En juin 1940, après onze mois de guerre, la France s'effondre et demande l'armistice. C'est ainsi que dans une défaite militaire écrasante se concrétise et éclate la décadence de ce vieux capitalisme.
Si on compare en effet ces onze mois, dont les deux derniers constituent un exemple typique de guerre-éclair, aux quatre années de lutte contre l'Allemagne de la dernière guerre, on s'aperçoit du décalage qui s'est produit entre le développement économique des deux pays.
La raison de ce décalage, de cette décadence de la France, s'explique en quelques mots : le déséquilibre entre le capital financier et le capital industriel dans ce pays. Déjà, avant 1914, l'exportation du capital français se faisait aux dépens de l'industrie nationale. La bourgeoisie française tirait, dès cette époque, des prêts faits aux autres États un revenu supérieur à celui de son industrie. Cette tendance devait aller en s'accentuant après la guerre où la France trouva un placement usuraire de ses capitaux dans les emprunts des nouveaux États créés par le traité de Versailles en Europe. Par contre le rythme de développement de l'industrie française subit le ralentissement caractéristique de l'époque de décadence pour tous les capitalismes et aussi un ralentissement par rapport à celui des autres grandes puissances dans la même période.
Une autre ressource du capitalisme français, en même temps qu'un facteur relatif d'équilibre pour son industrie, était constitué par son vaste empire colonial. Ce sont ces facteurs qui expliquent la faiblesse des remous sociaux d'après - guerre en France et l'atténuation de la crise et du fléchissement de la production en 1929-30, par rapport à ceux des États-Unis, de l'Allemagne ou de l'Angleterre.
Ses intérêts financiers dans le monde et son empire colonial permettaient à la France de mener, au lendemain de 191418, une politique impérialiste et, par la suite, de s'assigner un rôle de grande puissance sur le plan international, ce qui ne correspondait plus à sa puissance réelle et devait se terminer par sa ruine. On peut dire que le décalage entre sa jactance et ses moyens réels n'est que le reflet de ce déséquilibre croissant entre son capital industriel et son capital financier et commercial.
Si nous examinons maintenant la situation du prolétariat français à l'éclatement de la deuxième guerre mondiale, nous y voyons reflétées toutes les contradictions de ce capitalisme pourrissant sur place, avec son retard industriel et sa force de puissance colonialiste et usuraire.
L'incapacité de ce prolétariat à se dégager de l'idéologie anti-fasciste, inculquée par des années de politique stalinienne et renforcée dans le cours de la guerre d'Espagne de 1936-39, contraste avec la passivité et le début d'indifférence envers "les destins de la nation française", bien opposés au déchaînement du chauvinisme de 1914-18.
Ceci s'explique, non par une augmentation de sa conscience révolutionnaire, mais par la décrépitude du capitalisme français tout entier qui se retrouve dans les discussions au sein de la bourgeoisie, dans l'anachronisme et l'incapacité de l'armée.
La défaite de 1940 ne devait pas provoquer l'explosion de mouvements prolétariens, comme ce fut le cas en 1871 pour la Commune de Paris, ce qui s'explique par le retard politique du prolétariat français et par la situation internationale d'alors dominée encore par les victoires et la puissance économique de l'Allemagne.
Cette absence de mouvements révolutionnaires allait permettre à son tour l'intégration d'une partie de l'industrie lourde française à l'appareil productif allemand, parant pour quelque temps le capitalisme français de la crise économique inévitable d'après-guerre.
La défaite et la collaboration avec l'Allemagne allaient diviser la bourgeoisie française en deux fractions : la première, celle de Vichy, ralliait derrière son programme de collaboration l'industrie lourde dont les intérêts étaient traditionnellement liés avec ceux de certains secteurs économiques allemands, complémentaires du point de vue économique et à laquelle, malgré la défaite, la production de guerre pour les besoins de l'Allemagne permettait encore de réaliser des profits.
La deuxième, groupée derrière De Gaulle, était constituée par le capital financier dont une victoire de l'Allemagne aurait miné et détruit le système de crédits et de prêts usuraires, et aussi par la plus grande partie de l'industrie de consommation ruinée par le blocus, la réquisition des matières premières, des moyens de transport et des sources d'énergie par l'Allemagne. Cette fraction - poursuivant une politique belliciste sans avoir la base économique nécessaire : une production de guerre - ne pouvait qu'être un instrument entre les mains des Anglo-Américains qui, disposant seuls de la puissance économique, disposaient également du sort de la France.
En face de ces deux fractions de la bourgeoisie, le prolétariat ne parvient pas à prendre une position propre de classe. La réaction à l'exploitation économique forcenée de la guerre, à l'oppression politique qui le prive de toutes ses organisations de classe et à la menace constante de la déportation en Allemagne, le met en opposition avec la fraction bourgeoise de Vichy, mais le rejette vers la fraction "démocratique" d'Alger et de la Résistance.
Car si la défaite de la France a réduit à néant les facteurs historiques qui lui ont permis de figurer comme un chaînon résistant de la chaîne des puissances capitalistes depuis la fin du 19ème siècle, ces facteurs n'en continuent pas moins à peser sur la conscience du prolétariat.
Ce retard idéologique de la classe ouvrière uni aux conditions objectives sous l'occupation permettent à cette fraction "démocratique" d'utiliser le mécontentement du prolétariat pour la défense de ses propres intérêts bourgeois au travers du mouvement nationaliste qui l'oppose au capitalisme allemand.
En effet, la présence d'un capitalisme étranger, traditionnellement opposé au capitalisme français, se substituant à la domination de celui-ci et présentant d'autre part une forme plus violente d'oppression capitaliste, enfin l'intégration de l'économie française à l'économie allemande masquent encore les problèmes posés par la défaite, empêchent le prolétariat français de prendre conscience de l'antagonisme de classe en le canalisant vers l'antagonisme inter-impérialiste : on peut dire que l'occupation allemande a été l’âge d'or de la démagogie "démocratique".
Tous les partis groupés dans la Résistance, parti socialiste, parti stalinien, CGT illégale contribuent par leur propagande et leur action à entraîner le prolétariat dans une lutte contre-révolutionnaire et à renforcer ainsi sa soumission à sa propre bourgeoisie. Tandis que les grèves sur les lieux de travail sont presque inexistantes, le sabotage et le terrorisme prennent une grande extension ; devant les déportations en Allemagne les ouvriers, ne pouvant s'y opposer en tant que classe, se réfugient individuellement dans les maquis.
Le débarquement anglo-américain, fonction du renversement du rapport de forces sur le terrain économique entre l'Allemagne et les Alliés, qui revêt du fait de la menace révolutionnaire en Europe le caractère politique de croisade contre la révolution, voit la manifestation ouverte de cette situation. Succédant et amplifiant les luttes du maquis, la lutte des FFI alimente et renforce le chauvinisme, empêche une cristallisation du mécontentement dans l'armée allemande en défaitisme révolutionnaire et rend ainsi impossible toute fraternisation. C'est une explosion du nationalisme et de l'antifascisme renforcée par quatre années d'occupation et qui englobe avec la masse inconsciente de la petite-bourgeoisie le prolétariat lui-même. L'insurrection de Paris, commandée d'en haut par le Comité d'Alger, constituait à la fois une manœuvre pour exacerber le patriotisme et un sondage de la situation par la bourgeoisie : bien qu'elle n'ait pas englobé de grandes masses, elle a répondu positivement aux Alliés et à De Gaulle, le prolétariat était neutralisé.
La "libération" trouve la France dans une situation qui révèle toute l'ampleur de sa décadence, exprimée par la défaite de 1940 et camouflée par l'occupation allemande : appareil d' État désorganisé, appareil productif en partie détruit, crise économique catastrophique résultant de la désintégration de l'économie française et de l'appareil productif allemand.
La situation politique, qui voit le prolétariat à la remorque du mouvement nationaliste, va pourtant permettre à la bourgeoisie française de surmonter momentanément ces difficultés.
Le gouvernement De Gaulle qui succède à la dictature de Vichy n'est lui-même qu'une nouvelle dictature militaire : la multiplicité de partis défendant tous la même politique bourgeoise et l'existence d'un appareil syndical complètement asservi à cette politique ne parviennent pas à lui donner même une apparence de démocratie ; toute expression révolutionnaire est interdite, les militants révolutionnaires sont réduits à la même illégalité que pendant l'occupation allemande.
En ce qui concerne la reconstruction de l'appareil d'État, si derrière le problème de l'épuration se jouent des dissensions réelles entre diverses fractions de la bourgeoisie, le point de vue capitaliste de classe l'emporte en dernier lieu. En déclarant que "la restauration de la France réclame la collaboration de tous ses fils, même ceux qui se sont trompés", De Gaulle a exprimé la position de la bourgeoisie française. Car comment exclure des affaires et de la gestion de l' État une partie, et pas la moins puissante économiquement, de cette même bourgeoisie ? Des gens qui ont sauvé le capitalisme français d'une situation fort difficile en lui permettant de continuer à produire, même partiellement, et en maintenant l'oppression du prolétariat. En réalité, l'épuration est surtout une propagande démagogique destinée à faire croire aux ouvriers "qu'une fois changée l'enseigne, la taverne ne sera plus la même".
Par contre la dissolution ou l'intégration à l' État des organes de lutte issus de la Résistance et qui, depuis la "libération", ne représentent plus qu'une structure périmée, est une nécessité réelle de la bourgeoisie française pour contrôler, concentrer et renforcer son appareil d' État, instrument de sa domination.
Si d'une part l'opposition manifestée par une partie de la Résistance à la dissolution de ses organes - MP et Comités de Libération - s'explique comme étant une manœuvre démagogique tendant à empêcher le prolétariat de se placer sur son terrain propre de lutte, d'autre part elle exprime aussi le mécontentement d'une fraction de la bourgeoisie devant la paralysie économique ; elle revêt le caractère d'une pression sur le gouvernement en vue d'activer la reprise de la production au travers de l'aide économique des Anglo-Américains.
L'attitude subversive du parti stalinien à cette occasion s'explique par son rôle d'agent et de serviteur d'un impérialisme étranger : l'URSS ; elle est à la fois un aspect de sa politique tendant à maintenir le prolétariat dans les cadres politiques bourgeois de la Résistance et une pression exercée sur la politique extérieure du gouvernement pour un rapprochement avec l'URSS.
Le fait que le gouvernement soit sorti victorieux - en faisant certaines concessions de forme - de cet épisode s'explique par le ralliement de la Résistance, déterminé par l'affermissement de la position internationale de la France au travers de la reconnaissance par les Anglo-Américains de ses besoins économiques et militaires, ouvrant la perspective d'une reprise de la production de guerre ; d'autre part par l'abandon par le parti stalinien de son attitude subversive, ceci en fonction du rapprochement avec l'URSS aboutissant plus tard au pacte de Moscou, et par la non-intervention du prolétariat (contrairement à ce qu'il arriva en Belgique dans cette lutte.
Ces événements ont montré cependant que le problème le plus grave pour la bourgeoisie française, celui qui est à l'origine réelle de ses luttes internes, est la situation économique.
L'effondrement de l'occupation allemande, interrompant la production de guerre qui permettait au capitalisme français de subsister, a aggravé la crise économique en ouvrant une phase suraiguë de celle-ci.
Le pays est appauvri par les saignées effectuées par l'impérialisme allemand, son appareil productif est démantelé par la guerre, enfin son empire colonial est hypothéqué par les Anglo-Américains.
Tous ces facteurs font de la France la vassale de l'Amérique et de l'Angleterre : sa reprise économique dépend de leur aide.
La décadence générale du système capitaliste et la guerre se manifestant en France par la perte des marchés extérieurs et des sources de matières premières, par l'inexistence d'un marché intérieur, par une situation économique catastrophique et la dépendance vis-à-vis des Anglo-Américains, il est évident que toute tentative de reprise économique ne peut se faire au travers d'un rétablissement de l'économie normale mais uniquement par une poursuite de la production de guerre et de la guerre elle-même.
Par ailleurs, bien que la crise générale du capitalisme rende illusoire ce rétablissement en obligeant la bourgeoisie à se précipiter dans des guerres de plus en plus rapprochées, la lutte inter-impérialiste se maintient pour chaque pays autour de la défense ou de la conquête des positions économiques. Aussi, voyons-nous la bourgeoisie française prétendre mener une politique impérialiste sur le dos de l'Allemagne, qui lui permette de regagner ses positions d'avant-guerre.
Produire pour la guerre, faire la guerre, occuper l'Allemagne, c'est là l'objectif impérialiste derrière lequel elle a essayé d'entraîner son prolétariat en le présentant comme la condition à l'amélioration de ses conditions de vie, "au retour à des nouveaux 1936".
Tous les partis, Résistance, parti socialiste, parti stalinien, les directions syndicales asservies, ont oeuvré pour la réussite de cette manœuvre.
La campagne pour la reconstruction, axée autour de la lutte contre les collaborateurs et la 5ème colonne, a servi à masquer au prolétariat que la situation de chômage et de misère qu'il subissait n'était que l'expression de la décomposition du système capitaliste, de l'incapacité de celui-ci à lui rendre jamais des conditions de vie supportables et qu'elle constituait une image de ce que serait le lendemain de cette guerre où il allait de nouveau l'entraîner.
De la même manière les "nationalisations" et la formation des comités de gestion, organes de collaboration de classes, ne devaient servir qu'à attacher la classe ouvrière au programme de guerre en lui donnant l'illusion de gagner des positions dans l'économie capitaliste.
Le dernier événement politique de cette phase transitoire où la France fut rejetée hors de la production de guerre et cherchait par tous les moyens de s'y réintroduire, fut le pacte de Moscou. Celui-ci marque le dernier pas de la bourgeoisie française vers la guerre, à la fois parce qu'il représente une pression sur les Anglo-Américains en vue d'activer leur aide, et parce qu'il tendait à créer les conditions politiques pour que le prolétariat encore trompé par l'illusion de l' État russe comme " État ouvrier" accepte plus facilement d'être envoyé au massacre.
L'aide économique des Alliés à la France, qui est aujourd'hui un fait acquis, a été surtout déterminée, ainsi que Roosevelt l'a exprimé, par la crainte de voir la situation de crise apporter dans ce pays des troubles sociaux qui empêcheraient l'écrasement de la révolution en Allemagne. Cette aide économique et les assurances qu'ils donnent au capitalisme français d'avoir une place dans les conférences internationales réglant le sort de l'Allemagne, ainsi que les accords de Moscou et la politique chauvine du parti stalinien français, indiquent que la bourgeoisie internationale a choisi la France comme un des principaux gendarmes de l'Europe et bourreaux de la révolution allemande.
Cela met en évidence le sens politique de classe de la reprise de la guerre destinée à maintenir divisés et hostiles les prolétariats allemand et français pour les réduire tous deux à l'impuissance.
Si la politique impérialiste de la bourgeoisie française a réussi aujourd'hui à obtenir satisfaction, elle n'a en rien changé sa situation réelle et par suite celle de son prolétariat. Toute politique impérialiste doit se baser sur une puissance économique dont la France est aujourd'hui privée. Elle est dominée par les grandes puissances alliées qui lui apportent, seulement contre l'hypothèque de ses colonies, une aide économique limitée et ce n'est pas demain une lutte inégale contre celles-ci qui lui permettrait de les reconquérir.
Ainsi la guerre où elle est engagée aujourd'hui, si elle semble lui rendre une importance dans l'arène internationale, n'offre en réalité aucune perspective d'amélioration dans l'après-guerre qui va au contraire précipiter dans la crise ces grandes puissances elles-mêmes.
Aussi la politique de "la guerre pour la reconquête de nouveaux 1936" et de "la renaissance française", défendue par le parti stalinien, est-elle un mensonge et une trahison à double titre : la décadence historique du capitalisme et la situation de la France en particulier.
Si, d'un point de vue immédiat, la rentrée de la France dans le conflit repousse pour la bourgeoisie la grave crise qui éclatera inévitablement lorsque les mouvements prolétariens imposeront l'arrêt de la guerre, pour le prolétariat elle ne fait qu'empirer sa situation. Sans doute le chômage sera-t-il résorbé partiellement mais le manque de produits de consommation, de ravitaillement, de moyens de chauffage, ainsi que la cherté de la vie ne peuvent que se maintenir et s'aggraver car ils découlent de la guerre elle-même. Bien plus, du fait de la mobilisation, il se voit contraint de participer physiquement au massacre. Son peu d'enthousiasme devant cette mobilisation, le mécontentement devant l'aggravation des restrictions - qui s'est manifesté par des mouvements spontanés (manifestation à Lyon, manifestations dans le Nord, particulièrement à Denain) - ne pourront qu'évoluer vers une reprise de la lutte des classes.
Ainsi, la solution bourgeoise momentanée de la guerre contient en elle-même sa contradiction. Aggravant les conditions de vie du prolétariat, l'obligeant en partie à subir les épreuves du front militaire, elle va lui révéler que l'origine de ses souffrances ne se trouvait pas dans la domination allemande mais dans le régime capitaliste lui-même ; que le capitalisme anglo-américain et russe a œuvré non pour sa libération mais pour son asservissement et son massacre.
La Résistance et tous les partis ainsi que les bureaucrates syndicaux vont travailler certes encore pour rejeter sur les Anglo-Américains toute la faute et pour l'entraîner dans une opposition nationaliste qui peut encore rebondir si l'aide économique ne se révèle pas suffisante. Le parti stalinien surtout essaiera de maintenir en lui un dernier espoir dans le capitalisme russe, en jouant sur les contrastes impérialistes qui opposent celui-ci aux Anglo-Américains.
Mais les événements de la Grèce et de la Belgique ont déjà démasqué le rôle de répression des Alliés en Europe ; la politique impérialiste de la Russie en Europe centrale ainsi que l'expérience directe de la guerre vont oeuvrer pour diminuer l'influence de leurs démagogies sur le prolétariat. C'est contre la guerre impérialiste elle-même qu'il sera appelé à lutter, que ce soit à travers des revendications économiques, que ce soit en réponse à l'éclatement des mouvements de classe en Allemagne.
Seule cette reprise de la lutte des classes contre la guerre, en déjouant la manœuvre de la bourgeoisie qui voudrait l'utiliser pour l'écrasement de la révolution allemande et en créant les conditions de transformation de la fraction de gauche communiste, aujourd'hui faible et isolée, en un fort parti révolutionnaire, le mènera à sa propre émancipation.
Pour dégager les traits saillants de la situation actuelle et en tirer les perspectives du prolétariat révolutionnaire, il faut en premier lieu, pour un marxiste, caractériser la période historique dans laquelle elle se situe.
Cette période historique est celle de la décadence du système capitaliste. Qu'est-ce que cela signifie ? La bourgeoisie -qui, avant la première guerre mondiale, vivait et ne peut vivre que dans une extension croissante de sa production- est arrivée à ce point de son histoire où elle ne peut plus dans son ensemble réaliser cette extension. Élargir toujours la production, cela signifie trouver toujours de nouveaux marchés pour le capitalisme qui exploite et qui vend mais qui ne produit pas pour les besoins des hommes. C'est pourquoi il est parti à la conquête du monde. Les nouveaux marchés, il les a trouvés dans des contrées qui ignoraient son mode de production, des pays extra-capitalistes. Il les a conquis, spoliés, prolétarisés, intégrés à son système. Ainsi il les a détruits en tant que marchés. Mais bien plus, sa course aux profits croissants l'a porté aux limites géographiques du monde exploitable par lui. Aujourd'hui, à part des contrées lointaines inutilisables, à part des débris dérisoires du monde non capitaliste, insuffisants pour absorber la production mondiale, il se trouve le maître du monde, il n'existe plus devant lui les pays extra-capitalistes qui pouvaient constituer pour son système des nouveaux marchés : ainsi son apogée est aussi le point où commence sa décadence.
Les conséquences de ce fait, du point de vue du prolétariat révolutionnaire, sont immenses. Dès 1914, c'est-à-dire le début de la décadence, Lénine dégageait celles-ci en caractérisant la période qui s'ouvrait alors comme "l'ère des guerres et des révolutions" et, plus tard, en posant comme perspective centrale la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.
En effet la décadence du système capitaliste -en posant comme une nécessité l'instauration d'un système nouveau qui, en produisant pour les besoins des hommes, échappe à la contradiction entre la production et le marché, c'est-à-dire la nécessité de la révolution prolétarienne- posait en même temps la maturité, la possibilité historiques de cette révolution.
Ceci n'est plus à remettre aujourd'hui en question : la révolution russe de 1917, première révolution prolétarienne victorieuse de l'histoire, les vagues révolutionnaires qui à partir de 1917 déferlèrent sur l'Europe et jusqu'en Asie ont prouvé la maturité historique de la révolution, comme le prouve en marchant le mouvement.
Même la défaite finale du prolétariat dans cette période, si elle a clairement démontré que sans parti révolutionnaire le prolétariat est incapable de parvenir à la victoire, n'a en rien ébranlé les positions communistes de Lénine et de la 3ème Internationale. Car, en laissant momentanément la direction de la société aux mains criminelles de la classe exploiteuse, elle n'a pas ouvert une période de prospérité et de rajeunissement du système capitaliste mais une période de crise économique permanente, de destructions et de conflits qui ont finalement débouché, comme Lénine le prévoyait, dans la 2ème grande guerre impérialiste.
Les marxistes doivent donc affirmer, comme base d'une analyse révolutionnaire de la situation, que la guerre actuelle est non le produit de la volonté diabolique de telle ou telle race mais l'expression monstrueuse d'une société condamnée ; que la perspective qui s'ouvre est non pas la paix, la reconstruction, la stabilisation capitalistes mais la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, la crise économique insoluble pour le capitalisme, la lutte révolutionnaire du prolétariat mondial.
Tous ceux qui ont tu ou caché au prolétariat cette réalité l'ont trahi. Ils couronnent aujourd'hui leur trahison en lui taisant et en lui cachant que, dans cette guerre actuelle, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile a déjà commencé et qu'elle domine la situation actuelle.
Au printemps de la quatrième année de guerre, en 1943, commence à se manifester un changement dans le déroulement monotone et étouffant des événements du conflit impérialiste.
On annonce des vastes grèves revendicatives en Amérique, en Angleterre, en Italie. Les premiers indices du mécontentement de la classe ouvrière viennent démentir les phrases menteuses d'Union sacrée des classes pour la guerre, témoigner aux transfuges du prolétariat qui l'ont oublié de la persistance irréductible du contraste de classe, aviver l'espoir des révolutionnaires cherchant avant tout à déceler dans les événements le réveil de la classe ouvrière.
La signification du mouvement se serait pourtant bornée à cela, s'il s'était limité à ces grèves. Mais si la bourgeoisie parvenait aisément dans ces bastions de résistance, en Amérique et en Angleterre, à juguler momentanément le contraste de classes, en Italie le mouvement revendicatif de mars 1943 allait aboutir quelques mois plus tard, en juillet, à une opposition ouverte de classe contre la guerre impérialiste et au déclenchement de la guerre civile dans ce pays.
L'Italie représente en effet dans cette guerre le secteur le plus faible de ce chaînon du capitalisme que constitue l'Europe, unifiée dans une certaine mesure par l'économie de guerre et minée de contrastes.
Le capitalisme italien, partageant dans le monde capitaliste la place désavantageuse dévolue aux capitalismes derniers- nés, pauvre en ressources naturelles nécessaires à la poursuite victorieuse d'une politique impérialiste, a engendré en même temps qu'une bourgeoisie vantarde et impuissante, vouée aux échecs militaires et aux expéditions et aux revendications coloniales sans issue, sa contradiction dans un prolétariat hautement conscient et combatif. C'est cette situation historique qui devait l'obliger à recourir la première - sur les défaites des puissants mouvements déclenchés par son prolétariat en réponse à la guerre 1915-18 - à la forme la plus brutale de son oppression de classe : le fascisme.
Mais, si le fascisme parvint à se maintenir pendant vingt ans, ce fut en muselant toute expression de classe et non pas en apportant une solution à la situation économique et sociale de l'Italie ; à elle seule, l'absurde guerre d'Abyssinie en 1935 prouve assez qu'il ne pouvait exister aucune solution impérialiste à celle-ci. L'entrée de l'Italie dans le conflit mondial actuel ne pouvait donc qu'aggraver la situation générale et faire resurgir avec violence le contraste de classe.
Le prolétariat italien est, dès le début, hostile à la guerre, comme il l'était en 1915. C'est pourquoi, une fois le mouvement prolétarien déclenché en mars 1943, ni la bourgeoisie italienne ni l'impérialisme allemand ne parviendront à l'empêcher d'évoluer en quelques mois du terrain des revendications économiques à une lutte de classe ouverte et généralisée pour la cessation de la guerre impérialiste, non plus que d'empêcher l'armée italienne de se décomposer.
Car si l'aggravation de la situation d'ensemble du pays au cours de la guerre se traduit pour la classe révolutionnaire en une montée, un assaut contre la guerre, c'est dans une crise qu'elle se reflète pour la classe exploiteuse en Italie. Celle-ci se trouve, au moment du déchaînement du mouvement, en proie à des dissensions qui vont atteindre jusqu'au parti fasciste et ses dirigeants ; non que devant la menace de classe et la perspective qui se dessine d'un effondrement de l'Allemagne impérialiste où elle serait entraînée, la bourgeoisie italienne, pas plus que la bourgeoisie russe en 1917, se rallie à un programme pacifique qui l'opposerait au fascisme, mais d'une part cette menace de classe lui impose un changement de méthodes dans l'oppression et le démagogie, d'autre part le déroulement du conflit impérialiste lui rend nécessaire un changement d'alliance. Les éléments de la crise interne de la bourgeoisie italienne seront aussi les éléments de la chute du fascisme qui advient en juillet sous la poussée du mouvement des masses prolétariennes contre la guerre.
Mais il faut essentiellement distinguer entre l'enjeu réel du mouvement et l'objectif que la bourgeoisie a prétendu lui assigner : le premier se relie à une profonde réalité historique, à la décadence du capitalisme telle qu'elle s'exprime en particulier dans la situation de l'Italie, le second ne peut qu'exploiter les apparences les plus superficielles pour masquer l'enjeu bourgeois de la situation, en contradiction avec l'histoire et la volonté des masses.
L'enjeu bourgeois de la situation de juillet 1943 en Italie c'est le maintien de la domination de classe du capitalisme et la poursuite de la guerre. C'est à cela que tous les partis s'emploient, démocrates, social-démocrates ou staliniens, en présentant au prolétariat, comme l'enjeu de son propre mouvement, le renversement et la destruction du fascisme. Derrière ce mot d'ordre ne se cache pourtant que la peur bourgeoise devant la menace ouvrière qui l'oblige à changer de masque, à utiliser d'autres formes politiques avec des démagogies différentes mais animées du même esprit bourgeois, pour désorienter les masses et repousser le spectre de la révolution, et aussi les intérêts impérialistes qui, en poussant le capitalisme italien à changer de camp, l'obligent à sacrifier en même temps la forme fasciste liée à la politique d'alliance avec l'Allemagne.
L'enjeu réel du mouvement était tout autre et c'est l'idéologie marxiste et communiste qui nous permet de le dégager. L'enjeu d'un mouvement c'est la solution des problèmes sociaux qu'il pose. En juillet 1943, les masses prolétariennes d'Italie ont laissé éclater la révolte accumulée par des années de misère, d'expéditions coloniales et d'oppression politique. Elles ont exprimé clairement leur volonté d'en finir avec la guerre impérialiste. Or ce n'est pas le fascisme mais le capitalisme qui a engendré la misère et la guerre. Le fascisme ne fut que la forme de domination la plus adaptée aux nécessités de classe du capitalisme italien ; et sa faillite c'est la faillite de la bourgeoisie décadente en Italie à résoudre les problèmes économiques et sociaux.
Ainsi l'enjeu de ce mouvement, qui fait en lui-même tout le procès du capitalisme, c'est le renversement du système bourgeois et la révolution prolétarienne, tout comme en Russie 1917 où le mouvement ne devait pas s'arrêter aux revendications démocratiques contre l'absolutisme tsariste mais aboutir à la révolution socialiste.
La situation révolutionnaire était donc ouverte en Italie et, avec elle, la phase de transformation de la fraction en parti. Seul le Parti révolutionnaire aurait pu rendre le prolétariat conscient de cet enjeu de son mouvement et le guider dans sa réalisation, non seulement par la propagande mais par la participation active à tous les conflits en posant à ceux-ci des objectifs susceptibles de les canaliser en une lutte unifiée pour le renversement de l'Etat capitaliste, en un mot par une tactique étroitement liée à l'objectif final de la situation : la prise du pouvoir.
L'absence du parti a permis à la bourgeoisie internationale non pas d'intervenir mais d'intervenir avant que le prolétariat italien ait pu réaliser cette conscience et atteindre à des positions de classe supérieures, peut-être même jusqu'à des insurrections contre l'État bourgeois.
Ce fait ne peut manquer d'avoir eu et d'avoir encore des conséquences sur le terrain international où les événements d'Italie, défigurés par la bourgeoisie actuellement, auraient pu être un exemple pour la classe ouvrière de tous les pays et contribuer ainsi à accélérer le renversement du rapport des forces entre les classes ; en Italie même, en permettant à la démagogie des partis traîtres au prolétariat de rendre plus confuse la situation politique aux yeux des ouvriers, il rend aussi plus difficile l'édification du parti de classe.
Mais ce qui détermina la possibilité pour le capitalisme d'intervenir et, momentanément, d'écraser physiquement le mouvement fut que le mouvement des prolétaires italiens ne trouva pas une réponse et un soutien immédiats dans le prolétariat international. Dans l'état de délabrement de l'avant-garde, seuls cette réponse et ce soutien auraient pu lui donner la marge de temps suffisante pour regrouper ses forces révolutionnaires, qui s'exprimèrent isolément, pour former et développer le parti de classe, marcher organisés et encadrés à la prise du pouvoir et, en tous cas, seuls ils auraient pu leur donner la force de maintenir leurs conquêtes.
Devant le retard et la passivité du prolétariat international, le capitalisme intervint, après une brève période d'hésitation et de crainte, en se divisant le travail de répression : les Anglo-Américains suspendirent les opérations militaires pour laisser les allemands faire les gendarmes, mais de leur côté ils bombardèrent violemment les grands centres industriels pour en disperser le prolétariat. L'impérialisme allemand intervint dans le nord pour imposer le retour de Mussolini après la déclaration d'armistice de Badoglio, tandis que la bourgeoisie italienne, impuissante à réprimer, déployait avec sa démagogie antifasciste et "démocratique", la manœuvre classique de toute bourgeoisie qui se sent menacée et n'est pas encore assez forte pour étouffer la menace dans le sang.
Cette intervention devait aboutir à la situation actuelle d'une Italie partagée en deux zones. Le nord sous la domination de Mussolini, le sud gouverné "démocratiquement". Cette situation, issue de l'écrasement momentanée de la première vague révolutionnaire de juillet 1943, rend à son tour difficile l'évolution de la situation en isolant le cœur industriel du mouvement, c'est-à-dire le nord, du sud agricole.
C'est pourtant dans ces conditions que le prolétariat italien continue à prouver la profondeur des contrastes sociaux qui explosèrent en juillet et l'impossibilité de faire subir une défaite durable à un prolétariat dans une situation internationale qui évolue implacablement vers des explosions semblables et généralisées.
Du côté fasciste, comme du côté démocratique, la bourgeoisie est obligée de faire appel à toutes ses ressources de démagogie : Mussolini avec la proclamation de la "République sociale" et des "nationalisations", Badoglio avec la participation des "communistes"-staliniens au gouvernement. Mais ni d'un côté ni de l'autre, elle ne parvient à reconstituer l'armée, à réintégrer le prolétariat dans la guerre.
L'agitation reprend dans le nord après quelques semaines, sans que nous possédions jusqu'à présent assez d'éléments pour préciser quelles sont les positions prise par le prolétariat dans ce secteur depuis lors. Pourtant si la nouvelle situation n'exclut pas le danger de formation d'un certain mouvement nationaliste, de sabotages et même d'attentats et de maquis, qui rendraient confuse la situation politique, l'importance des mouvements sur les lieux de travail prouve que la bourgeoisie n'est pas parvenue à utiliser, pour ses intérêts impérialistes, la classe ouvrière et à canaliser dans ce sens son mécontentement.
Dans le sud, la situation est mieux connue. Successivement, la démission du roi, la chute de Badoglio, les crises du cabinet Bonomi viennent exprimer l'impossibilité à laquelle se heurte la bourgeoisie italienne pour apporter la moindre solution aux problèmes économiques et sociaux.
Le mouvement de prise des terres, à la fin de 1944, ainsi que les soi-disant mouvements séparatistes en Sicile qui surgissent en réalité du problème de la terre et de l'opposition des masses à la mobilisation pour la guerre sont la clé des avatars gouvernementaux ; après une longue agitation qui a provoqué le voyage de Churchill en Italie au printemps 1944 et sa fameuse déclaration : "Seuls seront libres les peuples qui le mériteront", et le discours du "communiste" stalinien Togliatti, ministre bourgeois, avouant "le mécontentement des masses contre le gouvernement démocratique", le prolétariat agricole et les paysans pauvres sont entrés en conflit direct avec les exploiteurs séculaires, les agrariens quasi féodaux, maîtres des grands latifundia du sud.
Devant cette situation la bourgeoisie, avec en premier lieu l'aide des chefs staliniens, ne peut et ne sait plus opposer, à toutes les revendications et les problèmes sociaux impossibles à résoudre, que l'objectif de la participation active à la guerre qui fait ressurgir plus fort toutes les colères du prolétariat.
En conclusion, la situation révolutionnaire reste ouverte en Italie. Le capitalisme international semble observer jusqu'à aujourd'hui la plus grande prudence de classe vis-à-vis de cette situation. La lenteur des opérations militaires en Italie tend vraisemblablement à maintenir le plus longtemps possible la division de la péninsule en deux secteurs, qui est un obstacle à la liaison du prolétariat agricole et industriel, au développement des mouvements révolutionnaires et à la formation du parti de classe.
Mais la perspective est celle d'un rebondissement inévitable de cette situation avec le déclenchement des mouvements prolétariens dans les autres pays, principalement en Allemagne.
Ici apparaît toute l'importance de la formation du parti de classe au travers des mouvements actuels, de son organisation et de sa centralisation, de sa liaison avec les masses, dans le nord et dans le sud, par le travail illégal.
Les événements d'Italie ont une signification internationale, non seulement parce qu'ils ont ouvert le chemin que doit inévitablement emprunter le prolétariat de tous les pays pour en finir avec la guerre impérialiste, parce qu'ils marquent ainsi le début de transformation de cette guerre en guerre civile dans le monde, mais parce que leur éclosion correspond à une situation nouvelle en Europe.
Celle-ci se caractérise par une modification du rapport de forces économiques et militaires entre l'Allemagne hégémonique et l'impérialisme allié. Dès la deuxième année de la campagne de Russie, le cours ascendant de guerre- éclair et de victoires allemandes fait place, en effet, à un piétinement et à un cours de défaites pour l'Allemagne.
Pourtant les événements d'Italie éclatent sans éveiller un écho direct et rapide dans le prolétariat international et principalement allemand et ceci en fonction du décalage qui subsiste encore aujourd'hui entre la situation plus avancée d'Italie et celle du reste de l'Europe.
La généralisation des mouvements révolutionnaires contre la guerre ne s'étant pas produite, celle-ci se poursuit et se développe. Le cours des défaites de l'Allemagne s'accentue, créant les conditions pour l'avance des Alliés aux deux confins de l'Europe, des Russes en Pologne, dans les Balkans et en Europe centrale, des Anglo-Américains en France et en Belgique au travers du grand débarquement sur le continent.
Mais la nouvelle situation, d'où sont surgis les mouvements révolutionnaires italiens et qui se précise avec la pression militaire des Alliés, présente pour la bourgeoisie allemande de graves difficultés économiques et militaires auxquelles se relie inévitablement, et bien qu'elle ne se soit pas encore nettement manifestée, la menace de classe de son prolétariat. La perspective de l'éclatement des mouvements prolétariens contre la guerre en Allemagne domine alors la situation en Europe ; et, de fait, l'avance impérialiste sur l'Allemagne revêt également le caractère politique d'une marche du capitalisme international contre la révolution allemande.
Onze mois après le déclenchement des mouvements italiens, cette situation d'ensemble se manifeste à son tour dans une grave crise de la bourgeoisie allemande. Crise politique de la bourgeoisie devant la perspective de la défaite et la menace de classe du prolétariat qu'elle voudrait prévenir avant qu'elle ne se concrétise dans des mouvements révolutionnaires, voilà ce que signifie l'attentat contre Hitler en juin 1944, quelque temps après le débarquement.
Cette nature bourgeoise du complot et la profondeur de la crise sont nettement indiquées par la compromission d'une importante partie des hauts cadres militaires et des personnalités rattachées à la grande industrie, comme Hugenberg (arrêté plus tard) ancien chef du parti nationaliste, des Casques d'acier et homme politique de la bourgeoisie.
La tendance qu'elle manifeste de sacrifier l'hitlérisme exécré des masses pour retarder l'explosion de la guerre civile et, du point de vue impérialiste, pour essayer d'obtenir certaines conditions de paix, est identique à celle qui se fit jour dans la bourgeoisie italienne à la veille de juillet 1943. La différence essentielle entre les deux situations est que le prolétariat, cette fois-ci, ne manifeste pas ouvertement son opposition à la guerre.
La bourgeoisie étant incapable d'arrêter la guerre en réalisant un compromis, seul le mouvement prolétarien aurait pu briser le cours du conflit et renverser l'hitlérisme. Le fait que celui-ci ne se déclencha pas devait forcément amener à l'échec du complot ou, tout au moins, au maintien de la forme national-socialiste.
Cette absence du prolétariat s'explique par divers éléments. Éléments historiques de la tradition politique de la classe ouvrière allemande, l'histoire de sa lutte de l'après-guerre jusqu'en 1933, les conditions d'avènement du fascisme. Cette histoire est dominée par les erreurs d'un parti communiste sans homogénéité politique et bientôt corrompu par le centrisme stalinien. Les directives de lutte contre le traité de Versailles livrant idéologiquement le prolétariat allemand à la propagande revancharde des nationaux-socialistes, le blocage avec ceux-ci contre la social-démocratie le livrant physiquement à l'assaut hitlérien devaient se couronner par la trahison de 1933 où le prolétariat, devant la passivité du parti communiste (comptant encore 600.000 membres et 6 millions de voix aux élections), faute de directives, dût subir la défaite et l'avènement d'Hitler et sa "peste brune". Éléments économiques de la situation du capitalisme allemand qui lui permirent, contrairement à ce qui se passa en Italie, de mener avec succès, avant le conflit mondial, une politique d'annexions en Europe. Tout cela explique l'emprise de la démagogie nazie déployée onze années durant sur un prolétariat privé de toute organisation, de toute possibilité d'expression de classe.
Mais c'est surtout la situation politique sous l'occupation allemande qui retarde l'explosion du mouvement de classe en Allemagne et aida le capitalisme, non seulement allemand mais international, à sortir du mauvais pas que constituait pour lui la crise de juin 1944. Cette situation politique avait été créée par le rôle de l'impérialisme allemand en Europe, rôle d'oppression et d'exploitation économique que la politique des "démocrates" de toutes nuances exploita pour détourner le mécontentement de la classe ouvrière de ses origines réelles : la guerre impérialiste et son propre capitalisme, pour le faire servir, au travers des mouvements de maquis, pour la défense des intérêts de sa bourgeoisie spoliée.
Menant une propagande haineuse où les dirigeants russes excellèrent, elle représentait l'Allemagne comme la seule responsable de tous les maux engendrés par le régime capitaliste, confondait volontairement l'impérialisme et les nazis allemands avec le prolétariat, faisait partagé à celui-ci - trahi par les mêmes démocrates, chefs socialistes et staliniens en 1933 - la responsabilité des massacres commis par les SS sous les ordres des chefs militaires (dont les Alliés "apprécient hautement la valeur") et de la bourgeoisie impérialiste : elle menaçait l'ensemble de la population allemande des pires souffrances et châtiments.
Ainsi elle renforçait le nationalisme dans le prolétariat allemand et empêchait la classe ouvrière européenne de prendre le chemin de la lutte de classes, complétant la politique nazi qu'elle prétendait combattre pour la prolongation de la guerre impérialiste, se révélant une fois de plus comme l'ennemie jurée du prolétariat international.
Les conséquences de cette politique de la bourgeoisie et le retard du prolétariat européen devaient se manifester par le maintien du front intérieur allemand jusqu'à aujourd'hui. Bien que la pression militaire des Alliés approfondit la crise de la bourgeoisie allemande, qui se traduit par des luttes opposant une partie des chefs militaires à la Gestapo et aux nazis, dont l'exemple le plus frappant est celui d'un officier supérieur refusant d'obéir à "une politique criminelle menant à la guerre civile" et essayant d'entraîner les autres chefs militaires sur le front de l'ouest, du fait que les défaites répétées ne font pas jaillir encore des grands mouvements de classe, que la démoralisation de l'armée ne se transforme pas en fermentation révolutionnaire, la bourgeoisie allemande parvient, au travers de Himmler et de la répression féroce des premières manifestations de mécontentement dans les usines et dans l'armée, à reprendre momentanément la situation en main. C'est cette stabilisation momentanée - qui ne peut être que très brève - que permet un raidissement de la défense militaire sur certains secteurs.
Cette neutralisation du prolétariat allemand réagit à son tour sur le terrain international en permettant, lors de l'arrivée des Anglo-Américains, l'épanouissement des mouvements nationalistes contre-révolutionnaires opposant des fractions très larges des ouvriers des pays occupés aux soldats - dont la plus grande partie des ouvriers aussi - de l'armée allemande, revêtant très souvent le caractère de "pogrom" et de massacre aveugle. L'exemple le plus frappant est celui de Varsovie où la bourgeoisie polonaise parvient à entraîner, sous la direction d'officiers réactionnaires et semi-Internationalisme, organe théorique de la Fraction française de la Gauche Communiste, année 1945 fascistes, l'ensemble de la population dans sa croisade anti-allemande se terminant par l'anéantissement de dizaines de milliers d'hommes et de femmes dont la majorité des ouvriers allemands en uniforme et des ouvriers polonais.
Unis aux bombardements terroristes massifs des Anglo-Américains et des Russes sur les villes industrielles de l'Allemagne entraînant la mort de centaines de milliers de prolétaires - surtout des femmes et des enfants -, ils n'ont pu que contribuer à maintenir cette neutralisation et à prolonger la guerre.
La libération des pays occupés par l'Allemagne, en modifiant la situation économique et politique en Europe, va aussi agir puissamment pour la modification du rapport de forces de classe qui correspondait aux mouvements nationalistes.
La première phase de la période qu'elle a ouverte s'est caractérisée par l'arrêt de la production de guerre des industries nationales "libérées", du fait de leur désintégration de l'économie allemande et de leur non intégration à l'économie anglo-américaine.
Elle nous a ainsi donné une image de ce que sera la situation économique du capitalisme une fois que le mouvement révolutionnaire lui aura imposé l'arrêt de la production de la guerre.
En effet, loin de parvenir à rétablir une production normale et à hausser le niveau de vie des ouvriers, la bourgeoisie voit son industrie tomber dans le marasme et la crise économique.
Tous les partis s'emploient à masquer cette expression de la faillite du capitalisme en attribuant la responsabilité de la situation de chômage et de misère aux sabotages des collaborateurs de la 5ème colonne ou à la forme capitalistes des trusts.
C'est le contenu capitaliste de classe de toute la campagne de l'épuration et des nationalisations.
Les événements de Belgique et de Grèce, qui correspondent à cette phase en même temps qu'ils expriment une première réaction du prolétariat au chômage et au manque de ravitaillement, prouvent la réussite de cette manœuvre dans une situation intermédiaire où la classe ouvrière ne se trouve pas engagée directement dans la guerre et ne peut, comme en Italie, relier directement ses revendications à l'arrêt de celle-ci.
On voit, en effet, dans ces événements se croiser le mouvement bourgeois de la Résistance, derrière lequel agissent des contrastes et des intérêts impérialistes (les partis staliniens par leur politique ne représentent que l'impérialisme russe opposé à l'impérialisme anglo-américain), avec un mouvement revendicatif proprement prolétarien.
Toutefois, ce dernier ne dépasse pas dans son expression politique les cadres bourgeois de la Résistance puisqu'il se débat dans le dilemme d'un gouvernement plus ou moins démocratique.
L'objectif à présenter au prolétariat dans cette situation par les communistes ne pouvait pas être celui d'un changement de gouvernement, ni de maintien des Milices Patriotiques ou autres organisations similaires, pas plus qu'il ne pouvait lui être opposé celui de la prise du pouvoir.
L'action des communistes ne pouvait être que de s'efforcer de détacher les revendications économiques ouvrières des revendications politiques bourgeoises en les reliant à la perspective de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.
C'est là la grande différence avec le mouvement prolétarien en Italie qui, en posant le problème insoluble de la cessation de la guerre et en commençant à le résoudre par la guerre civile, ouvrait la crise de pouvoir de la bourgeoisie dont la seule solution était le renversement de l'État bourgeois.
Mais si les mouvements belge et grec n'ont pas marqué l'ouverture d'une situation révolutionnaire, ils contiennent en eux-mêmes leur contradiction car, tout en liant le prolétariat aux nationalistes anti-allemands, ils l'ont mis pour la première fois en contact avec la répression du capitalisme allié et, d'autre part, leur échec a ouvert au point de vue international -la situation de la Grèce qui ne possède pas d'industrie lourde reste particulière- la deuxième phase de la situation.
En l'absence de mouvements révolutionnaires, celle-ci va voir comme seule solution à la crise économique la réintégration des capitalismes libérés, en particulier la France et la Belgique, dans la guerre.
La pression des bourgeoisies nationales, à la pointe desquelles se plaçait la Résistance, et l'expérience belge et grecque ont posé la nécessité pour le capitalisme anglo-américain d'apporter rapidement une aide économique permettant aux pays "libérés" de recommencer une production de guerre.
Si, pour ces bourgeoisies, cette question de reconstruction et d'effort de guerre est liée à la volonté impérialiste de reconquérir leurs positions internationales, l'attitude du capitalisme anglo-américain s'exprimant par la bouche de Roosevelt a bien marqué la signification politique bourgeoise de cette réintégration en déclarant nettement qu'il ne suffisait pas de former une armée dans ces pays, mais qu'il fallait aussi remettre en marche les industries "afin d'éviter les désordres graves", c'est-à-dire les troubles sociaux.
L'attaque allemande en Belgique et en Alsace vient fort à propos, dans cette situation, en permettant le battage démagogique destiné à mobiliser idéologiquement et physiquement les prolétaires qui répugnent à la guerre.
La perspective générale de cette situation est, comme nous l'avons vu, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.
Le mouvement du prolétariat allemand se trouve au centre de cette perspective. En effet, le rôle de l'Allemagne dans cette guerre ayant été la base objective de la mobilisation du prolétariat européen sur des positions nationalistes et contre-révolutionnaires, la rupture entre les deux classes en Allemagne est le principal facteur de l'évolution du rapport des forces en Europe.
D'autre part, la haute concentration industrielle de l'Allemagne, la gravité de la situation dans le pays et la dureté de vie de ce prolétariat -qui a plus que tout payé son tribut à la guerre- en font une lourde et terrible menace pour le capitalisme international.
La politique des bourgeoisies alliées devant cette menace a tendu et tendra à mobiliser les ouvriers de tous les pays, principalement européens, contre leurs frères allemands et à établir un cordon sanitaire pour les "protéger" du danger de contagion révolutionnaire qu'entraîneront les futurs mouvements révolutionnaires dans ce pays, autour de l'Allemagne.
Ses plans d'après-guerre prévoient une division de l'Allemagne en zones différentes d'occupation et des vastes déportations d'ouvriers allemands sous prétexte de reconstruire dans les autres pays mais en réalité pour disperser ce prolétariat et en briser la force révolutionnaire.
A la tête de la grande manœuvre bourgeoise se trouve l'URSS, soi-disant État ouvrier et souffleur en chef des partis nationaux-"communistes".
Entrée dans la guerre avec derrière elle de nombreuses années d'une économie essentiellement orientée en vue du conflit impérialiste, la Russie d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celle de la révolution d'Octobre 1917, celle du pouvoir ouvrier des soviets, de Lénine et du parti bolchevik. Toutes les conquêtes d'Octobre ont été abolies, les communistes fusillés et remplacés par des arrivistes, des bureaucrates et des nouveaux bourgeois. Au nom de cette nouvelle bourgeoisie, l'État gère l'économie et la production ; la plus grande partie est absorbée par le développement de l'industrie de guerre et par les nouveaux bourgeois. Elle a bâti sa puissance militaire et économique sur la grande défaite de la vague révolutionnaire d'après-guerre, sur la trahison et l'abandon des prolétariats révolutionnaires en échange d'avantages économiques obtenus de leurs bourreaux capitalistes, et sur l'exploitation intensive et barbare de la classe ouvrière russe.
Ce visage capitaliste de la Russie des maréchaux, des popes et des nouveaux bourgeois d'aujourd'hui est le résultat de l'évolution qui, issue de l'isolement où elle s'est trouvée par suite des défaites du prolétariat dans l'immédiat après- guerre et des erreurs de l'IC, l'a intégré au capitalisme mondial en s'accompagnant d'une altération complète de la nature et la fonction de l'État. Comme Lénine l'avait prévu, la bourgeoisie a pu vaincre et s'intégrer l'État ouvrier grâce à la politique des accords économiques.
Aujourd'hui elle joue le rôle de grande puissance parmi les autres pays capitalistes et c'est en grande partie dans l'économie et dans la guerre elle-même, qui n'apportait au prolétariat russe et international que misère et mort, que l'État russe, lui, a puisé cette puissance.
Il est devenu ainsi un chaînon du monde capitaliste et le pire ennemi des nouvelles révolutions prolétariennes qui, en balayant l'économie capitaliste de destruction et la guerre, créeront aussi des conditions pour le réveil de la classe ouvrière russe et pour l'écroulement de la nouvelle bourgeoisie et de ses serviteurs : Staline et ses maréchaux.
En occupant des pays européens, l'État russe ne lutte donc pas seulement pour ses intérêts impérialistes mais aussi pour prévenir et étouffer les mouvements révolutionnaires.
Avant 1939 déjà, au travers des partis "communistes" des différents pays, bureaucratisés et devenus des simples annexes des Ambassades russes, l'URSS parvenait à polariser autour d'elle, en exploitant le souvenir d'Octobre 1917 et le passé révolutionnaire de l'IC des premières années de l'après-guerre, une grande partie du mouvement ouvrier dont les directives n'obéirent pourtant plus à des intérêts de classe mais aux nécessités de la politique extérieure de cet État.
Antimilitaristes encore en 1933, le rapprochement de l'URSS avec les capitalismes "démocratiques", rivaux de l'Allemagne, a comme effet de convertir les partis "communistes" en défenseurs de "la patrie" contre "le boche" et en partisans de la guerre et de l'union sacrée avec la bourgeoisie. En 1939, le pacte germano-soviétique les reconvertit au défaitisme et à la lutte contre l'impérialisme anglais, "le plus fort de tous". La déclaration de guerre entre la Russie et l'Allemagne en juillet 1941 en fait de nouveau des patriotes et des résistants.
Mais c'est aujourd'hui que la menace révolutionnaire devient le premier souci de la bourgeoisie en guerre, que la Russie de Staline démasque son vrai visage d'impérialisme et de gendarme du capitalisme en Europe devant le prolétariat international longtemps dupé.
Nous l'avons vu conclure une paix impérialiste avec la Finlande. Ou bien ce traité était-il dans l'intérêt du prolétariat finlandais ? Il oblige la Finlande à céder des bases militaires et à faire des concessions économiques : c'est à son prolétariat que la bourgeoisie finlandaise, soigneusement épargnée par la Russie, fera payer les frais de cette paix.
Elle a occupé la Bulgarie et, tout en respectant scrupuleusement les intérêts sacro-saints des agrariens et des bourgeois bulgares, a obligé ce pays à entrer en guerre contre l'Allemagne, livrant ainsi son prolétariat au massacre.
Nous l'avons vu laisser périr le mouvement nationaliste de Varsovie, permettant ainsi l'anéantissement de 200.000 polonais, pour la plupart des ouvriers (après avoir encouragé ce mouvement dans la mesure où il servait ses propres intérêts impérialistes) le jour où, dirigé par Londres, il présentait le danger de reconstituer un État polonais sous l'influence d'un autre impérialisme non-russe.
En Hongrie, elle forme un gouvernement présidé par le général Miklos - décoré par Hitler en 1941, nazi hongrois converti, une sorte de Darlan hongrois - où les représentants des grands agrariens coudoient ceux du parti "communiste" et les "collaborateurs" d'hier avec Hitler et les valets de Horthy -le bourreau de la Commune hongroise de 1919- sont les bienvenus chez les maréchaux de Staline.
Pendant que cela s'accomplit et qu'au cours de son avance militaire elle assure aux bourgeoisies des pays qu'elle occupe le respect et le maintien de leur système d'exploitation économique, frère du sien propre, le maréchal allemand prisonnier Paulus parle à Radio Moscou, au nom du Comité de l'Allemagne libre, pour préparer le nouveau gouvernement bourgeois et pro-soviétique qui succédera à Hitler. Car le plus grand danger qui menace la bourgeoisie est la révolution allemande et c'est en vue de réprimer ce danger que l'État russe réclame l'anéantissement de l'Allemagne- tout en utilisant Paulus, car il faut beaucoup de cartes pour gagner -c'est-à-dire de son prolétariat, la déportation de millions d'ouvriers allemands en Russie.
Son avance militaire actuelle contre l'Allemagne, l'occupation qui va suivre, sauront dessiller les yeux du prolétariat mondial : il verra que ce que l'URSS apporte avec son armée dite "rouge" et sa GPU c'est une force de police dans les mains de la bourgeoisie internationale, la plus sauvage répression contre le prolétariat révolutionnaire, l'oppression politique et économique.
Mais les possibilités répressives de l'impérialisme russe, comme celles de toute la bourgeoisie internationale, seront en rapport avec la situation d'ensemble de l'Europe et dépendront de la plus ou moins grande rapidité du prolétariat international, principalement européen, à reprendre sa lutte de classe révolutionnaire.
Si, au moment de la libération, la bourgeoisie a pu réussir dans sa manœuvre de mobilisation du prolétariat contre l'Allemagne et pour des intérêts purement bourgeois, la réintégration de la classe ouvrière des pays "libérés" dans la guerre, en exacerbant les contrastes de classe qui commencent déjà à se faire jour dans le mécontentement du prolétariat et en donnant une base commune à la lutte de la classe ouvrière d'Europe, diminue le danger de mobilisation chauvine de celle-ci contre les mouvements révolutionnaires d'Allemagne.
Cela est vrai même pour la France que le capitalisme international a choisi comme gendarme de demain en Europe, en lui offrant pour cela une place aux Conférences internationales réglant le sort de l'Allemagne.
La guerre, qui ne laisse subsister que quelques grandes puissances capitalistes et réduit les autres au rang de vassales, mûrit en même temps un prolétariat révolutionnaire ; malgré les efforts de tous les partis et tendances, servant la bourgeoisie et continuant jusqu'au bout et à rebours de l'histoire de la politique nationaliste et réformiste, l'éclatement de puissants mouvements prolétariens dans toute l'Europe est inévitable.
Mais c'est seulement par la formation d'une avant-garde internationale, rompant avec la guerre et l'illusion de l'URSS comme État ouvrier, luttant pour le renversement du système capitaliste et pour l'établissement de la dictature du prolétariat, que la classe ouvrière internationale pourra se dégager de l'idéologie bourgeoise et entraînant à sa suite les autres couches exploitées de la société, transformer ces mouvements révolutionnaires en insurrections organisées et généralisées pour la prise du pouvoir.
Si cette avant-garde ne parvient pas à se dégager de la première vague révolutionnaire rompant avec la guerre, celle-ci sera inévitablement écrasée.
Mais les communistes savent que les contrastes de classe n'en surgiront plus tard qu'avec plus de force. La situation économique du capitalisme sera en effet plus désespérée qu'avant le déclenchement de la guerre.
Pour les pays vaincus, un appareil industriel démantelé par les destructions, la ruine de toutes les couches moyennes dont la prolétarisation s'accentue rapidement dès le début de la guerre, de la classe capitaliste même spoliée par les concurrents impérialistes, sans pouvoir d'achat, sans marchés et impuissante à faire marcher la production ; pour le prolétariat, la famine et le chômage.
Pour les pays vainqueurs, avec un appareil productif de guerre hypertrophié mais ne correspondant plus à la demande d'un marché réduit encore par les années de guerre et par la diminution du pouvoir d'achat des masses en chômage et des couches ruinées, l'alternative sera : surproduction ou inutilisation et la marge pour les manœuvres de renflouage économique extrêmement réduite. La seule solution possible serait dans la continuation de la guerre impérialiste dans d'autres secteurs. Mais cela comporte la mobilisation idéologique et physique des prolétariats sortant à peine de la guerre. Malgré l'écrasement momentané des mouvements, il est certain que cette tentative ne ferait que faire rebondir la situation révolutionnaire. D'autre part, la bourgeoisie ne pouvant plus faire une production normale de consommation et l'exacerbation des contrastes inter-impérialistes étant poussée au maximum par suite du rétrécissement des marchés, la poursuite de la guerre apparaît comme la seule voie possible pour le capitalisme en décomposition.
C'est sur cette impossibilité de reconstruction et de stabilisation capitaliste, et l'incapacité de la bourgeoisie à gérer plus longtemps la société, sur la force révolutionnaire du prolétariat et la solidité de l'idéologie communiste que les communistes fondent leur certitude de la victoire finale de la classe prolétarienne.
Les syndicats, première forme d'organisation de la classe ouvrière, surgissent dans la période ascendante du capitalisme pour lutter pour la hausse des salaires et l'amélioration des conditions de vie des ouvriers.
Pendant la période d'industrialisation croissante et de développement du système capitaliste, la hausse des salaires était possible en fonction de l'augmentation de la plus-value globale : malgré la tendance de la bourgeoisie à diminuer le capital variable pour réaliser des surprofits et compenser les pertes subies pendant les crises périodiques, la lutte des syndicats se développe donc sur un terrain favorable.
À partir de l'époque où la croissance du capital social global atteint un plafond limité par l'inexistence de nouveaux marchés, les conditions objectives deviennent de moins en moins favorables au développement victorieux de la lutte des syndicats sur le terrain purement économique. La bourgeoisie ne peut plus tolérer une hausse des salaires. Le système économique capitaliste étant entré dans la période de la décomposition, la classe dominante essaie au contraire de rattraper ses pertes sur le dos des salariés et elle intensifie l'oppression économique du prolétariat.
Mais aussi bien dans la période ascendante que dans celle que nous vivons actuellement, la lutte du prolétariat pour la satisfaction de ses besoins vitaux se concrétise et se développe au travers de ces organisations syndicales. La crise permanente du régime capitaliste se traduisant par une augmentation de la misère des masses, la lutte pour des conditions de vie humaines et supportables est l'objectif immédiat qui se présente d'abord aux masses travailleuses.
Les organisations syndicales surgies du contrastes capital-travail sont la seule forme au travers de laquelle s'est concrétisée historiquement la nécessité d'un regroupement des grandes masses pour l'engagement et la poursuite de ces combats.
Elles offrent la possibilité à la classe ouvrière de se constituer en un corps organique au travers d'un vaste réseau d'organismes de lutte qui s'oppose au réseau économique et répressif du système capitaliste.
Elles offrent ainsi la possibilité à l'avant-garde révolutionnaire d'influencer les plus larges couches d'ouvriers industriels et agricoles jusqu'à transformer, dans une situation révolutionnaire, ces organismes syndicaux en une véritable école révolutionnaire de masses et en un instrument non seulement de lutte sur le terrain économique mais de destruction du système économique capitaliste.
C'est seulement par l'intervention du parti et l'existence d'une organisation communiste internationale qu'au travers de la maturation des situations la lutte du prolétariat sur le terrain des revendications économiques peut se hausser au niveau d'une lutte politique organisée et généralisée menant à la destruction du pouvoir bourgeois.
C'est pourquoi les communistes combattent les théories "syndicalistes" qui prétendent que l'action des organisations syndicales suffit pour aboutir à l'écroulement du système capitaliste et à l'édification d'une nouvelle organisation sociale.
L'expérience historique a démontré que si la lutte revendicative économique des ouvriers offre la meilleure base pour l'organisation des plus larges masses, elle ne peut par elle-même abattre le pouvoir de la classe capitaliste. Au contraire, la lutte économique ne dépassant pas les cadres de l'État bourgeois, cet État peut à un certain moment détruire toutes les conquêtes économiques du prolétariat et briser pour une longue période les possibilités de reprise des mouvements et la capacité combative de ce prolétariat en détruisant ses organismes unitaires.
Mais par contre nous devons aussi combattre les tendances qui, partant du fait de l'existence d'une bureaucratie syndicale extrêmement forte, formant une couche réactionnaire avec des intérêts homogènes opposés aux intérêts de classe du prolétariat et à la révolution prolétarienne, affirment que les organisations syndicales sont dépassées en tant qu'instruments de lutte anti-capitalistes. Du fait que l'appareil bureaucratique dans les syndicats a souvent réussi à freiner les mouvements revendicatifs de la classe ouvrière, que d'autre part, dans des périodes de dégénérescence idéologique du mouvement ouvrier et de cours vers la guerre, les syndicats ont pu être utilisés comme auxiliaires de la démagogie bourgeoise dans le prolétariat, ils concluent à la faillite des organisations syndicales en tant qu'organismes unitaires permettant le développement de la lutte prolétarienne. Par là même ils concluent soit à une politique d'abandon des syndicats par les ouvriers et l'avant-garde et à la nécessité de nouvelles formes d'organisation unitaire, soit à la non- nécessité de ces formes, l'action du parti communiste devant suffire pour entraîner les masses ouvrières au combat.
Mais l'expérience de l'entre-deux guerres nous a montré l'erroné de ces conceptions. La formation d'une couche de bureaucrates syndicaux serviteurs des intérêts bourgeois est un phénomène découlant des conditions historiques mêmes. La constitution de puissantes organisations syndicales entraîne inévitablement la formation d'un appareil de fonctionnaires. Mais le passage en bloc de ces fonctionnaires dans le camp de la bourgeoisie, tout en conservant la direction des syndicats, ne peut être expliqué que par l'absence ou la faiblesse de l'influence de l'avant-garde révolutionnaire sur la classe ouvrière, soit en fonction d'une situation objective défavorable soit en fonction d'erreurs politiques.
Le freinage des mouvements spontanés du prolétariat par les directions bureaucratiques est la conséquence de la non- transformation de ces mouvements spontanés de revendications économiques en mouvements politiques embrassant l'ensemble des masses travailleuses. La décroissance de la vague révolutionnaires d'après 1914-18 - dont nous avons trop souvent analysé les cause pour répéter ici cette analyse -, les erreurs des partis communistes et leur dégénérescence ensuite peuvent seuls expliquer ces freinages et cette puissance bureaucratique. De la même manière que la disparition politique du prolétariat dans le cours vers la guerre après 1933 et dans la guerre elle-même explique la possibilité offerte à la bourgeoisie d'utiliser l'appareil syndical pour des buts capitalistes. Ce ne sont pas les facteurs de réaction dans les organismes syndicaux qui ont déterminé en dernier lieu les échecs du prolétariat mais ces échecs qui ont permis l'existence et le renforcement de ces facteurs.
D'autre part la naissance de nouvelles formes organisationnelles unitaires du prolétariat n'est pas un phénomène découlant de la volonté de l'avant-garde et ne peut être créée d'une manière artificielle à côté des syndicats déjà existants.
Le rôle et la formation des Soviets en Russie - comme forme d'organisation nouvelle de la classe prolétarienne - découle de la situation particulière de la société capitaliste russe : développement très rapide créant les conditions pour l'existence des syndicats et répression politique entraînant l'illégalité presque permanente et empêchant ceux-ci de s'étendre, d'établir des liaisons sur le plan national et de se fortifier. C'est dans ces conditions que les "Conseils de délégués ouvriers" naissent comme forme de lutte. Ils interviennent en 1905. En 1917, la rapidité de l'évolution de la situation amène le prolétariat à les utiliser comme arme politique et économique à la fois - les deux phases de la lutte s'entremêlant mais le caractère politique passant rapidement au premier plan. Ce qui permit au parti bolchevik de leur donner de plus en plus un caractère politique de classe se concrétisant dans le mot d'ordre de "Tout le pouvoir aux Soviets".
Nous ne devons donc pas, en répétant les erreurs de l'IC, généraliser et schématiser la formule des Soviets sur modèle russe, et encore moins vouloir les substituer de par la volonté de l'avant-garde aux organisations syndicales déjà existantes. L'expérience des Soviets - ainsi que celle des Conseils en Allemagne et en Italie - nous montre surtout la nécessité pour le prolétariat de pouvoir disposer dès le début de la période insurrectionnelle d'un instrument plus souple et plus direct que le syndicat sous sa forme traditionnelle, permettant en même temps le regroupement de toutes couches prolétariennes jusqu'aux plus arriérées avec les alliés du prolétariat, les paysans pauvres et les ouvriers agricoles, en un seul front d'action et l'engagement de ces forces sur le plan insurrectionnel.
La naissance de ces Conseils, leur forme structurelle concrète, leur rôle précis dans le déroulement du cours révolutionnaire ne peuvent être fixés d'avance vu l'impossibilité de déterminer les conjonctures futures dans chaque pays. Tout ce que nous pouvons affirmer dès aujourd'hui c'est qu'ils ne naîtront qu'à un stade avancé du processus révolutionnaire, qu'ils ne peuvent se substituer aux syndicats dans les luttes revendicatives économiques et qu'au contraire leur action devra être étroitement liée à celle des organisations syndicales. Leur rôle sera essentiellement politique et par là ils deviendront forcément les organes du pouvoir prolétarien face au pouvoir de l'État capitaliste.
Cette conception sur le rôle des syndicats et des conseils est en opposition avec celle du parti révolutionnaire seul face aux masses prolétariennes inorganisées. Le processus révolutionnaire n'étant pas le déroulement d'une lutte entre une minorité révolutionnaire et une autre minorité bourgeoise mais le combat de deux classes antagonistes, le prolétariat (entraînant à sa suite les autres couches exploitées de la société) contre la bourgeoisie, l'organisation de la classe ouvrière apparaît lentement et progressivement comme un résultat de cette lutte même. Elle est une nécessité historique ne dépendant pas de la volonté d'une minorité mais des conditions du développement capitaliste. L'existence de ce réseau d'organisation est une condition indispensable pour que l'avant-garde puisse influencer et diriger le cours de la lutte, l'orientant vers la prise du pouvoir.
Certes, le parti révolutionnaire ne trouve pas tout prêts les instruments de cette lutte. Son rôle et sa tâche sont précisément d'aider le prolétariat à les forger.
Il faut qu'il travaille dans le sein de toutes organisations syndicales existantes pour le regroupement et la fusion de ces organisations sur le plan national. Pour la disparition de l'esprit étroitement professionnel, alimenté par la bureaucratie qui s'en sert pour diviser le prolétariat, et pour l'organisation par industrie, c'est-à-dire un seul syndicat pour tous les ouvriers de la même entreprise.
Les fractions syndicales du parti doivent tendre à créer les liens de solidarité les plus étroits entre tous les syndicats professionnels, à l'unification de toutes les revendications partielles en revendications embrassant tous les ouvriers de la même branche d'industrie et à l'élargissement des mouvements des mouvements par la présentation simultanée de revendications dans plusieurs branches d'industrie.
Dans ce rôle de regroupement et d'organisation de la classe ouvrière, l'avant-garde révolutionnaire doit s'occuper spécialement du problème du chômage industriel et agricole.
La formation d'une imposante couche de travailleurs ayant perdu leurs moyens de subsistance constitue évidemment un grand danger pour l'Etat bourgeois mais met aussi en péril l'existence même des organisations syndicales dont la raison d'être fondamentale est de lutter sur le terrain de la production pour l'obtention d'un meilleur niveau de vie des producteurs. Si le syndicat ne comprend pas la nouvelle situation découlant de l'aggravation du chômage et n'emploie pas les moyens appropriés de lutte, les masses d'ouvriers sans emploi se détachant de ces organisations syndicales devenues inutiles, ne pouvant plus se regrouper sur leur terrain naturel de lutte, deviennent un facteur de désagrégation du mouvement prolétarien.
En effet, il arrive alors que la couche la plus misérable des prolétaires, celle qui souffre le plus des conséquences de la crise et des contradictions capitalistes, et qui par ce fait devrait être à la première place dans le processus révolutionnaire, n'y participe pas en tant que classe organisée et peut devenir par contre un poids négatif, facilement utilisable pour la bourgeoisie, sur les luttes revendicatives des ouvriers producteurs.
Nous avons dit plus haut que l'existence d'une organisation unitaire de la classe ouvrière est un facteur indispensable pour que l'avant-garde puisse influencer et orienter le cours du processus révolutionnaire vers la prise du pouvoir. Il ne peut donc y avoir d'équivoque : le parti ne peut s'adresser et influencer des éléments prolétariens sortis de la production, se désagrégeant en une foule inconsciente et manœuvrable, et prétendre l'entraîner telle quelle sur la voie révolutionnaire.
Seuls l'organisation et l'encadrement de ces couches de travailleurs industriels et agricoles dans les syndicats, leur étroite union au travers cet encadrement avec les ouvriers travaillant dans la production, permettront de les intégrer à la lutte révolutionnaire de l'ensemble du prolétariat et les transformeront en un des ferments plus actifs de la décomposition et de l'écroulement du régime capitaliste.
Il revient au parti d'accomplir cette tâche au travers des syndicats et au moyen d'une action de solidarité efficace et réelle. Les fractions syndicales communistes doivent oeuvrer pour l'adoption par les assemblées et les comités syndicaux des mesures propres à la réaliser effectivement.
Sans refuser les subsides que l'Etat peut accorder aux chômeurs, tout au contraire en luttant pour l'obliger à les rapprocher le plus possible du niveau des salaires des autres catégories d'ouvriers, les syndicats doivent s'orienter vers des formes de lutte plus directes. Les fractions syndicales doivent proposer aux comités d'usine d'exiger de leur entreprise l'entretien de ses ouvriers en chômage. L'entreprise doit leur verser le salaire complet. Les syndicats ne doivent pas accepter la politique défaitiste et de trahison qui justifie le licenciement d'ouvriers et le refus de leur payer des allocations par suite de la diminution des bénéfices de l'entreprise.
A un stade plus avancé du cours révolutionnaire et en liaison avec les mouvements prolétariens pour le contrôle de la production, la lutte des masses de chômeurs pourra être orientée vers l'occupation et la mise en marche forcée, sous la direction des Comités d'usine, des entreprises fermées.
C'est à l'avant-garde révolutionnaire, suivant le développement de la situation et l'accroissement de sa propre influence sur le prolétariat, que revient la tâche d'orienter (au travers des fractions syndicales) les syndicats dans cette voie et d'établir à chaque phase de la lutte la tactique correspondante.
Pour que le parti puisse jouer ce rôle d'organisateur de la classe prolétarienne et en vue de la conquête des syndicats - ce qui ne veut pas dire conquête des postes bureaucratiques mais des masses de syndiqués et des organes de base - il faut que les rapports entre l'avant-garde et les organismes unitaires du prolétariat prennent la forme d'un réseau de groupes adhérant à l'ensemble de la structure syndicale. Ce réseau est formé par les fractions syndicales communistes de chaque syndicat et doit s'élargir à chaque usine ou entreprise.
La fraction syndicale communiste est formée par tous les militants de l'organisation communiste appartenant au même syndicat.
En tant que partie intégrante du syndicat, ses rapports avec les autres ouvriers syndiqués sont ceux d'un groupement défendant des positions de classe. En tant que fraction politique, elle représente et défend la politique du parti sur le terrain syndical.
Si, à l'intérieur des syndicats, elle accepte la discipline démocratique, reconnaissant les décisions de la majorité, elle ne peut en aucun cas renoncer à sa liberté de critique et de propagande.
Ses rapports avec d'autres groupements qui, incidemment, peuvent être en opposition avec les directions bureaucratiques doivent s'appuyer sur les bases principielles de l'organisation communiste. Les fractions syndicales peuvent donc établir des accords avec ces groupements pour des buts concrets immédiats, en sauvegardant leur liberté de critique et d'action mais en aucun cas conclure des pactes permanents comportant une plateforme syndicale d'action, même si ces groupements ne présentent pas apparemment un caractère politique, et encore moins se dissoudre dans leur sein ou fusionner avec eux. La fraction syndicale communiste est une organe du parti comme sa politique est la politique du parti.
Les fractions syndicales communistes se relient localement et nationalement formant des Comités pour chaque syndicat, Union syndicale locale et Fédération nationale. Elles dépendent et sont subordonnées aux comités locaux et à la CE du parti.
Le réseau des fractions syndicales et Comités syndicaux n'est pas seulement constitué en vue de la conquête des organisations syndicales mais il doit être considéré comme une institution permanente qui subsistera et aura un rôle après l'avènement de la dictature du prolétariat.
Notre plateforme syndicale
Les militants de la GCF ne peuvent accepter des postes responsables que dans les organes de base élus directement par les ouvriers et en aucun cas dans les organes de direction élus au second degré ; ceci, bien entendu, dans le cas où la politique des fractions syndicales communistes est minoritaire
La Conférence, à l'unanimité des camarades, affirme comme position de principe inaltérable pour des communistes face aux mouvements nationaux et coloniaux qui surgissent et peuvent surgir à l'époque de décadence du capitalisme :
Du fait que les mouvements nationalistes, en raison de leur nature de classe capitaliste, ne présentent aucune continuité organique et idéologique avec les mouvements de classe du prolétariat, de ce fait le prolétariat, pour rejoindre ses positions de classe, doit rompre et abandonner tous les liens avec les mouvements nationalistes.
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Dans la question des discussions au sein de la Gauche italienne, la Fraction française prend position sur la base de la Déclaration Politique issue de la conférence italienne de mai 1944, condamne le courant de V. comme courant révisionniste et appelle, avec le groupe de la GCI en France, la GCI à se délimiter et à rompre avec ce courant
La situation de la France se caractérise par une double contradiction : tout d'abord une aggravation de la crise économique issue de la brisure de l'économie de guerre française d'avec l'économie allemande et qui se relie à l'impossibilité pour la bourgeoisie de reconstruire une économie de paix une fois la production de guerre interrompue, qui a contrasté avec le maintien du cours politique de guerre impérialiste, c'est-à-dire avec l'absence du prolétariat sur l'arène politique.
Cette contradiction a conduit à une réintégration du capitalisme français dans la guerre permettant une reprise partielle de l'industrie mais qui, à son tour, ne va servir qu'à exacerber le contraste de classe qui éclatera demain dans l'opposition directe du prolétariat à la guerre impérialiste.
Cela signifie que, malgré la gravité de la situation économique, la bourgeoisie française est parvenue à instaurer une dictature militaire qui interdit toute expression révolutionnaire légale et à poursuivre, groupée derrière son gouvernement, une politique impérialiste sans rencontrer une opposition nette dans le prolétariat par la reprise de la lutte des classes.
Nous ne nous trouvons donc pas actuellement en France devant une situation révolutionnaire.
En conclusion, les tâches politiques qui se présentent à nous ne peuvent pas être centrées autour de la formation du parti de classe, de la mobilisation et de la direction des grandes masses prolétariennes sur des directives révolutionnaires, mais autour d'un travail de fraction, d'élaboration programmatique et politique du parti de demain et de la formation de ses cadres.
Ces tâches de la fraction de la Gauche Communiste en France doivent s'effectuer par la double voie du travail théorique interne, de la lutte idéologique et de la propagande générale de l'idéologie marxiste d'une part, de l'élaboration d'une politique communiste spécifique répondant à cette lutte d'autre part.
a) Nos tâches théoriques : le travail fractionnel reste notre première tâche, non pas dans un sens chronologique mais dans le sens qu'il représente la condition nécessaire à l'établissement d'une politique communiste, à la polarisation des forces révolutionnaires dont la naissance doit nécessairement accompagner l'évolution objective vers la reprise de la lutte aiguë des classes, en un mot la formation d'un véritable parti communiste en France.
Ce travail ne doit pas porter seulement sur les problèmes que nous avons besoin de résoudre aujourd'hui pour établir notre tactique mais sur les problèmes qui se poseront demain à la dictature du prolétariat.
En synthèse, notre tâche de fraction est :
1. de dégager l'armature principielle d'ensemble qui nous guidera dans l'établissement de la tactique au cours de la lutte des classes jusqu'à la prise du pouvoir. C'est-à-dire qu'il faut raffermir ou développer, selon les cas, les positions de principe de la Gauche Communiste Internationale concernant les rapports de l'avant-garde révolutionnaire avec les organismes unitaires de la classe ouvrière et son attitude devant les organes de défense surgissant de sa lutte ; sur les rapports de l'avant-garde révolutionnaire avec les organisations politiques se réclamant du prolétariat ; enfin la position du prolétariat vis-à-vis des autres couches exploitées et de la lutte d'émancipation nationale dans les colonies et les pays opprimés.
2. De rétablir et développer les notions principielles du marxisme sur la dictature du prolétariat et sur le socialisme, en précisant les normes économiques et sociales de la période transitoire, en dégageant les rapports entre le parti, l'Etat et les organismes de la classe ouvrière, entre l'Internationale et l'Etat après la prise du pouvoir.
Il ne s'agit ni de prétendre "résoudre tout à l'avance" ni de vouloir substituer le travail du cerveau à l'expérience mais d'utiliser les matériaux fournis par l'histoire de la révolution russe et de sa dégénérescence ainsi que des luttes ouvrières dans la période de l'entre-deux guerres impérialistes qui ont été laissés inexploités par la trahison de ceux qui prétendaient constituer le nouveau mouvement communiste.
Ce travail représente la seule possibilité de transformer ces événements historiques en expérience du prolétariat. Il nous incombe la tâche de cristalliser le processus d'édification du prolétariat en classe en lui rendant ses propres expériences révolutionnaires, soit la responsabilité de le laisser retomber dans de nouvelles défaites en ne tirant pas les leçons de ses luttes.
b) La lutte idéologique : le travail théorique, étant donné la nature antagoniste de la société capitaliste et les formes variées de l'influence bourgeoise au sein du prolétariat, est lié indissolublement à la lutte idéologique et politique contre les partis qui trahissent la classe ouvrière et les tendances qui jettent la confusion en son sein.
Actuellement cette lutte doit être dirigée principalement sur trois points :
L'idéologie de guerre impérialiste et le néo-réformisme s'infiltrant surtout dans le prolétariat par le canal de la défense de l'URSS et de l'illusion de l'Etat russe considéré comme Etat prolétarien, cette lutte doit s'attacher à souligner le rôle contre-révolutionnaire joué par la Russie à mesure qu'il se dégage des événements.
En ce qui concerne le troisième point, notre attitude vis-à-vis des organisations néo-trotskistes doit marquer sans équivoque notre délimitation principielle sur la notion du travail de fraction.
c) La propagande générale : la propagande générale du programme maximum et de l'idéologie marxiste est une tâche qui répond au problème de la formation des cadres révolutionnaires et non de la mobilisation des masses prolétariennes pour la lutte contre le capitalisme.
Elle ne peut remplacer l'oeuvre du parti "participant à tous les conflits, profitant de ces conflits pour apprendre au prolétariat à lutter et pour le conduire vers la révolution", ni se substituer à la maturation de la situation objective qui fait surgir ces conflits.
On ne doit donc en aucun cas sacrifier son expression intégrale aux illusions d'un large travail dans les masses. Dans la situation actuelle, cela signifie qu'elle ne peut se faire qu'au travers d'organes illégaux. La légalité ne peut être demandée à la bourgeoisie par la minorité révolutionnaire et c'est en s'appuyant sur le prolétariat que cette minorité peut conquérir son droit de libre expression.
De la même manière l'extension de cette propagande dépend du développement de la lutte prolétarienne et de notre capacité à nous relier à cette lutte.
Elle doit être faite, dans chaque situation, le plus largement possible en tenant compte de son rôle propre et des possibilités de l'organisation.
d) Le travail politique : mais c'est essentiellement dans la participation aux mouvements ouvriers et dans l'établissement d'une politique communiste par rapport à ces mouvements que la Fraction trouve le chemin pour relier son programme à la lutte des classes et les bases de son développement et de son renforcement en tant qu'organisation.
C'est au travers de cette tâche qu'elle réalise pleinement son rôle d'avant-garde révolutionnaire.
La situation économique et politique actuelle de la France ouvre la perspective, à brève échéance, de mouvements prolétariens. Entraînant comme conséquence les bas salaires, la persistance et même l'aggravation des restrictions alimentaires, des moyens de chauffage, des transports ainsi que du chômage - même partiel - et aussi l'obligation pour les jeunes travailleurs de se faire tuer sur le front impérialiste, elle met dès aujourd'hui en évidence les bases d'où ils surgiront.
Le marasme économique provient à la fois de la destruction des moyens de production - appareil productif et capital - et de l'inexistence d'un marché intérieur capable d'animer une véritable reprise économique.
La reprise de la guerre est donc liée, pour la bourgeoisie française, à la reconquête de ses positions internationales du point de vue économiques, en particulier de son empire colonial.
C'est là l'objectif qu'elle tente et tentera d'opposer aux revendications du prolétariat.
En ligne générale donc, notre lutte doit tendre à préparer le prolétariat, au travers de ses luttes, à opposer sa solution révolutionnaire à la solution capitaliste de la crise.
Ainsi, à tous les stades de la lutte, la Fraction doit poser clairement comme la perspective centrale des communistes : la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.
La situation semble avoir dépassé, en France, le stade des manifestations anti-prolétariennes, du genre des insurrections de "libération". Précisons que, dans ce cas, la Fraction doit opposer sa position de principe à la guerre impérialiste, dénoncer le caractère impérialiste des mouvements, quelles que soient les couches d'ouvriers qui y participent, et appeler les ouvriers à les abandonner en leur démontrant que ces manifestations -loin de présenter un danger pour la bourgeoisie, d'être un stade nécessaire de la lutte révolutionnaire- ne sont qu'une confirmation de l'emprise de la bourgeoisie sur le prolétariat. De tels mouvements -qui ne représentent pas une rupture du cours de la guerre, qui ne sont pas des mouvements de classe du prolétariat et présentent une nature essentiellement différente de ceux qui demain inaugureront le cours de la Révolution- n'offrent aucune base pour développer une intervention de l'organisation politique de la classe ouvrière (Fraction ou Parti) car ils ne surgissent pas du contraste capital-travail, quelles que soient les causes qui déterminent la participation subjective des ouvriers.
Par contre, l'éventualité de l'intervention de regroupements à nature de classe (syndicats) sur la base du mécontentement du prolétariat contre la situation économique, dans des manifestations à origine nationaliste (Belgique, Grèce) peut se présenter à nouveau en France sous d'autres formes. Dans ce cas, la Fraction ne doit pas s'opposer aux grèves mais prendre nettement position contre l'orientation donnée à celles-ci.
Elle doit s'efforcer de détacher les ouvriers des deux positions bourgeoises en présence en établissant une démarcation nette entre les revendications prolétariennes posées et les revendications bourgeoises. Elle doit appeler les ouvriers à l'indépendance d'action en posant leurs revendications spécifiques comme seul objectif à la lutte.
Dans la perspective d'une série de mouvements prolétariens surgissant directement de la crise économique et contre le chômage et les bas salaires, la tâche de la Fraction est d'intervenir pour mettre en évidence la signification de classe de ces mouvements et les unifier sur le but immédiat et contingent de la lutte contre la guerre impérialiste.
Elle devra toujours opposer le principe de la lutte de classes à la politique réformiste et de collaboration avec le capitalisme et l'appliquer dans sa politique sur chaque question contingente (comités de gestion, nationalisations...).
La Fraction réalisera ces tâches au travers du travail syndical et de la propagande proprement politique.
En conclusion, ce travail d'extériorisation des positions politiques doit strictement correspondre au rôle spécifique de la Fraction qui est celui de former les cadres du parti de classe de demain et non de conquérir les masses.
Le travail de masses ou "le large travail dans les masses" correspond à un stade ultérieur du développement de la situation, marqué par une série de prise de position par le prolétariat qui posent déjà les conditions politiques pour la transformation de la fraction en parti.
e) Travail international : sur le terrain international, notre tâche devra consister à conserver et consolider les liaisons internationales et, au besoin, aider au regroupement politique des militants isolés dans l'émigration.
« Il faut construire le programme ; sans programme pas de parti » disions-nous dans l’Introduction au premier numéro de cette revue. Il y a trop de charlatans dans le mouvement ouvrier – qui pensent mener le prolétariat à la révolution par l’action pratique pure et les improvisations – pour qu’il soit inutile de réaffirmer ce principe.
Mais le problème est loin de se borner là. Il n’est aujourd’hui personne parmi les défaitistes qui ne brandisse le drapeau où est écrit : « Bilan du passé ! », « Tirer les leçons de l’expérience ». Mais les positions politiques et la pratique ressemblent tellement à celle d’avant-guerre que nous devons inlassablement poser la question : « Partir de quoi et par quelles méthodes entendez-vous construire le programme ? »
La psychologie avec laquelle on aborde cette question dans les débris du « communisme de gauche » porte tous les stigmates de la défaite et du découragement entraînés par la confusion que l’on fît autour d’elle avant la guerre et entretient encore cette confusion.
Le premier trait de cette psychologie est ce que l’on pourrait appeler « la théorie de la table rase », qui se résume dans le leitmotiv « tout a failli » et qu’un éditorial de « La Flamme », organe de l’Union des Communistes Internationalistes, intitulé, naturellement, « Élaborer un programme », illustre de la manière suivante :
Puisqu’on parle de faillite, voyons la position de ces « oppositions » en face de la guerre. Il n’est pas, en effet, d’épreuve plus décisive pour départager la faillite, c’est-à-dire le passage à la bourgeoisie, du maintien des positions politiques de classe. En gros, ces oppositions communistes, surgies contre la dégénérescence opportuniste de l’Internationale Communiste, se divisaient en deux courants : l’Opposition trotskiste et le courant de la Fraction de gauche italienne.
En 1939, le courant trotskiste, avec ses divers groupes, se trouvait dans le camp de la bourgeoisie par sa position de « défense de l’URSS » et de la simple « opposition politique » dans les pays alliés de celle-ci. Seules, c’est un fait historique, les Fractions de gauche restaient sur le terrain du prolétariat par le défaitisme révolutionnaire dans tous les pays.
Pourtant, ce n’est pas 1939 mais déjà 1936 qui devait retracer entre les Fractions de gauche et le centrisme trotskiste la même frontière de classe qui, en 1914, séparaient sans retour les révolutionnaires des réformistes de la 2ème Internationale. En effet, les événements d’Espagne, bien que sans précédents historiques, présentaient de nouveau et sans équivoque possible à l’avant-garde l’épreuve de la guerre.
Contre la théorie de l’antifascisme prolétarien, les Fractions de gauche démontraient que l’attaque de Franco représentait l’attaque de la classe capitaliste contre le prolétariat espagnol ; celui-ci ne pouvait briser qu’en dirigeant sa lutte contre l’Etat capitaliste lui-même. Elles flagellaient la duperie d’une soi-disant « guerre révolutionnaire » ou « guerre civile » sans pouvoir révolutionnaire et avertissaient le prolétariat que c’est justement au travers de la guerre contre Franco que la bourgeoisie, au moyen du gouvernement républicain, avait raison de lui. Ceci devait être prouvé par la dissolution du Comité Central des milices de Catalogne puis à la militarisation de celles-ci.
Alors que ces faits servaient à des éléments confus de point de départ pour proclamer le défaitisme, les Fractions de gauche montraient au contraire que ce n’étaient pas des décisions formelles qui changeaient la nature de classe de la guerre et des milices mais que celles-ci étaient elles-mêmes un produit du changement du rapport des forces, en faveur de la bourgeoisie, provoqué par l’abandon du terrain de classe. Elles dénonçaient cet abandon dès le moment où la lutte ascendante de la première semaine contre l’État capitaliste et la bourgeoisie atteignait - du fait de l’absence d’un parti révolutionnaire qui seul aurait pu la pousser plus haut jusqu’à la prise du pouvoir - son point culminant pour nécessairement retomber et laisser place à la lutte militaire contre Franco. C’est dès ce moment que les Fractions appelaient les ouvriers à quitter les colonnes militaires de l’antifascisme pour lutter sur le terrain de classe. Ces positions ont été pleinement confirmées par la suite des événements et les Fractions de gauche furent malheureusement les seules organisations qui les défendirent.
Par contre, l’épreuve espagnole devait sanctionner l’opportunisme trotskiste par la trahison définitive de sa participation à la guerre antifasciste.
Ces faits demandent quelque réflexion.
Quand il s’agit d’une situation aussi confuse que celle de l’Espagne, il serait absurde de les attribuer au hasard. Ils ont bien été en fait le produit de l’évolution, profondément divergente des deux courants. Ils démentent de manière flagrante la théorie vulgaire de la « faillite générale » et il faut les rétablir, les souligner inlassablement.
Pourquoi ? Pour instituer un monopole de groupe ? Rien ne serait plus ridicule. Les marxistes ne peuvent pas séparer la lutte des groupes ou organisations politiques de la lutte de classes. Si nous rappelons ces faits c’est non pas parce qu’ils « nous » appartiennent mais parce qu’ils appartiennent au prolétariat, à son effort pour se dégager de la confusion semée par la bourgeoisie, parce qu’ils représentent une victoire dans son ascension vers une claire conscience de classe. Aussi dire : « Élaborons un programme révolutionnaire » tout en s’empressant, de fourrer dans le même sac tout le passé politique d’après la. 3è'me Internationale pour le jeter à la mer comme « failli » est une inconséquence dont même un petit enfant s’apercevrait ; car que penserait même un petit enfant d’un homme qui préférerait démolir une maison neuve construite sur les ruines de l’ancienne, sous prétexte qu’elle n’est pas terminée, plutôt que de travailler à l’achever ?
Mais démolir la maison ne représente pas seulement l’inconséquence des soi-disant « communistes de gauche » aujourd'hui. C’est un aveu d’impuissance devant les grands débats et les grands problèmes qui ont animé le mouvement ouvrier face à la dégénérescence de la H®116 Internationale et après sa mort. C’est une lâcheté qui empêche de chercher pourquoi le trotskisme - qui, bon gré mal gré, directement ou indirectement, entraînait, derrière lui la majorité des « communistes de gauche » - a failli. C’est parfois, nous le verrons, de la simple ignorance.
C’est cette impuissance, cette lâcheté, cette ignorance qui engendrent nécessairement un éclectisme absolument inapte à former la base de reconstruction du programme.
C’est pourtant cet éclectisme qui constitue' le' deuxième trait caractéristique de la psychologie au sein du nouveau « communisme de' gauche ». Il se manifeste de différentes manières selon les courants, sans cesser de se caractériser par la même absence de cette large vue historique dont nous avons besoin pour comprendre en quoi le programme issu de la révolution russe était erroné, en quoi Il était Inachevé, par le même arbitraire dans la prise de positions politiques et même seulement dans l'adoption d’une plateforme de discussion.
Par exemple, l’Union des Communistes Internationalistes déclare : « Nous n 'avons pas peur d'utiliser tout ce qu’il y a de sain dans le bolchévisme, le luxembourgisme, l’anarcho-syndicalisme et d’en rejeter ce qui nous semble erroné, ou dépassé. Il ne- s'agit pas d'opérer un dosage savant mais d'élaborer une solution dynamique. »
On peut déclarer, tant qu’on veut, rechercher une solution dynamique (qui ne le fait pas ?) ; la vérité c’est que le dynamisme dépend inexorablement de la méthode qu’on emploie.
Mais que fait l’Union Communiste Internationaliste ? Elle déclare tout simplement (après la victoire russe qui a historiquement confirmé les thèses du communisme) qu’il n’est possible de tirer hors du communisme des éléments du nouveau programme : elle ressuscite pour cela le vieil anarcho-syndicalisme qui a pourtant prouvé, dans sa faillite en Espagne, son caractère retardataire et petit-bourgeois.
Ailleurs les Communistes Internationalistes se réservent d’emprunter des notions programmatiques à un certain « luxembourgisme » qu’ils mettent en parallèle avec le bolchévisme. Mais on sait par expérience que mettre bolchévisme et luxembourgisme en parallèle c’est, en réalité, les opposer sur la question du parti.
C’est en effet la théorie du parti et le type nouveau d'organisation, qu’il a créé en adaptation aux buts nouveaux de la lutte ouvrière, c’est-à-dire la prise du Pouvoir, qui a fait du bolchévisme une école révolutionnaire originale dans la 3éme internationale. Par contre le luxembourgisme ne constitue pas vraiment une école dans le mouvement communiste; les quelques positions politiques prises par Rosa Luxemburg en opposition à Lénine sur les questions agraire et nationale ne pourraient suffire à le caractériser.
Ce que les Communistes Internationalistes se réservent de choisir c’est entre la conception bolchévique du parti, que les caricatures ultérieures de la 3è™c Internationale ne sauraient entamer, et la conception de Rosa fortement marquée de social-démocratie, périmée et infirmée au prix de la défaite du prolétariat allemand en 1919.
Tout ceci nous fait bien penser aux bavardages des éclectiques bernsteiniens sur la « liberté de critique » ; et, dans les deux cas, leur méthode n’est-elle pas une négation de la méthode expérimentale historique du marxisme ?
Au reste, le même arbitraire historique se trouve chez ceux que l’Union Communiste Internationaliste combat comme les "partisans du léninisme déifié".
Ils fixent au léninisme une date de validité : 1921. Au-delà tout est bon et ils reprennent mot par mot les formules et les mots d’ordre sans se donner le moins du monde la peine de voir s’ils correspondent, à la réalité actuelle. Mais après 1921, par contre, ils rejettent tout en bloc sans plus d’analyse politique.
Évidemment cet arbitraire ne se limite pas à la période de formation de l’internationale Communiste. Il embrasse sa phase de dégénérescence et le mouvement ouvrier après sa mort. Ici les formules vagues « il faut tirer les leçons de l'IC et des diverses oppositions communistes » (qui ont toutes sans exception « fait faillite ») et« rénovation de l'arsenal révolutionnaire » recouvrent la même attitude qui, au lieu de chercher à atteindre une claire vision du cours historique de la révolution russe et de sa dégénérescence, à une formulation théorique des problèmes qu’elle a soulevés, ce qui exige une nette appréciation du rôle historique des différents courants, préfère grappiller, recouper, assembler de ci de là des solutions politiques déterminées, dépourvues du soutien d’une véritable analyse théorique.
Une autre forme d’éclectisme manifestée par l’UCI est ce qu’on pourrait appeler « scientisme ».
Tout ceci serait très bien si..., en premier lieu, on s’était soucié de dégager la caractéristique historique de l’époque actuelle comme phase décadente. Les Communistes Internationalistes ne nous disent ni où en est la société de son mouvement perpétuel ni quelle est cette « mue » qui engendre la crise révolutionnaire. Sans cette condition, une analyse, si sérieuse soit-elle, ne servira jamais au prolétariat. « A l’état actuel de la science disait Lénine, nous n 'aurons jamais épuisé, l’étude des formes de l'impérialisme ; comme toute autre, cette science est infinie. »
Ce qui nous intéresse ce n’est pas l’étude approfondie des formes de l'impérialisme mais ce qu’elles expriment historiquement et la position politique à prendre devant elles : par exemple, nous devons mettre en évidence, aux yeux du prolétariat, que le capitalisme d’État (allié à n’importe quelle forme politique) est une expression de cette décadence, tout comme les trusts et les cartels étalent l’expression de la phase ultime du développement du capitalisme.
Ce sont par contre les défenseurs actuels de l’URSS, qui sont aussi des réformistes partisans des nationalisations, qui s’obnubilent et obnubilent le prolétariat sur des formes plus ou moins nouvelles et ignorent ou veulent ignorer la période historique décadente et le contenu, capitaliste de ces formes.
Si, ensuite, on avait cherché, d’un point de vue de classe, en quoi consiste le problème fasciste, la guerre d’Espagne, la guerre actuelle l'indiquent bien parce qu’il sert à mobiliser le prolétariat sur un dilemme bourgeois fascisme- démocratie et à l’attacher ainsi au capitalisme.
Notre tâche essentielle est donc non de faire des études descriptives approfondies des systèmes fascistes mais de révéler au prolétariat, de lui dénoncer au travers des événements l’identité de nature de classe de ces deux forces politiques, le rôle de la démocratie bourgeoise dans la genèse du fascisme, le but de classe de celui-ci : écraser la révolution prolétarienne ; et le dépérissement de la démocratie bourgeoise en tant que telle dans les périodes des révolutions et des guerres.
Nous avons vu l'éclectisme grappiller dans les théories et les écoles, remettre en chantier des problèmes politiques amplement résolus. Mais ce n’est pas tout : sa méthode ahistorique le pousse à agir de même face à l’histoire elle- même : « Tirons les leçons des révolutions russes, et allemande, puisons dans l'expérience espagnole récente les éléments positifs, en dégager toutes les ■ insuffisances. »
Pour nous il est évident que le programme doit être la synthèse des principes nouveaux de lutte prolétarienne tirés de l’expérience historique. Mais il est non moins évident que seule une expérience supérieure aux points les plus hauts atteints par le prolétariat dans sa lutte peut aujourd’hui nous aider à forger de nouveaux principes ou en infirmer d’anciens. La révolution russe est à un degré supérieur à la Commune de Paris et pose des nouveaux problèmes, de même les luttes révolutionnaires d’après-guerre posent des problèmes qui n’ont pas été résolus par le parti russe. Mais le cours de reflux du prolétariat qui débouche dans la guerre et qui contient l'expérience espagnole ne peut pas nous apporter des nouveaux enseignements positifs : il faudrait pour cela supposer que cette même expérience espagnole a historiquement dépassé celle des périodes révolutionnaires d'après-guerre ou la révolution russe elle-même. Pourtant de tels événements peuvent enrichir l’avant-garde mais seulement dans la mesure où on n’y cherchera pas d’enseignements positifs nouveaux mais une réaffirmation, une trempe de ces principes.
Les Fractions de la Gauche communiste ne peuvent prétendre avoir épuisé l’élaboration du programme même par rapport: aux matériaux historiques existants. Mais elles ont montré le seul chemin à prendre pour échapper à la maladie éclectique qui sévit aujourd’hui encore malgré l’expérience trotskiste et pour reconstruire le programme : le chemin des fractions.
On ne sait plus aujourd’hui ce que cela signifie. Par exemple, on reproche à la Gauche italienne d’avoir voulu régénérer l’IC centriste, menant ainsi une politique trotskiste. Mais on oublie de se demander par quels moyens la GC et Trotsky entendaient régénérer l'internationale. Trotsky croyait possible de redresser la direction opportuniste du Parti et même d’obtenir des victoires avec cette direction. La GC, elle, proclamait que seule la constitution de fractions de gauche « ayant pour tâche, d’exprimer la survivance et la continuité de la conscience prolétarienne et de forger les nouvelles armes idéologiques exigées par l'étape plus progressive de la lutte pour la révolution communiste » en face de la direction défaillante et la conquête de cette direction par les fractions par un renversement du centrisme en liaison avec la reprise des mouvements prolétariens pouvait permettre la régénérescence du Parti.
Cette position non seulement reliait la Gauche Communiste Italienne à tout ce qui est désormais acquis par le prolétariat (que l'éclectisme, lui, remet en question) mais elle l’amenait à faire ce dont fut toujours incapable le trotskisme : une critique fondamentale de la 3ème Internationale.
Après le passage définitif des partis dans le camp de la bourgeoisie, acquérant désormais une fonction de trahison, les deux positions politiques se retrouvèrent identiquement opposées sur le problème de la reconstruction de la nouvelle avant-garde. La CE de la Fraction Italienne exprimait ainsi, en 1933, les divergences :
On sait aujourd’hui à quelles honteuses compromissions cette politique devait mener le trotskisme.
Quand les Communistes Internationalistes écrivent :
Ils manifestent bien qu’ils ne comprennent pas plus le véritable problème que ceux qui perpétuent le climat et les méthodes encore en question aujourd’hui.
Bien avant les éclectiques, la Fraction a dénoncé et combattu ce danger sur son véritable terrain qui est politique et non pas moral, en opposant à la position des faiseurs du parti trotskiste et à leur méthode d’espionnage, de noyautage aussi bien que leurs fusions et scissions sans principes, le travail fractionnel conséquent pour la reconstruction du programme.
La CE de la GCF
Les événements en Grèce, où l'impérialisme anglais a donné la pleine mesure d'une répression sauvage pour défendre ses intérêts impérialistes, ont été l'occasion de mettre en lumière les positions politiques des divers partis et groupes se revendiquant du prolétariat.
Nous ne nous arrêterons pas sur les protestations venant des Partis Socialistes et Partis Communistes. Ces protestations verbales, ces indignations de façade n'ont jamais empêché "ces oppositions de Sa Majesté le Capital" de continuer à le servir fidèlement. Bien plus, la bourgeoisie a besoin de l'existence des partis pouvant "protester" de temps à autre pour mieux duper ainsi le prolétariat et canaliser le mécontentement des masses dans des manifestations de "protestations" inoffensives. Empêcher la colère des masses d'éclater et de se diriger contre l'oppression de l'État capitaliste, en lui faisant emprunter la voie pacifique et impuissante, la politique de tampon, a depuis toujours été la fonction des partis bourgeois à masque ouvrier.
Mais encore ne faudra-t-il pas, à la place d'expliquer, se contenter de nier, contre toute évidence, la "sympathie" pour la Résistance grecque, exprimée par les partis socialistes et staliniens en accord d'ailleurs avec toute la presse de la Résistance en France. Il va de soi qu'il ne s'agit là nullement d'une manifestation de sentiment révolté par la sanglante répression à laquelle se livre l'impérialisme anglais en Grèce. La bourgeoisie française, avec ses partis de droite, - qui, sous le gouvernement du Front populaire, n'a pas hésité à défendre ses droits d'exploitation en réprimant, dans des flots de sang, les mouvements de révolte dans ses colonies – est prête aujourd'hui à participer joyeusement à toute œuvre de brigandage et de rapine. Si la bourgeoisie et ses partis qui se disent ouvriers ont "protesté" contre l'attitude de l'Angleterre en Grèce, cela est dû à deux raisons :
1. Un lien d'intérêt unit toutes les bourgeoisies nationales de l'Europe face à la rapacité des grandes puissances impérialistes qui dominent le monde. Le sort des petits États faibles est identique et leurs positions économiques nationales sont catastrophiques. Toutes ces bourgeoisies sont plus ou moins dépendantes et doivent subir, à un degré plus ou moins grand, la domination d'une des grandes puissances impérialistes. La France, dans la guerre, a perdu sa place de grande puissance ; ses colonies, son Empire colonial lui ont été enlevés. Elle est tombée au rang de puissance secondaire et subit, de ce fait, au même titre que les autres bourgeoisies des États faibles, la domination étrangère. Cette communauté d'intérêt contre la domination de l'impérialisme anglais lui dicte ces manifestations de sympathie pour la pauvre Grèce et d'antipathie pour la puissante Angleterre.
2. Une autre raison de son attitude de "sympathie" pour la Grèce réside dans la politique internationale de la France qui joue, pour le moment, la carte russe. Dans l'antagonisme entre les intérêts de l'impérialisme anglo-américain et ceux de la Russie, antagonisme se retrouvant autour du pétrole de l'Iran, dans le Proche-Orient et dans les Balkans, les intérêts de la France se trouvent momentanément plus proches, ou moins opposés, de la Russie que de l'Angleterre. Les intérêts impérialistes de l'Angleterre et de l'Amérique se heurtent et menacent directement les positions et les intérêts du capitalisme français. Aussi, la France tente de s'appuyer sur la Russie dans ses intrigues sur l'échiquier mondial.
Dans les événements en Grèce, entre autres facteurs, se jouait une lutte sourde de la Russie contre l'Angleterre. Aussi les manifestations de "sympathie" de la France "libérée", mais en fait soumise par l'Angleterre, allaient non à la Grèce mais à l'impérialisme russe. Le parti stalinien qui a deux patries, celle de sa bourgeoisie nationale et l'impérialisme russe, s'est trouvé à cette occasion particulièrement à l'aise pour les concilier dans son cœur sous le nom de "défense de la Résistance grecque".
Un peu ahurissante (pour ceux qui ne les connaissent pas de longue date) est la position des trotskistes rere-réunifiés sous le nom de PCI. Dans un tract que ce parti a publié et intitulé "Bas les pattes devant la Révolution grecque", ils prétendent que ce qui se passe en Grèce n'est rien moins que la Révolution prolétarienne. Nous sommes habitués depuis longtemps aux élucubrations de ces gens qui jettent de grands mots à tort et à travers. Leur irresponsabilité politique légendaire n'aurait pas grande importance si, toutefois, ils n'entretenaient pas la confusion dans le mouvement ouvrier, l'empêchant de se reconnaître dans la complexité de la situation. Ces hurluberlus non seulement gratifient les ouvriers du trouble qui règne dans leur propre cerveau mais encore les conclusions politiques qu'ils apportent au prolétariat sont immanquablement des solutions contre-révolutionnaires de l'ennemi de classe.
En vain cherchera-t-on dans leur tract une analyse de la situation générale de l'Europe dont la situation grecque et les événements ne sont que des reflets. Cette situation qui est donnée par la sortie des pays "libérés" de l'orbite de la production de guerre allemande qui faisait marcher leur production et de leur non-intégration dans la production de guerre anglo-américaine (celle-ci suffisant elle-même pour les besoins de la conduite de la guerre). C'est pourtant là la base de toute la situation critique où se trouve l'économie des différents pays de l'Europe. Aucune production de paix n'étant possible à l'époque décadente du capitalisme, la sortie d'un pays de la production de guerre ouvre immédiatement pour lui une situation économique catastrophique.
Cette situation est celle de la Belgique, de l'Italie, de la France, de la Grèce, avec des degrés plus ou moins accentués d'après les positions de résistance intérieure de chaque bourgeoisie et de la possibilité existant pour chacune d'elle de sa réintégration partielle dans la production de guerre et sa participation dans la guerre.
L'activité économique de la Grèce était toujours fonction de sa position de pays transitaire et du trafic maritime. Déjà l'occupation allemande devait gravement attenter aux sources de sa vie économique, d'où la situation de misère de la Grèce pendant l'occupation et la résistance de la bourgeoisie nationale. L'occupation anglaise n'a fait qu'aggraver cette situation, n'offrant aucune activité économique de remplacement, et accule toute l'économie grecque au bord de l'abîme le mécontentement est général dans toutes les classes du pays et particulièrement aigu chez les ouvriers réduits à la famine. Se présentant comme le porte-parole de l'intérêt général, la bourgeoisie grecque a canalisé ce mécontentement des masses afin d'obtenir certaines concessions économiques de la part de l'occupant anglais et le masquant, pour mieux duper les masses, sous les phrases de l'«indépendance» et du «droit du peuple à disposer de lui-même.
Le mécontentement des masses trompées par la bourgeoisie permet à cette dernière de se servir du sang des prolétaires comme monnaie d'échange et moyen de pression auprès de l'impérialisme étranger pour l'obtention de quelques concessions économiques.
Les événements en Grèce se sont trouvés, en plus, attisés par les intrigues impérialistes du gouvernement de Staline et exploités contre l'antagonisme auquel il se heurte dans les Balkans : l'impérialisme anglais.
Le sang des ouvriers grecs trompés est versé à flot pour les intérêts de la bourgeoisie grecque et ceux de l'impérialisme russe. Pour le moment, le prolétariat grec n'a pas réussi à rompre avec sa bourgeoisie, à se mettre sur son terrain de classe en opposition à la bourgeoisie nationale et aux impérialismes étrangers. Et c'est cette situation tragique du prolétariat, se faisant massacrer pour les intérêts de son ennemi de classe, que les trotskistes français représentent comme la Révolution prolétarienne. Il montre l'exemple à tous les opprimés, etc. Naturellement quand on représente la tragédie du prolétariat grec comme la révolution, on doit aussi la considérer comme "la première entrée" et passer sous silence "la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" commencée par le prolétariat italien en juillet 1943. Il n'y a rien de commun entre la position de classe du prolétariat italien luttant contre la guerre impérialiste - contre les deux occupants impérialistes, allemands et anglais, contre l'Etat capitaliste aussi bien sous sa forme fasciste que démocratique – et la position du prolétariat grec se faisant massacrer sur le terrain de classe du capitalisme.
Entre les deux positions, du prolétariat italien et du prolétariat grec, les trotskistes ont choisi ; et c'est la position du prolétariat grec qu'ils offrent en exemple à suivre aux ouvriers du monde !
Il est tout à fait caractéristique que les trotskistes remplacent volontiers le terme de "prolétariat" par celui très vague de "peuple". C'est au secours du "peuple grec" qu'ils appellent, estompant la notion de classe qui, la seule, nous permet de comprendre la signification des événements et leur nature de classe.
A ce sujet, nous comptions revenir, une autre fois, sur la question de la notion de "peuple" en général et de "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" en particulier que d'autres groupes, en particulier les RKD, représentent comme un mot-d'ordre de classe du prolétariat.
Et que demandent les trotskistes aux ouvriers ? d'imposer aux directions des partis socialistes, staliniens et de la CGT une unité d'action pour sauver la révolution grecque. Autrement dit, ils remettent le sort du prolétariat grec entre les mains des partis chauvins impérialistes. Pratiquement et positivement, ils appellent pour "commencer des collectes pour l'envoi d'armes modernes au peuple grec".
Lorsque le prolétariat espagnol se faisait massacrer pour le compte de sa bourgeoisie divisée en deux camps, les trotskistes réclamaient l'envoi d'armes pour l'Espagne. Lorsque Tchang Kaï-Chek, bourreau de la révolution chinoise a commencé, pour le compte de l'impérialisme américain, sa guerre de "défense nationale" contre le Japon, les trotskistes appelaient les ouvriers à se solidariser avec la Chine et à boycotter les produits japonais. Après, il fallait se solidariser avec la Pologne de Pilsudski. Pendant l'occupation, les trotskistes emboîtaient le pas aux staliniens et appelaient les ouvriers français à "la défense de notre empire colonial".
Décidément et chaque fois que le capitalisme a réussi à jeter les prolétaires dans les carnages de la guerre impérialiste, les trotskistes sont là pour mobiliser le prolétariat des autres pays à participer dans ces guerres volontairement par l'envoi des armes. Durant toute la guerre et jusqu'à aujourd'hui, ils sont pour la défense de l'impérialisme russe, entretenant le mythe et la duperie d'un État prolétarien en Russie.
Ces gens –qui, par toutes leurs positions politiques, n'ont depuis longtemps rien de commun avec les positions du prolétariat– appellent aujourd'hui les ouvriers à envoyer des armes pour la continuation, sur le champ du capitalisme, du massacre du prolétariat grec et international.
À travers les événements de la Grèce, le Trotskisme apparaît à nouveau comme un mouvement centriste à phraséologie révolutionnaire et à fonction contre-révolutionnaire.
En pleine guerre impérialiste, en 1915, dans un petit village de Suisse, des révolutionnaires de tous pays d'Europe se réunissaient en vue de lutter contre la guerre, non sur des bases pacifistes mais au nom de la classe prolétarienne.
Cet événement -qui, à l'époque, n'effraya pas la bourgeoisie- devait se conclure par la Révolution d'octobre 1917 en Russie et servir de lien entre les divers mouvements révolutionnaires jusqu'en 1919. La 3ème Internationale normalement rendait caduque et régressive l'idéologie de Zimmerwald ainsi que l'existence de son bureau, dissous d'ailleurs dès le 1er congrès de l'IC.
Ce fait politique important de la guerre 1914-18 renfermait donc en lui cette contradiction d'être un pas en avant en 1915 et déjà en retard dès 1917. Est-ce à dire que les conditions politiques étaient changées de 1915 à 1917 ? Du point de vue uniquement de la conjoncture -en raison de l'exacerbation du contraste capital-travail et de l'épuisement du fait de la guerre- oui ; mais la situation historique était changée depuis 1914, exprimant pour la société en général un tournant vers une crise permanente du régime et l'ouverture d'une ère de guerre et de révolution.
Le problème de Zimmerwald ne se présente donc pas comme un principe révolutionnaire mais, tout au contraire, comme une tactique du moment pouvant par-là avoir des effets contraires selon la conjoncture, ce qui est le fait de toute tactique.
A la faillite de la 2ème Internationale qui livrait la classe ouvrière à la bourgeoisie, se posait pour les révolutionnaires un problème de regroupement du prolétariat sur des bases de classe.
Il y avait pour Lénine deux méthodes à employer. Ou rester fidèle à la lettre au "Que faire" et décider, d'une manière orthodoxe et sur papier, la création de fractions bolchéviques dans les autres pays d'Europe, ou bien dans l'esprit de "Que faire" concentrer la lutte des avant-gardes dans chaque pays sur le problème de classe le plus important du moment, pour donner à la lutte de classe la plus large possibilité de généralisation et permettre à l'histoire de vérifier les armes de lutte du prolétariat. C'est la deuxième méthode que Lénine a choisie et c'est celle qui convenait le mieux à la situation et qui jetait les bases du nouveau regroupement des forces révolutionnaires.
Certains sectaires, au nom des inaltérables principes acquis par l'expérience ouvrière, verront là un début de politique opportuniste puisque la notion de fraction était mise à l'écart. Pour nous, Lénine avait raison de considérer que le problème n'était pas dans l'application stérile, verbale et statique de principes révolutionnaires mais que cette application ne pourrait se faire que par l'action. Car seule cette action rendait de plus en plus nécessaire, aux yeux de la classe ouvrière, la nécessité (création) du parti et d'une nouvelle Internationale.
Poser en 1915, comme condition indispensable pour une action commune, la rupture avec la 2ème Internationale ainsi que l'acceptation des données révolutionnaires de "Que faire", c'était d'une part laisser les mains libres à la bourgeoisie dans sa propagande pour la lutte impérialiste, ne pas admettre que le point central de délimitation des frontières de classe était la guerre ; et transformer les moyens de lutte en but de la lutte de classe d'autre part, c'était empêcher la cristallisation de l'énergie révolutionnaire et poser la réalisation du parti et de la nouvelle Internationale à priori, en dehors du contexte historique, c'est-à-dire de l'action.
Cette méthode aurait faussé non seulement le développement de la conscience ouvrière, qui ne se serait pas retrouvée dans les discussions sans discrimination d'importance de l'avant-garde, mais n'aurait nullement garanti les principes de base de l'avant-garde parce que cette dernière serait morte avant terme.
La dialectique d'un Lénine était conséquente et tangible et sa tactique reflétait plus les principes révolutionnaires au travers des mouvements de classe et leurs aspirations inconscientes mais réelles que des références verbales aux Internationalisme, principes révolutionnaires. Ainsi, nous voyons se dessiner un des premiers aspects de la tactique. L'action révolutionnaire doit se concentrer sur le point central à l'ordre du jour et seule cette action permet à l'avant-garde de se fortifier en éliminant les éléments de hasard qui se sont introduits dans son sein et d'intervenir efficacement dans les mouvements sociaux ; jusqu'en 1914, la lutte était axée sur la politique réformiste de la 2ème Internationale.
Les bolcheviks et la gauche de la 2ème Internationale combattaient avec insistance cette politique funeste qui donnait dans le jeu de la perspective du moment : la guerre impérialiste. Le point central de la lutte tournait autour de la guerre impérialiste bien que tous les partis socialistes proclamaient jusqu'à la veille d'août 1914 leur volonté antimilitariste. L'action révolutionnaire consistait donc dans la démonstration quotidienne du caractère de guerre impérialiste de la politique réformiste.
Après 1914, le point central devint la lutte contre la guerre et la perspective la guerre civile. Ici, l'avant-garde n'a plus un rôle défensif pour éviter la perspective bourgeoise mais un rôle offensif pour faire éclore la perspective de classe.
Une fois posée cette perspective de classe, la lutte tourne autour d'elle et, telle une centrifugeuse, elle permet la concentration révolutionnaire et la séparation d'avec les éléments non-prolétariens.
La perspective actuelle est la même que celle de 1914 ; le critère de la délimitation, en plus de la lutte contre la guerre, s'est enrichi de deux autres points : la dénonciation de l'État contre-révolutionnaire russe et la non-compromission avec les idéologies fascistes et anti-fascistes.
Un Zimmerwald aurait été possible pendant cette guerre sur la base des trois points cités plus haut mais, actuellement devant l'imminence des mouvements allemands, il semble que ce soit trop tard. La classe ouvrière part aujourd'hui dans la lutte avec une avant-garde divisée non seulement en rapport avec les principes d'action mais aussi parce qu'elle n'a pas eu les possibilités de réduire la confusion par un Zimmerwald.
Sadi
Nous publions un extrait d'une conférence faite par Bordiga en 1924, à une époque où il défendait encore les positions marxistes et révolutionnaires. Nous présentons cet extrait pour l'esquisse qu'il contient sur le problème de la tactique et de l'opportunisme, qui répond à certains débats en cours, sans pour cela prendre la responsabilité de toutes les concessions politiques qu'il apporte sur certains points de l'expérience russe[1].
Le point le plus délicat et le plus difficile quand on étudie la figure de Lénine concerne ses critères tactiques que nous allons maintenant aborder ; la tactique n'est pas une question indépendante de la doctrine, du programme et de la politique générale. C'est essentiellement pour cette raison que nous repoussons de toutes nos forces l'interprétation selon laquelle, dans la pratique, Lénine aurait fait des concessions fatales à une équivoque nécessité de souplesse, à une diplomatie cauteleuse et à ce que le boutiquier et le philistin appellent "réalisme". La vérité est que nul n'a su mieux que Lénine fustiger l'opportunisme dont Engels, comme s'il prévoyait les déviations bernsteiniennes, a dit qu'il consiste à sacrifier la vision et la préparation des buts finaux du programme au succès dans les petites questions quotidiennes, ce qui en constitue historiquement la première définition.
Le bourgeois insiste sur cette note fausse pour faire parade d'on ne sait quelle revanche sur l'"utopisme" stupidement attribué à Lénine et à son école. L'opportuniste fait de même pour des raisons analogues et l'anarchiste pour pouvoir prétendre que lui seul est capable -quelle illusion !- de garder en toutes circonstances l'attitude intégralement révolutionnaire ! Pour de multiples raisons, je ne peux exposer ici toute la question de la tactique communiste qui demanderait bien d'autres développements. Je me propose seulement de faire quelques observations sur la tactique et la manœuvre politiques de Lénine et revendiquer ce qui est le véritable caractère de son œuvre. Demain, un débat de cette nature peut devenir de première importance car il n'est pas exclu, et nous verrons pourquoi, que certains se mettent à invoquer un prétendu enseignement de Lénine qui, perdant de vue l'unité de son œuvre, n'en serait que le travestissement. Entre le Lénine rigide et implacable des années de discussion et de préparation et celui des multiples réalisations révolutionnaires, il n'existe en effet, selon nous, pas la moindre discordance.
Ici aussi, il faut examiner la tactique de Lénine d'abord comme chef de la révolution russe puis comme chef de l'Internationale. Il y aurait beaucoup à dire sur ce que fut la tactique du parti bolchevique avant la révolution. Nous avons déjà retracé son œuvre programmatique et critique ; il resterait à traiter son comportement à l'égard des partis voisins dans une série de situations contingentes qui précédent la grande action autonome de 1917. Les communistes russes ne prennent jamais position sur les problèmes de la tactique internationale sans invoquer ces exemples, et c'est là sans aucun doute un matériel très important dont il faut tenir exactement compte, ce qu'on ne manquera jamais de faire dans les débats de l'Internationale.
Limitons-nous à rappeler un épisode de première importance, qui provoqua à l'époque des dissensions parmi les camarades russes eux-mêmes, la paix de Brest-Litovsk de 1918, avec l'Allemagne impérialiste, voulue avant tout par la clairvoyance de Lénine. Constitue-t-elle un compromis avec le militarisme du Kaiser et des capitalistes ? Oui, si l'on juge d'un point de vue superficiel et formel, non, si l'on applique un critère dialectique et marxiste ; dans cette occasion Lénine dicta la véritable politique qui tenait compte des nécessités révolutionnaires suprêmes.
Il s 'agissait de mettre en évidence l'état d'esprit qui avait provoqué le grand élan révolutionnaire des masses russes : sortir du front des guerres entre les nations pour renverser l'ennemi intérieur. Et il s'agissait de créer le reflet de cette situation défaitiste dans les rangs de l'armée allemande, comme ce fut fait dès le début avec la "fraternisation". L'avenir a donné raison à Lénine et non à ceux qui jugeaient superficiellement qu'on devait continuer la lutte contre l'Allemagne militariste sans se soucier, ni des considérations à longue échéance programmatique, ni des considérations pratiques immédiates (pour une fois elles coïncidaient, ce qui n'est pas toujours le cas et rend alors le choix tactique difficile) qui démontraient la certitude de la défaite pour des raisons de technique militaire. Dans ses mémoires, le général Ludendorff a déclaré que l'effondrement du front allemand, après une série de victoires retentissantes sur ses différents points et à un moment où la situation était techniquement bonne à tous égards, ne s'explique que par des raisons morales, c'est-à-dire politiques : les soldats n'ont plus voulu se battre. C 'est que, tout en parlant le langage diplomatique avec les envoyés du Kaiser, la politique génialement révolutionnaire de Lénine avait su réveiller sous l'uniforme du soldat-automate allemand, le prolétaire exploité et conduit au massacre dans l'intérêt de ses exploiteurs.
Brest-Litovsk n'a pas seulement sauvé la révolution russe de l'attaque du capitalisme allemand, bientôt remplacé par les capitalismes de l'Entente dont la haine de la révolution n'était pas moindre ; mais, après que les bolcheviks aient gagné les quelques mois nécessaires pour faire de l'armée rouge un rempart invincible, Brest-Litovsk a déterminé en outre la défaite de l'Allemagne à l'ouest, imputée bien à tort à l'habileté stratégique des Foch ou des Diaz, de ces chefs militaires de l'Entente dont la guerre a démontré cent fois l'infériorité professionnelle.
Venons-en maintenant à l'argument sur lequel on insiste le plus pour présenter Lénine comme l'homme des compromis et des transactions : la Nouvelle Politique Économique russe.
Nous avons rappelé plus haut le caractère graduel et international des transformations économiques après la révolution prolétarienne ainsi que la signification théorique et politique des rapports que les prolétaires industriels de Russie devaient logiquement établir avec les classes paysannes. Nos adversaires répliquent qu'au lieu d'une lente progression vers l'économie socialiste et communiste, il y a eu un véritable recul sur des positions dépassées, un rétablissement de formes purement bourgeoises et qu'on avait espéré abolir, enfin des concessions au capitalisme mondial à qui on avait déclaré une guerre sans merci. Cela démontrerait que Lénine et les communistes se seraient convertis à la pratique opportuniste qu'ils avaient bruyamment reprochée aux autres.
Nous soutenons, au contraire, qu'on ne peut parler pas d'opportunisme à propos de la N.E.P. En effet cette grandiose manoeuvre tactique a été conduite sans jamais perdre de vue les intérêts supérieurs de la révolution, sans jamais renoncer à la victoire finale sur les formidables et multiples résistances du capitalisme. Cela est prouvé par l'argumentation théorique de Lénine lorsqu'il la présenta, par son application pratique qu'il dirigea heure par heure jusqu'à il y a deux ans environ et, pour être clair, par la magnifique formulation que Léon Trotsky a donné au problème dans son puissant discours au IVe Congrès mondial. Le seul mot "Lénine" est une garantie de tout cela.
Dans une première période, le problème fondamental de la révolution russe a été la lutte militaire qui continuait directement l'offensive révolutionnaire d'Octobre ; il fallait en effet repousser la contre-offensive ennemie non seulement sur le front politique intérieur mais sur tous ceux que les bandes blanches soutenues par les puissances bourgeoises petites et grandes avaient militairement organisées. Cette lutte épique que je n'ai pas à rappeler ici ne sera pratiquement terminée qu'à la fin de 1920. L'armée et la police rouges s'y comportèrent de façon si brillante et décidée que personne ne se hasardera à parler de compromis et de renoncement à la lutte. La politique du premier Etat ouvrier et paysan se fonde sur l'antagonisme mondial du prolétariat et du capitalisme et rien n'autorise jusqu'ici à supposer qu'elle perdra de sa décision quand cet antagonisme viendra à s'aiguiser de nouveau ou, pour mieux dire, à reprendre une forme militaire. Dans la période de la guerre civile, la construction du socialisme apparaissait comme un problème secondaire. Ce qui importait, c'était d'une part d'empêcher le renversement des conquêtes politico-militaires du prolétariat et d'autre Internationalisme, part de provoquer l'extension de la victoire de la révolution à d'autres pays. Au début de 1921, il est clair que s'ouvre une phase nouvelle où la révolution européenne, au moins momentanément, est comme renvoyée à plus tard face au phénomène général de l'offensive capitaliste contre les organisations prolétariennes, tandis que d'un autre côté les puissances bourgeoises renoncent à renverser par la force le régime des Soviets ; il ne s'agit plus seulement de vivre au jour le jour et, contre le danger d'une restauration bourgeoise et tsariste, de mener une lutte dont la nécessité soudait ensemble les différentes classes révolutionnaires. Il s'agit d'organiser, par des formules qui ne peuvent être que transitoires et contingentes, l'économie d'un pays comme la Russie où la force politique du capitalisme et des autres formes réactionnaires (comme la féodalisme agraire) ont été battues mais où, après 7 ans de guerre, de révolution et de blocus, l'absence des conditions techniques, économiques et sociales, empêchent de songer à constituer un régime économique pleinement socialiste.
Sous le prétexte qu'on ne pouvait pas instaurer d'un coup l'économie communiste, fallait-il donc convoquer les représentants des hordes blanches vaincues et dispersées et leur rendre le pouvoir pour qu'ils administrent le pays à la façon bourgeoise ? Pouvait-on remédier aux difficultés de la situation en supprimant l'armée et le pouvoir révolutionnaires et en faisant appel aux mystérieuses initiatives "libres" et "spontanées" du "peuple", comme disent les anarchistes sans comprendre que cela serait revenu à rendre le pouvoir aux blancs ? Ce sont là des positions à laisser aux fous ou aux simples d'esprit.
L'analyse qui guide les bolcheviks et Lénine à leur tête vers la difficile solution est bien autrement claire et courageuse.
Dans la première période, les mesures économiques adoptées ne le furent pas pour elles-mêmes mais pour briser la résistance de certaines classes et couches sociales. C'est ce que Lénine a appelé le "communisme de guerre". Sans s'arrêter à des demi-mesures, il fallut démolir de fond en comble le vieil appareil administratif de l'industrie russe qui, dans ce pays arriéré, était cependant très concentrée ; on expropria non seulement les grands propriétaires terriens mais même les propriétaires terriens moyens parce qu'ils représentaient une couche anti-révolutionnaire à mettre hors de combat ; enfin on monopolisa le commerce des grains parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'assurer le ravitaillement des villes et de l'armée. Les nécessités politiques et militaires ne laissaient pas le temps de se demander si l'État prolétarien serait en mesure de remplacer les formes abolies par une organisation socialiste stable.
Cette période terminée, le problème économique venait au premier plan et il fallut par conséquent le résoudre par des solutions nouvelles et différentes. La chose apparaît très claire aujourd'hui pour qui fait une analyse exempte de préjugés pseudo-révolutionnaires. Dans la société russe, dit Lénine, existent les formes économiques les plus variées : le régime agraire patriarcal, la petite production agricole mercantile, le capitalisme privé, le capitalisme d'Etat et le socialisme. La lutte n'est pas encore arrivée au niveau économique où se situe le passage du capitalisme d'Etat au socialisme ; il s'agit plutôt de la lutte entre ce "capitalisme d'État" d'une part, et la "pieuvre" de l'économie paysanne petite-bourgeoise et le capitalisme privé d'autre part. Ce qu'est le capitalisme d'État indiqué par Lénine, Trotsky l'a bien expliqué dans le discours dont nous avons déjà parlé (qu'il faudrait publier en italien dans une brochure à grande diffusion). Il s'agit non pas d'une socialisation effectuée par l'Etat bourgeois, comme dans l'acception traditionnelle, mais d'une socialisation de certains secteurs de l'économie effectuée par le pouvoir prolétarien mais avec des réserves et des limitations qui équivalent à maintenir intact le contrôle politique et financier suprême de l'État tout en adoptant les méthodes de la "comptabilité commerciale" capitaliste.
En Russie l'État remplit donc des fonctions d'entrepreneur et de producteur mais, étant donnée l'arriération économique du pays, il ne peut pas être "le seul" entrepreneur comme ce serait le cas en régime "socialiste", il doit donc renoncer à distribuer lui-même les produits et tolérer un marché de type bourgeois où on laisse agir le petit paysan, le petit entrepreneur industriel et, dans certains cas, le moyen capitaliste local et le grand capitaliste étranger, mais dans des organisations et des entreprises soumises au contrôle étroit de la république ouvrière et de ses organes correspondants.
Agir autrement, surtout dans le domaine agricole, n'aurait pu que paralyser toute possibilité de vie productive. L'agriculture russe était trop arriérée pour permettre une socialisation ou même une gestion étatique d'ampleur appréciable. Il n'y avait donc pas d'autre moyen d'inciter le paysan à produire que de rétablir la liberté du commerce des produits agricoles en supprimant les réquisitions de 1'époque du "communisme de guerre" et en les remplaçant par le versement d'un impôt "en nature" à l'État.
Cette nouvelle orientation de la politique économique apparaît comme une sorte de retraite ; mais cette retraite, dans le sens véritable qui lui est donné aujourd'hui, n'est qu'un moment inévitable de l'évolution complexe du capitalisme et du pré-capitalisme vers le socialisme, moment prévisible aussi pour les autres révolutions prolétariennes, mais évidemment d'une importance d'autant moins grande que le grand capitalisme sera plus développé et plus étendu le "territoire" de la victoire prolétarienne.
Il faut relever un autre danger que la NEP a conjuré à temps : le "déclassement" du prolétariat industriel. Les difficultés de ravitaillement dans les grands centres avaient provoqué une migration des travailleurs urbains vers les campagnes. Celle-ci eut des conséquences non seulement économiques mais aussi politiques et sociales très graves : en retirant à la révolution et à ses organes leur base principale, la classe ouvrière des villes, elle compromettait les conditions essentielles de toute l'évolution future. Les mesures adoptées permirent de conjurer ce péril en relevant le niveau de vie et aussi de combattre le fléau naturel de la disette qui était malheureusement venue s'ajouter à toutes les difficultés suscitées par l'adversaire.
Parmi les mesures qui caractérisent la N.E.P., on doit naturellement inclure l'établissement d'un modus vivendi économique et même diplomatique avec les États bourgeois. Aucune théorie sérieuse de la révolution ne peut prétendre qu'entre États bourgeois et prolétariens la guerre doive être permanente ; cette guerre est certes un fait possible mais l'intérêt révolutionnaire est de ne la susciter que lorsqu'elle peut favoriser l'éclosion d'une situation de guerre civile à l'intérieur des pays bourgeois, ce qui est la voie "naturelle" pour la victoire du prolétariat. Comme cela n'est pas possible du point de vue communiste et que les États bourgeois ont de leur côté constaté l'impossibilité de susciter en Russie une révolte anti-communiste, il n'est pas étonnant qu'il y ait une période de trêve militaire et l'établissement de rapports économiques dont le besoin concret est ressenti des deux côtés. Il serait parfaitement ridicule de réduire le problème à une question de répugnance pour certains contacts et certaines exigences d'étiquette.
Les causes mêmes de la rupture de la Conférence de Gênes démontrent que le gouvernement russe ne renonce nullement à ses principes et ne se prépare en aucune façon à revenir, même momentanément à l'économie privée, contrairement à ce qu'insinuent continuellement nos adversaires. En arrachant au capitalisme quelques-uns de ses facteurs de la grande production, quitte à lui en payer le prix à l'aide des nombreuses ressources naturelles russes, on continue l'œuvre théorisée par Lénine qui consiste à supprimer progressivement la petite entreprise industrielle, agricole et commerciale qui est le principal ennemi du prolétariat là où, comme en Russie, l'organisation de la domination politique du grand capital a déjà été mise hors de combat. Et la solution donnée au problème des rapports avec les paysans n'est aucunement entachée d'opportunisme. Des concessions sont faites sans doute au petit exploitant mais personne n'oublie que si ce dernier représentait un élément révolutionnaire quand sa lutte contre le propriétaire foncier se soudait avec celle du prolétariat contre le capitalisme, dans la période ultérieure le programme ouvrier doit dénoncer et dépasser définitivement le programme paysan de l'alliance.
[1] Pour cette édition (juillet 2004), le choix a été fait d'abandonner la traduction du texte de Bordiga parue dans Internationalisme en 1945 et de lui préférer celle qui est parue dans "Programme Communiste" N° 12 de juillet-septembre 1960.
Dans le N° 1 d'«Internationalisme», la fraction française de la GC a publié des thèses sur la situation internationale et française. Ces thèses marquent un progrès réel, un travail constructif, un apport substantiel dans l'œuvre de l'édification du programme communiste que la fraction considère comme la tâche principale.
Comparées aux documents de discussion d'avant la Conférence, ces thèses sont la meilleure preuve de la valeur et de la fécondité des débats de la Conférence. La Conférence n'a certes pas pu pousser la discussion et la clarification politique sur tous les problèmes qui se sont posés devant la fraction ; elle a laissé inachevées certaines questions politiques en litige mais il serait ridicule et injuste de partir de cette constatation pour en diminuer les résultats et en amoindrir la portée.
La discussion politique et théorique doit se poursuivre. C'est au travers de celle-ci que nous pourrons apprécier le degré d'assimilation des positions acquises et aussi de vérifier leur solidité. La discussion nous permettra de mettre en lumière les points faibles, les lacunes qui ont pu se glisser soit dans la formulation soit, ce qui est encore plus important, dans la pensée elle-même et de voir les corrections à apporter, les rectifications à faire. C'est à cette intention que répondent ces "quelques remarques". Elles ne portent ni sur la ligne ni sur le fond des thèses, qui paraissent être solidement échafaudées et basées sur des conceptions marxistes révolutionnaires. Par ces "quelques remarques", je voulais attirer l'attention sur quelques points qui me semblent restés obscurs ou mal traités dans les thèses ; et quoique étant de détails, ces points ont une certaine importance.
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Il me semble que les thèses contiennent ici une petite erreur qu'il faudrait corriger et compléter.
Il n'est pas tout à fait exact de dire que le fléchissement de la production était moindre en France par rapport aux autres grandes puissances capitalistes et ensuite que cela découlerait du fait que la France possédait un vaste empire colonial. D'abord parce que le marché colonial - qui a incontestablement permis d'atténuer les effets de la crise – existait aussi pour l'Angleterre et les Etats-Unis comme pour la France. Ensuite parce que la production française accuse un fléchissement sensiblement égal aux autres pays.
Tableau approximatif de la production industrielle (ind. général) France
La France entrera avec plus de lenteur dans la crise et elle atteindra le fond comme les autres capitalismes en 1932-33. La baisse du commerce extérieur à la suite de la crise des puissances capitalistes nous fournira une nouvelle indication. Pour la période allant de 1930 à 1933, la baisse du commerce extérieur (exportations-importations) s'établit ainsi :
Ce qui est caractéristique pour la France, c'est que les autres pays - qui devront coute que coute trouver une base de reprise – atteindront et dépasseront dès 1935 le niveau de la production de 1929, alors qu'elle ne reviendra jamais à ce niveau. En plus, du fait que le capitalisme français n'est pas essentiellement un capital industriel, il y a encore le fait que l'économie française s'appuie largement sur un secteur agricole, d'une paysannerie parcellaire, aisée, ce qui lui permet d'amortir le choc de la crise industrielle mondiale.
Mais si la crise industrielle ne détermine pas de grands remous sociaux relativement aux remous provoqués dans les autres pays, il faut l'attribuer, en plus des facteurs indiqués plus haut, à deux facteurs de première importance que nous ne trouvons pas dans les thèses :
1. La composition du prolétariat français
Le problème démographique en France est très particulier. C'est le seul pays en Europe qui, au lendemain de la guerre 1914-18, accuse un manque constant de main d'œuvre. Tandis qu'en Allemagne, en Angleterre, en Italie, des millions d'ouvriers ne rentreront plus jamais dans la production et le chômage deviendra un fait constant, la France par contre cherchera dans tous les pays de l'Europe à embaucher de la main d'œuvre. Le nombre des ouvriers étrangers qui entreront en France après la guerre se montera à plus de 3 millions. La présence de cette immense armée de travailleurs, placés dans la position de hors-la-loi, permettra au capitalisme de l'utiliser contre les ouvriers français et d'opposer les ouvriers français à cette masse "d'étrangers".
Recensement de 1936 (Population masculine de 20 à 50 ans en France, en millions)
Ces chiffres concernant les étrangers sont incomplets car un grand nombre, illégal, échappe au recensement. En tenant compte de cette remarque et du fait qu'en 1931 et 1936 le nombre d'étrangers est passé de 2.891.000 à 2.433.000, ce qui a fait baisser leur proportion de 69,1 à 58,5, le tableau fait ressortir avec force la place qu'occupent réellement les étrangers dans la population active et tout particulièrement dans la population travailleuse.
A l'ouverture de la crise, le capitalisme français aura la possibilité de faire porter la plus grande partie du poids du chômage sur cette masse par des mesures administratives de toutes sortes : refoulement, expulsions, etc. Il camouflera et réduira le nombre des chômeurs en même temps que cela lui servira de moyen pour détourner le mécontentement des ouvriers dans la xénophobie. La présence de cette masse de main d'œuvre immigrée influencera profondément le déroulement de la lutte de classe en France et jouera un rôle d'atténuation des remous sociaux.
L'économie de la France est par excellence une économie semi-agricole où la moitié de la population est paysanne. L'agriculture française n'est pas cette grande agriculture capitaliste concentrée, avec une classe nombreuse d'ouvriers agricoles, comme en Allemagne ou dans le sud de l'Italie, mais typiquement la moyenne exploitation agricole avec une nombreuse paysannerie parcellaire, aisée, telle qu'elle est sortie de la grande révolution française de 1789.
Cet état donne à l'économie française une assise, un équilibre relatif en comparaison des autres grandes puissances impérialistes ; et, compte tenu des multiples attaches entre les ouvriers des villes et la campagne, cela a grandement joué dans l'atténuation des remous sociaux en France.
Il est regrettable qu'on n'ait pas tenu compte, dans les thèses, de ces facteurs qui ont joué et joueront encore un grand rôle dans l'évolution des situations en France. Tout particulièrement, il faut souligner la lacune de l'absence du problème paysan, sur lequel nous ne trouvons pas la moindre allusion tout au long des thèses.
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Si on comprend bien, cette proposition signifierait que l'intégration de l'industrie française dans l'appareil productif allemand est due à l'absence de mouvements de classe du prolétariat. D'une façon générale cela est juste, comme il est juste de dire que l'absence de mouvements révolutionnaires dans n'importe quel pays permit au capitalisme de poursuivre la guerre et la production de guerre ; mais concrètement, en ce qui concerne la possibilité d'intégration de la France dans la production allemande, rechercher les fondements de cette possibilité économique dans l'absence du mouvement révolutionnaire, cela est absolument faux. La défaite de 1940, surtout la rapidité de la défaite presque sans combat, plus rapide que celle de la Pologne, est due surtout au fait de la division du capitalisme français dont une fraction, la bourgeoisie industrielle, pouvait s'accommoder de la domination économique de l'Allemagne. En 1914, toute la bourgeoisie française se trouvait unie dans son intérêt commun contre l'Allemagne, soit que les intérêts du capital financier usuraire et coloniale de la France étaient heurtés par les visées impérialistes de l'Allemagne, soit par les désirs violents de la fraction industrielle de la bourgeoisie française cherchant à s'emparer des régions riches en matières premières : l'Alsace et la Lorraine. En 1939, la situation se présente de la façon suivante : l'industrie française, pour vivre, est tributaire du charbon anglais ou allemand ; sa production d'acier, de fer, de fonte, est complémentaire de l'activité industrielle de transformation qui est celle de l'Allemagne. De ce fait, les intérêts d'une partie du capitalisme français, la partie industrielle, étant moins en opposition irréductible avec le capitalisme allemand, pouvait s'entendre avec lui.
C'est ce fait économique qui devait permettre l'intégration de l'industrie française dans l'appareil productif allemand. Et c'est cette possibilité, devenue réalité, qui a atténué et résorbé momentanément une situation de crise économique pouvant engendrer des mouvements de mécontentements des masses ouvrières.
Les sentiments contre la guerre des masses se traduisaient dans leur passivité et dans leur indifférence dans la conduite de la guerre et ont trouvé satisfaction dans la défaite et dans la rapide démobilisation. Il aurait été très épineux alors pour le capitalisme de les maintenir et de vouloir les conduire au combat. Si la défaite n'a pas provoqué des explosions de mécontentement, c'est qu'elle s'est produite avant que le prolétariat ait été exacerbé par de longs mois de souffrance et de famine, et profondément satisfait de la fin rapide de la sinistre comédie. Même l'occupation par l'Allemagne les laissera longtemps indifférents, sans provoquer un large et profond mouvement de chauvinisme. Par ailleurs, le gouvernement de Pétain devait rejeter démagogiquement la faute de la guerre sur les gouvernements précédents, "incapables et coupables", sur les magnats de l'argent, sur la fraction financière et commerciale du capitalisme. Une certaine "liberté", contrastant avec l'atmosphère étouffante vécue sous Daladier et Raynaud, servira aussi au commencement de détente psychologique. La situation matérielle ne connaît pas encore de restrictions et le gouvernement de Vichy usera de largesses surprenantes dans les allocations de chômage à l'égard des ouvriers et des populations en exode.
Tandis que le nombre des chômeurs secourus avant la guerre ne dépassera jamais, dans les années 1934-35-36, le chiffre de 500.000, il s'établit ainsi au lendemain de la défaite :
En décembre 1941, il y aura encore 115.000 chômeurs secourus qui ne disparaîtront progressivement qu'à la fin de 1942.
Satisfaits d'avoir terminé la guerre, protégés momentanément dans une sécurité contre les bombardements, préoccupés à retrouver leur foyer et leur famille et à se réinstaller, matériellement soutenus avec la réintroduction progressive des masses dans la reprise de la production, telle est la situation où se trouvent les ouvriers ; ce qui permet à la bourgeoisie française d'éviter l'apparition de remous sociaux.
Les thèses sur ce point ne donnent qu'une image renversée en renversant le problème.
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Nous avons déjà souligné que ce n'est pas la défaite qui allait diviser mais que c'est cette division existante avant la guerre qui devait largement contribuer à la défaite. Quiconque a vécu les dernières années d'avant la guerre doit se rappeler la cristallisation de cette fraction s'organisant et s'opposant, du point de vue des intérêts du capitalisme français, à la guerre contre l'Allemagne. la politique de concessions, d'entente économique et politique avec l'Allemagne a trouvé sa consécration dans la politique de Munich. La fraction munichoise groupait, à un moment donné, une partie importante du capitalisme français et dominait l'opinion publique. La défaite n'a fait que creuser la division existante dans le capitalisme français et non l'engendrer comme semble le laisser croire les thèses.
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Caractériser, dans ces quelques lignes, toute la période de 4 ans, c'est ou bien trop incomplet ou faux. En effet, c'est nier complètement toute lutte, même revendicative, même partielle du prolétariat durant toute cette période. En réalité, de telles luttes de classe surgissaient, existaient, traduisant le mécontentement des masses qui tendaient à s'opposer à la surexploitation s'aggravant.
En hiver 1941-42, avant que ne fut créée aucune organisation sérieuse du mouvement de la Résistance, des grèves éclatent dans les mines du Nord et du Pas-de-Calais. Les revendications sont : augmentation des salaires, meilleur ravitaillement. Ces grèves sont suivies par d'autres dans le Centre et dans le Midi. De petites grèves surgissent çà et là dans des localités isolées, spontanément comme dans les chantiers navals de La Ciotat. Partiellement avec succès, ces grèves sont toujours suivies de répression, d'arrestations et de déportations.
Vers la fin de 1942 les déportations en masse des ouvriers vers l'Allemagne (qui a un grand besoin de main d'œuvre) provoque un mouvement de grèves de masse dans la région lyonnaise, nécessitant l'intervention de l'État et des forces massives de la police. Le fait que les ouvriers trouvent face à eux l'occupant étranger permet à la fraction capitaliste "démocratique" d'encourager ces grèves en tentant de les dévoyer d'une manifestation de classe en une manifestation chauvine. Malgré cela, les grèves des ouvriers de Lyon, s'opposant à se laisser mobiliser et déporter en Allemagne, expriment une lutte de classe et de défense des intérêts ouvriers.
Le capitalisme ne suscite pas de grèves mais il tend à utiliser les grèves et le mécontentement des ouvriers. Il s'orientera d'ailleurs à mobiliser les ouvriers hors de leur terrain de lutte, vers des formations militaires, volontaires, les maquis, les sabotages, le terrorisme. Dans les usines, les manifestations de mécontentement garderont leur caractère de classe. Nous assisterons à des grèves dans plusieurs centres notamment à Paris, aux chantiers navals de La Seyne où elle prendra des aspects violents d'échauffourées entre la police, l'armée et les ouvriers en grève. Sous la pression des ouvriers, la bourgeoisie procèdera, à plusieurs reprises, à des augmentations substantielles du salaire nominal, notamment au printemps 1944. Mais, de plus en plus, la revendication centrale des ouvriers sera un ravitaillement meilleur. Sur la base de cette revendication, les ouvriers passeront à des actions multiples jusqu'à la forme d'une grève générale spontanée qui eut lieu au mois de mai à Marseille.
Il ne s'agit pas de surestimer, de surévaluer le mouvement de classe ; mais il serait faux et pédant d'effacer toute trace de lutte de classe durant les années de l'occupation.
Faut-il voir là une trace, un reste de la fameuse théorie de "l'inexistence sociale du prolétariat" pendant la guerre et la justification à posteriori de l'inutilité et de l'impossibilité de toute activité révolutionnaire ?
Thèses sur la situation internationale
Dans le passage traitant des événements de juillet 1943 en Italie, il est justement souligné que l'absence du Parti au cours des événements révolutionnaires de juillet à septembre 1943 a permis à la bourgeoisie internationale d'intervenir avant que le prolétariat italien n'ait pu réaliser la conscience des objectifs de sa lutte et d'écraser momentanément le premier assaut de la révolution. Cela pose le problème de la responsabilité historique de la Fraction italienne de la Gauche communiste. On ne peut passer sous silence la manquement grave de la Fraction italienne qui porte en partie la responsabilité de la situation créée en Italie.
Ce n'est pas la place ici d'analyser en détail les raisons qui ont présidé à ce manquement. Elles sont d'ordre politique et également organisationnelle. Il ne s'agissait certes pas de faire l'examen de ces raisons dans les thèses mais il importait de ne pas passer sous silence le fait que les erreurs, les hésitations de l'avant-garde ont déterminé son absence au moment nécessaire, ce qui pesé lourdement dans l'évolution de la situation italienne.
Dans le 3ème chapitre parlant de la situation nouvelle créée en Europe après les événements d'Italie, les thèses la caractérisent ainsi :
Ce schéma de la situation nouvelle qui voit la guerre se continuer et se développer n'est pas tout à fait exact. Je sais bien qu'on parlera après dans les thèses d'une menace révolutionnaire "bien qu'elle ne se soit pas encore manifestée", d'une perspective vague, mais ce n'est pas cette menace qui, selon les thèses, caractérise la situation nouvelle. Et c'est là l'erreur des thèses.
La modification des rapports de force entre l(Allemagne et le bloc allié n'est pas seulement économique et militaire, elle est aussi dans la différence entre la combustion de mécontentement des masses ouvrières en Europe, en Allemagne et dans les pays alliés. C'est cet aspect de la question qui donne la signification réelle, la caractéristique de la situation nouvelle. Il est regrettable que les thèses aient négligé cet aspect de première importance, l'escamotant en quelque sorte.
Parmi les facteurs qui déterminent une modification militaire entre les 2 blocs dans une guerre impérialiste moderne, le facteur de classe, c'est-à-dire la plus ou moins acceptation par le prolétariat de la guerre de sa bourgeoisie, est de première importance. Si l'Allemagne subit de plus en plus des défaites, cela témoigne d'une manifestation d'un mécontentement grandissant des masses ouvrières déguisées en soldats, se détachant de la guerre impérialiste de son capitalisme.
On essaie, dans les thèses, de donner les raisons de "l'absence" (!) du prolétariat allemand durant cette période. Un grand nombre de ces raisons sont valables aussi pour les autres prolétariats et notamment pour le prolétariat italien. Par contre, on n'a pas remarqué un fait qui, à mon avis, est essentiel pour comprendre la différence existant entre la situation du prolétariat allemand et celle des autres prolétariats. Tandis que le prolétariat d'Italie (comme celui des autres pays) -tout en fournissant un contingent de soldats- reste dans sa majeure partie sur place, sur le lieu de travail, dans ses villes et quartiers, dans sa position d'ouvrier, le prolétariat allemand, dans sa grande majorité sinon dans sa totalité, sera lui mobilisé sur les champs de bataille. De cette différence de situation résultera que – tandis que, dans les autres pays, le mécontentement se produira essentiellement à l'arrière et se manifestera d'une façon classique par des grèves – le prolétariat allemand, lui, sera disloqué, hors de l'Allemagne, à tous les points de l'Europe, encadré dans l'armée par une bande de SS et soumis à une discipline militaire de fer. Sa lutte à lui ne se manifestera pas par des grèves dans les usines occupées par les femmes, les enfants et les millions de prisonniers étrangers ; mais elle ne pourra se manifester que dans sa non volonté aux combats militaires.
Il est pour le moins exagéré d'affirmer que le prolétariat allemand est "absent" ou inexistant. Le thermomètre, à tort placé dans les usines en Allemagne, a marqué le point mort, mais ce sont les défaites retentissantes de l'armée allemande, là où se trouve concentré le prolétariat, qui renseigne réellement de l'existence, de la présence du prolétariat et du degré de son mécontentement.
Faute d'avoir mal brandi l'objectif, la photo que nous présentent les thèses nous donne une image un peu déformée de la réalité de la situation européenne en 1944.
20 janvier 1945
L'objet de cette conférence ne consiste pas à faire une analyse détaillée du mouvement ouvrier français mais de donner un aperçu général de divers groupements politiques et syndicaux qui agissent au sein du prolétariat français, de tracer dans les grandes lignes leur orientation, la place qu'ils occupent dans la lutte de classe, leur possibilité de développement ultérieur, d'indiquer l'attitude, la position politique critique que prend notre fraction de la Gauche communiste à l'égard de chacun des groupes.
L'étendue d'un tel exposé ne peut que s'accompagner d'un schématisme inévitable. Il va de soi que cette conférence ne prétend nullement épuiser l'analyse et la critique des divers groupes agissant et surgissant dans le prolétariat ; elle ne fait que passer en revue, que donner un tableau général du mouvement ouvrier en France à l'heure actuelle. Dans son activité politique, dans sa presse et dans ses conférences, notre fraction aura plus d'une fois l'occasion de revenir et de combattre en détail les positions défendues par chacun de ces groupes.
On appelle "Libération" de la France le changement d'occupation. L'occupation ouverte et brutale de la France par l'impérialisme allemand, avec un gouvernement Pétain-Laval, a cédé la place à une occupation qui, plus camouflée; plus hypocrite, n'en est pas moins réelle économiquement, politiquement et militairement par les puissances "démocratiques" anglo-américaines. Le gouvernement De Gaulle est plus "indépendant" que celui de Pétain dans la mesure où il entre bénévolement et volontairement dans les vues de la politique des maîtres anglo-saxons.
Toute velléité de faire une politique indépendante, en opposition aux intérêts du capitalisme anglo-américain, se heurte à des barrières infranchissables, ramenant la bourgeoisie française et son gouvernement à une compréhension plus réaliste de ses possibilités.
Le capitalisme français ne s'est pas libéré, il n'a fait que changer de tuteur. Il a irrémédiablement perdu son indépendance économique (et politique) et est condamné à vivre et à évoluer dans l'ornière des autres grandes puissances impérialistes.
Si la "Libération" n'a pas apporté, pour le capitalisme français, un changement substantiel dans le sens de l'indépendance, elle a encore moins apporté une modification dans le sort et dans la vie du prolétariat. Les illusions savamment entretenues par le capitalisme sur l'amélioration de ses conditions de vie matérielles aussi bien que politiques s'évanouissent et se dissipent chaque jour davantage. La guerre, les massacres et la misère continuent ; au lieu de mourir pour l'hégémonie de l'impérialisme allemand, on les fait mourir pour l'hégémonie de l'impérialisme anglo-américano-russe ; à la place des Légions de volontaires de Pétain-Doriot, c'est la mobilisation militaire obligatoire de De Gaulle-Thorez ; à la place du travail obligatoire de l'organisation Todt, c'est le travail obligatoire de Parodi. Le nom, l'étiquette, (…) ont changé mais le contenu, l'exploitation et la misère sont restés les mêmes. Dans le domaine de la liberté politique, la "démocratie" n'a changé que le droit d'applaudir De Gaulle au lieu de Pétain mais aucune liberté de classe – la liberté de réunion, la liberté de presse, la liberté de grève – n'est accordée aux ouvriers. Tout comme sous l'occupation allemande, les révolutionnaires sont traqués et obligés (…) dans l'illégalité.
L'accusation de "5ème colonne" des staliniens a remplacé celle "d'agent de Moscou" des doriotistes pour terroriser et réprimer toute manifestation de mécontentement de classe des ouvriers.
Mais la "Libération" a toutefois apporté quelque chose. Elle a usé et tari la source du chauvinisme si largement exploitée pendant des années par le capitalisme français pour dévoyer le prolétariat qui se trouvait dans le fait de l'occupation et de la répression féroce de l'impérialisme allemand. La fin de l'occupation allemande devait faire apparaître au grand jour les positions et les programmes de tous les partis et ce qu'ils présentaient de positif, de constructif pour remédier à la misère du prolétariat. La fin de l'occupation allemande devait entraîner la caducité des slogans chauvins d'anti-boches et permettre aux ouvriers de commencer à mieux distinguer et reconnaître, dans cette masse, les différents partis jusque-là camouflés derrière les rideaux de mensonge de l'anti-fascisme.
La confusion n'est certes pas encore complètement dissipée. Tel groupe ou parti a disparu au cours de la guerre ou tend à disparaître ; d'autres, des nouveaux, surgissent. Mais au travers de cette confusion, de disparitions et d'apparitions des groupes et des partis, nous pouvons déjà les distinguer et les classer dans trois grandes tendances :
1. ceux qui sont, dans leur nature et leur fonction, consciemment des organes de la bourgeoisie dans le prolétariat ;
2. ceux qui, tout en croyant défendre les intérêts du prolétariat, sont prisonniers en fait d'une série de positions qui les rattache et les relie plus ou moins directement aux positions de classe de la bourgeoisie ;
3. ceux qui représentent les tendances révolutionnaires du prolétariat.
Le parti stalinien qui s'intitule encore PCF est incontestablement le parti le plus à "droite" dans le mouvement ouvrier. Quand nous employons le terme de "droite", nous ne voulons nullement dire que c'est un parti ouvrier de droite, un parti opportuniste. Le parti stalinien, depuis longtemps, a perdu tout caractère ouvrier. Nous employons ici le terme de "droite" dans un tout autre sens. C'est pour le situer par rapport aux autres partis bourgeois qui agissent au sein du prolétariat. La caractéristique particulière de ce parti issu de la dégénérescence et de la trahison du centrisme au sein de la 3ème Internationale, c'est d'être passé à la droite du parti socialiste issu de la dégénérescence et de la trahison de la 2ème Internationale en 1914 et qui est lui aussi un parti de la bourgeoisie. Cette évolution du parti stalinien, qui surprend et semble à première vue paradoxale, trouve son explication dans le rôle particulier et différent qu'a eu à jouer ce parti dans la lutte de classe. Le parti socialiste passé dans le camp de la bourgeoisie n'a jamais joué qu'un rôle d'auxiliaire de la bourgeoisie nationale. Même quand il remplit la haute fonction, tenant en main le gouvernail de l'État, même quand il se charge de l'ignoble fonction de bourreau sanglant contre la révolution comme Noske en Allemagne, il ne fait qu'être au service commandé de la bourgeoisie qui reste toujours l'unique et véritable maître de la société. Toute autre est la position du stalinisme. La bourgeoisie russe fut défaite par la Révolution d'Octobre et expropriée durant les premières années de la révolution prolétarienne. La contre-révolution en Russie ne pouvait être faite avec les débris des anciennes classes disloquées. C'est au sein de la bureaucratie maîtresse de l'État que surgissent les éléments qui donnent naissance à la nouvelle bourgeoisie, en s'appuyant d'ailleurs sur les éléments de l'ancienne bourgeoisie qu'elle incorporera. Cette évolution de renaissance du capitalisme trouvera dans le stalinisme et dans ce que fut autrefois le parti du prolétariat, épuré de ses éléments prolétariens (physiques et idéologiques) la base, l'organe de l'accomplissement de la contre-révolution. De même que la contre-révolution de la bourgeoisie thermidorienne trouvait son expression dans les jacobins de Thermidor, de la même façon la contre-révolution capitaliste en Russie devait trouver son expression et son représentant dans le parti stalinien.
Les mesures préventives que prend une classe contre la menace révolutionnaire d'une autre classe sont toujours plus clémentes que les représailles contre-révolutionnaires exercées en retour par une classe un moment dépossédée de ses privilèges. L'histoire nous enseigne jusqu'où peut aller le déchaînement de vengeance et la férocité sanguinaire d'une classe contre-révolutionnaire. L'exemple de la Commune de Paris, noyée dans le sang par le retour du gouvernement républicain de Thiers, n'est désormais plus un exemple unique dans l'histoire. Noske le social-démocrate, Hitler le fasciste devaient confirmer dans le sang des ouvriers allemands cet enseignement de la Commune.
La violence du stalinisme en Russie est en proportion du temps et de la force de la révolution qu'il était appelé à anéantir directement et pour son propre compte. Et rien n'est donc paradoxal et surprenant dans le fait que les partis liés à l'État russe soient justement les partis les plus réactionnaires et les chauvins les plus hystériques.
Usurpant les souvenirs de la Révolution d'Octobre restés toujours chers au cœur des ouvriers, l'influence du parti stalinien dominait le prolétariat français. Encore aujourd'hui, c'est le parti le plus fort dans le sein du prolétariat de ce pays. Mais aussi le point culminant de son influence marque son talon d'Achille.
De même que la politique de la Russie, ses occupations finissent par dessiller les yeux des ouvriers sur sa vraie nature impérialiste, le parti stalinien en France, qui vit sur le prestige de l'État russe, va en se démasquant. La rentrée dans un gouvernement capitaliste, devenu un parti gouvernemental, l'oblige à prendre de plus en plus ouvertement des positions anti-ouvrières. Le dernier discours de Thorez à Ivry a fait de ce secrétaire et de son parti le champion de la croisade anti-ouvrière. Obligé d'abandonner la démagogie, Thorez s'est clairement prononcé contre les revendications économiques, contre les illusions de réformes de structure, de maintien des milices patriotiques, pour la formation d'une police et d'une armée fortes. Tout pour l'effort de guerre.
Si toute la bourgeoisie a longuement et chaleureusement applaudi à ce langage viril du nouvel "homme d'État" (l'Ordre de Buré), les ouvriers staliniens se trouvaient consternés. Le mécontentement s'est brusquement fait jour dans les rangs et ce mécontentement va en s'accentuant. C’est dans la jeunesse, plus directement touchée par la mobilisation, que le mécontentement s'est le plus nettement manifesté. C'est pour éviter à ce mécontentement de la jeunesse de s'élargir et de s'approfondir que Thorez a décidé la dissolution des Jeunesses Communistes provoquant des protestations multiples des groupes de JC.
Le parti stalinien, quoiqu’encore le plus fort parti, perd du terrain et de l'influence sur les masses ouvrières. Aucun doute que cette tendance ira en s'accentuant dans les mois à venir. Le battage sur l'unification avec le PS dans un parti unique ne semble pas être vraiment sérieux. L'existence de ces deux partis sert mieux les intérêts de la bourgeoisie par la confusion qu'elle entretient. Une autre raison est qu'une fraction du capitalisme français, réduit à la position de vassal des puissances anglo-américaines, s'oriente et se tourne vers la Russie. Cette fraction de la bourgeoisie trouve dans le parti stalinien son expression, tandis que le PS est et restera le commis anglo-américain. Et la dernière raison, et non la moindre, est dans l'intérêt qu'a l'État russe d'avoir et d'entretenir l'agence perfectionnée et profitable qu'est le PC, d'autant plus que la perspective d'une guerre impérialiste américano-russe reste toujours une éventualité de demain.
La décomposition du parti socialiste durant la guerre n'a d'égal que celle du parti radical. Comme ce dernier, il s'est discrédité à la tête du gouvernement et du front populaire. Les ouvriers n'ont pas oublié que c'est à Blum qu'ils doivent d'avoir été dupés en 1936. Blum avait raison de se vanter, dans le procès de Riom, que c'est grâce à lui que la bourgeoisie s'est tirée à si bon compte en 1936. "Les usines aux patrons, les ouvriers dans les usines et la rue à la police" était vraiment une politique très habile. Accords de Matignon, la pause, l'arbitrage obligatoire, voilà les étapes de l'étranglement des mouvements revendicatifs du prolétariat pour le mener, sous l'égide du Front Populaire, à la guerre impérialiste.
La défaite de la France en 1940 a produit la dislocation de ce parti dont une grande partie devait voter pour Pétain. La défection des meilleurs de ses militants, comme son secrétaire général Paul Fort et autres munichois, des autres avec Spinasse qui publiaient le journal "L'effort" ont servi de soutien du gouvernement Pétain-Laval. Ce parti a même fourni des ministres sous l'occupation, comme Chassaigne. Toute cette décomposition a réduit le PS presque à zéro.
La "libération" devait mettre à nu cet état. Une indication est fournie par la pauvreté des nouveaux chefs. L'exemple est donné dans le fait de voir un Daniel Mayer, un homme de 10ème ordre, occuper la place d'un Faure ou d'un Blum.
Seul l'ultra-chauvinisme des staliniens et leur parti lié à l'impérialisme russe a fait qu'en partie le PS a pu regrouper certains éléments qui, non sans être chauvins, répugnent au déchaînement hystérique des staliniens. Le PS, dont la composition est nettement petite-bourgeoise, se retrouve maintenant que l'ouragan est passé. Incapables d'affronter la moindre lutte sérieuse, ces éléments sont par contre tout à leur aise dans l'eau douce et trouble du parlementarisme qui est leur élément naturel. Même décapité de ses chefs, ce parti a gardé l'échine souple ; et son habileté dans la démagogie lui permet, face au chauvinisme sanguinaire des staliniens, de paraître comme un parti plus à gauche, plus démocrate. Son attitude démagogique qui frise parfois une attitude d'opposition au gouvernement fait qu'il se renforce et regagne du terrain aux dépens des staliniens. Le prolétariat français rencontrera encore plus d'une fois, lui barrant sa route, ce parti visqueux de la démocratie bourgeoise.
