Ce numéro de la Revue internationale est consacré à trois thèmes principaux : la présence croissante de la guerre, notamment au Moyen-Orient, cinquante ans après Mai 68 et la révolution d'Octobre.
Les articles sur 1917/18 et 1968 commémorent ces moments importants de la vie de notre classe, il y a respectivement un siècle et un demi-siècle. Ils visent à répondre à la propagande de la classe dirigeante dans la période actuelle et à sa déformation de l'histoire de la classe ouvrière. En même temps, nous revenons sur ces événements parce qu'ils sont fondamentaux pour comprendre la situation mondiale actuelle et les énormes difficultés auxquelles nous sommes confrontés : le manque de confiance du prolétariat dans ses propres forces, le manque de perspective globale orientée vers une nouvelle société sans exploitation et sans échange de marchandises. Avec les articles sur la propagation des guerres et l'accroissement de la barbarie, ils font partie de notre tentative d'analyser la réalité contemporaine, les dangers auxquels nous sommes confrontés et les obstacles à une nouvelle entreprise révolutionnaire.
Le premier article, "Moyen-Orient : le capitalisme est une menace croissante pour l'humanité", est une évaluation concrète de l'évolution de la situation dans cette zone de guerre permanente depuis des décennies, dans le cadre de notre analyse de l'impérialisme et de la décomposition. Le rôle accru de la Russie dans la région qui "s'engage en effet dans une contre-offensive, une réponse à la menace d'étranglement par les États-Unis et ses alliés" est un élément particulièrement important de ces changements.
Le troisième article, le "Rapport sur les tensions impérialistes (novembre 2017)", fait partie d'un bilan critique de nos analyses, en particulier au cours des 30 dernières années, depuis le début de la période de décomposition. Il donne une vision plus large de l'évolution des tensions impérialistes, à la fois géographiquement et pour l'ensemble de la période historique. Bien que nous ayons eu raison de dire, peu après l'effondrement du bloc russe en 1989-91, que la reconstitution des blocs n'était pas à l'ordre du jour, le rapport affirme à juste titre que notre "prédiction" de 1991 selon laquelle "malgré son énorme recul, l'URSS ne pourra plus jamais jouer un rôle majeur sur la scène internationale" et qu'elle est "condamnée à revenir à une "position de troisième rang" n'a pas été réellement confirmée. En effet, "la Russie n'est certainement pas redevenue un challenger mondial face aux États-Unis, mais elle joue un rôle non négligeable en tant que "fauteur de troubles", ce qui est typique de la décomposition. (....), Nous avons sans doute sous-estimé les ressources d'un impérialisme dos au mur, doté d'un arsenal militaire considérable, prêt à défendre ses intérêts bec et ongles."
Les deux articles sur les tensions impérialistes mettent en évidence la difficulté croissante des États-Unis et de son gouvernement actuel à contrôler la situation, et la montée constante de la Chine sur la scène mondiale, en tant que principal rival des États-Unis. Cette analyse comprend également un examen des tensions au sein de l'Union Européenne, portant précisément sur l'orientation d’une politique envers la Russie.
Le deuxième article de cette Revue, "Cinquante ans depuis Mai 68", commence par une présentation de différents articles qui ont été publiés sur notre site web ou dont la rédaction est prévue, et se poursuit avec l'article "L'enfoncement dans la crise économique depuis 50 ans" - le premier de trois articles qui passent en revue les 50 dernières années à la lumière de nos conclusions sur la signification des événements de Mai 68. Cet article d'ouverture est consacré au développement de la crise économique. En 1969, nous avons dit que les sources de prospérité et de plein emploi au cours des 20 années précédentes étaient proches de l'épuisement ("Comprendre Mai", Révolution internationale n°2, republiée sur notre site web). La prédiction s'est avérée exacte. Dans les années 1970, le consensus keynésien de l'après-guerre a été confronté à des difficultés croissantes, qui se sont traduites par une inflation croissante et des attaques contre le niveau de vie des travailleurs, en particulier sur les salaires qui avaient augmenté régulièrement pendant la période de prospérité de l'après-guerre. L'article montre aussi la justesse de l'analyse de 1969 sur la capacité du capitalisme d'État "d'atténuer temporairement les expressions les plus frappantes de la crise". Dans la phase suivante, sous la bannière du "néolibéralisme", l'État a eu tendance à déléguer nombre de ses fonctions au secteur privé, dans le but d'accroître l'avantage concurrentiel et de mobiliser au maximum tous les capitaux disponibles.
Le quatrième article, "La bourgeoisie mondiale contre la révolution d'Octobre" est une réponse aux mensonges que les médias bourgeois ont répandus sur les événements d'il y a cent ans. Pourquoi, tous les dix ans, dénigrent-ils constamment l'un des épisodes les plus précieux de l'histoire de la lutte du prolétariat ? Parce que la bourgeoisie sait très bien que la classe qui n'a pas réussi à renverser le système capitaliste il y a cent ans existe encore aujourd'hui - de même que la promesse encore inachevée d'un monde meilleur. L'article donne une image détaillée de la période qui a suivi l'insurrection victorieuse, avec l'ultimatum allemand à Brest-Litovsk, les forces alliées attaquant le pouvoir soviétique de toutes parts, l'étranglement économique - tout cela combiné réussissant à isoler le bastion révolutionnaire en Russie du reste du prolétariat mondial.
L'image de cette terrible période qui a favorisé la dégénérescence du parti bolchévique et la révolution elle-même est complétée par le dernier article de cette Revue, "Emma Goldman et la Révolution russe - une réponse tardive à une anarchiste révolutionnaire". Jusqu'en février 1918, Emma Goldman a parcouru l'Amérique pour défendre les bolcheviks, comme incarnant en pratique l'esprit de la révolution, malgré leur engagement envers la théorie marxiste. L'article se concentre sur les expériences d'Emma Goldman à partir de 1920 en Russie, alors que ses observations sur la réalité concrète de l'État décrivent très précisément comment celui-ci se développe de plus en plus et commence inexorablement à tout absorber. Témoin de l'écrasement sanglant du soviet de Cronstadt par un parti bolchevique qui s'était identifié à la machine d'État, elle combat avec véhémence l'idée que la fin justifie les moyens, mais tombe beaucoup trop dans la facilité en critiquant ce qu'elle appelle le jésuitisme des bolcheviks "depuis le début", ce qui est en totale contradiction avec leur propre histoire. Cette contribution n'est pas seulement une nouvelle tentative de retracer ces moments cruciaux de l'histoire révolutionnaire sans crainte de la vérité, mais aussi une continuation de notre débat avec les anarchistes internationalistes sur les leçons que le prolétariat devrait tirer de cette tragédie.
La rédaction (05/06/2018)
Il y a quelques mois, le monde semblait faire un pas vers une confrontation nucléaire autour de la Corée du Nord, avec les menaces de Trump de réagir par "le feu et la colère" et les fanfaronnades du "dirigeant suprême" de la Corée du Nord sur ses capacités de représailles. Aujourd’hui, les dirigeants de Corée du Nord et du Sud se serrent la main en public et nous promettent des avancées réelles vers la paix. Trump tiendra sa réunion en face à face avec Kim Jong-un le 12 juin à Singapour.
Il y a seulement quelques semaines, on parlait d‘une troisième guerre mondiale qui éclaterait à partir de la guerre en Syrie, et dernièrement, c'est Trump qui avertissait la Russie que la riposte par ses missiles intelligents était imminente en représailles à l’attaque de Douma par des armes chimiques. Les missiles ont été lancés, aucune unité militaire russe n’a été touchée, et c’est comme si nous revenions au massacre "normal" sous sa forme quotidienne en Syrie.
Puis Trump en a remis une couche en annonçant que les États-Unis se retireraient du "Bad Deal" (mauvais accord) qu'Obama avait conclus avec l'Iran au sujet de son programme d'armement nucléaire. Cela a immédiatement créé des divisions entre les États-Unis et d'autres puissances occidentales qui considèrent que l'accord avec l'Iran fonctionnait, et qui font maintenant face à la menace de sanctions américaines si elles continuent à commercer ou à coopérer avec l'Iran. Et au Moyen-Orient même, l'impact n'a pas été moins immédiat : pour la première fois, une salve de missiles a été lancée contre Israël par les forces iraniennes en Syrie, et pas seulement par leur représentant local, le Hezbollah. Israël - dont le Premier ministre Netanyahou avait peu auparavant déclamé sa tirade sur les violations iraniennes du traité nucléaire - a réagi impitoyablement avec sa rapidité habituelle, frappant un certain nombre de bases iraniennes dans le sud de la Syrie.
Entre-temps, la récente déclaration de Trump de soutien à Jérusalem en tant que "nouvelle" capitale d'Israël a enflammé l'atmosphère en Cisjordanie occupée, en particulier à Gaza, où le Hamas a encouragé les manifestations "martyres" et, en une seule journée sanglante, Israël, enhardi par cette initiative, a répondu en massacrant plus de 60 manifestants (dont huit âgés de moins de 16 ans), blessant plus de 2 500 autres personnes, atteintes par des tireurs d'élite ou des tirs d’armes automatiques, des éclats d'obus de sources inconnues ou encore après avoir inhalé des gaz lacrymogènes pour avoir commis le "crime" de s'être approchées des clôtures frontalières et, dans certains cas, pour possession de pierres, de lance-pierres et de bouteilles d'essence attachées à des cerfs-volants.
Il est facile de céder à la panique dans un monde qui paraît de plus en plus hors de contrôle et de se rassurer lorsque la cause de nos peurs s'éloigne ou que les champs de bataille meurtriers disparaissent des agendas de l'actualité. Mais pour comprendre les dangers réels relatifs au système actuel et à ses guerres, il est nécessaire de prendre du recul, de considérer le déroulement des événements à l’échelle historique et mondiale.
Dans la Brochure de Junius [2], rédigée en prison en 1915, Rosa Luxemburg écrivait que la guerre mondiale signifiait que la société capitaliste sombrait déjà dans la barbarie : "le triomphe de l’impérialisme conduit à la destruction de la culture, sporadiquement pendant une guerre moderne, et pour toujours, si on laisse la période des guerres mondiales qui vient juste de s’ouvrir, suivre son cours détestable jusqu’à ses conséquences ultimes".
La "prévision" historique de Luxemburg a été reprise par l’Internationale Communiste fondée en 1919 : si la classe ouvrière ne renversait pas un système capitaliste qui est désormais entré dans une époque de déclin, la "Grande guerre" serait suivie par des guerres encore plus vastes, plus destructrices et plus barbares, mettant en danger la survie même de la civilisation. Et cela s’est effectivement avéré exact : la défaite de la vague révolutionnaire mondiale qui s’était déclenchée en réaction à la Première Guerre mondiale a ouvert la porte à un second conflit, encore plus cauchemardesque. Et après six ans d'une boucherie, dans laquelle les populations civiles ont été la cible première, l’envoi de bombes atomiques par les États-Unis contre le Japon a donné une forme concrète au danger auquel les futures guerres mèneraient l’humanité.
Pendant les quatre décennies suivantes, nous avons vécu sous l’ombre menaçante d’une troisième guerre mondiale entre des blocs qui dominaient la planète et qui possédaient l’arme nucléaire. Mais bien que la menace ait été sur le point de devenir une réalité comme pendant la crise de Cuba en 1962 par exemple – l’existence même des blocs américain et russe a imposé une sorte de discipline à la tendance naturelle du capitalisme à la guerre de chacun contre tous. C'est un facteur restreignant la possibilité que les conflits locaux – qui étaient généralement des batailles par procuration entre les blocs – ne se développent en dehors de tout contrôle. Un autre élément était le fait que, à la suite de la reprise à l’échelle mondiale de la lutte de classe après 1968, la bourgeoisie n'était pas assurée de pouvoir contrôler la classe ouvrière et de l'enrégimenter pour la guerre.
En 1989-1991, le bloc russe s’est effondré, confronté à l’encerclement croissant des États-Unis et à la faillite de son modèle de capitalisme d’État qui prévalait alors pour tenter de s’adapter désespérément aux nécessités de la crise économique mondiale. Les hommes d’État du camp américain victorieux se vantaient face à l’ennemi "soviétique" hors course, de nous faire entrer dans une nouvelle "ère de prospérité et de paix". En ce qui nous concerne, en tant que révolutionnaires, nous insistions sur le fait que le capitalisme n’en resterait pas moins impérialiste, pas moins militariste, et que la marche à la guerre inscrite dans la nature même du système prendrait une forme plus chaotique et moins prévisible.[1] Et cela aussi s’est avéré correct. Il est important de comprendre que ce processus, cette plongée dans le chaos militaire a empiré au cours des trois dernières décennies.
Dans les premières années de cette nouvelle phase, la superpuissance américaine, consciente que la disparition de son ennemi russe allait provoquer des tendances centrifuges dans son propre bloc, a été encore capable d’exercer une certaine discipline sur ses anciens alliés. Durant la Première Guerre du Golfe, par exemple, ses subordonnés antérieurs (Grande-Bretagne, Allemagne, France, Japon, etc.) ont non seulement rejoint ou soutenu la coalition dirigée par les États-Unis contre Saddam, mais celle-ci a également été épaulée par Gorbatchev en Russie et le régime syrien. Très vite cependant, des fissures ont commencé à apparaître : la guerre dans l’ex-Yougoslavie a vu la Grande Bretagne, l’Allemagne et la France prendre des positions qui, souvent, s’opposaient directement aux intérêts des États-Unis, et dix ans plus tard, la France, l’Allemagne et la Russie se sont ouvertement opposées à l’invasion américaine de l’Irak en 2003.
"L’indépendance" des anciens alliés occidentaux des États-Unis n’a jamais atteint le stade de constitution d’un nouveau bloc impérialiste opposé à Washington. Mais au cours des derniers 20 ou 30 ans, nous avons vu émerger une nouvelle puissance qui pose un défi plus marqué aux États-Unis : la Chine, dont la croissance économique surprenante s’est accompagnée d’une influence impérialiste allant s’élargissant, pas seulement en Extrême-Orient, mais à travers les terres d’Asie jusqu’au Moyen-Orient et en Afrique. La Chine a en effet montré sa capacité de mettre en œuvre une stratégie à long terme pour assouvir ses ambitions impérialistes – comme le montre la construction patiente de la "nouvelle route de la soie" vers l’ouest et la construction graduelle de bases militaires dans la mer de Chine.
Même si, à l'heure actuelle, les initiatives diplomatiques nord et sud-coréennes comme le sommet américano-coréen annoncé donnent l'impression que la "paix" et le "désarmement" peuvent être négociés, et que la menace de destruction nucléaire peut être contrecarrée par des "dirigeants qui reviennent à la raison", les tensions impérialistes entre les États-Unis et la Chine continueront à dominer les rivalités dans la région, et tout mouvement futur autour de la Corée sera en dernière analyse déterminé par cet antagonisme. Ainsi, la bourgeoisie chinoise s'est engagée dans une offensive mondiale à long terme, sapant non seulement les positions des États-Unis mais aussi celles de la Russie et d'autres pays en Asie centrale et en Extrême-Orient ; mais en même temps, les interventions russes en Europe de l'Est et au Moyen-Orient ont mis les États-Unis face au dilemme d'avoir à affronter deux rivaux présentant des niveaux de puissance différents et dans des régions différentes. Les tensions entre la Russie et un certain nombre de pays occidentaux, surtout les États-Unis et la Grande-Bretagne, ont augmenté de manière très visible ces derniers temps. Ainsi, à côté de la rivalité déjà existante entre les États-Unis et leur plus sérieux challenger mondial, la contre-offensive russe est devenue un défi direct supplémentaire face à l'autorité des États-Unis.
Il est important de comprendre que la Russie s'engage effectivement dans une contre-offensive, une réponse à la menace d'étranglement par les États-Unis et ses alliés. Le régime de Poutine, avec sa confiance dans la rhétorique nationaliste et la force militaire héritée de l’ère "soviétique", n’ a pas été que le produit d’une réaction contre la politique économique de l’Occident de spoliation des biens de la Fédération de Russie durant les premières années de son existence, mais aussi, de façon plus importante, contre la continuation et même l’intensification de l’encerclement de la Russie qui avait commencé pendant la Guerre froide. La Russie a été privée de ses anciennes frontières protectrices à l’ouest par l’extension de l’UE et de l’OTAN à la majorité des États européens de l’Est. Dans les années 1990, avec sa politique brutale de terre brûlée en Tchétchénie, elle a montré comment elle allait réagir à toute velléité d’indépendance au sein de la Fédération elle-même. Depuis lors, elle a étendu sa politique à la Géorgie (2008) et à l’Ukraine (depuis 2014) – des États qui ne faisaient pas partie de la Fédération mais risquaient de devenir des foyers d’influence occidentale sur ses frontières septentrionales. Dans les deux cas, Moscou a utilisé les forces séparatistes locales, tout autant que ses forces militaires à peine déguisées, pour contrer les régimes pro-occidentaux.
Ces actions avaient déjà aiguisé les tensions entre la Russie et les États-Unis qui ont réagi en imposant des sanctions économiques à la Russie, plus ou moins soutenues par les autres États occidentaux malgré les différences qu’ils avaient avec les États-Unis au sujet de la politique russe et généralement basées sur leurs intérêts économiques particuliers (c’est particulièrement vrai pour l’Allemagne). Mais l’intervention de la Russie en Syrie qui a suivi a porté ces conflits à un autre niveau.
En fait, la Russie a toujours soutenu le régime d’Assad en Syrie avec des armes et des conseillers. La Syrie a été depuis longtemps son dernier avant-poste au Moyen-Orient à la suite du déclin de l’influence de l’URSS en Libye, en Égypte et ailleurs. Le port syrien de Tartous est absolument vital pour ses intérêts stratégiques ; c’est son principal débouché en Méditerranée, et elle a toujours voulu y maintenir sa flotte. Mais, confrontée à la menace d’une défaite du régime d’Assad par les forces rebelles, et par l’avancée vers Tartous des forces de l’État Islamique, la Russie a fait le grand pas d’engager ouvertement ses troupes et sa flotte de guerre aérienne au service du régime d’Assad, ne montrant aucune hésitation à prendre part au ravage quotidien de villes et de faubourgs tenus par les rebelles, au prix fort du massacre des populations civiles.
Mais les États-Unis également ont ostensiblement disposé des forces en Syrie, en réponse à la montée de l’État Islamique. Et ils n’ont pas fait mystère de leur soutien aux rebelles anti-Assad - y compris l’aile djihadiste qui a été au service de la montée de l’État Islamique. Ainsi, le potentiel pour une confrontation directe entre forces russes et américaines existe dans cette région depuis un certain temps. Les deux réponses militaires américaines à l’utilisation probable d’armes chimiques par le régime ont plus ou moins un caractère symbolique, et pas des moindres parce que l’utilisation d’armes "conventionnelles" par le régime a de loin tué beaucoup plus de civils que l’utilisation de dérivés chlorés ou d’autres agents chimiques. Il y a des signes très forts que les militaires américains ont freiné Trump et se sont assurés qu’un grand soin serait apporté à ne frapper que des installations du régime d'Assad et pas les troupes russes.[2] Mais cela ne signifie pas que le gouvernement américain, ou le gouvernement russe, puissent éviter des confrontations plus directes entre eux à l’avenir ; les forces qui travaillent en faveur de la déstabilisation et du désordre sont simplement trop profondément enracinées et elles se révèlent avec de plus en plus de virulence.
Pendant les deux guerres mondiales, le Moyen-Orient a été un important, mais toutefois secondaire, théâtre de conflit : son importance stratégique s’est accrue avec le développement de ses immenses réserves de pétrole dans la période après la Deuxième Guerre mondiale. Entre 1948 et 1973, la principale scène de confrontations militaires a été la succession de guerres entre Israël et les États arabes voisins, mais ces guerres tendaient à être de courte durée et leur issue profitait largement au bloc américain. C’était une expression de la "discipline" imposée sur les puissances de deuxième et troisième rang par le système des blocs impérialistes. Mais, même pendant cette période, il y avait des signes d'une tendance plus centrifuge – très notablement la longue "guerre civile" au Liban et la "révolution islamique" qui sapaient la domination américaine en Iran, précipitant le déclenchement de la guerre Iran-Irak dans les années 1980 (dans laquelle les pays occidentaux ont surtout soutenu Saddam en tant que contrepoids à l’Iran).
La fin définitive du système des blocs a profondément accéléré ces forces centrifuges, et la guerre en Syrie les a portées à un sommet. Ainsi, en Syrie, ou autour, on peut voir qu’un certain nombre de batailles contradictoires ont lieu :
Nous avons déjà vu comment les déclarations impétueuses de Trump ont rendu encore plus imprévisible en général la situation au Moyen-Orient. Elles sont symptomatiques de profondes divisions au sein de la bourgeoisie américaine. Le président est actuellement l'objet d'investigation par l’appareil de sécurité en recherche de preuves de l’implication de la Russie (via ses techniques avancées de guerre cybernétique, les irrégularités financières, le chantage, etc.) dans la campagne électorale de Trump et jusqu’à récemment encore, Trump ne faisait guère mystère de son admiration pour Poutine, reflétant une possible option en faveur d’une alliance avec la Russie pour faire contrepoids à la montée de la Chine. Mais l’antipathie vis-à-vis de la Russie au sein de la bourgeoisie américaine est très enracinée et, quels que soient ses motifs personnels (comme la revanche ou le désir de prouver qu’il n’est pas un larbin des Russes), Trump a aussi été obligé de hausser le ton et de diriger son discours contre la Russie ; l’accession au pouvoir de Trump étant plutôt une preuve de la montée du populisme et de la perte croissante de contrôle de la bourgeoisie sur son propre appareil politique, expressions politiques directes de la décomposition sociale. Et de telles tendances dans l’appareil politique ne peuvent qu'accroître le développement de l'instabilité au niveau impérialiste, là où elle est la plus dangereuse.
Dans un contexte aussi volatil, il est impossible d’écarter le danger d’agissements soudains irrationnels et agressifs. La classe dominante n’a pas encore sombré dans la démence suicidaire : elle comprend encore que le déchaînement de son arsenal nucléaire court le risque de détruire le système capitaliste lui-même. Et pourtant, il serait insensé de compter sur le bon sens des gangs impérialistes qui dirigent actuellement la planète - même s'ils font actuellement des recherches sur la manière dont les armes nucléaires pourraient être utilisées pour gagner une guerre.
Comme Luxemburg insistait en 1915, la seule alternative à la destruction de la culture par l’impérialisme est "la victoire du socialisme, c'est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l'impérialisme et contre sa méthode d'action : la guerre. C'est là un dilemme de l'histoire du monde, un "ou bien - ou bien" encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient."
La phase actuelle de décomposition capitaliste, de développement du chaos impérialiste, est le prix payé par l’humanité pour l’incapacité de la classe ouvrière à réaliser les espoirs de 1968 et de la vague internationale de luttes de classe qui a suivi : une lutte consciente pour la transformation socialiste du monde. Aujourd’hui, la classe ouvrière se trouve confrontée à la marche en avant de la barbarie, prenant la forme d’une multitude de conflits impérialistes, de désintégration sociale, et de ravage écologique. Et - à la différence de 1917-1918, quand la révolte des ouvriers a mis fin à la guerre - il est beaucoup plus difficile de s’opposer à ces formes de barbarie. Elles sont certainement à leur plus haut niveau dans des régions où la classe ouvrière a peu de poids social – la Syrie en étant l’exemple le plus évident, mais même dans des pays comme la Turquie, où la question de la guerre se pose à une classe ouvrière qui a une longue tradition de luttes, il y a peu de signes d’une résistance directe à l’effort de guerre. En ce qui concerne la classe ouvrière dans les pays centraux, ses luttes contre ce qui est maintenant une crise économique plus ou moins permanente sont actuellement à un niveau très faible, elles n’ont pas d'effet direct sur les guerres qui, bien que situées géographiquement à la périphérie de l’Europe, ont un impact de plus en plus grand – et principalement négatif – sur la vie sociale, à travers la montée du terrorisme, de la répression et des manipulations cyniques concernant la question des réfugiés[1].
Mais la guerre de classe est loin d’être finie. Ici et là, elle donne des signes de vie : dans les manifestations et les grèves en Iran, qui ont montré une réaction déterminée contre les aventures militaristes de l’État ; dans la lutte au sein du secteur de l’éducation au Royaume-Uni et aux États-Unis : par le mécontentement croissant vis-à-vis des mesures d’austérité gouvernementales en France et en Espagne. Cela reste, évidemment, bien en dessous du niveau requis pour répondre à la décomposition de l’ordre social tout entier, mais la lutte défensive de la classe ouvrière contre les effets de la crise économique reste toujours la base indispensable d’une remise en question plus profonde du système capitaliste.
Amos
[1] Voir en particulier notre texte d’orientation : "Militarisme et décomposition [3]" dans la Revue Internationale n° 64, 1991.
[2] "Le secrétaire de la défense américain, James Mattis, a réussi à freiner le président sur l’extension des frappes aériennes en Syrie… C'est Jim Mattis qui a sauvé la mise. Le secrétaire de la défense américain, chef du Pentagone et amiral en retraite a la réputation d’être un dur. Son ancien surnom était « Chien fou ». Quand la pression est montée en Syrie la semaine dernière, ce fut Mattis – et pas le département d’Etat ni le Congrès – qui s’est dressé devant un Donald Trump qui réclamait du sang par ses abois. Mattis a dit à Trump, en effet, que la troisième guerre mondiale n’allait pas se déclencher sous son patronage. Alors que les frappes aériennes ont commencé tôt le samedi, Mattis avait l'air plus président que le président. Le régime d’Assad, disait-il, a "de nouveau défié les normes des peuples civilisés …en utilisant des armes chimiques pour assassiner des femmes, des enfants et d’autres innocents. Nous et nos alliés trouvons ces atrocités inexcusables". À la différence de Trump, qui a utilisé un discours télévisé pour fustiger la Russie et son président, Wladimir Poutine, dans des termes hautement personnels et émotionnels, Mattis a gardé l’œil sur le ballon. Les États-Unis attaquent les capacités d’armement chimique de la Syrie, et c’est pour cela, a-t-il dit, ni plus ni moins, que les frappes aériennes ont lieu. Mattis a eu aussi un message plus rassurant pour Moscou : "je veux souligner que ces frappes sont dirigées contre le régime syrien … Nous sommes allés très loin pour éviter des victimes civiles et étrangères". En d’autres termes, les troupes et les installations russes au sol n’étaient pas une cible. De plus les attaques n’auraient lieu qu’une fois. Rien d’autre ne suivrait".( Simon Tisdall [4], The Guardian 15 avril 2018)
[4] Pour une évaluation générale de l’état de la lutte de classe, voir la résolution du 22ème congrès sur la lutte de classe internationale [6] dans la Revue Internationale n° 159.
Les événements du printemps 68 ont revêtu, par leurs racines comme par leurs conséquences, une dimension internationale. Ils avaient pour soubassement les conséquences sur la classe ouvrière des premières morsures de la crise économique mondiale qui réapparaissait après plus d'une décennie de prospérité capitaliste.
Après des décennies d'écrasement, de soumission et de désorientation, en mai 1968 la classe ouvrière revenait par la grande porte sur la scène de l'histoire. Si l'agitation estudiantine qui se développait en France depuis le début du printemps et avant elle des luttes ouvrières radicales qui avaient eu lieu depuis 1967, avaient déjà modifié l'ambiance sociale du pays, l'entrée massive en lutte de la classe ouvrière (10 millions de grévistes) bouleversa tout le paysage social.
Assez rapidement, d'autres secteurs nationaux de la classe ouvrière mondiale allaient entrer à leur tour dans la lutte. Après l'immense grève de Mai 1968 en France, les luttes en Argentine (le Cordobazo), "l'automne chaud" italien et bien d'autres luttes dans différents pays du monde venaient faire la preuve que le prolétariat mondial était sorti de la période de contre-révolution. Contrairement à la crise de 1929, celle qui était en train de se développer n'allait pas déboucher sur la guerre mondiale mais sur un développement des combats de classe qui allaient empêcher la classe dominante d'apporter sa réponse barbare aux convulsions de son économie.
C'est pour célébrer l'anniversaire de cet évènement considérable que nous publions sur notre site internet un dossier constitué des principaux articles que le CCI a écrit sur cet évènement :
Nous commençons également à publier une série de trois articles relatifs à un bilan de la période écoulée depuis 1968, avec le souci d'examiner dans quelle mesure les conclusions que nous avons tirées sur le sens de mai 68 ont été vérifiées par l'histoire. Le premier ("L'enfoncement dans la crise économique") porte sur le cours suivi par l'aggravation de la crise économique et les deux suivants porteront respectivement sur la dynamique de la lutte de classe et le développement du milieu révolutionnaire
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Dans le numéro 2 de Révolution Internationale (RI), publié en 1969, il y a un article appelé "Comprendre mai [8]" écrit par Marc Chirik, qui était revenu de plus d’une décennie d’exil au Venezuela pour prendre une part active aux "événements de mai 68 en France"[1].
Cet article était une réponse polémique à la brochure "Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations [15]", publié par l’Internationale Situationniste (IS). Tout en reconnaissant que l’IS avait d’ailleurs pris une part active dans le mouvement de mai-juin, il démontait sa prétention quasi illimitée et imbue d’elle-même, qui l’amenait à la conclusion franchement substitutionniste que "l’agitation déclenchée en janvier 1968 à Nanterre par quatre ou cinq révolutionnaires qui allaient constituer le groupe des Enragés, devait entraîner, sous cinq mois, une quasi-liquidation de l’État". Et que "jamais une agitation entreprise par un si petit nombre d’individus n’a entraîné, en si peu de temps, de telles conséquences."
Mais le cœur de la polémique de RI portait sur les conceptions sous-jacentes qui constituaient la base de cette exaltation des minorités "exemplaires" -leur rejet des bases matérielles de la révolution prolétarienne. L’article de Marc conclut d’ailleurs que le volontarisme et le substitutionnisme de l’IS étaient une conséquence logique du rejet de la méthode marxiste qui établit que les actions spontanées de masse de la classe ouvrière sont étroitement en lien avec la situation objective de l’économie capitaliste.
Ainsi, contre l’idée de l’IS que les "événements révolutionnaires" de mai-juin ont éclaté contre un capitalisme qui "fonctionnait bien", et qu’il n’y avait "aucune tendance à la crise économique" dans la période allant jusqu’à l’explosion, Marc a démontré que le mouvement avait été précédé par une menace croissante de chômage et des baisses de salaire - signes que la "glorieuse" prospérité de la période d’après-guerre arrivait à son terme. Et ces signes ne se limitaient pas à la France mais s’exprimaient sous des formes différentes dans le monde "développé", en particulier dans la dévaluation de la livre sterling et dans la crise du dollar aux États-Unis. Il soulignait que celles-ci n’étaient d’ailleurs que des signes et des symptômes, que "ce n’est pas la crise économique ouverte, d’abord parce que ce n’est que le début, et ensuite parce que dans le capitalisme actuel, l’État dispose de tout un arsenal de moyens lui permettant d’intervenir afin de pallier et partiellement, d’atténuer momentanément les manifestations les plus frappantes de la crise."
En même temps, tout en rejetant l’idée anarchiste (et situationniste) que la révolution est possible à tout moment, l’article affirme aussi que la crise économique est une condition nécessaire mais pas suffisante pour la révolution, que de profonds changements dans la conscience subjective des masses ne sont pas automatiquement produits par le déclin de l’économie, contrairement à ce qu’affirmaient les staliniens en 1929 qui déclaraient imminente l'ouverture d'une "troisième période" de la révolution à la suite du crash, alors qu'en réalité la classe ouvrière subissait la défaite la plus profonde de son histoire (dont le stalinisme était, bien sûr, à la fois un produit et un facteur actif).
Mai 68 n’était donc pas encore la révolution, mais signifiait que la période de contre-révolution qui avait suivi la défaite de la première vague révolutionnaire mondiale arrivait à son terme. "Mai 1968 apparaît dans toute sa signification pour avoir été une des premières et une des plus importantes réactions de la masse des travailleurs contre une situation économique mondiale allant se détériorant." L’article ne va pas plus loin dans l’examen des événements réels de 68 : ce n’est pas son but. Mais il donne certaines indications sur les conséquences de la fin de la contre-révolution (une période que Marc a vécu du début à la fin) sur le futur développement de la lutte de classe. Cela signifiait que la nouvelle génération de la classe ouvrière se libérait de beaucoup des mystifications qui avaient emprisonné cette dernière pendant la période précédente, surtout du stalinisme et de l’antifascisme, et bien que la crise qui se manifestait de nouveau allait pousser le capitalisme vers une autre guerre mondiale, aujourd’hui, à la différence de 1930, "le capitalisme dispose de moins en moins de thèmes de mystification capables de mobiliser les masses et de les jeter dans le massacre. Le mythe russe s’écroule, le faux dilemme "démocratie bourgeoise" contre "totalitarisme" est bien usé. Dans ces conditions, la crise apparaît dès ses premières manifestations pour ce qu’elle est. Dès ses premiers symptômes, elle verra surgir dans tous les pays, des réactions de plus en plus violentes des masses."
De plus, comme l’a souligné la série d‘articles écrits en 2008 dans la Revue Internationale (n° 133 et 135), "Mai 68 et la perspective révolutionnaire"[2], Mai 68 était plus qu’une réaction purement défensive devant la situation économique qui se détériorait, il a aussi donné lieu à une intense fermentation politique, à d’innombrables débats sur la possibilité d’une nouvelle société, à des tentatives sérieuses de jeunes éléments politisés - ouvriers tout autant qu’étudiants – de découvrir les traditions révolutionnaires du passé. Cette dimension du mouvement était surtout ce qui faisait revivre la perspective de la révolution, pas en tant que possibilité immédiate ou à court terme, mais comme produit historique de toute une période de résurgence de lutte de classe. Le produit plus immédiat de cet intérêt nouvellement trouvé dans la politique révolutionnaire a été la constitution d’un nouveau milieu politique prolétarien, y compris le groupe qui allait former le CCI au milieu des années 70.
La question que nous voulons soulever ici, cependant, est de savoir si, cinquante ans plus tard, les prédictions contenues dans l’article de Marc se sont avérées correctes ou bien insuffisantes.
La majorité des courants marxistes dans les premières décennies du 20ème siècle considéraient que la Première Guerre Mondiale représentait le tournant définitif de l’ère dans laquelle les rapports capitalistes de production avaient constitué "des formes de développement" des forces productives, vers une ère dans laquelle les forces productives deviennent des entraves à ce développement. Cela s’était concrétisé, au niveau économique, par la transformation des crises cycliques de surproduction qui avaient caractérisé le 19ème siècle, en un état chronique de crise économique accompagné par une militarisation permanente de l’économie et une spirale de guerres barbares. Cela ne signifiait pas, comme le pensaient certains des marxistes dans la période révolutionnaire qui a suivi la guerre de 1914-18, que le capitalisme était entré dans une "crise mortelle" dont il ne pourrait en aucune manière récupérer. Au sein d’une période globale de déclin, il y a encore des récupérations, une expansion dans de nouvelles zones précédemment hors du système capitaliste, et des avancées réelles dans la sophistication des forces productives. Mais la tendance de fond était à ce que la crise économique ne soit plus un orage passager, mais une maladie chronique, permanente, qui rentre dans des phases aiguës à certains moments. Cela devenait déjà clair avec la crise des années 30 : l’idée que "laisser faire", en comptant sur la main invisible du marché permettrait naturellement à l’économie de se rétablir - la réponse initiale des secteurs de la bourgeoisie les plus traditionnels - a dû laisser la place à une politique plus ouvertement interventionniste de l’État – qui a été typique du New Deal aux États-Unis, et de l’économie de guerre nazie en Allemagne. Et ce fut surtout cette dernière qui a révélé, dans une période de défaite de la classe ouvrière, le réel secret des mécanismes qui avaient permis d'atténuer la crise aigüe des années 30 : la préparation d’une seconde guerre impérialiste.
Notre article déclarait en 1969 le retour de la crise ouverte et cela s'est confirmé au cours des quelques années qui ont suivi, avec le choc de la soi-disant "crise du pétrole" de 1973-74 et les difficultés croissantes du consensus keynésien d’après-guerre, avec pour conséquences une montée de l’inflation et des attaques contre les conditions de vie des ouvriers, en particulier les salaires qui s’étaient régulièrement élevés pendant la période de prospérité d’après-guerre. Mais, comme nous l’avons montré dans notre article "30 ans de crise économique ouverte du capitalisme"[3] écrit en 1999, la tendance à la crise ouverte devenant un trait permanent du capitalisme décadent, celle-ci s'est avérée encore plus évidente dans toute la période depuis 1968 ; aujourd’hui, ce qu’il nous faut faire, c’est un article sur "50 ans de crise économique ouverte". Notre article de 1999 suit le cours de la crise au travers de l’explosion du chômage qui a suivi la mise en œuvre du "Thachérisme" et des "Reaganomics" au début des années 80 : le crash financier de 1987 ; la récession au début des années 90 ; les convulsions des Tigres et Dragons en Extrême Orient, de la Russie et du Brésil en 1997-98. Une version actualisée prendrait en compte d’autres récessions au tournant du millénaire, et bien sûr, le dit crash financier ou resserrement du crédit de 2007. L’article de 1999 souligne les principaux traits de l’économie dominée par la crise pendant ces décennies : la croissance sans entrave de la spéculation, du fait que l’investissement dans des activités productives génère de moins en moins de profit ; la désindustrialisation de zones entières des vieux centres capitalistes parce que le capital a été attiré par des sources de force de travail moins chère dans les pays "en développement" ; et à la base d'une grande partie à la fois de la croissance et des chocs financiers de toute cette période, la dépendance incurable du capital à la dette. Il montre que la crise du capitalisme ne s'évalue pas qu'au moyen des chiffres du chômage des taux de croissance, mais aussi à travers ses ramifications sociales, politiques et militaires. C’est ainsi que la crise économique mondiale du capitalisme a été un facteur décisif de la chute du bloc de l’Est en 1989-91, de l’intensification des tensions impérialistes et de l’exacerbation de la guerre et du chaos, surtout dans les zones les plus faibles du système global. Dans notre actualisation nécessaire, nous chercherions aussi à montrer le lien entre la concurrence accrue exigée par la crise et la mise à sac accélérée de l’environnement naturel, dont les conséquences (pollution, changement climatique, etc.) ont déjà un impact direct sur les populations dans le monde. En bref : le caractère prolongé de la crise ouverte du capitalisme dans les cinq dernières décennies, avec les deux classes majeures antagoniques de la société – la bourgeoisie et le prolétariat – qui sont l'une et l'autre incapables d’aller vers leur solution propre – la guerre mondiale ou la révolution – est à la base d’une nouvelle phase terminale de la décadence du capitalisme, sa phase de décomposition généralisée.
Evidemment, la dynamique de cette période n’a pas été celle d'un long déclin ou même un état permanent de stagnation, et la classe dominante a toujours utilisé au mieux dans sa propagande les différentes reprises et mini booms qui ont eu lieu dans les pays plus avancés au cours des années 1980, 90 et 2000, tandis que, pour beaucoup de ses porte-paroles, la montée impressionnante de l’économie chinoise en particulier, est la preuve matérielle que le capitalisme est loin d’être un système sénile. Mais les bases fragiles, limitées et temporaires de ces reprises dans les centres établis du système ont clairement été mises en lumière par l’énorme crash financier de 2007, qui montrait à quel point la croissance capitaliste reposait sur les sables mouvants de la dette illimitée. Ce phénomène est aussi un élément ayant participé de la montée de la Chine, même si la croissance de cette dernière a une base plus substantielle que "la récupération par vampirisation", les "reprises sans emplois", et "les reprises sans augmentation de salaire" que nous avons vues dans économies occidentales. Mais en dernière analyse, la Chine ne peut pas échapper aux contradictions du système global ; d’ailleurs l’échelle vertigineuse de son expansion a le potentiel de rendre les futures crises mondiales de surproduction encore plus destructrices. En prenant du recul par rapport aux cinq dernières décennies, il devient évident que nous ne parlons pas d’un cycle d’expansion et de récession comme au 19ème siècle, quand le capitalisme était réellement un système dans la fleur de l'âge, mais d’une seule crise économique mondiale prolongée, expression elle-même d’une obsolescence sous-jacente du mode de production. L’article de 1969, armé de cette compréhension de la nature historique du capitalisme, était capable de diagnostiquer la signification réelle des petits signes de mauvaise santé économique que les docteurs situationnistes ont si facilement écartés.
En prenant ainsi du recul, nous pouvons aussi apprécier la justesse de l’affirmation de l’article selon laquelle "dans le capitalisme actuel, l'État dispose de tout un arsenal de moyens lui permettant d'intervenir afin de pallier et partiellement, d'atténuer momentanément les manifestations les plus frappantes de la crise."
La principale raison pour laquelle cette crise a trainé si longtemps et a souvent été si difficile à percevoir, c’est précisément la capacité de la classe dominante à contenir et retarder les effets des contradictions du système. La classe dominante, depuis les années 68, n’a pas fait la même erreur que ceux qui faisaient l’apologie du "laisser faire" dans les années 1930. Au lieu de cela, une bourgeoisie plus ancienne et plus expérimentée a maintenu et renforcé l’interférence du capitaliste d’Etat dans l’économie qui avait permis de répondre à la crise dans les années 1930 et avait contribué à soutenir le boom d’après-guerre. Ce fut encore évident avec les premières réponses keynésiennes au réveil de la crise, qui ont souvent pris la forme de nationalisations et de manipulations financières directes de l’Etat ; et malgré tout le rideau de fumée idéologique, cela a continué, bien que sous forme altérée, durant l’époque des "Reaganomics" et du "néo-libéralisme", où l’État a eu tendance à déléguer beaucoup de ses fonctions au secteur privé dans le but d’accroître la productivité et l’avantage concurrentiel.
L’article de 1999 explique comment ce rapport révisé entre État et économie a opéré : "Le mécanisme d'"ingénierie financière" est le suivant. D'un côté, l'État émet des bons et des obligations pour financer ses déficits énormes et toujours croissants qui sont souscrits par les marchés financiers (banques, entreprises et particuliers). D'un autre côté, il pousse les banques à chercher sur le marché le financement de leurs prêts, recourant, à leur tour, à l'émission de bons et obligations et à des augmentations de capital (émission d'actions). Il s'agit d'un mécanisme hautement spéculatif qui consiste à essayer de tirer profit du développement d'une masse croissante de capital fictif (plus-value immobilisée incapable d'être investie dans un nouveau capital).
De cette manière, les fonds privés tendent à peser beaucoup plus que les fonds publics dans le financement de la dette (publique et privée).
Ceci signifie moins une diminution du poids de l'État (comme le proclament les "libéraux") qu'une réponse aux nécessités chaque fois plus écrasantes de financement (et particulièrement de liquidités immédiates) qui obligent à une mobilisation massive de tous les capitaux disponibles".
La crise du crédit de 2007 est peut-être la démonstration la plus claire que le remède le plus universel adopté par le système capitaliste – le recours à la dette – dans les quelques dernières décennies a aussi empoisonné le patient, ne retardant l’impact immédiat de la crise qu’en provoquant de futures convulsions à un niveau encore plus élevé. Mais cela montre aussi, en dernière analyse, que ce traitement a été la politique systématique de l’État capitaliste. La mine d’or du crédit qui a alimenté le boom de l’immobilier avant 2007, si souvent reproché aux banquiers cupides, était en réalité une politique décidée et soutenue aux plus hauts échelons du gouvernement, exactement comme c’est le gouvernement qui a dû intervenir pour consolider les banques et l’ensemble de l’édifice financier vacillant dans le sillage du crash. Le fait qu’ils aient fait cela en s’endettant encore plus, et même en imprimant de l’argent de façon éhontée ("quantitative easing" - assouplissement quantitatif) est une preuve de plus que le capitalisme ne peut que réagir à ses contradictions qu’en les rendant pires.
C’est une chose de montrer que nous avions raison de prévoir la réapparition de la crise économique ouverte en 1969, et de donner un cadre pour expliquer pourquoi cette crise serait une affaire au long cours. C’est une tâche plus difficile de montrer que notre prédiction d’une reprise de la lutte de classe internationale s’est aussi confirmée. Nous dédierons donc une deuxième partie de cet article à ce problème, tandis qu’une troisième partie analysera ce qu’il est advenu du nouveau mouvement révolutionnaire qui est né à partir des événements de mai-juin 1968.
Amos
[1] Voir aussi notre courte biographie de Marc [16] pour avoir une meilleure idée d’un aspect de cette "participation active" au mouvement. "Il a alors l'occasion de manifester un des traits de son caractère qui n'a rien à voir avec celui d'un "théoricien en chambre" : présent sur tous les lieux où vit le mouvement, dans les discussions mais aussi dans les manifestations, il passe une nuit entière derrière une barricade bien décidé, avec un groupe déjeunes éléments, à "tenir jusqu'au matin" face à la police... comme l'avait fait la petite chèvre de Monsieur Seguin race au loup dans le conte d'Alphonse Daudet." Revue Internationale n °67, 1991.
