective guerrière face à la Chine, déstabilise toute la situation impérialiste mondiale.

Mais cette situation ne peut qu’exacerber les tensions et pousser la Chine à réagir. Depuis l’effondrement du bloc de l’Est, la Chine s’est imposée comme le principal rival des États-Unis, menaçant même sa toute puissance économique. La « République populaire » revendique une ribambelle de territoires, allant de simples récifs jusqu’à Taïwan, en passant par des « droits historiques » sur la totalité de la mer de Chine méridionale. La Chine souhaite bouter les Américains hors de cette région, qui connaît une présence américaine importante depuis un certain temps, particulièrement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pékin s’efforce donc d’affaiblir et de dénouer les alliances militaires des États-Unis, en s’imposant comme un partenaire incontournable, un « grand frère » asiatique bienveillant et aux poches pleines. Dans l’océan Indien, la Chine avance ses pions et trace ses « routes de la soie » par le biais de concessions portuaires, mais aussi d’infrastructures de transports et de télécommunications. Dans le golfe d’Aden, elle a profité d’opérations anti-piraterie pour entraîner sa marine encore peu expérimentée. En 2017, elle a même installé une base à Djibouti.

Les initiatives dans la région indo-pacifique se sont encore accélérées avec la pandémie de Covid-19, en multipliant les manœuvres militaires autour de Taïwan, entre Taïwan et les Philippines ainsi que dans l’Himalaya. Les affrontements militaires dans la région du Ladakh, entre l’Inde et la Chine ont d’ailleurs montré à quel point les tensions pouvaient aboutir concrètement à des affrontements armés !

Avec les futurs sous-marins atomiques américains, l’Australie va ainsi se doter d’armes et de technologies autrement plus puissantes que les sous-marins diesel français. Avec un approvisionnement énergétique en uranium militaire enrichi, les États-Unis fournissent ainsi potentiellement à l’Australie les moyens de fabriquer une bombe atomique avec tous les risques de prolifération nucléaire dans la région et de chaos supplémentaire. L’Inde s’est également dite intéressée par les sous-marins nucléaires français et le renforcement de sa flotte aérienne par des avions Rafale…

La reconstitution des blocs n’est pas à l’ordre du jour

Certains voient les États-Unis et la Chine s'engager vers la formation de nouveaux blocs militaires en vue Troisième Guerre mondiale. Ce n’est clairement pas le cas : ce partenariat stratégique, susceptible de dérapages guerriers, n’est nullement l’expression d’une tendance à la reconstitution de blocs. Il s’agit, en effet, le plus souvent de liens ou d’alliances circonstancielles (comme c’est le cas, par exemple, entre le Japon et la Corée du Sud), voire éphémères et ponctuelles pour d’autres, essentiellement militaires dans le cas de l’alliance AUKUS, mais qui ne vont pas dans le sens d’une alliance solide propre à la formation de deux blocs comme ce fut le cas au cours de la Guerre froide.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser le choix australien, la nouvelle confrontation impérialiste dans cette région indo-pacifique ne se borne pas à alimenter une confrontation entre la Chine et les États-Unis. Au contraire, l’intensification de cette confrontation américano-chinoise a grossi les rangs d’opposants réfractaires ou méfiants. On ne crée pas de blocs en écartant ou en humiliant ses alliés potentiels : l’Allemagne avec les entraves constantes et les sanctions économiques imposées depuis 2017 par les États-Unis aux pays européens face au gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique, par exemple, ou la France humiliée aujourd’hui dans l’affaire des sous-marins.

La France continue de se revendiquer comme une « puissance du Pacifique » en s’appuyant jusqu’alors principalement sur sa coopération avec l’Australie et l’Inde. L’État français avait même fait de ses ventes d’équipements militaires un pilier de sa stratégie en Asie-Pacifique. Celles-ci lui permettaient d’atteindre simultanément deux objectifs : l’un, évident, consistant à glaner des débouchés commerciaux et industriels ; l’autre visant à peser dans la tentative de contrer l’influence de la Chine. La France essayait donc de jouer les équilibristes en adoptant une attitude « conciliante » à l’égard de la Chine, tout en voulant affirmer ses intérêts dans la région à travers l’alliance économico-militaire avec l’Australie. Or, en annonçant l’alliance AUKUS et en infligeant un camouflet à la France, les États-Unis et l’Australie ont signifié que Paris n’était pas à leurs yeux un acteur majeur de la sécurité dans la région. La politique quasi unilatérale des États-Unis vis-à-vis de ses alliés constitue en elle-même la négation d’une perspective de création de bloc. La rupture de contrat de l’Australie vient d’ailleurs paradoxalement renforcer l’intérêt d’une coopération de seconds ou troisièmes couteaux impérialistes en dehors du giron américain. C’est en particulier le cas pour l’Indonésie et, bien sûr, pour la France prête à renforcer ses liens avec l’Inde.

Dans le même temps, dans une région qui a vu naître le principe du soi-disant « non-alignement », les velléités d’autonomie stratégique d’autres requins impérialistes régionaux restent importantes. L’Indonésie et la Malaisie, notamment, ont froidement accueilli ce partenariat AUKUS qui vient bousculer leurs intérêts boutiquiers. Il en est de même de la Nouvelle-Zélande qui a immédiatement affirmé son refus de voir les sous-marins australiens dans ses eaux territoriales.

Quant à la perspective d’un possible bloc impérialiste autour de la Chine, les puissances intéressées ne se bousculent pas au portillon. Même si elle a davantage de liens, en particuliers commerciaux, avec des pays lointains qu’avec ses voisins, l’isolement de la Chine sur ce plan est presque total. Même la Russie sait le danger d’un partenariat majeur avec la Chine qui pourrait, à terme, venir parasiter son retour sur la scène impérialiste mondiale. Seule la Corée du Nord serait un client potentiel. C’est dire ! Le « bloc chinois » n’est donc pas en route non plus ! La dynamique des forces centrifuges et le chacun pour soi dans les rivalités impérialistes s’affirment plus que jamais dans l’évolution de cette situation.

Face à cette situation impérialiste chaotique, qui agglomère un nombre croissant d’acteurs de plus en plus armés, tous les dangers pèsent sur l’avenir. Comme une illustration de ces tensions palpables, des responsables américains, sous l’administration Trump, avaient déclaré qu’on n’arriverait pas en 2030 sans un affrontement direct entre la Chine et les États-Unis ! Et même si la France a perdu le marché des sous-marins australiens, six corvettes seront livrées à partir de 2023 à la Malaisie, des missiles Aster le sont déjà pour Singapour, des hélicoptères pour de nombreux pays comme le Vietnam, la Thaïlande, la Corée du Sud, Singapour, le Pakistan, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie, l’Indonésie ou encore l’Inde. Cela sans compter les divers autres marchés de ventes d’armes américaines, russes, israéliennes, allemandes, chinoises, suédoises… et on en passe !

Voilà la réalité du monde capitaliste en pleine putréfaction où le chaos n’engendre que toujours plus de tensions et de barbarie !

Stopio, 9 octobre 2021

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Tensions impérialistes