L'appendice de gauche du parti socialiste, l'ancien PSOP, est pour le moment inexistant. Tandis que "le grand chef" de ce parti, Marceau Pivert, a offert - de Mexico où il s'est réfugié le lendemain de la défaite - ses services à De Gaulle "tout comme Lénine s'est servi d'anciens officiers tsaristes" (déclaration de Pivert en 1941). Les petits chefs, les Collinet et autres Patri, enseignent le marxisme, du bureau de Londres, dans les colonnes de la "Volonté". Leur influence sur les ouvriers est à jamais finie.
Un autre groupe – qui, avec Ferrat et Rimbert, publiait "Que faire" avant la guerre – a enfin trouvé la réponse tant cherchée pendant des années. Que faire ? Mais de la Résistance voyons ; et tout en faisant mine de protester contre l'erreur de morcellement de l'Allemagne et les appétits impérialistes trop prononcés des vainqueurs, il bénit néanmoins cette guerre Sainte contre le "fascisme" allemand. Le journal hebdomadaire que ce petit groupe publie s'appelle "Liberté". La liberté et la légalité sont évidemment accordées par l'impérialisme à ceux qui le servent.
Ce qui est particulier à la CGT, c'est l'opposition existant entre sa base et sa nature d'une part, en tant qu'organisme unitaire économique du prolétariat, et son rôle, son orientation, sa fonction et sa direction d'autre part, nettement anti-prolétariens.
L'évolution récente du mouvement syndical pose certainement la question de savoir dans quelle mesure cette organisation exprime et peut exprimer encore des possibilités de la lutte du prolétariat pour ses revendications. Il serait trop long d'ouvrir ici aujourd'hui le débat et de tenter de donner une réponse définitive. Contentons-nous pour l'instant de souligner les caractères nouveaux de cette évolution. La nature de classe des syndicats, même les plus réformistes, était donnée :
1)°par le fait qu'ils groupent les ouvriers en tant que salariés dans le but de la défense de leurs intérêts immédiats et élémentaires face au patronat ;
2) par le caractère de formation volontaire par les ouvriers eux-mêmes, contrairement aux corporations, aux syndicats uniques fascistes qui sont une obligation imposée par l'État ;
3) par leur indépendance organique à l'égard du patronat et de l'État.
Le propre du mouvement syndical à la suite de la "Libération" consiste non pas de lutter pour une amélioration ou même pour la défense du maintien des conditions de vie des ouvriers. Les directions syndicales sont des outils, entre les mains de l'État, pour gêner leur défense et, en certains cas même, pour imposer leur aggravation (comme dans les journées de travail gratuit pour la reconstruction, le prélèvement imposé sur les salaires pour parrainer l'effort de guerre et, encore plus directement, dans le maintien d'un salaire inférieur dans les usines dites nationalisées et gérées par les comités syndicaux par rapport aux salaires en cours dans les usines privées de la même industrie).
D'organismes spontanés de défense des intérêts élémentaires des travailleurs, les syndicats tendent à devenir les organes imposés par l'État pour la mobilisation des ouvriers en vue de la poursuite de la guerre et de l'effort de guerre dans la production. Ainsi ce seront les syndicats qui assureront l'interdiction de la grève et dénonceront les ouvriers mécontents à la police en les chassant de leur lieu de travail. D'organismes crées spontanément, naturellement et volontairement par les ouvriers, les syndicats deviendront des organismes importés, imposés aux ouvriers, contrôlant (et faisant la police pour le compte de l'État) les ouvriers sur leur lieu d'exploitation. De l'indépendance organique, il n'est plus question.
Autrefois, dans les guerres de conquêtes coloniales, l'impérialisme faisait marcher, derrière l'armée, le missionnaire et la prostituée. Dans les guerres de "libération", la force militaire est toujours suivie du missionnaire religieux ou politique, mais la place de la prostituée est occupée par… la direction toute prête des centrales syndicales.
En France, la CGT trouve encore ce caractère accusé du fait de sa totale domination par les hommes du parti stalinien. Elle participe officiellement au bloc gouvernemental dans la "Résistance" d'abord, dans la guerre, dans l'assemblée consultative et elle va se présenter demain aux élections. La CGT est une organisation gouvernementale. Son grand nombre d'adhérents (4 millions) est dû surtout à une pression exercée sur les ouvriers sur les lieux de travail plutôt qu'à un élan des ouvriers pour se syndiquer.
La perte de l'influence de la CGT est indiscutable. On constate, ces derniers temps, une tendance très nette et accélérée des ouvriers à quitter les syndicats. Les grèves qui éclatent sont généralement faites malgré et contre la volonté des directions syndicales ; et très souvent elles sont spontanées et extra-syndicales, c'est-à-dire mettant les organisations syndicales devant le fait accompli.
Hautement significatifs sont les objectifs des mouvements. Ils portent moins sur les revendications de salaires et de conditions de travail que sur les problèmes de ravitaillement. Débordant le cadre étroit des revendications corporatives et économiques en tant que salariés, ils acquièrent un caractère social plus large, touchant toute la masse travailleuse. Telles sont les manifestations spontanées des 10.000 ouvriers à Lyon en janvier, l'action directe des mineurs de Denain et d'ailleurs, envahissant les carreaux de la mine et distribuant gratuitement les stocks de charbon, la grève spontanée, la manifestation et l'occupation, pendant des heures, de la préfecture, et bien d'autres.
Dans la région parisienne où se trouve concentrée toute la bureaucratie qui, au travers de l'ossature syndicale, contrôle mieux la masse ouvrière, cette dernière n'a toutefois pas pu empêcher l'éclatement des grèves des dockers du port de Paris, des imprimeurs, du commerce, du cinéma et certains mouvements dans la métallurgie.
Il se dessine un large courant de mécontentement parmi les ouvriers ; la CGT tente de la dévier et de la freiner par des pourparlers dans la commission gouvernementale des salaires. On doit s'attendre qu'en cas de fiasco de ces promesses gouvernementales, un accroissement du mécontentement dans les usines de la région parisienne pourra aboutir à des grèves de masses.
Signalons encore une tendance, encore très faible mais existante dans certaines usines, à la formation des comités d'usine. ces comités d'usine, tout en étant liés partiellement aux syndicats, sont toutefois quelque chose de plus large que la cadre des organisations syndicales. Ils groupent tous les ouvriers, tous les ouvriers sur la base de l'usine, c'est-à-dire sur une base non professionnelle ou syndicale mais locale. Rien ne permet de prévoir si cette forme a des chances immédiates d'élargissement. Mais, dès maintenant, la plus grande attention doit être portée à cette nouvelle forme de comités d'usine et l'on doit y participer activement là où ils surgissent. Dans des circonstances favorables, ces comités peuvent rapidement se développer en un véritable réseau présentant un type nouveau de conseils d'usine.
Devant le mécontentement grandissant, subissant sa pression et craignant de voir les masses et leurs actions échapper à son contrôle, la CGT s'oriente vers un tournant à "gauche". Déjà le mot-d'ordre initial de "travailler d'abord, revendiquer ensuite" est visiblement mis de côté, la direction de la CGT multiplie maintenant des meetings et, dans les colonnes du "Peuple", commence à parler des revendications.
Il suffit de lire les articles précédant le CCN pour s'attendre à ce qu'il sorte de ces assises une position en quelque sorte revendicative. Il va de soi qu'aucune confiance ne peut être faite à la sincérité des dirigeants de la CGT. Ce tournant à gauche ne serait qu'une manœuvre tendant à rattraper le contrôle sur les masses qui échappent à la direction et aussi une manœuvre ayant en vue l'ouverture de la campagne électorales pour les élections municipales.
Dénoncer la politique de la direction de la CGT, dénoncer surtout ses manœuvre s de gauche en vue de mieux torpiller les mouvements de la masse ouvrière est une tâche urgente et de chaque instant des militants révolutionnaires.
Un certain nombre de groupes et de mouvements ont surgi avec des plates-formes plus ou moins confuses. Ce processus de formation relève d'un côté du fait de la position chauvine nette, de la participation à outrance des partis socialiste et stalinien et de la CGT à la guerre impérialiste, produisant une rupture d'avec certains éléments évoluant sur la gauche, et de l'autre côté du fait de la disparition de groupements -comme le PSOP, Les Amis des Syndicats de Belin, La Révolution Prolétarienne, etc.- qui canalisaient autrefois une partie de ces éléments.
De même que, sur le terrain social, une classe, la petite-bourgeoisie, trouve sa place entre les classes fondamentales de la société, de même, sur le terrain politique, cette classe hétérogène trouve son expression dans l'existence des organisations hésitantes, constamment ballottées entre les partis de la bourgeoisie et du prolétariat.
Stationnaires et piétinant sur place dans les époques calmes, ces groupes sont particulièrement troublés et agités dès que la situation a perdu sa stabilité. N'ayant pas une position achevée propre, ces groupes sont destinés, dans une situation bouleversée, à évoluer à un rythme accéléré dans des sens opposés ; les unes vers les positions capitalistes, les autres vers celles du prolétariat. Il ne suffit pas de porter un jugement d'ensemble sur ce qu'on appelle le marais ou le centre, il faut encore suivre chaque groupe séparément dans son évolution et son orientation.
Ce groupe a été constitué depuis la "Libération" par l'ancien groupe de La Démocratie ouvrière (DO) qui dirigeait la Fédération des Techniciens avec des éléments de L'Abondance, des éléments dirigeants de la Confédération Générale de l'Agriculture et une partie d'anarchistes. La Démocratie ouvrière est une branche cadette de l'anarcho-syndicalisme. Sortant du sein du parti communiste, ce groupe, se réclamant du marxisme, concevait même la nécessité d'un regroupement de l'avant-garde en une tendance politique mais dirigée, dans son action envers la classe, au travers du mouvement syndical. Le syndicat devenait l'unique organe guidant la lutte du prolétariat vers son aboutissement historique : la révolution. Le groupement politique du prolétariat, n'ayant pas un rôle propre à jouer, est réduit à la fonction de conseiller et d'éducateur politique du mouvement syndical. Négation de la nécessité d'une lutte politique du prolétariat et d'une organisation politique de la classe, la Démocratie ouvrière apparaît comme une idéologie syndicaliste, apparentée à la fois à l'économie russe et à l'anarcho-syndicalisme français, du syndicalisme suffisant à tout
Mais la reconnaissance de la nécessité d'un groupement politique influençant de l'intérieur le mouvement syndical ne s'est pas traduite logiquement par la réclamation de droit de fraction et de tendance à l'intérieur du mouvement syndical. Au contraire, la DO est un adversaire acharné du principe de fraction politique dans les syndicats. Cela ne l'a jamais empêché, comme tout opportuniste, de construire sa propre fraction, d'agir fractionnellement et d'une façon manœuvrière, tout en condamnant publiquement, par principe, le droit d'existence des fractions.
Sa position la plus nette est son anti-stalinisme. Tout en s'opposant et en dénonçant la politique syndicale de collaboration de classes, de l'union sacrée et de la guerre impérialiste, ce groupe - dont des militants sont à la direction de la Fédération des Techniciens – n'a jamais osé affronter les foudres des réformistes et des staliniens dans les assises et congrès de la CGT. Ce sont des syndicalistes révolutionnaires "honteux" qui, depuis que les grèves de 1936 ont fait d'eux des dirigeants d'une grande fédération, n'ont jamais cessé d'évoluer de plus en plus vers le réformisme. Ils étaient les propagateurs zélés du plan de la CGT avant la guerre. Rien d'étonnant qu'ils se soient mis en ménage avec l'Abondance de Duboin, cette caricature réformiste aux lieux communs en guise de "trouvaille économique géniale".
Tel que, le mouvement du CETES groupe plusieurs centaines de membres dans la région parisienne. Il tient des conférences privées une fois par mois, dont l'auditoire se compose, dans sa grande majorité, d'employés et de techniciens. Dans une certaine mesure, ce groupement canalise et exprime une opposition timide à la guerre impérialiste et est pour la reprise de l'action directe revendicative des masses. Ce même esprit se retrouve dans sa publication mensuelle "Nos cahiers".
La dissolution de la Fédération des Techniciens et l'intégration des syndicats au sein de leur fédération ouvrière d'industrie respective, décision prise par le Comité Confédéral portera un coup à l'influence des CETES. Par ailleurs, ce groupement est destiné à évoluer de plus en plus de l'action directe de lutte de classe vers un réformisme le plus plat.
Son orientation lui destine d'occuper dans les mouvements ouvriers la place laissée vacante par Belin et Cie
Un mouvement bien plus caractéristique de mécontentement des ouvriers contre la politique de collaboration de la direction de la CGT est celui de la minorité syndicaliste.
Au commencement de l'année 1945, plusieurs vieux militants de la CGT et de la CGTSR se sont réunis pour donner naissance à ce groupement ; et le premier acte de cette minorité fut une lettre adressée à la Conférence syndicale de Londres dans laquelle ils critiquent sévèrement cette Conférence, sans toutefois la dénoncer nettement, comme une machination des impérialismes alliés.
La minorité syndicale est en quelque sorte une reproduction de l'ancien groupement minoritaire qui existait dans la CGT avant 1939, connu sous le nom de "Cercle lutte de classe", sans toutefois reproduire exactement la même composition. Avant 1939, le "Cercle lutte de classe" groupait les différents éléments oppositionnels de gauche de l'ancienne CGTU, plus des militants du Syndicat de l'enseignement - qui fut toujours à l'extrême gauche dans la CGTU et qui gardait des traditions révolutionnaires de la lutte contre la guerre qu'il a mené en 1914-18. La plupart des militants du "Cercle lutte de classe" furent des anciens membres du Parti Communiste, qui l'ont quitté ou furent exclus parce que s'opposant à la politique opportuniste et nationaliste triomphant dans le PC. Le caractère du Cercle fut nettement politique, en opposition au groupe de "La Révolution prolétarienne" de Monatte, Lauzon et Chambelland qui représentait et continuait la tendance du syndicalisme pur, anti-politique et anti-communiste.
L'éclatement de la guerre devait marquer l'effondrement et la disparition de ces deux minorités syndicales sans laisser aucune trace. Mais, tandis que les militants du "Cercle lutte de classe" devaient se maintenir au travers des courants politiques dont ils faisaient partie, la dislocation du groupe de "La Révolution prolétarienne" devait être totale et signifier la faillite définitive du syndicalisme pur.
C'est encore une des caractéristiques de la profonde différence d'époque entre celle de la guerre 1914-18 et celle de la guerre 1939-45. Alors, face à l'opportunisme et au parlementarisme du parti socialiste, un groupement tel le syndicalisme révolutionnaire représentait une profonde réaction prolétarienne, élémentaire et confuse certes, mais indiscutablement révolutionnaire. C'est uniquement ce groupe qui, en 1914, relève en France le drapeau de l'internationalisme et de la lutte contre la guerre. C'est ce groupe - qui publie "La Vie Ouvrière" -qui polarise les premières manifestations prolétariennes contre la guerre ; et lui, qui fut toujours l'adversaire le plus acharné de toute organisation politique indépendante de la classe, deviendra le partisan le plus enthousiaste, le groupe ouvrier le plus assidu de la reprise des relations internationales des socialistes des différents pays restés fidèles à la lutte de classe. Tandis qu'il faudra attendre jusqu'à la fin de la guerre, jusqu'à l'éclatement de la révolution russe pour voir se former une aile gauche révolutionnaire dans le parti socialiste, le groupe syndicaliste révolutionnaire de Monatte et Rosmer, qui prendra immédiatement position contre la guerre, établira des contacts et une collaboration étroite avec les internationalistes russes, avec Trotsky et la rédaction de Natché Slovo (organe des internationalistes russes paru à Paris durant la guerre 1914-18) et participera, au travers de Merheim et Bourderon, à la conférence de Zimmerwald. C'est encore eux, ces syndicalistes, qui seront les premiers représentants du prolétariat français, en la personne de Rosmer, au 1er congrès constitutif de l'Internationale Communiste en 1919 et les éléments fondateurs du Parti Communiste de France. Mais, dès ce moment, le rôle historique du groupe des syndicalistes révolutionnaires sera épuisé. Pendant les années d'ascension du capitalisme français et d'épanouissement de sa politique de conquêtes coloniales, se produisit une profonde corruption de l'organisation politique qui devait finalement l'emporter ; la réaction prolétarienne à cette corruption devait se cristalliser, dans le moment historique d'alors, à l'intérieur de l'organisation unitaire et de résistance de la classe ouvrière, les syndicats, autour de la lutte intransigeante contre le patronat et contre l'ordre social dirigée et inspirée par les syndicalistes révolutionnaires.
Si le syndicalisme révolutionnaire – qui fut la rançon de l'opportunisme dominant le parti politique – devait en tant que plate-forme et théorie manifester toute son inconsistance et son insuffisance, ne pouvant servir de base programmatique à l'émancipation sociale, il n'est pas moins vrai qu'il rassemble les énergies révolutionnaires et les éléments les plus sains de la classe ouvrière en France, opposant une plus grande résistance à la corruption de la bourgeoisie.
Les syndicalistes révolutionnaires d'avant 1914 n'apportaient, par leur plate-forme, aucune solution positive, aucune réponse permettant au prolétariat d'avancer vers la prise du pouvoir ; ce chemin fut donné uniquement par les bolcheviks au travers du travail de fraction en vue de la construction du parti politique de la classe. Cependant leur mérite historique fut d'être une digue de résistance à la corruption parlementaire et opportuniste qui emportait, morceau par morceau, les partis socialistes, et ils purent offrir cette résistance grâce à leur farouche raccrochement à la lutte revendicative, économique, élémentaire de la classe et à la méthode de l'action directe.
Avec la fin de la guerre et l'ouverture du cours révolutionnaire, la plate-forme du syndicalisme révolutionnaire dépassée par les objectifs immédiats de la lutte, posant le problème de la conquête révolutionnaire du pouvoir, devait perdre même son caractère de résistance contre l'opportunisme. Dans l'étape historique plus avancée qui s'ouvre après 1918, la lutte entre bourgeoisie et prolétariat se manifeste essentiellement sur le terrain politique, autour de l'État capitaliste et du parti communiste. Le syndicalisme en opposition à la lutte politique de la classe ne peut plus garder comme avant sa qualification révolutionnaire et, de résistance à l'opportunisme, il devient la plate-forme des éléments retardataires et réactionnaires.
Le sens de son orientation – de l'opportunisme vers la révolution – se renverse et il deviendra le canal qui conduit du communisme à l'opportunisme. Telle sera désormais la place qu'occupera, dans le prolétariat, le syndicalisme révolutionnaire exprimé par la revue "La Révolution Prolétarienne".
Ce sont là les raisons historiques qui font que ce groupement, qui a lutté contre la guerre impérialiste en 1914-18, sera complètement liquidé dès l'ouverture de la nouvelle guerre en 1939 et dont les militants se retrouveront individuellement dans diverses minorités syndicales après avoir plus ou moins activement participé à des groupes de la Résistance.
La nouvelle minorité syndicale d'aujourd'hui est un composé d'éléments et tendances de l'ancien "Cercle lutte de classe", de "La Révolution Prolétarienne" et des anarchistes syndicalistes de l'ancienne CGTSR qui, elle aussi, s'est liquidée pendant la guerre.
L'expérience du mouvement syndical en France depuis la dégénérescence de l'IC est pleine de ces tentatives de formation de minorités syndicales qui, toutes, devaient conduire, non à des redressements de la ligne politique des organisations syndicales, même pas seulement à créer un front de résistance susceptible d'endiguer la mainmise du capitalisme sur les syndicats, mais à une aggravation de la confusion dans les cerveaux des ouvriers et à leur propre discrédit.
La politique syndicale, l'orientation syndicale et les méthodes d'action sont fonction de la position générale qu'on a sur la situation générale, sur les perspectives, sur la lutte de classe, le but de cette lutte et la voie à emprunter. En un mot, la politique syndicale relève du programme et de la doctrine dont se réclame chaque courant idéologique qui participe et agit à l'intérieur des syndicats. Autant de courants, autant d'orientations et de politiques syndicales. Et ce n'est qu'au travers de leurs confrontations ouvertes, par le canal de leur fraction dans les syndicats, que les ouvriers peuvent prendre pleinement conscience et choisir librement l'orientation syndicale la plus apte à la défense de leurs intérêts immédiats.
Tout autre est la voie des minorités syndicales. Confondant dans un bloc permanent des tendances et des courants aussi variés qu'opposés, allant des syndicalistes purs, des anarchistes, des anarchistes syndicalistes, des syndicalistes révolutionnaires, aux trotskistes et autres éléments oppositionnels, fondant tous ces programmes pour extraire un programme commun, on ne permet pas l'édification d'une politique syndicale nécessaire aux ouvriers dans leur lutte contre le capitalisme mais on crée un programme de confusion, de compromis et d'éclectisme. D'autre part, les divers courants composant cette minorité, au lieu de parvenir, au travers de la confrontation et l'expérimentation, à vérifier leur propre position, perpétuent dans la confusion leur existence où la discussion fait place à la petite manœuvre et à l'intrigue pour imposer ses vues à l'ensemble de l'organisation. La minorité syndicale paraît ainsi groupée, non pour faire triompher une politique propre qu'elle ne peut avoir, mais pour combattre une politique. C'est cette position négative qui est le seul lien, le seul trait d'union et qui constitue la base commune de ces genres de minorités vagues et confuses.
Dans la situation présente et devant le mécontentement grandissant des ouvriers à la politique des staliniens et des socialistes qui sont les maîtres de la CGT, cette minorité syndicale est appelée à un certain développement dans la mesure où elle exprime son opposition à la direction. Le journal qu'elle publie illégalement, "La bataille syndicaliste", trouve un écho favorable parmi les ouvriers. Les positions essentielles défendues dans le journal sont : contre la guerre, pour l'internationalisme, pour une action revendicative, contre l'existence des fractions dans les syndicats. Le journal se réclame aussi d'une position apolitique des syndicats sur la base de la Charte d'Amiens de 1907. Dans la question de Comité de gestion dans les usines, tout en étant contre, il préconise de laisser faire l'expérience.
La formation de la minorité syndicale exprime à la fois une manifestation du mécontentement des ouvriers se détachant des agents ouverts du capitalisme dans les rangs du prolétariat, les partis communistes et socialistes, et en même temps l'extrême confusion qui règne dans les cerveaux des ouvriers, à laquelle cette minorité, par son activité, va apporter sa contribution.
Nous avons déjà dit plus haut que, parmi les organisations qui se sont écroulées pendant la guerre, se trouve la CGTSR (Confédération Générale du Travail Syndicaliste Révolutionnaire).
Au lendemain de la guerre 1914-18, l'opposition révolutionnaire à l'intérieur de la CGT – contre la politique de trahison de la clique de Jouhaux et Cie qui pratiqua l'union sacrée la plus abjecte pendant les 4 années de guerre et qui poursuivait cette politique de collaboration et de trahison – se développait et grandissait de jour en jour.
Syndicats et fédérations passèrent les uns après les autres entre les mains de l'opposition. Devant l'éventualité de perdre la direction de la CGT, les réformistes et la clique bureaucratique de Jouhaux poussèrent à la provocation de la scission de la CGT. L'opposition révolutionnaire, stimulée par l'IC qui se trouvait dans la période de pleine montée de la vague révolutionnaire en Europe, a commis cette grave erreur de ne pas éviter la scission syndicale recherchée par la bureaucratie réformiste. L'opposition est tombée dans le panneau de la provocation et a accepté la scission. La CGTU, groupant la majorité des syndicats ouvriers, était née. Dans son sein, se retrouvèrent les 3 courants anti-réformistes : les syndicalistes révolutionnaires, les anarchistes syndicalistes et les communistes.
La fraction communiste qui dirigeait la CGTU a commis plusieurs fautes. L'erreur fondamentale du parti communiste résidait dans la reproduction servile, dans le décalquage mécanique de tout ce qui se passait en Russie et dans l'inféodation bureaucratique du mouvement syndical au parti communiste. Tout en condamnant la scission syndicale, le parti communiste et l'IC n'avaient pas réellement une position précise et une attitude nette contre la scission. A ce sujet il faudrait réexaminer non seulement toute l'expérience de l'ISR mais le principe même de sa fondation. Plusieurs erreurs de taille ont été commises à ce sujet. D'abord l'entrecroisement permanent entre les 2 Internationales dont les délégués siégeaient d'une façon permanente et de droit dans les 2 centrales Internationales et réciproquement. Ce principe de la réciprocité subordonnait en fait l'Internationale Syndicale Rouge à l'IC. Ensuite il est difficile de concevoir une politique anti-scissionniste à l'intérieur des mouvements syndicaux nationaux tout en maintenant la scission sur le plan international. Cette position contradictoire devait entretenir une équivoque qui ne pouvait être favorable qu'à la bureaucratie réformiste de l'Internationale syndicale d'Amsterdam.
Lorsque, après les événements de Cronstadt et de Makhno, la lutte entre les anarchistes et le parti communiste s'est faite âpre en Russie, la répercussion de cette lutte devait se faire sentir d'une façon extrêmement violente au sein de la CGTU. Nous avons déjà dit que les communistes ne sont jamais parvenus à faire comprendre aux ouvriers le crime contre le mouvement ouvrier qu'est la scission syndicale. Ils n'étaient pas tellement convaincus de cela eux-mêmes. Et il n'est pas étonnant dans ces conditions que les anarchistes syndicalistes, qui étaient une minorité, aient pu provoquer une nouvelle scission dans la CGTU et créer une 3ème confédération syndicale en France, la CGTSR.
En France, cette nouvelle confédération groupait de plus larges masses que dans quelques centres, notamment la corporation du bâtiment surtout dans la région lyonnaise, de Saint-Étienne, dans la région de Toulouse et dans les régions limitrophes de la frontière espagnole où prédominait l'influence de la CNT espagnole.
Sur le plan international la CGTSR faisait partie de l'AIT (Association Internationale des Travailleurs) qui groupait quelques organisations ouvrières anarchistes dont la cheville ouvrière était la CNT, la plus forte organisation syndicale en Espagne. L'unité syndicale réalisée entre la CGT et la CGTU, l'afflux d'adhérents à la nouvelle CGT au travers de la vague de grèves de 1936, portait un coup terrible à cette petite organisation syndicale qui se trouvait être submergée par les événements et ne pouvait pas jouer un rôle dans le vaste mouvement de grèves. Mais le coup de grâce leur vint de l'extérieur, de la CNT qui en coulant devait la faire couler et la noyer.
Les événements de 1936 en Espagne – la participation de la CNT au gouvernement capitaliste, trahissant ainsi sa propre plate-forme anti-étatique, le massacre des ouvriers de Barcelone par le gouvernement républicain-anarchiste-stalinien, la victoire finale de Franco -devaient jeter le discrédit sur le programme et l'idéologie anarchistes, provoquer des troubles et des discussions dans leurs rangs.
Les anarchistes, se raccrochant à "l'anti-fascisme" et aux blocs "anti-fascistes", se trouvaient en bien mauvaise posture devant les autres "anti-fascistes", autrement plus rusés et plus démagogues qu'eux, qu'étaient les staliniens. Dans la concurrence à l'anti-fascisme, les anarchistes étaient battus d'avance. Dorénavant, la CGTSR végètera sans force et sans âme. La guerre de 1939, qui sera le summum, le point culminant de l'anti-fascisme, sera aussi le tombeau sans honneur de la CGTSR.
Quelques militants de l'ancienne CGTSR groupés autour de leur ancien secrétaire général, Besnard, tentent à nouveau, non pas de ressusciter la CGTSR mais de former un courant anarcho-syndicaliste dans la CGT, la FSF qui se réclame toujours de l'AIT. Leur plate-forme est l'indépendance du syndicat à l'égard des partis politiques et de l'État, l'action directe pour la défense des revendications ouvrières et la lutte contre la "Synarchie" qu'ils ont découverte pour rajeunir et introduire quelque chose de nouveau dans leur plate-forme qui est un peu vieillie.
Il est évident que ce groupe, par lui-même, par sa plate-forme, n'offre aucune possibilité réelle de reprise de la lutte révolutionnaire. Le seul intérêt qu'il présente c'est qu'il est une manifestation du mécontentement qui règne dans certains milieux ouvriers se détournant de la politique officielle de la CGT, politique de collaboration de classe et de trahison.
Ce groupe publie un journal illégal imprimé, "L'Action", et ses membres militent dans la minorité syndicaliste. Parallèlement et en étroite collaboration avec la FSF, existe un petit groupe de jeunes ouvriers qui est un peu l'organisation de la jeunesse de la FSF. C'est la JSR ! Dans le premier tract, ce groupe proclame la lutte contre la guerre, contre le militarisme, contre l'État capitaliste et pour la révolution prolétarienne. Très vague quant à sa plate-forme, à la façon propre aux anarchistes, ce groupe semble toutefois exprimer une volonté d'action révolutionnaire. "Le cri des jeunes" qu'il annonce nous permettra de mieux juger de son orientation et de son évolution.
4° – Le mouvement libertaire
Il n'est pas nécessaire de présenter aux camarades ce qu'est le mouvement anarchiste. Nous avons examiné tout à l'heure l'une de ses branches, les anarchistes syndicalistes, et ce qu'il est advenu de sa centrale syndicale.
Nous allons maintenant en quelques mots tracer l'évolution de l'ensemble de ce mouvement et la place qu'il occupe actuellement.
Avant 1939, le mouvement anarchiste était scindé en UA (Union Anarchiste) et FAF (Fédération Anarchiste Française), sans compter les groupes des anarchistes individualistes qui publiaient "En dehors" et la CGTSR qui groupait les syndicalistes anarchistes. Les événements d'Espagne de 1936-38 devaient encore provoquer des scissions entre les participationnistes et les orthodoxes anti-gouvernementaux. La guerre de 1939 a liquidé et dispersé tous ces groupements.
Les uns allaient participer à la guerre, suivant en cela la tradition de leurs aînés, Kropotkine et Sébastien Faure, qui ont accepté déjà la guerre de 1914-18 au nom de la lutte contre le militarisme prussien. Le militarisme prussien serait remplacé en 1939 par le fascisme hitlérien et la guerre impérialiste sera acceptée comme guerre de libération anti-fasciste. D'autres, comme Bernard, se retrouveront, on ne sait pas bien comment, autour du berceau de la "Charte du travail" à l'époque Pétain-Belin. D'autres encore se glorifieront d'une participation au maquis et à la Résistance.
Durant la guerre, aucune publication, aucune activité exprimant une position officielle des anarchistes ne sera faite. L'organisation aura sauté en l'air et chaque membre, en digne anarchiste, agira dans des sens opposés selon ce que lui dictera sa "conscience" personnelle.
Ce n'est qu'après la libération, en septembre ou octobre 1944, que se tiendra dans une ville du Midi de la France un congrès anarchiste, groupant tous les vestiges, tous les morceaux, résidus des anciens courants. Les anciennes divergences et divisions seront proclamées dépassées et sans intérêt. Des questions surgiront bien autour de l'attitude à prendre envers les militants qui ont participé à tel ou tel autre mouvement durant la guerre. Typiquement caractéristique aux anarchistes, ce n'est pas envers les mouvements même qu'on allait prendre une position nette, mais envers les militants qui ont participé à ces mouvements. Finalement on se rappellera juste à propos que le mouvement anarchiste est essentiellement libertaire, c'est-à-dire "libre" de tout principe, où chaque membre est "libre" d'agir comme il l'entend, n'étant responsable que devant sa conscience, et on passera à l'ordre du jour.
Du congrès ne sortira aucune ligne générale, aucune ligne politique. Sa seule œuvre sera de déclarer liquidé tout autonomisme des différents courants et groupes antérieurs, et de proclamer l'existence d'un mouvement libertaire unifié et unique.
Le mouvement libertaire d'aujourd'hui sera donc un agglomérat de toutes sortes de tendances, y compris les anarchistes individualistes.
Ce mouvement publie un journal imprimé mensuel, semi-légal, "Le Libertaire". Le gouvernement français semble le laisser faire, ne voulant pas, devant un certain mécontentement qui règne parmi les ouvriers, par une interdiction, énerver encore plus les ouvriers. Mais la raison majeure de cette indifférence du gouvernement doit être recherchée dans le contenu même du "Libertaire". L'absence d'une ligne politique se traduit par la présence dans le même journal d'une série d'articles, différant dans le ton et dans la position envers les événements. D'une façon générale, si "Le Libertaire" exprime son opposition à la guerre, ce n'est nullement en partant d'une position de classe. La guerre est considérée, dans ce journal, comme un cataclysme social dont les ouvriers, par leur passivité, sont les complices. Plus sentimental que politique, le journal ne voit de solution qu'en mettant son espoir dans l'éducation, dans la morale individuelle des ouvriers qui leur fera abhorrer la guerre. "Le Libertaire" répugne à la guerre mais d'un point de vue pacifiste et moral. Il dénoncera la guerre en général mais ne luttera pas contre la guerre concrète, réelle, existante. Aucun appel, aucune propagande aux ouvriers leur indiquant que seule leur action peut arrêter la guerre impérialiste. Aucun appel à l'action de classe défaitiste, contre la guerre impérialiste et contre la production de guerre. On se contentera simplement de maudire la guerre en général.
Sur le 2ème point central du moment, sur la fraternisation prolétarienne contre la guerre et contre le massacre du prolétariat allemand en révolte par les armées impérialistes, "Le Libertaire" est encore plus circonspect. Aucun appel à la solidarité et à la fraternisation avec les ouvriers et les soldats allemands. "Le Libertaire" se contentera de se demander dans quelle mesure le prolétariat allemand est coupable de l'agression hitlérienne et il conclura qu'il est trop tôt pour se prononcer là-dessus, l'après-guerre devant apporter une documentation qui lui permettra de définir exactement le degré de culpabilité du prolétariat allemand dans la guerre.
Comme on le voit, le gouvernement de De Gaulle serait vraiment maladroit de provoquer un énervement en prenant des mesures répressives contre un tel journal bien que, par ailleurs, ce même journal peut lui décerner de méchantes critiques et des flèches épointées. Pour être complet, il faut ajouter que "Le Libertaire" publie des appels de la SIA (Secours International Antifasciste), organisation inspirée par les anarchistes où l'antifascisme est synonyme de chauvinisme. "Le Libertaire" ne se gênera pas d'ailleurs de rappeler ses martyrs de la Résistance lesquels, s'ils ne sont pas très nombreux, peuvent tout de même servir à la rigueur comme enseigne et carte de visite.
Sur la plan syndical, l'activité des anarchistes est des plus confuses. Fidèles à la "liberté" qui leur est propre, une partie s'en désintéresse totalement, tandis que l'autre partie se divise en ceux qui participent dans le CETES réformiste et d'autre qui, au travers de la FSF, avec Besnard, participent à la minorité syndicaliste.
Le mouvement anarchiste représente-t-il vraiment un courant unitaire ? L'unité réalisée au congrès repose-t-elle, exprime-t-elle réellement une orientation unique ? Cette unité persistera-t-elle ? Rien de moins certain. Il est trop tôt encore peut-être pour dire jusqu'où et quand cette unité persistera ; mais nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper que cette unité -qui ne repose que sur la confusion- va à la première occasion, devant le premier problème qu'on ne pourra contourner, se briser et laisser apparaître l'opposition entre les éléments sincèrement révolutionnaires et le reste du mouvement naviguant dans les nuages de l'idéologie anarchiste et la pratique opportuniste.
Le trotskisme présente cette particularité qui, comme le caméléon, a la propriété de changer facilement de couleur. Nous le trouvons tantôt comme Ligue, tantôt comme Opposition, comme POI, comme Bolchéviks-Léninistes de la SFIO (c'était vraiment drôle, les bolcheviks de la SFIO !!!), comme PCI, comme ISR, comme PSOP et de nouveau PCI, la Seule voie et Octobre. En un mot, ils ont monopolisé à leur usage personnel tout le vocabulaire en changeant très fréquemment de nom (Dieu seul sait pourquoi !) mais ils sont restés toujours identiques à eux-mêmes : scission-unification-re-scission sur la base de la confusion commune. Pendant la guerre et l'occupation, les divers groupes qui se réclament du trotskisme et de la 4ème Internationale (sic!) défendaient au fond une et même position fondamentale avec de légères variantes. La position centrale envers la guerre impérialiste était formulée à peu près en ces termes : défaitisme révolutionnaire intégral dans les pays fascistes (c'est-à-dire chez l'ennemi de sa bourgeoisie nationale), opposition politique dans les pays démocratiques et défense nationale dans la "patrie soviétique" considérée comme faisant une guerre défensive de la révolution.
Nous ne nous arrêterons pas sur cet Internationalisme un peu particulier qui change de fond en comble selon le pays où le prolétaire se trouve et où il se fait massacrer par et pour les intérêts de sa bourgeoisie et du capitalisme mondial. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur la 2ème position centrale des trotskistes, toujours avec des variantes, consistant à lutter pour la libération nationale contre l'envahisseur étranger. Identifiant les pays occupés aux pays coloniaux, c'est au nom du léninisme qu'on déclare que la lutte pour la libération nationale contenait un ferment révolutionnaire. La libération nationale devait servir de hors-d'œuvre , de mise en appétit pour la révolution prolétarienne. En attendant ce plat consistant qui est toujours à venir, on s'est gavé de hors-d'œuvre . Pas étonnant qu'on puisse lire dans la littérature trotskiste des appels à "la défense de notre empire colonial". C'était un peu trop épicé peut-être mais qui ne mettait pas moins en appétit. Et les trotskistes, plus que les anarchistes, ont des martyrs de la Résistance et de la libération nationale à citer. C'est leur honneur et nous le leur laissons entièrement. En 1944, nous avons assisté à une dernière (jusqu'à présent) unification de trois groupes qui a donné naissance au PCI -qui publie, comme organe central, "La Vérité".
Après les démarches et l'échec pour faire de "La Vérité" ("premier journal illégal paru dans la clandestinité" comme ils aiment à le rappeler) un journal légal, elle paraît assez régulièrement imprimée illégalement.
La position fondamentale des trotskistes n'a pas changé depuis la libération. La "Libération" nationale, qui n'a plus de raison d'être, fait place à l'épuration des vichyssois et des collaborateurs. Enfourchant le dada en vogue que le capitalisme jette aux ouvriers pour les détourner de la lutte de classe, les trotskistes se trouvent immédiatement à leur aise. Ils vont montrer comment on démasque la félonie de la bourgeoisie. Soufflant plus fort que tout le monde dans la trompette de l'épuration, ils vont, en faisant un tapage du diable, dénoncer l'État capitaliste, tel patron coupable d'avoir manqué à son devoir de bon patriote et exiger, pour lèse patrie, sa punition de la part de l'État capitaliste.
Le gouvernement De Gaulle décrète la création du Comité de gestion mixte dans les usines. Les trotskistes, immédiatement mis en joie, n'en demandent pas plus. Peu leur importe la signification de ces comités de gestion, destinés à faire des délégués ouvriers les gendarmes bénévoles du patron pour obliger les ouvriers à travailler plus et mieux, à ne pas se soustraire un instant à leur devoir de salariés-esclaves afin de produire une masse plus grande de plus-value pour leur maître, le patron capitaliste. Tout cela ne préoccupe pas notre trotskisme et, si cela le préoccupe, c'est en 2ème lieu. Pour l'instant, ce qui compte c'est la possibilité de s'agiter et de faire un peu de bruit. Et voilà les trotskistes pour les comités de gestion. D'ailleurs se rappellent juste à propos les trotskistes : Lénine n'était-il pas pour le contrôle ouvrier de la production en 1917 ? Il n'en faut pas plus pour rester un bolchevik-léniniste et être pour les comités de gestion.
Soucieux de reproduire un cliché des événements russes en 1917 -et comme le fameux singe qui met les lunettes de son maître croit pouvoir lire- les trotskistes endossent sans discernement les lunettes des bolcheviks.
L'aventure veut que ces lunettes soient sans verres et ils ne voient et ne comprennent rien à la situation. Ainsi traduisent-ils le mot-d'ordre de Lénine "Tout le pouvoir aux soviets" en un français trotskiste qui devient "Thorez, Blum et Jouhaux au pouvoir". C'est la grande trouvaille du PCI d'avoir lancé comme mot-d'ordre "Gouvernement ouvrier du PCF, SFIO et CGT".
Sur le terrain international, le PCI est un peu plus embarrassé. Il devient vraiment difficile de parler d'un "État ouvrier" en voie de dégénérescence en Russie quand cet État poursuit férocement une politique une politique impérialiste et annexionniste en Europe et en Asie. La défense de l'URSS et de l'armée rouge de la révolution est quelque peu choquante quand cette armée est la plus sûre et la plus terrible arme de massacre des révoltes ouvrières en Allemagne. Aussi le bureau européen de la 4ème Internationale a estimé nécessaire de mettre en sourdine ce mot-d'ordre de défense de l'URSS et de mettre plus l'accent sur celui de la lutte contre le stalinisme. Hier on reprochait au stalinisme de défendre trop mal la Russie, patrie de la révolution ; maintenant on reproche au stalinisme de défendre trop bien les intérêts de l'État russe. Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donné une défaite de l'État russe ?! Sa victoire met vraiment trop nos pauvres trotskistes dans l'embarras.
Le PCI est aussi embarrassé devant les événements en Allemagne. Comment parler de révoltes des ouvriers et des soldats allemands sans mettre immédiatement en évidence le rôle de la Russie et de l'armée rouge ? Aussi le PCI, qui ne rate pas une occasion pour faire du bruit, est sur les événements en Allemagne plus que réservé. Il ne serait pas sans intérêt de comparer l'attitude du PCI devant les événements d'Allemagne et devant ceux de Grèce. On ne manquera pas de constater une différence très édifiante. Si, pour les événements en Allemagne, ils observent une réserve qui les faisait passer presque pour des sages, il en est tout autrement en ce qui concerne les événements en Grèce. Là on se rattrapera et d'autant plus volontiers que les intérêts de l'État russe ne sont pas tout à fait étrangers à ces événements et que ces intérêts se trouvent coïncider avec les groupes de la résistance en révolte.
Alors que les trotskistes n'ont pas vu la révolte du prolétariat italien contre la guerre en 1943, occupés qu'ils étaient avec la libération nationale et la défense de notre empire colonial, alors qu'ils ne parleront pas trop des révoltes du prolétariat allemand pour ne pas être trop gênés dans leur défense de "l'État ouvrier" en Russie, ils découvriront par contre "la première révolution populaire (?)" issue de la guerre… en Grèce. Le massacre du prolétariat et de la population pauvre de la Grèce – dont le mécontentement, dû à la situation de famine, a été dévié, canalisé dans une insurrection nationale au bénéfice d'une fraction de la bourgeoisie et des intérêts impérialistes russes – sera présenté par les trotskistes comme la révolution prolétarienne. Dans des tracts et réunions, le PCI appellera les ouvriers de France à se solidariser avec cette "révolution" et ne demandera rien moins que l'envoi d'armes pour soutenir cette "insurrection".
Comme pour l'Espagne de 1936-38, les trotskistes voleront à l'aide des "républicains antifascistes", au nom de quoi le capitalisme décimera le prolétariat. Et, tout comme pour l'Espagne, ils se trouveront pour cette œuvre en compagnie de toutes les forces "démocratiques" de la bourgeoisie et de tous les traîtres socialistes et staliniens.
Le PCI a-t-il une certaine influence parmi les ouvriers ? Et, dans le cas affirmatif, à quoi, à quelle cause attribuer cette influence ?
Il est nécessaire de se rappeler que le parti stalinien est devenu un parti gouvernemental et le plus hystériquement chauvin. Les ouvriers dégoûtés de la démagogie chauvine trouvent dans le PCI une expression d'opposition. Les partis centristes et gauche-socialistes, comme les maximalistes en Italie, le SAP en Allemagne, le PSOP en France, ont disparus et se sont fondus à nouveau, pendant la guerre, dans les partis socialistes, pour la défense de la patrie et de l'union sacrée au nom de l'antifascisme. La place de ces partis du Centre va dorénavant être occupée par le trotskisme. C'est en cela que réside la fonction et l'influence que peut exercé le trotskisme.
A ce propose et en passant, il serait peut-être intéressant de jeter un coup d'oeil rapide sur ce que sont devenus certains groupes et hommes politiques qui cherchaient, avant la guerre, à former un parti ouvrier de "gauche" en France. Le PSOP s'est complètement disloqué et son chef M.Pivert, parti de bonne heure au Mexique, a offert, dans une lettre publique, ses services à De Gaulle, rappelant que Lénine lui aussi s'est servi d'un ancien officier tsariste. Il semble que De Gaulle n'a guère apprécié cette offre et s'est bien passé des services de Marceau Pivert, ce qui n'empêcha nullement ce dernier d'être un fidèle et farouche résistant au… Mexique. Collinet, Patri, Stribe et autres anciens oppositionnels de gauche et lieutenants de M. Pivert sont aujourd'hui des grandes figures de "ceux de la Résistance" et occupent des hauts postes de rédacteurs de "La Volonté", hebdomadaire de "gauche" de la Résistance. Le petit groupe d'autres oppositionnels de gauche qui, avec Rimbert et Ferrat, publiaient avant 1939 la revue "Que Faire ?" ont enfin trouvé la réponse tant d'années cherchée par eux : dans la Résistance. Rimbert ne se demande plus que faire ; aujourd'hui il donne des conseils, tantôt aux alliés tantôt à De Gaulle, sur le meilleur moyen de régler le problème allemand, d'organiser une paix équitable et définitive, et encore bien d'autres choses fort intéressantes.
Ainsi voyons-nous le trotskisme répondre à un besoin qui s'est fait réellement sentir. Il fallait combler un vide, il fallait que quelqu'un occupât la place du centrisme restée vacante ; cette place est occupée de droit par le trotskisme.
Dans la conjoncture politique présente, on doit s'attendre même à une certaine progression du PCI?
Avec l'accroissement des mouvements révolutionnaires du prolétariat, le souffle purificateur de la Révolution, en emportant tout l'édifice capitaliste, balaiera aussi ces résidus parmi lesquels se trouvent également les trotskistes.
L'UCI est un petit groupe qu'il ne faut pas confondre avec l'ancienne Union Communiste qui publiait, avant 1939, "L'Internationale" et qui s'est dissoute depuis.
Ce petit groupe s'est formé pendant la guerre sous le nom de "Groupe Révolution Prolétarienne" (GRP) et publiait un journal ronéoté "Le Réveil prolétarien". Sincère et confus, ce groupe s'est déclaré contre la guerre mais, en même temps, il a pris position pour l'insurrection nationale en août 1944.
Depuis la Libération, le GRP devenu l'UCI publie le journal "La Flamme" dans lequel il déclare chercher à construire un programme en prenant "ce qu'il y a de bon dans tous les programmes". L'éclectisme et la confusion sont ainsi hissés à la hauteur d'un programme et c'est tout ce qu'apporte de propre l'UCI dans le mouvement ouvrier.
Après la libération, un groupe de militants ouvriers de Lyon – sans distinction bien précise de tendance mais nettement opposé à la guerre impérialiste et pour l'action directe de défense des intérêts ouvriers – a fait paraître un journal légal imprimé (Front ouvrier).
Laissant encore à désirer sur bien des points et notamment sur sa position équivoque et confuse sur l'épuration, ce journal est une expression certaine de réaction de classe des ouvriers lyonnais.
Il est symptomatique que la réaction ouvrière soit bien plus marquée et se fasse sentir davantage dans la région lyonnaise que dans d'autres régions en France. Cela est dû à la situation particulièrement mauvaise du ravitaillement mais peut-être aussi au fait que la pression des staliniens pèse moins lourdement sur les ouvriers de Lyon que sur ceux de Paris où se trouve concentré tout l'appareil politique et bureaucratique de la bourgeoisie et de ses laquais.
Les ouvriers de Lyon se trouvent, à ce jour, à la tête du combat de classe du prolétariat français. Les manifestations spontanées du mois de janvier des ouvriers de Lyon indiquent la voie à suivre aux ouvriers des autres régions qui ne tarderont pas à reprendre leur action de classe généralisée.
Un groupe de militants, rompant avec l'organisation trotskiste en 1944, se constituait sous le nom de CR et publie un journal d'agitation, "Le Pouvoir ouvrier", et une revue, "Communisme".
La rupture avec le trotskisme portait sur deux points capitaux : la lutte contre la guerre impérialiste par le défaitisme révolutionnaire dans tous les pays et la considération de l'État russe comme un État capitaliste impliquant la dénonciation de la défense de l'URSS comme position anti-prolétarienne.
Cette rupture plaçait les CR dans le camp du prolétariat comme une organisation prolétarienne révolutionnaire. Mais cela ne signifiait nullement que les CR présentaient une plate-forme programmatique susceptible d'être une contribution positive dans l'édification du programme et du Parti de la classe.
En effet, la rupture avec le trotskisme – tout en continuant à se revendiquer en bloc du bolchévisme-léninisme – laisse de côté tout le travail critique indispensable des expériences de la lutte du prolétariat entre les deux guerres, ne porte aucune réponse théorique aux problèmes qui se sont posés devant le prolétariat et dont la non-solution se concluait par toute la série de défaites de la 1ère vague de la révolution au lendemain de 1918 ; et plus particulièrement les problèmes de la tactique en correspondance avec la notion de la nature du parti et ceux des problèmes soulevés par le nouveau type d'État après la victoire de la Révolution d'Octobre ayant trait au rapport de cet État avec les autres États capitalistes, aux questions de la gestion économique après la révolution et à la violence exercée par cet État dans la classe, à l'intérieur du prolétariat.
Toute une série de positions données par la 3ème Internationale s'est avérée, au feu de l'expérience vivante de la lutte, ou incomplète, inachevée ou fondamentalement erronée ; telles les questions de la formation du Parti, le Front unique, le Parti de masse, les mots d'ordre démocratiques, la question nationale et coloniale, etc. La construction du nouveau parti du prolétariat et la victoire du prolétariat dans la prochaine crise révolutionnaire sont directement rattachées et conditionnées par l'effort de l'avant-garde et par sa capacité théorique de donner, pour le compte du prolétariat, la réponse marxiste à cet ensemble de problèmes.
Ce travail gigantesque, auquel la Fraction Italienne et la Gauche Communiste se sont attaqués depuis plus de 20 ans, n'a pas encore été abordé par le groupe CR qui, jusqu'à présent, s'est contenté de répéter fidèlement l'acquis des bolcheviks et de l'IC, y compris l'acquis des erreurs passées.
La notion de la fraction - organisme de continuité de la vie de la classe et de filiation historique entre deux périodes de la lutte émancipatrice de la classe – reste une notion complètement étrangère au CR et sur laquelle il continue à répéter les lieux communs de toujours des trotskistes. Mais cela ne l'empêche pas de reprocher violemment à la Fraction Italienne de n'avoir pas quitté le parti et l'IC en… 1921 ou 1923, considérée par le CR à posteriori comme date de démarcation historique à partir desquelles l'IC aurait passé définitivement dans le camp du capitalisme.
Dans l'activité politique du CR, nous constatons avec regret la persistance des méthodes en honneur chez les trotskistes, remplaçant le travail de l'élaboration théorique par le plus grand tapage extérieur, la discussion et la confrontation politiques par les méthodes et la pratique de la déformation de la pensée de l'adversaire et du noyautage.
Ne nous perdons pas dans les reproches, sachant bien qu'on ne passe pas impunément des années chez les trotskistes sans contracter leurs tares. Nous sommes convaincus que les militants du CR, indiscutablement éléments révolutionnaires sains et sincères, ne parviendront à faire œuvre utile pour la cause du prolétariat que dans la mesure même où ils se débarrasseront au plus vite de ces tares et du verbalisme du trotskisme qu'ils gardent encore.
Le CR lutte certes contre la guerre impérialiste, contre le mensonge de "l'État ouvrier" en Russie, dénonce tous les partis et groupes traîtres à la classe ouvrière, appelle à la solidarité internationale et à la fraternisation de tous les ouvriers, à la solidarité avec le prolétariat allemand en révolte, fait de l'agitation pour la reprise de la lutte de classe en France contre la trahison et la collaboration de la bureaucratie dirigeante de la CGT inféodée à l'État capitaliste français ; c'est là une œuvre révolutionnaire mais insuffisante. Une organisation communiste ne peut se borner à cela pour justifier son existence indépendante. Elle ne peut le faire en se référant à son activité d'agitation mais doit le prouver par sa plateforme, par son travail théorique tendant à résoudre les problèmes qui se sont posés et se posent aujourd'hui au prolétariat, et dont la solution est la condition de regroupement de la classe sur des positions plus avancées.
C'est seulement en abordant ce travail que les CR prouveront que leur existence en tant qu'organisation n'est pas une chose fortuite et qu'ils représentèrent un moment une expression réelle de la vie de la classe. Nous espérons et souhaitons que les CR comprendront leur devoir et s'attèleront au plus tôt à ce travail constructif et fécond.
L'histoire du trotskisme est une histoire de scissions et d'unifications. Nous disons cela non pas parce que nous rejetons a priori toute scission et toute unification, par principe. Les scissions peuvent être à un certain moment la seule mesure qui s'impose pour sauvegarder au prolétariat son organisme de classe, son organisation politique. Pour que des scissions ainsi comprises aient lieu, cela ne peut et ne doit, en aucune façon, dépendre de la volonté et des caprices des personnalités mais exprimer une nécessité politique, se manifestant par des divergences programmatiques principielles parvenues à leur pleine maturation, en correspondance avec la situation objective. Unification et scission ne peuvent être examinées en soi mais se relient à la conception générale qu'on a sur la nature du parti.
Ceux pour qui la construction du parti est un acte de volonté et non en correspondance avec le processus de la formation historique de la classe, ceux-là opèreront des unifications et des scissions qui seront tout ce que l'on veut mais qui n'exprimeront pas un instant la vie de la classe, parce que se situant hors du processus réel. Aussi ces scissions et ces unifications se produiront dans la pleine nuit politique et n'apporterons aucun élément, aucun acquis, aucune expérience susceptibles d'être utilisés dans la lutte de classe et dans l'élaboration du programme de cette lutte.
La méconnaissance de la notion, de la nature du parti devait amener les CR – à peine sortis du trotskisme et avant même d'affronter sérieusement l'étude théorique critique de leur propre expérience qu'ils venaient de faire – à recourir, dans l'obscurité politique totale, à une scission et à la formation d'un groupe CR dissident.
La grande confusion qui règne est la punition inévitable et méritée des CR. Nous avons donc 2 organisations qui s'intitulent CR et qui publient 2 organes s'appelant tous deux "Pouvoir Ouvrier" et dont on discerne très difficilement les positions politiques qui les divisent et justifieraient cette division. Les injures et les anathèmes proférés par les CR officiels contre les dissidents ne sont nullement faits pour dissiper la confusion et ne font qu'introduire une atmosphère irrespirable où les termes forts (charlatans, usurpateurs, etc.) tiennent lieu de termes politiques.
Notre critique politique faite au CR officiel semble s'appliquer également aux dissidents dont nous n'avons pu encore discerner une différence politique substantielle. Nous ajouterons toutefois que, si nous ne comprenons pas les raisons politiques de leur scission avec l'organisation officielle, nous réprouvons encore plus catégoriquement leur façon d'agir et leur entêtement à perpétuer la confusion en gardant et le titre de CR et le titre de l'organe "Le Pouvoir Ouvrier".
Je ne dirai que quelques mots sur la GCF. Vous avez pu – au travers de la critique faite au long de mon exposé des différents courants agissant dans le prolétariat en France – vous faire une idée sur les positions défendues par notre fraction. L'objet de cette conférence n'est pas un exposé détaillé de nos positions, mais de donner un aperçu sur le mouvement ouvrier français et les groupes qui s'y rattachent. En ce qui concerne plus particulièrement notre plateforme et nos positions, les camarades les trouveront dans notre matériel politique, dans nos publications.
Nous rappellerons seulement que la Gauche Communiste est un courant idéologique international dont les bases fondamentales s'inspirent de l'œuvre politique et de l'apport historique de la fraction de gauche qui a donné naissance au PC d'Italie et qui, du vivant de Lénine, s'est distinguée en tant que courant de gauche dans la vie de l'IC.
Le travail critique et théorique de la Fraction Italienne durant ces 25 années est considérable et porte sur tous les problèmes qui se sont posés au prolétariat international durant cette période riche en espoirs, en luttes, en expériences et en défaites.
S'inspirant de ce travail fécond et sur la base de ses positions programmatiques s'est fondée en 1937 la Fraction belge de la GC. En mai 1942, en pleine guerre impérialiste, un groupe de militants français ont publié une "Déclaration de principes" et ont crée un noyau qui s'est donné comme tâche la formation d'une Fraction française de la Gauche Communiste.
En décembre 1944, une conférence constitutive proclama la fondation de la fraction sous le nom de Gauche Communiste de France. Depuis, notre effort porte, à la fois et d'une façon indissociable, dans la participation à la lutta quotidienne du prolétariat français, lutte dans laquelle nous nous efforçons de faire pénétrer les solutions historiques de classe, et dans l'élaboration théorique de fondement du programme qui, avec la maturation des situations objectives, constituera la base du Parti de demain et de la Révolution prolétarienne.
L'examen des différents groupes et courants qui s'agitent au sein de la classe ouvrière en France fait ressortir cette première constatation, que la vague de chauvinisme – qui a noyé en août 1944 toute manifestation ouvrière – tend à décroître et que l'influence des partis chauvins diminue.
Le mécontentement des ouvriers dû à la pénurie du ravitaillement, à la poursuite de la guerre impérialiste, à l'aggravation des conditions de vie des ouvriers, ira grandissant.
Hier, le capitalisme français trouvait dans l'occupation allemande un moyen de dévier les ouvriers, de leur action de classe vers la lutte contre l'envahisseur. Ce tampon n'existe plus et le capitalisme ne peut plus rejeter sur les pilleurs étrangers le rationnement de famine octroyé aux ouvriers. Les bobards sur les vichyssois, sur la 5ème colonne s'usent chaque jour un peu plus. Les ouvriers perdent, dans la dure réalité, les illusions sur la reconstruction nationale et les réformes de structure. La tendance vers la gauche, c'est-à-dire la tendance vers la reprise de la lutte par des moyens de classe, ira en s'accélérant.
Avec le développement des mouvements révolutionnaires du prolétariat allemand, se produit un réveil de la lutte du prolétariat des autres pays et de France. Cette lutte - tout en gardant à certains moments et par endroits un caractère syndical, c'est-à-dire une lutte pour les revendications sur les lieux de travail, pour l'augmentation du salaire et la diminution de la journée de travail – s'élargira et dépassera par son contenu les cadres et la plateforme strictement syndicale pour poser des revendications plus larges à caractère social général, pour le ravitaillement, pour les vêtements, pour des habitations pour les chômeurs, pour la solidarité internationale, contre la poursuite de la boucherie impérialiste.
Dans l'orientation et la généralisation de la lutte, le prolétariat trouvera face à lui non plus le patronat mais se heurtera directement à l'État capitaliste.
La perspective internationale est le rebondissement, la recrudescence de la lutte sociale. Dans cette perspective générale, le prolétariat français reprendra sa place dans la lutte internationale des prolétaires de tous les pays, pour le triomphe de la Révolution Communiste mondiale.
Conférence faite le 5 avril 1945
Un grand progrès de centralisation du prolétariat et de sa lutte fut accompli lors de la transformation des organisations syndicales de corporations en syndicats d'industrie. Avant 1914, le mode de recrutement et d'organisation fut le métier, la profession. Cela correspondait assez à la petite production où les fabriques et ateliers ne faisaient qu'une espèce de production spécialisée. L'organisation syndicale groupait alors effectivement tous les ouvriers de l'atelier et pouvait se préparer et calculer ses chances de lutte en tenant compte de la particularité de la profession, de ses conjonctures saisonnières, des conditions propres à la profession. Ce fut l’âge d'or des chambres syndicales. Des corporations comme celle des chapeliers, des casquettiers ou des tailleurs pouvaient mener victorieusement une lutte acharnée et des grèves en pleine saison, durant des semaines. Bien connus sont les actes d'éclat du syndicat des électriciens de Paris, plongeant dans l'obscurité les grandes salles de théâtre en plein spectacle de gala.
Le développement de la grande industrie et des grandes usines à l'intérieur desquelles s'accomplit le travail de plusieurs métiers rendait cette structure élémentaire de l'organisation surannée et nuisible. L'existence dans la même usine de plusieurs syndicats professionnels luttant séparément divisait les ouvriers face à un même patronat. L'organisation par profession avait vécu.
Par ailleurs, le capitalisme opérait une concentration de ses forces. Les syndicats et les trusts d'industrie dirigeaient l'exploitation des ouvriers à l'échelle nationale. Face aux ouvriers d'une usine ne se dressait plus un patron isolé mais un consortium national. La grève dans une usine ou dans les usines d'une ville ne mettait plus le patronat dans des difficultés à exécuter ses commandes. Les usines d'une région subvenaient aux nécessités de la production que les autres usines n'étaient pas à même de satisfaire. A ces nouvelles conditions devait correspondre une nouvelle forme de l'organisation syndicale, centralisant et liant étroitement la lutte des ouvriers d'une même industrie sur l'échelle nationale. Ce fut la structure verticale de fédération d'industrie.
La crise permanente du capitalisme a modifié la vie sociale et les conditions de travail. L'économie relève de plus en plus d'un centre unique, de l'État capitaliste. La production comme la consommation, les conditions de travail, les salaires, la durée de travail sont directement réglés dans leur détail par l'État. Ce n'est plus face au patronat que les ouvriers se dressent. Face à leurs revendications qui sont de plus en plus sociales, ils trouvent les ministres et leur prolongement local, le préfet et autorités étatiques locales.
La lutte ouvrière cesse d'être conditionnée par la situation particulière de leur branche d'industrie mais est conditionnée par la situation sociale générale se subdivisant en situations régionales.
L'ouvrier métallurgiste de Marseille a plus de commun avec le docker ou le maçon de sa région qu'avec le métallurgiste de Lille. Aussi observons-nous le fait caractéristique de luttes présentes éclatant et embrasant non des branches d'industrie mais prenant l'aspect de grèves générales par localité et par région.
A ce nouveau stade de la lutte doit correspondre une nouvelle structure de l'organisation. C'est la structure horizontale. Elle groupe et relie les ouvriers sur leur lieu de travail et de localité. Au travers de ces organisations de base, par leur comité directement élu et sous le contrôle constant de tous les ouvriers s'établit la liaison immédiate et directe coordonnant la lutte des ouvriers sur le plan local, régional et national. Cette structure n'est pas une invention artificielle. Son principe se trouve déjà ébauché dans les luttes récentes en France.
Cette structure ne signifie pas la disparition de l'organisation syndicale. Elle ne fait que rendre plus efficace l'organisation en vue de la lutte dans une situation nouvelle plus avancée.
Le syndicat d'industrie a nié la structure professionnelle-locale. La structure horizontale est au syndicat d'industrie ce que ce dernier était au syndicat de profession. En le dépassant, il revient à la base locale sur un plan plus avancé.
Dans ce domaine aussi s'accomplit un processus dialectique suivant et traduisant le cours dialectique de la vie.
Devant une situation indécise et chaotique résultant de la défaite de la première vague révolutionnaire de 1917, en Europe particulièrement, le Comité exécutif élargi de l'IC, après le 3ème congrès, s'est réuni pour examiner cette situation et en tirer la tactique appropriée.
Les masses sont fatiguées ; elles subissent l'assaut du capitalisme doublement, par la répression et le chômage qui donne à l'ennemi de classe une armée industrielle de réserve allant toujours croissant et permettant de plus en plus une réduction du niveau de vie.
La classe ouvrière n'est pas encore rassemblée autour de l'IC comme le prouvent les expériences d'Italie et d'Allemagne ; pourtant elle manifeste un désir d'unité et dessine une volonté à rassembler ses forces pour un nouvel assaut.
Quelles sont les organisations qui polarisent les masses opprimées ? Dans le camp du prolétariat, l'IC ; dans le camp de la bourgeoisie, la 2ème internationale. Il y a donc une partie de la classe ouvrière qui continue à s'illusionner sur le caractère prolétarien des PS. C'est cette masse travailleuse qu'il faut arracher à l'influence des social-patriotes. Voilà la tâche de cette conférence.
La tactique ne sera pas conséquente des idées maîtresses de la Révolution d'Octobre. Elle pose comme point premier la question de l'unité prolétarienne ; il faut satisfaire ce désir de la classe ouvrière. Comment ? En le groupant le plus possible sur un programme minimum dans des actions quotidiennes, en démasquant les PS. C'est sur cette opération de démasquage que l'IC fait la fausse manœuvre.
Au lieu de démasquer le caractère contre-révolutionnaire des PS par la concrétisation du programme minimum dans la lutte de tous les jours, l'IC invite les sections nationales à proposer des actions communes aux PS même en dehors du programme minimum. Ainsi, disent-ils, si les partis traîtres refusent l'action commune, c'est eux qui paraîtront aux yeux du prolétariat comme les scissionnistes de la classe ouvrière ; et s'ils acceptent, de par leur nature et fonction contre-révolutionnaires ils se démasqueront pleinement au cours de la lutte.
La Conférence résumait justement, dans cette nouvelle tactique, une transformation de la nature du parti et de l'Internationale puisqu'elle pose comme condition d'adhésion au parti le programme minimum, tendant ainsi à considérer que l'unité prolétarienne autour de l'IC est fonction de l'élargissement à la classe entière du parti (parti de masse) avant la révolution et malgré le capitalisme au pouvoir.
Octobre 1917 avait prouvé que, même après la révolution, le parti avait à disputer l'influence, dans la classe ouvrière, à la bourgeoisie. Cette nouvelle tactique déformait la signification et l'enseignement de la Révolution russe et se donnait non pas la révolution comme but immédiat posé par la situation mais l'intégration des masses ouvrières dans le parti.
Pour ce qui est du démasquage des PS, le premier mouvement de méfiance de l'Internationale jaune n'a pas donné les résultats qu'on escomptait. Bien au contraire elle a permis de réduire le programme minimum d'action commune à sa forme la plus désossée et d'introduire des mesures réformistes qui achevaient de neutraliser les derniers éléments proprement révolutionnaires qui restaient dans le programme.
Une fois ce premier travail achevé, même dans l'action commune, les PS n'ont pas été démasqués car l'unité artificielle, réalisée en dehors des critères proprement de classe, a donné à des partis traîtres une auréole révolutionnaire qui leur a permis de freiner en sous-main l'action indépendante du parti.
Et quand les PC protestaient, les partis traîtres pouvaient impunément dire à la classe ouvrière que l'unité était en danger par la faute des communistes.
C'était un cercle vicieux dans lequel l'IC s'était introduite. L'unité de la classe ne réside pas dans le rassemblement de la classe indépendamment du programme révolutionnaire et uniquement sur des actions communes sans rattachement direct au but final.
Voir dans un front unique avec les organisations traîtres, les PS, la possibilité d'unité prolétarienne, c'est tomber dans cette erreur ; et pour détacher les masses restées attachées aux PS, il était faux de poser le démasquage sur le respect ou non du front unique par les PS et non sur la clarification de la conscience de classe au travers des luttes qui auraient pu unir tous les ouvriers par-dessus les PS.
C'est parce que le programme minimum était révolutionnaire qu'il fallait à tout prix le maintenir en dehors du front unique. La révolution allemande de 1923 a prouvé que les masses avaient atteint le niveau du programme minimum et voulaient le dépasser pendant que le parti avait encore sa lutte sur la mixture programmatique du front unique. Il y avait un décalage entre les masses et le parti mais cette fois-ci le parti était en arrière des masses.
Même quand la révolution allemande de 1923 éclata, le parti, dirigé sur la nouvelle nature du parti découlant du front unique, ne put saisir le caractère de révolution des mouvements de l'époque, n'ayant pas encore assemblé dans son sein la presque totalité de la classe ouvrière.
Ainsi le résultat de la révolution pour ce qui avait trait au parti devenait la condition nécessaire pour la révolution. Le parti de masse n'avait pas rassemblé tout le prolétariat ; et par l'introduction dans son sein d'éléments groupés uniquement sur le programme minimum, nous assistons à une diminution de la puissance combattive du parti et au développement de l'opportunisme et de la confusion dans le parti.
Le 4ème congrès de l'IC accentua cette nouvelle tactique. Le 5ème congrès, devant les résultats désastreux du front unique aurait dû remettre en question cette tactique. Zinoviev se contente de rejeter la faute des échecs de la classe ouvrière non sur la tactique mais sur la mauvaise application de la tactique due aux thèses du 3ème congrès écrites par Radek. Il attaqua violemment Radek pour proposer ensuite que le front unique soit pratiqué non seulement à la tête mais aussi à la base.
Les PC italien, français et espagnol s'étaient déjà opposés à une telle tactique à la conférence du Comité Exécutif élargi.
Au 5ème congrès, Bordiga et Rossi critiquèrent de nouveau cette position, déclarant entre autres que les militants révolutionnaires et même les ouvriers acquis au PC ne comprenaient pas cette politique qui obscurcissait leur conscience et les rendait méfiants. Ils ne considéraient qu'un seul front unique possible : à la base, sur le lieu du travail, par-dessus la direction des PS traîtres.
La différence entre le 4ème et le 5ème congrès de l'IC réside uniquement dans le fait qu'au 4ème le front unique n'était pratiqué que par la tête, et au 5ème on devait le proposer aussi à la base.
La révolution chinoise devait, hélas, continuer à démentir cette tactique. Le front unique par la base permit de concrétiser révolutionnairement les révoltes sourdes des ouvriers et des paysans qui se regroupèrent autour du PC. Le front unique par la tête permit à Tchang Kaï-Chek de contrôler l'activité du PC, de pratiquer un freinage de l'action révolutionnaire des ouvriers et paysans à l'aide de la petite-bourgeoisie, par la création de l'unité de la résistance au régime impérial pourrissant.
Ainsi un nouvel impact du front unique se concrétisera pleinement : la bourgeoisie pouvait s'immiscer dans les leviers de commande du parti et contrôler son action.
Des centaines de milles de chinois assassinés ont payé cette erreur de tactique de l'IC.
Cette tactique, la GCI l'a combattue à l'intérieur de l'IC et dans l'opposition dès 1927. L'expérience de l'accord anglo-russe est venue encore une fois confirmer que les masses avaient dépassé le programme minimum du parti pendant que le parti demeurait sur un programme encore plus minimum et réformiste en raison de son front unique avec les trade-unions.
C'est cette forme de front unique défini par les 5ème et 4ème congrès de l'IC que la GCI condamne et pose comme question de principe le rejet, pour le parti, d'une telle tactique.
Nous traiterons dans un prochain article de la question du front unique syndical et du front unique à la base.
Sadi
La période qui s'ouvre après la cessation des hostilités en Europe présente, pour les pays comme la France (pays vidés de toute leur puissance industrielle, soit du fait de l'expropriation du capitalisme occupant, soit du fait des bombardements), certains caractères spéciaux qui, s'ils ne sont pas nouveaux, sont beaucoup plus accentués qu'en 1918.
La crise qui s'ouvre en Europe prend deux aspects qui semblent contradictoires. D'un côté on assiste à un développement du chômage et du chômage partiel (en France, on compte plus de 3.000.000, non compris les prisonniers et ouvriers déportés), les salaires ont tendance à se stabiliser tandis que le coût de la vie augmente sans cesse.
D'un autre côté le capitalisme se trouve dans l'impossibilité de réarmer ses industries par suite du manque non seulement de capitaux mais aussi de débouchés (le capitalisme américain n'entend pas être gêné par les petits concurrents, la loi prêt et bail cesse avec les hostilités).
En rapport avec ces deux aspects, la photographie de la crise du capitalisme ne va plus s'exprimer par un amoncellement de richesses non vendues à côté d'une masse sans pouvoir d'achat. Les quelques rares privilégiés qui trouveront encore du travail dans les quelques usines ouvertes, le jour de leur paye toucheront un salaire si ridiculement faible que l'on assistera même à une désertion de l'usine vers des occupations telles que le marché noir et la petite combine.
L'expression de la lutte classe va de plus en plus perdre son caractère de revendications économiques pour se concrétiser de plus en plus sur le terrain social.
L'antagonisme capital-travail ne s'effectuera plus entre patron et ouvrier masquant ainsi l'État capitaliste mais bien plus ouvertement entre les masses affamées et le gouvernement.
Mais devant cet éloignement de la classe ouvrière de son lieu de travail, donc de sa première forme organisée, un danger se dessine déjà du fait de l'éparpillement des travailleurs. Quelle est l'organisation unitaire de la classe ouvrière qui pourra regrouper le prolétariat ?
Dans la période actuelle, nous ne trouvons que le syndicat, une des premières expressions conscientes de la lutte de classe. Mais ses possibilités et sa tâche sont directement conditionnées par la reprise de l'activité industrielle et la concentration ouvrière dans les usines.
Si le 2ème congrès de l'IC pouvait attribuer aux grèves, et par là aux syndicats, une force dans la marche à la révolution, il faut se rappeler la reprise de l'activité au lendemain de la guerre 1914-18 malgré la crise de 1920.
Aujourd'hui on ne peut plus parler de reprise de l'activité devant la crise (???) du charbon, ainsi que devant la disparition de débouché d'écoulement du capitalisme européen. Alors les syndicats voient leur possibilité d'action réduite à un petit nombre d'ouvriers travaillant encore.
Les grèves actuelles, par leur manque d'ampleur et le limité de leur lutte, ne peuvent être considérées que comme des expressions secondaires préludant à la formidable lutte de classe de demain.
La tâche des syndicats se trouve encore plus réduite du fait de leur inféodation toujours plus poussée à l'État capitaliste. En 1918, à la sortie de la guerre, les syndicats conservent une autonomie pleine malgré la trahison de la direction qui avait essayé de s'infiltrer dans les rouages de la machine étatique capitaliste.
Aujourd'hui cette inféodation est chose faite à l'échelle nationale et internationale.
Sur le plan national, nous voyons les syndicats réclamer des places dans l'assemblée consultative et les obtenir. Aux élections municipales des listes CGT ont été présentées et élues. On parle de plus en plus de faire entrer la CGT dans les combinaisons gouvernementales.
Sur le plan international, la Conférence de Londres ainsi que le Bureau International des syndicats de San Francisco demandent à assister à la Conférence des Nations Unis ainsi qu'à la Conférence de la Paix, et vont jusqu'à préconiser ce qu'ils appellent un contrôle de l'emploi de la main-d’œuvre mondiale sous leur direction, qui se soldera en définitive par un nouveau masquage des horreurs capitalistes.
Sur le plan de la lutte quotidienne, les ouvriers employés tendent de plus en plus à abandonner la lutte pour les salaires (voir les grèves du Nord) pour orienter leurs efforts vers un meilleur ravitaillement.
La revendication pour une plus rapide épuration relève plus de l'adjonction apportée par les partis traîtres (PS, PC) que de la volonté des ouvriers.
Mais, fait plus grave pour le capitalisme, la lutte ne demeure plus dans le cadre étroit de l'usine ou de la branche d'usine mais s'élargit à toute la classe ouvrière localement, éliminant ainsi la démagogie du patron salaud et de l'État arbitre impartial.
Les cris de "A bas Ramadier!" ou de "Pétain au poteau!" indiquent un début de prise conscience face à la vraie nature d'instrument de domination capitaliste qu'est l'État.
On se rendra compte donc de l'insuffisance des syndicats comme arme du prolétariat dans la période présente et à venir. Le cadeau que la bourgeoisie a donné au prolétariat le jour de la "libération" de la France est devenu une arme tellement amenuisée pour les masses de travailleurs que, devant l'indifférence de ces dernières à réintégrer les syndicats, l'avant-garde se doit de lutter contre cette indifférence pour ne pas laisser de côté même une arme si affaiblie, surtout face à l'inexistence d'une nouvelle forme d'organisation unitaire de la classe ouvrière.
Mais la tâche de l'avant-garde dans la période montante actuelle est d'analyser sur quel point concret se manifeste le mécontentement de la classe ouvrière en vue de son regroupement futur sur des bases qui la libéreraient de l'étroitesse des cadres idéologiques syndicaux, sans pour cela poser une opposition entre la nouvelle et l'ancienne organisation unitaire du prolétariat.
L'indifférence des travailleurs en matière de revendications syndicales ainsi que la faillite des minorités syndicales qui tendent à regrouper les masses contre la politique des bonzes syndicaux, l'existence de la majorité des ouvriers hors des usines, la crise qui disloque l'équilibre du contraste capital-travail, font ressortir la nécessité de poser comme point de départ des luttes de classe futures les contradictions sociales et non plus les contradictions purement (…) de l'usine.
Le prolétaire sent fort bien actuellement que sa lutte sur le lieu de travail perd de sa puissance car il est amené à faire la corrélation entre l'usine et l'ensemble de la situation sociale.
Réclamer une augmentation de salaire à son patron ne résout pas le problème du ravitaillement ; ce n'est plus face à son patron qu'il s'oppose mais surtout face au gouvernement qui maintient la famine et face à la guerre, prétexte donné à la famine.
La lutte rompt les cadres de la spécialisation ouvrière ainsi que ceux de la branche d'industrie, pour lier la lutte non seulement de l'ouvrier mais de la ménagère aussi et du chômeur, car tous les trois trouvent devant eux un ennemi commun, indépendant en apparence de l'élévation du salaire ou de l'allocation du chômage : le ravitaillement.
Et ce rationnement est directement imputable, pour l'ouvrier, à l'État, à la guerre et à tout ce qui soutient l'État capitaliste.
De plus en plus se pose à l'avant-garde le problème d'une nouvelle organisation unitaire de la classe ouvrière pour ne pas laisser dans l'anarchie, dans l'éparpillement les forces de révoltes contre l'État.
Supposer que cette nouvelle organisation jaillit spontanément de la lutte avec l'ampleur qu'ont pris les Soviets empêche l'avant-garde de regrouper le prolétariat, les syndicats se liquidant de plus en plus.
Les conditions de la nouvelle organisation sont posées et c'est seulement ce facteur qui était indispensable à l'initiative révolutionnaire.
La tâche de l'avant-garde, dans la période présente, revient donc - tout en ne négligeant pas le travail syndical qui ne touche hélas que les ouvriers travaillant – à chercher dans les manifestations de classe l'organisation susceptible de rassembler toute la classe ouvrière (chômeurs et non chômeurs), capable de lui permettre d'aborder les problèmes qui présentement l'intéressent en tant que classe pour l'opposer à l'État.
L'organisation ne devra plus prendre comme assise le lieu de travail seulement mais aussi et surtout le lieu de concentration prolétarienne ; le problème de la lutte de cette organisation ne repose plus sur l'antagonisme ouvrier-patron mais sur l'antagonisme prolétariat-État.
Quel que soit le nom de cette nouvelle organisation unitaire de la classe ouvrière, sa caractéristique sera essentiellement sociale, car dans la période de décadence du capitalisme, devant la crise permanente, l'État tend à donner des solutions sociales et non économiques pour le maintien bien fragile du capitalisme. La classe ouvrière se trouve portée à lutter contre ces solutions sociales pour imposer, au travers de l'avant-garde, les siennes.
Du fait du déplacement de l'axe de la lutte ouvrière du lieu de travail au milieu social, la nouvelle organisation doit présenter une structure horizontale liée au secteur et non à la branche d'industrie (localité et non bloc d'industries semblables), la généralisation des contrastes sociaux accentuera et aidera à la centralisation de la structure horizontale.
S.
Cette guerre présente par rapport à celle de 1914-18 des points très caractéristiques de différence.
D'un côté nous nous trouvons en présence d'une bourgeoisie avertie qui a su tirer les leçons des mouvements ouvriers de 1917 en Russie et 1918 en Allemagne. Ainsi une des tâches à laquelle elle s'est consacrée le plus machiavéliquement a consisté dans la destruction idéologique et physique des organisations ouvrières par la répression bestiale et nue et par la démagogie nationaliste et démocratique.
La Russie, dans cette période, a été le premier bastion ouvrier que le capitalisme a jugé nécessaire de réduire par les armes et par les accords économiques, accentuant la dégénérescence de l'Internationale jusqu'à ce que, pour la prolongation d'un accord économique avec l'Allemagne en 1933, l'Internationale se soit liquidée en tant qu'organisation idéologique du prolétariat.
Depuis, la Russie est entrée dans le camp de la bourgeoisie ; et, d'arme de la classe ouvrière qu'elle était, elle est devenue le meilleur instrument capitaliste de duperie et d'enchaînement des masses opprimées à la guerre.
D'un autre côté, devant l'immense désarroi de l'avant-garde révolutionnaire par rapport à l'IC et le travail énorme de vérification, d'étalement des valeurs révolutionnaires qui lui incombait face à la décapitation idéologique de la classe ouvrière, elle a eu beaucoup de peine à redresser la pensée marxiste et à reprendre le chemin de Lénine, ce qui fait qu'elle n'a pu jouer en 1933 le rôle de pôle attractif.
Mais, même dans l'avant-garde révolutionnaire, la période de reflux qui va de 1933 à 1939 a été impitoyable dans l'élimination des éléments opportunistes sans pour cela permettre encore une prise réelle de conscience. La GCI, qui pourtant avait résisté à l'écueil de la guerre d'Espagne en démasquant immédiatement son caractère capitaliste, dès 1936 se fourvoie dans une perspective de révolution qui fait qu'à la déclaration de la guerre la fraction se trouve surprise, dépassée et disloquée organisationnellement.
Ainsi, dans cette guerre, contrairement à la fraction bolchevik en 1914, la GCI est incapable pendant 2 à 3 ans de remplir son rôle d'avant-garde révolutionnaire.
N'étaient la volonté de ses militants, la solidité de ses analyses et des leçons tirées de l'expérience ouvrière de 1917 à 1938 (malgré certains retards tels que la théorie de l'État prolétarien dégénéré en URSS), la GCI aurait sombré laissant ainsi sans appui idéologique tous les mouvements révolutionnaires qui doivent sortir de cette guerre.
Le pont entre la période de flux de 1917 et celle d'aujourd'hui n'aurait pu exister, ce qui se serait soldé par une confusion dans l'expression de lutte du prolétariat.
On se rend compte de la valeur de ces hypothèses au travers de l’effort continu et souvent lésé par la répression, et celle des résultats de la GCI, depuis son regroupement qui s’est exprimé par la cristallisation d’un noyau français sur la base de la GCI jusqu’à l’existence de groupements révolutionnaires confus tels que les CRF qui n’ont leur signification qu’au travers du travail anarchique du noyau français dans la discussion, l’élaboration et la propagation de la politique et du programme issus des principes de la GCI.
Tout le travail idéologique des RKD, qui a servi de base au CRF, est confus, hétéroclite mais possède indéniablement le caractère révolutionnaire. Si, jusqu’en 1944, ce programme connu par nous n’a pas été révisé par ces groupements, c’est dû entièrement à notre attitude envers eux et à notre ridicule façon de répondre à la discussion par les mêmes méthodes confuses et hétéroclites qui ont caractérisé l’élaboration de leur programme.
Si aujourd’hui ils sont arrivés à déclarer d’eux-mêmes la nécessité de réviser certaines parties de leur programme -les plus importantes- ce n’est encore pas grâce à l’expérience de la GCI mais surtout grâce à la volonté révolutionnaire de ce groupement qui, tout en tâtonnant et présentant des excès, cherche à rattraper le retard sur la situation.
Que devons-nous faire aujourd’hui ? Continuer dans cette voie anarchique en théorisant des incapacités en principe ?
Nous pensons que non, car le travail de formation des cadres qui nous incombe est fonction de la netteté des problèmes à discuter et de la clarté de la discussion. Cette discussion et ce travail en général ne se font pas en champ clos mais bien dans le prolétariat et avant tout parmi ses éléments avancés.
Ce travail ne se comprend pas dans le sens scolastique et professoral mais s’intègre, épouse, agit avec la classe ouvrière.
La dislocation des éléments idéologiques confus des CR et RKD ne s’effectuera qu’en fonction de la lutte de classe, non pas isolément, chacun dans sa tanière, mais tantôt séparés tantôt marchant parallèlement, pour leur faire profiter de notre expérience politique et les aider à se débarrasser du manteau de confusion qui les habille, au travers de cette lutte de classe qui est là pour vérifier notre expérience.
Ce n’est pas un travail de démasquage de ces organisations face à la classe ouvrière mais une tâche s’intégrant dans la nécessité de faire rattraper au prolétariat le retard qu’il a par rapport à la situation actuelle.
Attaquons la confusion le plus durement possible mais ne négligeons pas le travail d’apport révolutionnaire ; et surtout ne jouons pas aux aveugles qui cherchent à tâtons la classe ouvrière et qui ne la trouvent pas parce que nous avons jusqu’à aujourd’hui « jeté l’écorce avec le fruit », la confusion avec les éléments essentiellement révolutionnaires, au lieu de nous atteler à la tâche de briser l’écorce pour mieux faire mûrir le fruit.
Voilà pourquoi la CE a jugé utile la réunion d’une conférence internationale avec tous les groupes révolutionnaires marxistes. Les critères marxistes à l’heure présente sont donnés par les 4 points suivants :
Cette conférence a comme tâche de permettre la connaissance de l’acquis révolutionnaire dans le prolétariat (car ces groupes peuvent être considérés comme des manifestations spontanées de la classe ouvrière en raison de la manière dont ils se sont formés, sans liens avec l’expérience de 1917) au travers de l’élaboration d’une résolution sur la situation et les perspectives.
Une fois cet acquis posé clairement, les tâches politiques divergentes orienteront la discussion vers la clarté d’une façon féconde. Cette discussion, une fois embrayée sur le terrain expérimental des mouvements de classe, donnera à chaque instant la mesure de la maturation du prolétariat et permettra la concentration des énergies révolutionnaires dans l’action sur les points d’où jailliront la guerre civile et la révolution.
De plus, un bureau de liaison et d’information sera créé, permettant de prendre les mesures nécessaires à la continuation de la discussion, seule garantie de la lutte de demain en raison du retour en Allemagne des RKD et en Italie de la GCI.
Nous savons déjà que certains théoriciens de la GCI ont qualifié notre position d’opportunisme et cette conférence d’essai de constitution d’une Internationale 4¼.
Opportunistes, nous ne le croyons pas; ou alors il faut démontrer que la volonté de combattre la confusion et non de la rejeter simplement au nom des principes, que la nécessité d’asseoir cette discussion sur les mouvements présents et futurs afin de faire reculer la confusion dans les rangs de la classe ouvrière est de l’opportunisme.
Ce que nous demandons ce n’est pas des critiques partisanes mais une sérieuse volonté d’éviter le plus possible les faux-pas, là et dans la lutte de demain, par des actions indépendantes ou communes mais toujours momentanées avec les CRF et les RKD; nous pourrons vérifier nos armes et aider ces organisations à clarifier leur position parce que la situation répondra dans notre sens si nous avons vu juste et agi de même.
L’opportunisme ne se soucie pas du cours historique et ne tient compte que des contingences du moment ; nous, nous continuerons à considérer l’histoire seule, juge et inspiratrice de notre action.
L’opportunisme recherche des actions communes et des compromis en fonction du moment seulement et en acceptant de mettre de côté le but final, en concentrant uniquement la lutte sur des étapes ; nous faisons au contraire découler nos actions de certains critères vérifiés par l’histoire et en fonction du but final, en le posant toujours à l’ordre du jour.
Pour ce qui est de qualifier cette conférence « d’essai de constitution d’une Internationale 4¼, nous préférons ne pas nous hasarder sur le terrain de la prophétie, car voir dans un bureau de liaison et d’information pour la discussion un bureau politique de la classe ouvrière internationale, c’est un peu trop tôt (il a fallu un an pour que Zimmerwald se transforme en Kienthal) ou avoir lu ceci dans les astres.
Ce que demain réserve à ce bureau, seules les discussions qui s’effectueront le diront ; et s’il donne naissance à une Internationale 4¼, c’est que nous ne serons plus dedans, les CR et les RKD probablement aussi.
Sadi
Nous publions ci-dessous un document qui date d’un an et demi. Écrit et présenté par le groupe de M. un an avant la conférence constitutive de la Fraction Française de la Gauche Communiste, ce document présente aujourd’hui encore tout son intérêt.
Il indique d’une façon nette l’esprit avec lequel notre organisation entend aborder le grave problème du regroupement des forces révolutionnaires en France, en se gardant d’un sectarisme stérile autant que d’unification et de blocs sans principes propres aux opportunistes, que des méthodes de noyautage et de grignotage. C’est par la discussion politique, par la confrontation critique constante des positions principielles que les groupes et militants révolutionnaires parviendront à faire œuvre utile et féconde, en dégageant les bases programmatiques pour la fondation du futur parti.
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La découverte de votre existence en tant qu’organisation a été, pour nous, la source d’un réel réconfort. Réconfort, parce que se vérifie, dans les faits, enfin l’hypothèse que nous avons émise, il y a longtemps déjà, selon laquelle, au fur et à mesure que, d’une part, mûrirait la situation et que, d’autre part, deviendrait plus apparent et plus néfaste le désarroi, la confusion et la trahison des organisations qui prétendent former l’avant-garde, se dégageraient de leur sein des forces et des militants qui considèreraient que la première condition pour réaliser la rupture avec la bourgeoisie, c’est d’abord de briser avec les formations qui, consciemment ou non, sont à son service.
Quelles que soient les conclusions à propos de l’analyse de la situation et des tâches qui selon vous en découlent, vous serez certainement d’accord avec nous pour dire que nous nous trouvons maintenant à la veille d’événements qui pourront être gros de conséquences et au cours desquels sera mis en jeu le sort de la révolution pour les plus proches années. Nous assistons à une maturation de plus en plus rapide des facteurs objectifs et, en même temps, nous devons enregistrer le retard des facteurs subjectifs, la prise de conscience par les prolétaires des divers pays, de leur mission historique, et l’extrême faiblesse, le manque de cohésion et de préparation de l’avant-garde révolutionnaire sans laquelle les mouvements de demain seront noyés dans le sang et arrachés du terrain de classe, comme ils le furent en Espagne en 1936 et, plus près de nous, en Italie il y a quelques mois.
La tâche essentielle, urgente, est donc l’édification, dans les principaux pays, de l’organisation révolutionnaire, embryon du nouveau parti, et la liaison à l’échelle internationale.
Cette édification, nous sommes convaincus qu’elle devra passer -pour obtenir un résultat certain et durable- par le stade des fractions communistes de gauche, c’est pourquoi nous nous sommes, quant à nous, appuyés sur l’armature principielle dégagée par la Fraction Italienne de la Gauche Communiste au cours des 20 dernières années d’élaboration critique, d’étude et de lutte contre l’opportunisme. Nous ne sommes pas de ceux qui recherchent une formule d’organisation plus ou moins originale, plus ou moins démocratique, dont la stricte application mettrait ses inventeurs à l’abri de la dégénérescence et leur assurerait une vie longue et féconde. La fraction n’est pas pour nous un système de structure organisationnelle mais elle est le seul lien où peut subsister la conscience ouvrière au moment où la chute du parti dans l’opportunisme et son passage du côté de la contre-révolution marquent la disparition du prolétariat, en tant que classe, de l’arène politique. C’est alors dans la fraction exclusivement que peuvent être tirées les leçons d’une expérience ayant abouti à la défaite, leçons qui constitueront les matériaux nécessaires pour une nouvelle mise au point des principes, pour continuer la refonte permanente du programme et de la tactique révolutionnaires. C’est enfin la fraction qui donnera naissance au parti lorsque seront réalisées les conditions nécessaires :
1°- le programme et la tactique s’appliquant à la nouvelle situation,
2°- l’ébranlement des rapports des classes, marquant le passage du prolétariat de l’état de catégorie économique à celui de classe consciente.
Nous avons pu prendre connaissance de quelques numéros de votre organe et regrettons de ne pas posséder des documents théoriques de vous qui nous permettraient de nous rendre mieux compte de vos positions de principes sur les problèmes primordiaux. Néanmoins, votre journal marque une nette volonté de rupture avec la guerre impérialiste, le capitalisme sous toutes ses formes -ses formes démocratique, soviétique aussi bien que fasciste- et tous les soutiens de la bourgeoisie : débris social-impérialistes de la 2ème Internationale, social-chauvins du stalinisme, du côté de la 4ème Internationale mort-née, opportunismes et courant anglophile, centristes rétrogrades partisans de la défense de l’URSS, confusionnistes de la gauche « orthodoxe », sans parler du Bureau de Londres, nouvelle opposition de Sa Majesté britannique, et des derniers vestiges de l’anarchisme qui accommode très bien leur conception anti-étatique avec le soutien des États impérialistes les plus rapaces.
Votre indépendance vis-à-vis de toutes ces formes de la contre-révolution nous engage à vous proposer une prise de contact en vue d’établir une liaison suivie entre nos deux organisations dans les buts :
1° de prendre connaissance des positions programmatiques respectives, de déceler et discuter les divergences qui nous séparent ou peuvent nous séparer, plus particulièrement sur les problèmes suivants :
2° d’examiner la situation actuelle, les perspectives et l’édification du parti de classe de demain ;
3° de préparer, avec les fractions italienne et belge de la Gauche Communiste et les RKD, la réunion d’une Conférence de liaison internationale.
Recevez, camarades, nos salutations communistes.
N.F. (groupe M.)
Janvier 1944
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NOUS SOMMES ENTOURES D’ENNEMIS DE TOUTES PARTS ET IL NOUS FAUT MARCHER PRESQUE CONSTAMMENT SOUS LEUR FEU. NOUS NOUS SOMMES UNIS EN VERTU D’UNE DECISION LIBREMENT CONSENTIE AFIN DE COMBATTRE NOS ENNEMIS ET DE NE PAS TOMBER DANS LE MARAIS VOISIN DONT LES HOTES N’ONT CESSE DE NOUS BLAMER D’AVOIR CONSTITUE UN GROUPE SPECIAL ET PREFERER LA LUTTE A LA CONCILIATION. OR, VOILA QUE CERTAINS D’ENTRE NOUS VIENNENT NOUS DIRE : ALLONS DANS LE MARAIS ! ET SI L’ON ESSAIE DE LEUR FAIRE HONTE, ILS REPLIQUENT : QUELLE SORTE DE GENS ARRIERES VOUS ETES ! N’AVEZ VOUS PAS PEUR DE NOUS DENIER LA LIBERTE DE VOUS INVITER A SUIVRE UNE VOIE MEILLEURE ? OH OUI, MESSIEURS ! VOUS ETES LIBRES NON SEULEMENT DE NOUS INVITER MAIS D’ALLER OU BON VOUS SEMBLE, FUT-CE DANS LE MARAIS ; C’EST LA D’AILLEURS QU’EST VOTRE VERITABLE PLACE ET NOUS SOMMES PRETS A VOUS AIDER A Y TRANSFERER VOS PENATES. MAIS ALORS, LACHEZ-NOUS LA MAIN, NE VOUS ACCROCHEZ PAS A NOUS ET NE SOUILLEZ PAS LE GRAND MOT DE LIBERTE PARCE QUE, NOUS AUSSI, NOUS SOMMES “ LIBRES ” D’ALLER OU BON NOUS SEMBLE, LIBRES DE COMBATTRE LE MARAIS ET CEUX QUI Y BARBOTTENT… Lénine (Que faire ?) |
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En toute période, la lutte implacable de classe use, à la longue, ses combattants. Les grandes défaites et la période qui les suit accusent une usure non seulement physique du prolétariat mais provoquent encore un terrible désarroi dans les rangs du parti de la révolution. En plus de la fatigue, le doute, le manque de confiance s’emparent des militants. Les uns se retirent temporairement ou définitivement de l'organisation de combat, les autres se détournent de l’idéal et du programme révolutionnaires pour s’accrocher à des idéologies anciennes ou nouvelles. Souvent ce n’est qu’une minorité qui a la force de se livrer à l’examen des causes de la défaite et à celui de la situation nouvelle pour corriger et enrichir, de par l’expérience vivante, le programme – arme et condition de la victoire de la révolution.
Le pire danger qui, en de telles périodes, guette le prolétariat et son avant-garde, c’est la manifestation d’une tendance qui, sous prétexte de la liberté de réexamen, révise les fondements théoriques et programmatiques acquis, vérifiés au feu des expériences des luttes passées du prolétariat. A la place du renforcement et du dépassement des positions politiques acquises, les situations nouvelles leur servent de tremplin pour ramener l’avant-garde et le prolétariat en arrière, en deçà de ses positions acquises.
L’accusation de dogmatisme figé, d’orthodoxie morte, contre ceux qui restent fidèles aux principes est l’accusation classique et préférée de tous les révisionnistes de tous les temps qui cachent leur révisionnisme sous l’apparence de découvertes nouvelles, de nouvelles théories et de nouvelles interprétations historiques.
Le cours vers la guerre et la guerre ont dévasté les rangs du prolétariat. La plupart des groupes révolutionnaires ont été emportés dans le tourbillon de la guerre ; et jusque dans nos rangs de la Gauche Communiste, nous avons ressenti ce souffle dévastateur. A la veille de la guerre, les premiers signes d’un révisionnisme, parmi nous, se sont fait sentir. Celui-ci s’est manifesté alors dans la négation des antagonismes inter-impérialistes précipitant la société capitaliste dans la guerre mondiale, dans la négation d’une perspective d’une guerre généralisée, dans la découverte d’une théorie économique dite d’économie de guerre qui permettrait au capitalisme décadent de sortir de la crise économique, ouvrant une ère d’essor économique pouvant assurer l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Au cours de la guerre, cette tendance s’est manifestée par la théorie de l’inexistence sociale du prolétariat durant la période de l’économie de guerre, ce qui interdirait toute possibilité d’action, de vie et d’existence même d’un organisme politique de la classe. Mais cette tendance, se développant et s’épanouissant pendant la guerre, devait donner aujourd’hui sa pleine signification.
Nous avons eu l'occasion dans les bulletins internationaux de nous expliquer sur plusieurs points de la nouvelle théorie de cette tendance. L'activité présente et le dernier discours programme de Vercesi dont nous avons le compte-rendu sténographique ne laisse plus subsister aucun doute sur le sens de l'évolution de cette tendance. Saisissant l'occasion qui s'offre à nous et portant le débat devant le prolétariat, nous estimons remplir notre devoir de révolutionnaires en réaffirmant les positions marxistes de la Gauche Communiste contre l'assaut et la défiguration que tentent de faire ceux qui tombent dans l'opportunisme.
Pour mieux illustrer notre pensée, nous serons obligés de reproduire de très larges extraits du document de Ver. et des citations diverses. Cette méthode a certainement l'inconvénient d'alourdir notre étude et nous nous excusons, mais aussi c'est la méthode qui offre le moins de risque de mal interpréter ou de défigurer la pensée de l'adversaire. Ceci d'autant plus que le texte de Vercesi présente souvent des obscurités, des énigmes et des contradictions que nous n'étions pas toujours à même de déchiffrer.
La Gauche Communiste se trouvait être le seul courant en opposition à toute la gamme des groupes trotskistes ou autres, issus de la 3ème Internationale au cours de sa dégénérescence, à ne pas arborer l'antifascisme comme position de classe du prolétariat. Notre position à ce sujet, nous l'avons exprimée et défendue des dizaines et des centaines de fois. On la trouvera dans toutes nos publications pendant plus de 20 années de lutte, et tout particulièrement après l'arrivée d'Hitler au pouvoir. L'objet de cette critique n'est pas la re-démonstration de notre position en général, mais de répondre à ceux qui, tout en l'acceptant dans le passé, la rejettent aujourd'hui. Nous nous bornerons à rappeler en quelques mots les grandes lignes de notre position.
L'opposition Démocratie-Fascisme n'est pas une opposition historique fondamentale, comme tentent de le faire croire les "antifascistes". En le faisant, ils ne font que cacher l'opposition de classe qui, elle seule, est fondamentale dans la société divisée en classes. Cette opposition s'exprime dans le dilemme : capitalisme-socialisme ou bourgeoisie-prolétariat.
DEMOCRATIE ET FASCISME SONT DEUX ASPECTS, DEUX FORMES DE DOMINATION DE LA MÊME CLASSE. Ils expriment des situations particulières dans le temps et dans l'espace, nécessitant des formes politiques particulières pour le maintien de la domination capitaliste sur le prolétariat. Le recours au fascisme traduit une situation économique particulièrement critique dans laquelle les luttes sociales et la combustion révolutionnaire du prolétariat risquent de faire sauter en l'air tout l'édifice social du capitalisme. La forme "démocratique" du capitalisme laisse alors la place à la forme fasciste consistant dans la destruction violente de toute vie de la classe ouvrière, de ses organisations économiques, culturelles et politiques. Pour étouffer toute possibilité d'organisation du prolétariat le capitalisme ne peut le garantir qu'en interdisant toute organisation, toute presse qui n'est pas celle de l'État.
Les chefs, les partis de la "démocratie" capitaliste ne quittent l'arène politique qu'après avoir préparé, assuré la venue du fascisme. Un lien de classe lie la "démocratie" au fascisme. Ce n'est pas par la marche spectaculaire sur Rome mais par la voie "pacifique", par l'appel direct du gouvernement "démocratique" que Mussolini prend le pouvoir. Hitler viendra au pouvoir appelé par Hindenburg, champion de la défense de la constitution démocratique de Weimar, le président du Reich, de la social-démocratie, et par la machination de Von Papen, autre champion de la "démocratie".
L'antifascisme ne fait alors qu'estomper les frontières de classe et masquer l'enjeu historique et immédiat de la lutte. L'immobilisation du prolétariat par une idéologie étrangère à sa classe, derrière la défense de la "démocratie" permet à cette même démocratie d'aplanir et d'ouvrir la voie au fascisme. Après avoir assuré le triomphe de fascisme, la bourgeoisie réussit à empêcher la mobilisation du prolétariat sur le seul terrain de la lutte contre le fascisme, sur le terrain de défense des revendications de classe contre le capitalisme, en l'enveloppant de la fumée incolore antifasciste. L'antifascisme s'avère être ainsi une arme redoutable entre les mains du capitalisme, immobilisant le prolétariat pour assurer l'avènement du fascisme d'abord, et sa domination ensuite.
Sur le terrain international, l'antifascisme sera la meilleure arme du capitalisme pour faire accepter aux ouvriers des pays "démocratiques" la guerre de brigandage impérialiste. C'est sous le drapeau de l'antifascisme que les ouvriers renonceront "bénévolement" à la lutte de classe et, réintégrant la "nation", ils seront traînés pour la défense de la "patrie" dans l'union sacrée.
Telle est la position de la Gauche Communiste qui, dénonçant l'antifascisme, appelle le prolétariat à la lutte contre le fascisme, lutte qui ne pouvait vraiment être efficace qu'en se plaçant sur le terrain de classe. Prolétariat contre capitalisme sous toutes ses formes : fasciste, démocratique et dictature staliniste.
Il est le propre de l'opportunisme de ne pas combattre les positions révolutionnaires de front, mais de justifier la pratique opportuniste présente par une soi-disant situation nouvelle. Bien mieux, on se revendiquera d'autant plus des résolutions et des positions révolutionnaires du passé que cela permettra de camoufler l'opportunisme pratiqué dans le présent.
Le trotskiste se réclamera de la 3ème Internationale dans le passé pour adhérer, dans le présent, au parti socialiste et à la 2ème Internationale. Le stalinien se réclamera de la position de Lénine contre la guerre dans le passé pour faire joyeusement la guerre aujourd'hui. L'anarchiste fera appel à Bakounine dénonçant l'oppression de l'État, tout en justifiant la participation dans l'État capitaliste espagnol et dans la répression anti-ouvrière en 1936. Vercesi, lui, ne manquera pas à la règle et il "confirmera" la position contre l'antifascisme d'hier pour justifier l'antifascisme d'aujourd'hui. Écoutons-le :
Pour que la somme des mots ne fasse pas oublier au lecteur le fond du débat, soulignons qu'il ne s'agit pas d'exalter ou non l'opposition violente du prolétariat au fascisme. Hier comme aujourd'hui, toujours nous devons et avons exalté l'opposition du prolétariat au fascisme. Le problème est : de quelle façon, par quelle méthode, sur quelle base se fait cette exaltation ? Est-ce par la lutte de classe, du point de vue de classe et sur le terrain indépendant de classe, indépendamment de toutes les formations et organisations politiques du capitalisme, ou est-ce en collaboration avec des groupements qui sont liés au fascisme par le lien de classe ? C'est-à-dire au travers des comités antifascistes, groupant ceux-là même qui ont fait le lit au fascisme ? C'est là, et uniquement là-dessus, que porte le débat ; et les mots sur l'exaltation etc., ne font qu'embrouiller la question.
Vercesi, d'ailleurs, est catégorique sur ce point et c'est en cela que consiste l'opposition qu'il fait entre hier et aujourd'hui. Hier nous dénoncions toute la campagne "antifasciste" comme une campagne destinée à tromper le prolétariat, à l'empêcher de se regrouper sur son terrain de classe, à l'emprisonner dans une idéologie de l'ennemi de classe. Aujourd'hui nous devons non seulement participer à cette campagne qui aurait changé sa nature profonde mais pratiquement participer aux comités de coalition antifasciste. C'est ce que fait Vercesi en prenant l'INITIATIVE de la formation d'un comité de coalition antifasciste où participent socialistes, maximalistes, staliniens, anarchistes, parti républicain, "Justice et Liberté", toutes les organisations "ouvrières" et bourgeoises sans exception et où Vercesi, au nom de la fraction de gauche, s'assure respectablement le poste de secrétaire du comité.
Avant d'examiner la tâche que s'est donnée ce comité et son action, essayons d'abord de comprendre la justification que donne Vercesi d'un tel changement d'attitude envers l'antifascisme.
Nous savons déjà que cette nouvelle position est justifiée par la situation nouvelle qui s'est créée. En quoi consiste cette nouvelle situation ? Vercesi n'est pas très clair sur ce point. Par moment il parlera de crise économique de l'économie de guerre qui aurait déterminé la chute du "fruit pourri" qu'était le régime fasciste. Ailleurs il parlera de l'inexistence sociale du prolétariat, ce qui ne l'empêchera pas de déclarer plus loin que les partisans dans le nord de l'Italie luttent pour la révolution. Toutefois, une chose est claire pour lui : les régimes fascistes sont en train de crouler (on ne sait pas pour quelle raison exactement), ce qui détermine une volonté dans le prolétariat de son écrasement total. C'est cette volonté du prolétariat de lutte contre le fascisme qui nous imposera un changement de "tactique" à l'égard de l'antifascisme et de la participation dans les comités antifascistes, ne présentant plus le danger de fourvoyer le prolétariat comme c'était le cas auparavant. Et pourquoi cela ?
Vercesi répond : "Existe-t-il dans la situation actuelle une éventualité quelconque qui permet encore une fois à l'État capitaliste d'attirer le prolétariat et de l'immobiliser s'il continue de mener la lutte antifasciste." Et plus loin, dans les pays où le fascisme s'est déterminé, c'est-à-dire en Italie et en Allemagne… est-il possible à l'État capitaliste de rejeter ce qu'il avait fait avant 1939 ? Et Vercesi de conclure : "À mon avis, il faut répondre par la négative et ce parce que les ouvriers exigent aujourd'hui l'écrasement du fascisme."
Remarquons d'abord que Vercesi prend soin de bien distinguer entre les pays "où le fascisme s'est déterminé", c'est-à-dire a existé, des autres pays. Dans son discours, il insistera beaucoup sur cette distinction. Sa nouvelle tactique indirecte, il l'applique au pays qui ont connu le régime fasciste. Pour les autres pays, nous ne savons rien de sa pensée ni de la tactique à employer. Il ne nous dit rien là-dessus. Cela serait pourtant d'un très grand intérêt de savoir ce qu'il en pense. Nous le regrettons vraiment beaucoup mais force nous est de nous borner à suivre, dans notre critique, la trace de Vercesi. Voyons donc. Dans le premier passage, Vercesi se demande si l'État capitaliste de ces pays pourrait encore immobiliser le prolétariat s'il continue de mener la lutte antifasciste et, continuant comme si de rien n'était, il précise sa pensée "de répéter ce qu'il avait fait avant 1939". Pardon, nous sommes, semble-t-il, victimes d'une regrettable confusion. Dans ces pays, en Italie et en Allemagne, il y a deux phases distinctes d'un même État capitaliste. La première, celle de l'État capitaliste "démocratique" qui immobilise le prolétariat par la lutte "antifasciste" pendant qu'il favorise la préparation, le renforcement du fascisme qui doit prendre la direction de la machine étatique en succession de la "démocratie". La deuxième phase est celle de l'État capitaliste fasciste qui immobilise le prolétariat par la violence directe. Confondre ces deux phases et parler, comme le fait Vercesi, de l'État capitaliste immobilisant le prolétariat par l'antifascisme comme il l'avait fait avant 1939, revient à parler de l'État fasciste faisant de l'antifascisme et de créer une confusion inextricable entre les fonctions et la division du travail de la "démocratie" et le fascisme, œuvrant tous deux pour la sauvegarde du capitalisme.
Le stalinisme a fait la confusion en créant la notion de social-fascisme ; Vercesi, lui, crée aujourd'hui celui de l'État fasciste antifasciste, ce qui n'est pas plus heureux.
Mais pourquoi l'État capitaliste antifasciste (comme l'appelle Vercesi) qui a succédé ou succèdera dans les pays où il y avait le fascisme ne pourrait-il pas se servir de l'antifascisme pour immobiliser encore une fois le prolétariat ? Vercesi répond : "…parce que les ouvriers exigent aujourd'hui l'écrasement du fascisme." Mais cette exigence-là, les ouvriers la proclamaient aussi hier ; cela n'a pas empêché l'État capitaliste et les forces politiques du capitalisme, ses divers partis, de fourvoyer le prolétariat et de l'immobiliser. Pourquoi cela ? Mais justement parce qu'ils se sont placés, ou on les a placés, sur le terrain d'exigences antifascistes et non sur leur terrain de classe anticapitaliste. La réponse de Vercesi n'en est pas une et sa justification de l'antifascisme d'aujourd'hui rejoint les justifications des menées antifascistes de toujours.
Par ailleurs, on essaiera de donner une justification de l'antifascisme d'aujourd'hui par le fait de l'incapacité de l'État capitaliste de liquider le fascisme et les fascistes, et qu'en exaltant l'opposition des ouvriers contre le fascisme nous favorisons le heurt entre le prolétariat et l'État.
Cette argumentation pêche par deux côtés. Premièrement, s'il est vrai qu'en exaltant l'opposition du prolétariat contre le fascisme nous favorisons le heurt entre lui et l'État qui s'avère incapable de liquider les fascistes, cela était encore plus vrai d'exalter l'opposition du prolétariat contre le fascisme quand celui représentait et s'identifiait à l'État capitaliste. Secondement, peut-on vraiment favoriser le heurt entre le prolétariat et l'État capitaliste en se coalisant dans un comité politique avec les partis politiques qui font partie de l'État capitaliste ?
Ainsi, c'est parce qu'aujourd'hui nous supposons que le problème révolutionnaire va se poser que nous devons participer dans une coalition antifasciste avec les forces du capitalisme qui ne peuvent être que contre-révolutionnaires. Dans la langue courante cela signifie que, devant une menace de la révolution, nous devons participer à une coalition capitaliste, c'est-à-dire renforcer la résistance du capitalisme. Vercesi appelle cela : "favoriser le heurt du prolétariat contre l'État capitaliste" par la tactique indirecte.
Qu'est cette tactique indirecte ? Il s'agit de règles, de tactiques élaborées au 2ème congrès du parti communiste d'Italie et faisant partie d'un ensemble connu sous le nom de Thèses de Rome, qui est un document fondamental de la Gauche Communiste. La "tactique indirecte" traite particulièrement des règles d'action du parti communiste ne posant pas l'attaque directe pour la prise du pouvoir. Citons quelques passages sur la tactique indirecte :
Comme on voit, on est loin de cette tactique de Vercesi qui consiste à favoriser le heurt entre le prolétariat et l'État capitaliste en compagnie de la gauche bourgeoise. Quant à ces coalitions heureuses de Vercesi et qu'il appelle "la tactique indirecte", nous lisons dans le paragraphe 31 :
Dans le paragraphe suivant (33) où il est question de l'utilisation de l'expérience faite par un gouvernement de gauche, il est spécifié que la propagande du parti sera efficace dans la mesure où le parti n'aura non seulement pas participé mais aura dénoncé à l'avance cette faillite.
Le parti démontrera, au cours de l'expérience, l'unité de front de toute la bourgeoisie contre le prolétariat et "comment les partis qui se prétendent ouvriers mais se coalisent avec la bourgeoisie (ceci s'applique très bien à ceux qui, tout en s'intitulant Gauche Communiste, coalisent avec une fraction de la bourgeoisie dans un comité antifasciste) NE SONT RIEN D'AUTRE QUE SES COMPLICES ET SES AGENTS."
Même dans le front unique syndical -le seul front unique que nous concevons- nous ne préconisons pas la constitution des comités dirigeants formés de représentants de diverses fractions qui se sont déclarés d'accord pour une action commune. Les communistes, afin de garder leur pleine liberté et d'élargissement de la plate-forme de lutte au moment où cela serait nécessaire et possible, afin d'attirer l'attention des masses sur le programme communiste spécifique "éviteront la constitution des comités dirigeants de lutte et d'agitation dans lesquels le parti communiste serait représenté et compromis parmi les autres partis politiques."
Cette tactique indirecte nous semble être diamétralement opposée à sa caricature présentée par Vercesi.
Remarquons encore que, si nous ne savons pas la "tactique" que préconise Vercesi pour les pays qui n'ont pas connu la domination fasciste, nous ne savons pas davantage sur celle qu'il préconise pour les pays qui l'ont connue. Nous ne parlerons pas de l'Allemagne dont il ne souffle pas un mot ; mais même pour l'Italie nous ne sommes pas plus renseignés. Faut-il, en Italie, participer à ces coalitions antifascistes ? Faut-il les dénoncer auprès du prolétariat ? Nous ne saurons rien. L'horizon de Vercesi se borne à B. où il applique en virtuose sa tactique indirecte contre le "prolongement de l'État antifasciste italien".
Vercesi - qui, comme nous aurons l'occasion de le voir par la suite, se réfère à tort et à travers au milieu social – pousse vraiment, en l'occurrence, cette référence en proclamant une tactique indirecte produit et valable exclusivement de par le milieu social de sa petite ville provinciale.
"La vie de la colonie italienne et de son expression gouvernementale en la représentation diplomatique, écrit Vercesi, n'est possible qu'au travers des formes correspondantes à la société actuelle, c'est-à-dire au travers de la reviviscence de la couche capitaliste de la colonie" d'où il résulte "ce problème oppose d'une façon violente les prolétaires de la colonie italienne contre la prolongation en B. de l'État capitaliste et antifasciste italien." Et voilà pourquoi Vercesi, devant la reviviscence de la couche capitaliste qui oppose d'une façon violente les prolétaires contre la prolongation de l'État capitaliste et antifasciste, s'empresse, pour favoriser le heurt, de créer un comité de coalition. Pour de la tactique, elle est plutôt directe et capitaliste par-dessus le marché.
Et voilà quelques spécimens de la phrase révolutionnaire destinée à teinter en rouge l'antifascisme.
"Tous ces ouvriers, auxquels on a dit qu'on avait fait la guerre pour abattre le fascisme, sont portés à poser à leur organisation, tout autant que sur le plan social, le problème de l'abattement du fascisme et l'écrasement des fascistes." Vercesi oublie apparemment que c'est surtout aux ouvriers des pays "démocratiques" que le capitalisme a tenu ce langage pour leur faire accepter la guerre. Sa tactique indirecte de l'antifascisme s'appliquerait alors surtout à ces prolétaires ? Le grand branle-bas "antifasciste" sert toujours à l'État capitaliste de ces pays pour duper le prolétariat. C'est sous l'étiquette "antifasciste" que les staliniens se sont présentés aux élections récentes en France.
"Le socialisme n'est pas le produit direct du capitalisme mais sa négation" dit justement Vercesi ; mais cela ne l'empêche pas, quand il a besoin, d'affirmer le contraire : "La révolution est-elle oui ou non le produit direct de la guerre ? Oui répond cette fois-ci Vercesi oubliant que la révolution est la négation de la guerre impérialiste et non son produit direct. Tout cela pour justifier cette autre affirmation qui vraiment ne manque pas d'audace : "Le dilemme prolétariat-État, dissimulé encore actuellement sous l'expression antifascisme-État, ne pose-t-il pas l'opposition révolution-État ? Oui."
Ainsi l'antifascisme – que le capitalisme, dans tous les pays du monde, réchauffe sans cesse pour servir de nourriture aux ventres creux du prolétariat, afin de justifier les 6 ans de massacres, qui lui servent de justification dans la répression contre les révolutionnaires appelés, pour les besoins de la cause, fascistes – c'est cet antifascisme entretenu par tous les partis et coalitions capitalistes que l'on nous présente comme étant la négation de l'État, comme étant le synonyme de prolétariat et révolution.
Mais sentant bien que cela ne va pas tout seul, Vercesi avoue : "Toutefois, il y a UNE PETITE CONCESSION QUE NOUS AVONS DU FAIRE. AVANT 1939, nous disions : "pas de lutte antifasciste mais lutte CONTRE le fascisme. AUJOURD'HUI, nous avons été obligés, du fait de la situation nouvelle qui s'était créée, de ne PAS POSER IMMEDIATEMENT ce problème de la lutte contre le fascisme, ce qui est une position rigoureusement exacte, et d'accepter cette expression du problème de la lutte antifasciste."
Le petit mot "cette expression" est là juste pour camoufler toute l'étendue qui sépare la formule de la lutte contre le fascisme (et l'antifascisme) de cette autre formule capitaliste de "la lutte antifasciste".
Et voilà en quoi consiste la petite concession "que nous avons dû faire".
Rappelons encore la tactique indirecte telle qu'elle était formulée dans les thèses de Rome (page 30) : "Toute attitude qui cause ou comporte le passage au second plan de l'affirmation intégrale dans sa propagande qui n'a pas seulement une valeur théorique mais découle surtout des positions prises quotidiennement dans la lutte prolétarienne réelle et qui doit mettre continuellement en évidence la nécessité pour le prolétariat d'embrasser le programme et les méthodes des communistes, toute attitude qui ne se ferait pas de la jonction d'événements contingents donnés, un moyen pour passer outre mais une fin en soi, conduirait à un affaiblissement de la structure du parti et de son influence dans la préparation révolutionnaire des masses."
L'opportunisme a la mémoire courte. Et quand on s'écrie : "Nous sommes des antifascistes parce que nous sommes convaincus que l'État ne fait pas et ne fera jamais la révolution…", nous répondrons que nous nous trouvons en présence d'une argumentation portant sur une conception prélogique et d'enfoncement des portes ouvertes. Et quand on ajoute : "… parce que nous ne tombons pas dans le piège de croire que parce qu'il s'efface, l'État est détruit", nous nous demandons où Vercesi a-t-il vu l'effacement de l'État ? Pas en Italie en tout cas.
Nous ne comprenons pas davantage cette nébuleuse explication sur "le problème de tactique indirecte est celui de déterminer l'impossibilité dans la déliquescence, c'est-à-dire d'imposer la présence de l'État capitaliste" et tous ces tortueux raisonnements pour justifier la participation dans le comité de coalition antifasciste.
A tout cela, nous préférons et opposons cette position de "l'incompatibilité évidente de l'appartenance simultanée au parti communiste et à un autre parti, s'étend plus loin que les partis politiques, jusqu'à ces mouvements qui n'ont pas de nom et d'organisation de parti, bien qu'ils aient un caractère politique…" (Thèses de Rome)
Cette citation que nous empruntons à Vercesi même, nous la faisons entièrement nôtre. Elle exprime une idée marxiste révolutionnaire que nous ne saurons pas mieux formuler. Cela prouve que Vercesi a encore des réminiscences du marxisme, dans le camp duquel il a occupé, pendant trois décades, une place notoire. Peut-être que ce passé l'emportera demain sur le glissement révisionniste d'aujourd'hui. Qu'il soit bien entendu que nous ne combattons pas les hommes, les personnalités, mais les idées qu'ils expriment quand ces idées et leurs actions nous semblent préjudiciables aux intérêts de la classe et de la cause de la révolution.
Nous avons examiné précédemment la thèse du néo-antifascisme, nous allons maintenant voir la concrétisation de cette thèse dans l'activité pratique.
Le comité de coalition antifasciste de B. se crée sur la base suivante : 1) assistance, 2) activité culturelle, 3) contre les menées fascistes.
Nous ne nous arrêterons pas sur l'assistance. L'assistance sociale, le prolétariat ne peut l'organiser en collaboration avec la bourgeoisie. Cette assistance, il l'exige et l'impose à la bourgeoisie par sa lutte de classe. Il dénonce la bourgeoisie comme la seule responsable de la misère des masses. Ce n'est qu'après le renversement, par la révolution, de l'État capitaliste que le prolétariat pourra efficacement organiser l'assistance sociale.
L'entraide, la solidarité envers les victimes du capitalisme, envers les combattants pour la cause du prolétariat, les ouvriers ne peuvent l'organiser qu'indépendamment des groupements capitalistes. C'est là un problème de classe qui ne peut être résolu que sur le terrain de classe, sous le contrôle de la classe, par les organismes de classe, les syndicats, le parti et une organisation comme le Secours Rouge.
Sur l'activité culturelle, nous pouvons dire la même chose. Ce dont le prolétariat a besoin dans la société capitaliste, c'est la dénonciation du mensonge bourgeois sur la culture en général. Dans une société divisée en classes, la culture est au service de la classe dominante et imprégnée d'une conception de classe. Pour l'éducation culturelle, les communistes s'efforceront de la faire au travers et sous la direction des organisations de la classe. Les possibilités de l'éducation culturelle du prolétariat ne peuvent qu'être très limitées dans la société capitaliste. Loin de se gargariser avec des mots sur l'éducation culturelle en général de la classe, à la manière des anarchistes, les communistes porteront leurs efforts pour donner aux prolétaires avant tout les éléments qui leur sont nécessaires pour la poursuite de la lutte, les éléments qui leur sont nécessaires pour discerner entre leurs intérêts et les positions de leurs ennemis de classe. C'est une éducation politique que les ouvriers ont besoin avant tout. C'est pourquoi nous voyons dans le passage suivant où Vercesi formule sa conception sur l'activité culturelle, non pas l'expression de la position communiste mais celle du secrétaire du comité de coalition :
Le style imagé sur le "soulèvement du cerveau au niveau de l'expression théorique des problèmes politiques" ne saurait nous cacher et ne pas nous rendre méfiant sur la culture infusée aux ouvriers…
Le modèle restera encore, pour nous, le jeune Marx faisant des conférences aux ouvriers de Bruxelles sur "Salaires, travail et profits".
Mais ces deux premiers points ne sont que des accessoires. La vraie raison d'être de ce Comité, c'est son caractère politique ou antifasciste. Vercesi distingue deux aspects de l'activité antifasciste du Comité : l'épuration et la dénonciation.
Voilà dans quels termes il s'explique sur l'épuration :
Peut-être allons-nous assister à un ressaisissement de Vercesi. Prêtons donc notre attention aux arguments avec lesquels il démontrera que cette position de l'épuration est fausse :
C'est tout, c'est bien tout. Le danger que signale Vercesi est absolument réel. Mais aussi important que soit ce danger, il n'est qu'un aspect secondaire de la question. Vercesi passe sous silence le point capital du problème de l'épuration. L'épuration est une arme démagogique, une berceuse destinée à endormir, à duper, à détourner le prolétariat de son action de classe. C'est une sérénade destinée à l'empêcher d'orienter son action de classe vers l'assaut contre l'État-capital.
Nous ne sommes ni pour ni contre l'épuration, nous dénonçons ce slogan de foire comme une duperie capitaliste.
Vercesi, lui, ne voit pas le contenu de classe et le but visé par cette duperie. Ne voyant qu'une mauvaise "expression" qui risque de faire des ouvriers les victimes de l'épuration, il préconisera une formule qui n'aura pas cet inconvénient. Il veut une bonne et juste épuration. Aussi, en vrai révolutionnaire, il fera un acte d'éclat. Voyez : "A la formule de l'épuration nous avons essayé de faire substituer l'autre de la lutte contre les crimes fascistes et contre les fascistes."
On ne peut évidemment pas reprocher à Vercesi d'avoir échoué dans sa tentative de substituer les formules. Si le Comité antifasciste ne l'a pas suivi dans cette substitution, ce n'est pas de sa faute ; lui, il a le grand mérite "d'avoir essayé" et il se tient pour quitte.
Devançant les reproches qu'il sent qu'on pourrait lui adresser, il s'écrie, indigné : "On ne peut pas demander à nous ni aux fractions de gauche de pouvoir obtenir une victoire JUSQUE DANS LES MOTS." Çà c'est répondu ! Car, voyez-vous, pour Vercesi, ce qui reste comme différence entre sa formule et celle des autres groupes antifascistes du Comité -les staliniens, les socialistes, le parti républicain- n'est qu'une question de mots.
Et il ajoute : "Il faut demander une victoire dans la substance des choses." Aucun doute pour Vercesi qui croit avoir obtenu cette victoire "dans la substance des choses". Pour nous non plus, aucun doute ne subsiste là-dessus. Dans la substance des choses et quelle que soit la formule de Vercesi, il se trouve prisonnier de cette officine de l'État capitaliste italien qui s'appelle Comité antifasciste ; et, solidaire avec la politique de ce Comité, Vercesi participe au dévoiement et à la duperie de la classe ouvrière.
Il ne faut pas encore beaucoup de ces "victoires dans la substance" pour que Vercesi renonce non seulement "aux mots" mais oublie jusqu'au souvenir de ce qu'est un révolutionnaire, jusqu'au souvenir de ce qu'il fut autrefois.
"Pour ce qui concerne la dénonciation des fascistes, dit Vercesi, le problème se pose ainsi : l'Angleterre, l'Amérique et la Russie disent 'Nous voulons punir les fascistes'." Qu'est-ce que cela veut dire ? Nous savons bien ce que dit le capitalisme international. Allons-nous démontrer auprès des ouvriers que le capitalisme international ne fait que de la démagogie, qu'il est lié avec les fascistes et le fascisme, que l'histoire de punir les fascistes est une duperie grossière, que cette duperie consiste à trouver un bouc émissaire pour détourner la colère des masses, accumulée par tant d'années de souffrances et de massacres, de tous les responsables fascistes, démocrates et staliniens, ou bien allons-nous essayer de faire battre les uns par les autres, c'est-à-dire les fascistes par les démocrates, en dénonçant à ces derniers les fascistes et, si les démocrates ne les punissent pas, alors ils se démasqueront devant les ouvriers ?
Vercesi, à qui on ne peut reprocher d'être avare de mots, est sur ce point plus que laconique. Au risque de nous étendre encore, nous allons reproduire tout le passage concernant la question de la dénonciation, en le commentant au fur et à mesure. La chose en vaut vraiment la peine. D'autant plus que c'est un des points principaux dans l'activité de tous les Comités de libération, les comités de coalition antifasciste et de multiples comités d'épuration, de vigilance de toutes sortes, dans les usines et partout où le capitalisme tente d'embrigader les ouvriers.
Ne pas répondre à la question que nous venons de poser, se contenter de répéter simplement que l'Angleterre, l'Amérique et le Russie disent : "Nous voulons punir les fascistes", c'est accréditer, auprès des ouvriers, cet infâme mensonge.
Il faut être atteint d'un crétinisme démocratique incurable pour l'affirmer quand, en réalité, le capitalisme international tente, par tous les moyens, de mettre à l'abri de la colère des masses les grands chefs fascistes. La Russie, pour soustraire les chefs nazis, a trouvé pour les Von Paulus, les Von Salomon et autres canailles une place dans les comités de 'l'Allemagne libre". Dans tous les pays occupés par l'armée rouge, la Russie instaure des gouvernements où participent les anciens chefs et généraux fascistes.
En Italie, la milice fasciste a été incorporée, par un décret gouvernemental, dans la police d'État. Et si Mussolini et sa bande ont été massacrés, c'était là un acte populaire direct, contre la volonté du gouvernement cherchant encore une fois, comme en 1943, à manœuvrer pour les sauver. En Allemagne, les Alliés maintiennent le gouvernement de Donitz composé de hauts dignitaires fascistes et chefs SS. C'est sur les chefs fascistes que les Alliés s'appuient pour le maintien de l'ordre en Allemagne, en Autriche et partout ailleurs.
En France, en Belgique, tandis qu'on fusille la petite racaille, les chefs sont tous sans exception graciés en attendant leur libération par une amnistie un jour ou l'autre. Le capitalisme "démocratique" ménage son équipe fasciste, tout comme hier l'équipe fasciste a ménagé et a conservé à l'abri l'équipe démocratique, les Jouhaux, les Blum, les Daladier et autres Herriot.
Voilà la vérité qu'il faut inlassablement mettre en évidence devant les masses. Si les États crient tant pour la punition des fascistes, ce n'est que pour assourdir, avec de la démagogie et des mensonges, la colère des masses. Et, quand même quelques têtes fascistes tombent, c'est une façon de jeter du lest pour calmer les ouvriers. En se contentant de constater les désirs du capitalisme au lieu de dénoncer les mensonges, en cherchant à mettre le capitalisme international au pied du mur au lieu de dénoncer à l'avance les illusions que peuvent garder les ouvriers dans les sentiments antifascistes de la "démocratie", on ne fait que fortifier ces illusions et rendre un service notable au capitalisme.
Mais Vercesi ne s'arrête pas là. Le problème est bien plus ample et va plus loin que la volonté des capitalistes de punir les fascistes. Il s'agit, en l'occurrence, de l'attitude qu'on prend envers le problème de la dénonciation des fascistes que le Comité antifasciste auquel participe Vercesi considère comme sa tâche.
Cette fois-ci Vercesi n'a même pas cherché une nouvelle formule à substituer, il va carrément justifier cette activité. Voilà comment il l'explique :
Quel langage filandreux et répondant à côté de la question ! C'est la méthode typique de l'opportunisme qui, en simplifiant, escamote le fond de la question. Pour Vercesi, il n'y a qu'une alternative : dénoncer (quelle dérision) les fascistes à la police ou se faire les défenseurs des fascistes. Exactement comme le posent les staliniens, comme le posent tous les traîtres dans toutes questions. C'est dans ces alternatives capitalistes qu'on enferme de force le prolétariat quand on ne lui laisse que le choix : ou de faire le jeu de Franco ou se faire massacrer pour la défense de la République capitaliste espagnole. Pareillement, dans la guerre, on l'enferme dans l'alternative : ou la défense de la patrie démocratique ou de faire le jeu du fascisme des pays de l'axe. A ces alternatives capitalistes, nous avons toujours opposé la seule et unique réponse : briser l'alternative pour lui opposer le prolétariat se rassemblant sur son terrain propre, de classe, pour ses objectifs propres de classe.
Le prolétariat n'a pas -quoi qu'en dise Vercesi devenu un protagoniste de l'antifascisme- à choisir de collaborer ou avec la police "démocratique" (encore un pas et nous voilà avec "la police avec nous !") ou avec les fascistes. Convaincu (et c'est à nous de l'aider à acquérir cette conviction) que l'un soutient l'autre, que l'un est le fourrier de l'autre, le prolétariat doit engager sa lutte contre le régime capitaliste comme tel, considéré comme une unité, comme un tout solidaire contre lui.
Quel charmant tableau, idyllique presque, qu'on nous brosse. Voyez donc cela :la police se présentant au prolétaire et lui faisant part de son intention de mettre en prison le fasciste ; tout juste si on ne dit pas que la police vient demander à l'ouvrier la permission de le faire. Sur quoi, l'ouvrier répond à la police : "Petit polisson, tu ne tromperas pas, je t'ai à l'œil !" et il le laissera arrêter le fasciste. Quelle triste idée vraiment Vercesi nous donne sur son évolution !
Quand la police se présente à un prolétaire, camarade Vercesi, ce n'est pas pour lui faire des confidences ni pour lui faire part de ses intentions antifascistes mais pour frapper l'ouvrier. L'État ne demande pas de permission aux ouvriers pour arrêter les fascistes. Vous escamotez, vous défigurez le fond du problème, camarade Vercesi. Ce que l'État demande présentement aux ouvriers, c'est de se faire les auxiliaires de la police, non pas pour arrêter les fascistes mais pour intégrer les ouvriers, pour les incorporer dans les filets de l'État capitaliste, dans son appareil policier, pour les faire quitter leur terrain de classe et leur lutte de classe. Et c'est à cette question qu'il faut répondre sans équivoque, camarade Vercesi. Oui ou non, le rôle d'auxiliaire de la police qu'on veut faire jouer aux ouvriers, est-il un crime et la plus abjecte trahison envers la cause du prolétariat ? Vercesi, après avoir escamoté le fond de la question, en guise de réponse conclut : "Il n'y a aucune compromission d'ordre principiel sur la question de la dénonciation des fascistes eux-mêmes."
Bien, bien ! Après cette réponse, conclusion de Vercesi : il ne nous reste qu'à tirer les rideaux et laisser aux ouvriers conscient le soin de donner leur avis.
Le problème de l'organisation de classe, du parti politique du prolétariat, son programme et son rôle dans la lutte pour l'avènement d'une société nouvelle, la société communiste, a toujours été la préoccupation qui a dominé les cerveaux de tous les révolutionnaires prolétariens d'avant Marx jusqu'à nous. Il n'existe peut-être pas de problème qui ait été plus passionnément, plus âprement débattu parmi les révolutionnaires que celui-là. De la conspiration des Égaux de Babeuf à la Ligue des Communistes, du Chartisme au Blanquisme, de la 1ère à la 3ème Internationale, des marxistes aux anarchistes et opportunistes, tous les courants et tendances qui agissent au sein du prolétariat ont été amenés à poser et à se situer face à ce problème capital de la formation du parti. Les solutions diverses données à la nature et au rôle du parti par les différents courants idéologiques agissant dans le prolétariat à diverses époques historiques de sa lutte, l'obscurité, l'erroné, l'inachevé de ces solutions marquent la difficulté à laquelle s'est heurté le prolétariat pour solutionner ce problème qui, tout en n'étant engendré par la lutte de classes, est toutefois lié historiquement à cette lutte d'une manière étroite. La solution ne pouvait donc être donnée que parallèlement au développement de la lutte de classe dans la maturation objective des situations historiques.
L'expression la plus achevée de la solution au problème du rôle que l'élément conscient, le parti, est appelé à jouer pour la victoire du socialisme a été donnée par le groupe de marxistes russes de l'ancienne Iskra et tout particulièrement par Lénine qui, dès 1902, a donné une définition principielle du problème du parti dans son remarquable ouvrage Que faire ? La notion de parti de Lénine servira de colonne vertébrale au parti bolchevik et sera un des plus grands apports de ce parti dans la lutte internationale du prolétariat. Combattant non seulement les mencheviks et opportunistes du mouvement ouvrier international, mais aussi les courants de gauche et les groupes révolutionnaires, comme Trotsky et Luxemburg, qui défendaient des théories d' "organisation-processus" et de la spontanéité de la lutte révolutionnaire du prolétariat, Lénine démontrait que la conscience du socialisme n'est pas un produit engendré spontanément dans la lutte de classe mais qu'au contraire cette conscience doit être introduite, injectée du dehors dans la lutte du prolétariat et, d'autre part, si les mouvements de révolte du prolétariat sont dus à la maturation des conditions objectives, ces mouvements ne peuvent aboutir à la victoire qu'à la condition de l'existence préalable du parti de la classe, conscient et aguerri, qui, à la tête du prolétariat, le dirige à l'assaut de l'État capitaliste.
L'histoire devait magistralement confirmer la position de Lénine. Sans entrer dans l'examen d'autres et multiples facteurs de la situation russe, nous pouvons affirmer que, si en octobre 1917 la révolution prolétarienne a triomphé, cela est dû avant tout à la réalisation de cette condition décisive, à l'existence de ce parti que Lénine infatigablement a forgé pendant 20 ans. Par contre, 1918 en Allemagne devait apporter la défaite de la révolution, dont une des causes et non la moindre, malgré une magnifique et héroïque combativité des masses, dans la formation tardive du parti, partant dans son inexpérience, dans son hésitation et dans son incapacité de guider la révolution à sa victoire. C'était la rançon et l'infirmation expérimentale de la théorie de Rosa Luxemburg sur la spontanéité du mouvement révolutionnaire.
La fraction de gauche qui a donné naissance au parti communiste d'Italie a repris intégralement la notion du parti de Lénine et l'a approfondie. C'est à la lumière de cette notion, en rapport avec la nature du parti, de son programme et de ses principes, qu'elle a établi le critère des règles, de la tactique consignés dans les Thèses de Rome. Au cours de la dégénérescence de l'IC, c'est en partant de la notion du parti de Lénine qu'elle a pu dégager la notion fondamentale de la filiation historique qui existe au travers de la fraction, issue du parti en dégénérescence et évoluant vers la formation du nouveau parti de classe. La place occupée par les bolcheviks entre la 2ème et la 3ème Internationales sera désormais occupée, dans la situation historique actuelle, par les fractions de la Gauche communiste qui, en donnant naissance au nouveau parti, assurent la filiation de la 3ème à la 4ème Internationale.
Tout moment de la vie de la fraction est un moment du processus de la formation du parti. Il est naturel que toute activité théorique et politique de la fraction, ou de ses militants, soit examinée sous l'angle de ce processus. Le néo-antifascisme devait donc tenter de faire une place, dans ce processus de la formation du parti, à ses nouvelles théories et, du même coup, nous gratifier d'une nouvelle interprétation de ce processus. Fidèles à notre méthode, nous allons maintenant suivre pas à pas les développements théoriques et les explications historiques de Vercesi, en essayant de le comprendre d'abord (ce qui, comme on le verra, n'est pas toujours chose aisée) et de la combattre ensuite.
C'est en ces termes que commence la partie relative au problème du parti, qui lui servent en quelque sorte d'entrée en matière.
Nous n'avons pas grand-chose à répondre là-dessus sinon que cette entrée en matière ne veut absolument rien dire. Affirmer qu'un problème programmatique est un problème programmatique et non un problème d'accroissement numérique revient à dire qu'une table est une table et non une vache.
Passant ensuite au problème de la formation du parti, Vercesi affirme que c'est là un problème qui ne relève pas de la volonté mais des situations historiques. Cela est absolument juste. L'histoire nous fournit des exemples où, durant de longues périodes, l'existence des partis ou même la tendance à leur formation fut contraire par les situations données du moment, et cela en dépit du fait de la présence des hommes et des chefs tels que Marx et Engels. Ainsi l'organisation de la Ligue des communistes disparaît après la clôture des situations révolutionnaires en Europe après 1848, et ses militants se retrouvent 12 ans après, lors de sa fondation, dans la 1ère Internationale.
Mais ici également il ne faudrait pas pousser cette thèse à l'absurde, à une sorte d'automatisme fataliste qui consisterait à dire : tout ce qui existe ne peut pas ne pas exister et tout ce qui n'existe pas ne peut pas exister. Cela reviendrait à ramener à zéro l'action et les erreurs des hommes et à les considérer comme n'ayant aucune influence sur le déroulement des situations. Les hommes ne peuvent résoudre que les problèmes que l'histoire pose et dont elle contient la solution ; mais les hommes peuvent aussi, pour des raisons contingentes, ne pas être à même de les résoudre bien que les conditions objectives contiennent la solution.
"La théorie devient une force matérielle puissante dès qu'elle saisit les masses" écrivait Marx. Ceci est également vrai pour une théorie erronée qui, dans la pratique, devient aussi une force matérielle, un obstacle historique.
Les erreurs de l'IC, lors de sa fondation, concernant la formation des partis communistes par la fusion des courants centristes au sein des nouveaux partis et dans l'admission large dans la 3ème Internationale, ont indiscutablement contribué à rendre plus vulnérable l'IC à l'opportunisme et à affaiblir la résistance révolutionnaire en son sein contre la dégénérescence qui a suivi. La faiblesse numérique des fractions de la Gauche communiste n'est nullement une fatalité ; elle résulte entre autre de l'insuffisance théorique des militants des partis communistes, des erreurs politiques et organisationnelles des fractions elles-mêmes ainsi que des fautes terribles commises par Trotsky et qui ont pesé lourdement sur tous les militants et groupes révolutionnaires qui ont été exclus de l'IC et qui présentaient pourtant des éléments susceptibles de donner naissance à des fractions communistes.
En combattant le volontarisme dans la question du parti -qui s'est particulièrement manifesté, chez les trotskistes, dans les proclamations de temps à autre de nouveaux avortons de partis et des Internationales- il faut se garder de ne pas tomber dans un fatalisme impuissant et (…). Le marxisme s'oppose non seulement au volontarisme idéaliste qui croit pouvoir tout faire mais également à l'objectivisme fataliste qui aboutit à ne rien faire et à attendre. Également opposé à l'un et à l'autre, le marxisme enseigne que "les hommes font eux-mêmes leur histoire" dans la mesure où les hommes saisissent le déroulement objectif, les lois et le sens de ce déroulement. En agissant, en participant à ce déroulement, ils l'influencent par leur action, le modifient, accélèrent ou retardent son cours.
Toute autre est la méthode qui servira à Vercesi pour examiner les divergences qui opposèrent Lénine à Rosa sur le problème du parti. Partant d'une conception fataliste, Vercesi tentera de prouver que l'opposition Lénine-Rosa ne relevait pas des conceptions justes ou erronées que défendaient ces 2 chefs du prolétariat sur le problème du parti mais que chacun d'eux exprimait la situation particulière de son pays.
De ce point de vue il n'y a pas de position juste ou erronée mais des situations nationales différentes, entraînant des solutions différentes à un même problème.
D'après Vercesi il importe essentiellement, pour la compréhension de la divergence Rosa-Lénine, de mettre en lumière la différence des situations russe et allemande qui consisterait d'après lui à ceci :
Cette façon d'examiner les divergences qui existaient entre Lénine et Rosa est, comme nous le verrons plus loin, viciée dans le fond ; mais il n'est pas inutile en passant de souligner quelques erreurs contenues dans l'analyse que fait Vercesi des situations particulières de Russie et d'Allemagne.
Pour ce qui concerne la Russie, s'il est exact qu'elle n'avait pas encore accompli sa révolution bourgeoise et, de ce fait, n'avait pas réalisé tous les objectifs et réformes politiques et économiques nécessaires au plein épanouissement du capitalisme, il n'est pas exact de présenter la Russie comme une société féodale. Les grandes réformes agraires abolissant le servage, promulguées par Nicolas 1er, sont des réformes marquant la dislocation de la société féodale et ont un caractère nettement bourgeois. L'économie russe n'est plus une économie féodale ; c'est une société extrêmement complexe où subsistent des forces féodales aux côtés d'éléments capitalistes mais où la vie économique est dominée par l'élément capitaliste. C'est une légende de présenter unilatéralement l'économie russe comme une économie arriérée. Il ne faut pas oublier que la Russie a fait des pas de géant dans la voie du capitalisme moderne. Dès 1900, la Russie présentait dans les domaines industriel et bancaire le type de concentration capitaliste le plus avancé du monde. L'état retardataire de la Russie surtout dans l'agriculture se combinait avec une industrie qui, par sa technique et sa structure, se trouvait au niveau du capitalisme mondial et, sous certains rapports, le devançait.
Tandis qu'aux États-Unis 35% de l'effectif total des ouvriers industriels travaillaient dans les petites usines occupant jusqu'à 100 ouvriers contre 17,8% dans les usines occupant plus de 1000 ouvriers. En Russie le pourcentage s'établit respectivement à 17,8% dans les petites entreprises et à 41,4% dans les grandes usines. Dans les principaux centres industriels ce pourcentage était encore plus élevé : 44,4% pour Petrograd et allant jusqu'à 57,3% pour la région de Moscou.
La fusion du capital bancaire avec l'industrie a été certainement poussée plus loin que dans tout autre pays capitaliste. L'économie russe a été dominée et impulsée par le capitalisme international auprès de qui le capitalisme russe jouait en quelque sorte un rôle analogue aux compradores chinois. 40% de tous les capitaux investis dans l'économie russe étaient des capitaux étrangers et plus spécialement des capitaux français, anglais et belges.
Cette grande transformation de l'économie russe en une économie capitaliste moderne se faisait sous la pression du capitalisme international et de la bourgeoisie russe dictant ses volontés à l'État monarchiste absolutiste.
Il est parfaitement vrai que cet État monarchiste présentait une survivance féodale réactionnaire et une entrave politique supplémentaire au plein épanouissement du capitalisme. Toutefois, la bourgeoisie russe -tard venue dans l'histoire, au moment où le capitalisme, en tant que système mondial, rentrait dans sa phase ultime et finale, posant le problème de la révolution prolétarienne- ne pouvait plus représenter une classe révolutionnaire et prétendre jouer un rôle progressif. La bourgeoisie russe ne représentait pas une antithèse, une négation de l'absolutisme mais, au contraire, elle a rapidement manifesté sa sénilité en s'intégrant et en composant avec le régime monarchiste. Par des concessions réciproques, économiques et politiques, entre la bourgeoisie et les forces féodales, au travers du pouvoir de la monarchie et d'avorton de constitution qu'est la Douma, les intérêts des classes dominantes, y compris ceux de la classe bourgeoise, se sont assurés contre les masses travailleuses et pour l'exploitation du prolétariat. Il est erroné de présenter la situation russe comme contenant deux antithèses, celle de la bourgeoisie et celle du prolétariat. Outre que, dans l'époque du capitalisme évolué, l'antithèse sociale ne peut être conçue que sur le plan international et non relevant des particularités nationales, la situation russe, si elle présente une particularité c'est bien celle de la résorption de l'antithèse bourgeoise qui se fond et s'accommode avec l'ancien régime dès que surgit sur l'arène historique l'antithèse prolétarienne.
C'est essentiellement là que réside l'enseignement de la particularité de la situation russe et qui apparaît nettement dans la révolution de 1905 où toutes les forces du capitalisme bloquent et composent avec la monarchie face à la menace de la révolution du prolétariat. Cet enseignement nous permettra de comprendre que, dans les pays arriérés, coloniaux et semi-coloniaux, n'existe plus et ne peut plus exister, à l'époque du développement du capitalisme, une antithèse bourgeoise. Ces pays ne reproduiront pas l'évolution des pays avancés, en passant par tous les stades que ces derniers ont connus dès que surgirent des solutions historiques plus avancées ; c'est que les conditions des stades intermédiaires ont disparues et les forces sociales qui représentent ces stades cessent par là même de présenter une antithèse révolutionnaire pour se fondre dans la thèse et présenter avec elle un bloc social réactionnaire.
Il existait une opposition d'intérêt et une lutte politique entre la bourgeoisie et la monarchie. On peut et on doit tenir compte de cette lutte quand on examine la situation. Mais on ne peut pas parler de la bourgeoisie russe comme une classe opprimée, comme une antithèse existant dans le milieu social russe parallèlement à l'antithèse prolétarienne sans tomber immédiatement dans la confusion et dans des contradictions inextricables. La Russie faisait partie intégrante du capitalisme mondial et c'est en tant qu'État capitaliste qu'elle acquiert tous les caractères du capitalisme moderne, c'est-à-dire le caractère impérialiste. C'est en tant que puissance impérialiste que la Russie fait la guerre contre le Japon en 1903 et c'est toujours en tant que telle, avec des visées exclusivement impérialistes, qu'elle participe à la première guerre impérialiste mondiale. La possession exclusive de la machine étatique par la bourgeoisie russe n'aurait pas modifié substantiellement la politique intérieure et extérieure de cet État. La continuation de la guerre jusqu'au bout pour les mêmes buts impérialistes, le maintien des mêmes traités secrets avec les impérialismes anglo-français faits par le tsarisme, par les partis bourgeois au pouvoir entre février et octobre 1917 le prouvent nettement. Sans vouloir faire une analogie entre la Russie et le Japon, nous pouvons toutefois remarquer, dans ces deux pays, une évolution semblable de transformation de la société féodale en société capitaliste, s'opérant avec la survivance d'un régime politique et la subsistance d'un État issu historiquement du féodalisme. En Russie avant 1917, la bourgeoisie assure sa domination et ses intérêts économiques au travers de la forme particulière de l'État existant issu des conditions historiques particulières au développement de la bourgeoisie dans ce pays. Dans ce pays ne se posait pas le problème de "faufiler le prolétariat" dans la révolution bourgeoise, comme le dit Vercesi, et cela pour la seule raison que la révolution devait être prolétarienne ou ne pas être. A ce sujet nous croyons pouvoir affirmer que la position de Lénine en 1905 sur l'étape intermédiaire de "la dictature démocratique des ouvriers et des paysans" entre le tsarisme et la dictature du prolétariat présentait des lacunes et des obscurités qu'il devait lui-même surmonter en 1917 contre les "vieux bolcheviks" lui reprochant de reprendre la vieille théorie de Trotsky et de Parvus, appuyée internationalement par Rosa et exprimée dans le mot d'ordre de la dictature du prolétariat.
Parler de l'antithèse bourgeoise existant en Russie c'est non seulement reprendre ce qu'il y avait d'inactivité chez Lénine en 1905 mais c'est nier l'expérience d'octobre 1917 qui a définitivement démontré qu'une seule antithèse pouvait exister à notre époque dans n'importe quel pays, celle du prolétariat. C'est par ricochet attribuer à Lénine une conception volontariste diabolique consistant à "faufiler" le prolétariat au travers de l'encastrement des contrastes sociaux de la succession féodalité-bourgeoisie.
En ce qui concerne l'Allemagne, la photographie de la situation que nous présente Vercesi a subi également de sa part de fortes retouches. Si, en Russie, il ne voit d'aucune façon la bourgeoisie associée au pouvoir, il exagère en présentant la bourgeoisie allemande complètement maîtresse du pouvoir et de l'État.
On sait que la révolution bourgeoise en Allemagne échoua en 1848 et, par la suite, il revenait à Bismarck, au travers de la subsistance de l'État des hobereaux prussiens, d'assurer l'évolution de la société allemande vers le capitalisme moderne. Les principales réformes économico-politiques de la bourgeoisie, l'unification de la monnaie, des poids et mesures, la formation de l'État moderne reviennent à l'État bismarckien.
Et encore l'unification complète de la nation allemande s'est accomplie partiellement par la constitution de Weimar et définitivement par le régime hitlérien qui a supprimé l'antagonisme et l'existence des États particuliers en Allemagne.
La domination absolue et exclusive de la bourgeoisie allemande est un fait tout récent et commence à la contre-révolution de Weimar. Cela ne signifie pas que la bourgeoisie n'était pas au pouvoir ou que l'Allemagne n'était pas un pays capitaliste, mais seulement qu'en Allemagne également la bourgeoisie dominait par l'intermédiaire de l'État bismarckien et en composant avec cet État.
En exagérant dans un sens pour la situation russe et dans l'autre sens pour la situation allemande, Vercesi veut trouver une "explication" (plutôt une justification) objective historique pour la conception du parti de Lénine et pour celle de Rosa et qui existerait dans la différenciation qualitative des deux situations dans ces deux pays.
Nous nous sommes arrêtés un peu longuement à l'examen de ces deux situations pour démontrer que dans les deux pays il s'agit de particularités, de variantes locales d'une situation générale mondiale unique. La différence entre les situations en Allemagne et en Russie n'était pas qualitative-historique mais quantitative-contingente. La solution du problème du parti ne relève pas d'une situation contingente particulière à un pays mais de la situation historique générale et valable pour tous les pays.
Ayant abandonné la méthode marxiste susceptible de donner une réponse correcte au problème du parti et lui préférant on ne sait quel "objectivisme" basé sur les particularités de chaque pays, Vercesi ne ferait que s'embourber dans des contradictions croissantes. Il ne sortirait d'une contradiction que pour tomber dans une nouvelle, plus grave et plus profonde que la précédente.
D'après Vercesi, la particularité de la situation russe consistait dans la non-existence exclusive de l'antithèse prolétarienne, c'est-à-dire de la révolution socialiste, et dans l'existence simultanée de l'antithèse bourgeoise, c'est-à-dire de la révolution bourgeoise. C'est ce qui a permis, toujours d'après Vercesi, la conception de Lénine de l'intervention volontariste du parti. Ainsi le prolétariat russe pouvait se "faufiler" parce que la situation n'était pas révolutionnaire dans le sens prolétarien. Résultat : victoire.
Mais la conception de Lénine[1], nous dit Vercesi, pouvait s'appliquer en dehors de la Russie, dans tous les pays d'Europe où l'antithèse bourgeoise n'existait pas. En Allemagne se posait pour le prolétariat la révolution socialiste ; en conséquence de quoi, Rosa devait attendre que le prolétariat aille spontanément au pouvoir et non agir comme pouvait le faire Lénine en Russie. Résultat : échec.
Après nous avoir promené au travers des particularités des situations et nous avoir conduit de Russie en Allemagne et d'Allemagne en Russie pour nous expliquer la position de Rosa traduisant la situation allemande, Vercesi aboutit à ce résultat surprenant de la victoire de la révolution d'Octobre en Russie et de la défaite de 1919 en Allemagne.
A moins de renverser tout et d'attribuer ce résultat à la maturation objective en Russie et à la non-maturation en Allemagne, on ne voit pas comment expliquer et interpréter ce résultat ; mais du coup, cela serait renverser tout l'échafaudage, si péniblement construit par Vercesi, sur la double antithèse en Russie et l'unique antithèse (celle du socialisme) existant en Allemagne. La corde au cou, Vercesi est obligé de reconnaître dans ce résultat la confirmation de la thèse de Lénine et l'infirmation de celle de Rosa.
Tout en continuant à proclamer que la conception de Lénine sur la nécessité de la formation du parti au travers de la succession fraction-parti ne pouvait être appliquée en Allemagne parce que se posait spontanément la volonté du prolétariat de réaliser le socialisme, Vercesi dit que Rosa était à son tour dans l'erreur "de penser que le processus de formation du parti pouvait se faire en dehors de la succession fraction-parti", ce qui revient à dire que Rosa s'est trompée dans la spontanéité et dans la conception "organisation-processus". Mais dire cela c'est revenir tout simplement à la thèse de Lénine. À quoi donc servaient tous les détours de Vercesi ? Il aurait bien mieux valu nous épargner les élucubrations sur les situations particulières et les faufilades, et définir la Russie comme faisant partie d'une situation générale posant à l'ordre du jour le problème de la révolution prolétarienne, d'où nécessité de la formation du parti en Russie au travers de la succession fraction-parti. En Allemagne, plus nettement, la situation évoluait vers la révolution prolétarienne dont existait la nécessité de la formation du parti par succession de la fraction. Les deux facteurs de la succession sont la maturation objective des conditions et la volonté agissante subjective (si nous ne voulons pas la révolution, elle ne viendra pas). L'erreur de Rosa consistait dans la négation du 2ème facteur et non dans la différenciation qualitative des deux situations qui, remarquable conclusion de Vercesi, devait engendrer cette fatalité : Rosa s'est trompée parce qu'elle ne pouvait que se tromper.
Vercesi ne nous dit toujours pas en quoi consistait l'erreur de Rosa. D'après lui, Rosa s'est trompée dans la spontanéité parce qu'en Russie ne pouvait se poser que la solution qu'il attribue à Lénine (inoculation du parti dans l'encastrement des contrastes sociaux de la succession féodalité-bourgeoisie, OUF !) ; mais en Allemagne où ne se posait pas le problème de cette inoculation, pourquoi Rosa s'est-elle trompée ? Là-dessus Vercesi reste muet comme une tombe. Cela n'empêchera pas Vercesi d'écrire d'un côté : "Lénine, en 1903 (pourquoi pas en 1902 dans Que faire ?, ou encore en se référant à des écrits antérieurs de Kautsky ?), prouvera que la conscience est importée dans le mouvement", tout en se contredisant par ailleurs : Cette possibilité (importation de la conscience) de l'intervention de l'organisation, aussi méthodique et aussi bien déterminée que celle se présentant dans le milieu russe, n'existait pas et ce pour la bonne raison que, le capitalisme étant au pouvoir en Allemagne, le prolétariat devait envahir l'arène sociale… réclamant la réalisation du socialisme." Après tout, on n'est pas à une contradiction près[2].
Le plus drôle, dans les explications de Vercesi sur les divergences qui opposèrent Lénine et Rosa sur la question du parti, se trouve dans le fait suivant : pour Vercesi, chacun traduisait une situation particulière de son milieu ou, si l'on veut, Lénine parlait "russe" tandis que Rosa parlait "allemand" (nous laissons de côté ce qu'il y a de bouffon dans cette distinction d'un Lénine "russe" et d'une Rosa "allemande"). Or, justement à propos du problème du parti, Lénine – polémiquant violemment contre tous les mencheviks russes – se référait surtout à l'expérience du prolétariat allemand et à l'autorité de Kautsky. Rosa, elle, s'appuiera essentiellement sur l'expérience du mouvement révolutionnaire du prolétariat russe pour défendre la théorie de la spontanéité[3].
Vercesi termine, pour démontrer l'erreur de Rosa, en confondant les deux situations (russe et allemande) qu'il avait précédemment différenciées et opposées. De plus, il posera du même coup pour tous les pays capitalistes la solution (qu'il avait qualifiée faussement auparavant de volontariste) de Lénine qu'il avait précédemment condamnée comme ne pouvant pas se poser pour les pays capitalistes.
'Elle (l'impossibilité de la spontanéité) se trouve dans le processus dialectique lui-même ; et dans ce processus nous voyons que la condition d'un retournement de l'antithèse prolétarienne contre la thèse bourgeoise doit être retournée." (souligné par nous). "L'antithèse prolétarienne, au lieu d'être spontanée, est l'intervention de la conscience dans un milieu qui, laissé à lui-même, retombe dans la thèse capitaliste."
"Procédons maintenant, dit Vercesi, à la synthèse de Rosa et de Lénine qui est imposée par les événements actuels. Lénine a donné une solution absolument correcte à l'encastrement social russe en mettant l'accent sur l'intervention de l'organisation et sur le despotisme (?) des règles de celle-ci et ce parce qu'il devait éviter que l'une des deux antithèses provenant de la thèse tsariste, c'est-à-dire l'antithèse bourgeoise, puisse éliminer la thèse prolétarienne. Luxemburg ne pouvait que donner une solution incorrecte au problème de l'intervention de l'organisation et de sa technique parce que, avant les révolutions occasionnées par la guerre de 1914-18 qui posèrent l'inévitabilité de la formation non spontanée des partis communistes, la projection spontanée du prolétariat pouvait être considérée comme résultante de la réalité sociale, ne contenant aucune autre thèse possible que la prolétarienne. Elle ne pouvait que ne pas comprendre que la thèse bourgeoise -et ceci parce que le passé ne peut pas mourir spontanément et ne peut se survivre qu'en pénétrant dans ce qui représente l'avenir et en le désarticulant- n'en pénètre pas moins dans tous les filaments du parti de classe?"
Cette grande tirade en code secret signifie en langage clair : le capitalisme ne peut pas mourir spontanément, d'où nécessité de l'intervention du parti. Lénine, au travers de la double antithèse à la thèse féodale russe, pouvait saisir la nécessité de cette intervention. Tandis que Rosa, avant les révolutions occasionnées par la guerre, devant la seule antithèse possible à la thèse capitaliste, ne pouvait pas comprendre la nécessité de l'intervention du parti et était forcée de faire jouer un certain fatalisme. Voilà ce que dit Vercesi.
La révolution allemande de 1918 infirmait la position fataliste et spontanée de Rosa en prouvant que, quel que soit le nombre d'antithèses, l'intervention du parti est une nécessité historique indispensable pour imposer l'antithèse prolétarienne.
Ce que Lénine posait dès 1902 dans son Que faire ? s'est avéré valable pour tous les pays. Toute la rhétorique ambiguë de Vercesi ne sert qu'à justifier "l'inévitabilité" historique de l'erreur de Rosa.
En fait de synthèse des positions de Lénine et de Rosa, Vercesi nous apporte dans un jargon pédantesque la théorie de Lénine. L'apport de Vercesi consiste uniquement, au travers de la justification qu'il veut historique de l'erreur de Rosa, à se trouver une issue, lui permettant demain de poser comme inévitable la reproduction de certaines erreurs ayant déjà été résolues par l'avant-garde.
Plus loin Vercesi, qui veut s'attribuer la découverte du principe de l'intervention de Lénine, présente ce dernier comme un interventionniste à la façon de la 3ème période de l'IC stalinienne. Cette caricature donquichottesque de la théorie de Lénine lui permet d'opposer "le rachitisme idéologique (!) de l'ensemble de la construction de la théorie marxiste de Lénine appliquée aux pays capitalistes" à la génialité du "modeste" militant" militant qui, 43 ans après Lénine, redécouvre que l'intervention du parti "ne fait que pressentir dans le temps et l'espace, qu'établir au moment du départ d'un événement donné ce que l'événement contient déjà en lui-même, et que cet événement ne pourrait toutefois procréer sans l'intervention du parti de classe."
On aurait pu croire qu'une fois redécouvert le principe de l'intervention du parti de Lénine, Vercesi s'en tiendrait là et nous aurions été quittes d'avoir tourné quelques temps dans le labyrinthe de sa pensée. Mais ce serait mal le connaître. Vercesi se chargera vite de nous détromper de nos illusions en faisant quelques sorties ahurissantes dont nous allons reproduire ici quelques extraits :
"Mais il nous appartient… d'intervenir, en tant que fraction, chaque fois que la forme spécifique du capitalisme est éliminée ; dans n'importe quel domaine de la vie sociale, quand la forme spécifique de la vie du capitalisme est balayée, quand la condition politique de ce balayement a été donné par l'inexistence de l'État capitaliste qui personnifie la société, la fraction a le devoir d'intervenir."
Autant de mots, autant d'énigmes et de contradictions. Qu'est-ce encore que cette "forme spécifique de la vie du capitalisme" ? L'État capitaliste probablement. Qu'est-ce alors "la condition politique de ce balayement "qui est donné (la condition) par l'inexistence du capitalisme" ? C'est un jeu de mot ou une façon à la Vercesi de tourner en rond : la condition de la disparition de l'État est donnée par la disparition de l'État !
Mais la perle est dans le devoir de la fraction d'intervenir après que tout cela ait été réalisé. Nous pouvons comprendre Internationalisme, organe théorique de la Fraction française de la Gauche Communiste, année 1945 qu'après avoir parlé pendant plusieurs heures durant, la langue de Vercesi ait fourché.
Si la fraction n'intervient qu'après l'inexistence de l'État capitaliste, il est à croire que la formation du parti par la succession fraction-parti s'effectuera au moment du passage de la société socialiste au communisme. Enfin, il n'est jamais trop tard pour bien faire !
Vercesi continue à insister sur sa nouvelle trouvaille (sa fameuse synthèse est complètement… oubliée) :
En fin de compte, on aimerait être fixé sur le moment où l'intervention devient un devoir car, pour la nouvelle théorie "synthétique", il existe une distinction entre les moments où le devoir est de ne pas intervenir et d'autres où le devoir est d'intervenir. Ainsi, pendant la guerre impérialiste pour prendre un exemple, le devoir bien compris était la dissolution de la fraction car on n'intervient qu'après la disparition de l'État. Par contre la fraction doit intervenir dans les comités antifascistes considérés, bien entendu, comme étant un domaine d'où le capitalisme a été balayé.