Le rapport que nous publions ci-dessous a été présenté et discuté au sein d'une réunion internationale du CCI (au mois de novembre 2017) destinée à faire le point sur l'évolution des grandes tendances présidant à l'évolution des tensions impérialistes. Pour ce faire, il s’appuie sur les textes et rapports où ces tendances avaient été analysées et discutées en profondeur au sein de notre organisation, à savoir le texte d’orientation (TO) "Militarisme et décomposition [3]" de 1991 (publié dans la Revue internationale n° 64, 1e trimestre 1991) et le rapport du 20e Congrès International [19] (Revue internationale n° 152, 2e sem. 2013).
Depuis l'écriture de ce dernier rapport, il s'est produit une série d'évènements majeurs de l'aggravation des tensions impérialiste au Moyen-Orient. Tout d'abord l'incursion militaire directe de la Turquie en Syrie le 20 janvier dernier pour affronter les troupes kurdes basées dans la région d'Afrin, dans le Nord de la Syrie. Cette intervention, qui s'effectuait avec l'accord au moins tacite de la Russie, est lourde de futures confrontation militaires, en particulier avec les États-Unis, alliés dans cette région aux forces kurdes de l’YPG, et de déchirements au sein de l'OTAN dont sont membres la Turquie et les États-Unis. Ensuite intervenait la frappe militaire en Syrie des États-Unis (appuyés par la Grande-Bretagne et la France) prenant pour cible des sites présumés de fabrication d'armes chimiques et significative de l'accroissement direct des tensions entre les États-Unis et la Russie. Plus récemment encore, la décision de Trump de se retirer de l'accord sur le nucléaire iranien constitue un facteur d'attisement des tensions entre Israël et l'Iran mais aussi de déstabilisation au niveau mondial, la décision américaine ayant été condamnée par une grande majorité de pays. Tout ceci illustre le risque d'escalade incontrôlée et d'embrasement au Moyen-Orient et le fait que, comme le développe notre article du même nom, "Le capitalisme est de plus en plus une menace pour l’humanité [20]".
(14/05/2018).
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Ces quatre dernières années, depuis la tenue de notre 20e congrès international, les rapports impérialistes ont connu des développements majeurs : la guerre en Syrie et le combat contre l'État Islamique, l’intervention russe en Ukraine, la crise des réfugiés et les attentats en Europe, le Brexit et la pression du populisme, l’élection de Trump aux États-Unis et les accusations d’immixtion de la Russie dans la campagne électorale (Russiagate), les tensions entre les États-Unis et la Chine face aux provocations de la Corée du Nord, l’opposition entre l’Arabie Saoudite et l’Iran (expliquant les pressions exercées par ce premier pays sur le Qatar), le coup d’État manqué contre Erdogan et la répression en Turquie, le conflit autour de l'autonomie kurde, la flambée du nationalisme entre la Catalogne et l’Espagne, etc. Il est donc important d'évaluer dans quelle mesure ces événements sont en continuité avec nos analyses générales de la période mais aussi quelles sont les orientations nouvelles qu’ils révèlent ?
Pour ce faire, il est crucial, comme le pose d’emblée le texte d’orientation TO "Militarisme et décomposition" d’utiliser la méthode adéquate pour appréhender une situation qui est inédite :
En particulier, face à de tels événements historiques, il importe que les révolutionnaires soient capables de bien distinguer les analyses qui sont devenues caduques de celles qui restent valables, afin d'éviter un double écueil : soit s'enfermer dans la sclérose, soit "jeter le bébé avec l'eau du bain".
La mise en pratique de cette approche, imposée il est vrai par la réalité du moment, a constitué la base de notre capacité d’analyse des évolutions fondamentales sur le plan impérialiste ces 26 dernières années.
Dans cette perspective, le présent rapport propose trois niveaux d’appréhension des événements récents afin de situer leur importance par rapport à nos cadres d’analyse :
Ce texte présente le cadre d’analyse pour comprendre la question de l’impérialisme et du militarisme dans la période de décomposition. Il avance deux orientations fondamentales pour la caractérisation de l’impérialisme dans la période actuelle :
Au contraire, ceux-ci deviennent plus barbares et chaotiques : "En effet, ce n'est pas la constitution de blocs impérialistes qui se trouve à l'origine du militarisme et de l'impérialisme. C'est tout le contraire qui est vrai : la constitution des blocs n'est que la conséquence extrême (qui, à un certain moment peut aggraver les causes elles-mêmes), une manifestation (qui n'est pas nécessairement la seule) de l'enfoncement du capitalisme décadent dans le militarisme et la guerre. (…) La fin des blocs ne fait qu'ouvrir la porte à une forme encore plus barbare, aberrante et chaotique de l'impérialisme".
Cela s’exprime en particulier par le déchaînement des appétits impérialistes tous azimuts et la multiplication des tensions et conflits : "La différence avec la période qui vient de se terminer, c'est que ces déchirements et antagonismes, qui auparavant étaient contenus et utilisés par les deux grands blocs impérialistes, vont maintenant passer au premier plan. (…) du fait de la disparition de la discipline imposée par la présence des blocs, ces conflits risquent d'être plus violents et plus nombreux, en particulier, évidemment, dans les zones où le prolétariat est le plus faible".
De même on assiste au développement du "chacun pour soi" et, en corollaire, des tentatives de contenir le chaos, qui sont tous les deux des facteurs d’aggravation de la barbarie guerrière : "le chaos régnant déjà dans une bonne partie du monde et qui menace maintenant les grands pays développés et leurs rapports réciproques, (…) face à la tendance au chaos généralisé propre à la phase de décomposition, et à laquelle l'effondrement du bloc de l'Est a donné un coup d'accélérateur considérable, il n'y a pas d'autre issue pour le capitalisme, dans sa tentative de maintenir en place les différentes parties d'un corps qui tend à se disloquer, que l'imposition du corset de fer que constitue la force des armes. En ce sens, les moyens mêmes qu'il utilise pour tenter de contenir un chaos de plus en plus sanglant sont un facteur d'aggravation considérable de la barbarie guerrière dans laquelle est plongé le capitalisme".
Le TO souligne donc de manière centrale qu’il y a une tendance historique au "chacun pour soi", à l’affaiblissement du contrôle des États-Unis sur le monde, en particulier sur leurs ex-alliés, et à une tentative de leur part sur le plan militaire, où ils ont une supériorité énorme, de maintenir leur statut en imposant leur contrôle sur ces mêmes alliés.
Le caractère de plus en plus barbare et chaotique de l’impérialisme en période de décomposition est une entrave majeure à la reconstitution de nouveaux blocs : "l'exacerbation de ces deux derniers [le militarisme et l’impérialisme] dans la phase actuelle de vie du capitalisme constitue, de façon paradoxale, une entrave majeure à la reformation d’un nouveau système de blocs prenant la suite de celui qui vient de disparaître. (…) Le fait même que la force des armes soit devenue - comme le confirme la guerre du Golfe - un facteur prépondérant dans la tentative de la part des pays avancés pour limiter le chaos mondial, constitue une entrave considérable à cette tendance. (…) La reconstitution d'un nouveau couple de blocs impérialistes, non seulement n'est pas possible avant de longues années, mais peut très bien ne plus jamais avoir lieu."
Les États-Unis sont les seuls à pouvoir jouer le gendarme du monde. Les seuls autres candidats possibles au leadership d’un bloc sont l’Allemagne et le Japon : "(…) le monde se présente comme une immense foire d'empoigne, où jouera à fond la tendance au "chacun pour soi", où les alliances entre États n'auront pas, loin de là, le caractère de stabilité qui caractérisait les blocs, mais seront dictées par les nécessités du moment. Un monde de désordre meurtrier, de chaos sanglant dans lequel le gendarme américain tentera de faire régner un minimum d'ordre par l'emploi de plus en plus massif et brutal de sa puissance militaire".
Par ailleurs, L’URSS ne pourra jamais reconquérir un rôle de challenger : "(…) il est hors de question, par exemple, que la tête du bloc qui vient de s'effondrer, l'URSS, puisse un jour reconquérir une telle place."
Ici aussi, l’analyse reste exacte pour l’essentiel : après vingt-cinq ans en période de décomposition, aucune perspective de reconstitution de blocs ne se dessine.
En conclusion, le cadre et les deux axes principaux présentés dans le TO ont largement été confirmés et restent profondément valables.
Le rôle des États-Unis comme seul gendarme du monde a fort évolué au cours de ces 25 années : c’est une des questions centrales qui sera approfondie plus avant dans ce rapport. Cependant, le TO met en évidence une orientation qui s’est concrétisée au-delà des prévisions de 1991 : le fait que l'action des États-Unis allait créer encore plus de chaos. Ceci est magistralement illustré par le développement du terrorisme d’aujourd'hui, conséquence essentiellement de la politique des États-Unis en Irak, et accessoirement de l’intervention franco-britannique en Lybie.
De plus, nous pouvons dire aujourd’hui que l’analyse surestimait le rôle potentiel attribué au Japon et même à l’Allemagne. Le Japon a pu renforcer son armement et a gagné plus d'autonomie dans certains secteurs, mais cela n’est en rien comparable à une tendance à la formation de bloc car le Japon a dû se soumettre à la protection américaine face à la Corée du Nord et surtout à la Chine. La potentialité subsiste pour l’Allemagne sans s’être réellement renforcée durant ces 25 ans. L'Allemagne a gagné plus de poids, joue un rôle prépondérant et même dirigeant en Europe, mais, sur plan militaire, elle reste toujours un nain, même si (a contrario du Japon) elle fait participer ses troupes dans le plus de 'mandats' militaires possibles de l'ONU. Par contre, la période a vu l’émergence de la Chine comme nouvelle puissance ascendante, rôle que nous avons largement sous-estimé dans le passé.
Par ailleurs, pour la Russie enfin, l’analyse reste fondamentalement correcte, dans le sens aussi que sa position de chef de bloc en 1945 était déjà un "accident de l’histoire". Mais les prédictions qu’elle "ne pourra jouer, malgré ses arsenaux considérables, de rôle majeur sur la scène internationale" et qu’elle "est condamnée à retrouver la place de troisième ordre" ne se sont pas vraiment concrétisées : la Russie n'est certes pas redevenue un challenger mondial des États-Unis mais elle joue un rôle non négligeable en tant que "fauteur de trouble", typique de la décomposition, exacerbant par ses interventions militaires et ses alliances le chaos partout dans le monde (elle a engrangé certains succès comme en Ukraine et en Syrie, a renforcé sa position envers la Turquie et l’Iran et a développé une coopération avec la Chine). Nous avons sans doute sous-estimé à ce niveau les ressources d’un impérialisme aux abois, prêt à tout pour défendre becs et ongles ses intérêts.
S’inscrivant dans le cadre d’un impérialisme de plus en plus barbare et chaotique et de l’impasse croissante de la politique des États-Unis, qui ne fait qu’exacerber la barbarie guerrière (axes du rapport du 19e congrès du CCI[1]), le rapport met en avant quatre orientations dans le développement des confrontations impérialistes qui concrétisent et complètent pour l’essentiel les axes du TO de 1991.
- L’accroissement du "chacun pour soi", qui se traduisait en particulier par une multiplication tous azimuts des ambitions impérialistes. Ceci s’exprime concrètement par :
- L’impasse croissante de la politique de gendarme mondial des États-Unis, en particulier en Afghanistan et en Irak entraîne une fuite dans la barbarie guerrière. "L’échec cuisant des interventions en Irak et en Afghanistan a affaibli le leadership mondial des États-Unis. Même si la bourgeoisie américaine sous Obama, en choisissant une politique de retraite contrôlée d’Irak et d’Afghanistan, a su réduire l’impact de la politique catastrophique menée par Bush, elle n’a pas pu en inverser la tendance et cela a entraîné sa fuite en avant dans la barbarie guerrière. L’exécution de Ben Laden a exprimé une tentative des États-Unis de réagir à ce recul de leur leadership et a souligné leur supériorité technologique et militaire absolue. Cependant, cette réaction ne remettait pas en question la tendance de fond à l’affaiblissement."
- Une tendance s’affirme à l’extension explosive des zones d’instabilité permanente et de chaos : "(…) sur des pans entiers de la planète, de l’Afghanistan jusqu’en Afrique, à un point tel que certains analystes bourgeois, tels le français Jacques Attali, parlent carrément de "somalisation’ du monde".
- La crise de l’euro (avec les PIGS : Portugal, Irlande, Grèce et Espagne) accentue les tensions entre États européens et les tendances centrifuges au sein de l’UE : "D’autre part, la crise et les mesures drastiques imposées poussent vers un éclatement de l’UE et un rejet de la soumission au contrôle d’un pays quelconque, c’est-à-dire poussent vers le "chacun pour soi". La Grande-Bretagne refuse radicalement les mesures de centralisation proposées et dans les pays du sud de l’Europe, un nationalisme antiallemand croît. Les forces centrifuges peuvent aussi impliquer une tendance à la fragmentation d’États, à travers l’autonomisation de régions comme la Catalogne, l’Italie du nord, la Flandre ou l’Écosse. (…) Ainsi, la pression de la crise, à travers le jeu complexe des forces centripètes comme centrifuges, accentue le processus de désagrégation de l’UE et exacerbe les tensions entre États."
Les quatre orientations majeures de la situation, développées dans le rapport, restent également valables. Elles mettent déjà bien en évidence que la tension entre d’une part le "chacun pour soi" et d’autre part les tentatives pour contenir le chaos, mise en évidence dans le TO de 1991, tend de plus en plus à déboucher sur une situation chaotique de plus en plus explosive.
Depuis le rapport de 2013, les événements confirment le glissement des rapports impérialistes vers des tensions tous azimuts et un chaos de moins en moins contrôlable. Mais surtout, la situation est marquée par son caractère hautement irrationnel et imprédictible, lié à l’impact des pressions populistes et, en particulier, au fait que la première puissance mondiale est dirigée aujourd’hui par un président populiste aux réactions imprévisibles. Une approche de plus en plus à court-terme de la bourgeoisie et une forte imprédictibilité des politiques qui en découlent marquent avant tout la politique du gendarme américain, mais aussi la politique des autres puissances impérialistes majeures, le développement des conflits dans le monde et l’accroissement des tensions en Europe.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump, surfant sur une vague populiste, a eu trois conséquences majeures.
La première concerne l'imprévisibilité des décisions et l'incohérence de la politique étrangère des États-Unis. Les agissements de ce président populiste et de son administration, tels la dénonciation des traités transpacifique et transatlantique, de l’accord sur le climat, la remise en question de l’OTAN et du traité nucléaire avec l’Iran, le soutien inconditionnel à l’Arabie Saoudite, la surenchère belliciste avec la Corée du Nord ou les tensions avec la Chine, sapent les bases des politiques et des accords internationaux, qui avaient été défendus par les différentes administrations américaines précédentes. Ses décisions imprévisibles, ses menaces et ses coups de poker ont pour effets de saper la fiabilité des États-Unis comme allié et d’accentuer le déclin de la seule superpuissance.
Ainsi, les rodomontades, les coups de bluff et les brusques changements de position de Trump non seulement ridiculisent les États-Unis mais mènent au fait que de moins en moins de pays leur font confiance.
De même, bien que la bourgeoisie américaine sous Obama, en choisissant une politique de retraite contrôlée en Irak et en Afghanistan, ait su réduire l’impact de la politique catastrophique menée par Bush, elle n’a pas pu en inverser la tendance et l’impasse de la politique américaine est accentuée de manière éclatante à travers les agissements de l’administration Trump. Lors du G 20 de 2017 à Hambourg, l’isolement des États-Unis était évident sur la question du climat, de la guerre commerciale. Par ailleurs, l’engagement russe en Syrie pour sauver Assad a fait reculer les États-Unis et renforce le poids de la Russie au Moyen-Orient, en particulier en Turquie et en Iran, tandis que les États-Unis n’ont pu contenir l’émergence de la Chine du statut d’outsider au début des années 1990 vers celui d’un challenger sérieux qui se présente comme le champion de la mondialisation.
Le risque de déstabiliser la situation mondiale et d'augmenter les crispations impérialistes n'a jamais été aussi fort, comme on le voit avec la Corée du Nord ou l’Iran : la politique américaine est plus que jamais un facteur direct d’aggravation du chaos sur un plan global.
La deuxième conséquence de l'arrivée de Trump au pouvoir est l'ouverture d'une crise politique majeure au sein de la bourgeoisie américaine. Le besoin constant d’essayer de cadrer l’imprévisibilité des décisions présidentielles mais surtout les soupçons que le succès électoral de Trump serait largement dû à des soutiens provenant de Russie (Russiagate), un fait totalement inacceptable du point de vue de la bourgeoisie américaine, mettent en évidence une situation politique particulièrement délicate et une difficulté à contrôler le jeu politique.
La lutte incessante pour “cadrer” le président se joue à plusieurs niveaux : pression exercée par le Parti Républicain (échec des votes sur la suppression de l'Obamacare, opposition aux plans de Trump par ses ministres (Le ministre de la Justice J. Sessions qui refuse de démissionner ou les ministres des Affaires étrangères et de la Défense qui "nuancent" les propos de Trump), lutte pour la prise de contrôle du staff de la Maison Blanche par les "généraux" (Mc Master, Mattis). Toutefois, ce cadrage n’empêche pas les "dérapages", comme lorsque Trump conclut en septembre un deal avec les Démocrates pour contourner l’opposition des Républicains à l’augmentation du plafond de la dette.
Quelle que soit l'orientation impérialiste de la bourgeoisie américaine envers la Russie, sur laquelle des divergences peuvent aussi exister entre factions de la bourgeoisie américaine, (comme nous allons le voir), le scandale du Russiagate est gravissime avec l’accusation d’immixtion de la Russie dans la campagne présidentielle américaine et la connexion de Trump avec la mafia russe. En effet, pour la première fois, un président américain est élu avec le soutien de la Russie, ce qui est inacceptable pour intérêts de la bourgeoisie américaine. Si les enquêtes devaient confirmer les accusations, elles ne pourraient que mener à une procédure d’impeachment à l'encontre de Trump.
Et enfin, la dernière conséquence de l'arrivée de Trump au pouvoir est le développement des tensions quant aux options pour l’impérialisme américain. En effet, la question des liens avec la Russie est aussi l’objet de confrontations entre clans au sein de la bourgeoisie américaine. Comme le challenger principal est aujourd’hui la Chine, un rapprochement avec l’ancienne tête du bloc rival et puissance militaire importante est-il acceptable pour la bourgeoisie américaine en vue de contenir le chaos, le terrorisme et la poussée chinoise ? L’Amérique peut-elle contribuer à la réémergence de sa rivale de la Guerre Froide et accepter de négocier un compromis avec elle dans certains domaines ? Cela permettrait-il de contenir les ambitions chinoises et de frapper un coup contre l’Allemagne ? Au sein de l’administration Trump, les partisans d’un rapprochement sont nombreux, comme les ministres Tillerson aux Affaires étrangères et Ross au Commerce et aussi le beau-fils du président, Jared Kushner. De larges parties de la bourgeoisie américaine ne semblent toutefois pas disposées à faire des concessions sur ce plan (en particulier au sein de l’armée, des services secrets, du parti démocrate). Dans ce cadre, les investigations concernant le Russiagate, impliquant la possibilité de manipulation et de chantage d’une présidence américaine par un ennemi extérieur, sont largement exploitées par ces factions pour rendre tout rapprochement avec la Russie totalement inacceptable.
Les orientations protectionnistes de Trump et la sortie des États-Unis de divers accords internationaux amènent divers puissances, surtout européennes et asiatiques, à renforcer leurs liens – sans exclure totalement pour le moment les États-Unis –, à exprimer leur désir de devenir plus indépendantes des États-Unis et à défendre leurs intérêts propres. Cela est apparu clairement à travers la collaboration entre l’Allemagne et la Chine lors du dernier G20 à Hambourg et cette collaboration entre pays européens et asiatiques se manifeste aussi dans la conférence sur le climat de Bonn qui vise à concrétiser les objectifs délimités à Paris.
La position de retrait des États-Unis exacerbe le "chacun pour soi" chez les autres grandes puissances : nous avons déjà évoqué l’agressivité impérialiste de la Russie qui lui a permis de regagner des points sur le champ de bataille impérialiste planétaire (Ukraine, Syrie). En ce qui concerne la Chine, nous sous-estimions encore dans rapport du 20e congrès international à la fois la rapidité de la modernisation économique et la stabilité politique interne dans ce pays qui semble s’être fortement renforcée sous Xi. La Chine se présente aujourd’hui comme le défenseur de la globalisation face au protectionnisme américain et comme un pôle de stabilité planétaire face à l’instabilité de la politique de ce pays, tout en développant une stratégie militaire visant à augmenter sa présence militaire en dehors de la Chine (Mer de Chine du Sud).
Ce développement du "chacun pour soi" peut aller de pair avec la mise en place d’alliances circonstanciées (Chine et Allemagne pour orienter le G20, le tandem franco-allemand pour renforcer la coopération militaire en Europe, Chine et Russie par rapport à l’Iran), mais celles-ci restent fluctuantes et ne peuvent être considérées comme des bases pour l’émergence de véritables blocs. Considérons sur ce plan l’exemple de l’alliance entre la Chine et la Russie. Les deux puissances partagent des intérêts communs, par exemple face aux États-Unis en Syrie et en Iran, ou en Extrême-Orient (Corée du Nord) face aux États-Unis et au Japon. Elles ont d’ailleurs effectué des manœuvres militaires communes dans les deux régions. La Russie est devenue un gros fournisseur d'énergie à la Chine, réduisant ainsi sa dépendance envers l’Ouest, tandis que cette dernière livre massivement des biens de consommation et effectue des investissements en Sibérie. Cependant, la Russie ne veut pas devenir le subordonné d’un puissant voisin dont elle est en train de devenir dépendante à un niveau inconnu auparavant. De plus, les deux pays sont également concurrents en Asie centrale, en Asie du Sud-Est et dans la péninsule indienne : le projet chinois de la nouvelle "route de la soie" va directement à l’encontre des intérêts russes, tandis que la Russie resserre ses liens avec l’Inde, l’adversaire central de la Chine en Asie (avec le Japon). Enfin, le rapprochement de la Chine avec l’UE, et en particulier avec l’Allemagne, constitue une menace mortelle pour la Russie qui se trouverait prise en tenaille entre la Chine et l’Allemagne.
Face à l’explosion du "chacun pour soi", les tentatives pour "maintenir en place les différentes parties d’un corps qui tend à se disloquer" apparaissent de plus en plus vaines, tandis que l’instabilité des rapports impérialistes rend imprévisible l’extension des foyers de tensions.
La défaite de l'État islamique ne réduira pas l’instabilité et le chaos : les confrontations entre milices kurdes et armée turque en Syrie, entre unités kurdes et armée irakienne et milices chiites pro-iraniennes à Kirkouk en Irak, sont annonciatrices de nouvelles batailles sanglantes dans la région. Le positionnement de la Turquie, qui occupe une place clé dans la région, est à la fois capitale pour l’évolution des tensions et pleine de menaces pour la stabilité même du pays. La Turquie a des ambitions impérialistes importantes dans la région, non seulement en Syrie ou en Irak, mais aussi dans l’ensemble des pays musulmans, de la Bosnie au Qatar, du Turkménistan à l’Egypte, et elle joue pleinement sa propre carte impérialiste : d’une part, son statut de membre de l’OTAN est largement ‘instable’, vu ses rapports tendus avec les États-Unis et la majorité des pays d’Europe de l’Ouest, membres de l’OTAN, vu aussi les tensions avec l’UE concernant les réfugiés et les relations conflictuelles avec la Grèce ; d’autre part, elle tend actuellement à se rapprocher de la Russie et même de l’Iran, un concurrent impérialiste direct sur la scène du Moyen-Orient, tout en s’opposant à l’Arabie Saoudite (refus de retirer ses troupes déployées dans une base turque au Qatar). En même temps, la lutte pour le pouvoir à l’intérieur du pays s’exacerbe avec un positionnement de plus en plus dictatorial d’Erdogan et la reprise de la guérilla kurde. Sur ce plan, le refus des États-Unis d’extrader Gülen mais aussi le soutien, l’armement et l’entraînement des milices kurdes en Irak par les États-Unis sont lourds de menaces quant au développement du chaos à l’intérieur même de la Turquie.
L’imprévisibilité de l’évolution de certains foyers de tensions est particulièrement évidente concernant la Corée du Nord. Si la toile de fond du conflit est la confrontation de plus en plus manifeste entre la Chine et les États-Unis, un certain nombre de caractéristiques rendent l’issue de la situation particulièrement incertaine :
Bref, la zone de guerre, de décomposition d’États et de chaos sanglant tend à s’étendre toujours plus, allant de l’Ukraine au Soudan du Sud, du Nigéria au Moyen-Orient, du Yémen à l’Afghanistan, de la Syrie à la Birmanie et à la Thaïlande. Il faut relever, sur ce plan également, une extension de zones de chaos en Amérique latine : la déstabilisation politique et économique croissante du Venezuela, le chaos politique et économique au Brésil, la déstabilisation du Mexique si la politique protectionniste de Trump envers ce pays se confirme. À cela, il faut ajouter le développement en extension du terrorisme et sa présence dans la réalité quotidienne en Europe, aux États-Unis, etc. La zone de chaos qui s’étend sur la planète laisse de moins en moins de possibilités de reconstruction aux populations concernées, même partielle (alors que c’était encore envisageable en Bosnie ou au Kosovo), comme l’illustre l’échec de la politique de reconstruction et de rétablissement des structures étatiques en Afghanistan.
Le développement des tensions en Europe
Ce facteur, déjà potentiellement présent dans le rapport du 20e congrès (cf. point 4.2.), s’est spectaculairement accentué ces dernières années. Avec le Brexit, l’UE est entrée dans une zone de grande turbulence, tandis que, sous le couvert de la protection des citoyens et la lutte contre le terrorisme, les budgets de la police et de l’armée connaissent une hausse sensible en Europe de l’Ouest et, encore plus, en Europe de l'Est.
Sous la pression des mesures économiques, de la crise des réfugiés, des attaques terroristes et surtout des victoires électorales de mouvements populistes, les fractures au sein de l’Europe se multiplient et les oppositions s’exacerbent : pressions économiques de l’UE sur la Grèce et l’Italie, résultat du référendum sur le Brexit, pression du populisme sur la politique européenne (Pays-Bas, Allemagne) et victoires de celui-ci dans les pays de l’Europe de l’Est (Pologne, Hongrie et récemment la Tchéquie), tensions internes en Espagne avec la "crise catalane". Un démembrement progressif de l’UE à travers par exemple "une Europe à plusieurs vitesses", comme semble le prôner actuellement le duo franco-allemand, devrait provoquer une intensification marquée des tensions impérialistes en Europe.
Le rapport entre le populisme (contre les "élites" et leur conception cosmopolite, mondialiste, et pour le protectionnisme) et le nationalisme a été mis en évidence par le discours de Trump en septembre à l’ONU : "le nationalisme sert un intérêt international : si chaque pays songe en premier lieu à lui-même, les choses s’arrangeront d’elles-mêmes pour le monde". Cette glorification exacerbée du "chacun pour soi" ("America first" de Trump) pèse lourdement sur le conflit catalan. Sur l’arrière-fond de la crise de l’euro et de l’austérité drastique qui s’en est suivi, on assiste à une interaction dramatique du populisme et du nationalisme: d’un côté, une partie de la moyenne et petite bourgeoisie catalane qui "ne veut plus payer pour l’Espagne" ou encore les provocations de la coalition catalaniste de Puigdemont dominée par la gauche et confrontée à sa propre perte de crédibilité au pouvoir ; et du côté "espagnoliste" de l'État central, la fuite en avant dans la surenchère nationaliste du premier ministre espagnol Rajoy face à la crise du Partido Popular, empêtré dans de nombreuses affaires de corruption.
"Le militarisme et la guerre constituent une donnée fondamentale de la vie du capitalisme depuis l'entrée de ce système dans sa période de décadence. (…) En réalité, si l'impérialisme, le militarisme et la guerre s'identifient à ce point à la période de décadence, c'est que cette dernière correspond bien au fait que les rapports de production capitalistes sont devenus une entrave au développement des forces productives : le caractère parfaitement irrationnel, sur le plan économique global, des dépenses militaires et de la guerre ne fait que traduire l'aberration que constitue le maintien de ces rapports de production" (TO Militarisme et décomposition). Le degré de chaos impérialisme et de barbarie guerrière, allant bien au-delà de ce qu’on aurait pu imaginer il y a 25 ans, traduit bien l’obsolescence du système et la nécessité impérieuse de son renversement.
Sur l’arrière-fond de la crise de l’euro et de l’austérité drastique qui s’en est suivi, on assiste à une interaction dramatique du populisme et du nationalisme: d’un côté, une partie de la moyenne et petite bourgeoisie catalane qui "ne veut plus payer pour l’Espagne" ou encore les provocations de la coalition catalaniste de Puigdemont dominée par la gauche et confrontée à sa propre perte de crédibilité au pouvoir ; et du côté "espagnoliste" de l'État central, la fuite en avant dans la surenchère nationaliste du premier ministre espagnol Rajoy face à la crise du Partido Popular, empêtré dans de nombreuses affaires de corruption.
CCI (Novembre 2017)
[1] Ce rapport n'a pas été publié dans notre presse. Cependant le lecteur pourra se reporter à la partie Tensions impérialistes de la résolution sur la situation internationale [21] adoptée à ce congrès.
Comme nous pouvions nous y attendre, les porte-voix de la bourgeoisie ne sont pas restés insensibles au centenaire de la révolution d’Octobre 17. Comme à chaque décade, le mensonge et le mépris ont animé les articles de journaux, les documentaires et les prises de paroles télévisées qui se sont succédé pendant plusieurs semaines. Sans grande originalité, intellectuels et universitaires nous ont ressassé l’histoire d’un coup d’État réalisé par une poignée d’hommes au service d’un chef névrosé, avide de pouvoir et motivé par la vengeance personnelle.[1] Ainsi, la lutte pour une société sans classes sociales et sans exploitation de l’homme par l’homme n’aurait été que le cache sexe d’une entreprise volontairement totalitaire qui puiserait son origine dans la pensée de Marx elle-même[2].
Il serait inutile de chercher un semblant d’honnêteté auprès de ces chiens de garde de la démocratie et du mode de production capitaliste. Mais si cet événement semble être à classer dans les archives de l’histoire, pourquoi s’acharner à le déformer chaque dix ans avec autant de morgue ? Pourquoi la bourgeoisie s’emploie-t-elle autant à dénigrer l’un des épisodes les plus précieux de l’histoire de la lutte du prolétariat ? Contrairement au discours qu’elle peut diffuser dans ses médias, la bourgeoisie sait trop bien que la classe qui a failli renverser son monde il y a cent ans existe toujours. Elle sait aussi que son monde est encore plus mal en point qu’en 1917. Et sa survie dépend de sa capacité à utiliser intelligemment et sans faillir les armes à sa disposition afin d’éviter un nouvel octobre qui pourrait, cette fois-ci, voir aboutir le but historique de la classe ouvrière.
Très vite, la bourgeoisie a compris le danger que pouvait faire peser la révolution en Russie sur l’ordre social mondial. Ainsi, après s’être entretuées pendant quatre années, les principales puissances de l’époque firent cause commune afin d’endiguer la vague prolétarienne qui menaçait de submerger une société qui n’avait plus rien à offrir à l’humanité, sinon la guerre.
A contre-courant de l’histoire "officielle" selon laquelle la révolution d’Octobre 17 contenait en germe les marques de sa dégénérescence, cet article vise à mettre en évidence que l’isolement du prolétariat russe est avant tout à mettre au crédit de la coordination des gouvernements bourgeois afin d’assumer cette guerre de classes dont l’issue s’avéra déterminante pour le cours de l’histoire. Il s’agira également de montrer que de 1917 à aujourd’hui, les différentes fractions de la classe dominante ont usé de toutes les armes à leur disposition pour d'abord entraver et réprimer la Révolution, ensuite dévoyer et dénigrer sa mémoire et ses leçons.
En juin 1917, face à la poursuite de la guerre et du programme impérialiste du gouvernement provisoire, le prolétariat réagit vivement. Durant l’énorme manifestation du 18 juin à Petrograd, les mots d’ordre internationalistes des bolcheviks sont pour la première fois majoritaires. Dans le même temps, l’offensive militaire russe se termine dans un fiasco puisque l’armée allemande perce le front en plusieurs endroits. La nouvelle de l’échec de l’offensive arrive dans la capitale et attise le feu révolutionnaire. Pour faire face à cette situation très tendue, apparaît l’idée de provoquer une révolte prématurée à Petrograd, d’y écraser les ouvriers et les bolcheviks puis de faire endosser la responsabilité de l’échec de l’offensive militaire au prolétariat de la capitale qui aurait donné "un coup de poignard dans le dos" à ceux qui étaient au front. Pour cela, la bourgeoisie provoque plusieurs incidents afin de pousser les ouvriers à la révolte dans la capitale. La démission de quatre ministres du parti Cadet du gouvernement et la pression de l’Entente sur le gouvernement provisoire devaient pousser les mencheviks et les SR à se rallier au gouvernement bourgeois[3]. Ce qui n’allait faire que relancer les revendications pour le pouvoir immédiat aux soviets. De plus, la menace d’envoyer au front les régiments de la capitale accrut le mécontentement des soldats qui entreprirent de mener un soulèvement armé contre le gouvernement provisoire. La manifestation du 3 juillet aurait pu s’avérer catastrophique pour la suite de la révolution si le parti bolchevik n’avait pas réussi à calmer l’ardeur des masses en les empêchant de s’affronter prématurément aux troupes gouvernementales. Dans ces jours cruciaux, le parti a su rester fidèle au prolétariat en le détournant du piège tendu par la bourgeoisie. Mais ces provocations furent bien peu au regard de la répression et de la campagne de calomnies auxquelles furent confrontés les bolcheviks dans les jours suivants. Tout comme aujourd’hui, les bolcheviks furent affublés des pires accusations. Agents allemands payés par le Kaiser, tireurs isolés faisant feu sur les troupes entrant dans Petrograd. Tous les moyens étaient bons pour discréditer le parti aux yeux des ouvriers de la capitale. Ce n’est que par le déploiement d’une énorme énergie et grâce à un grand discernement politique que les bolcheviks purent défendre leur honneur. Si les Journées de Juillet ont révélé le rôle indispensable du parti, elles ont aussi permis de dévoiler la véritable nature des mencheviks et des SR. En effet, leur soutien au gouvernement bourgeois en ces journées cruciales[4] fut la cause de leur discrédit auprès des masses. Ainsi, comme l’écrit Lénine, "une nouvelle phase commence. La victoire de la contre-révolution déclenche la déception au sein des masses vis-à-vis des partis socialistes-révolutionnaire et menchevik, et ouvre la voie au ralliement de celles-ci à la politique qui soutient le prolétariat"[5].
Dans un entretien accordé au journaliste et militant socialiste John Reed quelque temps avant la prise du palais d’hiver, Rodzianko, le "Rockfeller" russe déclarait que "la Révolution est une maladie. Tôt ou tard, les puissances étrangères devront intervenir, comme on interviendrait pour guérir un enfant malade et lui apprendre à marcher".[6]
Cette intervention ne tarda pas. Très vite, les diplomates des grandes puissances bourgeoises tentèrent de se mettre d’accord avec la bourgeoisie russe afin de régler cette question au plus vite. Pour le chef de l’Intelligence Service britannique en Russie, Sir Samuel Hoare, la meilleure solution restait l’instauration d’une dictature militaire. L’Union des officiers de l’armée et de la flotte proposait la même solution. Comme l’exprimait le ministre des Cultes Kartachev, membre du Parti cadet : "Celui qui ne craindra pas d’être cruel et brutal prendra le pouvoir dans ses mains." [7]
Déjà, la tentative de coup d’Etat de Kornilov[8] en août 1917 fut appuyée par Londres et Paris. Et l’échec de cette première tentative contre-révolutionnaire fut loin de décourager la bourgeoisie mondiale. Désormais, pour les Alliés, il s’agissait d’arrêter l’influence grandissante des bolcheviks dans les rangs du prolétariat de Russie. Le 3 novembre, une conférence secrète des militaires alliés en Russie se tint dans le bureau du chef de la Croix-Rouge, le colonel Thompson. Face au "péril bolchevik", le général américain Knox propose tout simplement de s’emparer des bolcheviks et de les fusiller.[9] Mais le 7 novembre, le comité militaire révolutionnaire s’empare du Palais d’Hiver et le pouvoir est remis au soviet de Petrograd. Désormais, pour la bourgeoisie mondiale, l’intervention militaire reste la seule option. D’autant plus que l’écho de la révolution se fait entendre dans toute l’Europe.
D’emblée, le IIe Congrès des Soviets adopta le décret sur la paix qui proposait à tous les belligérants une paix immédiate et sans annexion. Mais cet appel ne trouva aucune réponse auprès des puissances alliées qui souhaitaient faire durer le conflit dans l’attente d’une aide américaine. Pour les Empires Centraux, la libération du front de l’Est leur permettait de se réorganiser avant l’entrée en guerre des Etats-Unis. Une trêve de trois semaines est ainsi signée à Brest-Litovsk, le 22 novembre, avec l’état- major autrichien et allemand. Des négociations s’ouvrent le 9 décembre entre les deux parties. Mais ce même jour, la bataille de Rostov-sur-le-Don opposant les gardes rouges aux armées blanches sonne l’ouverture de la guerre civile.[10] Après la prise de pouvoir, l’épreuve la plus dure se dressait désormais devant le prolétariat de Russie. Dans l’attente d’une extension de la révolution dans le reste de l’Europe, il fallait se préparer à affronter les forces contre-révolutionnaires de l’intérieur bien appuyées par les grandes puissances.
La contre-révolution s’organisa véritablement dans les jours qui suivirent les élections à l’Assemblée constituante marquées par une majorité hostile au gouvernement des Soviets. À la fin du mois de novembre, les généraux Alexeiev, Kornilov et Dénikine et le cosaque Kalédine constituèrent l’armée des Volontaires dans le sud de la Russie. Au début, celle-ci était composée d’environ 300 officiers. Cette armée fut la première expression de la réaction militaire de la bourgeoisie russe. Pour son financement, "la ploutocratie de Rostov-sur-le-Don leva six millions et demie de roubles, celle de Novotcherkassk environ deux millions". Constituée d’officiers favorables à une restauration de la monarchie, elle détenait "en germe un caractère de classe", ajoute le général russe Dénikine.[11]
Le gouvernement des Soviets ne pouvait laisser se structurer l’armée contre-révolutionnaire sans réagir. Il était nécessaire que la révolution se renforce sur le plan militaire. Le 28 janvier 1918, le Conseil des Commissaires du peuple adopta un décret prévoyant de transformer la garde rouge [12] en une Armée Rouge ouvrière et paysanne constituée "des éléments les plus conscients et les mieux organisés des classes laborieuses". Mais l’organisation de cette armée demeura une tâche difficile. En effet, faute de pouvoir trouver un encadrement communiste compétent, Trotski recruta dans le corps des officiers de l’armée tsariste. En ce début de 1918, le rapport de force n’est guère en faveur de la Russie des soviets. L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie profitent du délitement de l’armée puis de sa démobilisation le 30 janvier pour mettre fin à l’armistice signée quelques semaines auparavant. Dans un radiogramme paru le 19 février dans la Pravda, le Conseil des commissaires du peuple proteste "à propos de l’offensive lancée par le gouvernement allemand contre la République Soviétique de Russie qui avait proclamé la fin de l’état de guerre et commencé à démobiliser l’armée sur tous les fronts. Le gouvernent ouvrier et paysan de la Russie pouvait d’autant moins s’attendre à une semblable attitude que l’armistice n’a été dénoncé par aucune des parties contractantes ni directement ni indirectement, ni le 10 février, ni à aucun autre moment comme les deux parties y étaient cependant tenues par l’accord du 2 décembre 1917." [13]
En fait, l’Allemagne prétexta l’indépendance de l’Ukraine pour passer à l’offensive avec l’assentiment de la Rada, le gouvernement ukrainien bourgeois. Il s’en suivit une débandade de la garde rouge, racontée notamment par le bolchevik Primakov :
C’est dans ce contexte très difficile qu’ont lieu les premières levées en masse de l’Armée Rouge alors que la question de la paix est de plus en plus pressante pour la survie de la révolution.
Si dans un premier temps, la République des Soviets, afin de gagner du temps, adopte la stratégie de "ni guerre, ni paix", le retard pris par la révolution européenne rend la signature de la paix inévitable, malgré les conditions honteuses imposées par les Empires Centraux qui amputaient la Russie d’une grande partie de son territoire. Nous savons que la question de la paix occasionna d’âpres débats au sein du parti bolchevik et des SR de gauche. Ce n’est pas le lieu de s’y attarder ici. Mais avec le recul, la position défendue par Lénine, acceptée lors du VIIe Congrès du Parti s’avéra la mieux adaptée à la situation.[15]
Dans les semaines et les mois qui suivent, la République des Soviets est encerclée de toutes parts. Des armées blanches se structurent dans plusieurs parties du pays. Partie de Samara, la légion tchécoslovaque mise sur pied par les puissances de l’Entente[16] sème la terreur tout le long de la ligne du Transsibérien dans les agglomérations importantes, ce qui facilite les soulèvements. Par la suite, les Anglo-américains débarquent à Mourmansk, les Blancs occupent le Sud de la Russie occidentale, les Allemands et les Autrichiens entrent dans la région du Don, des troupes japonaises débarquent à Vladivostok...
En ce début d’été 1918, la situation de la République des Soviets est devenue très préoccupante. Le 29 juillet, Lénine écrit : "Mourmansk, au Nord, le front tchécoslovaque à l’Est, le Turkestan, Bakou et Astrakhan au Sud-Est, nous voyons que presque tous les maillons de la chaîne forgée par l’impérialisme anglo-français se tiennent."
Nous voyons bien que l’engagement des puissances de l’Entente a été déterminant pour l’organisation de la contre-révolution. Un détail que nos bons démocrates préfèrent éluder. Au début de l’année 1919, environ 25 000 soldats britanniques, français, italiens, américains et serbes sont mobilisés entre Arkhangelsk et Mourmansk[17] dans un combat à mort contre "le péril bolchevik" qui continuerait à s’étendre "s’il n’était pas arrêté", comme l’indiquait Clémenceau.
Le témoignage d’un membre du corps expéditionnaire, Ralph Albertson, offre une image éloquente de la détermination et de la barbarie exercée par cette coalition anti-communiste : "Nous employions des obus à gaz contre les bolcheviks... Nous dressions toutes les embûches possibles quand nous évacuions les villages. Une fois, nous avons fusillé plus de trente prisonniers... Et quand nous avons pris le commissaire de Borok, un sergent m’a dit qu’il avait laissé son corps dans la rue, blessé par plus de seize coups de baïonnette. Nous avions pris Borok par surprise et le commissaire, un civil, n’avait pas eu le temps de prendre les armes... J’ai entendu un officier répéter à ses hommes qu’ils ne devaient pas faire de prisonniers, qu’ils devaient les tuer, même s’ils étaient désarmés... J’ai vu un prisonnier bolchevik désarmé, qui ne causait aucun ennui, abattu de sang-froid... Chaque nuit, un détachement d’incendiaires faisait des masses de victimes."[18]
La paix de Brest-Litovsk n’a fait qu’attiser la haine des différentes fractions contre-révolutionnaires mais aussi des S-R de gauche à l’égard des bolcheviks. La Russie des Soviets ressemble désormais à une forteresse assiégée où la faim "est aux portes de beaucoup de villes, villages, usines et fabriques", comme le relate Trotsky. L’alliance des Blancs et des puissances occidentales plongea la révolution dans une situation de survie permanente. D’ailleurs, dès le 15 mars 1918, les différents gouvernements de l’Entente, décident de ne pas accepter la paix de Brest-Litovsk et organisent l’intervention armée. Si, effectivement, les puissances de l’Entente interviennent directement en Russie, elles s’appuient sur la trahison du parti Socialiste-Révolutionnaire pour mener à bien la contre-révolution. Au mois de juin 1918, l’ancien assistant de Kerensky, le S-R Boris Savinkov, prévoit d’assassiner Lénine et Trotsky et de mener une insurrection à Rybinsk et Iaroslav, afin de permettre un débarquement des Alliés. Autrement dit, au vu de l’extrême faiblesse de l'armée rouge, il s’agissait de mener une grande offensive pour en finir une bonne fois pour toute avec la Révolution.