Un peu plus loin, Vercesi nous dit que la condition première pour que le prolétariat puisse se retrouver est représentée par l'exclusion des manifestations de l'État capitaliste. Donc, d'après Vercesi, jusqu'à la prise du pouvoir le prolétariat ne se retrouve pas. On se demande comment le prolétariat, sous la direction du parti, peut prendre le pouvoir sans se retrouver ; à moins que le capitalisme et son État ne disparaissent d'eux-mêmes, et cela pour ne pas contrarier la loi historique et pour permettre ainsi au prolétariat de se retrouver. C'est vraiment trop gentil de la part du capitalisme et nous sommes très touchés de cette noble intention.
Mais voilà que le camarade Vercesi découvre du nouveau et va plus loin : la condition première, c'est-à-dire l'exclusion des manifestations de l'État capitaliste est réalisée par… la fraction !!!
Pour que l'on ne nous accuse pas de mal interpréter, nous reproduisons le passage en entier :
On ne peut retirer comme impression de ce passage que celle d'un verbiage et de contradictions prélogiques.
Et voilà, un peu plus loin, un autre passage dans ce genre :
Comprenne qui voudra et ce qu'il voudra. Nous, nous y renonçons.
D'un côté, Vercesi dit : "Au point de vue politique et organisationnel, personnifier le prolétariat n'est possible qu'à la condition de rester fidèle au programme de la fraction et à l'ensemble des documents politiques de la fraction elle-même."
D'un autre côté, il dit : "Pour reprendre la petite expérience du Comité de coalition, il nous revenait le devoir de nous situer au sein de ce milieu qui se présentait devant nous et de déterminer la condition fondamentale pour que la fraction puisse personnifier la situation nouvelle."
Nos camarades lecteurs sont déjà familiarisés avec le raisonnement "dialectique" propre à Vercesi. Nous avons ici un spécimen de ce raisonnement. Dans le premier passage il est dit que la condition pour personnifier le prolétariat est donnée par la fidélité au programme de la fraction ; dans le 2ème passage ce n'est plus dans la fidélité au programme mais dans la participation au comité de coalition qu'on "détermine la condition fondamentale" de la personnification.
Nous pensons, quant à nous, que la fraction devait se situer en dehors de ce milieu, face au prolétariat et ne pas présenter la plus petite communauté d'idée avec ce milieu qui exprime un contenu capitaliste. C'est ainsi seulement qu'on peut personnifier non pas la situation nouvelle mais le prolétariat dans la situation nouvelle, et cela, comme le dit Vercesi plus haut, en restant fidèle au programme de la fraction. La confusion qu'on fait ici entre la personnification de la situation avec la personnification du prolétariat dans la situation ne sert qu'à cacher l'abandon du programme de la fraction et sa propre infidélité à ce programme. Ce n'est pas pour rien que Vercesi a tant tourné autour de la théorie des situations particulières à propos de Rosa. À chaque abandon qu'il fera , il fera appel à la situation particulière nouvelle.
Mais ce qui est plus grave c'est qu'il accepte de nier la vie organisationnelle de la fraction sous le prétexte fallacieux de ne pas être exclu comme traître à la classe ouvrière par un milieu représentant les intérêts capitalistes. Nous reproduisons textuellement le passage en question :
Ceci est vraiment remarquable. Si nous étions restés fidèles au programme de la fraction (à son climat politique antérieur, comme dit Vercesi dans son langage recherché), nous n'aurions pu faire le travail que nous avons fait[4] 4.
De deux choses l'une : ou bien notre programme, nos positions politiques, nos règles sont justes et permettent d'agir dans l'intérêt du prolétariat, ou bien pour faire ce "travail" nous devons les abandonner et elles sont donc fausses. Proclamer la fidélité aux documents de la fraction mais les écarter, les mettre au rancart pour pouvoir faire du travail, c'est le coup de chapeau classique, respectable devant un convoi funèbre. Il ne faudrait tout de même pas que Vercesi assimile la fraction à lui-même.
Le 2ème argument, celui d'être exclu comme traître à la classe ouvrière, n'est pas nouveau ; ce qui est nouveau c'est que Vercesi partage cet avis.
Kerenski employait cet argument contre Lénine, Staline l'emploie contre l'avant-garde révolutionnaire. Qui fait-il suivre, Lénine ou Vercesi ? Est-ce le fait d'être taxé de traître ou est-ce le fait d'être exclu de ce milieu anti-prolétarien ou est-ce les deux choses qui ont persuadé Vercesi que notre politique constitue "une politique tout à fait contraire aux intérêts du prolétariat et de la fraction" ? Vercesi semble craindre bien plus d'être exclu de ce milieu du Comité de coalition que de la fraction, et entre les deux il a choisi.
Et voilà en quelque sorte le testament politique de Vercesi en guise de conclusion :
On sera vraiment de mauvaise foi d'accuser Vercesi de na pas être clair pour une fois. Il revendique le droit de s'extraire de son passé. Oui, c'est bien cela que Vercesi fait depuis quelques temps. Et nous rappelant de la réponse de Lénine -faite il y a un demi-siècle à ceux qui se plaignirent du despotisme de l'orthodoxie marxiste et qui revendiquèrent aussi la liberté de s'extraire de leur passé-, nous disons à Vercesi :
"Vous êtes libre de vous extraire de votre passé, vous êtes libre, absolument libre d'aller où bon vous semble, même dans le Comité de coalition antifasciste où cohabitent fraternellement toutes les forces du capitalisme ; au besoin nous vous aiderons à transporter vos pénates dans ce nouveau milieu qui est le vôtre mais lâchez nous la main, Monsieur, car nous aussi nous sommes libres de rester fidèles au prolétariat, à la fraction, à notre passé, libres de vous combattre impitoyablement et de vous dénoncer au prolétariat."
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Nota bene. L'écriture automatique a pu donner des chefs-d’œuvre en littérature, la politique est plus exigeante. "Les types", "les pontifes", "les sacristains" préfèrent s'en rapporter à Marx et l'expérience passée du prolétariat révolutionnaire pour s'aider dans la compréhension de la situation présente plutôt que de suivre l'élaboration imaginative du Picasso de la révolution.
[1] Note de l'éditeur : La cohérence politique du texte nous amène à penser qu'il y a ici, dans le texte original, une erreur de frappe : c'est à l'évidence de "la conception de Rosa" dont il s'agit ici.
[2] On connaît la théorie professée par Vercesi selon laquelle l'économie de guerre fait disparaître les conditions de l'existence sociale de la classe, théorie qui lui a servi à nier la possibilité d'exprimer le prolétariat pendant la guerre. Cela ne l'empêche pas d'affirmer aujourd'hui : "L'antithèse prolétarienne étant donnée par l'existence même de la thèse, la condition est établie pour qu'elle puisse se cristalliser autour de la formation du parti de classe."
[3] Il faut d'ailleurs remarquer que Rosa était de la Pologne russe, qu'elle s'est formée en tant que militante en Russie où elle a fondé le parti social-démocrate de Pologne, et que toute sa vie elle suivra de très près toute la vie politique et le mouvement ouvrier russe. Lénine, de son côté, vivra en Europe et se formera en assimilant mieux que personne l'expérience du mouvement ouvrier européen.
[4] Une mise au point s'impose. Quand Vercesi parle de "nous", ce n'est qu'une façon de parler. Ce "nous" ne signifie nullement et n'engage en rien la Fraction italienne qui, elle, a condamné et ce travail et son auteur.
La Fraction italienne et nous-mêmes avons eu l'occasion de nous expliquer longuement sur la signification des événements de 1943 en Italie. On trouvera, dans les bulletins internationaux publiés depuis, les études et les articles condamnant sans retour la position de Vercesi sur ce point. Si nous revenons encore une fois aujourd'hui, c'est pour ne pas laisser sans réponse, même courte, les nouvelles sorties de Vercesi et surtout pour confronter Vercesi avec lui-même.
On connaît les positions de Vercesi. Après avoir, pendant quelques jours, cru que le cours de la révolution s'est ouvert avec les événements de 1943 en Italie, il est vite revenu sur son "erreur" et définitivement revenu. Les événements de 1943 étaient "la crise économique de l'économie de guerre", c'était "une révolution de palais" ; La chute de Mussolini était "le fruit pourri qui tombe" ; c'était tout ce que l'on veut hormis une manifestation de classe du prolétariat italien. Cette interprétation des événements de 1943 lui était nécessaire pour justifier sa position sur l'inexistence sociale du prolétariat et surtout pour combattre toute activité, toute possibilité d'une activité révolutionnaire aussi restreinte soit-elle, décriée et qualifiée par lui comme de "l'activisme", de l'aventurisme ne pouvant représenter et exprimer que le capitalisme. L'attente et la passivité absolues seules convenaient aux révolutionnaires. Et c'est par cette passivité absolue que l'on pouvait rester fidèle au prolétariat.
Mais voilà que brusquement tout change et le pourfendeur de "l'activisme qui ne pouvait exprimer que le capitalisme" se trouve à la tête d'un comité antifasciste en compagnie de tous les partis bourgeois. Et cette fois-ci on nous dirait que ne pas participer à cet activisme nous mettra en dehors du prolétariat, comme des "traîtres". Voyons un peu comment on explique cette ahurissante conversion :
Ainsi, deux ans après, Vercesi ne voit pas encore la signification de ces événements où, par des grèves et des manifestations, le prolétariat italien a secoué tout l'édifice politique de la machine étatique fasciste. La pleine signification nous sera révélée par la suite : d'une part par les mesures prises par le capitalisme mondial qui divisera l'Italie en deux zones afin de mieux pouvoir maîtriser les violentes manifestations de classe du prolétariat, et d'autre part par le refus obstiné des ouvriers d'Italie de se laisser embrigader à nouveau dans les armées impérialistes dans les deux zones, par son refus de continuer à se faire massacrer dans la guerre impérialiste, malgré la propagande et la présence des socialistes et communistes-staliniens au gouvernement accourus à la rescousse du capitalisme. Le mouvement de classe du prolétariat italien porte encore certainement l'empreinte d'une confusion ; cela est inévitable au premier moment, d'autant plus qu'il a manqué en Italie la présence active de l'avant-garde qui est un des facteurs déterminants et indispensables pour la dissipation de la confusion. C'est l'intervention de l'avant-garde qui permet au prolétariat de prendre pleinement conscience du but de son propre mouvement et des moyens pouvant lui assurer la victoire.
Très caractéristiques sont ces quelques mots : "à part les mouvements en novembre 1943 à Turin". Vercesi le dit certainement pour être quitte avec le proverbe qui veut que les exceptions confirment la règle. Une petite exception, voyez-vous, les mouvements de Turin, qu'est-ce que cela prouve pour Vercesi ? Rien, une petite exception ! Turin représente pourtant pour l'Italie ce qu'étaient Saint-Pétersbourg ou Moscou pour la Russie. C'est un des plus grands centres industriels de l'Italie et du prolétariat italien. Une simple petite exception !!
Mais Vercesi, oubliant ce qu'il vient de dire pour justifier son "activisme" singulier d'aujourd'hui, dit un peu plus loin :
Voyons, "le prolétariat n'a pas fait son apparition du point de vue social" mais "les masses réclament la révolution". Passons sur la contradiction criante et demandons-nous seulement pourquoi l'emploi de ce terme vague de "masses" ? Cela n'est pas par hasard. Il s'agit en l'occurrence des masses des partisans de l'Italie du nord, ceux encasernés par la bourgeoisie dans la résistance. Pour justifier sa participation au comité de coalition avec la bourgeoisie, Vercesi a besoin à la fois de nier l'existence du prolétariat et de découvrir les nouvelles forces de la révolution, les "masses" des partisans, en raison de quoi il inaugure sa tactique dite indirecte.
Polémiquant contre ceux qui voyaient le prolétariat dans les événements de 1943 en Italie et proclamant comme devoir de l'avant-garde de manifester sa présence par son action, Vercesi recourt aux arguments suivants :
Voilà une apparence d'arguments forts destinés à vous impressionner et convaincre sans réplique ; mais à regarder de plus près, ce ne sont que des mots creux et fanfarons. Il n'est pas exact que, dès que le prolétariat apparaît, il bouleverse tout immédiatement. Dans la réalité, le cours de la révolution connaît des hauts et des bas, il peut être momentanément freiné, dévié, reflué pour rebondir plus puissamment par la suite, ou même être complètement arrêté et défait. La révolution russe nous offre le meilleur exemple d'une révolution qui devait pourtant être victorieuse, passant par un long moment d'hésitation et de recul. Le 1923 allemand nous offre un autre exemple historique où l'hésitation du parti communiste et l'application à grande échelle de la tactique du front unique devaient endiguer la marche du prolétariat et permettre au capitalisme de liquider la situation révolutionnaire avant que celle-ci ait pu évoluer et atteindre son point culminant.
Vercesi le sait très bien puisque, plus loin, il dira comme si de rien n'était :
Cette "première phase extrêmement confuse", Vercesi l'accorde au mouvement de la résistance des partisans du nord – qui sont trompés et se sont fait les auxiliaires de l'impérialisme anglo-saxon et russe – mais il le dénie catégoriquement aux grèves de 1943 de Turin, de Milan, de toute l'Italie ; il le dénie à ces mouvements qui ont disloqué l'armée italienne et qui portaient comme devise : "A bas la guerre!"
Comme nous comprenons bien, à présent, les raisons profondes du scepticisme et des exigences sévères formulées par Vercesi à l'égard du prolétariat italien :
Les ouvriers de Turin ont crié en faisant des grèves contre la guerre et contre le gouvernement fasciste mais cela "importe" peu, car Vercesi, lui, n'est pas dupe et ne croit pas que ces grèves représentent l'apparition du prolétariat.
Il serait peut-être non sans intérêt de rappeler au grand sceptique Vercesi le "Rapport sur la situation en Italie" présenté au congrès de la Fraction italienne (voir Bilan n° 22, septembre 1935) où nous lisons :
Ce rapport, adopté par tous et aussi par Vercesi, fut écrit par le camarade Philippe qui, croyons-nous, devait être un tout proche cousin de Vercesi. Il est vrai que Vercesi fut alors un marxiste, un révolutionnaire, un membre de la Fraction italienne de la Gauche communiste.
Vercesi s'est enfin rendu compte que, dans sa théorie de l'économie de guerre, il avait négligé un facteur important, l'échange. Il l'introduit comment ?
Ainsi la réalisation de la PV s'effectue dans le premier acte du procès de production capitaliste et ceci grâce à la possibilité de non-transformation du produit. Mais ceci n'est pas une réalisation de la PV puisque cette dernière, incorporée dans le produit, ne se transforme pas par l'échange en un accroissement du capital constant et du capital variable.
Ce qui est plus étonnant c'est qu'il fait entrer une notion d'utilité et de non-utilité qui nous semble toute morale. Nous nous expliquons : Marx disait que si un homme s'amuse à arrondir un caillou, la somme de force de travail qu'il dépense n'ajoute rien à la valeur nulle du caillou, car ce travail d'une part la mer le fait et d'autre part il ne trouvera pas d'acheteur sur le marché. Son travail a été concrétisé dans un produit non-utile parce que non-échangeable. Le camarade de BR qui, d'après Vercesi aurait dit nonante bêtises desquelles sort la vérité, pour cette bêtise, était plus près de la réalité que la bourde astronomique de Vercesi. Si c'est en fonction de la non-utilité morale de la production de guerre que l'échange se fait, on repose la question : comment ?
Ici, nous devons retourner en arrière pour étudier l'échange :
Vérité évidente : l'échange contient les caractères de PV que lui donne la production ; mais le processus de l'échange de la production diffère de sens, de lieu et d'endroit. Et c'est ce processus que nous aimerions voir mis en évidence par Vercesi qui, tout au long de son document, n'en dit pas plus. Quand il n'est pas dans le lieu commun, il tombe dans l'erreur la plus grossière. Pour lui, le socialisme permettra à l'échange d'avoir ses lois propres. Entend-il, par-là, indépendante de la production ? Si telle était la production socialiste, elle serait encore plus anarchique que la capitaliste, car sa production serait de consommation et l'échange n'aurait pas cette caractéristique puisque ce n'est qu'en société capitaliste qu'on assiste à un échange dépendant de la production.
Une autre trouvaille, encore plus riche de désespoir, consiste à déclarer que "si, ici, la condition pouvait avoir été réalisée par l'économie capitaliste d'échanger le capital variable contre une fraction du capital constant sans qu'aucun solde ne reste, le marché enregistrerait ce fait au travers d'une distribution harmonieuse des produits et nous n'aurions pas de classes antagoniques."
Tout d'abord, si une telle possibilité avait été donnée au capitalisme d'après lui-même, c'eut été le socialisme car, si cela avait supprimé les classes antagoniques, cela aurait supprimé les classes tout court.
Mais ceci c'est le socialisme à la Vercesi ; et toute société qui touche à son capital constant pour en échanger une fraction égale au capital variable désaccumule, et nous tombons de quelques siècles en arrière au travers d'une distribution étrangement harmonieuse. Car l'échange d'une fraction du capital constant en capital variable n'augmente pas le capital constant ; et après 4 à 5 cycles, il n'existerait plus de capital constant. Est-ce la théorie d'Adam Smith qu'il reprend ? En effet, dans la production de valeurs, Adam Smith ne voyait que du capital variable et de la PV ; cependant, à l'encontre de Vercesi, ce n'est pas l'échange du capital constant par le capital variable mais parce que le capital constant ne représentait que du capital variable et de la PV réunis.
Toujours d'après le dernier passage de Vercesi, nous aimerions connaître avec quoi il échange la PV ? Car, pour ce qui est du capital constant et du capital variable, il nous le dit. Le grand ennui dans sa théorie de l'échange c'est qu'il ne parle pas du tout du vrai problème qui reste : la réalisation de la PV.
Quand en société capitaliste on parle de l'échange, c'est la PV qui pose ce problème. En effet le capitaliste, qui a dépensé du capital constant et du capital variable, retrouve dans la société la quantité de valeur qu'il a mis en circulation ; il n'en est pas de même pour la PV qui est une valeur supplémentaire que lui fournit la force de travail qu'il a achetée. Cette valeur supplémentaire demande un acheteur pour être transformée en capital constant et capital variable additionnels et permettre l'accumulation.
Si, comme le dit Vercesi, "la non-utilité économique du produit supprime l'éventualité et la nécessité de sa transformation", on se demande 1°- comment le capitalisme retrouve le capital constant et le capital variable qu'il a mis en circulation, 2°- comment réalise-t-il la PV incorporée au produit puisque ce produit, dans le procès de circulation, ne se transforme pas ?
La non-utilité est un mot nullement magique et nous ne voulons pas être dupes comme lui de son ergotage. Car, plus loin, nous assistons à un revirement total de sa conception. Précédemment, il résumait que le capitalisme a la possibilité de résoudre le problème du fonctionnement de la société capitaliste et qu'il ne peut le résoudre qu'économiquement. Quelques lignes après il dit :
Nous ne relevons que la volte-face de Vercesi, la plus significative. Tout ce qu'il a construit précédemment tombe avec juste raison devant cet argument massue qui, malheureusement pour lui, est de Rosa Luxemburg.
Et alors la non-utilité du produit n'arrive pas à "codifier" (nous croyons qu'il faut prendre ce terme dans le sens de "résoudre") "le problème du fonctionnement de la société capitaliste". Vercesi tourne en rond et ce n'est pas nous qui le faisons tourner. Nous, les pontifes – terme méprisant qu'il décoche à notre intention -, avons plus confiance dans le travail cohérent de Marx et de Rosa pour nous aider dans la compréhension su processus économique actuel.
La valeur d'un produit est donnée par la force de travail socialement nécessaire pour sa fabrication. Cette force de travail se retrouve dans le produit sous trois formes : le capital constant – machines, matières premières -, le capital variable - salaires des ouvriers -, la PV – le travail non payé à l'ouvrier. Si l'on considère le schéma de la production capitaliste donné par Marx :
1)- C+V+PV = moyenne de production,
2)- C+V'+PV = moyenne de consommation[1], on s'aperçoit que ni les capitalistes ni les ouvriers ne sont capables de réaliser la portion de PV qui se transforme en C et V additionnels.
Cette réalisation ne peut s'opérer que dans la sphère extra-capitaliste. Une fois cette sphère disparue, la réalisation globale de la PV ne s'effectue plus.
La PV produite par les allemands n'a pas été réalisée et ne se retrouvera pas dans le prochain cycle de reproduction. La PV américaine s'étant effectuée au détriment du capital constant et du capital variable allemand, nous n'assistons plus à une reproduction élargie globalement.
Pour le capitalisme américain, il y a reproduction élargie ; pour le capitalisme allemand il n'y a même pas reproduction tout court. Le capital social de toute la société, la réalisation de la PV s'effectuant au détriment du concurrent le plus faible par une translation de capitaux et non par l'adjonction de nouvelles valeurs réalisées. Ne considérer la production élargie que dans les limites de l'intégration de la PV dans le produit (1er acte du procès de production capitaliste), c'est ne pas permettre de faire la liaison entre le 1er cycle de production et le suivant.
Reproduction élargie signifie qu'entre deux crises périodiques la moyenne de production (en valeur) est en hausse par rapport à la période précédente. Devant cette explication le brave Vercesi part en bataille en déclarant que de 1933 à 1939 la moyenne de production des valeurs est sûrement supérieure à celle de entre 1918 et 1933. Tout d'abord, ceci est à vérifier.
La production pour la seule année 1939 est à peine égale à celle de 1929 - point culminant de la production mondiale en Allemagne et Italie, inférieure en Amérique, France et Angleterre, supérieure au Japon (ceci au détriment de la Chine). De plus, de 1929 à 1933, la production cherche à se réaliser tandis qu'en 1939 elle est encore au 1er stade du procès capitaliste : intégration de la PV dans le produit.
La période qui doit être mise en rapport avec celle de 1918-33 va de 1933 à 1945 et 1946 même, car c'est seulement la guerre qui traduit, dans la période actuelle, l'échange permettant la reprise du cycle de production. Mais ce qui est ahurissant à entendre, c'est la confusion que Vercesi fait entre la production (de valeurs) et la productivité et, comme il n'est pas ignorant à ce point, il jongle :
La productivité ne signifie nullement une augmentation de la valeur de la production. Un avion, qui en 1914 nécessitait 100 heures de travail, en 1945 ne nécessite plus que 20 heures de travail par exemple. De sorte qu'en 1914 on produit un seul avion pour la même valeur que les 5 avions produits en 1945.
La productivité a augmenté mais pas la production de valeurs. Et quand on identifie, comme il le fait, "la formidable augmentation de l'incorporation de valeur dans les produits" avec les produits eux-mêmes par la productivité, ceci signifie que la valeur du produit n'est pas seulement donnée par la quantité de travail mais aussi par les machines permettant de produire un objet en un temps de plus en plus court ; ou alors l'idée de Vercesi est très simple et découle de son "sens commun".
Les 5 avions produits en 1945 en 100 heures de travail valent plus que l'avion produit en 1914 dans le même temps de travail. Pourquoi ? Parce que l'arithmétique du "sens commun" prouve fort justement que 5 avions c'est plus qu'un avion. Mais le "sens commun" dit aussi que la quantité d'argent que l'on paiera pour un des 5 avions sera le 1/5ème de la quantité d'argent payée pour l'avion construit en 1914.
Cette économie de guerre -résultat du travail de modeste contribution de Vercesi à l'élaboration du parti de classe de demain- a été précédemment introduite par l'étude des divergences entre Lénine et Rosa au sujet du développement du capitalisme. On s'apercevra comment, tout en donnant tort à Rosa, il conclut dans le sens de Rosa, comme il l'a fait quand il parle de la codification du système capitaliste à propos de l'économie de guerre.
Le dissentiment entre Lénine et Rosa ? Le voici :
Nous rapprochons ce passage de deux autres passages pour mieux faire comprendre où réside le dissentiment :
Donc, pour Vercesi, le dissentiment semble se réduire à cette seule chose : que Lénine prétendait à l'importance primordiale, dans la société capitaliste, du premier acte du procès capital, tandis que Rosa voyait le problème d'une manière plus approfondie en posant une relation entre la production et l'échange.
Si Vercesi veut faire dire à Lénine "l'échange n'est rien, la production est tout", il falsifie le problème et l'on ne comprendrait pas "L'impérialisme, stade suprême du capitalisme" où Lénine essaie de rechercher dans l'échange l'impasse dans laquelle se trouve la production. Quand il déclare que cette guerre est faite en vue d'un nouveau partage du monde, c'est de l'échange que Lénine parle.
Il est inconcevable de donner raison à Lénine de l'erreur que Vercesi veut lui faire faire.
Il est encore plus inconcevable de prétendre que Lénine avait raison de considérer que la PV pourrait se faire dans l'économie capitaliste parce que, par rapport à la Russie, Lénine ne remarquait pas que ce pays permettait d'immenses marchés extra-capitalistes permettant le développement du capitalisme.
Et, après cela, avoir l'impudence de donner tort à Rosa d'avoir plus juste que Lénine, même pour ce qui a trait à la Russie, c'est le monde à l'envers ; ou alors Vercesi prend ses auditeurs pour des imbéciles.
Que Rosa se soit trompée sur la spontanéité de la formation du parti de classe n'implique en rien la fausseté de sa théorie économique des marchés extra-capitalistes ; et, si Lénine, partant de données économiques fausses arrive à l'énumération réelle du processus de formation du parti de classe, nous n'allons tout de même pas jeter un voile sur sa théorie économique et, contre l'évidence que Vercesi lui-même fait ressortir, donner raison à Lénine même dans son erreur.
On comprend, après tout son bavardage, qu'il doute de la valeur révolutionnaire de sa contribution idéologique.
[1] Marx disait à propos de la réalisation de la PV : "La demande ouvrière ne suffit pas puisque le profit provient précisément de ce que la demande ouvrière est plus petite que la valeur de leurs produits, et qu'il est d'autant plus grand que cette demande est relativement plus petite.
La demande réciproque des capitalistes ne suffit pas davantage." (Histoire des doctrines économiques)
Vercesi fait prendre à Rosa la position de Riazanov selon laquelle l'internationalisme ne signifie pas souhaiter la victoire du capitalisme étranger sur le capitalisme national car on n'affaiblira pas le capitalisme mais on livrera le prolétariat à un impérialisme étranger.
De sorte que la position de Lénine, toujours d'après Vercesi, n'était valable que pour la Russie et ce que disait Lénine, concevable en raison des éléments historiques où il agit entre 1914 et 1918, n'avait pour lui qu'une application en Russie seulement. Rapprochons le premier passage de cette réponse de Lénine aux Riazanov et autres internationalistes honteux : "La classe ouvrière, dans la guerre réactionnaire, ne peut pas ne pas désirer la défaite de son propre gouvernement. C'est un axiome. Seuls les discutent les partisans conscients ou les domestiques sans caractère des social-chauvins."
Et la résolution de Berne (Le Social-démocrate N° 40) : "Dans tous les pays capitalistes le prolétariat doit maintenant désirer la défaite de son gouvernement."
Quant à la position de Rosa, elle s'est exprimée au Congrès de Stuttgart (1907) par l'amendement qu'elle fit ajouter, qui soulignait que le problème consistait non seulement à lutter contre l'éventualité de guerre, ou de la faire cesser le plus rapidement possible, mais aussi et surtout à utiliser la crise causée par la guerre pour accélérer la chute de la bourgeoisie, à tirer de toute façon partie de la crise économique et politique pour soulever le peuple et précipiter, par là même, la chute de la domination capitaliste.
On est loin de l'interprétation de Vercesi sur la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.
A quoi veut en venir Vercesi ? Car plutôt que de faire mentir Lénine et Rosa, il eut été préférable qu'il endosse pleinement la responsabilité se ce qu'il écrit.
Le défaitisme n'est un moyen que pour le prolétariat des pays dont le capitalisme n'est pas au pouvoir, ce qui amène forcément, pour cette guerre, le rejet du mot d'ordre de Lénine de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.
Allant plus loin, le caractère d'économie de guerre de 1914-18 enlève à la révolution de 1918 en Allemagne le caractère de facteur ayant déterminé la fin de la guerre impérialiste en la transformant en guerre civile.
La révolution de 1918 résultait-elle de la crise de l'économie de guerre ? Oui doit répondre Vercesi. Et toute cette monstrueuse théorie pour arriver à ce résultat. Pas de guerre civile, d'où pas de prolétariat pendant la guerre, d'où pas d'action de la fraction.
Vouloir ramener l'enseignement de Lénine et de Rosa à l'échelle de Vercesi, c'est rendre nul et non avenu tout le travail de la 2ème et de la 3ème Internationale dont chaque parti n'a pu agir, penser qu'en rapport aux seuls éléments historiques de leur secteur sans tenir compte de l'internationalisation du problème. C'est aussi ne pas comprendre la valeur du travail de Marx puisque ce dernier n'a écrit qu'en rapport aux éléments historiques de la révolution bourgeoise allemande avortée. Zimmerwald ne représente pas une plate-forme du prolétariat international mais est un vulgaire mélange de conclusions tirées d'éléments historiques différents et dont chaque prolétariat n'a à prendre que les conclusions présentées par ses représentants. Merheim et Bourderon pour la France, Ledebour pour l'Allemagne, Lénine pour la Russie. Seulement Lénine avait tort de s'en prendre à Ledebour qui continuait à voter les crédits de guerre au Reichstag. Et Liebknecht était un pauvre utopiste dont le geste en 1916 à la Postdamer Platz était contre-révolutionnaire, parce que crier que le premier ennemi à abattre c'est sa propre bourgeoisie dans un pays où la révolution bourgeoise avait déjà été faite (c'est Vercesi qui le dit) c'était faire le jeu de l'impérialisme adverse.
Et voilà à quelle déduction on est obligé d'arriver avec sa façon d'analyser les divergences entre Lénine et Rosa. Par bonheur pour le prolétariat, Lénine et Rosa ne se sont pas confinés à l'étroitesse "des éléments historiques où ils agirent entre 1914 et 1918". Ils ont posé des problèmes et résolu différemment ces problèmes pour la classe ouvrière en général.
La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile a bien représenté la lutte du prolétariat allemand en 1918 malgré l'économie de guerre de Vercesi.
Et dans cette guerre-ci ? Voilà les conclusions que tire Vercesi :
Le prolétariat italien a parodié sa manifestation effective en tant que classe en 1943. Nous n'avons assisté qu'à une simple farce dont les acteurs et victimes ont été les ouvriers de Milan et de Turin.
La farce c'est Vercesi qui, maintenant, la joue dans ce Comité antifasciste, résultat de ses études sur la tactique indirecte. Le prolétariat, au prix de "Abas la guerre!", n'a pas voulu amuser la galerie mais se soustraire effectivement, en tant que classe, à la guerre par une lutte violente que seuls les bombardements et la division dans la tâche de répression ont pu maîtriser momentanément sans parvenir à réintroduire le prolétariat dans la guerre.
Et en Allemagne, où ces derniers mois nous avons assisté à une véritable offensive de la classe ouvrière dans divers centres importants contre l'État nazi, c'est de la mascarade pour Vercesi.
Nous sommes heureux de constater au moins que Vercesi ne se prend pas au sérieux et que toute son économie de guerre ne représente aucune fermentation idéologique. Mais l'ignorance n'est pas un argument car le seul fait de la formation de la Gauche Communiste française qui vit et lutte est un contredit à sa réponse. De plus, quand il aura lu tout le travail effectué par la Gauche Communiste italienne et la Gauche Communiste française - en vue de l'élaboration des positions de classe du prolétariat face à toute la démagogie capitaliste et à la grossière erreur du BI de la Gauche Communiste qui ouvrait en 1938 comme perspective la révolution et non la guerre – peut-être se rendra-t-il compte que c'est lui seul qui est en dehors de la fermentation idéologique qui se fait.
Mais voyons comment il explique son erreur dans le BI en 1938 ?
D'une part Vercesi déclare n'avoir pas saisi que l'échange se réalise au moment même de la production, ce qui l'a conduit à cette erreur, d'autre part il constate, d'après les événements, que toute production exige un marché.
Pourquoi faire un marché puisque l'échange s'effectue au moment même de la production ?
A moins que l'échange et le marché aient, pour Vercesi, des secrets que nous ignorons. Car, jusqu'à nouvel ordre, un marché est la condition nécessaire à l'échange (pour nous du moins). Nous croyons saisir le secret si on se reporte aux expériences de brûlage de café et autres produits pendant les années précédant la guerre. La production de guerre a besoin d'un marché où se déverser non économiquement mais matériellement et dont les soldats seront les consommateurs. Drôle de marché !
Ne pouvait-on pas déverser les obus dans l'océan comme on a fait pour le lait en 1930 ? Que Vercesi fasse cette proposition à la conférence de San Francisco et la paix sera éternelle.
Et nous terminerons ce chapitre par une nouvelle contradiction :
Et l'économie de guerre à quoi sert-elle ? Vraiment Vercesi aurait pu s'épargner tous ses efforts précédents ou bien, comme il le pense, l'échange s'effectue au moment même de la production et alors le prolétariat ne pourra jamais réapparaître.
[1] Confrontez ceci avec la réalisation de la PV par la non-utilité du produit
Plus loin : "Bordiga, aujourd'hui, est celui qu'il était en 1921, 1926, 1927 ; ce qu'il est resté pendant toute la période fasciste et pendant toute la guerre ; et il est aussi celui qui, en 1943, exprime ses idées avec la fumée contingente de ces événements et qui susceptible de pouvoir les réexprimer avec toute sa limpidité au moment où la situation permet un retour complet du prolétariat révolutionnaire."
Et tout ceci se termine par cette excommunication qu'il prétend condamner.
Le premier point que l'on peut retirer de tout ce fatras de mots, de questions et de réponses imaginatives c'est qu'il affirme certaines choses sans chercher à les démontrer ou à les approfondir. Ce sont des credos qu'il pose ; et ce qui est grave c'est qu'ils ne reposent que sur des sentiments plutôt que sur une étude objective.
Pendant la guerre d'Espagne en 1936, Vercesi condamnait violemment et avec raison la politique des divers partis ouvriers confusionnistes et même celle de la minorité de la fraction italienne. Pourtant, ceux qu'il condamnait étaient bien plongés dans leur corps social "qui pouvait seul les exprimer". La position de Vercesi était-elle fausse à cette époque ? Lui-même reconnaît que non quand il traite de l'antifascisme avant cette guerre.
Mais allez mettre Vercesi face à ses contradictions. Peine perdue. Vercesi n'est plus un marxiste mais un jongleur de mots à tendance nationaliste : chaque révolutionnaire, dans son analyse, dépend du secteur local du capitalisme d'où il est issu et uniquement de lui ; ses analyses, ses perspectives ainsi que les principes de son action ne sont valables que pour son secteur seulement ; de plus, ce révolutionnaire, expatrié, doit s'incliner à priori devant la justesse de vue de ses camarades restés dans la mère patrie, car lui ne peut plus penser juste, son corps étant séparé de son esprit.
Qu'il existe une éventualité que ce que nous écrivons maintenant sur la France – nous qui pourtant y sommes – est sujet à caution, ceci est indiscutable. Pourquoi devons-nous avoir raison d'avance et à priori sur nos camarades hors de France ?
L'histoire, au contraire, nous apporte des preuves que des camarades qui s'expatrièrent en raison de la répression capitaliste avaient eu des vues plus justes que ceux demeurés dans la mère patrie. L'exemple le plus démonstratif est celui de Lénine qui entre en Russie après plus de 18 ans d'absence avec le résultat d'une fermentation idéologique intense, les Thèses d'avril qu'il présente comme le nouveau programme devant remplacer celui de 1903 élaboré pourtant dans le corps "qui seul permet d'exprimer un programme". Et la victoire de la révolution en 1917 fut pourtant possible d'après le corps des Thèses d'avril.
Nous savons déjà la réponse de Vercesi sur ce point :
Les différences entre les divers secteurs du capitalisme prennent le pas sur l'uniformité du système bourgeois dans tous les secteurs du monde. Les principes d'action ne sont plus conditionnés par l'uniformité du régime capitaliste mais essentiellement par les particularités de chaque secteur envisagé, et ceci nous conduit directement à cette position nationaliste de Vercesi sur les partisans italiens qui ne sont pas comme les autres partisans parce que ceux d'Italie ont sûrement raison et qu'il n'y a pas à discuter.
Que Vercesi prenne ses désirs pour des réalités, un esprit détaché de son corps, un esprit détaché de son corps est normalement porté à s'illusionner.
Seulement Churchill, Staline, Roosevelt, eux ne s'illusionnent pas. Que les masses désirent confusément sortir du chaos de la guerre, ceci est certain ; que la forme de regroupement du prolétariat en partisans soit une possibilité de détourner la classe ouvrière de sa lutte propre, ceci est encore plus certain et les 3 grands se servent de cet instrument pour étouffer le prolétariat en tant que classe.
Venir dire ensuite aux partisans sur un ton de pape :
On ne comprend plus alors comment "les partisans luttent pour la révolution. La théorie de la spontanéité réapparaît chez Vercesi bien qu'il l'ait combattu à propos du dissentiment Lénine-Rosa.
Nous terminons par une dernière citation en rappelant que Vercesi fait partie d'un comité antifasciste avec des bourgeois et des staliniens. Mettant en garde les camarades de la fraction contre ceux qui, restés fidèles au marxisme, se refusent à suivre Vercesi, il s'écrie :
Cette exécution des pontifes ne l'a-t-il pas déjà commencée dans ce comité antifasciste avec les bourgeois et les staliniens ?
Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il est fort possible qu'il participe à l'exécution des pontifes mais pas dans l'intérêt du prolétariat et de son parti de classe, car les bourgeois et les staliniens du comité antifasciste n'ont jamais représenté le prolétariat ; quant à Vercesi, il ne le représente plus.
SAMAR
Nota bene : L'écriture automatique a pu donner des chefs-d’œuvre en littérature, la politique est plus exigeante. "Les types", "les pontifes", "les sacristains" préfèrent s'en rapporter à Marx et l'expérience passée du prolétariat révolutionnaire pour s'aider dans la compréhension de la situation présente plutôt que de suivre l'élaboration imaginative du Picasso de la révolution.
Nous publions ci-dessous un document qui était soumis à la discussion dans la Gauche Communiste. Ce document, écrit en fin juillet 1943, abordait les problèmes qui apparaissaient avec l'ouverture d'un cours historique nouveau, le cours de rupture de la guerre impérialiste par l'irruption de mouvements de classe du prolétariat commencée en Italie.
Nous estimons que ce document garde encore aujourd'hui sa valeur essentielle ; en le reproduisant, nous souhaitons susciter une discussion publique entre les groupes et militants révolutionnaires, une discussion la plus large possible sur les problèmes brûlants du moment présent.
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Les perspectives d'avenir résultent non seulement d'une étude de la situation présente mais aussi et surtout de la situation du cours historique des vingt dernières années.
1) Au moment de la déclaration de la guerre 1914-18, la situation s'exprimait par : "La société capitaliste est entrée dans l'ère des guerres et des révolutions."
La société bourgeoise est caractérisée par une production de plus-value. Tant que le capitalisme pouvait, par des débouchés sur des terres non encore colonisées, réaliser la plus-value et solder sa production qu'elle élargissait en accumulant du capital, nous nous trouvions dans la période ascendante de l'économie capitaliste. La viabilité du capitalisme résultait de la possibilité d'une production élargie par accumulation du capital et élargissement de ses débouchés.
Du jour où le capitalisme se trouvait devant un marché inextensible, du fait du partage du monde entre capitalistes et de l'intégration des économies arriérées dans le système de production capitaliste, il entrait dans ce qu'on appelle : la crise permanente du capitalisme.
Les crises cycliques exprimant un décalage entre la production et la consommation, décalage abolit par une extension du marché tant qu'il en existait, dans la crise permanente de l'impérialisme, la crise cyclique perd son importance. L'impérialisme n'est que la forme supérieure du capitalisme, c'est-à-dire l'extension des marchés à réalisation de plus-value. A la veille de 1914, l'impérialisme se trouve dans une impasse. Les marchés à réalisation de plus-value n'existant plus et, par-là, le capital social ne pouvant plus augmenter, le capitalisme a dû chercher une solution, dans le cadre de son économie, pour se maintenir : la guerre.
Historiquement, la guerre résulte de cette impossibilité capitaliste à faire progresser sa production. Il est obligé, tout en ne pouvant augmenter son capital social, de détruire dans son propre clan impérialiste un secteur de son économie pour réaliser l'accumulation dans un autre secteur et détruire un impérialisme concurrent. Cette auto-destruction ne peut se faire que par la réduction de la production des moyens de consommation au bénéfice de la production des moyens de destruction. La guerre n'est que ce phénomène d'économie de destruction qui est la forme terminale du capitalisme. Par-là, 1914 inaugure l'ère des guerres et des révolutions.
Guerre ou auto-destruction de l'économie et, par-là, anéantissement de toute la société ; révolution pour l'instauration de l'économie socialiste comme réponse historique aux contradictions internes d'un capitalisme décadent.
2) La guerre, ne représentant pas que le mode de fonctionnement du capitalisme à son époque décadente et terminale, ne peut être le résultat d'une volonté concertée des capitalistes mais le déroulement historique de la production impliquant l'exacerbation des impérialismes et la disparition de la scène historique du prolétariat. Seule la destruction par le capitalisme de la conscience révolutionnaire de la classe ouvrière permet le déclenchement de la guerre, de sorte que le cours même de la guerre ne peut être arrêté par une solution capitaliste. Une forme supérieure d'économie détruisant le mode de production de plus-value par la socialisation des moyens de production et de consommation peut abolir la guerre.
Arrêter le cours de la guerre, seule la volonté de la classe prolétarienne - historiquement appelée à réaliser une économie socialiste - peut le faire. Faire supposer que le cours de la guerre peut être arrêter avant l'expression de la volonté révolutionnaire du prolétariat, c'est admettre la possibilité d'une nouvelle forme viable du capitalisme, possibilité inexistante par le jeu historique de l'économie bourgeoise. C'est, en définitive, donner dans le panneau de la démagogie démocrate. Le mot d'ordre "transformer la guerre impérialiste en guerre civile" ne fait qu'exprimer un déroulement dialectique de l'histoire.
Le prolétariat, ayant pris conscience de sa mission historique et, par-là, tendant à accomplir cette mission, doit abattre le système capitaliste actuel, donc la guerre.
La guerre civile représente la première étape de la lutte du prolétariat contre le capitalisme.
3) Un clan capitaliste domine le monde dans la mesure où il peut réprimer tout mouvement violent de lutte de classe. Dans la deuxième période de l'entre-deux-guerres, l'Allemagne a été déléguée par le capitalisme pour assurer la police en Europe et permettre le jeu de l'économie bourgeoise, c'est-à-dire la guerre.
Après trois années de guerre, l'Allemagne et, par-là, l'Europe présentent les premiers signes de faiblesse. Parce que l'Europe - berceau du capitalisme ayant atteint le plus haut degré de centralisation industrielle et de concentration prolétarienne - est le lieu où les contradictions ont leur expression maximum, l'Allemagne - le meilleur agent de répression du capitalisme des dernières décennies - se trouve actuellement usée.
Si l'on considère, après trois années de centralisation économique de l'Europe, l'Allemagne comme le chaînon le plus faible de la chaîne capitaliste dont le talon d'Achille serait l'Italie, on peut dire que les conditions objectives ouvrent l'ère de la révolution.
Les événements italiens prouvent de quelle façon le capitalisme peut se débarrasser d'une forme politique de domination qu'est le fascisme et détruire le mythe de l'antifascisme. La politique anglo-saxonne tend à prévenir les conséquences révolutionnaires du premier essai de brisure du prolétariat d'avec l'idéologie bourgeoise.
Par une politique du prolétariat européen, en attribuant des privilèges économiques à certains secteurs du chaînon par rapport à d'autres secteurs, les anglo-américains et russes vont essayer de briser la solidarité révolutionnaire du prolétariat européen. C'est ainsi qu'il faut comprendre la politique de "libération nationale" dans les pays tels que la France, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Yougoslavie et la Crète.
Par une politique de "liberté syndicale", le capitalisme va essayer de refaire entrer le prolétariat dans une organisation qu'il a désertée ou qui a disparu depuis plusieurs années et qui représentera une soupape de sécurité pour le régime bourgeois. C'est un essai d'encasernement du prolétariat.
Le jeu des luttes économiques n'est qu'une expression de la loi du marchandage propre au système capitaliste. Dans l'époque décadente de l'économie bourgeoise, les organisations syndicales -par leur nature, par leur structure verticale, par leur bureaucratie et par leurs frontières nationales étroites- ne peuvent que paralyser l'action insurrectionnelle du prolétariat.
La campagne de presse, en Italie, pour les libertés syndicales dessine déjà nettement cette manœuvre démagogique du capitalisme, tendant à ligoter le prolétariat et à restreindre ses objectifs de lutte pour la révolution en une poussière de revendications étroitement économiques.
Il résulte de tout ceci que l'ennemi le plus redoutable pour la classe ouvrière est le bloc impérialiste anglo-américano-russe. Nous allons assister, pendant les mouvements insurrectionnels de liquidation de la guerre, à des reproductions des gouvernements Kérensky et Noske-Scheidemann. Mais la rapidité du processus révolutionnaire pourra faire que la bourgeoisie brûlera assez vite ses atouts démagogiques pour s'opposer, démasquée, au prolétariat en ayant recours directement à la violence.
4) Les révoltes révolutionnaires qui arrêteront le cours de la guerre impérialiste créeront en Europe une situation chaotique des plus dangereux pour la bourgeoisie.
D'un côté des millions de travailleurs verraient leurs usines fermer, des millions de soldats démobilisés, inaptes à rentrer dans l'économie d'autre part, une production diminuée au point de ne pouvoir assurer le minimum vital des individus.
Donc des chômeurs dont chaque revendication prendrait forcément une expression sociale et même d'organisation sociale (exemple : assurer la fabrication et la répartition ne fut-ce que du pain). Des soldats, par bandes armées, traversant les régions en pillant et saccageant tout, comme ceci s'est vu dans l'aventure de D'Annunzio et l'affaire des pays baltes en 1920.
Une Europe où le capitalisme, en tant que système, s'évanouirait sans pour cela être remplacé immédiatement par le socialisme, (aboutirait à) un carnage, une tuerie, une confusion dans les réactions de lutte du côté capitaliste comme du côté ouvrier.
Dans cette Europe en pleine anarchie sanglante, les luttes pour les revendications économiques sur le lieu de travail perdent de leur acuité et de leur signification.
Chômeurs et soldats vont chercher, par la politique du fait accompli et en débordant le cadre bourgeois, à se procurer leurs moyens d'existence. Donc, seule l'énonciation des problèmes politiques, et non des revendications économiques, peut briser tout confusionnisme du côté ouvrier et exprimer la lutte en la coordonnant aux divers secteurs révolutionnaires. Le capitalisme, présentant des formes assez redoutables en Amérique et en Russie, va tendre à perpétuer ce chaos saignant jusqu'à être assez fort pour réinclure l'Europe dans le système bourgeois, c'est-à-dire dans la guerre.
Si, en Amérique, les luttes revendicatives économiques peuvent présenter des possibilités révolutionnaires du fait d'une production maintenue et, en dehors de la guerre civile, en Europe ces luttes revendicatives ne vont servir que la bourgeoisie et diviser le prolétariat.
La transformation politique de ces revendications permettra à la classe ouvrière de résister efficacement à la répression capitaliste.
Contrairement à la politique du parti bolchevik russe s'attachant à la formation du parti dans un seul pays et recherchant, dans les autres pays, des "planches pourries" leur permettant d'accéder au prolétariat, les fractions internationales devront assumer la tâche de réaliser le regroupement politique en parti révolutionnaire en Allemagne et dans les autres secteurs du monde. De plus, l'Internationale ne résultera pas de la victoire révolutionnaire du secteur italien ; mais la révolution vaincra en Italie du fait des liaisons internationales permettant la généralisation du mouvement dans les autres secteurs de l'Europe d'abord, du monde ensuite.
La tactique générale sera d'œuvrer pour la formation d'un embryon d'Internationale pour ce qui est de son organisation, vu les conditions de répression du capitalisme. Idéologiquement, cet embryon d'Internationale présentera un programme net, intransigeant, exprimant la volonté du prolétariat mondial à s'organiser en vue de la lutte pour la révolution.
Cette Internationale poussera à fond le développement où l'éclosion des partis révolutionnaires dans les pays possédant ou ne possédant pas des noyaux révolutionnaires.
Nous serons amenés à combattre idéologiquement, et les armes à la main, tout gouvernement, quelle que soit sa couleur apparente : gaulliste, social-patriote ou stalinienne.
Aucun compromis à admettre au cours de la lutte, donc pas de tactique opportuniste, entre autres pas de front unique, quels que soient ses objectifs limités.
Dénoncer et combattre les organismes et corpuscules rejetés au dehors des frontières de classe par les conditions objectives et tendant à se regrouper et à créer le bloc centriste, au cours de la période transitoire de la révolution.
Dénoncer d'une façon absolue toute auto-détermination des peuples. L'auto-détermination ne fait que livrer un prolétariat jeune et affaibli aux coups du capitalisme. Cette condamnation doit s'énoncer surtout en Grèce et dans les Balkans.
Combattre tout confusionnisme tendant à naître au travers de la guerre civile.
Les mots d'ordre devront être directs et ne pas emprunter de soi-disant étapes intermédiaires, c'est ce qui nous différenciera, dans la lutte, des organisations traîtres et démagogiques.
En Europe on peut miser uniquement sur les revendications économiques qui ne peuvent trouver d'écho que dans une minorité infime de la classe ouvrière. Nous devrons soutenir, comme ayant de plus grandes possibilités progressives vers la révolution, tout mouvement à caractère général et social et lutter pour le dégager d'une idéologie démocratico-bourgeoise. Le prolétariat - du fait de la guerre civile, pour n'importe lequel de ces problèmes - se posera, dès le début de la lutte, sur le terrain des transformations sociales ; et le rôle du parti est de politiser la solution sociale de ces problèmes.
En conséquence, le parti devra œuvrer pour le développement des nouvelles formes unitaires organisationnelles de la classe ouvrière exprimant un nouveau contenu dans une situation nouvelle. Les syndicats ne pourront servir que dans une période post-révolutionnaire comme organe exprimant les revendications face à l'Etat ouvrier.
De par leur échafaudage en professions, de par la lenteur de leur décision, les syndicats, en période révolutionnaire, détermineront un ralentissement de la riposte ouvrière à la répression capitaliste dans les secteurs locaux de l'insurrection, secteurs qui acquerront une importance du fait de la guerre civile, c'est-à-dire de la désorganisation de la production centralisée.
De plus, par l'inexistence des syndicats due à des années de répression en Europe, le parti devra combattre la Manoeuvre démagogique tendant à museler la conscience révolutionnaire en le faisant réintégrer dans les syndicats, organismes réfléchissant un contenu de rapports économiques capitalistes.
Le mot-d'ordre central sera les "soviets" sur la base des conseils d'usines, des conseils de soldats, des conseils de chômeurs et des conseils d'ouvriers agricoles.
Les comités de chômeurs lutteront pour la réouverture des usines fermées.
Le prolétariat industriel luttera seul dans son secteur, sans collaborer avec le restant des classes moyennes déchues et qui conservent leur idéologie.
Le prolétariat agricole devra s'assurer la neutralité bienveillante de la petite paysannerie à production familiale et luttera contre la grosse masse de la moyenne et grosse paysannerie (fermage et métayage).
Revendications actives du pouvoir à la classe ouvrière par l'intermédiaire du parti révolutionnaire pour ce qui est de la direction (politique, sociale, économique) et des soviets pour ce qui est de l'organisation et du contrôle.
Accaparement immédiat, par l'intermédiaire du Soviet, de tout stock et réserve d'intérêt vital.
Armement général du prolétariat.
Désarmement total de la bourgeoisie.
Formation de milices de choc ouvrières et encadrement de tout le prolétariat en milices.
De par la guerre civile européenne, la lutte du prolétariat doit rejeter la notion de frontières nationales européennes. La victoire du prolétariat ne sera pas le résultat d'un rapport de force militaire mais le développement généralisé de la conscience révolutionnaire sous la direction du parti.
Seule cette conscience révolutionnaire généralisée dans le prolétariat pourra créer la technique capable d'assurer militairement la victoire.
L'armement technique du prolétariat ne peut résulter qu'après la brisure d'avec tous les éléments bourgeois et idéologiquement non-révolutionnaires.
Détruire et rejeter toute armée permanente ne pouvant exprimer qu'un mode de répression capitaliste.
Pousser à fond la solidarité politique, économique et militaire entre tous les secteurs révolutionnaires.
Dès la prise du pouvoir, interdire les manifestations et le fonctionnement de tous les partis traîtres à la classe ouvrière.
Les partis - qui, de nos jours, représentent une arme démagogique du capitalisme - continueront demain leur besogne de laquais de la bourgeoisie.
Oeuvrer pour la libre expression, au sein des soviets, des syndicats et des courants ayant lutté pour la révolution.
Liberté fractionnelle permettant au parti, par le jeu des discussions, de relever la conscience des secteurs prolétariens retardataires.
Condamnation de toute violence contre le prolétariat par l'Etat ouvrier.
Terreur ouvrière contre l'ennemi de classe avec le maximum de rigueur.
M.
La fraction italienne vient de faire paraître (15 juin) son bulletin international de discussion n° 8. Ce bulletin, presqu'entièrement consacré aux divergences avec notre fraction, nécessitera des réponses plus détaillées que nous comptons faire dans nos prochains Internationalisme.
Un des articles, intitulé "Le néo-trotskisme dans la fraction française de la GC", reproduit un article de la CE de FI paru dans le bulletin intérieur et qui répondait à notre proposition d'un tract commun avec les CR et RKD à l'occasion du 1er mai. Dans cet article réponse, deux questions distinctes sont malencontreusement mélangées. Nous avons fait deux propositions bien nettes. L'une ayant pour but l'action commune immédiate pour le 1er mai, l'autre ayant en vue d'ouvrir une discussion plus large, plus générale sur l'intérêt, les possibilités et la nécessité existante d'une éventuelle convocation d'une conférence internationale entre les divers groupes révolutionnaires et sur les critères politiques délimitatifs devant servir de cadre à cette conférence qui ne pouvait avoir comme objectif qu'une prise de contact et l'établissement de relations, d'informations et de confrontation politique organisées entre les divers groupes.
Un lien évident existe entre les deux propositions ; mais cela ne les rend nullement identiques. Un lien existe aussi entre deux notes de musiques mais ce serait un fameux musicien celui qui identifierait le "do" avec le "la". En mélangeant les deux questions, la FI n'a fait qu'obscurcir chacune d'elles et les deux, ensemble.
Dans Internationalisme n° 2 et 3 nous avons discuté l'idée d'une conférence. Ce débat est loin d'être clos. Il existe, à notre avis, un très grand intérêt à ce que ce débat se poursuive et à ce que chaque militant, chaque groupe prenne position publiquement. Pour notre part, nous invitons tous les camarades de notre fraction à prendre part à cette discussion dans Internationalisme. Sur la première proposition que nous avons faite, proposition limitée à un tract en commun pour le 1er mai, la GE de la FI a prétendu d'abord ne pas pouvoir se prononcer et a prétendu nécessaire de se référer à toute l'organisation[1] 1.
Par la suite, et cette fois-ci en se passant de la consultation générale préalable, la CE de la FI repoussera politiquement cette proposition. La discussion surgie sur ce point sur la possibilité d'action commune n'a pas seulement un intérêt contingent momentané et passé. Sous d'autres aspects, elle ressurgira à nouveau, dans d'autres lieux et d'autres circonstances. C'est parce qu'il garde un intérêt général que nous publions ici, sur sa demande, un article de discussion d'un camarade paru, en son temps, dans le bulletin intérieur de la FI.
La fraction française nous a proposé de faire un tract pour le 1er mai en commun avec les groupes RKD et CR. Face aux hurlements sanguinaires du capitalisme mondial - aidé par tous les partis et groupes soi-disant ouvriers qui se livrent en ce moment, en Allemagne, à une orgie de sang, non pas pour abattre un impérialisme antagonique mais pour noyer dans un océan de sang la révolution naissante -, la fraction française a proposé aux groupes révolutionnaires de se joindre aux fractions de la Gauche Communiste pour appeler le prolétariat international à la lutte et à la solidarité internationales de classe pour l'assaut révolutionnaire.
La CE de notre fraction, fidèle à elle-même, a répondu par un refus.
Nous ne nous arrêterons pas sur les lieux communs qui ont servi d'arguments sur lesquels nous avons répondus en détails dans un numéro précédent de notre Bulletin intérieur quand il s'est agi de la rupture avec les RKD.
Voyons les arguments nouveaux pour justifier ce refus:
Le front unique, tel qu'il a été défini au 3ème congrès et que la fraction a rejeté, consistait dans un accord politique sur une plateforme minima entre des partis qui, bien que se réclamant du prolétariat, représentaient en réalité l'un le prolétariat, l'autre la bourgeoisie. C'est après avoir nettement défini le parti socialiste comme un parti de la bourgeoisie que l'IC préconisait un front unique avec ce parti, ce qui équivalait à faire un front unique entre deux classes antagoniques. Quel était donc le but de l'IC dans cette tactique ?
En mettant comme base commune du front unique les revendications incluses démagogiquement dans la plateforme du parti socialiste, l'IC comptait forcer les partis socialistes à lutter effectivement pour la défense de ces revendications ou se démasquer aux yeux des ouvriers qui gardaient encore des illusions. Les communistes – qui, eux, n'avaient aucune illusion sur les partis socialistes – comptaient surtout, par cette tactique, les démasquer et arracher les masses ouvrières de leur influence. Mais, dans l'application de cette tactique "ingénieuse", les PC n'ont enfermé personne d'autre qu'eux- mêmes. Ce que les masses ont vu et retenu dans cette "manoeuvre" n'était pas la non-volonté de lutte des traîtres mais bien l'identité des mots d'ordre de propagande dont se réclament les socialistes et les communistes, c'est-à-dire le programme réformiste, tandis que les communistes estompaient leur programme révolutionnaire propre. D'autre part, la poursuite de la réalisation du front unique s'est transformée d'un moyen de démasquer l'adversaire en un but recherché en soi. Voilà l'essence de la tactique du front unique et la raison pour laquelle nous la repoussons.
Mais il n'y a rien de commun entre le front unique des organisations représentant des programmes de classes différentes et l'action commune entre groupes luttant et oeuvrant pour la victoire de la même classe. C'est de ce critère que découle notre position du front unique syndical, qui n'est rien d'autre que l'action commune garantie de garder son caractère de classe par le terrain de classe nettement limité sur lequel elle est donnée : le terrain syndical.
Une action commune par exemple entre le PC et une organisation comme les tribunistes hollandais ou le KAPD ne signifierait pas un front unique et nous ne le rejetterons pas à priori par principe. Nous tiendrons compte concrètement de la situation, de l'objectif et de l'intérêt de classe pour accepter ou rejeter une telle action.
Assimiler l'action commune au front unique, les confondre en un tout et s'opposer en général, en bloc, par principe, c'est hisser l'auto-isolement en "principe des principes", c'est remplacer l'intransigeance politique par une rigidité de secte. C'est ne rien comprendre à l'action politique vivante et n'être qu'une école de doctrinaires ennuyeux et morts.
Il n'y a pas de période dans l'histoire du mouvement ouvrier dont une analogie avec la nôtre puisse être établie. Jamais encore le mouvement ouvrier n'a connu une telle dissolution de sa conscience, comme il l'a connue à la suite de la longue période de dégénérescence de l'IC.
La réaction prolétarienne, au sein de l'IC et les PC, cristallisée autour des différents groupes de l'opposition, a fini par être résorbée et dévoyée au cours de la terrible période noire de reflux du prolétariat, allant de 1932 jusqu'à l'éclatement de la guerre. Au cours de cette période, ces divers groupes ont sombré les uns après les autres pour être définitivement liquidés par la guerre impérialiste. Le courant de la Gauche Communiste, dont notre fraction a donné naissance, est le seul qui a subsisté, mais non sans avoir lui-même connu et ressenti le souffle dévastateur. La scission de notre fraction à la suite de la guerre espagnole, la fausse analyse et perspective à la veille de la guerre, son absence politique et organisationnelle en Italie durant les événements révolutionnaires de 1943, les positions prises par Bordiga et d'autres vieux membres de la fraction en Italie, les théories de l'économie de guerre de Vercesi sont autant de manifestations du désarroi régnant dans le prolétariat et ayant ravagé son avant-garde. Si, malgré tout cela, notre fraction a survécu et subsisté à cette situation, prouvant la vitalité et la solidité de ses fondements programmatiques, elle se trouve toutefois extrêmement affaiblie et réduite. Depuis des années, elle s'est trouvée, par la pression extérieure et par des erreurs intérieures, absolument isolée de la classe.
Parallèlement à cet état, la situation objective de la guerre devait donner naissance à une rupture du cours précédent et a présidé au réveil lent mais inexorable de la conscience et de la volonté de lutte des ouvriers et des militants.
Un processus en sens inverse de la période précédente devait se faire jour au sein du prolétariat.
Notre extrême isolement et notre impuissance a fait que nous n'avons pas été le pôle d'attraction de ces énergies révolutionnaires surgissantes.
L'expérience a démontré que là où nous existions, même à l'état de faiblesse extrême, ces énergies révolutionnaires devaient trouver autour de nous le terrain politique favorable à leur organisation. Très édifiant est la discussion passionnée et violente entre les deux conceptions qui se sont affrontées dans notre fraction lors de la formation du premier noyau français dans le Midi. Soit dit en passant que si le noyau est né, s'il s'est développé en la fraction française actuelle, cela est dû au triomphe dans notre organisation de la conception du travail orienté vers la canalisation, les regroupements des énergies révolutionnaires isolées surgissant de par la situation objective.
Mais si notre organisation et le noyau français avec nous n'ont pas su ou n'ont pas pu suivre ce travail de polarisation des énergies révolutionnaires, les conditions objectives continuaient néanmoins à faire surgir ces énergies. Des éléments communistes révolutionnaires, rompant avec la guerre impérialiste, avec la défense de l'URSS, se plaçant sur le terrain de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, ont surgi de ci de là, formant des groupes indiscutablement révolutionnaires. De tous ces groupes, nous n'en connaissons que deux jusqu'à présent : le groupe des Communistes Révolutionnaires Allemands et le groupe des Communistes Révolutionnaires de France. Il n'est pas exclu et même probable que d'autres groupes similaires existent dans les pays. Ces groupes et les militants qui les composent, pour la plupart très jeunes, ignorent complètement notre existence et encore plus nos positions programmatiques.
C'est notre attitude envers ces groupes qui est en question. Ces groupes n'ont pas passé par notre expérience ; l'horizon de leur vision de l'expérience du passé est forcément réduit ; leur position programmatique non achevée, en voie d'élaboration, n'est certes pas nette quoi qu'ils en pensent eux-mêmes. Mais ce sont des éléments indiscutablement révolutionnaires , en évolution vers le programme communiste (comme nous l'entendons). Quelle va être notre attitude à l'égard de ces groupes, la position négative consistant à oeuvrer purement et simplement à leur destruction ? Ou bien, au travers des discussions, toujours essayer de dégager ces éléments et groupes des positions confuses et inachevées, rechercher sans cesse, par la discussion, de pousser à l'évolution des camarades vers des positions de la Gauche Communiste et, chaque fois que se présentera un intérêt et sera possible, faire des actions communes révolutionnaires ? La pire solution est celle du doctrinaire ayant une haute idée de suffisance et qui consiste dans l'indifférence hautaine de l'observateur. C'est celle des camarades de la CE.
Un révolutionnaire n'est jamais indifférent à l'existence des groupes politiques. Il les détruit ou il les assimile.
Demander à ces groupes de partager toutes nos positions comme condition préalable de tout contact et de toute action commune avec eux, c'est leur demander d'être nous-même, d'être membre de la Gauche Communiste ou bien d'agir, d'œuvrer pour qu'ils le deviennent.
Dans le cours révolutionnaire, la transformation des fractions en parti verra la fraction résorber les éléments révolutionnaires de ces groupes et leur liquidation en tant que tels ; mais c'est là un processus dont nous ne pouvons pas fixer à priori les délais et dont la liquidation totale, absolue de ces groupes révolutionnaires n'est nullement, forcément et définitivement assurée. La fraction ne pose pas des exigences à l'histoire et des ultimatums au mouvement ouvrier. La fraction agit, intervient dans la réalité telle qu'elle existe et tend, par son action politique, à la faire évoluer dans son sens.
L'apparition, la formation des groupes révolutionnaires est actuellement un fait et c'est avec ce fait que nous devons compter et agir en tenant compte de ce fait au lieu de l'ignorer. Agir aussi c'est discerner la tendance de chaque groupe, de l'orientation qu'il emprunte et c'est établir notre attitude politique en correspondance avec cet examen.
Voilà pourquoi la FF a eu raison de poser non dans le vague, dans l'abstrait, en soi, un principe "pour ou contre l'action commune", mais d'établir des critères politiques de délimitation, de discrimination permettant de voir les groupes sous un jour politique concret.
Ceux qui partent en guerre contre l'action commune au nom d'un "principe" valable en général pour tous les temps, envers tous les groupes, sous toutes les formes auront bien du mal à accorder "leur principe" sauveur avec les enseignements de l'expérience du mouvement ouvrier. Faut-il rejeter à posteriori ces expériences positives et déclarer inacceptables, comme une "entorse aux principes", les actions communes de la fraction bolchevik avec d'autres groupes lors de la guerre 1914-18 ? Faut-il déclarer ces expériences, contre toute évidence, comme des résultats négatifs pour la seule raison qu'un soi-disant "principe" le veut ainsi ?
S'opposer en principe à toute rencontre, à toute action commune avec n'importe quel groupe c'est déclarer comme une "erreur de principe" la déclaration signée par les bolcheviks à la conférence de Zimmerwald. La différence, le décalage qui existaient entre les positions des bolcheviks et celles des autres groupes participant à Zimmerwald étaient autrement plus grand que ceux existant entre nous et les RKD, même en tenant compte de la différence des deux époques historiques. C'est à tort qu'on tentera de justifier une nouvelle attitude de principe en recourant à l'argument d'une nouvelle période historique par la révolution de 1917, la dégénérescence de l'IC. Notre fraction, après l'exclusion de l'IC, participait à des actions communes avec des groupes oppositionnels et adhérait au secrétariat international de l'Opposition de Gauche.
Après la liquidation de l'Opposition de Gauche par son unification avec des courants de la 2ème Internationale, notre fraction a pris l'initiative de proposer à la Gauche Communiste allemande et à l'Union Communiste de France la formation d'un bureau international d'information et la publication d'une revue internationale de discussion. Par la suite, notre fraction a collaboré jusqu'à la guerre espagnole avec la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique.
Comme nous voyons, c'est à tort qu'on voudrait se référer à une position de principe qui n'existe pas et nous avons la ferme conviction qu'en défendant la possibilité des actions communes, dans certaines occasions précises, avec des groupes tels que les RKD et les CR, nous ne faisons que continuer la tradition d'une politique qui a été celle des bolcheviks et de notre fraction dans le passé.
M (le 20 avril 1945)
[1] Nous ne croyons pas que c'était un scrupule de "démocratie" qui a déterminé cette 1ère proposition. Une large consultation ne pouvant se faire dans le délai de quelques jours qui restait pour l'application pratique, cela signifiait le rejet effectif, pour des raisons politiques, de cette proposition sous le camouflage de la "démocratie".
La classe ouvrière - la dernière roue du carrosse capitaliste - voit ses moyens se réduire de jour en jour. Voyons un peu la musique que fait la mouche du coche, c'est-à-dire voyons ce que les braves démagogues de "gauche" de tous les pays, enfourchant le dada des "nationalisations", offrent en réalité comme perspective à la roue, qui n'en peut plus et qui sent le poids de toute la charge de la société s'écrouler sur elle.
Après cette brève étude - disons ce coup d'oïl général - sur les différents États impérialistes, sur le problème des nationalisations et de l' État capitaliste sous sa forme actuelle, concluons en examinant rapidement, bien que cela sorte généralement du sujet, les contrastes qui minent la société capitaliste et dont les États ressentent jusque dans leur moelle les secousses de plus en plus terribles et tragiques.
I.URSS : Les regards de tous les communistes du monde entier, de tous les ouvriers et de tous les exploités, en octobre1917, se sont tournés vers la partie de cette Russie où se faisait la plus magnifique et la plus dynamique des révolutions prolétariennes. Pour des millions d'hommes dans la misère, exploités - qui avaient dû donner, pour leur bourgeoisie, non seulement leur travail, mais aussi leurs vies, celles de leurs enfants -, les noms de BOLCHEVIKS, SOVIETS brillaient comme autant de soleils et le nom de LENINE - leur chef, le chef de la révolution - devenait un espoir, le plus grand espoir que tous les opprimés aient eu jusque-là. La période révolutionnaire qui s'est ouverte en 1917 fut une vague extraordinaire où un très grand nombre de prolétaires de toutes nations et races déferlèrent, cherchant à abattre l'édifice de la société capitaliste pour se débarrasser une fois pour toutes de leurs bourreaux et maîtres. Pendant toute cette période, les yeux de tous étaient tournés vers "Vladimir Illitch" et ses camarades russes. Mais le programme de la IIIème Internationale n'était pas assez fort, la période révolutionnaire passa et il ne fut pas capable de mener le prolétariat vers la victoire. De ce fait il se produisit une situation extrêmement tragique:
Que devait-il sortir de cette situation tragique ? Un fait plus tragique encore pour le prolétariat, à savoir : le socialisme ne pouvant se construire dans un seul pays, la révolution prolétarienne victorieuse dans un pays, si elle n'est pas suivie immédiatement par d'autres ou que ces autres révolutions ou insurrections sont vaincues, la défaite de la classe ouvrière ne revêt pas alors un simple caractère local. Pour préciser affirmativement : de même que la révolution victorieuse en Russie, en 1917, marque l'ouverture d'un cours révolutionnaire international, les défaites des prolétariats allemand, chinois et anglais signifièrent non pas des défaites locales de la révolution allemande, chinoise ou anglaise mais un cours de reflux de la classe sur l'échelle internationale, y compris du prolétariat russe.
En corrélation avec la situation internationale de défaite du prolétariat, la Russie va progressivement quitter son terrain de classe et s'intégrer dans la société capitaliste, dans le monde capitaliste dont elle fait irréductiblement partie, et enfin franchir le dernier pas - celui où personne ne peut plus se tromper - s'intégrer entièrement dans la guerre impérialiste.
Mais là où la tragédie est surtout la plus forte, c'est que le processus de dégénérescence de ce pays ex-révolutionnaire -sous la pression du capitalisme extérieur et des forces capitalistes à l'intérieur- va amener au pouvoir un groupe politique réactionnaire qui établit dans le pays un véritable Thermidor et qui se servira, pour sa politique intérieure et extérieure, d'une façon démagogique des plus repoussantes, du drapeau qui avait conduit à la révolution et des noms de ceux qui l'avaient dirigée. C'est ce qui a permis à l' État russe de tromper les masses ouvrières qui, elles, croient toujours en la révolution d'octobre 1917 et veulent toujours faire la révolution mondiale, alors que la politique de Staline est contre les intérêts du prolétariat russe et du prolétariat mondial, que tous les partis soi-disant communistes, minés par la police russe (GPU), ne font que défendre, dans les pays étrangers, la politique impérialiste de la Russie, en agitant le drapeau rouge, en prononçant à tout bout de champ le nom de LENINE. Ils proclament que défendre la Russie c'est défendre la révolution, alors qu'ils font tout, dans leur pays respectif, pour servir leur bourgeoisie et leur capitalisme et qu'ils sont les plus acharnés contre ceux qui luttent pour la révolution prolétarienne.
Le seul fait qui persistait avant la guerre malgré l'intégration de l'économie russe dans l'économie capitaliste mondiale, c'est l'inexistence de la propriété individuelle. Mais ce fait ne représente rien en lui-même si on assiste dans ce pays à l'extraction de plus en plus grande de plus-value sur le dos des ouvriers pour la faire absorber par la guerre, et si la bureaucratie dirigeante vit en parasite sur la production de cette même plus-value. Maintenant que la guerre est terminée, on voit le processus de recul se préciser encore plus et les premiers phénomènes de la propriété individuelle apparaître sous forme de participation dans les affaires de l' État (bons du trésor) ou même de simples actions sur des entreprises. C'est un début mais qui peut aller loin, et on peut dire d'ores et déjà qu'il ne s'arrêtera pas là.
Cependant quelles sont les perspectives actuelles de l' État capitaliste, de l' État patron et gendarme grand-russien ? Malgré tout le bluff et le tapage que celui-ci mène au travers des partis staliniens et des comités d'amitié avec l'URSS, il est certain que la Russie a été durement éprouvée par la guerre et que, malgré sa politique impérialiste de proie et son agitation politique dans les pays qu'elle veut soumettre, elle sera obligée de se plier aux volontés des Anglo-américains si elle veut que ceux-ci continuent à lui livrer les machines-outils nécessaires au commencement du relèvement de son économie ; et, de toutes façons, elle ne peut envisager immédiatement de participer victorieusement à une guerre contre les USA et la Grande-Bretagne parce que ceux-ci détiennent la plus grande force économique, ce facteur jouant toujours comme facteur principal dans une guerre inter-impérialiste.
Cette question paraîtra peut-être plus claire si on sait que "la Russie a reçu des approvisionnements pour une valeur totale de 2.102 millions de livres des USA seulement, comparés aux 3.194 millions de livres reçus par la Grande-Bretagne à la date du 31/3/45 (Tribune économique du 1/6/45 – "Que deviennent les accords prêt et bail avec la Russie ?) et que " les livraisons militaires effectuées à la Russie par l'entremise de l'United Kingdom Commercial Corporation ont compris notamment : alimentation 257.000 tonnes – caoutchouc 130.000 tonnes – jute et dérivées 105.000 tonnes – produits chimiques 48.000 tonnes – plomb 50.000 tonnes – cuivre 35.000 tonnes – sisol 22.000 tonnes – aluminium 37.000 tonnes – étain 32000 tonnes – laine 51000 tonnes – chaussures 32.500.000 paires – diamants industriels pour 5 millions de dollars – tissu kaki 3 millions de yards – machines-outils 12.000." (Tribune économique du 1/6/45 – "L'aide anglo-américaine à l'URSS")
II- ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE : Aux USA l'allure "démocratique" et libérale est un trompe-l’œil qu'il importe de démontrer, en même temps qu'il faut montrer que, du fait de la concentration formidable entre les mains de l' État grand-américain, la force de répression sera déchaînée demain contre les revendications ouvrières, contre les grèves et les manifestations de classe.
Un article d'un certain René Bertrand, dans la Revue Économique et Sociale, intitulé "Le capitalisme d'État aux États-Unis", très documenté, apporte la lumière sur c problème. Nous allons donc en citer les principaux passages qui suffisent à eux-seuls à éclairer la réalité du libéralisme américain. Il commence ainsi :
La situation est telle qu'il sera probablement très difficile de rétablir la liberté complète du commerce et de l'industrie après les hostilités...
... même en négligeant les motifs d'ordre politique ou moral que l'on pourrait invoquer, le retour au capitalisme libéral du 19ème siècle semble bien être une solution inopportune, quel que soit le désir de nombreux industriels ou commerçants de s'affranchir de la tutelle souvent gênante de l'État."
Après avoir dit la nécessité d'établir un nouveau régime économique, il dit que les "conceptions socialistes" ont la faveur des pays mais il souligne qu'à sa faveur une bureaucratie envahissante tendra à s'instaurer. Puis il ajoute que, sans aller aussi loin dans cette voie, on pense beaucoup à de simples nationalisations et au maintien d'un contrôle sévère sur l'activité économique du pays.
Puis il continue : "Toutes posent, pour les démocraties, un même problème sur lequel nous devrions attirer l'attention : COMMENT CONCILIER L'INTERVENTION DE L'ÉTAT OU D'UNE AUTORITÉ COLLECTIVE QUELCONQUE AVEC LA NOTION DE LIBERTÉ INDIVIDUELLE ?"
Ensuite il fait ressortir que, de tout temps, la politique intérieure des États-Unis a toujours tendu vers le libéralisme:
Puis il explique que c'est ce qui fit le choix par le peuple américain de ROOSEVELT, qui avait un plan de réforme. Il montre la satisfaction qui est éprouvée d'abord aux premières réformes apportées par le "New-Deal". Les réticences se font ensuite sentir (...) la réaction libérale surtout. Cependant, malgré tout, le "New-Deal" survit et ROOSEVELT est réélu en 1936. ROOSEVELT adopte alors une méthode beaucoup plus souple que nous allons examiner avec l'auteur de l'article :
La suite mérite l'attention particulière du lecteur :
Nous parlons à ce sujet de capitalisme d' État parce que l' État agit comme le ferait un capitaliste particulier : il est tour à tour banquier, industriel, commerçant."
1. La suite de l'article est un long développement de ce qui est affirmé en dernier, avec forces statistiques et situations à l'appui. L'auteur est très bien renseigné et ses remarques sont de la plus haute valeur du point de vue du témoignage qu'il apporte. A la fin, il conclut :
... Mr Roosevelt manifestait l'intention de poursuivre la politique de New-Deal, la politique de l' État financier et prometteur de grands travaux ; et pour bien marquer sa décision, le 20 janvier dernier, il nommait Ministre du commerce Mr Henry Wallace, dont les idées progressistes (!) sont bien connues..."
III-LA GRANDE-BRETAGNE : L'Angleterre a ceci de particulier c'est que, bien qu'ayant dans la métropole une situation très grave, elle a un empire colonial immense, le plus important de toutes les puissances impérialistes du globe.
L'empire colonial britannique contient à lui seul le quart de la population mondiale : environ 500 millions d'individus et aux Indes seules 350 millions.
Cet empire se compose :
1. Dominions – Dans beaucoup de Dominions, la Grande-Bretagne n'est plus la maîtresse économique incontestée.
Maintenant la situation peut se résumer ainsi :
2. Colonies à gouvernement responsable (une partie de l'Inde – Terre-Neuve) ;
b. Colonies de la couronne (60 millions d'individus) ;
3. États protégés – Une partie de l'Inde également correspondant à environ 70 millions d'individus.
4. Mandats
5. États indépendants – Sous la tutelle anglaise (Égypte, Irak)
Il est inutile de souligner l'importance d'un tel empire colonial ; mais si la situation de la marine marchande anglaise n'est pas aussi critique que celle de la France, il n'empêche qu'elle a souffert terriblement de la guerre. Ce qui faisait la force de la Grande-Bretagne c'était, en plus de cet immense empire colonial, la possibilité avec cette flotte marchande très important d'importer à moindre frais, en payant le voyage à l'aller, vers le territoire d'importation, en exportant le charbon. Là était une force considérable de l'économie anglaise. Elle tirait un revenu annuel sur sa marine marchande d'environ 100 millions de livres sterling.
Or la marine marchande britannique avant la guerre de 1914 représentait la moitié environ du tonnage du monde entier et, avant celle de 1939, le tiers seulement ; donc baisse du tonnage en comparaison du total mondial progressif déjà entre les deux guerres. Depuis, la guerre a fait perdre à l'Angleterre un tonnage considérable. D'autre part, même si le tonnage anglais lui permettait d'assurer son trafic maritime, le charbon - qui payait ses frais de route en partie - commence à faire défaut à l'économie anglaise et l'on peut dire que la crise du charbon revêt en Grande-Bretagne une importance considérable si l'on s'attache au problème dans son entier : d'une part le charbon pour la métropole et son industrie et surtout le charbon pour l'exploitation.
On relève dans les statistiques officielles qu'en 1939 on extrayait environ 235 millions de tonnes de charbon. Actuellement l'extraction est tombée à 185 millions de tonnes environ. La situation du charbon en Grande-Bretagne revêt en plus un autre caractère de grande gravité si l'on considère que, dans les deux chiffres soumis, presque le même nombre d'ouvriers participent à l'extraction : avant 1939 765000 mineurs, actuellement 715000 mineurs. Le rendement individuel de 820 kgs par jour en 1939 est tombé à 739 kgs aujourd'hui.
Et si l'on s'aperçoit finalement, au travers des statistiques, que la baisse progressive de l'extraction commencée dès 1913 a diminué de 1913 à 1943 de 71% et que, comme on l'indique ci-dessus, cette baisse s'accentue de plus en plus, on se rendra compte, en examinant le problème du charbon dans toute son ampleur, de la gravité qu'il représente pour la Grande-Bretagne. Mais ce n'est pas tout. L'Angleterre, malgré son aspect extérieur serein, connaît une crise encore plus grave. En effet, de tous temps la balance commerciale de la Grande-Bretagne a été déficitaire, c'est-à-dire qu'elle exportait moins qu'elle importait. Sans pouvoir nous appuyer sur des chiffres précis nous pouvons tout de même affirmer que, depuis 1920, le déficit s'est accentué dans des proportions inquiétantes. Mais ce qui permettra de faire ressortir le caractère d'extrême gravité de la situation c'est qu'en 1920 la Grande-Bretagne, qui a beaucoup de capitaux placés à l'étranger, pouvait se permettre de combler le déficit de sa balance commerciale et même d'arriver à un bénéfice de balance des capitaux d'environ 170 millions de livres sterling, alors qu'en 1939 la balance des capitaux était déficitaire de 55 millions de livres sterling et que cette tendance s'est accentuée du fait de la guerre, la Grande-Bretagne ayant fait de nombreux emprunts à l'étranger.
De l'ensemble de cette situation il ressort que l'Angleterre, après la guerre, va être obligée de réduire sa consommation, ses frais de production et de tendre à accentuer son exportation pour essayer de résoudre le problème. Or comment réduire la consommation sans un contrôle de fer sur l'économie du pays ? C'est ce qu'il ressort d'un article de Charles Hargrowe dans la Tribune Économique intitulé "Que donneraient les élections en Grande-Bretagne ?"
Le sujet n'intéresse pas directement la question traitée mais certains passages y sont significatifs. Il est d'abord question de la politique intérieure économique de l'Angleterre pendant la guerre ; puis l'auteur continue ainsi :
IV-LA FRANCE – La France voit s'accentuer la catastrophe de jour en jour. Son empire colonial, miné par les capitaux anglo-saxons, lui échappe. Le commerce avec ses colonies éloignées telles que Madagascar lui est totalement impossible à cause de l'état totalement inexistant de sa marine marchande ; ce qui fait que, si un jour la marine marchande française arrivait à se remonter (ce qui est fort peu probable vu l'état des chantiers, le manque de matières premières etc.), les dites-colonies, obligées de vendre leurs marchandises, auront déjà des clients et des accords économiques passés avec d'autres pays plus proches ou ayant le fret, et la France se trouvera évincée.
Quant à l'économie française proprement dite, elle est bien malade : déjà terriblement en retard du point de vue technique et de l'organisation sur les grands pays industriels, son matériel désuet en majeure partie détruit par la guerre, elle est absolument inexistante devant ceux-ci. Les économistes bourgeois actuels assurent que, contrairement aux autres pays où le problème du chômage se posera et se pose déjà en pleine recrudescence, la France aura une grande pénurie de main d'œuvre. Il faut préciser que c'est surtout de main d'œuvre spécialisée que la France peut manquer. Lesdits économistes postulent sur une reprise de l'activité économique du pays. Mais avec quelles matières premières ? Celles que les alliés philanthropes lui livreront sachant très bien qu'elle ne pourra jamais payer ? La France ne recevra des alliés qu'une aide parcimonieuse et en rapport avec un certain chantage politique ; et sa reprise économique ne se fera pas d'une manière saine mais, au contraire, éphémère.
Malgré tout, le coq gaulois dresse hardiment la tête et lance ses "cocoricos" dans sa presse bourgeoise et au travers des déclarations gouvernementales. Mais le plus abject est surtout la crête rouge du coq, nos communistes, grands patriotes défenseurs jusqu'au bout de la patrie française, qui, au travers du mot d'ordre de la Renaissance française, ne font encore et toujours que tromper la classe ouvrière avec leur démagogie, en lui cachant la vérité et en l'entraînant vers une politique de renforcement du pouvoir de l' État.
Les nationalisations, incapables de sauver l'économie délabrée, concentrant entre les mains de l' État toutes les forces économiques et politiques du pays, lui livrent le prolétariat pieds et poings liés. Au lieu de conduire les ouvriers vers la révolution, seul départ pour la classe ouvrière pour une solution positive, ils l'entraînent vers la participation à bloc de la défense de la bourgeoisie française et, par le fait même, à renforcer les positions de cette dernière contre elle-même.
La production française avant la guerre se composait de trois branches :
L'industrie lourde - à laquelle les économistes prévoyaient, après la guerre, un "important développement" -, quoique importante pour un petit pays comme la France, est restée stationnaire depuis 1929-1930, alors qu'en comparaison celle des autres pays gros industriels a augmenté dans des proportions incomparables.
La France avait d'autre part une grande quantité de capitaux placés à l'étranger. C'est sur les revenus de ces capitaux et en partie sur ces capitaux que la France compte pour essayer de ralentir la chute vertigineuse qui va se produire. Là aussi, la France joue une carte dépréciée ; en effet, de ces capitaux investis à l'étranger ou aux colonies, beaucoup ont été perdus pendant la guerre. Il est certain que ces espoirs seront largement déçus si l'on étudie de près la situation en Syrie où la France avait placé de nombreux capitaux, et la situation en Indochine qui n'est pas encore résolue mais qui d'ores et déjà ne semble pas très bonne pour la France.
V-YOUGOSLAVIE – (La Tribune Économique 1/6/45) "Belgrade – Le gouvernement central yougoslave a publié un décret plaçant sous le contrôle de l' État le commerce en gros et en détail des produits agricoles, du bois, des textiles ,des cuirs et les exploitations minières ainsi que la vente du bétail."
VI-POLOGNE – On peut lire dans le revue soviétique "La guerre et la classe ouvrière" n° 8 du 15 avril 1945 : "Le gouvernement provisoire de la République polonaise a publié un décret établissant le service général du travail."
Ce simple entrefilet en dit long sur la manière "démocratique" avec laquelle le gouvernement polonais envisage la reprise de l'activité économique du pays. Cela ressemble fort à une simple politique dictatoriale.
VII-GRECE – Dans l'article "Les difficultés économiques en Grèce" de la Tribune Économique du 1/6/45, on peut lire notamment : "Un nouveau texte de lui place la production industrielle sous le contrôle de l'État qui fournira les matières premières (?). Toute production de luxe est interdite."
VIII-TCHÉCOSLOVAQUIE – Toujours dans la Tribune Économique on peut lire dans l'article "Un vaste contrôle de l'État (en Tchécoslovaquie)" : "Un communiqué du Ministre de l'économie et de l'industrie montre que le programme gouvernemental prévoit une transformation révolutionnaire (?!) du pays. Toutes la banques et compagnies d'assurance passeront sous le contrôle de l'État, tandis que 70% de toutes les entreprises seront nationalisées."
IX-BELGIQUE – "Mobilisation civile et interdiction de grève". C'est ce que chaque État, devenu patron et s'ingérant dans l'économie du pays ou la dirigeant directement, fera demain là où la situation le demandera. L'État patron devient inévitablement le gendarme.
X-L'ITALIE – On peut lire dans les Nouvelles Économiques du 8 juin, dans un article intitulé "L'Italie fief économique des États-Unis" : "Des premiers contacts établis entre commerçants italiens et financiers américains, il résulte que les grandes industries américaines ont l'intention de transformer l'industrie italienne et de l'harmoniser avec la production américaine. L'industrie italienne deviendrait ainsi une dépendance européenne de l'Amérique. Pour citer un exemple, elle serait chargée de la finition des produits américains et plus particulièrement des châssis des carrosseries automobiles, des machines destinées à l'industrie textile et de tout ce qui touche à l'industrie électrique. La conséquence inéluctable de la direction économique de l'Italie par les financiers américains sera l'ingérence de ces derniers dans le domaine politique du pays qu'ils exploitent... Le drame économique italien ne sera pas le seul de son genre dans l'Europe ravagée par la guerre..."
XI-ALLEMAGNE – La période révolutionnaire -qui a marqué la clôture de la guerre 1914-18 et qui, successivement a déferlé en Russie, en Allemagne, en Chine et dans les autres pays de l'Europe- a été victorieuse en Russie en octobre1917 puis elle a été écrasée en Allemagne par le militarisme prussien au service du gouvernement social-démocrate de NOSKE er SHEIDEMANN[1]. La révolution du prolétariat chinois fut écrasée par CHANG-KAÏ-CHEK représentant de la bourgeoisie nationale chinoise[2].
Pour l'Allemagne, la dégénérescence de l'IC et de ses partis communistes marque le point capital de la défaite du prolétariat allemand. La contre-révolution national-socialiste hitlérienne, soutenue par le capitalisme international (surtout anglo-saxon), est chargé de marquer le point final de l'activité révolutionnaire de l'IC. La venue au pouvoir de la clique nazie en Allemagne, en 1934, marque sa mort. Le national-socialisme est la forme la plus avancée de la domination de l'État et de la bourgeoisie sur la classe ouvrière. Le prolétariat allemand, une fois encadré par toute la petite-bourgeoisie allemande contre-révolutionnaire, ne pourra plus se dégager. L'État est maître. Toute la bourgeoisie (et la petite-bourgeoisie) va rentrer dans le cadre de la police, à son service ; et, pour maintenir sa domination, l'État capitaliste va amener la répression à un degré jamais atteint ; il va "industrialiser" la mort de tous ceux qui s'opposent à sa domination sous cette forme et va montrer jusqu'à quel point l'État gendarme peut aller pour conserver les privilèges de classe du capitalisme.
Il y a un siècle, Engels avait prévu la dernière forme de la société capitaliste en décomposition quand il écrivait dans L'Anti-Dühring :
Rosa Luxemburg a bien complété cela quand elle prévoyait ce qui allait se passer dans cette période dernière de la société capitaliste :
Qui a parlé ainsi ? Le chef de la révolution allemande. Rosa se doutait-elle déjà que c'est dans ce pays, où elle était la tête de la révolution, que la bourgeoisie sanguinaire, en premier, amoncellerait ces "montagnes de ruines fumantes" dont elle parle.
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Le bref coup d'œil que nous venons de jeter ensemble sur quelques grandes nations du monde va nous permettre d'apporter les conclusions qui s'imposent.
Au fur et à mesure que la société capitaliste revêt le "caractère avancé" dont parle Engels, elle remet dans les mains de l'État toutes les forces de production. Les capitalistes privés forment un capitaliste collectif idéal. Mais en même temps tout le contrôle, l'organisation de cette nouvelle société "État et Cie" est concentrée entre les mains d'un bureaucratisme tout puissant. A l'exemple de l'armée; forme bureaucratique par excellence, l'État "mobilise" les ouvriers et les encadre par des fonctionnaires, véritables officiers civils. Le chef de chantier, les contremaîtres, les chefs d'équipe, nouveaux cadres civils, copient sur leurs sosies de l'armée un régime de punitions établies tout d'abord (amendes, mises à pied etc.). En Belgique, en Pologne cette mobilisation civile devient effective. Le droit de grève, dernière arme du prolétariat, lui est enlevée. Demain ce sera, comme dans l'armée, la peine de mort pour le "déserteur" ou pour "l'agitateur", le "défaitiste" civil.
En même temps que l'État concentre en lui toutes les forces économiques, il concentre aussi les forces politiques contre l'action de classe du prolétariat.
Mais en même temps que l'État mobilise les soldats contre les ouvriers, qu'il mobilise les ouvriers et leur enlève tout droit d'exprimer les revendications, les transformant en esclaves modernes, il mobilise aussi les consciences.
Là il emploiera tous les moyens dont il dispose : presse, radio, cinéma. Il achètera les hommes, leur donnera les postes avancés dans la société pour maintenir sa domination.
Selon la nécessité, il fera tantôt couler l'encre, tantôt et surtout il fera couler le sang. Il se servira de tous les moyens, de la force, de la ruse, du fer et du feu ou du papier et de la parole - tantôt mielleuse, tantôt flamboyante - de ses hommes à son service.
Et ceux qui lui serviront le plus pour cette dernière mobilisation des consciences seront nos démagogues de "gauche" qui mettront le drapeau rouge et "la voix de Lénine" au service de la bourgeoisie et de la société capitaliste en putréfaction.
C'est ainsi qu'ils lancent, en leur nom, les mots d'ordre de "nationalisation", de "Renaissance française", qu'ils dressent les bonzes syndicaux en briseurs de grève, en délateurs contre les ouvriers conscients, en policiers politiques au service de l'État maître, gendarme et bourreau d'hier en Allemagne et en Russie, d'aujourd'hui en Belgique et en Pologne, de demain en France et en Angleterre.
Marat
[1] On remarquera en passant que, chaque fois qu'il s'agit de liquider une situation de tourmente du genre de celle de l'après-guerre en Allemagne, on trouve toujours représentés les "socialistes" au gouvernement.
[2] Faisons encore une petite remarque en passant : cette défaite du prolétariat chinois est due en grande partie à l'impréparation et aux erreurs politiques de l'Internationale Communiste qui n'a pas su lui donner des directives et des mots d'ordre révolutionnaires mais, au contraire, a donné le mot d'ordre d'union avec la bourgeoisie nationale en rapport avec l'idéologie de l'IC qui défendait les révolutions "nationales" des pays coloniaux et semi-coloniaux. On a vu le résultat. Cela n'empêche pas les trotskistes de défendre aujourd'hui, encore plus à bloc, les nations "opprimées", se mettant ainsi au service de la bourgeoisie.
Les récents événements de Syrie et du Liban ont attiré l'attention du monde entier. Toutes les presses bourgeoises (française, anglaise etc.) ont exposé le problème syrien. Chacune en y faisant prévaloir ses droits culturels (?) ou économiques et en cherchant à rejeter sur l'autre la responsabilité des troubles qui s'y sont déclenchés.
Nous allons examiner le problème syrien en faisant une brève esquisse et en tirant les conclusions en marxistes révolutionnaires. Il faut dire tout d'abord que le problème syrien n'existe pas isolé dans les frontières du Liban et de la Syrie actuels mais est totalement solidaire de toute la région qui est limitée au nord par le contrefort du plateau arménien, la Mer Caspienne, la chaîne de montagnes qui sépare l'Iran du Turkestan au sud-est est bordée par l'Indus, au sud la Mer Arabique, le Golfe persique, le désert d'Arabie, à l'ouest la Mer Rouge, Suez et la Méditerranée. C'est donc, dans leur ensemble, les pays qui forment cette vaste région : Palestine, Liban, Syrie, Arabie Saoudite, Irak et Iran qui sont aujourd'hui à l'ordre du jour. Examiner le problème syrien sans en même temps jeter un regard sur eux serait vouloir parler du cerveau sans parler du système nerveux.
La Méditerranée ayant été le berceau de la civilisation, il est juste de ne pas passer sous silence l'importance qu'a joué cette partie du monde depuis l'antiquité. Il suffit d'évoquer le nom de Tyr, de Sidon et de Babylone, de se rappeler le rôle qu'ont joué les Phéniciens en Méditerranée ; et quand on voit, dans l'histoire, les nombreuses guerres qui se sont succédées dans la région, les grands conquérants de l'antiquité tour à tour attirés par la possession de ces pays, position-clé reliant à la fois l'Europe, l'Asie et l'Afrique ; quand on se rappelle que les grands courants linguistiques dits indo-européens sont partis de là et que les grands courants religieux y ont vu le jour, on comprendra que le rôle de premier ordre qu'a toujours joué cette région dans l'histoire n'a rien perdu de sa valeur et qu'au contraire elle est appelée à le jouer encore. Il n'est donc pas inutile que le monde ait les yeux tournés vers "l'Orient".
Le Moyen-Orient a une importance considérable parce qu'il est la seule région du monde qui réunit à la fois tant de rôles principaux de la vie du monde actuel :
I° grand centre de communications,
II° sous-sol très riche en pétrole,
III° centre religieux important.
I° C'est au Moyen-Orient qu'aboutissent les routes millénaires de la soie et des épices venant de l’Extrême-Orient. Les Phéniciens, qui furent de grands commerçants, s'étaient également servis des pierreries et de l'ivoire pour l'exportation ; plus tard, c'est pour la possession de toutes ces richesses que seront attirés les grands conquérants.
A l'époque moderne, avec la naissance et le développement du capitalisme, le Moyen-Orient deviendra un champ de convoitises et de luttes constantes entre les grands pays capitalistes pour la possession de cet important centre et nœud de communications mondiales. Dans l'intérêt de la jeune république bourgeoise française, Napoléon tentera d'enlever cette route à l'Angleterre. Lesseps ayant construit le canal de Suez, les Anglais firent tout pour que la France ne puisse pas contrôler le canal et, par là même, le commerce anglais avec l'Inde et l'Afrique occidentale. L'impérialisme allemand, surgi à une époque tardive, tentera de rattraper son retard par une politique visant à se faire à tout prix une place dans le Proche-Orient (batailles dans les Dardanelles, batailles autour du chemin de fer de Bagdad...).
Quelle est actuellement l'importance des différentes routes qui relient directement les trois continents (Europe, Asie, Afrique), qui assure également la liaison avec l'Océanie et, dans une certaine mesure, même avec l'Amérique ?
Routes maritimes :
Suez est pour l'Angleterre d'une importance vitale parce que c'est la route commerciale qui conduit ses navires marchands venant de la métropole vers l'Afrique occidentale et même l'Afrique du sud, vers les Indes et l’Extrême-Orient ainsi que vers l'Océanie et l'Australie. La France aussi avait de grands intérêts à la possession du canal de Suez pour son commerce avec Madagascar, ses comptoirs aux Indes, ses colonies d'Indochine et ses concessions en Chine.
La Hollande également avait un important trafic avec ses possessions aux Indes et dans la Mer des Indes.
Les grandes compagnies américaines de pétrole - la Standard Oil, la Bahrein Petroleum Company, l'Arabian-américan Oil Company - avaient des exportations par mer avec tous les pays du monde.
Routes terrestres :
Les chemins de fer d'Asie Mineure prolongent les voies européennes - qui aboutissent à Constantinople - et vont d'une part vers le Golfe persique, d'autre part, par la Syrie, vers la Palestine et (raccord avec le réseau égyptien) vers Médoul.
Trans-iranien : du Golfe persique à la Caspienne.
Pendant la guerre on a réalisé la jonction entre la Russie méridionale d'une part et l'Asie occidentale, Iran et Océan Indien d'autre part. Il est certain que les routes reliant le Moyen-Orient à la Russie ne perdront pas de leur importance après la guerre, au contraire, en raison de l'extrême concentration industrielle commencée dès 1928 en Russie méridionale et qui s'est encore accentuée au cours de cette guerre.
Le premier pipeline est celui qui relie le bassin pétrolifère de Mossoul à la Méditerranée et qui se sépare en deux branches avant sa sortie de l'Irak : une branche allant alimenter le port français de Tripoli, l'autre le port anglais de Haïfa. Le second relie la raffinerie d'Abadan, la maïdan Naphtoun (à l'anglo-Persian) au Golfe persique.
Un autre pipeline est en projet reliant Kerkouk à Haïfa. Il aurait 40 cm de diamètre sur une longueur de 620 miles, pouvant transporter 4 millions de tonnes de pétrole non raffiné annuellement, ce qui représentera le double du pipeline actuel. La réalisation de ce projet se ferait en 1948.
D'autres pipelines sont en projet mais leur mise en exécution a été différée pour la raison bien simple que ce sont les américains - qui viennent de mettre la main sur une grande partie du bassin d'Arabie Saoudite et du Hedjaz actuellement en prospection - qui les avaient projetés et qu'un conflit entre eux, les anglais et les russes avait immédiatement éclaté à ce sujet. On ne peut encore rien tabler, la question étant encore en suspens. Cependant on peut prévoir que les États-Unis feront de grandes constructions vu l'importance de leur prospection.
Routes aériennes :
Pendant la guerre une ligne venant des USA a atteint Lagos (Nigeria) et de là l'Égypte, Bassorah et l'Asie centrale.
C'est là que le problème revêt toute son importance. C'est pour le pétrole que les chacals impérialistes se montrent les dents, prêts demain à s'entre-égorger. Le pétrole est l'élément clé pour toute l'activité industrielle et commerciale mondiale.
En 1890 la consommation mondiale du pétrole se montait à 11 millions de tonnes ; en 1913, elle était de 53 millions ; en 1918 de 71,8 ; en 1919 de 74,5 ; en 1920 de 98 millions de tonnes. Pendant cette guerre-ci, il est certain que la consommation du pétrole a dû dépasser de loin toutes les prévisions bien que le pétrole synthétique ait été fabriqué en grande quantité.
Les États-Unis -qui, avant la guerre, avaient une production égale à 65% de la production mondiale- dépassaient en 1944 les 200 millions de tonnes par an.
Avant d'examiner le problème du pétrole dans le Moyen-Orient, il serait utile de dire l'importance du pétrole dans la vie du monde actuel pour se rendre compte exactement de la signification des luttes qui se livrent autour de sa possession. Si l'on ajoute à la multiplicité des utilisations directes (gazoline et pétroles lampants, essence à moteur, mazout épais pour les machines, huiles lubrifiantes) les quelques 300 matières (vaseline, paraffine, cire etc.) que l'industrie moderne tire des sous-produits du pétrole, on comprendra qu'il est une matière première de tout premier ordre, dont la possession donne une incontestable puissance économique.
Les États-Unis ont une réserve évaluée à environ 2,7 milliards de tonnes (environ 36% des réserves mondiales). La mer des Antilles et l'URSS ont chacune des réserves de l'ordre de 1 milliard de tonnes. La Chine également est très riche bien qu'on ne connaisse pas encore dans quelle proportion exacte. Et les réserves du sous-sol du Moyen-Orient sont déjà évaluées à 2,5 milliards de tonnes et certains affirment même davantage.
Les États-Unis et l'URSS tirent de leur propre sol le pétrole qu'ils consomment, tandis que la France et l'Angleterre doivent l'importer. Il y a au Moyen-Orient un bassin pétrolifère très important déjà exploité depuis quelques années, le bassin de Mossoul (évalué à environ 1,4 milliards de tonnes), longeant la frontière Irak-Iran, touchant presque la frontière turque au nord-ouest et le Golfe persique au sud-est. Un autre, exploité plus récemment, se trouve dans l'île de Bahrein (Golfe persique). Deux autres sont actuellement prospectés par des ingénieurs américains, celui d'Arabie Saoudite et celui du Hedjaz.
Un autre encore est prospecté par les russes dans la République soviétique d'Arménie et au sud de la Caspienne dans le nord de l'Iran.
La répartition actuelle des pétroles de Mossoul est :
La France tirait, en 1938, 3 millions de tonnes de Mossoul, soit environ la moitié de ses besoins en pétrole.
Les pétroles de l'île de Bahrein et d'Arabie Saoudite, appartenant à la Bahrein Petroleum Company et l'Arabian-american Oil Company, appartenant conjointement à la Texas Company et à la Standart of California, sont produits par les deux sociétés à la cadence de 60.000 barils[1]1 par jour (cadence qui sera doublée à la fin de l'année, si l'on en croit les rapports des dites compagnies). La production américaine totale quotidienne serait actuellement de 4,8 millions de barils.
Centre religieux important
Jérusalem a longtemps représenté, pour l'Europe chrétienne, la "ville sainte" et a servi de prétexte aux croisades. Toutefois l'attention du monde chrétien a été détournée de Jérusalem par les trois grands courants qui se sont formés dans la religion chrétienne :
La Palestine ("la terre promise") a longtemps hanté le peuple israélite dispersé dans le monde. Mais, de nos jours, l'assimilation des israélites dans les pays où ils vivent devient telle que la Palestine n'attire plus que quelques juifs sionistes. La crise économique, la guerre, l'antisémitisme et les atrocités contre les juifs ont déterminé une recrudescence du nationalisme juif que l'Angleterre utilise adroitement à ses fins et pour sa politique coloniale au Proche-Orient.
La Mecque est un grand centre religieux du monde musulman, qui s'étend de la Chine du sud et la Malaisie jusqu'au Soudan, et son importance s'est renforcée à la faveur de l'éclipse d'Istamboul et du renforcement du mouvement pan-arabe.
C'est ce mouvement pan-arabe que l'Angleterre appuie depuis de longues années et c'est à la faveur de cette politique qu'elle peut, sans agir elle-même, entraîner des mouvements chez les arabes quand elle estime qu'ils sont nécessaires à la défense de ses intérêts.
A cette politique religieuse menée par l'Angleterre avec patience, modération mais avec force et assurance, les États-Unis devaient, pour s'introduire dans les pays arabes, s'appuyer sur une politique à la fois rapide, pratique et solide. Les grandes sociétés américaines sont immensément riches ; c'est avec le poids de leur argent qu'elles ont compté pour arriver les premières à la prospection et à l'exploitation des nouvelles nappes de pétrole et elles ont en grande partie réussi. Les américains sont arrivés en Arabie les poches bourrées d'or, dans des automobiles de grand luxe. Ils ont donné des voitures dernier cri aux petits "(...)" arabes, leur ont installé des salles de bain, modernisé leur vie. Ils ont acheté à coups de dollars tout ce qui se dressait sur leur chemin.
De cette façon l'Amérique obtenait en 1939, dans l'Arabie Saoudite, une concession pétrolifère plus vaste que la France : 700.000 kms2. C'est aussi, sans doute, une des raisons qui firent que Roosevelt, en revenant de Yalta, quoique déjà fatigué, passa au Caire pour avoir des conversations avec le roi d'Arabie. Mais en même temps qu'il menait en Arabie même cette politique, il l'appuyait, en 1944, d'un véritable chantage international. En effet, en 1920, quand il s'agissait pour les américains d'obtenir les 23,75% de Mossoul qu'ils ont actuellement, ils prétendirent que leur réserve nationale allait s'épuiser rapidement et firent valoir leurs droits en montrant la part qui avait été, dans l'effort de guerre "allié", joué par la production pétrolifère des USA, et ce qui avait été consommé de ce pétrole dans la guerre.
Ils recommencent aujourd'hui le même chantage en faisant ressortir que 95% de l'essence employée par les "alliés" dans cette guerre était de l'essence américaine.
Cependant les impérialismes commencent à en avoir assez de se regarder dans les yeux ; ils semblent se décider à passer à l'action.
La Russie reste pour l'instant dans la demi-expectative tout en mettant sa grosse patte sur les pétroles du sud de la Caspienne[2]2.
Les USA, étant les plus forts, consolident leurs conquêtes économiques toutes récentes. Quant à l'Angleterre, devant la toute-puissance de l'un et de l'autre, n'osant se servir des 600000 de troupes qu'elle a là-bas contre eux, et en même temps prise de peur devant leur toute puissance grandissante, elle se retourne contre le plus faible des brigands, la France, dans l'espoir de s'approprier de cette façon sa part de pétrole. Le grand vaincu de cette guerre n'est pas seulement l'Allemagne - qui en raison de la richesse de son sous-sol pourra demain se relever - mais la France qui est aussi une grande vaincue et l'Angleterre le sait bien.
Et tant il est vrai qu'entre chacals impérialistes les plus faibles sont toujours dépecés par les plus forts : le dépècement de la France commencé par les anglo-saxons pendant la guerre dite de "libération des peuples opprimés" se poursuit.
Le plus drôle de l'histoire c'est que, dans les conflits entre la France et l'Angleterre en Syrie, chacun prétend sauvegarder l'indépendance et la liberté des peuples syrien et libanais. Les événements chronologiques qui ont marqué l'affaire syrienne en disent long sur les "méthodes démocratiques" des grands alliés pour régler les conflits inter-impérialistes qui naissent entre eux.
20 et 21 mai : "Combat"
"... cependant la nervosité semble s'accroître dans les État du Levant où arrivent des renforts français, terrestres et navales ; Libanais et Syriens paraissent désireux de conclure entre eux un traité d'alliance... à Londres comme à Washington, on s'applique beaucoup à nous convaincre des bonnes intentions que l'on nourrit à notre égard..."
31 mai : "Journal de Genève"
"Situation tendue à Damas et à Beyrouth.
Damas 31 : (exchange) Les dernières nouvelles concernant la situation dans le Levant permettent de conclure que l'état de guerre existe en fait en Syrie et dans le Liban. Les combats se déroulent surtout autour de Damas où les français, sans doute pour répondre à des provocations des rebelles, sont intervenus avec leur aviation et leur artillerie.
Beyrouth 31 : (exchange) Près de 100000 jeunes gens se sont engagés dans les gardes nationales. La grève générale a de nouveau été proclamée... les communications téléphoniques entre Beyrouth et Damas sont interrompues".
D'autre part un communiqué officiel anglais flétrit l'attitude française en Syrie, lui reprochant surtout de ne pas avoir donné à la Syrie et au Liban l'indépendance promise. La France répond à l'Angleterre que celle-ci "protège" bien l'Égypte et l'Irak et qu'elle peut très bien "protéger" la Syrie et le Liban de la même façon.
1er juin : "Combat"
"Churchill requiert de De Gaulle de donner aux troupes françaises du Levant l'ordre de cesser le feu." (en grande manchette).
"Dernière minute"
"Washington 31 mai : la radio américaine déclare ce soir que 'Radio Beyrouth' a diffusé une information selon laquelle le Général Paget, commandant en chef des forces britanniques de Syrie, s'est mis en rapport avec le commandant en chef des troupes françaises du Levant. Radio Beyrouth a ajouté que des ordres avaient été transmis au commandement français en vue de donner satisfaction à la demande du gouvernement britannique." Sans commentaires!!!
"Bombardements à Damas : 200 blessés. Bombardements à Mhama : 100 blessés, 100 tués."
3 et 4 juin
"Le général De Gaulle s'adresse à la presse... Les combats ont cessé en Syrie... Pour donner satisfaction à une demande du gouvernement britannique... Le gouvernement français a donné l'ordre à ses troupes de cesser le feu. Cet ordre a été immédiatement exécuté... Une conférence tripartite (Angleterre, État-Unis, France) va se réunir... La France sait, en effet, que, si elle abandonne ces régions, d'autres pays se substitueront à elles et profiteront des sacrifices nationaux et moraux qu'elle a depuis si longtemps consentis."
"Libé-Soir" : "Les déclarations officielles constitueront en quelque sorte le prélude des conversations que le gouvernement français aura avec les gouvernements anglais et américain ; et éventuellement (?!) avec les divers États arabes. Conversations dit un communiqué de la Présidence du Conseil qui porteront sur l'ensemble de la situation dans le Proche-Orient et dont il conviendrait, ajoute la note, 'que le gouvernement soviétique fut tout au moins informé' "
La France pense sans doute noyer le poisson.
6 juin : "Combat"
"Le gouvernement français propose, comme l'URSS, que les problèmes d'Orient soient examinés dans une conférence à 5, tandis que Londres tient toujours à une conférence à 3."
13 juin : "France-Soir"
"Tous les français - civils, religieux, militaires - sont évacués de Syrie... où aucune maison française n'a échappé au pillage."
14 juin : "Combat"
"Les Anglais annoncent qu'ils maintiendront le Liban sous leur contrôle jusqu'à la fin des hostilités en Extrême-Orient."
"Bien que, dans l'ensemble, une certaine (...) ait été constatée en Syrie, la journée a été marquée par des incidents sérieux à Alep. Des livres français ont été brûlés publiquement."
Pauvre France impérialiste ! Il semble que son symbole actuel soit plutôt une poule mouillée qu'un coq gaulois !
PH
[1] Un baril équivaut à 159 litres.
[2] Il est important, à ce propos, de souligner que l'industrie soviétique a subi depuis 1928 un déplacement qui s'est encore accentué pendant cette guerre et semble vouloir se poursuivre. Il s'agit d'importantes industries dans la Transcaucasie, la Sibérie du sud et les Républiques soviétiques du Turkestan. Il est certain qu'une telle concentration industrielle si proche du Moyen-Orient en fasse un point névralgique. La Russie veillera donc de près à la sécurité d'une région qui devient pour elle d'une importance économique de tout premier ordre.
La formation des CR, qui date de près d'un an, fut une formation où l'unanimité se porta beaucoup plus sur la lutte contre le trotskisme défini comme un mouvement passé au service de la bourgeoisie que sur une plateforme politique de regroupement des éléments d'avant-garde.
Ce courant, qui se place du côté du prolétariat malgré les scissions et l'absence des bases principielles, conserve une homogénéité organisationnelle mais est incapable, sans le problème important de l'heure, d'avoir une ligne politique suivie et conséquente.
Manquant d'éléments idéologiques basés, il s'est lancé dans ses publications, vers de véritables prophéties qui ne se sont pas réalisées.
Si l'intention qui l'animait était louable du point de vue révolutionnaire, il n'apportait aucun acquis au mouvement et, le plus souvent, aidait à maintenir la confusion et, surtout, à discréditer le travail de l'avant-garde en général par ses fantaisies politiques.
En vue de remédier à ces faiblesses politiques, la Gauche Communiste de France a considéré nécessaire de provoquer des réunions publiques et contradictoires de tous les courants d'avant-garde pour permettre à chaque courant de préciser ses positions politiques et aider aussi à la clarification dans le mouvement ouvrier.
La critique, que nous nous proposons de faire ici, est celle des 2 plateformes programmatiques en discussion chez les CR ainsi que celle des positions politiques prises à la dernière réunion publique sur la question du parti par le même courant.
Ce qui caractérise essentiellement les CR et surtout leur parrain politique, les RKD, c'est moins la méthode d'analyse que certaines positions politiques qui sont schématisées à l'extrême jusqu'à devenir, pour ces courants, un calque du mouvement ouvrier, sans vie et sans spécificité.
La méthode d'analyse, qui garantit, dans la mesure du possible, une ligne politique conséquente et révolutionnaire, leur fait défaut. Et c'est à ceci qu'est imputable, le plus souvent, leur contradiction politique.
Ainsi, considérer l'URSS, dès 1921, comme déjà un État non-prolétarien parce qu'elle fut obligée de sacrifier certaines formes pour conserver le fond (cas de la NEP) et admettre, d'autre part, la possibilité pour le parti révolutionnaire de faire un front unique avec des organisations dont on laisse dans le vague la tendance ou le camp auquel elles appartenaient, est un des caractères spécifiques de l'homogénéité de leurs positions et surtout une preuve de leur impossibilité, faute de méthode d'analyse, de coordonner et d'inter-réfléchir les divers thèmes de leurs 2 déclarations de principe.
En lisant leurs documents et en suivant leurs discussions, l'impression qui s'en dégage est celle d'un amalgame de positions disparates, plus ou moins justes, mais nullement le fruit d'un travail réfléchi et coordonné.
Si nous insistons sur ce point, c'est pour mettre en relief le propre d'une méthode.
Pour nous, une méthode d'analyse dialectique repose sur trois points essentiels :
Les CR remplissent largement les deux premiers points ; le troisième point reste dans le vague. La forme matérielle de l'instrument de la méthode, pour eux, est un empilement de principes et souvent de postulats. Aucune trame ne se décèle permettant une relation et une idée directive entre les principes.
Pour nous, l'axe, l'instrument, le point conscient de la méthode réside dans le problème du parti qui, tout en n'éliminant pas les autres facteurs du succès des luttes révolutionnaires et même en les coordonnant, constitue le critère de la nature révolutionnaire d'un mouvement ainsi que l'élément primordial pour une issue victorieuse à une période révolutionnaire.
Qu'en pensent les CR ? Ils nous renvoient au "Que faire ?" de Lénine et nous assistons à un défilé de propositions organisatives plutôt qu'à une synthèse de la nature du parti et de son rôle. Cette maladie de poser le problème organisatif avant le problème idéologique et qu'ils caractérisent de matérialiste parce qu'elle repose sur des éléments palpables -l'idéologie étant pour eux du spiritualisme, détruisant ainsi toute la base moniste de la dialectique matérialiste-, ils l'ont contractée chez les RKD dont "l'arme" ressemble plus à une nomenclature de catalogue, comparable à celle de la "Manufacture de Saint-Etienne" qu'à un exposé des enseignements de toute l'expérience ouvrière passée et présente.
Comment se situe le problème ?
Face à une IIème Internationale mal coordonnée dont l'unité révolutionnaire était dans un équilibre instable et où l'intransigeance finissait par être de plus en plus verbale, les bolcheviks répondent, par leur structure idéologique et par leur intransigeance sur le fond, aux nécessités d'une période qui quittait le libéralisme économique (l’Age d'or du capitalisme) pour l'impérialisme (décadence du capitalisme).
Leur structure politique conditionnera, dans la majeure partie (et encore il y eut des failles) leur solidité organisationnelle et surtout leur viabilité en tant qu'instrument le plus nécessaire de la lutte de classe.
Ce problème dépassant les nécessités immédiates de la lutte, les formes utopistes pour aller au fond des choses et poser le principe axial : la lutte révolutionnaire n'est possible qu'en fonction de la prise de conscience de classe du prolétariat. Sans elle, aucune situation révolutionnaire ne peut se résoudre en un mouvement révolutionnaire.
Comme le socialisme, expression de la conscience de classe achevée, et la lutte de classe ne sont pas deux éléments dont le premier est issu du deuxième, mais deux éléments parallèles, leur confluence ne peut être que le résultat d'une situation favorable et surtout de l'existence de la pensée socialiste.
La situation naît objectivement du fonctionnement même de l'économie capitaliste. Le socialisme, lui, demande des possibilités scientifiques d'étudier et de construire idéologiquement.
La classe ouvrière dans son ensemble, par sa dépendance économique totale du capitalisme, n'a pas les possibilités scientifiques d'étudier et de construire idéologiquement la pensée socialiste. Seule une minorité de transfuges de la petite-bourgeoisie et d'ouvriers libérés dans une certaine mesure de la contrainte sociale directe du capitalisme peuvent exprimer et consolider chaque fois la pensée socialiste, la conscience active de classe.
Pourquoi le problème est avant tout idéologique ? Parce ce que c'est par cette voie que l'homme fait l'histoire en rapport avec le processus de la lutte de classe.
Qu'on ne nous taxe pas, de façon ridicule, de spiritualistes. Nous savons que la révolution, c'est le prolétariat dans son ensemble qui la fait. Mais nous savons aussi que, s'il la fait, c'est qu'il a pris conscience de la nécessité du socialisme. Et, ce qui est primordial, c'est que, sans idéologie révolutionnaire, il ne la fait pas.
Une fois ce critère formé, l'expression de la révolution d'Octobre (et sa suite) devait être analysée en fonction du cours politique qu'elle a pris et non en fonction de certaines formes organisationnelles qu'elle a adoptées.
Les CR, toujours à l'affût de la recette révolutionnaire (soviets, tout le prolétariat en armes, démocratie, organisation...) nous répondent fort justement : "Mais les formes organisationnelles sont conditionnées par la nature des positions politiques."
Alors, pourquoi analyser ces formes en dehors de leur contexte idéologique et, surtout, pourquoi ne pas rechercher les leçons révolutionnaires dans le facteur déterminant qu'est le programme, au lieu de le chercher dans les facteurs dérivants que sont les formes organisationnelles ?
Car une forme organisationnelle n'est pas uniquement dépendante de l'idéologie. Elle résulte aussi d'un degré technique de mauvaise adaptation à une conjoncture locale ou momentanée. Ainsi, l'histoire des divers oppositions -de gauche, du centre et de droite- dans la 3ème Internationale reflète plus, malheureusement, des oppositions secondaires souvent justes que des oppositions de principes.
Ces oppositions ont conduit, malheureusement, les divers courants de la 3ème Internationale vers des positions politiques opportunistes et contre-révolutionnaires, ou bien vers des positions infantiles, retardataires du point de vue idéologique, improprement appelées "ultra-gauchistes".
Considérer l'interdiction de fractions organisées dans le parti, ou bien la NEP, ou bien la nécessité des syndicats révolutionnaires rattachés aux Syndicats Rouges face à la Centrale syndicale d'Amsterdam, comme des éléments qui caractérisent la transformation de l'Internationale Communiste en organisme de l'impérialisme russe en 1921, conduit à des positions politiques anti-marxistes et anti-historiques :
Et tout ceci nous ramène à Souvarine, Trotsky et Korch pour indiquer la droite, le centre et l'extrême-gauche de ces oppositions avortées de la 3ème Internationale.
Sans besoin de publicité et pas pour vanter une marchandise, seule la fraction de gauche du Parti Communiste d'Italie a su poser le problème sur ses assises politiques.
Ce n'était pas tant la répression de Kronstadt (ou la NEP) qui importait mais le fait que le mouvement de Kronstadt indiquait un retard de la conscience de classe dans un secteur donné. Et que ce retard ne se rattrapait pas par la répression mais, au contraire, par un développement du travail politique du parti et de la propagande. Que la NEP était négligeable comme influence, si la tactique révolutionnaire avait accéléré la révolution dans le monde. Et là, le problème du front unique était analysé, critiqué et combattu. Là résidait un facteur important ayant décidé de l'échec des révolutions après 1921. (...)
Nos camarades CR et RKD, jusque dans leur plateforme politique, commettent la même erreur, tentant de résoudre organisationnellement les problèmes que posent la révolution et l' État prolétarien après 1917, sans prendre en considération le cours de dégénérescence et de mort du mouvement ouvrier dans le monde, en Russie en particulier.
Ils vont jusqu'à conserver cette tactique qui détonne par rapport à leur sectarisme dans l'analyse de la 3ème Internationale.
Et, si certains de nos camarades CR rejettent maintenant le front unique, ils ne nous ont donné aucune possibilité de penser qu'ils ont saisi l'importance de ce problème.
Leur inconséquence politique va jusqu'à admettre de pair la notion du parti de Lénine du "Que faire" toute opposée aux positions des économistes, (...) et spontanéistes du mouvement révolutionnaires, avec l'égalité qu'ils posent entre le parti et les organisations unitaires du prolétariat et ses organismes d' État.
La primordialité du parti sur les organismes unitaires du prolétariat et d' État de la classe détermine le dépérissement de l' État ouvrier et ouvre la voie au socialisme. Le contraire nous donnera malheureusement un renforcement de l' État et le développement du bureaucratisme tout comme le stalinisme.
En définitive, de toutes les oppositions de la 3ème Internationale, les CR et les RKD n'ont su faire qu'un mélange des divers courants sans voir les incohérences d'une telle méthode.
Nous, nous avons préféré prendre comme critère la méthode d'analyse du seul courant qui, à juste raison, a su différencier les problèmes politiques des problèmes organisationnels : la FG du PC d'Italie.
Les tribunistes et les korchistes ont fait table rase des expériences des trente dernières années ; attention aux CR et RKD qu'ils n'en fassent de même car, alors, les enseignements les plus achevés nous viendraient de la 2ème Internationale, c'est-à-dire, pour nos sectaires, de 1903.
Parler du parti, de l'avant-garde, de son rôle, c'est avant tout parler de la classe ouvrière et de sa différence d'avec la classe bourgeoise.
La classe bourgeoise, dans sa lutte contre la féodalité, ne disposait pas, comme le prolétariat, d'un devenir historique seulement mais, il ne faut surtout pas l'oublier, d'une force économique qui allait en absorbant toutes les énergies productives de la féodalité.
Les partis de la bourgeoisie n'avaient pas à rendre conscient leur classe de la nécessité de la transformation de la société. Cette conscience, la bourgeoisie la trouvait quotidiennement dans la possession de la force économique et son besoin d'expansion.
La fonction existant, l'organe était à construire, c'est-à-dire les pouvoirs politique et juridique.
Pour le prolétariat, le problème est plus complexe. Il est autre ; du pouvoir économique il ne possède que sa force de travail qu'il est obligé de louer et, comme le salaire qu'il reçoit, il ne peut s'apercevoir de l'exploitation (de plus, sa force de travail est payée à sa valeur marchande) ; les luttes pour la revendication immédiate ne lui montre que la nécessité de marchander son travail à plus haut prix.
L'inexistence de nouvelle structure économique, structure que la bourgeoisie possédait dans la féodalité, l'empêche de sentir la nécessité d'une transformation radicale de classe de la société.
Ces luttes demeurent (...) et ne dépassant jamais le cadre du système d'exploitation sans le travail théorique de personnes qui posent la faillite et la mort du capitalisme, comme inhérentes aux lois de son fonctionnement, et (...) l'impasse dans laquelle se trouve la production capitaliste ainsi que le processus pour en sortir et dépasser ce mode de production.
Ce travail théorique est une des taches du parti, son autre rôle étant d'en faire prendre conscience au prolétariat et de le conduire à créer les conditions pour un nouveau mode de production par la prise de pouvoir politique.
Ce parti devient ainsi une représentation du prolétariat dans la défense de ses intérêts, en tant que classe ; mais le prolétariat se pose comme la seule classe susceptible de donner une solution viable à la crise permanente de la société capitaliste. Il y a, entre le parti et la classe ouvrière, fusion intime par l'expression idéologique de la lutte historique de classe.
Qui parle du parti parle de la classe dans son ensemble. Il n'y a pas de séparation dans le devenir historique.
Pour la composition ainsi que dans la situation à un moment donné, la séparation entre parti et classe résulte de l'écart existant entre une (...) avancée qui construit la théorie socialiste et les degrés de la (...) de classe.
Au moment de la confluence, le parti et le prolétariat se solidarisent dans la lutte révolutionnaire, et le facteur idéologique en est le ciment.
La dégénérescence du parti de classe n'infirme pas cette loi historique. Elle ne peut exprimer qu'un rejet de la conscience de la classe ouvrière et laisse la place au nouveau parti de classe qui, malheureusement, ne se construit pas de suite, mais est obligé d'attendre la réalisation d'un nouveau travail idéologique tendant à retrouver et enrichir la conscience de classe jusqu'à la poussée d'une crise révolutionnaire.
Les CR et les RKD n'ont pas assimilé la nature du parti parce qu'ils n'ont pas compris l'élément nouveau provenant de la condition économique de la classe ouvrière.
Ainsi se débattent-ils dans certains problèmes où le plus grand flottement existe. Ainsi le problème de la démocratie en est un, où le flottement et l'imprécision chez les CR et les RKD est caractéristique.
D'une part, fort justement, ils proclament que la question de la démocratie n'est pas de même importance que la question du parti. La loi de la majorité l'emportant sur la minorité n'est pas du tout le critère garantissant la victoire révolutionnaire, que ce soit dans la classe ouvrière ou dans le parti.
Ils devraient donc arriver à conclure que le décret interdisant la formation de fractions organisées dans le parti (les courants étant admis et autorisés) provient de l'application stricte de la démocratie, dans la lettre comme dans le fond. Mais là où tout se gâte c'est sur la question des Soviets.
Ils ont considéré que la dictature du prolétariat c'était le prolétariat en armes organisé dans les Soviets - organismes élus démocratiquement et n'étant conditionnés, dans leur nature révolutionnaire, non par la démocratie qui y règne mais par l'existence du parti. Ce subterfuge-là consiste à rejeter par la porte la démocratie comme facteur révolutionnaire primordial et à le réintroduire par la fenêtre.
En effet, baser le pouvoir ouvrier sur les Soviets, en donnant alors au parti le rôle de conseiller, revient 1) à garantir la révolution par l'élection démocratique, 2) à considérer une séparation idéologique entre le prolétariat révolutionnaire et le parti qui exprime cette révolutionnarité.
Et voilà notre principe démocratique assis à la place d'honneur, de même valeur sinon plus que le parti.
L'exemple des Soviets en Allemagne ainsi que le non-désaveu des CR et RKD de la tactique de Lénine à la veille d'Octobre - tactique rejetant le mot-d'ordre "tout le pouvoir aux soviets" par "tout le pouvoir aux comités d'usines" si le nouveau congrès ne se prononçait pas pour les bolcheviks - n'a pas éclairé d'une bougie leur entendement.
Pour eux, Soviet et Comité d'usine représentent la même chose. Il faut croire que Lénine était mal informé.
Seulement le soviet s'élisait sur la base de la localité, tandis que le comité d'usine sur la base de l'usine, représentant surtout le prolétariat en arme, mais la fraction la plus dynamique et la plus consciente.
Alors, est-ce parce que les soviets ont perdu leur caractère démocratique ou est-ce parce que le parti ou l'Internationale ont commis des erreurs se soldant par la défaite révolutionnaire que l' État ouvrier a dégénéré jusqu'à devenir capitaliste ? Ils nous répondent astucieusement : "c'est l'un et l'autre."
Non ! C'est la dégénérescence politique de l'Internationale qui a entraîner une transformation de la nature de classe des soviets.
Et le pouvoir ouvrier n'est nullement garanti par les soviets et la démocratie qui y règne, mais uniquement par la ligne politique que la classe a grâce à son avant-garde.
La formule du pouvoir ouvrier - exprimée par le prolétariat en arme, élisant démocratiquement et révoquant à chaque moment les soviets - est fausse.
Le pouvoir ouvrier, ce n'est pas les soviets ni le prolétariat en arme mais la dictature des intérêts de la classe ouvrière sur la classe capitaliste.
Nous ne rejetons pas les soviets et le prolétariat en arme, au contraire, mais nous précisons que les soviets révolutionnaires et le prolétariat en arme sont une résultante de la conscience de la classe, concrétisée et développée par le parti, se généralisant grâce à une situation montante et à l'action du parti dans la classe ouvrière.
Le problème des organismes de l' État ouvrier a son importance du point de vue idéologique en ce qu'il invite et forme les ouvriers à la gestion de l' État et, du point de vue technique, pour une planification. Mais il demeure secondaire face à la nécessité qu'a l' État de défendre la classe ouvrière d'un retour de flamme du capitalisme et de former le prolétariat en vue de l'organisation de la société.
Pendant toute la période de l' État ouvrier, nous sommes en pleine direction de la société et (...) organisme des classes est plus préparé, plus apte que le parti à diriger ?
Si le facteur principal de l' État ouvrier n'est pas le parti, c'est-à-dire l'idéologie active, dynamique de classe de tous les organismes, supra-organisme que l'on créera le plus démocratiquement dans la classe ouvrière, ne pouvant pas donner à l' État sa caractéristique prolétarienne.
De là à dire que l' État prolétarien c'est le parti, il y a un abîme.
Les organismes soviets démocratiquement élus - parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de trancher certains problèmes en un sens juste ou faux - expriment un contenu révolutionnaire si le parti de classe détient la majorité et dirige en fraction de la généralisation de la conscience révolutionnaire qui s'exprimera par la majorité.
Mais c'est la conscience révolutionnaire qui est l'élément primordial car, si le parti dégénère du fait de fautes politiques qui renforcent l'opportunisme en son sein, la majorité démocratique sera encore là pour aider la contre-révolution, marquant par là une baisse conséquente du prolétariat au niveau de sa conscience.
Le parti n'est pas l' État, il le dirige en tant qu'expression la plus élevée de la conscience de classe.
Là encore les CR et RKD font une confusion. Pour eux, il y a ou bien dictature du parti ou bien dictature du prolétariat.
Nous leur demanderons seulement : s'il y a dictature du parti, que défend cette dictature ? Et si elle défend les intérêts du prolétariat, alors c'est la dictature du prolétariat. Quels sont les organismes qui exécutent cette dictature ? Ce n'est sûrement pas le parti mais l' État ouvrier.
Qui dirige l'exécution de la dictature ? C'est immanquablement le parti car, au fur et à mesure que le parti ne la dirige plus, c'est que nous nous acheminons vers le socialisme ou la société sans classe.
Si le parti ne défend pas les intérêts de classe du prolétariat, c'est qu'alors il n'est plus le parti de la classe.
Pour nous, il n'existe pas deux dictatures ; la dictature du prolétariat est l'expression de la fusion idéologique du parti avec la classe ouvrière.
Nous ne nous sommes, en définitive, attaqués qu'aux points centraux du problème que l'avant-garde a résolu et doit compléter.
Notre exposé a été peut-être trop théorique. Mais, concernant notre plate-forme, nous rappellerons que deux documents ont paru. L'un à la formation du noyau en 1942, "la déclaration de principe" (où nous reprenions, d'une manière condensée, la notion de parti et la notion de fraction) qui fera l'objet d'une critique dans un article des RKD sur la faillite des courants ouvriers et révolutionnaires issus de la 3ème Internationale. De plus, à la conférence de juillet 1945, nous avons repris les principaux points de notre "déclaration" de 1942 et les avons développés et enrichis dans le document "Résolution et taches de la période transitoire".
Que les CR et RKD fassent une critique de ces documents.
Concernant les points tels le front unique, les questions nationale et coloniale, les CR et RKD, bien qu'ayant défendu sur la classe capitaliste.
Nous ne rejetons pas les soviets et le prolétariat en arme, au contraire, mais nous précisons que les soviets révolutionnaires et le prolétariat en arme sont une résultante de la conscience de la classe, concrétisée et développée par le parti, se généralisant grâce à une situation montante et à l'action du parti dans la classe ouvrière.
Le problème des organismes de l' État ouvrier a son importance du point de vue idéologique en ce qu'il invite et forme les ouvriers à la gestion de l' État et, du point de vue technique, pour une planification. Mais il demeure secondaire face à la nécessité qu'a l' État de défendre la classe ouvrière d'un retour de flamme du capitalisme et de former le prolétariat en vue de l'organisation de la société.
Pendant toute la période de l' État ouvrier, nous sommes en pleine direction de la société et (...) organisme des classes est plus préparé, plus apte que le parti à diriger ?
Si le facteur principal de l' État ouvrier n'est pas le parti, c'est-à-dire l'idéologie active, dynamique de classe de tous les organismes, supra-organisme que l'on créera le plus démocratiquement dans la classe ouvrière, ne pouvant pas donner à l' État sa caractéristique prolétarienne.
De là à dire que l' État prolétarien c'est le parti, il y a un abîme.
Les organismes soviets démocratiquement élus - parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de trancher certains problèmes en un sens juste ou faux - expriment un contenu révolutionnaire si le parti de classe détient la majorité et dirige en fraction de la généralisation de la conscience révolutionnaire qui s'exprimera par la majorité.
Mais c'est la conscience révolutionnaire qui est l'élément primordial car, si le parti dégénère du fait de fautes politiques qui renforcent l'opportunisme en son sein, la majorité démocratique sera encore là pour aider la contre-révolution, marquant par là une baisse conséquente du prolétariat au niveau de sa conscience.
Le parti n'est pas l' État, il le dirige en tant qu'expression la plus élevée de la conscience de classe.
Là encore les CR et RKD font une confusion. Pour eux, il y a ou bien dictature du parti ou bien dictature du prolétariat.
Nous leur demanderons seulement : s'il y a dictature du parti, que défend cette dictature ? Et si elle défend les intérêts du prolétariat, alors c'est la dictature du prolétariat. Quels sont les organismes qui exécutent cette dictature ? Ce n'est sûrement pas le parti mais l' État ouvrier.
Qui dirige l'exécution de la dictature ? C'est immanquablement le parti car, au fur et à mesure que le parti ne la dirige plus, c'est que nous nous acheminons vers le socialisme ou la société sans classe.
Si le parti ne défend pas les intérêts de classe du prolétariat, c'est qu'alors il n'est plus le parti de la classe.
Pour nous, il n'existe pas deux dictatures ; la dictature du prolétariat est l'expression de la fusion idéologique du parti avec la classe ouvrière.
Nous ne nous sommes, en définitive, attaqués qu'aux points centraux du problème que l'avant-garde a résolu et doit compléter.
Notre exposé a été peut-être trop théorique. Mais, concernant notre plate-forme, nous rappellerons que deux documents ont paru. L'un à la formation du noyau en 1942, "la déclaration de principe" (où nous reprenions, d'une manière condensée, la notion de parti et la notion de fraction) qui fera l'objet d'une critique dans un article des RKD sur la faillite des courants ouvriers et révolutionnaires issus de la 3ème Internationale. De plus, à la conférence de juillet 1945, nous avons repris les principaux points de notre "déclaration" de 1942 et les avons développés et enrichis dans le document "Résolution et taches de la période transitoire".
Que les CR et RKD fassent une critique de ces documents.
Concernant les points tels le front unique, les questions nationale et coloniale, les CR et RKD, bien qu'ayant défendu
La guerre impérialiste éclatée en 1939, parce qu’une date décisive pour le prolétariat français.
Elle est l'aboutissement et le point culminant d'une période de recul du prolétariat, période au cours de laquelle tous les efforts de reconstruire l'organisme politique de la classe se sont heurtés au cours historique objectif de la guerre et se sont soldés par des échecs.
L'organisation trotskiste, par ses positions politiques et méthodes d'organisation, ne pouvait pas regrouper les éléments révolutionnaires et devait sombrer rapidement en tant qu'organisation révolutionnaire. Son entrée dans le parti de la 2ème Internationale est le point terminal de son existence en tant qu'organisation prolétarienne. Ses positions politiques prises par la suite -à l'occasion de la guerre d'Éthiopie, de la guerre impérialiste en Espagne, sur l'antifascisme, sur la défense de la Russie et sur la guerre impérialiste mondiale- sont autant de manifestations de son évolution et de sa nature anti-prolétarienne.
Les groupes issus du Trotskisme et unifiés autour de l'Union Communiste représentaient à l'origine incontestablement une réaction prolétarienne. Mais l'absence de principes programmatiques et la confusion politique ont fait de l'UC un groupe éclectique où coexistaient des éléments et des tendances politiques hétéroclites allant des positions du Raten Komunisten hollandais à celles du POUM espagnol.
La guerre impérialiste en Espagne a été la pierre de touche, une épreuve historique décisive pour l'ensemble des groupes se réclamant du prolétariat révolutionnaire.
Les positions prises par l'UC dans la guerre impérialiste en Espagne, en dépit de ses (...) et réserves, ont situé celle-ci dans le camp des défenseurs de la "République" et de la "démocratie" aux côtés du POUM, des trotskistes et de tous les groupes prisonniers de l'idéologie bourgeoise de l'antifascisme.
Désormais les positions de la classe ne pouvaient être sauvegardées qu'en dehors de ces formations politiques, dans la rupture idéologique et organisationnelle avec elles. Le regroupement des révolutionnaires ne pouvait et ne devait se faire que dans la lutte contre et en dehors de ces organisations tombées dans l'engrenage du capitalisme.
Les scissions qui se produisent autour de la question espagnole dans la Fraction Italienne de la Gauche Communiste, dans la Ligue des Communistes Internationalistes en Belgique, les sorties de l'UC et la formation du Groupe des Travailleurs Marxistes du Mexique ont le même caractère et sont de la même nature que la rupture des bolcheviks avec la 2ème Internationale lors de la 1ère guerre impérialiste en 1914.
Il faudra attendre l'éclatement de la guerre impérialiste en 1939, la liquidation définitive idéologique et organisationnelle de ces anciens groupes en France pour qu'au cours de la guerre, à la faveur de conditions historiques nouvelles, surgissent et se regroupent des éléments révolutionnaires, donnant naissance à des groupes nouveaux et indépendants.
La formation du premier noyau en 1942 qui se transforma ensuite en Fraction Française de la Gauche Communiste et la formation du groupe CR en 1944 sont autant de manifestations d'un processus de rassemblement de révolutionnaires en France et expriment la tendance historique du prolétariat de se donner une organisation politique de classe.
Quelle qu'ait été leur faiblesse numérique, leur insuffisance programmatique, leurs erreurs et leurs crises intérieures, ces formations sont le produit d'une situation internationale de reprise des luttes sociales, représentant le caractère de cette situation nouvelle, contiennent des prémices d'évolution et de popularisation révolutionnaire et, par là-même, n'ont rien de commun dans leurs fonctions avec les groupes existant avant la guerre, qui devaient se liquider avec l'éclatement de celle-ci.
Désormais, l'élaboration des programmes de la révolution, base fondamentale du futur parti, la formation et la réélection des cadres pour le futur parti, ne pouvaient se faire qu'à travers ces groupes et dans la confrontation politique publique de ces groupes.
La Fraction Française de la Gauche Communiste représentait, à ce titre, une preuve de garantie politique parce qu'elle représente une continuité politique plus directe. Ses éléments ne venaient pas exclusivement du Trotskisme, parce qu'ils se sont reformés -mais pas longtemps- dans l'organisation anti-prolétarienne du Trotskisme et ont été moins infestés par cette idéologie ; parce qu'ils ont plutôt su rompre individuellement avec les organisations qui participaient à la guerre impérialiste ; ou ils n'ont pas tenté de former, pendant les longues années de guerre, des oppositions stériles qui, involontairement, se sont rendues néanmoins complices politiquement de ces organisations étrangères au prolétariat. La Fraction Française s'est formée sur la base d'une déclaration de principes sans cesse complétée par des documents programmatiques portant sur les problèmes brûlants posés par l'expérience russe et par les luttes du prolétariat international entre les deux guerres, problèmes non résolus ou mal résolus par l'IC. La Fraction Française se rattache, de par sa formation, au corps idéologique de la Gauche Communiste Internationale qui représente incontestablement les positions de classe les plus avancées à la veille de la guerre impérialiste et qui représente historiquement le chaînon qui relie la 3ème à la future 4ème Internationale Communiste, tout comme les bolcheviks ont représenté le lieu et la continuité historique entre la 2ème et la 3ème Internationale.
Mais si notre organisation pouvait avec raison prétendre vouloir jouer le rôle de la Fraction en France et œuvrer dans ce sens par son travail théorique et pratique ; ce rôle de Fraction qui est le canal qui va de l'ancien Parti enlevé par le capitalisme à la construction du nouveau Parti de classe, se faisant sur les bases programmatiques et organisationnelles de la Fraction ; elle a toujours rejeté la caricature grotesque de la notion de fraction basée sur une prétention infantile et consistant à proclamer qu'en dehors de la Fraction aucune possibilité ne subsiste d'existence de groupes à nature prolétarienne et révolutionnaire.
Ces contre-vérités historiques furent déjà dénoncées à l'aube du mouvement ouvrier, par Karl Marx, dans le Manifeste Communiste. Les communistes sont les représentants les plus conséquents, les plus conscients des buts historiques du prolétariat et des moyens de leur réalisation, mais non l'expression unique. De plus, l'histoire a, maintes fois, apporté la preuve que la réalité suit parfois des voies plus complexes que la théorie ne l'annonce.
Théoriquement il reste vrai que le processus le plus directe, le plus économique de la construction de nouveaux Partis, après la trahison des anciens, est là le processus qui se fait par la succession Fraction-Parti. Mais, dans la réalité, des facteurs multiples peuvent contrecarrer ce processus et l'obliger à emprunter un long détour.
Aussi, dans le passage entre les partis de la 3ème Internationale et ceux de la 4ème, seul le prolétariat italien est parvenu, pour des raisons historiques déterminées, à se (muer [?]) le processus direct à travers la succession Fraction-Parti. En Belgique, ce processus est déjà beaucoup moins direct. En France, encore moins.
La gangrène stalinienne et la décomposition trotskiste ont été des facteurs historiques puissants pour contrecarrer le processus de formation de fraction. Aussi, voyons-nous surgir des groupes aux positions politiques plus ou moins achevées, représentant et contenant des éléments de nouveaux partis à construire.
Le marxiste ne pose pas d'ultimatum à l'histoire mais tient compte du déroulement des cours objectifs, participe à ces cours en vue de contribuer à leur détermination dans la direction où se trouvent les intérêts historiques du prolétariat. Toute autre voie mène à la fixation des révolutionnaires en sectes, chapelles et systèmes qui sont tôt ou tard privés de la vie et liquidés par la réalité mouvante.
L'ouvrage de la guerre n'est pas passé sans que son souffle dévastateur ne se fasse sentir jusque dans les rangs de la Gauche Communiste Internationale. L'isolement d'abord, la guerre impérialiste ensuite ont déterminé, au sein de la Gauche Communiste, la formation d'un courant révisionniste dont les positions commencent par la négation des antagonismes inter-impérialistes et, en conséquence, par celle du danger d'une guerre impérialiste généralisée, qui a développé au cours de la guerre des théories sur l'existence sociale du prolétariat, sur une nouvelle ère de prospérité économique dite "de l'économie de guerre", sur la négation de tout travail révolutionnaire et internationaliste au cours de la guerre, sur l'impossibilité de la notion de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et sur la nécessité de son rejet. Ce courant révisionniste, qui a été une terrible entrave au regroupement et à l'activité de la Gauche Communiste au cours de la guerre, a fini, après la cessation de l'occupation allemande, par préconiser et par s'intégrer dans des comités antifascistes, organisations en apparence au-dessus des classes et inter-partis, en réalité des officines de la bourgeoisie "démocratique".
Ce courant qui quittait le terrain de classe n'avait plus de place dans la Gauche Communiste. Une partie de la Fraction Italienne groupée autour du comité de Marseille et la Fraction Française ont proclamé la rupture politique avec ce courant et ont voté son exclusion organique.
L'attitude à prendre envers ce courant (avec lequel une partie de la GCI se refusait à rompre) et les positions politiques qu'il défendait, l'analyse et l'appréciation des événements de 1943 en Italie dans lesquels certains éléments de la GCI niaient l'intervention du prolétariat, l'appréciation de l' État russe que d'autres éléments continuaient à considérer, après 4 ans de guerre, comme non-impérialiste, comme un État prolétarien dégénéré tout en répétant la défense de cet État, et enfin l'attitude à avoir envers d'autres groupes révolutionnaires surgis au cours de la guerre, comme le RKD et le CR, révélèrent des divergences d'une profondeur telle qu'on ne pouvait plus parler d'une UNITÉ POLITIQUE de la GCI sans se duper soi-même et sans tromper les autres.
Le problème du regroupement de l'avant-garde à l'échelle nationale et internationale ne se posait plus simplement en termes de rapports entre l'assemblée des fractions regroupées dans la GCI et les groupes extérieurs à celle-ci mais passait désormais à l'intérieur même des fractions, dans le regroupement des révolutionnaires et leur rupture avec le courant révisionniste, anti-prolétarien au sein de la GCI.
La Fraction Française de la Gauche Communiste devait reproduire en son sein les luttes de tendances existant dans l'ensemble de la Gauche Communiste. Ces luttes, souvent obscurcies par des questions contingentes, par des choses secondaires, par des polémiques à caractère personnelle, par la calomnie, apparaissent aujourd'hui dans leur fond politique véritable, révèlent leur nature profonde.
Une tendance, celle de Freder-Al, constamment ballottée entre la position révolutionnaire et la position révisionniste, marchant sans cesse en zigzag entre nous et le courant Vercesi, s'est lentement formée au sein de la Fraction Française. À chaque pas en avant que cette tendance faisait vers des positions révolutionnaires de la majorité de la Fraction Française, elle refaisait, le lendemain, DEUX PAS EN ARRIÈRE vers le courant Vercesi. L'opportunisme ne suit pas toujours une ligne droite, ouvertement opportuniste, mais le plus souvent camoufle sa nature réelle, surtout au commencement, sous des phrases de gauche, prenant des attitudes spectaculaires d'intransigeance. Pour apprécier correctement la nature d'un courant politique, pour mettre à jour une tendance opportuniste, il faut se garder de le juger d'après des positions isolées, dans des circonstances isolées, mais le suivre dans sa tendance générale, faire la somme de ses zigzags et établir le sens de sa ligne courbe.
À titre d'exemple typique, nous rappellerons la rage soudaine et inattendue de la tendance Française, préconisant, dans un de ses accès brusque d'intransigeance verbale, l'exclusion sans discussion de Vercesi. Notre Fraction - qui a combattu politiquement et de plus en plus violemment la tendance opportuniste de Vercesi, qui l'a combattu publiquement dès le premier jour (voir Bulletin International année 1943-44, Internationalisme en 1945, les brochures "Notre réponse" de mai 1944 et "Quand l'opportunisme divague" de mai 1945) - répugnait à cette méthode d'exclusion dans l'ombre. La majorité de notre Fraction a toujours proclamé la nécessité d'une réparation avec la tendance Vercesi. Mais, pour que cette réparation ait une valeur, représente un enrichissement idéologique de l'organisation, assure son évolution révolutionnaire, il fallait que cette réparation se fasse en pleine clarté, après une discussion politique publique, après que nous ayons apporté publiquement la démonstration de la nature opportuniste de la tendance Vercesi. C'est à cette condition que les scissions se justifient, sont révolutionnairement fécondes et ne sont pas le produit de réactions passagères (...) rage de nos champions de l'intransigeance verbale qui a duré tout juste deux mois, leur a servi pour leur éviter d'être obligé de combattre ouvertement les positions politiques de l'opportunisme, de même que l'exclusion de Vercesi (...) sans explication publique leur a permis de se regrouper (...) avec Vercesi contre la Fraction.
Tout militant révolutionnaire expérimenté connaît la signification de l'intransigeance verbale. Il suffit d'attendre un peu pour voir apparaître sous la couche verbale d'intransigeance la pratique constante du plus vulgaire opportunisme. L'exemple historique le plus frappant peut-être est donné par la fin (...) de l'anarchisme. L'anarchisme, dans sa lutte violente contre le Marxisme, s'est gargarisé, pendant 75 ans, de phrases ronflantes contre l'étatisme, contre l'autoritarisme, contre la dictature du prolétariat. A la théorie marxiste de l'inévitabilité d'une phase transitoire après la révolution, dans laquelle le prolétariat est obligé de recourir à la violence et à l'exercice du pouvoir politique, les anarchistes apportaient le communisme "libératoire" immédiat et autres fantaisies de ce genre. Mais, après 75 ans de bavardages et de phrases creuses, quand l'anarchisme a trouvé à même, pour la première fois, de traduire dans la pratique, dans son pays (...), l'Espagne, ses élucubrations théoriques, il a non pas instauré un gouvernement révolutionnaire du prolétariat mais a adhéré à un gouvernement capitaliste d'union sacrée et de guerre impérialiste.
Mais là où l'intransigeance opportuniste atteignit son comble, ce fut dans les questions d'appréciation et de rapports à avoir avec d'autres groupes révolutionnaires tels les RKD et les CR. Non pas que les "intransigeants" aient apportés la moindre critique sérieuse des erreurs des RKD et des CR ; ce travail critique fut insuffisant et fut laissé extérieur à la majorité de la Fraction, se contentant de déclamer et réciter verbalement des principes abstraits, appris par cœur et non-assimilés, et réclamant la rupture de tout contact politique et organisationnel avec ces groupes.
L'attachement purement verbal (ce qui est dans leur nature) à la Gauche Communiste leur servait de je-ne-sais quelle ceinture de chasteté contre tout ce qui est extérieur à la Gauche Communiste, considéré en bloc comme un danger mortel de souillure de la pureté virginale de la Gauche Communiste. Au fond, cela permettait d'abriter derrière le talisman de la Gauche Communiste tout révisionnisme, tout opportunisme (...)
L'opportunisme, fidèle à lui-même, préfère toujours l'attachement sentimental (...), mais qui nous semblaient susceptibles de servir de critères de délimitation.
Ces quatre points sont :
Ce sont ces quatre points que notre Fraction a présenté comme critère de délimitation afin de permettre aux groupes existants afin de permettre aux groupes, existant nationalement et internationalement, en accord avec ces points, d'établir, sur cette base politique, des contacts et des discussions de clarification et de confrontation. Cette méthode de clarification et de discussion politiques entre les divers groupes véritablement révolutionnaires comporte, à nos yeux, l'avantage 1) de se délimiter d'abord des groupes antiprolétariens, comme le trotskisme, le POUM et autres courants opportunistes camouflés ; 2) de permettre une discussion politique féconde entre les divers groupes révolutionnaires, discussion qui, seule, peut révéler les possibilités de regroupement ultérieur, sur la base de positions politiques principielles ; 3) d'établir une solidarité entre ces groupes révolutionnaires et des actions communes circonstancielles si elle sont nécessitées par des situations particulières.
Aujourd'hui il est possible à tout militant le fond de l'explosion, de l'indignation de nos intransigeants en parole qui décrivaient alors ces quatre points comme une manifestation de néo-trotskisme.
Aujourd'hui qu'ils ont constitué un bloc sans principe avec des éléments qui défendent la participation dans des comités antifascistes ou que l' État russe n'est pas un État impérialiste, on comprend que l'intransigeance d'hier contre les quatre points n'a été dictée que par la volonté de ne pas se lier les mains par (...) des positions principielles et de laisser aussi la porte ouverte à toutes sortes de combinaisons opportunistes. Le refus de discuter avec les CR et les RKD, l'attitude sectaire à leur égard devait être d'autant plus grande et la scission effectuée avec la Fraction Française - sur des questions de procédure organisationnelle et de questions personnelles pour camoufler le fond politique - devait être d'autant plus hâtive qu'on préparait, dans le silence, en sous-mains, des tractations d'unification avec le courant opportuniste de Vercesi.
Le petit groupe qui vient de se former, pour couvrir son caractère d'amalgame opportuniste, d'un titre politique. Pour cela, il n'a pas craint de recourir à des procédés scandaleux d'usurpation du (...) de notre organisation et de s'intituler également de Fraction Française de la Gauche Communiste. La volonté de créer la confusion entre eux et nous est manifeste. Nous protestons et dénonçons ce procédé (...). Ce premier acte, par lequel se manifeste ce groupe, le caractérise et le (...) pleinement. Il est nécessaire encore pour donner une idée exacte de ce groupe (...) et de qui se (...) cet amalgame.
1. La base politique et numérique de ce groupe est donnée par la minorité de la Fraction Italienne exclue par la Fraction en 1937 à la suite des événements espagnols. Quelle qu'ait pu être l'exagération polémique, nous continuons à penser que la position prise par cette minorité dans la question espagnole, participant dans les milices "antifascistes" et dans la guerre impérialiste d'Espagne, a justifié la séparation avec elle et son exclusion de la Gauche Communiste Internationale. Cette minorité, loin de renoncer à ses positions prises dans le passé, les revendique toujours. Avec raison elle considère la participation du courant Vercesi dans le comité antifasciste de Bruxelles comme la continuation et le triomphe de ses positions et (...) à cette politique. L'admission sans discussion de cette minorité, faisant d'elle l'axe du nouveau groupe, c'est la capitulation devant ses positions, c'est l'annulation de la signification de la rupture faite avec elle en 1937, c'est une condamnation posthume, une critique implacable contre la scission faite dans la Ligue Communiste
Internationaliste qui a donné naissance à la Fraction Belge de la Gauche Communiste. Cette admission honorifique c'est l'annulation pure et simple de toute l'activité des Fractions de 1936 à 1943, la condamnation de la création du Bureau International de la Gauche Communiste et de toute son activité.
2. A cette minorité se joignent deux responsables de l'ancienne Union Communiste avec qui les Fractions de la Gauche Communiste ont rompu toute relation politique dès 1936, considérant avec raison que l'Union Communiste, de par ses positions et notamment sa défense du POUM, se situait en dehors des positions de classe du prolétariat. Dans la question syndicale, l'Union Communiste a toujours combattu la position communiste du droit de fraction dans les syndicats, en faveur de la politique de (...) syndicale qu'elle a toujours pratiquée. Un trait de plus, caractéristique du manque de sérieux et de principes des uns et des autres, s'est manifesté sur la notion de la fraction. Sur ce point d'une (...) l'Union Communiste combattait violemment la Fraction Italienne pendant plus de dix ans. Il a suffi de 15 minutes à Ver. de la FI et à Dar. de l'UC pour tomber complètement d'accord et s'apercevoir la divergence de dix ans n'était qu'un regrettable malentendu. L'opportunisme n'a pas de vertèbres. Il va sans dire que ces représentant de l'Union Communiste rentrent dans l'amalgame en ne renonçant à rien de leur idéologie de banqueroute. L'Union Communiste est morte, vive l'Union Communiste.
3. Deux jeunes camarades qui furent aussi intransigeants dans l'organisation que Fr et Al dans la Fraction Française. C'est probablement au nom de la lutte contre toute action commune entre les CR et la Fraction "bordiguiste" pour mieux combattre l'"opportunisme" des quatre points que ces camarades "intransigeants" s'allient à Union Communiste, à la minorité italienne, à Vercesi et à leurs cousins en intransigeance, Fr et Al. Pour ne pas se laisser mouiller par la pluie, sautons dans le fossé !
4. Pour compléter l'équipe, nos deux étudiants, Fr et Al, dans leur naïveté, se sont pris pour des professeurs de... l'intransigeance. La jeunesse politique de ces camarades peut expliquer bien des choses, mais excuser pas toujours. Au lieu de tourner comme une girouette, tous les trois mois, ils feraient mieux de s'arrêter et de réfléchir. Scission, unification, exclusion, vote, cela doit avoir un sens pour un militant sérieux (...) est admissible de voter dans l'ombre l'exclusion de Vercesi, simplement pour avoir (...) le plaisir de s'unifier à lui deux mois plus tard dans une unité politique plus grande.
Et toute cette équipe est formée sous le haut patronage de Vercesi et par son initiative personnelle.
En résumé et pour récapituler, ce groupe se compose de la minorité italienne exclue par la Fraction Italienne et par Vercesi en 1937, de Fr et Al qui ont voté l'exclusion de Vercesi de la Gauche Communiste en mars 1945, du représentant de l'Union Communiste sœur du POUM, d'anciens poumistes qui condamne le POUM, de camarades PI. de CR dont une résolution en octobre 1943 déclarait la position de Vercesi comme contre-révolutionnaire, de deux camarades de CR en mal d'intransigeance et de Vercesi lui-même.
Les couleurs de ces groupes sont l'arc-en-ciel, c'est également leur fond politique. Aucune homogénéité, aucune ligne politique. Tous les opportunistes, du POUM au Comité antifasciste, y ont élu leur (...). Une seule chose les unit : leur version de la clarté politique, de la définition des principes et des positions révolutionnaires conséquentes, non pas en paroles mais dans l'activité continue.
Aucune déclaration politique n'a servi de base à cet amalgame. L'opportunisme se rassemble dans le vague et dans le flou.
Il se réclame bien, dans les grandes lignes, des "Thèses de Rome" et de la plateforme de la Gauche Italienne de 1926, tout en laissant à chacun l'interprétation libre des textes. Sur toutes les questions brûlantes posées par la période la plus (...) et la plus riche en défaites du prolétariat, les questions du fascisme et de l'antifascisme, celles se rapportant à la contre-révolution en Russie, celle de la tendance réalisée du capitalisme vers le capitalisme d' État. Toutes ces questions, y compris les problèmes post-révolutionnaires se rattachant aux rapports entre l' État, le parti et la classe après la victoire de la révolution, sont laissées intentionnellement dans le vague et à la merci des opinions personnelles. Quelle valeur, quel intérêt politique présente dans ces conditions un tel groupe ? Les "Thèses de Rome" et la plateforme de 1926 sont des feuilles de vigne destinées à couvrir le néant politique, la nudité frileuse de l'opportunisme.
Les hommes des Comités antifascistes se réfèrent aux "Thèses de Rome", tout comme les socialistes de l'union sacrée se référaient au "Manifeste Communiste" de Marx et comme les ministres "communistes" se réclament de Lénine.
Tout particulièrement doit être dénoncée la méthode qui a servi à ce regroupement.
Les communistes, les révolutionnaires n'ont pas à cacher leurs buts ni leurs positions. Ils combattent au grand jour. Les scissions nécessaires avec les opportunistes et, encore plus, les regroupements souhaitables entre révolutionnaires, ils les font toujours après discussions politiques, après confrontation et clarification politique loyale, ouvertement devant le prolétariat. Rien n'est plus étranger aux communistes que ces intrigues diplomatiques, les jeux d'influence personnelle et ce véritable maquignonnage politique qui ont présidé à la formation de ce nouveau groupe par (...) individuel de transfuges de tous les groupes.
Cette entreprise de confusion et d'opportunisme - au moment précis où des groupes se réclamant du marxisme révolutionnaire en France se sont enfin engagés dans la voie de la discussion et de la confrontation politique de leurs positions respectives - doit être publiquement dénoncée, avec la dernière énergie.
Le Fraction Française de la Gauche Communiste s'adresse à tous les groupes et à tous les militants révolutionnaires. Elle les appelle à être vigilants contre la nouvelle édition du trotskisme en France.
Pour la délimitation avec les opportunistes sur la base des quatre points avancés par notre Fraction.
Pour la poursuite de la discussion de clarification commencée, seule méthode et seule garantie d'un regroupement de l'avant-garde sur la base solide des principes et d'un programme de la révolution communiste.
Fraction Française de la Gauche Communiste
01/11/1945
À la fin de l’année 1945 s’est tenu le premier Congrès du jeune Parti Communiste Internationaliste d’Italie récemment constitué.
Ce nouveau Parti du prolétariat n’a pas surgi spontanément du néant. Il est le fruit d’un processus qui commence avec la dégénérescence de l’ancien Parti Communiste et de l’Internationale Communiste. Cette dégénérescence opportuniste a fait surgir à l’intérieur même de l’ancien parti la réponse historique de la classe : la Fraction de gauche.
Comme tous les partis communistes constitués au lendemain de la première guerre mondiale, le Parti Communiste d’Italie contenait au moment de sa formation des courants opportunistes et des courants révolutionnaires.
La victoire révolutionnaire du prolétariat russe et du Parti bolchevique de Lénine en octobre 1917, par l’influence décisive qu’elle exerçait sur le mouvement ouvrier international, achevait d’accélérer et de précipiter la différenciation et la délimitation organisationnelle et politique entre les révolutionnaires et les opportunistes qui cohabitaient dans les anciens partis socialistes de la IIème Internationale. La guerre de 1914 a brisé cette unité impossible dans les vieux partis.
La Révolution d’Octobre devait hâter la constitution des nouveaux partis du prolétariat. Mais cette influence positive de la Révolution d’Octobre contenait en même temps des éléments négatifs.
En brusquant la formation de nouveaux partis, elle empêchait la construction de se faire sur la base d’une netteté de principes et de programme révolutionnaire. Ceux-ci ne peuvent être élaborés qu’à la suite d’une lutte politique franche et intransigeante éliminant les courants opportunistes et les résidus de l’idéologie bourgeoise.
Faute d’achèvement d’un programme de la révolution, les anciens Partis Communistes, construits trop hâtivement sur la base d’un attachement sentimental à la révolution d’Octobre, offraient par trop de fissures pour la pénétration de l’opportunisme, dans les nouveaux partis du Prolétariat.
Aussi, l’IC et les Partis Communistes des divers pays verront, dès leur fondation, rebondir la lutte entre les révolutionnaires et les opportunistes. La lutte idéologique - qui devait se faire préalablement et être la condition de la construction du parti, qui ne peut se protéger de la gangrène opportuniste que par l’énonciation des principes et la construction du programme -, n’a eu lieu qu’après la constitution des Partis. Ce de fait, non seulement les anciens partis communistes de par leur constitution introduisaient en leur sein le germe de l’opportunisme, mais encore devaient rendre plus difficile la lutte des courants révolutionnaires contre l’opportunisme survivant et se camouflant à l’intérieur même du nouveau Parti. Chaque défaite du prolétariat, modifiant le rapport des forces de classe en défaveur du prolétariat, produisait inévitablement le renforcement des positions de l’opportunisme dans le Parti, qui à son tour devenait un facteur supplémentaire pour les défaites ultérieures du Prolétariat.
Si le développement de la lutte entre les courants dans le Parti atteignit rapidement une acuité si grande, cela est dû à la période historique présente. La Révolution prolétarienne est sortie des sphères de la spéculation théorique. D’un idéal lointain qu’elle était hier, elle est devenue un problème d’activité pratique, immédiate.
L’opportunisme ne se manifeste plus dans des élucubrations théoriques livresques agissant comme un poison lent sur les cerveaux des prolétaires. À l’époque présente de lutte de classes aiguë, il a sa répercussion immédiate et se paie par des millions de vies de prolétaires et de défaites sanglantes de la Révolution. À l’opportunisme surgissant et se renforçant dans l’IC et ses Partis, à l’opportunisme principal atout et auxiliaire du capitalisme contre la révolution, parce qu’il est le prolongement de l’ennemi de classe au sein même de l’organe décisif du prolétariat. Le Parti, les révolutionnaires ne pouvaient s’opposer qu’en constituant leur Fraction, en proclament la lutte ouverte et à mort contre lui. La constitution de la Fraction signifie que le Parti est devenu le théâtre où s’affrontent les expressions de classes opposées et antagoniques.