Comme le relate Savinkov, les Blancs espéraient "encercler la capitale avec les villes soulevées et, en utilisant le soutien des Alliés au nord et des Tchécoslovaques, qui venaient juste de s’emparer de Samara, sur la Volga, mettre les bolcheviks dans une situation difficile". Nous savons désormais, grâce à des mémoires publiés par plusieurs agents secrets étrangers, aux enquêtes parues dans la Pravda quelques années plus tard ainsi qu’aux sources diplomatiques, que l’Angleterre et la France furent à l’origine de ce complot. Les projets d’insurrections dans les villes autour de Moscou, les débarquements étrangers, l’offensive tchécoslovaque faisaient partie d’un seul et même plan orchestré par les militaires et les diplomates étrangers et exécuté par les dirigeants S-R farouchement opposés à la paix avec l’Allemagne et à l’extension de la révolution.[19]
Les légionnaires tchécoslovaques, pilotés par les Alliés, s’emparent de Samara le 8 juin puis assiègent Omsk. Un mois plus tard, ils s’emparent de Zlatooust dans l’Oural puis, quelques jours plus tard, ils approchèrent d’Ekaterinbourg où était internée la famille impériale. La libération de la famille impériale aurait pu permettre d’unifier des forces contre-révolutionnaires qui avaient bien du mal à régler leurs propres clivages et divergences. Les bolcheviks souhaitaient ne pas courir ce risque et décidèrent d’exécuter toute la famille. Cette décision, était motivée par la nécessité d’intimider l’ennemi et de lui montrer, comme l’écrit Trotsky des années plus tard, "qu’il n’y avait pas de retraite possible, que l’issue était la victoire totale ou la perte totale". Cela se retourna malgré tout contre les bolcheviks. En effet, l’exécution des enfants du tsar fut utilisée par la bourgeoisie internationale lors de ses campagnes de propagande afin de présenter les bolcheviks comme des barbares assoiffés de sang.
En juillet et août, l’offensive se poursuit, les Français et les Britanniques débarquent au nord, à Mourmansk. Ils installent un gouvernement "autonome". Les Turcs et les Anglais occupent l’Azerbaïdjan. Les Allemands entrent en Géorgie avec l’assentiment des mencheviks tandis que les légionnaires tchèques poursuivent leurs avancées vers l’ouest. Ces semaines s’avèrent déterminante pour la défense de la Révolution où sa survie s’est jouée à un fil. À Sviajsk, près de Kazan, après plusieurs jours de combats, l’état-major de la 5e armée, extrêmement affaibli, aurait pu être capturé avec ses principaux chefs militaires à commencer par Trotsky. Le manque de renseignements et les erreurs stratégiques des généraux blancs permit à Trotsky et ses hommes de s’en sortir. Vu l’extrême faiblesse du pouvoir des Soviets, l’arrestation de ses principaux chefs auraient porté un coup fatal au moral et à la détermination des troupes.
Au nord, les Britanniques prennent le commandement de toutes les armées de la région. Outre quatre ou cinq bataillons d’Anglais, les troupes se composaient de quatre ou cinq bataillons d’Américains, d’un bataillon de Français, de Polonais, d’Italiens et de formations mixtes.[20] Une armée russe est aussi organisée, mais reste sous le commandement et la supervision des Britanniques. Début août, cette armée du Nord, s’empare d’Arkhangelsk, renverse le soviet et met sur pied un gouvernement provisoire, composé de cadets et de S-R, contrôlé par le général britannique Pool.
Dans le même temps, la Commune de Bakou tombe à la mi-août face à l’offensive de l’armée turque, des moussavatistes (nationalistes azerbaïdjanais) et des régiments britanniques. Les vingt-six commissaires du peuple sont fusillés le 20 septembre 1918 par les Anglais.[21]
Les différentes fractions de la bourgeoisie russe profitent de ce contexte difficile pour déstabiliser le pouvoir des Soviets en fomentant des complots qui auraient pu s’avérer désastreux pour la révolution.
Dès les mois de mai et juin 1918, s’était formé un bloc contre-révolutionnaire, allant des monarchistes à certains mencheviks et S-R. Tous ces partis s’étaient ralliés au "Centre national" créé à l’origine par les Cadets. Les principaux leaders du mouvement s’employaient à recueillir des informations politiques et militaires qu’ils transmettaient aux différentes armées blanches et entretenaient d’étroites relations avec les agents secrets anglais, français et américains. D’ailleurs, une conférence spéciale se réunit, en octobre 1918, composée des représentants des pays de l’Entente et du Centre national. La Tcheka réagit rapidement et se rendit compte de l’existence d’un centre unique de la contre-révolution.
Mais cela n’empêcha pas la mise en œuvre d’entreprises visant à déstabiliser la République des Soviets. Le 30 août, le chef de la Tcheka, Ouritsky, est assassiné par un S-R. Quelques heures plus tard, une tentative d’assassinat est perpétrée contre Lénine à la sortie de l’usine Michaelson. Mais ces deux événements ne sont qu’une petite partie d’une entreprise plus vaste qui visait à supprimer l’ensemble des principaux bolcheviks : "Le 15 août, Bruce Lockhart [un agent secret britannique] reçoit la visite d’un officier qui se présente comme étant le colonel Berzine, commandant de la garde lettone du Kremlin. Celui-ci lui tend une lettre de recommandation écrite par Cromey, attaché naval britannique à Petrograd. Berzine déclare que, bien qu’ayant soutenu les bolcheviks, les Lettons ne veulent pas combattre les Anglais qui ont débarqué à Arkhangelsk. Après en avoir discuté avec le Conseiller général en France, Groener, Lockhart met Berzine en relation avec Railey. Dans les derniers jours d’août, Groener préside une réunion secrète de certains représentants alliés. Elle se tient au consulat général des Etats-Unis. Railey et un autre agent de l’I.S, George Hill, ainsi que le correspondant du Figaro à Moscou, René Marchand, sont présents. Railey raconte dans ses mémoires qu’il fit savoir qu’il avait acheté Berzine pour deux millions de roubles. Il s’agissait de s’emparer d’un seul coup des dirigeants bolcheviks qui devaient prochainement assister à une session de leur Comité central. Les Anglais étaient en relations avec le général Ioudénitch et s’apprêtaient à lui fournir des armes et du matériel. (...) A la suite de l’assassinat d’Ouritski, la Tcheka, qui était sur les traces des comploteurs, avait pénétré à l’ex-ambassade britannique de Petrograd. Cromey avait tiré sur les policiers, tuant un commissaire et plusieurs agents. Il avait lui-même été abattu. L’attaché naval, lui aussi, était en train de brûler des papiers compromettants. Mais il en restait encore suffisamment pour éclairer la lanterne des enquêteurs. Railey, recherché activement, parvint cependant à s’enfuir. Au bout de plusieurs mois, il regagna Londres où il accusa René Marchand de l’avoir trahi... Quant à Berzine, la presse soviétique révéla par la suite qu’il avait indiqué à ses chefs que Bruce Lockhart et Railey lui avaient offert deux millions de roubles pour participer à l’assassinat des dirigeants soviétiques."[22]
L’arrestation de Bruce Lockhart conclut une enquête qui avait pleinement démontré la participation étrangère aux manigances des Blancs.[23]
Ce complot manqué fut malgré tout l’un des points culminants du danger contre-révolutionnaire. À ce stade, la chute de la République des Soviets semblait imminente. Devant une telle situation, la Terreur rouge fut décrétée le 6 septembre. Mais si cette mesure a été une erreur majeure[24], nous devons admettre qu’elle fut imposée par la force des choses, c’est à dire aux pratiques terroristes des puissances étrangères et des armées blanches.
Officiellement, les gouvernements bourgeois sont intervenus en Russie en défense de la démocratie et du "péril bolchevik". En réalité, l’instauration de la démocratie était le dernier souci des puissances de l’Entente, avant tout déterminées à éviter l’extension de la vague révolutionnaire qui gagnait l’Allemagne à la fin de l’année 1918. Les bourgeoisies française, britannique et états-uniennes étaient prêtes à tout pour défendre leurs intérêts. Ainsi, dès le début de la guerre civile, les armées étrangères se comportèrent en véritables hordes sanguinaires, cherchant à instaurer ou soutenir des dictatures militaires dans la plupart des territoires repris à l’Armée Rouge. C’est par exemple ce qui se passe au début du mois de janvier 1919, quand le général Miller débarque à Arkhangelsk et se fait proclamer gouverneur général de la ville et ministre de la Guerre. Dirigeant une armée de 20 000 hommes, s’appuyant sur des paysans et pêcheurs monarchistes haineux à l’égard des communistes, il fit régner la terreur sur la région. L’ancien procureur de la province, Dobrovolsky raconte que "les partisans de Pinet étaient si féroces que le commandant du 8e régiment, le colonel B., décida d’éditer une brochure sur l’attitude humaine à avoir avec les prisonniers."[25]
Par ailleurs, les Alliés ne vont pas hésiter à soutenir directement les armées des principaux chefs Blancs partisans d’un pouvoir très autoritaire comme Dénikine et Koltchak. L’offensive que ce dernier mena de la Sibérie aux abords de Moscou à la fin de 1918 fut en grande partie réalisée avec un arsenal militaire offert par les principales puissances étrangères :
C’est à cette division militaire du travail entre les Alliés et les armées blanches que le prolétariat de Russie dut faire face durant toute l’année 1919. Lénine avait bien conscience de l’extrême fragilité du pouvoir des Soviets et c’est la raison pour laquelle il s’attacha à dénoncer la responsabilité des généraux tsaristes dans leurs combines avec les armées étrangères :
Cette grande alliance contre-révolutionnaire se fit encore plus vitale lorsqu’éclata la révolution allemande en décembre 1918. Comme le relatent les historiens américains M. Sayers et A. Khan dans La grande conspiration contre la Russie, "La raison du renoncement des Alliés à marcher sur Berlin, écrivent-ils, et à désarmer définitivement le militarisme allemand, réside dans la peur du bolchevisme chez les Alliés... Le commandant en chef allié, le maréchal Foch, a révélé dans ses Mémoires que, dès l’ouverture des négociations de paix, les porte-parole allemands évoquaient constamment "‘la menaçante invasion bolchevique de l’Allemagne'"...Wilson, de l’état-major général britannique, a raconté dans son ‘War Diary’ (journal de guerre) que, le 9 novembre 1918, deux jours avant la signature de l’armistice, ‘le cabinet s’est réuni cette nuit, de 6h30 à 8h, Lloyd George a lu deux télégrammes du Tigre (Clemenceau) dans lesquels il relatait l’entrevue de Foch avec les Allemands ; le Tigre redoute la chute de l’Allemagne et la victoire du bolchévisme dans ce pays : ‘Lloyd George m’a demandé si je souhaitais que cela arrivât ou si je ne préférais par un armistice. Sans hésitation, j’ai répondu : ‘Armistice. ‘ Tout le cabinet a été d’accord avec moi. Pour nous, le véritable danger n’est plus désormais les Allemands, mais le bolchévisme’."
La crainte d’une extension de la révolution dans l’ensemble de l’Europe aiguisait la détermination des puissances bourgeoises à mater définitivement le pouvoir des Soviets. Lors de la conférence de la paix, Clémenceau, se fit le plus farouche défenseur de cette politique : "Le danger bolchevique est très grand à l’heure présente ; le bolchévisme s’étend. Il a gagné les provinces baltes et la Pologne ; et, ce matin, nous avons reçu de très mauvaises nouvelles, car il s’étend à Budapest et à Vienne. L’Italie aussi est en danger. Le danger est probablement plus grand là qu’en France. Si le bolchévisme, après s’être étendu à l’Allemagne, devait traverser l’Autriche et la Hongrie et gagner l’Italie, l’Europe aurait à faire face à un très grand danger. C’est pourquoi il faut faire quelque chose contre le bolchévisme." Affirmant haut et fort, lors de cette conférence, le "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes", la bourgeoisie ne laisserait pas le prolétariat mondial disposer de lui-même au risque de mettre en péril la société bourgeoise. Pour l’un ou l’autre camp, la clé de la victoire résidait dans l’extension ou l’isolement de la révolution. Aussi, la crainte de la bourgeoisie se mesure au degré de violence et d’atrocité auquel elle se livra en Russie, en Allemagne, en Hongrie et en Italie. Car derrière le voile des "droits de l’homme" se cache l’intérêt d’une classe dominante toujours décidée à user des pires procédés lorsqu’il s’agit de sa survie.
Les paroles fracassantes de Clémenceau (rapportées ci-dessus) permettent de comprendre son insistance pour décréter un blocus total de la Russie et mettre tout en œuvre pour que les États voisins restent hostiles à la République des Soviets.[28]
D’où aussi, la détermination avec laquelle fut combattue la vague révolutionnaire. Le retard du prolétariat européen et mondial à faire la révolution plongeait le prolétariat de Russie dans un isolement complet. La République des Soviets était désormais une "forteresse assiégée" tentant de résister à d’immenses difficultés. En 1919-1920, les effets des rationnements et de l’assujettissement de la production, appliqués au cours de la guerre mondiale, se faisaient encore sentir dans le pays. A cela, s’ajoutaient la dévastation de la guerre civile et le blocus économique imposés par les puissances démocratiques entre mars 1918 et le début de l’année 1920. Toutes les importations étaient bloquées, y compris les colis de solidarité envoyés par les prolétaires des autres pays. Les armées blanches et celles de l’Entente avaient mis la main sur le charbon d’Ukraine et le pétrole de Bakou et du Caucase ce qui engendra une pénurie de combustible. La totalité des combustibles qui parvenait dans les villes restait inférieur à 10% de ce qui était consommé avant la Première Guerre mondiale. La faim dans les villes était terrible, tout manquait. Les ouvriers de l’industrie lourde recevaient les rations de première catégorie qui ne dépassaient pas les 1900 calories.
Evidemment, cette situation avait également des répercutions sur l’état des soldats de l’Armée Rouge en proie à la faim, au froid et aux maladies. En octobre 1919, les troupes blanches de Ioudenitch menacent Petrograd. La brigade du commandant Kotovsky venue d’Ukraine est appelée en renfort. Le 4 novembre, Kotovsky adresse un rapport édifiant : "Une épidémie généralisée de typhus, la gale, l’eczéma, des maladies dues au froid à la suite du manque de linge et d’uniformes et de bains. Tout cela a mis sur les genoux de 75 à 85 % de notre effectif de vieux combattants qui sont, en chemin, restés dans les infirmeries et les hôpitaux." Face aux protestations de certains régiments, la brigade sera mise au repos. Cette situation s’avéra bien pire : "nous avons été confrontés à d’autres difficultés, écrit un soldat. L’épidémie de typhus s’est déchainée, et des maladies dues au refroidissement ont ravagé la brigade. Les soldats et les commandants vivaient dans des baraquements non chauffés et recevaient des rations de famine : 200 grammes de ‘soukhari’ (une sorte de pain grillé) et 300 grammes de chou. Ca faisait mal au cœur de voir nos chevaux mourir par manque de fourrage."[29] Trotsky dépeint en des termes très sombres l’apparence de ces mêmes troupes sensées défendre le principal bastion du prolétariat russe : "Les ouvriers de Petrograd n'avaient pas alors bonne mine : le teint terreux parce qu'ils ne mangeaient pas à leur faim, des vêtements en loques, des bottes trouées, souvent dépareillées."
Après 1921, la pénurie se poursuit et les rationnements étaient toujours aussi drastiques, "la ration de pain noir n'est encore que de 800 grammes pour les travailleurs des entreprises à feu continu et de 600 grammes pour les travailleurs de choc. La ration baisse jusqu'à 200 grammes pour les porteurs de la "carte B" (les chômeurs). Le hareng, qui, en d'autres circonstances, avait déjà permis de sauver la situation, manquait complètement. Les patates parvenaient gelées aux villes, à cause de l'état lamentable des chemins de fer (à peu près 20 % de leur potentiel d'avant-guerre). Au début du printemps 1921, une famine atroce ravagea les provinces orientales et la région de la Volga. On comptait alors, d'après les statistiques reconnues par le congrès des Soviets, entre 2 et 2,7 millions de nécessiteux, qui souffraient de la faim, du froid, des épidémies de typhus ([20]), de diphtérie, grippe, etc."[30]
Dans les usines, la surexploitation des ouvriers n’empêcha pas la baisse de la production. La sous-alimentation et le chaos économique poussaient une partie d’entre eux à migrer vers la campagne, d’autres fuyaient les grandes entreprises pour aller dans de petits ateliers rendant le troc plus facile. Dans ces conditions, il fut décidé de mettre en œuvre la Nouvelle Politique Economique (NEP), qui mit un frein à l'étatisation de la production.
La guerre civile laisse derrière elle un pays totalement exsangue. Près de 980 000 morts dans les rangs de l’Armée Rouge, aux alentours de 3 millions au sein des populations civiles. La famine, déjà présente, s’amplifie lors de l’été 1921 avec la terrible sécheresse qui se répand dans tout le bassin de la Volga.
Même si, face au développement des mutineries et du "danger" révolutionnaire sur leur propre territoire, les puissances étrangères ont dû retirer leurs troupes au cours de l’année 1920 et si les armées contre-révolutionnaires n’ont jamais été véritablement en mesure de reprendre le pouvoir, tellement gangrénées par les querelles internes, le manque de discipline et l’absence de coordination, la bourgeoisie mondiale est néanmoins parvenue à stopper la vague révolutionnaire qui avait éclos après quatre années de guerre impérialiste. L’isolement total de la Russie des Soviets signera l’arrêt de mort de la révolution et la plongée dans sa dégénérescence[31].
Comme nous le verrons dans la deuxième partie de cet article, c’est dans ce contexte que la social-démocratie puis le stalinisme portèrent le coup de grâce à la Révolution d’Octobre et à son héritage.
(À suivre)
Narek, le 8 avril 2018.
[1] C’est plus ou moins en ces termes que Stéphane Courtois nous décrit la personnalité et les aspirations de Lénine lors une émission de radio.
[2] Un propos exprimé par Thierry Wolton sur le plateau de l’émission 28 minutes sur la chaîne Arte le 17 octobre 2017.
[3] L’article de Lénine, "A quoi pouvaient s’attendre les Cadets en se retirant du ministère", écrit dès le 3 juillet, montre la clarté des bolcheviks sur cet épisode.
[4] Tout particulièrement dans la répression de la manifestation du 3 juillet.
[5] Lénine, "Sur les illusions constitutionnelles".
[6] Cité dans Pierre Durant, Les sans-culottes du bout du monde. 1917-1921, Editions du Progrès, 1977.
[7] Jean-Jacques Marie, La guerre civile russe. 1917-1922. Armées paysannes rouges, blanches et vertes, Editions autrement, 2005.
[8] Pour des informations complémentaires sur le coup d'État de Kornilov, se reporter à la Brochure du CCI, Octobre 17, début de la révolution mondiale. Le développement du mouvement de février à octobre 1917 [22]
[9] Pierre Durant, Op. cit.
[10] Jean-Jacques Marie, Op. cit.
[11] Cité dans Jean-Jacques Marie, Op. cit.
[12] Si nous pensons qu'en de telles circonstances la constitution d'une armée rouge était effectivement nécessaire, nous considérons cependant que la dissolution de la garde rouge, organe spécifique de l'armement du prolétariat, était une erreur revenant à désarmer la classe révolutionnaire.
[13] "Projet de radiogramme au gouvernement du Reich allemand" rédigé par Trotsky in Lénine, Œuvres choisies, Editions du Progrès, Moscou, 1968.
[14] Cité dans Jean-Jacques Marie, Op. cit.
[15] Pour plus de détails sur cette question, voir "Brest-Litovsk : gagner du temps pour la Révolution mondiale [23]", Révolution Internationale n°48.
[16] Voir Jean-Jacques Marie, La Guerre des Russes Blancs, 1917-1920, Tallandier, 2017.
[17] Pierre Durant, Op. cit. p. 191.
[18] Cité dans Pierre Durant, Op. cit. p. 190.
[19] Pierre Durant, Op. cit. p. 89.
[20] Jean-Jacques Marie, Op. cit, p. 79.
[21] Ibid, p. 81.
[22] Ibid, pages 116-117.
[23] Pierre Durand, Op. cit.
[24] Tout comme Rosa Luxemburg, le CCI rejette la notion de Terreur rouge : "Même s’il était nécessaire de répondre fermement aux complots contre-révolutionnaires de l’ancienne classe dominante et de créer un organe spécial visant à les réprimer, la Tcheka, cet organe a rapidement échappé au contrôle des Soviets et a eu tendance à être infecté par la corruption morale et matérielle de l’ancien ordre social". Manifeste sur la Révolution d’Octobre 1917 en Russie [24].
[25] Cité dans Jean-Jacques Marie, La guerre civile russe, Op. cit. p. 94.
[26] Cité dans Jean-Jacques Marie, Op. cit. p. 99.
[27] "Tous contre Dénikine". Lettre du comité central du parti communiste de Russie aux organisations du parti;
[28] Jean Jacques Marie, La guerre des Russes blancs, Op. cit., p. 436.
[29] Cité dans Jean Jacques Marie, La Guerre civile, Op. cit. p. 164.
[30] Brochure du CCI, Octobre 17, début de la révolution mondiale. L'isolement c'est la mort de la révolution [25]
[31] Voir à ce sujet : "La dégénérescence de la révolution russe", Revue Internationale, n°3.
Nous publions ici une réponse à l'analyse qu'Emma Goldman (1869-1940) a rédigée dans les premières années qui ont suivi la Révolution d'Octobre 1917. Après son expulsion des États-Unis en janvier 1920, elle a passé deux ans en Russie, puis a publié trois livres[1] : "Je pensais et je pense encore aujourd'hui que le problème russe est beaucoup trop compliqué pour être expédié en quelques formules superficielles" écrivait-elle dans l'introduction de son premier livre. Nous répondons à Emma Goldman parce qu'elle était une figure centrale du mouvement ouvrier révolutionnaire aux États-Unis à l’époque de la Première Guerre mondiale. En raison de sa détermination à défendre une position clairement internationaliste contre la guerre, elle a été surnommée "Emma la Rouge - la femme la plus dangereuse d'Amérique" par la classe dominante américaine. Mais il y a deux autres raisons d'examiner plus en détail les positions de Goldman. D'une part, son influence importante dans le milieu anarchiste et anarchosyndicaliste jusqu'à nos jours - la ""Rosa Luxemburg des anarchistes" - et d'autre part parce que son analyse précoce du devenir de la Révolution russe et des problèmes rencontrés par celle-ci témoigne d'une grande honnêteté et responsabilité. Aujourd'hui encore, les efforts de Goldman constituent une contribution précieuse à la compréhension de la dégénérescence de la Révolution russe, même si nous ne partageons pas du tout certaines de ses positions.
Goldman, anarchiste d'origine russe, a été inspirée par les théories de l'influente autorité anarchiste Pierre Kropotkine, mais a défendu une position anarcho-syndicaliste dans ses activités. Elle a clairement rejeté le marxisme comme orientation politique et théorique. Ce qui a distingué Goldman de Kropotkine, c'est sa détermination, aux côtés de Malatesta, Berkman et d'autres, en février 1915, à prendre fermement position contre le 'Manifeste des Seize', par lequel Kropotkine et d'autres anarchistes se sont abaissés à l'affligeante approbation de la Première Guerre mondiale. Goldman défendit une position clairement internationaliste condamnant toute participation, soutien ou tolérance à la guerre pour former ainsi un point de référence internationaliste aux États-Unis.
Notre préoccupation dans cet article sera d'examiner le postulat politique de départ de Goldman vis-à-vis de la Révolution russe, ses expériences et ses conclusions. Pour anticiper : les observations de Goldman, étayées par un profond instinct prolétarien, ses avancées marquantes, doivent de notre point de vue être distinguées de certaines de ses conclusions politiques centrales. Afin de permettre un aperçu suffisant de la position de Goldman, il est nécessaire d'insérer de longues citations. Comme il n'est pas possible d'aborder tous les aspects de son analyse, nous sommes contraints d'opérer une sélection et de préconiser la lecture directe de ses écrits sur la Révolution russe et son autobiographie.
Goldman était constamment préoccupée par deux questions : la fusion des bolcheviks avec l'appareil d'État et ses conséquences, et son propre et douloureux déchirement concernant le moment qui lui permettrait ou même l'obligerait à exposer ses critiques envers les bolcheviks - ce qu'elle finit par effectuer après des mois de douloureuses hésitations. Nous ne pouvons pas aborder ici d'autres préoccupations politiques de Goldman, comme la "terreur rouge", la Tcheka, Brest-Litovsk, le mouvement de Makhno en Ukraine, la Rastvojartska (la réquisition implacable de la nourriture chez la paysannerie, ce qui inclut donc aussi la relation entre la classe ouvrière et les paysans), la situation catastrophique de l'enfance[2] (une question dont elle s'occupait naturellement énormément...) ou sa position vis–à-vis des conseils ouvriers. Cependant, ses expériences et ses analyses du soulèvement de Cronstadt en mars 1921 sont importantes car cela signifia la rupture de Goldman avec les bolcheviks.
L'éclatement de la Révolution d'Octobre la remplit d'un grand enthousiasme : "De novembre 1917, jusqu'à février 1918, tandis que j'étais libre sous caution pour mon attitude contre la guerre, j'ai parcouru l'Amérique pour défendre les bolcheviks. J'ai publié une brochure pour expliquer la Révolution russe et justifier les bolcheviks. Je les ai défendus comme incarnant en pratique l'esprit de la révolution, malgré leur marxisme théorique."[3]
En 1918, dans la revue anarchiste Mother Earth, elle publie un article intitulé "La Vérité sur les bolcheviks": "La révolution russe ne signifie rien si elle ne libère pas la terre et ne détrône pas le propriétaire terrien, le capitaliste, après avoir chassé le tsar. Ceci explique le fondement historique de l’action des bolcheviks, leur justification sociale et économique. Les bolcheviks ne sont puissants que parce qu’ils représentent le peuple. Dès qu’ils ne défendront plus ses intérêts, ils devront partir, tout comme le gouvernement provisoire et Kerenski ont dû le faire. Car le peuple russe ne sera satisfait que lorsque la terre et les moyens de subsistance deviendront la propriété des enfants de la Russie. Sinon le bolchevisme disparaîtra. Pour la première fois depuis des siècles, les Russes ont décidé qu’ils devaient être écoutés, et que leurs voix allaient atteindre non pas le cœur des classes dirigeantes — ils savent qu’elles n’en ont pas — mais celui des peuples du monde, y compris le peuple américain. C’est là que résident l’importance capitale, le sens fondamental de la Révolution russe, révolution symbolisée par les bolcheviks. (...) Les bolcheviks sont venus pour défier le monde. Celui-ci ne pourra plus jamais se reposer dans sa vieille indolence sordide. Il doit accepter le défi. Il l’a déjà accepté en Allemagne, en Autriche et en Roumanie, en France et en Italie, et même aux États-Unis Comme une lumière soudaine, le bolchevisme se répand dans le monde entier, éclairant la Grande Vision, la réchauffant pour lui permettre de naître -la Nouvelle Vie de la fraternité humaine et du bien-être social."[4]
Le point de vue de Goldman sur les bolcheviks en 1918 était tout sauf négatif. Au contraire, sa défense de la Révolution russe et des bolcheviks a été une réponse hautement responsable à la campagne de mensonges de la bourgeoisie américaine et à son rôle dans la campagne brutale coordonnée au niveau international contre la Russie révolutionnaire. Sa critique radicale après deux ans en Russie a toujours été motivée par l'intention de défendre la Révolution d'Octobre contre les ennemis extérieurs, ainsi que contre la dégénérescence interne ; c’était la principale préoccupation de ses activités et de ses écrits.
Deux brèves citations illustrent de façon impressionnante le changement dans l'évaluation que Goldman fait de l'évolution de la situation en Russie. Elle décrit son arrivée à Petrograd en janvier 1920 avec des termes exubérants : "Russie soviétique! Terre sacrée, peuple magique! Tu incarnes l'espoir de l'humanité, sa rédemption. Je suis venue me mettre à ton service, Matuschka chérie! Prends moi dans tes bras, laisse-moi m'intégrer en toi, mêler mon sang au tien, trouver une place dans ta lutte héroïque"[5]
Mais ensuite, deux ans plus tard, en guise de description finale de son séjour en Russie, nous trouvons ce qui suit: "1er décembre 1921! Dans le train, mes rêves écrasés, ma foi brisée, j'ai le cœur lourd comme une pierre, Matuschka Rossiya [Mère Russie] saigne par mille plaies béantes, sa terre est jonchée de cadavres. Je me cramponne à la barre de la fenêtre glacée et serre les dents pour ne pas sangloter." [6]
"Cela faisait juste un an et onze mois que j'avais posé le pied sur ce que j'avais pensé être la terre promise. Mon cœur était lourd de la tragédie de la Russie. Une pensée se détachait en puissant relief: je devais hausser la voix contre les crimes commis au nom de la Révolution. Je serais entendue indépendamment de l'ami ou de l'ennemi." [7]
Que s'est-il donc passé entre son arrivée en 1920 et son départ deux ans plus tard ? Sa déception était-elle exclusivement le résultat d'une attente naïve désormais rattrapée par la réalité ? Nous reviendrons sur cette deuxième question à la fin de l'article.
Goldman accorde à juste titre une grande importance à la question de l'encerclement de la Révolution russe qui a été, selon elle, une cause réelle des difficultés des premières années du pouvoir soviétique. Mais, comme nous le signalons plus loin, elle parle peu de son isolement politique du fait que le prolétariat mondial n'a pas été capable de prendre le pouvoir dans d'autres pays alors que c'était la question essentielle et qui n'a pas permis que des erreurs importantes du pouvoir bolchevique ne puissent être corrigées.
Dans son livre Le déclin de la Révolution russe écrit en 1922, Goldman souligne d'emblée comment l'encerclement de la Russie a étouffé la révolution et que la situation d'une guerre mondiale a créé les pires conditions pour la révolution.
"La marche contre la Russie commençait. Les interventionnistes massacraient des millions de Russes, le blocus affamait et souffrir du froid des femmes et des enfants par centaines de milliers. La Russie devenait une vaste région sauvage où régnaient l’agonie et le désespoir. La Révolution russe était attaquée et le régime bolchevique incommensurablement renforcé. C’est le résultat net de quatre ans de conspiration des impérialistes contre la Russie."[8]
La guerre coordonnée à l'échelle internationale contre la Russie a entraîné une asphyxie brutale. Ce serait une base tout à fait erronée que de ne pas prendre en compte cette tragique situation dans l’analyse de la dégénérescence et de l'échec de la Révolution russe ; Goldman l'évoque constamment dans ses expériences personnelles. Par exemple, elle décrit la terrible situation résultant de l'impitoyable affamement de la Russie et ses conséquences pour des millions d'enfants en 1920-21, une situation encore aggravée par les manigances de nombreux bureaucrates d'État pour s'enrichir. Dans cette affaire, Goldman, en dépit de toutes les critiques sévères qu'elle leur adresse, défend les efforts des bolcheviks pour améliorer la situation des enfants :
"C’est vrai que les bolcheviks ont tenté là le maximum en ce qui concerne l’enfant et l’éducation. C’est aussi vrai que s’ils n’ont pas réussi à parer aux besoins des enfants de Russie, la faute en incombe beaucoup plus aux ennemis de la révolution russe qu’à eux. L’intervention et le blocus ont pesé plus lourdement sur les frêles épaules d’enfants innocents et de malades. Mais même dans des conditions plus favorables, le monstre bureaucratique "frankensteinien" de l’État bolchevique ne pouvait pas décevoir les meilleures intentions et paralyser l’effort suprême fait par les communistes en faveur de l’enfance et de l’éducation. (…) De plus en plus, j’en venais à voir que les bolcheviks essayaient de faire tout ce qu’ils pouvaient pour les enfants mais que leurs efforts étaient réduits à néant par la bureaucratie parasite que l’État avait créée."[9]
Ainsi, concrètement, décrit-elle ce que l'on appelait les "Âmes mortes"[10] : des noms fictifs d’enfants ou déjà décédés inscrits sur les listes des ayants droit en produits alimentaires par la bureaucratie inférieure. Les bureaucrates ont détourné ces aliments obtenus par la fraude pour leur propre consommation ou pour les revendre à leur compte. Tout cela au détriment de centaines de milliers d'enfants affamés, victimes les plus vulnérables face à l’asphyxie causée par le blocus international !
On ne peut pas reprocher à Goldman d'avoir analysé le déclin de la Révolution russe sans tenir compte de la situation déterminante et mortelle de son isolement en Russie. Elle a également tenté, comme il ressort clairement des citations de ses textes, d'établir une distinction entre les bolcheviks et la bureaucratie d'État, sur laquelle nous reviendrons plus loin.
Sa faiblesse réside plutôt dans l'absence d'une analyse claire du fait que la guerre et le blocus contre la Russie n'ont été possibles que parce que la classe ouvrière, justement en Europe occidentale, a progressivement été battue, en particulier en Allemagne. La classe ouvrière en Europe de l'Ouest, et aussi aux États-Unis, a été confrontée à une bourgeoisie beaucoup plus expérimentée et à des appareils d'État plus sophistiqués qu'en Russie. Mais ce n'est pas seulement la défaite de la vague révolutionnaire internationale qui a produit la situation désespérée de la Russie, mais aussi le retard de la classe ouvrière internationale par rapport à la Russie.
En Allemagne, la tentative de révolution ne commença que plus d'un an après Octobre 1917, ce qui laissa pendant un long moment libre cours à la stratégie d'isolement de la Russie, comme le montrent les mois qui ont suivi les négociations de Brest-Litovsk. La prise du pouvoir par le prolétariat dans les États centraux de l'Europe occidentale aurait été le seul moyen de briser l'étranglement de la Révolution russe et de mettre un coup d'arrêt aux interventions armées. Il n'est possible de comprendre les racines de la défaite de la Révolution russe qu'en examinant précisément le rapport de forces international entre le prolétariat et la bourgeoisie. C'est un aspect qui n'apparaît que ponctuellement dans les écrits de Goldman, à peine développé, et qui laisse l'impression que le sort de la révolution a été scellé principalement sur le sol russe.
L'isolement et l'asphyxie de la Russie après Octobre 1917 n'expliquent en aucun cas tous les aspects de la dégénérescence interne, qui a finalement été l'expérience la plus traumatisante pour la classe ouvrière, ni ne doivent non plus servir de justification à la dégénérescence interne. En ce qui concerne le problème des erreurs catastrophiques des bolcheviks, dont en particulier leur politique d'identification à l'appareil d'État, il est crucial de voir que cela n'aurait pu être corrigé que sous l'influence d'une classe ouvrière révolutionnaire victorieuse dans d'autres pays, ce qui tragiquement n'a pas été le cas.[11]
En y regardant de plus près, il y a une contradiction dans les thèses centrales de Goldman sur la relation entre la situation internationale et les causes de la dégénérescence de la Révolution russe. D'une part, elle écrit : "Toutes mes observations et mes études au cours des deux ans m’avaient éclairée sur le fait que le peuple russe, s’il n’avait pas été continuellement menacé de l’extérieur, aurait vite compris le danger de l’intérieur et aurait su comment faire face à ce danger." D'un autre côté, cependant : "s’il y a jamais eu un doute sur ce qui représente le plus grand danger pour une révolution – les attaques de l’extérieur ou la paralysie du peuple en son sein – l’expérience russe devrait complètement lever ce doute. La contre-révolution soutenue par l’argent, les hommes et les munitions des Alliés, a totalement échoué."[12]
Comme nous l'avons déjà mentionné, l'isolement de la Russie ne doit en aucun cas servir d'excuse à des erreurs. Mais Goldman tire une conclusion curieuse dans laquelle elle contredit "ses observations et ses études", citées précédemment : le salut de la révolution aurait dépendu essentiellement des forces et de la politique de la classe ouvrière en Russie, la situation internationale devenant pour elle un facteur beaucoup plus secondaire. Goldman développe ici une logique qui nous rappelle celle de Voline sans toutefois aller aussi loin[13]: elle présente la défaite des forces contre-révolutionnaires alliées comme la preuve que les menées contre-révolutionnaires avaient constitué un obstacle parfaitement surmontable pour la révolution, ce qui est d'un simpliste choquant quand on sait les dommages considérables occasionnés par cette confrontation sanglante[14], dont la mort de dizaines de milliers de révolutionnaires déterminés, et que Goldman elle-même a bien décrits. Ces révolutionnaires conscients tombés au combat qui s'étaient volontairement rendus par milliers sur le front, auraient probablement pu s'opposer de quelque manière à la contre-révolution interne.
Les deux facteurs, l'isolement et l'étranglement d'une part et, d'autre part, les erreurs des bolcheviks se renforcèrent mutuellement. La principale différence entre eux était que la guerre contre la Russie était évidente pour tous, alors que la dégénérescence de l'intérieur s'amorçait de façon beaucoup plus masquée pour devenir au final le traumatisme du siècle pour la classe ouvrière internationale. Les conclusions de Goldman constituent en substance un moyen répandu pour prendre en compte à la fois la question de la contre-révolution extérieure et celle de la dégénérescence contre-révolutionnaire de l'intérieur, un problème auquel tous les révolutionnaires des années 1920 ont été confrontés.
L'une des contributions remarquables de Goldman à la compréhension de la défaite de la Révolution russe est sa réflexion sur les conditions de la révolution pendant et après une guerre, même si nous ne partageons pas sa conclusion: "Peut-être le sort de la Révolution russe était-il déjà décidé à sa naissance. La révolution a suivi une guerre de quatre ans, une guerre qui a privé la Russie de ses meilleurs hommes, a versé leur sang dans des torrents et dévasté tout le pays. Dans de telles circonstances, il aurait été compréhensible que la révolution n'ait pas pu rassembler la force nécessaire pour résister à l'impact furieux du reste du monde." [15]
Ici, elle souligne à juste titre le résultat direct de la guerre et répond aux idées fausses et schématiques selon lesquelles la crise aggravant automatiquement la guerre et la guerre renforçant automatiquement la conscience de la classe ouvrière, la révolution pourrait ainsi éclater. Goldman souligne que c'est fondamentalement la révolution qui a pâti de l'épuisement en Russie résultant de la guerre même. Mais l'idée que le sort de la révolution pouvait quelque part être "déjà fixé à sa naissance" constitue une approche fataliste.
Il y avait à prendre en compte un facteur important potentiel qui ne s'est pas réalisé. La Première Guerre mondiale prit fin en novembre 1918, un an après Octobre 1917. Comme nous l’avons déjà souligné, le seul espoir d'Octobre était que la révolution déferle le plus rapidement possible dans d'autres pays et, surtout, en une vague révolutionnaire rapide en Europe de l'Ouest. C'était une perspective historiquement possible et la classe ouvrière n'avait d'autre choix que d'engager la lutte dans cette direction.
La guerre s'est terminée avec des pays vainqueurs et des pays vaincus. Si la défaite ébranle les gouvernements vaincus et peut, par conséquent, favoriser leur affaiblissement et les dynamiques révolutionnaires, il n'en est rien pour les gouvernements victorieux qui sortent au contraire renforcés. Dans les États vainqueurs, alors que la classe ouvrière avait été douloureusement entraînée à la boucherie par la bourgeoisie quatre ans durant, c'est cependant l'aspiration à la paix et à la tranquillité qui domine et sape considérablement les possibilités d'impulsions révolutionnaires du prolétariat en France, Angleterre, Belgique, Hollande et Italie. Ce n'est pas seulement le rapport de force entre les États impérialistes qui était différent après la guerre, mais aussi l'état d'esprit des masses qui se trouvaient ainsi divisées en fonction de leur appartenance à un pays vainqueur ou vaincu. Goldman soulève le problème de la guerre qui crée des mauvaises conditions pour la révolution, mais elle le réduit essentiellement au seul cas de la Russie elle-même
Quelles possibilités de changements existait-il en Russie, à une époque d'encerclement total et de famine? Dans le camp des anarchistes, il y avait des opinions très différentes à ce sujet. Mais ce qui était significatif, c'était la grande attente d'améliorations immédiates, indispensables dans la vie quotidienne, et surtout au niveau des mesures économiques et de la réorganisation de fond en comble de la production, Quelles étaient les attentes de Goldman à ce moment-là, à peine deux ans après Octobre 1917 ? S'attendait-elle à son arrivée en Russie en janvier 1920 à trouver une société qui réponde déjà aux besoins humains ? Lors de sa première rencontre avec Maxime Gorki, dans un train pour Moscou, elle lui déclara : "J'espère que vous croyez que moi, une anarchiste, je n'ai jamais pensé naïvement qu'on construirait l'anarchisme sur les ruines fumantes de la vieille Russie."[16]
Elle décrit les conversations avec Alexandre Berkman, son plus proche compagnon politique et personnel depuis des décennies, de la façon suivante : "Il écarta toutes les accusations proférées (contre les bolcheviks) en les mettant sur le compte d'individus aigris et inefficaces. Les anarchistes de Petrograd étaient comme beaucoup de militants dans nos rangs aux États-Unis qui ne faisaient rien et critiquaient tout le temps, disait-il. Peut-être avaient-ils été naïfs au point de s'attendre à ce que l'anarchisme émerge du jour au lendemain des ruines de l’autocratie et des erreurs du gouvernement provisoire"[17] Goldman n’a pas jugé la Révolution russe à l'aune d'une mesure naïve exclusivement fondée sur l'amélioration immédiate des conditions de vie et de l'économie.[18]
Sur la question des possibilités immédiates d'un bouleversement social dans l'intérêt de la classe ouvrière et d'autres couches opprimées, comme les millions de paysans en Russie, Goldman place à nouveau son point de vue dans un cadre qui n'ignore pas la situation internationale. Elle n'hésitait pas non plus à défendre les efforts des bolcheviks (comme nous l'avons vu en ce qui concerne la situation des enfants qui exigeait une action immédiate et drastique) et à critiquer sévèrement les positions des autres anarchistes. Goldman ne s'est pas soumise à la loi du silence et au rejet de toute critique mutuelle au sein du camp anarchiste. Nous ne savons pas quels arguments elle a employés envers les anarchistes impatients qui n'attendaient que le bouleversement immédiat de la société. Mais ces controverses entre anarchistes montrent qu'il n’y avait pas d'anarchisme homogène en Russie pendant la révolution.
La question des mesures immédiates possibles pour soulager rapidement les souffrances était d'une importance capitale pour la classe ouvrière et la paysannerie dans son ensemble, et n’était pas seulement un thème des parties les plus impatientes de l'anarchisme, chez lesquelles cette question était souvent le critère unique déterminant leur attitude envers les bolcheviks. Pour la classe ouvrière, la révolution ne possède pas une logique historique abstraite. Après des décennies d'exploitation brutale et avoir enduré les souffrances de la boucherie de la guerre mondiale de 1914-1918, les grands espoirs d'un lever de soleil à l'horizon de la vie étaient plus que compréhensibles et appropriés. Ils ont constitué une force motrice importante de la conviction révolutionnaire et la combativité qui ont permis Octobre. Compte tenu de la réalité immédiate d'étranglement de la Russie révolutionnaire, de la faim et de la guerre contre les armées blanches, le soleil attendu ne s'est pas levé à l'horizon. L'asphyxie et la démoralisation pesaient lourdement sur la classe ouvrière. Dans cette situation presque désespérée, Goldman adopta une attitude responsable de patience et de persévérance qui, dans la défaite progressive de la vague révolutionnaire mondiale après la guerre, et pour tous les révolutionnaires, ne pouvait être maintenue qu'avec une volonté et une clarté politique énormes.
Dans son analyse de la dynamique de l'appareil étatique en pleine croissance après Octobre, Goldman a été totalement fidèle à sa propre idée selon laquelle le problème russe était beaucoup trop compliqué pour être expédié en quelques paroles superficielles. Elle accorde une grande attention à cette question et se distingue par des observations et des réflexions précises. Néanmoins, bon nombre de ses conclusions ne peuvent absolument pas être partagées ! Ses écrits contiennent des contradictions sur la question des rapports entre les bolcheviks et l'appareil d’État en plein développement.
En 1922, elle n'est pas encore en mesure de faire une analyse approfondie et avec recul, comme cela a été possible à la fin des années 1920 et au début des années 1930 lorsque la Gauche Communiste Italienne se fixa cette tâche. Il ne fait aucun doute que certains principes anarchistes sur la question de l'État dominent fortement son analyse et les conclusions qui en découlent.
Il est d'abord indispensable de présenter largement la vision de Goldman sur la question : "Les sept premiers mois de mon séjour en Russie m'avaient presque détruite. J'étais arrivée avec tant d'enthousiasme au cœur, complètement animée par le désir passionné de me lancer dans le travail et d'aider à défendre la cause sacrée de la révolution. Mais ce que j'ai trouvé en Russie m'a dépassée. Je n'étais pas capable de faire quoi que ce soit. La roue de la machine d'État socialiste est passée sur moi et a paralysé mon énergie. La misère et l'affliction terribles du peuple, le manque de préoccupation pour ses désirs et ses besoins, les persécutions et les oppressions, rendaient ma vie insupportable. Était-ce la révolution qui avait transformé les idéalistes en bêtes sauvages ? Si tel était le cas, les bolcheviks n'étaient que des pions aux mains d'un destin inévitable. Ou était-ce la nature froide, impersonnelle de l'État, qui avait, par des moyens ignobles, exploité à fond la révolution et la conduisait maintenant à coups de fouet sur des voies qui étaient indispensables à l’État? Je n'ai pas trouvé de réponse à ces questions - du moins pas en juillet 1920." [19]
"En Russie, cependant, les syndicats ne représentent les besoins des travailleurs, ni dans un sens conservateur ni dans un sens révolutionnaire. Ce qu’ils sont réellement, c’est l’auxiliaire obéissant et militarisé de l'État bolchevique. Ils sont "l’École du communisme", comme l’affirmait Lénine dans ses thèses sur le rôle des syndicats. Mais ils ne sont même pas ça. Une école suppose la libre expression et l'initiative de l'étudiant, tandis que les syndicats en Russie ne sont que des casernes pour l’armée de la force de travail mobilisée, forcée d’adhérer sous la contrainte du fouet du conducteur de l'État."[20]
"Je suis certaine que ni Lounacharski ni Gorki ne le savaient pas (l’emprisonnement d’enfants par la Tcheka). Mais là réside la malédiction du cercle vicieux : il rend impossible à ceux qui sont à la tête de savoir ce que fait l’essaim dans la ruche de leurs subordonnés (…) Lounacharski connait-il de tels cas ? Est-ce que les communistes dirigeants savent ? Certains sans doute savent. Mais ils sont trop occupés par " d'importantes affaires d’État". Ils sont devenus insensibles à toutes ces "broutilles". Ils sont donc, eux aussi, pris dans le cercle vicieux, dans la machinerie de l’administration bolchevik. Ils savent que l’adhésion au parti masque une multitude de péchés." [21]
Et concernant les rapports entre l'appareil d'État et ses bureaucrates : "Dans le village où il [Kropotkine] avait vécu, près de Dmitrov, il y avait plus de fonctionnaires bolcheviques qu'il n'en existât jamais durant le règne des Romanov. Tous ces gens vivaient aux frais des masses. Ils étaient des parasites sur le corps social, et Dmitrov était seulement un petit exemple de ce qui se passait partout en Russie. Aucun individu particulier n'en était la cause : c'était plutôt l'État qu'ils avaient créé, qui discréditait chaque idéal révolutionnaire, étouffait toute initiative et mettait une prime à l'incompétence et au gaspillage."[22]
Les observations de Goldman sur la réalité concrète de l'État décrivent très précisément comment celui-ci se développe de plus en plus et commence inexorablement à tout absorber. C'est sa grande qualité que de dépeindre une perception détaillée de la "vie quotidienne" de l'appareil bureaucratique et sa profonde contradiction avec les intérêts de la classe ouvrière et des autres classes exploitées. En 1922, ses descriptions étaient pleinement pertinentes face à toutes les glorifications qui circulaient dans le mouvement ouvrier international sur la situation en Russie et face à l'aveuglement devant les grands problèmes auxquels la Russie était confrontée. Il ne fait aucun doute que les efforts de Goldman pour mettre en garde contre le danger de l'État à mesure qu'il se développait en Russie étaient précieux à cette époque, même si son analyse constituait plutôt un état des lieux et une première ébauche.
Mais quelles conclusions en tire-t-elle ? "Ce serait une erreur de supposer que l'échec de la Révolution était dû entièrement au caractère des bolcheviks. Fondamentalement, c'était le résultat des principes et des méthodes du bolchevisme. C'était l'esprit et les principes autoritaires de l'État qui étouffèrent les aspirations libertaires et libératrices. N'importe quel autre parti politique aurait été en charge du gouvernement en Russie que le résultat aurait été essentiellement identique. Ce n'est pas tellement les bolcheviks qui ont tué la Révolution russe mais plutôt l'idée bolchevique. C'était le marxisme, quelque peu modifié en un gouvernementalisme étriqué et fanatique (...) J'ai prouvé plus loin que c'est non seulement le Bolchevisme qui a échoué, mais le marxisme lui-même. C'est-à-dire, l'IDÉE D'ÉTAT, le principe autoritaire, qui a montré sa banqueroute par l'expérience de la Révolution russe. Si je devais résumer toute mon argumentation en une phrase, je devrais dire : la tendance intrinsèque de l'État est de se concentrer, de se rétrécir et de monopoliser toutes les activités sociales ; la nature de la Révolution est au contraire, de se développer, de s'élargir, et de se disséminer en cercles de plus en plus larges. En d'autres termes, l'État est institutionnel et statique ; la Révolution est fluide et dynamique. Ces deux tendances sont incompatibles et se détruisent mutuellement. L'idée d'État a tué la Révolution russe et elle doit avoir le même résultat sur toute autre révolution, à moins que l'idée libertaire ne règne. (...) La cause principale de la défaite de la Révolution russe se trouve beaucoup plus en profondeur. Elle doit être trouvée dans l'ensemble de la conception socialiste de la Révolution elle-même."[23]
"Et tandis que les ouvriers et les paysans russes mettaient leur vie en jeu si héroïquement, cet ennemi intérieur gagnait encore plus de pouvoir. Lentement mais surement, les bolcheviks construisaient un État centralisé qui a détruit les Soviets et écrasé la Révolution, un État que nous pouvons maintenant facilement comparer, au niveau de la bureaucratie et du despotisme, à n’importe quel État des grandes puissances du monde."[24]
"Les politiques marxistes des bolcheviks, les tactiques d'abord prônées comme indispensables à la vie de la Révolution pour ensuite être rejetées comme nuisibles après avoir causé misère, méfiance et antagonisme, ont été les facteurs qui ont lentement sapé la foi du peuple dans la révolution" [25]
La thèse de Goldman est la suivante : le marxisme, en raison de la politique des bolcheviks à l'égard de l'État suite à la révolution, s'avère inutilisable. Contrairement aux secteurs de l'anarchisme viscéralement anti-organisationnel, Goldman n'a jamais défendu la position que les problèmes des bolcheviks résultaient fondamentalement de la solidité organisationnelle de leur parti politique. Elle a plutôt rejeté leur politique concrète. Elle a tout à fait raison sur deux points lorsqu'elle dit que l'État est par nature "institutionnel et statique." Elle se réfère ici manifestement à l'expérience concernant l'État bourgeois et sa nature avant la révolution. La position de Goldman n'est pas exclusivement émotionnelle, comme certains anarchistes le lui ont constamment reproché à l'époque, mais est basée sur l'expérience historique. L'État dans le féodalisme et le capitalisme est par essence effectivement complètement statique et, de surcroît, défendant inconditionnellement les intérêts et le pouvoir de la classe dirigeante; il est ouvertement réactionnaire. Deuxièmement, nous partageons le point de vue selon lequel le problème n'était pas celui des personnalités individuelles dans les rangs bolcheviques, mais l'énorme confusion au sein du parti concernant l'État après la révolution, laquelle ne faisait en fait que refléter l'immaturité du mouvement ouvrier à cette époque sur la question de l'État.
Même après une révolution prolétarienne mondiale (ce qui n'a jamais été le cas à l'époque de la Révolution russe, qui est restée largement limitée à la Russie), le "semi-État" nécessaire mais limité à des fonctions minimales, subordonné aux conseils ouvriers reste dans son essence toujours conservateur et statique; et ne constitue en aucun cas une force motrice pour l'établissement d'une société communiste, ni n'est un organe de la classe ouvrière. Comme l'a décrit la Gauche Communiste italienne : "L'État, malgré l'adjectif "prolétarien" reste un organe de coercition, il reste en opposition permanente et aiguë avec la réalisation du programme communiste, il est en quelque sorte la révélation de la persistance du danger capitaliste pendant toutes les phases de la vie et de l'évolution de la période transitoire.""[26] Par conséquent, il est absolument faux de parler d'un "État prolétarien" comme d'un organe de la révolution, comme le prétendaient les trotskystes à l'égard de la Russie, mais aussi le courant bordiguiste en ce qui concerne l'analyse théorique de la période de transition. Une telle idée est complètement inapte à saisir le danger que recèle l'identification des conseils ouvriers et du parti politique avec l'appareil d'État - comme cela s'est tragiquement produit en Russie.
Pour éviter tout faux débat, une remarque est nécessaire : Goldman parle souvent d'un "État centralisé" construit par les bolcheviks. Mais ceci non pas parce qu'elle était partisane du concept fédéraliste, comme Rudolf Rocker qui prônait le principe d'une lutte de classe extrêmement fédéraliste.[27] Le terme "centraliste" utilisé par Goldman était plutôt une caractérisation de l'appareil d'État impénétrable, inerte, corrompu et hiérarchique en Russie, qui a saboté la mise en œuvre même des plus petites mesures en faveur de la classe ouvrière et des autres couches opprimées de la société, comme la paysannerie.
Mais le test de la révolution signe-t-il la faillite du marxisme, comme Goldman le prétend ? Et l'anarchisme a-t-il au contraire été confirmé par la Révolution russe ? Si l'on veut comprendre les événements autour de la Révolution russe, le type d'approche consistant à s'ériger en arbitre à l'égard de deux courants politiques historiques sur le "terrain de jeu de la Révolution" pour donner un vainqueur et un perdant, n'est guère utile.
Nous ne pouvons pas aborder tous les aspects de la dégénérescence tragique du parti bolchevique et de la Révolution russe dans cette réponse, comme nous l'avons déjà fait dans de nombreux textes du CCI. Mais nous devons répondre à Goldman sur le prétendu naufrage du marxisme dans son ensemble. Le parti bolchevique a dégénéré, ce qui s'est clairement exprimé par sa fusion avec l'appareil d'État, c'est un fait - mais le marxisme n'a pas failli.
Comment Goldman explique-t-elle avec sa méthode le fait que face à la question de la guerre, c'est précisément au sein du mouvement ouvrier marxiste et sur la base de son héritage historique, que les positions internationalistes les plus claires et les plus déterminées ont émergé, telles qu'elles se sont incarnées à la Conférence de Kienthal de 1916 ? Et tout cela avec une organisation marxiste, les bolcheviks, comme fer de lance contre le réformisme qui s'était agenouillé face à la question de la guerre.
Comment explique-t-elle, à l'aide de cette méthode, le fait, comme cela a été mentionné au début de cet article et correctement dénoncé par Goldman, qu'au sein de l'anarchisme et même autour de la figure la plus centrale de l'anarchisme à l'époque, Kropotkine, une tendance est apparue qui a abandonné les principes internationalistes et l'a ouvertement proclamé dans un manifeste - un dévoiement qui a suscité une grande incertitude, des tensions et une résistance dans les rangs anarchistes ? Selon la méthode de Goldman, l'anarchisme aurait ici fait naufrage, puisque l'internationalisme venait d'être jeté par-dessus bord par ses représentants les plus influents. Comme dans le mouvement ouvrier marxiste, une vive confrontation s'est produite face au test de la guerre, et une partie déterminée dont Goldman faisait également partie, a combattu tout soutien à l'un ou l'autre des deux camps impérialistes en présence.
Il serait absolument faux d'affirmer que l'anarchisme dans son ensemble a fait faillite en 1914. Au contraire, c'est justement parce qu'une sévère décantation au sein de l'anarchisme et du mouvement ouvrier marxiste a eu lieu, qu'il fut possible que, dans la lutte contre la guerre et en Octobre 1917, les anarchistes internationalistes révolutionnaires combattent côte à côte avec le marxisme révolutionnaire. Si le positionnement nécessaire entre la guerre et la révolution a effectivement produit un résultat, c'est bien, tout autant chez les marxistes que chez les anarchistes, la détermination à défendre de façon conséquente et intransigeante l'internationalisme et les intérêts de la classe ouvrière.
Et ce n'est pas tout. Comment Goldman explique-t-elle avec son approche et la thèse de la faillite du marxisme le fait que les bolcheviks, une organisation de tradition marxiste, ont été capables en 1917 avec les Thèses d'Avril formulées par ses représentants les plus déterminés d'apporter la clarté contre les confusions démocratiques existant encore dans la classe ouvrière russe ?
C'est un fait que la majorité des bolcheviks se sont progressivement éloignés de l'esprit de la Révolution d'Octobre, lui ont tourné le dos. En s'identifiant avec l'appareil d'État et en prenant des mesures répressives contre ceux qui formulaient des critiques, ils se sont enfermés dans la croyance absurde qu'ils pouvaient sauver la révolution et sont devenus l'incarnation de la contre-révolution de l'intérieur. Mais ce n'est pas la totalité des bolcheviks qui s'est engagée dans cette voie, car il y eut différentes réactions organisées au sein du parti face à ces signes de dégénérescence.
Goldman décrit sa grande sympathie et sa proximité envers l'un de ces groupes d'opposition au sein du Parti bolchévique, l'" Opposition ouvrière " autour de Kollontaï et Chliapnikov. Manifestement, le marxisme a été capable de produire une opposition révolutionnaire militante, ce que Goldman a expressément salué. D'autre part, elle décrit (et plus largement encore son compagnon politique Alexander Berkman) les tendances organisées au sein de l'anarchisme en Russie, les dits "anarchistes de Soviets", qui soutenaient ouvertement la politique des bolcheviks, et ce, même en 1920 lorsque la terreur de la Tcheka[28] s'était déjà installée. Elle écrit aussi ce qui suit en toute honnêteté : ""Malheureusement, mais c'était inévitable dans ces circonstances, quelques esprits mauvais trouvèrent une entrée dans les troupes anarchistes - débris rejetés sur le rivage par la marée révolutionnaire. (...) Le pouvoir corrompt, et les anarchistes ne sont pas une exception."[29] Donc, si nous suivons la méthode de Goldman, l'anarchisme a-t-il aussi échoué dans son intégralité à cause de tels faits ? Une telle conclusion serait erronée de notre point de vue. Son approche et sa conclusion ne tiennent pas compte de tous les débats d'après Octobre 1917 au sein du soi-disant "marxisme failli".
La question de l'État après la révolution n'a pas été résolue au sein du mouvement ouvrier de l'époque. Cela est valable également pour les anarchistes. Une raison essentielle en était l'absence d'une expérience historique concrète telle qu'elle est apparue en Russie après 1917. L'isolement insurmontable de la Révolution russe et l'obligation d'en défendre le territoire ont brutalement et rapidement renforcé l'étouffement de la révolution et sa dégénérescence, l'État et le parti bolchevique "fusionnés" devenant un facteur actif de cette dynamique.
Même la référence politique de Goldman, le "Père Kropotkine", comme le nommait son entourage politique, n'était pas lui non plus en mesure de répondre dans son livre L'État - Son rôle historique aux questions du rôle et de la fonction de l'État après une révolution. Le rejet radical de l'État par la grande majorité des anarchistes sur la base d'une méfiance instinctive, provenait de l'expérience d'une confrontation brutale avec l'État sous le féodalisme et l'appareil d'État capitaliste ; il exigeait à juste titre la destruction de l'État bourgeois par la révolution prolétarienne, comme cela a été défendu par Lénine dans son livre L'État et la Révolution. Même s'il faut reconnaître ce mérite au mouvement anarchiste, une conception fausse dominait néanmoins dans ses rangs : l'organisation de la société, immédiatement après la révolution par les conseils ouvriers, les syndicats et les coopératives. Un tel scénario pousse irrémédiablement les organes de défense des intérêts politiques et économiques de la classe ouvrière, les conseils ouvriers, et qui constituent l'élément dynamique de la société, à fusionner avec l'organisme en charge de la gestion de la société (que nous appelons un État de transition[30] réduit et contrôlé). Ce faisant, les conseils ouvriers ne peuvent que perdre leur autonomie par rapport à ce dernier (ce qui qui signifie que la classe ouvrière perd son autonomie de classe) et deviennent eux-mêmes un rouage de la bureaucratie. Nous trouvons aussi cette position chez Goldman, même si ce n'est que sous une forme implicite et non développée.
Revenons à la question du prétendu naufrage du marxisme. La plupart des anarchistes ont critiqué les développements tragiques en Russie. Mais l'anarchisme n'a pas été confirmé in corpore dans la Révolution russe, tout comme le marxisme n'a pas échoué dans son ensemble. Il y avait sans aucun doute deux idées fausses chez les bolcheviks au sujet de la relation entre les conseils ouvriers, le parti et l'État. À l'époque de la Révolution russe dominait la conception de l'unité entre le parti et l'appareil d'État, et du parti qui, aux côtés des conseils ouvriers, devait être impliqué dans l'exercice du pouvoir. La conception dominante était qu'une minorité au sein de la classe ouvrière, son parti, serait appelée, en raison de la confiance de celle-ci à son endroit, à prendre le pouvoir au nom même de la classe ouvrière. Ce point de vue exprimait clairement l'immaturité existante sur la question de l'État après la révolution.
A travers leurs conceptions sur l'État postrévolutionnaire et leur relation avec celui-ci, les bolcheviks ont été happés dans une spirale tragique, qui, dans la situation d'isolement complet de la révolution, a vu une conception fausse devenir une tragédie. Bien que les bolcheviks n'aient jamais ouvertement rejeté le principe de la prise du pouvoir par les conseils ouvriers, l'un des premiers signes de la dégénérescence a été dépossession progressive des conseils ouvriers de leur contrôle du pouvoir, processus dans lequel les bolcheviks ont joué un rôle décisif.
Ce n'est pas un constat fataliste, mais un fait historique que de dire que c'est l'expérience tragique de la Révolution russe qui a clarifié toutes ces questions. Le seul salut ne pouvait venir que de l'extension internationale de la Révolution sur la base de la vitalité des Conseils. Cela aurait également démenti tout déterminisme rétrospectif selon lequel le sort de la Révolution russe était déjà scellé à sa naissance. Mais vouloir sauver la révolution avec "l'arme d'un État fort" comme les bolcheviks commencèrent à le mettre en œuvre était une impossibilité pure et simple.
Goldman tire une conclusion statique de la réalité de la domination croissante de l'appareil d'État après Octobre et du processus de dégénérescence. C'est une faiblesse de sa méthode qui ne tient pas compte de la lutte dans les rangs marxistes contre la dynamique de domination de l'État ; pas plus qu'elle ne tient compte des énormes difficultés que cette situation a générées parmi les anarchistes, même si cela figure en détail dans ses observations. Cette faiblesse s'ajoute à sa conception selon laquelle les bolcheviks - en tant que partie du marxisme, et pour cette raison même - étaient dès le début condamnés à l'échec à cause leur but suprême, celui de s'emparer du pouvoir comme le prétendaient tous les détracteurs du parti bolchevique. Il semble que, selon Goldman, ce serait la simple existence des positions marxistes qui auraient décidé du sort de la révolution. Dans sa conclusion sur la question de l'État, elle nie aussi expressément le fait qu'il s'agissait d'un processus de dégénérescence résultant du contexte mondial, plutôt que d'une question "réglée" dès le départ. Avec sa proclamation de "l'échec du marxisme" dans l'expérience de la Révolution russe, elle cède beaucoup trop à la facilité, ce qui l'amène finalement à une autre thèse.
L'une des thèses de Goldman où elle va le plus loin dans la critique est la suivante : "Les bolcheviks sont l’ordre des jésuites dans l’église marxiste. Ce n’est pas qu’ils ne soient pas sincères en tant qu’hommes, ou que leurs intentions soient mauvaises. C’est leur marxisme qui a déterminé leur politique et leurs méthodes. Les moyens mêmes qu’ils ont employés ont détruit la réalisation de leur but. Le communisme, le socialisme, l’égalité, la liberté, - toutes choses pour lesquelles les masses russes ont enduré un tel martyr – ont été discréditées et salies par leur tactique, par leur devise jésuitique selon laquelle la fin justifie les moyens (…) Mais Lénine est un jésuite perspicace et subtil ; il s’est joint au cri de guerre : "'Tout le pouvoir aux Soviets !' Quand lui et ses disciples jésuites ont été solidement en selle, le démantèlement des Soviets a commencé. Aujourd’hui, ils sont comme chaque chose en Russie - un fantôme dont l’intérieur a été complètement écrasé. (…) Certainement, Lénine se repent souvent. Au congrès communiste de toutes les Russie, il s’est avancé avec 'mea culpa'. 'J’ai péché'. Une fois un jeune communiste m’a dit : je ne serais pas surpris si Lénine déclarait un jour que la révolution d’Octobre était une erreur." [31]
Oui, les objectifs des bolcheviks, le communisme, le socialisme, l'égalité, la liberté, dont Goldman ne nie pas ici qu'ils furent les véritables buts des bolcheviks, n'ont pas pu être réalisés. À d'autres endroits de ses écrits sur la Russie, elle décrit comment elle a été confrontée à la question pleine d'espoir et posée à maintes reprises par de nombreux dirigeants bolcheviques : "La Révolution en Allemagne et aux États-Unis arrive-t-elle bientôt ?", même de la part de Lénine lors d'une rencontre avec Goldman. Les bolcheviks avec lesquels elle en a parlé espéraient vivement recevoir une réponse positive de sa part, elle qui était bien au fait de la situation aux États-Unis. Il était évident, d'après ses descriptions, que les bolcheviks vivaient dans la peur permanente de l'isolement et escomptaient désespérément les moindres signes de développement révolutionnaire dans d'autres pays. Elle fournit elle-même la preuve que dans les rangs du Parti bolchévique, qui était tout sauf homogène, l'espoir d'une révolution mondiale a continué à vivre dans un contexte de dégénérescence de plus en plus évident. Et donc pas seulement l'avidité pour le pouvoir en Russie, comme elle se risque à l'avancer avec l'idée du "jésuitisme" des bolcheviks.
Les préoccupations de Goldman tournaient autour de la contradiction entre les objectifs initiaux des bolcheviks et leurs politiques et méthodes concrètes. Cela la conduisit à une rupture définitive après la répression sanglante du soulèvement de Cronstadt en mars 1921, menée sous la bannière du sauvetage de la révolution et où l'usage brutal de la violence au sein de la classe ouvrière a été employé, ce qui est en contradiction criante avec les principes communistes. Son expérience avec la Tcheka a également joué un rôle décisif dans sa rupture avec les bolcheviks.
La méthode selon laquelle la fin justifie les moyens doit être combattue avec véhémence par la classe ouvrière. C'est l'honnêteté de Goldman de ne pas cacher ses propres hésitations à ce sujet. Mais ses descriptions réfutent précisément la thèse selon laquelle la pensée des bolcheviks est celle des "jésuites du marxisme", qui ne reculent devant rien dans la poursuite de leurs buts, et qu'il y aurait ici une différence fondamentale entre les bolcheviks et l'anarchisme.
Comment cette question s'est-elle posée chez les anarchistes ? Elle décrit ses discussions avec Berkman sur la question des moyens légitimes pour défendre la révolution : "C’était absurde de dénoncer les bolcheviks pour les mesures drastiques qu’ils employaient, préconisait Sascha. Comment allaient-ils libérer la Russie de l’étranglement de la contre-révolution et du sabotage? Pour autant qu’il ait été concerné, il ne pensait pas qu’il y ait de méthode trop dure pour traiter cela. La nécessité révolutionnaire justifiait toutes les mesures, même si nous ne les aimons pas. Tant que la révolution était en péril, ceux qui visaient à la saper devaient payer pour çà. Mon vieux copain était comme toujours un cœur simple et clairvoyant. J’étais d’accord avec lui; mais les rapports répugnants de mes camarades continuaient à me déranger." [32]
Ce débat avec Berkman s'est poursuivi de la manière la plus tranchante : "Pendant des heures, il argumentait contre mon " impatience" et mon jugement déficient sur des questions de grande portée, mon approche diplomatique de la révolution. J’avais toujours, disait-il, dévalorisé le facteur économique en tant que cause principale des maux capitalistes. Pouvais-je ne pas voir maintenant que la nécessité économique était la raison même qui forçait la main des soviets qui tenait la barre? Le danger venant de l’extérieur qui se prolongeait, l’indolence naturelle de l’ouvrier russe et son échec à augmenter la production, le manque d’instruments les plus nécessaires pour les paysans, et leur refus qui en résultait de nourrir les villes, ont obligé les bolcheviks à prendre des mesures désespérées. Evidemment, il tenait ces méthodes comme contre-révolutionnaires et vouées à ne pas aboutir. Il était cependant ridicule de suspecter des hommes comme Lénine ou Trotsky de trahir délibérément la révolution. Pourquoi auraient ils dédié leurs vies à cette cause, auraient ils subi la persécution, la calomnie, la prison, et l’exil pour leur idéal. Ils ne pouvaient pas revenir là-dessus à ce point-là."[33]
Pour la classe ouvrière, les moyens utilisés ne doivent pas être en contradiction avec ses objectifs fondamentaux.[34] Cependant, nous rejetons l'affirmation selon laquelle seul le marxisme, et en particulier les bolcheviks, seraient vulnérables à la pénétration de l'idéologie de la classe dominante en adoptant des moyens contraires au but du communisme. Les discussions décrites par Goldman sont caractéristiques du fait que l'anarchisme a toujours eu d'énormes difficultés à cet égard. Un exemple de l'utilisation de moyens qui contredisent le but de beaucoup d'anarchistes est l'attentat de Fanny Kaplan contre Lénine le 30 août 1918, justifié par la prétendue trahison de la révolution par Lénine. Vu la longue tradition d'assassinats de représentants du régime tsariste haïs, qui a exposé les anarchistes à une répression brutale, une partie de l'anarchisme russe a eu recours à ce que l'on appelle la "propagande par le fait" en ayant recours à des "moyens justifiés par la fin". Y compris en prenant pour cible des combattants de la classe ouvrière, comme le montre l'attentat contre Lénine !
Il ne s'agit pas de pleurer les figures haïes du tsarisme ciblées par les méthodes d'une partie de l'anarchisme russe, lesquelles exprimaient une compréhension réductrice du féodalisme, identifié à des individus. Mais, comme Berkman le défendait justement face à Goldman, ce système ne reposait pas sur la malveillance d'individus, mais sur des fondements sociaux et économiques en contradiction avec les besoins des classes exploitées. La "propagande par le fait", la violence individuelle contre les représentants haïs du féodalisme, conçue comme une "étincelle pour la réflexion" exprimaient également une fausse conception du développement de la conscience de classe, puisque ces méthodes ne démontrent en aucune façon la nécessité d'une lutte solidaire en tant que classe dans son ensemble contre les fondements de l'exploitation.
Il est compréhensible que Goldman se soit engagée en faveur de Kaplan en tant que prisonnière, vu que celle-ci a été torturée par la Tcheka. Elle n'a elle-même pas appelé à utiliser les mêmes méthodes que Kaplan. Mais pourquoi dans cette situation n'a-t-elle pas osé faire un pas de plus et formuler une critique envers les méthodes "jésuites" dans les rangs de l'anarchisme, plutôt que de circonscrire celle-ci aux bolcheviks ?
Goldman a beaucoup souffert de l'exécution en septembre 1921 par la Tcheka d'amis d'anarchistes tels que Fanya Baron, avec l'approbation de Lénine. Bien que Lénine ait été l'une des personnalités les plus déterminées et les plus claires de la Révolution d'Octobre, de telles mesures sont inacceptables. Goldman a développé une antipathie de plus en plus forte, en particulier envers Trotski et Lénine, les décrivant comme des jésuites intelligents et rusés.[35]
La Tcheka, devenue incontrôlable, a entrepris des exécutions pour intimider, des prises d'otages pour arracher des informations et la torture. Ceci, souvent contre les groupes d'opposition politique issus des rangs des bolcheviks eux-mêmes, contre les anarchistes, mais aussi contre les travailleurs qui participaient à des grèves. La critique par Goldman des condamnations à mort de prisonniers - des individus sans défense - qu'il s'agisse de membres d'organisations contre-révolutionnaires bourgeoises, de criminels et de membres des armées blanches emprisonnés, est absolument justifiée, car de telles mesures n'étaient pas seulement des actes de violence dénués de sens, mais aussi l'expression d'une attitude basée sur l'idée que les personnes ne peuvent changer leurs opinions, leur comportement et leurs positions politiques et doivent donc, en un mot, être liquidés.[36]
Au sein des bolcheviks, la lutte contre l'oppression des voix de l'opposition dans le parti et la classe ouvrière commença dès 1918. Bien que Goldman elle-même ait été témoin de débats et de l'existence de positions différentes parmi les bolcheviks, elle dresse un tableau trop simpliste afin de pouvoir condamner ces derniers comme "Jésuites du marxisme", comme s'ils étaient forgés d'un seul bloc, ce qui n'a jamais correspondu à la réalité. Le problème central était le dérapage que constituait une approche militariste des problèmes politiques au lieu de faire appel à la conscience de la classe ouvrière, à laquelle succombait la majorité des bolcheviks en croyant faussement sauver la révolution assiégée. Mais cela ne correspond en rien à une soif du pouvoir prétendument enracinée dans le parti bolchevique.
Le marxisme n'a jamais défendu le principe selon lequel la fin justifie les moyens; cela n'a jamais été principe ou une pratique des bolcheviks avant et pendant la Révolution d'Octobre. La répression de Cronstadt, cependant, point culminant tragique d'une répression croissante, a montré à quel point la dégénérescence avait déjà progressé, quelles formes elle prenait et quelle logique l'animait, car sa justification politique contenait en fait l'idée du but (la "cohésion de fer" de la Russie contre les attaques internationales) justifiant les moyens (une répression sanglante).
Les expériences personnelles et absolument démoralisantes de Goldman à Cronstadt conduisirent à la rupture avec les bolcheviks et marquèrent un tournant. Dans les derniers jours avant l'écrasement des marins, soldats et ouvriers de Cronstadt, elle faisait partie d'une délégation (comprenant en plus d'elle, Perkus, Pertrowski, Berkman) qui tenta de négocier avec l'Armée rouge. "Kronstadt cassa le dernier fil qui m'avait retenue aux bolcheviks. Le massacre honteux qu'ils avaient perpétré parlait contre eux plus éloquemment que tout autre chose. Quelque prétention qu'ils eussent pu revendiquer de leur passé, les bolcheviks avaient maintenant prouvé eux-mêmes qu'ils étaient les ennemis les plus pernicieux de la révolution. Je ne pouvais continuer plus loin avec eux.""[37]
Cronstadt a été une terrible tragédie, une erreur tragique bien plus qu'une simple "erreur".
L'écrasement de Cronstadt avec plusieurs milliers de prolétaires morts (des deux côtés !) était basé sur une évaluation absolument fausse du caractère de ce soulèvement par les dirigeants bolcheviques qui a pu avoir plusieurs causes : le fait que la bourgeoisie internationale ait saisit perfidement cette occasion pour déclarer hypocritement sa "solidarité" avec les insurgés ; également la peur panique que Cronstadt passe dans le camp de la contre-révolution ou soit même déjà une expression de la contre-révolution. Goldman répond correctement à ces deux aspects. Dans son autobiographie datant de 1931, elle n'est cependant pas en mesure de tirer la leçon la plus importante de la tragédie de Cronstadt, comme d'ailleurs l'ensemble de la Gauche marxiste au moment de la répression qu'elle soutint généralement, à l'exception notable toutefois de Miasnikov qui s'y opposa dès le début. Même avec le recul du temps, elle ne sera pas en mesure de comprendre, contrairement à certains courants de la Gauche communiste, que la violence au sein de la classe ouvrière doit être inflexiblement rejetée et que ceci doit représenter un principe. [38]
Comme pour la question de l'État, Goldman tombe beaucoup trop dans la facilité sur la question du prétendu "jésuitisme des bolcheviks depuis le début". Elle déclare les bolcheviks jésuites, ce qui est en totale contradiction avec leur histoire. Le dynamisme de la majorité des bolcheviks, qui n'ont pas hésité à utiliser la violence à Cronstadt en 1921 comme moyen présumé de lutte de classe, n'était nullement "leur tradition" mais plutôt, comme on l'a vu l'expression de leur processus de dégénérescence progressive.
Au lieu d'examiner fondamentalement la question à laquelle tous les révolutionnaires sans exception faisaient face, à savoir quels moyens peuvent être utilisés dans la lutte de classe et dans la révolution, l'étiquette de "jésuite" que Goldman attribua à la légère aux bolcheviks, était plutôt un obstacle à la compréhension de la dégénérescence de la révolution en tant que processus.
Une question traverse comme un fil rouge les écrits de Goldman sur la Russie : quand était-il justifié de formuler une critique ouverte à l'égard des bolcheviks ? Elle décrit avec une grande indignation une rencontre avec des anarchistes à Petrograd :
"Ces charges et ces dénonciations tombaient sur moi comme des coups de marteau et me mettaient groggy. J’écoutais, toute tendue nerveusement, à peine capable de comprendre clairement ce que j’entendais, et ne réussissant pas à saisir tout ce que çà signifiait. Ce ne pouvait être vrai – cette accusation monstrueuse (…). Les hommes dans cette salle lugubre devaient être fous, pensais-je, pour raconter des histoires aussi impossibles et absurdes, iniques pour condamner les communistes pour les crimes dont ils devaient savoir qu’ils étaient dus au gang contre-révolutionnaire, au blocus et aux généraux blancs qui attaquaient la révolution. J’affirmais ma conviction dans la discussion, mais ma voix était noyée sous les ricanements de dérision et les sarcasmes."[39]
Comme pour la question des changements à attendre immédiatement après la révolution, la consternation de Goldman face aux positions des autres anarchistes montre que l'anarchisme était tout sauf homogène, surtout en ce qui concerne l'attitude envers les bolcheviks. L'anarchisme en Russie s'était à nouveau divisé en différents camps[40]. Les passages suivants des écrits de Goldman témoignent une fois de plus de son attitude responsable de ne pas passer sous silence ses propres incertitudes, mais ils montrent aussi l'évolution de son attitude envers les bolcheviks :
"Combien je pouvais comprendre l'attitude de mes amis ukrainiens! Ils avaient énormément souffert ces dernières années : ils avaient vu les grands espoirs de la Révolution écrasés et la Russie détruite sous le talon de l'État bolchevique. Pourtant, je ne pouvais exaucer leurs vœux. J'avais toujours foi dans les bolcheviks, dans leur sincérité révolutionnaire et leur intégrité. De plus, j'estimais que, tant que la Russie était attaquée de l'extérieur, je ne pouvais pas m'exprimer par la critique. Je n'ajouterais de l’essence à jeter sur les feux de la contre-révolution. Je devais donc garder le silence, et me tenir aux côtés des bolcheviks en tant que défenseurs organisés de la Révolution. Mais mes amis russes méprisaient ce point de vue. Je confondais le Parti communiste avec la Révolution, disaient-ils ; ils n’avaient pas le même état d’esprit ; au contraire, ils y étaient opposés, même comme face à des ennemis."[41]
"Aux premières nouvelles de la guerre avec la Pologne, j’ai mis de côté mon attitude critique et offert mes services comme infirmière au front (…). Mais il (Sorin) n’a jamais transmis ma demande. Bien entendu, cela n'a aucune incidence sur ma détermination à aider le pays, à quelque titre que ce soit. Rien ne semblait aussi important juste alors (…) Je ne niais pas les services rendus par Makhno à la révolution, dans la lutte contre les armées blanches, ni le fait que son armée dissidente était un mouvement de masse spontané des travailleurs. Je ne pensais pas, cependant, que les anarchistes avaient quelque chose à gagner en déployant une activité militaire ou que notre propagande dépendait de conquête politique ou militaire propre. Mais c’était à côté de la plaque. Je n’étais pas en position de me joindre à leur travail, et ce n’était plus non plus une question de bolcheviks. J’étais prête à admettre franchement que je m’étais gravement trompée quand j’avais défendu Lénine et son parti comme vrais champions de la révolution. Mais je ne voulais pas m’engager dans une opposition active contre eux tant que la Russie était encore attaquée par des ennemis extérieurs."[42]
"J'étais d'une manière accablante consciente de ma grand dette envers les ouvriers d'Europe et d'Amérique : je devrais leur dire la vérité sur la Russie. Mais comment m'exprimer au dehors, alors que le pays était encore assiégé sur plusieurs fronts ? Cela signifierait travailler pour la Pologne et pour Wrangel. Pour la première fois de ma vie, je m'abstenais d'exposer les graves maux sociaux dont j’étais témoin. C'était comme si je trahissais la confiance des masses, en particulier celle des ouvriers américains, dont j'estimais chèrement la foi."[43]
"J’ai trouvé nécessaire de garder le silence tant que les forces impérialistes coalisées se jetaient à la gorge de la Russie (…) Maintenant, cependant, le temps du silence est révolu. Cela signifie donc que je raconte mon histoire. Je ne suis pas ignorante des difficultés auxquelles je vais me confronter. Je sais que je serai déformée par les réactionnaires, les ennemis de la Révolution russe, et aussi bien excommuniée par ses soi-disant amis, qui persistent à confondre le parti au gouvernement de la Russie avec la Révolution. Il est donc nécessaire que j’établisse clairement ma position vis-à-vis des deux."[44]
D'autres révolutionnaires à l'époque, comme Rosa Luxemburg, ont très tôt formulé des critiques envers les bolcheviks, même s'ils exprimaient à ces derniers toute leur solidarité et défendaient le rôle décisif qu'ils avaient joué dans la Révolution russe. Rosa Luxemburg a écrit sa brochure - La Révolution russe - en 1918 au même moment où Goldman publiait l'article "La Vérité sur les Bolcheviks" dans Mother Earth avec un enthousiasme exubérant. L'exemple de Rosa Luxemburg montre combien il était difficile de prendre la décision de publier ses propres critiques au bon moment, et toujours avec la préoccupation de ne pas porter un coup à la révolution. Dans son texte écrit dans la prison de Moabit, Luxemburg a exprimé une critique à l'égard des bolcheviks où il s'agissait, par la clarification des problèmes posés en Russie, de leur apporter un soutien solidaire : "Lénine-Trotski se prononcent au contraire pour la dictature d'une poignée de personnes, c'est-à-dire pour la dictature selon le modèle bourgeois. (...) Mais cette dictature doit être l'œuvre de la classe et non d'une petite minorité dirigeante, au nom de la classe, autrement dit, elle doit sortir pas à pas de la participation active des masses, être sous leur influence directe, soumise au contrôle de l'opinion publique, produit de l'éducation politique croissante des masses populaires. Et c'est certainement ainsi que procéderaient les bolcheviks, s'ils ne subissaient pas l'effroyable pression de la guerre mondiale, de l'occupation allemande, de toutes les difficultés énormes qui s'y rattachent, qui doivent nécessairement défigurer toute politique socialiste animée des meilleures intentions et s'inspirant des plus beaux principes. (...) Le danger commence là où, faisant de nécessité vertu, ils créent une théorie de la tactique que leur ont imposée ces conditions fatales, et veulent la recommander au prolétariat international comme le modèle de la tactique socialiste." (La Révolution russe [34])
Luxemburg ne s'est pas abstenue de la critique. Pourquoi Goldman n'a-t-elle pas suivi l'exemple de Rosa Luxemburg alors que, dans ses écrits, elle a à plusieurs reprises exprimé sa tristesse suite à l'assassinat de Luxemburg en janvier 1919 dont elle connaissait les positions ? Pourquoi dans sa brochure Le déclin de la Révolution russe n'a-t-elle jamais fait référence à la critique de Luxemburg, écrite trois ans auparavant ? La raison en est simple : elle ne la connaissait pas. En effet, le texte de Luxemburg a été victime de l'énorme peur de "poignarder la révolution dans le dos" et de faire le jeu de la bourgeoisie en émettant des critiques. La publication de la critique des bolcheviks de Luxemburg, qu'elle voulait divulguer immédiatement après sa rédaction, a été délibérément empêchée par ses amis politiques les plus proches et n'a eu lieu que quatre ans plus tard, en 1922. [45]
Malheureusement, Goldman n'a donc pas eu l'occasion de s'inspirer de la critique de Luxemburg à l'égard des bolcheviks. Son emballement à l'arrivée en Russie est compréhensible au vu des horreurs dans lesquelles la Guerre mondiale avait plongé l'humanité. La Russie soviétique! Terre sacrée de Goldman et sa totale désillusion ultérieure est aussi un exemple que l'euphorie est la plupart du temps condamnée à une grande déception. Il n'est pas surprenant que 13 ans plus tard, elle récuse comme "naïve" sa défense initiale des bolcheviks.
Luxemburg ne fut jamais encline à l'emballement politique et formula sa critique sur la base des premières expériences des mois qui ont suivi Octobre 1917, concluant par les fameux mots que l'avenir appartient au bolchevisme. Goldman a écrit sa critique trois ans plus tard, en se basant sur sa propre expérience relative à une phase ultérieure de la révolution en Russie, après que les conseils ouvriers eussent été dépossédés de leur pouvoir, à l'époque du déchainement de la violence de la Tcheka et de l'identification inéluctable du parti bolchevique avec l'appareil d'État. Néanmoins, elle nourrissait de grands espoirs : "Lénine et ses disciples sentent le danger. Leurs attaques contre l'opposition ouvrière et la persécution des anarcho-syndicalistes continuent d'augmenter fortement et avec force. L'étoile de l'anarcho-syndicalisme s'élèvera-t-elle vers l'Est ? Qui sait ?, la Russie est la terre des miracles."[46] Quelle aurait été l'analyse de Luxemburg à la fin de 1921, après l'irruption d'une dégénérescence manifeste et après Cronstadt ? Malheureusement, cela ne peut que demeurer qu'à l'état d'hypothèse.
Goldman oscillait entre le silence et son "Je dois élever la voix contre les crimes perpétrés au nom de la révolution". Mais comment cela devait-il se produire ? Au cours de son séjour en Russie, le journal bourgeois World de New York lui a demandé à plusieurs reprises de publier des articles sur la Russie. Goldman refusa d'abord, après de dures discussions avec Berkman, qui était strictement contre une telle démarche, avec l'argument que tout ce qui était publié dans la presse bourgeoise ne pouvait qu'être au service de la contre-révolution et proposait de produire ses propres tracts pour les distribuer aux ouvriers. Quelques semaines après que Goldman eut quitté la Russie à la fin de 1921, elle permit à World de publier ses textes.
"J'écris que je préfère exprimer mon opinion dans la presse ouvrière libérale des États-Unis et serais plus encline à donner mes articles gratuitement que de les laisser au New York World ou à des publications similaires. (....) Alors que je connaissais la vérité, devais-je la supprimer et me taire ? Non, j'ai dû protester, j'ai dû crier qu'une énorme fraude prétendait au droit d'être une vérité, même si cela devait être dans la presse bourgeoise."[47]
Si Goldman a hésité pendant des mois en Russie à rendre publiques ses critiques parce qu'elle ne voulait pas "poignarder la révolution dans le dos". Et à cause de cette décision irréfléchie, on lui jeta la pierre de différentes parts : "Mes accusateurs communistes n’étaient pas les seuls à crier: "Crucifiez!" Il y avait aussi des voix anarchistes dans le chœur. Ce sont les mêmes personnes qui m'avaient combattue à Ellis Island, à Buford et pendant la première année en Russie, parce que j'avais refusé de condamner les bolcheviks jusqu'à ce que j'aie l'occasion d’expérimenter leur projet. Quotidiennement, les nouvelles de Russie sur la persécution politique continue renforçaient chaque fait que j’avais décrit dans mes articles et mes livres. Il était compréhensible que les communistes aient fermé les yeux sur la réalité, mais de la part de ceux qui se disaient anarchistes, c'était méprisable, surtout après le traitement que Mollie Steimer avait subi en Russie après avoir si courageusement défendu le régime des Soviets en Amérique".[48]
L'accusation de traitrise de la part de certaines parties du mouvement ouvrier américain a en grande partie privé son analyse et ses réflexions de l'attention et la reconnaissance qu'elles méritaient. Mais dans un monde où deux classes se font face de façon absolument antagoniste, c'est un acte désespéré, qu'elle critique elle-même et explique par le fait qu'elle n'avait pas d'autre choix. C'est en effet extrêmement dangereux que de vouloir utiliser un instrument de la bourgeoisie, quel qu'il soit, même ponctuellement, comme moyen pour faire entendre la parole de la classe ouvrière. Quel dommage qu'une aussi ferme militante soit tombée dans ce piège !
Ce que Goldman et Rosa Luxemburg ont en commun, c'est sans aucun doute l'énorme volonté de comprendre les problèmes de la Révolution russe, de défendre le caractère révolutionnaire d'Octobre 1917 et de ne pas céder sans critique à la situation dramatique. Goldman n'a jamais accepté la méthode tactique de considérer les bolcheviks simplement comme un "moindre mal" pour ne les soutenir seulement que tant que durerait la guerre contre les armées blanches. Une position ouvertement défendue en Russie par l'anarchiste Machajaski dans la revue The workers revolution.
Exprimer une critique ouverte à la politique des bolcheviks était dès le départ moins risqué en dehors de la Russie qu'en Russie même. Mais les doutes de Goldman ne découlaient pas de la peur ou de mesures répressives à son encontre. En raison de son statut de révolutionnaire américaine bien connue, elle bénéficiait d'une protection beaucoup plus grande que d'autres immigrants révolutionnaires. Même si elle n'a pas caché sa sympathie à l'Opposition Ouvrière et s'est engagée en faveur des anarchistes incarcérés (par exemple lors de sa prise de parole aux funérailles de Kropotkine), elle n'a été mise que sous surveillance "douce" par la Tcheka, afin de l'intimider.