Elle signifie le cri de guerre des révolutionnaires pour sauvegarder le Parti à la classe, contre le capitalisme et ses agents opportunistes et centristes, tendant à s’emparer du Parti et à en faire un instrument contre le Prolétariat.
La lutte entre la Fraction communiste de gauche et les fractions centristes et droitières pour le Parti n’est pas une lutte pour la « direction » de l’appareil, mais essentiellement programmatique; c’est un aspect de la lutte générale entre la révolution et la contre-révolution, entre le capitalisme et le prolétariat.
Cette lutte suit le cours objectif des situations, les modifications des rapports de force entre les classes et est conditionnée par ces derniers.
L’issue ne peut être que le triomphe du programme de la Fraction de gauche et l’élimination de l’opportunisme, ou la trahison ouverte du Parti, passant au service du capitalisme. Mais quelle que soit l’issue de cette alternative, l’apparition de la Fraction signifie que la continuité historique et politique de la classe est passée définitivement du Parti à la fraction et que c’est elle seule qui exprime et représente désormais la classe.
Et de même que l’ancien Parti ne peut être sauvegardé que par le triomphe de la Fraction, de même dans l’alternative de la trahison de l’ancien Parti, achevant ainsi son cours inéluctable sous la direction du centrisme, le nouveau parti de classe ne peut se former que sur les bases programmatiques données par la Fraction.
La continuité historique de la classe, le processus de cette continuité se faisant par la succession Parti-fraction-Parti, est une des notions fondamentales de la Gauche Communiste Internationale. Cette position fut longtemps un postulat théorique. La formation du P.C.I. d’Italie et son Ier Congrès apportent la confirmation historique de la justesse de ce postulat.
La Fraction de gauche italienne, après une lutte de 20 ans contre le centrisme, achève sa fonction historique en se transformant et en donnant naissance au nouveau Parti du Prolétariat.
Une deuxième confirmation historique nous est donnée par la constitution du PCI, à savoir sur le moment historique de la formation du nouveau Parti.
Les trotskistes, méconnaissant tous les critères marxistes, abordaient le problème de la formation du Parti comme une question ne relevant d’aucune condition objective. Pour eux, le problème de la formation du Parti ne relève que du volontarisme subjectif, du « savoir-faire », de la manœuvre astucieuse et du noyautage.
Aussi passent-ils de leur position « d’opposition », se déclarant prêts à dissoudre leur organisation propre contre la liberté d’expression démocratique dans le Parti stalinien, à la proclamation du nouveau Parti et d’une nouvelle Internationale. Avec la même désinvolture ils peuvent, quelques mois après, dissoudre leur nouveau Parti et leur nouvelle Internationale pour retourner dans les Partis socialistes de la IIème Internationale qui, depuis 1914, sont devenus des partis de la bourgeoisie. Leur acrobatie dans le domaine du Parti -où, tour à tour, ils sont l’opposition du parti stalinien prêts à se dissoudre, POI, « opposition » dans le parti socialiste, de nouveau PCI pour redevenir opposition dans le PSOP et de nouveau POI- n’a de comparable que l’ensemble de leur inconsistance politique, leur défense de l’URSS, leur participation à la guerre impérialiste, leur participation à la libération nationale et à la résistance.
La Gauche Communiste Internationale a toujours condamné énergiquement cette espèce particulièrement dangereuse d’aventurisme et d’irresponsabilité qui consiste à proclamer, dans n’importe quelle situation, la formation du nouveau Parti.
La dégénérescence et la trahison de l’ancien Parti ne sont pas un produit de la volonté démoniaque ou de l'intrigue de quelques chefs qui se sont vendus à la bourgeoisie mais sont le reflet, la résultante de l'insuffisance du programme initial qui a permis d'abord la pénétration de l'idéologie bourgeoise de se faire et de se cristalliser en un courant opportuniste et d'un cours objectif de défaites et de reculs du prolétariat qui permet à la bourgeoisie de s'emparer du Parti, sans que le prolétariat puisse se défendre. Les mêmes conditions historiques ne permettent pas au prolétariat de sauvegarder son ancien Parti et lui interdisent la formation du nouveau Parti. Seuls un cours nouveau, un changement favorable au prolétariat dans les rapports de force, une reprise générale de la lutte offensive du prolétariat créent les conditions permettant la reconstitution du nouveau Parti. Cette situation n'existait pas entre 1933 et 1939 qui était justement la période du cours vers la guerre impérialiste.
Le RKD qui nous reprochait pendant toute une période, notre soi-disant centrisme, parce que nous restions et agissions en tant que Fraction et en repoussant la phraséologie révolutionnaire sur la formation du Parti quand le moment de cette formation n'était pas encore venu, ne faisait qu'exprimer leur propre incompréhension aussi bien sur la notion fondamentale du Parti et du moment de sa construction que sur la place historique qu'occupe la Fraction.
La formation du PCI d'Italie prouve que le Parti ne se forme pas par la volonté de militants à n'importe quel moment de l'histoire. La succession de la Fraction en Parti reste soumise à certaines conditions objectives comme c'est le cas pour la 1ère partie du processus dans la succession du Parti en Fraction.
La formation du Parti en Italie clôt pratiquement un débat passionné qui a surgi au sein de la GCI et de la Fraction Italienne. Une tendance dans la Fraction Italienne - la tendance Vercesi et en partie aussi la Fraction belge - niait, et cela jusqu'à la fin des hostilités, l'apparition du prolétariat italien sur la scène politique. Pour cette tendance, les événements de 1943 n'étaient qu'une manifestation de la crise économique dite « crise de l'économie de guerre », ou bien une Révolution de Palais, une chamaillerie dans les hautes sphères dirigeantes du capitalisme italien et rien de plus.
Le prolétariat italien, pour cette tendance, était et continuait d'être absent aussi bien politiquement que socialement. Cela devait cadrer avec toute une théorie, échafaudée par cette tendance sur "l'inexistence sociale du prolétariat pendant la guerre et pendant toute la période de l'«économie de guerre»".
Aussi, après 1943 comme avant, ils préconisaient la passivité absolue allant jusqu'à la dissolution organisationnelle de la Fraction. Avec la Fraction italienne, nous avons combattu pied à pied cette tendance liquidationniste dans la GCI[1].
Avec la Fraction italienne, nous avons analysé les événements de 1943 en Italie comme une manifestation avancée de la lutte sociale et de l'ouverture du cours vers la Révolution et préconisé l'orientation de la transformation de la Fraction en Parti.
On ne peut décemment se proclamer solidaire avec l'existence du PCI en Italie sans reconnaître la justesse de notre analyse en 1943. L'un implique l'autre ; la formation du nouveau Parti en Italie, son développement, sont la réponse la plus catégorique concluant un débat qui fut acharné entre nous et la tendance opportuniste de Vercesi.
Comment en effet peut-on concevoir qu'on approuve d'une part la formation du Parti en prétendant par ailleurs que le cours historique n'a pas subi de changement profond ?
Ceux qui, comme la tendance révisionniste, nient qu'en 1943 il y a eu une première rupture du cours de la guerre impérialiste, qu'en 1943 il y a eu une première manifestation d'opposition de la classe à la guerre, devraient - s'ils restaient logiques et s'ils restaient toujours convaincus de la formulation théorique de la Fraction de l'impossibilité de construction du Parti en période de reflux - condamner la formation du PCI comme un acte d'aventurisme volontariste. Il n'en est cependant rien, puisque ceux-là même qui n'avaient pas assez de sarcasmes contre notre analyse "optimiste" sont aujourd'hui les partisans les plus acharnés, les enthousiastes les plus bruyants aujourd'hui. C'est en vain qu'on cherchera dans leurs écrits récents une explication quelconque de leur contradiction flagrante. La facilité avec laquelle on change d'attitude et de position, on accumule des contradictions les plus criantes, est vraiment ahurissante. Les années de politique de zigzag de l'IC ont accoutumé et perverti les esprits au point que, même dans le milieu des groupes de la Gauche, les contradictions les plus évidentes ne provoquent pas toujours des réactions immédiates.
Mais qu'on la reconnaisse, qu'on la justifie ou non, une contradiction reste une contradiction. Devant chaque militant pensant, la question reste posée et aucun subterfuge ne peut en venir à bout. Ou bien le Parti peut être construit dans n'importe quelle période, aussi bien dans la période de flux que de reflux révolutionnaire, et alors ce sont les trotskistes qui avaient raison contre la Gauche communiste internationale, ou bien le Parti peut être construit en Italie et dans les autres pays parce qu'il s'y est ouvert un nouveau cours historique de flux révolutionnaire.
Mais si on accepte la deuxième formulation, cette question se pose immédiatement : "à quels événements doit-on attribuer la signification manifeste d'un nouveau cours historique opposé au précédent, et à quel moment se situe ce nouveau cours".
La chute du régime de Mussolini en Italie comme l'arrêt de la guerre, par eux-mêmes, ne déterminent pas un cours historique nouveau car, s'il en était ainsi, on ne comprendrait pas pourquoi la GCI déclarait impossible et s'opposait violemment à la fabrication de Partis dans la période précédant la guerre, c'est-à-dire la période où la guerre n'existait pas et cela aussi bien dans les pays à régime "démocratique". Non seulement la chute de Mussolini et l'arrêt de la guerre ne déterminent pas le cours montant et n'expliquent pas par eux-mêmes le nouveau cours, mais en se référant à ces événements on ne fait que renvoyer l'explication à des événements qui, précisément, doivent être eux-mêmes expliqués.
On ne fait ainsi que tourner dans un cercle vicieux et on va de difficulté en difficulté.
On connaît la théorie de Vercesi de la "crise de l'économie de guerre", appendice de sa théorie de "l'économie de guerre". Selon cette théorie, la guerre, qui est le point culminant de l'ère de plus grande prospérité et d'essor économique[2], ne s'arrête que par une crise due à l'épuisement économique. Passons sur le paradoxe que la plus grande prospérité qui est la guerre débouche justement dans une crise d'épuisement, cette idée est non moins absurde que la première et en découle directement, ce qui consiste à présenter et à définir la guerre et l'économie de guerre, qui se caractérisent par une politique économique de destruction, comme l'ère de la plus grande prospérité. Nous retiendrons ici seulement cette proposition selon laquelle la guerre s'arrête par une crise d'épuisement économique et c'est cette crise qui, après avoir déterminé l'arrêt de la guerre, conditionne ensuite, dans l'après-guerre, l'apparition du prolétariat et la reprise des luttes sociales.
Si nous admettions un instant ce schéma comme la reproduction exacte de la réalité, une chose reste toujours non démontrée, à savoir pourquoi cette crise "économique" déterminera par sa seule vertu une crise sociale et ouvrira le cours offensif de la révolution en dehors duquel ne peut se fonder le nouveau Parti ? Nous avons connu dans l'histoire bien des crises économiques qui loin d'être un point de départ d'un cours offensif du prolétariat ont, au contraire, coïncidé avec l'accentuation du cours de reflux. Nous prendrons pour exemple les années 1929 à 1934, période du plus bas de la crise permanente du capitalisme décadent. Cette période se caractérise par des défaites du prolétariat international et des défaites d'autant plus grandes qu'elles sont infligées à un prolétariat qui ne combat point et qui subit. C'est la période du passage ouvert des partis de l'IC au service de l' État capitaliste national, réapprenant aux ouvriers la défense de la Patrie. La "crise économique" de Vercesi est absolument impuissante à expliquer le cours historique nouveau.
Mais voyons la vérification de cette théorie dans la réalité concrète ? D'après elle, il fallait attendre patiemment la fin de la guerre impérialiste pour qu'on puisse voir resurgir le prolétariat et s'ouvrir un cours nouveau posant les conditions de la formation du Parti. Tout cela demandait un certain temps. Et en attendant la fin de la guerre, on ne pouvait rien faire du point de vue révolutionnaire. Tout au plus, pouvait-on utiliser cette "morte-saison" du prolétariat pour catéchiser la bourgeoisie, comme le faisait Vercesi dans le Comité antifasciste de l'émigration italienne à Bruxelles. Et que voyons-nous ?
Pendant que Vercesi préside aux destinées de la Coalition antifasciste et fait figure de rédacteur du journal de cette coalition où s'étaient les exhortations les plus chauvines pour la participation à la guerre impérialiste, pendant ce temps en pleine guerre, les militants révolutionnaires en Italie et, en premier lieu, ceux de la Fraction de gauche, font des efforts de rassemblement et s'orientent vers la formation du Parti. Même chronologiquement le Parti naît avant la fin de la guerre.
Le point de départ de la formation du nouveau Parti n'est pas la crise économique de l'après-guerre, mais directement la crise de la guerre, la rupture du cours de la guerre survenue et jaillissant dans le cours même de la guerre, et dont sa manifestation ouverte porte un nom et une date : les événements de Juillet 1943 en Italie.
Aujourd'hui, tout le monde s'est rallié au nouveau Parti et, bien plus, ceux-là mêmes qui ont été les adversaires les plus acharnés de la construction du Parti sont ceux qui poussent le plus de clameurs en sa faveur. Ces cris enthousiastes sont probablement moins des hommages à l'adresse du Parti que le besoin d'oublier et de faire oublier les positions antérieures. Cependant, nous ne croyons pas obéir à on ne sait quel ressentiment, ni à de l'amour-propre, en rappelant les positions respectives de chacun. L'histoire nous a appris à nous méfier doublement des brusques conversions. Nous préférons l'hostilité d'un Martov à l'amitié pernicieuse d'un Martinov converti au bolchevisme. Ce n'est pas que nous considérons qu'une erreur, sur le plan individuel, soit fatale à celui qui la commet. Une correction des fautes, mêmes les plus graves, reste toujours possible. Mais pour qu'il y ait correction il faut qu'il y ait eu auparavant prise de conscience et examen critique.
L'"oubli" n'est que du refoulement. Une maladie blanchie n'est qu'une apparence de guérison et conduit en perspective à des accidents et rechutes fatales. La question est d'autant plus importante qu'il ne s'agit pas ici d'une individualité, d'un cas isolé, mais d'une maladie qui s'est développée au sein de l'organisme de la classe, dans la Fraction. Le fait que la Fraction a été "dépassée" par la fondation du Parti, ne signifie pas le dépassement automatique des maladies qui ont surgi dans la Fraction. Il y a continuité politique entre la Fraction et le Parti, comme il y a continuité physiologique entre l'adolescent et l'adulte.
Et parce qu'existe cette continuité, il n'y a pas d'effacement mais il doit y avoir dépassement. Quitte donc à paraître des trouble-fête et des empêcheurs de danser en rond, nous estimons indispensable de voir dans le déroulement des événements et d'en faire la preuve, l'examen, au travers desquels se vérifient, se confirment ou s'infirment les positions politiques fondamentales d'hier, et afin de permettre, au travers de cette vérification, de dégager la nature politique intime de tel ou tel courant.
Nous avons vu la Fraction italienne et la GCI se diviser en deux courants dont l'opposition ira en se creusant et en s'approfondissant davantage à chaque événement. L'analyse diamétralement opposée des événements de juillet 1943 devait faire sortir les divergences du domaine de la spéculation théorique et les matérialiser dans le domaine de la pratique immédiate. La résolution sur les "Tâches immédiates", votée par la Conférence d'août 1943, formulera notre orientation générale vers l'accentuation de la reprise d'activité sur le plan international et vers la construction du Parti en Italie. Mais tandis que la majorité de la Fraction italienne et de notre Fraction s'inspirèrent de cette résolution, de cette orientation dans leur activité politique, la tendance Vercesi combattra violemment cette orientation et toute l'activité. Partant de "l'inexistence sociale du prolétariat" durant la période de l'économie de guerre, niant son apparition politique dans les remous sociaux en 1943, la tendance Vercesi proclamera la nécessité de la passivité absolue jusqu'à ce que les nouvelles conditions aient mûri. Nous savons, depuis, en quoi consistaient les nouvelles conditions. Vercesi s'est expliqué publiquement à ce sujet. Elles consistaient dans la victoire du bloc anglo-saxon, "victoire que nous devons souhaiter".
Et puisque le défaitisme révolutionnaire de Lénine s'est transformé en défaitisme du fascisme tout court, et puisque cette défaite du fascisme est la condition (jusqu'à présent nous croyions que c'était non la condition mais le produit) de la reprise de la lutte de classes. Vercesi et sa tendance, afin de hâter la maturation de cette condition, proclameront la nécessité de la coalition avec la bourgeoisie "démocratique" et antifasciste. Avec la relève du gendarme nazi par le gendarme "démocratique", avec le changement de l'occupant, la substitution de l'occupation impérialiste allemande par l'occupation non moins impérialiste anglo-saxonne, qu'on a appelée la "libération", Vercesi et sa tendance trouveront la pleine liberté d'action, de la parole, de la presse[3]. En prenant l'initiative de la formation du Comité de coalition antifasciste avec tous les partis "démocratiques" de la bourgeoisie, cette tendance traduit à son tour, dans l'activité pratique, ses vues théoriques.
On saluera l'action des "partisans" en qui on verra une force de classe. On enseignera que l'antifascisme aurait cessé d'être l'arme capitale entre les mains du capitalisme pour dévoyer le prolétariat et détruire sa conscience de classe, pour devenir l'arme de l'émancipation du prolétariat ; on découvrira que la coalition avec la bourgeoisie ne serait plus la trahison du prolétariat, mais serait de la "tactique indirecte" ; on appellera les ouvriers à participer à la farce bouffonne et trompeuse de "l'épuration" ; on fera comprendre aux ouvriers que leurs intérêts de classe leur dictent de se faire les auxiliaires bénévoles de la police et à pratiquer la "dénonciation" à la police des "fascistes" ; on réapprendra aux ouvriers que l'assistance et la culture sont des choses qui sont au-dessus des luttes des partis, c'est-à-dire des classes ; on fera passer les chefs socialistes, traîtres en 1914, pour des amis et protecteurs des ouvriers immigrés ; enfin on se servira de la phraséologie marxiste comme hors-d'oeuvre dans le journal de la coalition où les plats de consistance seront les appels pour le recrutement des volontaires, pour la participation à la guerre impérialiste, pour la victoire des alliés, la libération de la mère-patrie et la reconstruction de la nouvelle Italie "républicaine et démocratique".
La négation de l'existence sociale et politique du prolétariat devait conduire cette tendance à abandonner les positions politiques de la classe et à se rattacher directement à la bourgeoisie. Il n'y a pas de voie mixte ou intermédiaire. Ou contre le capitalisme par la formation du Parti de classe ou pour l'antifascisme avec la bourgeoisie. La Fraction a choisi la première voie, la tendance opportuniste de Vercesi la seconde. Sa banqueroute fut totale.
Mais il ne suffit pas de changer géographiquement de lieu pour effacer derrière soi les traces d'une pratique et d'une politique de trahison. La conversion et le rattachement au Parti, quoique contenant la condamnation de cette politique, n'offre en soi aucune garantie. Cependant, nous ne préconisons pas comme absolument inévitable l'exclusion individuelle. La question est bien plus grave pour pouvoir se régler par de simples meures organisationnelles. Elle ne peut trouver sa solution que dans cette alternative : ou la tendance Vercesi exécute publiquement, devant le Parti et le prolétariat, sa politique de coalition antifasciste et toute sa théorie opportuniste qui l'ont conduit à cette politique, ou bien c'est au Parti, après une discussion critique ouverte, d'exécuter théoriquement, politiquement et organisationnellement, la tendance opportuniste de Vercesi.
Dans la dernière période de son existence, la Fraction Italienne a accompli, en dépit des terribles conditions du fait de la guerre et de sa faiblesse numérique, un travail fécond. Il suffirait de rappeler les documents et résolutions sur la nature de la guerre impérialiste, sur la nature capitaliste de l' État russe, les essais sur le problème de l' État après la victoire de la révolution, les documents contre la théorie révisionniste de l'économe de guerre pour ne citer que les points les plus importants, pour mesurer tout l'acquis positif de son travail pendant la guerre, et qui a dégagé la Fraction de l'impasse où elle s'est trouvée fourvoyée à la veille de la guerre. L'existence de notre Fraction Française de la GC, qui est due en grande partie à l'influence et à la participation directe des camarades de la Fraction Italienne, fait également partie de l'acquis positif de son travail pendant les années de la guerre.
Mais il serait faux de croire qu'il n'y a que de l'actif au bilan. Il y a aussi toute de nombreuses questions que la Fraction Italienne a laissées inachevées, sur lesquelles elle a hésité ou encore qu'elle a mal résolues. Ses erreurs et hésitations portent plus particulièrement sur la période transitoire s'ouvrant avec l'arrêt de la guerre mondiale, sur les objectifs et le programme d'action susceptibles de mobiliser les masses dans la nouvelle situation en vue de la révolution ; sur la question des organismes unitaires de la classe, les Conseils ouvriers ou les syndicats prétendus à tort comme représentant toujours, par leur structure et dans leur nature, l'organisation par excellence de la classe, comme un « État dans l' État ». Elles portaient aussi sur l'illusion d'une possibilité de retour du capitalisme à une « économie de paix » et, le renvoi à une perspective lointaine de la menace d'une troisième guerre impérialiste ; et, dans le domaine concret, une série de fautes à caractère sectaire furent accumulées dans les rapports avec les autres groupes, dans la voie du regroupement international de l'avant-garde.
Nous n'entendons pas faire ici l'histoire de la Fraction Italienne, ni examiner tout son travail. Nous ne voulons nous arrêter que sur les points liés directement à la formation du Parti en Italie, sur les erreurs, à notre avis, qui ont eu une répercussion directe et néfaste sur cette constitution.
Si l'analyse donnée par la Fraction sur les événements de juillet 1943 a été juste, si 1943 marquait une brisure de la guerre impérialiste et ouvrait l'ère de la formation du Parti, il résultait que le devoir de la Fraction consistait dans son retour immédiat en Italie. En réalité la Fraction, qui avait théoriquement entrevu la probabilité des événements, fut pratiquement surprise lors de leur éclatement. Cela se traduit par l'incapacité où elle se trouva de dégager une ligne de conduite d'ensemble, par aucune vision cohérente de ses tâches immédiates, par des hésitations. Durant des mois, la Fraction se trouve dans la position de spectateur, au lieu de jouer un rôle actif d'acteur dans les événements. Pendant toute la période de juillet à septembre, c'est-à-dire jusqu'au moment où le capitalisme parvient à dominer et à canaliser les premiers mouvements spontanés du prolétariat, la Fraction est totalement absente en Italie. Il est évident que la Fraction paye ses fautes politiques et organisationnelles du passé puisqu'elle se trouve ne pas être à même de remplir sa fonction. Ainsi se manifeste une sorte de paralysie, de pétrification dont est atteinte la Fraction et bien que la vie dans l'émigration pendant 20 ans ne soit pas la cause capitale, elle a cependant contribué dans une large mesure. La non-rentrée immédiate de la Fraction en Italie ne doit pas être expliquée par des difficultés d'ordre extérieur certes réelles, mais relève essentiellement de l'état interne propre de la Fraction. Désormais, avec les nouvelles conditions de lutte du prolétariat italien, le maintien de la Fraction Italienne hors d'Italie est un anachronisme qui ne peut se solder que par sa liquidation totale ; et il est juste de dire, comme l'écrivait un camarade, qu'une seconde surprise de la Fraction de cet ordre signifierait sa faillite. En Italie même, les vieux militants de la gauche, les membres de la Fraction qui s'y trouvent, éprouvent le besoin de se regrouper. La pression des événements s'exerce sur eux et les pousse à donner à leur activité une forme organisée et organisationnelle.
La tendance à la construction du Parti en correspondance avec la situation objective s'impose chaque jour davantage. Mais, dans ce programme de construction du Parti qui va de 1943 à 1945, la Fraction, en tant qu'organisation, en tant que corps idéologique homogène, est absente. L'absence de la Fraction, dans cette période critique de formation, se fera terriblement sentir et aura des conséquences graves que nous retrouvons aussi bien dans le mode de regroupement que dans les bases programmatiques du nouveau Parti.
Au lieu de remédier résolument au manquement de la Fraction à ses tâches fondamentales en préparant son retour en Italie, et cela dans le désir de minimiser sa propre défaillance, une partie de la Fraction a trouvé la formule de " la Fraction à l’étranger".
Par cette trouvaille on tendait à diminuer la gravité de sa responsabilité. Elle signifiait : "Toute la critique émise est peut-être juste mais n’a pas de caractère de gravité puisqu'elle ne s’applique en somme qu’à une partie de la Fraction, à la partie, à la section qui est à l’étranger tandis que le gros de l’organisation vit et agit sur place en Italie." Et de là à railler "les paniquards" et "leurs prétentions" de vouloir "dicter" au prolétariat et aux militants se trouvant en Italie.
Il est vrai que la Fraction est parvenue à rejeter cette théorie mais il est néanmoins vrai qu’elle n’est jamais parvenue à éliminer cet état d’esprit qui restait dominant.
La formule de "la Fraction à l’étranger" était doublement fausse et dangereuse. Premièrement, parce qu’elle entretenait consciemment cette contre-vérité de l’existence d’une solide organisation de la Fraction en Italie et, deuxièmement, parce qu’au lieu de chercher à surmonter sa défaillance elle la justifiait dans le passé et dans l’avenir en dégageant l’organisation qui existait de toute responsabilité politique.
Loin de nous de sous-estimer la valeur des camarades qui restaient en Italie. Il est certain que la plus grande partie de la gauche est restée en Italie. Il est probable aussi que cela s'applique aussi bien à la qualité des militants qu'à leur quantité. Le fait que la plupart, se retrouvant aujourd'hui, après 20 ans de fascisme, à leur poste, à la pointe du combat, témoigne hautement de leur trempe et de leur valeur. Mais il ne s'agit pas des valeurs individuelles. L'organisation n'est pas une somme de volontés individuelles, comme la conscience de classe n'est pas une somme des consciences individuelles. L'organisation est une entité. C'est le lieu où se produit et se continue la fermentation idéologique de la classe.
Or, c'est justement la possibilité de maintenir l'organisation qui manquait aux camarades en Italie ; et, quelle que puisse être leur valeur individuelle, elle ne peut tenir lieu d'une vie politique organisée. L'organisme politique de classe du prolétariat italien fut, durant le fascisme, la Fraction Italienne telle qu'elle a vécu, agi et évolué. Les positions politiques de la Fraction ne sont pas des contributions d'une section mais l'expression de la vie et de la conscience de la classe. Ce n'est pas une société à responsabilité limitée, une filiale à l'étranger mais la délégation de la classe.
Les militants de la gauche en Italie sont restés, dans des conditions historiques extrêmement difficiles, fidèles au programme de la révolution, et c'est leur grand mérite. Mais c'est la Fraction telle qu'elle a existé, avec son organisation, sa presse hors d'Italie, qui a assuré la continuité historique du prolétariat. C'est elle qui, au nom de la classe, a eu à combattre le centrisme, à faire le bilan de la lutte passée et, sur la base de l'expérience, corriger et compléter le programme de la révolution.
Les illusions sur l'organisation en Italie, les légendes infantiles sur les nouveaux cadres préparés dans le secret, à la barbe de Mussolini, par Bordiga en personne, n'étaient que de l'opium qu'on octroyait à soi-même et aux autres pour oublier, dans l'extase artificielle et mensongère, la réalité de ses propres misères et défaillances.
Pendant toute la période critique de la formation de 1943 à 1945, le Parti a énormément manqué de cadres. Et ces cadres formés par 15 ans de vie de la Fraction, couvraient leurs manquements, leur défaillance, leur absence du manteau de la fausse modestie et se consolaient avec la théorie d'une "section à l'étranger".
En entretenant cet état d'esprit, la Fraction détruisait son propre travail durant 15 ans ; ce travail théorique de la Fraction, qui devait être l'axe du nouveau programme du Parti, devenait "une simple contribution des camarades à l'étranger".
Si aujourd'hui nous trouvons des lacunes et des insuffisances dans la base programmatique du Parti, si nous trouvons une méthode de regroupement surprenant à première vue, la faute incombe avant tout et directement à la Fraction.
Les erreurs s'enchaînent avec une logique implacable. De l'absence physique et politique aux moments décisifs par la justification de cette absence par la théorie de "la Fraction à l'étranger", on devait aboutir à la dissolution pure et simple de la Fraction. Ce dernier pas fut également franchi.
Nous savons très bien que les camarades de l'ancienne Fraction prétendent que nous sommes victimes d'un malentendu ou d'une fausse interprétation. Quelques-uns nous ont même accusé de mauvaise foi. Nous ne pouvons qu'exprimer une fois de plus notre regret et notre étonnement qu'après huit mois la résolution contenant la dissolution, et adoptée à la dernière conférence de la Fraction Italienne, soit toujours restée cachée. Il y a huit mois, on pouvait se perdre dans des finesses juridiques sur le terme équivoque de "rendre le mandat". Aujourd'hui, plus de subtilité possible. Depuis mai 1945, la Fraction Italienne est dissoute. Les camarades rentrés en Italie se sont intégrés en tant qu'individualités dans le Parti. Et nous assistons à ce spectacle paradoxal qui pourrait être comique s'il ne comportait pas un sens politique d'une extrême gravité.
En 1936, le mouvement ouvrier international est soumis à une épreuve historique décisive, c'est la guerre impérialiste en Espagne. Pour la première fois, l'antifascisme se traduit concrètement par l'adhésion à la guerre impérialiste. C'est le nouveau 2 août 1914. Chaque militant ouvrier, chaque groupe est mis à l'épreuve : POUR ou CONTRE la participation à la guerre. La cohabitation de ces deux positions est impossible. La délimitation politique doit aboutir à la délimitation organisationnelle.
En Belgique, une minorité rompt avec la Ligue Communiste Internationaliste pour donner naissance à la Fraction belge de la Gauche Communiste. Dans la Fraction Italienne, une minorité se sépare ou est exclue, et ira rejoindre l'Union Communiste alliée du POUM.
Cette minorité - qui, de 1936 à 1945, est restée hors de la Fraction, contre qui s'est formée la Gauche Communiste Internationale, qui garde et se réclame toujours de ses positions - se trouve aujourd'hui faisant partie du nouveau Parti en Italie.
En 1945, après 6 ans de lutte contre la ligne marxiste et révolutionnaire de la Fraction, la tendance Vercesi crée le Comité de Coalition Antifasciste où elle collabore, dans une union sacrée originale, avec tous les partis de la bourgeoisie.
De ce fait, précipitant la discussion politique, théorique la Fraction est amenée à exclure cette tendance de son sein. Aujourd'hui, cette tendance, sans avoir rien renié de ses positions et de sa pratique, se trouve être partie intégrante du nouveau Parti en Italie et occupe même une place importance dans la direction.
Ainsi, la Fraction - qui a exclu la minorité en 1936-1937 et la tendance Vercesi au début 1945 - se trouve dissoute elle-même fin 1945 mais unie à ceux-là même qu'elle avait exclus ; et cette union c'est... le Parti.
À croire que ce qui était une question de principe pour la Fraction ne l'est pas pour le Parti. Ou bien que ce qui était une question de principe "à l'étranger" ne l'est pas dans "le pays". Ou encore que tout ce qui s'est passé à "l'étranger", toute l'histoire de 15 ans de la Fraction, ses luttes, ses scissions ne sont que des "histoires de fous". C'est à croire que les eaux du Pô possèdent des qualités miraculeuses de laver de toute souillure, de purifier de tout pêché et, par-dessus tout, celle de réconcilier tout le monde. Nous ne savons pas si c'est "l'air du pays" qui possède ce don de transformer un homme du Comité de Coalition Antifasciste en membre du Comité Central d'un parti révolutionnaire, mais nous sommes convaincus que c'est là le résultat de la dissolution hâtive et prématurée, politique et organisationnelle de la Fraction.
La rentrée politique de la Fraction en Italie aurait servi de barrage pour la construction du Parti révolutionnaire du prolétariat.
La dissolution de la Fraction signifie l'ouverture des écluses par où s'infiltrent librement les courants opportunistes. Demain, ces courants risquent d'inonder entièrement le Parti. Telle est la conséquence d'une faute, la plus grave, commise par la Fraction Italienne.
S'il est exact que la constitution du Parti est déterminée par des conditions objectives et ne peut être l'émanation de la volonté individuelle, la méthode employée pour cette constitution est plus directement soumise à un "subjectivisme" des groupes et militants qui y participent. Ce sont eux qui ressentent la nécessité de la constitution du Parti et la traduisent par leurs actes. L'élément subjectif devient aussi un facteur déterminant de ce processus et le suit ; il imprime toute une orientation pour le développement ultérieur du Parti. Sans tomber dans un fatalisme impuissant, il serait extrêmement dangereux de méconnaître les conséquences graves résultant de la façon avec laquelle les hommes s'acquittent et réalisent les tâches dont ils ont pris conscience de leur nécessité objective.
L'expérience nous enseigne l'importance décisive qu'acquiert le problème de la méthode pour la constitution du Parti. Seuls les ignorants ou les écervelés, ceux pour qui l'histoire ne commence qu'avec leur propre activité, peuvent se payer le luxe d'ignorer toute l'expérience riche et douloureuse de la 3ème Internationale. Et ce n'est pas le moins grave que de voir de tous jeunes militants, à peine venus dans le mouvement ouvrier et à la Gauche communiste, non seulement se contenter et s'accommoder de leur ignorance mais en faire la base de leur arrogance prétentieuse.
Le mouvement ouvrier au lendemain de la première guerre impérialiste mondiale se trouve dans un état d'extrême division. La guerre impérialiste a brisé l'unité formelle des organisations politiques se réclamant du prolétariat. La crise du mouvement ouvrier, déjà existante avant, atteint, du fait de la guerre mondiale et des positions à prendre face à cette guerre, son point culminant. Tous les partis et organisations anarchistes, syndicales et marxistes sont violemment secoués. Les scissions se multiplient. De nouveaux groupes surgissent. Une délimitation politique se produit. La minorité révolutionnaire de la 2ème Internationale représentée par les bolcheviks, la gauche allemande de Luxemburg et les Tribunistes hollandais, déjà elle-même pas très homogène, ne se trouve plus face à un bloc opportuniste. Entre elle et les opportunistes tout un arc-en-ciel de groupes et de tendances politiques plus ou moins confus, plus ou moins centristes, plus ou moins révolutionnaires, représentant un déplacement général des masses rompant avec la guerre, avec l'union sacrée, avec la trahison des anciens partis de la social-démocratie. Nous assistons ici au processus de liquidation des anciens partis dont l'écroulement donne naissance à une multitude de groupes. Ces groupes expriment moins le processus de constitution du nouveau Parti que celui de la dislocation, la liquidation, la mort de l'ancien Parti. Ces groupes contiennent certes des éléments pour la constitution du nouveau Parti mais ne présentent aucunement la base de cette constitution. Ces courants expriment essentiellement la négation du passé et non l'affirmation positive de l'avenir. La base du nouveau Parti de classe ne se trouve que dans l'ancienne gauche, dans l'œuvre critique et constructive, dans les positions théoriques, dans les principes programmatiques que cette gauche a élaborés durant les 20 ans de SON EXISTENCE ET DE SA LUTTE FRACTIONNELLE au sein de l'ancien Parti.
La révolution d'octobre 1917 en Russie provoque un enthousiasme dans les masses et accélère le processus de liquidation des anciens partis, de la trahison. En même temps, elle pose, d'une façon brûlante, le problème de la constitution du nouveau Parti et de la nouvelle Internationale. L'ancienne gauche, les bolcheviks, les spartakistes se trouvent particulièrement submergés par le développement rapide de la situation objective, par la poussée révolutionnaire des masses. Leur précipitation dans la construction du nouveau Parti correspond et est le produit de la précipitation des événements révolutionnaires dans le monde. Il est indéniable qu'une des causes historiques de la victoire de la révolution en Russie et sa défaite en Allemagne, Hongrie, Italie réside dans l'existence du Parti révolutionnaire au moment décisif dans ce premier pays et son absence ou son inachèvement dans les autres pays. Aussi les révolutionnaires tentent de combler le décalage existant entre la maturité de la situation objective et l'immaturité du facteur subjectif (l'absence du Parti) par un large rassemblement des groupes et courants, politiquement hétérogènes, et proclament ce rassemblement comme le nouveau Parti.
Autant la méthode "étroite" de la sélection sur des bases principielles les plus précises, sans tenir compte des succès numériques immédiats, a permis aux bolcheviks l'édification du Parti qui, au moment décisif, a pu intégrer dans son sein et assimiler toutes les énergies et les militants révolutionnaires des autres courants et conduire finalement le prolétariat à la victoire, autant la méthode "large", soucieuse avant tout de rassembler immédiatement le plus grand nombre au dépens de la précision programmatique et principielle, devait conduire à la constitution de Partis de masses, véritables colosses aux pieds d'argile qui devaient retomber à la première défaite sous la domination de l'opportunisme. La formation du Parti de classe s'avère infiniment plus difficile dans les pays capitalistes avancés - où la bourgeoisie possède mille moyens de corruption de la conscience du prolétariat - qu'elle ne le fut en Russie.
De ce fait, l'IC croyait pouvoir tourner les difficultés en recourant à d'autres méthodes qu'à celle qui a triomphé en Russie. La construction du Parti n'est pas un problème d'habileté et de savoir-faire mais essentiellement un problème e solidité programmatique.
A la plus grande force corruptive idéologique du capitalisme et de ses agents, le prolétariat ne peut opposer qu'une plus grande sévérité et intransigeance principielles de son programme de classe. Aussi lente que puisse sembler cette voie de la construction du Parti, les révolutionnaires ne peuvent en emprunter une autre que l'expérience a démontré comme conduisant à la faillite.
L'expérience du Spartakusbund est à ce sujet édifiante. La fusion de ce dernier avec les Indépendants n'a pas conduit, comme ils l'espéraient, à la création d'un Parti de classe fort mais à noyer le Spartakusbund par les Indépendants et à affaiblir le prolétariat allemand. Rosa Luxemburg, avant d'être assassinée, et d'autres chefs du Spartakusbund semblaient s'être rendu compte de leur erreur de fusion avec les Indépendants et tendaient à la corriger. Mais cette erreur n'a pas seulement été maintenue par l'IC en Allemagne, elle devait devenir la méthode pratiquée, imposée par l'IC dans tous les pays pour la formation des Partis Communistes.
En France, l'IC "fera" un Parti Communiste par l'amalgame et l'unification imposée des groupes des syndicalistes révolutionnaires, des groupes internationalistes du Parti Socialiste et la tendance centriste, corrompue et pourrie des parlementaires, dirigée par Frossard et Cachin.
En Italie, l'IC imposera également à la Fraction abstentionniste de Bordiga de fonder une seule et même organisation avec les tendances centristes et opportunistes d'Ordino Nuovo et de Serrati.
En Angleterre, l'IC imposera aux groupes communistes d'adhérer à l'Independant Labour Party pour former, à l'intérieur de ce parti réformiste, une opposition révolutionnaire massive.
En somme, la méthode qui servira à l'IC pour "la construction" des Partis Communistes sera partout à l'opposé de la méthode qui a servi et qui a fait ses preuves dans l'édification du Parti bolchevique. Ce n'est plus la lutte idéologique autour du programme, l'élimination progressive des positions opportunistes qui, par le triomphe de la Fraction révolutionnaire conséquente, servira de base à la construction du Parti mais c'est l'addition de différentes tendances, leur amalgame autour d'un programme volontairement laissé inachevé qui serviront de base. La sélection sera abandonnée pour l'addition, les principes sacrifiés pour la masse numérique.
Comment les bolcheviks et Lénine pouvaient-ils emprunter cette voie qu'ils avaient condamnée et combattue pendant 20 ans en Russie ? Comment s'explique le changement de méthode de la formation du Parti, pour les bolcheviks, avant et après 1917 ? Lénine ne nourrissait aucune illusion sur les chefs opportunistes et centristes, sur la conversion des Frossard, des Ledebour à la révolution, sur la valeur des révolutionnaires de la 13ème heure. Lénine ne pouvait méconnaître le danger que représentait l'admission de toute cette racaille dans les Partis Communistes. S'il se décide à les admettre, c'est qu'il subit la pression de la précipitation des événements, parce qu'il croit que ces éléments seront, par le déroulement même des événements, progressivement et définitivement éliminés du sein du Parti. Ce qui permet à Lénine d'inaugurer la nouvelle méthode, c'est qu'il se base sur deux faits nouveaux qui, à ses yeux, offrent une garantie suffisante : la prépondérance politique du Parti bolchevique dans l'IC et le développent objectif du cours révolutionnaire. L'expérience a montré depuis que Lénine a commis une erreur colossale de sous-estimer le danger d'une dégénérescence opportuniste, toujours possible d'un parti révolutionnaire, et d'autant plus favorisée que la formation du Parti ne se fait pas sur la base de l'élimination des tendances opportunistes mais sur leur camouflage, leur addition, leur incorporation en tant qu'éléments constitutifs du nouveau Parti.
Contre la méthode "large" d'addition qui triomphait dans l'IC, la gauche rappelait avec vigueur la méthode de sélection : la méthode de Lénine d'avant la révolution d'Octobre. Et c'est un des plus grands mérites de Bordiga et de sa fraction d'avoir le plus énergiquement combattu la méthode de l'IC et mis en évidence l'erreur de la méthode de formation du Parti et les conséquences graves qu'elle comportait pour le développement ultérieur des partis communistes. Si la fraction de Bordiga a finalement accepté de former le Parti Communiste d'Italie avec la fraction de "l'Ordino Nuovo", elle le fit en se soumettant à la décision de l'IC, après avoir formulé les plus sévères critiques et en maintenant ses positions qu'elle se réservait de faire triompher à travers les crises inévitables au sein du Parti et à la suite même de l'expérience historique vivante, concrète.
On peut aujourd'hui affirmer que de même que l'absence des partis communistes lors de la première vague de la révolution de 1918-20 fut une des causes de son échec, de même la méthode de formation des Partis de 1920-21 fut une des causes principales de la dégénérescence des PC et de l'IC.
Il n'est pas le moins étonnant que nous assistions aujourd'hui, 23 ans après la discussion Bordiga-Lénine lors de la formation du PC d'Italie (sur cette formation du Parti), à la répétition de la même erreur. La méthode de l'IC, qui fut si violemment combattue par la Fraction de gauche (de Bordiga) et dont les conséquences furent catastrophiques pour le prolétariat, est aujourd'hui reprise par la Fraction elle-même pour la construction du PCI d'Italie.
Beaucoup de camarades de la Gauche Communiste Internationale semblent être frappés d'amnésie politique. Et, dans la mesure où ils se rappellent les positions critiques de la gauche sur la constitution du Parti, ils croient aujourd'hui pouvoir passer outre. Ils pensent que le danger de cette méthode se trouve circonscrit sinon complètement écarté du fait que c'est la Fraction de gauche qui l'applique, c'est-à-dire l'organisme qui a su résister pendant 25 ans à la dégénérescence opportuniste de l'IC. Nous retombons ainsi dans les arguments des bolcheviks. Lénine et les bolcheviks croyaient aussi que, du fait que c'étaient eux qui appliquaient cette méthode, la garantie était donnée. L'histoire nous prouve qu'il n'y a pas d'infaillibilité. Aucun parti, quel que soit son passé révolutionnaire, n'est immunisé contre une dégénérescence opportuniste. Les bolcheviks avaient au moins autant de titres révolutionnaires à faire valoir que la Fraction Italienne de la Gauche Communiste. Ils avaient non seulement résisté à l'opportunisme de la 2ème Internationale, à la trahison de la guerre impérialiste, ils avaient non seulement formé le Parti mais avaient aussi conduit le prolétariat à la victoire. Mais tout ce passé glorieux - qu'aucune autre fraction n'a encore à son actif - n'a pas immunisé le Parti bolchevik. Chaque erreur, chaque faute est une brèche dans l'armature du Parti par où s'infiltre l'influence de l'ennemi de classe. Les erreurs portent leurs conséquences logiques.
Le Parti Communiste Internationaliste d'Italie se "construit" par la fusion, l'adhésion de groupes et tendances qui ne sont pas moins opposés politiquement entre eux que le furent la Fraction abstentionniste de Bordiga et "l'Ordino Nuovo" lors de la fondation du PC en 1921. Dans le nouveau Parti viennent prendre place, à titre égal, la Fraction Italienne et la Fraction Vercesi exclue pour sa participation au Comité de Coalition Antifasciste. C'est non seulement une répétition de l'erreur de méthode d'il y a 25 ans mais une répétition aggravée.
En formulant notre critique sur la méthode de constitution du PCI d'Italie nous ne faisons que reprendre la position qui fut celle de la Fraction Italienne et qu'elle abandonne aujourd'hui. Et tout comme Bordiga continuait Lénine contre l'erreur de Lénine lui-même, nous ne faisons que continuer la politique de Lénine et de Bordiga face à l'abandon de ses positions par la Fraction Italienne.
Le nouveau Parti n'est pas une unité politique mais un conglomérat, une addition de courants et de tendances qui ne manqueront pas de se manifester et de se heurter. L'armistice actuel ne peut être que très provisoire. L'élimination de l'un ou de l'autre courant est inévitable. Tôt ou tard la délimitation politique et organisationnelle s'imposera. A nouveau, comme il y a 25 ans, le problème qui se pose est: QUI L'EMPORTERA ?
Nous venons d'examiner longuement la place qu'occupe la constitution du PCI d'Italie dans l'histoire du mouvement ouvrier. Nous venons de voir jusqu'à quel point le nouveau Parti peut être considéré comme un pas en avant, un acquis positif du prolétariat ; mais nous avons également souligné les insuffisances et les côtés négatifs qui s'y trouvent.
Notre critique, aussi sévère fût-elle, ne nous conduit pas cependant à la position des RKD qui condamne à priori et définitivement le PCI. La critique que nous avons formulée contre la méthode de constitution du PCI, contre son insuffisance programmatique, conduit certains camarades et groupes à poser la question : faut-il adhérer à ce Parti ? Faut-il participer à cette expérience ?
Les "gauches communistes de la 13ème heure" -la "claque" de Vercesi- rougissent d'indignation à la seule formulation d'une telle question. Il est navrant de voir s'instituer ce genre de fétichisme dans la Gauche Communiste Internationale qui consiste à absoudre d'avance toute erreur que peut commettre à un moment donné, sur une question donnée, un groupe ou l'ensemble de la Gauche Communiste Internationale.
Ce système politique que nous avons trop connu chez les staliniens et les trotskistes -qui se passe de la nécessité d'apporter une démonstration, qui remplace la démonstration par l'affirmation : "Nous avons eu raison, nous avons raison et nous aurons toujours raison parce que nous sommes Nous!", qui ne connaît que l'approbation aveugle ou l'excommunication - est un système qui tue toute vie politique dans une organisation, anéantit toute fermentation intellectuelle, arrête tout développement des militants et transforme le mouvement en une misérable chapelle bureaucratique.
Celui qui en politique croit sur parole - disait Lénine - est un incurable idiot. Et toute organisation politique transformée en une église cesse d'être une école de militants pour devenir une machine à fabriquer, d'une part, une petite clique de bureaucrates infaillibles et, d'autre part, une masse de crétins béni-oui-oui.
Dégagés de tout amour-propre chatouilleux, nous entendons discuter toute objection qui peut être soulevée contre nos positions et celles de la Gauche Communiste Internationale. C'est dans cet esprit que nous saisissons l'occasion pour réfuter la position des RKD concernant le PCI d'Italie. Le RKD reprend partiellement notre critique sur l'insuffisance programmatique du PCI, sur la méthode erronée qui a présidée à la constitution du Parti et plus particulièrement notre critique contre le courant révisionniste de Vercesi, et le droit de citer qui lui a été fait dans le nouveau Parti dont il est un élément constitutif. De ce fait, le RKD définit, apparemment avec logique, le PCI d'Italie comme un Parti centriste. Et le RKD de tirer la conclusion que ce Parti est condamné dès maintenant à évoluer fatalement vers les positions opportunistes et contre-révolutionnaires. Aucune possibilité historique n'est donnée, selon les RKD, à un parti centriste de retrouver la voie de la révolution. Aussi proclament-ils la nécessité pour les révolutionnaires en Italie d'abandonner le PCI et de constituer un groupe indépendant.
Contre tout schéma, nous avons ici une suite de déductions logiques. À examiner de plus près la question, nous nous apercevons que c'est là un raisonnement logique dans l'abstrait, une vue schématique n'englobant pas la réalité de la situation concrète.
Quelle est la situation en Italie ? Après 20 ans de domination du fascisme, le prolétariat surgit sur l'arène politique et sociale dans les remous des événements de juillet 1943. Un cours nouveau de reprise de la lutte offensive s'ouvre, qui exige la constitution du Parti de classe. Évidemment si on perd de vue cette situation nouvelle, si on la méconnaît, on s'interdit de comprendre le problème de la constitution du Parti qui, dès lors, n'apparaît que comme un nouvel échantillon de la série des partis fabriqués par les trotskistes.
Contrairement à ces fabrications artificielles, artificielles parce que se faisant dans une situation de recul du prolétariat, ce qui caractérise la constitution du Parti en Italie c'est plutôt le décalage existant entre la reprise spontanée de la lutte classes et le retard accusé dans l'organisation de la conscience de classe : le Parti.
Qu'est-ce que l'acte de la constitution du Parti ? C'est la convergence historique entre une situation objective de reprise offensive de la lutte de classe et l'achèvement maximum du programme par l'organisme de la classe qu'est la Fraction. Cette convergence est rarement parfaite. L'histoire nous enseigne que c'est souvent sous le feu des événements que le Parti modifie, complète son programme. L'exemple le plus frappant nous est donné par le Parti bolchevik qui, entre février et octobre, en plein bouillonnement de la révolution, est appelé à rectifier profondément son programme. De même Spartakusbund travaille fiévreusement son programme au feu de la révolution de novembre 1918.
On peut évidemment se lamenter sur le retard de l'avant-garde mais cela n'avance à rien. Ce qui importe c'est d'avoir conscience de la tâche historique qui incombe aux révolutionnaires dans la période de recul, avec l'examen critique du passé et l'effort théorique, l'élaboration des positions programmatiques où pourra se situer la classe dans sa lutte révolutionnaire.
Cette conscience, la Fraction Italienne l'avait à un très haut degré ; cet effort, elle l'a fourni quasiment seule pendant 20 ans. Et si nous ne la trouvons pas entièrement prête au moment précis, en 1943 par exemple, les raisons sont multiples. Elles doivent être recherchées dans les conditions générales dans lesquelles a dû vivre la Fraction, dans son éloignement du pays, dans son isolement quasi-total, dans le recul le plus grand qu'ait jamais connu la lutte du prolétariat et aussi dans ses propres erreurs et propres faiblesses.
Mais la situation en Italie se bouleverse. 1943 fait jaillir le mouvement de classe comprimé durant 20 ans. La situation ne tient pas compte de la préparation ou non de l'organisme de la classe, de son état. Elle oblige l'avant-garde d'intervenir, de prendre sa responsabilité d'agir. C'est sous le fouet de la situation que l'avant-garde doit accélérer son regroupement, achever son programme.
Le PCI d'Italie, avec toutes ses insuffisances, traduit cet état de décalage de l'avant-garde en rapport avec la situation objective. On peut constater avec regret cet état. On doit accélérer la maturation programmatique mais on ne peut pas "condamner" un état. Voilà un premier point à établir.
La seconde erreur des RKD consiste à coller l'étiquette "centriste" au PCI. Qu'est-ce que le centrisme ? C'est un ensemble de positions politiques se situant entre la révolution et la contre-révolution, entre le prolétariat et la bourgeoisie. Une organisation politique qui ne présentera pas un programme achevé, qui comportera même des erreurs sur un certain nombre de questions importantes mais secondaires, ne peut encore être taxée de "centrisme". Tout au plus peut-on parler de positions erronées, confuses ou inachevées de cette organisation. Mais pour y porter un jugement définitif, il faut tenir compte de l'orientation générale, du sens de l'évolution de cette organisation. Le Parti bolchevik, par exemple, ayant dans son programme une position erronée sur la révolution en Russie, conçue comme "une dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie", ne s'est débarrassé de cette erreur qu'après des luttes et des crises internes sous le feu même de la révolution en 1917. La position des RKD mène directement à considérer et à qualifier le Parti bolchevik de parti centriste, donc à l'absurde. Mais arguent les RKD, le PCI contient en son sein des tendances centristes. Ceci est exact. Nous dirons même qu'il contient des courants opportunistes. Cela ne fait pas encore du PCI une organisation centriste mais cela en fait seulement une organisation où va surgir la lutte entre les courants révolutionnaires et les courants opportunistes. Ce qui caractérise la plate-forme du PCI c'est d'être "un moyen terme" et de ne pas être explicitement et politiquement la condamnation des positions centristes. C'est là une tout autre chose que d'être un Parti centriste.
La position des RKD n'est qu'une application au PCI de leur "axiome" infantile qui consiste à proclamer la nécessité de quitter immédiatement toute organisation où se manifeste un courant opportuniste. C'est en partant de cet "axiome" qu'ils croient être "la quintessence révolutionnaire" qu'ils blâment Luxemburg et la Gauche allemande de n'avoir pas rompu organisationnellement avec la social-démocratie allemande bien avant 1914. Pour la même raison, ils blâment les bolcheviks d'être restés dans la 2ème Internationale. Et c'est en partant de ce point de vue qu'ils condamnent la gauche communiste de n'avoir pas quitté l'IC et les Partis Communistes en... 1920-21.
Le RKD s'appuie sur l'expérience historique. Il n'existe pas d'exemple, dit-il, qu'un parti dans lequel s'est manifesté la maladie opportuniste ait pu être redressé ; aussi, les révolutionnaires ne font que servir l'opportunisme en restant dans ces partis. Un tel raisonnement est non seulement faux mais conduit à l'absurde. Suivez ce raisonnement et vous arriverez à la conclusion qu'il n'a jamais existé de parti du prolétariat. La 2ème Internationale contenait de l'opportunisme à sa fondation. La 3ème de même. Pour être logique le RKD devrait blâmer les révolutionnaires non pas de n'être pas sortis mais d'être entrés dans ces partis. Et cela serait valable également pour Marx et Engels dans la 1ère Internationale. Il est archi-connu que Marx a, en quelque sorte, composé dans la 1ère Internationale et que l'Adresse inaugurale qu'il a écrit pour elle est infiniment plus vague que le Manifeste Communiste qu'il a rédigé 15 ans avant pour la Ligue Communiste. La position des RKD est en somme une condamnation de toute l'histoire du mouvement ouvrier international. Rien d'étonnant à ce qu'ils n'aient jamais compris la notion de Fraction.
Cette position est d'ailleurs historiquement fausse. La 1ère Internationale où les marxistes ne sont qu'une petite minorité parvient progressivement à éliminer de son sein les positions petites-bourgeoises des Mazzinistes, des Garibaldiens, des Babouninistes etc.
La social-démocratie allemande également élimine les positions des Lassaliens, de Dühring et, pendant un temps, présente un rempart contre le Bernsteinisme et le Millerandisme. Les bolcheviks, comme nous l'avons déjà vu, surmontent leurs propres positions erronées et se redressent - sous l'attaque violente de Lénine et de ses Thèses d'avril - du marasme opportuniste où ils se trouvaient en février-mars 1917. Jusqu'au RKD qui nous offre l'exemple d'une organisation sortie du trotskisme et abandonnant, après des années, des positions opportunistes du Front unique et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Le Parti révolutionnaire "à l'état pur" que désire le RKD est un rêve magnifique et puéril. Tant qu'existent des classes et des luttes de classes, le Parti du prolétariat ne peut être absolument soustrait et garantit par rapport à la pénétration de l'influence de la classe ennemie. C'est en opposant consciemment une lutte constante et opiniâtre contre l'opportunisme que le Parti tend vers sa position idéale de pureté révolutionnaire. Mais aussi, au moment d'atteindre cet état, c'est-à-dire au moment où l'influence de la classe ennemie cesse de s'exercer sur lui, ce qui n'est le cas que par la disparition de cette classe, le Parti lui-même cessera d'exister comme tel et subira une transformation que personne n'est encore à même d'entrevoir.
Pour les uns, le PCI, quoi qu'il fasse, quelles que soient ses erreurs de constitution et insuffisances programmatiques, de par la seule vertu qu'il est italien et qu'il s'intitule et se réclame de la Gauche Communiste Internationale, est hors de toute critique et restera toujours le Parti du prolétariat.
Pour les autres, comme le RKD, qui voient partiellement les insuffisances, les erreurs du PCI et l'existence en son sein d'une tendance opportuniste, le PCI est d'ores et déjà condamné à une dégénérescence fatale. C'est là une conception fataliste, stérile et désespérante.
Les marxistes révolutionnaires sont aussi loin de la conception fataliste qu'ils répugnent au mysticisme fétichiste.
C'est parce qu'ils ont conscience que l'évolution du PCI est conditionnée, d'une part, par le développement de la situation et, d'autre part, par la capacité du Parti d'éliminer les germes de l'opportunisme, qu'ils sont convaincus que le devoir de chaque révolutionnaire est de prendre place dans ce Parti, d'agir de toutes ses forces contre la gangrène opportuniste et de faire du PCI le guide et l'artisan de la victoire de la révolution communiste.
M
[1] La Conférence de la Fraction italienne de mai 1944 a, dans une déclaration politique, condamné l'ensemble des positions théoriques et politiques de la tendance Vercesi qualifiée justement de révisionniste et opportuniste, et a envisagé comme inévitable la séparation organique d'avec cette tendance. Par la suite, la tendance Vercesi devait simplement justifier cette appréciation en prenant l'initiative d'un comité de coalition antifasciste italien à Bruxelles où elle a pratiqué la plus honteuse collaboration de classe avec les représentants de tous les partis politiques du capitalisme italien. Pour ce fait, la tendance Vercesi fut exclue de la Fraction italienne en 1945.
[2] Nous ne nous arrêterons pas ici sur tout ce qu'il y a d'erroné, de fantaisiste dans cette théorie de l'économie de guerre
[3] Ce fait est hautement significatif. Alors que le gouvernement belge interdit la parution du journal trotskiste se rattachant pourtant à la guerre impérialiste au travers de la "défense de l'URSS", il laisse toute liberté et encourage même la parution d'un journal politique d'"étrangers". On sait à quel contrôle sévère ont été soumis les ressortissants des pays étrangers pendant la guerre, et plus particulièrement quand il s'agissait de ressortissants d'un pays ennemi comme l'ont été les italiens. Il fallait que le journal donne plus que des garanties, mais rende des services pour qu'une telle largesse soit pratiquée à son égard.
[4] Pour éviter tout malentendu nous spécifions qu'en parlant de la Fraction Italienne nous n'entendons en aucun cas la tendance Vercesi. Cette tendance a pu être autrefois à la direction de la Fraction ; mais, depuis la guerre, elle est non seulement une minorité mais de par sa position sur l'impossibilité de toute activité et même du maintien de l'organisation pendant la guerre elle s'est placée pratiquement et volontairement hors de l'organisation. Elle n'a participé à aucune des conférences de la Fraction pendant la guerre et elle fut finalement exclue officiellement de l'organisation en janvier 1945 à la suite de sa participation au Comité de Coalition Antifasciste de Bruxelles.
L'état actuel de l'organisation est la suite, la continuation d'une crise qui a surgi dans le sein de la Fraction avant la guerre, dès 1937.
Elle est inaugurée par l'abandon des positions politiques contenues dans le rapport sur la situation internationale adopté au congrès de la Fraction en 1935 et par la révision fondamentale de l'analyse de l'époque historique qui s'est ouverte en 1914 dans la phase décadente du régime capitaliste.
A l'analyse marxiste de cette phase, fondement programmatique de la 3ème Internationale et de la Fraction italienne de la gauche communiste, on a substitué tout un corps théorique d'une nouvelle doctrine :
1°- Négation de l'exacerbation des antagonismes inter-impérialistes, allant par moment jusqu' à la négation même de l'existence de ces antagonismes, aboutissant ainsi à la négation de l'inévitabilité de la guerre impérialiste et à l'affirmation de l'exclusion de la guerre impérialiste généralisée dans la phase décadente du système capitaliste.
2°- Substitution à la guerre impérialiste généralisée de la théorie des "guerres localisées", à la notion impérialiste de la guerre celle de "guerre civile de la bourgeoisie contre le prolétariat".
3°- A la défaite du prolétariat, condition préalable concourant à l'ouverture du cours de la guerre, on a substitué la théorie de la guerre localisée destinée à enrayer la maturation révolutionnaire du prolétariat.
4°- A l'affirmation communiste de l'impossibilité d'amélioration des conditions de vie du prolétariat dans la phase décadente, on a substitué la théorie de l'amélioration des conditions de vie du prolétariat rendue possible par le développement de la technique (...).
5°- La rupture d'avec la réalité, la marche en sens inverse au déroulement des situations reflète la rupture avec la méthode d'investigation marxiste et projettera le travail idéologique de la Fraction dans les sphères libres de l'abstraction pure et de la spéculation stérile.
Ne tenant nul compte du cours réel, le centre de la Fraction tentera de greffer et de faire jaillir du cours vers la guerre le cours vers la révolution ; il œuvrera à la formation artificielle de la Fraction en France et altèrera les principes programmatiques dans une tentative de front unique avec les maximalistes, les anarchistes, fait à l'initiative de la Fraction.
Cette ligne politique ôtera à la Fraction toute possibilité d'assurer une vie politique et organisationnelle de la Fraction dans la tourmente qui est annoncée.
À l'éclatement de la guerre, la Fraction se trouvera déjà profondément démoralisée et désarçonnée et à ce point surprise et désarmée que ce sera la seule organisation qui ne trouvera pas la force de faire le moindre manifeste du prolétariat. L'éclatement de la guerre frappera de paralysie totale la Fraction qui entrainera avec elle, dans le néant, le Bureau International.
6° - Il est naturel que la tendance "orthodoxe" a constamment combattu, dès son apparition en bloc, cette nouvelle doctrine révisionniste. Elle se retrouvera seule à reprendre le travail de regroupement de la Fraction. Inlassablement et méthodiquement, forte de la confirmation par les événements de sa position politique, elle poursuivra le travail entrepris, dès 1940, à travers d'innombrables difficultés et parviendra à regrouper la Fraction, assistera à la formation du noyau français, réveillera à la vie idéologique internationale la Fraction belge, renouera des liens internationaux à l'intérieur de la GC et, à l'extérieur, avec le groupe des Communistes Révolutionnaires d'Allemagne.
Mais la guerre, interrompant l'épanouissement du courant révisionniste, ne l'a pas liquidé politiquement ; elle n'a fait qu'accentuer son évolution vers l'opportunisme, réapparaissant avec la reprise de l'activité de l'organisation. Il est dans la nature de l'opportunisme de se débattre dans la phraséologie révolutionnaire au moment du reflux révolutionnaire, quand il s'agit de travailler à la cimentation idéologique et organisationnelle pour rendre l'organisation apte à soutenir le rouleau compresseur de la réaction. L'opportunisme se manifeste alors par sa non-compréhension de la situation, par son impatience. A ce moment, il pousse en avant, il exalte, il trépigne d'impatience mais, dès qu'apparait la maturation des événements, dès que le mouvement révolutionnaire reprend un cours ascendant, il s'assoit, il tire en arrière, il découvre toutes sortes de fantômes qui lui font peur et pour faire peur à l'organisation. Il s'effraie des difficultés, il met en garde contre l'activisme, il découvre "les conditions objectives". "En avant, doucement, à petits pas", telle est sa devise.
7° - Et nous assistons à ce plein épanouissement de la théorie et de la pratique opportuniste. La phase décadente ne serait plus la phase de la destruction, de la reproduction rétrécie, mais elle sera (...), grâce à l'économie de guerre, comme la phase "de plein épanouissement des forces productives" ; l'économie de guerre ne sera plus en fonction de la guerre mais on jettera par-dessus bord ses propres théories de la guerre civile de la bourgeoisie contre le prolétariat et ce sera la guerre qui deviendra le marché où se changent les produits de l'économie de guerre. On inventera la théorie selon laquelle, puisqu’en économie de guerre le capitalisme peut réaliser sa plus-value, l'antagonisme salaire-capital ne peut plus contenir dans l'explosion révolutionnaire et on oubliera que, dans l'économie de guerre, la production de la plus-value est conditionnée par une réduction extrême des conditions de vie du prolétariat amenant l'antagonisme salaire-capital à une intensité telle qu'il explose en une bourrasque révolutionnaire.
8° - L'économie de guerre ne sera plus une manifestation de la crise permanente du régime, un moment de convulsion de l'agonie du capitalisme (R. Luxemburg) mais deviendra le moment de "la plus grande production de valeur (Vercesi) ; et puisque l'économie de guerre sera représentée par une nouvelle ère de prospérité, on bafouera la position communiste selon laquelle les conditions objectives de la révolution sont données par la phase historique dans laquelle nous vivons et on reviendra à la position social-démocrate de "l'immaturité des conditions objectives".
9° - La guerre impérialiste ne fera plus jaillir les possibilités et la nécessité inéluctable de la reprise des mouvements de classe du prolétariat mais seulement une crise de l'économie de guerre. En inventant la théorie selon laquelle la crise économique de l'économie de guerre est préliminaire à la crise sociale, on s'en servira pour ne pas faire son devoir révolutionnaire et on reprendra la thèse, qui a servie à Kautsky contre Lénine en 1914, selon laquelle en temps de guerre il n'y a pas de place pour l'organisation révolutionnaire du prolétariat. Et puisque la révolution ne jaillit pas de la guerre, on rejettera la position de Lénine et des communistes de "la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" pour prendre comme drapeau ce chiffon de tous les opportunistes, centristes et pacifistes de la "cessation de la guerre".
On joindra ainsi une position qui, parce qu'elle ne contient pas la notion de classe ouvrière, seule opposition possible à la guerre, se remplit par là-même d'un autre contenu de classe, celui de la bourgeoisie.
10° - On inventera, pour justifier sa propre défaillance et sa propre disparition, la théorie de la disparition sociale du prolétariat depuis 1929 et on décrètera que toute activité révolutionnaire de l'avant-garde, loin d'exprimer le prolétariat qui n'est plus, ne fait qu'exprimer la classe qui seule existe : la classe capitaliste. On portera ainsi le discrédit et on réduira au néant tout le travail idéologique et toute l'activité politique de la Fraction pendant ces 10 dernières années.
11° - Dans l'aversion (et pour annuler tout effort en direction) d'un travail révolutionnaire de l'avant-garde, on clamera cette vérité banale : les situations ne sont pas déterminées par la volonté propre du Parti et on escamotera la thèse marxiste d'après laquelle, selon la conscience qu'ont les révolutionnaires d'un cours historique et en intervenant dans le déroulement de ce cours, ceux-ci la révolutionnent et l'accélèrent. Ainsi, l'apparence marxiste ne fait que cacher l'inclination commune à toute thèse opportuniste devant la spontanéité. On révisera la fonction du Parti actif qui, d'injecteur de la conscience dans les luttes du prolétariat, deviendra une machine d'enregistrement positif. De sa fonction de cerveau on ramène le Parti à un simple appendice de la classe.
12° - L'apparition révolutionnaire du prolétariat italien, faisant sauter l'édifice fasciste de domination de l'ennemi, ébranlant la situation internationale et ouvrant le cours vers la révolution, exigeant une accentuation et un élargissement du travail politique de la Fraction en Italie comme sur le terrain international, trouvera son expression dans la position centrale de "la dissolution de la Fraction". On jettera l'anathème et l'accusation de la rupture avec les principes programmatiques contre la position de rentrée en Italie en tant qu'organisation politique, à laquelle on opposera la rentrée individuelle des militants.
Après plusieurs mois de silence, nous aurons tout une gamme d'exploitations et d'interprétations des événements de juillet 1945 dont toutes se ramènent à une idée centrale : la négation du caractère prolétarien des événements de juillet, la négation du rôle du prolétariat déterminant le bouleversement des situations. On cherchera la crise de l'industrie de guerre, ne pouvant satisfaire la demande des besoins des fronts militaires ; on cherchera "le fruit pourri qui tombe" par lui-même et on trouvera la niaise explication des conflits entre Mussolini et les grands conseils fascistes. Tout servira d'argent comptant pour éclipser et nier le mouvement du prolétariat. Tout cela dans le but évident de justifier sa propre inexistence et sa myopie politique. La maladie inoculée dans la fraction, depuis des années, l'a rendu absolument incapable de s'acquitter de ses tâches révolutionnaires. Après 25 ans de préparation et d'existence, la fraction se trouvait non pas physiquement mais politiquement hors de la situation. Tel est le fait terrible et unique dans l'histoire du mouvement ouvrier. Telle est l'ampleur du ravage à l'intérieur de la fraction. Si on est obligé de reconnaître les faits de grèves et de manifestations qui ont suivi la chute du régime, là aussi on s'emploiera à minimiser leur ampleur et leur importance.
13° - Et ce sera dans les rangs de la fraction que se trouveront des hommes pour donner le coup de pied au prolétariat défait et massacré, en parlant de l'incapacité du prolétariat de décrocher le cours de la révolution. On cherchera des démonstrations scientifiques ou des boucs-émissaires, l'immaturité des conditions objectives, l'incapacité du prolétariat international, oubliant et cherchant à cacher que c'est surtout la fraction qui n'est pas mûre. Comme tendance opportuniste, on se cherchera dès lors des formules seyantes et subjectives qui serviront à remettre sur les autres ses propres fautes commises et on ira jusqu'à ériger l'absence (...) de principe pour interdire à l'organisation de se ressaisir, d'assimiler, de corriger en les dépassant les fautes d'hier et qui, faute de toute autocritique révolutionnaire salutaire, "impuissantera" la fraction dans l'avenir.
14° - Du fait que l'organisation se trouve à l'étranger, physiquement séparée de la classe, on conclura à l'impossibilité pour elle de représenter la classe et, rompant avec tout le passé où la fraction s'est représentée comme un organisme politique du prolétariat italien, agissant et intervenant dans la lutte du prolétariat mondial, on érigeait la frontière géographique en frontière politique et on ramènera l'organisation d'un organisme politique au rôle de savants marxistes contribuant à l'élaboration théorique.
15° - Dans le domaine de l'organisation, on réalisera une unanimité des éléments politiquement hétérogènes pour annuler la fonction politique d'un centre en le réduisant à un simple organisme de liaison.
16° - Nous considérons que l'ensemble de ces positions politiques présentent une rupture nette avec les principes politiques du communisme et ne peuvent avoir une place dans la fraction, ce qui nécessite une solution politique rapide. Toutefois, l'état actuel d'anémie de l'organisation ne nous permet pas, dans l'immédiat, de donner cette solution politique qui s'impose. Dans cette situation contradictoire, nous estimons ne plus pouvoir continuer d'assumer la responsabilité politique de l'organisation.
Pour permettre à l'organisation de surmonter sa crise, par la poursuite de la discussion, en vue d'une solution politique et pour ne pas aggraver la situation intérieure, nous estimons nécessaire de démissionner de notre fonction de CE.
En reprenant notre liberté et responsabilité de tendance, nous poursuivons la lutte idéologique et politique intransigeante pour l'élimination de la politique révisionniste et de la pratique révisionniste. Cette lutte, nous la poursuivrons inlassablement à l'intérieur de la fraction dans la Gauche Communiste Internationale et devant le prolétariat jusqu'à la victoire complète de la position communiste, condition préalable qui permettra à la fraction de s'acquitter de sa tâche historique dans le cours présent de maturation de l'explosion révolutionnaire.
Au hasard d'une conversation entre un de nos camarades et l'ancien député socialiste italien Rafrani qui a eu lieu à Paris le 16 janvier 1945, celui-ci lui a fait savoir que le camarade Vercesi faisait partie, à Bruxelles, d'un Comité italien antifasciste de gauche, regroupant les maximalistes, les anarchistes et une tendance de gauche du Parti Socialiste, et que ce Comité publie un organe : Prométée. La CE de la fraction, prenant connaissance de cette information et quoique cette information nous provienne d'une seule source non encore confirmée par ailleurs, estime cependant nécessaire de lui accorder toute l'attention qu'elle mérite par sa gravité et fait la déclaration suivante :
1° - L'ensemble des positions politiques de Vercesi a été considéré comme révisionniste lors de la conférence de notre fraction en mai 1944 et consigné dans un document connu sous le titre de "Déclaration politique". Depuis les difficultés dues à la situation de la guerre et malgré nos tentatives répétées, Vercei nous a laissé dans l'ignorance la plus absolue sur son évolution politique et sur son activité.
2° - Les comités antifascistes de gauche ne sont que des tentatives de freiner les masses qui, mécontentes, rompent avec le chauvinisme hystérique des staliniens et évoluent vers des positions de classe révolutionnaires. Dans la période qui s'ouvre d'effervescence révolutionnaire, ces formations centristes de gauche sont des tentatives, des barrières ultimes du capitalisme, d'autant plus dangereuses qu'elles se couvrent du masque de la phraséologie révolutionnaire pour arrêter la prise de conscience et la volonté révolutionnaire du prolétariat.
3° - Dans tous les pays, comme en 1917, surgiront de tels groupements. En Italie, Bordiga semble prendre la tête d'un tel mouvement. Dans d'autres pays, ce seront les éléments trotskistes, poumistes et autres centristes qui rempliront la même fonction. Au nom d'une plus grande unité, d'un plus grand rassemblement, ils exprimeront en fait les énergies révolutionnaires du prolétariat sous la domination idéologique des courants au service de la bourgeoisie. La force révolutionnaire du prolétariat ne réside pas dans une unité formelle mais dans l'unité autour du programme révolutionnaire de son Parti, contre la guerre impérialiste, contre le capitalisme sous toutes ses formes : fasciste, démocratique ou soviétique, pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, pour la prise révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat.
4° - La fraction appelle le prolétariat à rompre avec les mouvements de rassemblement de gauche où l'antifascisme n'est que le masque pour soumettre le prolétariat à la bourgeoisie "démocratique". Elle dénonce tous les éléments qui font cette politique comme ces confusionnistes et auxiliaires du capitalisme.
5° - A l'intérieur de l'organisation, la fraction ne saurait tolérer un seul instant la présence de tels éléments. Dans l'éventualité de la confirmation de l'information en ce qui concerne le camarade Vercesi, la CE déclare son exclusion immédiate de la fraction. La CE appelle l'ensemble de l'organisation à veiller à combattre les manifestations de telles tendances et de prendre immédiatement des mesures qui s'imposent.
En plus la CE estime cette tâche, urgente pour l'organisation, d'intensifier auprès des ouvriers son programme de dénonciation du caractère contre-révolutionnaire de ces comités antifascistes de gauche et autres mouvements centristes.
La CE de la FI
(le 30/01/1945)
Un vieux problème revient depuis plus de 50 ans sur le tapis. Jadis rejeté de sous-commission en sous-commission, il allait se reposer dans les vieilles archives, véritables boites magiques de la bourgeoisie, jusqu'au jour où le capitalisme le ressortit, trouvant en lui une possibilité, bien aléatoire, de survie.
Avant 1914, le libéralisme vieillissant avait trouvé un marché étendu et inexploré dans les pays qui devaient devenir plus tard des colonies.
Au nom de "la civilisation européenne" contre la sauvagerie inadmissible des peuples non-européens, de véritables guerres furent déchaînées.
Les conquêtes coloniales n'apportaient rien aux peuples "arriérés" si ce n'est l'asservissement total, les maladies civilisées telle la syphilis ; mais, en revanche, elles rapportaient au capitalisme des métropoles, des bénéfices et la possibilité de faire durer le régime d'exploitation.
La guerre de 1914 qui clôt l'ère des conquêtes coloniales -car il n'y avait plus de conquête à faire- met en avant une autre grande réforme devant assurer le bien-être de l'humanité.
Face à la concentration du capital s'effectuant au travers des trusts privés, le capitalisme avait besoin de rationaliser le travail. Faire produire le plus, payer des salaires de famine, c'est l'époque fordienne avec tout le système de gendarmisation de l'usine.
On reproche à l'ouvrier de perdre de la force de travail dans des gestes inutiles. Au nom de l'économie indispensable au relèvement de l'humanité diminuée par la guerre de 1914-18, on rationalise tout depuis le réveil de l'ouvrier jusqu'à son coucher.
Taylorisation et Stakanovisation prennent des visages attrayants, une simplicité simple pour cacher l'abêtissement vers lequel on conduit l'ouvrier par la rationalisation.
L'Amérique, l'Allemagne et la Russie sont les pays où cette expérience "philanthropique" s'effectue, permettant aux USA une exportation de capitaux, ne trouvant pas à s'employer dans leur pays d'origine.
Mais la crise de 1929 vient renverser ces rêves humanitaires. L'ère de la rationalisation, comme l'a été l'ère du colonialisme, est dépassée. La guerre se repose comme seule solution pour le capitalisme.
Alors, ces deux remèdes pour l'humanité perdent leur masque fantaisiste et idyllique pour montrer leur vrai visage, leur vraie utilité d'exploitation accrue pour la survie d'un régime moribond.
Après la guerre 1939-45 -qui bouleverse de fond en comble toutes les vieilles rengaines du capitalisme où le nationalisme tombe, jeté à bas par le régime qui l'a glorifié-, la société a besoin de nouvelles formes économiques, sociales et politiques.
Les révolutionnaires conscients posent la seule solution viable qui est le renversement violent du régime pour l'instauration de la société socialiste.
Les partis pseudo-ouvriers, qui vont à la rescousse d'un régime croulant et qui veulent redorer le blason de la "patrie", proposent des solutions hybrides qui ne changent rien au caractère d'exploitation du système capitaliste.
Et ce sont les Nationalisations "par le peuple et pour le peuple". L' État perd sa caractéristique d'instrument aux mains de la classe exploiteuse pour devenir le lieu des embrassades collectives et de l'union sacrée.
Au nom du peuple, l'État prend en mains les industries-clés dans l'intérêt général.
Aux gaspillages particuliers dus à l'anarchie du mode d'échange du capitalisme, les nationalisations vont mettre un frein et de l'ordre. Du travail pour tout le monde puisque les usines appartiennent à "la Nation" qui a chargé l'État de gérer la production.
Ce caractère démagogique d'une mesure essentiellement bourgeoise est, d'après ses meilleurs défenseurs et bénéficiaires, l'anse par laquelle la société se transformera.
La morale colonialiste camouflait le besoin d'élargissement du marché mondial. L'utilitarisme social de la rationalisation cachait une tentative d'éviter la crise cyclique du régime et cherchait la possibilité au mode de production capitaliste de vivre par lui-même et en lui-même.
La portée démagogique des Nationalisations consiste en une politique "socialiste" du capitalisme -le loup prenant figure de mouton- pour masquer le besoin qu'a la bourgeoisie, à la fin de sa vie historique, d'instaurer une répression accrue de l' État et une exploitation aggravée de la classe ouvrière pour se maintenir coute que coute au pouvoir.
À chaque époque, la bourgeoisie trouve des remèdes qui, malheureusement pour elle, agissent plus par suggestion que thérapeutiquement.
Il est préférable, pour la compréhension du procès des nationalisations, de bien saisir à la base les caractéristiques du régime capitaliste ainsi que celles du régime socialiste.
La production capitaliste est directement sujette à l'incorporation du travail humain dans une matière œuvrable. Cette incorporation de travail social ne lui confère pas encore la qualité de marchandise qui est l'essence même du régime bourgeois. Pour que l'objet travail devienne une marchandise, encore faut-il qu'il trouve acquéreur, c'est-à-dire un consommateur capable d'échanger "l'objet travaillé" contre de l'argent représentant une même quantité de travail social.
La pierre angulaire du capitalisme réside donc, dans sa majeure partie, dans le procès de l'échange de marchandise. Ce procès, s'effectuant sur des quantités égales de force de travail dépensé, se complique du fait que la force de travail, si elle est payée à sa valeur marchande, à la propriété de produire plus que sa valeur (le salaire donne la possibilité de reproduire le travail de la veille pour un ouvrier et constitue ainsi sa valeur marchande). Cet excédent de valeur fourni par l'ouvrier s'appelle la PLUS-VALUE.
Une marchandise sera donc représentée dans son ensemble par la force de travail dépensée :
Si la plus-value était intégralement consommée par les capitalistes, nous n'aurions pas de déséquilibre permanent dans l'échange (offre par rapport à une demande solvable) ; l'élément perturbateur réside dans le fait que la plus-value n'est pas consommée dans son ensemble mais est reversée dans le circuit de production sous forme de capital constant et capital variable.
Ce cycle infernal du capitalisme, réalisant la plus-value en vue de l'introduire dans une production, s'appelle l'ACCUMULATION ÉLARGIE. Et c'est dans la fonction de l'accumulation élargie, d'accumulation de la plus-value pour une production élargie, que le capitalisme prend son sens et trouve sa faillite au bout.
On ne produit pas pour consommer mais pour accumuler et investir de la plus-value dans le capital social. La consommation solvable se rétrécit du fait que cette accumulation sans but social réduit de plus en plus le pouvoir d'achat de la société. Des quantités énormes de marchandises resteront sans acheteurs et les masses verront leur pouvoir de consommation se réduire au fur et à mesure pour permettre une économie pour le capital variable en vue de l'accumulation élargie.
Le procès de production socialiste, tout en conservant encore un principe bourgeois dans son échange (à chacun selon son travail), renverse la vapeur EN RÉDUISANT DE PLUS EN PLUS LA PART DE PLUS-VALUE ALLANT À L'ACCUMULATION, POUR AUGMENTER EN PROPORTION LE POUVOIR D'ACHAT SOCIAL, EN D'AUTRES TERMES LE CAPITAL VARIABLE.
Ces deux processus inverses de l'accumulation tiennent pour négligeable l'existence ou non des capitalistes privés ; (...) sur le capital et non sur la personne détentrice du capital.
Dans la période présente, l' État bourgeois, de par la concentration capitaliste, tend de plus en plus à se substituer au capitaliste individuel. La nécessité, causée par la crise du régime, exige ce transfert de la libre disposition des moyens de production. Ce transfert, par lui-même, ne change en rien la nature du système capitaliste puisque l'accumulation toujours croissante de la plus-value en résulte.
La loi de l'accumulation élargie -en vue d'une production plus grande de plus-value, devant être accumulée à son tour- jouant pleinement, l'État possesseur des industries-clés, en totalité ou en partie, ne fait que continuer le procès capitaliste ; nous arrivons à cette fin probable d'une élimination du capitaliste individuel par le capitalisme d'État. Sur le marché mondial, les États se présenteront à la place des anciens capitalistes privés.
La plus-value n'allant pas augmenter la consommation solvable mais, au contraire, s'économisant et s'accumulant, l'État bourgeois ne pourra en aucun cas représenter l'intérêt général mais servira plutôt à distribuer des prébendes à ses serviteurs, ses laquais et ses parasites, tels les haut-fonctionnaires, les artistes, les intellectuels et les savants à sa solde.
Et les nationalisations s'opèrent sans rien changer au procès du capital, sans rien changer à la nature du régime capitaliste, sans résoudre d'aucune façon la crise du régime découlant du décalage toujours plus grand entre la production croissante et la consommation décroissante.
La nationalisation devient donc un procédé TECHNIQUE ayant ses avantages et ses inconvénients, et non une REFONTE DE STRUCTURE.
Ce remplacement de tous les capitalistes individuels par le capitalisme d'État devient une nécessité urgente, de nos jours, pour les pays appauvris ou ruinés par la guerre.
La reconstruction de tout un appareil industriel demande tout d'abord une mise de fond, un investissement de capitaux que chaque capitaliste privé est dans l'impossibilité de trouver ou de garantir.
De plus, l'expérience allemande de 1924 à 1929 a prouvé pertinemment que l'exportation de capitaux était une mauvaise expérience pour le régime car, si elle retardait la crise, elle ne l'en accusait que plus gravement.
Aujourd'hui, ce que les capitalistes privés ne peuvent pas trouver sur le marché mondial, l'État le peut car il est capable de donner comme garantie l'ensemble de la richesse de la nation.
Le prêt étranger consenti à l'État est toujours accompagné d'avantages commerciaux, soit sur le marché intérieur soit dans ses colonies.
C'est donc devant l'ampleur de la tâche que le capitalisme individuel est obligé de céder le pas à l'État capitaliste. Cette mesure de concentration du capital entraîne infailliblement d'autres conséquences, telle la réduction des frais de production, des liaisons plus étroites entre toutes les industries, mais aussi une irresponsabilité plus grande dans la direction et à certains gaspillages bureaucratiques. Mais si le problème de l'investissement de capital exige la nationalisation, un problème non moins important et surtout plus aigu pose cette nécessité d'une façon urgente.
Le redémarrage de la vie économique, du point zéro où l'a amené la guerre, exige de sérieuses économies dans le pouvoir d'achat des masses que l' État seul a les moyens de faire au nom de "la nation" et "du peuple souverain".
Par une série d'impôts directes et indirectes, par la réglementation des salaires et des prix, par des dévaluations successives, l'État peut rogner de plus en plus sur le capital variable national et sur l'épargne.
Par une réglementation du ravitaillement général, il peut réduire la production de consommation au profit de la production des moyens de production et permettre de masquer les diminutions constantes de salaire et l'état de famine qui s'ensuit. On voit ainsi très bien les avantages économiques et politiques des nationalisations pour le capitalisme en général.
Du côté économique, la tendance vers la concentration capitaliste, caractéristique de l'impérialisme, peut se faire d'une manière accélérée.
Du côté politique, cette concentration du capital, accompagnée d'une misère toujours grandissante pour les masses, peut revêtir l'allure d'une mesure collective en vue de l'intérêt général, du "peuple" et de la "nation".
Oser comparer les nationalisations aux collectivisations, les staliniens, dans leur démagogie, n'ont pu aller jusque-là, sauf pour la Russie ; et pour cette dernière, en raison de l'État dit "ouvrier".
Oser dire, comme certains théoriciens fumeux de la non moins fumeuse et acrobatique théorie de l'économie de guerre, que les nationalisations en régime capitaliste sont irréalisables et illusoires sans avancer un seul argument solide, est un reste de facilité idéologique dans laquelle les trotskistes sont tombés et qui est très dangereuse pour l'avant-garde.
LES NATIONALISATIONS DEMEURENT ACTUELLEMENT LA SEULE POSSIBILITÉ POUR LE CAPITALISME DE RECONSTRUIRE SON APPAREIL INDUSTRIEL DÉTRUIT EN VUE DE LA PRÉPARATION DE LA TROISIÈME GUERRE MONDIALE.
Chers camarades,
Nous avons bien reçu votre lettre du début janvier. Elle n'est pas tout à fait une réponse à la nôtre envoyée au mois d'août. Peut-être que le fait que vous ayez attendu quatre mois pour nous répondre explique l'absence de réponse au contenu de notre lettre. Nous vous signalons également que nous n'avons jamais reçu votre lettre que vous nous dites-nous avoir envoyée par l'intermédiaire de Fr, ni vos publications qui passaient par le même canal. Sans vouloir nous appesantir autrement sur ces faits, nous vous prierons à l'avenir d'éviter ces intermédiaires inutiles et de nous écrire directement. Nous avons enfin reçu vos publications que nous étudions avec intérêt et les faisons circuler.
Nous ne méconnaissons pas votre effort qui est très méritoire, mais nous ne sommes pas toujours d'accord sur vos appréciations et vos positions politiques. Ainsi relevons-nous de temps à autre des relents de la fameuse théorie dite "de l'économie de guerre" de Vercesi qui sont par ailleurs en contradiction avec d'autres affirmations dans le journal. La même chose sur la nature de la guerre impérialiste où, par moments, vous reprenez la fameuse théorie en faillite de Vercesi sur la négation des antagonismes inter-impérialistes qui ne voit dans la guerre impérialiste, dès son éclatement, que la guerre civile du capitalisme mondial contre le prolétariat.
Vous ignorez, ou voulez ignorer, tout le travail fait par la Fraction Italienne et nous-même depuis 1943. Passer sous silence nos positions au lieu de s'expliquer publiquement et les réfuter politiquement en cas de divergence n'avance à rien. Ne serait-ce que des malentendus ou des mauvaises interprétations, on ne peut les éliminer que par la confrontation et la discussion. Nous avons toujours été étrangers à la chicane mesquine et à l'obsession maladive qui voulait voir dans toute divergence secondaire une question fondamentale et gonflait artificiellement tout malentendu, le hissant à la hauteur d'une opposition de principe. Cette méthode qu'on voulait présenter comme le dernier cri du "purisme révolutionnaire" et qui n'était en fait que la manifestation d'une constipation sectaire, stérilisant tout effort théorique, rendant impossible toute discussion et confrontation politique et obscurcissant les divergences réelles, nous ne l'avons que trop bien connue dans la période de Fr-Al.
Rappellerons-nous que nous avons été opposés, de la façon la plus intransigeante, à la tendance Vercesi, que nous nous sommes catégoriquement opposés à son exclusion qu'on voulait préalable à toute discussion. Cela parce que nous sommes convaincus qu'une divergence politique ne peut être tranchée par des mesures organisationnelles avant que le débat politique ait permis à la pleine clarté de se faire et ait rendu nécessaires les mesures organisationnelles. Le même souci nous guidait quand nous nous refusions à suivre ceux qui, dans la question des rapports avec les CR et RKD, préconisaient la rupture de tout contact et de toute discussion politique avec ces groupes sous le prétexte fallacieux que ces groupes sont confusionnistes et ne se réclament pas de la GCI.
Mais si nous ne connaissons que trop, pour en avoir fait l'expérience, cette maladie funeste qui consiste à fabriquer de toute pièce des "divergences de principe", nous ne saurons pas davantage admettre qu'on minimise des divergences réelles, qu'on réduise les divergences graves à des bagatelles, ou bien pis qu'on les passe sous silence.
La crise, qui existe dans la GCI depuis l'avant-guerre et qui s'est développée et aggravée au cours de la guerre, ne repose pas sur des "malentendus" comme vous semblez le croire, ni sur le fait de la présence de "pontifes" comme voulait le prétendre Vercesi dans sa polémique contre nous. Le seul fait qu'elle dure depuis 1938, qu'elle porte sur un ensemble de questions théoriques et politiques de première importance, sur des analyses diamétralement opposées de la situation, qu'elle s'est concrétisée par l'exclusion de la tendance de Vercesi qui participait et dirigeait le Comité de coalition antifasciste italien de Bruxelles en étroite collaboration avec tous les représentants des organisations politiques de la bourgeoisie, tous ces faits prouvent qu'il ne s'agit pas de bagatelles mais de divergences politiques réelles et très graves qu'on n'a le droit ni de minimiser ni de passer sous silence.
Notre Fraction Française a fait preuve du sens des responsabilités politiques et a agi de l'unique façon communiste en portant le débat publiquement. Aux documents que nous avons publiés seuls ou avec la Fraction Italienne, et plus particulièrement les brochures "Notre réponse", "La déclaration politique" et "Quand l'opportunisme divague", aucune réponse n'a jamais été faite. On a préféré à un débat politique, à une confrontation loyale, la méthode de la petite polémique de dénigrement personnel, les chicanes organisationnelles, les intrigues aboutissant à des scissions dans l'obscurité.
Nous regrettons que la Fraction belge n'ait jamais répondu ni publiquement ni par un document intérieur pour réfuter nos positions ou y souscrire. Elle porte ainsi une responsabilité indéniable pour l'état dans lequel se trouve l'ensemble de la GCI.
La collaboration honteuse dans le Comité de Coalition Antifasciste de la fraction Vercesi, qui a duré de longs mois, s'est faite à Bruxelles, là même où vit et agit la Fraction belge ; quelle a été votre position à ce sujet ? Pourquoi, dans votre organe L'Internationaliste, n'avez-vous pas pris position ? Il fallait oser dire si vous approuvez cette collaboration qui est en fait une trahison ; il fallait que vous preniez la responsabilité politique de dire en français aux ouvriers belges ce que Vercesi dans le meeting de la coalition, en italien aux ouvriers italiens que De Brouckere, ce laquais socialiste de la bourgeoisie belge, était "l'ami des ouvriers italiens immigrés" ! On ne peut combattre le capitalisme et ses agents socialistes ou staliniens en belge, et collaborer en italien. Ou bien considérez-vous peut-être que le Comité de Coalition Antifasciste était une affaire nationale des ouvriers italiens dont vous n'avez pas à vous mêler ?
Mais si vous n'approuviez pas cette collaboration de classe, il fallait aussi le dire ouvertement et dénoncer publiquement, comme nous l'avons fait, et cette politique et ceux qui la pratiquent.
Aujourd'hui on essaie de minimiser, d'en faire une petite question, d'importance secondaire, on essaie de cacher à la connaissance des militants révolutionnaires ce honteux journal de la Coalition Antifasciste, "L'Italia di Domani", à la rédaction duquel Vercesi prenait une part prépondérante et où s'étalait la plus honteuse exaltation à la participation à la guerre impérialiste. Nous même n'avons pu avoir connaissance de ce journal qu'incidemment et avec un retard d'un an.
On étouffe, on tente de faire oublier cet "incident de Bruxelles" comme on s'exprime à Turin. On veut bien reconnaître dans des conversations personnelles que c'était une erreur, ou mieux encore "une erreur de perspective" (?), mais dès qu'il s'agit de s'expliquer en public, on a un bœuf sur la langue et sur la plume. Rien ne sort. Sourds et muets !
Quelle est la situation présente de la Fraction de la Gauche Communiste en France ? La scission provoquée par la minorité Fr-Al, en mai 1945, avait comme prétexte notre soi-disant manque d'intransigeance de principe. On représente notre action -comme au 1er mai avec les CR et RKD contre la guerre impérialiste et notre volonté de discussion, de confrontation et de clarification politique avec ces groupes qui, tout en n'étant pas de la Gauche Communiste Internationale, sont néanmoins des groupes révolutionnaires- comme on ne sait quelle volonté de procéder à une unification organique à brève échéance. Où en sommes-nous aujourd'hui ? Nous avons effectivement procédé à une série de réunions de discussion et de confrontation politiques avec les CR et RKD auxquelles nous avons invité des militants d'autres groupes révolutionnaires. Nous avons débattu et défendu publiquement les positions de la GCI sur les problèmes fondamentaux : l'expérience russe, la question de l'État, la notion de Parti et de Fraction, le problème du regroupement de l'avant-garde, la question italienne et la formation du parti de classe en Italie. Aucune unification organique précipitée ne s'est produite. Mais le but a été partiellement atteint, à savoir l'effort de clarification. Et pendant le même temps, de l'autre côté, nous assistons à des conciliabules secrets, à des conversations mystérieuses, à des tractations personnelles, la pire pratique de noyautage où se fait jour la grosse caisse de l'influence personnelle de Vercesi qui se multiplie à travers des voyages diplomatiques, pour qu'enfin, sous le haut-arbitrage de Vercesi, surgisse un rassemblement hétéroclite qui s'intitule également "Fraction Française".
Non seulement, en pratique, la méthode de racolage personnel en dehors de tout débat politique, dans le plus grand secret vis-à-vis des autres groupes, est indigne mais encore cet enfant est porté sur les fonts baptismaux de la GC par Vercesi en personne, que les hauts faits dans le Comité de Coalition Antifasciste ont particulièrement désigné à cet honneur. Et sur quelle base s'est fait ce rassemblement ? Sur la base politique des éléments constituants, c'est-à-dire de l'ancienne Union Communiste, de l'ancienne Minorité Italienne qui a rompu avec la Fraction sur la question espagnole, sur les Thèses de Rome. La déclaration de principe qui fut le document de base à la formation de la Fraction Française est évidemment écartée et abandonnée par les ex-camarades Fr et Al, de même que nos Statuts, Thèses et Résolutions adoptés à l'unanimité de notre conférence constitutive. Comble de l'ironie, ce sont ces mêmes documents de base de la Fraction, qu'on nous reprochait de transgresser, que nos champions de l'intransigeance abandonnent totalement aujourd'hui.
Quelle est la nature politique de ce nouvel amalgame ? Un camarade responsable de ce groupe a dit qu'il repose sur "un compromis", sur "des concessions réciproques". Charmante formule ! On pourrait plus exactement dire qu'il repose sur "une amnistie politique tacite entre ceux qui se sont retrouvés à participer à la guerre impérialiste en Espagne (n'est-ce pas sur ce point crucial que vous avez rompu avec la Ligue Internationaliste et formé la Fraction Belge ?) et celui qui, au travers du Comité Antifasciste de Bruxelles, a participé à la guerre impérialiste mondiale.
C'est maintenant qu'apparaît en pleine lumière la nature profonde de la scission provoquée dans la Fraction Française au mois de mai. Nous pouvons dire que la façon dont cette scission a été faite -brusquement, après le retour de Fr de Bruxelles (convertie, pour la troisième fois en un an, au Vercesisme), sans que l'on puisse saisir les causes politiques principielles cachées adroitement par une pluie d'accusations d'ordre personnel et de chicanes organisationnelles- a été un chef-d’œuvre de manœuvre diplomatique. On ne peut qu'admirer Vercesi qui, en véritable maestro et avec un art inégalable, a conduit de loin cette opération. C'était sa façon de répondre à notre "Quand l'opportunisme divague". On peut évidemment reprocher que ce n'est pas très honnête politiquement ni très loyal. Mais, n'est-ce pas que l'honnêteté et la loyauté en politique sont, pour certains, synonymes d'imbécillité. Par tous les moyens, par la manœuvre et l'intrigue, pour arriver à ses fins, voilà le dernier cri de Vercesi. Et nous savons, par l'expérience douloureuse de la 3ème Internationale, où mène une telle morale et qui s'en sert.
Vous nous avez écrit, quelque temps après la scission, que vous ne pouviez pas vous prononcer sur le fond de la scission, que vous attendiez des éclaircissements ultérieurs. En même temps, vous ajoutiez : "C'est plutôt les autres qui nous semblent représenter 'l'héritage' de la famille". Que reste-t-il aujourd'hui de cet "héritage" ??? Les documents de base de la Fraction Française sont abandonnés. La résolution de constitution du Bureau International est elle-même abandonnée. On donne droit de citer aux positions politiques de la Minorité italienne et de l'Union Communiste contre qui, justement, s'est formée la Gauche Communiste Internationale. Est-ce cela "l'héritage de la famille" dont vous parlez ? La Gauche Communiste, ses positions politiques, ses traditions, c'est autre chose que ce rassemblement opportuniste sans principe. Et nous comptons le défendre, cet héritage, envers et contre tous, avec des (...) politiques et la méthode de la loyauté communiste.
L'opportunisme peut évidemment obtenir quelques succès numériques (les trotskistes en sont un exemple) mais il est frappé de stérilité théorique. Et ce n'est pas un hasard alors que cet amalgame n'a pas publié, de toute son existence, un seul document, même pas une résolution politique sur sa constitution ; nous avons, nous, avec nos faibles forces numériques, avec nos moyens matériels misérables, publié, en plus de 4 numéros de "L'Etincelle", des tracts et affiches pendant les élections (ne nous a-t-on pas accusé "d'activisme"), 4 numéros de notre revue théorique "Internationalisme" et 4 fascicules de rapports et résolutions de notre conférence du mois de juillet.
Nous sommes décidés à intensifier ce travail et à le compléter par une série de brochures. Quelques-unes sont prêtes, seules nos difficultés techniques et matérielles sont cause de retard. Parmi nos brochures se trouvent notamment une sur l'État, une sur la nature de la guerre impérialiste et une troisième sur Fraction, Parti et classe.
Fin janvier, sortiront "L'Etincelle" et "Internationalisme". Ce dernier contient des articles sur l'expérience russe, les nationalisations, sur le problème du regroupement et le premier congrès du PCI.
Nous n'avons pas pu nous rendre à ce congrès mais nous avons reçu indirectement la plate-forme politique et nous avons eu des échos sur le travail du congrès. Nous traiterons cette question, comme à notre habitude, publiquement dans les prochains "Étincelle" et "Internationalisme". Nous soulignons les côtés positifs acquis, mais nous ne poussons pas de panégyriques béats. Répugnant à l'idolâtrie, nous soulignons ce qui nous apparaît comme négatif dans le PCI et dans la plate-forme ; et nous les soumettons à notre critique.
Le fait que ce soit précisément Vercesi qui fut chargé d'assurer les relations internationales nous paraît d'une indication politique extrêmement grave. Nous sommes en outre en droit de craindre que la méthode de regroupement, dont il nous a donné récemment un échantillon à Paris, devienne, sous le poids de l'autorité du PCI, la méthode par excellence dans les relations internationales et dans la GCI en particulier.
"Comment en sortir ? Que proposez-vous ?", nous demandez-vous. Avant tout par la volonté ferme de revenir à des méthodes saines de loyauté communiste. Bannir la manœuvre et l'intrigue. Seules la confrontation des idées, la lutte idéologique et la clarification des divergences réelles peuvent permettre un travail fécond. La discussion internationale par des écrits, par des conférences. Il fait éviter la fabrication d'un Bureau International de la Gauche Communiste à l'image de l'amalgame parisien. Des conférences politiques internationales des fractions avant toute solution organisationnelle. Mais cela n'est qu'un premier pas. Il faut inviter d'autres groupes, faisant partie du courant historique de la gauche qui va de la 3ème à la 4ème Internationales, à une discussion générale et organisée. Éventuellement et pour plus tard, envisager avec eux des conférences internationales. Une première délimitation s'impose, non sur la base de sympathies personnelles mais sur des critères politiques.
Nous avons exprimé notre pensée clairement là-dessus dans la résolution de notre conférence de juillet (voir résolution sur les relations internationales, fascicule n° 3 du bulletin spécial).
Nous soutiendrons tout effort qui va dans le sens de l'élimination des malentendus et de déformation consciente ou inconsciente, de rétablissement des rapports et des contacts entre les divers groupes, et plus particulièrement entre les fractions de la Gauche Communiste, sur la base d'une discussion et d'une confrontation politique loyales et saines. Dans ce but et estimant qu'il serait très important d'avoir un échange de vue plus directe, nous proposons qu'un camarade qualifié de la Fraction belge vienne nous voir et discuter ici.
Nous terminons cette lettre avec l'espoir de vous être faits comprendre et que votre effort, comme le nôtre, de dégager le mouvement révolutionnaire de l'état de confusion où il est plongé triomphera des innombrables obstacles auxquels il se heurte.
Recevez, chers camarades, nos salutations révolutionnaires.
LA GAUCHE COMMUNISTE DE FRANCE
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A LA FRACTION BELGE
2 février 1946
Chers camarades,
Nous venons de prendre connaissance de votre résolution du 19 janvier concernant les relations internationales. Nous partageons entièrement votre appréciation sur le malaise et le manque de précision théorique qui règnent, non seulement dans les relations entre les différents groupes de la GCI mais aussi entre LES DIFFÉRENTS GROUPES D'AVANT-GARDE QUI S'EFFORCENT DE REPRÉSENTER LES INTÉRÊTS HISTORIQUES DU PROLÉTARIAT.
Nous sommes heureux de vous voir vous élever et reprendre cette critique, qui est notre depuis un an, contre la négligence absolue dans les relations internationales entre les divers groupes d'avant-garde. Il est urgent de remédier à cet état de fait. Votre appel pour l'échange des documents entre les divers groupes ne peut être qu'un premier pas. Nous croyons que cet échange peut et doit être organisé.
En réalité, il s'agit :
Un simple échange de documents ne répond pas complètement à ces objectifs et éparpille l'effort. Il faut plus qu'un échange ; il faut un échange GÉNÉRALISÉ, ORGANISÉ ET CONCENTRÉ. A notre avis, un bulletin de DOCUMENTATION et de DISCUSSIONS internationales s'impose. Un bulletin qui aura pour unique but de centraliser et de faire connaître les documents fondamentaux des différents groupes révolutionnaires. Sans être l'organe d'une tendance, afin de répondre à son objectif de documentation internationale, ce bulletin doit cependant être basé sur une première délimitation politique. Nous rappelons les 4 points que nous avons proposés comme base d'un tel bulletin.
En ce qui concerne la position de la Fraction Belge sur l'économie de guerre et sur l'État prolétarien (en Russie), nous devons faire remarquer que c'est LA PREMIÈRE FOIS qu'une résolution de la Fraction se prononce contre les positions émises antérieurement.
Il est indispensable, et afin d'en finir avec la confusion, que la Fraction Belge fasse publiquement la critique des théories de l'économie de guerre et de l'État ouvrier dégénéré.
Salutations communistes!
LA GAUCHE COMMUNISTE DE FRANCE
Les contre-révolutionnaires staliniens à court d'argumentation emploient, contre les groupes révolutionnaires de la Gauche, toutes armes traditionnelles de la bourgeoisie : calomnie, délation, pogrome...
La faiblesse politique des organisations centristes trotskistes les oblige à ignorer ceux qu'ils nomment "les ultra-gauchistes", qualificatif qui remplace pour eux toute critique.
On désigne "les ultra-gauchistes" comme le croquemitaine pour les petits enfants, et l'affaire est classée.
Il est malheureux de remarquer que les jeunes organisations révolutionnaires ont du mal à se défaire des méthodes traditionnelles du stalinisme et du trotskisme par lesquels la plupart des militants sont passés.
La résolution du RK en est un exemple frappant. On préfère de beaucoup employer des phrases pompeuses, des mots sonnants et vides de sens pour se donner à soi-même l'illusion de la critique, plutôt que d'approfondir les questions.
Le RK a préféré, à un document politique de critique des groupes cités et de leur forme organisationnelle, une déclaration définissant en quelques phrases le caractère politique "non marxiste conséquent" des groupes cités.
Notre rôle n'est pas de défendre les autres groupes inculpés ; il n'est pas non plus de nous défendre mais de demander aux RK de cesser ses méthodes grandiloquentes et donquichottesques de résolutions chargées de détruire des moulins à vent ! Le RK ferait mieux de s'attacher sérieusement (...) [à l’]auto-critique des documents qui sortent régulièrement de notre organisation.
Nous voulons profiter pour poser au Comité responsable des RK quelques questions qui ont trait au caractère de la GCF et qu'il serait bien intéressant de voir éclaircir un jour :
Et enfin, où sont les documents des RK sur les questions sus-dites portant des principes politiques "conséquentes" dans lesdites questions ou portant critique aux organisations citées ?
Nous sommes d'accord sur les points 6 et 7 avec "le comité responsable" du RK et nous portons en même temps une suggestion pour l'organisation de cercle où seront abordées les questions de marxisme et de matérialisme dialectique appliquées à l'histoire, l'économie et la philosophie.
Salutations révolutionnaires.
LA GAUCHE COMMUNISTE DE FRANCE
Nous reproduisons la déclaration de principe du PS de GB (qui n'a rien à voir avec le Parti travailliste) que nous avons reçue.
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La création d'une forme de société dans laquelle les moyens de production et de distribution sont la propriété commune et dans laquelle ses moyens sont administrés démocratiquement dans l'intérêt du peuple entier.
1. que la base de la forme actuelle de la société est le fait que les moyens d'existence (la terre, les fabriques, les chemins de fer etc.) sont la propriété privée d'une classe capitaliste et qu'il s'en suit un asservissement des producteurs ou travailleurs qui, seuls, produisent tout ce qui a de la valeur ;
2. et qu'il s'en suit que, dans la société actuelle, un conflit d'intérêt se produit sous la forme d'une lutte des classes entre les propriétaires non producteurs d'une part et les producteurs non propriétaires d'autre part ;
3. que le seul moyen d'abolir ce conflit est que le moyen de production et de distribution soit transformé en propriété commune du peuple entier, et qu'il soit administré démocratiquement ; ce n'est que de cette façon que les producteurs (la classe salariée) pourront s'affranchir de la domination de la classe capitaliste.
4. Étant donné que, dans l'ordre de l'évolution des classes, celle des salariés est la dernière à s'émanciper, cette émancipation entraînera l'affranchissement de toute l'humanité sans distinction de race ou de sexe ;
5. que cette émancipation ne peut être que l'œuvre du prolétariat lui-même ;
6. étant donné que le seul but de l'appareil administratif, y compris les forces armées, est de conserver entre les mains de la classe capitaliste le monopole des valeurs prises à la classe salariée, celle-ci doit s'organiser, en pleine connaissance de cause, sur le plan politique, dans le but d'entrer en possession des pouvoirs administratifs, tant nationaux que locaux, afin que l'appareil administratif, y compris les forces armées, soit transformé d'un moyen d'oppression en un moyen d'affranchissement et d'abolition de tout privilège aristocratique ou ploutocratique.
7. Étant donné que tout parti politique n'est que l'expression des intérêts de classe et étant donné que l'intérêt du prolétariat se trouve nettement opposé à celui de n'importe quel groupe de la classe des maîtres, le parti qui a pour but l'affranchissement du prolétariat doit nécessairement s'opposer à tout autre parti politique.
8. Donc le Socialist Parti of Great Britain entre dans l'arène politique avec une détermination inébranlable de lutter résolument contre tout autre parti politique s'il est franchement capitaliste ou s'il prétend être un parti des travailleurs ; il demande au prolétariat de ce pays de s'unir sous son drapeau afin que soit terminé, dans le plus bref délai, le système qui leur vole les fruits de son travail et afin que la pauvreté soit remplacée par le confort, les privilèges par l'égalité et l'esclavage par la liberté.
Cher camarade,
Nous venons de recevoir à l'instant votre lettre ainsi que votre déclaration de principes
Nous sommes très heureux d'être en relation avec vous car, ainsi, se reforme la trame internationale de ceux qui pensent encore à la révolution socialiste.
D'après votre document sur vos principes, nous constatons une certaine identité de vue sur les principes généraux. Mais cette déclaration reste pourtant fort vague. Manifestement prolétarienne, nous aimerions avoir des précisions :
1. sur votre analyse de la guerre 1939-45 et votre position. Pour nous, cette guerre contient la même nature que celle de 1914-18, encore plus aggravée du fait de la présence de l'URSS. Comme telle, notre mot-d'ordre était "transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" sur tous les fronts et dans tous les secteurs sans exception ;
2. sur votre appréciation du fascisme et de l'antifascisme, que nous considérons comme deux formes d'un même contenu bourgeois et capitaliste, et ayant servi, d'un côté comme de l'autre, à enchaîner le prolétariat à la guerre et au char de la bourgeoisie. C'est pour cela que nous rejetons tous les CLN comme étant des organismes de collaboration de classe au service du capitalisme, ainsi que toute forme de nationalisme ;
3. sur votre appréciation de l'État russe qui, pour nous, est totalement intégré dans le système capitaliste mondial et, de ce fait, n'a plus aucune caractéristique prolétarienne.
4. Si vous reconnaissez la révolution d'Octobre comme une révolution prolétarienne dont les enseignements sont riches pour la classe ouvrière.
5. Est-ce une confusion ou une erreur de langage quand vous posez la prise du pouvoir politique "nationalement et localement" (point 6) ? Le problème de la direction internationale révolutionnaire semble être en suspens. Nous aimerions des explications plus approfondies.
6. Votre notion du parti est juste mais vague. Dans la période transitoire, en laissant toute liberté à l'intérieur des soviets et syndicats, avec indépendance des syndicats par rapport à l'appareil étatique, avec liberté de fraction dans les organismes unitaires de la classe ouvrière et dans le Parti, avec l'interdiction de toute violence envers un secteur retardataire du prolétariat, identifiez-vous la dictature du prolétariat avec la dictature du Parti révolutionnaire qui demeure toujours une minorité, bien que la plus consciente de la classe ? Concevez-vous l'indépendance totale entre l'appareil étatique ouvrier, le Parti et les Soviets ?
Ces questions, qui sont du plus haut intérêt pour la classe ouvrière, doivent être débattues internationalement et la discussion doit être la plus large possible entre les groupes d'avant-garde ayant accepté les 4 premiers points de notre lettre...
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Nous publions ci-dessous une lettre que le "Socialist Party of Canada" vient de nous envoyer. Cette lettre a tout son intérêt, plus particulièrement pour la position prise face à la guerre impérialiste.
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Chers camarades,
J'ai bien reçu votre lettre avec beaucoup de plaisir. Nous nous rendons compte combien avancée est votre éducation prolétarienne comparée à la nôtre. Vous faites aussi marque d'une expression facile et aisée en des discussions sur des sujets complexes.
En réponse à votre demande sur notre position par rapport à la guerre 1939-45, nous pouvons dire que notre journal a été mis hors-la-loi pour ses dénonciations des causes de la guerre qui est la nature même du capitalisme. Pour nous, cette guerre n'a servi que les intérêts des groupes de capitalistes qui se sont enrichis davantage au prix d'une destruction colossale de vies humaines. Un groupe de capitalistes s'est servi de la masse prolétarienne pour empêcher l'expansion d'un autre groupe ennemi de capitalistes qui menaçait leurs intérêts, et ce fut une très bonne occasion pour eux de trouver un marché idéal pour leur commodité. Comme on s'en rend compte, nous ne fumes dans tout cela que des instruments servant les intérêts de nos maîtres capitalistes. Vous jugerez mieux notre position, à ce sujet, par la littérature du parti.
La déclaration de votre 2ème article est très logique et notre position est très semblable à la vôtre sur ce rapport quoique, à mon avis, notre littérature ne précise pas, comme vous et aussi bien, le parti ; et je suis d'accord avec vous que le prolétariat doit rejeter toute forme de nationalisme, qui ne peut conduire qu'à l'antagonisme.
En ce qui concerne votre 3ème article, je puis vous affirmer positivement que notre Parti juge l'État actuel de la Russie comme ayant toutes les caractéristiques du capitalisme, avec la différence qu'il est à la base d'entreprises d'État, ce qui ne change rien en ce qui concerne le sort de l'ouvrier à propos de l'exploitation sinon que son sort est pire que notre forme de capitalisme existant ici et ailleurs.
Sur votre 4ème article, évidemment nous reconnaissons la révolution d'Octobre comme une révolution prolétarienne ayant des enseignements riches pour les révolutionnaires actuels et futurs.
En ce qui a trait à votre très important article 5, je ne puis vous répondre d'une manière précise. Quoi que j'ai des opinions personnelles à ce sujet, je crois comme vous que le Parti laisse le problème de la direction internationale révolutionnaire en suspens ou, mieux, semble l'ignorer. Pour plus de précision, il m'est agréable de vous transmettre l'adresse du SP of GB.
Votre article 6 semble être le plus complexe tout en étant le plus intéressant. Pour vous dire franchement, le sujet de ce dernier article est à peu près ignoré de notre littérature. Cela est dû au fait que notre Parti est sous l'impression que les capitalistes règnent avec le consentement de la grosse majorité de leurs sujets et que ce règne cesserait dès que ce consentement leur serait retiré. Pour moi, je crois en la révolution que sur le plan international et, pour la période transitoire, je crois en la dictature de la minorité la plus consciente de la classe et l'interdiction, le plus possible, de violence vis-à-vis des secteurs retardataires du prolétariat.
Je ne peux identifier la dictature du prolétariat avec la dictature du Parti révolutionnaire pour la raison que la révolution n'est possible que par le support du prolétariat. Je ne conçois qu'une coopération la plus complète entre l'appareil de l'État ouvrier, le Parti et les conseils ou les syndicats.
Je suis d'avis que le meilleur moyen de réorganiser la nouvelle Internationale, semblable à la 1ère, serait l'élaboration et la propagande d'un objectif, une déclaration de principes qui serait une sorte de Manifeste abrégé et qui pourrait être mis à la portée et à la compréhension du prolétariat. Ce serait là la vraie semence de la révolution qui éventuellement se répandrait de par le monde et serait l'appel au prolétariat international pour le renversement du capitalisme.
Demeurant fraternellement votre pour le socialisme.
Montréal le 25 février 1946
Cher camarade,
Nous venons de recevoir votre lettre que nous nous permettons de publier dans notre revue théorique, en regard de la nôtre.
D'après ce que vous nous avez écrit, il existe une grande identité de vue entre vous et nous ; mais nous serions très heureux de continuer la discussion sur certains points, tels la prise du pouvoir, l'État et le Parti.
Nous serions heureux de publier des articles de votre parti sur une question intéressant le mouvement ouvrier ; nous vous autorisons à publier des articles ou des documents que vous recevrez sous peu.
Sur la prise du pouvoir, il y a un point obscur que nous relevons. Vous dites : "Les capitalistes règnent avec le consentement de la grosse majorité de leurs sujets ; ce règne cesserait dès que ce consentement leur serait retiré."
Entendez-vous par là qu'au travers du jeu démocratique et parlementaire, si le prolétariat retirait son consentement à la bourgeoisie, la prise du pouvoir pourrait s'effectuer calmement et simplement ?
Nous ne vous attribuons pas ces pensées ; nous vous disons seulement ce que cette phrase semble indiquer.
Pour nous, le jeu démocratique et parlementaire, que nous dénonçons, est une démagogie et une voie de garage à tout mouvement de révolte de la classe ouvrière.
La prise du pouvoir n'est pas un consentement que l'on retire à la bourgeoisie mais une guerre civile et ouverte contre cette dernière au moment le plus aigu de sa crise interne de régime.
La dictature du prolétariat s'impose à la bourgeoisie avec une violence égale à la résistance du capitalisme qui ne veut pas abandonner le pouvoir.
Nous savons par l'expérience du fascisme que, sitôt que le jeu démocratique devient une gêne sérieuse, la bourgeoisie son masque libéral pour laisser libre jeu à sa répression féroce de la classe. Le prolétariat ne peut, devant ces faits, réclamer le pouvoir démocratiquement car, face à une armée blanche et réactionnaire, un parlement à majorité révolutionnaire est une farce ridicule. Octobre 1917 nous a prouvé la justesse de la position révolutionnaire qui réside dans la destruction violente de l'État bourgeois par le prolétariat en armes.
Même si on participe au jeu parlementaire et bourgeois, le parti révolutionnaire doit dénoncer l'illusion parlementariste et démocratique, comme l'a fait le 1er congrès de l'IC, et doit déclarer bien haut qu'il y participe non en vue de réformes de la structure bourgeoise mais pour se servir de la tribune parlementaire comme moyen de propagande et de dénonciation des traficotages capitalistes.
Pour ce qui a trait à notre position sur le Parti, vous recevrez sous peu des documents à ce sujet. Nous préciserons pourtant un certain point : l'État ouvrier ne vit pas grâce à la démocratie en elle-même ; il vit parce qu'il est soumis à une idéologie révolutionnaire.
Cette idéologie n'est pas le fait du jeu démocratique mais du travail patient et quotidien des militants organisé dans le Parti. L'État ouvrier ne se confond jamais, mais cette dernière se retrouve dans son idéologie et dans ses intérêts que dans le parti révolutionnaire.
Dictature du prolétariat ne peut jamais être la dictature de l'État ouvrier qui doit dépérir en vue de l'organisation d'une société sans classe.
Dictature du prolétariat signifie dictature des intérêts de classe d'une classe, d'une classe (la seule capable de mener la société vers un monde sans classe) contre toutes les autres classes qui tentent de perpétuer la division en classes.
Ce parti exprime le plus hautement cette conception ainsi que les moyens idéologiques pour amener le prolétariat du stade insurrectionnel au stade d'organisateur de la société. L'État ouvrier ne peut être qu'un instrument pour cette œuvre révolutionnaire ; mais cet instrument que nous lègue la bourgeoisie est dangereux si on ne s'assure pas, dès le début, de son dépérissement en vue du socialisme, en faisant attention de ne jamais le confondre avec le prolétariat en armes qui ne trouve sa raison d'être, en arme et en lutte, que dans l'idéologie qu'exprime le parti de classe.
Une fois ceci admis, la violence ne peut jamais s'effectuer sur un quelconque secteur retardataire du prolétariat, ce dernier ayant pleine liberté d'expression à l'intérieur des soviets, des syndicats et du Parti (liberté de fractions organisées en son sein).
De plus, les syndicats ne seront jamais rattachés à l'État ouvrier car ce serait étouffer les réactions spontanées de la classe face à une dégénérescence toujours possible de l'État ouvrier. Nous allons plus loin et consacrons le droit de grève dans l'État ouvrier.
Pour ce qui est de votre idée sur l'utilité d'une nouvelle Internationale, nous pensons qu'elle ne peut surgir qu'au feu du combat décisif de classe, comme en 1917-18.
Mais il est très utile de resserrer les liens internationaux de l'avant-garde par une discussion très serrée et très vaste sur les points importants du programme de classe, en vue d'une conférence internationale de confrontation de l'avant-garde, une fois admis les quatre premiers points de notre lettre précédente.
Nous avons écrit au PS d'Angleterre. Dites-nous si vous avez reçu notre matériel et combien d'exemplaires désirez-vous ?
Fraternellement, avec nos salutations communistes.
La Gauche Communiste de France
les Textes de ce bulletin sont republiés dans notre brochure [37] "la période de transition"
Nous publions ci–dessous une lettre que nous avons adressée le 15 mars dernier à tous les groupes se réclamant de la Gauche Communiste.
Nous constatons avec regret que, jusqu'à ce jour, nous n'avons reçu aucune réponse. La politique du silence est la pire qui puisse exister.
Nous rendons cette lettre publique – 1 afin de permettre à tout militant révolutionnaire ayant à cœur le problème du regroupement international de l'avant–garde, de mieux connaître la situation de celle–ci à l'heure actuelle, –2 parce que nous considérons qu'il faut en finir avec la voie de "la diplomatie secrète". Le prolétariat ne peut forger son Parti qu'au travers de la discussion et de la controverse publique sur tous les problèmes.
Dans le prochain Internationalisme nous répondrons à des critiques que divers camarades nous ont objectées individuellement.
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Au Parti communiste Internationaliste d'Italie
A la Fraction belge
Au Groupe 2 de la Fraction française de la Gauche Communiste
Chers camarades,
Sans vouloir reproduire l'ensemble des critiques que nous avons formulées dans nos documents nous nous proposons, dans cette lettre, de préciser quelques points que nous estimons indispensables pour la compréhension de nos positions et de la situation générale dans laquelle se trouve la Gauche Communiste Internationale.
Ce serait une grave erreur de prétendre que la Gauche Communiste Internationale présente l'unique courant de gauche issu de la 3ème Internationale après la dégénérescence et la trahison de cette dernière. Une telle affirmation ne relève que d'une prétention suffisante digne d'une chapelle ou d'une secte et présente le plus grand handicap dans la voie du regroupement national et international des forces de la révolution.
La Gauche Communiste Internationale présente, à notre avis, la tendance la plus conséquente aux principes programmatiques les plus achevées du courant de la Gauche dont historiquement et politiquement elle n'est qu'une partie.
À côté de la Gauche Communiste Internationale existent, dans de nombreux pays, des groupes et des militants révolutionnaires qui font partie intégrante du courant de la Gauche –qui va de la 3ème Internationale à la future Internationale–, tout comme les fractions de Trotsky, des spartakistes, des abstentionnistes en Italie et les tribunistes hollandais faisaient partie du même courant de la Gauche –qui allaient de la 2ème à la 3ème Internationale et qui trouvaient en la Fraction bolchévique son expression historique la plus conséquente.
Évidemment il ne peut être question, dans ce courant de Gauche, de comprendre les diverses formations politiques qui, à l'instar du Trotskisme, ont été happées dans l'engrenage de l'idéologie bourgeoise et ont cessé depuis longtemps de présenter des moments du processus de reconstitution de l'organisation politique de la classe. Aucun de ces groupes n'a résisté aux épreuves historiques décisives. Par leur retour dans les rangs de la 2ème Internationale ou par leur adhésion à l'idéologie antifasciste et la participation, d'une façon directe ou indirecte, à la guerre impérialiste mondiale, soit au nom de la défense de l'URSS, soit au nom de la "libération nationale" et des "droits des peuples à disposer d'eux–mêmes", soit au nom de la lutte contre le "fascisme", ces groupes se sont définitivement liquidés politiquement en tant qu'expression du prolétariat.
En parlant des groupes révolutionnaires qui sont dans le camp prolétarien et qui font partie du courant historique de la Gauche, nous entendons exclusivement les groupes qui, à aucun moment, n'ont trempé dans la guerre et qui ont résisté à l'idéologie capitaliste de l'antifascisme. Tels sont les groupes des Communistes Révolutionnaires en France, le RKD, les Communistes des Conseils en Hollande etc.
La Gauche Communiste Internationale ne peut s'acquitter de sa tâche de formation des cadres et de base programmatique des futurs partis qu'en s'orientant résolument vers une discussion internationale, vers une confrontation politique publique et fraternelle avec tous ces groupes révolutionnaires. Cette discussion et confrontation internationale ne peut être laissée au hasard des circonstances mais doit être recherchée, organisée et, dans la mesure où l'intérêt de la discussion rendra possible et nécessaire, on devrait s'orienter vers l'organisation de contacts, de discussion et de publication de Bulletins internationaux de discussion et documentation, et de conférences internationales.
Il est nécessaire de reconnaître que la GCI, si elle présente une ligne politique générale, ne présente pas toutefois une homogénéité politique. Il ne s'agit pas de monolithisme, impossible dans une organisation et qui ne peut être qu'un étouffement bureaucratique détruisant toute possibilité de vie politique idéologique. En parlant d'homogénéité nous parlons d'une base de principes fondamentaux indispensables pour que l'organisation ne se transforme pas en un rassemblement éclectique. La guerre a révélé des divergences et oppositions au sein de la GCI et portant sur des questions de principes.
Ces divergences ont eu pour résultat la brisure de l'unité organisationnelle de la GCI, des scissions et exclusions et la formation de divers groupes qui défendaient publiquement des positions politiques diamétralement opposées. Il serait indigne de la part de révolutionnaires honnêtes de vouloir fermer les yeux ou de jeter un voile pudique sur cette réalité.
On peut réussir pendant un temps à tromper soi–même et le prolétariat mais on ne peut construire par cette méthode un véritable parti de classe capable de s'acquitter de sa tâche. Le mensonge de l'homogénéité, basé sur l'écartement de toute question en divergence, ne peut avoir finalement que le même résultat : celui du monolithisme bureaucratique, l'étouffement de toute possibilité de vie idéologique de l'organisation.
Nous ne citerons que les points les plus importants où se sont manifestées des divergences dans la GCI :
Questions subsidiaires :
Mais il ne suffit pas d'énumérer les questions en divergences. Nous devons encore constater et déplorer que, depuis un certain temps, il se manifeste une tendance, dans la GCI, à abandonner toute discussion politique et théorique et à vouloir créer une fiction d'une homogénéité à l'extérieur en escamotant et en esquivant le débat sur les problèmes les plus fondamentaux à l'intérieur.
Le PCI présente cette particularité d'être le reflet d'une situation qui a imposé la formation du Parti mais sans que le Parti reflète suffisamment, par une prise de conscience claire, la situation…
L'exemple le plus frappant de cet état contradictoire est donné par l'énonciation, d'une part, de cette règle principielle juste que la construction du Parti n'est possible que dans une situation montante de reprise, de lutte offensive du prolétariat et l'affirmation, d'autre part, que les événements de 1943 en Italie (moment où fut fondé le Parti) ne signifiaient pas une manifestation de reprise de lutte du prolétariat italien. Ainsi on aboutit à une série de contradictions inextricables.
Ou la règle principielle est valable pour tous les pays sauf l'Italie ou bien la règle reste valable aussi pour l'Italie et c'est le PCI qui devient alors une création artificielle ; ou bien encore la fondation du Parti correspondait à la règle principielle et alors c'est l'analyse des événements de 1943 qui est erronée.
Le plus surprenant c'est que le PCI affirme simultanément les trois choses à la fois et à tour de rôle sans même se douter de la contradiction.
L'insuffisance des travaux de la Conférence n'apparaît pas tellement dans les débats qui ont eu lieu mais surtout dans le fait d'avoir laissé de côté et passé outre les problèmes fondamentaux de l'heure. Le problème du capitalisme d' État et les caractères de la phase décadente du capitalisme n'ont même pas été effleurés. Pas plus d'ailleurs que la question de la nature de classe de la société russe.
Mais le plus grave est que la Conférence de Turin a, par-dessus tout, évité de toucher aux questions qui ont déchiré la Fraction italienne en trois groupes: la minorité qui a participé et a préconisé la participation à la guerre impérialiste en Espagne, le groupe Vercesi qui a révisé les notions fondamentales de la Fraction par ses théories de l'«Économie de guerre» et sa participation dans le Comité de Coalition Antifasciste à Bruxelles, et le groupe de Marseille qui seul a maintenu la position communiste de la Fraction durant la guerre.
Il est inconcevable pour tout militant révolutionnaire honnête que ces trois groupes, la minorité exclue en 1937, le groupe Vercesi exclu au début de 1945 et le groupe de M. se retrouvent, fin juillet 1945, dans une même organisation en maintenant chacun sa position mais en évitant, d'un commun accord, de porter le débat publiquement ni de donner d'explication au prolétariat.
Il est plus particulièrement inadmissible que les camarades comme Butta et Tullio qui ont signé "la déclaration politique votée à la Conférence de la Fraction italienne en mai 1944 qui dénonçait le révisionnisme et l'opportunisme du groupe Vercesi, que ces camarades qui ont voté et signé la résolution d'exclusion de Vercesi en janvier 1945 pour son activité "antifasciste" aient pu se retrouver avec Vercesi à la Conférence de Turin sans porter le débat publiquement.
Ces documents politiques – que ces camarades ont voté mais qui, pour des raisons inexplicables (pudeur ou sentimentalité) ont été tenu cachés jusqu'à ce jour – sont publiés dans Internationalisme n° 7. Si aujourd'hui ils renient ces documents, ces camarades sont tenus de donner de donner une explication politique publique de leur nouvelle position. Le silence est inadmissible. Les documents politiques dans le mouvement ouvrier ne sont pas des chiffons de papier de la diplomatie bourgeoise. On ne peut pas sans inconvénient bafouer avec cette désinvolture ses propres positions. Une telle attitude de légèreté ne peut que déconsidérer ces camarades, porter le discrédit sur toute l'organisation et inciter avec raison les ouvriers à la plus grande méfiance à l'égard du Parti quant à sa sincérité et à son sens de responsabilité.
Et qu'on ne vienne pas invoquer la résolution contenant la condamnation de la politique "antifasciste". Cette condamnation vague et générale – incluse en passant dans une résolution traitant de contacts à prendre avec des groupes dans les autres pays –, de par les conditions dans lesquelles elle fut faite, de par l'unanimité sans débat avec laquelle elle fut votée, ne nous rassure nullement.
N'oublions pas que cette résolution fut apportée et présentée à la Conférence par… Vercesi ! On ne peut s'empêcher de penser aux belles résolutions pompeuses votées par la 2ème Internationale contre la guerre au moment même où les chefs se préparaient consciemment à pratiquer les plus infâmes trahisons. On ne peut pas ne pas évoquer la récente Conférence de la SFIO maintenant les articles du programme sur la lutte de classe contre l' État capitaliste au moment même où le Parti Socialiste est à la tête de l' État.
Ce ne sont pas les affirmations verbales qui comptent. C'est uniquement l'accord qui existe entre le verbe et l'action qui peut nous garantir sur la sincérité de la parole.
Dans le cas concret de Vercesi, il ne s'agit pas seulement de ses théories révisionnistes mais de son activité concrète pendant la guerre. Il faut en finir avec le silence pudique et la déformation de la vérité. Le Comité de Coalition Antifasciste de Bruxelles – dans lequel Vercesi au nom de la Fraction jouait un rôle prépondérant – était comme son nom l'indique une coalition de tous les partis politiques "antifascistes" de la bourgeoisie italienne. Quelle a été l'activité de ce Comité ? Il suffit d'ouvrir l'organe du Comité, l'Italia di Domani, paru en pleine guerre, pour s'en apercevoir. Dans ce journal, où Vercesi était l'éditorialiste "marxiste", s'étale la plus infecte propagande pour la guerre des démocraties contre l'Allemagne fasciste, le souhait que le bloc démocratique saura reconnaître les sacrifices du "peuple" italien participant dans la guerre contre l'Allemagne, pour laisser à l'Italie son "indépendance", sa "grandeur" et ses colonies. Vous trouverez, dans ce journal infâme, la glorification d'un héros "antifasciste" qui a fait sauter tant de trains et occasionné la mort de tant de "boches". Vous trouverez aussi des appels pour s'engager dans l'Armée pour la Libération nationale.
"L'ITALIA DI DOMANI" EST UNE EDITION 1944–45 DU "POPOLO D'ITALIA" DE MUSSOLINI DE 1915. Il poursuit en effet les mêmes buts, la participation à la guerre impérialiste aux côtés des "démocraties". Que la sympathie des gouvernements "démocratiques" alliés lui était acquise, tout le prouve.
La sauce marxiste de Vercesi trouvait sa raison d'être, comme on le comprend bien, pour mieux faire avaler toute cette infâme nourriture aux ouvriers italiens.
Le PCI d'Italie doit se rendre compte de la gravité des faits. Il n'aura d'autorité pour condamner les staliniens et autres qu'après avoir, sans aucune réticence et publiquement, fait le procès politique de l'activité de Vercesi et du Comité de Coalition Antifasciste de Bruxelles. Sinon tout ouvrier paraît en droit de COMPRENDRE LE SILENCE DU PCI COMME UNE SOLIDARISATION AVEC CETTE ACTIVITÉ.
Dans un article, "une déléguée française" à la Conférence de Turin caractérise celle–ci comme le nouveau "Livourne". Livourne c'est le Congrès de fondation du PC d'Italie en 1921. Quoi qu'on ait pu dire de "la rupture à gauche" de Livourne, ce ne fut qu'une traduction atténuée du Congrès de la Halle (unification avec les Indépendants allemands) et du Congrès de Tous (unification avec Frossard, Cachin et tutti quanti). Livourne c'est l'amalgame avec "Ordino Nuovo", les Serrati, les Pombacci et les Grazideï. C'est la corde au cou passée par l'IC à la Gauche abstentionniste de Bordiga. Ce n'est pas Livourne que la Fraction s'est proposée de refaire mais une sélection révolutionnaire plus sévère sur des bases programmatiques ne laissant pas de place à l'opportunisme.
La Conférence de Turin, comme nous venons de le voir, se situe, sur un certain nombre de points, sur une ligne qui n'est même pas celle de Livourne mais celle de Serrati, celle de l'unité de tout le monde.
C'est précisément ce que cette "singulière déléguée" glorifie sous le nom de Livourne que nous critiquons et condamnons dans la Conférence de Turin et dans le PCI d'Italie.
Depuis la reprise de son activité, la Fraction belge a accompli un travail extrêmement précieux. Son effort continu dans la publication régulière de L'Internationaliste est une preuve réconfortante de sa vitalité. Mais il est regrettable que nous n'assistions pas à une correspondance dans le travail théorique et dans la netteté de ses positions politiques.
Aucun des problèmes en divergences dans la GCI n'a été abordé ouvertement et directement. Aussi trouvons–nous dans L'Internationaliste des positions contradictoires sur un même problème. Sur l'analyse des événements de 1943 par exemple, la Fraction belge s'est niée au moins trois fois dans l'intervalle de quelques mois. Et cela sans le moindre trouble comme si c'était tout naturel. Dans la question de l' État, les contradictions les plus frappantes sont présentées tout naïvement comme des "errata". Dans les autres questions brûlantes comme "la nature de l' État russe", les nationalisations, la nature de la guerre, l'économie de guerre, on remarque un manque de précision qui permet au lecteur averti de saisir des appréciations fort différentes et opposées.
Mais ce qui, dans l'activité de la Fraction belge, nous paraît le plus critiquable c'est son attitude envers la crise dans les Fractions italienne et française.
Dans la crise de la GCI, la Fraction belge semblait vouloir occuper la position de la Suisse entre les blocs belligérants, avec un préjugé favorable pour la tendance Vercesi. S'efforçant d'amoindrir les conclusions les plus absurdes et les plus choquantes de la théorie de Vercesi, elle manifestait sa méfiance envers "l'intransigeance «exagérée»" et croyait pouvoir attribuer cela au malentendu et aux mauvaises interprétations. Au lieu de participer activement dans la discussion, prendre carrément et ouvertement position, elle n'a fait que minimiser le débat et garder le silence. Ainsi s'explique cette situation paradoxale où la Fraction belge persiste, malgré notre insistance et celle de la FI avant sa dissolution, à se taire sur le Comité de Coalition Antifasciste, qui pourtant agissait en Belgique, et à réussir à ne souffler mot, ni pour, ni contre.
Dans la crise de la Fraction française la FB, qui déplore le malentendu et la scission survenue en mai, commence par déclarer ne pouvoir se prononcer sur le fond. Mais cette réserve politique ne l'empêche pas de nous traiter, un beau jour dans une lettre aux CR, de dissidents de la GC et cela sans qu'aucune discussion et clarification politique n'aient eu lieu.
On pourrait demander peut–être à la FB quels sont les critères politiques qui lui ont servi pour distinguer entre la Gauche Communiste et la "dissidence" ? Croit–elle que pour être de la GCI il faut faire partie de la Fraction Internationale de Vercesi ? Ne confond–elle pas un peu trop hâtivement l'une avec l'autre ? La fraction belge a proposé au mois de mai une conférence internationale de tous les groupes de la GCI avec un ordre du jour portant sur toutes les questions en divergence et la constitution d'un Bureau International.
La Fraction française, alors encore unie, a accepté cette proposition en soumettant la question d'un Bureau International et sa fonction au résultat des débats. Après la scission, nous avons maintenu net renouvelé notre accord avec la proposition. Mais entre-temps c'est la FB, sans explication, qui a renoncé à sa proposition. Peut–on savoir la raison exacte ?
Nous ne pouvons que déplorer cette attitude quelque peu trouble de la FB correspondant d'ailleurs à son attitude politique. Décidément la "neutralité" ne vaut rien en politique. Sans mettre en doute les bonnes intentions de la FB, son attitude n'a pas éliminé les "malentendus" mais n'a fait qu'entretenir l'état dans lequel se trouve la GCI. La FB porte ainsi sa part de responsabilité.
Deux groupes existent actuellement en France qui se réclament de la GCI et prétendent chacun représenter la Fraction en France.
Cette situation, à première vue paradoxale, n'est en réalité qu'une manifestation particulière de ce qui est l'état "normal" dans l'ensemble de la GCI. Deux courants fondamentaux se heurtent dans la GCI. En France, ces deux courants apparaissent sous la forme d'organisations séparées, indépendantes et opposées.
Nous répétons ici, une fois de plus, ce que nous avons déclaré maintes fois, que NOUS ETIONS CONTRE LA SCISSION parce que
1. les divergences qui nous séparaient n'étaient pas exclusives à la Fraction française et, en conséquence, ne pouvaient être résolues sur le plan étroit de la Fraction française mais uniquement sur le plan international de la GCI ;
2. la solution des divergences ne peut réellement présenter un moment de dépassement qu'après maturation et clarification politiques suffisantes ;
3. nous répudions le système qui consiste à provoquer des divergences imaginaires sur des points secondaires pour camoufler des divergences réelles et qui substitue à la confrontation politique loyale l'arme empoisonnée des intrigues organisationnelles et les cancans de concierge.
C'est brusquement, après le retour de S de B et avant même qu'elle ait pu rendre compte de son mandat, que se déclenche une campagne faisant feu de tout bois. Cette campagne aboutit avec une rapidité extraordinaire (4 semaines) au départ de trois camarades quittant l'organisation (nous avouons avoir été surpris par ce blitzkrieg).
Pour entretenir la confusion à l'extérieur, ces trois camarades, constitués en organisation, continuaient à s'intituler "Fraction française" et publiaient un journal avec le même titre que celui de la majorité de l'organisation. Ces procédés, qu'il est préférable de s'abstenir de qualifier, sont devenus des faits courants dans le mouvement ouvrier depuis l'avènement du stalinisme. Nous ne pouvons que protester contre de tels procédés et constater que le prolétariat n'a pas encore la force de les extirper et d'imposer un minimum de probité intellectuelle et une morale révolutionnaire. Après des mois, ce groupe fusionne avec des camarades de l'ancienne minorité exclus de la Fraction Italienne en 1937 et des éléments dirigeants de l'ancienne UC (Union Communiste).
Nous n'allons pas faire ici la critique des positions de l'ancienne minorité de la FI. Ce sont de vieux militants incontestablement dévoués à la cause du prolétariat, absolument intègre qui, tôt ou tard, peuvent et doivent trouver leur place dans les rangs de l'organisation révolutionnaire. Mais il n'en reste pas moins que les positions prises par ces camarades lors de la guerre impérialiste en Espagne sont des positions anti–prolétariennes et que, de ce fait, ces camarades ne pourraient reprendre place dans la GCI (qui s'est constituée contre eux) que dans la mesure où ils auraient abandonné leur position en la dépassant critiquement.
Mais il n'en est rien. Dans une déclaration faite dans une réunion publique, un camarade de la minorité pouvait affirmer que l'entrée de la minorité dans un groupe de la Fraction n'impliquait pas de leur part l'abandon de leur position sur la guerre espagnole qu'ils maintenaient intégralement.
Ce qui est le cas pour la minorité s'applique également aux camarades de l'UC, organisation à laquelle la minorité adhérait depuis 1937.
Il est possible, pour des raisons historiques, que la construction de l'organisme de classe ne se fasse pas toujours et partout par le développement régulier de la Fraction. Il est possible que la construction du Parti nécessitera d'emprunter un chemin plus tortueux que celui théoriquement et idéalement entrevu (le chemin de la fraction) et se réalisera au travers d'un regroupement avec des militants d'autres groupes. Mais, dans cette éventualité, la condition fondamentale restera la discussion franche et honnête entre les divers groupes aboutissant à un accord sur une base principielle.
C'est exactement le contraire qui s'est produit à Paris. Au lieu de convier à une discussion politique générale entre les divers groupes, on a intentionnellement écarté les groupes existants, comme les RKD, les CR, les CR dissidents et nous–mêmes, pour se livrer à des tractations avec des individualités dans le plus grand secret. Cette méthode de racolage individuel, employée naguère par Trotsky et combattue par la Fraction Italienne, a l'avantage de substituer l'attachement sentimental à des personnalités à la confrontation politique. Mais aussi, ce n'est pas une organisation qu'on crée mais simplement un amalgame politique.
La nouvelle "Fraction" non seulement a fait place en son sein aux positions de la minorité italienne et de l'UC sur la guerre espagnole mais encore elle a rejeté la "Déclaration de principes" qui fut le document de base à la constitution de la Fraction en France. On peut se demander, après cela, ce qui reste encore de Gauche Communiste, hormis le nom susurré, dans cet amalgame.
La "Déclaration de principes" (document de base de la FF) abandonnée sans explication, les thèses et résolutions de la Conférence constitutive de la FF rejetées sans débats, les statuts de l'organisation oubliées, sur quoi donc, sur quelles bases s'est faite cette singulière unification ? A ce jour, aucune résolution, aucune déclaration politique n'a encore été faite, et pour cause ! ON NE PEUT PARLER DE CE QUI N'EXISTE PAS.
Cependant ce groupe – qui fuit lamentablement toute discussion et confrontation politiques avec les autres groupes – semble jouir d'une certaine faveur auprès de certaines tendances dans la GCI. Ce fait, surprenant à première vue, s'explique cependant quand on constate que ce groupe s'est transformé en une "claque" applaudissant et justifiant tout ce qui se fait, toute politique portant formellement le nom de GCI.
Il serait trop long d'énumérer toutes les contradictions et tournants opérés par ce groupe depuis un an. Mais au travers de tous ces zigzags, une tendance générale se dégage : le retour aux positions révisionnistes de la tendance Vercesi. On a ravalé la résolution votée condamnant le révisionnisme de la théorie de l'Économie de guerre, on a ravalé la condamnation de la participation au Comité Antifasciste et le vote d'exclusion pour ce fait de la tendance Vercesi. Rien ne traduit mieux la désorientation et la crainte de se trahir ou de "déplaire" que l'incapacité absolue où se trouve ce groupe de publier un seul numéro de la revue de discussion théorique.
Quant à nous, nous ne prétendrons pas n'avoir pas commis de fautes ou d'avoir résolu tous les problèmes. Il est possible que nous ayons commis des erreurs. Mais en publiant, en plus du journal, une dizaine de numéros de notre revue Internationalisme, nous avons fait preuve de notre effort d'aborder les problèmes, de chercher à donner une réponse communiste sans nous occuper de plaire ou de déplaire.
Le prestige de tel ou tel individu voulant jouer le rôle de "chef" nous occupe fort peu. Les individus, quels qu'ils soient, ne nous intéressent pas. Ce sont des positions politiques que nous défendons ou combattons et la passion avec laquelle nous le faisons n'a d'autre justification que la conviction profonde de servir la classe et de contribuer à l'armement idéologique de l'avant–garde.
Le Bureau International de la GCI
La Conférence du PCI a à nouveau posé le problème de la reconstitution du BI de la GCI. Rappelons que, durant toute la guerre, nous avons œuvré pour cette reconstitution contre tous ceux qui ne voyaient pas de possibilité d'existence de l'organisation pendant la guerre et faisaient tout pour qu'elle n'existe pas. Ainsi, se trouvait ressuscitée en 1939–45 la vieille théorie de Kautsky de 1914–18 de l'Internationale organisation dans la période de paix et non dans la période de guerre.
L'expérience nous a montré que la reconstruction du BI ne pourra avoir lieu qu'après une Conférence internationale des Fractions, après une discussion approfondie sur les divergences. Nous avons souscrit aux propositions d'une telle conférence faite par la Fraction belge en mai 1945.
Or, en ce moment, nous assistons à des tentatives de précipiter la formation d'un BI en dehors de toute conférence et de toute confrontation politique internationale. On manigance, on se dépense en voyages, en tractations individuelles, en diplomatie secrète. Il paraîtrait que le BI est déjà un fait ou sur le point de le devenir et la lutte se fait autour du nombre de "sièges" réservés à chacun de ces groupes.
Notre Fraction est évidemment tenue à l'écart. Dans tout ceci, nous ne voyons simplement qu'une volonté d'éliminer organisationnellement notre Fraction.
Il existe, camarades, deux méthodes de regroupement : il y a celle qui a servi au 1er Congrès de l'IC qui a invité tous les groupes et partis se réclamant du Communisme pour participer à la confrontation de leur position ; il y a celle de Trotsky qui, en 1931, "réorganisait" l'Opposition internationale et son secrétariat en prenant bien soin d'éliminer, préalablement et sans explication, la Fraction italienne et d'autres groupes qui auparavant en faisaient partie. Les vieux camarades se souviendront d'une lettre de protestation, envoyée par la Fraction italienne à toutes les sections de l'Opposition internationale, stigmatisant cet acte arbitraire et bureaucratique de Trotsky.
Vercesi et ses amis reprennent aujourd'hui la vieille méthode de Trotsky. Même le procédé de la formation d'une deuxième, d'une nouvelle fraction en France n'est pas une trouvaille originale ? C'est la copie du procédé de Trotsky constituant une nouvelle Opposition italienne (KOI) en 1931 pour faire pièce à la fraction "bordiguiste". Même procédé pour cacher une même intention. On n'ose pas exclure politiquement la tendance de Gauche intransigeante de crainte de révéler sa propre couleur opportuniste. On a recours à de savantes "réorganisations" en prenant soin d'éliminer préalablement la tendance de gauche. C'est plus habile et moins gênant.
Camarades, il faut prendre garde. Si un tel procédé, si une telle méthode triomphait dans la GCI, cela ne manquerait pas d'avoir des conséquences graves. Cela signifierait non seulement que l'opportunisme a triomphé dans la GCI mais qu'il étouffe déjà la vie politique à l'intérieur, qu'il est déjà assez fort pour passer à l'exclusion bureaucratique des éléments de gauche.
Nous nous adressons à tous les groupes, à tous les militants qui se réclament de la GCI. Nous élevons notre protestation contre la volonté et l'intrigue de nous éliminer de l'organisation internationale. Aucun critère politique, aucun statut organisationnel ne peut être invoqué pour justifier notre élimination. D'avance nous dénonçons la manœuvre qui consistera demain à nous présenter comme des "dissidents" qui se sont retirés de la GCI par leur propre volonté.
Nous reprenons la proposition de la Fraction belge d'une Conférence internationale de tous les groupes de la GCI avec l'ordre du jour tel qu'il a été accepté. Nous nous proposons en outre d'inviter à assister, à titre consultatif, à cette conférence tous les groupes communistes qui, sans être de la GCI, ont eu toutefois une attitude révolutionnaire internationaliste pendant la guerre et n'ont, à aucun moment, trempé dans des coalitions et idéologiques antifascistes. Ceci peut se rapporter aux spartakistes de Hollande, les CR et RK en France et peut–être d'autres encore.
La situation intérieure de la GCI et du mouvement ouvrier en général nous paraît être très grave. Le devoir de chaque fraction est de prendre nettement position. En formulant ici nos propositions et en les soumettant à tous les groupes de la GCI, nous espérons qu'elles seront examinées attentivement. Nous sommes prêts à examiner et discuter toute proposition ou suggestion opposée.
Dans l'attente d'une rapide réponse, veuillez recevoir, chers camarades, nos salutations révolutionnaires.
La Fraction Française de la Gauche Communiste Internationale, (GCF),
Paris le 15 mars 1946
Il est bien aisé en 1946 de discuter sur le moment où il fallait quitter la 3ème Internationale. Chaque date -celle de 1921, de 1924, de 1927- est assez riche en événements pour déterminer les causes de rupture d'avec l'IC. Ce qui semble guider la majorité des camarades de l'avant-garde, tels les RKD ou les CR, est plus un canevas, une espèce de critère statique que l'examen d'une situation mouvante mais qui, à notre avis, garde son sens jusqu'en 29 (??? Chiffre illisible).
Notre interprétation du phénomène russe et de sa répercussion sur le terrain international s'appuie sur 2 facteurs décisifs:
1. Une situation de crise politique de la bourgeoisie mondiale qui, après la rupture de la guerre impérialiste par la Révolution russe, cherche sa voie, aspire à la paix et s'aperçoit de son impossibilité à adapter l'essor de son économie à l'économie de paix. Cette crise politique désarticule tout le système de police et de coercition, donnant au prolétariat la possibilité de l'opposer face à l' État, contre l' État pour la révolution.
2. L'existence d'une idéologie révolutionnaire et d'une avant-garde qui s'organise assez rapidement sur le terrain international. Si nos camarades RKD et CR acceptent nos 2 points -à l'exception de la tendance H-, pourtant leurs conclusions ne sont pas identiques aux nôtres.
À quoi cela tient ?
Tout d'abord à leur notion d'Internationale. Au lieu de voir cet organisme comme une manifestation d'un immense mouvement ouvrier en opposition franche et active contre l' État bourgeois, ils ont par trop tendance à séparer le mouvement lui-même avec ses spontanéités et son impréparation idéologique d'avec l'Internationale.
En haut le parti communiste international qui traficote, en bas la classe ouvrière qui génériquement trouve le chemin de la révolution et se heurte à l'Internationale dans sa lutte.
C'est toute la notion de parti qu'ils admettent sur le plan national et qu'ils rejettent, en la camouflant sur le plan mondial.
Si organiquement le parti ne se confond pas avec la classe, tel un état-major et une armée, pour ce qui est de l'idéologie de la lutte il y a identité, parti et classe.
L'impréparation des luttes, les erreurs, l'opportunisme tactique ne sont pas le fait du traficotage d'une clique mais bien la preuve de la faiblesse idéologique d'une avant-garde qui tâtonne devant les problèmes nouveaux et immenses.
Et comme c'est uniquement dans le creuset de l'Internationale que s'élabore toute l'idéologie révolutionnaire -parce que l'Internationale c'est le mouvement mondial vers la révolution et, par-là, la preuve que le cours est toujours montant- c'est là aussi que les batailles décisives entre la gauche révolutionnaire et la droite opportuniste se livrent.
Dans la période montante, hors du mouvement, hors de l'Internationale, la gauche n'a aucune possibilité de contrebalancer et d'annihiler la politique opportuniste de la droite.
Parler de l'Internationale opportuniste c'est parler d'un cours de reflux révolutionnaire et indiquer par-là que l'organisme mondial s'est vidé de son contenu conscient de classe. Parler d'Internationale dégénérée est un non–sens politique car ce corps ne peut que présenter une faiblesse, une impréparation ou bien une faillite.
Le problème en jeu n'est pas une régénérescence mais un renforcement de son potentiel révolutionnaire par le renforcement de son idéologie et l'élimination des causes d'erreur et de faiblesse idéologique.
Le mouvement révolutionnaire, quoique affaibli, se poursuit au travers de l'Internationale. Parler de changement de nature de cet organisme c'est nier le cours montant de la révolution. Et il n'y a qu'un esprit prélogique qui peut commettre l'erreur de séparer la révolution chinoise d'avec l'Internationale Communiste. Cette unité passait, pour les révolutionnaires, par la nécessité de renforcer les pointes avancées de la lutte révolutionnaire, non du dehors tels des cathéchisants du haut de leur chaire mais dans le corps même de la lutte.
Quelles que soient les erreurs de principes commises, telle la thèse du "socialisme dans un seul pays", quels que soient les désirs des individualités, tel Trotsky, Staline, Bordiga, la lutte ne posait pas la scission mais l'examen des erreurs et des failles. La prédominance de l'opportunisme dans l'Internationale ne résultait pas de traficotages internes mais du rejaillissement des défaites de la classe dans son organisme le plus conscient.
L'Internationale balbutiait sous le coup des défaites, l'opportunisme trouvait son terrain pour s'épanouir, la Gauche devait-elle déserter le poste ou se faire évincer sans coup férir ? Ne devait-elle pas combattre ces balbutiements en présentant et défendant une ligne politique juste et conséquente des erreurs commises ?
La pureté révolutionnaire est un mythe et signifiait, à cette époque, une trahison envers la classe. La Gauche n'a pas agi en médecin pendant la période qui va jusqu'à 1933 mais comme fraction saine d'un organisme faible. Et si, en 1933, nous avons proclamé la mort de l'Internationale et avons invité le prolétariat à quitter l'organisme de pourriture idéologique qui s'était installé à sa place, ceci résultait de ce que le cours de la situation avait changé de sens, donnant au mouvement de classe une nature anti-prolétarienne.
La montée de Hitler en Allemagne au lendemain de la crise de 1929 indiquait que le prolétariat avait subi la plus dure défaite et n'était plus capable idéologiquement de s'opposer au cours de la guerre qui s'annonçait.
Ce qui continuait à porter le nom d'Internationale ne représentait plus qu'un tour de passe-passe de la bourgeoisie lui permettant de briser, s'ils se présentaient, les derniers soubresauts de classe contre la guerre.
SADI
La théorie vercesienne de l'économie de guerre et sa réponse dans les bulletins de la Fraction italienne :
– "Notre réponse" du mois de mai 1945 (N° 5) avait pour but de se délimiter d'avec le courant politique qui s'y rattachait[1].
– "La critique de l'économie de guerre" de Sadi a également été publiée dans le bulletin (N°? de ?).
Deux courants politiques existent donc dans la GCI et cela depuis déjà avant la guerre. La victoire momentanée du courant vercesien n'a été permise que grâce au boycott de toute discussion politique permettant d'affronter les deux courants et de leur donner par la suite une solution organisationnelle. Incapable de lutter sur le plan politique, on a préféré le jeu d'influences personnelles, le traficotage et la mise devant le fait accompli. On a savamment organisé et orchestré des querelles de ménages pour défigurer le vrai caractère des divergences.
Il n'y a pas chez les vercesiens "une" ligne politique ; ce qui les caractérise au contraire c'est de ne pas en avoir. Il y a une théorie érigée en système, une boite trop étroite pour contenir la réalité vivante. À l'aide de cette découverte magique, on justifie toutes ses fautes politiques en les érigeant en principes.
Ce système extrêmement pratique permet de faire de la situation italienne une situation où doit être créer le Parti pendant qu'en Belgique la situation n'y est pas.
Quand nous affirmons aujourd'hui que les vercesiens ont fait une théorie qui justifiait leur non–activité pendant la guerre, on nous traite de calomniateurs. Il faut en finir une bonne fois pour toutes avec ces fourberies. Les documents sont là où le contrôle peut être opéré et les discussions en cours vérifiées.
Un morceau de choix est constitué par les prêches de Lucain du haut de la chaire de L'Internationaliste. Dans l'Internationaliste 8° année – N° I–I/I/45 –, Lucain, sous le titre "Le schéma de Lénine en 1917 et EN 1945", dit (1ère col. 2ème ligne) :
"Nous avons certainement été le seul courant dans la classe ouvrière internationale à affirmer que (dans les conditions de fonctionnement de l'économie de guerre qui existait jusqu'ici) le prolétariat ne pouvait paraître en tant que classe luttant pour ses intérêts propres que lorsque l'économie de guerre ne pouvait plus matériellement fonctionner. Nous avons opposé pendant la guerre cette opinion à tous les aventuriers qui voulaient nous entraîner dans des actions inconsidérées."
La suite de l'article de Lucain n'est qu'un vaste tiraillement du "schéma de Lénine" destiné à faire avaler "ça".
Lucain, du haut de sa chaire, prend évidemment le ton qui convient pour débiter de tels "raisonnements". Il ne sait même pas se servir adroitement de son "système" et toute sa "théorie de l'absence" n'est qu'un tissu de contradictions. Il poursuit (2ème col.) :
"Et les événements nous ont donné absolument raison. C'est seulement (en Italie) lorsqu'en 1943 l'économie de guerre avait épuisé ses possibilités que le prolétariat y apparaît."
Ne cherchez pas pourquoi "l'économie de guerre avait épuisé ses possibilités". C'est parce qu'on est obligé momentanément de reconnaître que "le prolétariat réapparaît". Quant à l'affirmation elle–même que "l'économie de guerre avait épuisé ses possibilités", elle n'a ni queue ni tête. En Italie c'est l'impérialisme allemand qui se heurte à l'impérialisme anglo–américain et "l'économie de guerre avait" si peu "épuisé ses possibilités" que la guerre s'est prolongée encore pendant plusieurs mois.
Mais tout cela n'a pas d'importance. Il ne s'agit pas pour Lucain de défendre une position politique mais de se justifier. On a besoin pour l'instant de justifier une non–activité et on traite les "activistes" "d'aventuriers". Puis on leur dit : si "… le prolétariat réapparaît en Italie en 1943…", c'est parce que "… l'économie de guerre avait épuisé ses possibilités…", ce qui n'empêchera pas O d'écrire et d'affirmer plus tard le postulat suivant :
"… 1943 vit la chute du fascisme alors que la guerre impérialiste battait encore son plein…" (Internationaliste N° 3 – 15/2/46 – "La situation italienne" – 1ère col. En bas)
"… le fascisme est tombé comme un fruit pourri…" (2ème col. 39ème ligne)
Ou bien "… l'économie de guerre… 'n'avait pas'… épuisé ses possibilités…" et le prolétariat ne "réapparaît pas" ou bien, si le prolétariat "réapparaît", il le fait en faisant une sale blague à Lucain.
Lucain poursuit : "C'est seulement (en Amérique et en Angleterre) lorsque l'économie de guerre bat de l'aile que le prolétariat apparaît sur scène."
De 1940 en Angleterre, et de 1941 en Amérique, jusqu'en 1944, l'indice de production pour les armées a monté dans des proportions de 360% environ. Ce qui "bat de l'aile" depuis la cessation des hostilités c'est la "RECONVERSION" ! ! !
Ainsi, de deux choses l'une, ou bien les prolétariats anglais et américains sont "absents" encore aujourd'hui ou ils étaient PRESENTS aussi pendant la guerre. Mais du fait que Lucain était à la pêche, il ne peut pas savoir qu'il y a eu des grèves aux EU et en GB et des désertions dans les armées de ces pays. Lucain continue : "Et, par contre (!), dans aucun pays le prolétariat n'a fait ce que le prolétariat a fait en Russie en 1917, lutter d'abord pour la défaite de sa propre bourgeoisie."
En 1943 ? "Le prolétariat réapparaît…", "… l'économie de guerre avait épuisé ses possibilités."
En 1943 ? Lucain vient de vous le dire : "Nous avons opposé pendant la guerre cette opinion à tous les aventuriers qui voulaient nous entraîner dans des actions inconsidérées…" Qui étaient les "aventuriers" ? La FI à Marseille ! Quelles étaient les "actions inconsidérées" ? Poursuivre pendant la guerre le travail politique de la Fraction en axant l'activité sur le mot d'ordre "Transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" et de "défaitisme révolutionnaire" dans tous les pays, y compris la Russie ; et aussitôt que se présente une situation révolutionnaire, tenter de reconstituer le parti de classe (au cours du développement du cours révolutionnaire en tentant de prendre de l'influence dans les masses).
En 1943 ? Lucain est à la pêche ! Et si le prolétariat "réapparaît" d'une façon ou d'une autre, il manque sinon "ce que le prolétariat a fait en 1917" mais… ce que les bolcheviks ont fait en 1917 (! !), qu'il y ait la Fraction de Gauche !
Cela est tellement vrai que les camarades de la Gauche revenus d'Italie nous disent que, depuis 1943, les anciens camarades de la Gauche restés en Italie cherchaient à se regrouper. Au feu de l'action, le processus de formation du parti se fait ; les cellules cherchent un corps mais la tête n'est pas là. La tête, la FI, est séparée en deux tendances dont l'une prêchant "l'absence" traître, l'autre "l'aventurisme".
Il y a eu effectivement ouverture d'un cours révolutionnaire en 1943 ; et si ce cours n'a duré qu'un feu de paille et que, depuis, s'est progressivement rouvert le cours vers la 3ème guerre impérialiste, ce n'est pas parce que "l'économie de guerre joue à cache–cache avec le prolétariat mais pour les deux raisons suivantes :
1. la trahison de la 4ème Internationale et l'absence d'une avant–garde ;
2. la bourgeoisie, qui a fait l'expérience de 1917, organise (principalement en Allemagne) la destruction systématique du prolétariat.
Et Lucain de poursuivre : "Il faut replacer le problème sur son véritable terrain (! ! !." "Il faut écarter la confusion généralement répandue entre le côté schéma «transformation de la guerre impérialiste en guerre civile» et le mot d'ordre de «défaitisme révolutionnaire».
En réalité ce n'est pas la "confusion" qu'il s'agit "d'écarter" mais de défigurer l'idée fondamentale de Lénine pour la mettre à la sauce vercesienne. Lucain, le jongleur avec les phrases, le prestidigitateur, continue ses manipulations avec une souplesse verbale qui n'a pas son égal. Il s'empare du "schéma". Qui va–t–il en faire ?
"Le «schéma» découle de la perception (qui est apparue en premier lieu chez Lénine) qu'après la crise de 1912–13 le capitalisme est entré dans sa phase de décadence." [et Rosa Luxemburg ?] "Dans cette époque (il s'agit de l'autre époque), le besoin d'expansion du capitalisme, qui demeure constant malgré la décadence, ne peut se manifester dans la prise de possession d'un monde vierge. Au contraire, le monde entier, étant sous mandat colonial, ce besoin d'extension amènera fatalement une collision violente des impérialismes rivaux pour un nouveau partage du monde. Et comme, d'autre part, la décadence contient la possibilité d'apparition d'un nouveau type de société, une société dirigée par le prolétariat (? ? ?), la guerre impérialiste, le choc des impérialismes rivaux, dégénérera en une lutte où le prolétariat interviendra avec ses revendications propres, en transformant la guerre impérialiste pour un nouveau partage du monde en guerre civile du prolétariat."
C'est, d'une manière "schématique", l'idée de Lénine. Mais croyez–vous que Lucain l'ait comprise ? C'est plutôt entre ses mains un objet embarrassant !
"De ce schéma, Lénine concluait à la nécessité de lancer le mot d'ordre du «défaitisme révolutionnaire», c'est–à–dire d'appeler les ouvriers de l'arrière et les soldats des fronts militaires à lutter pour la défaite de leur propre bourgeoisie, pour transformer cette défaite en lutte révolutionnaire pour le pouvoir."
Voilà donc Lucain qui tourne schéma et mot d'ordre entre ses mains avant de poursuivre. Il convient de dire que, pendant que Lucain théorisait sur "l'absence du prolétariat", la FI à Marseille défendait le "mot d'ordre" qui découlait du "schéma" et le "schéma" lui–même. Ce qui n'empêche pas Lucain, par un tour de passe–passe oratoire remarquable, de traîner dans la boue, au début de cet "article", "tous ces aventuriers qui voulaient nous entraîner dans des actions inconsidérées."
"Il est visible du premier coup d'œil…" Lucain emploie souvent de telles formules : "Il saute aux yeux que…", "Donc…", "Il apparaît très clairement que…" Ce sont des formules magiques qui lui servent à escamoter. Quand il dit : "Il est visible du premier coup d'œil que…" ou "Cela saute aux yeux que…", c'est qu'il passe du monde réel, concret , au rêve éveillé et tente d'endormir son lecteur. C'est somme toute le signe qui doit nous mettre en éveil. Donc :
"Il est visible du premier coup d'œil que…(attention !) si le mot d'ordre de défaitisme révolutionnaire ne peut jouer que lorsque les armes s'affrontent sur les fronts militaires, qu'il ne peut plus jouer lorsque les opérations militaires sont terminées…"
En effet, "il est visible du premier coup d'œil que…" quand Lucain était à la pêche et la FI à Marseille en train de faire de "l'aventurisme" et d'essayer de l'entraîner, lui et les vercesistes, "dans des actions inconsidérées" ; "il est visible du premier coup d'œil que…" lorsque "l'économie de guerre" eut "disparue", que le prolétariat eut "réapparu" et que le fascisme fut "tombé comme un fruit pourri" ; "il est visible du premier coup d'œil que…" Lucain, en retard de plusieurs mois sur la situation et sur son mûrissement, trouve le mot d'ordre de Lénine du "défaitisme révolutionnaire" inutilisable et le rejette comme un fruit pourri. Il ne se contente pas de théoriser son absence par l'absence du prolétariat mais il porte le cynisme jusqu'à jeter l'anathème sur ceux qui étaient restés dans la voie du "schéma" et du mot d'ordre de Lénine – qu'ils considéraient comme seuls justes dans cette guerre comme dans la précédente.
Lucain essaie alors de neutraliser son retard et poursuit : "… le schéma, par contre (! !), a une portée beaucoup plus vaste…"
De l'art de déformer en jonglant avec la signification d'une phrase, sa signification réelle et l'idée qu'elle exprime. Mais Lénine est mort. Et Lucain n'est pas le premier à interpréter ses œuvres et ses pensées : Lénine repose dans un cercueil de verre en face du Kremlin d'où Staline et Molotov, se couvrant de son nom et déforment ses œuvres, poursuivent sans merci, depuis plus de 10 ans, la contre–révolution en Russie et dans le monde entier.
Comment Lucain va–t–il "arranger" Lénine ?
"La période de l'impérialisme est une lutte permanente entre les impérialismes rivaux. Cette lutte prend parfois des formes militaires, parfois des formes de guerre de tarif, de guerre de crédit."
C'est également notre avis que "la guerre militaire" n'est qu'expression des rivalités inhérentes au système capitaliste, "guerre militaire" qui correspond en réalité à l'exacerbation d'une longue et violente lutte économique entre les différentes expressions anarchiques de la société capitaliste.
Mais, dans ce cas–là, Lucain prend sa théorie dite de "l'économie de guerre" et la fait disparaître après avoir fait disparaître, en son nom, le prolétariat ; et, après avoir mis la clé sous la porte, il part à la pêche en attendant que "tout ça finisse" et que l'on puisse faire paisiblement de la politique, construire des partis, crier "Vive la Révolution", "Les usines aux ouvriers", chanter avec allégresse des "Internationales" aux prolétaires affamés et, au besoin, les rudoyer et les traiter "d'imbéciles" s'ils ne lisent pas assez vite : le Capital, l'Hist. des Doc. Ec., les Œuvres Phil., les Œuvres Pol., l'Hist. des Doc. Ec., (illisible), l'Anti–Dühring, Herr Vogt, les Œuvres complètes de Vlad. Ill., de Trotsky, de Boukharine, de Victor Serge, de Souvarine, de Rosa, de Labriola, de Bordiga, BILAN, les Œuvres complètes de Vercesi (philosophiques, politiques, économiques, JOURNALISTIQUES… Demandez, lisez "L'Italie de Demain", demandez "l'oxygène" culturel du Vercesi du Comité Antifasciste de Bruxelles ! ! !).
Mais reprenons avec Lucain qui, revenu de la campagne, reste là indécis avec son "économie de guerre" momentanément :
"La lutte entre les impérialismes pour un nouveau partage du monde durera autant que le capitalisme lui–même."
Et oui ! Lucain, pour quelques secondes, s'est souvenu qu'il avait lu les Œuvres prolétariennes et ce qui a été affirmé il y a 30 ans par des peuples entiers soulevés l'a effleuré tout de même. Malheureusement, chez Lucain, ces "éclairs" n'ont aucune signification que de montrer que de montrer un peu plus leurs contrastes avec la somme imposante de ses élucubrations et contradictions. Nous reviendrons avec Lucain, plus tard, sur la période de "Décadence du capitalisme" où celui–ci se laisse aller à un économisme galopant et sautillant, vague brouet vercesien jeté aux visages de Marx–Engels.
Et voici une fois de plus "l'arrangeur" à l'œuvre ; il était normal que l'enfoncement de quelques portes ouvertes, la défense de quelques positions que personne ne met en contradiction, prépare un "repli sur des positions préparées à l'avance" :
"Mais… (que ce "mais" est insidieux !) … même si l'on ne veut pas reporter le schéma sur l'ensemble de la période décadente…"
Et pourquoi il "ne" veut pas reporter le schéma sur l'ensemble de la période décadente ? "Mais…" parce que, pendant la guerre, "on" fait des petits bateaux avec le schéma de Lénine pour aller à la pêche. Pendant ce temps–là, des "aventuriers"… voulaient nous entraîner dans des actions inconsidérées… pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et pour le défaitisme révolutionnaire. Mais même si l'on ne veut pas reporter le schéma sur l'ensemble de la période décadente "… même si l'on ne veut considérer que la période d'opérations militaires elle–même comme guerre impérialiste…"
Lucain nous permet d'appeler les choses par leur nom, il nous permet d'appeler "la période d'opérations militaires" d'exacerbation des rivalités impérialistes : guerre impérialiste ! Lucain prend effectivement ses lecteurs pour des imbéciles ; il vient de nous dire :
"La période de l'impérialisme est une lutte permanente entre les impérialismes rivaux. Cette lutte prend parfois des formes militaires, parfois des formes de guerre de tarif, de guerre de crédit…" et quelques lignes plus loin "… même si l'on ne veut considérer que la période d'opérations militaires elle–même comme guerre impérialiste…"
Lucain ne peut appeler une chose par son nom, une guerre impérialiste :"guerre impérialiste!" ; les différents phénomènes qui amènent les fluctuations et agissent sur le cours de la valeur, sur le marché des marchandises : "guerre des tarifs!". La circulation fiduciaire et l'accaparement du marché du crédit par un capital financier puissant créancier – sur ce marché du crédit où, comme dans la mer, le plus gros mange le petit et est lui–même dévoré par un plus gros – , Lucain appelle cela "la guerre du crédit !
Un fait "qui saute aux yeux", qui "est visible du premier coup d'œil" "même si «on» (Lucain) ne veut pas…", c'est que Lucain est un sophiste éclectique à l'esprit fumeux et à l'expression tortueuse. De ce fait, il y a toujours place pour "un recul stratégique", pour le "on n'a pas compris, on a déformé ma pensée", pour le "j'ai dit ça «mais» je voulais dire ça !" "Mais (!) même si l'on ne veut pas reporter le schéma sur l'ensemble de la période décadente, même si l'on (Lucain) ne veut considérer que la période d'opérations militaires elle–même comme guerre impérialiste (un Lucain est un Lucain) et rentrant par conséquent (!!!) dans le cadre du schéma de Lénine de la transformation…"
Quand la guerre n'est pas militaire mais se fait par le dumping ou par l'inféodation des petits pays ruinés aux grands impérialismes créanciers, Lucain ne voit pas la nécessité d'appliquer le schéma de Lénine. En temps de paix, Lucain ne voit pas la nécessité de proclamer "la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" ! Il ne la voit pas non plus pendant la guerre? Alors quand peut–il la voir ?
"… il est néanmoins évident… (que Lucain se moque de ses lecteurs) …qu'il faut considérer non seulement la période même des opérations militaires mais aussi (!!!) la période qui lui succède et qui subit (!) le déséquilibre apporté dans la domination traditionnelle (!) du capital par le changement du rapport de forces consécutifs à la guerre."
Tout cela pour dire qu'immédiatement après la guerre il y a une période d'instabilité, que tout ne redevient pas normal du fait de la cessation des hostilités. Qui le conteste ? Mais il ne suffit pas d'affirmer une chose "en soi".
En réalité, pendant "l'absence" des Lucain, le prolétariat qui, selon le Lucain, "… ne pouvait apparaître en tant que classe luttant pour ses intérêts propres que lorsque l'économie de guerre ne pouvait plus matériellement fonctionner…" est opprimé, surexploité, (illisible) comme soldat, sacrifié comme civil et c'est du fait de l'exacerbation des contrastes sociaux produite par la guerre et poussée au paroxysme par la prolongation de la guerre, la généralisation de la guerre et l'acharnement croissant des antagonistes à se détruire pousse le prolétariat à donner de force une réponse quelconque à la guerre : d'abord ce sont les désertions dans les armées malgré les fusillades pour l'exemple allant en se multipliant et en se généralisant ; les officiers sont tués d'une balle derrière la tête ; le nombre des prisonniers croît malgré la propagande qui fait croire à la répression des adversaires "barbares" ; dans les villes, les ouvriers font la grève perlée, sabotent leurs machines, se mutilent volontairement pour ne pas aller au front.
"Le prolétariat ne pouvait apparaître en tant que classe luttant pour ses propres intérêts…" que lorsque les Lucain proclament que "… le fascisme est tombé comme un fruit pourri…", "…l'économie de guerre a épuisé ses possibilités…", "l'économie de guerre bat de l'aile…"
En effet, pendant que Lucain "hivernait", tout un processus a eu lieu, une immense tragédie, la plus sanglante de l'histoire de l'humanité.
1943 ! Les mesures d'exception, l'année terrible dans les camps de concentration, des millions d'hommes sont massacrés : juifs, prisonniers politiques, prisonniers de guerre…
1943 ! Les désertions dans les armées, les bombardements des agglomérations ouvrières…
1943 ! Le réveil du prolétariat italien, le front qui "stationne" pendant plusieurs mois pour laisser le nord de l'Italie sous l'occupation nazie et pour permettre la neutralisation d'un secteur particulièrement effervescent…
1943 ! Le prolétariat n'était pas absent et sa tentative insurrectionnelle, sa réaction contre la guerre, il l'a payé par un bain de sang. La répression préventive des bourgeoisies a été d'autant plus féroce qu'elles avaient encore présent à l'esprit les expériences de 1917 et d'après l'autre guerre. C'était pour elle une question vitale.
Mais où étiez–vous en 1943 Mr Lucain ? Nonchalamment vous attendiez que "l'économie de guerre batte de l'aile" sans jamais vous demander quel pouvait être le seul facteur déterminant la fin de la guerre.
Si le capitalisme, au lieu d'avoir des hommes de chair, avait disposé d'armées de robots et d'armées industrielles de robots, professeur Lucain, la guerre– qui a pris fin en Allemagne en 1944 et au Japon en 1945 – ne se serait pas arrêtée avec l'élimination des impérialismes allemand et japonais mais (et c'est là où Lucain ne comprend rien au "capitalisme décadent") les contrastes nés chez les "alliés" – et qui n'ont cessé de se développer depuis – se seraient réglés immédiatement et la guerre n'aurait cessé que le jour où plus aucune mécanique ne serait restée utilisable. Les hommes, professeur Lucain, ne sont pas des mécaniques et c'est pour cela qu'une fois la guerre terminée vous avez pu vous présenter et dire : "L'économie de guerre a épuisé ses possibilités…"
Alors que de 1943 à 1944 il y a eu l'écrasement du cours révolutionnaire, depuis on assiste à la mobilisation du prolétariat dans le cadre idéologique de la 3ème guerre impérialiste. En somme, un cours révolutionnaire – qui s'était développé sur une grande échelle de 1917 à 1923 et qu'il a fallu presque 20 ans pour détruire idéologiquement – a été détruit en 1943–44 et quelques années à peine suffisent à le détruire idéologiquement. Certes, la plus grande part de responsabilité repose sur la trahison des partis "ouvriers" de la 2ème et de la 3ème Internationales ainsi que sur le trotskisme mais, à nos yeux, les "théoriciens de l'attente" en porte une également lourde. Leur absence qu'ils justifient à l'aide de théories et de phrases creuses, tortueuses, vides de sens, le retard causé par leur "poids" dans le travail politique dans la GCI, la trahison ouverte d'un des "grands théoriciens" de ce courant dans le Comité Antifasciste de Bruxelles, les yeux trop nombreux qui se sont volontairement fermés sur cette affaire, la résistance passive devant la protestation énergique de camarades sincèrement et justement révoltés, sont autant de faits qui préparent les pires aventurismes et promet à cette tendance, si elle est victorieuse, d'avoir la gloire de porter en terre les restes du travail de la Gauche pendant 20 ans.
Mais revenons aux élucubrations de Lucain : "… il faut considérer non seulement la période même des opérations militaires mais aussi la période qui lui succède…"
Cela peut être vrai mais ne peut l'être "en soi". Il faut que cela soit appliqué à une période historique donnée et démontré "de façon claire et convaincante… (Lucain dixit)".
Voyons plutôt Lucain à l'oeuvre, armé de "sa vérité" :
"Il est, par exemple, absolument normal de considérer la révolution allemande de 1918–23, les luttes révolutionnaires en Italie en 1920–21, la grève d'Angleterre en 1926 et la révolution chinoise de 1927, comme des conséquences de la guerre 1914–18…" (de l'art de déformer les faits pour servir de justification à ses propres trahisons) "… ces événements relèvent en conséquence du schéma de Lénine au même titre que la Révolution d'octobre 1917, bien que dans plusieurs cas il n'y ait pas eu de défaitisme révolutionnaires pendant les opérations militaires."
Décidément ou bien Lucain n'a rien compris ou bien c'est dans le but unique de se justifier qu'il cherche à tirailler le "schéma" à hue et à dia, Lénine ne pouvant remettre à sa place ce triste Lucain–là, et pour cause "… ces événements relèvent en conséquence du schéma de Lénine au même titre que la révolution russe de 1917…"
Après avoir fait le prestidigitateur et le jongleur avec les phrases, Lucain fait de l'exhibitionnisme : il fait les pieds au mur et voit les événements historiques et le monde à l'envers.
Non Lucain, "…ces événements…" ne "relèvent" pas "du schéma de Lénine au même titre que la révolution russe de 1917…", car ce que ce lecteur à l'envers de l'histoire ne voit pas c'est que si le prolétariat russe et la Révolution d'octobre avaient été écrasés en Russie en 1917, "… ces événements" qui "relèvent…" d'une fausse analyse de Lucain n'auraient pas eu lieu, ou du moins auraient été atténués très sensiblement, "… et de ce fait…" "… il apparaît clairement que…" la guerre impérialiste de 1939–45 aurait eu lieu plus tôt.
"Il faut donc ( ? ? ) établir le schéma de la transformation non dans les limites trop étroites (pour Lucain) des opérations militaires mais dans le sens plus large qui englobe aussi les changements de rapports de forces impérialistes consécutifs à la guerre."
"Donc" se rapporte à la marche sur les mains que Lucain a pratiqué plus haut ; de ce fait, sa dialectique renversée lui retombe sur le nez et prouve exactement le contraire de ce qu'il voulait essayer de faire avaler au public, à savoir : "Il faut donc établir le schéma de la transformation non dans les limites trop étroites…" pour Lucain, celui–ci se réveillant "après la bataille" "mais dans le sens le plus large…" lui permettant de justifier son absence de l'arène politique pendant la guerre par la théorie que le prolétariat n'existait pas et de dire ensuite ce qui suit : "Et alors…", comme Lucain a "élargi" pour lui le schéma de Lénine et "donc…", comme la période révolutionnaire de l'après–guerre et de la Révolution d'octobre 1917 en Russie sont toutes deux "des produits directs…" du schéma de Lénine (! ! !), Lucain peut maintenant jouer à pile ou face avec Lénine et son schéma.
"Et alors nous verrons que, bien qu'aucun prolétariat n'ait pratiqué le défaitisme révolutionnaire pendant cette guerre, nous assistons (nous Lucain) aujourd'hui au début de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile (? ? ? ! ! !)."
Le Roi est mort ! Vive le Roi ! La guerre impérialiste est finie. Vive sa transformation en guerre civile ! ! ! Ou le processus d'escamotage du schéma de Lénine par les tours de passe–passe de l'Internationaliste.
Si la lutte de l'après–guerre de 1918 a soulevé comme une vague de fond dans le monde entier et ébranlé un moment le capitalisme c'est parce que le cours de la guerre est rompu ouvertement par les soldats et ouvriers russes en 1917 et les soldats et ouvriers allemands en 1918, et que la bourgeoisie est tenue effectivement en échec pendant plusieurs années. C'est grâce à l'escamotage pur et simple de certains faits historiques que Lucain se paie de luxe de "proclamer", "après la bataille", la nécessité de "la transformation de la guerre" qui vient de se terminer "en guerre civile" ; mieux, il affirme : "… nous assistons à cette transformation…".
Nous avons déjà défini plus haut notre position sur cette guerre et sur les situations en 1943 et présente. Il convient tout de même de dénoncer cette jonglerie, ces sauts périlleux qui permettent à un Lucain de s'abriter derrière le schéma de Lénine :
1. Lucain rejette le mot d'ordre de "défaitisme révolutionnaire" alors que, pour Lénine, les deux choses, schéma et mot d'ordre, sont absolument inséparables.
2. Ils sont applicables non après la fin de la guerre mais en plein cours pour "transformer" celui–ci (comment
Lucain peut–il en effet affirmer que "l'économie de guerre bat de l'aile…" et que c'est quand elle a "épuisé ses possibilités" que le prolétariat apparaît "en tant que classe luttant pour ses intérêts propres…", et concilier ce galimatias avec la position conséquente de Lénine ?). Que veut en effet "transformer" Lucain une fois la guerre terminée ? Il veut en réalité faire prendre des vessies pour des lanternes, des Lucain pour des marxistes.
"Les événements d'Italie en 1943–45, les grèves aux USA et en Angleterre, les luttes en Indochine, en Indonésie, en Iran, en Palestine, en Syrie, au Maroc démontrent la justesse du schéma de Lénine."
Lucain dit "les événements d'Italie en 1943–45…" mais il les a déjà dénaturés en affirmant l'inverse de ce qui s'y est présenté, à savoir que "… l'économie de guerre y avait épuisé ses possibilités" alors que c'est le prolétariat qui est entré violemment sur l'arène historique. Cela n'empêchera pas le courant vercesien d'affirmer plus tard qu'il n'y a jamais rien eu en Italie en 1943, que tout ce qu'on a dit est le simple produit de l'imagination de certains camarades, que "le fascisme est tombé comme un fruit pourri…" ; tout cela pour justifier au moment opportun 1 – "l'absence" pendant la guerre, 2 – la formation, à notre avis prématurée, du Parti en Italie.
"… les luttes en Indochine, en Indonésie, en Iran, en Palestine, en Syrie (…) démontrent la justesse du schéma de Lénine." Les grèves et les luttes ne "démontrent" rien du tout ; mais toute cette phraséologie, toutes ces jongleries, toutes ces entourloupettes, tous ces tours de passe–passe "démontrent" catégoriquement que Lucain prend ses lecteurs pour des imbéciles. Il prend "les événements d'Italie en 1943/'45 (…), les grèves aux EU et en Angleterre (…)" et les luttes de partout, il les met dans un sac sans en examiner seulement les tenants et les aboutissants, la nature de chacun. Il prend ce sac d'une main, de l'autre le schéma de Lénine et il dit : "Ceci démontre cela !"
Lucain est un impressionniste, il veut endormir son lecteur avec des phrases labyrinthes. C'est une tactique comme une autre.
Il n'y a qu'un seul fait qui démontre la justesse du schéma de Lénine : ce sont les événements d'Italie en 1943 et d'Allemagne en 1944. Eux ont une signification et peuvent démontrer que Lénine avait raison contre les Lucain qui, en 1917, attendaient la fin de la guerre pour reprendre l'activité "révolutionnaire". Les grèves aux EU n'ont pas une très grande signification encore :
Les grèves en Angleterre ont une plus grande signification. Elles sont faites en rupture directe d'avec les organisations syndicales inféodées au gouvernement travailliste.
Quant à ce que Lucain appelle "les luttes" en Indochine, en Indonésie, en Iran, en Palestine, en Syrie, au Maroc (on peut ajouter en Chine pendant qu'on y est), là Lucain laisse à son lecteur la liberté d'interprétation. Il faut bien que cet "imbécile" de lecteur ait un petit travail aussi à faire : la somme des devinettes que contient un article de Lucain en fait un morceau de choix, une sorte de "mots croisés".
De quelles natures sont les luttes dont il parle ? Il ne le dit pas. Mais comme il ajoute plus loin : "La guerre impérialiste de 1939–45 pour un nouveau partage du monde entre les trusts est en train de se transformer en guerre civile.", dans ce cas–là, il doit considérer les luttes dont il parle plus haut comme des manifestations du phénomène qu'il découvre, à savoir que la guerre se transforme en guerre civile.
La fausse analyse de la situation a conduit Lucain à l'inactivité pendant la guerre, sa fausse analyse actuelle le fait assister au schéma de Lénine d'un cours vers la guerre civile. Ainsi, lorsque apparaîtront les premiers bruits de guerre impérialistes, il pourra la prendre effectivement pour la révolution et y participer activement.
Pour l'instant, et bien qu'il vienne d'affirmer : "… la guerre impérialiste est en train de se transformer en guerre civile…", Lucain poursuit : "Dans celle–ci, la revendication prolétarienne se posant comme protagoniste de lutte pour le socialisme, n'apparaît pas encore avec la netteté qu'elle avait en 1917–23."
Lucain – qui se souvient après la bataille qu'il existait quelque part un schéma de Lénine et après avoir dit : "Après tout, puisque nous n'y avons pas appliqué le schéma 'pendant' la guerre, appliquons le 'après'…" – est tout étonné qu'un de ses tours ne réussisse pas.
"L'économie de guerre bat de l'aile…", "… l'économie de guerre avait épuisé ses possibilités…", "… le prolétariat apparaît…" Mais tout à coup un ressort est cassé dans la magie oratoire de Lucain. Il dit "le prolétariat réapparaît" mais c'est juste au moment où celui–ci se cache à ses yeux et est en train de disparaître. Alors le camelot, jamais embarrassé et qui a plus d'un tour dans sa valise, dit simplement : "Il ne réapparaît pas avec la netteté…" de son apparition… de 1917–23.
Lucain joue à cache–cache avec le prolétariat. Quand celui–ci "apparaît", il est à la pêche et ne le voit pas. Quand il revient, le prolétariat, lui, s'en va. De quoi faire pâlir un prestidigitateur. Mais cela ne trouble pas un Lucain, il en a vu d'autres !
Pour nous qui avons vu effectivement le prolétariat présent, pour nous qui, à ce moment–là, voulions tenter l'ultime acte que tout vrai révolutionnaire devait tenter, c'est–à–dire "être" avec le prolétariat, pour nous qui étions les "aventuriers qui voulaient entraîner" les Lucain "dans des actions inconsidérées…", pour nous qui avons suivi pas à pas les défaites du prolétariat, pour nous qui avons lancé aux Lucain tous les avertissements dus au tragique de la situation, pour nous le "1917–23" a été écrasé en 1943–45 impitoyablement par les bourgeoisies.
Le cours ouvert est vers la guerre impérialiste et s'accentue. Il est donc normal que Lucain, bien qu'il écarquille les yeux de toutes ses forces, ne puisse pas voir le prolétariat "réapparaître" avec "netteté".
"Et elle ne pourra apparaître avec netteté (sans doute la revendication ?), le prolétariat ne pourra faire naître (de l'anarchie qu'envahit lentement et sûrement la société) une lutte cohérente dirigée vers la destruction de la société pourrie que s'il parvient (au feu des luttes) à forger son parti de classe qui pose la question du pouvoir."
Fin de chapitre. Lucain, après avoir "… replacé le problème sur son véritable terrain (…) et écarté la confusion…", conclue cette partie de son article en disant : "La revendication prolétarienne se posant comme protagoniste de la lutte pour le socialisme (…) ne pourra apparaître avec netteté (…) le prolétariat ne pourra faire naître une lutte cohérente dirigée vers la destruction de la société pourrie que s'il parvient à forger un parti de classe…"
Heureusement il ajoute : "…(au feu des luttes)". Mais… au feu de quelles luttes ? De celles de la nature de 1943 en Italie ? Des "événements de Grèce en 1944–45…" ? Ou bien des "luttes en Indonésie, en Iran, en Palestine, en Syrie, au Maroc, en Indochine…" ?
Au feu de quelles luttes forme–t–on le parti ? Au feu des luttes sociales ? 1943 en Italie ! Ou au feu des luttes inter–impérialistes ? Indonésie, Iran ! ! ! Palestine ! Syrie ! Maroc ! Indochine ! Grèce ! ! ! Lucain oublie tout simplement de nous en parler.
"Comment se fait–il que non seulement un petit groupe de militants a été capable de lancer le mot d'ordre du défaitisme révolutionnaire mais que des masses, des millions d'hommes en Russie et en Allemagne ont pratiqué le défaitisme révolutionnaire en 1914–18 alors que le prolétariat n'a pu le pratiquer en 1939–45 ?"
Mais cela voulait–il dire que les révolutionnaires devaient "aller aux fraises" ? Les vrais révolutionnaires devaient tout tenter ! Le faible poids qu'ils étaient dans la balance, ils devaient l'y mettre. Dans l'histoire, il suffit parfois de si peu pour changer tout un cours. La VOLONTÉ humaine a tant de force créatrice quand elle agit sur un terrain aussi fécond que celui de la lutte de classe. Mais à quoi bon ! Une telle "aventure" demandait des hommes et non des Lucain !
Alors les Lucain ont le cynisme de dire : "Il faut bien retenir ceci de 1914-18, c'est qu'en 1939-45 il était possible (tout autant que pendant l'autre guerre) que quelques militants lancent le mot-d'ordre."
"Mais…", mais Lucain, qui n'était pas là, dit : nous n'étions pas là parce que le prolétariat n'y était pas. Il dit :
"Il nous était impossible pendant cette guerre de lancer le mot–d'ordre, MAIS les conditions historiques (…) n'étaient pas réunies."
Les "conditions historiques" qui mettent fin à une guerre, Lucain les découvre dans la magique boite de "l'économie de guerre" ; et "de ce fait", "il saute aux yeux que… " Lucain ne peut pas voir ce que le prolétariat vient faire là–dedans.
"Quelles sont donc ces conditions historiques qui ont empêché le prolétariat de rompre l'Union sacrée tant que l'économie de guerre pouvait fonctionner ?
Et quelles sont "ces conditions" qui permettaient à l'économie de guerre de fonctionner ? Et celles qui pouvaient l'empêcher de fonctionner sinon le prolétariat lui–même en tant que facteur déterminant du "fonctionnement" économique du capitalisme ?
"En 1914–18, la guerre avait éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Les prolétaires opposèrent pendant quelques jours des manifestations de rue à la guerre. Dans le Reichstag allemand, Liebknecht sauva l'honneur du prolétariat allemand en votant contre les crédits de guerre. Tout au long de la guerre, Luxemburg et Liebknecht menèrent la lutte. Des grèves éclatèrent en 1917 en Allemagne. En Russie existait un Parti bolchevik cohérent et révolutionnaire. Dans cette guerre, rien de pareil. La guerre ne s'est déclenchée que lorsque, au travers d'une lutte de 20 ans, la bourgeoisie était parvenue à désarmer complètement le prolétariat, à le détourner complètement de son chemin de classe, à lui faire partager à l'avance l'idée de la guerre."
"En 1914–18 la guerre avait éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein." ? C'est Lucain qui est un serein ! En 1914, comme en 1939, c'est grâce à l'embrigadement idéologique du prolétariat que la bourgeoisie a pu faire la guerre. En 1914 c'est la trahison de la 2ème Internationale qui permit aux bourgeoisies de mobiliser les ouvriers pour la défense de la patrie – les partis sociaux–démocrates étant pour la défense des patries et l'arrêt de la lutte de classe pendant la guerre.
"Dans cette guerre, rien de tout cela" ? En 1939, c'est effectivement au bout d'une lutte de 20 ans que le prolétariat est mobilisé dans la guerre. Mais alors qu'en 1914 les recrues partent au front avec "la fleur au fusil", "faire la guerre en dentelles", dans un délire d'enthousiasme, sûres que "ça ne durera pas plus de 15 jours", en 1939 les hommes qui partent savent quelle signification a la guerre ; et français et italiens ne font pas de "bons soldats". En 1940 les soldats français ne se battent pas ; quant aux italiens il fallait toujours plus de divisions "alliées" pour les soutenir que de divisions ennemies pour les faire battre en retraite. Dès 1943 apparaissent dans les armées russes, allemandes et américaines les premières grandes désertions. Dès 1943 les ouvriers ne travaillent plus qu'à un rendement qui diminue sans cesse.
Mais la bourgeoisie sait que la transformation de la guerre en guerre civile en Europe à cette époque, avec la force qu'aurait représenté un tel mouvement et la dynamique révolutionnaire qu'il était capable de transmettre à tous les peuples opprimés voisins, la bourgeoisie sait que le seul moyen qui peut la sauver est l'écrasement complet et rapide avant même qu'il n'ait le temps de s'étendre et surtout de se révéler en tant que mouvement conscient et organisé.
"Dans cette guerre, rien de pareil" (qu'en 1914–18), affirme Lucain.
Au contraire, dans cette guerre –ci, les grandes lignes du processus qui avait eu lieu pendant l'autre se sont reproduites à peu près. Les seules différences c'est qu'en 1917 ce processus a duré 6 ans, et cette fois–ci environ 1 an et demi, c'est que cette fois–ci il y avait beaucoup plus de Lucain que de Lénine, de Liebknecht et de Luxemburg. Enfin tout ce processus a eu lieu pendant que Lucain étudiait le "vercesisme".
Et voilà Lucain content de lui ! Après avoir débité de telles sornettes et mandé tout cru de "l'aventurier", il se retourne fulminant contre les trotskistes auxquels il envoie ses dernières cartouches.
"Le cheval de bataille de la guerre impérialiste de 1939–45 a été le front unique politique.
Celui–ci a été accepté par les ouvriers au nom de la défense de l'URSS… (…) Et le parti «le plus à gauche», les trotskistes, était précisément pour le front unique et pour la défense de la Russie."
Lucain passe sous silence les fronts uniques que la FB a fait elle–même et ceux sur lesquels elle est en grande partie responsable (le moins qu'on puisse en dire) : la proposition d'un journal en commun faite par la FB aux mêmes trotskistes et le Comité Antifasciste de Bruxelles dont Vercesi (dont Lucain est un sous–produit) était le président et rédacteur du journal antifasciste "L'Italie de Demain". Ce qui n'empêche pas Lucain de dire sans ambiguïté :
"La guerre n s'est déclenchée que lorsque, au travers de 20 ans de lutte, la bourgeoisie est parvenue à désarmer complètement le prolétariat, à le détourner complètement de son chemin de classe, à le faire partager à l'avance l'idée de la guerre."
"En Allemagne et en Italie cela se fit par le massacre physique dans les camps de concentration, par la suppression des syndicats et des partis. Ailleurs cela se fit par l'antifascisme, par la politique du front unique politique."
D'un côté (pour "la masse des imbéciles"), on affirme des positions politiques et on accuse les autres, tels les trotskistes, d'avoir aidé idéologiquement la bourgeoisie à embrigader le prolétariat dans la guerre et, de l'autre, on pratique cette même politique ! Inutile de dire que les critiques venant de telles sauterelles doivent faire trembler les trotskistes de Belgique. Il est vrai que ces derniers sont eux–mêmes incapables de répondre à des Lucain.
Au royaume des Lucain les girouettes sont reines !
"Ainsi, conscients de la justesse du schéma de Lénine qui est en train de se réaliser sous nos yeux…" et sortant de son "chez moi", Lucain invite les ouvriers belges à former le Parti de classe du prolétariat !
(Il s'agit de la "Décadence du capitalisme" de l'Internationaliste – 8ème année, N° 2, février 1946)
"D'une façon générale, on s'en réfère aux chiffres de production de 1913 comme base de comparaison. Ce n'est pas par hasard. Dès 1910, l'impérialisme avait réduit le monde en esclavage. La crise de 1912–13 est le signal de la décadence du capitalisme.
Depuis ce moment, le monde entier est soumis au rapport capital–travail. Depuis ce moment, dans le monde entier, c'est la masse des salaires des ouvriers qui constitue le pouvoir d'achat global.
Or, comme l'ouvrier produit une valeur supérieure à son salaire, la masse des produits représente le double ou le triple du pouvoir d'achat. Depuis ce moment, le capitalisme est en état de crise permanente."
Pauvre Lucain ! Tout ça danse, danse dans sa tête et voilà le résultat : "Depuis ce moment (depuis la crise de 1912–13), le monde entier est soumis au rapport capital–travail. Depuis ce moment, dans le monde entier, c'est la masse des salaires des ouvriers qui constitue le pouvoir d'achat global."
Sur quoi repose la crise permanente du capitalisme ? Sur le fait, d'après Lucain, que les ouvriers produisent deux ou trois fois la valeur de leur pouvoir d'achat et que le pouvoir d'achat, "le pouvoir d'achat global…", est constitué par la masse des salaires des ouvriers. C'est pourquoi, "… d'accord entre eux…", les capitalistes se font la guerre.
En effet, "… les ouvriers produisant deux ou trois fois plus que leur pouvoir d'achat…", le surplus ne pouvait être accumulé sans cesse ; il fallait bien en faire quelque chose. Alors Lucain nous montre comment d'abord le capitalisme "brûle le café et le blé, arrache des centaines de milliers de plans de cotonniers pendant qu'on tuait des centaines de milliers de têtes de bétail pour les laisser pourrir sur place…" (les têtes !) et c'est sans doute parce que le procédé n'est pas assez violent que la capitalisme "d'un commun accord s'est décidé à armer «les ennemis héréditaires» (…) pour qu'on en finisse une fois pour toute avec ce surplus de travail produit par les ouvriers et qu'ils ne peuvent consommer avec leur pouvoir d'achat.
C'est pour cela, c'est parce que l'économie de guerre était le seul moyen de sauver le capitalisme après 1929 que tous les pays ont armé l'Allemagne et le Japon. Malgré qu'il y a des rivalités inter–impérialistes entre eux, les capitalistes ont été d'accord pour armer les «ennemis héréditaires»."
Comme le dit Lucain : "Un système qui aboutit à de telles abominations doit disparaître de la surface de la terre…"
Malheureusement toute cette lucanerie ne tient pas debout. Où Lucain a–t–il vu que :
1. Les capitalistes qui font produire les ouvriers n'ont d'autre possibilité que de détruire tout ce qui n'est pas consommé par la "masse des salaires des ouvriers" ?
2. En réalité, les capitalistes ne détruisent pas pour le plaisir de détruire. La destruction est un produit du capitalisme et on peut dire la contradiction la plus grande qu'il contienne ; le capitalisme étant à l'origine créateur de richesses.
3. Enfin, l'affirmation : "c'est la masse des salaires des ouvriers qui constitue le pouvoir d'achat global" est la négation même des enseignements du "Capital". C'est la non compréhension de l'alpha–béta du Marxisme.
Il est absolument nécessaire, pour nous, de nous arrêter encore une fois sur ce problème fondamental et cela aussi longtemps que des Lucain enseigneront à la classe ouvrière un Marxisme "arrangé", "interprété" et "mis en cause". Tout d'abord Lucain fait une découverte formidable qui bouleverse le Marxisme et Lucain lui–même : "Depuis ce moment, le monde entier est soumis au rapport capital–travail (depuis 1912–13)."
Les phrases éthérées et vaporeuses de Lucain prêtent à confusion :
1. Veut–il dire par là que, depuis la crise de 1912–13, le monde est conquis par le système de production capitaliste et que plus un pouce de terrain, de sol ne reste vierge de la domination du capital ? Dans ce cas–là, pourquoi ne le dit–il pas plus clairement ?
2. Lucain ne voit en réalité rien du tout ; il ne voit que des vapeurs, que de l'éther et il le couche sur le papier. Cela donne, pour le début de sa "Décadence du Capitalisme", une indication aussi précise que celle qui dirait : depuis l'autre guerre, les rapports humains sont essentiellement soumis aux rapports sexuels.
Marx a dit il y a un siècle : "Considéré comme une partie d'un tout, le procès de production capitaliste, en tant que procès de production, ne produit donc pas seulement des marchandises ni de la plus–value, IL PRODUIT ET REPRODUIT LE RAPPORT CAPITALISTE LUI MEME, TEL QU'IL EXISTE ENTRE LE CAPITALISTE ET LE SALARIÉ."(Le Capital – Tome IV, p. 28 –) ; et cela, pas seulement depuis la crise de 1912–13 ou la crise d'économisme de Lucain mais depuis que le système bourgeois capitaliste a remplacé effectivement le système féodal. Mais Lucain, bien qu'il ait mis 3 ans à lire "Le Capital", n'a rien vu de tout cela.
"Depuis ce moment (toujours depuis 1912–13), dans le monde entier, c'est la masse des salaires des ouvriers qui constitue le pouvoir d'achat global.
Or, comme l'ouvrier produit une valeur supérieure à son salaire, la masse des produits représente le double ou le triple du pouvoir d'achat. Depuis ce moment, le capitalisme est en état de crise permanente."
Que vient faire ici "le pouvoir d'achat" dont il parle ? Et pourquoi est–il constitué par "la masse des salaires" ? Ne cherchez pas ! Cela "découle" de "l'économie de guerre", la machine à hacher le Capital, l'éther de Lucain.
Dans la réalité des faits, "la masse des salaires des ouvriers" est une chose et "le pouvoir d'achat global (? ? ?)" dont parle Lucain est une autre. L'un ne "constitue" pas l'autre et ne "produit" ni "la décadence du capitalisme" ni rien du tout de ce que Lucain nous jette à la figure.
Marx perd son temps, pendant plusieurs livres du Capital, à démontrer que "la masse des salaires des ouvriers" est uniquement destinée à faire reproduire la force de travail de ces ouvriers, comme le fourrage qu'on donne aux vaches leur sert à se nourrir pour donner leur lait, faire leur veau et avoir, si besoin est, la force de traîner la charrue ; et cela jusqu'au jour de leur transformation en viande de boucherie. Marx insiste là–dessus avec force. De même qu'il dit que ce qui primitivement est un échange entre le capital et le travail (d'une force de travail avec sa valeur comme moyen de reproduction) devient une fiction par la suite. La valeur réelle de la force de travail devenant elle–même une fiction, le salaire devient uniquement un entretien de la force de travail par la classe capitaliste.
"A l'origine il ne s'agissait que d'un échange d'équivalents. Actuellement cet échange n'est plus qu'apparent : la partie du capital échangée contre la force de travail n'est qu'une simple partie du produit fini par le travail d'autrui et approprié sans remise d'équivalent ; en outre, l'ouvrier, le producteur de cette partie du capital, doit la remplacer par un nouveau surplus de travail. Le rapport d'échange entre le capitaliste et l'ouvrier n'est donc qu'une simple apparence faisant partie du procès de circulation ; ce n'est plus qu'une forme absolument étrangère au fond et constituée par l'achat et la vente sans cesse renouvelés de la force de travail." (Le Capital, tome IV)
Le capital variable, part de capital investie dans l'entretien et la reproduction de la force de travail, perd tout caractère d'échange d'une valeur à une autre pour devenir uniquement l'entretien et la reproduction de la machine humaine : force humaine de travail.
Dans le procès de reproduction, les capitaux réinvestis, la plus–value capitalisée se grossissent d'une manière de plus en plus rapide du fait de la multiplication par eux–mêmes de ces capitaux dans leur réinvestissement ininterrompus, pendant que le capital variable n'augmente d'abord que d'une façon très peu sensible et finit par rester à peu près identique à lui–même. Pendant ce temps–là, c'est le cours ininterrompu de l'accumulation et de la reproduction capitaliste qui produit un écart grandissant entre d'une part le capital variable et d'autre part la plus–value.
Le travail produit par l'ouvrier est approprié entièrement par le capitalisme, le capital variable étant extirpé aux ouvriers au cours d'un cycle de production donné en vue de servir à l'entretien et à la reproduction de la force de travail au cours du cycle suivant. Dans ces conditions, le capitalisme n'attend pas après le pouvoir d'achat constitué par la partie de capital variable qu'il paie en salaire aux ouvriers pour subsister en tant que système.
[Une autre partie du capital variable, qui tend à augmenter dans la période présente, étant investie en dispensaires, terrains de sport, etc. Cela ne change rien à la chose en soi. Au contraire, elle permet sous ce prétexte de réduire plus que de mesure l'autre partie versée sous forme de salaires.]
Le capitalisme n'attend pas après "la masse globale des salaires" pour vendre ses marchandises sur le marché et cela pas plus depuis "la crise de 1912–13" qu'avant. NON Lucain ! Le marché du capitalisme n'est pas conditionné par la présence "d'une masse globale des salaires". La "masse des salaires" est, grâce au marché, au contraire, récupérée en partie. En effet, l'ouvrier touche un salaire en monnaie dévaluée. Quand il achète sur le marché les produits nécessaires à l'entretien et à la reproduction de sa force de travail, il fait une opération qui permet au capitalisme de récupérer une partie de ce salaire à l'aide d'impôts directs ou indirects, de taxes, etc. Il faut donc chercher ailleurs "le pouvoir d'achat global".
Des Lucain, tenant un raisonnement inverse et cherchant également d'où vient "le pouvoir d'achat global", le trouvent constitué par la plus–value consommée par la classe bourgeoise capitaliste. Ce raisonnement ne tient pas plus debout que le précédent et perd de vue un tout pour une de ses innombrables parties. "La masse globale des salaires" en système capitaliste est une partie, une infime partie de ce tout ; la plus–value dépensée par les capitalistes et la classe bourgeoise, pour ses plaisirs et ses fastes, une autre partie. Mais ces parties sont encore tout à fait insuffisantes à la constitution de ce tout, de ce "pouvoir d'achat global". Ce terme même de "pouvoir d'achat global" est impropre et doit être de suite rejeté comme il sera démontré par la suite.
Ce schéma est une abstraction mais est nécessaire à la compréhension du procès de reproduction et de reproduction élargie. La production capitaliste se divise en deux secteurs :
Dans les deux secteurs il y a le même processus capitaliste de la production :
Dans le procès de reproduction, et dès que l'on fait mettre ce schéma abstrait en mouvement, qu'on fait vivre les différentes branches du système capitaliste, on s'aperçoit que :
1– les deux secteurs de la production sont complémentaires et vivent l'un de l'autre. Les capitalistes et les ouvriers du secteur moyen de production achètent dans le secteur moyen de consommation ce dont ils ont besoin. Les capitalistes du secteur moyen de consommation achètent dans le secteur moyen de production ce qui est nécessaire à l'entretien de leur capital constant.
2– Dans chaque secteur :
La reproduction capitaliste consiste à faire vivre et se compléter les différents secteurs de la production.
"Considérée au point de vue concret, l'accumulation n'est que la reproduction du capital sur une échelle progressive. Le cercle de la reproduction simple se modifie et, suivant l'expression de Sismondi, se change en spirale." (Le Capital, tome IV)
Tout le secret de la crise permanente du capitalisme est contenu dans cette spirale. Cette spirale qui a tendance à se développer à l'infini et qui rencontre un jour les limites de la surface de notre globe terrestre.
Le système capitaliste c'est la recherche sans cesse accrue de profits et de sources de profits. C'est, partant de cette recherche de profit par tous les moyens, (ce qui fait) que la société bourgeoise a pu être, pendant un temps, un facteur progressif. Mais elle a été un progrès d'une façon indépendante de sa volonté, parce qu'elle n'a pas recherché le progrès pour le progrès mais pour s'enrichir avec une rapidité sans cesse accrue. Cela a permis à la société de s'enrichir indépendamment de la volonté de la bourgeoisie, comme cela amène aujourd'hui la destruction de la société de la bourgeoisie indépendamment de sa volonté, mais comme produit de sa course folle vers l'enrichissement anarchiste des capitalistes. Aujourd'hui cette course effrénée vers l'enrichissement n'est plus tellement la volonté de capitalistes individuels que les besoins pléthoriques crées par une classe capitaliste pléthorique. Dans la période décadente, les bénéficiaires du régime ne sont plus tant quelques individus mais une masse d'individus parasites qui vivent du maintien du régime lui–même. Quoi qu'il en soit, rien de changé à la nature capitaliste de la société et à la recherche sans cesse accrue de profits.
Primitivement l'élargissement de la reproduction n'a été possible que grâce à cette course infinie vers la réalisation de profits. Le Capital Social Total (considéré avec ses secteurs dépendants) produit une partie de plus–value qui ne sert pas à l'entretien de la classe capitaliste. Cette part de plus–value grandit au fur et à mesure de l'élargissement de la (production) reproduction, comme la spirale s'élargit sans cesse vers l'infini. Cette part de plus–value est accumulée et réinvestie dans la production. Mais, (c'est là que commence la course illimité) à chaque réinvestissement d'une part accrue de plus–value accumulée il faut de nouvelles machines, de nouvelles usines, il faut un élargissement équivalent de capital constant et de capital variable des deux secteurs de la production capitaliste.
Tant que le capitalisme est à la conquête du monde, qu'il est pionnier et trouve de nouvelles possibilités d'élargissement de sa production, il sert la société parce qu'il défriche des secteurs encore incultes. Mais du jour où la spirale du Capital Social Total, défrichant et envahissant toutes les parties du monde, rencontre ses limites, il cesse d'être constructif et devient destructif. La construction s'est faite pendant le premier stade grâce à la force de travail non payée extirpée à des couches de travailleurs sans cesse grandissantes.
Voyons la deuxième période ! Si la société capitaliste était une société organisée non pour la recherche exclusive de profits mais pour le bien de l'humanité et pour la civilisation, elle aurait compris que cette course devait se ralentir puis s'arrêter au profit de la société toute entière.
Mais le Capital Social Total n'est qu'une abstraction, la totalité d'efforts anarchiques complémentaires (dans une certaine période) dans une certaine mesure, tant que le tout ne se heurte pas dans sa course vers l'infini à une limite d'une surface fermée. Dès ce moment, les efforts qui ont pu paraître complémentaires continuent tous, se redoublent du fait des difficultés naissantes. Dès ce moment, le heurt se produit entre les différentes individualités qui constituent ce monde anarchique. Ce qui n'était primitivement qu'une spirale, ce qui paraissait n'agir que comme un tout explose en des centaines de petites spirales qui essaient de se développer l'une au détriment de l'autre, qui se mangent entre elles mais qui poursuivent jusqu'au bout et malgré leur tendance à l'élargissement sans cesse accru. Les blocs se forment, les rivalités inter–impérialistes (qui s'étaient déjà produites dans cette course à l'enrichissement) se heurtent ce coup–là avec une violence décuplée. La vie des une est conditionnée par la disparition des autres. Le plus fort mange le plus faible. Quand celui–ci se laisse faire, il est happé sans bruit ; quand il pense avoir la force de résister, quand il refuse, c'est la guerre.
Du fait que Lucain n'a rien compris au procès d'accumulation et de reproduction élargie, il en vient à prêter au capitalisme des intentions que seul un être organisé et conscient pourrait avoir : "Le capitalisme n'a pu sortir de la crise de 1913 et plus tard de 1929 qu'en instaurant l'économie de guerre."
L'économie de guerre n'est "instaurée" par personne. Le militarisme et la production de guerre ne sont que des effets de l'exacerbation de plus en plus grande et de plus en plus aiguë des contrastes inhérents au capitalisme : des contrastes inter–impérialistes et de contrastes sociaux. L'accroissement des contrastes produit l'accroissement des appareils militaires. La puissance des blocs produit la violence des chocs. La destruction est le produit de l'anarchie des volontés qui subsistent de perpétrer un système d'exploitation d'une classe pour l'enrichissement d'une autre.
"Le capitalisme n'a pu sortir de la crise de 1913 et plus tard de 1929 qu'en instaurant l'économie de guerre." Le capitalisme, quand il est entré dans la crise permanente, n'a pu sortir d'une crise que pour retomber dans une plus grave et plus profonde. La production de matériel de guerre n'est pas une tentative du capitalisme pour résoudre sa crise mais un effet de sa crise et ne correspond à aucune volonté du capitalisme, qui n'est pas un individu "en soi" possédant une volonté.
"Dans celle–ci (l'économie de guerre de Lucain), le manque de pouvoir d'achat est supplée par l'intervention de l' État. Celui–ci crée du crédit et de la monnaie papier pour remettre l'économie en marche." Somme toute, si nous devons croire Lucain, "le pouvoir d'achat global étant insuffisant, l' État capitaliste fait de la monnaie papier pour acheter le produit du travail des ouvriers. Curieuse façon d'envisager, en le regardant à l'envers, un phénomène qui porte nom : inflation !
"Quand l' État capitaliste achète, il ne peut acheter n'importe quoi." "Il doit acheter du matériel industriel. Ce n'est pas en plantant des choux que le capital fait des bénéfices. C'est en faisant tourner ses machines. L' État ne peut acheter n'importe quel matériel industriel : il doit acheter du matériel qu'il puisse employer, du matériel de guerre. "Pourquoi "doit"–"il" ? Lucain ne nous en souffle mot. Il se contente de dire : "… ce n'est pas en plantant des choux que le capital fait du bénéfice…" N'en déplaise à Lucain, certains capitalistes réalisent des profits en faisant planter des choux. Et si l' État pousse à fond la fabrication de matériel de guerre, ce n'es pas "pour faire tourner ses machines", qui pourraient aussi bien faire des clous, des ustensiles de ménage ou des boites de lait condensé, mais parce que l'exacerbation des contrastes, des rivalités inter–impérialistes obligent l' État capitaliste à la production presque exclusive de matériel de guerre au dépend de toute autre production. L' État capitaliste qui achète du matériel de guerre pour le jeter dans la guerre impérialiste, c'est–à–dire dans la destruction, pourrait aussi bien, n'en déplaise à Lucain, acheter des choux et les laisser pourrir. Ce dont Lucain ne parle pas trop c'est que l' État capitaliste, qui achète du matériel de guerre, a un mobil dans cet acte : c'est dans le but d'imposer sur le marché sa production ; c'est pour vendre sa production de choux, de boites de conserves, de clous, de canons, de machines–outils, de pièces de tissu, de tanks, que l' État capitaliste entretient un appareil militaire. C'est pour défendre le placement sur le marché de cette production qu'il engage la guerre impérialiste avec un autre bloc qui, lui–même, veut y imposer la sienne.
"C'est pour cela, c'est parce que l'économie de guerre était le seul moyen de sauver le capitalisme après 1929 que tous les pays ont armé l'Allemagne et le Japon. Malgré qu'il y a des rivalités impérialistes entre eux, tous les capitalistes ont été d'accord pour armer les «ennemis héréditaires»."
Que penseriez–vous de l'image suivante ? Trois bandes de gangsters se disputent dans une ville le marché de la contrebande. Leur concurrence devient intolérable. Ils ont respectivement des stocks qu'ils ne peuvent écouler et qui ne cessent de s'accumuler. La lutte devient chaque jour plus âpre entre eux et prend un caractère violent. Des coups de feu partent.
Lucain, l'humoriste incompris, verrait le conflit se développer autrement. Il verrait les chefs des 3 bandes se réunir et se dire : "Il n'y a qu'une méthode de nous sauver, c'est de nous vendre mutuellement des armes et de nous faire la guerre. De cette manière nous atteindrons deux buts (les principaux que nous cherchons à atteindre) : réaliser des bénéfices et nous détruire réciproquement «d'un commun accord»."
Les faits en réalité se passent autrement entre nos 3 bandes. Si des armes sont vendues et des bénéfices réalisés avec, ce n'est pas d'un "commun accord". Mais il peut très bien arriver que l'une des 3 bandes, dans le but de réaliser des bénéfices, fasse de la contrebande d'armes et en vende également aux "ennemis héréditaires", non "d'un commun accord" mais dans le but principal de faire se détruire entre elles les deux autres bandes. Dans ce cas–là, le but à atteindre a toujours été : réaliser des bénéfices sur la vente des armes et la destruction d'un adversaire ; mais au lieu de se réaliser "d'un commun accord" des 3 bandes entre elles, le "commun accord" momentané et apparent de deux des bandes entre elles ne fait que cacher le jeu de leurs rivalités et leurs calculs tendent toujours vers les deux buts : réaliser des bénéfices et éliminer ses adversaires du marché.
Passons du domaine de l'image au domaine concret ; Lucain, l'humoriste es-économie, voit :
C'est pour cela, c'est parce que l'économie de guerre était le seul moyen de sauver le capitalisme après 1929 que tous les pays ont armé l'Allemagne et le Japon."
"Malgré qu'il y a des rivalités impérialistes entre eux, tous les capitalistes ont été d'accord pour armer les «ennemis héréditaires»…".
La sauterelle humoriste saute l'histoire compliquée de 20 ans de rivalités inter-impérialistes et, se moquant de toute vérité, déclare : "tous les capitalistes ont été d'accord".
Lucain ne se moque pas que de l'histoire et de la vérité, il se moque aussi et surtout de ses lecteurs. L'analyse de l'histoire "lui donne des vapeurs" (Lucain dixit – voir "Lucain et les «imbéciles»") ; trancher et dire que "tous les capitalistes ont été d'accord" simplifient énormément le travail de son cerveau et empêchent ainsi les "bouillonnements" de se produire.
Après la guerre de 1914-18, l'Allemagne est secouée par les spasmes d'une crise économique et sociale. Le prolétariat allemand victorieux signifierait pour la bourgeoisie une défaite peut-être irrémédiable. La bourgeoisie -qui n'a pas réussi, malgré tous ses efforts, à empêcher la victoire du prolétariat russe- comprend l'ampleur du désastre qui pourrait résulter pour elle d'une victoire du prolétariat allemand. Mais là n'est pas une raison suffisante. Si la bourgeoisie a contribué au relèvement économique de l'Allemagne (de la puissance industrielle allemande et, par-là, de la bourgeoisie allemande), il y a de multiples raisons ; et le but d'écraser le prolétariat allemand n'en est qu'un parmi tant d'autres. Ce but n'était d'ailleurs pas le fruit d'un "commun accord" entre les bourgeoisies mais le produit de l'instinct de conservation d'une classe qui est capable de tout quand elle sent inconsciemment sa puissance en danger.
Quelles étaient ces raisons multiples ?
1. L'Angleterre ne veut pas avoir sur le continent un impérialisme français fort. Elle le veut à sa merci. Après 1918 l'impérialisme français redresse la tête et, malgré ses pertes colossales, devient d'une arrogance dangereuse. "Diviser pour régner" est la devise des grands impérialismes. Une Allemagne forte était nécessaire en Europe pour contrebalancer la puissance française qui redressait la tête. Avec cela, l'Angleterre espérait pouvoir contrôler la vassalité d'une Allemagne social-démocratique. (Quand nous disons Angleterre nous sous-entendons que l'Angleterre est la succursale en Europe du bloc financier anglo-américain.)
2. Le jeu du capitalisme financier a permis le relèvement de l'Allemagne parce que celui-ci y voyait une "bonne affaire". La "bonne affaire" s'est ensuite retournée contre lui : le capital financier, par ses investissements en Allemagne, permet le relèvement de son capital industriel qui se libère violemment de son contrôle par l'arrivée de Hitler au pouvoir. Le capitalisme financier a contribué au relèvement de l'Allemagne mais l'Allemagne s'est relevée plus qu'il ne l'aurait voulu, au point de devenir un réel danger pour lui.
3. Le capitalisme industriel allemand avait à lutter contre les "ploutocraties" d'une part et de l'autre contre le "géant de l'Est", "le rouleau compresseur russe". Dans cette lutte il rencontrait en Europe des communautés d'intérêts avec tous les capitalistes industriels. Le capitalisme financier au contraire avait à s'inquiéter et de la puissance du "rouleau compresseur russe" et de celle du "fascisme allemand" allié spirituellement aux autres fascismes européens. Dans ce cas-là, il n'y a pour lui qu'une solution : amener les deux antagonismes à leur autodestruction.
4. L'Allemagne commence alors à mettre la main sur l'Autriche et la Tchécoslovaquie. Elle rencontre dans tous les pays de la part d'une certaine partie de la bourgeoisie "un complet accord" et même un soutien. Il s'agit du capital industriel européen qui étouffe et qui voit dans une victoire de l'Allemagne une possibilité d'écoulement de sa production. Le danger allemand se précise. La collision entre la Russie et l'Allemagne va-t-elle se produire ? L'accord germano-soviétique sur le partage de la Pologne vient encore une fois bouleverser les plans établis. Wall-Street est obligé d'avancer deux pions. L'Angleterre et la France déclarent la guerre à l'Allemagne. La situation prend alors pour le capital financier une tournure tragique. La Belgique et la France sont envahies sans coup férir après un hiver de "drôle de guerre". Une partie de la bourgeoisie grosse-industrielle française avait effectivement "préparé" l'arrivée des "barbares teutons".
5. L'Angleterre mal armée court en 1941 un danger de mort. L'Amérique comprend qu'elle doit s'armer rapidement pour faire face à toute éventualité. En Angleterre, succursale de Wall-Street, pas de "trahison" ; au contraire, résistance opiniâtre, acharnée. Il ne s'en faut que de très peu pour que les SS débarquent à Londres et y défilent en chantant le "It's a long way to Tipperary…"
6. Hitler - qui avait d'abord compté sur l'accord des anglais pour écraser la Russie, puis qui est obligé de composer avec elle contre les anglais – compte faire comme il a fait jusqu'à présent : il compte sur la surprise et sur la rapidité de ses panzer-division en pour envahir la Russie et se servir contre les anglo-américains des ressources de son sol, ressources qui lui font défaut.
7. Hitler dans les bassins du Donetz, dans ceux du Caucase, Hitler maître des pétroles du Caucase et de la route des Indes, voilà ce que le capital anglo-américain ne peut accepter au risque de mourir. Les soldats russes ont montré qu'ils savaient mourir en défendant la patrie russe et le Kremlin puisqu'ils ne demandent que du matériel pour mourir pour Wall-Street ; il ne s'agit que de leur en fournir pour se servir d'eux contre l'ennemi public n° 1 : Hitler, champion de "l'Europe nouvelle", lire du capital industriel européen.
Un double but est atteint : l'usure d'un ennemi et la victoire sur un autre.
Hitler abattu, Lucain à la pêche, SEULS le défaitisme dans les armées et le réveil du prolétariat empêcheront les rivalités anglo-américaines/russes ; et la non-préparation de la Russie, fatiguée par la guerre, empêchera les antagonismes de se liquider immédiatement.
Quant au Japon, il vient là comme un cheveu sur la soupe. L'impérialisme japonais est en lutte contre l'impérialisme anglo-américain depuis que sa puissance industrielle lutte pour le marché asiatique contre le bloc anglo-saxon. La guerre sino-japonaise est la première étape de cette lutte et dure depuis 1932. La victoire momentanée de Hitler en Europe donne au Japon l'espoir de s'établir en maître incontesté de l'Asie, du Pacifique et de l'Océanie. Aujourd'hui nous voyons les américains faire du Japon, contre la Russie en Asie et dans le Pacifique, ce qu'ils ont fait en 1918 de l'Allemagne.
C'est ce que Lucain appelle "Malgré que…" (devant l'évidence des faits, il ne peut tout à fait les nier mais leur donner seulement un caractère secondaire) : Malgré qu'il y a des rivalités impérialistes entre eux, tous les capitalistes ont été d'accord pour armer les «ennemis héréditaires»." Nous ne savions pas que les sauterelles voyaient le monde à l'envers !
La soupe économique que Lucain nous sert et où il coupe en morceaux rivalités inter-impérialistes, rivalités entre les différentes formes de capital et la lutte de classes, il l'appelle "Economie de guerre" et il nous dit : "C'est pour cela, c'est parce que «l'Économie de guerre» était le seul moyen de sauver le capitalisme après 1929…"Ce qui amène l'autodestruction de la société, la sauterelle avec son système y voit le moyen de sauver le capitalisme "après 1929".
1929 ! Pourquoi 1929 ?
Parce que la guerre de 1914-18 - qui pour nous et pour les gens sérieux n'a été que le premier acte d'une tragédie dont cette guerre-ci n'a été qu'un deuxième acte et dont le troisième est en préparation – est pour Lucain autre chose.
En 1914-18 et en 1939-45, rien de commun pour Lucain ; en effet en 1914-18, c'est le "schéma de Lénine" qui est valable, tandis que grâce à la soupe "économie de guerre" qui ne commence, pour les besoins de sa cause, qu'en 1929 à "envahir le monde", c'est pour la guerre de 1939-45 le "chez moi de Lucain qui est seul raisonnable.
"Si, demain, les luttes que les ouvriers ont entamées aux quatre coins du monde peuvent être écrasées, il est peut-être possible que l'on connaisse une nouvelle période de prospérité artificielle comparable à celle de 1923-29. Mais elle se solderait beaucoup plus vite qu'alors par une nouvelle crise beaucoup plus grave et, à bref délai, par une nouvelle «économie de guerre»."
"Si demain…", quand ? – "les luttes…", quelles luttes ? – "que les ouvriers…", quels ouvriers ? – "ont entamées aux quatre coins du monde…", dans quels "quatre coins" de la sphère terrestre voit-il ces luttes et ces ouvriers ? Ces "quatre coins", ce sont Milan, Turin, Gènes et Venise ; le "monde , c'est l'Italie !
"… il est peut-être possible…" Les "si" et les "il est peut-être possible" sont les attributs du charlatanisme politique et sur lesquels on trébuche à chaque pas chez Lucain. C'est la "sortie de secours". "Si", par hasard, "je" m'étais trompé ; après tout, "il est peut-être possible que" même la sortie de secours de Lucain ne "sauve pas la face" de ses élucubrations.
Nous sommes en train de vivre non un 1923-29 mais un 1923-39 ; ce n'est pas la "Blitzkrieg", c'est la "Blitz-Paix". C'est parce qu'il y a une prospérité relative en Belgique que Lucain ne voit pas la famine qui règne en Europe et qui va en s'aggravant ; et qu'il croit à une prospérité comme celle de 1923-29. Il croit la famine d'Europe résorbable en régime capitaliste, en période de "décadence du capitalisme". Somme toute, les enfants croient bien au Père Noël, les vieilles femmes au "petit Jésus" et à la "Sainte vierge", les Lucain peuvent bien croire à la "PROSPÉRITÉ".
Les sauts acrobatiques précédents ne sont que des "raisonnements qui découlent…" de "l'erreur fondamentale" de Lucain. Ici nous en arrivons à "la porte de secours" qui donne sur un précipice. Lucain – qui a vu en 1943 "l'économie de guerre disparaître" en Italie, et en 1944-45 "l'économie de guerre battre de l'aile" en Angleterre et aux E.-U. – dit le 1er février 1946 sans transition : "…si demain… mais elle se solderait beaucoup plus vite qu'alors par une nouvelle crise beaucoup plus grave et à bref délai par une nouvelle économie de guerre?"
Lucain nous dit : "C'est seulement (en Italie) lorsqu'en 1943 l'économie de guerre avait épuisé ses possibilités que le prolétariat réapparaît…" (Inter. N° 1 – "Le schéma de Lénine") ; mais il ne nous dit pas plus pourquoi "l'économie de guerre avait épuisé ses possibilités", ni pourquoi ni comment "le prolétariat réapparaît", pas plus que plus tard il ne nous dit dans le N° 6 (1/4/1946 – "Les syndicats à l'époque impérialiste" – 64ème ligne) pourquoi et comment "… en réalité les conditions historiques pour de grands développements révolutionnaires existent aujourd'hui…" et (76ème ligne) pourquoi il y a "nécessité pour le capitalisme de recourir à l'économie de guerre et impossibilité d'y recourir dans les circonstances actuelles…"
Pourquoi ? C'est parce que Lucain pose des postulats qui "découlent" de sa "machine à hacher" le Marxisme. Les "pourquoi" et les "comment" sont des questions qui sont inconnues à "l'économie de guerre". Molière a ridiculisé la médecine de son temps dans "Le malade imaginaire", surtout dans la scène où Toinette, faux médecin, vient "soigner" Argan (scène X, acte 3). Lucain semble vouloir faire sur ce modèle de l'économie humoristique. Il applique à tous les phénomènes le nom de "économie de guerre", à peu près avec autant d'opportunité que Toinette médecin s'écrie "le poumon" à chaque symptôme décrit par Argan. Un Lucain se contente de postuler. S'abaisser à la fastidieuse analyse et à la démonstration lui "donne des vapeurs" (Lucain dixit).
Nous avons essayé de faire entendre raison à tous ces Lucain depuis l'Etincelle N° 5 nous en sommes au N° 12). Depuis la Conférence de juillet 1945, dans nos bulletins théoriques, nous avons essayé de définir le plus clairement notre position sur ce cours qui va à la guerre. Notre position a été affirmée avec continuité.
Aujourd'hui 1er mai, des millions de travailleurs – mobilisés derrière les syndicats bourgeois et derrière les partis traîtres à la classe ouvrière – disent OUI à la politique bourgeoise, OUI à l'asservissement de l' État bourgeois, OUI À LA GUERRE.
Nous sommes en 1936 ! A la veille de Munich ! Les 4 représentants des impérialismes sont arrêtés déjà sur TRIESTE !
Alors Lucain dit d'avance (Inter. N° 5 du 15/3/46 – "La formation du parti de classe en Italie est-elle prématurée ?") dans un article indigne d'un militant révolutionnaire : "Si le Parti se crée et que les luttes des classes ne se produisent pas sur une grande échelle, sa formation aura été prématurée. Si les luttes des classes se produisent, elle aura été faite à bon escient…"
Il finit par avouer qu'il n'a aucune position que celle d'une sauterelle qui, après avoir gambadé dans les plates-bandes de l'Économie et de l'Histoire matérialiste et après avoir regardé à l'envers les faits économiques et historiques, finit lamentablement par : "Où allons-nous ? Guerre ou Révolution ? Stabilisation du capitalisme actionnant une économie de paix ? Stabilisation du capitalisme actionnant une économie de guerre ? La situation est remplie d'inconnues." Toute la phraséologie de Lucain, son ton élevé et doctoral, ses sauteries économiques et historiques ne sont que les produits "bâtards de la fantaisie historique et logique" du fond même de sa position qui est pour une fois exprimée avec clarté ! Lucain ne voit rien. Lucain ne sait rien.
Pour lui une seule chose compte ; tout ce qui a été fait a été bien fait : le "chez moi" pendant la guerre, la construction prématurée du Parti en Italie, la fausse analyse du caractère de la guerre de 1939-45, de la période de "décadence du capitalisme", du 1943 en Italie, du 1943-44 en Allemagne, de la situation actuelle, du cours vers la guerre impérialiste. Toutes ses "connaissances" en "littérature prolétarienne" et vercesienne ne lui servent qu'à démontrer qu'il a eu raison de raisonner faux.
Dans la fin de sa "Décadence", Lucain proclame au prolétariat : "Le seul moyen de sortir l'humanité de la barbarie actuelle est de réaliser la révolution prolétarienne axée sur les deux mots d'ordre centraux : Les usines aux ouvriers ! Suppression des frontières !"
Ces mots d'ordre sont les mots d'ordre de l'anarchisme, de l'anarcho-syndicalisme et surtout du CONFUSIONNISME dont le lucanisme est un produit élevé.
Mais quoi qu'en pensent le ou les Lucain, nous sommes encore loin de la période révolutionnaire. La période révolutionnaire complique extraordinairement le travail fractionne de discussion et de formation des cadres militants. Que les Lucain traitent un peu moins les autres groupes, quels qu'ils soient, de "trotskistes" ou de leurs "sous-produits" et qu'ils abandonnent eux-mêmes leur politique de bluff, de manque de loyauté politique et qu'ils reviennent, pendant qu'il est encore temps, à l'élargissement de la discussion et à la participation réelle à un travail de construction pour le "Programme de la Révolution".
Les Lucain doivent, de leur chaire, descendre dans le prolétariat.
Nous n'avons aucune prétention, ni individuelle ni d'imposer une "boutique". Mais nous sommes décidés à lutter jusqu'au bout quand nous pensons avoir des positions justes, non pour les imposer mais pour imposer qu'on les entende et qu'on nous y réponde. C'est le droit de chaque ouvrier et militant pour la révolution future et nous sommes en droit de mettre en doute l'honnêteté politique de ceux qui cherchent à étouffer, par tous les moyens et surtout par la calomnie et l'esprit de conciergerie, la voix de qui que ce soit, même s'il s'agit d'un soi-disant "fou" ou d'un "maniaque".
MARAT
[1] L'introduction à "Notre réponse" commence ainsi : "Une crise politique et idéologique a éclaté au sein de notre fraction ; une délimitation des responsabilités s'imposait sur le champ face à la tendance qui, à notre avis, a rompu avec les principes et la méthode d'analyse marxiste de la situation…
Dans le N° 11 de l'Etincelle, nous avons tenté de marquer l'orientation du cours actuel (Préparatifs en vue de la 3ème guerre impérialiste). Ce court article était plutôt un résumé des positions de la Fraction sur différentes questions historiques et périodes (notamment du 1943 italien à la période actuelle). La plus grande place tenue dans cet article l'était par une chronologie ennuyeuse mais nécessaire des événements depuis la conférence de Londres.
On ne peut malheureusement avoir la prétention de traiter à fond toutes les questions qui se posent ni même d'analyser profondément d'abord la situation internationale, ensuite la situation politique dans différents secteurs et pays et enfin la question à l'ordre du jour : les petites nations et les pays coloniaux. Il faudrait pour faire une étude complète plusieurs volumes étudiant la situation politique, ses rapports avec la situation économique, et enfin pour essayer de dégager une esquisse des tâches de l'avant-garde.
Un peu étourdis par les luttes électorales, par des phénomènes assez factices et voulant être bruyants, on a plutôt tendance à ne pas donner toute leur signification à des faits qui, bien qu'ils n'aient pas des manifestations aussi extériorisées que les premières, n'en sont pas moins d'une beaucoup plus grande importance.
En pleine période électorale nous apprenions que les accords de Postdam concernant la position des Alliés en Allemagne étaient dénoncés. Ainsi, même l'apparence d'un accord entre les Anglo-américains et les Russes sur la question la plus importante, sur la clé, sur le nœud des discordes qu'est l'Allemagne n'a plus besoin d'être. Ainsi le mince voile des soi-disant accords entre les deux blocs, nécessaire à tromper momentanément l'opinion publique (les gogos), n'a plus besoin d'être conservé. La situation est telle que l'on peut déchirer le voile qui estompait les désaccords devant une opinion publique déjà habituée et empoisonnée par le spectacle.
Avant c'était sous le voile : le sourire au cigare de Churchill, le sourire à la moustache de Staline et le sourire froid de Truman posant devant photographes et cinéastes ; avant c'étaient les discours pleins de bonhomie des dirigeants des gouvernements assurant les peuples de la paix éternelle et de progrès dans leur situation sociale. Maintenant il n'est plus question de tout cela ; maintenant le voile est déchiré totalement et l'on voit sur la scène internationale une partie acharnée où chacun, après avoir jeté les petites cartes, fait rentrer en jeu les grosses et abat ses atouts. Les joueurs en viennent aux menaces et les masses se groupent autour d'eux, prennent part et discutent sur le jeu et y participent.
Ce sont les croisières des grandes flottes de guerre, les "expériences" de Bikini, le raidissement de l'attitude de la diplomatie russe, marchant de pair avec le haussement de ton dans les journaux russes ou assimilés, déclarant qu'ils sont prêts à tout pour préserver le monde de la guerre, c'est-à-dire qu'ils sont prêts à faire la guerre.
Ainsi le jeu frénétique se poursuit ; tantôt ce sont les remous en Mandchourie, en Indonésie, aux Indes, en Iran, dans les pays arabes qui servent aux deux blocs pour se mesurer et abattre leurs cartes et qui déchirent peu à peu le voile, tantôt c'est la situation en Grèce, la question du Danube, de Trieste, de l'Espagne, de l'internationalisation de la Ruhr, des Détroits et enfin c'est le problème allemand, "le plus gros de conséquences pour la paix mondiale", qui se trouve mis en jeu.
Maintenant on se permet de poser l'ultimatum à la Russie : il faut signer la paix tout de suite, plus de reculade ou sinon…! Et qui pose le premier la question ? Georges Bidault quelques jours avant la campagne électorale en France ! Mais Bidault n'innove en rien ; Bidault n'agit pas de son propre chef, il ne fait que confirmer une orientation, que dire aux foules ce qui est déjà décidé à l'avance.
Les deux blocs sont en présence ; les deux mastodontes qui s'affrontent ont une puissance considérable l'un et l'autre ; le bloc anglo-américain a pour lui la suprématie technique et industrielle incontestable mais le système politique qui le régit ne lui permet pas d'engager la guerre d'une façon brutale même si la situation pour la guerre est là. Dès 1936, il y avait une situation pour la guerre mais il a fallu que les États "démocratiques" poussent les États "agresseurs" jusqu'au bout de leurs agressions (et même très loin) pour s'engager à fond dans la guerre. Ils n'y sont entrés que peu à peu et en montrant aux peuples que leurs libertés étaient en danger (au risque même de prolonger la guerre et de lui donner une tournure encore plus tragique que celle qu'elle a eu).
Mais si la puissance des EU et du bloc Anglo-américain (Canada, Chine, Australie, Nouvelle Zélande, Afrique du Sud, GB, France, Italie, etc.) est spectaculaire au point de vue militaire, est incontestable au point de vue technique et industriel, le bloc russe n'en est pas moins un morceau dur à avaler. Inférieur au point de vue industriel et technique, il constitue une masse formidable et a aussi des atouts importants dans son jeu :
1. Malgré la bombe atomique, la partie eurasienne sous le contrôle des Russes n'en reste pas moins une des plus grandes réserves d'hommes du monde et c'est, dans toute guerre, un facteur énorme (armée industrielle de réserve et armée tout court) jouant encore un rôle immense.
2. Le système politique qui régit ce bloc lui permet de disposer des masses d'hommes qui tombent sous son influence directe d'une façon totale et absolue, organisant le travail, les migrations humaines, disposant des peuples en faisant sur une grande échelle ce que Hitler et les nazis avaient ébauché.
3. Enfin, en menant une politique extérieure en faveur des "peuples opprimés" pouvant troubler les cartes de son adversaire, en se ménageant les frontières les plus névralgiques des atouts sérieux : aux Indes dont la frontière nord-est est commune avec celle du bloc Russe, dans les pays arabes et en Mandchourie.
La Russie n'est pas prête certes à faire cette guerre mais chaque jour qui passe lui permet d'accélérer ses mesures défensives et sont autant de victoires pour elle puisqu'ils lui permettront demain de tenir plus longtemps.
Mais la situation n'en est pas moins pour cela tracée dans l'avenir d'une façon absolue et immuable. Nous ne faisons que montrer l'orientation présente d'un cours. Depuis 1945 (ceux qui voudront bien se reporter à nos publications de puis un an pourront le constater) nous avons d'abord dit : Le cours vers la guerre est ouvert" ; puis nous avons constaté : "Le cours se précise et s'accentue" ; aujourd'hui nous disons : "Le mouvement du cours s'accélère…"
Nous ne ferons pas comme les trotskistes qui constatent d'une part un cours vers la révolution prolétarienne : "une longue perspective révolutionnaire" :
"Ainsi on ne saurait conclure sur le dynamisme véritable de la montée révolutionnaire en se limitant à l'échelle européenne et en notant simplement l'absence temporaire de la révolution allemande, si importante que puisse être cette absence.
Il s'agit actuellement d'une crise mondiale jamais atteinte dans le passé, d'une montée révolutionnaire mondiale qui, tout en mûrissant inégalement dans les différentes parties du monde, ne cesse d'exercer une influence réciproque d'un foyer à l'autre et détermine une longue perspective révolutionnaire." (publication de la 4ème Internationale – avril-mai 1946 – La Conférence Internationale d'avril 1946. La nouvelle paix impérialiste – Résolution).
Ce qui ne les empêche pas de dire dans le Manifeste de la même conférence :
"Seuls les États socialistes unis dans une Fédération Mondiale de Républiques Socialistes peuvent bannir la guerre pour toujours, organiser la production pour les besoins de l'humanité. (…) Seule une Fédération Socialiste Mondiale peut transformer l'énergie atomique qui menace à présent d'annihiler le genre humain en un bienfait…"
Autrement dit, pour les trotskistes comme pour les Lucain, comme pour les RKD, c'est une question, entre la Révolution et la guerre, de course contre la montre.
Pour les trotskistes c'est assez compréhensible et tient debout (bien que sur la tête) parce que se rattachant à toute une suite de positions fausses mais conséquentes ; nous voulons parler de leur programme transitoire qui est en train de se réaliser : gouvernement PS-PC-CGT, à la porte le MRP, et l'échelle mobile des salaires sur la base de 1943 (mot-d'ordre que la CGT est en train de prendre à son compte).
Sur le plan international, le "c'est la défense de l'URSS qui doit entraîner le prolétariat vers la Révolution" montre clairement qu'en réalité, pour les trotskistes, ce n'est pas une course contre la montre mais une interaction entre différentes positions réformistes et bourgeoises qui les conduisent vers la position centrale, la confusion ou la synthèse de la Révolution et de la guerre impérialiste. Cette position conséquente des trotskistes les "place" politiquement dans le camp de la bourgeoisie.
Mais pour les Lucain et pour le RKD c'est le manque de position réelle qui les fait envisager réellement la course contre la montre entre le cours révolutionnaire et le cours vers la guerre impérialistes (ces tendances étant contre la défense de l'URSS). Pour les Lucain et pour le RKD il n'y a aucune conscience réelle de ce que peut être un "cours historique". Un cours ne peut être à la fois un cours vers la guerre et vers la révolution.
Si le cours est vers la guerre, les phénomènes, les luttes que l'on peut constater sont ou bien des manifestations phénoménologiques du cours lui-même ou bien des sursauts du prolétariat vaincu. Si le cours est vers la Révolution, il faudra faire, dans les phénomènes politiques et sociaux de ce cours, une distinction entre les assauts du prolétariat et la réponse de la bourgeoisie. Mais il est absolument ridicule de vouloir voir les deux cours ensemble.
Il faut donc de nouveau affirmer qu'il y a une différence fondamentale entre les individus ou groupes qui misent sur tous les tableaux (manquant de positions politiques bien assises pour pouvoir dire finalement "nous avions raison", pour être sûr de ne pas se tromper) ; il y a une différence fondamentale entre les "ânes de Buridan" et nous qui, depuis un an, avons une position claire, définie, défendue mais qui affirmons : "Tout ce qui est rationnel n'est pas immuable…"
Demain un phénomène peut surgir absolument imprévisible, une grande épidémie, une grande sécheresse, une grande famine, un cataclysme géologique ou physique qui détermine dans une partie du prolétariat un soubresaut qui peut venir interrompre ce cours actuel, le retarder, le ralentir momentanément, en changer l'orientation actuelle. Il n'est pas question pour nous de nous ménager une porte de secours mais de montrer qu'il faut avoir une position (et la nôtre est suffisamment claire) ; il ne faut pas considérer l'histoire comme une mécanique que l'on remonte et qui marche (tic, tac, tic, tac…) son petit bonhomme de chemin mais comme quelque chose de vivant, de complexe dont le mouvement n'est pas ça mais l'interaction de mouvements dont le mouvement même de la lutte de classe n'est ni un départ ni un aboutissant. Considérer l'histoire comme un schéma, comme une mécanique marchant toute seule indépendamment du reste du monde et des mondes consisterait à avoir l'esprit obtus, borné et obnubilé, l'humanité comme un départ de tout, comme les premiers hommes qui voyaient le soleil tourner autour de la terre.
Pour le moment présent nous ne pouvons constater que l'apathie et l'apolitisme complet de la classe ouvrière dans le domaine conscient de sa lutte.
Pour le moment ce sont des couches retardataires, des couches petites-bourgeoises qui se laissent entraîner dans des actions politiques violentes derrière diverses formations politiques d'extrême droite, par exemple en Italie derrière les monarchistes, en France derrière les monômes du PRL. Ces manifestations n'ont d'ailleurs pas un caractère organisé ni profond mais sporadique et quelque peu burlesque, bouffon comme des expressions donquichottesques de tendances conservatrices bourgeoises qui s'agitent toujours dans les périodes et en l'absence d'un prolétariat révolutionnaire tendant à organiser sa lutte contre la classe bourgeoise en général et son État.
Il existe deux conceptions sur la formation du Parti, deux conceptions qui se sont heurtées depuis l'apparition historique du prolétariat, c'est-à-dire non son existence en tant que catégorie économique mais dans sa tendance à se poser en tant que classe indépendante ayant une fonction et une mission propre à assumer dans l'histoire.
Ces deux conceptions peuvent être résumées brièvement de la manière suivante :
La première conception, essentiellement subjective et volontariste, se rattache d'une façon plus ou moins consciente à une conception idéaliste de l'histoire ; le Parti cesse d'être déterminé, il devient un phénomène indépendant, libre, se déterminant lui-même et, de ce fait, le moteur déterminant de la lutte de classe, de l'évolution de la lutte de classe.
Nous trouvons des défenseurs acharnés de cette conception dans le mouvement ouvrier depuis sa naissance, tout au long de son long développement jusqu'à nos jours. Weitling et Blanqui furent les figures les plus représentatives de cette tendance à l'aube du mouvement ouvrier. Quelle que puisse être la grandeur de leur erreur et la critique sévère et méritée qu'en fit Marx, nous devons les considérer, eux et leurs erreurs, comme des produits historiques ; ce qui ne nous empêche pas de reconnaître, comme le fit Marx lui-même, leur immense apport dans le mouvement par leur valeur révolutionnaire incontestable, leur dévouement à la cause de l'émancipation et leur mérite de pionniers, insufflant partout et toujours dans les masses l'ardente volonté de destruction de la société capitaliste.
Mais ce qui fut un défaut chez Weitling et chez Blanqui, leur méconnaissance des lois objectives du développement de la lutte de classes, devait devenir chez les continuateurs de cette conception la base de leur activité. Le volontarisme se transformait chez ces derniers en un aventurisme caractérisé. Les représentants typiques sont incontestablement aujourd'hui le trotskisme et tout ce qui s'y rattache. Leurs actions et agitations ne connaissent pas d'autres limites que celles de leurs imaginations et caprices. On construit et on dissout des "partis" et des "internationales" à volonté ; on lance des mots d'ordre, on agite et on s'agite tout comme un malade pris de convulsions. Plus près de nous, nous trouvons les RKD et les CR qui, ayant séjourné trop longtemps dans le trotskisme d'où ils ne se sont dégagés que trop tard, reproduisent encore cette agitation pour l'agitation, c'est-à-dire l'agitation dans le vide, faisant en cela le fondement de leur existence en tant que groupe.
La deuxième conception peut être définie comme objectiviste et déterministe. Non seulement elle considère le Parti déterminé historiquement mais encore elle considère son existence et sa constitution déterminées aussi immédiatement, contingentement, présentement. Pour que le Parti puisse exister effectivement, il ne suffit pas de démontrer sa nécessité en général mais il faut qu'il repose sur des conditions présentes, immédiates telles qui rendent son existence possible et nécessaire.
Le Parti, c'est l'organisme politique que se donne le prolétariat, au travers de l'activité duquel le prolétariat unifie ses luttes et les oriente vers une lutte frontale en vue de la destruction de l'État et de la société capitaliste et en vue de l'édification de la société communiste.
En l'absence d'un cours de développement réel de la lutte de classe – qui a ses racines non dans la volonté des militants révolutionnaires mais dans la situation objective -, en l'absence des luttes de classe ayant atteint un degré avancé de crise sociale, le Parti ne peut exister, son existence est inconcevable[1].
Le parti ne peut se construire dans une période de stagnation de la lutte de classe. Il n'existe aucun exemple de constitution de parti révolutionnaire dans ces conditions dans toute l'histoire du mouvement ouvrier. Par contre l'histoire nous apporte une série d'exemples où les partis construits dans des périodes de stagnation ne parviennent jamais à influencer et à diriger effectivement les mouvements de masse de la classe. Restent des formations qui n'ont de parti que le nom et leur nature artificielle fait qu'au lieu d'être un élément du futur parti ils deviennent un handicap à sa construction. De telles formations sont condamnées à n'être que des petites sectes dans tout le sens du terme et qui ne sortent de leur état de secte que pour tomber ou dans l'aventurisme et le donquichottisme ou à évoluer dans le plus crasseux opportunisme. La plupart du temps, elles tombent dans les deux à la fois (voir le trotskisme).
II- La possibilité du maintien du Parti dans une période de reflux
Ce que nous venons de dire plus haut pour la constitution du Parti est également vrai pour le maintien d'un parti après des défaites décisives, dans une période de reflux révolutionnaires prolongée. C'est à tort qu'on citerait l'exemple du Parti bolchevik comme un démenti à notre affirmation, c'est là une vue formelle. Le Parti bolchevik qui se maintient après 1905 ne peut être considéré comme un PARTI mais comme une FRACTION du PARTI social-démocrate russe, lui-même disloqué en plusieurs fractions et tendances. C'est à cette condition que la fraction bolchevik pouvait subsister et servir de noyau central à la constitution du Parti communiste en 1917. Tel est le sens réel de l'histoire du Parti bolchevik.
La dissolution de la première Internationale nous montre que Marx et Engels ont eu une conscience aiguë de l'impossibilité du maintien de l'organisation internationale révolutionnaire de la classe dans une période prolongée de reflux. Il est vrai que les esprits bornés et formalistes voient dans la dissolution de la première Internationale l'effet d'une manœuvre de Marx contre Bakounine. Nous n'entendons pas entrer ici dans la question de procédure ni de justifier en tous points la manière dont Marx s'y est pris. Que Marx ait vu dans les bakouninistes un danger menaçant l'Internationale et avait entrepris une lutte pour l'écarter est absolument exact (et nous sommes de ceux qui estimons que Marx avait absolument raison sur le fond ; l'anarchisme a depuis eu l'occasion de révéler plus d'une fois sa nature idéologique foncièrement petite-bourgeoise). Mais ce ne fut pas ce danger qui le convainquit de la nécessité de la dissolution de l'organisation. A maintes reprises, au moment de la dissolution et par la suite, Marx s'est expliqué à ce sujet. C'est à la fois lui faire injure gratuite et lui attribuer une force démoniaque que de voir dans la dissolution de la première Internationale le simple effet d'une manoeuvre, d'une intrigue personnelle. Il faut vraiment être aussi borné qu'un James Guillaume pour voir dans les événements d'une importance historique le simple produit de la volonté des individus. Au delà de la légende anarchiste, il faut voir et saisir la signification de la dissolution de la première Internationale.
Et on saisit cette signification en rapprochant ce fait à d'autres, de disparition et dissolution des organisations politiques dans l'histoire du mouvement ouvrier. Ainsi, le profond changement de la situation sociale et politique survenu, qui se produit en Angleterre au milieu du 19ème siècle, entraîne la dislocation et la disparition du mouvement chartiste.
Un autre exemple est celui de la dissolution de la Ligue Communiste après les années orageuses de la Révolution de 1848-50. Tant que Marx croit que la période révolutionnaire n'est pas encore passée, en dépit des lourdes défaites et des échecs subits, il tend à maintenir la Ligue, à regrouper les cadres dispersés, à renforcer l'organisation. Mais dès qu'il s'est convaincu de la fin de la période révolutionnaire, de l'ouverture d'un long cours historique réactionnaire, il proclame l'impossibilité du maintien du Parti, il se prononce pour un repli de l'organisation vers des tâches plus modestes, moins spectaculaires et plus réellement fécondes : l'élaboration théorique et la formation des cadres. Il n'y a vraiment pas eu nécessité de l'existence de Bakounine ni besoin de "manœuvres urgentes" pour que Marx, 20 ans avant, comprenne l'impossibilité de l'existence d'un parti et d'une internationale dans une période réactionnaire.
25 ans après, Marx, rappelant la situation de 1850-51 et les luttes de tendances qui se produisirent au sein de la Ligue Communiste, écrit : "Le répression violente d'une révolution laisse dans les esprits des acteurs de cette révolution, de ceux en particulier qui ont été chassés de leur patrie et jetés dans l'exil, une commotion telle que même les personnalités de valeur deviennent, pour un temps plus ou moins long, en quelque sorte irresponsables. Ils ne peuvent s'accommoder de la marche qu'a prise l'histoire et ils ne veulent pas comprendre que la forme du mouvement s'est modifié…" (Epilogue aux révélations sur le Procès des Communistes de Cologne – 8 janvier 1875)
Dans ce passage nous trouvons la pensée fondamentale de Marx s'élevant contre ceux qui ne veulent comprendre que la forme du mouvement, de l'organisation politique de la classe, les tâches de l'organisation ne restent pas toujours identiques ; elles suivent la situation et se transforment, se modifient avec les changements survenus dans la situation objective. Pour réfuter ceux qui voudraient voir dans ces lignes une justification à posteriori, il serait non sans intérêt de citer les arguments de Marx tels qu'il les a formulés au moment même de la lutte contre la Fraction Willich-Shapper. Dans l'exposé des motifs de sa proposition de scission, qu'il a présenté au Conseil Central de la Ligue le 15 septembre 1830, Marx disait entre autre : "A la place de la conception critique, la minorité met une conception dogmatique et, à la place de la conception matérialiste, une conception idéaliste. Au lieu de la situation réelle, c'est la simple volonté qui devient la force motrice de la révolution…(…) Vous leur dites (aux ouvriers) «il nous faut immédiatement arriver au pouvoir» ou bien nous n'avons qu'à dormir sur nos deux oreilles. (…) De même que les démocrates ont fait du mot peuple une entité sacrée, vous faites, vous, une entité sacrée du mot prolétariat. Tout comme les démocrates, vous substituez à l'évolution révolutionnaire la phraséologie révolutionnaire."
Nous dédions ces lignes tout particulièrement aux camarades tels que RKD et CR qui longtemps nous reprochaient de ne pas vouloir "construire" le parti nouveau.
Dans la lutte contre l'aventurisme du Trotskisme que nous avons soutenu depuis 1938, dans la question de formation du nouveau parti et de la IV° Internationale, le RKD voyait surtout on ne sait quelle "hésitation" subjective. Le RKD n'a jamais compris la notion de "Fraction", c'est-à-dire une organisation particulière avec des tâches particulières correspondant à une situation particulière dans laquelle ne peut exister ni être constitué la parti. Cette notion de "Fraction", le RKD n'a jamais fait d'effort pour la comprendre ; il préférait se livrer à la traduction simpliste étymologique du mot "fraction" pour voir dans le "bordiguisme" des 'redresseurs " de l'ancien parti. Ils appliquaient à la Gauche Communiste la mesure de leur nature propre, la mesure trotskiste par excellence : "On est pour le redressement de l'ancien parti ou on est pour la proclamation du nouveau parti."
La situation objective et les tâches des révolutionnaires, en correspondance avec la situation, cela est bien trop prosaïque et trop compliqué pour ceux qui se plaisent dans la facilité de la phraséologie révolutionnaire. La lamentable expérience de l'organisation CR ne semble guère avoir profité à ces camarades. Dans l'échec de l'OCR, ils ne voient pas la rançon de la formation précipitée d'une organisation qu'ils voulaient achevée et qui fut en réalité artificielle, hétérogène, groupant des militants sur un vague programme d'action, imprécis et inconsistant. Ils attribuent leur échec à une mauvaise qualité de l'élément humain, ne voyant surtout pas l'échec en corrélation avec l'évolution de la situation objective.
Il peut paraître étrange à première vue que des groupes se réclamant de la Gauche Communiste Internationale et qui, pendant des années, ont combattu avec nous l'aventurisme trotskiste de la création artificielle de nouveaux partis, aient enfourché aujourd'hui ces mêmes dadas et soient devenus les champions de cette construction à un rythme accéléré.
On sait qu'en Italie existe déjà le Parti Communiste Internationaliste qui, quoique très faible numériquement, tend néanmoins à jouer le rôle de parti. Les récentes élections à la Constituante auxquelles participait le PCI d'Italie ont révélé l'extrême faiblesse de son influence réelle sur les masses, ce qui nous montre que ce parti n'a guère dépassé les cadres restreints d'une fraction. La Fraction belge, de son côté, lance des appels pour la construction du nouveau parti. La FFGC, récente formation sans base de principe bien définie, emboîte le pas et se donne pour tâche pratique la construction du nouveau parti en France.
Comment expliquer ce fait, cette nouvelle orientation ? Qu'un certain nombre d'individualités qui ont rejoint ce groupe récemment ne font qu'exprimer leur incompréhension, leur non-assimilation de la notion de "fraction" qu'ils continuent à exprimer dans les divers groupes de la GCI, les conceptions trotskistes qu'ils ont eu hier et qu'ils continuent à professer sur le Parti, aucun doute à cela.
D'autre part, il est également exact de voir dans la contradiction existante entre l'énonciation théorique abstraite et la politique pratique, concrète dans la question de la construction du Parti, une contradiction supplémentaire dans le lot des contradictions dont se sont rendus coutumiers ces groupes. Cependant tout cela n'explique pas encore la conversion de l'ensemble de ces groupes. Cette explication doit être recherchée dans l'analyse qu'ils font de la situation présente et les perspectives qu'ils entrevoient.
On connaît la théorie sur "l'économie de guerre" professée avant et pendant la guerre par la tendance Vercesi dans la GCI. D'après cette théorie l'économie de guerre et la guerre sont des périodes de "plus grand développement de la production", de l'essor économique. Il en résultait qu'aucune crise sociale ne peut surgir pendant cette période de "prospérité". Il fallait attendre "la crise économique de l'économie de guerre", c'est-à-dire le moment où la production de guerre ne parviendrait plus à répondre au besoin de la consommation de la guerre, la pénurie des moyens matériels à la poursuite de la guerre pour que cette crise nouvelle manière ouvre la crise sociale et la perspective révolutionnaire.
Il était logique d'après cette théorie de nier toute possibilité d'éclosion de convulsions sociales pendant la guerre. De là aussi la négation absolue et obstinée de toute signification sociale dans les événements de juillet 1943 en Italie. De là également l'incompréhension totale de la signification de l'occupation de l'Europe par les forces armées des Alliés et Russes, et plus particulièrement l'importance qu'acquérait la destruction systématique de l'Allemagne, la disparition du prolétariat allemand transformé en prisonnier de guerre, exilé, disloqué, rendu momentanément inoffensif et incapable de tout mouvement indépendant.
Pour ces camarades, la reprise de la lutte de classe - et encore plus précisément l'ouverture d'un cours ascendant de la révolution - ne pouvait se faire qu'après la fin de la guerre, non pas parce que le prolétariat était imprégné d'une idéologie nationaliste, patriotique mais parce que les conditions objectives d'une telle lutte ne pouvaient exister dans la période guerre. Cette erreur démentie par l'histoire (la Commune de Paris et la Révolution d'Octobre) et partiellement dans cette guerre-ci (se rappeler les convulsions sociales des événements de 1943 en Italie et certaines manifestations de l'esprit défaitiste dans l'armée allemande au début de 1945) devaient être fatalement doublée par une erreur non moins grande que la période de l'après-guerre ouvre automatiquement un cours de reprise de luttes de classe et de convulsions sociales.
La formulation théorique la plus achevée de cette erreur a été donnée par la Fraction belge dans l'article de Lucain publié dans L'Internationaliste. D'après son schéma, dont il veut de force faire endosser à Lénine la paternité, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile reste vraie à condition que l'on élargisse cette position à la période de l'après-guerre. En d'autres termes, c'est dans la période d'après-guerre que se réalise la transformation en guerre civile.
Un fois cette théorie systématisée et postulée, tout deviendra simple et il ne restera plus qu'à examiner l'évolution de la situation et des événements au travers d'elle et partant d'elle. Ainsi l'analyse de la situation présente serait celle d'une transformation en guerre civile. Partant de cette analyse centrale, on proclamera la situation en Italie particulièrement avancée justifiant la constitution immédiate du Parti ; on verra dans les troubles aux Indes et en Indonésie ou dans d'autres colonies, dont les ficelles sont étroitement tenues par les divers impérialismes en compétition et par la bourgeoisie indigène, la manifestation du commencement de la guerre civile anti-capitaliste. Le massacre impérialiste en Grèce fera aussi partie de la révolution en marche. Inutile de dire que l'idée ne leur viendra pas de mettre un seul instant en doute le caractère "révolutionnaire" des grèves en Amérique et en Angleterre, et même celle de France. Récemment L'Internationaliste a salué la formation de cette petite chapelle qu'est la CNT en France comme un indice "entre autres" de l'évolution révolutionnaire de la situation en France. La FFGC ira jusqu'à prétendre que la reconduction du tripartisme gouvernemental s'est fait en fonction de la menace de classe du prolétariat et insistera sur la haute signification objective qu'acquiert l'adhésion de quelque cinq camarades du groupe Contre le Courant à leur groupe.
Une telle analyse de la situation avec la perspective de décisives batailles de classe dans le proche avenir conduit tout naturellement ces groupes à l'idée de la nécessité urgente de construire le plus rapidement possible le Parti. Cela devient la tâche présente, la tâche du jour sinon de l'heure.
Le fait que le capitalisme international ne semble nullement inquiet de cette menace de lutte du prolétariat qui pèserait sur lui et se livre tranquillement à ses affaires, à ses intrigues diplomatiques, à ses rivalités internes, à ses conférences de paix dans lesquelles il étale publiquement ses préparatifs de guerre prochaine, tout cela ne pèse pas lourd dans l'analyse de ces groupes.
On n'exclut pas complètement l'éventualité d'une nouvelle guerre d'abord parce que cela peut servir de thème de propagande et ensuite, parce que se souvenant de l'aventure de 1937-39 où également on niait la perspective de la guerre mondiale, on préfère être plus prudent cette fois-ci et se laisser une porte de sortie pour le cas échéant. De temps à autre on dira, à la suite du PCI d'Italie, que la situation en Italie est réactionnaire mais cela ne portera pas à conséquence et restera une phrase épisodique sans rapport avec l'analyse fondamentale de la situation qui mûrit "lentement mais sûrement" vers des explosions révolutionnaires décisives.
Cette analyse est également partagée par d'autre groupe comme CR qui oppose à la perspective objective de la troisième guerre impérialiste celle de la révolution inévitable, ou encore du RKD qui, plus prudent, se réfugie dans la théorie du double cours, de la croissance parallèle et simultanée du cours de la révolution et du cours de la guerre. Le RKD n'a évidemment pas encore compris que la croissance du cours vers la guerre est en premier lieu conditionnée par l'affaiblissement du prolétariat et l'éloignement de la menace de la révolution, à moins d'épouser la théorie de la tendance Vercesi avant 1939 pour qui la guerre impérialiste n'est pas une lutte d'intérêt entre les divers impérialistes mais un acte de plus haute solidarité impérialiste en vue du massacre du prolétariat, une guerre de classe directe du capitalisme contre la menace révolutionnaire du prolétariat. Les trotskistes qui donnent également la même analyse paraissent infiniment plus logique avec eux-mêmes car, pour eux, il n'y a pas nécessité de nier les tendances vers la 3ème guerre, la prochaine guerre n'étant pour eux que la lutte armée généralisée entre le capitalisme d'une part et le prolétariat groupé autour de "l'Etat ouvrier" russe de l'autre.
En fin de compte, ou on confond, d'une façon ou d'une autre, la prochaine guerre impérialiste avec la guerre de classe ou on minimise la menace de la guerre en la faisant précéder d'une indispensable période de grandes luttes sociales et révolutionnaires. Dans le deuxième cas l'aggravation des antagonismes inter-impérialistes, l'accélération des préparatifs de guerre auxquels nous assistons, est expliquée par une myopie, une inconscience dans laquelle se trouve le capitalisme mondial et ses chefs d'Etat.
On peut rester bien sceptique sur une analyse basée sur nulle autre démonstration que son propre désir, s'accordant le bénéfice d'une clairvoyance tandis qu'on attribue généreusement à l'ennemi de classe un aveuglement total. Le capitalisme mondial a plutôt donné des preuves d'une conscience autrement plus aiguë des réalités que le prolétariat. Sa conduite en 1943 en Italie et en 1945 en Allemagne prouve qu'il diablement bien assimilé les enseignements de la période révolutionnaire de 1917, bien mieux que ne le fit le prolétariat et son avant-garde. Le capitalisme a appris non seulement à mater le prolétariat par la force mais à écarter le danger, en utilisant le mécontentement même des ouvriers et en dirigeant ce mécontentement vers un sens capitaliste. Il a su faire avec les armes d'hier du prolétariat des chaînes contre lui. Il suffit de constater que le capitalisme se sert volontiers aujourd'hui des syndicats, marxisme, de la Révolution d'Octobre, du socialisme, communisme, anarchisme, du drapeau rouge, du premier mai comme moyens les plus efficaces pour duper le prolétariat. La guerre de 1939-45 fut menée au nom de "l'antifascisme" qui a déjà été expérimenté dans la guerre espagnole. Demain, c'est sous le drapeau de la lutte contre le fascisme russe ou au nom de la défense de la Révolution d'Octobre que les ouvriers seront une fois de plus jetés sur le champ de bataille.
Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, libération nationale, reconstruction, revendications "économiques", participation ouvrière à la gestion, contrôle ouvrier et autres slogans de même acabit sont devenus les moyens les plus efficaces du capitalisme pour la destruction de la conscience de classe du prolétariat. C'est avec ces slogans qu'on mobilise les ouvriers dans tous les pays. Les troubles qui éclatent ici et là et les grèves restent dans ce cadre et ont pour résultat un plus grand enchaînement des ouvriers à l'Etat capitaliste.
Dans les colonies, les masses se font massacrer dans une lutte, non pour la destruction de l'Etat mais pour sa consolidation, son indépendance à l'égard de la domination d'un impérialisme au bénéfice d'un autre impérialisme. Aucun doute possible sur la signification du massacre en Grèce quand nous voyons l'attitude protectrice que prend la Russie, quand nous voyons Jouhaux devenir l'avocat de la CGT grecque en conflit avec le gouvernement. En Italie les ouvriers "luttent" contre la monarchie au nom de la république ou se font massacrer mutuellement pour la question de Trieste. En France les ouvriers donnent le spectacle écoeurant de défiler en bleu de travail, au pas cadencé, dans le défilé militaire du 14 juillet. Telle est la réalité prosaïque de la situation présente.
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Il n'est pas vrai que les conditions pour la reprise de la lutte de classe se présentent dans l'après-guerre. QUAND LE CAPITALISME A "TERMINÉ" UNE GUERRE UNE GUERRE IMPÉRIALISTE MONDIALE QUI A DURÉ SIX ANS SANS VOIR L'EMBRASEMENT DE LA RÉVOLUTION, CELA SIGNIFIE LA DÉFAITE DU PROLÉTARIAT. NOUS NE SOMMES PAS À LA VEILLE DE GRANDES LUTTES RÉVOLUTIONNAIRES MAIS AU LENDEMAIN D'UNE DÉFAITE. Cette défaite a eu lieu en 1945 dans la destruction physique du centre de la révolution que représentait le prolétariat allemand et elle fut d'autant plus décisive que le prolétariat mondial n'avait même pas pris conscience de la défaite qu'il venait de subir.
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Le cours vers la 3ème guerre impérialiste mondiale est ouvert. Il faut cesser de jouer à l'autruche et chercher à se consoler en ne voulant pas voir la gravité de ce danger. Dans les conditions présentes nous ne voyons pas la force susceptible d'arrêter ou de modifier ce cours. Le pire que peuvent faire les faibles forces des groupes révolutionnaires, c'est de lever le pieds dans un cours de marche descendant. Fatalement ils aboutiront à se briser le cou.
La Fraction belge croit être quitte en disant que, si la guerre éclate, cela prouverait que la formation du Parti aurait été prématurée. Quelle naïveté ! Cela ne se fera pas impunément, il faudra payer cher l'erreur.
En se jetant dans l'aventurisme de la construction prématurée et artificielle de partis, on commet non seulement une erreur d'analyse de la situation mais on tourne le dos à la tâche présente des révolutionnaires, on néglige l'élaboration critique du programme de la Révolution, on abandonne l'oeuvre positive de formation des cadres.
Mais il y a encore pire et les premières expériences du Parti en Italie sont là pour nous le confirmer. Voulant à tout prix jouer au parti dans une période réactionnaire, voulant à tout prix faire du travail de masse, on descend au niveau de la masse, on lui emboîte le pas, on participe au travail syndical, on participe aux élections parlementaires, on fait de l'opportunisme. A l'heure présente, l'orientation de l'activité vers la construction du Parti ne peut être qu'une orientation opportuniste.
Que l’on ne vienne pas nous reprocher d'abandonner la lutte quotidienne des ouvriers, de nous extraire de la classe. On ne reste pas avec la classe parce qu'on s'y trouve physiquement et encore moins en voulant garder à tout prix la liaison avec les masses, liaison qui en période réactionnaire ne peut être maintenue qu'au prix d'une politique opportuniste. Que l'on ne vienne pas nous reprocher de vouloir nous isoler dans notre tour d'ivoire, nous accuser de tendre vers des sectes de doctrinaires qui renoncent à toute activité, après nous avoir accusé d'activisme dans les années 1943-45.
Le sectarisme n'est pas l'intransigeance de principes, ni la volonté d'études critiques, ni même le renoncement momentané à un large travail extérieur. Le vrai caractère du sectarisme est sa transformation du programme vivant en un système mort, les principes guidant l'action en dogmes, que cela soit braillé ou chuchoté.
Ce que nous proclamons nécessaire dans la période réactionnaire présente, c'est le besoin de faire des études objectives, de comprendre la marche des événements, leurs causes et oeuvrer pour les faire comprendre à un cercle d'ouvriers, forcément restreint dans une période de réaction.
La prise de contact entre les groupes révolutionnaires de divers pays, la confrontation de leurs idées, la discussion internationale organisée en vue de la recherche d'une réponse aux problèmes brûlants soulevés par l'évolution, un tel travail est autrement plus fécond et se rattache autrement à la classe que la vaine agitation creuse dans le vide. La tâche de l'heure des groupes révolutionnaires est la formation des cadres, tâche moins tapageuse, moins portée à des succès faciles, immédiats et éphémères, et infiniment plus sérieuse car la formation des cadres aujourd'hui est la condition et la garantie du FUTUR PARTI DE LA RÉVOLUTION.
Marco
[1] Il faut absolument se garder contre une erreur couramment commise qui consiste à identifier le Parti avec l'activité toujours possible et nécessaire des groupes révolutionnaires et le déterminisme avec un fatalisme impuissant et désespéré. La tendance Vercesi de la GCI est tombée dans cette erreur pendant la guerre. Considérant que les conditions du moment ne permettaient ni l'existence d'un Parti ni l'entreprise d'une large agitation dans les masses, elle a conclu à la condamnation de tout travail révolutionnaire et a nié la possibilité de l'existence même des groupes révolutionnaires. Elle a oublié que les hommes ne sont pas simplement des produits de l'histoire mais que "les hommes font leur propre histoire…" (Marx) L'action des révolutionnaires est forcément limitée par les conditions objectives. Mais cela n'a rien à voir avec les cris désespérés du fatalisme : quoi que tu fasses, tu n'arriveras à rien. [voir suite de cette note à la page suivante]
Après s'être violemment opposée pendant un an à toute lutte revendicative, à toute demande de réajustement des salaires, la CGT brusquement a lancé la campagne pour les 25%. Cela s'est fait en pleine période électorale.
On se rappellera qu'au Comité National de la CGT qui s'est réuni avant les élections et le Référendum, la majorité de la direction syndicale, servilement soumise aux directives du Parti Communiste Français, a énergiquement combattu les timides interventions des anciens chefs réformistes en faveur d'une augmentation des salaires.
"Dans les conditions présentes de l'économie nationale ruinée", disaient les chefs staliniens, l'amélioration des conditions de vie des ouvriers ne peut se faire qu'à travers l'augmentation de la production. Il faut d'abord restaurer l'économie nationale, reconstruire le potentiel industriel du pays, amener la production à un niveau supérieur et pour cela il faut que les ouvriers travaillent toujours plus, augmentent leur rendement horaire et journalier ; il faut qu'ils consentent des sacrifices.
Les revendications ouvrières ne pouvant que troubler la production, il fallait les empêcher de s'exprimer. Ils expliquaient en long et en large que l'augmentation des salaires aurait des répercussions graves sur les prix de revient et que cela pousserait finalement à l'inflation.
C'est la belle époque où Croizat, à la fois Secrétaire de la Fédération des Métaux et Ministre du Travail, se fait l'insulteur des ouvriers du Livre et brise leur grève. Cette politique est d'ailleurs partagée par toute la bourgeoisie et plus précisément par le Parti Socialiste qui, par la bouche de Gouin, chef du gouvernement, et Philip, Ministre des Finances, préconise une politique sévère de compression, de déflation qui comporte "malheureusement" des sacrifices pour les ouvriers et les fonctionnaires.
Mais voilà qu'au Référendum les Partis "ouvriers" subissent un échec, eux qui croyaient s'installer à la direction du gouvernement pour de longues années. Il devient clair que la future Chambre sera encore une Chambre provisoire. Le MRP s'annonce être le grand parti vainqueur. Les staliniens se décident alors, sans que cela puisse présenter aucun danger pour la bourgeoisie, de jouer un peu à l'opposition, d'une part pour se faire une nouvelle virginité, d'autre part pour créer des difficultés au MRP et finalement pour préparer leur future campagne électorale.
Ainsi, après avoir dénoncé comme "provocateur", comme "hitléro-trotskiste", comme "agent des trusts" quiconque osait réclamer le relèvement des conditions de vie des ouvriers, après avoir dénoncé la grève comme moyen de provocation du patronat intéressé à saboter le redressement économique de la France, la CGT et sa clique dirigeante stalinienne découvrent subitement, entre le Référendum et les élections à la Constituante, la baisse du pouvoir d'achat des salaires et l'augmentation du coût de la vie. Manœuvres électorale évidente et moyen de chantage pour la répartition des portefeuilles ministériels, le PCF faisant de la revendication des 25% de la CGT la condition de leur participation ministérielle.
Tout l'appareil stalinien, si merveilleusement huilé, est mis en branle. Meetings, manifestations, parades se multiplient. Un langage de combat, que nous avons de puis longtemps perdu l'habitude d'entendre de la part des staliniens, est à nouveau repris par eux. Henaff, Secrétaire de l'Union des Syndicats de la Région Parisienne, jette la consternation en prononçant un discours virulent, menaçant le Gouvernement et le Patronat de l'action directe des masses et de grèves de luttes de classe.
Mais le ton baisse rapidement après l'arrangement survenu entre Bidault et le PCF, ce dernier acceptant la proposition de Bidault de limiter l'augmentation des salaires de base à 15%. La CGT, il est vrai, continue à maintenir sa revendication de 25% mais estime qu'un grand pas vers une entente avec le gouvernement était fait. Les staliniens ont eu "leur" victoire et peuvent se poser en défenseurs de la classe ouvrière.
L'année 1945 fut l'année de dévaluations successives. Cela se soldait par une augmentation en flèche des prix et la baisse du pouvoir d'achat des ouvriers.
L'année 1946 fut inaugurée sous le signe de la politique de stabilisation. Gouin-Philip criaient à la catastrophe imminente qui menaçait l'économie française. Il fallait pratiquer les plus sévères compressions dans les dépenses. Ce fut la politique de déflation. Il va de soi que ce programme fut exécuté à 100% en ce qui concerne la compression du ventre de l'ouvrier : blocage complet des salaires, restriction des rations alimentaires, débauchage massif des fonctionnaires et des employés des services publics. Quant aux autres mesures, comme la réduction des dépenses militaires, elles ne restent que des battages démagogiques et les prix des marchandises continuaient à grimper.
Bidault-Schuman abandonnent aujourd'hui la politique brutale de déflation pour celle plus commode de l'inflation. A quelques mois des nouvelles élections qu'ils espéraient législatives, c'est-à-dire pour plusieurs (…???), aucun parti ne veut prendre sur lui la responsabilité des mesures impopulaires. Les socialistes ont payé cher aux dernières élections leur témérité. Ils ont si bien compris la leçon qu'à aucun prix ils n'ont voulu reprendre le portefeuille des finances qui leur a été offert. D'autre part le patronat n'y perd rien, une augmentation partielle et limitée des salaires devant servir de justification à une hausse massive des prix. On gagne ainsi à chaque coup.
Les mesures terribles contre le marché noir annoncées par le jacobin fanfaron Farge, Ministre du Ravitaillement, n'ont rien donné d'autre que la législation du marché noir. Le consommateur bourgeois n'aura plus le souci de se procurer son ravitaillement en douce ; il l'aura désormais à la portée de la main. La vente de certains articles devient libre mais au prix du marché noir.
Il faut constater que la revendication du réajustement des salaires de la CGT a rencontré un accueil plutôt favorable dans toute la presse capitaliste. Pendant qu'on tergiversait sur le pourcentage d'augmentation des salaires à accorder, pendant qu'on se réunissait dans des conférences économiques, des représentants qualifiés "ouvriers" du patronat et du gouvernement, se déchaînait une course générale à la hausse des prix des marchandises.
Le gouvernement est enfin tombé d'accord avec la CGT sur une augmentation moyenne de 17% des salaires de base et du relèvement de l'abattement de base pour l'impôt passant de 40 à 60.000. Cette double augmentation pouvait d'autant plus être accordée d'avance qu'elle se trouvait annulée par la hausse des prix, qui dépasse largement ce misérable pourcentage.
Toute la campagne des 25% menée par la CGT s'avère finalement une vaste fumisterie destinée à duper les ouvriers. L'augmentation des salaires n'est que nominale et reste fictive mais elle a permis de créer un climat politique favorable pour la prochaine campagne électorale.
La condition des fonctionnaires et des travailleurs des services publics est sans conteste bien inférieure à celle des travailleurs dans l'industrie privée. Sous divers prétextes, de classement et de calcul de retraite, d'indemnité, d'équilibre du budget etc., l'État exerce sur ses employés une pression et un contrôle bien plus lourds qui paralysent leur moyen de défense. Si les ouvriers de l'industrie privée parviennent partiellement et individuellement à contourner les rigueurs d'une politique de déflation et de blocage des salaires, les travailleurs de la fonction publique les subissent intégralement car, face à ces travailleurs, l'État patron possède toujours de redoutables moyens d'intimidation.
Le gouvernement Gouin-Philip a maintenu la tradition. Des salaires de 3800 Frs étaient chose courante pour les petits fonctionnaires. Les plus défavorisés parmi les fonctionnaires étaient les travailleurs des PTT qui n'avaient même pas la parité d'indemnité avec les travailleurs des autres administrations. Il était naturel que la politique de compression de Philip ait été la plus impopulaire parmi les fonctionnaires qui, à maintes occasions, manifestèrent leur impatience.
Une telle situation ne pouvait que favoriser les manœuvres des partis en vue de la préparation des prochaines élections. Schuman, Ministre des Finances MRP, présente un projet de loi pour la "revalorisation" des traitements des fonctionnaires ; Thorez, vice-Président du Conseil, présente un contre-projet. La discussion s'engage. Le "fond" du débat, la "revalorisation" des traitements des fonctionnaires, des gros ou des petits, les 40% qui ne sont que 25% ou les 25% qui font plus de 40%, tout cela n'a évidemment aucune importance ; les deux projets reviennent pratiquement au même. Mais le PCF essaie au moyen d'une demi-crise du Tripartisme et de beaucoup de considérations arithmétiques compliquées de se poser en seul défenseur des petits fonctionnaires. Pour soutenir cette manœuvres la Fédération des PTT (adhérente à la CGT), à direction stalinienne, décide pour le mercredi 31 juillet une "grève d'avertissement" d'une demi-journée.
C'est ici que l'affaire se corse par l'intervention, semble-t-il, d'un troisième larron. Lequel ? C'est ce que nous verrons plus loin. Commençons par rappeler les faits. La demi-journée "d'avertissement" passée, on apprend que dans divers endroits la grève continue. Le mouvement part, semble-t-il, de Lille, s'étend immédiatement à Clermont-Ferrand, Bordeaux, Marseille…, puis a différents bureaux de poste de Paris. La revendication essentielle que les grévistes mettent en avant n'est plus maintenant la revalorisation générale des traitements des fonctionnaires ; il s'agit du "reclassement" de la profession, c'est-à-dire d'obtenir pour les postiers les mêmes conditions de rémunération que pour les autres travailleurs de la fonction publique.
A partir de ce moment-là les événements se précipitent sous les yeux des staliniens éberlués. Le soir même du mercredi, un "Comité de grève National" est formé qui lance un appel à la grève générale des PTT et annonce son intention de poursuivre la grève jusqu'à l'obtention des revendications. Schuman se met en relation direct avec le Comité de grève, semblant ignorer l'existence de la Fédération des PTT.
Samedi, à la Constituante, la député socialiste Dagain soutient les revendications des postiers et défend le Comité de grève ("nouveaux chefs du mouvement syndical"… "C'est dans l'action que se montrent véritablement les chefs…") ; cela sous les applaudissements des socialistes et les interruptions des staliniens.
Le PCF tente de briser la grève, dénonce les "manœuvres politiques", Monmousseau, dans L'Humanité, parle de "hitlero-trotskistes" et de "collaborateurs" mais finalement le PCF est obligé de se rallier, avec toute la Constituante, à la motion Dagain "invitant le Gouvernement à rétablir la parité d'indemnités…"
Le Gouvernement n'avait encore fait que des promesses. Cependant le Comité de grève décide de cesser la grève tout en recommandant aux postiers "la vigilance". L'ordre de reprise du travail est suivi à 100%.
La comédie est finie. Mais ses conséquences continuent à se développer. La presse bourgeoise anti-stalinienne parle, non sans quelque sympathie, d'une lutte entre la "base" et le "sommet" au sein de la CGT, d'une "renaissance du syndicalisme", "tendant à se dégager des tutelles politiques". Léon Blum, dans le "Populaire", parle dans le même sens, allant même jusqu'à mettre directement en garde ses camarades du PS contre la tentation de vouloir imposer au syndicalisme une tutelle socialiste.
Pendant ce temps les comités de grève locaux s'emparent des directions syndicales ; le Comité de grève National convoque un congrès de la Fédération des PTT avec l'espoir justifié de s'installer à la place de la direction stalinienne discréditée. Notons que, dès le premier jour, le Comité de grève avait déclaré ne vouloir en aucun cas sortir du cadre syndical…
Quant aux staliniens, battus et pas contents, il ne leur reste qu'à essayer, sans grand espoir d'y parvenir, de s'attribuer le "succès" de la grève qu'ils ont combattue, en attendant l'occasion de prendre leur revanche.
Nous avons parlé plus haut d'un "troisième larron". Mais quel est-il ? Nous savons que beaucoup de camarades appartenant à la gauche du mouvement ouvrier répondront : le prolétariat ! les uns salueront la vérification de leur conception syndicale "orthodoxe" et inviteront, plus que jamais, les ouvriers à "continuer la lutte" à l'intérieur de la CGT pour lui "rendre sa fonction de classe". Les autres salueront l'initiative des masses entrant en action par elles-mêmes en opposition avec le syndicat, se donnant des formes d'organisation (comités) extra-syndicales, bien que les grévistes n'aient pas eu conscience du caractère anti-syndical de leur action. Les uns et les autres verront dans la grève des postiers un indice du réveil du prolétariat, engageant une action de classe dans le cadre revendicatif et aboutissant, sinon à une victoire, tout au moins à un "pas en avant"…
Mais si l'on envisage les faits de ce point de vue, il se pose un certain nombre de questions embarrassantes :
Considérons d'autre part les résultats effectifs de la grève. Les faits saillants qui en résultent sont, beaucoup plus que la "victoire" revendicative des postiers, :
En considérant tous ces faits, il est difficile d'échapper à l'idée qu'il s'agit d’une manœuvre habilement préparée par le PS avec l'accord du Ministre des finances MRP. Quant aux éléments "syndicalistes" plus ou moins "révolutionnaires" qui ont été portés en apparence à la tête du mouvement, il faut d'abord retenir que leur "syndicalisme révolutionnaire" ne les a pas empêchés de faire, dès le premier jour de la grève, une déclaration de fidélité à la patrie et d'organiser, pendant toute la durée de la grève, un service spécial pour transmettre la correspondance de la Conférence des "21"…
Le sens de ce "syndicalisme" est clairement révélé par l'article de Léon Blum auquel nous avons déjà fait allusion (le "Populaire" du 7 août) : le PS ne pouvant pas, comme le font les staliniens, dominer directement la CGT en la noyautant, il s'appuie sur les "syndicalistes purs" pour faire échec au PCF. C'est leur tactique syndicale traditionnelle.
Pour ce qui est des éléments syndicalistes sincèrement révolutionnaires qui peuvent se trouver dans le Comité de grève, nous sommes obligés de constater qu'ils ont été les dupes de la manœuvre socialiste. Quand ils se trouveront portés à la direction de la Fédération syndicale, ils s'apercevront qu'ils n'ont pas d'autres possibilités que de se faire les agents directs de la bourgeoisie ou de se retirer.
Une telle manœuvres présente-t-elle pour la bourgeoisie un danger d'être dépassée par les masses ouvrières ? Tout arme est à deux tranchants et la possibilité abstraite d'un tel danger existe toujours. Mais il est remarquable que la seule voix de la bourgeoisie qui ait fait allusion à un tel danger soit celle du journal "l'Ordre" dont les attaches staliniennes sont d'ailleurs connues. Il est vrai que, dans certains endroits, des revendications dépassant le "reclassement" de leur fonction ont été agitées par les postiers ; il est un fait que certains travailleurs ont accueilli l'ordre de reprise du travail avec réticence. Mais ces tendances élémentaires ne se sont nulle part manifestées par des actions collectives. La bourgeoisie a estimé qu'elle était suffisamment maîtresse de la situation, que le prolétariat était assez bien soumis aux différentes idéologies de la bourgeoisie, en un mot que le cours vers la guerre impérialiste était assez avancé pour qu'elle puisse organiser sa manœuvre sans danger. Nous ne voyons pas que les événements aient démenti ce calcul de la bourgeoisie. Et cela est le premier enseignement de la grève.
Le deuxième enseignement est que, dans la situation actuelle, les manœuvres des différents clans bourgeois préparant la guerre impérialiste peuvent très bien se présenter sous la forme de mouvements "sociaux" et que des mouvements en apparence purement revendicatifs des travailleurs peuvent être fomentés de cette façon par la bourgeoisie.
Enfin un dernier enseignement est que même des mouvements extra syndicaux, même des formes d'organisation plus ou moins anti-syndicales peuvent être utilisées par les manœuvres de la bourgeoisie. En un mot, rien n'est sauvé, rien n'est à l'abri d'un camouflage de la guerre impérialiste ou de sa préparation sous des aspects "sociaux".
Cela ne saurait surprendre ceux qui ont médité les enseignements de la guerre d'Espagne de 1936-39 où des mouvements encore bien plus radicaux, allant jusqu' à l'expropriation des capitalistes, ont été utilisés par la bourgeoisie "antifasciste" en vue d'engager le prolétariat dans la guerre impérialiste. TOUT DEPEND DU RAPPORT DES FORCES DE CLASSES. Dans la situation actuelle qui recommence sous des formes à peine modifiées les événements de la période 1936-39 – dans une période où le rapport des forces de classes est favorable à la bourgeoisie et où celle-ci utilisera de plus en plus le camouflage "social" de ses conflits internes – il n'est pas inutile de rappeler ces vérités fondamentales aux ouvriers et aux camarades qui, faute de les comprendre, risquent dans un avenir prochain de prendre l'éclatement de la guerre impérialiste pour le début de la Révolution.
M.
La situation économique en France ne fait qu'empirer chaque jour. Les exhortations à "produire, produire, produire" prônées par tous les partis et hommes politiques de la bourgeoisie et, en tout premier lieu, le parti stalinien et la CGT ont eu pour résultat incontestable une aggravation certaine de l'exploitation des ouvriers ; mais, par contre, elles n'ont pas apporté un redressement, tant soit peu substantiel, de la situation économique de la France. À part quelques rares branches de la production, comme les mines de charbon, où une pression particulièrement concentrée sur les ouvriers et l'emploi massif des prisonniers allemands transformés en esclaves ont permis d'élever l'indice de la production et de l'approcher de celui de 1938, l'ensemble de la production se maintient aux environs de la moitié de la production d'avant-guerre.
Toutes les mesures financières de conversion, de dévaluation, de stabilisation, d'inflation, de déflation préconisées et appliquées par Pleven, A. Philip et Schuman, tous les plans et mesures économiques de Mendès-France à Marcel Paul, les nationalisations, les subventions d'État aux industries d'intérêt national et la contrôle des prix n'ont pu insuffler vie à l'industrie nationale fortement ébranlée.
La cause ne réside évidemment pas dans le slogan stalinien sur la mauvaise volonté des "trusts" et patronat "vichyssois" désirant saboter la reconstruction nationale. Il est à peine nécessaire d'insister sur l'ineptie d'un tel argument uniquement destiné à duper les ouvriers, à les inciter à se montrer plus patriotes, plus soucieux des intérêts "nationaux" de la France afin d'accepter chaque jour plus de sacrifices pour la reconstruction, à consentir de travailler et produire davantage pour des salaires de plus en plus réduits.
La cause de la situation critique de l'économie française réside dans la situation générale historique de décadence de l'ensemble du système capitaliste ! Dans l'ébranlement général de l'économie mondiale à la suite de l'entrée du système capitaliste dans la période de décadence et de crise permanente, l'effondrement du capitalisme français a été d'autant plus profond que ses positions économiques et politiques offraient une résistance moindre.
La France, comme la plupart des pays d'Europe, est sortie de la deuxième guerre impérialiste mondiale économiquement ruinée et reléguée au second plan. Son relèvement est donc encore plus étroitement soumis et conditionné par la perspective générale de l'économie mondiale. Cette perspective – loin de présenter des possibilités de reprise de l'activité économique, d'une sortie de la crise – n'accuse que son aggravation. Dans ces conditions aucune tendance d'une réelle reprise économique ne peut exister en France. Tout au plus certaines améliorations, limitées à certaines branches de l'industrie, peuvent se produire en correspondance avec les besoins de la politique extérieure, militaire, stratégique et économique dans la ligne générale de la préparation de la troisième guerre dans des pays impérialistes dominant le monde, et plus précisément les États-Unis.
Tous ceux qui parlent d'un commencement de relèvement économique de la France, dans la mesure où ce ne sont pas des déclarations intéressées destinées à nourrir les masses avec des illusions et des promesses d'un avenir meilleur pour mieux leur faire accepter leur situation présente, font leur démonstration sur la base de la comparaison avec la situation de 1944. Mais une telle comparaison ne peut donner une indication valable sur la tendance réelle de la production française. 1944 ne présente pas un point faible, un moment économiquement bas mais un point mort dans la production bouleversée et totalement arrêtée par la situation militaire et politique particulière. De ce fait, la situation de 1944 ne peut aucunement servir de point de repère. On ne peut sérieusement se faire une idée qu'en se plaçant par rapport à l'année 1938 qui se situe déjà, elle-même, sur une courbe générale de déclin économique. Dans ce laps de temps de 8 années, la puissance économique de la France a été engloutie dans le gouffre de la guerre. A l'encontre des grandes puissances anglo-saxonnes qui ont été amenées par la guerre à renforcer et développer leur puissance productive, la France a vu la sienne pillée à leur profit et, pour la moitié, détruite. Ce qui est resté de l'appareil productif est en grande partie usé et appelé d'urgence à être renouvelé.
Pour retrouver le niveau de la production de 1938 –même en admettant que la France retrouve ses marchés extérieurs et sources de matières premières passés entre les mains de l'Angleterre et de l'Amérique qui ne sont pas prêtes de les abandonner– la France a besoin de reconstituer ses moyens de production et de circulation dans une proportion de 70%. Un tel effort de reconstruction, le capitalisme français n'est pas en mesure de l'accomplir, démuni comme il est de moyens de paiement. Seule l'aide de l'étranger, c'est-à-dire de l'Amérique, par des crédits massifs et à longs termes, peut renflouer l'économie française. La France se trouve ainsi à la merci de la politique extérieure des États-Unis qui, comme on s'en doute, n'a rien d'un philanthrope.
Les accords de Washington, si laborieusement et péniblement obtenus, il y a quelques mois, par Léon Blum, n'avaient rien de très réjouissants pour le capitalisme français, ce qui explique que, malgré le battage du gouvernement Gouin, on n'a pu susciter un grand enthousiasme autour de ces accords. En fait, des centaines de millions consentis par les États-Unis la France ne verra pas grand-chose, ces accords consistant essentiellement à faire passer les dettes de guerre dans la rubrique des crédits. Dans les marchés de ce genre où l'Amérique débourse peu de chose en réalité, la France n'obtient guère de moyens efficaces pouvant lui servir pour reconstruire son appareil de production. Mais telle est la situation en France que, certainement sans enthousiasme, elle doit se considérer encore satisfaite et consentir "de plein gré" à des concessions sur le plan de la politique internationale. Cela se retrouve dans l'attitude de la France dans la Conférence de la Paix et dans les conférences des Quatre où elle appuie plus ou moins ouvertement la politique de l'Amérique.
Le capitalisme français ne se fait pas grande illusion sur les possibilités d'un redressement économique sérieux. Cela ne veut pas dire qu'il abandonne toute lutte pour maintenir et renforcer ses positions et accroître ses sources de profit. Bien au contraire. Il tend à saisir chaque occasion qui se présente pour exercer le chantage et mettre à profit les frictions qui surgissent entre les Grands sur l'échiquier international pour s'emparer de quelques menus profits. C'est ainsi que la France obtient une rectification de frontières aux dépens de l'Italie et s'emploie à piller au maximum dans sa zone d'occupation en Allemagne.
Plus se rétrécit, pour le capitalisme français, le champ d'exploitation et de pillage à l'extérieur, plus férocement il se rabat sur l'exploitation des masses travailleuses à l'intérieur.
Pour rien au monde un capitalisme ne peut renoncer à ses profits. Handicapé sur un plan, il cherche compensation sur un autre. L'exploitation des travailleurs, la diminution de leur standard de vie s'accroissent dans la même mesure que le capitalisme se heurte par ailleurs à des difficultés. La grande "bataille de la production" et toutes les "batailles" particulières, celle du charbon, de l'électricité, du rail, etc., etc., n'ont rien d'autre en vue que de compenser le capitalisme français de perte de profit sur le marché mondial par une surexploitation du prolétariat.
Aucun parti ne pouvait mieux faciliter cette tâche à la bourgeoisie française que le parti stalinien. Ce parti qui, par sa politique extérieure, est un prolongement des intérêts impérialistes de l'État russe et, de ce fait, suscite plutôt la méfiance d'une grande partie de la bourgeoisie française, est non seulement toléré par elle mais on lui laisse volontiers une partie de la direction de l'État, car la bourgeoisie trouve en lui l'élément le plus apte à faire accepter par les ouvriers leur surexploitation sans trop de secousses.
La direction stalinienne de la CGT reproduit, avec le dynamisme et le cynisme dont elle a coutume, les formules et la pratique qui ont fait leur preuve en Russie où ils ont produit des miracles entre les mains de l'État. L'intérêt et le profit du capitalisme français se trouvent fort bien assurés par les formules de "batailles de la production", "l'émulation dans la reconstruction", "prime au rendement", "champion de record de production" et tant d'autres formules du pire stakhanovisme.
Intensification du travail, blocage des salaires, prolongation de la semaine du travail, diminution des rations, augmentation des prix, rien décidément n'a été négligé pour assurer les profits aux capitalistes.
Et tandis que la marge des bénéfices est assurée au patronat, les salaires réels des ouvriers et des fonctionnaires diminuent d'une façon régulière et constante. D'une façon générale les conditions de vie, si elle n'accuse pas une franche aggravation par rapport aux années de guerre, parviennent péniblement à se maintenir à ce niveau. Les rations alimentaires de première nécessité, le pain, la viande, les matières grasses, le vin, les légumes secs, le lait sont exactement les mêmes que dans les pires années de la guerre. Et si certains articles, comme les fruits et les œufs, se trouvent abondamment sur le marché, cela ne signifie pas qu'ils sont à la disposition des ouvriers. Comme sur le plan du marché du travail où l'ouvrier est "librement" contraint de vendre sa force de travail, sur le marché de la consommation, il est absolument libre de… regarder les produits destinés à la consommation de la bourgeoisie, "librement" forcé de ne pas y toucher. La politique de consommation est celle du double marché. D'une part le marché rationné, le marché pour les ouvriers qui doit assurer aux masses le minimum vital et sur la base duquel sont calculés les salaires, d'autre part le marché pour la bourgeoisie, le marché libre. La croisade contre le marché noir que réclament tous les partis n'a pas en vue de répartir plus équitablement les denrées entre tous les habitants mais uniquement de faciliter la vente des marchandises pour les producteurs et l'acquisition pour les consommateurs bourgeois. À ce titre le système du marché noir présente des inconvénients certains et, dans la mesure du possible, la bourgeoisie tend à y remédier en créant le marché libre, c'est-à-dire en contrôlant et en légalisant le marché noir.
La part attribuée aux masses ouvrières dans la consommation générale ne se trouve nullement augmentée. Le syndicat des bouchers en apporte la preuve en constatant que, dans les premières semaines de l'application du système Farge –vente libre de la viande au prix fort, après les 150 gr réglementaires–, 30% des consommateurs dans les quartiers ouvriers de Paris n'avaient même pas acheté leur simple ration. Ce qui est valable pour la viande l'est aussi pour tous les articles du marché dit "libre".
La bourgeoisie parvient à supprimer ainsi en partie les intermédiaires qui s'enrichissaient à ses dépens et à assurer plus normalement son ravitaillement. La lutte contre le marché noir ne représente dans ces conditions aucunement une lutte pouvant intéresser la classe ouvrière. Il ne lui appartient pas d'organiser le marché de la bourgeoisie qui, "noir" ou "libre", n'a pour résultat que la baisse du standard de vie des masses laborieuses.
Le coût de la vie n'a cessé de s'élever depuis la "libération". Après avoir réussi, avec l'aide de la CGT, à assurer, par la politique de blocage des salaires, une forte avance des prix, la bourgeoisie pouvait très tranquillement accepter de prendre en considération la revendication de réajustement des salaires. Toute la bourgeoisie, de droite à gauche, devenait soudainement très compréhensive envers la condition ouvrière et admettait la légitimité d'une augmentation des salaires, d'autant mieux que cette augmentation devait être étudiée pour son application dans le cadre général de la production et des prix. Aucune divergence là-dessus avec la CGT également très compréhensive des intérêts de la production nationale.
Pendant que se réunissaient les délégués du patronat, de la CGT et de l'État pour l'étude du réajustement des salaires, pendant qu'on discutait sur les 15, 16 ou 25%, les prix prenaient un nouvel envol et annulaient d'avance toute valeur à un réajustement des salaires à venir ; cela n'empêche pas, au contraire, une fois les salaires augmentés et sous ce prétexte, une nouvelle hausse des prix. Ainsi les statistiques des prix accusent du 15 août au 15 septembre une hausse de 26% ; et De Menthon propose, après étude en vue de la baisse de certains articles industriels, une nouvelle hausse générale, évidemment justifiée, qui ne serait qu'une première étape, d'autres devant suivre et à un rythme accéléré.
La hausse des prix n'est pas due à la volonté d'un patronat insatiable, voulant s'assurer des surprofits, mais correspond à une nécessité vitale pour le capitalisme français. Handicapé sur le marché international par une concurrence anglo-américaine, le capitalisme français ne peut se défendre par une augmentation de la productivité pour laquelle les moyens techniques lui font complètement défaut. Il ne lui reste d'autre moyen que de diminuer les frais de production, qu'en diminuant le chapitre des salaires. La hausse des prix à l'intérieur signifie la baisse des salaires et la possibilité – par l'office d'import-export – d'assurer la vente de ses marchandises indispensables pour pouvoir payer à l'étranger les matières premières et les machines qui sont indispensables pour le fonctionnement, même au ralenti, de la production nationale. La limitation extrême de ses importations - dont la nature, la masse et le prix de vente font l'objet d'un contrôle sévère de la part de l'État – permet au capitalisme français de s'assurer la domination du marché intérieur.
Dans la hausse des prix, il ne s'agit donc pas tant pour le capitalisme d'obtenir des surprofits mais de garantir ses profits courants. Placé dans des conditions extrêmement défavorables par rapport à ses concurrents sur le marché mondial, il ne lui reste pas d'autre moyen que la poursuite d'une politique de réduction des conditions de vie des masses laborieuses.
Une telle situation ne peut manquer d'alimenter le mécontentement qui est général et forcément plus sensible chez ceux qui vivent de leur salaire et de leur traitement. Mais on doit constater que le mécontentement, loin de conduire à un débordement généralisé, ne s'est exprimé jusqu'à présent que dans des manifestations isolées et sporadiques et très souvent confuses.
Pour que les masses puissent entreprendre une action positive de classe, il ne suffit pas qu'elles éprouvent un sentiment d'insatisfaction mais elles doivent prendre conscience des causes profondes, historiques de l'état de choses actuel. Elles doivent passer du plan étroit de la revendication économique à celui de la lutte sociale et politique. Or ce n'est justement pas le cas ; et le mécontentement des masses peut, dans ces conditions, devenir précisément un moyen de manœuvres politiques entre les mains des divers partis du capitalisme contre les intérêts des ouvriers.
Nous avons vu plusieurs grèves, ou autres mouvements, éclater et apparemment, si on juge par les masses numériques, on serait tenté de conclure à leur développement. En réalité nous assistons à une édulcoration très nette de leur nature de classe. Les premiers mouvements, tels ceux des mineurs du Nord, des manifestations ouvrières de Nantes et de Lyon, furent des réactions spontanées de classe. A ce type, se rattachent la grève récente des cheminots de Dijon et les manifestations de Brest et de Cherbourg.
Ces mouvements sont caractérisés d'abord par le fait que, tout en présentant des revendications purement économiques d'augmentation des salaires et parfois même des revendications confuses et réactionnaires comme une meilleure épuration, ils posent cependant, avant tout, des revendications sociales comme le ravitaillement, une meilleure répartition des denrées alimentaires, revendications dirigées directement contre l'appareil gouvernemental. En second lieu, ces mouvements sont des explosions spontanées, des grèves sauvages en dehors des cadres syndicaux. Elles se produisent sur le plan local, effaçant toute barrière professionnelle et groupant tous les ouvriers sans distinction, y compris les ouvriers chômeurs, dans une action commune. En troisième lieu, elles sont animées par une plus haute combativité, passant à l'action directe pour s'emparer des vivres et du charbon.
Tout autre apparaissent les larges mouvements de grèves récentes. Elles ont perdu leur caractère spontané, sauvage. Ces grèves sont ordonnées, dirigées, bien encadrées. Elles sont déclenchées et surtout arrêtées avec discipline. Elles sont exclusivement économiques, corporatives, tenues dans le cadre syndical et conduites par des dirigeants syndicaux connus et respectés par les autorités gouvernementales. Elles touchent surtout l'employé, fonctionnaire, ceux rétribués au mois dans des fonctions qui leur garantissent une stabilité et une retraite. Même, comme c'est souvent le cas, ces travailleurs ont des salaires inférieurs à ceux des ouvriers de l'industrie, ils ne présentent cependant pas la masse combative du prolétariat mais bien plutôt une couche sociale périphérique avec des fortes tendances idéologiques petites-bourgeoises.
Il est absolument impossible de présenter ces mouvements comme le signe d'une radicalisation des masses, comme une prise de conscience plus avancée. Le fait que ce soit justement des couches de travailleurs et de fonctionnaires qui déclenchent des mouvements, alors que la grande masse des ouvriers d'usine reste passive, est déjà en soi très significatif. Dans le meilleur des cas nous avons à faire à des mouvements typiquement réformistes. Mais il y a encore autre chose dans ces mouvements : c'est leur exploitation par des partis politiques bourgeois, leur canalisation vers des objectifs qui n'ont rien à faire avec la lutte ouvrière et dans le but duquel ils furent en grande partie fomentés.
Nous avons, dans le dernier numéro de "Internationalisme", mis en lumière cet aspect de la grève des postiers, là où tous les groupes révolutionnaires ne voulaient voir qu'une action de classe anti-syndicale, révolutionnaire et tout et tout. C'est son caractère anti-stalinien qui aveuglait les militants et c'est justement son caractère essentiellement anti-stalinien qui aurait dû les rendre plus méfiants et ouvrir leurs yeux sur le fond de la manœuvre socialiste. Aujourd'hui la grève des fonctionnaires fait apparaître encore plus nettement cet aspect des grandes grèves actuelles en France.
Cela n'enlève rien au fait que l'attitude des staliniens et de la CGT est celle des briseurs de grève. Mais cela ne fait pas des socialistes, pris soudain d'un amour pour les ouvriers et pour les grèves, des défenseurs des intérêts des ouvriers. Cela doit surtout nous inciter à voir que le mécontentement des masses peut très bien être un élément d'exploitation dans l'intérêt du capitalisme.
Les positions occupées respectivement par les staliniens et les socialistes, les premiers contre les grèves et les seconds pour, ne relève pas d'une attitude générale par rapport aux luttes ouvrières mais de leurs positions particulières contingentes qu'ils occupent dans la situation politique présente en France.
En Belgique par exemple, nous avons pu voir une situation renversée où les socialistes, à la tête du gouvernement, brisaient implacablement les grèves tandis que les staliniens soutenaient les grèves et même en étaient les initiateurs. En Amérique nous voyons également les staliniens dans la CIO pousser à la grève. En Angleterre ils prennent l'initiative d'un mouvement "squatter", celui de faire occuper par les sans-abris et les chômeurs des locaux libres. Un renversement de la situation en France verra probablement les staliniens reprendre une allure "révolutionnaire" à la tête des mouvements de grève.
Dans la lutte fondamentale entre le prolétariat et le capitalisme, les staliniens et les socialistes sont également du côté du dernier, contre le premier ; mais dans une situation contingente, en l'absence d'une menace directe pour le régime, leur comportement est dicté d'après les intérêts fondamentaux des deux grands blocs impérialistes luttant pour l'hégémonie mondiale.
Les révolutionnaires qui ne tiennent pas compte de cela et se contentent de dénoncer le stalinisme dans son comportement du moment, sans expliquer plus à fond les raisons de ce comportement, font une double erreur. D'une part leurs attaques sont concentrées forcément uniquement contre le stalinisme sans pouvoir atteindre les socialistes, et d'autre part toutes leurs dénonciations contre le stalinisme se trouveraient sans aucune portée quand, pour des raisons de politique internationale, le stalinisme se trouverait dans l'opposition et reprendrait la tête des "luttes" ouvrières. Il est à craindre que non seulement les ouvriers accorderont alors plus que jamais leur confiance au stalinisme mais encore que les militants révolutionnaires soient profondément surpris. Dans les deux temps, on aura toujours facilité la démagogie d'un des deux partis et permis le renforcement de son influence sur les ouvriers.
Il est hors de doute que le mécontentement des masses puisse encore s'approfondir mais il es peu certain qu'il donne naissance à une issue révolutionnaire. Dans l'état actuel d'absence de conscience de classe et du cours vers la guerre, il est le plus probable que le mécontentement soit habilement utilisé en faveur d'un des deux blocs antagonistes et en vue de la préparation de la prochaine guerre, sous la forme immédiate de luttes d'influence entre le parti stalinien et le parti socialiste. Cette manœuvre s'est déjà largement faite jour dans les récents mouvements de grève en France.
La vie politique française est on ne peut plus confuse. Une suite d'élections, de référendums, de coups de théâtre, de partis qui dénoncent comme la pire des catastrophes ce qu'eux-mêmes ont proposé ou préparé pendant des mois, des volte-face ahurissantes, des sorties et des discours surprenants, des claquements de portes retentissants. Un gouvernement des Trois grands partis dont les ministres passent le meilleur de leur temps à faire des crocs en jambe à leurs collègues et à faire chaque dimanche des discours contre la politique gouvernementale des deux autres partis.
En apparence il semblerait que toute la vie politique est dominée par le souci d'élaborer la nouvelle constitution qui doit servir de fondement à la IV° République. Il n'en est rien. Les débats autour de la malheureuse constitution, les propositions, les amendements et tractations sont tellement obscurs que personne, même parmi les constituants, ne comprend quoi que ce soit ; et la très grande majorité de la population se désintéresse complètement.
On a pu voir les MRP introduire en fait une seconde chambre, ce contre quoi ils luttaient avec acharnement il y a quelques mois, et les radicaux d'expliquer qu'ils ont entendu leur position sur l'école laïque (leur cheval de bataille) dans le sens de la pleine liberté de l'enseignement et de rappeler que le Parti Radical socialiste est avant tout un parti de gouvernement, à comprendre que le Parti Radical est prêt à prendre sa place dans une future combinaison ministérielle.
Au fond, toute cette confusion ne fait que traduire la situation chaotique réelle dans laquelle se trouve la France au sortir de la guerre, avec son économie bouleversée, déséquilibrée, à laquelle le capitalisme ne voit aucun remède durable et à laquelle il s'adapte tant bien que mal avec une politique de palliatifs à la courte semaine. On peut évidemment distinguer entre les éléments plus conservateurs, plus attachés à la forme périmée du capitalisme privé, qui sont représentés par les partis de "droite" PRL et Radicaux, et les partis qui présentent la tendance nouvelle du capitalisme d'État, qui sont le "gauche", les staliniens, socialistes et le MRP. Cependant, ce n'est qu'une délimitation secondaire ; celle qui prédomine est le choix entre les deux blocs impérialistes au sein de qui la France est forcée de s'incorporer.
La période d'indépendance nationale, tout comme le libéralisme économique, est désormais dépassée. Avec elle, est passée également la possibilité d'une politique étroite de l'intérêt nationale. La nation capitaliste a fait place au système du bloc impérialiste groupant plusieurs pays sous la direction d'une grande puissance luttant pour l'hégémonie mondiale. Le capitalisme national s'aliène nécessairement une partie de sa liberté et de ses intérêts ; mais ses intérêts fondamentaux ne peuvent être sauvegardés que dans le cadre du bloc. Le patriotisme national s'élargit pour se fondre dans un patriotisme de bloc dans lequel la nation s'englobe.
La défaite du bloc germano-japonais ne laisse subsister que deux grands blocs, le russe et l'américain, dont l'antagonisme va en s'exacerbant pour une lutte à mort et la destruction de l'un par l'autre. Aucun pays n'est libre de rester à l'écart, leur liberté ne consiste que dans leur intégration volontaire ou forcée dans l'un des blocs. La France de De Gaulle croyait un moment pouvoir jouer entre les deux. Ce fut le romantisme de la "Grandeur traditionnelle de la France" que tout le monde a fini par rejeter pour son manque de réalisme et de sérieux.
Ce qui domine le fond de la vie politique en France n'est pas la lutte entre la "droite" et la "gauche", sur telle réforme ou tel paragraphe de la Constitution mais essentiellement l'orientation de la politique de la France.
La campagne du référendum pour la nouvelle constitution parrainée par les trois grands brouillera peut-être momentanément la vision de l'opposition fondamentale en la couvrant par une division artificielle et secondaire opposant le bloc gouvernemental à celui de l'opposition. La lutte contre la dictature des partis d'un côté, et la lutte contre l'aspiration à la dictature personnelle de l'autre, est une vaste fumisterie propice à la bataille électorale. De Gaulle s'est expliqué clairement en réclamant la possibilité, pour le chef de l'État, de constituer un gouvernement souverain hors de la France au cas où cela serait rendu nécessaire par une nouvelle occupation du pays. De Gaulle voit venir la guerre, il redoute une nouvelle invasion de la France et il n'a pas hésité à indiquer le nouvel envahisseur probable dans cette multitude d'esclaves sous la domination d'un gouvernement tout puissant. De Gaulle prend position contre le bloc russe moins souple, plus brutal ; il reproche violemment aux partis anti-russes, MRP et socialiste, de continuer, pour des raisons de "tactique", à composer avec les partisans du bloc russe, les staliniens. Qu'il ait raison ou tort dans sa politique brutale et cassante, il a situé la vraie ligne de démarcation, celle qui passe entre les staliniens et tous les autres partis, et qui n'est que le prolongement en France de la ligne de démarcation internationale entre les deux blocs impérialistes.
Des trois partis du bloc gouvernemental, le parti stalinien est indiscutablement le plus attaqué, le plus redouté, non seulement par l'opposition mais également par ses partenaires au gouvernement. En même temps, dans les conditions présentes, aucune combinaison gouvernementale n'est possible sans sa participation active, d'où la nécessité de concession et de compromission à son égard de la part des autres partis. Cette situation ambivalente est due au fait que le parti stalinien représente à lui seul la tendance du bloc russe en opposition à tous les autres partis.
Dans la mesure où les intérêts du capitalisme français se trouvaient en conflit avec la domination anglo-américaine – affaire de la Syrie, en Indochine et même en Afrique du Nord -, une tendance pro-russe ne pouvait manquer de se développer en France. Le parti stalinien apparaissait comme le meilleur défenseur des intérêts nationaux contre la convoitise impérialiste anglo-américaine. On doit cependant constater que, depuis le pacte De Gaulle-Staline, les penchants pro-russes sont devenus plus tièdes et la gratitude envers "la grande nation amie" n'est plus de mode, même chez Herriot. La bourgeoisie française est trop réaliste pour comprendre la nécessité pour elle de se soumettre aux États-Unis. Le soutien moral et les promesses russes ne pèsent pas lourd devant la puissance économique des États-Unis. Et la majorité du capitalisme français hésite de moins en moins dans le choix à faire. De là l'isolement du parti stalinien représentant, dans une France anglo-américaine, la cinquième colonne russe.
Mais le parti stalinien, en plus de toute la fraction pro-russe de la bourgeoisie, groupe des centaines de mille d'ouvriers. Il domine la grande organisation syndicale où sont emprisonnés près de 5 millions d'ouvriers. Ce parti exerce indiscutablement une influence prépondérante sur les masses travailleuses. C'est sa force avec laquelle les autres partis doivent compter et sont obligés de composer.
Pour le moment, tant que la situation internationale le permet, il est préférable que le parti stalinien participe au pouvoir d'autant plus qu'aucune concession de fond sur la politique extérieure ne lui est faite ; et cela encore malgré l'incapacité et l'incompétence évidentes de ses représentants à la gestion des affaires de l'État dans le clan anti-russe, c'est-à-dire la majorité de la bourgeoisie, des divergences s'élèvent sur l'opportunité des compromissions. La majorité de ce clan, plus souple et plus manœuvrière, les socialistes et le MRP optent pour cette tactique.
De son côté, le parti stalinien, dans l'intérêt général du capitalisme et dans l'intérêt particulier du bloc russe, trouve aussi son avantage, pour le moment tout au moins, de participer au gouvernement. Il ne faut pas négliger non plus d'autre part que le parti stalinien a tout une clique de bureaucrates, qui ont vite pris le goût des fauteuils ministériels, qu'il doit satisfaire.
Quelle que soit l'évolution ultérieure et la lutte violente de "guerre civile" entre les divers partis de la bourgeoisie, les contingences de la situation présente permettent et nécessitent la présence du parti stalinien au gouvernement et son utilisation dans la politique intérieure face aux masses travailleuses.
Cela ne signifie pas que la confiance des masses dans le parti stalinien exprimerait une radicalisation inconsciente de ces masses et qu'en se servant du parti stalinien la bourgeoisie use ses derniers atouts. La confiance des masses dans le parti stalinien n'exprime que le degré de la destruction de leur conscience de classe, le ravage fait par l'idéologie nationaliste dont elles sont imprégnées. C'est cela la base de leur confiance dans le parti stalinien en qui elles voient le champion de l'intérêt national. Le parti stalinien ne présente pas un dernier atout mais le moyen pour le moment le plus efficace de domination des masses au même titre que le Labour Party l'est en Angleterre et les socialistes en Italie.
En le disant nous ne voulons pas diminuer l'importance que présente le parti stalinien en tant qu'arme de la bourgeoisie pour mieux dominer les masses. Cela est absolument vrai mais cela ne permet nullement d'en déduire que la bourgeoisie a recours aux staliniens parce qu'il y a radicalisation des masses. Ce schéma banal et vulgaire se base sur un raisonnement absurde : la radicalisation des masses est démontrée par le recours au stalinisme et le recours au stalinisme est expliqué par la radicalisation des masses. Une démonstration de l'un par l'autre, en cercle fermé, peut se continuer ainsi à l'infini sans apporter aucun élément d'analyse sérieux. Si ce schéma de recours au stalinisme - se produisant parce qu'il y a radicalisation des masses et en vue de la contenir - était vrai, il s'en suivrait que tout débordement, par les masses, des cadres staliniens ou tout dégagement des masses de l'emprise stalinienne signifierait automatiquement une orientation des masses vers la révolution. Or, cela n'est nullement prouvé puisque nous assistons à des manifestations de masse d'ouvriers se dégageant du stalinisme mais continuant à évoluer sur un plan capitaliste au bénéfice d'autres formations idéologiques et politiques de la bourgeoisie comme les socialistes et les syndicalistes réformistes.
Le parti stalinien se trouve dans une situation assez particulière. En opposition avec l'orientation générale de la majorité de la bourgeoisie, il ne peut être utilisé ni dans la direction de la politique extérieure ni dans la direction militaire (quoique l'intérêt militaire d'un pays satellite perde énormément de son importance) ni dans la police intérieure (ministère de l'Intérieur) et des colonies (ministère des colonies). D'autre part, son incompétence flagrante empêche de lui confier la direction des finances et de l'économie nationale. Aussi, il est placé là où il peut le mieux être utilisé : à la production industrielle, au travail, à tous les postes où il s'agit d'obtenir des ouvriers le maximum de rendement, et de leur faire accepter le maximum de sacrifices.
Ces postes occupés par les hommes du parti stalinien le rendent particulièrement vulnérable. Dans les conflits du travail c'est au stalinisme qu'incombe la tâche ingrate de s'opposer aux ouvriers et, dans l'accomplissement de cette tâche, ils se discréditent. Cette situation difficile est largement mise à profit par les autres partis et en premier lieu par le parti "frère" socialiste.
Le parti socialiste est le grand parti de la bourgeoisie, le pivot de sa stabilité et son représentant le plus solide sur le plan international.
Blum se plaignait de l'ingratitude de la bourgeoisie, cela n'est que partiellement vrai. Dans les heures difficiles et décisives, c'est encore au parti socialiste qu'il faudra avoir recours et sa position, quelque peu ébranlée à l'intérieur par les staliniens, est d'autant plus forte sur le plan international.
Seuls les chefs politiques de second ordre, les Daniel Mayer, pouvaient être effrayés par la défaite relative aux élections de mai 1946. Pour des hommes comme Blum cette défaite fut salutaire car elle a permis au parti socialiste de se retirer sur des positions moins avancées tout en assurant le triomphe de l'essentiel de sa politique.
Avant mai 1946, les socialistes assumaient la plus lourde charge, s'exposant sans cesse à l'impopularité comme l'a fait un peu trop bêtement Félix Gouin. Continuellement bousculé par les campagnes de démagogie stalinienne et la pression du MRP, il n'a su résister ni à l'un ni à l'autre et se traînait à la remorque des deux. Les élections de mai l'ont fort heureusement libéré. Et même s'il n'a pas encore remonté le courant, même si cela ne se traduit pas encore aux prochaines élections, dans l'ensemble sa position est bien plus solide aujourd'hui qu'elle n'a été il y a quelques mois.
C'est contre le PCF que le" PS a à livrer la plus dure bataille. D'abord parce que le PCF présente, pour des raisons internationales, l'antagoniste principal et deuxièmement parce qu'il est le concurrent le plus direct (au niveau) de sa clientèle électorale.
On a fait beaucoup de bruit autour du dernier Congrès socialiste où tout le monde voulait voir des failles dans l'unité de ce parti et peut-être même des scissions éventuelles. Pourtant les divergences qui se sont faites jour n'étaient pas de nature à faire éclater ce parti. On voulait voir dans la tendance Guy Mollet une opposition communisante, voire une nouvelle tendance Zyromsky en quelque sorte. Rien de plus faux. La tendance Guy Mollet, qui a triomphé au Congrès et qui dirige actuellement le PS, s'est chargée de dissiper immédiatement tout soupçon de ce genre. Son premier acte au nom du nouveau comité directeur fut de dissoudre le Comité permanent d'entente social(ist)e et communiste. Dans sa lettre au PCF, Guy Mollet justifie cette décision en déclarant que, désormais, seul le comité directeur sera habilité pour traiter des ententes sur des actions communes, qui d'ailleurs ne peuvent être que des exceptions et non une pratique permanente. Sur le problème de l'unité organisationnelle tant agité par les staliniens, la lettre précise qu'une telle unité n'est pas à envisager pour le moment vu les divergences graves qui opposent les deux partis.
Nous ne nous trouvons donc pas devant une tendance au rapprochement mais, au contraire, devant un raidissement du PS contre le stalinisme. Les interventions de Capocci, secrétaire de la Fédération des syndicats des employés, son élection pour la première fois au comité directeur sont un indice qui ne peut tromper. On sait que Capocci mène une lutte violente dans la CGT contre la majorité stalinienne. Il est devenu le centre de la résistance anti-stalinienne. Les récentes grèves des postiers, des fonctionnaires lui ont donné l'occasion de porter des accusations les plus violentes contre eux. Son élection au Comité directeur ainsi que l'orientation donnée par le congrès vers un travail dans les usines (formation du groupe socialiste d'usine) prouvent que le PS est décidé à disputer âprement aux staliniens leur clientèle ouvrière.
On commettra encore une erreur en attribuant la victoire de la "gauche" à une pression de la base ouvrière. Il est à peine nécessaire de dire que la dispute doctrinale entre les "marxistes" et l'humaniste Blum était d'une pauvreté telle qu'elle ne présentait aucun intérêt et personne ne l'a prise au sérieux. Ce n'est certainement pas à cette dispute qu'on doit le vote contre le rapport moral.
Blum était dans le vrai quand il expliquait cette révolte par un mécontentement des militants contre la politique zigzagante, pleine d'hésitations du Comité directeur sortant. Ce que les militants socialistes demandaient, ce n'était pas une politique plus à gauche mais une politique plus indépendante, moins ballotante, plus virile en un mot. Et effectivement il semble que, dans la mesure du possible, le PS a déjà commencé à appliquer cette nouvelle politique. Les grèves des postiers, des fonctionnaires ont été amplement exploitées par le PS contre l'attitude particulièrement écœurante des staliniens, en attendant une autre occasion pour pouvoir se délimiter sur sa droite, du MRP.
Le monolithisme qui réussit si bien aux staliniens n'a jamais existé dans le PS. Le pluralisme des tendances est peut-être une faiblesse et lui enlève du dynamisme mais, par ailleurs, ce pluralisme fait la force du PS, le rend plus stable et plus solide. Les diverses tendances, aussi bien celles de "masses", de "libertés" que celle de droite, jouent le rôle de rabatteurs postés à des points différents. Pas plus que la droite, la "gauche" ne présente une expression une expression de la "base ouvrière", car au fond il n'y a pas de différence entre l'une et l'autre. la résolution finale sur la politique générale adoptée à l'unanimité du congrès en est la meilleure preuve.
Signalons à titre de curiosité le nombre de plus en plus grand d'anciens communistes et trotskistes qui jouent maintenant un rôle de premier plan dans la SFIO. Nous connaissions, avant la guerre, le cas de M. Paz, ancien membre du CC du PC et leader d'un groupe trotskiste pendant les premières années de l'Opposition de gauche. Cette fois nous avons (à faire) à Ferrat, Rimbert, Barré (député), à Rous qui était quelque chose comme secrétaire de l'Internationale trotskiste, et bien d'autres encore.
Enfin, M. Pivert – qui avait quelques velléités, avant la guerre, à jouer au chef révolutionnaire – a été réintégré au PS. Vraiment le congrès ne pouvait faire moins en donnant un certificat de bonne conduite nationale et socialiste à celui qui écrivit la fameuse lettre à De Gaulle. Ainsi, M. Pivert reprend une place qu'il n'aurait jamais dû quitter, et c'est justice.
Ainsi le PS sort non pas affaibli mais renforcé de son dernier congrès ; et si nous devions le caractériser dans une formule brève, nous dirions que le Parti Socialiste reste plus que jamais l'axe de la vie politique française et le pivot des futurs gouvernements.
Marco
Le Parti Communiste Internationaliste (trotskiste) vient de finir son 3ème Congrès auquel nous avons pu assister en partie, certaines séances ayant été publiques et ouvertes aux représentants de la presse[1].
Nous n'insisterons pas sur l'aspect extérieur des débats. Les trotskistes nous ont invités à plusieurs reprises à admirer la démocratie de leur congrès et cette démocratie était en effet irréprochable. Mais quelle que soit l'importance de la démocratie interne dans une organisation ouvrière, en définitive ce n'est pas cela qui détermine son caractère prolétarien ou non. Ce qui est essentiel c'est l'idéologie et le programme. Or sur ce point le présent congrès apporte peu de nouveau malgré le renversement de majorité qui s'y est produit. On peut résumer ce congrès en cinq mots : le trotskisme reste le trotskisme.
Cinq tendances se présentaient dans ce Congrès. On peut les examiner ainsi, en allant de ce qui est traditionnellement nommé la "droite" à ce qui est traditionnellement nommé la "gauche" (et en faisant les plus expresses réserves sur l'emploi de ces termes dans le cas présent ; nous y reviendrons) :
Les trois premières tendances étaient sur les positions traditionnelles de "la défense de l'URSS", les deux autres "antidéfensistes". La lutte principale se portait entre les deux tendances numériquement les plus fortes (de beaucoup) : la "majorité" et la "minorité". Cette lutte se terminait, après deux jours de débats sur "la politique générale", par la victoire (par 52 voix contre 46) de l'ancienne minorité sur un bloc hétéroclite composé de l'ancienne majorité, de la tendance Marcoux et de la tendance Montal. La tendance Guérin, qui avait refusé de faire bloc avec l'une ou l'autre des tendances défensistes, recevait 4 voix…
Examinons maintenant de plus près les positions politiques des différentes tendances et le sens de leur opposition.