Ses critiques auraient-elles détruit l'exemple lumineux de la Révolution d'Octobre au sein de la classe ouvrière internationale ? Certainement pas. L'alternative ne se posait pas dans les termes "soit se taire, soit dénoncer les bolcheviks". Une critique politique mature de la politique bolchévique de l'époque constituait alors au contraire un soutien à l'ensemble de la vague révolutionnaire internationale. La classe ouvrière est la classe de la conscience, et non de l'action irréfléchie. Par conséquent, la critique de ses propres actions et des erreurs commises est un héritage du mouvement ouvrier, qui devait être maintenu, même en des temps aussi dramatiques. Cela ne fait pas partie de la nature de la classe ouvrière que de dissimuler ses problèmes, contrairement à la bourgeoisie. Comme le montre le texte de Luxemburg, la critique des bolcheviks ne doit pas se limiter à l'indignation mais aussi faire preuve de maturité en vue de soutenir la lutte contre la dégénérescence de la révolution. Ce fut ultérieurement l'un des critères de la Gauche Communiste italienne que de s'abstenir d'exprimer des analyses et des critiques hâtives ne permettant pas de tirer des leçons.
L'analyse de Goldman sur la Révolution russe allait au-delà de la simple indignation. Mais à différents endroits, avec sa caractérisation de Lénine et de Trotski comme de "rusés jésuites ", elle manifeste un glissement dans une méthode de critique qui se fixe sur des personnes charismatiques, laquelle ne saurait être justifiée par la grande influence que celles-ci avaient sur la politique des bolcheviks. Lénine ne personnifie pas la dévitalisation des Conseils et leur fusion avec l'État, pas plus que Trotski ne personnifie l'écrasement de Cronstadt.
Goldman développa plus tard la position vis-à-vis de Trotski selon laquelle ses actes - en particulier Cronstadt - auraient fait de lui un pionnier du stalinisme.[49] L'usage de la violence, qu'il avait assumée en tant que commandant de l'Armée rouge à Cronstadt, ne relevait pas de penchants personnels mais de la mise en œuvre d'une décision par le pouvoir bolchevique comme un tout et, rappelons-le à nouveau, soutenue à l'époque par presque toute la gauche marxiste. L'erreur tragique de Cronstadt est l'illustration à la fois d'une immaturité du mouvement ouvrier sur la question de la violence (pas de violence au sein de la classe ouvrière) et du cours dégénérescent de la révolution en Russie, qui aboutira plus tard à la politique ouvertement contre-révolutionnaire du socialisme en un seul pays et à l'avènement de Staline comme chef de file de la contre-révolution mondiale. Quelles qu'aient été les insuffisances de la dénonciation politique par Trotsky du stalinisme et de son appareil de répression organisé, visant l'écrasement physique et idéologique complet de la classe ouvrière, elle a néanmoins exprimé une réaction prolétarienne face à ceux-ci.
La valeur de l'analyse de Goldman réside dans le fait d'avoir soulevé les questions centrales face auxquelles se trouvait la Révolution russe. Les contradictions dans son analyse et ses conclusions que nous ne partageons absolument pas ne sont pas une raison de rejeter en bloc ses efforts ou de les ignorer. Au contraire, elles sont l'expression de l'énorme difficulté de produire une analyse complète du problème russe dès 1922. Elle n'était pas seule dans ce cas. Il lui revient le mérite d'avoir rejeté la fusion avec l'appareil d'État, la prise du pouvoir par le parti ou la répression de Cronstadt.
En ce sens, elle a apporté une importante contribution à la classe ouvrière, ce qui doit être salué mais aussi critiqué. Goldman n'a jamais prétendu qu'Octobre 1917 était la naissance du stalinisme ultérieur, comme le font encore aujourd'hui les campagnes mensongères de la classe dirigeante, mais a obstinément défendu la Révolution d'Octobre.
Mario (7.1.2018)
[1] Le déclin de la Révolution russe (1922), sa première et plus complète analyse ; Ma désillusion en Russie (1923/24) ; Gelebtes Leben [Living my life] (1931), chapitre 52.
[2] C'est un sujet qui la préoccupait beaucoup, ce qui se comprend vu que la situation des enfants était catastrophique. Dans cette situation de misère généralisée, ayant perdu un parent ou les deux, à la guerre souvent, ils étaient les plus vulnérables en particulier face aux petits bureaucrates déshumanisés sans scrupules ni morale. Peut-être était-elle plus sensible à cette situation alors qu'elle-même était infirmière et qu'elle avait eu l'occasion de visiter des institutions "modèles" pour enfants.
[3] Ma désillusion en Russie [35].
[4] La vérité sur les bolcheviks [36], traduit par Yves Coleman pour la revue "Sans patrie ni frontières" n°1 - Septembre-Octobre 2002.
[5] L'Epopée d'une anarchiste, Ed. Complexe, p. 211.
[6] L'Epopée d'une anarchiste, ibid, p. 298.
[7] Ma désillusion en Russie [35].
[8] Préface, Le déclin de la Révolution russe.
[9] Der Niedergang der Russischen Revolution, Kapitel Die Lage des Kindes in Russland.
[10] Titre du célèbre livre de Nicolas Gogol de 1842. Les méthodes et le parasitisme de la bureaucratie étatique sont la copie conforme de certaines techniques d'enrichissement personnel sous le féodalisme.
[11] Voir notre article : La dégénérescence de la révolution russe [37].
[12] Le déclin de la Révolution russe, chapitre "Les forces qui ont réprimé la révolution".
[13] Voline (W.M. Eichenbaum) La Révolution inconnue, chapitre "La Contre-révolution". Voline va même jusqu' à prétendre que l'intervention internationale contre la Russie a été la plupart du temps présentée de façon exagérée et transformée en légende colportée par les bolcheviks de par le monde.
[14] Voire à ce sujet notre article, dans cette même Revue internationale n°160 "La bourgeoisie mondiale contre la révolution d’Octobre [38]".
[15] Le déclin de la révolution russe, chapitre "Les forces qui ont réprimé la révolution".
[16] L'Epopée d'une anarchiste, Ed. Complexe, p. 221.
[17] L'Epopée d'une anarchiste, Ed. Complexe, p.217.
[18] Nous pensons également que, sur ce plan, les possibilités sont effectivement limitées même si certaines mesures doivent être mises en œuvre immédiatement et avec détermination après la prise de pouvoir par les conseils ouvriers. Comme par exemple, l'interdiction du travail des enfants et de toute forme de travail forcé ou de prostitution. La période de transition couvre l'ensemble de la période depuis la prise de pouvoir par les conseils ouvriers jusqu'à l'extinction de l'État. Durant cette période un ensemble de mesures devront être prises en vue de supprimer les rémunérations salariales et leur forme argent, de socialiser la consommation et la satisfaction des besoins (transports, loisirs, repos, etc.). Lire à ce propos notre article Problèmes de la période de transition [39] dans la Revue internationale n° 1. Bien que les mesures à prendre immédiatement après la révolution soient nécessairement limitées certaines doivent cependant être prises immédiatement et avec détermination. Par exemple le transport gratuit, le logement immédiat des personnes sans domicile dans des bâtiments publics inutiles ou de riches demeures, etc.... Mais également l'interdiction du travail des enfants et de toute forme de travail forcé ou de prostitution.
[19] Le déclin de la révolution russe, chapitre "Ma visite à Pierre Kropotkine".
[20] Le déclin de la révolution russe, chapitre "Les syndicats en Russie".
[21] Le déclin de la Révolution russe, chapitre "La situation de l'enfant en Russie".
[22] Ma désillusion en Russie [35], chapitre "Une autre visite à Peter Kropotkin".
[23] Ma désillusion en Russie [35], Postface.
[24] Le déclin de la Révolution russe, Introduction.
[25] Idem, chapitre "Les forces qui ont vaincu la révolution".
[26] Octobre n°2, mars 1938, "La question de l'État"
[27] Rudolf Rocker, Über das Wesen des Föderalismus im Gegensatz zum Zentralismus, 1922.
[28]Goldman décrit très bien la Tcheka avec les mots suivants : "À l’origine, la Tcheka était contrôlée par le commissariat à l’Intérieur, les Soviets et le comité central du Parti Communiste. Graduellement, elle devint l’organisation la plus puissante en Russie. Ce n’était pas simplement un État dans l’État, c’était un État au-dessus de l’État. L’ensemble de la Russie était couvert, jusqu’au village le plus reculé, par un réseau de tchekas". Le déclin de la Révolution russe ; "la Tcheka".
[29] Ma désillusion en Russie [35].
[30] Voir notre brochure La période de transition. [40]
[31] Le déclin de la Révolution russe, chapitres "Les forces qui ont réprimé la révolution" et "Les Soviets". L'ordre des Jésuites est généralement utilisé comme symbole d'une politique obsédée par le pouvoir et impitoyable suivant la devise "La fin justifie les moyens".
[32] Living my life, chapitre 52.
[33] Idem.
[34] Voir notre article Terreur, terrorisme et violence de classe [41]. Revue internationale n° 15.
[35] Voline est même allé jusqu'à qualifier Lénine et Trotski de réformistes brutaux qui n'avaient jamais été révolutionnaires et qui utilisaient des méthodes bourgeoises. La Révolution Inconnue, Chapitres "L'État bolchevik" et "La contre-révolution".
[36] Cette question est traitée en détail dans le livre La face morale de la révolution (1923), écrit par le Commissaire du Peuple à la Justice jusqu'en mars 1918, Isaak Steinberg.
[37] Ma désillusion en Russie, chapitre "Cronstadt".
[38] Voir à ce propos: 1921 Comprendre Cronstadt [42], Revue Internationale n° 104.
[39] Living my life, chapitre 52.
[40] Au printemps 1918, la question des relations avec les bolcheviks a fortement polarisé le milieu anarchiste (déjà historiquement divisé en pan-anarchistes, anarchistes individualistes, anarcho-syndicalistes et anarcho-communistes, dont les démarcations sont également difficiles à définir). La question de la violence ou l'analyse du caractère de la Révolution d'Octobre y ont joué un rôle secondaire. Du soutien ouvert apporté aux bolcheviks (de la part des "anarchistes de soviets") à l'idée des bolcheviks traîtres à la révolution qu'il faut combattre par la force, on trouvait toutes sortes de positions intermédiaires. Voir Paul Avrich : Les Anarchistes russes, éd. Maspéro (1979), chapitre "Les Anarchistes et le régime bolchevique".
[41] Ma désillusion en Russie, chapitre "Dans Charkov".
[42] Living my life, chapitre 52.
[43] Ma désillusion en Russie, chapitre "De retour à Petrograd".
[44] Der Niedergang der Russischen Revolution, Préface.
[45] Paul Frölich, l'un de ses compagnons politiques, décrit dans la biographie qu'il consacre à Luxembourg Gedanke und Tat de 1939 ce légendaire déroulement des faits : "C'est Paul Levi qui publia "La Révolution russe" au cours de l'année 1922 (donc après la brochure de Goldman) après avoir rompu avec le KPD. Levi affirma que Leo Jogiches (qui s'était opposé à la publication, avec l'argument qu'entre-temps Luxembourg avait changé d'avis) avait détruit le manuscrit. J.P. Nettl affirme de manière crédible que c'est Levi lui-même qui a exercé de fortes pressions sur Luxembourg pour qu'elle ne publie pas le texte, avec l'argument que la bourgeoisie allait en abuser contre les bolcheviks. Il est clair que le texte de Luxemburg n'a pas sombré accidentellement dans la tourmente de la révolution en Allemagne, mais au contraire a été évité dans la "tourmente de la confusion" sur la nécessité d'une critique ouverte !"
[46] Le déclin de la Révolution russe, chapitre "Les syndicats en Russie".
[47] Living my life, chapitre 49.
[48] Ibid., chapitre 54.
[49]Trotski proteste beaucoup trop, juillet 1938.
Il y cent ans, nous étions au cœur de la vague révolutionnaire mondiale, plus précisément de la révolution en Allemagne, un an après la prise du pouvoir politique par le prolétariat en Russie, en octobre 1917. De la même manière que nous avons salué ce dernier évènement dans notre presse en lui dédiant un Manifeste[1], nous voulons attirer l'attention de nos lecteurs sur la révolution en Allemagne, au sujet de laquelle nous publions un article dans ce numéro de la Revue internationale, "Révolution en Allemagne : il y a 100 ans, le prolétariat faisait trembler la bourgeoisie". À son tour, cette fraction du prolétariat mondial s'élançait à l'assaut du ciel, lavant dans sa lutte de classe solidaire et héroïque les souillures et infamies de la boucherie impérialiste, pour en finir avec la barbarie capitaliste. Comme en Russie, elle avait fait surgir des conseils ouvriers, organes d'unification de tous les ouvriers et de la future prise du pouvoir politique. Alors qu'elle éclate dans le pays le plus industrialisé du monde capitaliste, avec la classe ouvrière la plus nombreuse, la révolution en Allemagne constitue potentiellement une possibilité de rompre l'isolement du pouvoir prolétarien en Russie et d'extension de la révolution à l'Europe. La bourgeoisie ne s'y est d'ailleurs pas trompée puisqu'elle met fin à la guerre impérialiste en signant l'armistice du 11 novembre 1918 alors que, justement, la poursuite de celle-ci constituait un facteur de radicalisation des masses, de démystification de toutes les fractions de la bourgeoisie, les plus "à gauche" en particulier, comme cela avait été les cas en Russie dans les mois qui suivirent la révolution de février 1917. De plus, alors que la plupart des fractions de droite de l'appareil d'État étaient en pleine dislocation du fait du désastre militaire, la bourgeoisie allemande a su tout miser sur la social-démocratie traître pour affaiblir et écraser la révolution et la classe ouvrière en Allemagne. C'est un enseignement fondamental pour la révolution du futur, laquelle trouvera sur son chemin toutes les fractions de la gauche et de l'extrême gauche du capital qui feront tout pour défaire le prolétariat. Le CCI a dédié de nombreux articles à la révolution en Allemagne dont deux séries que nous recommandons à nos lecteurs[2].
L'échec de la révolution en Allemagne signait celui de la vague révolutionnaire mondiale de 1917-23. Elle ouvrait une profonde période de contre-révolution, laissant libre cours au déchainement de la barbarie capitaliste, avec en particulier la Deuxième Guerre mondiale qui a battu tous les sinistres records de barbarie de la Première Guerre. Mais à la différence de celle-ci, le prolétariat, écrasé physiquement et idéologiquement, n'a pas été capable de se manifester sur son terrain de classe à travers des soulèvements révolutionnaires. Si bien que le recul dans sa conscience s'est encore approfondi durant deux décennies, jusqu'à ce que les évènements de Mai 1968 viennent témoigner d'une modification profonde de l'ambiance sociale. De nouvelles générations de prolétaires, n'ayant pas comme leurs aînés été exposées au rouleau-compresseur de la contre-révolution et aiguillonnées par les premières manifestations de la crise ouverte du capitaliste, n'hésitaient pas à remettre en cause l'encadrement des luttes par les partis staliniens et les syndicats. Ainsi, le prolétariat reprenait enfin le chemin du développement de sa lutte et de sa conscience. Dans ce numéro, nous publions un article "À propos de nos réunions publiques sur le cinquantenaire de Mai 68, Mai 68 a-t-il vraiment signifié la fin de près d'un demi-siècle de contre-révolution ?" au sein duquel nous argumentons notre réponse affirmative à la question posée. L'écriture de cet article avait plus particulièrement été motivée par une double difficulté que nous avons pu constater chez beaucoup de participants aux réunions publiques du CCI sur le cinquantenaire de Mai 1968. D'une part, "la connaissance insuffisante de ce qu'a été la période de contre-révolution mondiale ouverte avec la défaite de la première vague révolutionnaire, et de ce fait une difficulté à saisir vraiment ce que veut dire une telle période pour la classe ouvrière et sa lutte". D'autre part, une difficulté à appréhender la dynamique d'ensemble de la période ouverte avec Mai 68, du fait de manifestations bien réelles de la barbarie capitaliste et de la décomposition de cette société, qui parfois rendent plus difficiles de saisir la persistance de la lutte de classe et les possibilités futures de son développement.
En fait, avec cette Revue, nous poursuivons un travail de bilan de l'évolution de la société depuis Mai 1968, initié dans le numéro précédent et au sein duquel nous avons publié un article faisant le point sur l'évolution et l'aggravation de la crise économique depuis 1968, "Cinquante ans depuis Mai 1968, l'enfoncement dans la crise économique". Comme nous l’avions souligné en conclusion de cet article, "C’est une chose de montrer que nous avions raison de prévoir la réapparition de la crise économique ouverte en 1969, et de donner un cadre pour expliquer pourquoi cette crise serait une affaire au long cours. C’est une tâche plus difficile de montrer que notre prédiction d’une reprise de la lutte de classe internationale s’est aussi confirmée." C'est à cette tâche qu'est consacré le deuxième article de la série "Cinquante ans depuis Mai 1968, les avancées et les reculs de la lutte de classe", publié dans ce numéro. Pour la période allant de 1968 à la fin des années 1980, concernant l'évolution du rapport de force entre les classes, l'article met en évidence "20 ans de lutte qui avaient empêché la marche à la guerre, et qui d’ailleurs avaient vu des développements importants de la conscience de classe", mais qui n'avaient cependant pas permis à la classe ouvrière de "développer la perspective de la révolution, de poser sa propre alternative politique à la crise du système". Durant ces vingt années, "La bourgeoisie n’avait pas infligé une défaite historique décisive à la classe ouvrière, et n’était pas capable de la mobiliser pour une nouvelle guerre mondiale". Il en est résulté une sorte de blocage historique entre les classes où, privé de toute issue mais toujours enfoncé dans une crise économique de longue durée, le capitalisme commençait à pourrir sur pied, et cette pourriture affectait la société capitaliste à tous les niveaux. Ce diagnostic avait été puissamment confirmé par l’effondrement du bloc de l’Est qui, en retour, avait considérablement accéléré le processus de décomposition à l’échelle mondiale.
Dans son sillage, les campagnes de la bourgeoisie mondiale sur la mort du communisme, sur l’impossibilité pour la classe ouvrière de proposer une alternative viable au capitalisme, ont porté d’autres coups à la capacité de la classe ouvrière internationale – en particulier dans les pays centraux du système – à engendrer une perspective politique. Si bien qu'il en a résulté une situation de profond recul de la lutte de classe. Dans les trois dernières décennies, le recul de la conscience dans la classe ouvrière n’a pas seulement continué, mais s’est approfondi, causant une espèce d’amnésie vis-à-vis des acquis et des avancées de la période 1968-1989, alors que l'ambiance sociale de décomposition et d'extension de la barbarie guerrière sur la planète constitue un contexte très défavorable. Les périls pour l'humanité n'ont jamais été aussi grands : "Le déclin du capitalisme et la décomposition amplifient certainement la menace que la base objective d’une nouvelle société puisse être définitivement détruite si la décomposition avance au-delà d’un certain point". Il faut leur faire face lucidement : "Nous devons faire face à la réalité de toutes ces difficultés et en dégager les conséquences politiques pour la lutte pour changer la société." La classe ouvrière n'a pas dit son dernier mot : "Mais, dans notre vision, alors que le prolétariat ne peut éviter la dure école des défaites, les difficultés croissantes et même des défaites partielles ne sont pas encore parvenus au point de signifier une défaite historique de la classe et la disparition de la possibilité du communisme … même dans sa dernière phase, le capitalisme produit encore les forces qui peuvent être employées pour le renverser . Dans les termes du Manifeste Communiste de 1848, "ce que produit, par-dessus tout, la bourgeoisie, c’est son propre fossoyeur"".
Dans le cadre de notre suivi de l'évolution des tensions impérialistes, nous publions un rapport sur la situation impérialiste adopté en juin 2018. Depuis lors, les évènements ont très clairement confirmé une idée principale de ce rapport, à savoir que les États-Unis sont devenus le principal propagateur de la tendance au "chacun pour soi" au niveau mondial, au point de détruire les instruments de son propre "ordre mondial". Une expression en a été la visite de Trump en Europe, pour le sommet de l'OTAN en juin 2018[3]. À cette occasion, il a proféré des menaces le mettant en conflit direct avec ceux qui, jusqu’à présent, ont défendu les intérêts impérialistes mondiaux du capital américain. En effet, selon les menaces en question, si les "alliés" européens n’augmentaient pas leurs budgets militaires en fonction des exigences américaines, les États-Unis pourraient faire cavalier seul, voire quitter l’OTAN. Dans le même temps, les résultats du sommet de l’OTAN n’ont pu que renforcer la détermination des pays membres européens à augmenter leurs dépenses militaires et … à gagner plus de marge de manœuvre en dehors de la zone de contrôle des États-Unis. Les ultimatums de Trump ont été un prétexte bienvenu pour accélérer ce processus, renforçant les ambitions européennes de développer de nouvelles structures militaires au sein de l’UE ou à l’extérieur, en particulier entre la France et l’Allemagne, mais aussi avec le Royaume-Uni (indépendamment du Brexit). Dans ce même rapport, nous écrivons également à propos des États-Unis : "Leur alliance apparemment paradoxale avec Israël et l’Arabie Saoudite conduit à une nouvelle configuration des forces au Moyen-Orient (avec un rapprochement croissant entre la Turquie, l’Iran et la Russie) et accroît le danger d’une déstabilisation générale de la région, d’affrontements plus nombreux entre les principaux requins et de guerres sanglantes plus étendues". C'est ce que vient de confirmer avec éclat la crise ouverte par l'assassinat dans le consulat saoudien à Istanbul du journaliste Jamal Khashoggi. Français, Allemands, Américains, tous mettant un "empressement" très différent à soutenir Ankara, ajusté à leurs propres intérêts impérialistes et économiques immédiats. De même, "la montée des leaders forts et de la rhétorique belliqueuse" dont il est question dans ce rapport a également connu une nouvelle expression dans l'élection récente d'un président d'extrême-droite, Bolsonaro, lors des récentes présidentielles au Brésil.
Nous republions l'article "Salut à Socialisme ou Barbarie" venant du n° 43, juin / juillet 1949 d'Internationalisme, qui est la prise de position de ce groupe face au premier numéro de la revue Socialisme ou Barbarie. Cette publication est effectuée dans le cadre de la première partie d'un article de notre revue, "Castoriadis, Munis et le problème de la rupture avec le trotskisme" de la série "Le communisme est à l'ordre du jour de l'histoire". En fait, la Fraction française de la Gauche Communiste Internationale, et par la suite la Gauche Communiste de France, étaient vivement intéressées à discuter avec tous les groupes prolétariens internationalistes qui avaient survécu à la guerre. En dépit de sa caractérisation du trotskisme officiel comme appendice du stalinisme, Internationalisme était ouvert à la possibilité que des groupes émergeant du trotskisme - à condition qu'ils aient rompu totalement avec ses positions et pratiques contre-révolutionnaires (abandon de l'internationalisme mais aussi parce que sa vision de la transformation sociale demeurait fermement dans les limites du capitalisme) pouvaient évoluer dans une direction positive.
Cet article d'Internationalisme est un bon exemple de la méthode employée par la GCF dans ses relations avec les rescapés du naufrage du trotskisme dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale : un accueil fraternel envers un nouveau groupe que la GCF reconnaît comme appartenant clairement au camp révolutionnaire, en dépit des nombreuses différences dans la méthode et la vision des deux groupes. Mais sans illusion et avec la claire conscience que le lourd héritage du trotskisme continuerait de peser négativement pendant très longtemps sur les éléments concernés, et pourrait même être fatal si n'intervenait pas une remise en cause profonde de leurs origines. Cette démarche, qui demeure tout à fait valable aujourd'hui, est aussi celle du CCI. La deuxième partie de cet article peut déjà être lue sur notre site. Elle traite spécifiquement des cicatrices que laisse le trotskisme sur ceux qui, après l'avoir quitté, se situent véritablement du côté de la révolution prolétarienne, comme ce fut le cas pendant un certain temps seulement pour Castoriadis et toute sa vie, par la suite, pour Munis.
La rédaction (02 11 2018)
[1] "Manifeste du courant communiste international sur la révolution d’octobre 1917 en Russie", Revue internationale n° 159.
[2] "Il y a 90 ans, la révolution allemande" : série de 5 articles, dont le premier fut publié dans le n° 133 de la Revue et le dernier dans le n° 137 ; "Révolution allemande" : série de 13 articles, dont le premier fut publié dans le n° 81 de la Revue et le dernier dans le n° 99.
[3] À ce sujet, lire l'article de notre site "Trump en Europe : une expression du capitalisme dans la tourmente".
Un tel titre peut paraître bien curieux aujourd’hui tant cet immense événement historique est tombé totalement dans l’oubli. La bourgeoisie est parvenue à l’effacer de la mémoire ouvrière. Pourtant, en 1918, tous les regards sont bien tournés vers l’Allemagne, des regards emplis d’espoir pour le prolétariat, d’épouvante pour la bourgeoisie.
La classe ouvrière vient de prendre le pouvoir en Russie ; c’est Octobre 1917, les soviets, les bolcheviks, l’insurrection... Or, comme l’écrit Lénine : "La Révolution russe n'est qu’un détachement de l’armée socialiste mondiale, et le succès et le triomphe de la révolution que nous avons accomplie dépendent de l'action de cette armée. C’est un fait que personne parmi nous n'oublie (…). Le prolétariat russe a conscience de son isolement révolutionnaire, et il voit clairement que sa victoire a pour condition indispensable et prémisse fondamentale, l’intervention unie des ouvriers du monde entier." ("Rapport à la Conférence des comités d’usines de la province de Moscou", 23 juillet 1918).
L’Allemagne est le verrou entre l’Est et l’Ouest. Une révolution victorieuse ici, alors s’ouvre la porte de la lutte de classe au reste du vieux continent, l’embrasement révolutionnaire en Europe. Aucune des bourgeoisies ne veut voir ce verrou "tomber". C’est pour cela que la classe dominante va concentrer sur elle toute sa haine comme ses pièges les plus sophistiqués : la révolution du prolétariat en Allemagne était l’enjeu majeur pour la réussite ou l’échec de la révolution mondiale débutée en Russie.
1914. La guerre mondiale éclate. S’en suivent quatre années, durant lesquelles le prolétariat endure la pire boucherie de l’histoire de l’humanité : les tranchées, les gaz, la faim, les millions de morts... Quatre années durant lesquelles les syndicats et la social-démocratie profitent de leur glorieux passé prolétarien - qu'ils trahirent en 1914 en soutenant l'effort de guerre de la bourgeoisie - et de la confiance que leur accordent les ouvriers au nom de ce même passé pour leur imposer les pires sacrifices et justifier l’effort de guerre.
Mais durant ces quatre années, la classe ouvrière développe aussi peu à peu sa lutte. Dans toutes les villes, les grèves et les troubles dans l'armée ne cessent de se multiplier. Évidemment, en face, la bourgeoisie ne reste pas inerte, elle riposte même férocement. Les meneurs dans les usines, mouchardés par les syndicats, sont arrêtés. Des soldats sont exécutés pour indiscipline ou désertion.
1916. Le 1er mai, Karl Liebknecht scande : "A bas la guerre ! A bas le gouvernement !" Rosa Luxemburg est incarcérée, tout comme d'autres révolutionnaires : Meyer, Eberlein, Mehring[1] (alors âgé de 70 ans !). Karl Liebknecht[2] est envoyé sur le front. Mais cette répression ne suffit pas à faire taire le mécontentement… au contraire ! L’agitation gronde toujours plus dans les usines.
1917. Les syndicats sont de plus en plus critiqués. Apparaissent les Obleute, délégués d’usines, constitués essentiellement de délégués syndicaux de "base" ayant rompu avec les directions des centrales. Surtout les ouvriers en Allemagne sont inspirés par le courage de leurs frères de classe de l’Est, le souffle de la révolution d’Octobre se fait de plus en plus sentir.
1918. La bourgeoisie allemande est consciente du danger, elle sait que l’enlisement dans la guerre doit absolument cesser. Mais la partie la plus arriérée de la classe dominante, issue de l’aristocratie, et notamment l’aristocratie militaire, ne comprend pas la manœuvre et ses enjeux politiques, refusant tout accord de paix et toute défaite. Concrètement, en novembre, les officiers de la marine, basés à Kiel, refusent de se rendre sans combattre, préférant mourir "pour l’honneur"… avec leurs soldats bien évidemment ! Les marins se mutinent sur plusieurs navires, et sur plusieurs également flottent et sur plusieurs également flotte le drapeau rouge. Ordre est alors donné aux navires "non gangrenés" de tirer. Les mutins capitulent, refusant de retourner les armes contre leurs frères et sœurs de classe. Ils s’exposent ainsi à la sentence de mort. Par solidarité avec les condamnés, une vague de grève se propage, elle touche les marins puis les ouvriers de Kiel. S’inspirant de la révolution d’Octobre, la classe ouvrière prend ses luttes en main et crée les premiers conseils de marins et d’ouvriers. La bourgeoisie en appelle alors à l’un de ses chiens de garde les plus fidèles : la social-démocratie. Ainsi, Gustav Noske, dirigeant du SPD, spécialiste de la question militaire et du "maintien du moral des troupes" (sic !), est envoyé sur place pour calmer et étouffer le mouvement. Mais il arrive trop tard, les conseils de soldats propagent leurs revendications : un mouvement spontané gagne d’autres villes portuaires, puis les grands centres ouvriers de la Ruhr et de Bavière. L’extension géographique des luttes est en marche. Noske ne peut plus agir frontalement. Le 7 novembre, le conseil ouvrier de Kiel appelle à la révolution, proclamant : "Le pouvoir est entre nos mains". Le 8 novembre, pratiquement tout le nord-ouest de l’Allemagne est aux mains de conseils ouvriers. Dans le même temps, en Bavière et en Saxe, les événements poussent à la démission des petits seigneurs locaux. Dans toutes les villes de l’empire, de Metz à Berlin, se répandent les conseils ouvriers.
C’est précisément la généralisation de ce mode d’organisation politique, véritable moteur du combat de classe, qui fait trembler la bourgeoisie. L’organisation de la classe en conseils ouvriers avec des représentants élus, responsables devant l’assemblée et révocables à tout instant est un mode d’organisation extrêmement dynamique. Il n’est rien de moins que l’expression d’un véritable processus révolutionnaire. C’est le lieu où toute la classe ouvrière, de manière unitaire, débat de sa lutte et de la prise en main de la société, de la perspective révolutionnaire. Avec l’expérience de 1917, la bourgeoisie l’a d’ailleurs trop bien compris. C’est pourquoi elle va s’atteler à pourrir de l’intérieur ces conseils ouvriers, en profitant des illusions encore très grandes de la classe ouvrière envers son ancien parti, le SPD. Noske est élu à la tête du conseil ouvrier de Kiel. Cette faiblesse de notre classe aura des conséquences tragiques pour les semaines à venir.
Mais pour l’heure, au matin du 9 novembre 1918, la lutte poursuit son développement. À Berlin, les ouvriers se mobilisent et passent devant les casernes pour rallier les soldats à leur cause et devant les prisons pour libérer leurs frères de classe. La bourgeoisie est alors consciente que la paix doit être immédiate et que le régime du Kaiser doit tomber. Elle a tiré les leçons des erreurs de la bourgeoisie russe. Le 9 novembre 1918 Guillaume II est destitué. Le 11 novembre, l’armistice est signé.
La lutte des ouvriers en Allemagne a précipité la fin de la guerre, mais c’est bien la bourgeoisie qui signe le traité de paix et qui va se servir de cet événement pour œuvrer contre la révolution.
Voici un très bref résumé de l’état du rapport de force au début de la guerre civile en novembre 1918 :
Le SPD reprend donc à son compte le mot d’ordre de la révolution : "fin de la guerre" tout en prônant "l’unité du parti" et va faire oublier son rôle prépondérant dans la marche à la guerre. En signant le traité de paix, le SPD exploite les faiblesses du prolétariat, utilise le poison démocratique et met de côté ce qu’il y avait pour lui de plus insupportable pour les ouvriers : la guerre et ses désastres, la famine. Pour enfoncer un peu plus le clou, la social-démocratie trouve un bouc-émissaire de circonstance tout désigné : l’aristocratie militaire et la monarchie.
Mais le plus grand danger pour la bourgeoisie demeure les conseils et le mot d’ordre "Tout le pouvoir aux soviets" venu de Russie. La révocabilité des délégués posait un réel problème à la bourgeoisie, car elle permettait aux conseils de se renouveler et de se radicaliser constamment. Les conseils sont donc assaillis par les représentants fidèles du SPD, surfant sur les illusions sur ce vieux parti "ouvrier" encore existantes. Les conseils sont gangrenés de l’intérieur, vidés de leur substance, par des dirigeants du SPD connus (Noske à Kiel, Ebert à Berlin) ou non. Le poison démocratique y est déversé, au travers notamment du soutien au projet d'élection d'une assemblée constituante. L’objectif est clair : neutraliser les conseils ouvriers en éliminant leur caractère révolutionnaire. Le congrès national des conseils tenu à Berlin le 16 décembre 1918 en est le plus bel exemple :
Le système de conseils est une agression au capitalisme et à son fonctionnement démocratique. La bourgeoisie en est pleinement consciente. C’est pourquoi elle agit ainsi, de l’intérieur. Mais elle sait aussi que le temps ne joue pas en sa faveur et que l’image du SPD s’étiole. La révocabilité des délégués élus est un danger trop important pour le SPD qui tente de garder le contrôle de la situation. Il a donc dû précipiter les événements, tandis que le prolétariat avait besoin de temps pour mûrir, pour se développer politiquement.
Parallèlement à ces manœuvres idéologiques, le lendemain du 9 novembre, Ebert et le SPD passent des accords secrets avec l’armée pour écraser la révolution. Ils multiplient les provocations, mensonges et calomnies pour mener à l’affrontement militaire. Mensonges et calomnies, notamment à l’encontre du Spartakusbund qui "assassine, pille, et appelle les ouvriers à verser encore leur sang…" Ils appellent au meurtre de Liebknecht et Luxemburg. Ils créent une "armée blanche" : les Freikorps, ou corps francs, composés de soldats brisés et traumatisés par la guerre qui ne connaissent plus que la haine aveugle comme seul exutoire.
A partir du 6 décembre 1918, de vastes offensives contre-révolutionnaires sont lancées :
Mais loin d’effrayer le prolétariat en marche, cela ne fait que renforcer la colère des ouvriers et armer les manifestations pour répondre à la provocation. La réponse est : solidarité de classe, entraînant derrière elle, le 25 décembre 1918, la manifestation la plus massive depuis le 9 novembre ! Cinq jours plus tard est fondé à Berlin le KPD, Parti communiste d’Allemagne.
Face à ces échecs, la bourgeoisie apprend et s’adapte vite. Dès la fin décembre 1918, elle comprend que s’attaquer de front aux grandes figures révolutionnaires la dessert et renforce la solidarité de classe. Elle décide alors d’accentuer les rumeurs et les calomnies, évite les confrontations armées directes et manœuvre autour de personnages moins connus. Elle cible alors le préfet de police de Berlin Emil Eichhorn qui avait été élu à la tête d’un comité de soldats sur Berlin. Ce dernier est démis de ses fonctions par le gouvernement bourgeois le 4 janvier. Ceci est aussitôt ressenti comme une agression par les ouvriers de la ville. Le prolétariat berlinois réagit massivement le 5 janvier 1919 : 150 000 personnes sont dans la rue, ce qui surprend même la bourgeoisie. Mais cela ne va pas empêcher la classe ouvrière de tomber dans le piège de l’insurrection prématurée. Tandis que le mouvement n’est pas suivi ailleurs en Allemagne où Eichhorn n’est pas connu, et face à l’euphorie du moment, le comité révolutionnaire provisoire[3] dont Pieck et Liebknecht, décide le soir même de lancer l’insurrection armée, allant à l’encontre des décisions du congrès du KPD. Les conséquences de cette improvisation sont dramatiques : descendus massivement dans la rue, les ouvriers restent là, sans instructions, sans objectif précis et dans la plus grande confusion. Pire, les soldats refusent de prendre part à l’insurrection, ce qui signe son échec. Devant cette erreur d’analyse et la situation très dangereuse qui en découle, Rosa Luxemburg et Leo Jogiches défendent la seule position valable pour éviter un bain de sang : poursuivre la mobilisation en armant le prolétariat et en appelant celui-ci à encercler les casernes jusqu’à ce que les soldats se mobilisent en faveur de la révolution. Cette position est argumentée par l’analyse juste que si le rapport de force politique n’est pas en faveur du prolétariat en Allemagne, début janvier 1919, le rapport de force militaire est lui en faveur de la révolution (au moins à Berlin).
Mais au lieu de chercher à armer les ouvriers, le "comité provisoire" commence à négocier avec le gouvernement qu’il vient de déclarer déchu. Dès lors, le temps ne joue plus en faveur du prolétariat, mais en faveur de la contre-révolution.
Le 10 janvier 1919, le KPD demande à Liebknecht et Pieck de démissionner. Mais le mal est fait. Il s’ensuit la "semaine sanglante", ou "semaine Spartakus". Le "putsch communiste" est déjoué "par les héros de la liberté et de la démocratie". La terreur blanche s’installe. Les corps-francs pourchassent les révolutionnaires dans toute la ville et les exécutions sommaires deviennent systématiques. Le soir du 15 janvier, Rosa Luxembourg et Liebknecht sont kidnappés par la milice, puis aussitôt assassinés. En mars 1919, ce sera au tour de Leo Jogiches et de centaines de militants de la gauche révolutionnaire.
A quoi est du cet échec dramatique ? Les événements de janvier 1919 contiennent à eux seuls tous les facteurs ayant conduit à la défaite de la révolution : d’une part une bourgeoisie intelligente à la manœuvre, et d’autre part une classe ouvrière encore illusionnée par la social-démocratie et un parti communiste insuffisamment organisé, malgré les efforts pour lui donner des bases programmatiques solides. Effectivement, le KPD est assez désorienté, trop jeune (beaucoup de jeunes camarades le constituent, les plus vieux ayant disparu avec la guerre ou la répression), inexpérimenté, manquant d'unité, ne parvenant pas à donner des orientations claires à la classe ouvrière.
Contrairement aux bolcheviks qui avaient une continuité historique depuis 1903, et l’expérience de la révolution de 1905 et des conseils ouvriers, la gauche révolutionnaire allemande très minoritaire au sein du SPD doit faire face à la trahison de celui-ci en août 1914, et ensuite construire en toute hâte un parti, dans le feu des événements. Le KPD est fondé le 30 décembre 1918 à partir du Spartakusbund et des Communistes internationaux d'Allemagne (IKD). Lors de cette conférence, la majorité des délégués se prononcent très clairement contre la participation aux élections bourgeoises et rejettent les syndicats. Mais la question organisationnelle est largement sous- estimée. La question du parti n’est pas comprise à la hauteur des enjeux du moment.
Cette sous-estimation va amener la prise de décision de l’insurrection armée par Liebknecht et d'autres camarades sans attendre une nouvelle analyse du parti, sans méthode d’analyse claire de l'évolution du rapport de force. La centralisation des décisions fait défaut. C’est bien, en fin de compte, l’inexistence préalable d’un parti mondial (l’IC ne sera fondée que deux mois plus tard, en mars 1919) qui se reflète dans l’impréparation du KPD dans un tel contexte qui va conduire à ce drame. En quelques heures, le rapport de force s’est inversé : le temps était venu pour la bourgeoisie de répandre sa terreur blanche.
Pour autant, les grèves ne s’arrêtent pas. De janvier à mars 1919, la grève de masse émerge de façon spectaculaire. Mais en même temps la bourgeoisie continue son sale travail : exécutions, rumeurs, calomnies… la terreur écrase le prolétariat petit à petit. Tandis qu’en février des grèves massives émergent partout en Allemagne, le prolétariat berlinois, le cœur de la révolution, n’est plus capable de suivre, assommé par sa défaite de janvier. Lorsque, enfin, il se met en marche, il est trop tard. Les luttes à Berlin et dans le reste de l’Allemagne ne parviendront pas à s’unir. Dans le même temps, le KPD "décapité" est contraint à l’illégalité. Ainsi, dans les vagues de grèves de février à avril 1919, il ne peut jouer le rôle déterminant qui lui incombe. Sa voix est quasiment étouffée par le capital. Si le KPD avait eu la possibilité de démasquer la provocation de la bourgeoisie, lors de la semaine de janvier, et d’empêcher que les ouvriers ne tombent dans ce piège, le mouvement aurait sûrement connu une toute autre issue.. Partout on fait la chasse aux "communistes". Les communications entre ce qui reste des organes centraux et les délégués locaux ou régionaux du KPD sont plusieurs fois rompues. Lors de la conférence nationale du 29 mars 1919, on fait le constat que "les organisations locales sont submergées d’agents-provocateurs".
La révolution en Allemagne, c’est avant tout le mouvement de grève de masse du prolétariat, qui s’est étendu géographiquement, qui a opposé la solidarité ouvrière à la barbarie capitaliste, qui s’est réapproprié les leçons d’Octobre 1917 et qui s’est organisé en conseils ouvriers. La révolution en Allemagne, c’est aussi la leçon de la nécessité d’un Parti communiste international centralisé, avec des bases organisationnelles et programmatiques claires, sans lesquelles le prolétariat ne pourra pas déjouer le machiavélisme de la bourgeoisie. Mais la révolution en Allemagne, c’est aussi la capacité des bourgeoisies à s’unir contre le prolétariat avec son arsenal de manœuvres, mensonges et manipulations de tous ordres. C’est la puanteur d’un monde à l’agonie qui refuse de s’éteindre. C’est le piège mortel des illusions sur la démocratie. C’est la destruction acharnée de l’intérieur des conseils ouvriers. Bien que les événements de 1919 aient été décisifs, les braises encore ardentes de la révolution en Allemagne ne s'éteignirent pas avant plusieurs années. Mais à l'échelle de l'histoire, les conséquences de cette défaite furent dramatiques pour l'humanité : la montée du nazisme en Allemagne, du stalinisme en Russie, la marche vers la Seconde Guerre mondiale sous la bannière de l'antifascisme. Ces événements cauchemardesques peuvent tous être imputés à l'échec de la vague révolutionnaire, entre 1917 et 1923, qui avait ébranlé l'ordre bourgeois sans pouvoir le renverser une fois pour toutes. Voilà ce qu’est pour nous la révolution en Allemagne en 1918, une source d’inspiration et de leçons pour les luttes futures du prolétariat. Car comme l’a écrit Rosa Luxemburg, la veille de son assassinat par la soldatesque de la social-démocratie : "Que nous enseigne toute l’histoire des révolutions modernes et du socialisme ? La première flambée de la lutte de classe en Europe s’est achevée par une défaite. Le soulèvement des canuts de Lyon, en 1831, s’est soldé par un lourd échec. Défaite aussi pour le mouvement chartiste en Angleterre. Défaite écrasante pour la levée du prolétariat parisien au cours des journées de juin 1848. La Commune de Paris enfin a connu une terrible défaite. La route du socialisme (à considérer les luttes révolutionnaires) est pavée de défaites. (…) Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces "défaites", où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? Aujourd’hui, (…) nous sommes campés sur ces défaites et nous ne pouvons renoncer à une seule d’entre elles, car de chacune nous tirons une portion de notre force, une partie de notre lucidité. (…) Les révolutions (…) ne nous ont jusqu’ici apporté que défaites, mais ces échecs inévitables sont précisément la caution réitérée de la victoire finale. À une condition il est vrai ! Car il faut étudier dans quelles conditions la défaite s’est chaque fois produite (…) "L’ordre règne à Berlin !", sbires stupides ! Votre "ordre" est bâti sur le sable. Dès demain la révolution "se dressera de nouveau avec fracas" proclamant à son de trompe pour votre plus grand effroi : J’étais, je suis, je serai !".
CCI, 29 octobre 2018
[1] Tous trois firent partie de la minorité du SPD qui refusa les crédits de guerre et rejoignirent la ligue spartakiste.
[2] Avec Rosa Luxemburg, l'un des deux dirigeants les plus connus et persécuté de la ligue spartakiste.
[3] Le 5 janvier, les revolutionäre Obleutes, les membres de la direction de l'USPD du Grand Berlin, Liebknecht et Pieck du Parti communiste se réunirent à la préfecture pour discuter de comment poursuivre l'action (…) les représentants des ouvriers révolutionnaires instituèrent un comité révolutionnaire provisoire de 52 membres chargé de diriger le mouvement révolutionnaire et d'assumer en cas de nécessité toutes les fonctions gouvernementales et administratives. La décision de commencer la lutte pour tenter de renverser le gouvernement fut prise lors de cette réunion malgré six voix contre. (D'après "Révolution et contre-révolution en Allemagne", Paul Frölich)
Nous publions ci-dessous un rapport sur la situation impérialiste adopté par l'organe central du CCI lors d'une réunion en juin 2018. Depuis lors, les événements entourant la visite de Trump en Europe ont très clairement confirmé les idées principales de ce rapport, en particulier l'idée que les États-Unis sont devenus le principal propagateur de la tendance du "chacun pour soi" au niveau mondial, au point de détruire les instruments de son propre "ordre mondial" (Voir notre article "Trump en Europe")
Les événements entourant la visite de Trump en Europe ont très clairement confirmé les idées principales du rapport sur les tensions impérialistes (Juin 2018), en particulier l'idée que les États-Unis sont devenus le principal propagateur de la tendance du "chacun pour soi" au niveau mondial, au point de détruire les instruments de son propre "ordre mondial"
Le sommet de l'OTAN de juillet à Bruxelles a été marqué par les demandes bruyantes et menaçantes du président américain Trump pour que les membres européens de l'OTAN augmentent aussi rapidement et massivement que possible leurs budgets militaires -d'abord à 2 % et même à 4 %, un montant que les États-Unis déclarent dépenser depuis un certain temps.