Pour comprendre le sens d'un débat entre trotskistes, il faut avoir présent à l'esprit qu'aucun principe du trotskisme n'y est mis en cause (à l'exception de "la défense de l'URSS"). Les 4 premiers Congrès de l'IC sont considérés comme intangibles par toutes les tendances. Sur la question syndicale, la participation aux élections parlementaires, la question coloniale, le front unique, etc., aucune opposition de principe entre les diverses tendances. Aucune opposition non plus sur l'idée issue de "La maladie infantile du Communisme" de Lénine et qui peut être le centre et la clef de toute la politique trotskiste : l'idée que le rôle du parti révolutionnaire consiste essentiellement à "faire faire leur expérience aux MASSES" en lançant des "mots d'ordre transitoires". Aucune opposition non plus sur plusieurs de ces "mots d'ordre transitoires" confusionnistes et réactionnaires : échelle mobile des salaires, contrôle ouvrier, nationalisations[3]. Aucune opposition non plus sur cette idée essentielle que le rôle des révolutionnaires consiste, en tout temps, à rassembler "les masses autour d'un programme dont les principes n'ont pas à être discutés puisque le «bolchévisme-léninisme» apporte une réponse définitive à tous les problèmes théoriques fondamentaux." Unanimité également pour le principe des mots d'ordre démocratiques et pour "la lutte contre le fascisme".
Cette unanimité dans l'erreur est bien touchante et elle explique bien des choses. Elle explique en particulier ce caractère des discussions et des disputes trotskistes d'être bien éloigné de cette pauvre réalité qui a le tort de ne pas être "bolchévik-léniniste"…
En effet, sur la base de l'idéologie trotskiste telle que nous venons de la définir dans ses traits fondamentaux, il n'est pas possible de comprendre la situation actuelle ni d'ailleurs aucune situation. Ainsi, à travers les lunettes trotskistes, les luttes impérialistes en Grèce deviennent "la lutte du prolétariat grec", en Indochine elles deviennent "la révolution indochinoise" (unanimité de toutes les tendances sur ces deux points) ; etc.
Sur la question des perspectives, deux positions étaient représentées au Congrès. L'ancienne majorité soutenait que nous nous trouvons dans une période de crise révolutionnaire montante où la moindre lutte revendicative pose "des problèmes politiques" ; "ça explose de partout !" disait un délégué (lui qui, pourtant, ne paraissait pas particulièrement explosif). Cette position était partagée par les deux tendances qui se sont détachées de l'ancienne majorité, les tendances Marcoux et Montal.
En face nous trouvons la position de l'ancienne majorité partagée partiellement par la tendance Guérin : devant les échecs répétés des prévisions de la majorité (chute de Staline, révolution inévitable en Allemagne, etc.), ces militants voient la nécessité d'une attitude moins naïvement "optimiste". Mais de là ils déduisent une perspective de… stabilisation économique du capitalisme ouvrant une longue période de luttes revendicatives !
Personne – sauf quelques mots isolés de camarades de la tendance Guérin – n'a avancé la seule appréciation juste de la situation : cours vers la 3ème guerre mondiale. Personne n'a même parlé de la perspective de guerre, même pas pour dire que celle-ci ne menace pas… Et finalement l'unanimité s'est faite pour saluer la grève des postiers comme une manifestation éclatante du réveil du prolétariat[4] !
Il est d'ailleurs significatif que le Congrès n'ait prévu aucune discussion spéciale sur la situation économique et politique internationale (la tendance Guérin était la seule à le regretter). C'est que, pour les trotskistes, la "politique générale" c'est essentiellement la discussion de la "tactique" à adopter en face de la situation concrète du pays même.
Passons donc à ces questions "tactiques". Nous entrons là dans les (…) mêmes du trotskisme, pleines de mystères pour le profane qui n'est pas au courant des subtilités du "bolchévisme-léninisme". En effet, sur la base de l'idéologie "bolchévik-léniniste", les principes étant hors de discussion, les seules questions qui se posent sont la recherche de la meilleure façon de les appliquer. Quelle est la meilleure façon de "faire faire leur expérience aux masses" ? Voilà le thème essentiel des discussions trotskistes.
Et comme les principes sont faux, comme en particulier il n'est pas possible pour un parti – je ne dis pas un parti révolutionnaire ; mais même pour un parti trotskiste – d'acquérir une importance suffisante dans la période actuelle pour influencer les "masses" en quoi que ce soit, cela aboutit à des résultats quelques fois amusants.
C'est ainsi que nous voyons les membres du PCI – "parti" dont nous n'avons pas à donner une évaluation numérique mais dont chacun sait qu'il compte strictement pour zéro à côté des grands partis qui font la politique française – nous voyons les membres de cette organisation, dis-je, discuter gravement de savoir s'ils doivent ou non pousser le PCF au pouvoir (!) ou s'ils devaient voter OUI, NON ou s'abstenir au dernier référendum… L'ancienne majorité était pour le boycott, la minorité pour le vote OUI ; la décision de voter OUI avait été obtenue par le fait que la tendance Marcoux s'était détachée de la majorité sur cette question et avait bloqué avec la minorité, mais tout en justifiant leur position par des arguments "théoriques" tout à fait différents de ceux de la minorité, arguments impossibles à résumer et d'ailleurs sans intérêts.
Si nous ajoutons que certaines tendances ne sont guère autre chose que des cliques qui cherchent surtout à obtenir des places au CC et pour lesquelles les divergences "politiques" et "théoriques" sont surtout un moyen de justifier leur existence, on comprendra que les discussions deviennent tout à fait inextricables. C'est ainsi qu'il existe régulièrement dans les organisations trotskistes une question sur laquelle s'engage un débat interminable et de plus en plus confus jusqu'au jour où une autre question surgit pour "délimiter les tendances" et où tout l'ancien débat tombe dans l'oubli.
Il y a 3 ans la question était le "bonapartisme", il y a 2 ans la "barbarie". Au Congrès présent la plus grande partie du débat de "politique générale" a été occupé, en plus des discussions sur les perspectives et sur le référendum, par la question du mot-d'ordre de "gouvernement PC-PS-CGT" : "PC-PS-CGT" ou "PC-PS soutenu par la CGT" ; "gouvernement PC-PS-CGT" ou "gouvernement ouvrier et paysan", les deux étant différents ou identiques, etc. Nous renonçons à résumer ce débat auquel, de l'aveu de plusieurs délégués, les trotskistes eux-mêmes ne comprennent plus rien[5]. Signalons simplement que la tendance Guérin est la seule à rejeter toutes les variantes de ce mot-d'ordre. Et encore elle pourrait peut-être l'admettre s'il s'agissait de pousser au pouvoir (!) le Labour Party par exemple et non les staliniens qui sont prêts à massacrer l'avant-garde révolutionnaire.
Finalement quel est le sens de l'opposition des deux principales tendances ? L'ancienne majorité traitait l'ancienne minorité de "tendance opportuniste", cependant que la minorité s'opposait au "sectarisme de la majorité". Ce sont là des mots traditionnels. Quelle réalité se trouve derrière ces mots ?
Dans la question de l'attitude à prendre envers le stalinisme, des représentants de la minorité déclaraient à plusieurs reprises : "Notre ennemi est la bourgeoisie et non le stalinisme ; le stalinisme n'est qu'un obstacle entre nous et le prolétariat.
À quoi la "majorité répondait : "La lutte contre la bourgeoisie passe par la lutte contre le stalinisme."
Si l'on y réfléchit d'une façon rationnelle, on ne voit pas de contradiction entre ces deux thèses. Mais alors où est l'opposition?
Elle apparaîtra plus clairement si, anticipant un peu, nous envisageons les positions de ces deux tendances sur la question russe. Sur ce plan, aucune divergence essentielle ne sépare l'ancienne minorité de l'ancienne majorité (ni de la tendance Marcoux).
Les uns et les autres étaient également partisans de "la défense de l'URSS", de la défense de l'État russe, y compris dans la guerre, surtout dans la guerre. Ainsi, c'est la "majorité" qui a écrit la lettre publiée dans "La Vérité" proposant l'unité d'action au CC du PCF (!) pour la défense de la pauvre Russie menacée par le grand méchant loup anglo-américain en Iran et ailleurs.
Mais, tandis que la "majorité" s'en tient strictement aux anciennes justifications subtiles de "la défense de l'URSS", le rapporteur de la "minorité" déclarait en substance : "Il faut en finir avec le bavardage sur le «…bastion de la révolution…» ; il faut reconnaître que nous défendons la Russie telle qu'elle est, uniquement son économie est collectivisée et planifiée, et en ayant conscience de tous ses côtés réactionnaires."
Et telle est, en définitive, le véritable sens de l'opposition entre "minorité" et "majorité" : une opposition qui ne porte pas sur les principes politiques (qui sont les mêmes de part et d'autre) mais sur la phraséologie qui justifie ces principes. La "majorité" essaie de conserver d'anciens bavardages "théoriques" cent fois démentis par les faits ; la "minorité" sent la nécessité de se débarrasser de ce fardeau et c'est pourquoi elle est capable dans une certaine mesure – dans la mesure où les principes trotskistes le permettent – d'avoir une vue plus lucide des événements et une politique plus cohérente. Les positions de la "minorité" représentent une adaptation de la "théorie" trotskiste aux réalités de l'heure présente. C'est pourquoi cette tendance est en progression, arrivant à conquérir la majorité de l'organisation trotskiste française après qu'une tendance analogue ait déjà conquis la majorité de l'organisation trotskiste anglaise, tandis que l'ancienne majorité se disloque en de multiples tendances et sous-tendances.
Cela nous permet de comprendre la vanité qu'il y aurait à opposer ces tendances comme "droite" et "gauche". La "théorie" trotskiste traditionnelle se prétend révolutionnaire ; mais cette "théorie" est en contradiction avec les faits et avec la pratique trotskiste de toutes les tendances.
Sur la base de "la défense de l'URSS" et du "bolchévisme-léninisme" il n'est pas possible de mener une politique révolutionnaire.
Maintenant que cette contradiction devient trop criante, dans la mesure où une tendance voit la nécessité de mettre sa "théorie" un peu mieux en accord avec sa pratique, elle est amenée à rejeter certaines phrases "révolutionnaires" et à apparaître à "droite". Seulement ce qui compte ce ne sont pas les phrases justificatives, ce sont les positions effectives prises en face des événements, et sur ce plan nous ne constatons pas une opposition entre une "droite" et une "gauche" mais une identité profonde entre les deux tendances[6].
A plusieurs reprises les délégués de la "majorité" ont reproché à la politique de la minorité de n'être que du "stalinisme de gauche". C'est juste ! Mais c'est vrai pour le trotskisme tout entier.
En définitive, ce renversement de majorité n'aura que des conséquences minimes sur la politique effective du PCI (et de la 4ème Internationale) : le trotskisme reste le trotskisme.
La dernière journée des séances publiques était occupée par la discussion sur la "question de L'URSS", question soulevée par les deux tendances "anti-défensistes", les tendances Montal et Guérin.
Si le débat sur "la politique générale" nous avait fait assister à la lutte acharnée de la "majorité" et de "la minorité", cette dernière journée nous montrait surtout la lutte commune des trois tendances "défensistes" contre les deux tendances "anti-défensistes". Mais la lutte n'était plus acharnée, le cœur n'y était plus, la grande lutte – celle qui décidait des places au CC – était terminée. Et finalement le Congrès, dans une motion votée à l'unanimité, décidait… de ne rien décider. La question de l'URSS, disait en substance la motion d'unanimité, est une question nouvelle non encore discutée, on verra plus tard ; jusque-là le parti continuera à défendre la Russie.
Cela a quelque chose d'amusant. Depuis 30 ans qu'il existe un trotskisme, "la question de l'URSS" – de la caractérisation sociale de l'URSS, de la défense de la Russie… - revient périodiquement sur le tapis. Ainsi, le nouveau secrétaire du PCI, Craipeau, a été dans sa jeunesse le représentant d'une tendance "anti-défensiste" contre laquelle Trotsky a polémiqué durement.
Plus près de nous, en 1944, deux groupes de militants se sont détachés du PCI sur la base du défaitisme révolutionnaire en Russie (l'auteur de ces lignes faisait partie d'un de ces groupes) pour constituer, avec les RKD, l'Organisation Communiste Révolutionnaire. Depuis lors, le camarade Magneux[7], qui avait refusé de nous suivre dans la scission, n'a pas cessé de soutenir les positions "anti-défensistes" dans le PCI. Question non encore discutée ? !
Tel est le cadre dans lequel se déroule cette discussion, cadre qu'il faut avoir présent pour apprécier à leur juste valeur les tendances "anti-défensistes" et leurs perspectives d'avenir.
Sur le fond, beaucoup de bonnes choses ont été dites par les représentants des tendances Montal et Guérin. Il ne nous est pas possible de les résumer ni de faire une critique détaillée des points faibles de leurs argumentations.
Signalons toutefois un argument caractéristique qu'un délégué "défensiste" opposait à la tendance Guérin : "Si vous pensez, disait-il en substance, que l'URSS n'est plus un État ouvrier parce que l'État opprime le prolétariat, alors il vous faudra également conclure qu'il n'y avait pas d'État ouvrier en 1921 quand l'État massacrait les marins de Cronstadt." Eh oui, camarade Guérin ! C'est là qu'il te faudra en venir si tu as le mauvais goût de continuer à réfléchir ! D'une façon générale, le défaut fondamental des positions trotskistes "anti-défensistes" sur la Russie c'est de penser que "la question de l'URSS" ne se pose objectivement que d'une manière récente, par suite d'une évolution récente de la Russie, c'est de croire qu'il est possible d'y donner une réponse complète sur la base de la théorie léniniste (et marxiste) de "l'État ouvrier".
D'une façon plus générale encore, le défaut des deux tendances Montal et Guérin est de rester trotskiste dans toutes les questions autres que la question russe. Nous avons déjà souligné leur accord avec les autres tendances sur les bases du "bolchévisme-léninisme". Rappelons encore que la tendance Montal (la tendance Guérin a été plus digne) n'a pas craint de mêler ses voix avec celles des auteurs de la lettre au CC du PCF (proposant l'unité d'action pour la défense de la Russie) afin de "faire échec à la minorité", suivant ainsi la pratique trotskiste qui conduit à voter pour le PCF afin de faire échec au MRP, etc.
Nous savons bien qu'il est difficile de se débarrasser des traditions "bolchévistes-léninistes", que cela n'est possible qu'après – souvent longtemps après – la rupture organisationnelle avec les organisations trotskistes (l'exemple personnel de l'auteur de cet article est là pour en témoigner). Malheureusement, on ne peut rompre avec une organisation que si l'on sent la nécessité de cette rupture et les camarades des deux tendances "anti-défensistes" ne sentent visiblement pas cette nécessité.
Ces camarades - qui rompraient immédiatement avec une organisation ayant à son programme la défense de l'impérialisme français par exemple, qui par ailleurs jugent l'État "soviétique" comme un État impérialiste, aussi anti-prolétarien que tout autre – ne sentent pourtant aucune contradiction à rester dans une organisation qui défend l'impérialisme russe ! Sous prétexte que la question n'est pas discutée (!), ils acceptent de se plier à la discipline de la 4ème Internationale et de participer à la propagande trotskiste en faveur de la Russie.
Dans ces conditions, une alternative se présente à ces camarades : ou bien ils finiront par comprendre la vanité de leurs discussions à l'intérieur du PCI, ils rompront individuellement ou en groupes, ils constitueront un groupe autonome ou se rallieront aux groupes "ultra-gauches" déjà existant et alors ils pourront avoir une chance de progresser dans la compréhension de l'idéologie révolutionnaire et d'apporter quelque chose au prolétariat ; ou bien ils resteront dans le PCI et ils participeront par discipline à la préparation de la prochaine guerre impérialiste, ayant droit en compensation à soulager leur cœur dans le Bulletin intérieur et dans les congrès, si même ils ne suivent pas le chemin de Craipeau.
Il est vrai que le camarade Guérin a de grands espoirs : il espère un mouvement de la 4ème Internationale sur la question russe. Il compte sur l'appui des sections grecque, indienne, du groupe espagnol de Mexico, etc., et d'organisations actuellement extérieures à la 4ème Internationale comme le Workers Party de Schachtman.
Un tel espoir est vain. Il y a une place dans la société pour le trotskisme "défensiste". Aucune opposition ne pouvant exister légalement en Russie ni dans les PC, il est inévitable qu'une opposition modérée au stalinisme s'exprime dans une organisation extérieure aux PC. Il n'y a pas de raison pour qu'une opposition modérée, qui est actuellement représentée par la 4ème Internationale, disparaisse tant qu'il existera un stalinisme.
Ce qui est par contre possible c'est que, parallèlement à l'accentuation du contraste Russie-USA, il se produise une accentuation de l'opposition entre les tendances stalinisantes et anti-staliniennes dans le mouvement trotskiste. Il n'est pas exclu que ce processus aboutisse à une scission internationale du trotskisme. Mais les partis trotskistes "anti-défensistes" qui surgiraient n'auraient rien de plus prolétarien que les autres. Dans la guerre qui vient, ils se trouveraient simplement du côté des USA tandis que le trotskisme officiel se trouverait du côté de la Russie. L'idéologie trotskiste peut fournir un arsenal suffisant pour justifier un tel revirement, à travers "la lutte contre le fascisme", "la défense des minorités nationales opprimées", etc. Le Workers Party de Schachtman apparaît déjà comme une préfiguration de cet avenir sombre qui attend les "anti-défensistes" qui ne sauraient pas rompre avec le trotskisme.
L'orientation actuelle du cours des événements vers la 3ème guerre mondiale exclut la possibilité qu'une scission à large échelle du trotskisme soit déterminée par autre chose qu'une prise de position dans la guerre elle-même et pour la guerre. J'ajouterai même que la différence dans l'évolution des tendances trotskistes "anti-défensistes" en 1944 et en 1946 paraît être un résultat de la différence des situations.
Signalons pour terminer que le camarade Guérin, dans son rapport, a proposé d'envisager des pourparlers d'unification avec le PCI d'Italie (bordiguiste). "Les bordiguistes italiens, a-t-il dit en substance, forment une forte organisation et, par suite, ils ont été obligés de faire des progrès ; c'est ainsi qu'ils ont participé aux élections, critiqués en cela par les groupuscules bordiguistes français." Cette appréciation est tout à fait analogue à celle que nous donnions dans "Internationalisme" N° 12, à savoir qu'une "orientation vers les masses" dans la situation actuelle ne peut mener qu'à des fautes opportunistes. Seulement le camarade Guérin appelle "progrès" ce que nous appelons régression. Nous ignorons si les représentants de la Fraction Française "officielle" de la Gauche Communiste, qui se trouvaient dans le public, se sont sentis flattés ou gênés de cet éloge adressé à leur organisation-soeur (ou mère).
Pour le moment d'ailleurs, cette entrée du PCI d'Italie dans la 4ème Internationale, aussi bien que la scission internationale du trotskisme, reste dans le cadre des rêveries concernant l'avenir. Si nous revenons sur le terrain concret des résultats du 3ème Congrès du PCI français, nous pouvons conclure notre analyse du débat sur la question russe par une phrase que nous avons déjà écrite : le trotskisme reste le trotskisme.
BERGERON
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Dans l'article ci-dessus sur le Congrès du PCI trotskiste, le camarade Bergeron a tenu à formuler, en plus des positions qui nous sont communes (sur l'appréciation du trotskisme et sa critique), quelques idées qui lui sont personnelles. Ces idées concernent surtout l'appréciation portée par Bergeron sur les premières années de la Révolution russe. Ne pouvant faire la critique détaillée de cette appréciation dans le présent numéro (voir pour cela la collection d'Internationalisme) et pour éviter tout malentendu, nous avons estimé nécessaire de la spécifier.
La Rédaction.
[1] Signalons en passant l'illogisme des trotskistes qui invitent les représentants de la presse à leur congrès mais qui tiennent cachés dans des bulletins strictement intérieurs les textes discutés dans ce congrès.
[2] Ne pas confondre avec Daniel Guérin.
[3] La tendance Guérin a seulement déclaré que ce mot-d'ordre devait être employé "avec doigté" (sic!).
[4] Voir notre appréciation sur ce point dans Internationalisme N° 12.
[5] "La Vérité", dans son compte-rendu, parle "de nombreuses positions extrêmement nuancées". Qu'en termes galants…
[6] Au référendum, la "minorité" était pour le vote OUI et la "majorité" pour le boycott. Mais à l'égard du parti du peuple algérien, la "minorité" reprochait à la "majorité" de ne pas se délimiter suffisamment d'un parti nationaliste français bourgeois. Où est la droite ? Où est la gauche ?
[7] Aujourd'hui représentant de la tendance Guérin dans le nouveau CC.
Le problème national est lié à la Révolution bourgeoise. L'idée de nation se développe et grandit pendant toute la période de la Révolution bourgeoise qui, commençant à la Réforme, va jusqu'au développement du Grand Capitalisme Monopolisateur. Pendant la première période de la Révolution bourgeoise, la révolution anglaise du XVII° et la révolution française du XVIII°, les mouvements les plus radicaux des couches sociales les plus exploitées ou dont les droits politiques n'étaient pas encore reconnus[1] devaient en réalité pousser la Révolution bourgeoise à un stade où la bourgeoisie seule eut été incapable de s'élever. C'est ainsi que les "diggers" fut le mouvement révolutionnaire des soldats de l'armée de Cromwell, mouvement radical qui, en disparaissant, faisait disparaître avec lui le mouvement des "Niveleurs" de Lilburn. Le mouvement avait permis à la dictature de Cromwell de se consolider en mettant un frein aux tendances révolutionnaires les plus radicales et en consolidant, aux yeux des autres classes de la société, le pouvoir de l'État et la nécessité pour un temps donné de la continuation dudit pouvoir. Il en fut de même pour la Terreur. Poussés malgré eux par les Enragés puis par les Hébertistes, les Jacobins inaugurent celle-ci en supprimant ses plus audacieux partisans. La dictature de Cromwell sur le Parlement Croupion, celle de Robespierre et du Comité de Salut Public disparaîtront pour laisser place à la "réaction" une fois leur mission accomplie. En effet, leur passage aura marqué, en même temps, à l'intérieur une mission centralisatrice, à l'extérieur la lutte pour la reconnaissance par les autres nations des acquis de la Révolution.
Tout le mouvement reste national et patriotique ; aussi radical soit-il, il est voué à ce schéma impitoyable de la révolution bourgeoise, à savoir l'écrasement des couches les plus radicales une fois la révolution accomplie.
Dans la période ascendante du capitalisme, même quand les secousses révolutionnaires constituent un séisme social avec des répercussions à l'échelle internationale, le prolétariat révolutionnaire est voué à l'écrasement. Telles ont été les journées de juin 1848 en France, en Allemagne la campagne constitutionnelle. Telle apparaît également la Commune de Paris de 1871. En effet, c'est sur ses cadavres que s'est édifiée la III° République de triste mémoire. Jusque-là, ils n'apparaissent que comme radicalisation de mouvements dans les différentes couches de la bourgeoisie et finalement ne profitent qu'à elle seule. Cependant ils sont, comme on l'a si souvent dit et écrit, "la locomotive de l'histoire" poussant sans cesse celle-ci vers son stade supérieur.
En effet, si la révolution bourgeoise a économiquement détruit les restes du féodalisme qui était une entrave au développement du capitalisme et si son rôle, à cette époque, a consisté principalement à centraliser à l'échelle nationale et à briser le provincialisme, à bâtir les banques et la monnaie pour favoriser le développement du commerce, à unifier les poids et les mesures, etc., aujourd'hui nous nous trouvons devant un tout autre aspect du problème et, pour la bourgeoisie elle-même, le nationalisme et le patriotisme ne sont plus qu'une façade.
Sous le voile idéologique du patriotisme, elle sert à mobiliser derrière les intérêts de l'État capitaliste les masses d'exploités pour la défense de celle-ci.
C'est au travers de "l'Union sacrée" de "l'Union de tous pour la défense des intérêts de tous", sous l'oripeau tricolore que se fait ce bourrage de crâne populaire.
Cela n'est que l'aspect le plus simple et simpliste du problème national dans la période actuelle. En dehors de cette question nationale traditionnelle, qui sert toujours tant que servent à la bourgeoisie toutes les idéologies contre-révolutionnaires : nationalistes, antisémites, religieuses et laïques, stakhanovistes et autres, il existe un autre aspect du problème beaucoup plus complexe et qui nous plonge au cœur même de la situation présente.
Dans la période présente, la question nationale doit donc être envisagée sous le jour réel des conditions objectivement existantes. Les différentes Nations subsistent en tant qu'appareil de l'État bourgeois parce que la Nation est le milieu social nécessaire pour mobiliser toutes les classes autour des intérêts de la bourgeoisie. En même temps l'appareil étatique de répression de la bourgeoisie nationale s'érige en barrière de fer et de feu aussitôt qu'apparaît dans les classes opprimées un mouvement organisé d'émancipation.
Cependant, dans la période décadente du capitalisme, nous ne nous trouvons plus seulement avec des contradictions d'intérêts de bourgeoisies nationales entre elles mais, en plus, nous trouvons la constitution des blocs impérialistes et l'hégémonie parfois complète des pays impérialistes sur nombre de plus petits.
La constitution des grands blocs impérialistes suppose la complète inféodation des nations satellites. Les contradictions internes du régime capitaliste ne cèdent en rien de leurs droits : les contradictions entre les différentes nations composant le puzzle géographique du monde subsistent et même se trouvent aggravées ; la constitution des blocs impérialistes ne vient qu'en sur-intérêt, qu'en surenchère aux contradictions en en créant une de plus ; ils ne suppriment en rien les premiers, ils se les adjoignent au contraire dans leur entier pour en faire le jeu de leurs puissants intérêts.
De même, il faut ici aussi le souligner, comme faisant partie des contradictions internes de ce régime :
C'est ainsi qu'apparaissent clairement les problèmes posés par le relèvement de l'Allemagne au lendemain de l'autre guerre et de celle-ci.
Après la guerre 1914-18, un gouvernement social-démocrate sert parfaitement les intérêts de la bourgeoisie allemande : contre la révolution prolétarienne à l'intérieur, pour l'afflux des capitaux américains et le paiement des dettes de guerre. Mais la conséquence fatale du relèvement de l'économie allemande devait être sa tendance à se libérer du capitalisme financier anglo-américain en secouant le joug "démocratico-ploutocrate" de celui-ci et d'amener directement le fascisme (capitalisme d'État dans cette période donnée).
Le fascisme a été la forme classique, en même temps, de la contre-révolution dans certains pays à prolétariats avancés et de la révolution nationale populaire appelant les petits-bourgeois (bureaucrates, commerçants et intermédiaires, petits paysans) à soutenir les grands capitalistes industriels et les grands propriétaires fonciers d'un pays à se soulager de la suzeraineté d'un grand impérialisme quelconque. Dans ce cas-là, ou bien le pays est capable de s'ériger lui-même en grand impérialiste, formant lui-même un bloc à part telle l'Allemagne de Hitler, ou bien, trop faible seul, il doit se retourner coûte que coûte vers un bloc impérialiste et, à ce moment-là, le jeu des luttes qui se livrent en son sein est le reflet de ses luttes inter-impérialistes (Espagne 1936).
Le capitalisme, dans sa période présente, tend donc sporadiquement, et sans jamais y réussir parfaitement, à une plus haute concentration et centralisation à l'échelle internationale. Cependant comme il ne s'agit pas pour le capitalisme de gérer d'une façon raisonnée en vue de satisfaire aux intérêts de la société toute entière, comme le capitalisme agit sous la pression de ses intérêts immédiats – ou plutôt sous la pression de ceux des groupes capitalistes -, en vue de leur défense, comme au sein même de ces groupes existent de profondes divergences d'intérêts, ces groupements, ces monopoles, ces blocs impérialistes, en un mot cette tendance à une haute centralisation marque au plus haut point les contradictions dans lesquelles le régime se débat, son instabilité grandissante, ses tentatives de survivre malgré tout, alors que se pose objectivement à l'ordre du jour la révolution socialiste.
Ces formations de blocs, cette centralisation se créent en réalité sous la pression d'antagonismes plus violents et ils éclatent et se dissolvent sitôt que ces antagonismes sont résolus d'une manière ou d'une autre pour se poser de nouveau sur une échelle plus grande. En un mot, cette centralisation apparente cache une anarchie encore jamais égalée, elle marque la décadence et la décomposition du régime capitaliste.
Dans ce cas, des désordres - apparaissant à des yeux non avertis, à l'échelle nationale, dans des petits pays ou dans certaines colonies – ne sont nullement des phénomènes révolutionnaires du prolétariat, même si celui-ci s'y trouve mêlé physiquement, mais sont au contraire des luttes de rivalités inter-impérialistes mettant aux prises les intérêts de différents blocs antagonistes et s'appuyant sur certaines couches sociales de ces pays.
Dans ce cas, différents groupes se forment dans les pays, au sein de la bourgeoisie, selon que leurs intérêts les poussent (ou qu'ils croient agir dans ce sens) vers tel ou tel bloc impérialiste. Certains groupes au contraire peuvent penser qu'il faut être nationaliste avant tout et empêcher l'intrusion d'un impérialisme quelconque dans les affaires du pays.
Dans tous les cas, principalement dans les pays coloniaux, quand une bourgeoisie coloniale tend à s'émanciper de la métropole, même par des voies révolutionnaires et même si elle pense vraiment pouvoir réaliser son autonomie, ne peut que retomber, dans la période présente, devant le fait de la dépendance de tel ou tel bloc impérialiste. Même si l'objectif initial est une lutte émancipatrice et autonome, elle ne peut en aucun le rester et doit retomber sous la coupe d'un grand impérialisme.
Au contraire la révolution prolétarienne surgit comme un phénomène tendant à détruire l'État bourgeois et avec lui l'idée même de Nationalisme. La révolution prolétarienne est, à chaque fois qu'elle se produit dans l'histoire, un profond séisme international qui ne met le monde bourgeois en danger que dans la mesure où il prend conscience de sa force en tant que puissance révolutionnaire internationale ; et qui se trouve défaite et en régression au fur et à mesure que, soit par la force soit idéologiquement, l'État et la Nation reprennent en mains leur prolétariat. En envisageant le problème sous ce jour, toute lutte à caractère nationale n'a aucun caractère progressif, même et surtout dans une période de montée révolutionnaire.
L'IC, en envisageant le problème, alléguait que tout mouvement à tendance séparatiste tendait fatalement à affaiblir la métropole et à y créer des troubles sociaux. Mais c'est là envisager le problème à l'envers et c'est ce qu'a fait l'IC qui constatait les révolutions ou insurrections dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux.
En effet la révolution allemande vaincue et le centrisme maître des PC anglais et français, les prolétariats de ces grands pays capitalistes avaient les mains liées par l'opportunisme ; et si les mouvements de révolte dans les pays coloniaux ont eu des répercussions dans la métropole, cela n'a en rien mis en danger la bourgeoisie de ces pays.
C'est donc dans le sens où le prolétariat des pays les plus avancés feront leurs premières prises d'armes qu'ils pourront avoir un soutien de la part des exploités coloniaux ou des pays moins avancés ; mais là encore le péril nationaliste reste entier ; et c'est seulement dans la mesure où les exploités des pays coloniaux ou des États vassaux s'éloigneront de ce nationalisme qu'ils pourront renforcer sérieusement les mouvements révolutionnaires des pays les plus avancés.
De quelque façon que l'on pose ce problème, il faut le poser pour l'appliquer à une période donnée en fonction de la situation et des perspectives.
Pour nous – nous avons déjà souvent essayé de le démontrer dans les faits -, la situation est une situation de recul, une période réactionnaire et la perspective une perspective de guerre impérialiste entre les deux blocs dont les antagonismes s'accentuent toujours plus gravement : le bloc russe et le bloc américain.
En ce sens, les crises qui ont agité l'Iran à propos du "réveil national" de l'Azerbaïdjan soutenu par les russes dans leur presse et dans les Conférences de "la Paix" et à l'ONU ; le "réveil national" kurde, les "troubles dans les pays arabes, en Palestine et en Égypte - où il s'agit entre autre du stationnement des troupes anglaises et de la prépondérance de l'impérialisme anglo-américain – ont également la faveur et le soutien de l'impérialisme russe. En ce sens également, la guerre civile qui règne en Chine depuis la fin de la guerre en Extrême-Orient est suffisamment significative ; Tchang Kaï-Chek et les nationalistes voudraient faire l'Unité Nationale Chinoise au profit de leurs alliés anglo-américains, tandis que les "communistes" chinois, soutenus matériellement par les russes, veulent garder leur prépondérance dans la Chine du nord. En Corée, aussi bien qu'en Allemagne, le problème national est sous l'influence immédiate des antagonismes des deux grands blocs impérialistes.
En Indochine, la "révolution nationale" vietnamienne a eu comme résultat initial d'amener un compromis entre le Vietnam et la France parce que, pour l'instant, la bourgeoisie annamite a ses intérêts liés à ceux de la France et qu'elle n'a pas intérêt à se retourner vers un autre impérialisme, ou que la question ne peut pas encore se poser pour des questions de situation géographique ou d'opportunité politique, ou tout simplement parce que la bourgeoisie vietnamienne a dans le fond tout de même besoin des troupes françaises pour maintenir l'ordre dans ses affaires, et parce que la France a besoin pour ses intérêts de passer par l'intermédiaire de la bourgeoisie vietnamienne pour mieux opprimer matériellement et idéologiquement le "peuple" annamite.
La situation aux Indes est celle qui, par son actualité, retient le plus l'attention. La question de la constitution indoue n'est pas posée d'aujourd'hui. C'est dès le lendemain de la guerre de 1914-18, après le développement de l'exploitation des Indes par le capitalisme anglais que s'est marqué en même temps un "réveil national" dans différentes couches de la société indoue. Mais là encore, il est très clair aujourd'hui que chaque groupe a une position bien déterminée et en rien révolutionnaire ni progressive.
L'Angleterre s'était auparavant appuyée, en général, sur les musulmans contre les Indous, la caste riche et puissante de l'Inde. Mais pour les anglais il s'agit uniquement de la politique "diviser pour régner". Aujourd'hui, les musulmans mettent à l'ordre du jour le projet de formation d'un État indépendant, le Pakistan, dont la création est vue d'un très bon œil à Moscou, le futur Pakistan étant très proche de l'Asie occidentale russe. C'est pourquoi aujourd'hui, renversant leur politique, les anglais (en l'occurrence Wavell) s'appuient sur les Indous et les autres castes (le pandit Nehru, etc.) contre les Musulmans soutenus par les russes.
Plusieurs milliers de morts à Bombay et à Calcutta ! Grève générale ? Peut-être ! Mais à qui profitent ces troubles ? Qui les dirige ? Et qui paye les pots cassés ?
Ce sont quelques milliers de morts de plus que le prolétariat paie en tribut aux intérêts du capitalisme mais ce n'est en rien un "pas en avant" vers la révolution, tout au plus un pas en avant vers la 3ème guerre impérialiste. Pour les prolétaires de ces pays, dans la période présente, il n'est qu'une politique : ne pas se mêler à un conflit où leurs intérêts immédiats ou lointains ne sont pas en jeu. Et le jour où la force leur sera donnée par l'apport d'une montée révolutionnaire à l'échelle mondiale, une seule politique : le renversement de toutes les barrières nationales et de tous ces petits États.
(Se rappeler la polémique entre Rosa Luxemburg et Lénine sur la question nationale où Rosa défend une thèse encore valable aujourd'hui.)
[1] Tels les mouvements des "Niveleurs" à la tête desquels se trouvait Lilburn, dans la révolution de Cromwell, improprement appelé ainsi mais formant un conglomérat de toutes sortes de tendances petites-bourgeoises, paysannes, de juifs et y compris le mouvement des soldats, "diggers", ainsi que le mouvement des Enragés et des Hébertistes dans la Révolution française.
[2] Il serait plus juste de dire : "s'atténuent" parce qu'ils subsistent, ce qui augmente la supériorité de la classe révolutionnaire.
Il y a quelques temps les colonnes des journaux du monde entier étaient remplies de rapports sur la nouvelle campagne d'épuration qui s'est déclenchée récemment en Russie.
Cela a commencé par la production cinématographique où des scénaristes, des metteurs en scène très connus ont été violemment pris à partie. Leur faute consisterait à mettre trop l'accent sur l'initiative des masses, sans souligner suffisamment les hautes qualités des dirigeants dans la défense de la patrie durant la guerre.
La liberté de la critique, comme tout le monde le sait, n'existait pas en Russie, il fallait comprendre que l'initiative n'appartenait pas aux auteurs des articles accusateurs mais qu'ils avaient agi sur ordre supérieur. En effet, quelques jours après, la presse russe publiait une résolution du CC du Parti Communiste à ce sujet. Ce fut le signal d'un déchaînement de campagne de critiques savamment orchestrée, comme cela est typique en Russie. Les dénonciations des "déviations bourgeoises" et de "l'esprit pourri de l'Occident" battent leur (son) plein. Tout un chacun se sent menacé et personne ne peut se dire à l'abri.
Comme un ouragan déchaîné, la "critique" a déferlé sur toutes les branches de l'activité artistique. Du cinéma au théâtre, à la musique, à la production littéraire, à la presse quotidienne d'information, dans l'enseignement, partout où l'on a soudainement découvert des malfaçons, des déformations de l'esprit pur du bolchévisme et de Staline, partout dans tous les domaines on a trouvé des hérétiques à démasquer dans le pur style de la maison, c'est-à-dire que celui qui a dénoncé la veille l'est lui-même aujourd'hui par celui qui le sera à son tour demain.
La Russie de Staline a des traditions à conserver et tout le monde observe scrupuleusement la règle du jeu. Pour qui connaît tant soit peu la façon d'agir de l'État "socialiste" russe, il ne pouvait y avoir de doute que nous assistions à l'ouverture d'une grande campagne dont la critique de l'activité artistique n'était que le hors-d’œuvre, le préambule.
En 15 jours on a fini par passer du terrain de l'art à celui du social, le vrai objectif de toute cette campagne. Brusquement on a découvert des vols, des mises en vente illégales de terres de l'État appartenant aux kolkhozes. Des dilapidations des avoirs des kolkhozes, machines, semences, bétails, récoltes etc. A la suite de cette campagne, des milliers de fonctionnaires, petits bureaucrates, subalternes, présidents de kolkhozes et secrétaires de cellules ont été déplacés, inculpés, arrêtés.
A quoi vise cette campagne d'épuration ?
Les staliniens, qui ne sont jamais embarrassés quand il s'agit de justifier ce qui se passe en Russie, ne se contentent pas seulement de justifier toutes les mesures les plus draconiennes mais mettent en parallèle l'énergie de la Patrie "socialiste" dans sa lutte contre les défaillants et la mollesse de l'épuration dans les pays capitalistes. On ne saurait douter en toute loyauté de l'énergie dans la répression de la Russie de Staline. Sur ce point, elle peut en montrer beaucoup aux autres pays et même à des régimes d'un Hitler ou d'un Mussolini qui n'ont pas manqué de s'en inspirer.
On sait que la terreur est le fait le plus constant dans la Russie de Staline, on s'explique en conséquence difficilement que, malgré cette terreur "la première du monde", de larges couches de ce peuple le plus policé et le plus surveillé trouve la possibilité de se livrer à des attentats contre l'ordre au point de nécessiter de temps à autre l'organisation de campagne spéciale d'épuration.
Certains journaux socialisants, tel "Combat", se sont efforcés d'expliquer la récente campagne par l'état de mécontentement de la population, mécontentement provoqué par la situation matérielle inhumaine dans laquelle vivent et souffrent les larges masses. Les conditions de vie en Russie - qui étaient déjà, avant la guerre, très inférieures à celles des pays de l'Europe – se sont terriblement aggravées au cours de la guerre. Tout le centre économique de la production des articles de consommation immédiate -l'Ukraine, la Russie blanche, la Crimée et le Donetz- a longtemps été occupé par l'armée allemande et complètement dévasté par des campagnes militaires, par les successives occupations et réoccupations dans les péripéties de la guerre russo-allemande. Il n'y a aucun doute que les articles de consommation directe des masses déjà fortement insuffisants avant, parce qu'ils ne présentaient pas le moindre souci pour les réalisateurs des plans quinquennaux, soient devenus quasi complètement introuvables aujourd'hui à la suite de la guerre et des dévastations. Il n'y aura rien d'étonnant à ce que, dans une situation de disette et de famine, fleurissent d'une part la spéculation, le marché noir et le lucre, d'autre part la tendance des larges masses à se procurer, par tous les moyens possibles et au risque de n'importe quelle répression, le minimum indispensable d'objet de consommation.
Le mécontentement est un fait général en Russie. Il suffit de constater les désertions massives des soldats de l'armée rouge à l'étranger et la résistance de nombreux prisonniers russes au rapatriement dans leur chère "patrie" pour s'en convaincre. La disette dans les villes est à la base de la désertion des ouvriers des usines. Cette désertion a pris de telles proportions que le gouvernement fut obligé de renoncer provisoirement aux simples mesures de contraintes et de promulguer une amnistie générale afin de faire revenir les ouvriers à leur lieu de travail. Il est fort possible dans ces conditions que le gouvernement cherche à dévier le mécontentement, à trouver des boucs émissaires qu'il rend responsables de la pagaille et de la disette. D'autre part il essaie de mettre un terme à un relâchement de la discipline dans le domaine de la production et surtout dans le domaine de la circulation des produits de première nécessité. Des millions d'êtres abandonnés souvent à leur propre sort pendant des mois durant la guerre ont pris l'habitude de se débrouiller comme ils pouvaient et de procurer le nécessaire par le troc direct et par leur propre production individuelle. Il n'y a rien d'étonnant à ce que la population paysanne ait partagé des propriétés d'État ou des kolkhozes : la terre, les moyens de production et le bétail.
Certainement que de telles dislocations de kolkhozes donnaient lieu à des abus nombreux de la part des présidents ou autres fonctionnaires bureaucrates, s'arrogeant le droit de propriétaire et procédant à des mises en vente à leur propre bénéfice.
Les témoignages que nous avons pu recueillir de personnes revenant récemment de ce pays de cocagne concordent tous pour souligner qu'il n'y a peut-être pas un autre pays en Europe où règnerait, comme en Russie, dans tous les actes de la vie, le système de pots de vin au point qu'il constitueraient la source principale et souvent unique des revenus des citoyens.
On comprend que l'État, unique propriétaire en Russie, ne puisse s'accommoder longtemps de cet état de choses où le gaspillage lui apparaît avant tout comme une atteinte à ses intérêts de propriétaire. Sous le prétexte de ramener de l'ordre dans la vie économique, il s'agit uniquement de son ordre à lui, c'est-à-dire de reprendre le contrôle de la vie économique qui lui a particulièrement échappé, et soumettre toute la population à une rigoureuse discipline de travail en vue de leur exploitation maximum dans son intérêt. Il faut se rappeler que la Russie a subi de terribles destructions. Pour tenir sa place de grande puissance antagoniste des États-Unis, l'État russe doit au plus vite rétablir sa puissance économique et industrielle. Son désavantage financier et matériel par rapport aux États-Unis, l'État russe tente de le compenser d'une part par une politique de pillage effréné dans les pays de l'Europe orientale et balkanique occupés par lui et, d'autre part, par la mise en esclavage absolu, par l'exploitation poussée à la limite extrême des grandes masses de sa population à l'intérieur.
Les trotskistes, si jamais ils se décident à en parler (n'oublions pas que cela peut porter atteinte au prestige de "l'État ouvrier" et par suite compromettre "la défense des conquêtes d'Octobre"), verront sans doute dans cette campagne d'épuration l'expression d'un réveil des masses ouvrières russes contre l'appareil stalinien. Cette façon de voir toujours dans la répression sanglante de l'État stalinien un acte préventif face à un réveil sourd mais menaçant des masses ouvrières est une vue schématique qui ne repose absolument sur rien. Déjà en 1934 Trotsky voulait absolument voir dans l'attentat de Kirov et la répression qui a suivi la manifestation d'un esprit anti-stalinien dans la classe ouvrière. Dans le même sens il interprétait les ignobles procès de Moscou. Sur ce point, comme sur bien d'autres, Trotsky s'est absolument trompé. Malheureusement pour le prolétariat international les ouvriers russes se sont trouvés en 1934-36 et se trouvent encore aujourd'hui dans l'impossibilité absolue de manifester la moindre volonté de lutte. La conscience révolutionnaire du prolétariat russe a été brisée et anéantie par l'État stalinien a un degré bien plus grand que n'a pu le faire aucun autre État dans aucun autre pays. Tout laisse craindre que les ouvriers russes ne parviendront à reprendre leur chemin de classe qu'à la suite de tourmentes révolutionnaires dans les autres pays de l'Europe et, en premier lieu, à la suite d'une entrée en lutter du prolétariat allemand. La Russie peut justement jouer son rôle, dans le monde, de bastion du capitalisme et la plus grande force de la contre-révolution que parce qu'elle est parvenue à détruire plus profondément la conscience de classe du prolétariat russe, que parce qu'elle est assurée momentanément de son apathie et de son concours.
Une explication dans le genre trotskiste serait dénuée de tout fondement et reposerait sur une illusion trompeuse. Une telle illusion, s'intercalant dans une appréciation générale erronée de la situation internationale et des rapports de force des classes dans le monde, ne peut qu'obscurcir encore un peu plus la vision de la réalité et des perspectives qui apparaissent extrêmement graves. Les révolutionnaires ne se divisent pas en pessimistes et optimistes. Ils n'ont que faire de ces classifications sentimentales et encore moins d'une recherche de consolation. Ils n'ont que l'examen de la réalité pour guide et la volonté d'intervenir dans cette réalité afin de contribuer, dans la mesure de leur force, à la déterminer dans le sens de la Révolution prolétarienne.
Pour revenir à la Russie, il faudrait abandonner "la façon de voir ce qu'on voudrait" et voir ce qui est. Il y a d'abord un aspect social qui présente un intérêt colossal : la façon originale de la constitution de la classe dirigeante dans un système de capitalisme d'État. À l'encontre du capitalisme classique - où la classe exploiteuse se constitue en tant que classe sur la base de la possession privée des moyens de production, ce qui est valable aussi bien pour les individualités en tant que membres de cette classe, qui restent capitalistes que dans la mesure où ils parviennent à se maintenir dans leur situation sociale -, la formation de la classe exploiteuse dans le régime de capitalisme d'État ne peut se faire sur la base de la possession privée. Si pour la classe dans son ensemble, dans son entité, cela ne représente pas de modifications fondamentales, les moyens de production continuant à fonctionner comme capital en vue de la production de la plus-value au bénéfice collectif de la classe, il n'en est pas de même en ce qui concerne la sélection individuelle. Ici les modifications sont très profondes.
Dans le régime capitaliste classique, chaque capitaliste prélève dans la plus-value générale au prorata de son capital. En régime de capitalisme d'État, cette base fait défaut. On saisit toute la complexité du problème qui jusqu'à aujourd'hui ne permet pas de distinguer très nettement les critères déterminant la position sociale de l'individu susceptible de s'élever de la condition de prolétaire à celle d'un haut bureaucrate, ou de chuter du jour au lendemain d'une position privilégiée d'un chef de l'État à celle de prisonnier esclave. L'absence de lois strictement économiques réglant la position sociale de l'individu crée entre les membres de la classe dirigeante (et de ceux qui tendent à y parvenir) une lutte féroce. D'autant plus que les lois qui conditionnent la position sociale sont plus obscures, plus confuses et plus instables.
Sans vouloir, dans le cadre de cet article, examiner plus à fond cette question dont l'étude est d'un intérêt capital, il faut cependant avoir constamment en vue cet aspect social de la formation de la classe pour comprendre les événements sanglants qui se produisent dans le régime stalinien, comme ils se sont également manifestés en Allemagne. L'épisode de la liquidation physique de toute la clique de Röhm par celle de Hitler ; la liquidation en Russie des Iagoda, des Iejov et de tant d'autres fonctionnaires de l'appareil d'État et de l'armée sont de même nature et ne peuvent avoir d'autre signification.
Mais cette lutte constante, à travers laquelle s'opère d'une façon originale et quelque peu instable la sélection de la classe dirigeante, reste toutefois secondaire par rapport à l'unité profonde de ses intérêts de classe et d'État qui se manifeste, dans une solidarité plus grande que jamais, face aux autres classes qu'elle soumet à une surexploitation économique et à une domination politique absolue et tyrannique.
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La guerre moderne est essentiellement une guerre de matériel, de résistance économique et de capacité de production. L'art de la guerre : la stratégie militaire a été détrônée par la technique et l'organisation de la production des engins de guerre. La guerre a cessé d'être exclusivement militaire pour devenir en quelque sorte "civile" dans la mesure même où toute la vie civile de la société est militarisée et désormais basée entièrement sur la guerre et la destruction. Les tranchées d'autrefois sont remplacées aujourd'hui par les usines et l'ouvrier se substitue au soldat pour devenir le fondement de l'armée moderne[1].
Bien plus importante que la préparation et la formation militaire, s'impose aujourd'hui à tout État appelé à prendre place dans la guerre la mise au point de son appareil industriel où la mobilisation et l'organisation de la main d'œuvre joue le rôle prépondérant. Cette vérité fut hautement comprise par l'Allemagne hitlérienne et la Russie stalinienne. Cette organisation de la main d'œuvre, minutieusement préparée pendant des années, a permis à l'une et à l'autre d'accomplir des miracles de résistance devant les coups les plus durs durant la deuxième guerre mondiale. L'expérience l'a par la suite confirmée. Le point faible de l'Allemagne, le point qui en cédant devait entraîner rapidement la défaite de l'impérialisme allemand fut non pas son infériorité militaire ou les erreurs stratégiques, ni même ses difficultés d'approvisionnement en matières premières nécessaires à sa production de guerre, ni la pénurie de matières alimentaires mais avant tout le manque de main d'œuvre et l'affaiblissement du "bon moral" entraînant le relâchement de la discipline et la défaillance des troupes. Sur ce plan, le système de Staline s'avérait bien plus perfectionné que celui d'Hitler.
La Russie sort très dévastée de la guerre. Elle a beaucoup à reconstruire. Elle a perdu officiellement 17 millions d'hommes. Mais surtout, dans la conjoncture politique immédiate de préparation hâtive du prochain conflit mondial russo-américain, la Russie n'a pas un instant à perdre. Elle doit au plus vite mettre au point son appareil défensif et offensif et, en tout premier lieu, achever et parfaire la mobilisation de sa main d'œuvre.
Nous avons vu quel rôle décisif a joué la mobilisation de la main d'œuvre durant la guerre pour tous les pays mais c'est encore en Russie qu'elle a avait été poussée le plus loin. Ce que Hitler ne pouvait faire qu'à travers la guerre, quand il disposait de millions de prisonniers de guerre qui lui permettait de pratiquer en grand les déportations massives pour transformer cette masse d'hommes en un immense réservoir de main d'œuvre, véritable armée industrielle, Staline l'a accompli avec moins de bruit et plus de méthode bien avant la guerre. En 1939, la Russie comptait le chiffre ahurissant de 20 millions de prisonniers politiques et administratifs, véritable armée d'esclaves sans aucun droit, à la disposition absolue de l'État.
Kravachenko – ce haut fonctionnaire d'État stalinien qui, profitant de son séjour aux États-Unis vers la fin de la guerre pour rompre avec le gouvernement russe – raconte dans son livre l'anecdote suivante : "Pendant les années de la guerre, tous les commissariats étaient amenés à assiéger la GPU par leur réclamation de main d'œuvre dont ils avaient besoin dans leurs secteurs particuliers." La GPU disposait de 20 millions d'hommes qui était le réservoir de la main d'œuvre, nerf principal de la guerre dont dépendait toute la vie économique. Les demandes suivaient un rythme accéléré à tel point que la GPU ne parvenait plus à les satisfaire et un jour un des chefs de la GPU finit par se plaindre en ces termes devant Kravachenko : "Que voulez-vous, il faut reconnaître que nous n'avons pas suffisamment accompli notre plan d'emprisonnement." Aussi invraisemblable que puisse paraître une telle boutade par sa monstruosité, elle exprime parfaitement le véritable sens de toutes les campagnes d'épuration qui ont lieu en Russie. Le demi esclavage de tout le prolétariat russe ne suffit pas. Il faut que le gouvernement puisse disposer de vrais esclaves, absolument hors-la-loi et en nombre de plus en plus grand.
La campagne de dékoulakisation et d'épuration des années 1933-36 ont donné au gouvernement russe 20 millions d'esclaves. La guerre a décimé les rangs qu'il importe de compléter. Pour la prochaine guerre il faudra davantage. C'est sur l'immense masse des paysans que le gouvernement compte prélever les contingents nécessaires d'esclaves. En Russie où les mots n'ont pas leur signification courante, où la tyrannie la plus hideuse s'appelle "la démocratie la plus parfaite du monde", où un assassin s'appelle "le bien aimé père des peuples", la campagne de recrutement d'esclaves indispensables pour la conduite de la prochaine guerre impérialiste s'appelle l'épuration et la vigilance socialiste.
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Toutes les manifestations de la vie politique et diplomatique internationales expriment une exacerbation des antagonismes inter-impérialistes et leur évolution vers le conflit armé.
La récente Conférence des 21, appelée ironiquement la Conférence de la Paix, était une excellente occasion d'étalage de la préparation à la guerre. Nous n'avons aucun mérite en le disant et nous n'avons pas besoin de prendre la peine d'en faire la démonstration. Toute la presse bourgeoise du monde entier n'a rien fait d'autre, pendant des semaines, que de reproduire les déclarations d'hostilité impérialiste que tous les chefs d'État étalent au grand jour, sans même prendre la précaution de les couvrir de l'hypocrisie diplomatique habituelle.
Mieux encore ! Les grandes puissances qui dominent le monde, trouvant le Palais du Luxembourg trop étroit, ont préféré les grandes tribunes pour faire éclater leurs convictions belliqueuses et prêcher la croisade pour la prochaine guerre. Churchill, porte-parole officieux de l'impérialisme anglais, se promène à travers le monde la torche à la main. Son dernier exploit est son discours de Zurich où il convie la France à s'entendre avec l'Allemagne. La deuxième guerre anti-allemande est finie, la troisième entre l'Occident et l'Orient est à l'ordre du jour. Byrnes, s'ennuyant dans les commissions de la Conférence de la Paix, s'adresse de Stuttgart à l'Allemagne et au monde. Pour lui aussi, ce n'est pas vers le passé (la guerre d'hier) qu'il faut se tourner. Le général Smuts rend visite à l'État-major des États-Unis et au président Truman ; Eisenhower, à son tour, avertit le monde. Jusqu'au général De Gaulle, ce grand petit homme, qui se remue et s'agite. Le monde capitaliste est conscient de la marche inévitable vers la 3ème guerre et le manifeste bruyamment.
Dans cette atmosphère générale, il se trouve des hommes politiques qui voudraient non pas arrêter l'inévitable, ce qui n'est pas en leur pouvoir ni dans leur intention, mais préconisent une voie moins brutale qui essaient d'éloigner l'échéance par une diplomatie plus subtile et une politique plus nuancée. C'est surtout en Amérique que nous assistons à de telles manifestations où des hommes d'État de l'impérialisme Yankee ne verraient pas sans déplaisir l'Angleterre subir le poids de la situation internationale, aux dépens de qui on pourrait continuer à se faire engraisser en attendant le règlement de l'antagonisme fondamental russo-américain remis à un peu plus tard. C'est en quelque sorte un néo-Munich que Wallace et ses partisans préconisent. Mais il ne semble pas que la situation internationale soit favorable à cette politique. Le match Byrnes-Wallace s'est terminé par la victoire du premier, c'est-à-dire par la victoire de la politique rigide, brutale, offensive et l'écartement, forme d'épuration dans le style américain, du dernier.
Ce tiraillement de tendance n'est pas un produit uniquement américain. On le trouve dans tous les pays, y compris la Russie, et il se solde, dans tous les pays la Russie compris, par l'avantage et le renforcement des tendances à la politique moins hésitante et plus agressive. En Russie, Wallace s'appelle Litvinov et Byrnes se traduit par Molotov-Vichynski. Cette dernière est la doctrine du gouvernement. L'unique différence avec les États-Unis et l'Europe capitaliste c'est que dans le pays du capitalisme d'État tout échec d'une politique entraîne pour ses protagonistes des conséquences plus fâcheuses. Toukhatchevski et les autres généraux ont payé de leur vie le changement d'orientation de la politique extérieure de l'État russe. Il est fort possible que, dans les sphères dirigeantes qui ont subi l'influence occidentale dans leur contact avec les armées anglo-saxonnes, se trouvent à nouveau des Toukhatchevski. Cela n'aura rien d'étonnant. Dans ce cas l'épuration sera poursuivie sans merci comme elle le fut en 1933. En partie, la campagne actuelle d'épuration en Russie est un pendant des éliminations et démissions aux États-Unis.
Dans l'une comme dans l'autre, elles ont ceci de commun qu'elles présentent un épisode de la préparation à la troisième guerre impérialiste mondiale.
Marco.
[1] Profitons de l'occasion pour dire en passant combien plus surannée encore nous semble l'attitude de l'objecteur de conscience. Le refus individuel n'a jamais pu être pris comme solution à un problème qui est essentiellement social et, partant, ne peut être résolu que par l'action collective de la lutte de classe. Aujourd'hui le refus individuel de répondre à l'appel ne met même pas à l'abri, en tant qu'acte moral, la conscience personnelle. Seule une illusion consolatrice mais absolument trompeuse peut aujourd'hui trouver à faire une distinction entre le fait de fabriquer la bombe et celui de la lancer. Cette distinction existe uniquement en tant que spécialisation dans la division du travail mais n'a pas d'autre valeur économique ni politique surtout en tant que démonstration individuelle.
Péniblement, la deuxième Constituante a achevé son existence. Elle a été élue pour élaborer une constitution susceptible de grouper la grande majorité du corps électoral. Elle a réussi en 7 mois à jeter le discrédit sur la Constitution, la Constituante et les constituants.
La Constitution en elle-même nous intéresse très médiocrement. Si nous pouvions nous adresser aux larges masses, nous ne ferions pas davantage un examen minutieux de ses articles. Tout au plus, prendrions-nous alors quelques passages caractéristiques de la Constitution pour convaincre les ouvriers encore inconscients de son caractère capitaliste. Ce qui importe en définitive pour la classe opprimée, ce n'est pas de disséquer la juridiction de la classe exploiteuse mais de se convaincre que la juridiction est toujours à l'image et au service de la classe au pouvoir. Seuls des charlatans peuvent entretenir l'illusion que la classe opprimée peut entretenir et modifier substantiellement les lois de la classe dominante. L'intervention du prolétariat dans l'édification de la superstructure de la société capitaliste ne peut en rien modifier son caractère mais, par contre, une telle intervention fait du prolétariat un auxiliaire bénévole du régime capitaliste, l'artisan de son propre esclavage, le forgeron de ses propres chaînes.
Nous n'avons donc pas à nous immiscer dans les disputes obscures et confuses que se livrent les porte-parole de la bourgeoisie autour des subtilités rédactionnelles des articles de la Constitution. Le lecteur le plus assidu des débats constitutionnels, malgré sa meilleure bonne volonté, a fini d'ailleurs par en avoir assez et par manifester de l'indifférence. Il était temps d'en finir avec cette comédie constitutionnelle.
Les trotskistes sont les oiseaux qui ont pris au sérieux la lutte autour de la Constitution. On trouvera dans une série de numéros de la "Vérité" une critique détaillée de tel ou tel article de la Constitution auquel les trotskistes opposent tel correctif. Ils dénoncent, par exemple, l'élection des députés pour une durée de 4 ans comme réactionnaire, à laquelle ils opposent l'élection pour un an = réforme démocratique. À suivre leur raisonnement, la première et la deuxième constituantes, qui n'ont duré chacune que 7 mois, paraissent être le summum de la "démocratie".
L'élection ou non d'un président de la République, l'existence de deux chambres au lieu d'une leur semble du plus haut intérêt et leur attitude envers la Constitution est basée non d'après sa fonction bourgeoise mais d'après tel ou tel point particulier. Trouvant que la nouvelle constitution est réactionnaire, les trotskistes n'ont plus voté "oui" comme en mai et, se prenant au sérieux comme il convient à un grand parti de masses, n'ont pas voté non plus "non" pour ne pas faire le jeu de la "réaction" et de De Gaulle. Tactique et stratégie.
On connaît les résultats du référendum : 36% de "oui", 33% de "non" et 31% d'abstentions. Ces chiffres n'ont de sens que si on comprend le fond réel du débat, lequel a été amplement obscurci et déformé par une lutte apparemment constitutionnelle.
Ce qui était en question, ce n'étaient pas les conceptions particulières et divergentes sur les institutions de l'Etat mais l'orientation générale de la politique du capitalisme français et plus particulièrement l'orientation de sa politique extérieure.
La politique de "grandeur", représentée autrefois par De Gaulle, prétendant faire de la France un pays indépendant et qui jouerait par surcroît le rôle d'un arbitre entre les deux grands blocs, américain et russe, cette politique avait fait rapidement une faillite complète.
Le tripartisme était la politique de conciliation entre les deux blocs qui s'exprimait sur le plan gouvernemental par la collaboration du parti stalinien avec les partis SFIO et MRP. C'est cette politique de conciliation qui était en question et dont le référendum a souligné la banqueroute. Il n'y a pas plus de possibilité de conciliation que d'arbitrage et les partis liés à cette politique ont fait les frais du référendum.
Le grand nombre d'abstentions est dû à la fois à la lassitude des électeurs soumis à un régime forcené d'élection, à la situation économique et alimentaire de plus en plus précaire dont souffrent naturellement le plus les masses ouvrières, à la désaffection de la majorité des électeurs du MRP qui n'ont pas voulu suivre la recommandation de leur parti de voter "oui".
Le MRP, étant le principal parti gouvernemental, est considéré comme le principal responsable de tout ce qui ne va pas, de toute la politique incohérente à l'intérieur et hésitante à l'extérieur. Incapable de rallier la sympathie des masses ouvrières qui voient en lui un parti de la bourgeoisie, il mécontente d'autre part par ses compromissions et ses hésitations une partie de sa clientèle bourgeoise. C'est en premier lieu contre lui que parle le résultat du référendum. Mais le MRP, s'il est le principal touché, n'est cependant pas le seul parti pour qui le référendum présente un échec. Le nombre de "oui" d'octobre est inférieur au nombre de voix recueillies en mai dernier par le parti socialiste et le parti communiste. Même si on admet que 80% des voix MRP se soient abstenues, il reste que le bloc socialo-communiste a perdu près d'un million et demi de voix, ce qui fait une perte de 10 à 13%. Il est possible que certains éléments qui ont joué dans le référendum ne jouent pas intégralement dans les prochaines élections législatives et que ces partis parviennent à remonter le courant. Il ne reste pas moins que nous avons assisté à une manifestation du mécontentement qui règne parmi de larges couches ouvrières tournant le dos aux partis "ouvriers".
Le scandale du vin, mis à jour par Mr Farge serviteur des staliniens, a eu pour but de discréditer des ministres socialistes. Cela a du partiellement jouer dans le référendum. Mais il est dangereux de remuer la boue. D'autres scandales n'ont pas manqué d'éclater : scandale du textile, de la production industrielle, de l'alimentation, des finances. Chaque jour en apporte de nouveaux. Ils révèlent cette vérité simple que tout le régime actuel est pourri de haut en bas et jusqu'à la moelle et tous les hommes et partis politiques sont discrédités, éclaboussés par cette boue. Aucun doute que les partis dits ouvriers enregistrent un recul sensible. Il serait intéressant de constater le recul respectif de chacun de ces deux partis.
Dans le dernier numéro de "Internationalisme", examinant la situation politique en France, nous étions amenés à conclure à un redressement du parti SFIO. Cela nous semble vérifié dans le référendum. En effet, en épluchant les chiffres, il ressort que c'est surtout dans les fiefs du PCF qu'on enregistre le plus grand recul du "bloc ouvrier" par rapport à mai. Malgré le système militaire qui le caractérise, ce qui le rend plus résistant aux fluctuations conjoncturelles, le parti stalinien avait atteint son plein aussi nationalement qu'internationalement. Divers indices - élections d'Italie, d'Allemagne, d'Autriche, etc. - portent à croire que l'influence stalinienne est entrée dans sa phase de stagnation sinon de franc recul, et cela au bénéfice de la social-démocratie. Cela correspond d'ailleurs très bien à l'affaiblissement de la position russe sur l'échiquier mondial et au renforcement du bloc anglo-américain. De plus, la politique brutalement anti-ouvrière - que les staliniens ont été amenés à pratiquer en France, leur position de briseurs de grève patentés – semble avoir laissé des traces dans les masses ouvrières, ce qui expliquerait, comme nous l'avons dit plus haut, le recul du nombre de voix "oui" dans les fiefs staliniens (voir attentivement les résultats du référendum dans les secteurs de Paris et de la banlieue) et plus précisément dans les agglomérations industrielles. Les élections du 10 novembre permettent d'une façon plus sure de faire la vérification de cette hypothèse que nous avançons.
Le référendum marque indiscutablement la condamnation du tripartisme, c'est-à-dire de cette politique de conciliation et d'hésitation. Les trotskistes, qui décidément ne comprennent rien et ne veulent rien apprendre, font la leçon aux partis "ouvriers". "Votre échec, leur disent les trotskistes, est le résultat de votre politique de «capitulation»" et de les adjurer de reprendre une politique de lutte de classe. Serait-ce des fois à sa politique prolétarienne que le Labor Party en Angleterre doit son succès ? La même question peut être posée pour les socialistes en Italie ou la social-démocratie en Allemagne, en Autriche et ailleurs. Les succès de ces partis sont déterminés par des contingences politiques internationales et nationales et d'aucune façon par leur politique plus ou moins prolétarienne. Il faut être trotskiste pour reprocher à ces partis essentiellement bourgeois de "capituler" devant la bourgeoisie et pour conjurer, avec des larmes dans la voix, de revenir à une pratique prolétarienne. Il est vrai que le trotskisme, se trouvant sur les mêmes positions de classe que ces partis dont ils représentent l'aile gauche, ne peut raisonner autrement. Ceci explique cela.
Alors, c'est la droite qui a gagné ? Alors, il y a menace de la réaction ? De gouvernement personnel, voire de dictature ? des balivernes que tout cela. Les partis continueront certes à employer ces arguments d'épouvante dans la bataille électorale – il faut bien fabriquer des slogans pour duper les gogos – sans y accorder la moindre signification. Il n'y a pas plus de droite d'un côté que de gauche de l'autre. Thorez, le communiste, a envisagé froidement la réquisition de la main d'œuvre lors des récentes grèves des fonctionnaires, tout comme cela est pratiqué en Belgique par le socialiste Van Acker ou en Amérique par le bourgeois Truman et comme cela a déjà été pratiqué par le radical-Front-populaire Daladier en 1938.
Ce qui est à l'ordre du jour c'est la sortie du provisoire, celui-ci étant compris non dans un sens de durée du parlement ou même comme se rapportant aux mesures économiques (de ce dernier provisoire le capitalisme ne peut pas sortir) mais dans son sens politique général. Il faut en finir avec la politique de bascule, de tergiversation ; il faut que la France opte pour une politique définie sur le plan international si elle ne veut pas, à force d'avoir les fesses entre les deux blocs, se trouver le derrière par terre.
Tel est le véritable enjeu de la bataille politique en France et on doit constater que les tendances réclamant une politique plus catégorique, anti-russe, ont remporté dans le référendum, une victoire qui ne peut que se renforcer encore dans les élections de novembre.
Il est trop tôt pour dire quelle sera exactement la configuration politique de la prochaine assemblée nationale et la composition du prochain gouvernement. Une chose est claire dès maintenant : si l'analyse de l'orientation du capitalisme français est correcte, nous assisterons d'une façon ou d'une autre à un renforcement de la politique anti-russe, à un élargissement de la formule de la coalition gouvernementale de façon à diminuer le poids et l'influence stalinienne. Il est possible que le MRP ne parvienne pas à redresser sa situation électorale à temps comme il a réajusté sa politique (dans un sens ouvertement anti-stalinien). Dans ce cas, c'est probablement le parti socialiste qui sera chargé de réaliser autour de lui cette concentration des forces et de prendre la direction d'une coalition gouvernementale.
Assistons-nous à l'élimination complète des staliniens du gouvernement ? Nous ne le croyons pas car la situation internationale n'a pas encore atteint le degré de combustion nécessaire rendant leur présence absolument impossible. Pour le moment, la participation stalinienne au gouvernement est plus avantageuse que leur opposition. L'avertissement, donné par Racamond dans une récente conférence des cadres syndicaux de la région parisienne où il parlait de la duperie des 25% et de l'échelle mobile des salaires (voilà qui fera tressaillir de joie nos chers trotskistes), rappelle les déclamations d'Henaff sur l'action directe lors de la crise ministérielle en mai-juin dernier. Les autres partis du capitalisme français comprennent bien ce que parler veut dire et ne commettront probablement pas la sottise d'éliminer complètement les staliniens du gouvernement. Et s'il le fallait, les socialistes et Léon Blum seraient là pour empêcher une telle erreur dans la manœuvre politique.
Et le prolétariat dans tout cela ? Le prolétariat dans tout cela est absent et silencieux. Aucune menace de ce côté-là ne pèse sur le déroulement de la lutte dans le camp de la bourgeoisie. Tout au plus, on assiste à un certain désintéressement qui s'exprime par l'abstention passive. Les grandes luttes de classe en France, dont certains ont annoncé la venue avec la grève des postiers, ne se sont pas confirmées, à moins de prendre la grève des fonctionnaires pour un grand mouvement de classe.
Cependant, après les élections, avec la reprise d'une politique de compression et d'économie plus sévère de la part du gouvernement (méditer les déclarations du ministre des finances sur les mesures énergiques à prendre dans le prochain avenir pour sauver le franc), avec l'aggravation de la situation alimentaire et des conditions de vie des masses travailleuses, il n'est pas exclu que nous assistions à des mouvements de revendication d'une certaine ampleur. D'autant plus que les staliniens, devant l'offensive contre eux, ont tenté d'encourager dans une certaine mesure de tels mouvements et de s'en servir comme armes défensives pour conserver leurs postes dans les institutions de l'Etat.
En résumé, la situation présente en France peut être caractérisée comme réactionnaire : renforcement d'un rapport de force défavorable au prolétariat et orientation du capitalisme français vers une politique extérieure plus ferme d'intégration dans un bloc occidental.
M.
Dans l'enchevêtrement de tout idéologie, tant bourgeoise que prolétarienne, la classe ouvrière à juste raison n'arrive plus à reconnaître les formules bourgeoises des formules prolétariennes. Est-ce parce que, la facilité aidant, les hommes politiques ne s'expriment plus que par "mots historiques", ou bien retrouvons-nous la tendance de la bourgeoisie à se couvrir toujours du drapeau le plus adéquat de l'heure ?
Un exemple parmi tant d'autres de cette aisance des "milieux pensants et réfléchissants".
Dans les pays pauvres minés par la guerre, certaines industries, certaines banques marquent un déficit constant devant une concurrence facile des pays riches. Combler ce déficit par des avances de l'État peut énerver un tant soit peu les contribuables. On nationalise les actionnaires qui en sont largement dédommagés. Quant à la classe ouvrière, elle croit se trouver en présence d'un début de "collectivisation". On lui a tellement répété que l'État c'est tout le peuple, que ce qui appartient à l'État appartient donc au peuple. En définitive, l'ouvrier a retrouvé la même servitude et moins de possibilité pour se défendre.
De cet exemple frappant, comme de tout autre qu'on pourrait donner, il ressort toujours la même chose. Dans la société actuelle, les théoriciens de toutes nuances tentent d'effacer les limites rigides des classes pour permettre à la confusion de s'installer confortablement. L'unique gagnant de cette "bonne affaire" : le capitalisme, comme toujours.
Ainsi, voyons-nous un lord Keynes, dès la fin de la 1ère guerre, édifier toute une structure de défense du capitalisme. Il n'opère pas en vue d'élargir et de développer le système en vigueur. Au contraire, sa tâche consiste à retarder l'écroulement du capitalisme en réalisant, sur le plan économique, une plus forte répression de la classe ouvrière. D'autres, sur le plan politique, construisent l'échafaudage nécessaire pour permettre la confusion entre "le Capitalisme d'État" et "le Socialisme".
C'est lord Keynes qui établira, dans les grandes lignes, le plan quadriennale de Hitler, le New Deal de Roosevelt, le programme économique du présent gouvernement travailliste Attlee. Ses leçons trouveront un écho, influent sur les plans quinquennaux staliniens.
Le dirigisme devient alors une nouvelle profession de foi. La Russie parlera de "socialisme", les démocraties se réclameront de leur dirigisme étatique pour profiter elles aussi de la glorieuse Révolution d'Octobre.
Notre travail présent a pour objet d'éliminer de l'idéologie révolutionnaire la confusion née de plus de 20 années de stalinisme et de dirigisme. Nous essaierons en tout cas d'y parvenir.
Tout le monde aujourd'hui s'entend pour condamner le capitalisme, que ce soient les fascistes, les staliniens ou les démocrates. Mais il serait bon de savoir ce que réellement on entend par capitalisme, car la confusion est toujours possible et même certaine. Toute la bourgeoisie est d'accord actuellement pour condamner le libéralisme. Les plans économiques échafaudés par tous les gouvernements le prouvent assez. Mais est-ce là que se confine la condamnation du système ?
Dans certains pays, et l'on perçoit aussi une tendance générale, il semble que l'on ait franchi un grand pas au travers des "national-collectivisations". La propriété privée des moyens de production passe à "l'État représentant l'intérêt général".
Pour tous nos théoriciens réformistes, les caractéristiques du système semblent être concentrées sur 2 points fondamentaux :
1. le libéralisme ou libre concurrence ;
2. la propriété privée des moyens de production.
Les trusts, et nous assistons depuis 50 ans à la démagogique antitrust, ne sont condamnés que s'ils ne sont pas étatiques.
Une fois ces normes définies, nos réformateurs vont vite trouver l'échappatoire :
1. en réduisant au strict minimum la libre concurrence ;
2. en proclamant et instaurant plus ou moins les trusts d'État, éliminant ainsi la deuxième caractéristique du capitalisme.
C'était facile ensuite de déclarer l'ère du socialisme ouverte et de dénommer révolutionnairement toutes les métamorphoses bâtardes apportées au vieux capitalisme primitif.
A ce schéma, qui peut laisser place à toutes les nuances des considérations politiques, viennent se greffer toutes les vieilles rengaines bourgeoises : droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, les peuples souverains, le suffrage universel, etc. La structure économico-politique de la construction de ces divers "socialismes nationaux" illusionnent et déroutent la classe ouvrière et bien des révolutionnaires qui n'arrivent pas à séparer le contexte économique de la superstructure politique.
Pour notre part, nous essaierons de discuter ces normes "des socialismes nationaux" et de tirer des conclusions. La question du capitalisme a toujours mal été posée et continue de l'être… Tandis que les économistes bourgeois se sont uniquement livrés à un travail de dissection du système, se cachant ainsi ses possibilités évolutives et ses ascendants historiques ; Marx et, à sa suite, les marxistes ont toujours essayé de trouver la trame d'évolution historique qui conduit d'un système à l'autre.
Ainsi, si l'on analyse la féodalité, on retrouve un marché intérieur réduit à la commune féodale exclusivement et, comme toujours, la propriété privée des moyens de production. Qu'est-ce qui différencie donc la féodalité du capitalisme ? L'élargissement du marché de la commune à la nation et au monde ?
Si c'est seulement ceci, nous pouvons donc dire que les "socialismes nationaux" contiennent en eux les caractéristiques capitalistes, car avoir éliminer le marché national n'a fait qu'augmenter l'importance du marché national où la libre concurrence continue de présider aux transactions. De sorte que les "socialismes nationaux", demeurent des systèmes capitalistes puisque c'est par rapport à un marché international libre que peut s'exprimer la propriété privée des moyens de production. La seule différence c'est que cette propriété, au lieu de s'exprimer sur le plan national, le fait sur le plan mondial. Différence toute quantitative et non qualitative.
De plus, ceci poserait entre la féodalité et le capitalisme une différence toute quantitative. Et c'est le seul moyen de tourner en rond et de jouer au philanthrope. Nous avons déjà dit plus haut que toutes autres sont les normes capitalistes. Étudions-les en fonction de l'opposition du système bourgeois au système féodal.
1. Système féodal, système bourgeois :
La féodalité se présente comme ayant les caractères généraux des sociétés divisées en classes avec le surtravail nécessaire à la propriété privée. Ce surtravail cependant n'intervient jamais dans le processus d'échange. Ce n'est en aucune sorte un élément reversé en cas de la reproduction économique du système.
Qu'est-ce que le surtravail ? Le serf, obligé de travailler pour le seigneur, fait du surtravail, car il vient s'ajouter au travail nécessaire à la subsistance du serf. Ce surtravail n'intervient dans les échanges qu'à titre de troc. Le seigneur échange une quantité de produit contre une quantité égale d'un autre produit dont il a besoin pour sa consommation (ex : troc de blé contre du tissu).
Le produit demeure dans le cadre étroit de la consommation individuelle et n'intervient pas dans le cycle suivant de la production. Même l'artisan qui prélève un surtravail sur ses apprentis (bien que ce surtravail soit concrétisé autrement que pour le féodal) ne le fait pas intervenir dans son cycle à venir de production. Le surtravail féodal demeure donc un produit consommable mais qui n'intervient nullement dans l'échange en vue de la reproduction, but de toutes sociétés.
Et c'est la nature économique de ce surtravail qui va être une des premières caractéristiques du capitalisme. Un serf travaille sa terre pour vivre et celle du seigneur pour le faire vivre. Économiquement, le travail dû au seigneur ou surtravail se différencie, se marque clairement du travail propre au paysan. C'est ce qu'on appelle couramment l'exploitation.
Mais si le paysan possède sa terre pour calculer le travail qui lui revient, le travailleur ne possède rien pour pouvoir apprécier le travail qui lui revient. Le capitaliste, à l'encontre du féodal ne s'approprie pas une partie du travail de l'ouvrier. Il loue tout simplement la force de travail de son ouvrier. Cette force de travail effectue deux valeurs, une servant à la subsistance de l'ouvrier, l'autre revenant au capitaliste. La différence, si elle s'arrêtait là, serait bien petite et de détail. Ce qui crée la véritable différence, c'est l'emploi que le capitaliste fait de ce surtravail. S'il l'employait pour sa propre subsistance, économiquement ce surtravail ne représenterait pas un élément important.
Mais c'est justement parce qu'il sert en grande partie à être versé dans la production en vue de l'agrandir que ce surtravail change de nature et devient un élément important de l'économie. La nature de consommation devient une nature d'échange en vue de la reproduction élargie. De surtravail, il devient plus-value, c'est-à-dire valeur créée en plus par la force de travail. Ce n'est pas un simple changement de nom, c'est uniquement un échange de propriété [?!?!]. En effet, un produit n'acquiert la qualité de valeur qu'au moment où il rentre dans le cas de l'échange, non dans celui de sa consommation directe mais pour élargir la reproduction suivante.
La plus-value donne au produit crée en plus le caractère de marchandise. L'échange cesse d'être un élément de la répartition pour la consommation pour devenir un élément de la répartition pour la reproduction. La marchandise échangeable devient le nœud vital de l'économie capitaliste. Donc le surtravail féodal se différencie nettement du surtravail capitaliste ou plus-value, pas tellement par le moyen dont on l'obtient mais surtout par le but vers lequel on le dirige.
Un fois cette différenciation posée, nous pouvons tirer cette première constatation : dans l'économie capitaliste, le surtravail devient un facteur de l'échange, la plus-value étant son expression sur le marché d'échange.
"Le système capitaliste est un système de production et d'échange de plus-value."
Ce qu'on remarquera ce n'est pas si l'échange existe ou n'existe pas sur un plan économique plus ou moins élargi mais bien ce qu'on échange. Et c'est ceci qui caractérise le capitalisme. Le problème à résoudre dans l'étude du capitalisme n'est pas ses éléments dérivés des autres économies, après certaines réformes, mais uniquement le procès de production et d'échange du système. C'est dans le déroulement et la transformation des forces de reproduction d'un système qu'on décèle ses caractères spécifiques.
2. Nature et processus du système capitaliste :
Nous posons comme premier caractère spécifique du capitalisme sa production et son échange de la plus-value. Le deuxième caractère spécifique sera son processus. Nous avons étudié la nature économique du surtravail capitaliste que nous avons défini par la plus-value. Le capitalisme produit des valeurs uniquement destinées à l'échange. Cet échange va comprendre deux possibilités :
C'est cette disproportion entre les deux échanges avec la tendance à augmenter la deuxième au détriment de la première qui donne le deuxième caractère spécifique du capitalisme. Développons !
Un produit fabriqué est une valeur, c'est-à-dire une somme de force de travail exprimée en heures pouvant être échangée contre un produit de même somme de force de travail. Recomposons cette somme et l'on trouve :
Les deux premières valeurs se retrouvent toujours dans la société, les capitalistes les ayant achetées et ne les perdant pas. Ce sont des valeurs qui se retrouvent. La troisième valeur est créée et ne se trouvait pas antécédemment dans la production.
Le problème capitaliste ne réside pas dans le capital constant et variable indispensable pourtant à la marche de la production mais essentiellement dans l'échange de la valeur créée à chaque nouveau cycle de production. Le système ne trouve son équilibre que dans cet échange de la plus-value. Ses crises seront directement liées à cet échange.
Nous assisterons dans les passages de plusieurs cycles de production à certains réajustements de la production de la plus-value en fonction des possibilités d'absorption du marché. Le système se verra limité dans l'histoire le jour où des réajustements de la production de la plus-value se solderont définitivement par une décroissance constante de cette production jusqu'à son impossibilité totale à être absorbée par le marché.
En conclusion de cette première partie de notre étude, nous pouvons dire que le capitalisme se caractérise comme UN SYSTEME DE PRODUCTION ET D'ECHANGE DE PLUS-VALUE. Il se donne comme but NON L'ECHANGE EN VUE DE LA CONSOMMATION DIRECTE MAIS L'ECHANGE EN VUE D'UNE REPRODUCTION ELARGIE, C'EST-A-DIRE EN VUE D'UNE PLUS-VALUE ELARGIE.
(à suivre)
SADI
Il existe dans les milieux de gauche une conception qui tend à assimiler le rôle des PC (staliniens) au rôle joué traditionnellement par la social-démocratie depuis 1914 : les PC seraient des partis de la bourgeoisie nationale, des partis "national-communistes", le PCF étant au service de la bourgeoisie française, le PC italien au service de la bourgeoisie italienne, etc. Leur attachement à la Russie ne serait qu'une tradition en voie de disparition, ou tout au plus un reflet de l'attitude pro-russe de leur bourgeoisie nationale. De toute façon, il faudrait s'attendre à voir les PC prendre parti pour leur bourgeoisie nationale si celle-ci entre en conflit avec la bourgeoisie russe. Les faits qui vont dans ce sens (attitude du PCF envers la question de la Ruhr, du PC italien au sujet de Trieste) seraient particulièrement significatifs.
Le présent article a pour but de s'opposer à cette conception qui me paraît manifester une méconnaissance totale de l'orientation bourgeoise à l'époque actuelle. Je prétends, et j'essaie de montrer, que les PC, dans tous les pays, sont essentiellement des agents de l'impérialisme russe, des partis anti-nationaux, ennemis de "leur" bourgeoisie, et que tous les faits qui paraissent aller en sens contraire sont des manifestations superficielles et en grande partie mensongères, dans tous les cas sans importance pour nous aider à prévoir le déroulement des événements.
Je terminerai en mettant les conclusions de cette étude particulière en relation avec diverses questions théoriques plus générales.
La conception que je combats ici s'appuie sur des idées qui ont incontestablement correspondu à la réalité dans une période passée de l'histoire. Il y a eu un temps où l'on pouvait identifier, sur le plan idéologique, bourgeoisie et patriotisme. Ce temps a duré depuis les origines de la bourgeoisie jusque et y compris la première guerre mondiale. En ce temps-là effectivement, il n'existait nulle part de partis bourgeois anti-nationaux. Les quelques "traîtres à leur patrie" qui existaient n'étaient que des individualités isolées, le plus souvent achetées à prix d'or. L'antipatriotisme idéologique était lié indissolublement à l'internationalisme révolutionnaire. Et le premier signe du passage des partis prolétariens au service de la bourgeoisie était l'adoption par ces partis de l'idéologie patriotique. Comme conséquence, il n'existait pas de mouvements "sociaux" de quelque envergure directement fomentés par une bourgeoisie adverse de celle du pays où le mouvement se produisait. Les qualifications souvent portées contre des partis politiques ou des mouvements sociaux – "agents de l'Allemagne", "fomenté par l'Angleterre", etc. -, tout cela n'était effectivement que des calomnies portées par la bourgeoisie cherchant à discréditer l'adversaire et, elle-même, incapable de comprendre tout mouvement qui sort du cadre national.
Il est clair que ces temps sont révolus. La cause en est dans la concentration internationale de l'économie qui ne laisse plus au capitalisme aucune possibilité de vie économique dans le cadre national. Seules les couches arriérées de la bourgeoisie, couches sans grande influence sur le déroulement effectif des événements, peuvent encore croire à "la France seule", à "la doctrine Monroe", etc. Pour les bourgeoisies de première grandeur, le nationalisme signifie l'aspiration à l'hégémonie mondiale. Ainsi la propagande "autarcique" de la bourgeoisie allemande avant la 2ème guerre mondiale recevait son sens réel quand cette "autarcie" devait s'exercer dans un "espace vital" qui aurait fini par englober le monde entier si les ennemis de l'Allemagne n'avaient pas été les plus forts. Quant aux bourgeoisies secondaires, leur nationalisme, résidu d'aspirations anachroniques à une indépendance maintenant impossible, n'a plus aucun sens réel : il ne s'agit plus en fait, en France aussi bien qu'en Tchécoslovaquie ou au Siam, que de mobiliser le peuple au profit d'un quelconque des grands impérialismes qui seuls comptent. Les bourgeoisies nationales elles-mêmes ne sont plus guère que des pantins entre les mains des "grands".
La bourgeoisie elle-même ne croit plus à "la patrie". C'est pourquoi l'idéologie patriotique a cessé même d'être l'idéologie dominante pour entraîner les peuples dans la guerre. Aujourd'hui les guerres sont de plus en plus des guerres "idéologiques", comme disent les journalistes, c'est-à-dire que d'autres mensonges doivent revenir relever le mensonge patriotique trop visiblement anachronique. Par exemple, en France en 1939, les vieilles propagandes essayant de caricaturer la guerre de 1914 ne sont pas arrivées à transformer les français en héros ; il a fallu "la lutte contre le fascisme" pour les mobiliser contre l'occupation allemande.
Il ne s'agit pas seulement de mensonges mais d'une transformation profonde de l'idéologie de la bourgeoisie elle-même. Effectivement, un fasciste français se sent plus près d'un fasciste allemand que d'un communiste français et inversement.
Comparons les faits : en 1914, dans chaque pays, la social-démocratie s'est rangée au côté de son gouvernement. En 1939-45, les partis communistes de tous les pays se sont rangés du côté de la Russie et de ses alliés (d'abord "l'axe", ensuite "les alliés"), montrant qu'ils méritent bien le nom de staliniens. Bien plus, les partis social-démocrates également ne se sont pas divisés mais se sont trouvés tous du côté des anglo-américains contre l'Allemagne – et maintenant contre la Russie. L'Église catholique elle-même, persécutée en Allemagne, a pris en général une attitude favorable aux "alliés".
Je sais bien que ces "idéologies" ne sont que des paravents cachant (ou même ne cachant pas) l'attachement de ces divers partis à l'un des grands blocs impérialistes : Allemagne, Russie, USA. Mais la question n'est pas là. Le fait à retenir c'est que l'attachement des partis à l'un des "grands" ne dépend pas de la nationalité de ces partis : le PC anglais n'est pas moins attaché à la Russise que le PC russe ; le parti social-démocrate allemand a combattu contre l'Allemagne tout autant que le Labour Party.
Alors la question se pose : est-il correct de dire que le PCF est un représentant, un agent de la bourgeoisie française ? Je prétends que la seule façon de comprendre les événements consiste à partir de l'idée contraire, à savoir que le PCF est un représentant de l'impérialisme russe en France.
Il est exact que la relation des partis bourgeois avec la classe bourgeoise n'est pas simple. Si nous considérons par exemple le MRP, le parti radical et le PRL, il n'est guère possible de dire que l'un représente la bourgeoisie française mieux que les autres ; il ne semble même pas qu'on puisse les considérer comme des représentants de couches différentes de la bourgeoisie ; des couches différentes peuvent les appuyer mais ce ne sont pas des couches hétérogènes d'industriels moyens, propriétaires fonciers, etc. qui font la politique de la bourgeoisie ; la couche dirigeante de la bourgeoisie, la seule importante, celle qui détient le capital le plus concentré, est constituée par un petit nombre d'hommes, sans doute beaucoup moins que "les 200 familles" traditionnelles. Les partis présentent différentes possibilités de la politique bourgeoise, possibilités entre lesquelles la bourgeoisie choisit en considérant ses intérêts du moment (la confiance du peuple en tel ou tel parti, telle qu'elle est manifestée par les élections étant un des éléments qui déterminent ce choix).
Cela vaut également pour la politique étrangère. La soumission à tel ou tel bloc est aujourd'hui une nécessité pour les bourgeoisies secondaires. Un parti bourgeois peut préconiser une telle soumission sans être pour cela "traître à sa patrie" du point de vue bourgeois. Ainsi, pendant la guerre, Pétain et De Gaulle présentaient deux alternatives possibles à la bourgeoisie française et il n'est pas plus possible de caractériser Pétain comme "agent allemand" que De Gaulle comme "agent anglais".
Le schéma précédent exprime les rapports établis depuis longtemps entre les partis et la classe capitaliste. Il est possible de l'appliquer aux phénomènes nouveaux de notre époque et en particulier aux PC. On peut dire : les PC proposent, comme tous les partis bourgeois, une politique possible à leur propre bourgeoisie, l'intégration au bloc russe. Pas de différence essentielle ! Le schéma colle toujours en tant que schéma. Le seul malheur est qu'il laisse de côté un certain nombre de faits, justement les faits nouveaux et par suite les plus intéressants si on veut essayer de tracer des perspectives d'avenir.
On comprend bien qu'un parti bourgeois propose à sa bourgeoisie de s'intégrer à tel ou tel bloc quand il s'agit d'un pays d'importance secondaire n'ayant aucune chance d'arriver lui-même à la domination mondiale : la Chine, la Roumanie, la France… Mais comment expliquer la présence de tels partis chez les "grands" eux-mêmes ?
Du parti social-démocrate allemand par exemple, on pourra prétendre qu'il avait vu plus juste et plus loin que Hitler, qu'il prévoyait la défaite de l'Allemagne si celle-ci voulait "défier le monde", qu'il voyait l'avenir dans l'alliance anglo-américaine contre la Russie et qu'en définitive il préparait le relèvement ultérieur de sa patrie.
Mais que penser du PC des USA ? Évidemment il est toujours possible d'arguer. On pourra prétendre que quelques hommes, croyant à tort ou à raison (à tort incontestablement à mon avis) en la victoire définitive de la Russie, disent à la bourgeoisie américaine : il vaut mieux se soumettre plutôt que d'être écrasé. Le schéma colle toujours.
Seulement la question n'est pas là. Qui, dans la bourgeoisie américaine ou même dans la bourgeoisie française, peut penser raisonnablement que la politique de salut de la bourgeoisie nationale consiste à se soumettre à la Russie ? La question est que les intérêts d'une bourgeoisie ne sont pas des thèmes de rêverie ; ils existent objectivement. Or, dans un grand nombre de pays, ces intérêts sont en contradiction flagrante avec ceux de l'impérialisme russe et les PC n'en font pas moins une politique conforme aux intérêts de la Russie et par suite contraire à ceux de leur "propre" bourgeoisie.
Le fait est qu'il est possible de prévoir (à quelques exceptions près sur lesquelles je reviendrai) tous les tournants de la politique des PC si on pense aux intérêts de la bourgeoisie russe et non à ceux de sa "propre" bourgeoisie.
Le fait est que les PC se confondent en grande partie, dans tous les pays, avec les services d'espionnage russe.
Le fait est que la bourgeoisie ne se trompe sur la sincérité du "patriotisme" des PC. L'expérience de 10 ans de "national-communisme" montre qu'il n'y a de "Front national" possible que dans les moments où les intérêts de l'impérialisme russe et ceux de la bourgeoisie française (par exemple) sont parallèles, cette situation amenant à des concessions (et des manœuvres) réciproques.
Si on prend ces faits comme point de départ au lieu de chercher à les "expliquer" par un schéma anachronique, on verra bien des choses s'éclairer.
On comprendra mieux les événements récents et actuels si on part de cette idée que les diverses bourgeoisies tendent à former des partis politiques internationaux, des partis qui dans un pays représentent uniquement les intérêts d'une bourgeoisie étrangère, aussi ennemis de "leur propre" bourgeoisie que la bourgeoisie à laquelle ils se rattachent réellement est ennemie de la prétendue "propre" bourgeoisie.
Dans cette voie, le capitalisme d'État russe a été à l'avant-garde du "progrès" pour des raisons que nous essaierons d'analyser plus loin ; mais les autres bourgeoisies de premier ordre ont suivi le mouvement. C'est ainsi que le capitalisme allemand, au temps de sa splendeur, avait créé une série de partis nationaux-socialistes dans divers pays et jusqu'aux USA.
Même parmi les partis dont les rapports avec "leur" bourgeoisie nationale sont conformes à l'ancien schéma, la tendance actuelle pousse vers leur transformation en organes des grands impérialismes étrangers. La limite entre les uns et les autres n'est pas toujours facile à tracer. Ainsi, tandis que l'on peut considérer Pétain comme un représentant de la bourgeoisie française, la question est déjà moins claire pour Laval qui ressemblait plutôt à un gauleiter ; et si on passe au parti de Doriot par exemple ou à l'équipe de "Je suis partout", il semble clair qu'il s'agissait d'agents directs de la bourgeoisie allemande. D'autre part, les partis socialistes tendent de plus en plus à être des agents exclusifs de l'impérialisme anglais ; par exemple, la réaction violente du "Populaire" après le discours récent de Wallace – plus nettement anti-anglais que pro-russe – est caractéristique.
Des camarades objecteront aux vues qui précèdent qu'il serait incompréhensible qu'une bourgeoisie permette à des partis représentants d'un ennemi – un ennemi bourgeois mais un ennemi quand même – de faire partie de gouvernements, comme le gouvernement français, et ainsi de connaître les secrets de la défense nationale, etc.
À mon avis, même si cela était difficile à expliquer, ça n'autoriserait pas à nier les faits. L'explication ne semble d'ailleurs pas difficile à trouver. Le problème pour la bourgeoisie française, par exemple, est de savoir où le PC sera le moins dangereux pour elle. Or rien ne permet d'affirmer que celui-ci soit moins dangereux dans le gouvernement que dans l'opposition.
Les "secrets de la défense nationale" dans un pays comme la France sont des secrets de polichinelle. Dans les pays dont la bourgeoisie peut tenir effectivement un rôle indépendant dans "le concert mondial" et où par suite il y a de tels "secrets" – en Angleterre et aux USA – les communistes sont tenus autant que possible à l'écart des sphères gouvernementales.
Par ailleurs, en France toujours, le "gouvernement" ne gouverne pas grand chose ; et cela présente peu de danger que ce qui se dit au "conseil des ministres" soit publié (comme le PC l'a fait quelque fois) ou communiqué à l'ambassade russe. Quand la bourgeoisie française décide quelque chose qui a quelque importance pour elle, comme la mission de Léon Blum aux USA, ces décisions sont prises en dehors du gouvernement.
Une telle situation n'est d'ailleurs pas sans précédent. Qu'on se rappelle les déclarations de Daladier : en 1939, il n'était pas possible de discuter "les secrets de la défense nationale" en conseil des ministres car Georges Bonnet les aurait communiqués le lendemain à l'ambassade d'Allemagne. Si la bourgeoisie française a pu admettre un espion allemand dans son "gouvernement", elle peut aussi bien y admettre des espions russes.
Par contre la présence des staliniens dans le gouvernement permet d'utiliser le PC pour calmer le prolétariat quand la bourgeoisie l'estime dangereux ; elle empêche dans une certaine mesure les staliniens d'utiliser démagogiquement le mécontentement populaire et elle use de la popularité du PC en l'opposant aux revendications ouvrières – ce n'est pas un hasard si la plupart des ministères confiés aux staliniens sont ceux qui ont directement affaire avec la situation des ouvriers : travail, production industrielle, etc. La bourgeoisie, elle, a la possibilité d'appliquer la tactique de "démasquage" si chère aux trotskistes !
Du côté stalinien il est également facile de comprendre qu'une telle situation soit acceptée malgré ses désavantages. Vers la fin de la guerre, les PC, comme toute la bourgeoisie internationale, craignaient une explosion prolétarienne qui leur aurait échappé pour s'orienter vers une voie révolutionnaire – à tort ou à raison -, le fait est qu'ils le craignaient. Il était normal qu'ils s'emploient à la prévenir en faisant l'union sacrée avec tous les partis bourgeois. "Union de tous français", "Produire d'abord, revendiquer ensuite" : c'était alors la politique conforme aux intérêts aussi bien de l'impérialisme russe que de la bourgeoisie française. Aujourd'hui, la situation est différente et le PCF pourrait sans danger "se mettre à la tête de la classe ouvrière" contre la bourgeoisie française (voir la fameuse "déclaration Henaff"). Seulement… les staliniens proposent et Staline dispose. La France n'est pas isolée dans le monde et, en définitive, c'est l'intérêt de la Russie qui prime et non celui du PCF. Or, la guerre qui vient n'est pas encore pour aujourd'hui ; passer dans l'opposition dès maintenant signifierait abandonner des positions dans l'Etat (armée, police, administration) dont on espère qu'elles seront utiles lors de l'éclatement de la guerre et qu'il s'agit, pour le moment, de conserver à tout prix le plus longtemps possible.
Telle est la situation : un compromis provisoire où chacun des partenaires essaie de rouler l'autre. L'avenir dira qui, en définitive, en a profité le plus. En attendant il serait aussi ridicule de s'étonner de "l'inconscience" de la bourgeoisie qui admet les agents d'une puissance étrangère dans son gouvernement, que de se lamenter (comme le font les trotskistes) sur le prétendu "opportunisme" des staliniens. Il serait plus lucide de comprendre que toute la politique nationale et internationale de la bourgeoisie est faite d'une succession de tels compromis et que, dans le cas présent, l'un et l'autre des deux adversaires manœuvrent assez habilement.
Il faut maintenant étudier de plus près quelques faits qui vont dans une certaine mesure dans le sens de la thèse du "national-communisme".
Nous avons vu que, dans la plupart des attitudes "patriotiques" des divers PC, il n'y avait rien qui puisse faire penser que ceux-ci ont cessé d'être des agents de l'impérialisme russe pour passer au service de "leurs" bourgeoisies nationales. Il n'en est pas de même quand, au nom du patriotisme, ils prennent des positions en contradiction avec les positions de la Russie. De cela il y a peu d'exemples mais il y en a quelques uns. J'examinerai la dissolution du PC américain, la position prise par le PCF dans la question de la Ruhr et celle prise par le PC italien dans la question de Trieste.
D'une façon générale, après avoir éliminé tout ce qui n'est "national" qu'en apparence dans ces diverses positions, il reste des faits incontestables qui montrent une opposition entre certaines tendances communistes et la bourgeoisie russe. Il s'agit seulement de juger ces faits à leur juste importance, et celle-ci ne me semble pas être celle que lui attribuent les camarades qui s'en tiennent à la théorie du "communisme national". Pour ces camarades, il s'agirait de symptômes montrant que lorsque les intérêts d'une bourgeoisie entrent en conflit avec ceux de la Russie, les PC prennent parti pour leur bourgeoisie et prouvent ainsi la sincérité de leur patriotisme (comme dit Léon Blum). Or ces quelques faits ne peuvent pas avoir ce sens lorsqu'on les met en parallèle avec tous les cas où les PC ont pris position pour la Russie et contre leur propre bourgeoisie (campagne du PC anglais sur la Grèce, soutien du PCF pour le Vietnam et pour Messali Hadj, etc.). Leur sens semble être le suivant : certains PC font (pour de bon, cette fois !) de l'opportunisme, adoptant la position la plus favorable à leur propagande et à leur influence, dans l'espoir que les oscillations de la politique étrangère de la Russie pourra rétablir l'accord. A la faveur de cet opportunisme, il peut se produire un certain "noyautage" des PC par la bourgeoisie nationale, mais celui-ci n'a pas une importance plus grande que, par exemple, la scission de Gitton et Clamamus en 1939.
Dans le cas du PC américain, on se rappelle que celui-ci, en janvier 1944, était allé "un peu loin" en affirmant son loyalisme envers le capitalisme privé des USA et en décidant en conséquence de se dissoudre en tant que parti pour se transformer en simple "association politique", laquelle déclarait soutenir le programme de l'Association Nationale des Industriels.
Pour apprécier cet événement à sa juste valeur, il faut se rappeler l'époque à laquelle il s'est produit, 1943-44, époque où Staline dissolvait l'IC à la suite d'un compromis avec l'impérialisme américain, compromis nécessaire pour la poursuite de la guerre ; époque aussi où la bourgeoisie mondiale craignait, à tort ou à raison, que la fin de la guerre soit marquée par des mouvements révolutionnaires.
A cette occasion, Alexandre Barmine, ancien diplomate russe passé au service des USA, bien au courant des subtilités de la politique stalinienne, écrivait dans "The reader's digest" un article intitulé "La nouvelle conspiration communiste" où il mettait en relation la dissolution du PC avec plusieurs faits : en particulier la conquête par les staliniens de l'American Labor Party de New-York et leur noyautage du Political Action Committee du CIO (Lewis déclarait le 29 février 1944 : "Philip Murray est prisonnier des communistes dans son propre syndicat… Sidney Hillman est exactement aussi mal en point…")
En fait, dans cette politique, le seul défaut du point de vue russe pouvait être de trop engager l'avenir par des déclarations trop nettes de loyalisme envers le capitalisme américain. Celles-ci ont peut-être été elles-mêmes dictées par Moscou. Même si ce n'est pas le cas, même si Browder (chef du PC des USA à l'époque) est allé "un peu loin" de sa propre initiative, il reste qu'il a suffi en 1945 d'un article de Jacques Duclos pour que le PC des USA rentre immédiatement "dans la ligne". Il n'y a même pas eu de scission : Browder a été exclu à peu près seul et a immédiatement montré sa "bonne volonté" en acceptant de se rendre à Moscou après son exclusion.
La position prise par le PCF a mis celui-ci en opposition directe avec la position russe en faveur de l'unité de l'Allemagne. C'est plus grave que la dissolution du PC des USA. Mais il faut tout de même remarquer que non seulement le PCF a fait de grands efforts pour essayer de montrer que sa position concorde avec la thèse russe mais encore que cette position du PCF, en tant que PC, n'a jamais été condamnée par aucune voix autorisée à Moscou ou dans l'ex-IC.
Si Moscou n'exerce aucune pression sur le PCF en vue de l'amener à changer de position sur cette question, on peut penser que la Russie n'est pas tellement gênée par l'attitude du PCF. Et, en effet, la question de la Ruhr en elle-même n'intéresse pas la Russie. Ce qui l'intéresse c'est de pouvoir opposer la France à l'Angleterre. Or la position prise par le PCF à la suite de toute la bourgeoisie française aboutit surtout à ce résultat. Au contraire, si le PCF avait adopté franchement la thèse russe, cela aurait pu, en divisant "l'opinion française", permettre au Parti Socialiste de se rapprocher de la thèse anglaise. Le PCF se trouvait ainsi dans une situation difficile et, si la façon dont il s'en est tiré lui a valu les compliments du PS pour "la sincérité de son patriotisme", il n'est pas exclu que ces compliments comportent une pointe d'ironie (comparer avec la lettre de Guy Mollet au CC de PCF qui reflète les vrais sentiments des socialistes à l'égard du "patriotisme" des staliniens). L'avenir, qui élargira le fossé entre la Russie et la France, dira jusqu'à quel point le patriotisme du PCF était sincère sur cette question.
Dans le cas de la position prise par le PC italien en faveur du rattachement de Trieste à l'Italie, il semble bien qu'on se trouve en présence d'un cas de patriotisme "sincère". Il est d'autant plus intéressant d'examiner le mécanisme de cette prise de position. Or c'est après beaucoup d'hésitations que le PC italien a adopté cette attitude. Au début il a souvent dénoncé le "chauvinisme" au sujet de Trieste, tout en menant une campagne nationaliste acharnée sur tous les points où les intérêts de la bourgeoisie italienne se heurtaient à ceux de l'Angleterre. Aujourd'hui encore, des journalistes bourgeois peuvent constater de temps en temps avec amusement que le PC italien entretient les meilleurs rapports avec "le PC de la Vénétie julienne" (pro-yougoslave)… Il semble bien qu'on se trouve en face d'une manifestation caractérisée d'opportunisme 'du point de vue stalinien) : le sentiment nationaliste est tellement fort dans le peuple italien, y compris dans le prolétariat, que le PC s'est vu dans l'alternative de réclamer "Trieste à l'Italie" ou de perdre toute influence. Comme la Yougoslavie est un des pays où l'impérialisme russe s'est installé le plus solidement, il y a peu de chance pour que la politique étrangère russe soit amenée à abandonner le mot-d'ordre "Trieste à la Yougoslavie" ; et ainsi la politique du PC italien se trouve en contradiction directe avec les intérêts russes. Jusqu'ici cette contradiction a été supportée en silence de part et d'autre, mais cela ne pourra pas durer éternellement. Déjà le PC italien s'est adressé au PCF pour lui demander de prendre position en faveur de "Trieste à l'Italie". La direction du PCF a évité de répondre directement mais a fait condamner "la déviation nationaliste" du PC italien par l'équipe d'«Action»… Moscou finira par être obligé de condamner la position du PC italien et le PC italien devra prendre position par rapport à Moscou. Il n'est pas douteux qu'une fraction du PC prendra le parti de la bourgeoisie italienne ; mais déjà certaines informations nous apprennent qu'une tendance "anti-chauvine" se développerait dans le PC italien. On peut déjà prévoir que cela finira par une scission. Le résultat en sera que la bourgeoisie italienne a pu "noyauter" une partie du PC italien mais qu'il subsistera tout de même en Italie un parti russe, et c'est là le fait significatif.
Qu'on se rappelle ce qui s'est passé dans le PCF en 1939. Le parti avait fait pendant des années une politique super-patriotique ; la plupart des militants étaient sincèrement chauvins. Au moment du Pacte germano-russe, le désarroi a été grand dans le parti : beaucoup de militants récents ont déchiré leur carte ; la direction a bafouillé, invitant Daladier à aller supplier Staline de changer d'avis ("Mr Daladier, l'avion pour Moscou part tous les matins" écrivait Aragon), votant les crédits de guerre, etc. Puis tout s'est tassé. Une minorité de dirigeants (Gitton, Clamamus, Soupé, etc.) ont pris le parti de la France – et encore… en allant dans le parti de Doriot qui, quelques années plus tard, s'est comporté comme un parti plus allemand que français – mais la majorité des militants "éduqués" ont pris nettement le parti de la Russie malgré l'abandon de "la base", malgré les hésitations de la direction, malgré la désorganisation totale des liaisons entre militants par la mobilisation et la répression. C'était alors un étonnement pour "Gringoire" par exemple de voir comment des militants isolés étaient capables de justifier chaque action de l'impérialisme russe avec les mêmes phrases. La bourgeoisie nationaliste se révélait incapable de comprendre l'existence d'un parti – un parti, pas seulement un réseau d'espionnage – russe en France. Les militants révolutionnaires manifesteront-ils la même incompréhension ? C'est pourtant là que se trouvait le fait significatif de l'époque, là et non la volte-face de Gitton ou dans les hésitations de Cachin. Et il n'y a pas de raison de penser que les difficultés actuelles du PCF ou du PC italien se terminent autrement que les difficultés du PCF en 1939.
(à suivre)
Bergeron
En ce mois de novembre, la classe ouvrière est appelée à se souvenir de deux événements importants. D'une part la Révolution prolétarienne russe, d'autre part la fin de la guerre 1914-18.
Deux événements dont la signification aujourd'hui n'échappe pas à la bourgeoisie. Aussi voit-on célébrer le 7 novembre tel une fête folklorique russe sans grand apparat, tandis que le 11 novembre, avec son soldat inconnu, est célébré avec toute la pompe et la propagande nécessaires pour perpétuer le massacre du prolétaire au plus grand profit du capitalisme.
Et ceci même pendant l'occupation où la police nazie savait réprimer violemment les anniversaires des luttes ouvrières (tel le 1er mai, le 7 novembre) et disperser quelques paltoquets qui, le 11 novembre, voulaient ranimer la flamme du soldat inconnu avec l'espoir qu'il y en ait encore beaucoup.
Et de toutes parts, la classe ouvrière ne rencontre que partis et idéologies tendant à lui faire oublier la glorieuse révolution russe et à lui faire sanctifier les massacres impérialistes.
Le PC, malgré son attachement à l'État capitaliste russe, tente de repousser au rang de fête folklorique le 7 novembre pour carillonner à toute volée le 11 novembre. "Tactique, répond-on, simple manœuvre, noyautage jésuitique. Quand nous serons forts, nous déclencherons la révolution". Pourtant 5 millions et demi d'électeurs, les syndicats en mains, toute la classe ouvrière encasernée par le PC, la masse paysanne sympathisante, voilà le bilan des forces staliniennes en France. Attend-on que la bourgeoisie française prenne la tête de la révolution prolétarienne ? Car c'est peut-être par cette alternative que l'on doit comprendre la force prolétarienne.
Si nous dressons ce tableau, si nous posons des questions, si nous recherchons des solutions, c'est que quelque chose a changé entre le 7 novembre 1917 et le 11 novembre 1946. Peut-être l'idéologie du PC, peut-être la classe ouvrière elle-même, peut-être la bourgeoisie devenue révolutionnaire après son passage au maquis, peut-être aussi parce qu'on a tout fait pour effacer l'expérience du 7 novembre, pour en faire une tradition comme la fête des Catherinettes.
Demandez aujourd'hui à un ouvrier ce qu'a été le 7 novembre 1917 pour le prolétariat international, il répondra, parce qu'on l'a forcé à le croire : la fête nationale russe.
Il semble, à la fin de cette guerre, que la phrase célèbre de Marx se vérifie : "L'histoire se répète deux fois, une fois en tragédie. La deuxième fois en comédie."
C'est ce qui nous arrive avec les bouffonneries de révolutions nationales en Yougoslavie, en Bulgarie, Albanie, etc. Hier, le parti révolutionnaire contre le monde capitaliste entier osait lever l'étendard de la révolte internationale des opprimés ; aujourd'hui, les divers PC se réfugient derrière la non-exportation de la révolution pour créer à l'intérieur des frontières nationales des systèmes autarciques proches du fascisme et, à l'extérieur, marchander diplomatiquement les prolétariats des pays démocratiques. Oui, la révolution n'est pas un article d'exportation mais ce n'est pas un article national non plus. La révolution ne s'exporte pas car elle exprime une situation internationale tendue vers la lutte de classe franche et déclarée.
La révolution n'est pas nationale car ce n'est pas une espèce de grâce quoi frappe un prolétariat plutôt qu'un autre. Que de fois on entende des staliniens dire que le prolétariat américain ou anglais trahit.
Enfin, la révolution et les menaces de guerre entre impérialistes ne peuvent cohabiter car la révolution pose la lutte de classe contre classe, et la guerre impérialiste l'antagonisme capitaliste avec le sang indifférencié des ouvriers. En d'autres termes, la révolution recule quand la guerre approche et ce n'est pas du bla-bla comme on en trouve dans la presse, de la gauche stalinienne bourgeoise à la droite PRL.
Le socialisme n'est pas une conception morale ; ce n'est pas non plus une suite de privations ; ce n'est surtout pas un désir réalisable (…) génériquement.
Avant de parler de socialisme, libérons-nous des mots "démocratie", "liberté", "égalité" qui n'expriment qu'un contenu bourgeois. Ne parlons surtout pas d'individu, ni de violence et de brutalité. C'est choquant au premier abord, mais la révolution russe n'a réussi que parce qu'elle s'était libérée de ces mots vides de sens.
La nécessité du socialisme résulte de l'impossibilité qu'a la société bourgeoise de satisfaire les besoins minimum des masses travailleuses et de la société en général.
La possibilité du socialisme ne se fait sentir et ne s'applique qu'une fois que l'ancien état de chose a été détruit, non dans un secteur isolé mais dans l'ensemble des secteurs les plus industrialisés du monde.
C'est-à-dire que le problème du socialisme passe par le stade de la lutte de classe violente ; une classe, les prolétaires, exprime dans sa lutte la volonté farouche d'abattre le capitalisme, d'instaurer sa dictature, non pour créer une nouvelle classe d'opprimés mais pour éliminer les vestiges de classes et permettre le socialisme, une société sans classe en vue de la consommation et non de la destruction.
Toutes ces prémices actives du socialisme, cette lutte ardente et consciente, ne repose pas sur une infrastructure économique déjà existante mais sur une conscience politique de classe et ne se réalise qu'en fonction des conditions objectives de crise aiguë politique du système bourgeois.
Et c'est sous ces signes indiscutablement révolutionnaires que, le 7 novembre, le prolétariat russe a ouvert le cycle de révolutions qui devaient déferler sur le monde jusqu'en 1927.
La guerre de 1914-18 avait ébranlé économiquement et politiquement l'ordre bourgeois. Partout se dessinaient des soubresauts de révoltes, Verdun, Kiel, Février 1917 ; ce n'était que cris désespérés. En Russie le tsar abdique ; en France la bourgeoisie, par la bouche de Caillau, recule, parle de paix, a peur. En Allemagne le Kaiser espère en une paix de compromis.
A cet ordre bourgeois ébranlé, les Kerensky essaient d'apporter des palliatifs qui ne résistent guère à l'épreuve.
En France, en Allemagne, la répression féroce entre en jeu ; l'État est encore fort. En Russie, la bourgeoisie trop jeune succombe à ce qu'elle appelle l'anarchie, qui n'est autre que son impossibilité de répression.
L'insurrection du 7 novembre n'est pas la prise du pouvoir d'une clique de politiciens, c'est la destruction de l'État bourgeois aux cris de : Paix immédiate, le pouvoir aux Soviets, la terre aux paysans. Et ces cris de conscience encore infantile, manifestations politiques d'une volonté de socialisme, devaient se raffermir et s'éclaircir au travers de la lutte qu'entreprennent immédiatement les capitalistes contre la révolution russe. Ce n'est plus le mot-d'ordre de paix qui est claironné mais de "guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie". Et les échos dans les pays en guerre se font entendre de plus en plus.
C'est Liebknecht, Luxemburg en Allemagne, la gauche socialiste en Italie et en France, la Commune hongroise, etc. Le 7 novembre, ce n'est pas seulement les préludes de pouvoir politique du prolétariat en Russie mais surtout les préludes de la révolution internationale. Du stade défensif et syndicaliste, la classe ouvrière passe au stade offensif et politique. Ce n'est pas de constitution socialiste que l'on parle mais de prise de pouvoir de la classe ouvrière dans le monde entier.
Contre nos camarades utopistes qui veulent critiquer le 7 novembre 1917 au travers des mesures économiques et politiques prises par l'État ouvrier en Russie, nous avons toujours affirmé que le problème –vu dans les frontières russes, en dehors de son contenu seul, l'international– devait prêté à toutes les critiques ; mais ces critiques tombaient dans le vide car ils acceptaient tacitement la possibilité d'un pouvoir ouvrier politiquement et économiquement constructif dans les limites nationales. Ils rejoignaient ainsi les droitiers de l'Internationale qui parlaient déjà de construction socialiste en Russie.
Nous nous refusions à subordonner la révolution mondiale au besoin de l'État ouvrier en Russie.
Aux problèmes techniques et d'ordre courant que les détracteurs voulaient nous présenter comme un début de socialisme, nous posions tout d'abord la nécessité de subordonner ces problèmes intérieurs à la résolution et l'aide à la révolution allemande, italienne, hongroise, chinoise, etc.
La NEP et tous les pas en arrière n'étaient pas, pour nous, des échecs du socialisme en Russie mais les échecs de la Révolution dans le monde, car on ne devait ni ne pouvait parler de socialisme en Russie.
Et cette erreur de vouloir réfléchir la révolution mondiale sur la fausse conception de construction socialiste en Russie a provoqué une série d'erreurs de la part de l'Internationale. La consolidation de l'État Ouvrier en Russie était fonction de la victoire prolétarienne internationale. On a agi autrement, on a voulu consolider l'État ouvrier en Russie, même aux dépens de la Révolution Mondiale ; et l'on a réussi qu'à consolider l'État tout court et permettre la bouffonne comédie du "socialisme dans un seul pays" de prendre corps et de l'emporter en 1928, faisant de la Russie le prototype du capitalisme d'État et le monde entier un champ de bataille du prolétariat vaincu.
Et la guerre impérialiste devenait la perspective historique.
Le 7 novembre n'est pas une tradition mais un exemple, un enseignement. Nous ne fêtons pas le 7 novembre tel le 14 juillet, nous appelons le prolétariat à saisir l'aspect international de la Révolution d'Octobre. Si aujourd'hui il se trouve à la remorque de sa bourgeoisie, si –délaissant la voie de l'internationalisme et de la lutte directe de classe contre classe– il voit poindre une nouvelle guerre et naître un capitalisme d'État plus monstrueux, plus exigeant, qu'il se rappelle que le 7 novembre fut une brisure de la guerre impérialiste, une volonté du prolétariat international d'en finir avec les guerres.
L'étincelle partie en Russie enflamme le monde ; les Staline, Tito et autres "petits pères des peuples" n'enflamment plus personne, ils ont fini par faire croire que le 7 novembre est une légende pour petits enfants. Au prolétariat de se réveiller pour continuer le 7 novembre par sa lutte contre la guerre et son rejet et refus de tout État bourgeois démocratique ou dictatoriale.
L'INTERNATIONALISME
Pourquoi sont-ils abstentionnites ?
Ce n'est pas un hasard qui a déterminé la Fraction Française des Lucain – la claque de Vercesi, la Fraction opportuniste de la GCI en France –à prendre pour titre de leur journal le même que celui de leurs camarades de Belgique.
On y retrouve, en mieux, toujours les mêmes méthodes de discussion, toujours les prises de position qui laissent le loisir d'avoir toutes les positions qu'on veut.
A chaque fois qu'un Lucain a à prendre position sur un sujet où la GCI avait des positions bien avant eux et plus nettes, (voir Bilan) par exemple sur la constitution des Partis ou sur le Parlementarisme, il se trouve devant la situation présente :
Aujourd'hui le journal des Lucain français, l'Internationaliste, contient un bon nombre de lucâneries dont l'article de la camarade Frédéric n'est pas des moindres : "Pourquoi sommes-nous Abstentionnistes ?" En effet, quand on a lu cet article, on se demande pourquoi finalement ils sont abstentionnistes, et on se demande aussi qui est abstentionniste chez eux.
Comment se présente la chose exactement ?
Au dernier Référendum et aux élections, en mai 1946, nous avons sorti un numéro de l'Etincelle entièrement axé sur le problème du Parlementarisme (N° 12). La Fraction a voté une résolution sur le Parlementarisme, résolution qui est reproduite dans ce numéro de l'Etincelle. Pour les camarades qui ont eu ou qui peuvent avoir ce journal devant les yeux l'équivoque n'est pas possible sur nos positions.
Quelques temps après, les élections se présentent en Italie (nous savons tout ce que signifie cette grêle d'élections sur le monde : instabilité impitoyable du régime bourgeois et tendance de celui-ci vers une stabilité hypothétique, mobilisation idéologique du prolétariat derrière les différents partis bourgeois, cours réactionnaires, etc.). Le parti italien, la majorité et le CC étant lucanisés, prend position pour la participation aux élections (voir notre critique à cette époque).
Leurs intentions étaient pures, aussi pures que celles des PC à la belle époque de l'IC, aussi pures aussi que celles des trotskistes.
Mais, pour nous, la question n'est pas de savoir si tel ou tel a de bonnes intentions ou s'il est sincère ; notre critique porte sur des positions politiques, sur des principes politiques. Nous voulons espérer que toujours ceux qui ont une position, quelle qu'elle soit, sont sincères mais les sentiments des hommes sont très difficilement contrôlables, tandis que leurs actes et leurs écrits le sont (et dans ce domaine, se rappeler la comédie vercesienne du Comité Antifascistes de Bruxelles et "L'Italie de Demain").
A ce moment-là, la position du PCI d'Italie avait été accueillie chaleureusement par certains Lucain français (exemple Raymond/Gaspard), beaucoup plus fraîchement par d'autres (dont Frédéric).
Mais, de toutes ces conceptions, aucune n'a été affichée, écrite. On s'est contenté de grands palabres justificatifs ou de timides critiques orales.
Aujourd'hui que les Lucain du monde entier tentent de fabriquer une Internationale à eux, ils se trouvent devant la nécessité où tous les fabricants d'Internationales se sont trouvés avant eux : montrer l'unité de vue des Lucain entre eux même si cela n'est pas, et pour cela démontrer que deux positions contradictoires peuvent être en réalité identiques (en y mettant de la bonne volonté).
En l'occurrence, il s'agit non seulement pour Frédéric d'affirmer "Pourquoi elle est abstentionniste" mais, en même temps, de montrer que son abstentionnisme n'est nullement en contradiction avec la position des italiens participant aux élections. C'est ce que Frédéric elle-même eut pu appeler, il n'y a pas si longtemps, de l'abstentionnisme honteux.
Très curieux d'ailleurs son article qui a l'air de sabrer à droite, sabrer à gauche, qui finit par une jolie phrase : "… voilà pourquoi nous sommes abstentionnistes", mais qui, en réalité, permet tous les doutes possibles ; et, après la lecture de cet article, on peut se demander en effet pourquoi Frédéric est abstentionniste en France alors qu'elle ne l'est pas en Italie. Les influences climatiques sur la politique ne nous sont pas expliquées ; Frédéric nous dit simplement : "… nous n'avons aucune honte à concéder aux anarchistes…", en l'occurrence on met notre position sur le même plan que celle des anarchistes (Bordiga en serait très flatté) histoire d'éclaircir la discussion ; "… nous n'avons aucune honte à concéder aux anarchistes…" (et à nous) que, en effet, nous ne faisons pas une question de principe d'UNE PARTICIPATION ELECTORALE AINSI COMPRISE MAIS EXCLUSIVEMENT AINSI.
Après cela, on ne comprend pas du tout pourquoi Frédéric théorise contre "Une tactique périmée : le parlementarisme révolutionnaire". Sa position affirmée est relativement assez voisine de la nôtre, du moins dans ce court passage ; mais comme pour elle ce n'est pas une question de principe et comme c'est en contradiction flagrante avec la position des italiens (justifiée par elle), on finit réellement par se demander pourquoi elle est abstentionniste ? On se demande aussi, quand elle dit "nous", si elle entraîne la responsabilité d'un Gaspard par exemple qui, lui, n'est que la copie conforme de la position du CC italien.
Finalement on se rend compte que le lucanisme n'est pas une plaisanterie mais une maladie typique des nouveaux constructeurs de partis et d'Internationales. On comprend qu'après cela quelqu'un qui vient avec des positions politiques sérieuses et qui parle de principes soit accueilli comme un chien dans un jeu de quilles.
Par contre, il nous apparaît nécessaire de souligner que le mouvement ouvrier n'est pas, malgré tout, complètement pourri. Des militants sérieux se trouvent mêlés aux Lucain. Il est intéressant de noter que ce sont presque toujours de vieux militants. Eux ont au moins la franchise de leurs positions. Ils ne cherchent pas à démontrer qu'ils sont toujours dans "la ligne" en étant complètement à l'opposé.
Ils ont des idées qui, pour nous, sont fausses mais qui, affirmées et développées comme le fait par exemple Chazé dans "La formation du Parti de classe : hier non, aujourd'hui oui", n'es constituent pas moins des (…) possibles de discussion. Nous ne sommes pas d'accord mais nous sommes prêts à discuter sue ce plan franchement et ouvertement.
La seule raison qui fait voisiner ces éléments sérieux – tels Chazé et quelques vieux militants italiens de la minorité avec qui nous sommes en désaccord et avec qui, nous tenons à le faire remarquer, la GCI a toujours été en désaccord pour Chazé et, depuis l'affaire espagnole pour la minorité – avec les Lucain, c'est que ces éléments hétérogènes sont sans bases politiques de principes et n'ont jamais pu assimiler ce que l'on a pour habitude d'appeler le bordiguisme dans le mouvement ouvrier.
Quelle différence entre le crétinisme omnipotent d'un Gaspard alias Raymond Bourt, le lucanisme de Frédéric et la franchise et l'honnêteté politique d'un Chazé ; l'orgueil et la bêtise de jeunes chefaillons en herbes et la discrétion d'un militant.
PHIL
Les révolutionnaires gardent difficilement leur sang-froid dans les périodes réactionnaires. Ils prennent chaque mouvement social pour le PRELUDE à la révolution, chaque grève pour le REVEIL de la conscience de classe du prolétariat. Les journaux du soir n'ont qu'à sortir avec de gros titres : MASSACRES à BOMBAY, GREVE GENERALE aux E.-U., INSURRECTION en Italie, et aussitôt, l'imagination aidant, certains peuvent un instant se donner l'illusion que ça y est ! Heureux ces camarades, dans le fond, puisqu'il leur suffit de si peu pour se contenter.
Les spécialistes de ce genre d'agitation autour de chaque mouvement quel qu'il soit ont toujours été les trotskistes. Pour eux, chaque grève est progressiste et marque un réveil indubitable de la conscience de classe du prolétariat. Les trotskistes – qui ont quelques militants dans la classe ouvrière et qui sortent "La Vérité" – peuvent s'imaginer qu'après avoir appelé à la grève le prolétariat leur obéit ou agit sous leurs directives quand celui-ci se réveille ; nous leur laissons leurs béates illusions.
Plus grotesque nous apparaîtra une équipe de militants révolutionnaires -qui ont scissionné d'avec les trotskistes seulement avant la guerre et qui ont gardé les maladies chroniques de l'agitation pour l'agitation, ce qui peut apparaître ridicule dans la politique trotskiste avec les gros titres de "La Vérité" : LA CLASSE OUVRIERE PASSE À L'ACTION POUR LES 25%, par exemple, nous apparaîtra encore plus ridicule dans le "Prolétaire", feuille à très faible tirage déjà par rapport à "La Vérité" -dont le tirage est déjà loin d'égaler celui des journaux qui dirigent réellement l'opinion.
La valeur du contenu dans le "Prolétaire" passe après les gros titres et les images. Le "Prolétaire" est le journal des grèves qu'il ne dirige pas. Chaque titre et sous-titre sont en rapport avec une grève :
Après de longues années d'Union Sacrée, une nouvelle phase commence : à Dijon, Lille, Bordeaux, Nantes, Cherbourg, etc.
LE PROLETARIAT PASSE A L'ACTION
Savoir faire la GREVE
Syndicat et comité de grève
Du syndicat au comité de GREVE
FILM du mouvement de grève des postiers
La classe ouvrière française entre dans une nouvelle phase de luttes !
Grèves de MASSES !
Grèves à Rotterdam
Grèves en Afrique du Sud
Grèves aux Indes
Grèves en Pologne
Le lecteur qui n'aurait pas lu de journaux depuis plusieurs jours et qui trouverait le "Prolétaire" dans la rue croirait sérieusement que ça y est ! Mais, en effet, l'équipe du "Prolétaire" arrive à se faire croire à elle-même que la révolution est en marche ! Pour le lecteur de septembre, s'il a bien voulu le croire, la grève générale internationale révolutionnaire est proche.
Pour le lecteur d'octobre cela devient beaucoup plus compliqué. En octobre, le "Prolétaire" est divisé en deux parties bien distinctes : Jean qui pleure et Jean qui rit ; le "Prolétaire" annonçant la guerre, la misère et la ruine et le "Prolétaire" annonçant la grève révolutionnaire, le réveil des masses et une aube nouvelle, une phase nouvelle.
Mais sans poursuivre plus loin, lequel des deux devons-nous croire ? Il est bien possible que l'équipe que l'équipe rédactionnelle elle-même soit hésitante entre les deux comme l'âne de Buridan.
Pour les militants objectifs et sérieux, ceux pour qui chaque grève ne correspond pas effectivement avec un réveil de la conscience des "masses", il y a quelques constatations qui s'imposent à propos des grèves en général.
D'abord la grève n'est pas, n'est plus l'arme de classe exclusive de lutte du prolétariat. Nous avons vu les techniciens et les boutiquiers faire la grève, nous avons vu plusieurs grèves des gardiens de la "paix" et du personnel de la police générale, cela ne correspond pas, que je sache, à un réveil révolutionnaire. Demain, peut-être, verrons-nous la grève des députés et des ministres ; la grève est très à la mode. Si l'on veut un tant soit peu approfondir, quelle constatation pouvons-nous faire partant de là et de toutes les combines et tirailleries de tendances politiques de la bourgeoisie autour des grèves ouvrières ?
Nous sommes obligés de constater que la grève en tant qu'arme révolutionnaire du prolétariat est dépréciée. Cela veut-il dire que la grève est dépréciée à jamais ? c'est bien possible. C'est en tout cas une question qui reste posée. Pour l'instant, nous nous bornons à constater que tout le vieil appareil des luttes ouvrières inauguré par la social-démocratie et continué par la 3ème Internationale suit le même sort qu'eux [?!?!?]. Les syndicats sont devenus un instrument nettement réactionnaire au service de l'État capitaliste ; comment, dans ce cas-là, ne pas supposer que tout ce qui accompagne cet appareil usé et réactionnaire du mouvement ouvrier, passé au service de l'État capitaliste, ne suive le même chemin ? [?!?!?]
La vérité c'est que le caractère des luttes a changé, que, dans la mesure où les ouvriers abandonnent la partie réactionnaire du mouvement ouvrier, ils abandonnent également ses méthodes de lutte. La grève, pas plus que les syndicats, n'est loin de là une garantie de la qualité de la lutte ouvrière. Les camarades qui luttent le plus âprement contre le bolchévisme et contre tout le vieux mouvement ouvrier ne se rendent-ils pas compte qu'ils sont encore imbus de toutes les illusions caractéristiques à ce mouvement, surtout pour ce qui est des grèves des syndicats et de la presse.
Sitôt qu'on forme un groupe, on rêve d'avoir un grand journal et de diriger les luttes du prolétariat. Ça c'est de l'ancien mouvement ouvrier, le plus retardataire et le plus opportuniste qui finit dans la peau d'un parti trotskiste. Aujourd'hui, nous avons d'autres conceptions et, si elles font moins de bruit et de tape à l'œil, elles n'en restent pas moins la meilleure et la plus solide arme révolutionnaire.
Le prolétariat, dans ses luttes spontanées, brise totalement le cadre syndical et même très souvent celui de la grève revendicative pour passer à l'action directe, pour manifester pour de meilleures conditions de ravitaillement, manifestations qui se transforment souvent en véritable déchaînement de violence.
La prochaine révolution ne ressemblera en rien à la "vague" de 1917-23 ; elle ne sera probablement pas dirigée et orchestrée par des syndicats ou des partis dans le genre PC, IC, CGT, mais elle aura une autre allure et se placera sur une autre échelle, bien supérieure.
La question se pose pour les révolutionnaires : les syndicats et la grève servaient dans une époque où des réformes étaient susceptibles d'améliorer les conditions sociales des ouvriers ; aujourd'hui le réformisme a vécu et, avec lui, ses méthodes de lutte. Pour la période future, se pose pour le prolétariat directement le rapport des forces et la prise de conscience. Le rapport des forces se trouve dans la violence sans cesse accrue dans les réactions de classe ; et la prise de conscience suit la même courbe dans de la qualité. Les questions qui se rattachent à cela restent à discuter et à créer. Les nouvelles méthodes de lutte appellent de nouveaux organes ; un niveau de conscience supérieur appelle un organe tel le parti et l'Internationale sur un plan supérieur à celui de la période précédente.
PHIL
Après avoir constaté l'existence de partis bourgeois fondamentalement anti-nationaux tels que les PC et après s'être servi de ce fait pour expliquer les événements politiques actuels, il faut essayer d'expliquer le fait lui-même.
Du côté bourgeois la base de l'explication se trouve, comme je l'ai dit plus haut, dans le fait que le patriotisme a cessé de correspondre aux intérêts de la bourgeoisie elle-même dans tous les pays qui ne sont pas des grands, c'est-à-dire dans la plus grande partie du monde : la bourgeoisie ne croyant plus elle-même à la "patrie", cette idéologie finit par être dévaluée aux yeux du prolétariat (à force de se dire entre soi "il faut une religion pour le peuple", le peuple finit par le savoir).Il lui faut alors inventer d'autres prétextes idéologiques pour justifier la guerre, des idéologies dépourvues au moins en partie de caractère national et qui, par suite, peuvent s'étendre dans le monde entier, y compris chez les "grands" ennemis eux-mêmes. Évidemment, ce n'est pas un hasard que le PC des USA soit très faible : au centre du bloc impérialiste opposé à l'impérialisme russe les conditions sont particulièrement défavorables pour le développement d'un parti russe. Il n'en reste pas moins que ce parti existe.
Cependant les conditions précédentes ne sont pas suffisantes. Pour qu'un parti puisse se développer, jouer un rôle dans la vie d'un pays, il faut qu'il trouve une couche de la population sur laquelle il puisse s'appuyer en défendant ou en paraissant défendre ses intérêts. Dans ce but, les partis nazis par exemple se sont le plus souvent appuyés sur des minorités nationales pas toujours allemandes (parti rexiste flamand en Belgique, parti croate en Serbie, etc.). Mais pour avoir une arme efficace dans le but de lutter contre la bourgeoisie nationale, un parti bourgeois anti-national doit s'appuyer sur la principale force qui s'oppose à la "propre" bourgeoisie, à savoir sur le prolétariat – en se disant le "parti du prolétariat" – en se mettant de temps en temps "à la tête de la classe ouvrière pour la défense de ses intérêts" (quand cela ne présente aucun danger pour la domination mondiale de la bourgeoisie). C'est ce que font, mieux que tous autres, les partis staliniens.
Cela appelle une remarque et une question. D'une part nous voyons que les conditions de développement de partis bourgeois anti-nationaux tels que les PC se trouvaient dans l'incapacité du prolétariat à s'imposer en tant que classe à la bourgeoisie mondiale. De tels partis n'auraient pas pu se développer si l'expérience n'avait pas montré à la bourgeoisie qu'il est possible de manœuvrer le prolétariat, de le mener à se battre pour une bourgeoisie – et cela non pas même au nom de la "nation" ou de la "race" dont il fait partie mais au nom de sa classe – en s'opposant à sa "propre" bourgeoisie. Il fallait une longue expérience pour que la bourgeoisie arrive à apercevoir cette possibilité. Dans ce domaine, l'impérialisme russe a joué le rôle d'expérimentateur et d'initiateur, d'avant-garde de la bourgeoisie à la recherche de nouveaux moyens de lutte.
Et alors une question se pose. On comprend bien pourquoi l'impérialisme russe a joué ce rôle d'avant-garde. Issu d'une révolution soi-disant prolétarienne - et dont effectivement le principal moteur était le prolétariat -, se nommant lui-même "dictature du prolétariat", dirigé par un parti, des hommes qui se sont eux-mêmes crus les représentants du prolétariat, cet impérialisme n'avait comme principale force, dans sa lutte contre les autres impérialismes, que l'appui d'une partie importante du prolétariat mondial. Mais ce qui se comprend moins facilement, c'est pourquoi la Russie est restée pratiquement le seul impérialisme à pouvoir créer, dans toutes les parties du monde, de prétendus partis ouvriers entièrement à son service.
Ce fait arrive à égarer beaucoup d'esprit dans ce que l'on appelle le mouvement ouvrier, au sujet de la nature sociale de la Russie actuelle. Puisque la Russie lutte contre la bourgeoisie, disent-ils, c'est qu'elle n'est pas elle-même bourgeoise ! Et si on leur fait remarquer que les bourgeois luttent entre eux, ils répondent que c'est en tant que nations et non avec des partis anti-nationaux tels que les PC… On aura reconnu là un raisonnement trotskiste classique (assez bizarrement allié d'ailleurs avec l'idée que les PC sont des partis "opportunistes", "capitulant" devant "leur" bourgeoisie nationale, analogue aux partis social-démocrates… de 1914 !). Mais, même sans insister sur les trotskistes, on sait que Vercesi, un des dirigeants du PCI d'Italie, continue à justifier l'étiquette d'«État prolétarien» appliquée à la Russie (sans d'ailleurs en tirer les conséquences politiques qu'en tirent les trotskistes : "défense de l'URSS", etc.) par le fait que la Russie peut encore aujourd'hui regrouper autour d'elle une partie importante du prolétariat mondial.
Bien entendu la discussion théorique de telles thèses est inutile. Il suffit de constater qu'elles sont en contradiction avec les faits. Que le capitalisme d'État russe soit – quelles que soient les discussions qui peuvent légitimement s'élever au sujet de sa nature économique – un régime de classe aussi anti-prolétarien que tout autre, c'est un fait. Que ce régime soit capable, et cela bien mieux que tout autre, de manœuvrer le prolétariat dans une grande partie du monde, c'est un autre fait. Si la conjonction de ces deux faits semble à certains camarades "contradictoires", c'est leur théorie qui est en contradiction avec la réalité. Il reste que la conjonction de ces deux faits demande une explication.
Je ne pense pas que ce soit une explication suffisante que d'invoquer le "souvenir" d'Octobre et le mensonge qui consiste à se prétendre socialiste. Car il reste à savoir pourquoi le souvenir ne s'est pas effacé et pourquoi ce mensonge n'a pas aussi bien réussi à d'autres.
L'explication que je propose est la suivante : grâce à sa centralisation étatique, le capitalisme russe possède moins de liens étroits avec les capitalismes étrangers qu'il n'en existait, par exemple, entre le capitalisme américain et le capitalisme allemand (sociétés à capital mixte, liens personnels, etc.). Par suite, la Russie est plus libre pour attaquer les bourgeoisies concurrentes, tandis que par exemple une grève en Allemagne risquait d'affecter immédiatement et directement les rentrées de profit à New-York, Londres et Paris. Cela explique, en passant, l'attitude souvent "radicale" prise par la Russie et les PC envers les bourgeoisies ennemies vaincues ("expropriation des traîtres", exécution des criminels de guerre", etc.). Mais cela explique surtout que les partis russes dans tous les pays soient capables d'une démagogie "ouvrière" et "anticapitaliste" que les autres partis bourgeois n'arrivent pas à égaler.
Je ne crois pas qu'il soit possible de répondre à la question posée si on se refuse à voir que les PC sont effectivement des représentants de la bourgeoisie russe.
Dans tout ce qui précède, je n'ai fait qu'exprimer sous une forme consciente et schématique des idées que la plupart des militants révolutionnaires utilisent en fait quotidiennement dans leur appréciation des événements actuels, même s'ils s'y opposent en théorie. A l'exception des éternels rêveurs qui, tels les trotskistes, sont perdus dans la contemplation nostalgique d'époques révolues, chaque militant raisonne, analyse, prévoit comme s'il pensait que les PC sont des agents de l'impérialisme russe et non des diverses bourgeoisies nationales, quelles que soient par ailleurs leurs conceptions théoriques. Un tel décalage entre la théorie et la pensée vivante est d'ailleurs loin d'être une exception dans le mouvement ouvrier où les anachronismes abondent.
Un tel anachronisme est la conception que la GCF – d'accord sur ce point, semble-t-il, avec les fractions "officielles" de la GCI – se fait de la nature de l'Internationale Communiste, de sa "mort" et de la "trahison" des PC.
On sait que la Fraction Italienne - après avoir proclamé en 1933, après l'arrivée de Hitler au pouvoir, la "mort" de l'IC (pourquoi "mort" ? pourquoi 1933 ?) – dénonçait en 1935 la trahison des PC (pas de l'IC puisqu'elle était "morte"). La raison de cette dernière appréciation ? La déclaration de Staline approuvant "les efforts faits par la France pour mettre sa défense au niveau de sa sécurité", l'entrée de la Russie dans la Société des Nations, la nouvelle ligne des PC qui les amenait à voter les crédits militaires en France, etc.
Tout cela semble bien étrange quand on y réfléchit tant soit peu. La FI a tellement attendu la répétition des événements de 1914 qu'elle a fini par la voir ! En 1914 effectivement, la 2ème Internationale était morte, disloquée par la trahison – effective, quelle que soit sa portée profonde, que je n'ai pas l'intention d'examiner dans le cadre présent – des partis socialistes, chacun reniant ses déclarations antérieures pour se ranger derrière sa bourgeoisie nationale dans la guerre. Rien de pareil ne s'est produit dans la 3ème Internationale. Quand les bordiguistes (et les trotskistes aussi bien) parlent de sa "mort" en 1933, c'est par une image littéraire : "morte" signifie "morte pour le prolétariat". Cette appréciation était basée sur l'idée que, le cours révolutionnaire qui se manifestait (?) en Allemagne étant interrompu par la victoire des nazis, on entrait dans une époque de réaction, de cours vers la guerre impérialiste où il n'y avait plus de place pour un Internationale prolétarienne. Mais l'IC n'était pas pour cela réellement morte, disloquée ; elle subsistait au contraire, en réalité plus centralisée et plus forte que jamais.
En 1935, lorsque les PC se sont rangés du côté de leur "propre" bourgeoisie… dans les pays alliés à la Russie, la FI a proclamé la "trahison" de ces partis en y voyant une justification de ses perspectives antérieures. Mais la FI n'a pas semblé voir combien son schéma de "trahison" à la manière de 1914 était en contradiction avec la réalité puisque, en 1935, le tournant ne dépendait pas d'une dislocation de l'Internationale mais au contraire d'un ordre venu de la direction de l'IC et en rapport évident avec l'orientation de la politique étrangère de la Russie.
Il est clair que dans ce cas la conception traditionnelle de "la trahison des partis ouvriers" – se manifestant essentiellement par le rattachement à la "propre" bourgeoisie – aboutissait à un anachronisme évident. Mais cette idée fausse n'était pas isolée : elle était liée, chaque erreur soutenant l'autre, à l'incompréhension profonde de la nature sociale de la société "soviétique". En effet, même après 1935, après la proclamation de "la trahison" des PC et l'abandon de "la défense de l'URSS", jusqu'en 1942 (jusqu'à aujourd'hui pour la tendance Vercesi), la FI n'a pas compris l'existence en Russie du capitalisme d'État ni, en général, d'une société de classe anti-prolétarienne. L'idée même du capitalisme d'État était absente de toute son idéologie. On parlait de l'État russe comme "État prolétarien" ("dégénéré") ou simplement comme "État russe". On disait simplement que cet État était "intégré dans le système capitaliste mondial" et cela en se fondant seulement sur les actes politiques de cet État (entrée dans la SDN, alliances, etc.). Mais les camarades de la FI ne semblaient pas avoir l'idée que cet État devait être l'organe d'une classe existant physiquement en Russie même ou, dans tous les cas, ils ne semblaient pas très curieux en ce qui concerne les rapports de classes existant économiquement et socialement en Russie. En somme, ils traitaient l'État russe comme s'il avait été un appendice de l'IC alors que le contraire était évidemment la réalité.
Avec de telles lacunes théoriques, on s'explique que le schéma anachronique de "la trahison" ait pu être appliqué avec rigueur par la FI. Cet anachronisme n'était en somme qu'un petit côté d'une théorie qui flottait toute entière dans l'air. Mais nous voyons l'anachronisme parvenir en quelque sorte, au second degré, dans les positions actuelles de la GCF.
Ces camarades comprennent bien que les diverses politiques de l'IC et des PC, avant comme après 1935, étaient déterminées essentiellement par les intérêts de l'État russe ; ils comprennent également que l'État russe actuel est l'organe d'une classe exploiteuse russe qu'ils considèrent d'ailleurs comme identique dans son fond avec la classe bourgeoise. Cependant, ils maintiennent, avec fermeté et quelques fois avec arrogance (voir "Internationalisme" N° 10), la position traditionnelle de la fraction, suivant laquelle les PC auraient "trahi" en 1934-35, le fait essentiel de cette "trahison" étant leur passage du côté des "propres" bourgeoisies nationales.
Alors, il faudrait tout de même s'entendre. Ou bien l'État russe était, dès avant 1934-35, un État de classe anti-prolétarien et, alors, on ne voit pas en quoi l'IC et les PC, dont la politique était essentiellement dirigée vers la défense de cet État, étaient moins "traîtres" que lorsqu'ils se sont mis à soutenir les armements de la France, etc. Ou bien on pense que le capitalisme d'État n'a été instauré en Russie que justement en 1934-35. Mais alors on ne comprend plus. L'instauration d'un régime de classe, d'un régime d'oppression et d'exploitation des travailleurs dans un pays où aurait existé auparavant "la dictature du prolétariat" suppose, semble-t-il, au moins certaines transformations politiques, sociales et économiques profondes dans le pays même dont on devrait trouver quelques traces dans l'histoire de la Russie. Effectivement il y a eu des périodes de grands changements, de crise politique et sociale en Russie en 1921 (Cronstadt, NEP, etc.) et en 1927-28 (liquidation de l'opposition trotskiste, plan quinquennal, etc.) et divers groupes ou camarades ont voulu trouver ici ou là le passage décisif entre "la dictature du prolétariat" et le capitalisme d'État. - Je pense quant à moi qu'ils ont tous tort et qu'il n'a jamais existé en Russie de chose telle que "la dictature du prolétariat" ou "l'État ouvrier" ; mais la question n'est pas là pour le moment -. Mais en 1934-35 ? Il s'agit justement d'une période de calme relatif dans l'histoire interne de la Russie. Si l'ouvrier était exploité et opprimé après, il l'était aussi bien avant. Ou alors faudrait-il dire que le même système économique et social – la même extraction de plus-value, les mêmes prisons – ont subitement changé de caractère de classe parce que l'État qui maintenait ce système a préféré s'allier à la France plutôt qu'à l'Allemagne (raison de l'entrée dans la SDN et cause essentielle du "tournant" du PCF et de divers autres PC).
Il me semble que, si les camarades de la GCF ne veulent pas arriver à une telle idée, ils seront obligés de conclure que leur appréciation de "la trahison" des PC en 1934-35 n'est qu'un anachronisme fondé sur une conception largement périmée des rapports des partis avec la classe bourgeoise. Dans tous les cas, quelle que soit la conclusion à laquelle ils doivent aboutir, ils feront bien de réfléchir de nouveau à ce problème sur la base de leurs conceptions actuelles (et non de celles de la FI il y a 10 ans).
Pour ma part, il me semble clair que la nature de l'IC (qui, en réalité, n'est pas "morte" en 1933, ni même en 1943) n'a pas changé profondément lors du tournant de 1934-35. Avant comme après, elle était une arme qui servait à l'impérialisme russe pour manœuvrer le prolétariat mondial dans les seuls intérêts de la Russie.
Une remarque importante est ici nécessaire. On définit généralement l'évolution politique de l'IC comme un "opportunisme croissant. C'est partiellement exact, mais partiellement seulement ; et cette appréciation, fondée sur la conception classique des rapports des partis avec la classe bourgeoise, laisse échapper justement la caractéristique essentielle de la politique de l'IC.
En effet , d'un point de vue descriptif, l'opportunisme – envers les bourgeoisies non-russes bien entendu – n'est qu'un aspect des "erreurs" de l'IC. Trotsky, par exemple, ne parle pas seulement de l'opportunisme mais de l'alternance (ou de mélange) d'opportunisme et "d'aventurisme". Et, d'un point de vue descriptif, il a raison. L'insurrection de Hambourg (1923), l'insurrection de Canton (1927), certains aspects de la politique de "la troisième période" ne peuvent pas être qualifiés d'"opportunistes". Mais – et c'est là que le point de vue trotskiste se montre grossièrement descriptif et profondément incompréhensif – ces "erreurs" n'étaient pas, en général, déterminées par "un aveuglement bureaucratique" mais par les intérêts de la Russie. La politique de la "3ème période", en particulier, était déterminée essentiellement par la recherche d'un appui sur la bourgeoisie allemande, même nazie ; d'où la lutte à mort contre les social-démocrates ("social-fascistes") anglophiles ; la capitulation de janvier 1933 n'était pas l'envers mais la poursuite de la 3ème période.
Si on remonte plus haut, en Chine (1925-27), en Allemagne (1923), etc., on verra toujours les intérêts de l'État russe – du capitalisme d'État russe – déterminer toute la politique de l'IC.
La Russie est entrée dans la SDN quand elle a recherché l'alliance anglaise et française contre l'Allemagne ; elle avait dénoncé la SDN quand elle recherchait l'alliance allemande contre l'Angleterre.
En 1934 les communistes français ont découvert qu'«ils aimaient leur pays» ; les communistes allemands pensaient dans le même temps à "combattre Hitler". Mais en 1930 et même en 1923, les communistes allemands avaient fait campagne contre "l'opposition nationale" de l'Allemagne. Dans tout cela, où est la différence essentielle ?
Évidemment il n'est pas douteux qu'il y a une évolution de l'IC. En 1919 la plupart des révolutionnaires du monde entier se trouvaient dans l'IC ; en 1946 pas un seul ne peut s'y trouver. Mais cela n'empêche pas que le rôle effectif de l'IC a toujours été le même, depuis sa formation jusqu'à aujourd'hui : celui de "5ème colonne" du nouvel impérialisme russe.
Je sais bien que la plupart des camarades, et en particulier tous ceux de la GCF, s'insurgeront contre cette idée que les révolutionnaires, des groupes révolutionnaires porteurs d'une idéologie révolutionnaire - dont le prolétariat a des enseignements à tirer – aient pu faire partie d'une organisation essentiellement impérialiste et même lui donner en apparence tout son contenu de pensée. Mais la contradiction, si "contradiction" il y a, est dans la réalité et non dans une pensée.
L'explication en est double. D'une part, ce fait s'intègre dans ce caractère général de notre époque que j'ai indiqué plus haut : une bourgeoisie peut manœuvrer le prolétariat, l'utiliser contre les bourgeoisies concurrentes. Entre détruire "la" bourgeoisie (la bourgeoisie ennemie) et composer avec elle, il n' y a qu'une différence de tactique.
La deuxième partie de l'explication explique la première partie elle-même et explique également l'évolution de l'IC. Si la bourgeoisie est ainsi capable de manœuvrer le prolétariat, c'est que celui-ci ne possède pas une idéologie qui lui permette de prendre en mains la direction de la société. Plus précisément, il existait une idéologie qu'on pouvait penser être une idéologie prolétarienne car elle permettait au prolétariat de lutter pour ses intérêts contre la bourgeoisie et, par suite, cette idéologie exerçait une forte influence sur le prolétariat : c'était l'idéologie marxiste telle qu'elle existait dans la 2ème Internationale. Mais dans l'application, quand il s'agit de diriger la société et non plus d'obtenir des avantages immédiats, cette idéologie a montré qu'elle contenait la justification du capitalisme d'État, que sa réalisation était le capitalisme d'État. Plus exactement, on pouvait penser que la doctrine du capitalisme d'État – de l'étatisation des moyens de production par "l'État ouvrier" – était une doctrine du prolétariat tant que l'expérience n'avait pas montré que sa réalisation mène à l'esclavage du prolétariat. Des théories rassurantes, telles que celle de Engels sur "le dépérissement" automatique de "l'État ouvrier", étaient là pour calmer les doutes. Mais le caractère éminemment dialectique de ces théories ne les a pas empêchés de se révéler fausses.
Alors il a fallu que les révolutionnaires prolétariens d'une part et la bourgeoisie d'autre part comprennent que le capitalisme d'État, c'est toujours du capitalisme. Et c'est là la clé de la longue évolution de l'IC.
Il a fallu longtemps au nouvel impérialisme russe pour comprendre, d'une manière générale et pleinement consciente, que son sort est lié à celui de la bourgeoisie mondiale et que, par suite, toute tendance authentiquement révolutionnaire doit être combattue à mort. Quant aux tendances révolutionnaires, la compréhension de ces mêmes faits leur a été également difficile ; exclues successivement de l'IC, elles ont généralement commencé par protester contre leur exclusion et certaines n'ont pas encore compris aujourd'hui…
Le premier congrès de l'IC était dominé par l'idée de rassembler toutes les organisations révolutionnaires pour la défense de la Russie. Au 2ème congrès il ne s'agissait plus seulement des organisations révolutionnaires mais de rassembler les masses par n'importe quel moyen (syndicats, parlements, défense des peuples coloniaux, fusion avec des partis du centre). Au 3ème congrès il s'agissait toujours de rassembler les masses mais plus pour la révolution, seulement pour faire pression sur la bourgeoisie, d'où le Front Unique. Au 4ème congrès il ne s'agissait plus de faire pression sur la bourgeoisie mais de la soutenir quand elle veut marcher avec la Russie : "Gouvernement Ouvrier et Paysan". Et chaque fois, c'était des coups sur la pauvre gauche qui n'y comprenait rien et qui était obligée de s'en aller (Gauche allemande) ou de capituler (Gauche italienne).
Ce sont sans doute les péripéties de la lutte contre l'opposition trotskiste qui ont fait comprendre clairement à la direction de l'État russe le lien qui existe entre toute idée tant soit peu à gauche et le danger interne (ce lien n'étant pas encore clair en 1924 : les propositions faites par la direction de l'IC aux bordiguistes – faire ce qu'ils veulent en Italie à condition de condamner Trotsky – en témoignent). D'où la campagne d'exclusions.
Enfin, en 1934-35, le changement d'orientation de la politique extérieure fournissait une bonne occasion de détruire la racine de toute tendance révolutionnaire possible en abandonnant les phrases révolutionnaires.
On peut résumer cette évolution, d'une manière en quelque sorte philosophique, en disant que le rapport entre Lénine et Staline est analogue au rapport de l'être à la conscience.
Quant au changement survenu en 1934-35, il est réel mais il ne faut pas non plus s'en exagérer l'importance. Jusqu'à cette date, des tendances ont pu se détacher de l'IC pour évoluer vers des positions révolutionnaires, tandis qu'ensuite les tendances de "gauche" qui se sont formées ne sont pas allées plus à gauche que le PSOP (Ferrat). Mais de grandes différences existent entre ces tendances suivant le moment où elles se sont détachées. Je parle du détachement effectif, de l'époque à laquelle elles n'avaient plus leur place dans l'IC et où elles ont été exclues (ou sont sorties) ; je ne parle pas de l'époque où elles ont cessé de se réclamer de l'IC qui est souvent différente.
Ainsi la tendance communiste des conseils-KAPD, qui s'est détachée de l'IC en 1920-23, a pu subsister jusqu'à nos jours sans très grands changements idéologiques et être aujourd'hui encore la plus consciente en général.
La tendance bordiguiste, qui s'était détachée en 1927, a pu conserver en général des positions révolutionnaires mais elle a eu plus de chemin à parcourir. Et il s'agit d'une vieille tendance de gauche qui avait la possibilité de reprendre les positions révolutionnaires qu'elle avait dû abandonner ou adultérer pour rester dans l'IC.
La tendance trotskiste s'est détachée vers la même époque mais elle s'était formée en 1923-27 sur la base de divergences dans la question de savoir comment mieux défendre l'impérialisme russe et comment mieux exploiter le prolétariat russe ; elle n'a jamais pu se détacher de sa base primitive ni du respect intégral des 4 premiers Congrès de l'IC ; et finalement elle est définitivement perdue pour la révolution, à l'exception de quelques groupes qui ont dû justement se détacher d'elle.
Je ne connais pas d'exemple de tendances qui se soient détachées plus tard de l'IC et qui n'ont eu une évolution plus favorable. Le dernier groupe, à ma connaissance, qui se soit détaché de l'IC pour évoluer vers des positions révolutionnaires, était celui du RKD (sorti en 1935). Or ce groupe a dû passer par une évolution lente et difficile, marquée par de multiples scissions qui n'ont pas laissé grand-chose du groupe primitif, pour parvenir finalement à ses positions actuelles.
L'étude de la question particulière concernant la nature du PC m'a ainsi entraîné à discuter des problèmes fondamentaux posés par la révolution russe. Cela était inévitable dans la mesure où le rôle du PC nous dévoile certaines caractéristiques fondamentales de notre époque alors que cette époque ne peut être comprise qu'en fonction des problèmes posés en général par la révolution russe et l'orientation du mouvement ouvrier.
BERGERON
Le camarade Bergeron, dans l'article "Sur la nature des partis communistes" que nous avons publié, va en fait beaucoup plus loin que ne l'indique le titre.
Du reste, il le constate lui-même dans sa brève conclusion : "L'étude de la question particulière concernant la nature des PC m'a ainsi entraîné à discuter des problèmes fondamentaux posés par la révolution russe…"
Ainsi, peu nous importe à nous le titre de son article ; et son contenu l'ayant largement dépassé, c'est de celui-ci que nous voulons traiter ici.
Les grandes discussions qui ont lieu dans l'avant-garde dégénèrent toutes sans exception et amènent toutes à "discuter des problèmes fondamentaux posés par la révolution russe". C'est devenu, depuis qu'existe ce sujet, une telle obsession qu'on a fini par vouloir le bannir de toute discussion, ce qui revient à le retrouver en fait dans chacune, sous le couvert de sujets qui tentent d'apparaître comme différents. Notre habitude n'étant pas au camouflage et cela pour nous-même, c'est une fois de plus ce sujet que nous voulons traiter, sans penser pour cela oser prétendre l'épuiser.
Sous un titre de peu d'apparences, Bergeron attaque sur 4 questions qui sont d'une très grande importance et où nous pensons qu'il commet 4 erreurs fondamentales :
Il est un fait certain que le capitalisme moderne a subi dans son évolution toute une transformation, une mue depuis ce que l'on appelle le capitalisme classique. De toutes ces transformations, il faut dire cependant que le capitalisme, dans tous ses caractères fondamentaux, est resté le même. Dans l'idéologie maîtresse de la classe dominante, si cette classe a subi des modifications de forme, il est également indiscutable que l'idéologie a subi des transformations ainsi que la classe elle-même. Mais si l'on veut bien approfondir, on s'apercevra que, dans le fond et malgré toutes les transformations subies, la classe, le système, l'idéologie sont restés fondamentalement bourgeoises et capitalistes.
Il devient très important aujourd'hui de revenir sur certains faits déjà, à de nombreuses fois, démontrés. En effet, beaucoup de militants, devant les transformations de la société, finissent par prendre ces formes nouvelles comme ne faisant plus partie fondamentalement du capitalisme. Ils bâtissent une autre société qui aurait tout de même certaines caractéristiques du capitalisme mais qui en serait une nouvelle.
C'est aujourd'hui l'idée, qui domine chez de nombreux militants de l'avant-garde, que la société actuelle serait déjà arrivée au degré de transformation supérieur dont avaient rêvé les premiers socialistes (dont Marx et Engels) et que, somme toute, nous serions en ce moment en société bureaucratique socialiste. Cette société actuelle serait la forme réelle de ce que les théoriciens socialistes avaient rêvé. Elle serait, somme toute, une nouvelle société et le "socialisme" de Marx (par exemple) n'aurait été qu'une tendance d'une certaine couche de la société, de cette époque antérieure, pour la réalisation de ce qui existe aujourd'hui (par exemple en Russie).
Ces militants,
Il serait relativement facile de faire, contre ces camarades, une polémique pour les détruire et les ridiculiser. Cependant l'idée a pris tant d'importance ; elle est à la mode depuis la 3ème Internationale et cette mode revient aujourd'hui avec plus de force : elle a ses théoriciens, ses économistes ; des romanciers en font le thème de leurs rêveries ; il n'est pas jusqu'au théâtre peut-être où l'on voit différentes élucubrations sur ce thème ; tous les chansonniers ont le mot à la bouche.
Malheureusement, personne n'a encore établi solidement, dans les faits, une analyse de fond de la nouvelle société, de la société présente qui montre ses caractéristiques propres du point de vue économique, idéologique, etc.
Quand on a examiné un peu attentivement tout le torrent d'écriture qui a envahi ce sujet, on s'aperçoit qu'en fait leurs auteurs se perdent en analyses phénoménologiques, en peintures de la forme de la société présente, mais aucun ne plonge réellement dans la structure fondamentale de la société, aucun ne l'analyse en fonction du passé, etc.
Et pour le répéter une fois de plus : la société présente, malgré une transformation par rapport au capitalisme classique, n'en reste pas moins, en tant que fonction, en tant que fondements, une forme du capitalisme.
L'étude des sociétés, quoique étant une étude scientifique, doit se garder de trop schématiser et systématiser. Ce qui est nécessaire à l'analyse ne doit pas faire perdre de vue que la société humaine est une chose vivante extrêmement complexe ; et l'étude scientifique ne doit jamais faire perdre de vue l'ensemble de ce que l'on étudie. On ne doit jamais perdre de vue, même si l'on est neurologue, psychiatre, chirurgien, dentiste, pédicure ou opticien, que c'est à l'homme vivant que l'on a à faire et non à un œil, un estomac, un cerveau ou des pieds.
Dans ces conditions, il n'est pas permis à un homme sensé d'affirmer que la forme actuelle de la société capitaliste correspond au socialisme dont rêvait Marx et "quelques braves démocrates bourgeois du XIX° siècle…". Dans ces conditions, il n'est pas permis de prendre las bolcheviks pour les réalisateurs du socialisme bureaucratique en URSS. Ces affirmations toutes gratuites relèvent surtout, chez leurs auteurs, d'un manque de sérieux dans l'étude.
En effet, il est possible que Marx soit dépassé, que le rôle du bolchévisme n'ait pas été tout à fait celui que les bolcheviks s'étaient fixés et que nombre de socialistes et de communistes croient encore à une forme de socialisme et de communisme vétuste et imbue de démocratisme petit-bourgeois. Mais à qui en est la faute ? En est-elle à Marx et aux bolcheviks ? Ou est-elle à leurs continuateurs, dont les fameux "nouveaux critiques" étaient, il n'y a pas si longtemps encore, des plus ardents.
On pourrait, si on le voulait, faire l'analyse de la société féodale, la décomposer en plusieurs parties et, en poussant l'analyse de chacune des parties à fond, arriver à la conception que chacune formait une société à part. En effet, en partant de la genèse, en passant par le Moyen Age et en arrivant au féodalisme du XVI° et du XVII° siècles, on peut sans grande difficulté voire une différence de forme telle qu'une telle conception - qui fait des études et ces analyses approfondies de ces époques –arriverait à faire des séparations. Mais une fois le féodalisme divisé et subdivisé, et malgré tout la structure fondamentale en reste, à chaque époque, celle du féodalisme.
Et, cependant, quelles différences entre la constitution des fiefs seigneuriaux, les premiers propriétaires terriens, vrais paysans rudes et batailleurs et les nations, la monarchie absolue et l'aristocratie de robe, véritable bureaucratie !