La protestation de Trump selon laquelle le niveau gigantesque des dépenses militaires américaines constitue un fardeau terrible pour l'économie américaine et sa compétitivité ne correspond pas une fausse nouvelle. Le financement d'une machine militaire présente sur tous les continents et le coût économique des fiascos américains en Afghanistan et en Irak étouffent l'économie américaine. C'est le produit inévitable du cancer du militarisme. Et pourtant, le budget courant des Etats-Unis a alloué à nouveau une part beaucoup plus importante aux dépenses d'armement que les années précédentes - et cette orientation a été poussée à la fois par le Parti démocratique et les républicains[1]... Ainsi, malgré l'avertissement que la spirale des coûts du militarisme mine la performance globale de l'économie américaine, tôt ou tard, la pulsion militariste oblige tous les gouvernements du monde à sacrifier toujours plus de ressources et de dépenses pour cet insatiable Moloch. Le fait que les entreprises d'armement en tirent de magnifiques profits n'empêche pas l'affaiblissement de l'économie dans son ensemble. L'exemple de la Russie dans les années 70 et 80 est un avertissement : le poids écrasant de son secteur militaire, la course aux armements impossible à gagner avec les Etats-Unis, a été un facteur clé dans l'effondrement du régime stalinien dans son ensemble.
En même temps, les menaces de Trump selon lesquelles si les "alliés" européens n'augmentent pas leurs budgets militaires en fonction des exigences américaines, les États-Unis pourraient faire cavalier seul, voire quitter l'OTAN, le mettent en conflit direct avec ceux qui, jusqu'à présent, ont défendu les intérêts impérialistes mondiaux du capital américain.
Il y a certainement une logique dans l'antipathie de Trump pour l'OTAN, qui est à bien des égards un vestige de la période des blocs et dont le rôle dans le monde multipolaire d'aujourd'hui est devenu de plus en plus incertain.
A l'époque de la guerre froide, l'OTAN était l'instrument central d'un bloc militaire avec les Etats-Unis à sa tête, ce qui lui permettait d'imposer ses propres décisions et une discipline à l'échelle du bloc. Mais même après l'effondrement du bloc russe en 1989-1991, l'OTAN a continué à servir de structure de pouvoir dominée par les Etats-Unis, un moyen de préserver l'hégémonie mondiale américaine et de s'opposer aux tendances centrifuges de ses anciens alliés. En particulier, l'OTAN a été utilisée pour installer plus de troupes en Europe centrale et orientale, faisant avancer l'offensive américaine contre la Russie. Et l'OTAN sert toujours de bouclier contre la Russie aux yeux de plusieurs pays d'Europe de l'Est.
Bien sûr, en dessous de tout cela, les tendances à la progression du "chacun pour soi", à l'augmentation des tensions entre les Etats-nations, ont contribué à affaiblir de façon constante et irréversible la domination américaine sur l'OTAN et ses anciens alliés. Mais les menaces de Trump de se retirer de l'OTAN sont toujours en conflit direct avec les intérêts de l'aile militaire américaine, qui ne veut pas abandonner ce qui reste de la position encore dominante des Etats-Unis au sein de l'OTAN, et encore moins abandonner complètement l'OTAN. Cette faction de la classe dirigeante comprend que le maintien de l'hégémonie américaine est plus qu'un problème économique. Le sommet de l'OTAN et les menaces de Trump révèlent la réalité des effets du cancer du militarisme, mais aussi le fait que la classe dirigeante américaine est profondément divisée sur ses orientations militaires.
Dans le même temps, les résultats du sommet de l'OTAN n'ont pu que renforcer la détermination des pays membres européens à augmenter leurs dépenses militaires et à gagner plus de marge de manœuvre en dehors de la zone de contrôle des Etats-Unis. Les ultimatums de Trump ont été un prétexte bienvenu pour accélérer ce processus, renforçant les ambitions européennes de développer de nouvelles structures militaires au sein de l'UE ou à l'extérieur, en particulier entre la France et l'Allemagne, mais aussi avec le Royaume-Uni (indépendamment de Brexit). Nous voyons donc que le poids global du militarisme ne s'affaiblit pas : lorsque les anciennes structures de pouvoir militaire s'érodent, cela ne fait que créer de nouvelles tensions et de nouvelles alliances militaires, aussi éphémères soient-elles. Comme pour tout gang, lorsque le grand chef est affaibli ou renversé, les gangsters de deuxième ordre forment généralement de nouvelles alliances avant de commencer à s'attaquer les uns aux autres.........
Immédiatement après le sommet de l'OTAN, Trump a effectué une brève visite au Royaume-Uni, dont la politique, a-t-il observé, est "quelque peu tourmentée". Il a ensuite accentué le tourment en semblant miner les efforts de Theresa May pour bricoler un accord Brexit, déclarant qu'elle n'avait pas fait ce qu'il lui avait dit de faire et que l'accord avec l'UE qu'elle proposait exclurait un accord commercial avec les États-Unis – alors que précédemment il avait fait l'éloge de Boris Johnson, le rebelle du cabinet, en disant qu'il ferait un "grand premier ministre". Un retour en arrière furieux de Trump lors de la conférence de presse à Chequers où il se tenait aux côtés de May, n'a pu rattraper les dommages déjà causés. Et après avoir défini l'UE comme un "ennemi" juste avant son sommet avec Poutine, l'attitude de ce président "perturbateur" à l'égard de l'UE - laquelle avait été créé dans le bloc occidental et que les Etats-Unis ont continué à soutenir dans l'ordre mondial post-89 - va clairement de pair avec son approche de l'OTAN.
Puis vint le sommet Trump-Putin à Helsinki. Celui-ci a montré avant tout que la classe dirigeante américaine a à sa tête un président qui agit de plus en plus seul ou qui n'insiste que sur des intérêts très spécifiques, en particulier des calculs économiques à court terme. Au lieu d'être une force centralisatrice dirigeant les forces militaires et de sécurité, il agit non seulement sans les consulter, mais il a même exprimé une plus grande foi dans les paroles de Poutine que dans celles de son appareil de sécurité en ce qui concerne l'ingérence russe dans les élections américaines. Il est évident que Trump est devenu plus imprévisible que jamais, et les corrections ridicules de ses déclarations les plus farfelues ne peuvent cacher le véritable bourbier dans lequel se trouve la classe dirigeante américaine.
De la même manière que son attitude au sommet de l'OTAN a montré les divisions au sein de la classe dirigeante, le fiasco de la rencontre avec Poutine met en lumière des conflits de plus en plus profonds entre l'appareil militaire/sécurité et la Maison Blanche, entre certaines branches de l'industrie et des ailes importantes de l'Etat. L'opposition aux ambitions impérialistes russes est profondément ancrée dans la politique impérialiste américaine depuis 1945 et n'a fait que se renforcer avec la politique étrangère agressive de Poutine. L'idée que Trump, et avec lui certaines factions de la classe dirigeante, pourraient être prêts à conclure toutes sortes d'accords avec Poutine, ou même agir comme ses valets, est une source d'inquiétude considérable dans les factions les plus établies de la classe dirigeante américaine, qui ne sont pas convaincues par l'argument selon lequel les Etats-Unis pourraient s'allier utilement avec la Russie contre la menace plus grande que constitue la Chine et comme contrepoids à l'UE.
Lorsque Trump est arrivé au Royaume-Uni, il a été "accueilli" par des dizaines, voire des centaines de milliers de manifestants, irrités par ses déclarations racistes sur l'immigration, son admission ouverte d'abus sexuels, ses louanges pour le "bon peuple" de la droite fasciste. Mais ces manifestations étaient très clairement sur un terrain bourgeois, notamment parce qu'elles étaient ouvertement encouragées par des porte-parole de la classe dirigeante comme The Guardian et le Evening Standard. Ils se sont surtout concentrés sur l'individu Trump : sa peau orange, sa coiffure, ses petites mains et son petit pénis, le fait éclairant qu'une signification de "trump" est "pet". Le problème avec tout cela est que cela cache ce qui est vraiment en jeu dans la situation. Tout comme il y a dix ans, les banquiers étaient tenus responsables d'une crise économique enracinée dans les contradictions impersonnelles du capital, Trump est aujourd'hui blâmé pour le chaos politique, économique et militaire croissant, alors qu'il n'est finalement que le produit de ce chaos, qui découle de la réalité sous-jacente que nous vivons à travers la désintégration et la décomposition d'un système social tout entier. Comme le disait l'une des pancartes de la manifestation de Londres : "Pouvons-nous laisser les gens intelligents diriger les choses maintenant ?". Mais remplacer Trump par un politicien plus intelligent et plus responsable n'empêchera pas le capitalisme de glisser dans l'abîme de la barbarie. Seule une lutte déterminée contre le capital mondial, une lutte visant à le renverser, peut offrir cet espoir à l'humanité.
DA, 24.7.18
[1] Le 16 mars 2017, le président Trump a présenté au Congrès sa demande de 639 milliards de dollars de dépenses militaires, soit une augmentation de 54 milliards de dollars ou encore 10 % - pour l'exercice 2018 ainsi que 30 milliards de dollars supplémentaires pour l'exercice 2017 qui se termine en septembre. Le Congrès a augmenté le budget à 696 milliards de dollars. Cette augmentation de 61 milliards de dollars correspond à l'ensemble du budget annuel militaire de la Russie, voire même le dépasse. C'est plus que ce que l'administration de Trump avait demandé à l'origine. Il rivalise avec deux grandes poussées de dépenses pendant l'administration du président George W. Bush, en 2003 et 2008, qui ont servi à financer la guerre en Irak. "Aujourd'hui, nous recevons le budget militaire le plus important de l'histoire, renversant de nombreuses années de déclin et de financement imprévisible", a déclaré le ministre de la défense Jim Mattis. https://www.npr.org/sections/parallels/2018/03/26/596129462/how-the-pent... [68]
Les principales orientations du rapport de novembre 2017 sur les tensions impérialistes [70] nous fournissent le cadre essentiel pour comprendre les développements actuels :
Dans la période récente, le poids du populisme est devenu de plus en plus tangible, exacerbant la tendance au "chacun pour soi" et l'imprévisibilité croissante des conflits impérialistes ;
Ces caractéristiques générales de l'époque trouvent aujourd'hui leur concrétisation dans une série de tendances particulièrement significatives.
L'évolution de la politique impérialiste américaine au cours des trente dernières années est l'un des phénomènes les plus significatifs de la période de décomposition : après avoir promis une nouvelle ère de paix et de prospérité (Bush Senior) au lendemain de l'implosion du bloc soviétique, après s'être battu contre la tendance au chacun pour soi, il est devenu aujourd'hui le principal propagateur de cette tendance dans le monde. L'ancienne tête de bloc et seule superpuissance impérialiste majeure qui reste après l'implosion du bloc de l'Est, qui depuis environ 25 ans agit en tant que gendarme du monde, luttant contre la propagation du chacun pour soi au niveau impérialiste, rejette aujourd'hui les négociations internationales et les accords globaux en faveur d'une politique de "bilatéralisme".
Un principe commun, visant à surmonter le chaos dans les relations internationales, est résumé dans la phrase latine suivante : "pacta sunt servanda" - les traités, les accords doivent être respectés. Si quelqu'un signe un accord mondial - ou multilatéral - il est censé le respecter, du moins en apparence. Mais les États-Unis, sous Trump, ont aboli cette conception : "Je signe un traité, mais je peux l'abolir demain". Cela s'est déjà produit avec le Pacte transpacifique (PPT), l'Accord de Paris sur les changements climatiques, le traité nucléaire avec l'Iran, l'accord final sur la réunion du G7 au Québec. Les États-Unis rejettent aujourd'hui les accords internationaux en faveur d'une négociation entre États, dans laquelle la bourgeoisie américaine imposera sans détour ses intérêts par le chantage économique, politique et militaire (comme on peut le voir aujourd'hui avec le Canada avant et après le G7 en ce qui concerne l'ALENA ou avec la menace de représailles contre les entreprises européennes qui investissent en Iran). Cela aura des conséquences énormes et imprévisibles pour le développement des tensions et des conflits impérialistes (mais aussi pour la situation économique du monde) dans la période à venir. Nous illustrerons cela par trois "points chauds" dans les affrontements impérialistes d'aujourd'hui :
Bien que cette politique implique un développement énorme du chaos et de chacun pour soi, ainsi qu'un nouveau déclin des positions mondiales de la première puissance mondiale, il n'y a pas d'approche alternative tangible aux États-Unis. Après un an et demi d'enquête de Mueller et d'autres types de pressions contre Trump, il est peu probable que Trump soit démis de ses fonctions, entre autres parce qu'il n'y a pas d'autre force en vue. Le bourbier au sein de la bourgeoisie américaine se poursuit.
La contradiction ne pouvait pas être plus frappante. Au moment même où les États-Unis de Trump dénoncent la mondialisation et reviennent aux accords "bilatéraux", la Chine annonce un vaste projet global, la "Nouvelle Route de la Soie", qui implique environ 65 pays sur trois continents, représentant 60% de la population mondiale et environ un tiers du PIB mondial, avec des investissements sur une période de 30 ans (2050 !) pouvant atteindre 1,2 trillions de dollars.
Depuis le début de sa réémergence, planifiée de la manière la plus systématique et à long terme, la Chine a modernisé son armée, en construisant un "collier de perles" - à commencer par l'occupation des récifs coralliens dans la mer de Chine méridionale et l'établissement d'une chaîne de bases militaires dans l'océan Indien. Mais pour l'instant, la Chine ne cherche pas la confrontation directe avec les États-Unis ; au contraire, elle prévoit de devenir l'économie la plus puissante du monde d'ici 2050 et vise à développer ses liens avec le reste du monde tout en essayant d'éviter les affrontements directs. La politique de la Chine est une politique à long terme, contrairement aux accords à court terme privilégiés par Trump. Elle cherche à développer son expertise et sa puissance industrielle, technologique et surtout militaire. À ce dernier niveau, les États-Unis ont encore une avance considérable sur la Chine.
Au moment même de l'échec du sommet du G7 au Canada (9 et 10 juin 2018), la Chine a organisé, à Quingdao, une conférence de l'Organisation de coopération de Shanghai avec l'aide des présidents de la Russie (Poutine), de l'Inde (Modi), de l'Iran (Rohani) et des dirigeants du Belarus, de l'Ouzbékistan, du Pakistan, de l'Afghanistan, du Tadjikistan et de la Kirghizie (20% du commerce mondial, 40% de la population mondiale). L'objectif actuel de la Chine est clairement le projet de la Route de la Soie – avec le but d'étendre son influence. Il s'agit d'un projet à long terme et une confrontation directe avec les États-Unis ne ferait que contrecarrer ces plans.
Dans cette perspective, la Chine usera de son influence pour faire pression en faveur d'un accord conduisant à la neutralisation de toutes les armes nucléaires dans la région coréenne (y compris les armes américaines), ce qui - à condition que les États-Unis l'acceptent - repousserait les forces américaines au Japon et réduirait la menace immédiate sur le nord de la Chine.
Cependant, les ambitions de la Chine conduiront inévitablement à une confrontation avec les objectifs impérialistes non seulement des États-Unis mais aussi d'autres puissances, comme l'Inde ou la Russie :
L'exacerbation de la tendance de chacun pour soi au niveau impérialiste et la concurrence croissante entre les requins impérialistes donnent naissance à un autre phénomène significatif de cette phase de décomposition : l'arrivée au pouvoir de "leaders forts" avec un langage radical et une rhétorique nationaliste agressive.
L'arrivée au pouvoir d'un "leader fort" et une rhétorique radicale sur la défense de l'identité nationale (souvent combinée avec des programmes sociaux en faveur des familles, des enfants, des retraités) est typique des régimes populistes (Trump, bien sûr, mais aussi Salvini en Italie, Orbán en Hongrie, Kaczynski en Pologne, Babiš en République tchèque, ....) mais c'est aussi une tendance plus générale dans le monde entier, non seulement dans les puissances les plus fortes (Poutine en Russie) mais aussi dans les pays impérialistes secondaires comme la Turquie (Erdogan), l'Iran, l'Arabie Saoudite (avec le " coup d'État " du prince Mohammed Ben Salman). En Chine, la limitation de la présidence de l'État à deux périodes de cinq ans a été supprimée de la Constitution, de sorte que Xi Jinping s'impose comme un "leader à vie", le nouvel empereur chinois (étant président, chef du parti et de la commission militaire centrale, ce qui ne s'est jamais produit depuis Deng Xiaoping). Les slogans "démocratiques" ou le maintien de l'apparence démocratique (droits de l'homme) ne sont plus le discours dominant (comme l'ont montré les pourparlers entre Trump et Kim), contrairement à l'époque de la chute du bloc soviétique et au début du XXIe siècle. Ils ont cédé la place à une combinaison de discours très agressifs et d'accords impérialistes pragmatiques.
L'exemple le plus fort est celui de la crise coréenne. Trump et Kim ont d'abord utilisé une forte pression militaire (avec même la menace d'une confrontation nucléaire) et un langage très agressif avant de se rencontrer à Singapour pour marchander. Trump offrait des avantages économiques et politiques gigantesques (le modèle birman) dans le but d'attirer Kim dans le camp américain. Ce n'est pas totalement inconcevable car les Nord-Coréens ont une relation ambiguë et même une méfiance à l'égard de la Chine. Cependant, la référence à la Libye par les responsables américains (dont John Bolton, conseiller à la sécurité nationale) rend les Nord-Coréens particulièrement méfiants à l'égard des propositions américaines - la Corée du Nord pourrait en effet subir le même sort que la Libye, lorsque Kadhafi a été exhorté à abandonner ses armes, puis a été déposé par la force et tué.
Cette stratégie politique est une tendance plus générale dans les affrontements impérialistes actuels, comme en témoignent les tweets agressifs de Trump contre le Premier ministre canadien Trudeau, "un leader faux et faible" parce qu'il a refusé d'accepter des taxes à l'importation plus élevées défendues par les États-Unis. Il y a eu aussi l'ultimatum brutal de l'Arabie saoudite contre le Qatar, accusé de "centrisme" envers l'Iran, ou les déclarations belliqueuses d'Erdogan contre l'Occident et l'OTAN à propos des Kurdes. Enfin, nous mentionnerons le discours très agressif de Poutine sur l'État de l'Union, qui présentait les systèmes d'armes les plus sophistiqués de la Russie avec le message : "Vous feriez mieux de nous prendre au sérieux" !
Ces tendances renforcent les caractéristiques générales de l'époque, comme l'intensification de la militarisation (malgré la forte charge économique qui y est liée) parmi les trois plus grands requins impérialistes, mais aussi comme une tendance globale et dans le contexte d'un paysage impérialiste changeant dans le monde et en Europe. Dans ce contexte de politiques agressives, le danger de frappes nucléaires limitées est très réel, car il y a beaucoup d'éléments imprévisibles dans les conflits autour de la Corée du Nord et de l'Iran.
Toutes les tendances en Europe au cours de la période écoulée - Brexit, la montée en puissance d'un important parti populiste en Allemagne (AfD), l'arrivée au pouvoir des populistes en Europe de l'Est où la plupart des pays sont dirigés par des gouvernements populistes, se sont trouvé accentuées par deux événements majeurs :
Cela aura des conséquences énormes pour la cohésion de l'UE, la stabilité de l'euro et le poids des pays européens sur la scène impérialiste.
CCI (Juin 2018)
Sans les événements de Mai 1968, le CCI n’existerait pas. Marc Chirik avait déjà contribué à former un groupe au Venezuela, "Internacionalismo", qui depuis 1964, et ensuite, avait défendu toutes les positions de base qui devaient être reprises une décennie plus tard par le CCI. Mais Marc était conscient depuis le début que ce serait une renaissance de la lutte de classe dans les centres du capitalisme mondial qui serait décisive pour inaugurer un changement dans le cours de l’histoire. C’est cette compréhension qui l’a poussé à retourner en France et à jouer un rôle actif dans le mouvement de mai-juin, et cela incluait la recherche de contacts au sein de ses avant-gardes politisées. Deux jeunes membres du groupe vénézuélien étaient déjà partis en France pour étudier à l’université de Toulouse, et ce fut aux côtés de ces camarades et d’une poignée d’autres que Marc est devenu un membre fondateur de "Révolution Internationale" en octobre 1968 – le groupe qui allait jouer un rôle central dans la formation du CCI sept ans plus tard.
Depuis cette époque, le CCI n’a jamais dévié de ses convictions à propos de la signification historique de Mai 68, et nous sommes constamment revenus sur ce sujet. Tous les dix ans, ou à peu près, nous avons publié des rétrospectives dans notre organe théorique, la Revue Internationale, tout comme d’autre matériel dans notre presse territoriale. Nous avons tenu des réunions publiques pour marquer les 40 et le 50ème anniversaire de Mai et somme intervenus dans des événements organisés par d’autres organisations.[1] Dans cet article, nous commençons en revenant sur un de ces articles, écrit pour un anniversaire qui a depuis acquis une valeur symbolique précise : 1988.
Dans la première partie de cette nouvelle série[2], nous disions en conclusion que la première évaluation faite par "RI" – "Comprendre mai [8] – écrite en 1969, selon laquelle Mai 68 représentait la première grande réaction de la classe ouvrière mondiale à la réapparition de la crise économique historique du capitalisme – a été entièrement confirmée : en dépit de la capacité souvent étonnante du capital de s’adapter à ses contradictions qui s’aiguisent, la crise, qui à la fin des années 60 ne pouvait être détectée que par ses premiers symptômes, est devenue à la fois de plus en plus évidente et à toutes fins utiles, permanente.
Mais qu’en est-il de notre insistance sur le fait que Mai 68 signalait la fin des décennies antérieures de contre révolution et l’ouverture d’une nouvelle période, dans laquelle une classe ouvrière non défaite allait se diriger vers des luttes massives et décisives ; et qu’en retour, l’issue de ces luttes résoudrait le dilemme historique posé par la crise économique insoluble : la guerre mondiale, dans l’éventualité d’une nouvelle défaite de la classe ouvrière, ou révolution mondiale et construction d’une nouvelle société communiste ?
L’article de 1988, "20ans après 1968 – lutte de classe : le murissement des conditions de la révolution prolétarienne [71]"[3] commençait par argumenter contre le scepticisme dominant de l’époque – l’idée très répandue dans les media bourgeois et parmi toute une couche d’intellectuels, que Mai 68 avait au mieux été un magnifique rêve utopique que la dure réalité a conduit à se ternir et à mourir. Ailleurs dans notre presse, à peu près en même temps[4], nous avons aussi critiqué le scepticisme qui affectait de grandes parties du milieu révolutionnaire, et ce depuis les événements de 68 eux-mêmes – une tendance qui s’exprimait notablement par le refus des principaux héritiers de la Gauche communiste italienne qui restaient, de ne voir dans Mai 68 rien de plus qu’une vague d’agitation petite bourgeoise qui n’a rien fait pour soulever le poids mort de la contre révolution.
Autant les ailes bordiguistes que daménistes[5] de la tradition de la Gauche italienne d’après-guerre ont répondu de cette façon. Toutes deux tendent à voir le parti comme quelque chose en dehors de l’histoire, puisqu’elles considèrent qu’il est possible de le maintenir quel que soit le rapport de force entre les classes. Elles tendent donc à voir la lutte des ouvriers comme essentiellement circulaire par nature, puisqu’elle ne peut se transformer dans un sens révolutionnaire que par l’intervention du parti, ce qui pose la question de savoir d’où vient le parti lui-même. Les bordiguistes, en particulier, ont offert une caricature de cette approche en 1968, quand ils sortaient des tracts qui insistaient sur le fait que le mouvement n’irait quelque part que s’il se mettait sous la bannière du Parti (c’est-à-dire, leur propre petit groupe politique). Notre courant, de l’autre côté, a toujours répliqué que c’est là une approche essentiellement idéaliste qui sépare le parti de ses racines matérielles dans la lutte de classe. Nous nous considérions comme nous appuyant sur les acquis réels de la Gauche communiste italienne, dans sa période la plus fructueuse théoriquement – la période la Fraction dans les années 1930 et 40, quand elle a reconnu que sa propre perte d'importance depuis l’étape précédente du parti était un produit de la défaite de la classe ouvrière, et que seule une renaissance de la lutte de classe pouvait fournir les conditions de la transformation des fractions communistes existantes en une réel parti de classe.
Ces conditions se sont d’ailleurs développées après 1968, pas seulement au niveau des minorités politisées, qui connaissaient une phase de croissance importante dans le sillage des événements de 68, et les soulèvements de la classe ouvrière qui ont suivi, mais aussi à un niveau plus général. La lutte de classe qui a fait irruption en mai 68 n’était pas un feu de paille mais le point de départ d’une dynamique puissante qui allait rapidement venir au premier plan à l’échelle mondiale.
En accord avec la vision marxiste qui a depuis longtemps identifié le processus de la lutte de classe analogue à celui de vagues, l’article analyse trois vagues différentes de luttes au cours des deux décennies après 68 : la première, sans aucun doute la plus spectaculaire, a connu l’automne chaud italien en 69, le soulèvement violent à Cordoba en Argentine en 69 et en Pologne en 70, et des mouvements importants en Espagne et en Grande Bretagne en 1972. En Espagne en particulier, les travailleurs ont commencé à s'organiser à travers des assemblées de masse, un processus qui a atteint son point culminant à Vitoria en 1976. La dimension internationale de la vague a été démontrée par ses échos en Israël (1969) et en Egypte (1972) et, plus tard, par les soulèvements dans les townships d'Afrique du Sud qui ont été dirigés par des comités de lutte (les "Civics").
Après une courte pause au milieu des années 70, il y a eu une deuxième vague qui a couvert les grèves des ouvriers du pétrole iraniens, les travailleurs des aciéries en France en 1978, "l’hiver du mécontentement" en Grande Bretagne, la grève des dockers à Rotterdam, menée par un comité de grève indépendant, et ainsi que les grèves des sidérurgistes au Brésil en 1979 qui ont également contesté le contrôle des syndicats . Cette vague de luttes a connu son point culminant en Pologne en 1980, certainement l’épisode le plus important de la lutte de classe depuis 1968, et même depuis les années 1920. Et bien que la répression sévère des ouvriers polonais ait donné un coup d’arrêt à cette vague, il n’a pas fallu longtemps avant qu’un nouveau mouvement ait lieu avec les luttes en Belgique en 1983 et 1986, la grève générale au Danemark en 1985, la grève des mineurs en Angleterre en 1984-85, les luttes des cheminots et des travailleurs de la santé en France en 1986 et 1988, de même le mouvement des employés de l’éducation en Italie en 1987. Les luttes en France et en Italie, en particulier – comme la grève de masse en Pologne – ont montré une réelle capacité d’auto organisation avec des assemblées générales et des comités de grève.
Ce n’était pas une simple liste de grèves. L’article[6] met aussi en évidence le fait que ce mouvement en vagues de luttes ne tournait pas en rond, mais faisait faire de réelles avancées dans la conscience de classe :
"La simple comparaison des caractéristiques des luttes d'il y a 20 ans avec celles d'aujourd'hui permet de percevoir rapidement l'ampleur de l'évolution qui s'est lentement réalisée dans la classe ouvrière. Sa propre expérience, ajoutée à l'évolution catastrophique du système capitaliste, lui a permis d'acquérir une vision beaucoup plus lucide de la réalité de son combat. Cela s'est traduit par ;
Mais l'expérience de ces 20 années de lutte n'a pas dégagé pour la classe ouvrière que des enseignements "en négatif" (ce qu'il ne faut pas faire). Elle s'est aussi traduite par des enseignements sur comment faire:
En même temps, l’article ne négligeait pas les réponses de la bourgeoisie à la montée de la lutte de classe : bien qu’elle ait été surprise par l’éclatement du mouvement de Mai 68, recourant à des formes brutes de répression qui ont joué comme un catalyseur de l’extension de la lutte, elle a par la suite énormément appris ou réappris comment gérer la résistance de son ennemi de classe. Elle n’a pas renoncé à l’emploi de la répression, évidemment, mais elle a trouvé des moyens plus subtils de présenter et justifier son emploi, comme l’épouvantail du terrorisme ; en même temps, elle a développé son arsenal de mystifications démocratiques pour dévoyer les luttes – en particulier dans des pays qui étaient encore gouvernés par des dictatures ouvertes – vers des buts politiques bourgeois. Au niveau des luttes elles-mêmes, elle a fait face au désenchantement croissant vis-à-vis des syndicats officiels et à la menace d’auto-organisation en développant des formes de syndicalisme, qui pouvaient même recouvrir des formes "en dehors des syndicats" (les coordinations mises en place par l’extrême gauche en France par exemple).
L’article commençait par reconnaître que beaucoup de discours optimistes sur la "révolution en 1968" avaient bien sûr été utopiques. Ce fut en partie le cas parce que toute la discussion à propos de la possibilité de la révolution s'était trouvée biaisée par des positions gauchistes selon lesquelles ce qui se passait au Vietnam ou à Cuba était vraiment des révolutions socialistes qui devaient être soutenues activement par la classe ouvrière des pays centraux. Mais aussi parce que, même lorsque la révolution était comprise comme quelque chose qui impliquait réellement la transformation des rapports sociaux, , les conditions objectives en 1968, par-dessus tout la crise économique mondiale, ne faisaient que commencer à fournir la base matérielle d’un défi révolutionnaire au capitalisme. Depuis lors, les choses sont devenues plus difficiles, mais plus profondes.
Il y a beaucoup de choses dans cette analyse auxquelles nous pouvons toujours adhérer aujourd’hui. Et cependant, nous ne pouvons qu’être frappés par une phrase qui résume l’évaluation de la troisième vague de lutte de cet article :
"Enfin, la récente mobilisation des travailleurs de la Ruhr en Allemagne et la reprise des grèves en Grande-Bretagne en 1988 (voir l'éditorial de ce numéro) confirment que cette troisième vague internationale de luttes ouvrières, qui dure depuis maintenant plus de 4 ans est loin d'être terminée".
En fait, la troisième vague, et d’ailleurs toute la période de luttes depuis 1968, devait arriver à une fin subite avec l’effondrement du bloc de l’Est en 1989-91 et la marée de campagnes sur la mort du communisme qui l’a accompagné. Le changement historique dans la situation mondiale a marqué l’arrivée définitive d’une nouvelle phase dans le déclin du capitalisme : la phase de décomposition.
Le CCI avait déjà remarqué les symptômes de décomposition antérieurement, dans les années 80, et une discussion à propos de ses implications pour la lutte de classe était déjà en cours dans l’organisation. Cependant, l’article sur Mai 68 dans la Revue Internationale 53 aussi bien que l’éditorial dans le même numéro, montrent clairement que sa signification la plus profonde n’avait pas été saisie. L’article sur 68 a un sous-titre "20 ans de décomposition" sans que soit fournie une explication du terme, alors que l’éditorial ne s’applique qu’à ses manifestations au niveau des conflits impérialistes – le phénomène qui a ensuite été qualifié de "libanisation", la tendance de pays-nations entiers à se désintégrer sous le poids de rivalités impérialistes de plus en plus irrationnelles. Il est probable que ces imprécisions aient reflété les réelles différences qui étaient apparues au 8ème congrès du CCI vers la fin de 1988.
L’ambiance dominante à ce congrès avait été celle d’un optimisme et d’une euphorie illusoires. Cela reflétait en partie l’enthousiasme compréhensible causé par l’intégration de deux nouvelles sections du CCI au congrès, au Mexique et en Inde. Mais cela s’exprimait surtout dans certaines analyses de la lutte de classe qui avaient été mises en avant : l’idée que ce n’était une question de mois pour que les nouvelles mystifications bourgeoises s'usent à leur tour, des espoirs démesurés dans les luttes qui avaient lieu en Russie, la conception d’une troisième vague qui avançait toujours avec des hauts et des bas, et par-dessus tout, une réticence à accepter l’idée que, face à la décomposition sociale croissante, le lutte de classe semblait marquer un "temps d’arrêt" ou piétiner (ce qui, étant donnée la gravité des enjeux en résultant, ne pouvait qu’impliquer une tendance au reflux ou à la régression). Ce point de vue était défendu par Marc Chirik et une minorité de camarades au congrès. Il était fondé sur une claire conscience que le développement de la décomposition exprimait une sorte de blocage historique entre les classes. La bourgeoisie n’avait pas infligé une défaite historique décisive à la classe ouvrière, et n’était pas capable de la mobiliser pour une nouvelle guerre mondiale ; mais la classe ouvrière, malgré les 20 ans de lutte qui avaient empêché la marche à la guerre, et qui d’ailleurs avaient vu des développements importants de la conscience de classe, avait été incapable de développer la perspective de la révolution, de poser sa propre alternative politique à la crise du système. Privé de toute issue mais toujours enfoncé dans une crise économique de longue durée, le capitalisme commençait à pourrir sur pied, et cette pourriture affectait la société capitaliste à tous les niveaux.[7]
Ce diagnostic a été puissamment confirmé par l’effondrement du bloc de l’Est. D’un côté, cet événement considérable était un produit de la décomposition. Il mettait en lumière l’impasse profonde de la bourgeoisie stalinienne qui était empêtrée dans un bourbier économique mais manifestement incapable de mobiliser ses travailleurs dans une solution militaire à la banqueroute de son économie (les luttes en Pologne en 1980 l’avaient clairement démontré à la classe dominante stalinienne). En même temps, il montrait les faiblesses politiques graves de cette partie de la classe ouvrière mondiale. Le prolétariat du bloc russe avait certes démontré sa capacité à lutter sur le terrain économique défensif, mais confronté à un événement historique énorme qui s’exprimait lui-même largement au niveau politique, il était complètement incapable d’offrir sa propre alternative et, en tant que classe, a été noyé dans le soulèvement démocratique faussement décrit comme une série de "révolutions du peuple".
En retour, ces événements ont considérablement accéléré le processus de décomposition à l’échelle mondiale. C’était plus évident au niveau impérialiste, quand l’effondrement rapide du vieux système des blocs a permis à la tendance au "chacun pour soi" de dominer de façon croissante les rivalités diplomatiques et militaires. Mais c’était vrai aussi concernant le rapport de force entre les classes. Dans le sillage de la débâcle du bloc de l’Est, les campagnes de la bourgeoisie mondiale sur la mort du communisme, sur l’impossibilité de toute alternative de la classe ouvrière au capitalisme, ont porté d’autres coups à la capacité de la classe ouvrière internationale – en particulier dans les pays centraux du système – à engendrer une perspective politique.
Le CCI n’avait pas prévu les événements de 1989-91, mais a été capable de leur répondre avec une analyse cohérente basée sur le travail théorique antérieur. Cela était vrai en ce qui concerne à la fois la compréhension des facteurs économiques impliqués dans la chute du stalinisme[8] , et la prévision du chaos grandissant qui, en l’absence de blocs, allait alors se déchainer dans la sphère des conflits impérialistes[9]. Quant au niveau de la lutte de classe, nous avons été capables de voir que le prolétariat était maintenant confronté à une période particulièrement difficile :
Ce passage est très clair sur l’impact profondément négatif de l’effondrement du stalinisme, mais il contient encore une certaine sous-estimation de la profondeur du reflux. L'estimation selon laquelle "cela serait momentané" affaiblit déjà la position qui suit affirmant que le recul allait être "beaucoup plus profond que celui qui a accompagné la défaite de 1981 en Pologne", et ce problème allait se manifester dans notre analyse au cours des années qui ont suivi, en particulier dans l’idée que certaines luttes dans les années 90 – en 92 et de nouveau en 98 – marquaient la fin du recul. En réalité, à la lumière des trois dernières décennies, nous pouvons dire que le recul dans la conscience de classe n’a pas seulement continué, mais s’est approfondi, causant une espèce d’amnésie vis-à-vis des acquis et des avancées de la période 1968-1989.
Quels sont les principaux indicateurs de cette trajectoire ?
Nous devons faire face à la réalité de toutes ces difficultés et en dégager les conséquences politiques pour la lutte pour changer la société. Mais, dans notre vision, alors que le prolétariat ne peut éviter la dure école des défaites, les difficultés croissantes et même des défaites partielles ne sont pas encore parvenus au point de signifier une défaite historique de la classe et la disparition de la possibilité du communisme.
Dans les dernières décennies ou à peu près, il y a eu un certain nombre de mouvements importants qui donnent une assise à cette conclusion. En 2006, nous avons vu la mobilisation massive de la jeunesse scolarisée en France contre le CPE[13]. Les media de la classe dominante décrivent souvent les luttes en France, même si elles sont étroitement contrôlées par les syndicats, comme dans la dernière occasion[14], comme agitant le spectre d’un "nouveau Mai 68", la meilleure façon de déformer les leçons réelles de Mai. Mais le mouvement de 2006 a fait, dans un sens, revivre "l’esprit" authentique de 68 : d’un côté, parce que ses protagonistes redécouvraient des formes de lutte qui étaient apparues à cette époque, en particulier les assemblées générales où pouvaient avoir lieu de réelles discussions, et où les jeunes participants étaient prêts à écouter le témoignage de camarades plus âgés qui avaient pris part aux événements de 68. Mais en même temps, ce mouvement, qui avait débordé l'encadrement syndical, contenait le risque réel d’attirer les employés et les ouvriers dans une voie semblablement "incontrôlée", précisément comme en mai 1968, et c’est pourquoi le gouvernement a retiré son projet de loi.
En mai 2006 également, 23 000 métallurgistes de Vigo, dans la province de Galice en Espagne se sont mis massivement en grève contre une réforme du travail dans ce secteur et au lieu de rester enfermés dans l’usine, sont allés chercher la solidarité d’autres entreprises, notamment aux portes des chantiers navals et des usines Citroën, ont organisé des manifestations dans la ville pour rallier toute la population et surtout des assemblées générales publiques quotidiennes totalement ouvertes aux autres travailleurs, actifs, chômeurs ou retraités. Ces assemblées prolétariennes ont été le poumon d’une lutte aux méthodes exemplaires pendant une semaine, jusqu’à ce que le mouvement soit pris en tenailles entre la répression violente et les manœuvres négociatrices des syndicats avec la direction.
En 2011, nous avons vu la vague de révoltes sociales au Moyen Orient et en Grèce, qui a culminé dans le mouvement des "Indignados" en Espagne ou "Occupy" aux États-Unis. L’élément prolétarien dans ces mouvements était variable d’un pays à l’autre, mais il a été le plus fort en Espagne, où nous avons vu l’adoption largement répandue de la forme assemblée ; un élan internationaliste puissant qui saluait les expressions de solidarité de participants de tous les coins du monde et où le mot d’ordre "révolution mondiale" était pris au sérieux, peut-être pour la première fois depuis la vague révolutionnaire de 1917 ; une reconnaissance que "le système est obsolète" et une forte volonté de discuter la possibilité d’une nouvelle forme d’organisation sociale. Dans les nombreuses discussions animées qui ont eu lieu dans les assemblées et les commissions sur les questions de morale, science et culture, dans la remise en question omniprésente des dogmes selon lesquels les rapports capitalistes sont éternels – on a vu ici de nouveau l’esprit réel de mai 68 prendre forme.
Evidemment, la plupart de ces mouvements présentaient de nombreuses faiblesses que nous avons analysées ailleurs[15], la moindre n’étant pas la tendance chez ceux qui participaient à se voir comme "citoyens" plutôt que comme prolétaires, et donc une réelle vulnérabilité à l’idéologie démocratique qui allait permettre aux partis bourgeois comme Syriza en Grèce et Podemos en Espagne de se présenter comme les vrais héritiers de ces révoltes. Et, d’une certaine façon, comme dans toute défaite prolétarienne, plus haut vous montez, plus bas vous tombez : le reflux de ces mouvements a approfondi encore le recul général ans la conscience de classe. En Egypte, où le mouvement sur les places a inspiré le mouvement en Grèce et en Espagne, les illusions sur la démocratie avaient préparé la voie à la restauration de la même sorte de gouvernance autoritaire qui avait été le catalyseur initial du "printemps arabe" ; en Israël, où les manifestations de masse ont lancé une fois le mot d’ordre internationaliste : "Netanyahu, Moubarak, Assad, même ennemi", la politique militariste brutale du gouvernement Netanyahu a repris maintenant le dessus. Et plus grave que tout, en Espagne, beaucoup de jeunes gens qui avaient pris part au mouvement des "Indignados" ont été embarqués dans l’impasse absolue du nationalisme catalan ou espagnol.
L’apparition de cette nouvelle génération de prolétaires dans les mouvements de 2006 et 2011 a aussi donné naissance à une nouvelle recherche de la politique communiste dans une minorité, mais les espoirs que cela ferait surgir tout un nouvel apport de forces révolutionnaires ne se sont pas, pour l’instant, réalisés. La Gauche communiste reste largement isolée et désunie ; chez les anarchistes, où certains nouveaux développements intéressants commençaient à avoir lieu, la recherche de positions de classe a été sapée par l’influence de la politique identitaire et même du nationalisme. Dans un troisième article de cette série, nous analyserons plus en détail l’évolution du camp politique prolétarien et de son environnement depuis 1968.
Mais si Mai 68 nous enseigne quelque chose, il montre que la classe ouvrière peut se relever de nouveau des pires des défaites, resurgir des plus profondes retraites. Les moments de révolte prolétarienne qui ont eu lieu en dépit de la menace qui grandit de décomposition capitaliste révèlent la possibilité que surgissent de nouveaux mouvements, qui, en retrouvant la perspective de la révolution, peuvent déjouer les multiples dangers que la décomposition fait peser sur le futur de l’espèce.
Ces dangers – l’expansion du chaos militaire, de la catastrophe écologique, de la famine et des maladies à une échelle sans précédent – prouvent que la révolution est plus que jamais une nécessité pour l'espèce humaine. Le déclin du capitalisme et la décomposition amplifient certainement la menace que la base objective d’une nouvelle société puisse être définitivement détruite si la décomposition avance au-delà d’un certain point. Mais même dans sa dernière phase, le capitalisme produit encore les forces qui peuvent être employées pour le renverser – dans les termes du Manifeste Communiste de 1848, "ce que produit, par-dessus tout, la bourgeoisie, c’est son propre fossoyeur". Le capitalisme, ses moyens de production et de communication sont plus globaux que jamais – mais ainsi le prolétariat est plus international, plus capable de communiquer en son sein à l’échelle mondiale. Le capitalisme est devenu beaucoup plus avancé au niveau technologique – mais il doit donc éduquer le prolétariat pour l’utilisation de sa science et de sa technologie qui peuvent être employées pour les besoins des hommes dans une future société plutôt que pour le profit. Ce prolétariat plus éduqué, plus concerné internationalement a sans cesse fait son apparition dans les mouvements sociaux récents, surtout dans les pays centraux du système, et jouera certainement un rôle clef dans toute future résurgence de la lutte de classe, comme le feront les nouvelles armées prolétarienne créées par la croissance vertigineuse mais maladive du capitalisme en Asie et dans les autres régions préalablement "sous-développées". Nous n’avons pas vu la fin ni l'enterrement de l’esprit de mai 68.
Amos, juin 2018
[1] Voir par exemple World Revolution 315 "Réunion du CCI sur "1968 et tout çà" : la perspective ouverte il y a 40 ans n’a pas disparu [72]"
[2] « Il y a 50 ans, mai 68. Première partie :" l’enfoncement dans la crise économique" [11]. Revue Internationale n° 160.
[3] Revue Internationale 53. L’article est signé RV, un des jeunes « vénézuéliens » qui a contribué à fonder RI en 1968.
[4] Voir en particulier : "la confusion des groupes communistes sur la période actuelle : sous-estimation de la lutte de classe [73]" dans la Revue Internationale 54, 3ème trimestre 1988.
[5] Voir en particulier l’article "Les années 1950 et 60 : Damen, Bordiga et la passion du communisme [74]" dans la Revue Internationale n°158.
[6] "20ans après 1968 – lutte de classe : le murissement des conditions de la révolution prolétarienne [71]"
[7] Pour un bilan plus développé des luttes des dernières décennies, qui prend en compte les tendances à surestimer le potentiel immédiat de la lutte de classe dans nos analyses, voir : "Rapport sur la lutte de classe [75] du 21ème Congrès du CCI", Revue Internationale 156, hiver 2016.
[8] Voir "Thèses sur la crise politique et économique dans les pays de l’Est [76]", Revue Internationale 60, 1er trimestre 1990, et dans notre brochure "Effondrement du Stalinisme".
[9] Voir en particulier "Texte d’orientation : Militarisme et décomposition [3]", Revue Internationale 64, 1er trimestre 1991.