Si l'on veut faire de même pour le capitalisme, c'est très facile ; quoique la différence soit relativement moins grande entre la société capitaliste de la grande époque colonisatrice, la société capitaliste à l'époque des trusts et des monopoles et la société capitaliste actuelle, le capitalisme bureaucratique étatique, que celle qui existe entre le féodalisme du début et celui de la fin. Tout cela parce qu'il n'y a pas de barrières formelles dans l'histoire et que c'est seulement avec une vue générale que peut être conçue toute analyse.
Après cela, il ne nous vient nullement à l'idée de nier l'évolution de la société capitaliste moderne, ni de nier même certaines modifications dans la classe dirigeante et dans son idéologie. Encore ne faut-il pas considérer cette classe comme une nouvelle classe. En effet, une erreur commise assez communément, et que je relève chez Bergeron, est de donner à une classe sociale une apparence physique, formelle immuable alors qu'elle est simple fonction dans la société et que cette fonction peut être remplie successivement par des êtres ayant physiquement une apparence et une constitution différentes. La fonction sera fondamentalement restée la même, ayant subi certaines modifications physiques, différentes couches sociales ayant pu être appelé à la remplir ou simplement la même classe sociale ayant pu elle-même subir ces transformations.
Le prolétariat d'aujourd'hui est-il comparable au "prolétariat" qui existait déjà sous forme embryonnaire pendant la révolution bourgeoise ?
Cependant, il faut dire encore à ces camarades qui bâtissent de nouvelles théories et voient tant dans les formes nouvelles de la société présente, s'ils regardent un peu plus la réalité, ils verraient que, même dans la forme de la société, il n'y a dans le fond pas tellement de choses de changées.
Dès la révolution de 1989, il y a eu des manufactures d'État. Et déjà il y avait des plaisantins pour affirmer que les socialistes étaient des capitalistes d'État.
Contrairement à ce que ces nouveaux théoriciens du socialisme bureaucratique veulent bien découvrir dans Marx et dans des socialistes comme Lénine et Rosa Luxemburg, ceux-ci ont très bien vu l'évolution de la société capitaliste vers une plus haute concentration pouvant aller jusqu'à une forme de capitalisme d'État très poussée et, que je sache, aucun, même Marx, n'a affirmé que cela devait être égal mathématiquement au socialisme. Engels lui-même parle du capitalisme d'État dans "L'anti-Dühring". Et la bureaucratie n'est pas une nouveauté ; les abus, le gonflement de l'appareil bureaucratique de l'État bourgeois n'est pas né en même temps que tous ces théoriciens, exprès pour eux. L'armée et la bureaucratie ne sont pas nos contemporains immédiats. Nos grands-pères ont déjà connu cela.
Au théâtre, les pièces célèbres de Courteline sont, sinon en théorie du moins dans la vie de notre époque, un signe indubitable de l'existence déjà, à cette époque d'avant la guerre de 1914, de cette tendance au capitalisme d'État et à un appareil bureaucratique hypertrophique.
De même, quand le camarade Bergeron relève une nouvelle idéologie dans la société présente : l'antifascisme, comme une idéologie internationaliste ou du moins supranationaliste de la bourgeoisie, on peut dire qu'il croit faire une découverte parce que né après une guerre qui avait eu comme caractéristique d'être une ligue de "nations libres" et "démocratiques" contre "la barbarie teutonique"(1914-18).
Mais aujourd'hui si ne faisant pas comme le fait Bergeron, si ne voulant pas absolument que les caractères, les sentiments de la classe bourgeoise soient complètement changés, que le nationalisme et le patriotisme ne soient même pas les idéologies maîtresses de la bourgeoisie, si l'on se contente en toute objectivité de voir, dans cette dernière guerre, quelle a été l'idéologie maîtresse qui a gangrené et broyé les cerveaux de l'humanité, on verra que c'est finalement le nationalisme, sous différentes formes certes, qui a été, comme dans toutes guerres de la bourgeoisie, son moteur idéologique.
Il ne faut jamais considérer l'histoire contemporaine du mouvement ouvrier en partant de la Révolution russe, en passant par l'IC et en arrivant au reste du mouvement ouvrier. Il faut au contraire commencer par considérer le mouvement ouvrier dans son ensemble à partir, par exemple, de la social-démocratie (pour l'époque contemporaine). Dans ce sens, et en donnant à chaque courant de gauche issu de la social-démocratie toute son importance, la valeur réelle de l'IC apparaîtra beaucoup plus clairement.
Une chose est certaine cependant, c'est que, pour nous qui jugeons aujourd'hui aussi objectivement que possible et avec le recul du temps, les courants de gauche de la social-démocratie nés dans les pays d'Europe occidentale au capitalisme plus avancé et les courants nés dans les pays d'Europe orientale au capitalisme extrêmement retardataire devaient dès le début avoir de profondes divergences.
La formation d'une Internationale partant d'un seul de ces courants, les autres devant prouver leur loyalisme envers le bolchévisme pour y entrer, a été le début des erreurs ou, si l'on veut, la condition de l'opportunisme de l'IC dès sa naissance. En fait, c'est là le point de départ de tout essai de poser un problème politique et non en partant de la Russie.
Politiquement deux grands courants se forment : la gauche russe et la gauche allemande ; d'autres courants politiques plus faibles hésiteront entre les deux : tels nous apparaîtront le courant appelé plus tard bordiguiste, le courant des syndicalistes révolutionnaires français, etc.
Mais il faut considérer un autre fait, celui de l'existence d'une large partie de l'Europe où la révolution bourgeoise n'avait pas poussé le capitalisme à une haute concentration industrielle et où subsistaient, à côté d'un jeune capitalisme industriel sous la dépendance presque totale du capitalisme financier anglo-américain, une autarcie médiévale, subsistance dernière du féodalisme dans un pays immense en étendue et dont les richesses du sol et du sous-sol, encore inexploitées à cette époque, faisaient la convoitise de tous les grands impérialismes (anglo-américain, japonais, allemand).
En dehors de toutes considérations sur les bolcheviks, la Révolution russe a permis en fait à la Russie de devenir en moins de 20 ans un des plus puissants impérialismes, au point de devenir un rival sérieux aujourd'hui pour le bloc anglo-américain. Cette constatation de fait ne doit pas faire perdre de vue un seul instant qu'une transformation, comme celle que vient de subir la Russie en un temps relativement court, demande une telle accélération du processus historique que seule une classe révolutionnaire était capable de la mener à bien ; les autres classes de la société russe eussent été incapables de conserver à la Russie la grandeur qu'elle a gardé aujourd'hui dans le monde capitaliste.
Cela veut-il dire que les bolcheviks étaient des capitalistes d'État, le parti du capitalisme d'État ? Sûrement pas ! Même si cela facilite la discussion de l'affirmer, il ne s'agit pas pour nous, aussi bien d'ailleurs que pour la classe ouvrière, de se complaire aux simplifications qui n'expliquent rien.
Pour bien comprendre la période historique contemporaine, y compris la Révolution russe, il faut toujours partir du mouvement ouvrier en général.
La guerre de 1914-18 devait précipiter le processus de faillite de la social-démocratie et donner une impulsion à tous les courants de gauche issus d'elle. la préparation à cette guerre puis cette guerre elle-même voyaient naître, dans le prolétariat, d'abord un profond recul, une défaite en même temps que la trahison de la social-démocratie et la scission politique des courants de gauche. La rupture de la guerre correspondait au cours historique inverse, les courants de gauche prenant une forte influence dans la classe ouvrière et la classe ouvrière, dans le monde entier, prenant une volonté de combattre comme jamais encore le mouvement ouvrier n'en avait connu auparavant.
Ce fort courant révolutionnaire correspondait, d'après la thèse des socialistes telle Rosa Luxemburg, à l'ouverture de la crise permanente du capitalisme.
En réalité, quoiqu’en accord avec la théorie de Rosa Luxemburg, je veux ici, une fois de plus, m'élever contre ce schématisme qui veut appliquer une théorie économique ou historique à des dates fixes. Quand on veut appliquer la théorie de Rosa Luxemburg sur la décadence du capitalisme, on peut très bien dire que, dès avant la guerre de 1914-18 en effet, le capitalisme avait déjà de profondes caractéristiques de dégénérescence ; mais il est absolument impossible d'affirmer si effectivement la guerre de 1914-18 est la marque de cette dégénérescence ou si c'est cette guerre-ci qui est cette marque.
Il faut poser la question d'une manière différente et concevoir que la guerre de 1914 était un premier symptôme comme tant d'autres (par exemple le début de la bureaucratisation, de la haute concentration du capitalisme, le début du capitalisme d'État, du grand militarisme comme nous le connaissons aujourd'hui, etc.).
En réalité, dans la crise permanente du capitalisme, la guerre est aussi permanente. On peut parti d'avant 1914 pour ce qui est de la guerre permanente mais nous constaterons que c'est surtout notre époque qui correspond le plus avec cette caractéristique à l'état chronique dans notre société. Donc on peut très bien faire partir la crise permanente du capitalisme d'avant 1914, à la condition qu'on reconnaisse que c'est seulement après la Révolution russe que le capitalisme a envahi le monde entier et que le marché se trouve réellement obstrué.
La guerre de 1914 était un prélude ; le capitalisme sentait que prochainement le marché se trouverait obstrué et chaque grand impérialisme, se précipitant sur le marché pour sa conquête, en venait aux armes. Cependant, pendant les 21 ans qui se sont écoulés entre les deux guerres (celles de 14-18 et de 39-45), le capitalisme a pu d'abord vaincre et disperser le courant révolutionnaire issu de la 1ère guerre et donner l'apparence de résoudre sa crise. C'est seulement après 1929 puis dans cette guerre que la crise permanente est entrée dans sa phase décisive. Ici plus de stabilité, plus même d'apparence de stabilité, guerre permanente. Impossibilité pour le capitalisme de "reconstruire", de donner même l'illusion d'une résorption partielle de sa crise par l'abondance par exemple, etc.
Le mouvement international ouvrier, pour vaincre, doit être absolument indépendant de toute idéologie étrangère à sa classe quelle qu'elle soit. Il doit donner à chaque courant politique la facilité de s'exprimer et la création d'une Internationale sur le modèle de l'IC et de la 4ème trotskiste ne doit plus se faire. Le mouvement ouvrier n'a pas besoin de drapeau, ni de chefs, ni d'une Internationale à l'image de la 3ème ou de la soi-disant 4ème. Il doit tendre vers le but révolutionnaire en même que vers celui de la vraie démocratie ouvrière. La condition de la Révolution socialiste c'est d'abord la création d'un foyer permanent de discussion de plus en plus large et la volonté de lutte de la classe ouvrière pour soutenir ce foyer, le sien.
La 3ème Internationale a été une Internationale factice d'où on a voulu exclure toute une partie des courants de gauche du prolétariat, représentants effectifs de la partie la plus avancée du prolétariat. C'est là la condition première de la défaite de l'IC. L'IC a représenté incontestablement un moment dans la lutte révolutionnaire du prolétariat mais, coupée des éléments les plus avancés, elle devait s'appuyer sur des éléments de plus en plus retardataires et dégénérer rapidement. L'IC est opportuniste dès sa constitution mais on est obligé de la considérer comme faisant partie du mouvement ouvrier tant qu'elle lutte effectivement pour la prise du pouvoir révolutionnaire et tant qu'elle lie cette conception à celle d'une lutte internationale dans ce but. Quand l'IC dégénérescente cesse toute politique prolétarienne pour pratiquer une politique nettement bourgeoise menant à la participation à la guerre, on peut seulement dire qu'elle n'appartient plus au mouvement ouvrier. C'est le cas seulement dans sa prise de position sur la question de l'Antifascisme.
En Russie, la question se présente d'une manière toute différente.
Ce n'est pas parce qu'une équipe de révolutionnaires quelconque prend le pouvoir dans un secteur capitaliste donné (que cette équipe soit marxiste ou anarchiste) que ce secteur cesse d'avoir, du jour au lendemain, une fonction et des caractéristiques capitalistes.
Mais ceci, Lénine (le contre-révolutionnaire au couteau entre les dents), malgré toutes ses erreurs, son opportunisme et ses positions retardataires démocratiques bourgeoise, ne l'a jamais dit. Il a même affirmé le contraire jusqu'à sa mort. Lénine savait très bien que ce que l'équipe bolchévique faisait en Russie n'était rien d'autre que du capitalisme.
La condition de la défaite ou de la victoire de la Révolution russe comme victoire pour le mouvement ouvrier n'est pas placée sur le plan russe mais sur le plan du mouvement ouvrier international. La victoire du mouvement ouvrier international aurait seule permis de juger si l'équipe bolchévique était si profondément opportuniste et retardataire, en permettant aux ouvriers russes de se dégager de son emprise par la suite le cas échéant.
La défaite du mouvement ouvrier international non seulement devait consolider la position opportuniste de la 3ème Internationale et des bolcheviks à la tête de l'État russe mais devait conduire le Parti bolchevik et la 3ème Internationale là où ils sont allés.
Le rapport de Lénine à Staline n'est sûrement pas celui de l'être à la conscience. Chez Lénine lui-même individuellement, il y a toute une évolution. Le Lénine social-démocrate de gauche et le Lénine d'après la prise du pouvoir, d'après la révolution n'est pas le même. On ne peut juger des individus qu'en rapport avec leur époque historique. Or, il est incontestable que, dès qu'il devient un des administrateurs de l'État russe, Lénine subit la pression des conditions extérieures à sa propre volonté et qu'il doit sans cesse leur céder.
Il n'y avait pour les bolcheviks que trois solutions : vaincre avec le prolétariat ou succomber avec lui ; ils ont tenté une troisième solution qui a été l'administration malgré tout de l'État russe. Dans ces conditions, le parti en tant que tel a dû plier aux conditions du pouvoir, éliminer l'un après l'autre les éléments réellement révolutionnaires, soit individuellement soit organisationnellement, au fur et à mesure de la pression de ces conditions extérieures.
Le processus a été le même que dans toutes les révolutions bourgeoises mais, au lieu d'un changement successif d'équipes politiques, l'apparence a voulu que la même reste ; elle a en réalité successivement dû procéder à la même évolution. Les bolcheviks révolutionnaires prolétariens n'ont pas pu faire autre chose que ce que Cromwell et Robespierre avaient fait avant eux (en tenant compte de la différence des conjonctures historiques).
Il est très possible que Lénine, s'il avait vécu, s'il avait voulu rester au pouvoir en Russie aurait dû passer par où Staline est passé ; il est possible qu'il aurait été éliminé.
Là n'est pas l'important ; les individus ne comptent pas, ce sont leurs actes et leur politique qui compte.
Les événements politiques qui se sont déroulés depuis que nous avons écrit notre dernier article sur la "signification politique des élections" ont complètement confirmé notre appréciation et nos pronostics. En même temps, les événements se sont chargés de faire table rase des affirmations sur le réveil de la lutte de classe en France et dont la menace aurait dicté, à la bourgeoisie, la formule gouvernementale du tripartisme (voir "le Prolétaire" et la FFGC), ou cette autre affirmation ridicule de Lasré au meeting de la FFGC : "Le Parti socialiste est une survivance du passé, condamné à disparaître plus ou moins rapidement". L’erreur, aujourd’hui patente, de ces deux groupes est due à leur analyse superficielle et incorrecte de la situation réelle de la France et du monde.
Ceci dit, revenons aux événements.
Après une courte période de tâtonnement, les partis politiques de la nouvelle chambre n’ont pu résoudre la crise ministérielle qu’en faisant appel à la personnalité de Léon Blum.
Il serait trop long d’entrer dans les détails et d’énumérer toutes les péripéties de la crise ministérielle. Chaque parti s'employait à manœuvrer au mieux pour mettre dans l’embarras le parti concurrent et damer le pion à son adversaire.
En tête venait naturellement le "premier parti de France", le PCF. En qualité de "premier", il revendiquait "l'honneur et la responsabilité" de présider le nouveau gouvernement. Ce n’est pas que le PC prenait réellement au sérieux sa revendication. Personne, y compris lui-même, ne s’inquiétait de cette revendication ; mais en la posant, il entendait surtout mettre dans l’embarras le parti socialiste et accroître le désarroi dans ses rangs (que le dernier échec électoral a quelque peu troublés).
Si les socialistes ont finalement vote pour la candidature de principe de Thorez - et ils ne l’ont pas fait sans répugnances -, c'était pour couper court à la manœuvre d’enveloppement des staliniens et pour mettre, une bonne fois pour toutes, fin à leur démagogie, tout en s’assurant que la candidature de Thorez ne restera jamais qu’à l’état de principe. D’autre part, en laissant subsister le doute sur leur attitude finale dans la candidature Thorez et en se refusant à accepter le marché stalinien de partage des présidences (la présidence de l'assemblée aux socialistes à la condition qu’ils votent pour Thorez), les socialistes ont fait apparaître les staliniens comme de vulgaires maquignons. En effet, les staliniens, surpris et déroutés, ont voté contre la présidence Vincent Auriol qui fut élu contre eux. Ainsi les socialistes ont réalisé tous les bénéfices :
La première manche du match PC-PS a donc été gagnée avec brio par les socialistes.
La seconde manche MRP-PS ne fut pas moins brillamment enlevée. En laissant au MRP toute la responsabilité de la charge contre les staliniens, les socialistes se sont réservés tout l’avantage. L’exclusif jeté par le MRP contre une présidence stalinienne devait entraîner la réciproque et rendre impossible une présidence MRP. Dès lors, les socialistes, qui se sont préservés habilement, paraissent les seuls susceptibles de résoudre la crise.-
Après avoir laissé les autres partis tourner en rond et s’épuiser sous la conduite "impartiale" du président Auriol, les socialistes abattent enfin leur carte maitresse : Leon Blum.- Le coup fut frapper juste. Tous les partis l'ont reçu et se sont inclinés car, et ce n’est pas le moins significatif de cette crise, c’est Léon Blum, l’homme extra-parlementaire qui dicte à tous les partis du parlement ses conditions ; et la première qu’il pose est le retrait de toute candidature opposée à "l’accord général".
Dans l’article sur la signification des élections, écrit au lendemain même des élections, nous avions analysé longuement la situation politique en France et la place occupée par le PS. Il va de soi que nous n'avons pas corrigé notre appréciation pleinement confirmée par les récents événements et l’élection de Blum à la présidence.
Toutefois il faut souligner quelques points :
Le vote massif de l’assemblée (575 sur 590), les déclarations de tous les groupes lors du vote et plus particulièrement celle de Paul Raynaud (et il s'y connaît) proclamant Blum comme l’homme de l’heure, comme le meilleur représentant des intérêts français et rappelant opportunément les récents accords Blum-Truman. Mais il est juste, qu’aussi grande que soit l’autorité personnelle de Blum, Le Troquer avait raison de rappeler que Blum c'est aussi et surtout le chef du Parti socialiste qui a un programme et une conception gouvernementale. Ce programme et cette conception, personne ne peut mieux s'en servir que l’homme qui les a fondés et les a, durant les derniers mois, amplement commentés et précisés dans "Le Populaire". Blum n’est pas une personnalité neutre ; c’est l’homme du Parti socialiste, c’est le Parti socialiste personnifié.
Et, si la France peut en ce moment se personnaliser dans cet homme et dans ses conceptions, c’est parce que le Parti socialiste, dont ils font partie, est l’expression politique la meilleure du capitalisme français et les garants les plus qualifiés de son État.
* * *
Ce n'est pas seulement en France que Blum réalise l’unanimité autour de lui ; son élection est saluée chaleureusement à Londres et à Washington. Son choix, dit avec raison la presse anglo-américaine, facilitera grandement le rapprochement de la France avec ces pays et permettra une collaboration des plus efficace. Ceux qui croyaient apercevoir une hostilité de la part de Washington à l'égard du socialisme européen pourront facilement se convaincre du contraire à la lecture de la presse américaine commentant l’élection de Blum.-
Nous ne connaissons pas encore les commentaires russes. Il ne serait pas étonnant qu'ils soient plutôt frais, à moins qu’à mauvaise fortune la Russie ne préfère, pour raison diplomatique, faire bonne figure.
A en juger par les réticences des staliniens en France, nous pouvons supposer les sentiments véritables de la Russie à l’égard du gouvernement Blum et de l’orientation de la France.
Quoi qu'il en soit, les staliniens, défenseurs du bloc russe en France, auront plus de mal à user de leur arme préférée, l’agitation ouvrière, contre le gouvernement Blum. On sait que les staliniens usent assez adroitement de leur position avantageuse dans la classe ouvrière et dans la CGT qu'ils ont domestiquée, pour obliger les autres partis à leur faire constamment des concessions sur le plan gouvernemental.
Lors de la présentation de la candidature de Thorez, l’Union des Syndicats de la Région Parisienne a voté une résolution faisant sien le programme gouvernemental du Parti communiste, exprimant ainsi une menace non déguisée de chantage à l’agitation ouvrière. Mais cette arme stalinienne assez redoutée par les autres partis serait peu efficace contre Blum dont la popularité est trop grande parmi les ouvriers qui font de lui le père des 40 heures, de la semaine des deux dimanches et des congés pays. Pourtant les ouvriers feraient mieux de méditer sur la déclaration de Blum au procès de Riom, justifiant en ces termes sa gestion au gouvernement de "Front populaire" : "J'AI ASSURÉ LA PROPRIÉTÉ AUX PROPRIÉTAIRES, MAINTENU LES OUVRIERS DANS LES USINES ET ASSURÉ LA RUE À LA FORCE PUBLIQUE."
Toute la politique de Blum et du Parti socialiste est dans cette phrase et les ouvriers feront bien de se la rappeler. La pause, l’arbitrage obligatoire, le gouvernement Blum de "Front populaire" furent une étape décisive vers la guerre impérialiste.
Tout comme hier, et plus qu’hier, le capitalisme français se trouve aujourd’hui devant des difficultés d’ordre intérieur et international.
L’avènement de la politique de Blum et du Parti socialiste donne tout son sens à l’inauguration de la quatrième République de la bourgeoisie française.
G. Marco
P.S. Cet article ayant été écrit antérieurement à la formation du gouvernement socialiste homogène sous la direction de Blum, nous commenterons cette situation dans le prochain "Internationalisme" et, surtout, la très intéressante et importante déclaration de Blum à l’occasion de la présentation de son Ministère.-
Pour l’instant nous ne ferons que reproduire un passage de l’article du "Monde" du 18 décembre, commentant la formation du gouvernement Blum :
On ne pouvait pas mieux dire.
On connaît les résultats des dernières élections législatives en France : le PCF obtient 5475 mille voix (gain 273 mille voix) et devient le premier parti de France ; la SFIO, 3474 mille voix (perte de 744 mille voix) ; le MRP, 5066 mille voix (perte de 556 mille voix) et perd sa place de premier parti de France au bénéfice des staliniens ; les radicaux, 1971 mille voix (perte de 208 mille voix). Que signifient ces chiffres ?
Il faut tout d’abord souligner l’augmentation des abstentions qui passent de 4489 mille à 5535 mille. À cela il faut ajouter que, depuis la "libération", aucune campagne électorale n’a été plus terne que celle-ci. Les masses populaires commencent à se lasser de la comédie électorale. Les partis politiques le sentaient si bien qu’ils ne se sont pas ingéniés à faire les promesses électorales habituelles.
Plus de suppression de cartes de pain, comme l’a fait le socialiste Pineau en 1945 ; plus de (...) électorales à la Marcel Paul comme en juin 1946, ces trucs-là ne prenant plus, les masses sachant à quoi s’en tenir. La campagne électorale s’est faite plutôt sous le signe des scandales visant plus à discréditer les adversaires qu’à gagner les électeurs par la vertu de sa propre gestion. Et la SFIO doit certainement beaucoup de son échec à ce truc des scandales par lesquels elle fut plus particulièrement visée et…touchée.-
Le morne de la campagne électorale - qu’aucun parti n’a réussi à animer - et le nombre élevé des abstentions sont le signe certain d’une profonde lassitude des masses.
Cela ne fait que confirmer notre appréciation, contrairement à ceux qui croyaient voir dans les récentes grèves des postiers et des fonctionnaires on ne sait quel réveil de la combativité de la classe ouvrière. Dans l’ensemble, les ouvriers ont voté pour le PCF ou le PS ; une petite fraction s’est abstenue, nullement comme une manifestation de protestation, comme une affirmation d’une volonté d’opposition mais plutôt comme une expression d’indifférence, de lassitude, de résignation. Encore faut-il ajouter que le plus grand nombre d’abstentionnistes se recrute dans les couches moyennes, petits commerçants etc…
Tous les partis ont mené la campagne avant tout contre l’abstention car quel que soit le résultat, les élections restent toujours un des moyens préférés de la domination idéologique du capitalisme. Mais les abstentions en soi n’expriment pas encore une orientation anticapitaliste des masses. Dans leur forme passive, elles expriment, comme c’est le cas maintenant en France, un désarroi, un malaise, une incertitude qui envahit des couches de plus en plus nombreuses de la population.
A part les scandales au travers desquels chaque parti tentait de discréditer les hommes politiques et ministres des partis adverses, aucune divergence profonde ne les opposèrent sur la politique intérieure ; sur ce plan, on peut dire qu’il règne plutôt un accord profond. Aucun parti d’ailleurs ne présentait le moindre projet de reconstruction économique de la France ; cela pour la simple raison qu’il n’existe aucune possibilité pour l’économie française de se renforcer et de sortir du marasme profond où elle se débat. D’autre part tous les partis sont d’accord que le franc est menacé, que l'équilibre budgétaire est irréalisable, que l'inflation est inévitable. Tous sont d’accord sur le nécessité d’une politique sévère de compression financière. Tous prêchent "l’heure de la pénitence", entendons la diminution du standard de vie des masses laborieuses et, en premier lieu, celui des ouvriers. Les partis ne se départageaient réellement que sur la politique extérieure. Bidault ou Thorez signifiait Washington ou Moscou. Voilà quel a été le vrai enjeu de la bataille électorale.
Le tripartisme - qui représentait d’abord la politique du jeu de bascule entre Moscou et Washington et, par la suite, la politique de conciliation "avec Washington et Moscou" - est sorti grand vaincu de la bataille électorale. Socialistes et MRP, pour avoir présidé à cette politique d’hésitation, perdent ensemble 1300 mille voix. Si les défections de leurs voix n’ont pas été encore plus catastrophiques, ils le doivent à leur brusque retournement de veste au lendemain du referendum, à leur abandon de la politique de conciliation pour une politique d’hostilité ouverte contre le camp russophile. Leur prise de position anti-russe, qui s’est traduite dans l’anticommunisme, leur a permis au dernier moment de limiter le désastre et de regrouper leur troupe. Ils allaient aux élections sous le drapeau, non de la défense du tripartisme mais de sa dénonciation, de la rupture avec le PCF et son rejet hors du gouvernement. La loi électorale jouant en faveur du plus fort parti devait faire le reste et achever de convaincre les larges masses du danger de disperser leur voix et de la nécessité de bloquer sur le nom du MRP.
Dans l’évolution du monde capitaliste vers des concentrations de plus en plus accentuées, il reste de moins en moins de place pour des politiques "nationales", indépendantes. La restriction et la disparition des marchés extra-capitalistes exacerbant la rivalité entre les grands pays impérialistes. Cette lutte ne se déroule pas seulement autour de la possession des marches extra-capitalistes comme ce fut le trait caractéristique des luttes impérialistes dans la phase ascendante mais prend un caractère nouveau. Hier le lutte se déroulait autour d’un butin provenant d’un monde extra-capitaliste ; aujourd'hui, en l'absence de ces marches le lutte se déroule dans le cadre du monde capitaliste. La vie économique d’un pays, le maintien de sa production est directement fonction de la non production d’un autre pays. Maintenir sa production signifie déterminer les autres pays à cesser d'être des producteurs pour devenir des consommateurs, les réalisateurs, les marchés d'absorption de sa production. Ce n’est plus la concurrence entre deux capitalistes pour des client mais la lutte pour la destruction de l’autre en tant que capitaliste producteur industriel et pour faire de lui le client forcé de sa production.
Dans cette phase décadente, le capitalisme n’offre plus de possibilité de développement industriel prolongé pour de nouveaux pays, car tout développement industriel dans un pays est une menace de mort pour les autres pays. Le développement parallèle fait place à une nécessité vital pour chaque puissance impérialiste d'éliminer et de détruire les États impérialistes antagonistes. Telle est la loi du capitalisme décadent. Le sort des petits États capitalistes est étroitement lié à la grande puissance impérialiste à qui ils sont économiquement et politiquement soumis et avec qui ils font un bloc opposé à l’autre bloc ayant pour ou contre une ou plusieurs autres grandes puissances impérialistes. Se trouvant dans le camp du vainqueur, les petits pays peuvent compter obtenir quelques miettes en récompense, leur permettant de maintenir une vie économique ; dans le cas opposé, se trouvant dans le camp des vaincus, ces pays sont condamnés à une misère et perdent toute possibilité de relèvement économique.
La France pouvait, pendant de longues années, se donner l’illusion d’être encore une puissance impérialiste de première importance. En réalité ce ne fut qu’un mirage établi sur un passé "glorieux" de brigandage coloniale et de développement d’un capitalisme financier usurier. Le capitalisme français a occupé pendant un siècle la seconde place, après l’Angleterre, sur le plan mondial. Mais, imperceptiblement et régulièrement, s’est développé, à côté de lui, un autre capitalisme plus dynamique qui n’a pas tardé à le supplanter et à lui ravir sa place dans l’économie mondiale. Ce n’est pas notre intention, dans le cadre de cet article, de faire l’étude des raisons historiques qui ont joué en faveur du développement du capitalisme allemand aux dépens du capitalisme français resté conservateur. Le même phénomène historique est a constater pour l’Angleterre qui s’est laissée dépasser et finalement dominer par le développement gigantesque du capitalisme des États-Unis. Mais, contrairement à l’Angleterre qui a lutté avec âpreté pour sa puissance mondiale et n’a cédé finalement que par rapport aux États-Unis, tout en parvenant à conserver la première place du capitalisme européen, le capitalisme français, lui, déclinait régulièrement depuis le début du siècle et s’est laissé dépasser par plusieurs jeunes États capitalistes.
La première guerre mondiale, de 1914-18, fut essentiellement une compétition entre l’Angleterre et l’Allemagne pour la domination du monde ; le France ne jouait alors qu’un rôle nettement secondaire. Et si, au lendemain de 1918, les circonstances particulières qui ont joué, durant et après le traité de Versailles (révolution russe, perturbation révolutionnaire en Europe centrale, antagonisme Anglo-américain et le développement de l'antagonisme prédominant nippo-américain autour du pacifique) ont permis à la France (surtout riche en verbe et en hommes d’États, Clémenceau, Briand, Poincaré) d’apparaître au premier plan de la diplomatie mondiale, cela ne reposait pas sur une réelle consolidation des positions économiques du capitalisme français dans le monde. Longtemps masquée par une conjoncture politique mondiale favorable à la diplomatie française, la réelle faiblesse du capitalisme français devait apparaître à la veille de la guerre 1939-45 au cours de laquelle cette puissance factice et surfaite devait s’effondrer rapidement et complètement.
La deuxième guerre mondiale fut à nouveau une compétition entre l’Angleterre et l’Allemagne, compétition cette fois décisive et se soldant par la dislocation complète et l’élimination définitive du capitalisme Allemand.
Sur le plan mondial, cette compétition s’est conjuguée et a été complétée par la liquidation de cet autre antagonisme qui était celui de l'Amérique-Japon, aboutissant à l'écrasement du japon. La Russie - qui a longtemps hésité entre les deux blocs, spéculant sur l’affaiblissement réciproque des deux rivaux en présence pour tirer des avantages à leur dépens - s’est trouvée rapidement forcée d'abandonner sa position d’observateur, d’une part par les poussées expansionnistes de ses puissants voisins directs, menaçant ses frontières s’est sas intérêts des deux cotés à la fois : l’Allemagne en Europe et le japon en Asie , et d'autre part en se rendant compte de l’issue prévisible et inéluctable de cette formidable compétition armée devant aboutir à l’ effondrement des puissance ces de l’axe et su renforcement des États-Unis. Pour mieux résister et affronter demain la toute-puissance des États-Unis, il fallait, a la Russie, prendre les devants et s’assurer, dans le cours de la deuxième guerre, des positions aussi fortifiées que possible.
À côté de ces grands seigneurs s’affrontant avec des moyens puissants, le France n’a joué et ne pouvait jouer aucun rôle dans la deuxième guerre. L’épopée de Charles de Gaulle, n’avait pas plus d’importance que les "armées" polonaises ou yougoslaves. Quant à "l’armée" des maquis, elle fut surtout un article de propagande pour la participation idéologique à la guerre, un bourrage de crânes destiné aux ouvriers pour les détourner de toute velléité de regroupement et de lutte sur leur propre terrain de classe. Se valeur militaire fut absolument nulle.
La guerre a révélé non seulement la position médiocre, de troisième ordre du capitalisme français, mais encore - et cela est vrai pour tous les capitalismes faibles - un manque d'unité d’intérêts économiques internes de la bourgeoisie française, ce qui a permis et permet toujours à une fraction du capitalisme français de s'accommoder de la domination mondiale allemande éventuellement russe, tandis que l’autre fraction sa trouve en opposition absolue et ses intérêts sont étroitement liés et intégrés dans le système de domination économique anglo-américain. En l’occurrence cette division de la bourgeoisie française se trouve grosso-modo entre le secteur industriel (occupant une place relativement faible dans la production nationale et également dans l’économie nationale)et le capitalisme colonial et financier, prépondérant dans l’économie nationale et indissociablement lié internationalement au système anglo-américain et qui lui est soumis, malgré et tout en se heurtant à ces pays dans le cadre même de leur unité d'intérêt.
À l’arrêt des hostilités, après l’écrasement et l'élimination d’Allemagne et de Japon, la France croyait pouvoir à nouveau reprendre, à la faveur du nouvel antagonisme fondamental de l’époque moderne qui oppose irréductiblement l’Amérique et l’URSS, une figure d'indépendance et, en jouant à l’arbitre ou à l'intermédiaire, mettre à son profit cet antagonisme. Elle croyait, en somme, pouvoir renouveler ce qui lui a si bien réussi au lendemain de la première guerre mondiale. Bien mal lui en a pris. Non seulement sa situation propre est, de beaucoup, plus précaire, mais ses conditions historiques ne sont plus les mêmes qu’en 1918.
Alors, il existait plusieurs centres d’antagonisme, s’intercalant et se recoupant au point que les États-Unis devaient momentanément abandonner leur toute puissance en Europe pour concentrer le plus fort de leur attention sur le Pacifique, tout en ne pouvant interdire au Japon de se renforcer et de s’emparer des possessions Allemagnes dans le Pacifique, de la Corée et de la Mandchourie. Alors, il existait une situation de troubles et de convulsions, révolutionnaires en Europe, obligeant les différents impérialismes à mettre en sourdine leur rivalité et à mettre au premier plan leur solidarité dans la lutte contre la menace du prolétariat. Alors, le capitalisme Allemand n’avait fait que de subir une défaite, grave certainement, mais qui ne le mettait pas encore définitivement hors de toute compétition.
La situation présente est un antagonisme unique de domination mondiale, avec un nombre d’antagonistes réduit au minimum : Amérique-Russie-, l’Angleterre elle-même renonçant à jouer à l'indépendance intégrale et à disputer l'hégémonie américaine, pour tendre à s’incorporer de plus en plus dans une unité économique avec cette dernière (voir les discours de Churchill en accord total avec la politique du gouvernement travailliste, soutenant partout la politique américaine et proclamant, en toute circonstance, son identité de vue avec cette politique).
Le tripartisme gouvernemental sur le plan intérieur indiquait cette folle et intenable politique de vouloir soustraire la France à son intégration dans un bloc et à sa soumission à la domination américaine. Deux ans de cette politique permettent au capitalisme français de faire le bilan. La Belgique a franchement aliéné son indépendance à l’Amérique-Angleterre. Résultat : sa situation économique est de loin meilleure que celle de la France. Cette dernière a certes obtenu quelques satisfactions pour son "prestige" à qui on accordait le titre officiel de 4ème Grand et des sièges honorifiques de membre permanent du Conseil de Sécurité et autres places spéculaires, mais ses revendications ne sont pas plus prises au sérieux (problème allemand, charbon de la Ruhr, problème de la Sarre et de la Rhénanie ), sa liberté d’action et son indépendance n’en s’ont pas moins aliénées, (voir la Syrie, le pétrole de l’Iran, les colonies été.) et sa situation économique n’a fait qu’empirer.
Deux ans de politique extérieure d’hésitation, de tergiversation, de conciliation, ce qui était la base du tripartisme, n’ont fait qu’aggraver la position de la France et c’est cette politique qui vient de s’écrouler. L’échec de cette politique, bien plus que de se manifester simplement dans la perte des voix du MRP et des socialistes dans les dernières élections, s’exprime surtout dans le fait de leur renonciation ouverte à cette politique et leur catégorique dénonciation de la formule de tripartisme qui en a été l'expression.
La presse voit en général dans le succès remporté par les staliniens un succès uniquement sur les socialistes. C’est d’ailleurs la même explication qui est donnée par les intéressés eux-mêmes. Les staliniens crient à la victoire et lui donnent le sens d’une désapprobation par les ouvriers de la politique anti-communiste et anti-unitaire des socialistes. À les entendre, les ouvriers ont signifié, par leur vote, leur désir de voir s’établir une entente socialo-communiste, première étape vers l'unité organique.
Cette thèse est plus démagogique que réelle. Il suffit de se référer aux exemples où, dans certaines circonscriptions, des listes communes socialo-communistes ont été présentées sous l’étiquette du candidat du Parti Ouvrier Français pour constater que, dans l’ensemble, elles n’obtinrent aucunement le succès que veulent lui attribuer les staliniens. Les ouvriers restent assez sceptiques sur les possibilités d’une telle unité et l’idée d’un parti ouvrier unifié ne suscite, en France, pas plus d'enthousiasme que le Parti socialiste communiste unifié en Allemagne. Et ce n’est certainement pas en cela qu’il faut chercher les causes du succès stalinien.
De toute façon on est loin de retrouver dans le succès stalinien les restes de voix socialistes, les socialistes ayant perdu près de 750 mille voix, les staliniens n'en ayant gagné que 275 mille. Et nous sommes très sceptiques encore sur la provenance politique de ces 275 mille voix à qui on attribuerait à tort une origine socialiste.
Il faut accorder une importance plus grande qu’on ne le fait généralement au titre de listes d’"Union républicaine et résistante" sous lequel les communistes se présentaient couramment. Ce titre est plus qu’un simple camouflage. Il représente l’en-tête permettant le rassemblement d’une fraction de la bourgeoisie non spécifiquement stalinienne mais optant pour une politique extérieure axée sur la Russie. C’est ce groupe d’apparentés staliniens, les Pierre Cot, les d’Astier etc., une dizaine de députés à la chambre qui ont incontestablement une certaine valeur politique d’hommes d’États et qui présentent la tendance russophile d’une partie du capitalisme français.
Dans la campagne électorale, le trait fondamental ne fut pas la lutte des partis mais les deux orientations : avec l’Amérique ou avec la Russie, qui s’affrontèrent en deux blocs dont les partis n’étaient que les subdivisions internes. Sous la bannière du stalinisme s’est regroupée toute la fraction pro-russe de la bourgeoisie, et c'est là l’énigme de son succès mais aussi la réalité de sa faiblesse.
Les staliniens ont obtenu une victoire électorale, mais le politique pro-russe a subi une défaite. La bourgeoisie française engage résolument son bateau dans le sillon américain.
Soulignons en passant ce qui ressort par ailleurs du succès stalinien : une idée qui a pris naissance dans le camp de la bourgeoisie tend à enraciner dans certains milieux révolutionnaires. Le camarade Bergeron, à qui nous avons donné la pleine liberté de s’exprimer dans notre bulletin, a amplement développé cette idée dans son étude sur la nature des partis staliniens. D’après cette idée, les partis staliniens ne seraient pas devenus des partis nationaux, mais seraient en quelque sorte des partis nationaux ou a-nationaux, n'étant rien d’autre que les agences d’un État impérialiste étranger, à savoir le Russie.
Il fut un temps où la politique des partis communistes et la politique de la Russie se confondaient en une unité, du fait que la Russie faisait partie du mouvement révolutionnaire international et que ses intérêts ne pouvaient être autres que ceux de prolétariat mondial.
C’est uniquement sur ce plan de la révolution socialiste mondiale qu’existent les conditions du dépassement du cadre national. Sur le plan du capitalisme ne peuvent exister que des alliances, des axes, des blocs, des soumissions, des compétitions et des accommodements internationaux mais dictés toujours par les intérêts partant d’un point de vue national.
Le cerveau du petit bourgeois ou de l’ouvrier dévoyé, qui continue toujours à voir en la Russie quelque chose de fondamentalement opposée au capitalisme, peut très logiquement conclure à l’identité entre l’intérêt national défendu par l’État russe et les buts poursuivis par les partis communistes dans les divers pays capitalistes. Le capitalisme antagonique de la Russie accrédite également cette idée pour autant que cela lui sert de propagande dans sa lutte contre la Russie et contre les tendances d’entente et de conciliation avec la Russie en son propre sein. Mais cela n'en reste pas moins une légende, tout comme la légende accréditée par les nazis sur l’identité entre "la juiverie internationale, la finance mondiale et la démocratie anglo-saxonne".
Il est à peine nécessaire d’insister sur le fait que les Cot, les d’Astier de la Vigerie et les gens du MURF ne sont pas simplement des agents de l’impérialisme russe (Herriot a aussi, pendant un temps, flirté activement avec les communistes). Une cinquième colonne ne peut être qu’une petite clique à la Doriot, mais il est à peine sérieux de présenter un parti groupant autour de lui 30% des électeurs, la plus grande organisation nationale et près de 6 millions d’électeurs, comme une 5ème colonne. C’est bien la première (non pas la cinquième) force, non pas de l’impérialisme étranger, mais de la bourgeoisie nationale défendant à sa façon les intérêts fondamentaux du capitalisme national.-
* * *
Le stalinisme en France, estimons-nous, a fait son plein. Dans ces dernières élections il a regroupé toutes les forces d’orientation pro-russe. Les possibilités d’un nouveau développement ultérieur est conditionné par un renforcement de la position russe sur l'échiquier international. C’est à cette condition que de nouvelles fractions de la bourgeoisie pourraient se rallier a lui, mais cette condition justement n’existe pas. La Russie semble dernièrement céder pas mal de terrain devant les États-Unis. Nous devrions donc assister à un affaiblissement du poids des staliniens dans la vie politique française et à une baisse de leur influence dans la vie publique. Remarquons toutefois que, contrairement aux affirmations des trotskistes, anarchistes et autres groupes de gauches comme le RKD, les CR et la FFGC sur la radicalisation des masses et la perspective de grandes luttes de classe en gestation - dont la grève des postiers aurait été l’annonciatrice -, le PCF a gardé presque intacte son influence sur les ouvriers. Malgré leur assaut, les socialistes n’ont pu entamer sérieusement l’influence dominante des staliniens sur les ouvriers ou sur la CGT où ils règnent toujours en maître. C’est cette force qu’utiliseront les staliniens demain pour ne pas se laisser complètement évincer de la direction gouvernementale et pour obliger le bloc pro-anglo-américain à souffrir leur présence et à leur faire une place réduite mais toujours intéressante et confortable sur les fauteuils ministériels.
Pour si insignifiant que soit le parti trotskiste, il ne serait pas gentil de notre part de parler des derrières élections sans lui exprimer notre "sympathie" pour la série des revers qu’il a subis.
Aux élections de juin 1946, il est allé aux urnes avec le cri de guerre de "à la porte le MRP". Et c’est le MRP qui a gagné des voix et des sièges et a pris la présidence du gouvernement.
Un autre mot d’ordre de la campagne trotskiste était "gouvernement ouvrier PCF-PS au pouvoir" et voilà que le bloc "ouvrier" a perdu la majorité qu’il avait avant dans la chambre provisoire.
Décidément le trotskisme n’est pas seulement un parti malheureux qui n'a pas la main heureuse dans le choix de ses mots d’ordre mais encore il porte malheur aux autres.
Les trotskistes, depuis deux ans, désirent ardemment avoir un député, comme une femme stérile désire un enfant. Et que n’ont-ils pas fait pour cela ? Aux dernières élections, ils sont allés jusqu'à implorer les staliniens et les socialistes en leur proposant d’abandonner toutes leurs voix d’avance si, en échange, ces partis voulaient bien laisser une circonscription libre pour l’élection d’un tout petit député trotskiste, ne serait-il que de la taille de Pierre Frank. Rien n’y fit. Ils se sont beaucoup dépensés, n’ont pas ménagé leurs efforts, ni des masses d’argent et sont finalement revenus, de la bataille, bredouilles, cocus, battus et… évidemment contents. Pourtant il n’y a pas de quoi, vraiment ! Ils se sont présentés dans deux fois plus de circonscriptions que la dernière fois pour récolter 59 mille voix (la dernière fois 49 mille) et la chose la plus surprenante pour eux fut de constater que dans toutes les circonscriptions où ils avaient déjà bataillé aux élections de juin 1946, ils ont enregistré des pertes sensibles de leur voix allant parfois jusqu’à (…).
Pauvres, pauvres trotskistes. Il serait cependant faux d’en conclure que l’influence trotskiste tend à décliner dans la même mesure que leurs voix. Mais la solution de l’énigme, que les trotskistes n’ont pas encore saisie, réside précisément dans le fait que leurs sympathisants ont pris à la lettre ce qu'ils leur disaient. On leur a tant dit et répété qu’il fallait barrer la route à la "réaction", qu’il fallait opposer le bloc ouvrier (PCF-PS) aux formations politiques de la bourgeoisie. Eh bien, il était logique que ces sympathisants votent pour le PCF et le PS - et non pour le PCI - seuls efficacement placés pour battre un candidat MRP ou PRL.
Quand on fait de l’opportunisme il faut le faire avec logique jusqu’au bout. Grands pontifes de la manœuvre trotskiste…
Il peut sembler, à première vue, que toute notre analyse de la situation politique en France, de la force et de la fonction des divers partis la composant soit erronée du fait que les résultats des élections semblent contredire et démentir l’idée que nous avons émise présentant le parti socialiste comme le pivot de la politique et de gouvernement français à venir. En effet dans les études que nous avons consacrées à la situation en France depuis les élections de juin, nous avons constamment rejeté les affirmations sur l’affaiblissement du PS, sur la soi-disant crise de ce parti, sur son déchirement entre la droite et une gauche, sur un prétendu grignotage de la part de PCF et les affirmations fantaisistes sur un rapprochement avec les staliniens. Et pourtant le PS vient d’essuyer la plus grande défection des voix et sort le grand vaincu des élections. Comment pouvons-nous maintenir notre appréciation et ne pêche-t-elle pas à la base ? Eh bien, franchement, et tout en écrivant sous l’effet immédiat des élections, nous croyons devoir maintenir notre appréciation et cela malgré les apparences immédiates.
Comment s’explique l'échec électoral incontestable des socialistes. D’abord il faut constater que leurs voix en moins ne sont pas allées, comme on le croit, aux communistes mais, à notre avis, surtout vers l’abstention. À cela il y a deux raisons : la première est la campagne formidable menée autour des scandales éclaboussant et compromettant essentiellement les ministres socialistes.
D’une façon générale, le Parti communiste s’avère être imbattable dans l’art de manœuvrer des larges masses, d’orchestrer des campagnes de calomnies, d’organiser la propagande, des campagnes spectaculaires et des manifestations de tous ordres ; cela est dû en plus aux illusions des masses en la Russie, à son organisation ultra-centralisée, militarisée dirons-nous, à son dynamisme, à son manque de tout scrupule dans le choix des moyens et à ses origines populaires. Il n'y a qu’une formation politique capable de lui disputer ce savoir-faire, et pour des raisons identiques, c’est le parti fasciste. Dans ce domaine le parti socialiste parait beaucoup plus "mou" en même temps que lourd. Il manœuvre aussi mal dans les masses qu’il sait être subtil et plein de finesse dans les sphères pures de la politique, dans les parlements, commissions, conférences, gouvernements. Les communistes sont les as de la grossière manœuvre spectaculaire, frappant l’esprit de la masse ; les socialistes sont les "aristocrates" de la manœuvre dans les coulisses de la fine diplomatie, dans la pénombre, loin des bruits de la rue. Les socialistes peuvent subir de graves échecs dans les élections, ils ne perdront pas de leur force sur leur propre terrain. Ce qui n’est pas le cas, pour les communistes qui ne peuvent maintenir une place plus haut que s’ils sont soutenus par une base dans la rue doublement et triplement plus forte.
A côté des lourds chevaux de trait que sont les staliniens, les socialistes apparaissent comme des chevaux de course racés.
De tout temps, le mouvement syndical français échappait à la domination socialiste qui, même aux plus beaux jours après la scission politique et syndical, ne pouvait se prévaloir d’une grande influence dans les masses ni dans les organisations syndicales. Malgré la politique anti-ouvrière du ministre du travail, le communiste Croizat, malgré leur manœuvre lors de la grève des postiers et du mouvement des fonctionnaires, mettant adroitement les staliniens en posture de briseurs de grève, les socialistes se sont avérés incapables de mettre suffisamment ces faits à leur avantage et d’entamer sérieusement l’influence stalinienne dans la CGT.
C’est le fait d’avoir servi trop longtemps de couverture en même temps que de marche d’escalier aux staliniens qui fait perdre aux socialistes une partie de sa clientèle désorientée. Cette clientèle n’est pas définitivement perdue pour lui, il la retrouvera demain dès qu’il s’engagera dans une politique plus affirmative, sans crainte de rupture du "juste équilibre".
Et tout indique que le PS tend vers cette nouvelle politique. En définitive, le PS a perdu une bataille mais sa puissance politique n’est pas entamée. Et nous persistons à croire que, dans l’avenir tout proche, se vérifiera notre affirmation que le parti socialiste reste le meilleur représentant, dans la situation actuelle du capitalisme français, et l’axe de sa future combinaison gouvernementale.
* * *
À quelque chose malheur est bon. La diminution du groupe socialiste dans la chambre a fait perdre la majorité numérique au bloc des "parti ouvriers". Cette situation exclue désormais toute possibilité d’un gouvernement PCF-PS. Les socialistes ne doivent pas être fâchés d’être ainsi définitivement libérés de toute démagogie stalinienne sur la participation à un gouvernement bipartite ou sur le soutien d’un gouvernement stalinien. Débarrassés de ce cauchemar, ils se sentiront les coudées franches et plus libres dans leurs mouvements et leur manœuvre et, tout en étant numériquement plus faibles, ils occuperont des positions plus fortes en devenant l’arbitre de toute combinaison gouvernementale.
* * *
Le bloc pro-russe mis de cote, restent deux grands partis pouvant prétendre à la direction de l'État français : le MRP et la SFIO. On ne peut pas encore accorder une place prépondérante au Parti radical, quoique ce parti revienne renforcé et qu’il passera indiscutablement, demain, des bancs de l'opposition, qu’il occupait depuis deux ans, à ceux de la nouvelle majorité.
"Le Parti radical est un parti de gouvernement" a déclaré Herriot au dernier congrès de ce parti et aucun doute qu'il siège demain dans une coalition gouvernementale. Mais il ne peut, sauf un concours de circonstances particulièrement heureux pour lui, prétendre assumer, dès maintenant, la direction de l’État.
Des deux partis, du MRP et de la SFIO, nous croyons que, malgré sa supériorité numérique, le premier doit céder les rênes du futur gouvernement au dernier. Cela pour bien des raisons et, entre autres, pour la raison primordiale de la nécessité de faire une place aux staliniens dans le futur gouvernement, sans quoi les socialistes eux-mêmes se refuseront à y participer. A moins de rejeter les communistes et les socialistes dans l’opposition et de s'appuyer sur tout le restant de la chambre, ce qui parait aléatoire, le MRP doit passer la main aux socialistes ou à une personnalité "neutre".
D’aucuns camarades ont émis l'idée d’une opposition entre le MRP et les socialistes, traduisant sur le plan français une rivalité qui existerait sur le plan international entre les États-Unis et l’Angleterre et qui, toujours d’après ces camarades, est perceptible dans tous les pays non occupés par la Russie, où se livrerait une lutte entre les partis sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens, soutenus les uns et les autres par ces deux puissances impérialistes. Ils appuient en outre leur thèse sur la victoire récente des Républicains aux États-Unis, victoire essentiellement dirigée contre l’Angleterre. C’est cette évolution de la situation internationale qui expliquerait l’échec socialiste en France, qui serait en réalité le commencement du déclin des partis socialistes et du bloc Anglais.
Toute cette idée serait soutenable si réellement il existait un antagonisme fondamental États-Unis-Angleterre. Mais nous l’avons déjà dit, nous ne croyons pas à un tel antagonisme du fait que l'Angleterre a volontairement abdiqué devant la suprématie des États-Unis. Des frictions peuvent surgir et surgiront encore, sans doute, dans l’avenir entre ces deux pays capitalistes mais elles ne peuvent s’orienter vers une opposition permanente et absolue. L'accord ou, si l’on veut, la soumission de l’Angleterre est bien plus grande en définitive que les oppositions existantes. De ce fait, nous ne pensons pas qu’il faut rechercher dans les autres pays des ramifications de ce prétendu conflit. Et le Parti socialiste français nous parait donner autant de garanties au capitalisme américain que le MRP.
Sorti du provisoire sur le plan constitutionnel, la France continuera a végéter dans le provisoire économique et politique.
Sur le plan économique, aucune solution n'est apportée et peut être apportée en dehors des mesures à caractère palliatif, portant à peine remède à la grave situation économique où se débat l’économie français.
Sur le plan financier : l’inflation pourra à peine être enrayée et sera plutôt masquée par d’éventuelles mesures de dévaluation. Au nom du sauvetage du franc, de nouveaux impôts, de nouvelles augmentations de prix, de nouvelles économies réalisées sur le dos des fonctionnaires et des travailleurs de l’État. Une solide équipe gouvernementale, offrant non seulement des garanties morales mais prête à faire des concessions politiques et aussi à céder éventuellement des places stratégiques, pourrait obtenir en échange quelques aménagement économiques et emprunts financiers des États-Unis.
Sur le plan de la politique extérieure, un alignement du franc sur le bloc Anglo-Américain.
Dans la direction gouvernementale : fin du tripartisme, élargissement de la majorité allant vers la "droite", entrée en scène des radicaux, affaiblissement du poids des staliniens, les communistes serviront surtout dans les postes anti-ouvriers (ministre du travail etc.), renforcement des positions des socialistes, ceux-ci demeurant l'axe du gouvernement et de la politique future du capitalisme français.
Le prolétariat français continue à marquer son absence totale de l'arène politique. Ni directement ni indirectement, à aucun instant ne s’est fait sentir une pression quelconque des ouvriers dans les événements.
La classe ouvrière, ou bien suit les partis traditionnels de la bourgeoisie ou bien se réfugie dans un pessimisme noir et dans l'indifférence envers le chose publique.
Les hommes du gouvernement de demain - et tous les partis politiques enfin libérés des soucis électoraux et des craintes de braver l’impopularité - s'engageront résolument dans la voie des mesures extrêmement draconiennes, réduisant encore les conditions de vie des masses travailleuses. La signification finale des élections est une consolidation politique de l'État capitaliste français, marquant un nouveau recul du prolétariat.
La voie vers la troisième guerre mondiale est ainsi un peu plus déblayée.
G. Marco
Paris le 9/01/1947
Chers camarades,
Nous venons de recevoir votre matériel "International Digest" et le "Socialist Manifesto".
Bien que nous n'ayons pas encore pu nous rendre entièrement compte du contenu de votre littérature, nous avons déjà relevé certains points que nous nous permettrons de discuter.
Nous regrettons vivement que, dans votre "Manifesto", vous n'ayez pas jugé utile de le compléter par une étude sur la révolution russe de 1917 et sur l'État russe actuel. Nous pensons, quant à nous, que la classe ouvrière a beaucoup à apprendre, pour sa lutte, en examinant et en étudiant la révolution d'Octobre et l'État russe. Un événement aussi décisif qu'Octobre 17 et une monstruosité aussi abominable que le pseudo État ouvrier russe ne peuvent être passés presque sous silence dans un "Manifesto".
La lutte quotidienne que l'avant-garde révolutionnaire mène tous les jours contre l'idéologie bourgeoise -qui s'est renforcée dans les rangs de la classe ouvrière- pose la nécessité de dénoncer l'État capitaliste russe face au prolétariat et de résoudre la question primordiale du nouveau programme de la révolution.
La révolution d'Octobre a, pour nous, posé des jalons pour l'idéologie révolutionnaire en ce qui est de la destruction de l'État bourgeois mais elle n'a fait qu'énoncer le problème des rapports entre l'État de la période transitoire et la classe ouvrière.
Tout le chemin emprunté par la révolution d'Octobre a démontré que le problème, parce qu'incomplètement saisi dans son contenu politico-économique, n'a fait que nous donner un enseignement négatif, de ce qu'il ne faut pas faire.
Nous nous expliquons : par son expression internationale, par sa manifestation politique de lutte contre la guerre impérialiste, par son programme embryonnaire et imparfait de lutte franche et ouverte internationalement contre le capitalisme, la révolution d'Octobre exprime non un phénomène national mais le prélude de l'assaut de la classe ouvrière contre le système capitaliste en général.
Nous ne séparons nullement la lutte des Bolcheviks de celle des Liebknecht et Luxemburg du monde entier. La nature du programme bolchevik et non ses détails devient une nature révolutionnaire car il représente un écho qui, jusqu'en 1927, va se répercutant dans la classe ouvrière du monde.
C'est aussi comme continuation et expression internationale du courant de gauche de la 2ème Internationale que nous trouvons les éléments qui confirme notre pensée de reconnaître la révolution d'Octobre comme le prélude de la révolution prolétarienne internationale.
Nous savons, certes fort bien, qu'au jeu de la chicane, une analyse, étroite par son cadre, de la révolution d'Octobre conduit forcément à relever de grandes fautes, des compromis opportunistes, une construction économique du capitalisme d'État.
Mais, ce n'est que parce que l'analyse aura été faite dans un cadre étroit, le cadre proprement russe, que les inexactitudes ressortiront et cela avec toute la violence. Mais le problème est-il là ?
Pouvait-on parler d'un État ouvrier en Russie ? Pouvait-on parler d'une construction socialiste en Russie ? N'a-t-on pas forcé le problème en le limitant à un cadre national et, par-là, donné de l'eau au moulin des droitiers, partisans du socialisme dans un seul pays ? Car, au fond, quel problème se posait la révolution d'Octobre ? Celui de la construction socialiste ou celui de la révolution internationale ?
Pour construire un monde plus progressif que le capitalisme, remplaçant le profit des uns par la satisfaction des besoins de la société en général, tout cadre national était à priori inadéquat ; et toute schématisation socialiste appliquée à un tel cadre devait donner les résultats contraires aux intérêts de la classe ouvrière en général.
On ne reconstruit pas une maison en replâtrant plus ou moins bien qui s'est effondrée ; et cette partie replâtrée n'en est pas moins indissolublement rattachée à l'ensemble de la maison pourrie.
La première nécessité qui s'offrait à nous était donc de rechercher les moyens d'abattre complètement toute la maison pourrie avant de parler de la reconstruire ; et même nos plans pratiques de reconstruction ne pourraient s'ébaucher réellement qu'après reconnaissance parfaite du terrain déblayé.
Et parce que la révolution d'Octobre a mis en tête de sa lutte la révolution mondiale, dont elle se proclamait le premier chaînon, nous ne pouvons dire que cet événement a été l'événement de classe tant attendu depuis la Commune de Paris.
Ce que constituent les réalisations pratiques en Russie à cette époque ? Nous avons le courage de dire qu'elles représentent pour nous l'expérience négative (c'est-à-dire ce qu'il ne faut pas faire) du programme révolutionnaire.
Expérience négative, pas tant dans la portée économique des nationalisations de 1918 et de la NEP en 1921, mais par les deux résultats idéologiques atteints :
Les critiques révolutionnaires se sont plus appesanties sur la révolte de Kronstadt et l'épopée de Makhno que sur la défaite des révolutions allemande, hongroise et sur l'échec de la guerre révolutionaire en Pologne. Cette tournure de la critique révolutionnaire a voulu voir la cause (défectuosité économique et politique en Russie) de ce qui était la conséquence de l'échec révolutionnaire dans le monde. De sorte que l'analyse de la dégénérescence de la révolution s'est trouvée troublée et dirigée par ce qui se passait en Russie et non par ce qui se passait dans le monde.
En conclusion de ce premier problème, la révolution d'Octobre apporte la consécration historique de la conquête politique du pouvoir par le prolétariat. Elle vit une expérience négative, à rebours sur tout parce qu'elle se pose en dehors de son contenu international, comme un corps ne subissant plus les lois historiques générales.
Le cri du prolétariat en 1917 a été : "Un monde nouveau est né dans l'Est." Et l'avant-garde a repris ce cri en l'amplifiant.
Mais nous avons voulu appliquer à l'histoire des méthodes scientifiques de laboratoire. Mal nous en a pris car l'histoire ne se laisse pas mettre in-vitro.
La Russie était le début de la métamorphose du monde ; le monde mettant du retard à se métamorphoser complètement, la Russie ne pouvait être que d'une constitution hybride organiquement et aucun essai expérimental ne pouvait se faire sur elle.
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Un autre problème que la révolution d'Octobre a souligné, nous semble-t-il, c'est le problème de l'État en général.
N'a-t-on pas abusé, à contre sens, du terme "État ouvrier" ? N'avons-nous pas plutôt été mystifié par une sentimentalité révolutionnaire ? Puisque le capitalisme a son État, pourquoi nous, la classe ouvrière, n'avons-nous pas le nôtre ?
Cette sentimentalité - qui a remplacé toute analyse sérieuse et qui a déplacé le problème - nous joue encore aujourd'hui de mauvais tours.
Le capitalisme a besoin d'un État, c'est-à-dire d'une force répressive pour maintenir ses privilèges de classe sur les autres classes. Un État ouvrier ne pouvait qu'exprimer cette nature et remettre en question la société divisée en classes. Mais à ceci vient encore se joindre la notion de dépérissement de l'État ouvrier après la révolution. Et nous tournons continuellement dans un cercle vicieux en donnant de l'énergie à l'État, et en attendant une intervention hasardeuse pour voir dépérir l'État.
Notre groupe s'est posé ce problème et croit l'avoir résolu dans un sens révolutionnaire. La différence entre le prolétariat et les autres classes réside dans le fait que les travailleurs n'ont pas de privilèges à maintenir, donc à défendre (à moins que les chaînes ne soient un privilège). Donc, si les autres classes peuvent s'identifier, après un certain développement, à l'État, telle la féodalité dans la monarchie absolue, telle la bourgeoisie dans le capitalisme d'État, la classe ouvrière est toujours étrangère à l'État et cela surtout après la révolution.
Ce problème historique que la classe ouvrière a à résoudre c'est la société sans classe, une société où les privilèges sont exclus et où il n'est pas besoin d'une force de police pour défendre des privilèges. L'État après la révolution est donc un corps étranger, un mal que la classe ouvrière hérite des autres sociétés divisées en classes. D'où la première tâche de la classe ouvrière réside dans son refus de s'identifier à l'État après la révolution.
Cet État ne représente qu'un vestige du monde ancien et en vue d'assumer la brisure des tentatives de la bourgeoisie pour réassurer ses privilèges.
Car, en fait, cet État d'après la révolution n'est jamais une réalisation de la classe ouvrière ; il resurgit après la destruction de l'État bourgeois en raison de la grande confusion de la situation. Le problème n'est pas d'en assurer la bonne marche en multipliant, comme ceci aura tendance à se produire, les organismes de concentration étatiques mais de créer et développer les moyens de contrôle de la classe ouvrière sur l'État après la révolution. Une méfiance presque égale à celle vis-à-vis de l'État bourgeois doit animer les ouvriers face à cet État - que nous ne devons jamais qualifier d'ouvrier même après la révolution. Jamais au lendemain de la révolution il ne faudra employer les syndicats ou les soviets de la révolution comme organes d'organisation et d'exécution car on aurait une expérience analogue à la monstruosité russe actuelle (pour nous, les syndicats après la révolution doivent rester des organes de défense des intérêts immédiats des ouvriers, les soviets les organes de direction et de décision conjointement avec le parti révolutionnaire).
La formulation de Engels exprimant le dépérissement de l'État après la révolution est une formule incomplète. Du point de vue idéologique, l'État -assurant l'échec des tentatives bourgeoises- doit en même temps assurer son dépérissement puisqu'il constitue un reste de privilège de société divisée en classes. A-t-on vu dans l'histoire, et particulièrement dans ces vingt dernières années, un État luttant pour son dépérissement ? Non!
Alors la formulation de Engels se complète par LA NÉCESSITÉ DE FAIRE DÉPÉRIR L'ÉTAT APRÈS LA RÉVOLUTION.
Ces points d'analyse, auxquels nous sommes arrivés, demandent que la discussion se généralise dans les milieux de l'avant-garde. Ce que nous espérons.
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Un autre point que nous regrettons de ne pas voir traiter dans votre littérature en général, c'est le problème du fascisme et de l'antifascisme. Pour nous, et nous pourrons aujourd'hui mesurer tous les ravages qui ont été causés dans les rangs de la classe ouvrière, les idéologies fascistes et antifascistes n'expriment qu'un contenu bourgeois.
Pourquoi ? Parce qu'elles permettent, fort heureusement pour le capitalisme, de reculer sinon d'étouffer les frontières de classe en regroupant les ouvriers des divers pays sous l'étiquette fasciste ou antifasciste. Alors il est facile de souder, encore une fois en vue de la guerre, chaque prolétariat à sa bourgeoisie.
Pour les travailleurs ne peut se poser le dilemme fascisme ou antifascisme ; et nous devons nous élever contre cette manœuvre de la bourgeoisie en posant la seule solution réellement de classe : la lutte de chaque prolétariat contre sa propre bourgeoisie et la solidarité internationale de classe.
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Enfin, un dernier point, sur lequel nous demandons des précisions, concerne votre participation aux élections britanniques.
Nous regrettons de voir dans votre Manifeste des relents de théories réformistes de la 2ème Internationale. Pour vous, il semble que la révolution peut être le résultat d'une forte majorité parlementaire. Cette majorité parlementaire se verrait obliger d'appliquer des mesures dites révolutionnaires avec des organismes bourgeois.
N'y a-t-il pas une espèce de paresse d'esprit à ne pas saisir que le problème du pouvoir ouvrier est différent de celui du pouvoir bourgeois ? Avec votre théorie, nous allons directement vers un capitalisme d'État plus affreux et plus anonymement cynique que le capitalisme tout court.
Si c'est une question théorique, cette copie de direction et d'organisation bourgeoises pour des buts ouvriers fausse dès le début les nouveaux rapports sociaux qui naissent de la révolution et imprime irrémédiablement un caractère de société divisée en classes à toute l'organisation post-révolutionnaire.
Du point de vue de la violence, croyez-vous fermement que la bourgeoisie se laissera déposséder, sans lutter férocement, par un simple vote d'un parlement à majorité révolutionnaire ?
La violence partira du capitalisme et, que vous le vouliez ou non, nous serons obligés de répondre par la violence avec un appareil étatique contre nous. La bourgeoisie a comme atout : 1- d'avoir attaqué le prolétariat la première, 2- de posséder, dans le camp révolutionnaire, l'État que la majorité révolutionnaire croit pouvoir employer dans la lutte révolutionnaire. Nous serons faits alors comme dans un piège à rats.
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Nous envoyons cette lettre à tous vos groupes de Grande-Bretagne, Canada, E.-U., Australie, Nouvelle-Zélande ainsi qu'à d'autre groupes pour que la discussion soit générale.
En avant pour la construction du futur programme révolutionnaire de la classe ouvrière.
Fraternellement, pour la GCF
SADI
La politique réserve -pour ceux qui se laissent aller à un examen superficiel des événements- des surprises bien choquantes.
C'est ainsi que -contre tous ceux qui, au travers des récentes élections , considéraient le parti socialiste comme liquidé, ne représentant qu'un vestige de la 3ème république, nous opposions la conception que le parti socialiste représentait le présent et l'avenir politique de la France bourgeoise.
Ceux qui enterraient déjà la SFIO, malgré leur prétendue formation marxiste, s'imaginaient peut-être que les élections devenaient facteur déterminant dans la conduite politique du pays . Pour cela il fallait qu'ils aient encore des illusions sur la valeur déterminative de la consultation populaire.
Voilà un parti qui sort des élections comme le grand vaincu, perdant successivement 300.000 et 700.000 voix, et qui, malgré cela, donne un président de l'assemblée, un président du conseil, un président de la république et qui, surtout, arrive à imprimer au pays les grandes lignes économico-politiques du programme de la SFIO et cela sans traficotage de couloir, avec l'assentiment quasi générale de l'assemblée législative.
Pour nos prophètes en marxisme, c'était un rude coup à leur analyse politique de la situation. Et pourtant la réalité, ni pure ni impure, est là, tangible, matérielle.
La France se trouvait, au sortir des élections, devant 2 blocs impérialistes opposés : d'une part la Russie, d'autre part l'Amérique. Elle devait choisir clairement l'une ou l'autre voie. De tous les programmes des partis politiques, il y en avait deux qui exprimaient clairement ces deux voies :
Devant la catastrophe imminente de la France, devant le spectre de l'inflation, devant la pauvreté industrielle, devant les problèmes coloniaux, la bourgeoisie devait choisir rapidement. L'investiture de Blum, des MRP aux staliniens, exprimait non pas l'investiture d'une personnalité mais celle de tout un programme politique.
Que les staliniens aient agrée ce programme, qu'ils aient été obligés de ne pas faire jouer la CGT, son atout important, prouve bien qu'ils se sont rendus compte que, pour relever la France, seule une orientation certaine et décisive vers les USA (même s'ils pensent que c'est temporaire) était nécessaire, la Russie ne présentant aucune garantie d'aide à la France étant elle-même tributaire des USA. Et, à ce titre, on peut, et la bourgeoisie l'a compris, lui décerner le titre de parti bien national et français.
* * *
En quoi consiste l'expérience Blum ? Pose-t-elle le but de relever la France bourgeoise, indépendamment de toutes relations avec le monde extérieur ?
Le problème n'est pas aussi simple. La situation française n'avait pas besoin d'une recette économique. Elle présentait 2 aspects que nous analyserons.
Le premier aspect, l'aspect intérieur, dévoilait une situation économique périclitant de gouvernement en gouvernement. Les charges excessives de l'État, l'augmentation du coût de la vie, les corollaires augmentations de salaires, la pauvreté industrielle du pays, son manque de débouché de matières premières, tout cela entrainant un prix de revient très haut et défavorable dans les échanges internationaux, toutes ces raisons imposaient une solide politique intérieure de défense du franc, de diminution des charges parasitaires de l'État, de stabilisation des prix et, par là, des salaires, d'arrêt d'émissions de monnaie fiduciaire.
Tous ces phénomènes économiques, toutes ces solutions adoptées ne montrent rien d'original.
Pour les chargés de l'État, on comprime le personnel ministériel, on réduit les crédits de certaines branches étatiques telle la défense nationale, on recule le plus possible le reclassement économique des fonctionnaires.
Pour stabiliser les prix, il fallait bloquer les salaires et accepter ou plutôt imposer la différence entre l'indice des prix et l'indice des salaires comme chose admise et normale.
Pour l'arrêt de l'émission d'argent fiduciaire, ceci n'était possible que par une augmentation des ressources étatiques au travers des impôts directs ou indirects et de l'augmentation des prix des industries et exploitations commerciales nationalisées (gaz, électricité, charbon, chemin de fer).
Toutes ces solutions, Laval les avait déjà appliquées en 1934 ; seulement, tous ces problèmes d'ordre économique verraient se greffer et en transformer la nature le problème de la production industrielle proprement ; problème essentiel pour la vie économique du pays et dont les facteurs étaient dépendants d'une politique intérieure et d'une politique extérieure.
D'une politique intérieure, en réduisant la consommation industrielle (ce que Rosa Luxemburg expliquait à propos de l'impérialisme). En effet, la diminution du capital variable du pays (somme des salaires) présentait 2 buts :
Et les 5% nous dira-t-on ? Cette baisse, si elle fut possible, c'est :
Ce qui fait que les 5% n'ont trait qu'à la consommation de subsistance directe et ceci n'influe en rien sur l'équilibre du marché puis que le ravitaillement est là pour freiner nos ardeurs à augmenter notre consommation.
Un fait significatif de cette prétendue baisse de 5% qui ne touche pas réellement les prix industriels, c'est la légalisation du marché noir de l'essence. L'État rend libre la consommation de l'essence à 49 frs le litre.
Voilà l'aspect intérieur du problème de la production industrielle. L'aspect extérieur touche l'âme même de la production. Il faut trouver les débouchés en matière première et en marché outils.
Les matières premières se trouvent dans les colonies ; mais il faut reconquérir économiquement et militairement ces colonies. Pour cela, on a besoin d'une politique d'entente avec les USA qui aideront, par leur neutralité, certains actes militaires et économiques contraires à l'esprit sacro-saint de l'ONU : la liberté des peuples à disposer d'eux-même.
Mais ces sources de matières première, une fois conquises, demandent des transports pour acheminer la main d'oeuvre ; elles demandent aussi des machines-outils neuves et en quantité suffisante pour supporter la concurrence internationale.
Pour cela, un emprunt étranger n'est pas suffisant ; il faut qu'il puisse permettre l'achat des produits industriels de base ; c'est ce que l'on appelle un emprunt à devises étrangères solides.
Il n'y a qu'un seul pays qui se trouve en état de prêter pour qu'on lui achète, et c'est encore les USA. L'emprunt négocié par Blum en mai 1946 à Washington ne pourrait s'effectuer qu'au travers d'une politique d'inféodation de la France aux USA.
Et voilà notre programme SFIO défini. Blum l'a ébauché avec un gouvernement homogène. Ramadier ou un autre ledéveloppera avec un gouvernement multipartite, ne tirant plus à hue et à dia mais homogène du point de vue du programme.
Une fois de plus les staliniens sont amenés à "porter" la politique SFIO pour reprendre le célèbre mot de Thorez.
L'alliance franco-anglaise, ébauchée par le voyage de Blum à Londres, se fera, liant encore plus la France aux USA et déterminant la vulgaire politique de faiblesse édifiée par Churchill : le bloc occidental.
Comble de l'ironie, la Russie donne son assentiment à cet accord. Nous employons le mot ironie pour ceux qui s'imaginent la Russie assez forte pour tenir tête à l'Amérique.
Une fois cette politique esquissée, on aperçoit toute la démagogie que peut représenter la haine des 5%, une politique plus poussée de nationalisation (meilleur moyen de réduire encore le pouvoir d'achat des masses), une politique extérieure de plus grande alliance avec le bloc américain.
Dans tout ceci, le grand pénitent, le grand exploité demeure la classe ouvrière qui forge ainsi les armes pour une très prochaine crise et une plus que certaine 3ème guerre mondiale.
Si certains éléments de l'avant-garde ont décelé une ouverture d'influence des partis traîtres sur la classe, nous préférons ne pas nous hasarder dans le domaine des désirs qu'on voudrait réalité et dire tout simplement que la seule condition actuelle pour un réveil de classe réside dans une brisure entre les partis traîtres dits ouvriers et le prolétariat, autour de la lutte contre les préparatifs de guerre, ces préparatifs pouvant être identifiés avec le programme ébauché par Blum et repris par la SFIO, les staliniens, le Rassemblement des gauches, avec la neutralité bienveillante du MRP et des PRL, en définitive tout le parlement unanime.
Sadi
Les bulletins de guerre viennent de réapparaître avec toute la publicité adéquate : atrocité, ultimatum, poches que l'on colmate, déplacement de personnalités, conférence, parade. Le public peut être assuré de sa ration quotidienne de sadisme et de pseudo honnêteté et objectivité.
Seulement voilà, personne ne semble s'intéresser à ce qui se passe si loin. Peut-être est-ce dû aux 5%, à l'expérience Blum, au nouveau cabinet ou tout simplement à l'indifférence des masses saturées de promesses non réalisées.
Mais à lire la presse et à voir surtout la presse imagée, on voudrait être soulevé d'horreur devant les "crimes monstrueux" des Vietnamiens. C'est inadmissible qu'au siècle de la désintégration atomique, ces barbares fusillent, tuent et se défendent au lieu d'atomiser pour "réduire la guerre" par le vide, comme l'a prouvé le grand cœur de nos amis américains à Hiroshima.
La deuxième guerre mondiale nous a saturé d'image horrifiantes et ce n'est pas les quelques français tués là-bas qui vont soulever notre indignation. Faudrait trouver autre chose de bien plus pimenté (une super chambre à gaz, par exemple), nous commençons à être blasés.
* * *
Voyons comment les événements ont débuté et se déroulent. A la capitulation du Japon, les Indochinois se refusent à réintégrer "la communauté française" au rang de colonie. A cet acte de révolte et d'ingratitude envers la France, les politiciens commencent à redéterrer les crimes commis sur des Français et proposent aux Vietnamiens de devenir un État dans la belle communauté française. C'est-à-dire un gouvernement avec assemblée ratifiant les ordres de la France, dans les mesures économiques, militaire et diplomatique. En d'autres termes, on ne leur donnait rien et on leur faisait signer la prolongation de leur colonialisme.
A la conférence de Fontainebleau, la bourgeoisie française, obligée de céder quelque chose à la bourgeoisie vietnamienne, essaie de dissocier l'Indochine en Vietnam et Cochinchine, la dernière n'étant pas encore un théâtre de guerre. Un gentleman-agreement est signé qui ne résout aucun des problèmes.
Entre temps les influences internationales se font sentir. L'Amérique -qui s'implante de plus en plus en Asie- se trouve devant 2 solutions pour y demeurer : ou bien le gouvernement français s'inféode de plus en plus aux USA, ou bien il faut jouer la carte du nationalisme vietnamien. Avec un Bidault, les USA se montraient réticents et favorisaient les Indochinois. Avec Blum, la vapeur est renversée et Acheson, sous-secrétaire d'État américain, déclare que les événements d'Indochine n'intéressent que la France. Avec la crise ministérielle, les USA, dans l'expectative, déclarent que, s'ils recevaient une demande d'enquête des Vietnamiens, ils y répondraient si certaines conditions sont remplies. Politique du flair ? Non, politique d'assurance !
La Chine, dans sa jeune entrée politique, entend aussi manifester ses velléités impérialistes et, à tout hasard, elle permet la création d'un gouvernement vietnamien à Nankin en Chine.
La Russie, au travers de ses représentants dans le gouvernement de Ho-Chi-Minh, tente de pousser le conflit à l'extrême pour porter la question devant l'ONU et pouvoir officiellement mettre son nez dedans.
Et les trotskistes du gouvernement Ho-Chi-Minh ? Ils veulent radicaliser les masses ; en attendant, ils n'ont enfermé personne qu'eux-mêmes dans leur politique.
La guérilla continue, avec des hauts et des bas, des conversations politiques, des encerclements, des dégagements et des mots.
* * *
Aujourd'hui que la bourgeoisie clame à tout venant la fin de l'ère colonialiste, voyons les arguments que le capitalisme français nous offre pour justifier la guerre d'Indochine : tout d'abord "l'ordre et la civilisation" que la France a exportés en Indochine ; et ensuite... rien ! Oui, il y a beaucoup de mots ronflants et sentimentaux. Mais ces derniers arguments ne sont pas probants. La reconnaissance n'est pas une marchandise. Il y a aussi le sang versé en commun dans les deux guerres, seulement les deux guerres mondiales se sont faites au profit et pour la France et non pour l'Indochine.
Ainsi le seul argument solide c'est l'apport de la France en Indochine. Mais est-ce réellement les sentiments altruistes de la France qui ont conduit les armées françaises à conquérir l'Indochine ? Ne doit-on pas plutôt regarder du côté affaires la conquête indochinoise ? "L'ordre et la civilisation" introduits après la conquête sont-ils d'ordre philanthropique ou bien la nécessité d'organiser un pays en vue de l'exploiter pleinement ?
Et c'est pour cette dernière raison que penche la bourgeoisie vietnamienne. Cette même bourgeoisie sait très bien qu'elle doit tomber sous la coupe réglée d'un impérialisme ; aussi préfère-t-elle à l'impérialisme français bien pauvre un impérialisme plus riche. En plus, du gâteau que représente l'exploitation des colonies, la bourgeoisie indigène entend avoir une part de plus en plus grande. Du rôle d'intermédiaire de mandarin opiomane et corruptible, la bourgeoisie indigène veut accéder aux postes de commandement.
En conclusion, sous des drapeaux patriotiques de part et d'autre, la bourgeoisie cherche à s'assurer des avantages économiques.
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Et la classe ouvrière ? Parce que jusqu'à présent nous n'avons parlé que des intérêts de la classe bourgeoise.
Dans ces affaires coloniales ou de "libération nationale", le prolétariat fait la masse, la chair à canon, les troupes qui se sont levées "spontanément" à l'appel de la patrie. En d'autres termes, il est le dindon de la farce. Et il continuera de l'être tant qu'il ne se rendra pas compte que ses intérêts sont divergeant de ceux de sa bourgeoisie, que ce soit dans la métropole ou dans les colonies.
Que les soldats français refusent de partir en Indochine, que les ouvriers vietnamiens refusent de se faire racoler par le gouvernement Ho-Chi-Minh et alors le prolétariat manifestera sa solidarité internationale et le premier pas dans sa lutte contre la guerre, pour la révolution.
Mousso
Il y a quelques mois, nous nous sommes efforcés de répondre à la question de la tâche qui incombe aux révolutionnaires dans le moment présent[1]. En marxistes, nous avons donné la réponse en partant de l'analyse de la situation objective qui, à notre avis, loin d'évoluer vers un changement de rapport de forces de classes favorable au prolétariat, est caractérisée essentiellement par l'absence de toute réaction du prolétariat tendant à donner ses solutions propres à la crise de la société capitaliste. L'absence du prolétariat, en tant que force politique indépendante dans la société, permet au capitalisme non seulement de se survivre mais de se survivre de la seule façon possible dans sa phase décadente, dans la guerre permanente.
La guerre de 1939-45 - qui ne fut elle-même que la continuation de la guerre impérialiste de 1914-18, laquelle fut interrompue par l'éclosion du mouvement révolutionnaire du prolétariat - s'est soldée d'une part par la liquidation d'un certain nombre des impérialistes antagonistes (Allemagne, Japon) et d'autre part par un écrasement décisif de toute velléité du prolétariat à reprendre le chemin de la conscience et de l'action de classe révolutionnaire (Italie 1943 – Allemagne 1945).
Tout le monde connaît fort bien le premier résultat de la guerre 1939-45 (écrasement de l'Allemagne et du Japon), mais peu nombreux sont les gens qui s'arrêtent sur le deuxième résultat : la victoire remportée par le capitalisme mondial sur le prolétariat. Cette victoire s'exprime par l'embrigadement du prolétariat, dans sa grande majorité, dans la guerre "antifasciste" jusqu'au bout ; par l'écrasement physique et le fourvoiement idéologiques des premières manifestations contenant d'évolution de la guerre impérialiste en un cours de convulsions sociales révolutionnaires (Italie 1943) ; par la destruction du centre industriel qu'était l'Allemagne et la dispersion de ce prolétariat hautement concentré et politiquement le plus évolué à travers l'Europe. La déportation en masse du prolétariat allemand, transformé en prisonnier-esclave moderne, repose davantage sur des considérations politiques de classe que sur des intérêts économiques et actes de brigandages impérialistes des pays vainqueurs. Le capitalisme mondial se rappelait trop bien ce que peut devenir une armée "vaincue" composée de prolétaires en uniformes, prenant conscience de la monstruosité sanglante de la guerre et du régime social qui l'engendre. Il se souvenait trop bien ce qu'est advenu de cette armée, réalisant le tour de force de repasser le Rhin, dans le court délai qui lui était fixé, avec cette discipline "allemande" qu'il ne cessait d'admirer, et comment cette même armée, une fois le Rhin franchi et se trouvant dans son pays, s'est déchaînée, hissant le drapeau de la révolte, renversant les autorités et la discipline et donnant le signal de départ de la future révolution de Spartacus et du prolétariat. On ne trouve pas toujours les chiens sanglants à la Noske au moment propice ; et l'Allemagne de 1945 n'avait pas immédiatement des Scheidemann, des Ebert, des Noske, un parti social-démocrate pour conjurer la menace révolutionnaire. Aussi, fort de l'expérience passée, les pays vainqueurs devaient accorder toute leur attention au "mauvais moral" de l'armée allemande de fin 1944 et être encore plus attentif aux manifestations de révolte du Polkstarm éclatant un peu partout dans les centres industriels au début de 1945.
Cette fois-ci le capitalisme n'a pas cru possible de renouveler la manœuvre de 1918. Alors qu'en 1918, devant la menace de la révolution, il concluait hâtivement un armistice et mettait fin aux hostilités afin de permettre et d'aider le capitalisme allemand de conjurer la menace prolétarienne, en 1945 il repousse l'offre de l'amiral Dönitz d'engager des pourparlers en vue d'un armistice et accentue les bombardements meurtriers avec une sauvagerie inouïe sur tous les centres industriels de l'Allemagne. Seule la terreur la plus grande, la destruction la plus systématique des villes transformées en ruines, le désarmement et la dispersion de millions d'ouvriers allemands retenus hors d'Allemagne dans des camps de prisonniers offraient au capitalisme mondial une garantie contre une menace révolutionnaire possible.
En d'autres termes, la différence entre 1918 et 1945 consiste qu'en 1918 le capitalisme met fin à sa guerre pour faire face au prolétariat, tandis qu'en 1945, devant les premiers indices bien que très faibles d’une éventuelle menace de classe, le capitalisme accentue ses opérations de guerre, transformant celle-ci en guerre de destruction contre le prolétariat. Il faut ajouter que cette manœuvre du capitalisme fut grandement facilitée par l'adhésion du prolétariat du bloc "démocratique" à l'idéologie de "l'antifascisme" et au mythe mensonger de 'l'État ouvrier" soviétique.
Quant aux groupes révolutionnaires, ils n'ont joué aucun rôle, n'exerçant aucune influence réelle, même petite, dans la masse, soit à cause de leur extrême faiblesse numérique et de leur incapacité organisatrice, soit qu'ils étaient gangrenés par des idées confuses ou nettement anti-prolétariennes, comme ce fut le cas de la tendance Vercesi et de la fraction belge au sein de la Gauche Communiste.
On peut invoquer bien des raisons en partie valables pour disculper les éléments et les groupes révolutionnaires et pour expliquer la médiocrité et l'insuffisance de leur action, il n'en reste pas moins que la faillite pendant la guerre est une amère et indiscutable réalité.
Mais quelles que soient les conditions et les facteurs qui ont facilité et favorisé la politique de classe du capitalisme, que le prolétariat ait ou non compris la portée tragique des événements de la fin de la guerre, qu'il n'ait pas réalisé sa solidarité internationale et qu'il n'ait pas livré sa bataille de classe, la défaite de classe du prolétariat contenue dans la fin de la guerre demeure complète. Le prolétariat n'a pas pris conscience de cette défaite, cela ne diminue en rien sa portée ; au contraire, cela la rend d'autant plus grave. Elle est doublement décisive car elle est à la fois préventive et inconsciemment subie.
Dans les milieux révolutionnaires, on a violemment critiqué ce qu'on appelait notre scepticisme, notre soi-disant esprit "défaitiste" quand nous avons, dans le milieu de 1945, osé poser la question : "1918 ou 1933 ?" Qu’entendions-nous exactement par cette formulation ? Que nous ne nous trouvions pas devant un cours montant, avec des perspectives d'éclosion de mouvements révolutionnaires, comme c'était le fait en 1918, mais que nous sommes déjà après une défaite consommée. Les événements de 1923 en Allemagne furent méconnus et longtemps niés dans leur signification de défaite. Il fallait de longues années pour qu'on puisse saisir toute l'étendue et la portée historique de cette défaite qui a grandement conditionné l'évolution ultérieure du mouvement ouvrier : la dégénérescence de la Russie, la défaite de la Gauche dans l'Internationale Communiste et le renforcement du capitalisme dans le monde.
Aujourd'hui -au risque d'être une fois de plus taxés de pessimistes et de sceptiques par ceux qui prétendaient que c'est justement avec la fin de la guerre que s'ouvrait la perspective rayonnante de grands mouvements de combat de classe, se consolant facilement en prenant leurs désirs pour la réalité- nous pouvons constater que les événements, depuis 1945, malheureusement n'ont que trop confirmé notre analyse. Nous disons trop parce qu'aujourd'hui ce ne sont même pas les années 1923 et suivantes que nous vivons mais plus justement les années 1933-39, les années de marche accélérée vers la guerre impérialiste généralisée.
C'est en pesant chaque mot et non par goût de la phraséologie journalistique que nous disons que le mouvement ouvrier n'a encore jamais vécu des heures aussi sombres que celles que nous traversons. Il serait peut-être plus exact encore de dire qu'il n'existe pas de mouvement ouvrier présentement. Les partis socialistes et staliniens ont depuis longtemps cessé de représenter une tendance du mouvement ouvrier pour n'être que des formations politiques de la bourgeoisie. Le mouvement syndical ne représente pas davantage une organisation unitaire de défense des intérêts économiques immédiats du prolétariat. Les syndicats sont aujourd'hui complètement intégrés à l'État, ils sont un appendice de l'État avec la fonction de faire accepter, par la classe ouvrière, les mesures d'exploitation et d'aggravation de leurs conditions de misère. Les récents mouvements de grève ont mis en évidence que ce moyen classique de lutte des ouvriers a cessé d'être l'arme exclusive du prolétariat, a perdu sa nature absolue de classe et peut aussi servir de moyen de manœuvre d'une fraction politique capitaliste contre une autre, d'un bloc impérialiste contre un autre et finalement dans l'intérêt général du capitalisme.
Dans l'ensemble, la classe ouvrière - désorientée et totalement impuissante - sert actuellement de masse de manœuvre à différents partis et cliques politiques de la bourgeoisie.
Les petits groupes et groupuscules de révolutionnaires sont absolument sans liens physiques avec la classe et leur influence est nulle. N'est-il pas plus tragique que comique de voir ces groupes se prendre au sérieux quand ils parlent de leur action des masses et dans les masses, quand ils s'agitent et sont agités dans le vide et ne s'aperçoivent pas que toute cette agitation se passe et se fait en dehors des masses, en marge de la classe ?
Mais alors que reste-t-il à faire aux militants révolutionnaires ? N'ont-ils, en tant que révolutionnaires, aucune tâche à faire, ni aucune possibilité de s'en acquitter ?
Avant de répondre à ces questions et pour pouvoir répondre d'une façon concrète positive, il est indispensable de reconnaître préalablement la réalité objective du moment présent, reconnaître sans réserve l'inexistence effective, dans l'immédiat, du mouvement ouvrier et de renoncer catégoriquement à la pratique du bluff, à la prétention de vouloir jouer immédiatement et à tout prix un "rôle" de guide et dirigeant, et s'obnubiler de son importance.
Les conditions et les facteurs qui ont déterminé la plus profonde défaite du prolétariat et la nuit historique de la période présente dans laquelle a sombré le mouvement ouvrier révolutionnaire ne sont aucunement épuisés. Ils continuent encore à agir et à dominer le cours présent. Rien ne laisse malheureusement escompter une modification du cours avant la généralisation de la prochaine guerre impérialiste. Peut-être même que la catastrophe humaine que sera la prochaine guerre mondiale est-elle nécessaire pour déterminer le renversement du cours et conditionner la réapparition du prolétariat et la reprise de sa mission et de sa lutte révolutionnaire.
Dans la période présente les révolutionnaires ne peuvent prétendre exercer une influence directe et efficace sur les événements. Ils ne peuvent que représenter des îlots, des hommes allant consciemment et volontairement contre le courant, se trouvant non pas volontairement mais forcément isolés des grandes masses du prolétariat. Leur tâche dans le présent n'est pas celle de l'agitation mais celle de la propagande des idées, nécessairement limitée à des couches restreintes. Leur principal effort doit porter sur le réexamen critique des notions et des conceptions qui ont servi de fondements du programme de la révolution et de l'Internationale Communiste, à la lumière de l'expérience des trente dernières années, riches en actions révolutionnaires et défaites profondes.
C'est dans le plein accomplissement de ce travail que les groupes révolutionnaires s'acquitteront réellement de la tâche qui est la leur et contribueront efficacement à l'élaboration du programme qui permettra demain au prolétariat, à la reprise de ses luttes, de s'en servir comme l'arme décisive pour le triomphe de la révolution et l'édification de la société socialiste. Le programme n'est pas un composé de dogmes qu'une fois donnés il ne reste qu'à vulgariser et à propager. C'est une œuvre constante nécessitant son continuel développement (et dépassement) sur la base de l'expérience vivante de la lutte de classe. La prise de conscience, le travail sur la matière, donnée par l'expérience, en vue de l'enrichissement du programme restent les raisons fondamentales de l'organisation de l'avant-garde ; et c'est dans ce sens et sur cette base uniquement qu'on doit concevoir la formation des cadres.
* * *
Notre premier article déjà mentionné, sur la tâche de l'heure, a suscité des commentaires très divers. La plupart ont exprimé leur accord sur le fond de l'analyse, la façon dont nous avons posé le problème. Cependant, certains manifestaient la crainte de nous voir idéaliser l'isolement et que, sous prétexte de l'étude historique, nous préconisions, pour les autres groupes, de s'orienter vers une secte de doctrinaires où nous nous acheminerions nous-mêmes.
On ne peut nier qu'un tel danger menace en réalité les groupes révolutionnaires qui, répugnant au bluff de l'activisme dans le vide, ne finissent par faire d'une nécessité vertu.
Pour l'instant l'isolement des groupes révolutionnaires n'est pas le fait d'une volonté mais leur est imposé par les circonstances extérieures. Dans l'immédiat, le danger est exclusivement dans l'impatience, dans l'incapacité d'attendre et rester soi-même, dans le besoin de s'agiter pour faire croire à soi et aux autres qu'on agit. Ce besoin de ne pas rester en dehors, de ne pas assister passivement au déroulement des événements a toujours été le point de départ de l'opportunisme, des programmes transitoires, de l'action "réaliste", d'en attendant, d'éviter le pire, du moindre mal, des fronts-uniques, de la politique de présence, de toutes sortes de coalitions et alliances.
L'envers de la médaille - en apparence à l'opposé extrême de l'opportunisme mais en réalité tirant son origine de la même impatience et du même besoin de l'action directe -est l'action individuelle désespérée et, sur une échelle organisée, l'aventurisme qui, en atteignant les proportions de putsch, fait un mal incalculable au développement réel du mouvement révolutionnaire. C'est de ce danger- dont le trotskisme nous offre l'échantillon le plus remarquable de l'opportunisme politique, étroitement lié à la pratique aventuriste - que doivent se garder avant tout les groupes vraiment révolutionnaires et contre quoi ils doivent mettre en garde les militants ouvriers.
Contre le second écueil de transformation en secte, les révolutionnaires, tout en ne fermant pas les yeux sur la réalité, savent qu'il n'y aura pas finalement d'autre remède que la modification du cours, la réapparition du prolétariat se manifestant par des luttes de classe vivantes et non imaginaires. Dans le présent, les révolutionnaires ne peuvent échapper à cette sclérose sectaire qu'en tendant au maintien et au développement de liaison entre les groupes révolutionnaires de tous les pays, en entretenant les discussions les plus larges et les plus publiques, en bannissant l'esprit du Tabou dogmatique, afin que l'esprit de critique vienne continuellement balayer la poussière accumulée et vivifier la pensée. Il n'y a pas d'autre voie de salut et il ne saurait exister de garantie absolue à priori.
* * *
Prenons par exemple le cas du groupe RKD et sa nouvelle métamorphose en le journal le "Prolétaire". Voilà un groupe qui a toujours mis en avant l'activisme à tout prix. Dans le dernier numéro de son journal il dit qu'entre l'organisation du parti et les petits groupes il n'y a qu'une différence de degré, une différence uniquement quantitative. Ce groupe n'a pas encore compris pourquoi, malgré toutes ses déclarations, en y ajoutant celles des trotskistes, le grand parti révolutionnaire ne s'est pas encore constitué. Et le RKD ne l'a pas encore compris parce que se poser simplement la question lui donne d'abord un mal de tête fou et il a horreur des maux de tête. Il est bien plus facile de grappiller quelques idées, souvent mal digérées, à droite et à gauche, les lancer à grand renfort de phrases creuses, dans le vide, en se donnant l'illusion d'agiter les masses. Son histoire est vraiment l'exemple typique de l'inconsistance politique enveloppée dans un activisme. Jusqu'en 1935 ils font partie du parti stalinien ; de 1935 à 1939 au trotskisme ; de 1939 à 1942 à la tendance Cheleriste du trotskisme et sont pour la défense de l'URSS et éditent une plateforme qui n'est, dans sa majeure partie, qu'une compilation de citations de Ciliga et surtout de Lénine. Ce sont des léninistes à tout crin, dans tout le mauvais sens du terme, dans le sens qu'il a pris après la mort de Lénine. Lénine est, pour eux, le génie de la Manœuvre, de l'intrigue, de la pratique du noyautage. Sur le plan politique, il va de soi qu'ils se réclament des 4 premiers congrès de l'IC, du front unique politique, du parlementarisme, du syndicalisme, de la politique nationale et coloniale, des mot-d’ordres démocratiques, de la notion de l'organisation des révolutionnaires professionnels ultra-centralisée et policée. Sur cette base programmatique, ils construisent, au début de 1945, avec un groupe qui venait de quitter le trotskisme, l'Organisation Communiste Révolutionnaire de France et entretiennent un bluff éhonté sur l'existence de groupes semblables s'y rattachant en Angleterre, en Allemagne, en Autriche et ont l'audace de s'annexer le groupe de Bolcheviks militants dont ils ont appris l'existence dans les prisons russes... en 1931-32 par le livre de Ciliga.
Voilà un groupe qui critiquait notre intransigeance de principes - qui lui paraissait être du sectarisme - et notre manquement (...) en général du "bordiguisme" à l'orthodoxie "léniniste", en nous jetant l'accusation d'ultra-gauchisme.
Le voilà ce groupe qui est aujourd'hui métamorphosé, ayant abandonné en route, comme par enchantement, sa phraséologie "léniniste orthodoxe" pour devenir des anti-bolcheviks, des anti-marxistes prônant on ne sait quelle synthèse entre le marxisme et l'anarchisme. Il serait trop long d'entrer dans tous les détails de ces changements, arrêtons-nous donc là et posons-nous la question : le travail de ce groupe présente-t-il tant soit peu un apport, un intérêt ou au moins une volonté de contribuer à la clarification des problèmes posés devant le prolétariat ? Évidemment non. D'autre part, ce groupe accuse-t-il une évolution ? Si on entend par là le changement apparent des positons et surtout de la phraséologie, incontestablement oui. Mais cette évolution ne va pas au-delà. La méthode d'élaboration reste la même qu'avant ; le contenu politique est toujours aussi instable qu'inconsistant. Le RKD a changé de peau et de phrases mais dans sa nature il est resté identique à lui-même. Hier il a pris pour support de son besoin d'activisme le "léninisme orthodoxe" ; aujourd'hui, fatigué de répéter les mêmes phrases, il prend comme support l'anti-marxisme ou le "communisme libertaire".
Peu importe après tout le support, ce qu'il cherche avant tout c'est de pouvoir donner libre cours au besoin de s'agiter, de se dépenser, de faire de l'activisme, le support ne lui servant que de terrain d'envol.
Un tel activisme ne représente pas une manifestation de vie du prolétariat mais une maladie, une éruption d'eczéma sur l'organisme de la classe qui est d'autant plus pernicieuse qu'elle se développe sur un organisme débile, au moment où l'organisme de classe présente une moindre résistance à l'envahissement parasitaire.
Marcou
(à suivre)
[1] Voir article : "La tâche de l'heure : construction du parti ou formation des cadres ?", paru dans Internationalisme n° 12 -août 1946.
Le 9/01/1947
Cher Camarade,
Ayant lu votre réponse au camarade Rochon, nous avons été assez intéressés par la critique, bien qu’hâtive, que vous donnez des 4 points critères que nous proposons pour une discussion constructive.
Tout d'abord il semble que notre premier point ait été déformé. Nous n'avons pas employé le terme de défaitisme révolutionnaire qui est, à votre avis et au nôtre, assez ambigu, au point de permettre aux trotskistes, défenseurs de l'URSS, de se dénommer défaitistes révolutionnaires.
Nous avons, au contraire, repris les termes de Lénine car nous y dénotions un plus grand sens de classe ; et nous disions "lutte contre la guerre impérialiste actuelle et transformation de la guerre impérialiste en guerre civile."
Nous ajoutions que, dans l'état présent de nos forces, ce mot-d'ordre n'avait pas un sens d'agitation directe dans les masses en raison de notre manque d'influence ; mais il indiquait une norme de pensée et d'idéologie qui peut être constructive.
Il s'agissait, dans ce premier point, non de nous délimiter d'un courant politique quelconque, bourgeois ou prolétarien, mais de montrer quel fossé existait entre un mode de pensée bourgeois qu'est la guerre ou le pacifisme bêlant et humanitaire d'avec un mode de pensée révolutionnaire, repoussant non seulement la guerre mais posant aussi la nécessité de la seule solution prolétarienne : guerre civile prolétariat contre capitalisme.
C'était un retour vers la notion de classe et de lutte de classe violente qui aujourd'hui est absent de l'arène politique en rapport avec toutes ces idéologies hybrides de nationalisations et d'étatisations.
Encore une fois nous précisons : il y a dans l'histoire de la classe ouvrière des faits historiques indéniables. La guerre civile, qui en 1917 mit fin à la guerre impérialiste en Russie et en Allemagne un an après, exprimait un caractère net de classe contre classe et c'est ce caractère que, aujourd'hui, nous devons exprimer et imposer pour ne pas nous perdre dans les vues humanitaires d'un MacDonald ou technobureaucratiques d'un Burnham.
Et ceci, sans rejeter à priori ces nouvelles esquisses de l'histoire des sociétés mais après étude et discussion.
Pour le deuxième point, le rejet des idéologies fascistes et anti-fascistes, vous semblez partager notre point de vue, qui n'est pas nouveau, puisque le fascisme date depuis la fin de la première guerre mondiale. Nous reprenons en effet la thèse du Parti Communiste italien et plus particulièrement de sa fraction de gauche.
Les mouvements de résistance, de libération nationale, ont trouvé mêlés, pour des raisons diverses, tous les groupes bourgeois, du PRC au PC ainsi que ceux dits "d'avant-garde", tels les trotskistes et les anarchistes.
Avec l'expérience d'Espagne, où tous ces groupes avaient cherché (...) une politique de présence, même comme laquais de la bourgeoisie, il n'était pas douteux de les voir réaffirmer la même politique qu'entre 1940 et 1945.
Et sans l'étiquette des anti-fascistes de gauche, ces groupes dits d'avant-garde ont trempé dans la guerre impérialiste et n'ont trouvé aucun écho dans la classe, non du fait de la situation de reflux mais en raison de leur vulgaire copie de la politique et de la tactique des grands partis dits ouvriers.
La (...) française, fille adultérine de la CGT n'a même plus la (...) et la spontanéité de la CGTSR d'avant-guerre. Et avec tous les chiens hurlants du capitalisme, des PRC aux anarchistes, la même rengaine pour camoufler les échecs : "Le fascisme n'est pas mort" et "tous les autres partis sont fascistes sauf le nôtre." Quelle belle aubaine pour la bourgeoisie dans cette course au meilleur anti-fasciste de gauche !
Il était donc indispensable de ne pas faire l'autruche. Il ne s'agissait pas de condamner la participation au mouvement de libération seulement mais toute l'idéologie qui, de la guerre d'Espagne à la guerre impérialiste mondiale, représentait la trame réelle de l'enchaînement du prolétariat à sa bourgeoisie.
Le troisième point, la reconnaissance de la nature capitaliste de l'État, c'était pour nous un besoin un besoin de garantir la méthode (...).
Condamner l'État russe ne suffit pas car faut-il en reconnaître la nature, voir s'il ne s'encastre pas dans l'évolution en (...) du capitalisme, ou bien s'il ne sort hors du cadre de l'ancienne société bourgeoise pour représenter, non le socialisme mais une société intermédiaire ayant son temps historique, ses lois de développement et ses caractéristiques.
On rétorquera que notre troisième critère élimine cette possibilité d'étude et de discussion. L'avant-garde n'est pas une école pour élèves retardataires ; nous ne pouvons pas, à chaque instant, remettre en question des points déjà discutés. Et ceci sans que nos documents, que nous avons le plus propagés, soient discutés par ceux-là même qui nous reprochent nos quatre points critères.
Il est aujourd'hui une maladie dans l'avant-garde : considérer que l'époque actuelle n'est plus en rapport direct avec la période de 1914-18. À l'encontre de la méthode scientifique, on énonce une "vérité" et on cherche ensuite les éléments permettant d'asseoir cette "vérité". Comme dans le flot de facteurs il y en a qui sont gênants pour la "vérité" énoncée, on prend une attitude de "grand philosophe" et on décrète, apriori, que ces facteurs ne sont pas intéressants. C'est une tendance très journalistique de traiter les problèmes.
Pour nous, la tendance du capitalisme à se concentrer, à s'amalgamer à l'État n'est pas propre à la période qui va de 1920 à 1946. Cette tendance ne ressort pas d'une nouvelle expression des lois économiques mais de la nécessité de parer et de contourner les lois inflexibles du capitalisme.
La concurrence, qui était un élément progressif à la naissance du capitalisme, devient un élément gênant avec le rétrécissement du marché. La bourgeoisie aura donc tendance à réduire cette concurrence par une concentration des industries. La diminution relative de la concurrence n'a fait, d'une part, que cacher le vrai problème qui demeure l'élargissement du marché d'écoulement et, d'autre part, a transporté la concurrence du marché intérieur de chaque pays au marché international, de nation à nation. À ce moment, se fait donc sentir de plus en plus la nécessité de l'intervention de l'État dans le domaine économique. Les protections douanières, les subventions, les crédits aux capitalistes sont des expressions de cette intervention.
Mais le problème sur le marché international est autre. La petitesse du marché pose surtout la nécessité d'un resserrement du prix de revient. Ce prix de revient est conditionné :
a. par un outillage toujours plus perfectionné, diminuant les pertes de temps par une organisation plus concentrée et plus centralisée ;
b. par une compression toujours plus grande du pouvoir d'achat des masses. Cette compression ne peut se faire uniquement par une réduction des salaires ; il faut aussi des moyens indirects tels les impôts, taxes, emprunts, dévaluations.
Seul l'État est capable de remplir ces deux conditions.
Un autre aspect de cette tendance à la concentration de l'économie dans les mains de l'État est donné par le fait que seuls les pays pauvres, mal outillés, désorganisés ou retardataires ont besoin d'un capitalisme d'État pour soutenir, même faiblement, la concurrence internationale sous peine de disparaître. Ainsi devons-nous regarder la Russie, la Tchécoslovaquie, l'Italie de Mussolini, la France etc...
Les pays dont le développement se heurtent aux frontières nationales sans possibilités d'extension doivent aussi faire appel à l'État capitaliste pour lier l'intérêt capitaliste avec l'intérêt de la nation. Et plus la nécessité devient grande, plus le capitalisme s'intègre. L'Allemagne en était un vivant exemple.
Lier la notion de profit et de réalisation des profits à des individualités pour définir le capitalisme, c'est mettre la charrue avant les bœufs.
L'exploitation ne provient pas de la possession des moyens de production mais de l'achat de la force de travail des ouvriers et de la possession des produits fabriqués. Que ce soit le capitaliste individuel ou le capitaliste-État qui s'approprie les produits fabriqués, ceci ne change rien au phénomène. Même la répartition de l'appropriation de la plus-value n'intervient en rien dans le processus économique du capitalisme.
Ce qui intervient inflexiblement dans le processus capitaliste c'est l'échange en une de la réalisation, non du capital constant ni du capital variable (qui se retrouvent), mais de la plus-value non consommée par les capitalistes. Et c'est ce qui fait que les forces économiques qui furent développées par le capitalisme, si elles garantissaient la société des accidents et fléaux naturels, devenaient à leur tour des facteurs étrangers indépendants et primordiaux par rapport à ceux qui croyaient s'en servir, en l'occurrence les capitalistes individuels ou étatiques. Les fluctuations de la monnaie est l'exemple le plus directement visible de cette loi.
Et en revenant particulièrement sur la Russie actuelle, ce pays présente toutes les caractéristiques décrites plus haut sans apporter d'importants éléments économiques nouveaux. Voir une différence fondamentale entre l'enfant, l'adulte et le vieillard est un non-sens scientifique. On ne donnerait aucun crédit à cette idée.
Mais transportons cette ineptie dans le domaine économique et là l'imagination économico-littéraire d'un Burnham trouve écho parmi les chercheurs d'idée nouvelles mais non originales.
* * *
Notre quatrième point posait la reconnaissance du caractère prolétarien de la révolution d'Octobre, non seulement en fonction des vastes mouvements de classe mais surtout en fonction du bolchevisme. Nous savons qu'il est très facile de dire aujourd'hui, après 30 ans, que le parti bolchevik n'a jamais été révolutionnaire, qu'il exprimait un capitalisme d'État et qu'il a été le fossoyeur de la révolution spontanée des masses russes.
Cette façon de voir les choses et surtout les événements historiques rejoint de bien près le mode bourgeois de pensée. Il faut un coupable avec acte prémédité.
Poser à l'ordre du jour la nécessité de faire le procès du parti bolchevik est la preuve d'un infantilisme politique. C'est vouloir considérer une révolution comme absolue, dans un cadre selon ses désirs, avec des forces ennemies battues d'avance. C'est vouloir rendre responsable le parti bolchevik de n'avoir pas résolu à l'avance tous les problèmes post-révolutionnaires.
Car, si des fautes ont été commises, c'est moins grave par manque de démocratie et d'organisation que par impréparation idéologique du programme de classe. Si le parti bolchevik contenait, à sa naissance, les germes du stalinisme, il contenait aussi les germes les plus poussés du programme révolutionnaire.
Nier cela et vouloir donner aujourd'hui un verdict de culpabilité au parti bolchevik, ceci est du ressort des puristes et non de l'avant-garde qui se doit plutôt de relever les éléments les plus poussés du programme bolchevik et d'éliminer, au travers de l'expérience de ces 30 années, les éléments qui ont contribué à sa dégénérescence.
Ce n'est pas dans le cadre de cette lettre que nous pourrions montrer :
Mais si vous jugez utile la nouvelle discussion de ces points ou d'autres ayant trait à la révolution de 1917, il faudrait élargir le débat et poser, et non critiquer seulement, les fondements du mouvement de la révolution et de l'État après la révolution.
* * *
Pourquoi ces critères, direz-vous, quand la discussion serait plus aisée, plus féconde sans critère ?
Il ne s'agit pas pour nous de limiter les débats ; mais, malheureusement, tout débat tourne toujours autour d'une question de méthode et plutôt que de poser des points en l'air, nous nous inspirons de la méthode marxiste et nous recherchons quel est le programme minimum de classe à partir duquel toute discussion est possible.
Reculer les frontières de classe ne donne aucune garantie de résultat concluant mais nous conduit directement vers l'utopie, sœur jumelle de l'opportunisme.
Nous avons créé à Paris un cercle d'étude aussi large que possible pour ne pas gêner la discussion. Mais immanquablement parce que les événements et les phénomènes ne se laissent pas mettre en boite, le problème a tourné et tourne autour de la méthode marxiste et de la méthode anarchiste c'est-à-dire du manque total de méthode caché derrière des énumérations bibliographiques et des phrases creuses.
L'expérience continue mais clairement maintenant ; et, s'il faut rediscuter tout le marxisme, on le fera ; mais on réclame l'honnêteté de la critique et savoir aller jusqu'au bout des conséquences, c'est-à-dire demeurer ou abandonner entièrement le marxisme, car il n'y a pas de mi-chemin. Le marxisme n'est pas un catalogue de classification où il y a du bon et du mauvais, mais une méthode d'analyse et d'interprétation.
* * *
Nous espérons que la discussion internationale se portera sur la valeur de nos 4 points critères ; et ensuite, une fois le terrain déblayé, les problèmes urgents de classe pourront être élaborés et discutés dans toute l'avant-garde.
Fraternellement, pour la GCF
SADI
Des amis nous demandent pourquoi "l'Etincelle" ne paraît plus. En effet, depuis novembre 1946, date de parution du numéro 15 de "l'Etincelle", nous avons suspendu sa publication. Pourquoi ?
"L'Etincelle", en tant qu'organe politique traitant de questions d'actualité, s'est posé pour objectif de toucher de larges couches d'ouvriers. Un tel objectif dépend non de la volonté des militants mais de la situation et de la tendance -réelle et non imaginaire- se faisant jour dans le prolétariat à rompre avec les forces de classe ennemies et à reprendre ses luttes de classe propres et indépendantes. Une telle situation se vérifie entre autres par l'écho vivant que rencontre la presse révolutionnaire parmi les ouvriers.
CET ÉCHO AUJOURD'HUI N'EXISTE PAS. Une presse destinée aux masses ouvrières, non soutenue par elles, est un bluff. C'est un luxe que se paient quelques militants pour leur propre satisfaction d'amour-propre et pour se donner des airs de faire de l'agitation. Cela convient peut-être à des aventuriers et à des littérateurs mais pas à des militants sérieux.
Dans une situation réactionnaire existe momentanément mais inévitablement UNE SÉPARATION ENTRE LE COURANT DANS LEQUEL SONT ENTRAÎNÉES LES MASSES OUVRIÈRES ET LES NOYAUX DE RÉVOLUTIONNAIRES FORÇANT UNE MARCHE À CONTRE-COURANT.
On peut déplorer, regretter ce fait mais non l'empêcher
La presse destinée à l'agitation -ce qu'on entend par des journaux à large diffusion-, si elle ne veut pas se contenter d'être des cris dans le désert, un effort stérile, si elle veut continuer à être une arme au service de la classe, doit s'aligner sur le rapport de force de classe tel qu'il existe réellement et correspondre aux tâches immédiates des militants révolutionnaires dans la situation donnée. Elle ne peut manquer de perdre son caractère d'agitation pour se transformer en une tribune où l'étude, la recherche et la discussion théoriques prennent la place de l'agitation. C'est ainsi que notre journal "l'Etincelle" perdait ses caractères, ne se distinguant plus de notre revue théorique. "L'Etincelle" doublait "Internationalisme" et perdait sa raison d'être.
En suspendant immédiatement sa parution, nous ne renonçons pas à la publication ultérieure de "l'Etincelle". Cela dépendra des événements et du développement de la situation. Nous restons attentifs et sommes toujours prêts à porter dans le prolétariat "l'Etincelle" de la révolution.
Depuis août 1945, nous avons émis l'idée d'une création de revue théorique avec la participation de tous les groupes et militants isolés, se situant sur le terrain de classe et restés fidèles au marxisme révolutionnaire. Si, à la suite de notre inlassable effort, a pu se former un Cercle d'études et de discussion rassemblant des militants ouvriers de tendances diverses, il n'en a pas été de même pour la revue qui est restée à l'état de projet.
Des groupes, comme le RKD et l'OCR, se sont disloqués ou évoluent, dans le silence, vers un "anti-marxisme" anarchisant et désespérément creux. Le groupe FFGC s'use dans l'agitation, professant un mépris caractéristique pour tout et tous ceux qui tendent vers un travail de recherche théorique. C'est une église qui cherche à faire des fidèles et non à former des militants conscients. Notre groupe est trop faible à lui seul pour lancer et assurer la publication régulière d'une revue imprimée.
Pourtant la parution d'une telle revue répond à un besoin incontestable ressenti par tous les militants révolutionnaires. Nous continuerons à faire tous les efforts pour sa réalisation. Mais, en attendant et dans ce but, nous nous efforcerons de faire de "Internationalisme" une réponse aux besoins des militants, en faisant paraître des articles de camarades non forcément d'accord avec nous (voir les articles de Bergeron), en publiant des œuvres telles que celle de J. Harper, en cherchant à enrichir son contenu par des études et en laissant à chacun la liberté de discussion.
Parallèlement au contenu, nous porterons également notre attention sur l'amélioration technique de "Internationalisme" en veillant à sa parution régulière, en augmentant le nombre de pages, en soignant sa présentation.
C'est là un travail dont nous ne saurons pas nous acquitter seuls, sans l'aide continue de nos amis et sympathisants, de tous ceux qui trouvent intérêt à sa publication. Nous convions tous les militants à participer, à apporter leur collaboration par des critiques, par des articles et études, par la diffusion, à la publication de "Internationalisme". Il nous faut aussi une aide active, matérielle, financière des abonnements, des souscriptions.
A tous les militants, amis et sympathisants de nous aider afin qu'ensemble nous puissions assurer que la pensée révolutionnaire du marxisme reste vivante et se développe.
Gauche Communiste de France
Si l'analyse des événements comporte cette monotonie, telle une partie d'échecs qui dure jusqu'au mat : la 3ème guerre mondiale, il est ridicule de voir dans chaque manœuvre une préparation directe à la guerre.
Le soin de compter les coups, de lancer des suppositions, d'imaginer des revirements, ce soin est du ressort de tout bon ou mauvais journaliste bourgeois. Pour de tels gens, le métier les transforme en machine enregistreuse plus ou moins bonne.
Viennent ensuite les troubadours du patriotisme voit partout et en tout une atteinte à l'honneur de leur pays. Criant à la provocation, ils se font les propagandistes zélés d'une paix guerrière et répètent au tout venant la célèbre phrase : "Si tu veux la paix, prépare la guerre".
Puis vient cette masse tourbeuse de fabricants ou découvreurs d'atrocités et de légendes sadiques.
Couronnant tout ceci, les diplomates et l'ONU donnent un cachet de politesse aux négociations serrées et délicates, d'impartialité bien bourgeoise.
Et tous ces acteurs, au grand jour ou par l'intermédiaire d'articles de journaux prétentieux et "impartiaux", montent la grande comédie qui va se jouer à Moscou.
Le problème allemand, point culminant de la guerre qui vient de se dérouler, est-il réellement le véritable enjeu de la conférence ? Ne verra-t-on pas nos bons délégués alliés prévoir le réveil de la "bête allemande", chercher par un traité, chef-d’œuvre de dentelle diplomatique, à préserver le monde d'un retour offensif de ces "boches" ?
Personne n'est dupe de ce jeu ; personne sauf le lecteur naïf, sauf la masse des travailleurs à qui on présente une victoire qui a déjà coûté tant de sacrifices et qui réclame encore tant de sacrifices.
Moscou n'est pas le lieu où s'échafaude un véritable traité de paix comme Paris n'a pas vu la signature de véritables traités de paix. Et ceci, non en fonction des réclamations venant des pays signataires ou menant les pourparlers, mais parce qu’IL NE PEUT Y AVOIR DE VÉRITABLE PAIX BOURGEOISE.
Les traités signés à Paris n'ont exprimé qu'une division de zones d'influence entre les deux Grands. La conférence de Moscou planifiera l'Allemagne aux besoins impérialistes et guerriers des mêmes Grands.
La lutte serrée se jouera, non sur la part de bénéfice qui doit revenir à chacun des alliés, mais essentiellement sur le contrôle des points industriels et stratégiques importants de l'Allemagne.
Si avant 1914 un traité pouvait s'établir sur une certaine foi en les signatures, de nos jours la signature se remplace par l'occupation.
Et, après Moscou, quand l'Allemagne sera apprêtée à la sauce "alliés", quand les deux Grands auront joué la carte du fait accompli, alors la fin de la partie d'échecs se dessinera ; la guerre apparaîtra injuriée par ceux qui l'accepterons avec soulagement : les bourgeoisies du monde entier.
Pourquoi cet avant-propos ? Dans la multitude des interprétations "scientifiques et révolutionnaires" des camarades de l'avant-garde que de fois n'entend-on pas que la guerre recule parce que le prolétariat bouge ; et en avant pour la révolution ! Ou bien décriant un pessimisme défaitiste, ils déclarent, preuves et statistiques en main, que la guerre est loin et que nous entrons dans une ère de production de paix. Ou bien encore ils passent, de semaine en semaine, d'un optimisme "révolutionnaire" à un pessimisme "décevant".
Tout ceci parce qu'on a voulu interpréter séparément chaque événement politique, chaque grève, chaque mouvement financier, militaire et social. Comme par le passé, comme si les 30 dernières années n'avaient été que des pages blanches, on médite les événements un à un et l'on baptisera "vérité" ses désirs, ses déceptions.
Les désirs conduisent à l'opportunisme, à l'activisme ; les déceptions au "je-m'en-foutisme", au "sacrifice inutile" ou à la lassitude. La tâche de l'avant-garde tombe dans le sommeil ou dans le bourbier des idéologies bourgeoises.
Pendant ce temps la bourgeoisie, économiquement conduite vers la guerre, répercute, dans toutes les branches d'activités sociales, une atmosphère de préparation de guerre. Le sacrifice, la bonne volonté des masses sont mis à contribution. C'est tantôt l'inflation, tantôt le ravitaillement que l'on offre comme épouvantail et surtout comme moyen de noyer tout essai de réflexion des ouvriers. Comme nourriture spirituelle, on offre alors les brillantes polémiques d'un Koestler, d'un Courtade. À remarquer que l'un et l'autre crient au danger de guerre dès qu'ils se voient réciproquement. Confusion nécessaire !
La partie s'est jouée hier sur le fascisme et l'anti-fascisme, elle se jouera demain sur le russisme et l'anti-russisme.
L'Europe vient de subir une des plus terrifiantes catastrophes de tous les temps. De 1939 à 1945, la guerre a porté ses ravages jusque dans le plus petit hameau. Tout le monde a subi cette calamité doublée des sacrifices les plus affreux - froid, famine, mort - et personne ne s'est encore libéré de ces visions infernales. Partout l'on se ressent encore de cette guerre malgré les discours ronflants de paix des seigneurs de la guerre.
Deux ans après cette guerre, une famine intolérable vient s'installer à demeure dans chaque logis. L'Ukraine, la Roumanie subissent une crise agricole épouvantable ; les pays de l'Europe centrale, dépossédés de leurs moyens de production par les occupations militaires successives, se voient contraints de revenir vers une certaine économie artisanale et, avec ces pauvres ressources, devoir entretenir des troupes d'occupation venues en "libératrices". Et c'est encore les masses qui voient se réduire la portion bien congrue de leur subsistance.
En Allemagne, les grèves provoquées par la fin et le froid font renaître un nationalisme de désespoir. En Italie, un gouvernement impuissant signe un traité de paix au milieu de luttes confuses de séparatisme et d'irrédentisme. Le marché noir remplace officiellement le rationnement gouvernemental ; une cuisine parlementaire défraie la chronique des amusements.
En Angleterre, le froid immobilise la production et le ravitaillement des grands centres. Encore des chômeurs et les plus grands sacrifices pour les masses travailleuses. Le besoin, pour l'État capitaliste, d'exporter, d'économiser les devises étrangères, de faire face à une situation économique sans précédent a déjà diminué, encore plus que le froid, le pouvoir d'achat des ouvriers.
En tout point de l'Europe, la faim gronde ; des faims qui nous font comprendre l'étendue de la famine en Chine et aux Indes.
Que fait-on contre ceci ? La guerre en Indochine, la guerre en Grèce, la répression en Palestine, aux Indes, la déportation en Pologne, en Russie, dans toute l'Europe centrale.
Les quatre Grands et l'ONU s'occupent plus de prédominance impérialiste que du sort des masses affamées par la guerre. La conférence de Moscou discutera plus des possibilités stratégiques des zones d'occupation en Allemagne que de solutionner la fin de la 2ème guerre mondiale. Et aux cris de famine de toutes les masses travailleuses on leur répondra, on leur demandera un surcroît de travail, non pour augmenter leur subsistance vitale mais pour qu'elles forgent encore les armes d'une nouvelle guerre mondiale, la plus grande catastrophe de tous les temps.
La guerre n'est pas sortie de l'horizon bourgeois car il n'y a pas d'économie de paix pour le capitalisme. Si pour quelques simples d'esprit l'ouverture en 1914 de la crise permanente du capitalisme était une perspective lointaine, aujourd'hui les faits sont là et nous prouvent que, loin de diminuer les antagonismes impérialistes, la deuxième guerre mondiale n'a fait que les exacerber.
A une atmosphère de lassitude et d'acceptation de plus grands maux chez les masses travailleuses, à une frénésie de voir une montée révolutionnaire chez quelques groupes de l'avant-garde, les révolutionnaires doivent lancer un cri de détresse devant la perspective d'une troisième guerre mondiale qui peut être le dernier signe de vie de toute société organisée.
Notre devoir, notre tâche est de dénoncer, par tous les moyens, les nouveaux préparatifs de guerre de quelque côté qu'il vienne.
AUX NOUVELLES IDÉOLOGIES BOURGEOISES QUI PRÉPARENT CETTE 3ÈME GUERRE IMPÉRIALISTE, TELS LE RUSSISME ET L'ANTI-RUSSISME, L'AVANT-GARDE DOIT LUTTER POUR EMPÊCHER UN NOUVEAU MASSACRE.
LES PROLÉTAIRES N'ONT PAS DE PATRIE ET N'ONT RIEN À GAGNER DANS UNE GUERRE IMPÉRIALISTE SI CE N'EST DE NOUVELLES CHAÎNES.
Mousso
Un des problèmes que la révolution d'octobre 1917 a laissé en suspens, c'est bien le problème de l'État de la période transitoire après la prise du pouvoir par la classe ouvrière.
Si la Commune de Paris avait révélé la nécessité de détruire l'État capitaliste, sa trop brève vie a laissé au deuxième plan le problème de l'État après la prise du pouvoir.
Octobre 17 avait donc vérifié les données théoriques de ce problème, telles que Marx et Engels les avaient énoncées, et elle avait à les compléter si elle le pouvait.
Les réflexions qui vont suivre n'ont pas la prétention d'être une étude mais simplement de libres propos.
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Nous savons tous que, depuis près d'un siècle, la grande discussion théorique entre anarchistes et marxistes réside dans le problème de l'État. Tandis que les anarchistes ne veulent voir la cause de tout le mal que dans l'existence de l'État et n'étudient le capitalisme qu'au travers de son État, les marxistes considèrent le problème à l'inverse.
Toute société, quels que soient les hommes qui la composent, ne peut vivre qu'au travers d'un mode de production. Les lois de ce mode de production -basées jusqu'ici sur LA DIVISION DE LA SOCIÉTÉ EN CLASSES ANTAGONIQUES, déterminent certaines obligations et contraintes sociales qui nécessitent un appareil de police et de coercition.
Cette coercition (et cette police) ne se comprend que parce que, dans la société divisée en classes antagoniques, la production se fait dans l'intérêt d'une classe au détriment des autres.
Considérer l'État comme expression de la volonté de puissance d'un homme est une vue de l'esprit qui n'explique nullement la continuité que l'on retrouve dans le déroulement historique des sociétés.
Considérer Napoléon comme le créateur au sens direct du mot de l'État capitaliste par sa seule volonté de puissance et sa forte personnalité n'explique nullement les assises économiques nécessaires à son État et à son empire.
Ainsi la chute de Robespierre et la montée de Napoléon ne peuvent se déterminer par la seule volonté de puissance et de soif de pouvoir. Les éléments qui contribuèrent à l'échec du premier et à la victoire du second sont principalement d'ordre économique.
Il ne peut qu'apparaître que l'État, dans son expression définitive, est une résultante d'un certain ordre économique existant. Sa fonction n'est pas créatrice mais essentiellement conservatrice puisqu'elle s'oppose aux changements sociaux par tout le système de lois et de règles qu'elle applique. Sa nature est coercitive puisque le maintien du système de production existant contre de nouvelles formes exige une force de police et de répression.
A ces lois générales, qui s'appliquent à toutes les formes d'État depuis l'antiquité jusqu'au capitalisme, vient s'ajouter le caractère essentiel de tout le déroulement historique : LA LUTTE DES CLASSES.
L'État sera toujours l'instrument d'une classe qui profite du système de production, c'est-à-dire qui exploité au détriment des autres classes qui subissent le mode de production en se faisant exploiter.
Ainsi se comportait la féodalité par rapport aux "bourgeois" et aux "vilains" -les querelles des parlements et les libertés communales en sont des preuves-, ainsi se comporte le capitalisme par rapport au prolétariat.
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Ainsi si la révolution bourgeoise n'exprimait qu'un changement de dominateur en raison du caractère d'exploitation du système capitaliste, LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE PORTE, DANS SON PROGRAMME, LA NÉCESSITÉ D'ÉDIFIER UN SYSTÈME QUI ÉLIMINE L'EXPLOITATION DE L'HOMME PAR L'HOMME, DONC TEND NÉCESSAIREMENT À DÉGAGER LA SOCIÉTÉ DE SA DIVISION EN CLASSES. Et ce caractère de la révolution prolétarienne existe aussi dans le processus de lutte politique de cette classe.
Tandis que la classe bourgeoise peut édifier son système économique à l'intérieur d'un cadre politique et économique féodal, la classe ouvrière ne peut même pas esquisser les prémisses de son mode de production dans un cadre économique et politique bourgeois.
La révolution bourgeoise ne s'exprime qu'au travers de la maturité de son système économique, la révolution prolétarienne préface sa construction économique.
Ces données générales n'excluent pas la période de lutte et de guerre civile, classe contre classe. Car la révolution prolétarienne, qui prélude à la construction socialiste, ne s'arrête pas à la simple prise du pouvoir par le prolétariat mais s'étend jusqu'à sa généralisation aux secteurs les plus importants du point de vue industriel et à l'abattement définitif de la bourgeoisie.
Face à un capitalisme dépossédé et encore fort, la classe ouvrière doit appliquer une force répressive contre la bourgeoisie qui, tant qu'elle ne disparaît pas, aura toujours tendance à saisir toutes les occasions pour reprendre le pouvoir. Que cette force répressive se fasse au travers de la Commune Libertaire et Fédéraliste ou au travers d'une force prolétarienne centralisée, le caractère étatique de cette force de police ne disparaît pas. Au lieu d'un État post-révolutionnaire on aura autant d'États que de Communes libertaires. Ce qui se solderait par une confusion dans la classe ouvrière, par une faiblesse face aux forces de la bourgeoisie. Et les anarchistes, au lieu d'éliminer l'État, le reproduiront en plusieurs millions d'exemplaires ; et parce que très petits, ces États standardisés, fabriqués en série ne seront que plus tyranniques et plus difficiles à dépérir.
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Donc la nécessité de lutter contre le retour de la bourgeoisie, contre le chaos dans lequel le capitalisme dépossédé jette la société, cette nécessité implique une force de répression sur la bourgeoisie. Cette force de répression, c'est l'État.
Seulement la différence de l'État post-révolutionnaire d'avec l'État bourgeois ou de toutes sociétés divisées en classes réside dans le fait que le premier est institué en vue d'empêcher le retour offensif de la bourgeoisie, c'est-à-dire d'un mode de production, tandis que le deuxième réprime pour assurer la bonne marche sociale du système d'exploitation en vigueur. L'État post-révolutionnaire repousse les assauts de la bourgeoisie mais n'intervient pas dans les nouveaux rapports sociaux et économiques ; l'État capitaliste, lui, maintient l'exploitation et intervient dans les rapports sociaux et économiques.
Cette différence définit bien les normes d'action de l'État post-révolutionnaire ainsi que ses limites historiques.
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Il n'a pourtant pas échappé aux marxistes, et l'expérience russe est là pour le rappeler en cas d'oubli, le danger que présente un tel État post-révolutionnaire, danger qui viendrait d'une augmentation de son champ d'action sur le plan de la construction socialiste.
Toute révolution, demain, courra un tel danger si, aujourd'hui, à la lumière de l'expérience russe, on ne tire pas les premiers enseignements, négatifs il est vrai, parce qu'ils indiquent ce qu'il ne faut pas répéter.
Un premier élément de ce danger réside dans la tendance assez sentimentale d'appeler l'État post-révolutionnaire : "État ouvrier".
Si l'on peut parler de dictature du prolétariat, on ne peut pas parler d'"État ouvrier". La dictature du prolétariat indique la nécessité pour la classe ouvrière d'employer une forme politique d'abord pour imposer la société socialiste. La dictature du prolétariat exprime la volonté de la classe d'imposer la seule solution historique au monde capitaliste décadent et en crise permanente : la RÉVOLUTION MONDIALE et la CONSTRUCTION DU SOCIALISME ; et c'est une FORCE IDÉOLOGIQUE qui a à son service l'État post-révolutionnaire pour ce qui est de la lutte contre la bourgeoisie, et les organismes socialistes pour ce qui est de la révolution et de la construction socialiste.
L'État ouvrier, au contraire, indiquerait plutôt la perpétuation d'une société divisée en classes et tendant par sa force de coercition à sauvegarder découlant de cette société de classes. Car la notion d'ouvrier est indissolublement liée à la notion de classe bourgeoise, et la tâche de la dictature du prolétariat c'est la société sans classes.
Ces deux notions -dictature du prolétariat et État ouvrier- sont donc en contradiction flagrante ; les identifier donnera comme résultat de confondre les tâches bien distinctes de la dictature du prolétariat et de l'État post-révolutionnaire, confusion qui nous ferait répéter l'expérience étatique russe.
Nous répétons : il n'y a pas d'"État ouvrier" après la révolution car la tâche de cette dernière consiste essentiellement à faire disparaître le système d'exploitation capitaliste, les classes antagoniques, et nous entendons par là non seulement la classe bourgeoise mais aussi la classe ouvrière.
Cet État, n'ayant donc pas à sauvegarder les privilèges de la classe ouvrière -privilèges qui ne peuvent être que les chaînes et l'esclavage-, a, au contraire, à lutter contre le retour d'un système économique qui ré-instituerait les classes ouvrière et bourgeoise. Cet État ne peut se dénommer "ouvrier". Et ceci n'est pas une querelle de mot.
Ainsi, une fois compris la tâche de l'État post-révolutionnaire, nous ne nous illusionnerons plus sur lui jusqu'à en faire le but de la révolution.
De plus, ayant limité son action coercitive, nous diminuerons du même coup ses possibilités d'intervention dans la construction socialiste et surtout dans les nouveaux rapports sociaux et politiques.
L'État post-révolutionnaire - mal que nous héritons des sociétés divisées en classes, ne joue un rôle que dans ce qui rattache encore la révolution aux formes passées ; et nous devons comprendre par-là que la lutte contre le capitalisme. Et nous ne devons jamais perdre de vue que, peut-être, demain, le mot capitalisme pourra cacher une immixtion de l'État dans les nouveaux rapports sociaux. L'histoire ne délivre pas de garantie car le problème est toujours de nature idéologique.
De par sa fonction unique de lutte contre le capitalisme, l'État doit dépérir avec la disparition par l'anéantissement du capitalisme. Ce dépérissement que Engels pouvait considérer comme aboutissement logique et fatal de la révolution, l'expérience russe nous a prouvé qu'il nous faut avoir plus de garantie. Et cette garantie ne peut résider que dans la méfiance de la classe ouvrière envers l'État post-révolutionnaire et sa volonté de le faire dépérir, au besoin par la force.
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Cette méfiance envers l'État post-révolutionnaire, la classe ouvrière la ressent car ELLE NE S'IDENTIFIE JAMAIS AVEC CET ÉTAT.
Quand nous parlons de la classe ouvrière, nous n'entendons pas seulement la masse anonyme des ouvriers mais aussi son organisme idéologique : le parti, ses organismes de construction socialiste : les soviets, ses organismes de défense de ses intérêts immédiats et économiques, les syndicats.
Les grands problèmes post-révolutionnaires seront donc la résolution des rapports délicats entre le parti, les soviets, les syndicats et surtout la classe dans son ensemble avec ses tendances retardataires en son sein. Car de la confusion qui naitrait dans ces rapports, l'État post-révolutionnaire pourra se perpétuer et remplacer les solutions idéologiques et socialistes par la solution toujours employée : la force coercitive.
La résolution de ces rapports sociaux, condition pour la construction d'un mode de production de société sans classe, ne sera pas aisée et facile et surtout ne s'acquerra pas du premier coup. La classe et son avant-garde n'a pas le sens divinatoire.
Une seule garantie nous est donnée -et elle est bien petite-, c'est de ne jamais confondre les problèmes vitaux avec les problèmes organisationnels, c'est-à-dire disciplinaires. Et c'est en ceci que réside la DÉMOCRATIE SOCIALISTE ; c'est aussi la seule possibilité d'élever la conscience socialiste de demain. Préparons-nous aujourd'hui à admettre que demain nous pourrons faire des erreurs, les amoindrir par le seul travail de discussion théorique et politique des problèmes socialistes, et ne pas élever, par la force, l'infaillibilité au rang de méthode révolutionnaire. Mais aussi ne crions pas à la contre-révolution si des erreurs sont commises, car cette méthode ne résout rien ; elle n'indiquerait que des tendances socialistes utopiques et, par-là, retardataires.
SADI
L'absence de toute analyse sérieuse des événements des dernières années et des forces qui, par leur présence ou absence ont déterminé l'évolution des événements dans un sens profondément révolutionnaire est actuellement le trait frappant des militants révolutionnaires et des groupes qui se disent d'avant-garde. L'habitude prise d'appliquer des schémas tirés du passé aux situations nouvelles, réelles qui se présentent a en quelque sorte libéré les militants du souci de la nécessité de se livrer à des études qui leur semblent pénibles et les fatiguent. À quoi bon, se disent-ils, analyser, étudier la situation présente quand, d'après les schémas, ils savent ce qu'elle devrait être. Il ne leur reste qu'à savoir bien appliquer la tactique adéquate... et à bien organiser l'agitation.
Il est dans l'ordre des choses qu'avec un tel esprit la plupart des groupes devaient proclamer "révolutionnaire" ou "pré-révolutionnaire" ou, plus prudemment, "cours montant des luttes de classe" la situation qui a surgi à la cessation de la guerre. Ils estimaient inutile de s'arrêter sur la signification des premières tentatives d'action de classe du prolétariat italien en 1943 et sur la défaite subie. Ils voyaient encore moins l'importance de la destruction du foyer de révoltes qu'était l'Allemagne au début de 1945. Ils proclamaient l'ouverture d'une situation révolutionnaire, non en partant de l'analyse de la situation réelle qui, elle, était un produit de défaite, de dévoiement de la classe et, en conséquence, profondément réactionnaire, mais en vertu du schéma du lendemain de la première guerre mondiale et de la vague révolutionnaire qui a suivi.
Il n'est pas étonnant que les groupes qui venaient directement du trotskisme - où, pendant des années, ils ont désappris à penser - aient été les plus acharnés à présenter la situation réactionnaire du lendemain de la guerre comme une situation de montée révolutionnaire, et à se livrer à la phraséologie la plus ronflante et la plus creuse. Tel le groupe qui a quitté l'organisation trotskiste à la fin de 1944 pour constituer, avec le RKD, l'Organisation Communiste Révolutionnaire. Si ce groupe s'est distingué du trotskisme en rompant avec "la défense de l'URSS" ce qui représentait indiscutablement un grand pas en avant -, il avait néanmoins gardé en héritage toutes les tares du trotskisme et, en premier lieu, celui de remplacer l'analyse et la pensée par la phrase et le schéma. C'est ainsi que le dernier numéro de son organe "Le pouvoir ouvrier", sorti en mars 1946, portait en gros titre : "La révolution inévitable". Cette affirmation idéaliste et mystique - que l'on pourrait à la rigueur admettre comme une profession de foi - tenait lieu et place d'analyse de la situation. "Le pouvoir ouvrier" ne paraissant plus depuis, "la révolution inévitable" apparaît maintenant comme le dernier cri d'un désespéré.
La réalité n'ayant pas intégré le schéma comme le demandaient les "vrais bolcheviks" (OCR), le désespoir de l'OCR fut immense et sa déception fut telle que, dans la rage de son amertume, il s'en est pris à ses idoles et les a brûlées.
Hier on pouvait concevoir autrement que la situation après la deuxième guerre mondiale devait reproduire fidèlement la situation du lendemain de la première guerre, c'est-à-dire la montée de la vague révolutionnaire. Mais la réalité d'aujourd'hui n'est pas une montée révolutionnaire. Alors c'est que les schémas mentent ; on nous a menti sur la réalité d'hier ; c'est qu'Octobre 1917 ne fut pas non plus révolutionnaire ; tout ce qu'on nous a dit ou enseigné sur l'histoire n'est que mensonge. Le système des schémas continue à tenir lieu d'examen critique mais, cette fois, à rebours.
Ce n'est plus la réalité d'aujourd'hui qui doit entrer dans leurs schémas d'hier ; mais on exige de la réalité d'hier d'intégrer leurs nouveaux schémas crées aujourd'hui. Et toute l'histoire est refaite et corrigée d'après leur nouveau modèle.
Nos anciens "vrais bolcheviks", en désespoir de cause, n'ont pas compris leurs erreurs dues à leur schématisme politique et à leur méconnaissance théorique. Ils cherchent les responsables en dehors d'eux et, ainsi, ont-ils été amenés à se confronter à l'histoire, à découvrir qu'Octobre 1917 était le triomphe de la contre-révolution, que les bolcheviks, Lénine et Trotsky en tête, n'ont été que des ambitieux assoiffés du désir de domination et d'oppression, jusqu'à Marx et Engels qui deviennent les théoriciens et les représentants les plus qualifiés du capitalisme d'État.
Si le marxisme est avant tout l'étude objective de la réalité et l'effort de la comprendre pour pouvoir intervenir efficacement dans son évolution, il est tout à fait naturel que ceux qui placent l'intervention volontariste indépendamment et en dépit de la réalité des situations doivent trouver pour fondement à leur existence idéologique l'anti-marxisme.
L'aventure politique à laquelle aboutit ce mécanisme de la pensée, si médiocre que soit son importance pour l'avenir du mouvement révolutionnaire, comporte quand même un enseignement à méditer.
* * *
Il est absolument juste de constater qu'aucun des groupes issus tardivement et directement du trotskisme n'a su s'affranchir du mode de penser et de la façon d'être du trotskisme. Tous ces groupes, du RWL d'Amérique aux RKD et CR, conçoivent leur existence et la justifie par l'agitation plus ou moins grande qu'ils tendent à faire "dans les masses". Cela est tout à fait compréhensible pour les trotskistes qui considèrent qu'avec les thèses et les résolutions des 4 premiers congrès de la 3ème Internationale se trouvent achevées les données essentielles du programme de la révolution et de l'édification de la société socialiste, ainsi que les questions de la tactique et de la stratégie. Les résolutions et thèses des 4 premiers congrès de l'IC auront été non seulement justes au moment de leur élaboration mais encore seront valables pour l'avenir et seront considérés comme une série de préceptes applicables aux situations les plus variées. Il ne s'agirait plus, pour l'avant-garde du prolétariat, qu'à bien apprendre à appliquer ces préceptes et à faire le maximum d'agitation dans les masses, sur la base de mot-d’ordres appropriés et convenablement choisis, pour assurer une marche ascendante de la révolution jusqu'à son triomphe final.
Tout cela est d'une logique implacable et d'une simplicité déconcertante. Mais, dès qu'on se tourne vers la réalité des 25 dernières années, tout s'écroule et il apparaît que, non seulement les travaux des 4 premiers congrès n'ont pas assuré la marche triomphale de la révolution mais étaient incapables même de maintenir les cadres révolutionnaires existants et d'empêcher que les larges masses du prolétariat ne retombent à nouveau sous l'influence de l'idéologie bourgeoise et se laissent entraîner, dans tous les pays, à la participation du plus grand massacre que fut la deuxième guerre mondiale.
Si, dans les milieux révolutionnaires, on s'accordait généralement à considérer les conditions objectives de la révolution données par le fait de la crise permanente du capitalisme, il s'est avéré qu'il n'en a pas été de même en ce qui concerne la maturité du facteur subjectif de la classe appelée à accomplir cette révolution.
Il n'existe pas d'automatisme dans le rapport entre une situation objective existante et la prise de conscience qui peut accuser des retards notables. Cette immaturité de la conscience, déterminée par les conditions historiques dans lesquelles évoluent la formation et la vie de la classe, trouve son reflet dans les propositions inachevées et erronées du programme qui, en se cristallisant, deviennent autant d'éléments contribuant à la défaite de la classe. L'expérience vivante de la lutte, en confirmant certaines parties du programme et en infirmant d'autres, en faisant surgir des nouvelles données, des éléments nouveaux, rend nécessaire d'incessantes modifications et fait que le programme ne peut être conçu que comme une interminable élaboration et un continuel dépassement.
La rapidité foudroyante de la dégénérescence de la 3ème Internationale ne pouvait être expliquée uniquement et exclusivement par les défaites du prolétariat mais devait être également recherchée dans les énoncés du programme, dans les positions erronées qu'il contenait et qui ont par ailleurs grandement contribué aux échecs du prolétariat dans différents pays. Le problème de la révolution sociale, les conditions objectives une fois données, n'est pas une question de rapport de forces physiques entre le capitalisme et le prolétariat mais de rapport de forces idéologique. Et ce rapport de forces se trouve matérialisé et au plus haut point exprimé dans le programme du parti révolutionnaire de la classe. Quand, à la suite de grandes luttes révolutionnaires où tous les espoirs d'émancipation sociale furent permis, surgit non la victoire mais la défaite, celle-ci entraînera alors, dans son gouffre, les meilleures forces de la révolution et le parti de classe s'effondrera d'autant plus rapidement et complètement que son armature idéologique, ses principes et son programme, aura contenu plus de lacunes et d'erreurs et offriront une résistance moindre. Dans une telle période de recul, les forces révolutionnaires s'effritent et les militants passent les uns avec armes et bagages dans le camp de la contre-révolution, les autres désillusionnés se retirent et quittent la lutte, d'aucuns s'accrochent désespérément aux formulations passées des positions erronées et se consolent en s'usant dans une agitation stérile, d'autres encore brûlent leurs dieux de la veille les accusant d'avoir été impuissants à les préserver de la catastrophe, deviennent des "hérétiques" à la recherche de nouveaux dieux et passent leur temps à se venger, par les insultes, de ce qu'ils adoraient la veille.
Peu nombreux sont ceux qui ne perdent pas la tête, qui ne cherchent pas à tromper leur désespoir par des agitations vaines et ont une préparation théorique suffisamment solide pour éviter de tomber dans les fantaisies qui tiennent lieu de pensée aux autres. Ceux-là prennent le chemin de l'étude objective du passé, l'analyse minutieuse de l'expérience de la lutte et des causes et des conditions de la défaite, et soumettent le programme d'hier à un examen critique à la lumière de l'expérience. En se livrant à ce travail, ils s'efforcent non seulement de comprendre les enseignements de l'expérience –ce qui est une condition de l'action consciente de demain- mais ils continuent à forger l'arme de la révolution en élaborant les principes, en élaborant les fondements du programme nouveau, indispensable au prolétariat pour avancer et triompher dans sa lutte pour une société socialiste.
Cette tâche du militant révolutionnaire ne fut comprise, dans la période noire entre les deux guerres, que par une petite phalange de militants formant quelques groupes dispersés dans le monde et, au premier chef, par le groupe de la Fraction de Gauche Italienne qui donnera naissance à la Gauche Communiste Internationale.
La Gauche Communiste n'a jamais eu la prétention d'avoir résolu tous les problèmes laissés en suspens par l'expérience passée, ni de représenter la seule organisation révolutionnaire du prolétariat. Au contraire, la Gauche Communiste, considérant son travail comme une simple contribution à l'œuvre d'élaboration du programme communiste mais dont la réussite dépassait ses propres forces, exigeait la collaboration théorique active de tous les courants marxistes révolutionnaires qu'elle n'a cessé de convier à ce travail.
Isolée trop longtemps dans son effort, la Gauche Communiste Internationale n'a pas échappé complètement aux ravages et aux errements politiques et théoriques. L'éclatement de la guerre a trouvé la Gauche Communiste en pleine crise de luttes de tendances et a surpris la majorité de l'organisation professant la théorie de l'économie de guerre qui nie l'existence des antagonismes inter-impérialistes et la possibilité de guerres impérialistes généralisées. La guerre, elle-même, devait achever de disloquer la Gauche Communiste en plusieurs tendances évoluant séparément dans des sens politiques opposés, au point de retrouver, au moment de la libération, une de ces tendances qui avait participé aux Comités socialistes anti-fascistes.
Mais, dans les dernières années de la guerre et, pour prendre une date précise, à partir des événements de juillet 1943 en Italie, un certain nombre d'ouvriers a rompu avec les organisations qui, dans un camp ou dans l'autre, participaient effectivement à la guerre. Ces ruptures reflétaient moins une évolution individuelle qu'un processus plus profond de rupture avec la guerre impérialiste qui commençait à se faire dans la classe et qui s'est exprimé encore embryonnairement, dans les événements de 1943 en Italie et dans les manifestations contre la guerre au printemps 1945 en Allemagne.
La plupart de ces éléments ne sont pas allés plus loin que de rompre avec leurs anciennes organisations ; une faible partie a donné jour à des petits groupes organisés comme l'OCR et l'UCI en France, un petit nombre a rejoint les divers groupes de la Gauche Communiste. C'est surtout en Italie où la situation sociale était la plus convulsée qu'un nombre relativement important de trois mille ouvriers s'est regroupé autour des militants de la Gauche Italienne pour constituer le Parti Communiste Internationaliste de la Gauche Communiste Internationale.
Les prémices d'une reprise de lutte révolutionnaire contenues dans les troubles des années 1943 et début 1945 furent rapidement circonscrites et anéanties par le capitalisme international. Avec elles ont été également compromis les espoirs d'un regroupement et d'un renforcement du mouvement révolutionnaire international. Les groupes révolutionnaires qui avaient surgi périclitent, s'effritent ou se perdent dans des théories fantaisistes. La Gauche Communiste Internationale -emballée par la construction prématurée d'un nouveau parti en Italie, envahie par des jeunes éléments politiquement neufs, comme c'est le cas en Italie, ou venant du trotskisme, comme c'est le cas en France, et qui n'ont pas assimilé les idées fondamentales de la GCI- se jette dans l'agitation, croit le moment venu de la construction des partis et reproduit l'erreur si caractéristique du trotskisme dans le passé : la création hâtive et artificielle des partis et d'un Secrétariat International.
L'impatience est le point de départ de l'opportunisme et de l'aventurisme. Vivant toujours en retard d'une situation, la nouvelle majorité de la Gauche Communiste découvrira que la situation réactionnaire -qui s'est ouverte à la cessation de la guerre dans la deuxième moitié de 1945- est précisément celle d'un cours montant de luttes de classe. À chaque moment, elle verra les ouvriers se détacher des partis traîtres et les diverses péripéties des intrigues, des luttes et des arrangements entre les partis de la bourgeoisie pour l'exercice du pouvoir seront ridiculement interprétés en rapport avec "la menace du prolétariat", justement au moment où le prolétariat est malheureusement totalement absent de l'arène politique.
Chaque grève économique en Amérique sera saluée comme le début d'une offensive de classe et la grève des postiers en France -qui fut avant tout une machination électorale contre la clique stalinienne- sera vue sous l'angle d'un débordement spontané des chefs par les masses combatives. La situation internationale -qui, dans son ensemble, est celle de la continuation de la guerre sous une forme localisée en attendant la reprise généralisée-, les massacres en Grèce, en Iran, dans les colonies -qui n'expriment que le déchaînement des appétits des divers impérialismes luttant pour s'emparer du maximum de butin- seront doctement expliqués par la Fraction belge de la GCI comme le commencement de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire, transformation qui ne pouvait se faire qu'après la fin de la guerre. Pas moins que cela !
Les stupidités les plus criantes trouveront leur source dans cette appréciation complètement renversée de la situation réelle. Il n'est pas étonnant que, marchant ainsi à contre-sens et levant les pieds en descendant les escaliers, ceux qui dirigent la GCI (s'il est possible d'appeler "direction" une telle marche) voient d'un très mauvais œil et supportent mal les incrédules, ceux qui ne partagent pas leur façon originale d'apprécier les événements.
Il y avait crise dans la Gauche Communiste Internationale à la veille de la guerre ; il y avait formation de tendances et confrontation passionnée des positions que les années de guerre n'ont fait qu'accentuer. Les luttes d'idées n'ont jamais affaibli mais au contraire enrichi le mouvement révolutionnaire. Et même si des déviations apparaissent présentant un danger certain, on ne pouvait les surmonter par des décrets et des oukases mais uniquement en recourant à l'arme de la critique, de la discussion et de la clarification.
La Gauche Communiste Internationale, aujourd'hui, a résolu tous les problèmes, a liquidé toutes les divergences, a fini avec les tendances en son sein ; et ce miracle a été obtenu par l'élimination pure et simple des uns (dont nous sommes), par la réduction au silence des autres qui s'y prêtent (cas de la tendance Vercesi) et le triomphe de la bonne agitation stérile. Mais, en le faisant, la GCI a rompu avec ses traditions ; elle s'est vidée de son contenu, elle s'asphyxie dans un monolithisme et un manque d'oxygène ; et sous l'étiquette de la GCI revit aujourd'hui les conceptions et les méthodes d'un néo-trotskisme.
* * *
La correcte appréciation de la situation présente est une condition primordiale pour l'activité des militants et groupes révolutionnaires.
Cette appréciation se rattache étroitement à la compréhension qu'on a de l'évolution du capitalisme libéral classique vers sa forme capitaliste d'État ; à l'inévitabilité, dans la période présente, de l'inféodation de toute large organisation économique stable des ouvriers, comme les syndicats, à l'État capitaliste ; à l'inefficacité de toute lutte sur la base des revendications dites transitoires, économiques, démocratiques ; au problème de la participation aux campagnes électorales et de ce qu'on appelait la politique du parlementarisme révolutionnaire. La défaite subie par le prolétariat dès ses premières manifestations à la fin de la 2ème guerre mondiale montre non seulement l'immaturité du programme en ce qui concerne les principes et la stratégie qui doivent guider l'action révolutionnaire du prolétariat mais -et cela est encore peut-être plus important- la nécessité de réviser l'appréciation classique du capitalisme dont la capacité de résistance s'est avérée autrement plus redoutable que ne le pensaient les révolutionnaires au début de l'IC.
Durant les premières 20 années de notre siècle, le mouvement ouvrier s'est heurté au problème de l'impérialisme qui représentait un phénomène nouveau de l'évolution du capitalisme. De l'analyse économique de l'impérialisme et de son appréciation politique dépendait le développement révolutionnaire de l'idéologie de la 2ème Internationale ou sa dégénérescence et sa chute dans l'opportunisme et la trahison. Toute cette période est justement remplie de travaux sur l'impérialisme, problème auquel s'attaquent, sans exception, tous les théoriciens, tous les penseurs du mouvement ouvrier. Tous ont senti, dans la question de l'impérialisme, la question-clé et son importance telle que, même dans la période fiévreuse de la révolution entre février et octobre 1917, Lénine et les bolcheviks estiment indispensable de modifier leur programme et de le compléter par une analyse de l'impérialisme.
Ce qui valait pour la question de l'impérialisme vaut pour la nouvelle phase du capitalisme : le capitalisme d'État.
Face au prolétariat n'existe plus un capitalisme individuel mais un État capitaliste ou même un groupe d'États capitalistes. L'État a cessé de jouer le rôle d'arbitre pour le maintien de l'ordre, pour devenir le maître capitaliste. Il possède aujourd'hui non seulement la force politique et de répression mais également tous les leviers de commande de la production et de l'économie de la société. La structure économique et politique a subi de profondes modifications qui entraînent à leur tour un changement profond dans les rapports entre les classes et modifient le comportement des classes dans leur stratégie de la lutte. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la Russie -où l'organisation sociale est telle que l'État est parvenu à empêcher, durant ces vingt dernières années, toute manifestation de lutte de classe, de remarquer que le prolétaire est en train de perdre sa position sociale de salarié-ouvrier libre pour se transformer en un type d'esclave moderne- pour comprendre toute l'importance que représente l'évolution du capitalisme moderne, de ses profondes modifications de structure et les conséquences que cela entraîne pour la lutte révolutionnaire du prolétariat.
Or une appréciation erronée de la situation présente frappe de cécité les groupes et les militants qui ne voient rien de tous ces problèmes et continuent tranquillement, en perroquets savants, à rabâcher les vieilles formules usées et à propager les vieilles conceptions périmées. Plus particulièrement, l'erreur d'appréciation de la situation présente entraîne une méconnaissance fatale des tâches actuelles des groupes et des militants d'avant-garde.
Dans un article paru dans Internationalisme n° 2 (organe de la FFGC), le camarade Chazé essaie de répondre aux arguments que nous avons donné dans notre article "sur les tâches politiques de l'heure" (Internationalisme n°1) où nous nous prononçons contre la fabrication artificielle des partis et pour la formation des cadres. Chazé est un vieux militant récemment converti aux idées de la Gauche Communiste, aussi intitule-t-il son article : "La formation du parti de classe, hier non, aujourd'hui oui".
Ce titre déjà prometteur est suivi d'une affirmation qui ne laisse subsister aucun doute quant aux intentions décidées de la FFGC. Voilà le début de cet article :
"Nous avons appelé les ouvriers les plus conscients à former le parti de classe. Et cet appel nous l'avons renouvelé dans ce journal et dans chaque réunion où il nous a été possible de nous exprimer. Parfaitement. Nous ajoutons même que notre organisation va travailler de toutes ses forces à cette formation du parti."
Et, après nous avoir expliqué l'impossibilité de former le parti hier, dans une situation qui allait déboucher dans la guerre, il tend à démontrer ce qu'il y a de changé aujourd'hui, "... ce sur quoi nous basons notre opinion que la formation du parti de classe est une tâche à entreprendre maintenant" :
"Ce qu'il y a de nouveau, c'est le développement lent mais indubitable d'un courant contraire à celui qui a entraîné les ouvriers dans la guerre."
"- Une cassure s'est amorcée entre les dirigeants politiques et syndicaux, staliniens et socialistes réformistes, et une partie des travailleurs."
"- ... le divorce amorcé (?) ne pourra que s'approfondir (évidemment) peu à pe ; plus nombreux seront les ouvriers qui se libéreront des mots d'ordre tendant à les asservir au capitalisme."
Il est évidemment difficile de discuter avec des gens qui, en guise d'arguments, vous offrent un tableau tiré de leur propre besoin de se consoler et ne pas désespérer. Tout homme qui a observé l'évolution politique en France depuis la "libération" chercherait en vain "le développement indubitable d'un courant contraire à la guerre", à moins que l'absence de toute réaction des ouvriers, si petite soit-elle, contre le massacre en Indochine, leur profonde apathie soit cet "indubitable courant" qu'a entrevu Chazé. Quant aux cassures et divorces amorcés entre les dirigeants et les ouvriers qui "peu à peu etc.…", ce sont là des mots creux, dénués de toute réalité, n'ayant d'autres fondements que les sentiments et souhaits de l'auteur. Il est vrai que Chazé retombe, par instant, de ses nuages pour constater "et des huit mois après l'arrêt des hostilités que la situation générale internationale, aussi bien que nationale, évolue manifestement vers horizons bien noirs" ou bien encore "... le spectre d'une nouvelle guerre est là devant nous" et encore "certes les perspectives offertes par la situation restent sombres..." Mais cette réalité le terrifie tellement qu'à l'instar de l'autruche il préfère se cacher la tête pour ne plus la voir. La contradiction est évidemment criante entre ce "spectre de la guerre" qui est devant nous, entre cette situation générale qui "évolue vers des horizons bien noirs" et ce cri du début Aujourd'hui, oui. Parfaitement." C'est là une manifestation typique de l'héroïsme de la peur plutôt qu'une démonstration politique. De crainte de tomber dans un pessimisme noir, on a recours à l'optimisme de commande. La seule alternative que Chazé et la FFGC semblent connaître c'est le désespoir ou la formation maintenant du parti de classe. "Parfaitement."
Nous ne savons pas si la méthode Coué a des rapports avec le marxisme mais c'est certainement cette méthode qu'ils appliquent en guise d'analyse. "Avant la guerre, nous dit l'article, seuls des individus en pleine maturité politique purent se détacher du stalinisme ; il n'en est plus de même aujourd'hui. Déjà, en France, l'expérience du Front populaire avait provoqué le début d'une rupture avec de larges couches de militants. La guerre stoppa ce processus. Actuellement IL A REPRIS ET IL S'ACCÉLÉRERA car les dirigeants staliniens ont fait le pas décisif ; ils ont participé au gouvernement."
Ne nous arrêtons pas sur le dernier argument qui est tout hypothétique et qui fait partie de cet arsenal de schémas connus. L'expérience des 40 dernières années de participation des socialistes aux gouvernements sans que ces partis aient fatalement perdu la confiance des larges masses ouvrières, comme on s'y attendait, devrait inciter à plus de prudence dans l'emploi de cet argument qu'on voudrait décisif. Mais, pour revenir à ce processus de rupture avec le stalinisme qui, parait-il, "a repris et s'accélérera", Chazé pouvait vérifier immédiatement sa prophétie. Aux élections à l'assemblée nationale -qui ont eu lieu quelques jours après son article- le parti stalinien est sorti renforcé, premier parti de France totalisant plus de 5 millions de voix. Mais allez discuter avec un adepte de Coué. L'article ne pouvait se terminer, naturellement, sans une prosternation -qui est de règle- devant le Parti Communiste Internationaliste d'Italie : "Ils nous donnent l'exemple de ce qui peut être fait. Cet exemple nous le suivrons."
Le PCI d'Italie, entre autres, donne l'exemple de la participation aux élections parlementaires et municipales. Un exemple à ne pas suivre. Il fait sienne la vieille position de l'IC qui a fait faillite sur la question syndicale : militer pour conquérir la direction syndicale. Dans ce but, le PCI forme des minorités syndicales dans la CGT d'Italie. Encore un exemple plutôt à ne pas suivre. Tout démontre que la constitution du parti en Italie fut prématurée et que cette constitution préjuge gravement du développement idéologique des militants. Exemple à méditer et à ne pas répéter. Et puisque nous parlons d'exemple, nous disons que l'article en question est bien un exemple parfait de ce que c'est de comprendre une situation à l'envers. ET SURTOUT À NE PAS SUIVRE.
(à suivre)
Marco
"L'opportunisme veut tenir compte d'une situation de conditions sociales qui ne sont pas arrivées à maturité. Il veut 'un succés immédiat'. L'opportunisme ne sait pas attendre et c'est pourquoi les grands événements lui paraissent toujours inattendus." Trotsky ("1905", la réaction et les perspectives de la Révolution)
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La FBGC[1] vient de publier le premier numéro d'une revue imprimée "Entre deux mondes". Le numéro de cette revue est entièrement consacré à l'affaire espagnole. De nombreuses remarques s'imposent à nous à propos du contenu de cette brochure.
La première et la plus importante, c'est sur l'idée qui semble avoir présidé consistant à présenter la situation de 1936 en Espagne et dans le monde comme ayant une analogie avec la période présente.
Extrêmement curieuses l'inconscience et la naïveté des camarades de la FB qui présentent une étude historique et veulent lui donner un rapport avec la situation actuelle en disant : "Voyez quelles sont les expériences que nous avons faites et les leçons que nous en avons tirées.", alors qu'en réalité leurs faits et gestes, leurs actions politiques et certaines de leurs positions pratiques sont en contradiction d'un jour à l'autre, d'un lieu à l'autre.