[10] "Thèses sur la crise politique et économique dans les pays de l’Est", Revue Internationale 64, 1er trimestre 1990.
[11] Voir le point 15 de la Résolution sur la lutte de classe [6] du 22ème Congrès du CCI.
[12] Voir les points 16 et 17 de la résolution citée précédemment.
[13] CPE = contrat première embauche, une mesure visant à accroître la précarité du travail pour les jeunes travailleurs. Pour une analyse de ce mouvement, voir "Thèses sur le mouvement des étudiants du printemps 2006 en France [77]", Revue Internationale n° 125, 2ème trimestre 2006.
[15] Voir "Les indignés en Espagne, Grèce et Israël : de l’indignation à la préparation de la lutte de classe [79]", Revue Internationale 147, 1er trimestre 2011.
Mai 68 a-t-il vraiment signifié la fin de près d'un demi-siècle de contre-révolution ?
Le CCI a tenu des réunions publiques dans un certain nombre de pays et villes à l'occasion du 50e anniversaire de Mai 68. D'une manière générale l'assistance se reconnaissait globalement dans les principales caractérisations du mouvement que nous avons mises en avant:
L'idée que Mai 68 avait constitué le signal d'un développement d'une vague de luttes à l'échelle internationale n'a en général pas surpris les participants. Mais paradoxalement, il n'en a pas toujours été de même concernant cette autre idée que Mai 68 marquait la fin de la longue période de contre-révolution résultant de la défaite de la première vague révolutionnaire mondiale et, en même temps, ouvrait un cours nouveau aux affrontements de classe entre bourgeoisie et prolétariat. En particulier un certain nombre de caractéristiques de la période actuelle, comme par exemple le développement de l'intégrisme, la multiplication des guerres sur la planète, etc. tendaient à être interprétés comme des signes d'une période contre-révolutionnaire.
C'est une erreur qui à notre avis a sa source dans une double difficulté.
D'une part la connaissance insuffisante de ce qu'a été la période de contre-révolution mondiale ouverte avec la défaite de la première vague révolutionnaire, et de ce fait une difficulté à saisir vraiment ce que veut dire pour la classe ouvrière et sa lutte une telle période, mais aussi pour l'humanité dans la mesure où la barbarie inhérente au capitalisme en crise n'y connait plus alors aucune limite. C'est pourquoi dans cet article nous prenons le parti de revenir de façon circonstanciée sur cette période.
D'autre part, la période ouverte avec Mai 68, bien qu'elle puisse paraître plus familière aux générations qui –directement ou indirectement- ont connu Mai 68, sa dynamique d'ensemble sous-jacente ne s'appréhende pas spontanément. En particulier, elle peut se trouver occultée par des évènements, des situations qui pour être importants n'en constituent pas pour autant des facteurs déterminants. C'est pourquoi nous reviendrons également sur cette période en mettant en évidence ses différences fondamentales avec la période de contre-révolution.
Le phénomène que chacun a pu constater à un niveau immédiat, à savoir qu'après une lutte la mobilisation ouvrière tend à retomber et souvent avec elle la volonté de se battre, existe aussi à un niveau plus profond à l'échelle de l'histoire. En fait, celle-ci permet de vérifier la validité de ce qu'avait signalé Marx à ce sujet dans Le 18 Brumaire, c'est-à-dire l'alternance de poussées, souvent très vives et fulgurantes de la lutte prolétarienne (1848-49, 1864-71, 1917-23) et de reculs de celle-ci (à partir de 1850, 1872, et 1923) qui d'ailleurs, à chaque fois, ont conduit à la disparition ou à la dégénérescence des organisations politiques que la classe s'était donnée dans la période de montée des luttes (Ligue des Communistes : création en 1847, dissolution en 1852; AIT -Association Internationale des Travailleurs-: fondation en 1864, dissolution en 1876; Internationale Communiste : fondation en 1919, dégénérescence et mort dans le milieu des années 20; la vie de l'Internationale Socialiste 1889-1914, ayant suivi un cours globalement similaire mais de façon moins nette. ("Le cours historique [81]", Revue internationale n° 18)
La défaite de la première vague révolutionnaire mondiale de 1917-23 a ouvert la période de contre-révolution, la plus longue, la plus profonde et la plus terrible, jamais subie par le prolétariat conduisant à la perte de ses repères par la classe ouvrière dans son ensemble, les rares organisations demeurées fidèles à la révolution se réduisant à d'infimes minorités. Mais aussi ouvrant la porte à un déchainement de la barbarie qui allait surpasser les horreurs de la Première Guerre mondiale. C'est par contre une dynamique inverse qui s'est développée depuis 1968, et rien ne permet de dire qu'actuellement cette dernière ait à son tour été épuisée, malgré les difficultés importantes que connait le prolétariat depuis le début des années 1990 avec l'extension et l'approfondissement de la barbarie sur la planète.
L'expression "Il est minuit dans le siècle", du titre d'un livre de Victor Serge[1], s'applique parfaitement à la réalité de ce cauchemar long de près d'un demi-siècle.
Différents coups terribles portés très tôt à la vague révolutionnaire mondiale ouverte avec la révolution russe en 1917, constituent déjà l'antichambre de la longue série des offensives bourgeoises contre la classe ouvrière qui précipiteront le mouvement ouvrier dans les abysses de la contre-révolution. Car, pour la bourgeoisie, il ne s'agira pas seulement de vaincre la révolution, il faudra porter à la classe ouvrière des coups dont elle ne puisse se relever. Face à une vague révolutionnaire mondiale qui avait menacé l'ordre capitaliste mondial, et c'était effectivement son objectif conscient et affiché[2], la bourgeoisie ne pouvait simplement se contenter de faire refluer le prolétariat. Elle devait faire tout ce qui était en son pouvoir afin qu'à l'avenir cette expérience laisse une image telle aux prolétaires du monde entier qu'il ne leur viendrait jamais plus l'envie de recommencer. Il lui fallait, aussi et surtout, tenter de discréditer à jamais l'idée de révolution communiste et de la possibilité d'établir une société sans guerre, sans classes et sans exploitation. Pour cela elle a pu bénéficier de circonstances politiques qui lui ont été considérablement favorables: la perte du bastion révolutionnaire en Russie ne s'est pas effectuée par sa défaite dans l'affrontement militaire aux armées blanches qui tentèrent d'envahir la Russie, mais suite à sa propre dégénérescence interne (à la quelle bien sûr l'effort de guerre considérable contribua grandement). Si bien qu'il sera aisé à la bourgeoisie de faire passer pour du communisme la monstruosité qui est née de la défaite politique de la révolution, l'URSS socialiste. Il fallait dans le même temps que cette dernière soit perçue comme étant la destinée inévitable de toute lutte du prolétariat pour son émancipation. À ce mensonge, participeront toutes les fractions de la bourgeoisie mondiale, dans tous les pays, de l'extrême-droite à l'extrême-gauche trotskyste[3].
Lorsque les principales bourgeoisies impliquées dans la guerre mondiale mirent un terme à celle-ci en novembre 1918, ce fut dans le but évident d'éviter que de nouveaux foyers révolutionnaires ne viennent grossir le flot de la révolution, victorieuse en Russie et menaçante en Allemagne, alors que la bourgeoisie de ce pays se trouvait affaiblie par la défaite militaire. Cela permit d'empêcher que la fièvre révolutionnaire, stimulée par la barbarie des champs de batailles ainsi que par l'exploitation et la misère insupportables à l'arrière des lignes de front, ne s'emparent également d'autres pays comme la France, la Grande-Bretagne, … Et ce but fut globalement atteint. Dans les pays vainqueurs, le prolétariat qui avait pourtant acclamé avec ferveur la révolution russe, ne s'engagea pas massivement derrière le drapeau de la révolution en vue du renversement du capitalisme, afin d'en finir pour toujours avec les horreurs de la guerre. Épuisé par quatre années de souffrance dans les tranchées ou dans les usines d'armement, il aspirait plutôt à se reposer en "profitant" de la paix que venaient de lui "offrir" les brigands impérialistes. Et vu que dans toutes les guerres, c'est toujours le vaincu qui, en dernière analyse, est reconnu comme le fauteur de celles-ci, dans le discours de l'Entente (France, Royaume Unis, Russie) la responsabilité du capitalisme comme un tout s'effaçait derrière celle des empires centraux (Allemagne, Autriche, Hongrie). Pire, en France, la bourgeoisie promettait aux ouvriers une nouvelle ère de prospérité sur la base des réparations qui seraient imposées à l’Allemagne. Ce faisant le prolétariat en Allemagne et en Russie tendait à être d'autant plus isolé.
Mais ce qui adviendra, dans les pays vainqueurs comme dans les vaincus, c'est l'avenir que Rosa Luxemburg avait tracé dans sa brochure de Junius: si le prolétariat mondial ne parvenait pas, par sa lutte révolutionnaire, à ériger une nouvelle société sur les ruines fumantes du capitalisme, alors inévitablement ce dernier infligerait à l'humanité à des calamités encore bien pires.
L'histoire de cette nouvelle descente aux enfers, qui culminera avec les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, se confond sur beaucoup d'aspects avec celle de la contre-révolution qui connaîtra son apogée à la fin de ce conflit.
L'offensive des armées blanches contre la Russie soviétiques et l'échec des tentatives révolutionnaires en Allemagne et en Hongrie
Très tôt après Octobre 1917, le pouvoir soviétique est confronté aux offensives militaires de l'impérialisme allemand qui ne veut pas entendre parler de paix[4]. Les armées blanches, soutenues économiquement depuis l'étranger, se structurent dans plusieurs parties du pays. Et puis, de nouvelles armées blanches, directement mises sur pieds depuis l'étranger, sont lancées contre la révolution et ce jusqu'en en 1920. Le pays est encerclé, pris en étau par les armées blanches et asphyxié économiquement. La guerre civile laisse derrière elle un pays totalement exsangue. Près de 980 000 morts dans les rangs de l’Armée Rouge, aux alentours de 3 millions au sein des populations civiles.[5]
En Allemagne, l’axe de la contre-révolution est constitué par l’alliance de deux forces majeures: le SPD traitre et l’armée. Celles-ci sont à l'origine de la mise sur pieds d'une nouvelle force, les Corps francs, les mercenaires de la contre-révolution, le noyau de ce qui deviendra le mouvement nazi. La bourgeoisie inflige un coup terrible au prolétariat berlinois en l'entrainant dans une insurrection prématurée à Berlin réprimée sauvagement en janvier 1919 (la commune de Berlin). Des milliers d'ouvriers berlinois et de communistes - vu que la majorité d’entre eux étaient également ouvriers - sont assassinés (1200 ouvriers sont passés par les armes), suppliciés et jetés en prisons. R. Luxemburg, K. Liebknecht et ensuite Léo Jogisches sont assassinés. La classe ouvrière perdait une partie de son avant-garde et son plus clairvoyant leader en la personne de Rosa Luxemburg, laquelle aurait constitué une précieuse boussole face aux tourmentes à venir.
En plus de l'incapacité du mouvement ouvrier en Allemagne à déjouer cette manœuvre, celui-ci souffrira d'un manque criant de coordination entre les différents centres du mouvement: Après la commune de Berlin, des luttes défensives éclatent dans la Ruhr impliquant des millions de mineurs, de sidérurgistes, d’ouvriers du textile des régions industrielles du Bas-Rhin et de Westphalie (1e trimestre 1919); s'ensuivront (fin mars) des luttes en Allemagne centrale et de nouveau à Berlin. Le conseil exécutif de la république des conseils de Bavière est proclamé à Munich puis il est renversé et la répression s'abat. Berlin, la Ruhr, de nouveau Berlin, Hambourg, Brème, l'Allemagne centrale, la Bavière, partout le prolétariat est écrasé paquet par paquet. Toute la férocité, la barbarie, la ruse, l'appel à la délation, et la technologie militaire sont mis au service de la répression. Ainsi par exemple, "pour reconquérir l'Alexanderplatz à Berlin, on a eu recours, pour la première fois dans l'histoire des révolutions, à toutes les armes utilisées sur les champs de bataille: artillerie légère et lourde, bombes pouvant peser jusqu'à un quintal, reconnaissance aérienne et bombardement aérien"[6]. Des milliers d'ouvriers sont fusillés ou tués dans les combats; les communistes sont pourchassés et beaucoup condamnés à mort.
Les ouvriers en Hongrie en mars se dressent eux-aussi contre le capital dans des affrontements révolutionnaires. Le 21 mars 1919 la République des conseils est proclamée mais elle est écrasée durant l'été par les troupes contre-révolutionnaires. Pour davantage d'information, lire nos articles de la Revue internationale[7].
Malgré les tentatives héroïques ultérieures du prolétariat en Allemagne, en 1920 (face au putsch de Kapp) et en 1921 (action de Mars)[8], qui témoignent de la persistance d'une forte combativité, il s'avèrera que la dynamique n'était plus au renforcement politique du prolétariat allemand comme un tout, mais bien l'inverse.
La dégénérescence de la révolution en Russie même
Les ravages des guerres contre les offensives de la réaction internationale, notamment les pertes considérables subies par le prolétariat; l'affaiblissement politique de celui-ci avec la perte de leur pouvoir politique par les conseils ouvriers et la dissolution de la Garde rouge; l'isolement politique de la révolution, tout cela a constitué le terrain favorable au développement de l'opportunisme au sein du parti bolchevique et de l'internationale communiste[9]. La répression l'insurrection de Kronstadt en 1921, qui eut lieu en réaction à la perte de leur pouvoir par les soviets, fut ordonnée par le parti bolchevique. D'avant-garde de la révolution au moment de la prise du pouvoir, celui-ci allait devenir l'avant-garde de la contre-révolution au terme d'une dégénérescence interne que n'ont pu empêcher les fractions qui ses sont dégagées au sein de ce parti pour justement y lutter contre l'opportunisme croissant[10].
Disparues les larges masses qui en Russie, Allemagne, Hongrie, … partaient à l'assaut du ciel. Celles-ci exsangues, épuisées, vaincues, n'en peuvent plus. Dans les pays vainqueurs de la guerre, le prolétariat s'est insuffisamment manifesté. Tout ceci allait signifier la défaite politique du prolétariat partout dans le monde.
Le stalinisme devient le fer de lance de la bourgeoisie mondiale contre la révolution
Le processus de dégénérescence de la révolution russe connait une accélération avec la prise de contrôle du parti bolchevique par Staline. L'adoption en 1925 de la thèse du "socialisme en un seul pays", laquelle devenait la doctrine du parti bolchevique et de l'Internationale communiste, a constitué un point de rupture et de non-retour. Cette véritable trahison de l'internationalisme prolétarien, principe de base de la lutte prolétarienne et de la révolution communiste, était désormais assumée et défendue par tous les partis communistes du monde[11] contre le projet historique de la classe ouvrière. En même temps qu'elle signe l'abandon de tout projet prolétarien, la thèse du socialisme en un seul pays correspond à la démarche d'insertion de la Russie dans le capitalisme mondial.
Dès le milieu des années 1920, Staline va mener une politique de liquidation impitoyable de tous les anciens compagnons de Lénine en utilisant à outrance les organes de répression que le Parti bolchevique avait mis en place pour résister aux armées blanches (notamment la police politique, la Tcheka). [12] L'ensemble du monde capitaliste avait reconnu en Staline l'homme de la situation, celui qui allait éradiquer les derniers vestiges de la révolution d'Octobre et auquel il fallait apporter tout le soutien nécessaire pour briser, exterminer la génération de prolétaires et de révolutionnaires qui, en pleine guerre mondiale, avaient osé engager la lutte à mort contre l'ordre capitaliste.[13]
Les révolutionnaires sont pourchassés et réprimés par le stalinisme, où qu'ils se trouvent, avec l'aide complice des grandes démocraties, les mêmes qui avaient envoyés leurs armées blanches pour affamer et tenter de renverser le pouvoir des soviets.
Désormais, "le socialisme c'est l'URSS de Staline", alors que le véritable projet prolétarien tend à disparaître des consciences
La Russie de Staline sera présentée par la bourgeoisie stalinienne, tout autant que par la bourgeoisie mondiale, comme la réalisation du but ultime du prolétariat, l'instauration du socialisme. Dans cette entreprise, toutes les fractions mondiales de la bourgeoisie ont collaboré, tant les fractions démocrates que les différents PC nationaux.
L'immense majorité de ceux qui croient encore à la révolution identifieront son but à l'instauration d'un régime du type de celui de l'URSS dans les autres pays. Plus la lumière sera faite sur la réalité de la situation de la classe ouvrière en URSS et plus s'approfondira une division dans le prolétariat mondial: Ceux qui continueront à défendre le caractère "progressiste" (malgré tous ses défauts), "sans bourgeoisie", de l'Union Soviétique; Ceux pour qui, au contraire, la situation en URSS constituera un épouvantail, mais sans pour autant avoir la force de concevoir un projet alternatif. Le projet prolétarien n'est plus alors porté que par des minorités de révolutionnaires, de plus en plus réduites, qui lui sont restées fidèles.
Le prolétariat face à la crise de 1929 et des années 1930
Les années qui suivent la crise de 1929 sont dramatiques pour les conditions de vie du prolétariat mondial, en particulier en Europe et aux États-Unis. Mais en général ses réactions à cette situation ne pourront pas constituer une réponse à même de déboucher sur une dynamique de développement de la lutte de classe et de remise en question de l'ordre établi. Loin s'en faut. Pire, des réactions notables en France et en Espagne seront dévoyées sur le terrain de l'impasse de la lutte antifasciste.
En France, la grande vague de grèves qui va suivre l'arrivée au gouvernement du Front Populaire en 1936 exprime clairement les limites de la classe ouvrière subissant la chape de plomb de la contre-révolution. La vague de grèves démarre avec des occupations spontanées d’usines et témoigne malgré tout d'une certaine combativité des travailleurs. Mais, dès les premiers jours, la gauche pourra se servir de cette gigantesque masse à manœuvrer pour imposer à l’ensemble de la bourgeoisie française les mesures de capitalisme d'État nécessaires pour faire face à la crise économique et préparer la guerre. S’il est vrai que pour la première fois on assista en France à des occupations d’usines, c’est aussi la première fois qu’on voit les ouvriers chanter à la fois l’Internationale et la Marseillaise, marcher derrière les plis du drapeau rouge mêlés à ceux du drapeau tricolore.[14] L’appareil d’encadrement que constituent le PC et les syndicats est maître de la situation, parvenant à enfermer dans les usines les ouvriers qui se laissent bercer au son de l’accordéon.
Le prolétariat espagnol étant resté relativement à l'écart de la Première Guerre mondiale et de la vague révolutionnaire[15], ses forces physiques demeuraient relativement intactes pour faire face aux attaques dont il a été victime tout au long des années 1930. Celles-ci feront néanmoins plus d'un million de morts entre 1931 et 1939), dont la partie la plus importante fut la conséquence de la guerre civile entre le camp républicain et celui du général Franco, laquelle n’avait strictement plus rien à voir avec la lutte de classe du prolétariat mais fut au contraire permise par son affaiblissement. La situation s'était précipitée en 1936 avec le coup d'État du général Franco. La riposte ouvrière avait alors été immédiate: le 19 juillet 36, les ouvriers déclarent la grève et se rendent massivement dans les casernes pour désarmer cette tentative, sans se préoccuper des directives contraires du Front Populaire et du gouvernement républicain. Unissant la lutte revendicative à la lutte politique, les ouvriers arrêtent par cette action la main meurtrière de Franco. Mais pas celle de la fraction de la bourgeoisie organisée dans le Front populaire. À peine un an plus tard, le prolétariat de Barcelone se soulève à nouveau, mais désespérément, en mai 1937, et se fait massacrer par le gouvernement de Front Populaire, le Parti Communiste Espagnol et sa succursale catalane du PSUC en tête, tandis que les troupes franquistes arrêtent volontairement leur avance pour permettre aux bourreaux staliniens d’écraser les ouvriers.
Cette terrible tragédie ouvrière, encore aujourd’hui mensongèrement présentée comme "une révolution sociale espagnole" ou "une grande expérience révolutionnaire" marque au contraire, à travers l’écrasement idéologique comme physique des dernières forces vives du prolétariat européen, le triomphe de la contre-révolution. Cette tuerie fut une répétition générale qui ouvrait la voie royale au déchaînement de la guerre impérialiste.[16]
Années 1930: la bourgeoisie a de nouveau les mains libres pour imposer sa solution face à la crise
La république de Weimar s'était illustrée par l'instauration d'une rationalisation poussée à l'extrême de l'exploitation de la classe ouvrière en Allemagne accompagnée par des mesures de représentation des ouvriers dans l'entreprise destinées à les mystifier.
En Allemagne, entre la république de Weimar (1923) et le fascisme (1933), aucune opposition ne se manifestera: la première avait permis l'écrasement de la menace révolutionnaire, de disperser le prolétariat, de brouiller sa conscience; la seconde, le nazisme, au terme de cette évolution, consacrera ce travail, réalisant d'une main de fer l'unité de la société capitaliste sur la base de l’étouffement de toute menace prolétarienne.[17]
Dans tous les pays européens se développent des partis se réclamant soit d'Hitler, soit de Mussolini, dont le programme est le renforcement et la concentration du pouvoir politique et économique aux mains d'un parti unique dans l'État. Leur développement se conjugue avec une vaste offensive anti-ouvrière de l'État, s'appuyant sur un appareil répressif renforcé par l'armée, et sur les troupes fascistes quand il le faut. De la Roumanie à la Grèce, on voit se développer des organisations de type fasciste qui, avec la complicité de l'État national, se chargent d'empêcher toute réaction ouvrière. La dictature capitaliste devenait ouverte, et prenait le plus souvent la forme du modèle mussolinien ou hitlérien.
Le maintien du cadre de la démocratie est néanmoins rendu possible dans les pays industrialisés les moins touchés par la crise. Celui-ci constitue même une nécessité pour mystifier le prolétariat. Le fascisme, en ayant fait naître "l'antifascisme", a renforcé les capacités de mystification des "puissances démocratiques". Sous couvert de l'idéologie des Fronts Populaires[18] qui permettent de maintenir les ouvriers désorientés derrière les programmes d'union nationale et de préparation à la guerre impérialiste, et en complicité avec la bourgeoisie russe, la plupart des PC inféodés au nouvel impérialisme organisent une vaste campagne sur la montée du péril fasciste.[19] La bourgeoisie n'a pu faire la guerre qu'en trompant les prolétaires, en leur faisant croire que c'était aussi leur guerre: "C'est l'arrêt de la lutte de classe, ou plus exactement la destruction de la puissance de classe du prolétariat, la destruction de sa conscience, la déviation de ses luttes, que la bourgeoisie parvient à opérer par l'entremise de ses agents dans le prolétariat, en vidant ses luttes de leur contenu révolutionnaire et les engageant sur les rails du réformisme et du nationalisme, qui est la condition ultime et décisive de l'éclatement de la guerre impérialiste." (Rapport sur la situation internationale de la conférence de juillet 1945 de la Gauche Communiste de France [82])[20]
Les massacres de la Deuxième Guerre mondiale
La plupart des combattants enrôlés dans les deux camps ne sont pas partis la fleur au fusil, encore tétanisés par la mort de leurs pères à peine 25 ans auparavant. Et ce qu'ils ont rencontré n'a pas été pour leur remonter le moral: La "Guerre éclair" a quand même causé 90.000 morts et 120.000 blessés côté français, 27.000 morts côté allemand. La débâcle en France aura drainé dix millions de personnes dans des conditions épouvantables. Un million et demi de prisonniers sont expédiés en Allemagne. Partout des conditions de survie inhumaines: L'exode massif en France, la terreur de l'État nazi encadrant la population allemande.
En Italie comme en France, beaucoup d'ouvriers rejoignent le maquis dès cette époque. Le parti stalinien et les trotskistes leur font valoir l'exemple frauduleusement travesti de la Commune de Paris (les ouvriers ne se dressent-ils pas contre leur propre bourgeoisie menée par Pétain -le nouveau Thiers, alors que les allemands occupent la France?). Au milieu d'une population terrorisée et impuissante dans le déchaînement de la guerre, beaucoup d'ouvriers français et européens, embrigadés dans les bandes de résistants, vont désormais se faire tuer en croyant se battre pour la "libération socialiste" de la France, de l'Italie, …. Les bandes de résistants staliniens et trotskistes concentrent particulièrement leur propagande odieuse pour que les ouvriers se portent "au premier rang pour la lutte pour l'indépendance des peuples".
Alors que la première guerre mondiale avait fait 20 millions de morts, la seconde en fera 50 millions, dont 20 millions sont des russes tués sur le front européen. 10 millions de personnes périrent dans les camps de concentration, dont 6 millions sont à mettre au compte de la politique nazie d'extermination des juifs. Bien qu'aucune des exactions macabres du nazisme ne soit aujourd'hui inconnue du grand public, contrairement aux crimes des grandes démocraties, les crimes nazis demeurent une illustration irréfutable de la barbarie sans limite du capitalisme décadent, ... et aussi de l'hypocrisie odieuse du camp des alliés. En effet, lors de la libération, les alliés font mine de découvrir les camps de concentration. Pure mascarade pour dissimuler leur propre barbarie en exposant celle de l'ennemi vaincu. En fait la bourgeoisie, tant anglaise qu'américaine, connaissait parfaitement l'existence des camps et ce qui s'y passait. Et pourtant, chose étrange en apparence, elle n'en parle pratiquement pas pendant toute la guerre et n'en fait pas un thème central de sa propagande. En fait, les gouvernements de Churchill et Roosevelt craignaient comme la peste que les nazis n'expulsent massivement les Juifs pour vider les camps. C'est ainsi qu'ils refusèrent des offres visant à échanger 1 million de juifs. Même en échange de rien, ils n'en voulaient pas?[21]
Dans la dernière année de la guerre, ce sont les concentrations ouvrières qui sont directement visées par les bombardements pour affaiblir le plus possible la classe ouvrière en la décimant ou la terrorisant.
La bourgeoisie mondiale prend ses dispositions pour éliminer tout risque de surgissement du prolétariat
L'objectif visé est de prévenir la répétition d'un surgissement prolétarien comme en 1917 et 18 face aux horreurs de la guerre. C'est pourquoi les bombardements anglo-américains -sur l'Allemagne essentiellement mais aussi sur la France- se sont illustrés par de sinistres performances. Le bilan de ce qui fut sans conteste l'un des plus grands crimes de guerre de la seconde boucherie mondiale, autours de 200.000 morts[22] dont presque tous étaient des civils, le bombardement en 1945 de Dresde, ville hôpital sans aucun intérêt stratégique. Seulement pour décimer et terroriser les populations civiles[23]. À titre de comparaison, cet autre crime odieux que fut Hiroshima fit 75.000 victimes et les terribles bombardements américains sur Tokyo en mars 1945 provoquèrent 85.000 morts !
En 1943, alors que Mussolini avait été renversé et remplacé par le maréchal Badoglio, favorable aux Alliés, et que ces derniers contrôlaient déjà le Sud du pays, ils n'ont rien fait pour avancer vers le Nord. Il s'agissait de laisser les fascistes régler leur compte aux masses ouvrières qui s'étaient soulevées, sur un terrain de classe, dans les régions industrielles d'Italie du Nord. Interpellé pour cette passivité, Churchill répondra: "Il faut laisser les italiens mijoter dans leur jus".
Dès la fin de la guerre, les Alliés favorisent l'occupation russe partout où avaient surgi des révoltes ouvrières. L'Armée Rouge était la mieux placée pour ramener l'ordre dans ces pays soit en massacrant le prolétariat, soit en le détournant de son terrain de classe au nom du "socialisme".
Un partage du travail du même type se met en place entre l’Armée rouge et l’armée allemande. À Varsovie et à Budapest, alors qu'elle se trouvait déjà dans leurs faubourgs, l'Armée "rouge" laissera sans bouger le petit doigt, écraser par l'armée allemande, les insurrections visant à chasser celle-ci. Staline confiait ainsi à Hitler le soin de massacrer des dizaines de milliers d'ouvriers en armes qui auraient pu contrarier ses plans.[24]
Non contente d'offrir à Staline les territoires à "haut risque social", la bourgeoisie "démocratique" des pays vainqueurs appelle les PC au gouvernement dans la plupart des pays européens (notamment en France et en Italie) en leur dédiant une place de premier ordre dans les différents ministères (Thorez – secrétaire du parti communiste français - en France sera nommé vice-président du Conseil en 1944).
Immédiat après-guerre, la terreur imposée à la population allemande
Dans la continuité des massacres préventifs destinés à empêcher tout surgissement prolétarien en Allemagne à la fin de la guerre, ceux qui eurent lieu après celle-ci n'en sont pas moins barbares et expéditifs.
L'Allemagne en effet fut transformée en un vaste camp de la mort par les puissances occupantes russe, britannique, française et américaine. Beaucoup plus d'Allemands moururent après la guerre qu'au cours des batailles, sous les bombardements et dans les camps de concentration de la guerre. Selon James Bacque, l'auteur de "Crimes et miséricordes: Le sort des civils allemands sous occupation alliée, 1944-1950"[25], plus de 9 millions périrent comme résultat de la politique de l'impérialisme allié entre 1945 et 1950.
C'est seulement lorsque cet objectif meurtrier fut atteint et que l'impérialisme américain réalisa que l'épuisement de l'Europe après la guerre risquait de mener à la domination de l'impérialisme russe sur tout le continent et qu'en conséquence la politique de Potsdam fut changée. La reconstruction de l'Europe de l'Ouest exigeait la résurrection de l'économie allemande. Le pont aérien de Berlin en 1948 était le symbole de ce changement de stratégie[26]. Evidemment, tout comme le bombardement de Dresde, "… le plus beau raid de terreur de toute la guerre [qui] avait été l'œuvre des Alliés victorieux", la bourgeoisie démocratique a fait ce qui était possible afin d'obscurcir la réalité du véritable coût de la Barbarie largement partagée dans les deux camps de la Guerre mondiale.
Le prolétariat n'a pas été en mesure de s'élever dans une lutte frontale contre la guerre
Malgré des manifestations de luttes ponctuelles en différents endroits, et surtout celles en Italie en 1943, le prolétariat n'avait pas pu relever la tête en se dressant contre la barbarie de la Deuxième Guerre mondiale, comme il l'avait fait face à la Première.
La Première Guerre mondiale avait gagné des millions d'ouvriers à l'internationalisme, la seconde les a jetés dans les bas-fonds du plus abject chauvinisme, de la chasse aux "boches"[27] et aux "collabos"[28].
Le prolétariat a touché le fond. Ce qu'on lui présente, et qu'il interprète comme sa grande "victoire", le triomphe de la démocratie contre le fascisme, constitue sa défaite historique la plus totale. Elle permet d'ériger les piliers idéologiques de l'ordre capitaliste: Le sentiment de victoire et l'euphorie qui submergent le prolétariat, sa croyance dans les "vertus sacrées" de la démocratie bourgeoise – celle-là même qui l'a entrainé dans deux boucheries impérialistes et qui a écrasé sa révolution au début des années 1920. Et pendant la période de reconstruction, puis celle du "boom" économique de l'après-guerre, l'amélioration momentanée de ses conditions de vie à l'Ouest ne lui permet pas de mesurer la défaite véritable qu'il a subie.[29]
Dans les pays d'Europe de l'Est qui, eux, ne bénéficient pas de la manne américaine du plan Marshall puisque les partis staliniens l'ont refusée sur ordre de Moscou, la situation tarde plus longtemps à s'améliorer quelque peu. La mystification qu'on présente aux ouvriers est celle de la "construction du socialisme". Cette mystification remporte un certain succès, comme par exemple en Tchécoslovaquie où le "coup de Prague" de février 1948, c'est-à-dire la prise de contrôle du gouvernement par les staliniens, est réalisée avec la sympathie de beaucoup d'ouvriers.
Une fois épuisée cette illusion, des soulèvements ouvriers ont lieu comme en Hongrie en 1956, mais ils sont durement réprimés par les troupes russe.[30] L'implication des troupes russes dans la répression constitue alors un aliment supplémentaire du nationalisme dans les pays d'Europe de l'Est. En même temps, elle est utilisée abondamment par la propagande des secteurs "démocratiques" et pro-américains de la bourgeoisie des pays d'Europe occidentale alors que les partis staliniens de ces pays utilisent cette même propagande pour présenter l'insurrection des ouvriers de Hongrie comme un mouvement chauvin, voire "fasciste", à la solde de l'impérialisme américain.
De plus, tout au long de la "Guerre froide", et même quand celle-ci a laissé place à la "coexistence pacifique" après 1956, la division du monde en deux blocs constitue un instrument de premier ordre de mystification de la classe ouvrière.
Dans les années 1950, le même type de politique que celle des années 1930 continue de diviser et désorienter la classe ouvrière: une partie de celle-ci ne veut plus rien savoir du communisme (identifié à l'URSS) alors que l'autre partie continue de subir la domination idéologique des partis staliniens et de leurs syndicats. Ainsi, dès la guerre de Corée, l'affrontement Est-Ouest est mis à profit pour opposer les différents secteurs de la classe ouvrière et embrigader des millions d'ouvriers derrière le camp soviétique au nom de "la lutte contre l'impérialisme". À la même période, les guerres coloniales constituent une occasion supplémentaire de détourner les ouvriers de leur terrain de classe au nom, encore une fois, de la "lutte contre l'impérialisme" (et non de la lutte contre le capitalisme) face auquel l'URSS est présentée comme le champion du "droit et de la liberté des peuples". Ce type de campagnes se poursuivra dans de nombreux pays tout au long des années 1950 et 1960, notamment avec la guerre du Vietnam où les États-Unis s'engagent massivement à partir de 1961.[31]
Une autre conséquence de ce très long et très profond recul de la classe ouvrière aura été la rupture organique avec les fractions communistes du passé[32], imposant ainsi aux futures générations de révolutionnaires la nécessité de se réapproprier de façon critique les acquis du mouvement ouvrier.
La crise de 1929 et des années 1930 avait, au mieux, suscité certaines réactions de combativité du prolétariat comme en France et en Espagne mais qui, comme on l'a vu précédemment, furent dévoyées du terrain de classe vers celui de l'antifascisme et de la défense de la démocratie, grâce à l'emprise des staliniens, des trotskistes, des syndicats. Ce qui ne fit que contribuer à encore approfondir la contre-révolution.
En 1968, on n'en est qu'au début du retour de la crise économique mondiale. Et pourtant, ce sont les effets en France de cette crise économique mondiale (montée du chômage, gel des hausses salariales, intensification des cadences de production, attaques contre la Sécurité sociale) qui expliquent en bonne partie la montée de la combativité ouvrière dans ce pays à partir de 1967. Loin de se laisser canaliser par les staliniens et les syndicats, le renouveau de la combativité ouvrière se détourne des "grévettes" et des journées d'action syndicales. Dès 1967, on assiste alors à des conflits très durs, très déterminés face à une violente répression patronale et policière et où les syndicats sont débordés à plusieurs reprises.
L'objet de cet article n'est pas de revenir dans tous les aspects importants de Mai 68 en France. Pour cela nous renvoyons le lecteur aux articles, "Mai 68 et la perspective révolutionnaire" écrits à l'occasion du 40e anniversaire de ces évènements[33]. Le rappel de certains faits est néanmoins important pour illustrer le changement de dynamique de la lutte de classe opéré en Mai 68.
Au mois de Mai, l'ambiance sociale change radicalement. "Le 13 mai, toutes les villes du pays connaissent les manifestations les plus importantes [en solidarité avec les étudiants victimes de la répression] depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La classe ouvrière est présente massivement aux côtés des étudiants. (…) À la fin des manifestations, pratiquement toutes les universités sont occupées non seulement par les étudiants mais aussi par beaucoup de jeunes ouvriers. Partout, la parole est libérée. Les discussions ne se limitent pas aux questions universitaires, à la répression. Elles commencent à aborder tous les problèmes sociaux: les conditions de travail, l’exploitation, l’avenir de la société (…) Le 14 mai, dans beaucoup d'entreprises, les discussions se poursuivent. Après les immenses manifestations de la veille [en solidarité avec les étudiants victimes de la répression], avec l'enthousiasme et le sentiment de force qui s'en sont dégagés, il est difficile de reprendre le travail comme si de rien n'était. À Nantes, les ouvriers de Sud-Aviation, entraînés par les plus jeunes d'entre eux, déclenchent une grève spontanée et décident d'occuper l'usine. La classe ouvrière a commencé à prendre le relais."[34]
L'appareil classique d'encadrement de la bourgeoisie ne fait pas le poids face à la spontanéité de la classe ouvrière à entrer en lutte. C'est ainsi que dans les trois jours qui suivent la manifestation du 13 Mai, la grève s'étend spontanément à des entreprises dans toute la France. Les syndicats débordés ne font qui suivre le mouvement. Pas de revendication précise. Un trait commun: grève totale, occupation illimitée, séquestration de la Direction, drapeau rouge arboré. Finalement, la CGT appelle à l'extension, tentant ainsi de "prendre le train en marche"[35]. Mais, avant même que ne soient connues les consignes de la CGT, il y a déjà un million des travailleurs en grève.
La conscience croissante de sa propre force par la classe ouvrière stimule la discussion en son sein et la discussion politique en particulier. Ceci n'est pas sans rappeler, toute proportion gardée, la vie politique qui traversait la classe ouvrière comme le rapportent les écrits de Trotsky et J. Reed à propos de l'effervescence révolutionnaire de 1917.
Le voile de mensonges tissés pendant des décennies par la contre-révolution et ses défenseurs tant staliniens que démocrates commence à s'étioler. Des vidéos d'amateurs tournées dans l'usine occupée de Sud-Aviation à Nantes montrent une discussion passionnée au sein d'un groupe d'ouvriers à propos du rôle des comités de grève dans la "dualité de pouvoir". La dualité de pouvoir en 1917 était le produit de la lutte pour le pouvoir réel entre l'état bourgeois et les conseils ouvriers. Dans beaucoup d'usines en grève, en 1968, les ouvriers avaient élus des comités de grève. Nous étions très loin d'être dans une situation prérévolutionnaire, mais ce qui était en cours c'était une tentative de la classe ouvrière de se réapproprier sa propre expérience, son passé révolutionnaire. Une autre expérience en atteste: "Certains ouvriers demandent à ceux qui défendent l'idée de la révolution de venir défendre leur point de vue dans leur entreprise occupée. C'est ainsi qu'à Toulouse, le petit noyau qui va fonder par la suite la section du CCI en France est invité à venir exposer l'idée des conseils ouvriers dans l'usine JOB (papier et carton) occupée. Et le plus significatif, c'est que cette invitation émane de militants... de la CGT et du PCF. Ces derniers devront parlementer pendant une heure avec des permanents de la CGT de la grande usine Sud-Aviation venus "renforcer" le piquet de grève de JOB pour obtenir l'autorisation de laisser entrer des "gauchistes" dans l'usine. Pendant plus de six heures, ouvriers et révolutionnaires, assis sur des rouleaux de carton, discuteront de la révolution, de l'histoire du mouvement ouvrier, des soviets de même que des trahisons... du PCF et de la CGT..."[36]
Une telle réflexion permettra à des milliers d'ouvriers de redécouvrir le rôle historique des conseils ouvriers, ainsi que des hauts faits de la lutte de la classe ouvrière, comme par exemples les tentatives révolutionnaires en Allemagne en 1919. De même, il se développe une critique du rôle joué par le PC (qui se définit alors lui-même comme un parti d'ordre) par rapport aux évènements de 1968 eux-mêmes mais également depuis la révolution russe. Ce fut ainsi la première remise en cause d'ampleur du stalinisme et du rôle des PC comme gardiens de l'ordre établi. La critique affecte également les syndicats, laquelle s'amplifiera lorsque ceux-ci se manifesteront ouvertement comme les diviseurs de la classe ouvrière pour lui faire reprendre le travail.[37]
C'est une autre époque qui s'ouvrait, caractérisée par une "renaissance" dans la conscience de classe dans les vastes masses ouvrières. Cette rupture avec la contre-révolution ne signifiait pas que cette dernière n'allait pas continuer de peser d'un poids négatif sur le développement ultérieur de la lutte de classe, ni non plus que la conscience ouvrière était exempte d'illusions très fortes, concernant en particulier les obstacles à surmonter sur le chemin de la révolution, beaucoup plus lointaine que la très grande majorité ne se l'imaginait à l'époque.
Une telle caractérisation de Mai 68, comme illustration de la fin de la période de contrerévolution trouvera sa confirmation dans le fait que, loin de rester un phénomène isolé, ces évènements constitueront au contraire le point de départ de la reprise de la lutte de classe à l'échelle internationale, aiguillonnée par l'approfondissement de la crise économique et dont le corollaire fut le développement d'un milieu politique prolétarien à l'échelle internationale[38]. La fondation en 1968 de "Révolution Internationale" en constitue en une illustration, puisque ce groupe jouera un rôle de premier plan dans le processus de regroupement qui mènera à la fondation du CCI en 1975, et dont "Révolution Internationale" est la section en France. Contrairement à la période noire de la contre-révolution, la bourgeoisie avait désormais face à elle une classe qui n'était pas prête à accepter les sacrifices de la guerre économique mondiale, et qui de plus constituait un obstacle au déclanchement de la Guerre mondiale, comme nous le verrons plus loin
Le CCI vient de consacrer un article à cette question, "Les avancées et les reculs de la lutte de classe depuis 1968"[39] que nous conseillons à nos lecteur et auquel nous empruntons beaucoup d'éléments nécessaires à la mise en évidence des différences entre la période de contrerévolution et la période historique ouverte avec Mai 1968. En quelques mots la différence fondamentale entre la période de contre-révolution, initiée par une défaite profonde de la classe ouvrière, et celle ouverte avec Mai 68, réside dans le fait que, depuis ce surgissement de lutte et malgré toutes les difficultés auxquelles le prolétariat a été confronté, celui-ci n'a pas subi de défaite profonde.
L'approfondissement de la crise économique ouverte, qui n'en était qu'à ses débuts à la fin des années 1960, a poussé le prolétariat à développer sa combativité et sa conscience.
Trois vagues de luttes se sont succédé au cours des deux décennies après 68
La première, sans aucun doute la plus spectaculaire, a connu l’automne chaud italien en 69, le soulèvement violent à Cordoba en Argentine en 69 et en Pologne en 70, et des mouvements importants en Espagne et en Grande Bretagne en 1972. Il y eu aussi un automne chaud en Allemagne en 69 avec de nombreuses grèves sauvages. En Espagne en particulier, les travailleurs ont commencé à s'organiser à travers des assemblées de masse, un processus qui a atteint son point culminant à Vitoria en 1976. La dimension internationale de la vague a été démontrée par ses échos en Israël (1969) et en Egypte (1972) et, plus tard, par les soulèvements dans les townships d'Afrique du Sud qui ont été dirigés par des comités de lutte (les Civics).
Après une courte pause au milieu des années 70, il y a eu une deuxième vague avec les grèves des ouvriers du pétrole iraniens, les travailleurs des aciéries en France en 1978, "l’hiver du mécontentement" en Grande Bretagne, la grève des dockers à Rotterdam, dirigée par un comité de grève indépendant, et les grèves des sidérurgistes au Brésil en 1979 qui ont également contesté le contrôle des syndicats; En Asie il y a eu la révolte de Kwangju (Corée du Sud). Cette vague de luttes a connu son point culminant en Pologne en 1980, certainement l’épisode le plus important de la lutte de classe depuis 1968, et même depuis les années 1920.
Bien que la répression sévère des ouvriers polonais ait donné un coup d’arrêt à cette vague, il n’a pas fallu longtemps avant qu’un nouveau mouvement ait lieu avec les luttes en Belgique en 1983 et 1986, la grève générale au Danemark en 1985, la grève des mineurs en Angleterre en 1984-85, les luttes des cheminots et des travailleurs de la santé en France en 1986 et 1988, et le mouvement des employés de l’éducation en Italie en 1987. Les luttes en France et en Italie, en particulier –comme la grève de masse en Pologne– ont montré une réelle capacité d’auto organisation avec des assemblées générales et des comités de grève.
Ce mouvement en vagues de luttes ne tournait pas en rond, mais faisait faire de réelles avancées dans la conscience de classe s'exprimant à travers les caractéristiques suivantes:
Mais l'expérience de ces 20 années de lutte n'a pas dégagé pour la classe ouvrière que des enseignements "en négatif" (ce qu'il ne faut pas faire). Elle s'est aussi traduite par des enseignements sur comment faire:
De même, les manœuvres de plus sophistiquées développées par la bourgeoisie pour faire face à la lutte de classe témoignent du développement de celle-ci durant cette période. C'est ainsi qu'elle a fait face au désenchantement croissant vis-à-vis des syndicats officiels et à la menace d’auto-organisation en développant des formes de syndicalisme, qui pouvaient même recouvrir des formes "en dehors des syndicats" (les coordinations mises en place par l’extrême gauche en France par exemple).
Au terme de ces vingt années après 1968, la bourgeoisie n’ayant pas infligé de défaite historique décisive à la classe ouvrière, elle n'avait pas été capable de la mobiliser pour une nouvelle guerre mondiale, contrairement à la situation des années 1930 comme nous l'avons illustré précédemment dans cet article.
En effet, il était pour elle exclu de se lancer dans une guerre mondiale sans s'être auparavant assuré de la docilité du prolétariat, condition indispensable pour lui faire accepter les sacrifices requis par l'état de guerre, lequel exige la mobilisation de toutes les forces vives de la nation tant à la production que sur les fronts. En effet, un tel objectif était totalement irréaliste dès lors que le prolétariat n’était pas même pas prêt à se soumettre docilement aux mesures d’austérité que la bourgeoisie devait prendre pour faire face aux conséquences de la crise économique. C'est pourquoi la Troisième Guerre mondiale n'a pas eu lieu durant cette période alors que les tensions entre les blocs étaient à leur comble et que les alliances étaient déjà constituées à travers les deux blocs. De plus, dans aucune des concentrations historiques du prolétariat, la bourgeoisie n'a cherché à mobiliser celui-ci massivement pour participer comme chair à canon dans les différentes guerres locales, relevant de la rivalité Est-Ouest, et qui, pendant cette période également ont ensanglanté le monde.
Ceci est particulièrement vrais pour la classe ouvrière à l'Ouest, mais également pour celle de l'Est bien que plus faible politiquement compte-tenu des dégâts opérés par le rouleau compresseur du stalinisme, en URSS en particulier. En effet, la bourgeoisie stalinienne empêtrée dans un bourbier économique avait face à elle une classe qui luttait (comme l'avaient illustré en particulier les grèves en Pologne en 1980) et qu'il était donc manifestement impossible de mobiliser massivement dans une solution militaire à la banqueroute de son économie.
Cela dit, même si la classe ouvrière a constitué un obstacle à la guerre mondiale jusqu’à la fin des années 1980, du fait qu’elle avait été capable de développer ses luttes de résistance face aux attaques du capital dans les deux décennies après 1968 sans subir une défaite profonde inversant une dynamique mondiale de développement de la confrontation entre les classes, ce n’est pas pour autant qu’elle a été mesure d’empêcher les guerres sur la planète. En effet, durant cette période, celles-ci n’ont jamais cessé. Dans la plupart des cas, elles étaient l’expression des rivalités impérialistes entre l’Est et l’Ouest, ne s’exprimant pas un choc direct entre ceux-ci mais par pays interposés. Et dans ces pays appartenant à la périphérie capitalisme, le prolétariat ne constituait pas une force à même de paralyser le bras armé de la bourgeoisie.
Malgré ces avancées opérées dans la lutte de classe à travers notamment des développements importants de la conscience de classe, et aussi le fait que la bourgeoisie n'avait pu embrigader le prolétariat pour un nouveau conflit mondial, la classe ouvrière avait néanmoins été incapable de développer la perspective de la révolution, de poser sa propre alternative politique à la crise du système.
Ainsi, aucune des deux classes fondamentales n'était en mesure d'imposer sa solution à la crise du capitalisme. Privé de toute issue mais toujours enfoncé dans une crise économique de longue durée, le capitalisme commençait à pourrir sur pieds, et cette pourriture affectait la société capitaliste à tous les niveaux. Le capitalisme entrait ainsi dans une nouvelle phase de sa décadence, celle de sa décomposition sociale. Ainsi que nous l'avons déjà souvent mis en évidence, cette phase est synonyme de difficultés renforcées pour la lutte du prolétariat[40].
En prenant du recul sur les trois dernières décennies, nous pouvons dire que le recul dans la conscience s’est approfondi, causant une espèce d’amnésie vis-à-vis des acquis et des avancées de la période 1968-1989 et qui s'explique fondamentalement par deux facteurs:
Malgré ces difficultés énormes de la classe ouvrière depuis 1990, deux éléments sont à prendre en compte pour comprendre la période actuelle:
En effet, dans les dernières décennies, il y a eu un certain nombre de mouvements importants qui donnent une assise à cette analyse:
Les menaces que la survie du capitalisme fait courir à l'humanité prouvent que la révolution est plus que jamais une nécessité pour l'espèce humaine: l’expansion du chaos militaire, de la catastrophe écologique, de la famine et des maladies à une échelle sans précédent; La décadence du capitalisme et la décomposition amplifient certainement la menace que la base objective d’une nouvelle société puisse être définitivement détruite si la décomposition avance au-delà d’un certain point. Mais même dans sa dernière phase, le capitalisme produit encore les forces qui peuvent être employées pour le renverser – dans les termes du Manifeste Communiste de 1848, "ce que produit, par-dessus tout, la bourgeoisie, c’est son propre fossoyeur".
Ainsi, avec l'entrée du capitalisme dans sa phase de décomposition, même si celle-ci s'accompagne de difficultés renforcées pour le prolétariat, rien n'indique que celui-ci ait subi une défaite aux conséquences irréversibles et de ce fait qu'il consentira à tous les sacrifices, tant ceux demandés concernant les conditions de travail, que ceux qu'implique l'embrigadement dans la guerre impérialiste.
Nous ne savons pas quand, ni avec quelle ampleur se produiront les prochaines manifestations de telles potentialités du prolétariat. Ce que nous savons par contre c’est que l’intervention déterminée et appropriée de la minorité révolutionnaire conditionne dès aujourd’hui le renforcement futur de la lutte de classe.
Silvio (juillet 2018)
[1] Victor Serge est d'abord connu pour sa célèbre narration de l'histoire de la révolution russe, L'an I de la Révolution russe.
[2] "Une nouvelle époque est née: l’époque de la désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur. L'époque de la révolution communiste du prolétariat". Lettre d'invitation au premier Congrès de l'Internationale communiste. À ce sujet, lire notre article de la série "Le communisme n'est pas un bel idéal, il est à l'ordre du jour de l'histoire", "La Plateforme de l'Internationale Communiste [83]". Revue internationale n° 94.
[3] La Quatrième internationale, en soutenant la Russie impérialiste (après la mort de Trotsky), trahissait à son tour l'internationalisme prolétarien. Voire notre article "Le trotskisme et la deuxième guerre mondiale [84]" au sein de notre brochure "Le Trotskysme contre la classe ouvrière".
[4] Ce qui conduira à la nécessité pour le pouvoir en Russie de signer les accords de Brest-Litovsk, afin d'éviter le pire.
[5] Lire notre article La bourgeoisie mondiale contre la révolution d’Octobre (Première partie) [38], de la Revue internationale n° 160.
[6] Paul Frölich, Rudolf Lindau, Albert Schreiner, Jakob Walcher, Révolution et contre-révolution en Allemagne 1918-1920 éditions Science Marxiste, 2013.
[7] Révolution allemande (iii): l'insurrection prématurée [85] et Il y a 90 ans, la révolution allemande: la guerre civile en Allemagne (1918-1919) [86].
[8] Lire notre article "L'action de mars 1921, le danger de l'impatience petite-bourgeoise [87]" de la Revue internationale n° 93.
[9] "Les tentatives de gagner le soutien des masses dans une phase de déclin de l'activité de ces masses conduisirent à des "solutions" opportunistes – l’insistance croissante sur le travail au sein du parlement et des syndicats, les appels au "Peuples d’orient" à se dresser contre l’impérialisme et, surtout, la politique de front unique avec les partis socialistes et social-démocrates qui jetait par-dessus bord toute la clarté si chèrement acquise sur la nature capitaliste de ceux qui étaient devenus des social patriotes." "La gauche communiste et la continuité du marxisme [88]".dans "qu'est-ce que le CCI ?" sur notre site.
[10] Lire dans la série "Le communisme n'est pas un bel idéal, il est à l'ordre du jour de l'histoire" notre article "1922-23: les fractions communistes contre la montée de la contre-révolution [89]" de la Revue internationale n° 101.
[11] Ceux-ci aussi connaîtront des fractions de gauche. Voire à ce propos notre article "La Gauche Communiste et la continuité du marxisme [88]".
[12] Lire notre article "Comment Staline a exterminé les militants de la Révolution d'Octobre 1917 [90]".
[13] Ainsi, par exemple, à partir de 1925 Staline reçoit le soutien sans réserve de la part de la bourgeoisie mondiale à sa lutte contre l'opposition de gauche qui, au sein du parti bolchevik, tentait de maintenir une politique internationaliste contre la thèse de la "construction du socialisme en un seul pays". Lire notre article "Quand les démocraties soutenaient Staline pour écraser le prolétariat [91]"
[14] Comme notre camarade Marc Chirik le disait lui-même: "Passer ces années d'isolement terrible, voir le prolétariat français arborer le drapeau tricolore, le drapeau des Versaillais et chanter la Marseillaise, tout cela au nom du communisme, c'était, pour toutes les générations qui étaient restées révolutionnaires, source d'une horrible tristesse". Et c'est justement au moment de la guerre d'Espagne que ce sentiment d'isolement atteint un de ses points culminants lorsque nombre d'organisations qui avaient réussi à maintenir des positions de classe sont entraînées par la vague "antifasciste". Voir notre article "Marc: De la révolution d'octobre 1917 à la deuxième guerre mondiale [92]". Revue internationale n° 65.
[15] Il faut toutefois signaler qu'une forte minorité au sein de la CNT s'était déclarée en faveur de l'adhésion à l'Internationale communiste lors de sa fondation.
[16] Voir à ce sujet "La leçon des évènements d'Espagne [93]" dans le numéro 36 de la Revue Bilan (novembre 1936). Republié dans notre brochure "Fascisme & démocratie deux expressions de la dictature du capital".
[17] Voir à ce sujet "L'écrasement du prolétariat allemand et l'avènement du fascisme [94]" dans le numéro 16 de la Revue Bilan (mars 1935), republié dans la Revue internationale n° 71.
[18] Pour plus d'informations lire "1936: Fronts populaires en France et en Espagne: comment la bourgeoisie a mobilisé la classe ouvrière pour la guerre [95]", Revue internationale n° 126.
[19] Voir à ce sujet "Les commémorations de 1944: 50 ans de mensonges impérialistes [96] (1e partie)". Publié dans la Revue internationale n° 78.
[20] Republié dans la Revue Internationale n° 59
[21] Lire à ce sujet "Souvenons-nous: les massacres et les crimes des 'grandes démocraties` [97]'". Revue internationale n° 66.
[22] C'est le chiffre avancé par les estimations américaines faites après la guerre.
[23] Pour information les bombardements les plus meurtriers de populations civile qui eurent lieu précédemment en Allemagne sont ceux de Hambourg (50.000 morts et 40.000 blessés en juillet 1943 essentiellement dans des zones résidentielles et ouvrières), Kassel (10.000 morts en octobre 1943), Darmstadt, Königsberg, Heilbronn (plus de 24.000 morts début 1944), Braunschweig (23.000 personnes carbonisées ou asphyxiées), Berlin (25.000 morts).
[24] Lire l'article "Quand les démocraties soutenaient Staline pour écraser le prolétariat [91]".
[25] Ce livre existe en anglais sous le titre "Crimes and Mercies: The Fate of German Civilians Under Allied Occupation, 1944-1950". Pour l’auteur, "Plus de 9 millions d'Allemands sont morts des suites de la famine délibérée des Alliés et des politiques d'expulsion après la Seconde Guerre mondiale - un quart du pays a été annexé et environ 15 millions de personnes ont été expulsées dans le plus grand acte de nettoyage ethnique que le monde ait jamais connu. Plus de 2 millions d'entre eux, dont un nombre incalculable d'enfants, sont morts sur la route ou dans des camps de concentration en Pologne et ailleurs. Les gouvernements occidentaux continuent de nier que ces décès ont eu lieu."
[26] Voir notre article "Berlin 1948: le pont aérien de Berlin cache les crimes de l'impérialisme allié [98]".
[27] Boche est un terme péjoratif pour désigner un soldat allemand ou une personne d'origine allemande, dont l'emploi par le PCF en particulier était destiné à attiser la haine chauvine des Allemands.
[28] Désigne les personnes qui, pendant la seconde guerre mondiale, ont "trahi" en collaborant avec l'ennemi allemand.
[29] Lire à ce propos notre article "A l'aube du 21e siècle...pourquoi le prolétariat n'a pas encore renverse le capitalisme (I) [99]". Revue internationale n° 103.
[30] Pour davantage d'informations lire notre article "Lutte de classe en Europe de l'est (1920-1970): la nécessite de l'internationalisation des luttes [100]", Revue internationale n° 27.
[31] Lire à ce propos notre article "A l'aube du 21e siècle: Pourquoi le prolétariat n'a pas encore renversé le capitalisme (II) [101]". Revue internationale n° 104.
[32] Celles qui se sont dégagées des anciens partis ouvriers ayant dégénérés avec la défaite de la vague révolutionnaire mondiale de 1917-23.
[33] IL s'agit de deux articles qui se suivent: "Le mouvement étudiant dans le monde dans les années 1960 [9]" et "Fin de la contre-révolution, reprise historique du prolétariat mondial [10]" publiés respectivement dans les Revues internationales numéro 133 et 134.
[34] "Mai 68 et la perspective révolutionnaire (II): Fin de la contre-révolution, reprise historique du prolétariat mondial [10]".
[35] Cela leur permettra d'être présents au moment des négociations et de jouer le rôle de principaux diviseurs du mouvement en faisant reprendre le travail, branche par branche, au moyen de négociations isolées dans chacune de celles-ci.
[36] Idem.
[37] L'insistance ici portée sur la remise en cause de l'encadrement du PC et des syndicats ne doit néanmoins pas laisser penser que ceux-ci sont restés inactifs. Dans bon nombre d'entreprises occupées, les syndicats font tout pour isoler les ouvriers de tout contact avec l'extérieur susceptible d'exercer sur eux une influence "néfaste" (de la part de ceux qu'elle appelait les "gauchistes"). Là on occupera les ouvriers en les faisant jouer au pingpong toute la journée.
[38] Cette question justifie qu'il lui soit dédié un article à elle seule. Ce que nous ferons ultérieurement dans un article dédié à l'évolution du Milieu politique prolétarien depuis 1968.
[39] Publié également dans ce numéro de la Revue.
[40] La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste (mai 1990) [102]. Revue internationale n° 62.
[41] CPE = contrat première embauche, une mesure visant à accroître la précarité du travail pour les jeunes travailleurs. Pour une analyse de ce mouvement, voir "Thèses sur le mouvement des étudiants du printemps 2006 en France [77]", Revue Internationale n° 125, 2ème trimestre 2006.
[42] Voir "Les indignés en Espagne, Grèce et Israël: de l’indignation à la préparation de la lutte de classe [79]", Revue Internationale 147, 1er trimestre 2011.
En septembre 1945, Marc Chirik écrivit une lettre de Paris à l'écrivain Jean Malaquais et à sa femme Gally. Malaquais avait travaillé avec Marc au sein de la Fraction française de la Gauche communiste à Marseille pendant la guerre, une période qui inspira son grand roman, Planète sans visa, dont un des principaux protagonistes est un révolutionnaire communiste, un internationaliste opposé à la guerre "antifasciste" nommé "Marc Laverne".
La lettre commence ainsi : "D'abord, les disparus. Michel, notre pauvre Mitchell, aucune nouvelle de lui, il a dû finir sa vie dans des conditions affreuses... De la Fraction belge, Jean, le meilleur élément, le plus talentueux et qui promettait beaucoup (l'as-tu connu ?) et son fils, ils ont été déportés et ont laissé leur vie dans un camp de concentration en Allemagne."
Vient ensuite une liste de camarades et de contacts du milieu politique de Marseille sous le régime de Vichy, ainsi que des membres de sa propre famille : ceux qui moururent, ceux qui revinrent après avoir subi d'épouvantables tortures, ceux qui réussirent à éviter la terreur nazie en adoptant de faux noms ou en fuyant. Une terreur poursuivie par la Résistance stalinienne, comme Marc le raconte plus loin :
Telle était la situation à laquelle faisaient face les internationalistes pendant et immédiatement après la Seconde Guerre impérialiste mondiale.
Mitchell, qui était l'un d'entre eux, avait écrit une série d'articles sur "Les problèmes de la période de transition" dans les pages de Bilan. Nous les avons publiés dans cette série2 car ils offrent un cadre marxiste authentique pour discuter certaines des questions les plus fondamentales de la transformation communiste : le contexte historique et international de la révolution prolétarienne ; les dangers émanant de l'État de transition ; le contenu économique de la transformation, etc. Ces articles ont dû avoir une forte influence sur Marc et la Fraction française, et plus tard la Gauche communiste de France, comme l'illustrent leurs efforts de mener la critique de Mitchell de l'État de transition vers sa conclusion logique : le rejet de toute identité entre le prolétariat et ce mal nécessaire dans la transformation des relations sociales.3
La lettre à Malaquais demande des nouvelles du milieu politique de l'hémisphère occidental - le groupe de Paul Mattick à Chicago, qu'il liait à la Gauche hollandaise, le groupe d'Oehler dans la même ville, le groupe de la Gauche italienne à New York, le groupe d'Eiffels au Mexique. Marc répond aussi aux questions de Malaquais sur Victor Serge, qui avait été avec eux dans le milieu à Marseille mais était devenu un démocrate, soutenant les impérialismes alliés pendant la guerre4. Après un examen du rôle contre-révolutionnaire joué par les anciens partis ouvriers dans les accords d'après-guerre, Marc parle du milieu prolétarien tel qu'il était en France, mentionnant au passage la Fraction française et les divergences autour de la formation du parti en Italie, mais aussi les groupes qui étaient sortis du trotskisme. "L’Union communiste est morte, mais à sa place a surgi un groupe, les Communistes révolutionnaires, venant d'une scission d'avec les trotskistes et qui, bien que confus, est sincèrement révolutionnaire". Les CR s'étaient alignés sur le groupe autrichien/allemand Revolutionären Kommunisten Deutschlands, qui avait aussi rompu avec le trotskisme sur les questions cruciales de la défense de l'URSS et du soutien à la guerre. La Fraction française avait discuté et travaillé avec les RKD pendant la guerre, signant conjointement un manifeste internationaliste au moment de la "libération" de la France5.
Ainsi la Fraction française, et par la suite la GCF, étaient vivement intéressées à discuter avec tous les groupes prolétariens internationalistes qui avaient survécu à la guerre et qui faisaient d'une certaine façon leur retour dans son sillage6. En dépit de leur caractérisation du trotskisme officiel comme appendice du stalinisme, ils étaient ouverts à la possibilité que des groupes émergeant du trotskisme -à condition qu'ils aient rompu totalement avec ses positions et pratiques contre-révolutionnaires- pouvaient évoluer dans une direction positive. Cela avait évidemment été le cas pour la tendance RKD/CR et aussi avec le groupe de Stinas en Grèce, l'Union communiste internationale, bien que nous ne sachions pas grand-chose de l'existence de contacts entre Stinas et la Gauche communiste italienne pendant ou après la guerre.7
En France-même, la GCF entra en contact avec le groupe autour de Grandizo Munis et, à partir de 1949, avec le groupe Socialisme ou Barbarie animé par Cornelius Castoriadis/Chaulieu (qui avait été membre du groupe Stinas en Grèce), Claude Lefort / Montal et d'autres. Dans le cas du groupe de Munis, nommé ensuite Union ouvrière internationaliste, la GCF tint une série de rencontres avec eux sur la situation présente du capitalisme. Le texte phare, "L’évolution du capitalisme et la nouvelle perspective [103]", était basé sur l'exposé donné par Marc Chirik lors d'une de ces rencontres. Des initiatives similaires furent prises avec le groupe Socialisme ou Barbarie.
Dans un article ultérieur, nous examinerons les idées de Munis et de Castoriadis de manière plus détaillée, notamment parce que tous deux consacrèrent beaucoup d'énergie à définir la signification de la révolution prolétarienne et de la société socialiste dans une période de réaction continue pendant laquelle les déformations hideuses du stalinisme, du "socialisme réellement existant" en Russie et dans son bloc, étaient plus ou moins dominantes au sein de la classe ouvrière. Cette domination idéologique n'était pas du tout remise en cause par le trotskisme officiel, dont la "contribution" à la compréhension de la transition du capitalisme au socialisme se limitait à une apologie des régimes staliniens, définis comme États ouvriers déformés, et à un plaidoyer de la "nationalisation sous contrôle ouvrier" (c'est-à-dire une forme de capitalisme d'État) dans les pays en dehors du bloc russe. C'est ainsi particulièrement intéressant d'étudier le travail d'éléments qui étaient en train de rompre avec le trotskisme, non seulement à cause de son abandon de l'internationalisme mais aussi parce que sa vision de la transformation sociale demeurait fermement dans les limites du capitalisme.
En guise de préface à cette étude, nous pensons qu'il serait utile de republier le texte "Bienvenue à Socialisme ou Barbarie" d'Internationalisme n° 43, car c'est un bon exemple de la méthode employée par la GCF dans ses relations avec les rescapés du naufrage du trotskisme dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale.
Le titre de l'article donne immédiatement le ton : un accueil fraternel envers un nouveau groupe que la GCF reconnaît comme appartenant clairement au camp révolutionnaire, en dépit des nombreuses différences dans la méthode et la vision des deux groupes. Le nouveau groupe était le résultat d'une scission de la tendance Chaulieu / Montal au sein du parti trotskiste français, le Parti communiste internationaliste (dans lequel Munis avait aussi brièvement séjourné). Ceci conduisit la GCF à nuancer une déclaration antérieure qu'elle avait faite à propos de cette tendance :
Et en effet, il s'est révélé extrêmement difficile de se débarrasser du "lourd poids de cet héritage". Ce fardeau peut aussi se voir dans le travail ultérieur de Munis, mais il s'est révélé bien plus destructeur dans le cas de Socialisme ou Barbarie, notamment, comme le note l'article de la GCF, parce que le groupe Chaulieu proclama immédiatement qu'il était allé au-delà des autres courants révolutionnaires existants et qu'il serait en mesure de fournir des réponses définitives aux énormes problèmes auxquels la classe ouvrière faisait face. Cette supposition arrogante devait avoir des conséquences très négatives dans l'évolution future du groupe. Nous chercherons à le démontrer dans un article ultérieur.
Le premier numéro d’une nouvelle revue révolutionnaire instituée Socialisme ou Barbarie vient de paraître en France.
Dans la situation sombre où se trouve actuellement le mouvement ouvrier en France aussi bien que dans le monde, situation de guerre, où les rares groupes révolutionnaires – expression de vie et de l’état de conscience de la classe prolétarienne – qui, grâce à un constant effort idéologique et une volonté farouche d’agir, subsistent encore s’amenuisant et faiblissant un peu plus chaque jour, situation où la presse révolutionnaire se réduit à quelques petits bulletins périodiques ronéotypés, la parution d’une nouvelle revue imprimée "Organe de critique et d’orientation révolutionnaire" constitue un événement d’importance que tout militant ne saurait que saluer et encourager.
Quelle que puisse être l’ampleur de nos divergences avec les positions de Socialisme ou Barbarie et quelle que puisse être à l’avenir l’évolution de cette revue, nous devons, sur la base des positions fondamentales et l’orientation générale présentes, exprimées dans ce premier numéro, considérer le groupe, dont la revue est l’organe, comme un groupe indiscutablement prolétarien et révolutionnaire. C’est-à-dire que nous saluons son existence et suivrons avec intérêt et sympathie son effort et son activité ultérieurs. La sympathie révolutionnaire étant avec l’attention des positions politiques, nous entendons examiner sans parti pris, et avec le plus grand soin, les idées émises par Socialisme et Barbarie, les analyser au fur et à mesure de leur développement, en critiquer ce qui nous semblerait erroné et le cas échéant leur opposer les nôtres propres. Cela s’entend dans un but non d’une vaine polémique de dénigrement – chose hélas trop courante entre les groupes et qui nous répugne profondément – mais, si vive que puisse être parfois la discussion, exclusivement dans le but de confrontation et de clarification des positions.
Socialisme ou Barbarie est l’organe d’une tendance qui vient de rompre avec le parti trotskiste, la tendance Chaulieu – Montal. C’est une tendance politique connue dans les milieux militants en France. Nous avons parlé de cette tendance à plusieurs reprises, et encore tout récemment 8, et pas précisément dans des termes très tendres. Cela nécessite peut-être une explication supplémentaire de notre part.
Examinant le mouvement trotskiste en France et constatant qu’il se trouvait une fois de plus et pour la nième fois en état de crise, nous posions la question de savoir si cette crise avait une signification positive du point de vue de la formation révolutionnaire. Nous répondions catégoriquement non, et pour la raison suivante. Le trotskisme, qui fut une des réactions prolétariennes dans l’IC au cours des premières années de sa dégénérescence, n’a jamais dépassé sa position d’opposition malgré sa constitution formelle en parti organiquement séparé. En restant attaché aux PC – qu’il considère toujours comme partis ouvriers - où a triomphé le stalinisme, le trotskisme se rattache à ce dernier dont il est l’appendice. Il est lié idéologiquement au stalinisme et le suit comme son ombre. Toute l’activité du trotskisme depuis 15 ans le prouve. Depuis 1932-33 où il a soutenu la possibilité du triomphe de la révolution prolétarienne sous la direction stalinienne en Allemagne jusqu’à la participation à la guerre de 1939-45, à la résistance et la libération en passant par les fronts populaires, l’antifascisme et la participation à la guerre en Espagne, le trotskisme ne faisait rien d’autre que d’emboîter le pas du stalinisme. À la suite de ce dernier, le trotskisme a encore puissamment contribué à introduire dans le mouvement ouvrier les mœurs des méthodes d’organisation et des formes d’activités (bluff, intrigues, noyautage, insultes et manœuvres de toutes sortes) qui sont autant d’éléments actifs de corruption et de destruction de toute activité révolutionnaire. Cela ne veut pas dire que des ouvriers révolutionnaires, un peu éduqués, ne puissent se fourvoyer dans ses rangs. Au contraire, en tant qu’organisation, en tant que milieu politique, le trotskisme, loin de favoriser la formation de la pensée révolutionnaire et partant des organismes (fractions et tendances) qui l’expriment, est le milieu organique de leur pourrissement. C’est là une règle générale valable pour toute organisation politique étrangère au prolétariat, s’appliquant au trotskisme comme au stalinisme et vérifiable dans l’expérience. Nous connaissons le trotskisme depuis 15 ans en crise perpétuelle, avec scissions et unification, suivies de scissions et de crises, mais nous ne connaissons pas d’exemples où celles-ci aient été suivies de la formation d’une tendance révolutionnaire véritable et viable. C’est que le trotskisme ne secrète pas en son sein le ferment révolutionnaire. Au contraire il l’annihile. Le ferment révolutionnaire a donc pour condition de son existence et développement la nécessité d’être hors des cadres organisationnels et idéologiques du trotskisme.
La construction de la tendance Chaulieu - Montal au sein de l’organisation trotskiste et précisément après que celle-ci ait trempé jusqu’aux cheveux dans la deuxième guerre impérialiste, la résistance et la libération nationale, ne pouvait pas nous inspirer, à juste raison, une grande confiance à son égard. Cette tendance s’est constituée sur la base de la théorie du collectivisme bureaucratique en URSS et en conséquence le rejet de toute défense de cette dernière. Mais quelle valeur pouvait avoir cette prise de position contre la défense de l’URSS qui s’accordait dans la pratique avec la cohabitation dans cette organisation dont le plus clair de l’activité résidait concrètement dans la défense du capitalisme d’État russe, et la participation à la guerre impérialiste ? Non seulement la tendance Chaulieu – Montal trouvait possible sa cohabitation dans cette organisation, participait activement, à tous les échelons, à cet activisme typique du trotskisme fait de bluff et de mystification, à toutes ses campagnes électorales, syndicales et surenchères. De plus, on ne pouvait pas ne pas être défavorablement impressionné par le comportement de cette tendance à l’intérieur de l’organisation, comportement fait de manœuvres, de combinaisons, de compromis douteux, visant davantage à s’emparer de la direction du parti qu’à œuvrer au développement de la conscience de ses militants. Les hésitations prolongées des tenants de la tendance à quitter l’organisation, acceptant encore, au dernier congrès (été 1948) de se faire élire au Comité Central, dénote à la fois leur inconséquence politique, leur illusion sur un redressement possible de l’organisation trotskiste, leur esprit manœuvrier et finalement leur incompréhension totale pour ce qui est des conditions organisationnelles et politiques indispensables à l’élaboration de la pensée et d’une orientation révolutionnaire.
Le jugement d’ensemble porté par nous sur cette tendance, dans un de nos récents numéros d’Internationalisme, aussi sévère qu’il fût, était absolument fondé. Nous devons toutefois porter un correctif concernant son caractère définitif. La tendance Chaulieu ne s’est pas liquidée, comme nous le pressentions, mais a trouvé la force, avec un très long retard certes, de rompre avec l’organisation trotskiste et de se constituer en groupe autonome. Malgré le lourd héritage qui pèse sur ce groupe, ce fait constitue une donnée nouvelle – ouvrant des possibilités à son évolution ultérieure. L’avenir seul nous dira dans quelle mesure il constitue un apport à la formation du nouveau mouvement révolutionnaire. Mais dès à présent on doit leur dire qu’ils ne sauraient s’acquitter de cette tâche qu’à la condition préalable de se débarrasser complètement et au plus vite des tares qu’il a héritées du trotskisme dont se ressent encore le premier numéro de leur revue.
Il n’est pas dans notre intention de faire aujourd’hui une analyse approfondie et détaillée des positions du groupe Socialisme ou Barbarie… Nous y reviendrons une prochaine fois. Nous nous bornerons aujourd’hui à constater, à la lecture de ce premier numéro, que ce groupe est en pleine évolution, et que ses positions ne sont rien moins que fixées. Cela d’ailleurs ne saurait être retenu comme un reproche à son adresse ; au contraire. Ce groupe semble plutôt tendre à se dégager de sa position fixe d’une troisième classe : la bureaucratie, et de la double antithèse historique du capitalisme : le socialisme et le collectivisme bureaucratique. Cette position qui fut autrefois son unique raison d’être en tant que tendance, constituait en même temps une impasse, aussi bien dans le domaine de la recherche théorique que dans celui de l’action révolutionnaire pratique. C’est parce qu’il semble aujourd’hui abandonner, quoique partiellement et d’une façon confuse, cette conception d’une opposition entre l’étatisme et le capitalisme, et considérer l’étatisation plutôt comme une tendance inhérente au capitalisme dans la période présente, que ce groupe parvient à saisir correctement le problème du mouvement syndical présent de son intégration nécessaire à l’appareil d’État.
Signalons une étude extrêmement intéressante d'A. Carrier, sur le cartel des Syndicats autonomes où par sa plume, le groupe Socialisme ou Barbarie exprime pour la première fois "notre position sur la caractère historiquement révolu du syndicalisme comme arme prolétarienne contre le régime d’exploitation".
Cependant on serait quelque peu surpris d’apprendre, après une aussi nette déclaration sur le caractère révolu du syndicalisme, que cette position ne nous (Socialisme ou Barbarie) amène pas au refus de participation à toute vie syndicale. La raison de cette attitude pratique en contradiction de toute analyse faite du mouvement syndical est aussi formulée : "Nous allons où sont les ouvriers, non seulement parce qu’ils y sont, mais parce que là ils luttent avec plus ou moins d’efficacité, contre toutes les formes d’exploitation". Par ailleurs, on justifie la participation aux syndicats par : "Nous ne nous désintéressons pas des questions revendicatives. Nous sommes convaincus qu’il existe en toute circonstance des mots d’ordre revendicatifs corrects qui, sans résoudre le problème de l’exploitation, assurent la défense des intérêts matériels élémentaires de la classe, défense qu’il faut organiser quotidiennement face aux attaques quotidiennes du capitalisme". Et cela après avoir chiffres à l’appui démontré que : "Le capitalisme est arrivé au point où il ne peut guère plus rien donner, où il ne peut que reprendre. Non seulement toute réforme est impossible, mais le niveau même de misère ne peut être maintenu". Dès lors la signification du programme change.
Toute cette étude sur "Le cartel d’unité d’action syndical" par ailleurs extrêmement intéressante, est en plus d’une analyse valable du syndicalisme dans la période présente, une manifestation encore plus saisissante de l’état de contradiction dans laquelle se trouve le groupe Socialisme ou Barbarie. L’analyse objective de l’évolution du capitalisme moderne vers l’étatisation de l’économie et des organisations économiques des ouvriers (analyse qui est celle des groupes dits ultragauche, et dont nous sommes) se complète avec la vieille traditionnelle attitude subjective de participation et d’action dans les organisations syndicales, attitude héritée du trotskisme et de laquelle on n’est pas encore bien dégagé.
Une bonne partie de ce numéro de Socialisme ou Barbarie est consacré à la polémique contre le PCI (trotskiste). Cela se comprend fort bien. La sortie d’une organisation politique, à laquelle tout un passé de militant et de convictions se rattache, ne se fait pas sans certaine crise d’ordre affectif, et sans certaines récriminations personnelles, tout cela est dans l’ordre des choses. Mais cette fois nous assistons à une polémique et à un ton de polémique hors de proportion et hors de mesure.
Nous pensons à cet article de Chaulieu : "Les bouches inutiles" ; il s’agit de laver un membre du groupe, Lefort, des accusations portées contre lui par La Vérité. On comprend très bien quelle vive indignation a dû provoquer cette sorte "d’accusation" pleine de sous-entendus hypocrites et allusions malveillantes. Mais Chaulieu n’est pas parvenu à garder un certain niveau et, dans sa réplique, il ne fait que se plaire dans une regrettable grossièreté et vulgarité. Les jeux de mots sur les initiales de Pierre Frank sont juste dignes d’un galopin de lycée, et n’ont vraiment pas de place dans une revue révolutionnaire. Une fois de plus, nous sommes ici en présence d’une manifestation qui empeste depuis des années la vie du mouvement ouvrier. La reconstitution d’un nouveau mouvement révolutionnaire a aussi pour condition la libération de cette tradition pestiférante importée avec le stalinisme, et entretenue, entre autre, avec le trotskisme. On n’insistera jamais assez sur l’importance de cet aspect "moral" qui est un des fondements d’un travail révolutionnaire dans l’immédiat et dans l’avenir. C’est pourquoi nous étions si désagréablement impressionnés de trouver cette polémique malodorante s’étaler dans les colonnes du premier numéro de Socialisme ou Barbarie. Remarquons que, pris dans le feu de la polémique, Chaulieu et ses amis ont oublié de répondre à une des questions de fond, qui a fait éclore cette polémique, à savoir la possibilité de poursuivre la recherche des problèmes révolutionnaires à travers n’importe quelle revue, qui veut bien vous offrir ses colonnes.
Nous avons dans Internationalisme abordé déjà cette question et la conclusion à laquelle nous sommes arrivés est négative. Il existe aujourd’hui un problème angoissant d’absence de moyens d’expression de la pensée révolutionnaire. Chaque militant révolutionnaire pensant éprouve ce sentiment d’étouffement et ressent cette nécessité de briser avec l’imposition du silence auquel il est condamné. Mais au-delà d’un problème subjectif, c’est un problème politique en relation avec la situation. Il ne s’agit pas de se soulager en déposant ses pensées n’importe où, mais faire de sa pensée une arme efficace de la lutte de la classe prolétarienne. Lefort, Chaulieu et leurs amis se sont-ils demandés quel est le résultat d’une collaboration à des revues littéraires philosophiques ; genre Les Temps Modernes de Sartre ? Non seulement celle-ci ne peut produire que de l'élucubration révolutionnaire mais encore une telle collaboration accrédite les militants d'une revue, un courant idéologique face auquel la plus grande réserve politique et idéologique est nécessaire. Au lieu de clarifier en distinguant les courants, on ne fait qu’augmenter la confusion. Il faut soi-même ne rien comprendre au problème des conditions de la recherche révolutionnaire pour faire de Sartre et de sa revue, dont l’application politique de sa philosophie se fait au niveau du RDR 9, le lieu et le milieu de la discussion sur le rôle joué par Trotski et le trotskisme dans la dégénérescence de l’Internationale communiste. La recherche théorique révolutionnaire ne doit pas être sujet de conversation de salon, ni servir aux littérateurs de "gauche" en mal de thèmes. Aussi pitoyables que soient les moyens d’expression du prolétariat révolutionnaire, c’est uniquement révolutionnaire, c’est uniquement dans ce cadre que se fait l’œuvre d’élaboration de la théorie de la classe. Travailler à améliorer, développer ces moyens d’expression est la seule voie pour le militant pour rendre sa pensée action efficace. Chercher à se servir des moyens d’expressions autres que ceux des organismes de sa classe dénote toujours une tendance intellectualiste et petite bourgeoise. Le fait que ce problème ait été complètement négligé dans la polémique faite par Socialisme ou Barbarie prouve qu’il n’a même pas été saisi, sans parler déjà de sa solution, et dans quel sens. Ceci aussi est à notre avis, très significatif.
Avant d’entreprendre l’examen critique des positions défendues par le groupe Socialisme ou Barbarie, nous croyons qu’il est nécessaire de s’arrêter un instant sur un autre point, qui est lui aussi, hautement caractéristique : la manière de se présenter de ce groupe. On aurait tort de considérer cet aspect comme une chose sans importance. L’idée qu’on a de soi-même et l’appréciation que l’on porte sur les autres groupes sont intimement liées aux conceptions générales que l’on professe. C’est souvent cet aspect qui apparaît comme le meilleur révélateur de la nature d’un groupe. Il est en tous les cas un terme indispensable permettant de saisir immédiatement et sur le vif la conception profonde d’un groupe.
Voici deux passages extraits de l’article de tête du premier numéro de la revue, article constituant en quelque sorte, le credo, la plate-forme politique du groupe.
Parlant du mouvement ouvrier actuel, et après avoir constaté la complète aliénation des masses aux idéologies anti-ouvrières, la revue écrit :
Et après avoir énuméré la faiblesse du trotskisme et de l’anarchisme, l’article continue quelques lignes plus loin :
Voilà ce qui concerne les autres tendances et groupes existants. On comprend qu’après un jugement si sévère, une condamnation sans appel des autres, l’on se présente soi-même en ces termes :
Voilà un langage ou la prétention, la flatterie sans borne de soi n’a d’égal que l’ignorance dans laquelle ils se trouvent en ce qui concerne le mouvement révolutionnaire, les groupes et tendances, leurs travaux et leurs luttes théoriques dans ces dernières 30 années. L’ignorance explique bien des choses mais elle ne saurait justifier et encore moins servir de titre de gloire. À quel titre le groupe Socialisme ou Barbarie s’autorise-t-il à parler, avec une telle désinvolture, du passé récent du mouvement révolutionnaire, de ses luttes internes, et des groupes, dont le seul tort est d’avoir posé avec quelque dix ou vingt ans d’avance, les problèmes que dans son ignorance il croit avoir découvert aujourd’hui. Le fait d’être venu à la vie politique tout récemment au cours des années de la guerre, et encore au travers de l’organisation politiquement corrompue du trotskisme, dans le bourbier duquel il a pataugé jusqu’en 1949, ne saurait être invoqué comme certificat d’honneur, comme garantie de maturité politique. L’arrogance du ton est un témoignage de plus de l’ignorance facilement contestable de ce groupe, qui ne s’est pas encore suffisamment libéré du mode de pensée et de discussion du trotskisme. Car s’il en était autrement, on s’apercevrait facilement que les idées qu’il énonce aujourd’hui, et qu’il considère comme son œuvre originale, ne sont pour la plupart qu’une reproduction plus ou moins heureuse des idées émises par les courants de gauche de la 3ème Internationale (Opposition ouvrière russe, Spartakistes d’Allemagne, Communistes de Conseils en Hollande, la Gauche Communiste d’Italie) depuis et au cours des vingt-cinq dernières années.
Si au lieu de se contenter de bribes de connaissance, et souvent d'ouï-dire, le groupe Socialisme ou Barbarie s’était donné la peine d’étudier plus à fond les documents nombreux, mais difficiles à retrouver, de ces courants de gauche, il aurait peut-être perdu de sa prétention à l’originalité, mais aurait assurément gagné en profondeur.
1 La femme de Marc qui était membre de la GCF et plus tard du CCI. Voir "Hommage à notre camarade Clara [104]" qui relate également cet incident.
2 Dans la Revue internationale n° 128, 129, 130, 131, 134. Voir : Revue Internationale, les années 2000: n°100 - 139 [105]
3 Voir : "Thèses sur la nature de l’État et la Révolution Prolétarienne (Gauche communiste de France, 1946) [106]"
4 Cette divergence était déjà apparue à Marseille, à en juger par la version fournie par Malaquais dans Planète sans visa, où le Marc fictionnel argumente contre la position pro-Alliés du personnage de Stepanoff, une version à peine déguisée de Serge.
5 Cette intervention commune avec les RKD fut faussement décrite comme "collaboration avec le trotskisme" par le Partito comunista internazionalista, et servit de prétexte à l'expulsion de la GCF de la Gauche communiste internationale. Mais les RKD avaient clairement rompu avec le trotskisme sur la question clé de l'internationalisme, l'opposition à la guerre et la dénonciation de l'URSS.
6 Voir par exemple notre article sur la conférence internationaliste en Hollande en 1947 : "Il y a soixante ans, une conférence de révolutionnaires internationalistes [107]".
7 Concernant Stinas, voir notre introduction aux extraits de ses mémoires dans la Revue Internationale n° 72 (Mémoires d'un révolutionnaire (A. Stinas, Grèce) : nationalisme et antifascisme [108]). Voir aussi en anglais : "Greek Resistance in WW2: Patriotism or internationalism? [109]". Les mémoires de Stinas ont été publiées en grec et en français : Agis Stinas, Mémoires : un révolutionnaire dans la Grèce du XXe siècle, préface de Michel Pablo, traduit par Olivier Houdart, La Brèche, Paris, 1990. Stinas était inébranlable dans son opposition à la guerre impérialiste et à la Résistance patriotique. Dans son cas, étant donné le manque de centralisation réelle dans l'autoproclamée Quatrième internationale, il avait supposé pendant quelques années que c'était la position "normale" du parti trotskiste. C'est seulement plus tard qu'il découvrit l'étendue réelle de la capitulation du trotskisme officiel face à l'antifascisme...
8 Internationalisme n° 41, janvier 1949, article "Où en sommes-nous ?".
9 Note du CCI : Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, éphémère parti français qui fut fondé dans l'après-guerre (fin 1947 – début 1948) entre autres par Jean-Paul Sartre et plusieurs trotskistes et sociaux-démocrates de gauche.
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/fr_160_c.pdf
[2] https://www.marxists.org/francais/luxembur/junius/index.html
[3] https://fr.internationalism.org/rinte64/decompo.htm
[4] https://www.theguardian.com/profile/simontisdall
[5] https://fr.internationalism.org/icconline/201801/9656/guerre-au-yemen-conflit-decisif-linfluence-imperialiste-au-moyen-orient
[6] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201711/9602/22eme-congres-du-cci-resolution-lutte-classe-internationale
[7] https://fr.internationalism.org/tag/5/56/moyen-orient
[8] https://fr.internationalism.org/rinte74/mai68.htm
[9] https://fr.internationalism.org/rint133/mai_68_et_la_perspective_revolutionnaire_le_mouvement_etudiant_dans_le_monde_dans_les_annees_1960.html
[10] https://fr.internationalism.org/node/3483
[11] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201804/9694/lenfoncement-crise-economique
[12] https://fr.internationalism.org/content/9743/il-y-a-cinquante-ans-mai-68-2eme-partie-avancees-et-reculs-lutte-classe-depuis-1968
[13] https://fr.internationalism.org/tag/histoire-du-mouvement-ouvrier/mai-1968
[14] https://fr.internationalism.org/tag/approfondir/mai-1968
[15] http://juralibertaire.over-blog.com/article-18020964.html
[16] https://fr.internationalism.org/rinte66/marc.htm
[17] https://fr.internationalism.org/rinte96/crise2.htm
[18] https://fr.internationalism.org/rinte97/crise.htm
[19] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201309/8651/rapport-tensions-imperialistes-20e-congres-du-cci
[20] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201805/9704/moyen-orient-capitalisme-plus-plus-menace-l-humanite
[21] https://fr.internationalism.org/rint146/resolution_sur_la_situation_internationale_du_19e_congres_du_cci.html
[22] https://fr.internationalism.org/revorusse/chap1.htm
[23] https://fr.internationalism.org/ri/48/Brest_Litovsk
[24] https://fr.internationalism.org/cci/201710/9600/manifeste-revolution-d-octobre-1917-russie
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[47] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/kollontai
[48] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/chliapnikov
[49] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/berkman
[50] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/fanny-kaplan
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[60] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/trotski
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[62] https://fr.internationalism.org/tag/30/412/paul-froelich
[63] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/paul-levi
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[110] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/gauche-communiste-france
[111] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/marc-chirik
[112] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/mitchell
[113] https://fr.internationalism.org/tag/30/530/claude-lefort
[114] https://fr.internationalism.org/tag/30/531/cornelius-castoriadis
[115] https://fr.internationalism.org/tag/30/532/grandizo-munis
[116] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/trotskysme
[117] https://fr.internationalism.org/tag/approfondir/communisme-a-lordre-du-jour-lhistoire