Dans cette brochure il y a quatre parties : un éditorial, un article dit "d'actualité", une citation d'un article de Maurice donnée comme axe idéologique de la brochure, un article posthume de Jehan écrit en polémique dans la scission au sein de la Ligue des Communistes Internationalistes belges contre la tendance Henneau.
L'article, ou plutôt l'étude de Jehan est très sérieuse et, de plus, a la valeur d'une prise de position de classe dans une des périodes historiques les plus noires du mouvement ouvrier. C'est sur la base de la position exprimée par Jehan que s'est constituée la Fraction belge. Dans l'étude de Jehan, on voit presque le développement de la pensée critique du militant en face des problèmes. Il passe chaque fait en revue ; sa position ne se complète qu'au fur et à mesure de la poursuite de son analyse, elle ne se dégage pleinement qu'à la fin ; et il semble qu'il en est de même dans le processus de la pensée du militant.
Ce texte a incontestablement une très grande valeur quoiqu'ayant une forme polémique et que la position ne soit dégagée pleinement plutôt après réflexion sur l'article lui-même. Cela est tout à fait normal et c'est ce qui fait l'intérêt et la valeur aujourd'hui pour nous.
Jehan, dans une telle période historique, dégage peu à peu une position de classe. Il démontre ici toute la signification de classe de l'antifascisme et se dresse pour appeler les ouvriers à ne pas participer à la guerre impérialiste. Tandis que tout ce qui "l'accompagne" dans le reste de la brochure, en plus d'une fausse position, met la FB dans une situation grotesque.
En effet, non seulement les camarades de la FB semblent vouloir remettre à l'ordre du jour le dilemme fasciste-antifasciste pour la préparation idéologique à la 3ème guerre impérialiste mondiale mais encore ils ont bien montré, dans les faits, que, s'ils tirent les enseignements de l'antifascisme pour les autres -c'est-à-dire le mouvement ouvrier international- eux ont embrassé l'idéologie bourgeoise antifasciste et ont réalisé le plus beau front unique, réédition d'un "frente popular italien en Belgique.
"Mais vous êtes des maniaques, des hystériques !" nous réplique-t-on, "La position de participation au Comité anti-fasciste de Bruxelles a été condamnée par le CC[2] du PCI d'Italie, par la FFGC[3] et par le BI[4] ; cela ne vous suffit pas encore ?"
Oh que oui ! Il nous suffit seulement, en conclusion à toutes ces "décisions", "résolutions" et "condamnations", de signaler
1. que ce sont ceux qui ont été "condamnés" qui publient un bulletin dans lequel est exprimée "la ligne" de l'organisation ; et que ce sont justement ceux-là qui ont fait le Comité anti-fasciste de Bruxelles et qui restent intégralement sur leur position et qui cessent d'affirmer à qui veut bien les entendre qu'ils sont prêts à recommencer, dans une situation identique, la même politique !
[Ici, nous ne condamnons pas seulement la position de ces camarades mais surtout leur attitude de "soumission honteuse" à "la ligne".]
2. qu'intéressant également est de rappeler que la FFGC - deuxième édition - a été formée avec, comme élément premier, ceux-là justement qui avaient scissionné d'avec la FI sur cette même question espagnole avant la guerre et que ces camarades ont exprimé publiquement qu'ils étaient entrés avec leurs positions, sans aucun abandon, que c'était au contraire la GCI qui avait "fait des concessions" sur ce terrain.
Dans ces conditions il n'y a plus qu'à "tirer l'échelle" devant l'inconséquence politique d'une organisation, la lâcheté des militants et les petites cuisines à qui l'on mêle la figure "du camarade mort dans les camps de concentration de la bourgeoisie allemande", Jehan, qui eut, en son temps, plus de décision et de valeur que tous ces Gauche-communistes en peau de caméléon d'aujourd'hui.
* * *
L'axe de la brochure se trouve être une courte citation d'un article de Maurice intitulé : "L'Espagne sanglante, terre d'élection de la contre-révolution mondiale".
Ici on émet l'idée que, en cas de perspective d'une 3ème guerre mondiale, l'Espagne serait de nouveau le théâtre des prémisses du conflit.
Il n'y a aucune identité entre la situation présente et celle de 1936, quoique les perspectives nous paraissent, en toute évidence, évoluer vers une 3ème guerre mondiale.
En 1936, l'affaire d'Espagne a été la conclusion de tout un cours historique de recul du prolétariat en même temps qu'un des premiers actes de la guerre impérialiste généralisée. Il fut le plus important dans le sens des conclusions historiques qu'il permettait de tirer pour l'avant-garde, pour sa préparation idéologique à la guerre.
Mais aujourd'hui le terrain de préparation idéologique à la guerre est déplacé. Il ne se trouve plus sur le terrain de fascisme/anti-fascisme. Aujourd'hui tout le monde accuse son voisin de fasciste : les États-Unis et la Grande-Bretagne parlent du régime fasciste stalinien. Les staliniens parlent du fascisme des capitalistes anglo-américains. La droite accuse la gauche de fascisme rouge et la gauche traite la droite de fasciste comme une tradition de la droite fasciste. Les staliniens appellent même les trotskistes "hitléro-trotskistes".
Les uns et les autres ont très peu de mal à se convaincre de fascisme, l'époque présente restant profondément viciée par tout ce que le vrai fascisme a légué à la société corrompue et décadente du capitalisme mourant. De plus les contradictions actuelles du régime créent une exacerbation des rapports entre les classes, les différents secteurs capitalistes, les individus eux-mêmes ; une telle exacerbation qu'on peut dire que, quoique dépassé, le fascisme est plus que jamais présent dans toute la société actuelle.
On ne peut aujourd'hui parler sérieusement de lutte contre le fascisme sans voir, en son nom, se dresser de toute part gauche, droite, centre etc.
Le terrain de préparation idéologique à la prochaine guerre se trouve dans le dilemme anglo-américain/russe. Et c'est au travers du mot-d'ordre, aujourd'hui dépassé et devenu réactionnaire, du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" et au nom de la liberté et de la démocratie que déjà se joue le premier acte de préparation à la prochaine guerre.
La Russie se bat sur ses frontières en attaques défensives contre l'impérialisme américain. C'est tantôt en Iran, en Inde, en Chine du nord ou en Grèce que des "soulèvements" nationalistes viennent en réalité à point pour défendre les intérêts et le jeu de l'impérialisme russe.
Aujourd'hui, c'est en Indochine, demain en Palestine, après-demain de nouveau en Grèce ou en Chine ; la lutte se poursuit.
Si demain une "guerre civile" devait conclure le cours vers la guerre et ouvrir le conflit généralisé, nous pencherions plutôt pour un pays comme la France.
* * *
Pour terminer ces quelques remarques, citons encore :
Curieuse conception du sens historique de la dictature du prolétariat. Curieux parallèle entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste. Que ces camarades ne se plaignent pas quand des Rodion ou des Méric montrent le socialisme, le marxisme comme la théorie du capitalisme d'État. Ce n'est somme toute que l'envers de la même médaille, les uns et les autres partant de conceptions erronées, bizarrement tronquées du socialisme et de la dictature du prolétariat.
* * *
Une dernière remarque :
Les leçons jaillissent avec une telle spontanéité chez ces camarades qu'ils ne font que répéter comme des perroquets tous les bégaiements du bolchevisme sur "l'État ouvrier", "la révolution dirigée par le parti" et sur "les soviets". Toujours la même ligne "bolcheviste-léniniste", les mêmes fadaises que le trotskisme sur ce sujet.
La FB ne cesse de répéter, dans tous ses écrits, que la garantie de réussite dans la prochaine révolution se trouve assurée si tous les militants lisent bien "L'État et la révolution" de Lénine et s'ils en tirent les enseignements nécessaires.
Or, si la révolution russe a apporté un enseignement pour l'avant-garde c'est surtout, au sujet de l'État, un enseignement négatif. En effet toute l'expérience de "l'État ouvrier" est inscrite comme "à ne pas refaire", en premier, dans la longue liste des enseignements de la révolution russe. "L'État et la révolution" de Lénine est un essai fait "à-priori", incomplet et contenant de grandes lacunes confirmées par l'expérience de "l'État ouvrier" russe.
L'État est par excellence l'instrument d'oppression des classes dominantes dans toute la longue histoire de la domination des classes.
Que la transformation de la société après la révolution exige la dictature momentanée de la dernière des classes opprimées de l'histoire et l'oblige à se servir d'une forme étatique de domination ne veut pas dire qu’il ne puisse jamais y avoir identité entre l'État et la classe ouvrière. En effet, même si le prolétariat a à se servir d'un appareil étatique et bureaucratique d'administration et d'oppression, il doit toujours rester indépendant vis-à-vis de celui-ci et le considérer, historiquement, comme une survivance de tous les États précédents qui ont maintenu les classes opprimées dans la servitude. Rien ne nous dit en effet que "le dépérissement de l'État", considéré par Engels comme automatique, ne doive être précipité par la volonté révolutionnaire du prolétariat. L'État reste et restera toujours un instrument réactionnaire et conservateur, non seulement étranger mais ennemi de tout ce qui est révolutionnaire (À ce sujet, voir Internationalisme n° 9 : "Thèses sur la nature de l'État et la révolution prolétarienne").
Pour ce qui est de la direction de la révolution par le parti, nous savons très bien quelle signification elle a chez ces camarades. Il s'agit d'une conception bureaucratique, monolithique du Parti-Dieu qui conduit d'un côté au stalinisme et de l'autre à une conception négative, individualiste comme celle exprimée récemment par A. Koestler.
Le parti dirige la révolution dans le sens où il la représente idéologiquement. Dans ce sens , une nouvelle conception du parti doit se former dans une nouvelle situation révolutionnaire, en correspondance avec les nouvelles tâches qui se présenteront au prolétariat. Pour l'instant le parti est en gestation ; ce sont les différents groupes qui tendent vers la révolution et cherchent à constituer un programme futur, à montrer justement les nouvelles tâches. De toutes façons, les idées exprimées par Lénine à propos du centralisme et par Rosa Luxemburg à propos du démocratisme sont dépassées. La démocratie n'est pas une garantie en soi et le centralisme poussé jusqu'au monolithisme est une grave entrave au développement idéologique du parti. Il faut dépasser et faire une synthèse qui fasse du parti l'avant-garde vivante du prolétariat destiné à faire la révolution et à être capable d'évoluer sans cesse vers le socialisme et le communisme, c'est-à-dire à englober réellement en son sein toutes les possibilités réelles d'évolution idéologique vers un stade sans cesse supérieur. Tout en restant, aux heures de la révolution et après, capable d'être ce que le parti bolchevik fut aux heures de la révolution d'octobre 1917. Le problème est loin d'être résolu et mieux vaut s'expliquer que de répéter les phrases creuses, aujourd'hui malheureusement chargées d'un sens funeste, sur le parti "directeur" de la révolution. La FB n'a malheureusement rien apporté de nouveau, pas même des balbutiements sur toutes ces questions ; elle ne fait que répéter, d'une façon monotone, des conceptions inachevées, souvent erronées, à travers des phrases toutes faites et équivoques.
Philippe.
Nous commençons dans ce numéro d'Internationalisme la publication de l'ouvrage de J. Harper : "Lénine en tant que philosophe".
Cette brochure de plus de 100 pages est parue en 1937 en allemand. De larges extraits ont été publiés dans plusieurs revues d'avant-garde en Amérique. Elle paraît aujourd'hui, pour la première fois, en France. Malheureusement nos faibles moyens ne peuvent assurer une grande diffusion, en une édition imprimée, comme nous aurions voulu le faire, de ces écrits en tous points remarquables.
J. Harper occupe, dans le mouvement révolutionnaire, une place prépondérante dans la lutte contre les déformations idéologiques et l'opportunisme politique. Dans cet ouvrage il aborde des problèmes fondamentaux du mouvement ouvrier et de l'idéologie marxiste. Que l'on soit d'accord ou non avec toutes les conclusions qu'il donne, personne ne saurait nier la valeur énorme de son travail qui fait de cet ouvrage au style simple et clair un des meilleurs écrits théoriques des dernières décades.
Dans "Lénine en tant que philosophe", J. Harper continue la voie de la pensée socialiste dans ce qu'elle a de plus scientifique et de plus dynamique. À ce titre, il apporte une contribution de premier ordre au mouvement révolutionnaire et à la cause de l'émancipation du prolétariat.
La dégénérescence de l'IC a entraîné un désintéressement inquiétant dans le milieu de l'avant-garde pour la recherche théorique et scientifique. À part la revue Bilan -publiée avant la guerre par la Fraction italienne de la Gauche Communiste- et les écrits des Communistes de conseils -dont fait partie le livre de J. Harper-, l'effort théorique du mouvement ouvrier européen est quasi inexistant. Et rien ne nous paraît plus redoutable, pour la cause du prolétariat, que l'engourdissement théorique dont font preuve ces militants.
Parlant du magnifique développement qu'a connu le mouvement socialiste en Allemagne, dans les années 1870, Engels explique qu'une des raisons, et non la moindre, de ce développement est le fait que les ouvriers d'Allemagne ont conservé ce sens de la théorie presque complètement perdu par les classes dites "éclairées" ; et il ajoute :
"Combien est immense cet avantage ; c'est ce que montrent, d'une part, l'indifférence à toute théorie qui est une des principales raisons pour lesquelles le mouvement ouvrier anglais progresse si lentement malgré la magnifique organisation des métiers et, d'autre part, le trouble et les hésitations qu'a provoqué le proudhonisme, sous sa forme primitive, chez les Français et les Belges et, sous sa forme caricaturale - que lui a donnée Bakounine -, chez les Espagnols et les Italiens."
Jamais encore le mouvement ouvrier n'a connu, plus qu'à l'heure actuelle, le trouble et les hésitations dont parle Engels. Cela est le produit, d'une part, de la longue chaîne de défaites terribles essuyées par le prolétariat dans tous les pays et, d'autre part, la conséquence de l'habitude prise par les militants révolutionnaires de substituer à l'étude des problèmes l'application des formules toutes faites.
Le marxisme a cessé d'être ce qu'il était pour Marx, Engels et leurs compagnons, c'est-à-dire une méthode d'investigation permettant de saisir la réalité sociale et d'intervenir. Il s'est transformé, entre les mains des adeptes bornés, en un catalogue de préceptes tout prêt à être appliqué aux maux sociaux. D'une méthode scientifique, ils ont fait du marxisme un système dogmatique. Et, plus que jamais, Marx aura eu raison de dire : "Moi, je ne suis pas marxiste."
Cette déformation du marxisme -que nous devons aux "marxistes" aussi empressées qu'ignorants- trouve son pendant dans ceux qui, non moins ignorants, font de l'anti-marxisme leur spécialité propre. L'anti-marxisme est devenu aujourd'hui l'apanage de toute une couche de semi-intellectuels petits-bourgeois déracinés, déclassés, aigris et désespérés qui, répugnant au monstrueux système russe issu de la révolution prolétarienne d'Octobre et au travail ingrat, dur de la recherche scientifique, s'en vont de par le monde, les cendres de deuil sur la tête, dans une "croisade sans croix" à la recherche de nouveaux idéaux non à comprendre mais à adorer.
Dans une période réactionnaire comme est la nôtre, la fuite et la désertion sont inévitables dans les rangs des révolutionnaires et les cris des sceptiques, devenus philosophie du désespoir, trouvent naturellement un certain écho parmi les militants.
Contre les apologistes ignorants et les non moins ignorants- destructeurs du marxisme, également nuisibles au mouvement d'émancipation de la classe ouvrière, les militants révolutionnaires ne sauraient réagir qu'en s'inspirant de ce conseil du vieil Engels :
"NE JAMAIS OUBLIER QUE LE SOCIALISME, DEPUIS QU'IL EST UNE SCIENCE, EXIGE DÊTRE TRAITÉ COMME UNE SCIENCE, C'EST-À-DIRE D'ÊTRE ÉTUDIÉ."
"Internationalisme"
(*) Pseudo d'Anton Pannekoek
Le 23 février se réunit à Londres -retenez bien le nom de Londres, c'est tout un programme- une conférence "pour les États-Unis socialistes d'Europe". C'est la résurrection du Bureau de Londres d'avant la guerre qui regroupait les différentes organisations internationales de "gauche" : POUM espagnol en vacances de ministérialisme, PSOP français ayant son derrière entre deux chaises, SAP allemand, ILP anglais et autres petits champions de l'anti-fascisme de gauche. C'est parait-il un troisième camp, celui de la démocratie, "du socialisme et de la liberté" ; les deux autres étant respectivement le camp russo-stalinien et le camp américano-capitaliste.
Qu'est devenu au juste le Bureau de Londres pendant la guerre ? Quelle a été précisément l'attitude de ces "socialistes de gauche" pendant les six années de massacre mondial ? ILS ONT PARTICIPÉ, TOUS SANS EXCEPTION, AU MASSACRE AUX CÔTÉS DES DÉMOCRATIES CONTRE LE FASCISME. Ils ont participé à la guerre aux côtés des démocraties anglo-américaines, comme l'expliquerait profondément l'un d'eux, A. Koestler, non "à cause de..." mais "en dépit de...". Ils se sont fait les pourvoyeurs du charnier impérialiste ; ils ont appelé les prolétaires de tous les pays à s'entre-tuer pendant six années, sur tous les points du globe, sachant bien leur indiquer "contre qui" mais sans pouvoir leur expliquer "pourquoi" il fallait qu'ils se fassent trouer la peau.
A l'heure décisive, ces pitoyables larbins pleurnichent sur "on n'a pas le choix", qu'entre deux maux il faut choisir le moindre et se consolent facilement, trop facilement, que "pour une fois nous serons du côté des vainqueurs".
Voilà ce camp qui va se réunir à Londres et que M? Pivert glorifie, dans la revue "Masses" de février-mars, en ces termes :
Quand M. Pivert parle de la "participation à la lutte indépendante", il faut entendre : la participation à la guerre 1939-45 aux côtés du bloc impérialiste anglo-américano-russe ; et quand il écrit "contre les ennemis de la révolution sociale", il faut lire : contre les armées de l'Allemagne et de l'Italie. Ces rectifications faites et le sens du texte rétabli, nous sommes parfaitement d'accord avec lui pour dire que cette "armature solide" est tout à fait qualifiée et tout désignée pour constituer le troisième camp dans et pour la 3ème guerre impérialiste. Le passé répond de l'avenir.
Les grandes manifestations et conférences internationales pour les Etats-Unis socialistes d'Europe ne tromperont personne. C'est la réplique anglaise et socialiste aux mascarades des congrès contre la guerre d'Amsterdam Pleyel, montées à la veille de l'autre guerre par la Russie stalinienne. Cette conférence, comme les autres, a pour tâche de mieux préparer les esprits des masses à la guerre et d'obtenir leur participation aux côtés de ceux qui la montent. Et pour que personne ne s'y trompe, citons encore ce passage :
Mais qui donc a déjà prononcé ce programme, presque en termes identiques, pour les pays actuellement réduits à l'impuissance ? N'est-ce pas Churchill à Lausanne ? N'est-ce pas tout le programme impérialiste du "bloc occidental" du gouvernement travailliste anglais ? Ainsi percent les oreilles d'âne des gauches "socialisme libertaire".
* * *
Un ami a été naguère choqué par une phrase blessante à l'égard de M. Pivert dans un article que nous avons publié alors que celui-ci était encore au Mexique. Il nous assurait que Pivert était un homme sympathique, loyal, sincère et tout. Cela se peut. Ce à quoi nous nous en prenons ce n'est pas à la personne mais à la fonction politique, au rôle qu'elle joue. Il ne faut pas confondre les deux. Toute atténuation de la critique de la fonction sous prétexte de la personnalité sympathique devient compromission et complicité politiques. Et c'est cela qu'il importe avant tout de ne pas faire.
Vercesi, lui aussi justifiait son apologie de De Brouckère sous prétexte de l'attitude très amicale de celui-ci dans les rapports personnels. Cela n'empêche qu'en tant que personnalité politique, De Brouckère présente exactement le même danger pour le prolétariat qu'un Vandervelde ou un Van Acker et qu'il est un grand complice du massacre du prolétariat pour la sauvegarde du régime capitaliste.
Bien sûr, tous les chefs socialistes ne sont pas individuellement des chiens sanglants, des Noske. Mais tous sont solidairement responsables de l'assassinat de Karl et de Rosa, tous ont activement participé, d'une façon ou d'une autre, à la sanglante répression de la révolution spartakiste allemande où des dizaines de milliers d'ouvriers ont trouvé la mort.
La bourgeoisie, pour régner, a besoin de Gallifet et de Cavaignac, de Thiers et de Gambetta, de Ebert et de Kautsky, de Hindenburg et de Hitler, de Franco et de Negrin, de Caballero et de Garcia, de Blum et de Laval. Sa domination ne serait pas possible autrement. Chaque homme politique, chaque parti politique de la bourgeoisie représente une pièce nécessaire et indispensable pour assurer la bonne marche de sa machine d'oppression. Et les "gauches", les "gauches socialistes" ont leur place tout indiquée, que rien d'autre ne saurait remplacer.
La gauche socialiste n'est pas en dehors du jeu. Sa fonction consiste à calmer les impatiences, à servir de feuille de vigne pour cacher la nudité monstrueuse du parti socialiste bourgeois. Comme les lévites dans la religion juive qui lavent les mains du grand sacrificateur, elle lave et essuie les mains des Noske, des mains rouges du sang des ouvriers. Le Parti socialiste sans sa "gauche" est aussi impossible que le régime capitaliste sans parti socialiste. Enlevez cette pièce et la machine ne tournera plus rond. Voilà pourquoi les socialistes, qui accomplissent les tâches les plus infâmes du capitalisme, veillent soigneusement à entretenir la reproduction, en leur sein, des tendances gauchistes, ces "enfants terribles" et tendrement aimés. Voilà pourquoi aussi la SFIO a réintégré triomphalement M. Pivert dans le parti à son dernier congrès.
Le Parti socialiste français vote des résolutions gauchistes de lutte des classes, de révolution sociale et tout ce que vous voulez, à son congrès, pour mieux permettre à ses hommes d'assurer "loyalement" la gestion de l'État capitaliste. De cette "loyauté", la bourgeoisie ne doute pas un instant, pas plus que le Parti socialiste ne doute de la "loyauté" de ses "gauches". La bourgeoisie confie au Parti socialiste les postes les plus importants de son État, y compris la Présidence de la République ; les socialistes confient les postes les plus importants de leur parti à la "gauche", celui de secrétaire général du parti au gauchiste Guy Mollet et celui de secrétaire général de sa plus importante fédération, la Fédération de la région parisienne, au "terrible "ultra-gauchiste Marceau Pivert. Un gouvernement socialiste homogène, avec Blum en tête, déclenche un ignoble massacre, une guerre de conquête coloniale en Indochine pour les intérêts impérialistes de la bourgeoisie française qui applaudit. Et le gauchiste Pivert de pleurnicher comme une vieille femme sur... les machinations de la clique militaire et fasciste, "au moment où la formation d'un gouvernement socialiste homogène allait mettre en danger leurs calculs de reconquête coloniale". Et encore un peu plus perfide "au moment où un ministre socialiste allait venir sur place pour étudier la situation ; à ce moment précis, l'attaque du Vietnam vient justifier la répression et la guerre".
Les socialistes Blum et Ramadier, présidents du gouvernement, le socialiste Marius Moutet, ministre des colonies, dirigent les opérations de brigandage impérialiste en Indochine où des milliers d'ouvriers et paysans français et surtout indochinois se font massacrer.
La gauche socialiste et les Pivert de tous poils gardent le silence pour ne pas gêner leurs petits copains au gouvernement ou versent des larmes de crocodiles, rejetant la faute sur "les cliques militaires et fascistes" ou sur le Viet-Minh qui a commis la maladresse d'attaquer au moment précis où Moutet se rendait sur place, ce qui, pour Pivert, ne peut que "justifier la répression et la guerre".
Les gendarmes du gouvernement socialiste embarquent de force les ouvriers de France, transformés en soldats, sur des bateaux à destination de l'Indochine pour faire d'eux de la chair à canon ; le ministre de l'intérieur, le socialiste Depreux, interdit toute réunion de protestation contre la guerre en Indochine et ses fidèles flics matraquent sauvagement les manifestants ; les "gauches socialistes" gardent pudiquement le silence. Où croyez-vous rencontrer cette "armature solide", ces militants révolutionnaires qui ont pu mettre à l'épreuve de fait "leur internationalisme" ? En attendant d'aller à Londres constituer le "troisième camp", ils sont à la tête de la manifestation chauvine de commémoration du 12 février 1934, jour d'une autre manifestation chauvine qui constituait une étape importante dans la préparation idéologique de la guerre de 1939. Sans trop savoir besoin de chercher, vous trouvez Pivert en personne, ce guignol révolutionnaire, à la tribune de cette manifestation d'union sacrée, entre un ministre stalinien et le préfet de police, cela certainement à titre de représentant symbolique du "troisième camp".
En se portant garant des sentiments nationaux et des services rendus au parti, le dernier congrès socialiste n'a pas voté à la légère la résolution de réintégration de M. Pivert. Par sa participation à la tête de la manifestation du 12 février, Pivert vient prouver qu'il n'est pas un ingrat. Rien ne permettait de croire en effet qu'avec sa lettre offrant ses services à De Gaulle pendant la guerre, sa carrière était finie ; au contraire, comme il vient de le démontrer, il a encore devant lui de biens beaux jours.
La gauche socialiste, le mouvement de "socialisme libertaire" et leur revue "Masses" se sont spécialisés dans la dénonciation des crimes du stalinisme et du monstrueux régime russe. Cette dénonciation absolument justifiée est toutefois unilatérale car ils semblent dénoncer d'autant plus fort les crimes russes et staliniens qu'ils couvrent par leur silence les crimes non moins monstrueux de leurs propres partis et des pays démocratiques que les partis socialistes dirigent. Leur indignation contre le stalinisme est d'autant plus suspecte qu'à travers lui ils entendent combattre le bolchevisme dans ce qu'il avait de plus révolutionnaire : sa lutte contre la guerre impérialiste, contre la défense nationale, pour la destruction par la violence révolutionnaire de l'État capitaliste, sa rupture et sa dénonciation de la trahison de la 2ème Internationale et de ses partis socialistes nationaux. "Masses" se sert volontiers de toute phrase, de toute critique faite par Luxemburg contre les bolcheviks mais elle oublie de souligner que ces divergences se situaient dans le camp de la Révolution ; et quelle que pouvait être l'ampleur de ces divergences, la solidarité révolutionnaire entre Rosa et Lénine fut inébranlable et absolue, face aux partis socialistes de tous les pays dont la trahison inspirait, à elle comme à lui, les plus profonds dégoûts et mépris.
Et quand ces hommes -qui se disent de gauche, révolutionnaire et internationaliste- se présentent devant le prolétariat, même s'ils sont animés des meilleures intentions, les ouvriers ne peuvent que manifester la plus extrême méfiance et répéter ce vieux proverbe qui dit "garde-nous de nos 'amis', de nos ennemis nous saurons bien en venir à bout !"
GM
Un des problèmes que l'avant-garde n'a jamais étudié avec sérieux et a préféré toujours répéter les données simples et trop vague d'une époque révolue, c'est bien celui des revendications économiques.
Depuis le début du siècle, la tactique de lutte de classe quotidienne et revendicative n'a pas varié d'un pouce.
Toujours à l'affût du moindre incident entre salariés et patrons, les militants ont cherché à établir surtout une échelle de revendications économiques qui puissent se faire comprendre par les "ventres ouvriers".
Nous nous expliquons plus clairement. Pour les militants, les seuls problèmes que les travailleurs peuvent comprendre sont ceux de leur subsistance quotidienne. Hormis ceux-ci, ils n'ont d'oreille pour aucun problème social ou politique.
Comme ce stade de lutte de classe ne dépassera jamais la phase de la société actuelle - les revendications n'exprimant en réalité qu'un marchandage entre possesseurs de force de travail, les ouvriers, et les loueurs de force de travail, les patrons ; marchandage normal dans une économie échangiste capitaliste -, il semble n'exister aucun moyen de faire comprendre à la masse ouvrière la relation qu'elle doit faire entre la lutte quotidienne économique et son but politique et social.
Nos braves militants se réfèrent alors, comme à une formule magique, au principe selon lequel, au travers des luttes quotidiennes, fatalement la classe arrivera à comprendre -toujours au travers de son "ventre"- les problèmes politiques de classe.
Non seulement cette tactique est fausse dans sa compréhension de la lutte de classe mais aussi parce qu'elle ne tient nullement compte et des périodes de lutte et des conjonctures.
***
La lutte quotidienne contient en elle tous les éléments permettant de dénoncer les abus de la société capitaliste actuelle mais surtout de révéler et de faire comprendre à la classe ouvrière les lois de l'économie bourgeoise ainsi que celles qui la conduisent à creuser sa propre tombe. Dans la lutte quotidienne, on ne retient le plus souvent que les éléments dénonçant les abus de la présente société.
En insistant sur ce côté dans le travail de propagande journalière, on n'abaisse pas plus le sujet au niveau des "ventres ouvriers".
Ce qui est compréhensible pour les travailleurs, c'est leurs conditions de vie. Chaque jour ils se rendent compte de leur standard de famine. Si l'on ne s'attache qu'à leur montrer le côté abus qui cause leur misérable condition, ils sont de toute façon portés à réfléchir avec leur cerveau ; mais fait plus grave : ils ne saisissent pas -et là il n'y a aucune fatalité qui puisse les guider- que, dans la société capitaliste, quel que soit le redressement des abus, leur condition restera toujours misérable.
Engels avait raison en disant que le serf était capable de connaître la part de travail qui revenait au seigneur, tandis que l'ouvrier, quand au bout d'une journée il reçoit son salaire, il lui est impossible de savoir si c'est huit heures ou quatre heures qu'on lui paie.
Ce côté du système capitaliste est une véritable arme contre le prolétariat, surtout quand l'État devient le capitaliste. Si l'avant-garde se plie au niveau de la lutte syndicale, elle se bat et se défend sur le terrain capitaliste où elle est surement battue car la bourgeoisie, au travers de ses partis est capable de la plus grande surenchère verbale et nominale (augmentation des salaires, rendement, travail à la pièce sont synonymes, en système capitaliste, de hausse du coût de la vie à un pourcentage supérieur).
Ce qui devient une arme redoutable contre la bourgeoisie, c'est quand l'avant-garde, tout en dénonçant dans chaque lutte les abus du système de production et tout en posant la nécessité de lutter contre la condition de (...) des ouvriers, explique -en le disant tout haut et en portant l'accent dessus- que le système actuel n'est gros que de nouvelles misères pour les travailleurs, non en raison de l'esprit de lucre seulement des patrons mais parce que le système creuse sa propre tombe du point de vue économique, et par là du point de vue social et politique ; que la tâche de la classe ouvrière ne consiste pas à se laisser entraîner dans le gouffre capitaliste mais, au contraire, à réagir contre la famine par la seule solution de classe : la révolution.
Et c'est sur ce dernier côté de la lutte quotidienne que l'avant-garde doit axer son travail de propagande et d'agitation. le prolétariat est tout aussi apte à comprendre la portée politique de la lutte que sa portée économique. Cette compréhension n'est pas fonction du niveau intellectuel des masses mais de deux facteurs d'importance égale, bien que le 2ème dépende du premier :
Voilà pourquoi nous disons que les militants aujourd'hui ne tiennent pas réellement compte de la période et de la conjoncture du moment.
Nous connaissons depuis pas mal de temps des organisations tel le PCI, l'UCI ainsi que la FFGC qui font la quotidienne expérience de rassembler quelques ouvriers sur des mots d'ordre économiques et d'en être quitte à les voir se désintéresser et s'enfuir dès que ces organisations se dévoilent politiquement. Un fait devrait donc être acquis : si les ouvriers ne comprennent pas le côté politique de leur lutte quotidienne, leur méthode pourrait être fausse et l'est sûrement puisque, au travers de simples revendications économiques, ils ne sont pas arrivés à radicaliser les quelques ouvriers qui les ont approchés.
Nous disions bien : notre méthode pourrait être fausse si on ne tient pas compte de la situation objective présente. le problème actuel -et toute lutte politique est absurde si on n'en tient pas compte- ne peut être de disputer l'influence sur les masses travailleuses aux partis traitres à la classe mais d'organiser et de former les éléments les plus avancés dans la classe ouvrière.
Ce n'est pas un désir que nous exprimons mais une conséquence d'un fait ignoré de personne : la classe ouvrière se trouve dans une situation de reflux qui la livre pieds et poings liés à la bourgeoisie.
On peut ne pas accepter cette situation, se jeter contre le courant et essayer de faire entendre la voix révolutionnaire dans chaque lutte du prolétariat.
On peut aussi se croire assez volontaire et assez fort pour donner le coup de barre à la situation de reflux. Ainsi sont les groupements trotskistes et apparentés.
Comme leur influence est quasiment nulle sur les masses, ils emploient des ruses de sioux, se cachent, se dévoilent le moins possible, édulcorent leurs mots d'ordre politiques, croient être écoutés par la classe et, au dernier acte, se dévoilent devant une salle vide. Ils sont patients car ils recommencent, mais en édulcorant encore plus leur action politique et quotidienne jusqu'au jour où, sans se rendre compte, ils n'ont pas redressé la barre mais ont été plutôt entraînés par le courant en reflux.
Le résultat, dans le premier cas, c'est des noyaux d'ouvriers conscients qui se regroupent et s'organisent dans chaque usine ; et leur action à découvert peut à la longue réveiller les masses de leur apathie grâce au travail de propagande politique au travers des luttes économiques.
Dans le second cas, on est si pressés de transformer ses désirs en réalité qu'on tombe dans l'opportunisme.
Entre ces deux voies, nous choisissons la première, la seule révolutionnaire.
Aussi notre action quotidienne doit s'orienter vers l'étude économique et politique des événements et de la situation en général.
Le problème des soi-disant étapes que nous devons faire franchir au prolétariat est un faux problème. Nous ne sommes pas des éducateurs et la classe ouvrières n'est pas une immense classe d'enfants.
Vouloir expérimenter tel ou tel mot d'ordre transitoire un peu à la manière des instituts Gallup, c'est la tâche que les groupements opportunistes se donnent.
Leurs journaux sont remplis de mots d'ordre d'action pour se donner l'illusion de diriger de vastes mouvements de classe qui n'existent que dans leur imagination, illusion qui ne dure qu'en fonction de leur opportunisme grandissant.
Quant à nous, cette méthode-là ne fait pas avancer d'un seul pas le mouvement ouvrier dans la période actuelle et ne résout aucun des problèmes qui sont à la base de toute maturité historique des masses travailleuses.
Aux usines Renault ou dans toute autre usine, si le cas se présente, dans un mouvement revendicatif des ouvriers, nous préférons mettre l'accent sur le côté politique du problème et ne pas lutter pour une surenchère économique fort démagogique.
Notre travail est de propagande ; nous devons plus démontrer aux ouvriers que le régime capitaliste ne peut que réduire de plus en plus leur standard de vie. Les revendications même satisfaites entraînent, à très brèves échéances, des manœuvres financières qui les réduisent à néant.
La lutte des ouvriers devient non une lutte pour une satisfaction immédiate mais une volonté de tous les jours de s'opposer à la famine que la bourgeoisie, malgré sa "philanthropie", ne peut qu'offrir aux travailleurs.
Cette opposition en elle-même serait stérile si, d'autre part, ne se fait pas comprendre la nécessité pour la classe ouvrière de passer de l'opposition défensive à l'offensive révolutionnaire.
Le travail est long et dur ; toute cette texture est le plan de propagande révolutionnaire. Ce plan ne se débite pas comme du saucisson ; il forme un tout indivisible. C'est le seul garant d'un travail effectif et positif.
Sadi
Nous publions ci-dessous l'extrait d'une lettre qu'un camarade nous écrit. Pendant longtemps ce camarade a défendu notre point de vue sur la question syndicale. L'expérience des dernières luttes l'ont forcé, comme tant d'autres, à réviser ses positions et à se rapprocher des conclusions qui sont les nôtres. Mais ses réflexions n'épuisent pas le problème ; elles ne font seulement, à notre avis, que le poser. Nous comptons revenir sur la question syndicale -qui demeure une question cruciale du mouvement ouvrier actuel - dans les prochains numéros de notre revue.
"... A la suite de la grève des dockers d'Anvers et de la grève des transports à Londres, j'ai réexaminé tous les documents que je possède sur la question syndicale, de la FB, de la FFGC et du PCI d'Italie et les vôtres. Je suis arrivé à la conclusion que, partout, les syndicats sont des organes de l'État. L'argument de ceux qui disent que les syndicats gardent leur caractère de classe parce que les patrons n'en font pas partie, contrairement à ce qui se passe avec les syndicats fascistes, ne tient pas. D'abord est-ce bien certain que, sous un régime corporatiste, il n'y a pas de syndicats "ouvriers" d'un côté et "patronaux" de l'autre se rejoignant il est vrai au sein d'une organisation supérieure : la corporation ? Je ne sais pas. Mais admettons cela. A l'heure actuelle, en régime démocratique, syndicats ouvriers et fédérations patronales se retrouvent à tous les échelons dans des organismes qui sont analogues aux corporations : conseils d'entreprises, commissions paritaires, conférences économiques qui se réunissent deux ou trois fois par an. Des bureaucrates, haut placés dans l'appareil syndical, sont députés des partis "ouvriers" gouvernementaux au parlement bourgeois et même ministres. L'argument de ceux qui prétendent que les syndicats gardent un caractère de classe (leur principal argument si j'ai bien compris les documents que je viens de relire) est sans valeur, formaliste et par conséquent non-marxiste. Car on ne peut retenir le fait que dans la CGT il y a des ouvriers ; il y en a aussi dans les syndicats chrétiens qui sont "indépendants" des organisations patronales ; il y en a aussi à l'église, comme disait Gorter.
Mais le fait est que maintenant, lorsqu'ils veulent lutter pour l'amélioration de leurs conditions d'existence, ces ouvriers doivent le faire en dehors des syndicats, contre les syndicats qui se placent aux côtés de l'État.
Je crois que pratiquement il faut dire aux ouvriers de quitter les syndicats et de former un comité de grève indépendant à chaque mouvement, indépendant de l'État, du patron et du syndicat et contre eux. Certes nous n'avons pas la force d'influencer les ouvriers ; plutôt, nous ne sommes pas dans une situation qui nous permet de les influencer et les syndicats actuels sont le produit d'une situation réactionnaire. Mais est-ce une raison pour ne pas avoir une position claire ? Dire que les syndicats sont intégrés au système de domination de la bourgeoisie, qu'ils sont une pièce importante dans le mécanisme de capitalisme d'État et ne pas dire de les abandonner, n'est-ce pas entretenir la confusion ? Je ne suis pas loin de croire - lorsque je lis le texte d'un camarade qui, après avoir démontré le caractère véritable du syndicat, passe à la démonstration de la thèse selon laquelle il faut y rester - que cela devient nébuleux à tel point que quelque chose ne s'adapte pas.
Nous n'avons pas d'influence, pourtant nous avons une position nette, pratique au sujet des élections et la FI n'avait pas d'influence lorsqu'elle a dit aux ouvriers de briser avec le PC (avec beaucoup de retard d'ailleurs).
Je crois qu'une exception doit être faite pour les syndicats tels que ceux du "livre" qui ne sont pas intégrés à l'État, qui participent aux organismes paritaires car ils sont pris dans l'engrenage de la collaboration (collaboration qui, dans l'ensemble, répond aux désirs des ouvriers) où surtout la démocratie existe encore. Mais, dans de telles organisations, il faut attaquer la direction qui louvoie pour ménager, malgré ses déclarations de principe anarcho-syndicalistes, la haute bureaucratie."
PR
"En luttant contre le capital, contre les tendances du capital absolutistes et génératrices de misère, en limitant ces tendances et en rendant, de ce fait, l'existence possible à la classe ouvrière, le mouvement syndical s'est mis à remplir un rôle dans le capitalisme et il est devenu lui-même, de cette manière, un membre de la société capitaliste. Mais du moment où la révolution commence en tant que le prolétariat, de membre de la société capitaliste se mue en son destructeur, il rencontre devant lui le syndicat comme obstacle."
Pannekoek – 1920
(*)
L'existence du parti révolutionnaire du prolétariat est directement conditionnée par la vie de la classe, par l'existence d'un mouvement de lutte, par la tendance au sein de la classe à l'indépendance idéologique, en un mot par l'existence d'un mouvement ouvrier vivant et indépendant. L'œuvre de la recherche théorique et de la formulation doctrinale n'est pas le caractère distinctif du parti, quoique cette œuvre reste une de ses tâches constantes.
Dans une certaine mesure on peut dire que la constitution du parti est nécessairement précédée par l'accomplissement préalable d'une certaine somme de travail théorique. La doctrine, le socialisme en tant que science ne découle nullement de la lutte de classe ; mais, tout comme cette dernière, il a ses racines dans le développement historique de la société et de son mode de production, et dans le développement culturel et dans la science qui s'en suit. Le travail de la recherche théorique reste donc une tâche constante des militants révolutionnaires, indépendamment de la conjoncture de la lutte de classe contingente, tandis que l'existence du parti est conditionnée par ce travail théorique et est directement fonction de la contingence, de la conjoncture de la lutte de classe.
Un siècle d'expérience du mouvement ouvrier nous apporte cet enseignement et confirme ce que nous venons d'énoncer plus haut. Chaque période prolongée de recul du mouvement ouvrier, ou de stagnation de lutte, entraîne l'effondrement, la disparition inévitable du parti. L'alternative est alors posée ainsi : ou le maintien organisationnel du parti, ce qui ne peut se faire qu'au dépens de sa doctrine et de son programme révolutionnaire ; en voulant à tout prix coller aux masses, il finit par refléter l'état d'esprit contingent, arriéré, s'accommodant ainsi et composant idéologiquement avec cette période de recul, c'est-à-dire qu'il tombe dans l'opportunisme ; ou bien le parti cesse d'exister momentanément dans sa fonction comme tel -c'est-à-dire qu'il prend conscience de l'impossibilité momentanée, pour lui, de jouer un rôle déterminant dans la vie de la classe- et renonce consciemment à la volonté d'être, dans l'immédiat, l'organisme politique dirigeant des mouvements contingents. C'est alors, non seulement organisationnellement et numériquement mais également dans sa fonction que le parti disparaît pour donner naissance à sa place à un organisme d'élaboration et de développement des fondements théoriques de l'idéologie de la classe, un organisme maintenant et développant la conscience des buts historiques de la classe, à travers laquelle se continue la prise de conscience du prolétariat. Cet organisme que nous nommons fraction -mais dont le nom, fraction, groupe ou autre, importe peu, l'important étant la conscience qu'on a de sa fonction historique- est le chaînon qui assure la continuité historique de la classe et l'outil le plus indispensable pour la construction du futur parti quand les conditions objectives de reprise de la lutte de classe auront surgi.
Nous avons cité la résolution que Marx a présenté lors de la discussion dans la Ligue des Communistes après l'échec des mouvements révolutionnaires de 1848. Dans cette résolution, Marx combat violemment la tendance Wilich-Shapper qui voulait maintenir la Ligue des Communistes, dans une période de recul et de réaction, dans sa forme et sa fonction telle qu'elle l'était dans la période de montée révolutionnaire. La scission dans la Ligue s'est faite sur ce point. Pendant les premières années, la tendance Wilich-Shapper semblait avoir remporté la victoire, non seulement du fait qu'elle avait gardé la majorité et maintenu l'organisation de la Ligue mais aussi par toutes la manifestations bruyantes et tapageuses qu'elle suscitait ou auxquelles elle participait avec les autres formations politiques de l'émigration allemande, tandis que la fraction de Marx et Engels semble être réduite au silence ou ne pas exister. Mais 13 ans après, dans une période de reprise réelle de luttes ouvrières, lors de la fondation de la 1ère Internationale, nous retrouverons Marx, Engels et leurs camarades occupant les premières places du mouvement, prenant une place prépondérante dans le travail de constitution des partis du prolétariat, alors que la tendance Wilich-Shapper sera complètement volatilisée, ne laissant derrière elle aucune trace et dont l'apport théorique et pratique à la nouvelle organisation de la classe aura été nul.
Le chartisme disparaît avec la disparition des conditions qui lui ont donné naissance. Le parti bolchevik - que les trotskistes aiment tant à citer et à prendre pour exemple sans trop connaître son histoire véritable - fut en réalité, dans la période entre 1905 et 1917, plutôt une fraction - avec fonction de fraction - qu'un parti. Par contre le trotskisme n'a pu se constituer en parti dans une période de recul qu'à la condition de cesser d'être révolutionnaire.
C'est le mouvement vivant des luttes de classe qui fait le parti et non le parti qui fait le mouvement. Cette vérité évidente et simple est totalement méconnue de tous ceux qui demeurent des trotskistes-qui-s'ignorent et qui croient même fermement ne pas l'être.
"Tu as parfaitement raison de dire qu'il est impossible de surmonter l'apathie contemporaine par la voie des théories. Je généraliserai même cette pensée en disant que jamais encore on a pu vaincre l'apathie par des moyens purement théoriques ; c'est-à-dire que les efforts de la théorie pour vaincre cette apathie ont engendré des disciples et des sectes ou bien des mouvements pratiques qui sont restés infructueux, mais qu'ils n'ont jamais suscité un mouvement mondial réel, ni un mouvement général des esprits. Les masses n'entrent dans le torrent du mouvement, en pratique comme en esprit, que par la force bouillonnante des événements." (Lettre de Lassalle à Marx -1854)
Un exemple nous est donné avec l'article de Chazé que nous avons déjà cité. Chazé qui s'est récemment converti à la notion de fraction, après l'avoir combattue pendant 15 ans, nous donne, par son article, un échantillon prouvant que, malgré sa conversion, il n'a pas compris grand-chose à cette notion. Il s'est donné pour but de nous expliquer pourquoi la constitution du parti était "hier non, aujourd'hui oui". Pour le faire, il aurait fallu nous démontrer que les luttes de classe actuelles se développent et dépassent, par leur combativité et leur orientation, le niveau d'avant 1939, ce qui lui est assez difficile de faire en comparant les petites grèves dans le présent avec l'étendue des grèves des années 1936-38.
Il est vrai que Chazé dit, dans son article, qu'à la suite des grèves de 1936 on enregistrait une tendance, parmi les ouvriers, de rupture avec le stalinisme, tendance que l'éclatement de la guerre aurait stoppée. Mais c'est là une appréciation qui ne correspond à aucune réalité et qui a toujours été répétée par la Fraction italienne et par nous-même qui voyons dans les années 1936-38 se faire jour, non pas un processus de détachement des ouvriers du stalinisme mais au contraire une accentuation d'un processus de dissolution de la conscience de classe et un entraînement des ouvriers derrière le stalinisme dans le courant de la guerre impérialiste. Cette appréciation, Chazé ne la tire pas des écrits de la Gauche communiste mais bien de l'arsenal du trotskisme qui proclamait que la France est entrée dans une période révolutionnaire. Certes Chazé ne reprend pas à son compte l'erreur par trop grossière de Trotsky mais son appréciation, si elle diffère de degré, ne diffère pas de sens. Et alors si le sens du cours des années après 1936 consistait dans un processus de détachement des ouvriers d'avec les partis traitres et leur idéologie nationaliste-chauvine, les trotskistes n'avaient pas tellement tort de poser la question de la formation d'un nouveau parti révolutionnaire, tout comme le fait Chazé aujourd'hui.
Mais comment le capitalisme peut déclencher la guerre quand il se fait jour dans le prolétariat un processus de rupture avec les forces idéologiques du capitalisme ? On ne peut se sortir de cette contradiction à moins de professer cette idée que les deux cours se font simultanément, le capitalisme évoluant vers la guerre et le prolétariat vers la révolution ; ou bien encore en séparant la situation internationale qui évoluerait vers la guerre et les situations nationales accusant un cours de reprise de conscience de classe. Mais en faisant ainsi on n'échappe pas à la contradiction ; on ne fait que la repousser et l'aggraver.
Avec le développement achevé du capitalisme, le décalage des situations dans les divers pays tend à disparaître et ne joue plus un rôle déterminant dans les événements. Le capitalisme développé égalise les situations nationales particulières en les fondant dans une situation mondiale générale dont elles ne sont plus qu'une expression de ce tout. Seuls des opportunistes et des renégats avérés, comme les chefs de la 3ème Internationale et du stalinisme pouvaient invoquer la thèse du "développement inégal" dont parle Marx et la hisser opportunément à la hauteur d'une loi immuable de l'histoire, les premiers, pour justifier leur coalition avec la bourgeoisie internationale contre la jeune révolution prolétarienne d'Octobre, et les seconds pour justifier leur politique du "socialisme dans un seul pays" et pour étrangler la révolution chinoise.
La Fraction belge et la FFGC ont poussé des cris d'enthousiasme lorsqu'en fin 1945 et début 1946 elles ont appris la constitution du PCI en Italie. Elles voulaient expliquer cette constitution par une situation révolutionnaire particulière à l'Italie et parlaient volontairement de décalage, de divorce existant entre les ouvriers d'Italie et ceux des autres pays du monde. Il n'y a aucun doute que leur enthousiasme ne reposait pas sur les stupides théories de décalage et sur les vertus du prolétariat italien, mais était le produit de leur extrême jeunesse politique qui incline naturellement à l'exaltation et à leur fameuse tendance au fétichisme pour tout ce qui vient d'Italie. Elles ont fini d'ailleurs par déchanter et reconnaître qu'en Italie la situation était franchement réactionnaire ; mais cela seulement après que les camarades d'Italie, plus vieux et plus instruits sur la situation réelle aient calmé leurs ardeurs.
De même que la situation, la lutte révolutionnaire du prolétariat est internationale, c'est-à-dire que la lutte d'un prolétariat dans un pays donné ne peut être envisagée du point de vue d'une situation nationale mais doit être comprise comme une expression locale d'une situation générale, mondiale. On ne peut comprendre la lutte de classe sur le plan national qu'en la considérant en tant que lutte d'un secteur ayant le monde entier pour front de combat. C'est en cela que consiste l'erreur de ceux qui considèrent la révolution d'Octobre comme une révolution bourgeoise ; et ils commettent cette erreur parce qu'ils examinent Octobre du point de vue national russe au lieu de la situer dans la situation internationale et comme une manifestation de cette situation dans le secteur russe.
Ce qui est vrai pour la lutte du prolétariat l'est également pour la constitution de son organisme politique, le Parti. La constitution du Parti ne relève pas de la situation particulière de tel ou tel pays pris isolément mais d'une situation générale, d'un cours historique valable internationalement.
Mais laissons là toutes ces réflexions qui nous ont été suggérées par des "appréciations" sur les années d'avant-guerre contenues dans l'article de Chazé et auxquelles il n'a sûrement pas trop réfléchi en écrivant son article. D'ailleurs cette constatation d'une tendance de rupture d'avec le stalinisme et la collaboration de classe, voisine dans le même article avec cette autre constatation d'un "courant emportant le prolétariat à l'acceptation et la participation à la guerre". Cela arrange tout et il ne reste plus qu'à s'appuyer sur l'une ou l'autre constatation et de s'en servir d'argument selon le besoin. Tout cela n'explique pas encore pourquoi "hier non et aujourd'hui oui". Qu'y a-t-il donc de changé entre hier et aujourd'hui ?
Examinant la situation actuelle Chazé constate : "Et 18 mois après l'arrêt des hostilités, la situation générale internationale aussi bien que nationale évolue manifestement vers des horizons bien noirs... le spectre d'une nouvelle guerre est devant nous". On ne peut être plus catégorique et plus clair. Cela ressemble tout à fait à la situation d'avant 1939. Tout homme sensé serait enclin à tirer d'une telle analyse de la situation la seule conclusion qui convienne au problème de la construction du Parti, c'est-à-dire tout comme hier : "Non".
Mais c'est mal connaître Chazé, le nouveau type de militant de la GCI. Tout comme pour le passé (comme nous venons de le voir) il constate à nouveau deux courants existants simultanément : l'un sombre, noir, le spectre de la guerre, l'autre tout rose, d'une "cassure amorcée entre les dirigeants politiques, syndicaux et une partie des travailleurs", "le divorce amorcé ne pourra que s'approfondir peu à peu..." L'énigme de cette contradiction, de l'existence simultanée de ces deux courants opposés est résolue quand on sait qu'un courant, le premier, existe dans la réalité et que le second n'existe que dans la tête et le cœur de Chazé. De ce fait, il lui est infiniment plus proche et plus cher que le premier et domine toutes ses pensées. Avec un peu de bonne volonté, il finit par se rassurer presque complètement et par nous rassurer à notre tour.
Il s'est donné pour tâche de nous démontrer pourquoi "Hier, non et aujourd'hui, oui" et il a presque réussi à nous démontrer que le "oui" était aussi bien valable hier qu'aujourd'hui. Il s'est proposé de nous donner l'opposition, la différence entre hier et aujourd'hui et il a abouti à nous démontrer leur identité. Ses explications n'expliquent rien sinon l'ordre arbitraire de ces quatre mots dans la construction de sa phrase qui pourraient être tout aussi bien intervertis, ces mots se prêtant à bien des combinaisons. La constitution du Parti, aujourd'hui comme hier, demeure une impossibilité. Il nous a donné une image renversée de la réalité, et la réalité de son imagination. Empêtré de plus en plus dans ses explications contradictoires, à bout de souffle et d'arguments, il nous renvoie finalement à l'Italie.
Et là, comme chacun le sait, c'est un argument décisif et sans appel.
***
Tout le monde n'est pas aussi convaincant, ni aussi convaincu que Chazé dans la nécessité et la possibilité de la construction immédiate du nouveau Parti. On chuchote, dans la GCI, que Bordiga en personne serait très réservé à l'égard du PCI dont il considère la constitution fort prématurée. C'est peut-être à cela que nous devons d'entendre, de temps à autre, des acclamations moins catégoriques et des avis plus sceptiques. Il est vrai que la plupart des articles dans les "Internationalistes" de Belgique et de France se terminent presque toujours par des appels enflammés pour la constitution du Parti. Cela est devenu une sorte de manie douce et inoffensive. Mais il faut tout de même signaler la présence, rare il est vrai, d'autres articles essayant d'analyser plus sérieusement ce problème.
Dans "l'Internationaliste" de Belgique nous trouvons, par exemple, des affirmations aussi superficielles que celle-ci : "Au même titre que la guerre de 1914-18, celle de 1939-45 se solde par une période d'intense lutte de classe" (n°13 – octobre 1946). Une affirmation aussi déroutante par sa légèreté, établissant un parallèle entre les batailles formidables qu'a livrées le prolétariat mondial au lendemain de 1918 et les grèves d'aujourd'hui, ne peut être que le fait d'un militant qui n'a connu les luttes ouvrières d'autrefois pas même dans les manuels d'histoire. Mais il n'est pas moins déroutant de lire, dix lignes plus loin, que les ouvriers sont, dans les circonstances actuelles, non seulement "incapables de transformer leurs luttes en une bataille pour le socialisme" mais encore "leurs luttes restent dirigées vers des buts qui sont loin de combattre le capitalisme, comme après 1918, mais le renforcent."
Faut-il apprendre à l'auteur de ces lignes que des luttes qui se dirigent vers des buts" qui "renforcent le capitalisme" ne peuvent en aucune façon être qualifiées de lutte de classe et encore moins d'intense lutte de classe, comme il dit, même si des millions d'ouvriers y participent. Il n'existe pas de lutte de classe ayant pour direction le renforcement de l'ennemi de classe car, dans ces conditions, la lutte cesse d'être une lutte de classe. Les luttes armées des ouvriers derrière les forces du capitalisme et dirigées vers des buts de renforcement de ce dernier, comme par exemple en Espagne en 1936-38 ou pendant la Résistance et la Libération nationale s'appellent : la guerre impérialiste. Il en est de même pour les grèves ou toute autre forme de lutte où sont incorporées physiquement les masses ouvrières mais dont les objectifs restent ceux de la classe ennemie. Dans de telles luttes, les révolutionnaires n'ont pas à pousser des "hourra!", ni à se frotter les mains d'aise en clamant : "Dans le monde entier les ouvriers entrent en lutte", mais à expliquer sans cesse aux ouvriers le rôle de dupes et de victimes qu'ils jouent réellement. Seules les luttes dont les objectifs sont la défense des intérêts immédiats et historiques des ouvriers présentent un caractère de lutte de classe du prolétariat et peuvent être prises pour mesure de l'intensité de sa lutte et seules de telles luttes engendrent les conditions pour la constitution du Parti de classe.
Après de telles prémisses, après avoir salué les ouvriers qui, dans le monde entier, entrent en lutte "malgré les appels" de leurs chefs réformistes et staliniens mais dont le seul défaut consisterait en ce que ces luttes "renforcent le capitalisme" (rien que ça...), il n'est pas trop étonnant que l'article sur un appel au prolétariat à former son Parti de classe pour "couronner par des victoires les actuelles et futures périodes de luttes de classe". C'est ce qu'on appelle vulgairement : mettre la charrue avant les bœufs.
Pour illustrer cette période "d'intense lutte de classe" que nous vivons présentement, d'après les camarades de la Fraction belge, et qui poserait la tâche de la construction immédiate du Parti, on pourrait citer l'exemple de leur propre journal "l'Internationaliste". Ce journal qui tire à quelques centaines d'exemplaires paraissait au début tous les 15 jours. Au moment où il annonçait que nous sommes entrés dans la phase de "la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile (en 1945), il s'est vu obligé de ne paraître plus que... mensuellement ; et quelques temps après avoir découvert "l'intensité de la lutte de classe dans le monde entier, il se voit, lui, dans la triste obligation de suspendre sa parution, faute de moyens. Ceci n'est pas une boutade. Le développement de la presse révolutionnaire ne relève pas du caprice ou du savoir-faire des individus mais suit la courbe de la lutte de classe et de la maturation de la conscience de classe chez les ouvriers. L'anémie progressive de la presse révolutionnaire est aussi un indice de la paralysie dont est frappée la classe et non le signe du développement intensif de ses luttes.
Ce qui est le cas pour "l'Internationaliste" de Belgique peut être constaté par tous les petits journaux des petits groupes révolutionnaires dans tous les pays. La même remarque peut être faite en ce qui concerne leur recrutement. Depuis des années que la FB fait de la propagande, nous ne croyons pas trahir un secret en le disant, ses forces numériques ne dépassent le nombre que l'on peut compter sur les doigts des deux mains. Nous doutons fort que la répétition enthousiaste de "Construisons le Parti" à la façon dont les étudiants du Quartier latin scandent "Formons le monôme" ait amené un seul nouvel adhérant à la FB dans cette dernière période de lutte intense du prolétariat. Cet état d'esprit du militant qui s'égosille sans vouloir regarder autour de lui, sans remarquer les choses les plus simples est vraiment triste. Nous nous excusons de troubler les rêves mirifiques de la FB mais il est temps de redescendre sur terre et de ne pas craindre d'examiner la réalité même si elle doit vous décevoir.
À côté de ce genre d'article, nous en trouvons d'autres qui méritent d'être signalés par l’effort de raisonnement et d'examen qu'ils présentent. Tel l'article du camarade Maurice publié dans "l'Internationaliste" n° 12 de septembre 1946, portant le titre : "L'État capitaliste totalitaire et les grèves". Dans cet article le camarade Maurice pose la question de savoir si "toute l'économie de l'État capitaliste ne devra pas parcourir sa courbe avant que la prémisse historique soit fournie pour la réaffirmation de la classe prolétarienne."
On peut essayer de répondre affirmativement ou négativement à la question ainsi posée. Mais la réponse, quelle qu'elle soit, doit s'appuyer sur l'étude objective du développement du capitalisme et de la lutte de classe de ces dernières trente années. Cette question se pose d'autant plus que la situation actuelle offre cette hypothèse qui "ne peut nullement être exclue pour un marxiste, que les travailleurs soient condamnés à traverser la cruelle perspective qui les jetterait dans la troisième guerre impérialiste avant que les conditions historiques soient déterminées pour qu'ils puissent réapparaître sur la scène sociale."
Parlant de la grève revendicative et des luttes économiques des ouvriers dans les pays où l'étatisme totalitaire n'est pas achevé, c'est-à-dire précisément les pays où ces mouvements revendicatifs ont lieu et peuvent avoir lieu, il rejette la thèse si chère aux trotskistes et à Chazé que ces grèves puissent être "le phénomène économique déterminant directement la formation d'un organisme de classe."
"Jadis, écrit-il plus loin, la lutte revendicative était une lutte de classe ; aujourd'hui, la lutte revendicative peut se dérouler sans que soient compromis le programme et la fonction des syndicats actuels lesquels, malgré la différence de l'étiquette, remplissent la même fonction que précédemment les corporations fascistes."
Ici nous sommes très loin des "cassures et divorces amorcés" entre une partie des travailleurs et l'appareil politique du capitalisme que sont les partis "ouvriers". Ici, loin de monter en épingle quelques grèves économiques qui justifieraient la thèse de l'accélération d'un cours d'intense lutte de classe, on insiste sur "la multiplication des grèves" qui ne parviennent pas à identifier l'ennemi -l'État capitaliste-, ne déclenchent pas le cours révolutionnaire mais déterminent leurs conditions pour le gouvernement "fort". Une telle période, et c'est la réalité de la période présente, ne détermine pas les conditions pour la constitution du Parti, à moins de ne concevoir le Parti comme précédant les conditions et déterminant le renversement du cours.
Sans partager entièrement tous les entendus et toutes les réflexions de l'auteur, nous partageons avec lui le sens général de son article. Nous ajouterons cependant qu'il est très regrettable que l'auteur ait cru nécessaire de farcir son article avec des épithètes comme : rufians, chipoteurs, pontifes etc. Cela ne rend pas sa pensée plus claire ni sa démonstration plus décisive. Cela ne fait que suivre la déplorable habitude prise par "l'Internationaliste" de recourir à des termes aussi recherchés. Il est vrai que Maurice doit être un cousin germain de Vercesi. C'est une maladie de famille.
Nous avons examiné jusqu'à présent les conditions qui sont nécessaires et actuellement inexistantes pour la construction d'un nouveau Parti de classe. Nous pouvons maintenant passer aux méthodes dont se servent les "constructeurs". Ce sera l'objet de notre prochain article.
Marcou
(*) Voir le commencement dans "Internationalisme" n° 17 et n° 18
Revenons maintenant aux circonstances politiques dans lesquelles naquit le marxisme. En Allemagne, la bourgeoisie devait continuer sa lutte. La Révolution de 1848 ne lui avait pas apporté le pouvoir politique sans partage. Mais après 1850 le capitalisme prit un grand essor en France et en Allemagne. En Prusse, le Parti progressiste se lança dans la lutte pour le parlementarisme, mais sa faiblesse profonde devait se manifester dès que le gouvernement, en recourant aux méthodes militaristes eut satisfait les désirs de la bourgeoisie qui voulait un État national fort. Les mouvements en faveur de l'unité nationale vinrent au premier plan de la vie politique de l'Europe centrale. Partout, sauf en Angleterre où elle avait déjà le pouvoir, la bourgeoisie montante luttait contre l'oppression féodale et absolutiste.
La lutte d'une nouvelle classe pour la maîtrise de l'État et de la société s'accompagne toujours d'une lutte idéologique pour une nouvelle conception du monde. Les vieilles puissances de la tradition ne peuvent être vaincues que si les masses se révoltent contre elles, ou du moins ne leur obéissent plus. La bourgeoisie avait donc besoin d'être suivie par les masses ouvrières, de gagner leur soutien à la société capitaliste. Il fallait donc détruire les vieilles conceptions paysannes et petites-bourgeoises et les remplacer par la nouvelle idéologie bourgeoise. Le capitalisme lui-même en fournit les moyens.
Les sciences de la nature sont le fondement spirituel du capitalisme. Le progrès technique, qui pousse le capitalisme en avant, dépend entièrement de leur développement. Aussi les sciences de la nature jouissaient de la plus haute estime aux yeux de la bourgeoisie montante, d'autant plus que la science libérait cette nouvelle bourgeoisie de la domination des vieux dogmes traditionnels qui régnaient au temps du féodalisme. Les découvertes scientifiques firent naître une nouvelle conception du monde au sein de la bourgeoisie montante, tout en lui fournissant les arguments nécessaires pour s'opposer aux prétentions des puissances d'autrefois. Cette nouvelle conception se répandit dans les masses. La croyance en l'Église et en la Bible faisait partie du monde économique des paysans et des artisans. Mais dès que les fils des paysans et des artisans ruinés deviennent ouvriers, ils sont saisis par l'idéologie du capitalisme en développement ; les perspectives libérales du progrès capitaliste sourient même à ceux qui restent encore dans les conditions précapitalistes et qui, ainsi, deviennent sensibles à la propagation d'idées nouvelles.
Cette lutte idéologique était au premier chef une lutte contre la religion. La croyance religieuse est une idéologie liée à des conditions périmées ; c'est l'héritière d'une tradition qui maintient les masses dans la soumission aux puissances anciennes, tradition qui doit être extirpée. La lutte contre la religion fut imposée par les conditions sociales et, par conséquent, selon les circonstances, elle a dû revêtir des formes diverses. Là, comme en Angleterre, où la bourgeoisie exerçait déjà le pouvoir sans partage, la lutte n'était plus nécessaire et elle put témoigner à l'Église traditionnelle tout son respect. Ce n'est que parmi les petits-bourgeois et les ouvriers que les courants d'idées plus radicaux purent trouver des partisans. En revanche, dans les pays où l'industrie et la bourgeoisie durent lutter pour assurer leur plein épanouissement, on afficha un christianisme libéral et éthique, en opposition à la foi orthodoxe. Là où la lutte contre la classe des nobles et des princes, encore puissante, restait difficile et exigeait le maximum d'efforts, la nouvelle vision du monde dût être poussée jusqu'à un radicalisme extrême et devint le matérialisme bourgeois. C'est ce qui se passa dans la plus grande partie de l'Europe centrale ; et ce n'est pas un hasard si les œuvres de propagande les plus connues du matérialisme (celles de Moleschott, Vogt, Büchner, etc.) proviennent de cette partie de l'Europe, ce qui ne les empêcha pas de rencontrer un écho favorable dans d'autres pays. A ces pamphlets radicaux vinrent s'adjoindre une foule de livres populaires qui vulgarisaient les découvertes scientifiques modernes et fournissaient ainsi des armes non négligeables pour arracher les masses bourgeoises, paysannes et ouvrières aux griffes spirituelles de la tradition et pour les entraîner à la suite de la bourgeoisie progressiste. Les intellectuels, les universitaires, les ingénieurs, les médecins furent les porte-parole les plus zélés de cette propagande.
L'essentiel des sciences exactes, c'est la découverte des lois qui régissent la nature. L'étude attentive des phénomènes naturels avait permis de découvrir certaines régularités périodiques d'où on put tirer des lois, permettant de faire des prévisions. C'est ainsi qu'au XVII° siècle, Galilée avait déjà découvert la loi de la chute des corps et de l'inertie, Kepler celle du mouvement des planètes, Snellius la loi de la réfraction de la lumière et Boyle la loi des gaz parfaits. Puis vint à la fin du même siècle, la théorie de la gravitation universelle élaborée par Newton, qui plus que tout autre a eu une influence prépondérante sur la pensée philosophique des XVIII° et XlX° siècles. Alors que les autres lois n'étaient qu'approximatives, les lois de Newton apparurent comme tout à fait exactes, comme des lois auxquelles les mouvements des corps célestes obéissaient strictement, des lois qui permettaient aux savants de prévoir les phénomènes naturels avec une précision équivalente à celle des mesures qui permettaient de les observer. A la suite de ces découvertes, s'est développée l'idée que les phénomènes naturels étaient tous régis par des lois rigides et précises. La causalité règne dans la nature : la pesanteur est la cause de la chute des corps, la gravitation est la cause du mouvement des planètes. Tous les phénomènes ne sont que des effets entièrement déterminés par leurs causes, sans qu'aucune place ne soit laissée au hasard, ni à une liberté ou à un arbitraire quelconque.
Cet ordre rigide de la nature que dévoilait la science se trouvait en contradiction totale avec la religion traditionnelle selon laquelle Dieu, souverain despotique, règne sur le monde selon son bon plaisir, distribuant heurs et malheurs comme bon lui chante, frappant ses ennemis de la foudre ou de la peste, faisant des miracles pour récompenser ceux qui lui plaisent. Les miracles sont en contradiction avec cet ordre strict de la nature : les miracles sont impossibles et tous ceux que rapportent la Bible et les Évangiles ne sont que pure imagination. Les interprétations de la nature que l'on trouve dans la Bible et dans la religion traditionnelle appartiennent à une époque où dominait un système primitif de production rurale autarcique, sous le règne de despotes absolus et lointains. La bourgeoisie montante professait en matière de philosophie de la nature des conceptions où les lois naturelles régissaient tous les phénomènes. Cette philosophie correspondait à un ordre nouveau de l'état et de la société, un ordre où, à la place de l'arbitraire du despote, règne la loi impérative pour tous.
La philosophie de la nature, que l'on trouve dans la Bible et que la théologie prétend être la vérité absolue et divine, n'est que la philosophie de l'ignorance, d'un monde qui s'est laissé abuser par des apparences, qui peut croire que la Terre est immobile au centre de l'Univers, et prétendre que toute matière a été créée et peut disparaître. L'expérience scientifique a montré que, tout au contraire, chaque fois que la matière apparemment disparaissait (comme par exemple lors d'une combustion) elle prenait une forme gazeuse invisible. La balance permit de constater que, dans ce processus, le poids total de matière ne diminuait pas et que, par conséquent, aucune matière n'était détruite. Cette découverte fut généralisée en un principe nouveau : la matière ne peut être détruite, la quantité de matière est une constante, seules changent ses formes et ses combinaisons. Ceci est valable pour tous les éléments chimiques : les atomes sont les éléments constitutifs de tous les corps. Ainsi la science, avec son principe de conservation de la matière et ses affirmations sur l'éternité de la nature, entrait en conflit direct avec le dogme théologique d'une création du monde il y a quelque 6.000 ans.
Mais la matière n'est pas l'unique substance impérissable que découvrit la science en étudiant des phénomènes pourtant de courte durée. Depuis le milieu du XIX° siècle, la loi de conservation de l'énergie (d'abord appelée loi de conservation des forces, mais le mot allemand Kraft (force), qui avait des acceptions par trop diverses, dut être abandonné, car il ne pouvait correspondre à ce nouveau concept bien défini : l'énergie) est considérée comme l'axiome fondamental de la physique. Là encore se manifestait un ordre profond et rigide de la nature : dans tous les phénomènes l'énergie change de forme. Tantôt chaleur tantôt mouvement, tantôt tension tantôt attraction, tantôt énergie électrique ou chimique, l'énergie se modifie mais sa quantité totale reste constante. Ce principe permit d'atteindre à une compréhension de l'histoire des corps célestes, du Soleil et de la Terre, telle que les affirmations de la théologie eurent l'air de balbutiements enfantins.
Plus importants encore furent les résultats des recherches scientifiques sur la place occupée par l'homme dans la nature. La théorie de Darwin sur l'origine des espèces montrait que l'homme provenait de l'évolution du règne animal, ce qui était en contradiction avec toutes les doctrines religieuses. Mais déjà avant Darwin, les découvertes de la biologie et de la chimie avaient montré que l'homme et le monde vivant en général étaient composés des mêmes constituants que le monde inorganique. Le protoplasme, cette matière protéinique qui forme les cellules des êtres vivants et auquel toute vie est liée, se compose des mêmes atomes que tout autre matière. L'esprit humain, considéré comme une partie de la divinité dans la doctrine théologique de l'immortalité de l'âme, est étroitement lié aux propriétés physiques du cerveau : toutes les manifestations spirituelles accompagnent des processus matériels à l'intérieur du cerveau ou en résultent.
Le matérialisme bourgeois tira de ces découvertes scientifiques les conclusions les plus radicales. Tout ce qui est spirituel n'est que le produit de processus matériels ; les idées sont une sécrétion du cerveau comme la bile est une sécrétion du foie. La religion a beau affirmer, disait Büchner, que tout ce qui est corporel est mortel et que l'esprit est immortel, en réalité c'est tout juste le contraire. La moindre lésion du cerveau entraîne la disparition de tout ce qui est spirituel, il ne reste rien de l'esprit quand le cerveau est détruit, tandis que la matière qui la compose est indestructible et éternelle. Toutes les manifestations de la vie, y compris la pensée humaine, ont leur cause dans les processus physico-chimiques de la substance cellulaire, qui ne se distinguent de ceux de la matière inerte que par leur plus grande complexité. En fin de compte, ces processus, pour être expliqués, doivent être ramenés à la dynamique et aux mouvements des atomes.
Toutefois, il est impossible de soutenir les conclusions du matérialisme des sciences de la nature poussé à ses dernières conséquences. Les idées sont quand même autre chose que la bile ou tout autre sécrétion corporelle : l'esprit ne peut être considéré comme une forme particulière de force ou d'énergie, il appartient à une tout autre catégorie. Si l'esprit est un produit du cerveau, organe qui ne se différencie somme toute des autres tissus et cellules que par un degré de complexité plus grand, il faut en conclure qu'une trace de cet esprit, une certaine forme de sensibilité, se trouve déjà dans chaque cellule animale. Et puisque la matière cellulaire n'est qu'un agrégat d'atomes, sans doute plus complexe mais qui ne diffère pas fondamentalement du reste de la matière, on arrive logiquement à la conclusion que quelque chose de ce que nous appelons esprit se trouve déjà dans chaque atome : dans la plus petite des particules de matière doit se trouver une particule de la "substance spirituelle". Cette théorie de l'âme des atomes se trouve notamment exposée par le zoologiste éminent Ernst Haeckel, propagandiste fervent du darwinisme et adversaire passionné du dogmatisme religieux et, comme tel, haï et constamment attaqué par les réactionnaires de son époque. Haeckel ne qualifiait pas sa philosophie de la nature de matérialisme mais de monisme, ce qui est assez étrange car chez lui la dualité de l'esprit et de la matière s'étend jusqu'aux plus petits éléments de l'univers.
Le matérialisme ne pouvait régner sur l'idéologie bourgeoise que pendant un temps très court. Tant que la bourgeoisie pouvait croire que sa société, celle de la propriété privée, de la liberté individuelle et de la libre concurrence, pourrait résoudre les problèmes vitaux de l’humanité toute entière grâce au développement de la production, de la science et de la technique, elle pouvait croire également que la science permettrait de résoudre ses problèmes théoriques sans qu'il soit nécessaire d'en appeler à des forces spirituelles surnaturelles. Mais dès que la lutte de classe prolétarienne eut révélé en s'amplifiant que le capitalisme n'était manifestement pas en mesure de résoudre ces problèmes vitaux des masses, la philosophie matérialiste, sûre d'elle-même, disparut. On se représenta de nouveau l'univers comme lieu de contradictions insolubles et d'incertitudes peuplé de puissances funestes menaçant la civilisation. C'est pourquoi la bourgeoisie s'abandonna à toutes sortes de croyances religieuses et que les intellectuels et les philosophes bourgeois succombèrent à l'influence des tendances mystiques. Très vite ils découvrirent les faiblesses et les insuffisances de la philosophie matérialiste et se mirent a faire de grands discours sur les "limites des sciences" et sur les "énigmes" insolubles de l'Univers.
Le matérialisme ne resta en honneur que dans une faible partie de la petite-bourgeoisie radicale, demeurée fidèle aux anciens mots d'ordre politiques de la bourgeoisie naissante. Il trouva un terrain favorable dans la classe ouvrière. Les anarchistes en furent toujours les partisans les plus convaincus. Les ouvriers socialistes accueillirent avec un égal intérêt les doctrines sociales de Marx et le matérialisme des sciences de la nature. La pratique du travail en régime capitaliste, l'expérience quotidienne et la compréhension des forces sociales, qui s'éveillait alors, contribuèrent largement à saper, chez ces ouvriers, les croyances religieuses traditionnelles. Dès lors pour mettre fin à toute espèce de doute, ils s'intéressèrent de plus en plus aux connaissances scientifiques et se firent les lecteurs assidus de Büchner et de Haeckel. Mais tandis que la doctrine marxiste déterminait déjà leur idéologie pratique, politique et sociale, ce n'est que progressivement qu'une compréhension plus profonde s'affirma chez eux ; bien peu se rendirent compte que le matérialisme scientifique bourgeois avait été depuis longtemps dépassé par le matérialisme historique. Ceci correspond d'ailleurs au fait que le mouvement ouvrier ne dépassait pas encore le cadre capitaliste, que la lutte de classe ne cherchait qu'à garantir au prolétariat sa place au sein de la société capitaliste et que l'on croyait dans les mots d'ordre démocratiques des mouvements bourgeois d'autrefois, des slogans valables également pour la classe ouvrière. La compréhension pleine et entière du marxisme n'est possible qu'en liaison avec une pratique révolutionnaire.
L'un et l'autre sont des philosophies matérialistes, c'est-à-dire que l'un comme l'autre reconnaît la primauté du monde matériel extérieur, de la réalité de la nature, dont dérivent les phénomènes spirituels, sensation, conscience et idées. Là où ils s'opposent c'est en ce que le matérialisme bourgeois s'appuie sur les sciences de la nature tandis que le matérialisme historique est au premier chef une science de la société. Les savants bourgeois ne considèrent l'homme qu'en sa qualité d'objet de la nature, d'animal le plus élevé dans l'échelle zoologique, mais déterminé par les lois naturelles. Pour rendre compte de sa vie et de ses actes ils ne font intervenir que les lois générales de la biologie et, d'une manière plus générale, les lois de la physique, de la chimie et de la mécanique. Mais celles-ci ne permettent guère d'avancer dans l'intelligence des idées et des phénomènes sociaux. Le matérialisme historique en revanche établit les lois spécifiques de l'évolution des sociétés humaines et met l'accent sur l'interaction continue des idées et de la société.
Le principe fondamental du matérialisme qui affirme que le monde matériel détermine le monde spirituel a donc un sens entièrement différent dans chacune de ces deux doctrines. Suivant le matérialisme bourgeois, ce principe exprime le fait que les idées sont des produits du cerveau et qu'il faut pour les expliquer partir de la structure et des transformations de la matière cérébrale, c'est-à-dire, en dernier ressort, de la dynamique des atomes du cerveau. Pour le matérialisme historique, il signifie que les idées de l'homme sont déterminées par les conditions sociales. La société est le milieu qui agit sur l'homme par l'intermédiaire de ses organes sensoriels. Il en résulte que les deux doctrines se posent des problèmes différents, qu'elles les attaquent sous des angles différents, qu'elles adoptent un système de pensée différent et que par conséquent leurs théories de la connaissance sont différentes.
Le matérialisme bourgeois voit dans la signification du savoir une simple question de relation entre les phénomènes spirituels et les phénomènes physico-psycho-biologiques de la matière cérébrale. Pour le matérialisme historique, il s'agit des rapports de la pensée aux phénomènes qui sont expérimentés comme monde extérieur.
Or la position de l'homme au sein de la société n'est pas celle d'un observateur pur et simple, il constitue une force dynamique réagissant sur le milieu et le transformant. La société est la nature transformée par le travail. Pour le savant la nature est Ia réalité objective donnée qu'il observe et qui agit sur lui par l'intermédiaire de ses sens : le monde extérieur est l'élément actif et dynamique tandis que l'esprit est l'élément récepteur. Il insiste donc sur le fait que l'esprit n'est qu'une réflexion, une image du monde extérieur. C'est cette idée qu'exprime Engels quand il dégage la différence entre les philosophies matérialistes et idéalistes. Mais la science des savants n'est qu'une partie de l'activité humaine dans son ensemble, qu'un moyen pour atteindre un but supérieur. Elle est la partie initiale, passive de son activité à laquelle succède la partie active : l'élaboration technique, la production, la transformation du monde par l'homme.
L'homme est avant tout un être actif. Dans le travail il emploie ses organes et ses facultés pour constamment construire et modifier le monde environnant. Au cours de ce processus, il a non seulement inventé ces organes artificiels que nous appelons des outils, mais il a également perfectionné ses facultés corporelles et mentales, de sorte qu'elles puissent réagir efficacement face au milieu environnant, devenant ainsi des instruments pour se maintenir en vie. L'organe principal de l'homme est le cerveau, dont l'activité, la pensée, est une activité corporelle comme les autres. Le produit le plus important de l'activité du cerveau, de l'action efficace de l'esprit sur le monde est la science, outil spirituel qui s'ajoute aux outils matériels et, par conséquent une force productive, base de la technologie et comme telle partie essentielle de l'appareil productif.
Voilà pourquoi le matérialisme historique voit tout d'abord dans les résultats de la science, ses concepts, ses substances, ses lois naturelles, ses forces - sans doute extraits de la nature - des créations du travail de l'esprit humain.
A l'opposé, le matérialisme bourgeois, en adoptant le point de vue des savants, y voit une partie de la nature elle-même, découverte et mise en lumière par la science. Les savants considèrent les entités invariantes, comme la matière, l'énergie, l'électricité, la pesanteur, l'éther, la loi de gravitation, la loi de croissance de l'entropie, etc., comme autant d'éléments fondamentaux du monde, comme la réalité à découvrir. Du point de vue du matérialisme historique, ce sont des produits de l'activité créatrice de l'esprit, formés à partir de la matière primitive des phénomènes naturels. C'est là une différence fondamentale dans le mode de pensée des deux matérialismes.
Une seconde différence fondamentale consiste en l'utilisation de la dialectique que le matérialisme historique a hérité de Hegel. Engels a souligné que la philosophie matérialiste du XVIII° siècle négligeait l'évolution ; or c'est l'évolution qui rend indispensable la dialectique en tant que mode de pensée. Depuis lors, on a souvent confondu dialectique et évolution, et on a cru pouvoir rendre compte du caractère dialectique du matérialisme historique en le présentant comme la théorie de l'évolution. Pourtant l'évolution était déjà partie intégrante des sciences de la nature dès le XIX° siècle. Les savants connaissaient le développement qui mena d'une cellule unique à des organismes plus complexes. Ils connaissaient aussi la théorie de l'évolution des espèces animales exposée par Darwin, et celle de l'évolution du monde physique connue sous le nom de loi de croissance de l'entropie. Pourtant leur manière de raisonner n'était pas dialectique. Ils voyaient dans leurs concepts des objets rigides, dont les identités et les oppositions étaient absolues et tranchées. Ainsi l'évolution du monde et le progrès des sciences conduisit à des contradictions dont de nombreux exemples sont donnés par Engels dans l'Anti-Dühring. Le raisonnement en général et la science en particulier classent dans un système de concepts précis et de lois rigides ce qui dans le monde réel des phénomènes présentent toutes les gradations et toutes les transitions. Le langage, par l'intermédiaire des noms, sépare les phénomènes en groupes ; tous les phénomènes d'un même groupe, spécimens du concept, sont considérés comme équivalent et invariables. En tant que concepts abstraits, deux groupes diffèrent de manière tranchée alors que, dans la réalité, ils se transforment et se fondent les uns dans les autres. Le bleu et le vert sont deux couleurs distinctes mais il existe des nuances intermédiaires et il est impossible de discerner où finit le bleu et où commence le vert. Il est impossible de dire à quel moment de son développement une fleur commence ou cesse d'être une fleur. L'expérience quotidienne nous montre qu'il n'y a pas d'opposition absolue entre le bien et le mal et que le comble du droit peut être le comble de l'injustice, comme le dit l'adage latin. La liberté juridique prend en réalité, dans le système capitaliste, la forme de l'esclavage pur et simple. Le raisonnement dialectique est adapté à la réalité car, dans le maniement des concepts, on n'y perd pas de vue qu'il est impossible de représenter l'infini par ce qui est fini, ou le dynamique par le statique : chaque concept doit se transformer en de nouveaux concepts et même dans le concept contraire. Le raisonnement métaphysique et non dialectique, tout au contraire, mène à des affirmations dogmatiques et à des contradictions, car il voit dans les concepts des entités fixes et indépendantes qui forment la réalité du monde.
Les sciences de la nature mêmes n'en souffrent pas trop. Elles surmontent leurs difficultés et leurs contradictions dans la pratique en révisant sans cesse leur formulation, en s'intéressant à des détails de plus en plus fins, en améliorant, grâce aux formules mathématiques, les distinctions qualitatives, en étendant et en corrigeant ces formules, amenant ainsi l'image de plus en plus près de l'original, c'est-à-dire du monde des phénomènes. L'absence de la dialectique ne se fait sentir que le jour où le savant passe de son domaine spécialisé de la connaissance à des considérations philosophiques générales, comme par exemple dans le cas du matérialisme bourgeois.
Ainsi on déduit souvent de la théorie de l'évolution des espèces que l'esprit humain, résultant de l'évolution de l'esprit "animal", lui est qualitativement identique et n'en diffère que quantitativement. A l'opposé la différence qualitative entre ces deux sortes d'esprit que chacun peut constater quotidiennement, a été élevée par la théologie au rang d'une antithèse absolue qui s'incarne dans la doctrine de l'immortalité de l'âme. Dans les deux cas, l'absence d'un raisonnement dialectique est manifeste. Celui-ci nous conduit à conclure que, dans un processus de développement, la différence quantitative qui s'accroît sans cesse aboutit à une différence de qualité - le changement de la quantité en qualité - si bien qu'une similitude originelle possède de nouvelles caractéristiques et doit être désignée par de nouveaux mots sans qu'elle se soit transformée intégralement en son contraire ou qu'elle ait perdu tout rapport avec sa forme première.
La même pensée métaphysique non dialectique se retrouve dans le fait d'assimiler la pensée aux produits des autres organes corporels (comme, par exemple, la bile) sous prétexte qu'elle résulte de processus du cerveau, ou dans le fait de supposer que l'esprit est une propriété de la matière en général sous prétexte qu'il est une propriété d'une matière particulière. Elle se retrouve plus encore dans l'affirmation que l'esprit, parce qu'il est autre chose que la matière, doit appartenir à un univers totalement différent, sans rapport et sans contact possible avec le monde matériel, d'où résulte le plus extrême des dualismes entre l'esprit et la matière, un dualisme qui s'étend jusqu'aux atomes. Pour la pensée dialectique, l'esprit est simplement un concept qui englobe tous les phénomènes que nous qualifions de spirituels, un concept qu'on ne peut étendre au-delà des observations, c'est-à-dire au-delà des animaux inférieurs où ces phénomènes se manifestent encore. Dans le cas de ces animaux, le terme même d'esprit devient sujet à caution parce que les phénomènes spirituels disparaissent progressivement jusqu'à n'être plus que la sensibilité pure et simple, que les formes les plus élémentaires de la vie. "L'esprit" en tant que propriété caractéristique, en tant qu'entité séparée, présente ou absente dans tel ou tel organisme, n'existe pas dans la nature ; l'esprit n'est qu'un mot, un nom que nous attribuons à un certain nombre de phénomènes bien déterminés que nous percevons comme spirituels, tantôt clairement tantôt de façon vague et incertaine.
Il en va de même pour la vie. Quand on passe des organismes microscopiques les plus petits aux bactéries invisibles et aux virus encore plus petits, on finit par atteindre le domaine des molécules albuminoïdes, d'un haut degré de complication mais qui relèvent de la chimie. Il est bien impossible de déterminer dans cette succession où cesse la matière vivante et où commence la matière morte ; les phénomènes changent progressivement, se simplifient, restent semblables tout en étant déjà différents. Ceci ne veut pas dire que nous soyons incapables de tracer des lignes de démarcation, mais que simplement la nature ne connaît pas de frontières, nettes ou non. Une propriété telle que la "vie", qui serait présente ou absente selon les cas, n'existe pas dans la nature ; ici encore nous avons affaire à un mot, à un concept que nous avons forgé pour englober les variétés innombrables des phénomènes de la vie. Le matérialisme bourgeois, pour qui la vie et la mort, la matière et l'esprit sont des réalités authentiques existant par elles-mêmes, se trouve contraint d'utiliser des oppositions tranchées, là où la nature présente une immense variété de transitions plus ou moins progressives.
C'est donc jusque dans les conceptions philosophiques les plus fondamentales que diffèrent le matérialisme bourgeois et le matérialisme historique. Le premier n'est qu'un matérialisme limité, incomplet et trompeur, par rapport au matérialisme historique plus vaste et parfaitement réaliste, tout comme le mouvement de classe bourgeois, dont il fut l'expression théorique, ne représente qu'une émancipation imparfaite et trompeuse par rapport à l'émancipation complète et réelle qu'amènera la lutte de classe prolétarienne.
Dans la pratique, leur différence se manifeste dans leur attitude envers la religion. Le matérialisme bourgeois voulait en triompher. Mais on ne peut détruire une conception née de la vie sociale à coup d'arguments : cette manière de faire signifie qu'à un point de vue donné on oppose un autre point de vue, or contre n'importe quel argument on peut toujours trouver un contre-argument. On ne peut éliminer une conception donnée qu'après avoir découvert quelles raisons et quelles circonstances la rendent nécessaire et démontré que ces circonstances sont passagères. C'est pourquoi la réfutation de la religion par les sciences de la nature ne fut effective que dans le cas des croyances religieuses primitives où l'ignorance des lois de la nature et de l'explication qu'elles fournissent du tonnerre et des éclairs, de la matière et de l'énergie, permet le développement de toutes sortes de superstitions. La théorie de la société bourgeoise a pu détruire les idéologies liées à l'économie agricole primitive. Mais la religion dans la société bourgeoise est profondément ancrée dans ces forces sociales à la fois inconnues et incontrôlables, face auxquelles le matérialisme bourgeois reste impuissant. Seule la théorie de la révolution ouvrière peut détruire les idéologies de l'économie bourgeoise. Le matérialisme historique dégage le fondement social de la religion et montre pourquoi, à certaines époques et pour certaines classes, elle a été un mode de pensée nécessaire. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut rompre son charme. Le matérialisme historique ne mène pas de lutte directe contre la religion ; partant d'un point de vue plus élevé, il peut l'analyser et l'expliquer comme étant un phénomène naturel se déroulant dans des conditions déterminées. Ce faisant, il en sape les fondements et prévoit qu'elle disparaîtra avec la naissance d'une nouvelle société. Il explique de manière semblable l'apparition temporaire du matérialisme au sein de la bourgeoisie ainsi que la rechute de cette classe dans des tendances religieuses et mystiques : conservant une conception fondamentalement semblable à celle du matérialisme bourgeois, c'est-à-dire la croyance en des lois absolues, la bourgeoisie abandonne son optimisme des débuts pour adopter, à l'opposé, la conviction que les problèmes du monde sont insolubles. II explique de même que le matérialisme gagne du terrain parmi les ouvriers non qu'ils aient été convaincus par des arguments antireligieux mais parce qu'ils voient croître leur compréhension des forces réelles de la société. La religion disparaîtra donc avec le début de la révolution prolétarienne, dont l'expression théorique est le matérialisme historique. C'est par une telle explication que le marxisme vient à bout de la religion.
(à suivre)
(*) Pseudo d’Anton Pannekoek
Nous reproduisons ici quelques extraits significatifs sur les conditions de vie des ouvriers en Russie et la part qui est la leur dans la répartition des produits rationnés. Le capitalisme s'emploie, de bien des manières, à réduire le niveau de vie des travailleurs mais le système russe présente des méthodes originales qui méritent d'être signalées.
Nous tirons ces renseignements de la revue, publiée par l'ambassade russe en France, les "Cahiers de l'économie soviétique".
Les rationnaires sont répartis en 6 catégories qui sont les suivantes : 1°- Non-travailleurs (incapables de travail, invalides) ; 2°- Non-travailleurs (capables de travailler, lycéens, ménagères etc.) ; 3°- Enfants (jusqu'à 8 ans) ; 4°- Employés ; 5°- Travailleurs (ex-ouvrier ordinaire) ; 6°- Travailleur spécial (ex-ouvrier spécialiste de choc).
Toute la population est répartie entre ces catégories par les soins des comités d'entreprises ou organismes dont ils dépendent. Les cartes donnent droit aux denrées suivantes : pain noir, farineux (orge, pois secs et autres denrées servant à faire la "cacha"), viande, matières grasses, poisson, sucre, tous produits de base répartis de façon régulière ainsi que l'alcool, la poudre de lessive, les allumettes, le beurre, la moutarde, du vinaigre, du bicarbonate de soude. Les répartitions de savon, tabac, spiritueux, lait et œufs sont le fait de différents organismes (entreprises, hôpitaux, écoles, maternité etc.).
Voici le tableau des rations de la carte "travailleurs spéciaux" (ces rations varient quelque peu entre les différentes régions)
Ville estonienne | Ville ukrainienne | |
pain noir, par jour en Gr | 500 | 1000 |
Farineux, par mois en Gr | 1800 | 2000 |
Matière grasse, par mois en Gr | 600 | 900 |
Viande et poisson, par mois en Gr | 2200 | 3200 |
Sucre, par mois en Gr | 500 | 500 |
En plus de ces cartes normales existent des cartes spéciales dites "cartes B" et des "cartes limites" attribuées à CERTAINES PERSONNES - L'ÉLITE SOCIALE - QUI LES CUMULENT AVEC LA CARTE "TRAVAILLEUR SPÉCIAL".
Le critère pour l'attribution d'une carte privilégiée est le caractère de "responsabilité" du travail. Il est possible de cumuler plusieurs cartes privilégiées car celles-ci sont attribuées non seulement à l'individu mais aussi à la fonction.
Il résulte de ce système que parfois le salaire est inférieur au coût des produits auxquels les cartes donnent droit.
La carte "B" donne droit à (nous ajoutons la rubrique "Travailleurs spéciaux" afin de permettre la comparaison):
(Par mois) | Carte"B" | Carte "Travailleurs spéciaux" |
Pain blanc | 6000 gr | néant |
Farine | 3000 gr | néant |
Beurre | 1800 gr | 900 gr |
Sucre | 1600 gr | 500 gr |
Viande | 7000 gr | 3200 gr |
Alcool | 1,6 l | néant |
Biscuit | 1000 gr | néant |
Œufs (unité) | 10 | néant |
Savon de toilette | 1 | néant |
Savon lessive | 400 gr | néant |
Cigarettes (unité) | 250 | néant |
La carte "B" donne droit en plus à des fruits secs et frais, à des légumes et à des pommes de terre ainsi qu'à du lait condensé.
La France capitaliste a la pudeur de ne pas étaler ouvertement les privilèges de ses classes privilégiées dans un système aussi inique et révoltant. On accorde bien des cartes aux travailleurs de force mais n'est pas encore admis dans les mœurs d'attribuer des cartes privilégiées aux fonctionnaires et à la "haute bureaucratie", à "l'élite sociale" et "autres responsables" qui, en Russie, ont le droit de cumuler plusieurs cartes. A ces cartes "B" viennent encore s'ajouter des "cartes limites", autre type de privilège comme celui d'acheter librement des produits jusqu'à un certain plafond fixé en roubles et à des prix spécialement réduits. Les bénéficiaires de la "carte limite" sont les personnes ayant reçu un ordre national (héros de l'Union soviétique, héros du travail soviétique, ordre de Lénine etc.)
Voyons plus loin : "Pour ce qui concerne les produits industriels de consommation (textile etc.), il n'existe pas de "points". Les unités syndicales entre lesquelles sont répartis les travailleurs fixent, en accord avec l'organe central de distribution, ce qui sera distribué à chaque consommateur. La distribution est faite par l'unité syndicale. Il en est de même pour le bois de chauffage. CES DISTRIBUTIONS SONT RÉDUITES ET CONSISTENT ESSENTIELLEMENT EN UN VÊTEMENT CHAUD CAPITONNÉ ET UNE PAIRE DE BOTTES EN FEUTRE PAR AN.
LES POINTS EXISTENT POUR LES TITULAIRES DE LA CARTE "B" QUI REÇOIVENT 125 POINTS PAR SEMESTRE. À TITRE D'INDICATION, 40 POINTS SONT NÉCESSAIRES POUR UNE PAIRE DE CHAUSSURES."
A-t-on bien lu ces lignes ? Alors que les points n'existent pas pour les ouvriers, alors que ces derniers reçoivent - quand ils les reçoivent - au maximum UNE PAIRE DE BOTTES EN FEUTRE, l'"élite sociale" reçoit 250 points par an, c'est-à-dire 6 PAIRES DE CHAUSSURES. Et il ne faut pas oublier que, dans ce pays de "socialisme", les privilégiés ont droit de cumuler plusieurs de ces cartes, sans compter qu'à leur disposition et pour leurs moyens, il existe toutefois un marché central où les produits de la campagne sont apportés et vendus librement : lai, viande, fleurs, légumes de saison ; mais les prix sont très élevés."
La Russie est peut-être un "paradis" pour les uns mais UN ENFER CERTAIN POUR LES MASSES OUVRIÈRES.
V.
Comme disait un haut-fonctionnaire : "Le grand avantage de la démocratie sur le fascisme, c'est que, dans la première, on laisse éclater les scandales qu'on étoufferait dans le dernier."
En fait, il n'en demeure pas moins que le scandale est une forme de vie de la société capitaliste démocratique ou fasciste ; le rationnement, la haute bureaucratisation de l'État, l'existence normale de deux marchés ne peuvent qu'aggraver les scandales, rendre leur détection plus grande et leur imbroglio plus inextricable.
Le premier principe sur lequel s'assoit généralement le scandale est, d'une façon certaine, le désir du commerçant de pallier à la liberté de commerce par l'octroi de priorités, de bons de déblocage au travers de pots de vin touchant le plus de gens possibles en raison de la paperasserie inter-ministérielle. Un bon de déblocage ne dépend pas d'un ministère mais de plusieurs ministères qui, tous, régissent, sous un angle différent, une même activité commerciale.
Ce premier principe se trouve être accru en importance par un deuxième principe contradictoire. Tout en voulant conserver la notion de bénéfice dans le procès de circulation et d'échanges de marchandises, on veut en réglementer les prix. Nous savons où nous mène une telle politique.
Les prix défient la réglementation et chaque scandale permet de consacrer d'une part, de cacher à l'opinion publique d'autre part, la hausse des prix qu'une décision gouvernementale confirme.
Toute l'erreur de la politique actuelle en matière de scandale économique provient d'une façon bien petite-bourgeoise d'envisager le problème. Le principe de la marge bénéficiaire étant, et continuant d'être, admis, même par la CGT et le parti "communiste", ce qu'on veut surtout, ce n'est pas sa suppression mais sa réduction, en imaginant par-là provoquer une baisse qui revaloriserait les salaires.
Seulement la marge bénéficiaire de toute entreprise ne cesse de baisser depuis pas mal d'années -et il ne faut pas se laisser impressionner par la valeur nominale de celle-ci- et le besoin d'économie dans la production se faisant sentir, le salaire subit la même compression en vue de la reproduction élargie.
Ce qui, en définitive, ne nous permet pas de sortir du cercle vicieux qu'est le problème des prix, salaires et production dans un système capitaliste.
Dénoncer les scandales économiques devrait ramener les économistes et les hommes politiques à dénoncer le système de production en vigueur. Et les journaux -qui, par besoin démagogique, réclament des sanctions exemplaires- portent tout l'accent sur les personnalités incriminées et non sur le fond réel du problème.
On se rend bien compte, à ce moment, que cette confusion sciemment organisée et propagée tend à mettre hors de cause le système capitaliste, surtout quand l'État se fait capitaliste et permet aux rivalités politiques de s'abreuver de discussions discriminatrices quand la discrimination sur le plan de classe est inexistante.
Les scandales économiques viennent tenir l'honorabilité non tellement de telle ou telle personnalité mais de tel ou tel parti qui détenait le ministère ou qui en avait profité au travers d'homme de paille ; mais pour mieux alimenter l'atmosphère de pseudo-discussions "élevées", on a recours aux scandales politiques.
Dans l'affaire Hardy, d'un côté les "souteneurs» sont entachés de gestapisme, de l'autre côté les accusateurs sont les "vrais résistants". Dans l'affaire du général Alamichel, le même critère existe. Seulement les rôles sont inversés ; Hardy est accusé par le Parti "communiste" mais Alamichel doit sa promotion à ce même parti ; Frenay du MRP défend Hardy mais accuse Alamichel.
Depreux, dont l'anti-stalinisme est connu, découvre et exploite l'affaire Joanovici et le groupe "Honneur et police" fortement stalinien, pour répondre à l'exploitation du scandale "Gouin-Malafosse".
À cette cadence, tous les partis sont entachés de scandale ; demain, toutes les personnalités représentatives de la France le seront.
Seulement tous les scandales, soit politiques soit économiques, ont débuté sous l'occupation et sont intimement liés à la résistance. Des millions de victimes innocentes sont mortes sans se rendre compte des scandales que leurs chefs préparaient.
Ce n'est pas eux "la glorieuse résistance" car ils n'en ont été que les dupes mêmes, au même titre que les soldats morts dans cette 2ème guerre impérialiste. La vraie "résistance", c'est ces chefs et ses partis bourgeois, des PRL aux staliniens qui ne vivent que par l'exploitation du scandale et par le double-jeu politique.
A tous les partis bourgeois qui ne vivent que par cette démocratie "purifiée", qu'ils sachent que sur leur lutte scandaleuse se forge le pouvoir encore plus scandaleux d'un homme qui s'isole aujourd'hui, espérant mieux sauter demain.
Aux ouvriers, à ceux qui chaque jour n'ont comme maigre pitance que ces scandales, il serait bon qu'ils se demandent si cette démocratie bourgeoise n'est pas aujourd'hui un seul et unique scandale que seule la révolution prolétarienne et la suppression du régime capitaliste peuvent y mettre fin.
Tous ces scandales, toutes les manifestations dans l'ordre républicain pour le salaire minimum vital, pour la réduction des marges bénéficiaires, pour le travail forcé des oisifs ne sont que des décisions servant à cacher le vrai problème de lutte politique de classe, de lutte de sociétés, pour mieux ainsi protéger le règne de l'anarchie capitaliste.
Comprendre ceci, faire comprendre ceci est un premier pas et la seule voie d'un redressement révolutionnaire de la lutte émancipatrice de la classe ouvrière.
L'étape suivante sera immanquablement le détachement effectif et non illusoire de la classe ouvrière des partis socialistes et staliniens ; et c'est à partir de ce point que le problème de la formation du parti révolutionnaire et de la lutte offensive du prolétariat prend son plein essor.
Sur les événements d'Indochine, la presse a donné une assez large audience aux incidents parlementaires qui ont eu lieu à propos d'eux. Il est inutile d'en faire un récapitulatif. Mais un fait reste désormais acquis : c'est le double-jeu des staliniens.
D'une part leur présence au gouvernement leur semble indispensable, soit en raison du noyautage qu'ils font, soit en raison de la Conférence de Moscou, soit surtout en raison de leur nature bourgeoise qui les fait aujourd'hui jouer le rôle de garde-chiourme de l'État capitaliste.
D'autre part leur mainmise sur les masses ouvrières les obligent à des simulacres d'opposition anti-impérialiste. Mais aussi ne faut-il pas trop que cette mise en scène ne dépasse les limites de simple comédie bouffonne.
L'opposition à la politique indochinoise de Moutet s'exprimera non par un vote de défiance net et clair mais par une ambiguïté qui caractérise toujours le parti stalinien.
Le groupe parlementaire stalinien s'abstient de voter les crédits militaires, tandis que les ministres staliniens, pour ne pas rompre la responsabilité collective gouvernementale, les votent.
Et ce double-jeu, dignes des meilleurs "collaborationnistes", permet de rester au gouvernement et de faire figure, pas directement mais au travers de la CGT, de défenseur des droits des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Pour la circonstance, Benoît Frachon n'était pas membre du bureau politique du PC mais secrétaire général de la CGT.
Ce qui devrait faire réfléchir dans cette comédie parlementaire est le fait que Ramadier, intraitable au début de la discussion sur l'Indochine, accepte, en fin de débat, ce compromis. C'est qu'il est fort à croire que, de compromis, il n'y en eut vraiment pas -le rôle de l'assemblée donne libre jeu à la politique (...) avec l'alliance des staliniens- mais une merveilleuse entourloupette avec revendications ouvrières luttant sporadiquement contre la famine.
Ce compromis, digne de la meilleure époque de la 3ème République, s'est fait sur le dos de la classe ouvrière indochinoise et française, en étouffant les problèmes essentiels du moment et en ressoudant à nouveau la classe ouvrière des deux pays à leur bourgeoisie respective.
Cette comédie parlementaire et le discours de Bruneval ne font que renforcer encore la solidité gouvernementale. Demain, aux cris de famine des masse ouvrières, on répondra que la république "une et indivisible" est un danger. Si la classe ouvrière se mêle à ce simulacre de lutte pour la liberté, c'est l'expérience espagnole qui se reproduit, mais avec des conséquences plus néfastes pour le prolétariat.
Sadi
Le fait que nos positions commencent à se répandre dans les milieux de la gauche socialiste, trotskistes et anarchistes nous a valu de nombreuses critiques. Il en est une cependant qui surnage au-dessus, très loin de toutes les autres, qui viennent de tous ces milieux apparemment si différents : nous sommes des pessimistes, nous voyons tout en noir et toutes nos positions politiques, tout notre "sectarisme" sont basés sur ce pessimisme et cette vue en noir.
Que répondre à tous ces "optimistes" ? Ils commencent eux-mêmes à se rendre compte du tragique de la situation, dont nous analysons tous les mois ici l'évolution, depuis bientôt deux ans. Où sont les pessimistes ? Où sont les optimistes ? En réalité c'est sous un angle politique et non sentimental que se résout le problème. Notre objectivisme nous a valu le titre de "pessimistes" ; de même que nos positions, ayant trait à l'activité d'un groupe révolutionnaire dans la période présente, devaient nous valoir le nom de "sectaires". Mais où sont tous les "Z'optimistes" sur commande, les faiseurs de grève générale à la petite semaine, les découvreurs de révolutions, tous les agités, les nerveux ?
Les socialistes de gauche, qui ont enfin compris que la guerre approchait, forment le "3ème front" derrière Marceau Pivert qui a fait ses preuves dans cette guerre-ci, comme soutien moral de la Résistance (voir la lettre de celui-ci à De Gaulle).
Les trotskistes, eux, sont pris d'une vraie panique : ce coup-là, ça y est, la Russie est menacée de mort ! Staline et Molotov "ne font pas appel aux travailleurs du monde entier" pour la défendre ; ils conduisent l'URSS à sa perte, disent les trotskistes ; à nous de la sauver et de la défendre !
Quant aux anarchistes, s’ils voient la situation qui évolue vers la guerre, n'en continuent pas moins à montrer leur impuissance. Cette impuissance de l'anarchisme dans la période actuelle de décadence du capitalisme est caractérisée par des appels à la grève générale, à l'insurrection, appels adressés à un prolétariat qui semble vouloir donner raison au proverbe qui dit que "ventre affamé n'a pas d'oreilles", ou tout au moins qui n'en a pas pour ceux qui l'encasernent. Appels donquichotesques à un prolétariat qui ne répond pas. Battage dans le vide qui conduit à l'illusion qu'un tel battage, que de tels moyens conduisent à la révolution, qu'ils la déterminent.
Nous n'avons cessé de montrer le chemin que prenait la politique mondiale, d'une conférence des grands à une autre conférence (de Postdam à Londres particulièrement), d'un discours à un autre discours (notamment ceux tels celui de Trumann devant la flotte américaine l'année dernière, ceux de Churchill, les réponses de Staline etc.).
De même, dans les événements qui ont successivement agité l'Indonésie, la Chine, l'Inde, l'Iran, la Palestine, l'Indochine, la Grèce et qui plusieurs fois de suite se sont renouvelés, nous avons montré combien ridicules et criminels étaient ceux qui, en partant de ces événements, les prenaient pour des indices d'une montée révolutionnaire, pour des mouvements révolutionnaires et qui, basant leur vie politique sur une telle chimère, sur une telle illusion, participaient à entretenir dans la classe ouvrière ces chimères et ces illusions. Mais ces chimères et ces illusions à propos de luttes qui en réalité opposent différents clans de la bourgeoisie, qui en réalité opposent le bloc anglo-américain et le bloc russe, leurs satellites et acolytes, permettent à ces luttes de se perpétrer sur le terrain-même de luttes d'influences et d'intérêts capitalistes et engagent la classe ouvrière à y participer. La conclusion de ces luttes devant être la guerre entre les deux blocs, l'illusion de la révolution partant de ces luttes conduit directement soit à la participation pure et simple à la guerre (et les trotskistes y vont), soit à l'abandon du mouvement ouvrier ; et l'avant-garde connaît depuis 20 ans cette philosophie du désespoir dont Koestler s'est fait un des chefs de file, philosophie qui la mine et brise ses forces déjà restreintes. C'est la conclusion et les caractéristiques d'une époque historique et des illusions qu'elle produit.
Aujourd'hui, peu à peu les illusions commencent à tomber, mais avec elles disparaissent les apparences révolutionnaires que ces organisations tentaient de conserver. Nous avons vu, dans d'autres articles, où mènent les tendances de la gauche socialiste. Nous voyons le rôle du trotskisme qui mobilise pour défendre l'URSS contre l'impérialisme anglo-américain le peu d'ouvriers qu'il a pu rafler aux staliniens grace à la surenchère dans la lutte économique.
Les uns et les autres sont ennemis à mort, d'un côté (du côté anglo-américain) les socialistes de tout poil, de l'autre les pro-russes (staliniens et trotskistes). Les uns n'ont qu'une critique à sens unique du bolchevisme qui vise la Russie d'aujourd'hui et ses défenseurs, les autres, ici et là, partout où les intérêts du capitalisme anglo-américain entrent en jeu, n'ont d'yeux que pour la trahison de la 2ème Internationale. Les anarchistes appellent à une lutte stérile un prolétariat embrigadé, enrégimenté, exsangue et écœuré, tout en continuant à entretenir des illusions profondément retardataires et devenues contre-révolutionnaires, telles "l'anti-fascisme", "le sabre et le goupillon" et un pacifisme petit-bourgeois qui n'a d'autre effet que d'accepter la guerre quand elle est là, la dénoncer ensuite.
* * *
En fait, la situation mondiale, si elle n'a fait que s'aggraver à chaque étape déjà citée, marque surtout un chaos grandissant.
Les différents faits économiques et politiques, que nous avons voulu relever pour marquer l'évolution de la situation, marquent seulement une réalité, celle du chaos, d'un chaos qui s'accentue chaque jour et qui trouve son expression dans des phénomènes qui sont toujours plus accentués, chaos qui ne peut que s'aggraver tant que le cours historique actuel ne sera pas renversé.
Il n'appartient pas à un groupe de militants, ayant toute la bonne volonté du monde concentrée en lui, de renverser une situation historique. Il ne peut faire qu'une seule chose, c'est lutter contre le courant afin d'être prêt le jour de ce renversement. Toute illusion finit par faire transformer une idée de volonté de transformation en cette transformation elle-même ; et, quand la guerre éclatera, nous verrons les socialistes de gauche jubiler de l'écrasement de la Russie et les trotskistes penser que la révolution est là du côté de la Russie.
Dans la crise actuelle, il convient de noter une aggravation des rapports entre le bloc anglo-américain et le bloc russe. En parallèle à cette aggravation des rapports politiques et diplomatiques, la crise économique mondiale s'accentue.
* * *
L'événement politique marquant le plus proche est la conférence de Moscou. Mais sans parler de la conférence elle-même, il est important de noter quelques faits qui ont un rapport très important avec elle.
Tout autour de la Russie, les américains viennent d'ouvrir une véritable offensive afin de chasser les russes des positions acquises à la faveur de la guerre contre l'Axe, et que les guérillas et les assauts diplomatiques n'avaient pas encore liquidées. La guerre larvée qui couve dans la situation présente prend plusieurs formes. C'est tantôt l'intimidation, le jeu d'influences économiques, tantôt l'emploi direct de la violence. L'impérialisme américain est devenu la vivante figure du capitalisme-militariste qui emploie, là où il faut, l'or et, là où il faut, la poudre.
La Suède avait passé des accords commerciaux avec l'URSS, chez qui les échanges bilatéraux chassaient, pour une grande part, les importations des États-Unis. Ceux-ci, mécontents, ont fait savoir qu'ils ne l'entendaient pas ainsi et, sous prétexte de "liberté des échanges", menacent de couper leur marché à la Suède (c'est-à-dire refus d'acheter et de vendre) si celle-ci ne révise pas son commerce extérieur (c'est-à-dire si elle n'apporte pas des modifications restrictives aux accords commerciaux passés avec la Russie).
En Grèce et en Turquie, Trumann, dans son discours "bombe", a fait entendre au monde entier que "c'est avec l'or, les techniciens et les soldats américains qu'il faudra compter désormais".
Dans le Moyen-Orient, le jeu subtil de la politique anglo-américaine a mis les russes en déroute dans leurs expériences d'Afghanistan et resserre à son profit les liens entre les 7 États arabes.
Aux Indes, c'est sous les cris de "Mort au Pakistan" que se sont faites les dernières manifestations meurtrières. L'espoir russe de voir se constituer, à leurs frontières communes avec les Indes, un État indépendant qui leur serait favorable semble s'exclure de plus en plus et c'est ce qui permet aux anglais d'envisager de quitter l'Inde (quoi que cela ne soit pas encore réalisé).
En Chine enfin, ce sont les bombardiers de l'armée gouvernementale qui résolvent les différends entre les "communistes" et eux, en attaquant Yenan à la bombe, Yenan qui est la capitale des "communistes" chinois. Ajoutez à cela la livraison de leur zone, par les russes, au profit d'avantages économiques et l'on voit le recul que ceux-ci effectuent.
Que ce soit en Grèce ou en Chine, les guerillas soutenues par les russes reçoivent des coups très durs et maintenant, ouvertement, les États-Unis mènent la guerre.
Il n'est personne, jusqu'à la France avec... la Bulgarie, qui n'ait des rapports violents (incidents diplomatiques, gifles et expulsion).
L'ambassadeur des États-Unis en Pologne qui donne sa démission, cela fait bénin et, pourtant, cela montre le caractère et le degré des rapports internationaux au moment de la conférence de préparation à la paix, la 5ème ou 6ème. On croirait que c'est hier quand Chamberlain partait discuter amicalement avec Hitler, pendant que les troupes allemandes se préparaient à envahir la Pologne et quand la mobilisation générale était décrétée en France.
Mais, en fait, l'armée turque est toute entière sur le pied de guerre, l'armée anglaise n'a pu être démobilisée que dans une faible part et l'on sait très bien que l'on ne peut rien savoir d'exact sur l'état des armées russe et yougoslave.
Il s'agit en réalité des préambules à la paix. Il n'y a que quelques malentendus d'ordre tout à fait banal sur les modalités de cette paix.
En réalité la bourgeoisie mondiale est incapable d'assurer la vie de la société et pallie au plus pressé, ayant une seule chose en vue : ses intérêts et ses privilèges. Elle préférera un autre massacre que d'en abandonner un pouce. C'est l'enseignement principal de toute cette série de conférences : l'impuissance sanguinaire des tyrans de ce monde dont la conférence de Moscou est une expression flagrante et une étape vers le conflit armé.
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Les russes reculent, avons-nous dit. Certes, la position des guérillas en Chine et en Grèce est peu favorable. Certes, l'annonce de Trumann semble écarter tout espoir pour la Russie, de faire changer en sa faveur le statut des détroits et d'avoir une influence en Grèce.
Cependant si Trumann a été contraint de "mettre les pieds dans le plat" d'une manière aussi énergique, c'est parce que, pour la première fois, le bloc américain était obligé de marquer des points faibles dans son jeu. Ces points faibles sont constitués d'une part par le renforcement de la politique économique de l'URSS en Europe où elle prend la place que l'Allemagne y occupait et évince le bloc anglo-saxon (notamment au travers de traités commerciaux avec la Finlande, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Roumanie, la Bulgarie, la Yougoslavie, l'Albanie etc.), grâce au contrôle exclusif de la navigation du Danube et grâce aussi à l'avantage d'échanges entre pays proches, à cause de la pénurie des transports et de l'économie réalisée sur eux. D'autre part le chaînon faible est constitué par la Grande-Bretagne à qui la guerre de 1914 puis celle de 1939 ont porté des coups, sinon mortels comme pour la France, du moins fort néfastes, et dont elle a beaucoup de mal à se relever.
L'Angleterre ne peut plus assurer le contrôle militaire de ses colonies de l'Inde, de la Palestine, de la Grèce et de la Turquie ; elle ne peut plus supporter les frais énormes que cela entraîne ; et elle a besoin, pour son économie défaillante, des hommes qui sont immobilisés dans le monde. Les États-Unis sont là ; ce sont leurs intérêts communs, l'état-major est le même ; il s'agit tout simplement beaucoup plus d'un "choc psychologique" que d'une relève des anglais par les américains. Les dollars ne cessent d'affluer en Turquie, en Chine, en Iran, en Grèce, partout où cela peut être utile au bloc anglo-américain. Les commissions de techniciens et de "conseillers politiques" sillonnent ces pays depuis longtemps déjà. Mais les discours comme celui de Trumann sont plus des sondages de l'opinion publique que la marque d'un "tournant" dans la politique anglo-américaine ; au contraire, il semble tout à fait logique à celui qui suit la politique anglo-américaine depuis la fin de la guerre.
En réalité, à Moscou, chacun vient montrer les dents et tout le monde se retirera sans qu'autre chose que des points d'interrogations restent posés pour ce qui est des problèmes de la paix ; et quels points d'interrogations !
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Au premier plan des préoccupations de la conférence de Moscou, il y a l'Allemagne.
Les "alliés" se penchent avec sollicitude sur le sort futur des allemands. Les russes et les américains, pour des raisons différentes, voudraient une Allemagne centralisée. Les français préconisent le morcellement tel que Jacques Bainville le demandait après l'autre guerre. Les français demandent aussi la déportation d'allemands pour pallier à la surpopulation en Allemagne. Mais tout ceci cache le désarroi profond qui règne dans le camp des impérialistes vainqueurs au sujet de la carcasse du vaincu. Pour un pays qui entreprend une guerre et qui fait des dépenses énormes dans ses armements, il joue sur l'unique possibilité de victoire. Pour lui, la guerre doit être rentable. C'est le but de se payer des frais de guerre sur le dos du vaincu, l'Allemagne et que les "alliés" cherchent une combinaison qui les satisfasse. Inutile de dire que, dans les réparations comme ailleurs, ce sont les plus forts qui se servent d'abord ; aux autres après, s’il en reste.
Pour les américains, une Allemagne démocratique centralisé c'est une Allemagne qui peut se relever économiquement et remplir le double avantage de concurrencer la Russie en Europe centrale et de payer ses dettes de guerre.
Si, pour les américains, la centralisation de l'Allemagne et son relèvement économique conditionnent les prélèvements à titre de réparations, pour les russes leurs réparations passent avant tout parce que, dans le fond, s'ils acceptent le principe de l'unification de l'Allemagne, ils ne sont pas prêts de se retirer de leur zone. Ils n'en partiront qu'après avoir raflé le plus possible et quand il n'y aura plus moyen de faire autrement (il est certain du reste que l'unification de l'Allemagne ne veut pas dire l'abandon de l'occupation militaire, du moins les russes comptent bien l'occuper quelques décades). Toute leur politique consiste à accepter le principe des accords mais à les mettre dans l'impossibilité de se réaliser.
Pour la France il n'y a qu'une seule chose qui puisse à la fois garantir sa sécurité et lui donner des garanties que des réparations économiques lui seront versées, c'est l'occupation de la Ruhr et le monopole sur son industrie et son sous-sol. Mais les anglais ne tiennent pas à perdre la Ruhr. Mais l'Allemagne sans la Ruhr et sans l'Est industriel occupé par les russes n'est plus l'Allemagne rentable que désirent les américains. Et sachant que les russes, en réalité, n'ont pas intérêt à ce que l'état de choses actuel change, on voit que la conférence de Moscou a de grandes chances d'aboutir à une autre conférence qui, elle-même... et puis un beau jour ça se gâtera.
L'Allemagne n'en reste pas moins un fardeau, un problème insoluble. L'administration des zones américaine et anglaise coute. Les américains sont pressés d'arriver à leurs fins de rentabilité de l'économie allemande. Les russes veulent garder ce qu'ils ont et tergiversent. Pendant ce temps-là, et malgré la famine, l'augmentation de la population en Allemagne et le surnombre des femmes (7 millions maximum, 5 millions minimum) posent un problème démographique aigu que la déportation des hommes - préconisée par Bidault et pratiquée, plus que de mesure, par Staline - n'est pas faite pour arranger.
En relation avec la conférence de Moscou, d'importantes manifestations se sont produites dans la Ruhr, groupant plusieurs centaines de milliers d'ouvriers. Au sujet de ces manifestations, on a déjà beaucoup écrit. Il est certain que la situation de famine qui règne n'a pas été créée volontairement par les occupants. Mais il est curieux que ce soit justement à ce moment que le mouvement éclate (d'ailleurs ce ne sont pas les premiers mouvements ; on a beaucoup moins parlé des plus anciens, faits il est vrai sur une échelle moins large ; également la famine n'existe pas d'aujourd'hui, et pas seulement dans la Ruhr mais dans toute l'Allemagne). Il n'en reste pas moins vrai que ces manifestations ont été exploitées par les partis politiques allemands. Il est difficile de dire qu'ils ont été "fomentés", cependant il est si facile de trouver des raisons de mécontentement en Allemagne, dans sa situation actuelle qu'il suffit que, soudain, les partis politiques allemands et les syndicats qui doivent se montrer "bons administrateurs", "capables de gouverner" à la place des "alliés" un jour prochain, pour l'instant en les secondant servilement, aient senti le moment favorable pour laisser la bride sur le cou à leurs administrés, en leur suggérant au besoin ce qu'ils attendaient d'eux ; et voilà que naît un mouvement spontané, mouvement dont tous les politiciens s'emparent : les anglais contre les allemands, les russes contre les anglais, les socialistes allemands pour l'unification de l'Allemagne etc. C'est là que les staliniens se sont employés activement, se servant de leurs postes syndicaux.
Mais le mouvement dépasse les espérances et les gouts des politiciens. Les uns et les autres tentent d'endiguer, en leur faveur, le mouvement le plus important depuis la fin de la guerre.
Une première conclusion s'impose : ils n'y ont pas réussi totalement et ont commencé, depuis le début de la semaine suivante, à lancer leurs appels au calme (si connus chez nous). Les mouvements se sont poursuivis et, laissant de côté les problèmes politiques mis en avant par les politiciens, les ouvriers ont de nouveau posé leurs revendications au sujet d'une amélioration du ravitaillement.
Mais il faut être extrêmement prudent au sujet de ces mouvements. Ils se placent à la pointe extrême de la politique de préparation à la guerre :
- D'une part ils peuvent se développer et s'affranchir de l'emprise des partis politiques allemands, de la politique allemande et devenir un foyer de lutte de classe important, capable de donner une nouvelle orientation au cours historique qui va vers la guerre, et notamment s'appuyer sur un mouvement italien qui pourrait y trouver des raisons de renaître.
- D'autre part ils peuvent au contraire servir aux partis politiques allemands, notamment au parti "communiste" stalinien en faveur de la politique russe, et ne faire qu'accélérer le cours vers la guerre, en donnant aux impérialistes des bases nouvelles de désaccord qu'ils auront un plaisir immense à exploiter.
Inutile de dire que le jeu est extrêmement dangereux. Pour l'instant, puisque nous ne sommes pas des prophètes, bornons-nous d'en marquer l'importance, et surtout l'importance du développement de tels mouvements qui peuvent, dans un sens comme dans un autre, donner une nouvelle tournure à la politique. Cela peut en tous cas reposer bien des problèmes pour la bourgeoisie.
L'avenir de la lutte de classe ne peut qu'y gagner à sentir toute l'importance du développement de la lutte du prolétariat allemand et à la suivre de prés.
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Et c'est la ronde infernale. Le chaos politique et économique à la fin de l'hiver s'est soldé par une famine qui a envahi l'Europe après avoir fait des milliers de morts en Roumanie et dans la partie orientale de la Russie d'Europe. L'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, ensuite la France, sont dans une situation catastrophique. C'est chaque jour plus la famine, et l'hiver prochain ne s'annonce pas meilleur, sinon pire. A ces graves situations alimentaires s'ajoute, pour tous ces pays, une situation monétaire catastrophique ; l'inflation accompagne presque toujours la misère et la famine, amenuisant encore le niveau du pouvoir d'achat des classes pauvres.
En France, la situation est très grave. On a voulu y remédier par une série de décrets et de mesures "psychologiques", par un 10% d'impôt de solidarité nationale, peine perdue. Tandis que les ministres passent leur dimanche à parler à la radio pour démontrer que tout va bien (la méthode Coué) et que les finances n'ont jamais été aussi saines, l'institut d'émission tourne à plein rendement, la guerre d'Indochine coute 100 millions par jours, le budget n'est même pas débattu, c'est le chaos dans les affaires et on se dit chaque jour : "Encore un jour de gagné..."
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Oui, encore un jour de gagné... pendant que l'on fait des compromis, que l'on discute en conseils des ministres "restreints", le massacre d'Indochine continue. Tant que les staliniens ne seront pas évincés du Viet-Minh, le gouvernement ne traitera pas.
Le massacre continue en Chine. Les maladies et la famine envahissent l'Europe. Des ouvriers sous-alimentés doivent fournir un travail plus grand, sur un matériel industriel vétuste, pour ne gagner même pas de quoi vivre, pendant que surproduction et chômage guettent les États-Unis, l'Australie et d'autres pays encore.
D'un tel chaos ne peut sortir qu'un chaos encore plus grand. L'offensive que les États-Unis mènent contrer la Russie, sous une forme larvée aujourd'hui, y trouvera demain un terrain favorable.
Dans une telle situation, l'avant-garde révolutionnaire doit resserrer ses liens et ses contacts, lutter contre le courant par tous les moyens possibles. Les camarades doivent à la fois serrer les coudes et faire oeuvre de solidarité révolutionnaire là où c'est nécessaire et prévoir les nécessités futures ; l'avant-garde doit être prête politiquement à jouer le rôle historique qui est le sien contre la guerre impérialiste et se préparer aux luttes que le prolétariat révolutionnaire est susceptible d'engager par la suite. Il s'agit d'être sérieux et réfléchis et non agités et nerveux, enthousiastes à s'essouffler pour rien. Pour nous, il s'agit plus de ne pas courir vite et de savoir partir à point, tout en gardant bien en vue l'état effectif de nos forces, en s'en servant à bon escient et non en s'essoufflant dans un bluff grossier et donquichotesque.
PHILIPPE
Après plus d'un mois de grève, durant laquelle ils semblaient dominer la situation par leur cohésion et leur unanimité, les ouvriers ont décidé brusquement de mettre fin à la grève et de reprendre le travail le 17 mars, sur la base de leurs anciennes conditions.
Ce fait par lui-même suffit déjà à éveiller la méfiance et incite à rechercher, derrière les manifestations apparentes, les dessous réels, où se trouvent les mobiles véritables de ce conflit et de son déroulement.
Il y a évidemment un premier côté, banal celui-ci, d'une demande de réajustement de salaire de la part des ouvriers de la presse ; la légende des hauts salaires mirobolants des ouvriers de la presse ne correspond naturellement à rien. Il y a bien longtemps que cette catégorie d'ouvriers a perdu sa position "privilégiée" d'autrefois. Personne ne songeait à contester la légitimité de leur revendication, ni le syndicat de la presse (patronal), ni la SNEP, ni les imprimeurs, ni même le gouvernement. Tout le monde s'accordait sur la "légitimité" des réclamations des ouvriers, discutant seulement sur le pourcentage de l'augmentation et les modalités dans l'application afin que l'augmentation des salaires ne pèse pas trop lourdement sur la marche commerciale de la presse[1]. De leur côté, les ouvriers très, "compréhensifs", ont accepté immédiatement les propositions patronales et gouvernementales d'aménagement de la production comprenant une augmentation de la production proportionnelle à l'augmentation des salaires. Ainsi, cette "grande" grève de "lutte et d'action directe" a vu s'établir rapidement un accord entre tous les intéressés , arrangeant aussi bien les affaires du patronat tout en accordant satisfaction aux revendications des ouvriers. Il faut encore remarquer que l'on n'a pas assisté cette fois-ci à l'attaque ministérielle contre les ouvriers de la presse, les dénonçant comme "des privilégiés" et "des collaborateurs de la veille" par-dessus le marché, comme ce fut le cas lors de la grève des rotativistes l'année dernière. Pourtant, c'est toujours le même Croizat, communiste et secrétaire général de la fédération des métaux, qui est ministre du travail. Les incidents à l'imprimerie de L'Humanité n'avait pas tant pour fond une manifestation d'hostilité du PCF contre la grève que le désir des communistes dont l'avantage sur les autres est de pouvoir faire paraître leur journal de temps en temps durant la grève.
Si malgré ces conditions, qui devaient plutôt favoriser une solution très rapide, la grève s'est démesurément prolongée, il faut chercher les causes ailleurs que simplement dans une opposition patronat-ouvriers.
Que cela soit ainsi, nous le voyons encore sur les affiches publiées pendant la grève par L'Humanité et son ombre le Franc-Tireur. Dans ces affiches, ces journaux déplorent la prolongation de cette grève qui, parait-il, cause un préjudice financier colossal à la presse de la "Résistance" et dénoncent des machinations ténébreuses du trust Hachette et autres groupements financiers qui tentent, en mettant en difficulté la presse "libre" et républicaine, de reconquérir la haute main sur la presse quotidienne.
Aucun doute, en effet, sur l'existence des intrigues compliquées qui se trament dans les hautes sphères gouvernementales autour de ce secteur décisif de la vie politique du pays. La presse est une arme de propagande redoutable, entre les mains des grands partis gouvernementaux, dans la fabrication de l'opinion publique.
A la libération, les trois grands partis, le MRP, le PS et le PCF, ont réussi à s'emparer de la presque totalité de la presse aux dépens des autres formations et groupes trop faibles pour les en empêcher. Depuis, les autres groupes dépossédés, les anciens potentats n'ont cessé de mener une lutte, tantôt sourde tantôt ouverte, pour récupérer une partie de leurs pertes.
A la tête de cette opposition contre les nouveaux parvenus et "usurpateurs", se trouve le Parti radical-socialiste. Et on se souvient de plusieurs discours de Herriot, dans la Constituante, pour la liberté de la presse et le retrait de "l'autorisation préalable", moyen par lequel les trois partis au gouvernement monopolisent la presse pour leur propre compte.
Ce thème a servi de cheval de bataille aux Radicaux lors des successives et nombreuses consultations du corps électoral : les référendums et les élections.
L'entrée des Radicaux dans le gouvernement s'est faite, entre autres, sur la base de concessions que lui ont fait les autres partis dans le domaine de la presse, à la suite de quoi le gouvernement devait présenter un projet de loi retirant "l'autorisation préalable". Le MRP et le PS devaient d'autant plus être enclin à faire cette concession que, de tous les partis, les communistes avaient la meilleure part, que leur domination de la presse allait en augmentant, ce que le MRP et le PS redoutaient par-dessus tout.
Mais, d'autre part, le processus de concentration de toute la vie économique de la société, la tendance de l'étatisation aux dépens d'un capitalisme libéral, qui est la caractéristique de la période présente ne peut s'accompagner d'une presse plus ou moins indépendante. Le contrôle de l'État, sinon sa totale domination sur la presse, est une nécessité absolue pour le capitalisme moderne.
D'où la position ambivalente du gouvernement français, traduisant la situation particulière du capitalisme français, tant du point de vue de sa structure interne que de la place qu'il occupe sur le plan international.
D'une part la nécessité d'avoir une presse centralisée, entièrement soumise et contrôlée par l'État, d'autre part la division et le fractionnement du capitalisme français dont les intérêts particuliers exercent encore de fortes pressions contradictoires ; d'une part la nécessité d'opposer, face aux autres États, un point de vue "français", d'autre part sa faiblesse réelle qui fait que le capitalisme français ne peut avoir d'autre possibilité que de s'intégrer dans un des deux blocs existants, d'où l'attraction à laquelle est sujet la France, venant tantôt de la part de Moscou, tantôt de la part de Washington et déchirant "l'unité française" en deux courants fondamentaux, s'accommodant parfois mais s'opposant toujours.
Le gouvernement français n'est pas une unité mais un composé, un compromis, un moyen terme, continuellement mis en question. D'où ses continuelles hésitations, ses demi-mesures, le fait qu'à chaque pas qu'il fait dans un sens il fait un demi pas en sens opposé. C'est le prototype d'un pays capitaliste de 3ème ordre.
Dans la question de la presse s'est à nouveau manifesté la nature d'un composé des contradictions du gouvernement français. Intrigues des anciens magnats de la presse pour récupérer leurs positions, volonté farouche des staliniens de garder le monopole de la diffusion au travers de leur Messagerie Nationale de la Presse, intrigues du parti radical sous l'étiquette de la liberté de la presse, nécessité de concentrer entre les mains de l'État la parole imprimée, intrigues des partis cherchant à faire perdre aux staliniens leur place dominante[2], etc.
Tous ces tiraillements ont atteint leur maximum à l'occasion de la grève, expliquent les interventions et l'attitude équivoques et contradictoires du gouvernement dans ce conflit.
D'abord le gouvernement semblait hostile à toute augmentation des salaires parce que contraire à sa politique de baisse des prix ; ensuite il déclarait se désintéresser de cette affaire, laissant ouvriers et patrons se mettre d'accord ; enfin il revenait pour proposer une augmentation des salaires de 17% mais correspondant à une augmentation d'autant de la production ; et finalement, après qu'ouvriers et patrons acceptèrent cette proposition gouvernementale, Croizat, ministre du travail, au nom du gouvernement, revient sur sa propre proposition sans autre explication et déclare s'opposer à tout augmentation.
Il paraît que Croizat aurait menacé le président du conseil, le socialiste Ramadier, de déclencher un mouvement de grève dans la métallurgie (syndicats dirigés par les staliniens) si on accordait satisfaction au syndicat ouvrier de la presse (dirigé par des réformistes anti-staliniens). Il aurait agi ainsi pour sauvegarder le prestige stalinien dans la CGT. Cela est fort possible et ne saurait aucunement nous étonner.
Mais cette manœuvre purement politique ne contredit pas mais viendrait plutôt s'ajouter à tout ce que nous avons dit plus haut sur les intrigues dans les coulisses qui dominaient lors du déroulement du conflit de la presse.
Pour l'instant il ne semble pas que le statut de la presse ait trouvé une solution ; le gouvernement incapable de prendre une position définitive, remettant la solution à un moment ultérieur, s'est décidé à maintenir les choses telles qu'elles sont sur le plan du conflit. Cela signifiait mettre fin à la grève sur la base du statu-quo. Ce qui fut fait.
Si l'attitude gouvernementale, brusquant la fin de la grève, est compréhensible, l'attitude des ouvriers, acceptant de reprendre le travail sur les anciennes conditions, laisse à première vue quelques étonnements.
Il serait absolument stupide de parler de "trahison de chefs" syndicaux, comme ont l'habitude de le faire les trotskistes et autres à chaque nouvelle défaite d'une lutte ouvrière. Cette "explication", s'appliquant à chaque défaite partout et toujours, n'explique finalement rien du tout et, au plus, que les "explicateurs" ne comprennent rien à ce qu'ils veulent expliquer.
Nous avons déjà fait remarquer qu'il y avait une cohésion certaine parmi les ouvriers dans la grève. Ajoutons encore que le syndicat ouvrier de la presse est composé d'ouvriers en majorité anti-staliniens, avec un fort pourcentage d'éléments syndicalistes, anarchistes, gauchistes et même trotskistes. La direction est dans les mains d'anti-staliniens et exprimait, plus ou moins démocratiquement, la mentalité et l'état d'esprit de l'ensemble des ouvriers syndiqués cent pour cent. Il n'y a donc pas de trahison des chefs mais, tout simplement, l'impasse à laquelle est généralement condamnée toutes ces sortes de grèves purement revendicatrices et étroitement corporatistes dans la période actuelle.
La grève fut absolument impopulaire. Elle n'a trouvé aucun écho dans la masse ouvrière. Cela vérifie une fois de plus, comme la grande grève américaine des mineurs, que les luttes menées sur la base corporatiste, de revendications économiques, professionnelles ne sont plus à même de s'élargir, d'entraîner l'ensemble de la classe ouvrière. En restant une lutte pour les intérêts particularistes d'une catégorie, elle ne parvient pas à se hisser à la hauteur d'une lutte historique de la classe. Ce genre de grève particulariste avait une force combattive face à un patronat particulier ; elle ne peut être d'aucune force face à l'État. Face à ce dernier, ne se pose pas et ne peut se poser en opposition quelques revendications économiques d'une catégorie particulière. Seule une lutte sur une base sociale peut servir de lien et de regroupement de l'ensemble des ouvriers, et élever leur lutte à la hauteur d'une lutte de classe, à la hauteur d'une opposition historique du prolétariat contre le capitalisme d'État et l'État capitaliste.
La cohésion des ouvriers de la presse leur faisait tenir tête au patronat ; mais avec la même cohésion, ils ne pouvaient que s'incliner devant les exigences de l'État.
Tant que les luttes des ouvriers se tiendront sur ce même plan étroit des revendications économiques, corporatistes, professionnelles et syndicales, elles seront condamnées à des impasses, à s'effriter et ne mèneront qu'à l'usure des forces du prolétariat, avec pour résultat le renforcement de l'État capitaliste.
Pour terminer, nous voudrions encore insister sur un point. Il était devenu coutumier que "La Vérité" des trotskistes ou "Le Libertaire" des anarchistes se mettent à brailler à chaque grève. Dans ces mouvements isolés - qui sont autant de drames du prolétariat, ne parvenant pas à identifier son ennemi de classe, l'État capitaliste, et à retrouver le chemin de son émancipation révolutionnaire - les anarchistes, trotskistes et autres syndicalistes voyaient de magnifiques manifestations de la combativité révolutionnaire du prolétariat. Nous regrettons que "L'Internationaliste", organe de la Fraction française, soit tombé à ce niveau et ne croit mieux faire qu'emboîter le pas aux trotskistes.
Dans son dernier numéro du mois de mars, il pousse des "Hourra!" sur la combativité magnifique des ouvriers de la presse en grève dans le style de "La Vérité", ne comprenant rien au déroulement de la grève ; il voit, dans son prolongement, une manifestation des grévistes à ne pas céder. "L'Internationaliste" "encourage", à sa façon, les ouvriers en grève et va jusqu'à leur attribuer généreusement le titre de "l'avant-garde des ouvriers".
Pour calmer un peu leur fièvre, pour les inciter, eux et d'autres ouvriers, à réfléchir, nous reproduisons ici des extraits du communiqué que les syndicats ouvriers, en commun avec le patronat, ont publié dans les journaux au moment de mettre, d'un commun accord, fin à la grève :
"Soucieux d'appuyer sans réserve la politique gouvernementale, les syndicats de la presse parisienne, les organisations ouvrières, les imprimeurs spécialistes de la presse et la SNEP ont établi, sur des suggestions publiées du gouvernement, un projet de parution sur 7 jours qui comportait, de la part des organisations ouvrières, une augmentation de production et des réductions d'équipes rigoureusement conformes aux désirs du gouvernement.
Soucieux de ne pas laisser le public parisien sans informations, dans des circonstances extérieures et intérieures auxquelles le pays doit faire face, ils ont donc décidé, d'un commun accord, que les journaux réapparaîtraient le lundi 17 mars aux conditions anciennes.
En demandant au gouvernement de ne pas se renier lui-même et d'approuver le protocole du 13 mars, les syndicats de la presse parisienne et les organisations ouvrières du Livre ont conscience de défendre l'intérêt national.
Ils demandent aux élus du peuple et au peuple français de les soutenir dans cette lutte pour la liberté de la presse" (Il s'agit de la défense de la presse de la résistance).
Voilà un communiqué qui laisse bien songeur quant à "l'esprit révolutionnaire" des grévistes de la presse et qui les placeraient à l'avant-garde du prolétariat.
J. Marcou
[1] Le syndicat ouvrier demandait une augmentation de 25%. Les patrons ont commencé par proposer 12%, proposition qui fut rejetée par les ouvriers ; puis les deux parties se sont mis d'accord sur 17%.
[2] Comme par hasard, un cinquantenaire de la presse lyonnaise coïncidait avec la grève de la presse à Paris. A cette occasion une cérémonie a eu lieu, au cours de laquelle Herriot a prononcé un discours dans lequel il dénonçait le remplacement de "l'autorisation préalable" par d'autres mesures (subvention gouvernementale à une certaine presse, augmentation du prix du papier etc.)
Au moment d'achever notre bulletin nous parviennent des nouvelles sur des convulsions sociales dans la Ruhr.
Nous n'avons plus le temps ni la place pour en faire une étude approfondie mais nous ne saurions passer sous silence ces événements que nous considérons, du point de vue de classe, comme les plus marquants depuis la cessation des hostilités et l'étouffement, par les impérialismes vainqueurs, des premières manifestations de révolte sociale des ouvriers allemands au début de 1945.
Nous avons, à plusieurs reprises, analysé et insisté sur le rôle décisif que joue le prolétariat allemand dans la lutte internationale de classes. Par ses traditions, par son expérience, par sa concentration et sa cohésion, par la situation particulière qu'occupe l'industrie allemande dans l'économie mondiale et de par sa position géographique, le prolétariat allemand est l'axe du mouvement d'émancipation international des ouvriers, le foyer central de la révolution socialiste.
Anéantir toute velléité de lutte, briser toute possibilité d'action de classe, enfermer le prolétariat dans une camisole de force était la préoccupation première des alliés à la veille de l'effondrement du régime hitlérien. En y parvenant, le capitalisme a réussi à écarter la menace de troubles révolutionnaires et à ouvrir largement la voie à l'aggravation du chaos économico-politique dans le monde, à la continuation des massacres et des destructions, sous la forme de guerres localisées, déclarées ou non, en attendant et en préparation de la 3ème guerre généralisée inter-continentale.
Le fait que les masses ouvrières de la Ruhr ont pu se manifester dans des actions d'envergure, par des manifestations spontanées et la grève générale est, pour nous, d'une très haute importance.
Il signifie que les impérialismes vainqueurs n'ont pas réussi à anéantir complètement la force, la volonté et la combativité des ouvriers allemands. Bien sûr, les forces politiques du capitalisme, la social-démocratie et les staliniens, influencent largement les masses ouvrières et leurs actions dans la Ruhr. Cette influence se manifeste dans les revendications sur les "dénazifications", les "démocratisations" et autres slogans mensongers. Mais il faut discerner, dans les manifestations de la Ruhr, l'élément spontané, à un très haut point populaire, débordant la volonté des partis politiques et des directions syndicales.
Les mineurs de la Ruhr ne partent pas avec des revendications corporatistes, économiques, professionnelles. Au contraire, ce sont les revendications essentiellement sociales, le ravitaillement - non le ravitaillement préférentiel dont ils bénéficient mais le ravitaillement général de la population travailleuse - qui est à la base de leur mouvement.
Face à la diminution du ravitaillement (qui est tombé à 700 calories par jour) les ouvriers ripostent en diminuant le rendement du travail qui est à 50% de celui d'avant-guerre. Sans se préoccuper de la possibilité ou non pour les classes dirigeantes d'augmenter le rationnement, ils ripostent à la politique d'affamer les masses ouvrières par la menace d'arrêter la production, la production des pays capitalistes.
Pour toutes ces raisons, les événements de la Ruhr ont une importance autrement significative que les grandes grèves de masses qui ont eu lieu en Amérique. La presse mondiale a ressenti cette importance et les gouvernements s'inquiètent à juste raison.
Rien ne permet de statuer sur le développement ultérieur de ces événements mais, dès maintenant, une attention des plus vigilantes doit être portée sur toute lutte de classe en Allemagne et appeler à la solidarité internationale des ouvriers de tous les pays avec la reprise de lutte des ouvriers d'Allemagne.
J. Marcou
Nous avons reçu une lettre d'un camarade trotskiste suisse. Nous citerons quelques extraits de cette lettre et la partie politique de notre réponse.
Extraits de la lettre :
"4°/ Votre reproche au PCI (d'Italie) de s'être constitué en parti montre une tendance très dangereuse de sectarisme et même de défaitisme. Ce qui est faux c'est la politique générale du PCI (d'Italie), non pas le fait d'avoir constitué un parti car, effectivement, même un adversaire doit avouer qu'en Italie le bordiguisme est un parti.
5°/ Si je ne me trompe, vous appelez la Russie "capitalisme d'État". Avec cette fameuse trouvaille (qui, d'ailleurs, est plus vieille que votre existence) vous faites la fameuse nuit où tous les chats sont gris. Sur ce point tout le nécessaire est dit, d'après mon humble avis, dans le chapitre correspondant de "La révolution trahie". L'autre théorie ultra-gauchiste dans la question russe, celle du "collectivisme bureaucratique", a au moins le mérite d'être quelque chose d'original, de présenter, quoique fausse, un effort de pensée, de donner une réponse neuve à une question non prévue dans nos théories classiques.
6°/ Votre mépris pour le trotskisme -que vous traitez en grands seigneurs d'opportuniste et d'aile gauche de la bourgeoisie- montre que, tout d'abord, la politique doit être une autre manière de rigoler pour vous ; que, d'autre part, en traitant quelqu'un d'opportuniste, cela seul ne dit pas grand-chose (voir les fameuses nuits etc. plus haut) ; ce n'est qu'en spécifiant qu'on rend une réponse concrète.
7°/ Pour me résumer, si vous disiez : l'usage que fait le PCI (de Fr) du mot d'ordre de l'échelle mobile des salaires, en l'isolant du Programme Transitoire (et surtout de son corollaire indispensable : le Contrôle Ouvrier de la Production), en ne l'accompagnant pas de la critique et propagande révolutionnaire indispensable, est d'essence opportuniste car, de fait, la politique pratique du PCI (de Fr) devient centriste, vous auriez raison. En l'appelant l'aile gauche de la bourgeoisie, vous montrez que vous ne savez pas ce que c'est que la bourgeoisie et vous montrez un manque de sérieux étonnant qui est le présage certain que personne ne vous écoutera, même si vous préconisiez, par hasard une fois, une position juste.
Voilà quelques remarques. Je n'ai pas l'intention de vous faire une leçon quelconque mais tout socialiste de bonne foi, qui ne considère pas le sectarisme (c'est-à-dire un opportunisme qui a peur de lui-même) comme le dernier mot du mouvement ouvrier, vous dira à peu près la même chose."
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Et voici la partie politique de notre réponse :
Pour en venir à tes "quelques remarques", il apparaît clairement que tu as saisi surtout le petit côté de nos critiques du trotskisme et que tu n'as pas compris le fond de nos positions.
Cela est surtout clair quand tu dis : "En l'appelant l'aile gauche de la bourgeoisie vous montrez que vous ne savez pas ce que c'est que la bourgeoisie etc... (il s'agit du trotskisme)."
Ce qui rattache le trotskisme, qu'il le veuille ou non, à la bourgeoisie, c'est tout un ensemble de positions politiques qui lui permettent, dans la mesure où il peut avoir une influence sur le prolétariat, d'empêcher celui-ci de trouver son chemin de classe, d'entretenir la confusion idéologique créée par les partis ouvriers-traîtres et dont l'aboutissement logique des positions défendues est effectivement sur le terrain de la continuation du régime capitaliste, de la conservation de ce régime et de l'impossibilité pour le trotskisme de jamais se poser sur le terrain de classe du prolétariat.
Dans cet ensemble idéologique sont indissolublement liées les positions telles que par exemple :
Tout est indissolublement lié et un changement de position ou de tactique sur un seul de ces points ne changera pas le fond qui fait du trotskisme effectivement un courant qui, avec un autre courant tout à fait opposé, l'anarchisme, entretient, au sein de la classe ouvrière, des conceptions ou des positions politiques qui l'empêchent de se poser en face du capitalisme, sur son terrain de classe propre.
Pour ce qui est des perspectives, il est évident qu'un jour ou l'autre le prolétariat deviendra révolutionnaire et tentera de renverser l'édifice capitaliste. Mais il s'agit ici des perspectives actuelles, d'une appréciation de la situation actuelle. Or la situation actuelle est une situation réactionnaire, un courant qui, en entrainant de plus en plus le prolétariat hors de ses positions de classe propres, se rattache de plus en plus au char du capitalisme pourrissant, l'embrigade idéologiquement dans le cours de la politique actuelle de ce capitalisme, cours qui évolue vers la guerre impérialiste entre les blocs, anglo-américain d'une part et russe de l'autre, actuellement en train de se constituer et de se renforcer.
Pour les trotskistes la situation importe peu pour la constitution du parti de classe. L'incompréhension totale des conditions historiques nécessaires et propices à la constitution du parti, liée à l'incompréhension de la situation, oblige les trotskistes à se mettre de plus en plus à la portée de l'état d'esprit des masses pour pouvoir les rassembler, alors qu'il s'agit, au contraire, de représenter les positions de classe du prolétariat et que la constitution du parti correspond avec une montée révolutionnaire, période où peu à peu de plus larges couches du prolétariat prennent conscience de la mission historique de leur classe. [Quand nous reprochons au PCI d'Italie de s'être constitué en parti, c'est dans le sens que, dans la situation actuelle, ou bien il n'est pas un parti réel, c'est-à-dire qu'il ne peut avoir une influence réelle sur la lutte de classe en Italie et c'est le cas réellement, ou bien, s'il veut avoir cette influence, il doit progressivement se mettre au niveau du prolétariat et ainsi abandonner peu à peu ses positions révolutionnaires. Donc dans un cas il fait du bluff en s'appelant parti sans en avoir le rôle, et dans l'autre il veut jouer ce rôle et abandonne ses positions de classe ; et c'est ce qui se passe en effet.]
Nous en arrivons donc au cœur du problème, à la situation présente du capitalisme dans sa crise permanente et à celle de la lutte de classe du prolétariat dans cette période. Et tout d'abord deux mots de la Russie. Nous ne cherchons pas à avoir "une position originale" mais à comprendre avec justesse le problème russe.
Aujourd'hui "la position originale" est celle de Burnham et de la "Managerial Society" ou de la société des chefs etc., position pas nouvelle non plus et renouvelée de la "bureaucratie" et de la "technocratie", aujourd'hui embrassée par tous les socialistes "sérieux", comme Léon Blum ou Marceau Pivert en France.
Or, ou bien l'économie russe évolue vers le socialisme et, dans ce cas-là, Staline a raison, ou c'est une économie à caractère capitaliste. En quoi reconnaissons-nous le caractères capitaliste ou socialiste d'un système de production ? En quoi pouvons-nous dire qu'une production reste dans le cadre du capitalisme ou au contraire peut évoluer vers le socialisme ? C'est dans la finalité de la production que nous pensons trouver la clé du problème. Or la finalité de la production capitaliste, malgré son haut degré de développement scientifique, de rationalisation et d'organisation, est une production dont la finalité détruit, par ses contradictions propres, tous les avantages de la science et de la technique.
Produire pour produire, pour détruire demain ; le capitalisme n'est plus capable d'autre chose et il entraîne derrière lui toute la société.
Tant qu'il n'y a pas, dans une société, l'assurance que ce qui est produit (ne serait-ce que quantitativement beaucoup moins) l'est en vue de satisfaire les besoins de l'humanité, on ne peut pas dire que l'on va vers le socialisme.
La finalité essentielle de l'économie capitaliste c'est la production toujours plus grande de plus-value, c'est le réinvestissement ininterrompu de cette plus-value, l'élargissement (en tant que tendance capitaliste) des investissements, l'accumulation élargie des capitaux.
Et ici c'est Rosa Luxemburg qui a raison dans son analyse économique du capitalisme décadent ; et, malgré les critiques de nombreux marxistes, ses théories sont celles qui se rapprochent le plus de la réalité du capitalisme actuel.
Dans ce sens-là, cette crise permanente du capitalisme le plonge dans une guerre permanente d'où il ne peut sortir que devant l'intervention du prolétariat révolutionnaire. C'est donc également dans ce sens-là que l'économie de la Russie actuelle entre pleinement dans le cadre du capitalisme actuel.
Aujourd'hui la lutte du prolétariat doit se poser directement en opposition aux principes fondamentaux du capitalisme actuel. Pour ce faire, toute lutte telle que la guerre d'Indochine, les insurrections en Palestine, les incidents en Grèce, aux Indes, au lieu de permettre au prolétariat international de se détacher des cadres idéologiques du capitalisme, ne font, au contraire, que l'y rattacher et ne lui apportent que des massacres qui l'affaiblissent physiquement et qui, idéologiquement, l'entraînent irrémédiablement derrière un bloc impérialiste ou l'autre, actuellement en constitution.
Les grèves de revendication, de quelque ampleur qu'elles puissent être, ne peuvent plus entraîner le prolétariat dans le sens de sa lutte révolutionnaire. Hier, chaque grève était, pour le prolétariat, une manifestation de classe qui lui permettait de chanter, de crier, de montrer au monde la finalité révolutionnaire de sa lutte ; aujourd'hui, elles ne sont, pour lui, que l'occasion de manifester son attachement au régime qui l'oppresse.
Seule l'insurrection ayant pour but de renverser l'État capitaliste prend et peut prendre, dans la situation actuelle, un caractère révolutionnaire où la finalité de la lutte prolétarienne soit perceptible. Il va sans dire que, par exemple, la lutte de l'État (du gouvernement) vietnamien contre l'État (ou gouvernement) français n'a jamais et ne peut jamais atteindre ce but.
Toute la politique transitoire du trotskisme, sa position de défense de l'URSS, sa non-compréhension de son caractère capitaliste, sa politique de bluff de formation d'une Internationale et de partis, sa participation aux syndicats (rouages de l'État capitaliste), au parlementarisme, des mots d'ordre tels que "gouvernement PS-PC-CGT" (gouvernement où les trotskistes sont prêts à participer le cas échéant), des mots d'ordre tels que "gouvernement ouvrier et paysan", profondément retardataires et souvent appliqués comme un cautère sur une jambe de bois, son agitation pour l'agitation, sa politique de participation à l'anti-fascisme (idéologie foncièrement bourgeoise), sa non-compréhension même des notions de classes, bourgeoisie et prolétariat, car pour eux il s'agit d'"être partout physiquement avec le prolétariat", là où il est, même dans la guerre, rattachent le trotskisme, du point de vue idéologique, au camp de la bourgeoisie.
Eh bien oui, camarade, nous sommes des sectaires et le prolétariat sera sectaire avec nous ou la révolution ne se fera jamais ; il viendra sur nos positions ou le capitalisme entraînera avec lui la société toute entière dans sa destruction et sa barbarie.
Gauche Communiste de France
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Nous publions la lettre d'un camarade anglais qui répond à une lettre que nous avons envoyée aux Partis Socialistes de Grande-Bretagne, du Canada, d'Australie, de Nouvelle Zélande et au Worker Socialist Party des USA - partis qu'ils ne faut pas confondre avec les Travailliste - et publiée en janvier par Internationalisme.
Nous publierons sous peu une deuxième lettre du camarade Harris, abordant et discutant plus profondément les problèmes que nous avions posés dans notre lettre.
Note de la Rédaction
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Le 20 mars 1947
Chers camarades,
Merci pour les numéros d'Internationalisme que vous m'avez envoyés. Je les ai trouvés très intéressants et j'espère que vous pourrez m'en envoyer encore.
Je dois néanmoins faire un commentaire à propos de votre lettre parue dans Internationalisme de janvier. Cette lettre est adressée aux Partis Socialistes de Grande-Bretagne, d'Amérique, d'Australie et de Nouvelle Zélande ; ce titre est très incorrect car le groupe connu sous le nom de "Parti Socialiste d'Amérique" n'est d’aucune façon liée au SPGB, SPA, SPNZ et SP du Canada (dont vous critiquez le Manifeste) et, en fait, s'oppose aux partis sus-mentionnés. Le parti frère américain du SPGB, SPA, SPC et SPNZ est le "Workers Socialist Party des États-Unis". L'organe appelé "International Digest" n'est pas publié par les Partis Socialists frères et n'est pas non plus approuvé par nous, de sorte que nous refusons d'accepter la responsabilité de quelque matériel que ce soit publié par eux.
Vous dites regretter l'omission d'un article sur la révolution russe et l'URSS de la part de notre "Manifeste socialiste" ; mais notre position sur la révolution de 1917 et sur la Russie soviétique est traitée dans "Questions du jour" (SPGB) et, en plus, le SPGB tient, sous forme manuscrite et dans l'attente de le publier, un pamphlet consacré entièrement aux Bolcheviks et à l'Union Soviétique.
Afin de vous informer, je m'en vais, néanmoins, brièvement dresser, dans ses grandes lignes, la position qui est la nôtre sur ces questions.
Nous disons que le socialisme ne peut être introduit qu'à travers l'expropriation totale et immédiate, par la classe ouvrière, de la classe capitaliste ; et ceci d'une façon plus nette, au travers d'une majorité consciente du prolétariat contrôlant la machine d'État.
La perspective et la compréhension du socialisme ne surgissent que dans le contexte d'un capitalisme avancé et la révolution qui introduira le socialisme doit être de caractère international. Ces pré-conditions essentielles étaient-elles présentes dans la Russie de 1917 ? Notre réponse est catégorique : non ; car, en 1917, l'écrasante majorité des paysans et ouvriers en Russie ne comprenait ni ne désirait le socialisme ; seulement voulait-elle "la paix, le pain et la terre" promis par le Parti bolchevik (un parti qui était jacobin en structure et dans son but) et, ainsi que Trotsky l'admet dans sa "Leçon d'Octobre 1917", "le cours entier de la Révolution eut été changé si, au moment de la Révolution, il n'y avait pas eu une armée de plusieurs millions de paysans brisés et mécontents..."
Des soldats "brisés et mécontents" et des paysans et ouvriers las de la guerre, attirés par le slogan "Pain, paix et terre", ne pouvaient pas et ne voulaient pas introduire le socialisme. Certains étaient et sont d'avis que les bolcheviks pouvaient introduire le socialisme en dépit de l'ignorance de la grande masse des ouvriers et paysans ; et Lénine, dans le "New International" de New-York, en avril 1918, soutenait cette position en disant : "De même que 150.000 propriétaires terriens despotiques, sous le tsarisme, dominèrent les 130.000.000 de paysans de Russie, de même les 200.000 membres du Parti bolchevik imposent leur volonté prolétarienne, mais cette fois-ci dans l'intérêt de ces derniers." Combien dangereusement fausse fut cette position et ceci a été démontré par les événements postérieurs en URSS qui, aujourd'hui, est devenue plus totalitaire que ne le fut jamais l'Allemagne nazie.
Fraternellement vôtre,
M.C. Harris
Section de Newport du Socialist Party
Sur la place Rouge de Moscou, là où sont tombés des dizaines de milliers de combattants révolutionnaires en octobre 1917, devant le mausolée où git le cadavre embaumé, désormais inoffensif, de celui qui fut un lutteur et la personnification de la haine implacable de la société bourgeoise, Lénine, se déroule une impressionnante parade militaire. Chars d'assaut dernier modèle, tanks, canons, armée motorisée défilent en bon ordre. À leur bruit assourdissant répond le vrombissement des avions de chasse et de bombardement ; des dizaines de milliers de soldats de toutes formations, de tous les corps d'armée, sous la conduite de leurs officiers et généraux, portent fièrement leurs armes particulières ; les lance-flammes, les fantassins baïonnette au canon, la cavalerie le sabre au clair, les parachutistes, les marins, la police, tout l'appareil militaire d'oppression est là. C'est le déploiement imposant de la machine de guerre, l'étalage grandiose des moyens de destruction et de mort.
Viennent ensuite, en rangs serrés, les formations de la jeunesse militarisée, les enfants militarisés, les femmes militarisées, les masses d'ouvriers par syndicat, par organisation, par localité, par usine, le tout parfaitement discipliné, encaserné, militarisé.
Un interminable cortège défile pendant des heures et des heures devant les tribunes, devant les maitres du pouvoir, les ministres, la haute bureaucratie de l'État, les maréchaux au poitrail chamarré de décorations, le haut-clergé et le tout puissant "maréchalissime", Staline.
Durant des heures et des heures, c'est tout un peuple organisé, discipliné, encadré, militarisé qui défile au pas cadencé...
... C'EST LE 1ER MAI 1947, LA FÊTE DU TRAVAIL.
Dans toutes les capitales du monde, à Varsovie comme à Paris, à Rome comme à Londres, à Sofia, Belgrade, Bucarest et New-York, dans tous les pays, dans toutes les villes, dans tous les centres industriels, partout où peinent et suent des ouvriers exploités, c'est fête aujourd'hui. Partout des cortèges officiels, des parades militaires, des processions populaires. Tous les gouvernements et États, ceux qui se disent "démocratiques" et ceux qu'on dit "totalitaires" ont décrété ce jour du 1er mai, jour férié, jour des réjouissances populaires.
Et les soldats, les ouvriers passent devant leur De Gaulle, leur Thorez, leur Blum, leur Jouhaux, leur Benoît Frachon, leurs généraux d'armée, leurs maréchaux de syndicats, leurs grands chefs de partis, leur clique "réactionnaire", leurs ténors du stakhanovisme, leurs chauvins de la démocratie.
Le 1er mai a cessé d'être le jour où la dernière classe de la société -le prolétariat- criait sa révolte contre l'exploitation de son travail et, dans la grève universelle, clamait sa menace de mettre fin à la production des profits pour les autres classes et de la misère pour elle-même. Le 1er mai est devenu le jour de fête de conciliation de classes, un jour de glorification du travail, de glorification et félicitations des ouvriers consentant à suer sang et eau les 364 autres jours de l'année.
D'une manifestation de révolte contre leurs conditions et leur position sociale de classe exploitée, le 1er mai est devenu la glorification de ces conditions et de cette position qui feront d'eux une classe d'esclaves salariés à perpétuité.
Le capitalisme fête ce jour de printemps, ce jour de l'éternel recommencement. Quel autre jour que celui-ci peut mieux symboliser l'éternel recommencement du travail, source de richesse pour ceux qui l'exploitent, source de misère pour ceux qui le subissent ?
Le capitalisme manifeste son triomphe sur la volonté d'émancipation exprimée violemment autrefois par la classe ouvrière. Et quel triomphe... Malgré l'accroissement de la misère ouvrière, malgré les crises économiques, le chômage, la faim, la crise du logement, le manque de vêtements, LA SOUMISSION DES MASSES OUVRIÈRES EST COMPLÈTE, TOTALE.
Aucune révolte ne menace la bourgeoisie qui a tant tremblé au lendemain de la guerre mondiale. Le prolétariat ne trouble pas sa quiétude. À volonté elle peut disposer de ces masses d'esclaves, les faire travailler encore et toujours plus. La bourgeoisie a besoin de canons, de tout un attirail imposant de guerre et les ouvriers travailleront 50, 60, 70 heures par semaine. La bourgeoisie n'a pas de force de travail à gaspiller pour faire pousser le blé et pour produire des objets de consommation ; et les ouvriers en loques, chaque jour un peu plus affamés, acceptent, par un rationnement toujours plus réduit, de se nourrir d'ersatz, de produits de dernière qualité. Ces bêtes de somme peuvent aussi bien se nourrir de rutabaga, de glands de chêne puisqu'ils l'acceptent.
Quel gaspillage que de nourrir ces rebuts d'humanité avec de la viande, du pain et du sucre. Un être humain a besoin de 3000 calories par jour mais les ouvriers réalisent ce tour de force de vivre avec beaucoup moins ; et pourquoi se gêner de réduire leur ration quotidienne à 1500, 1000 ou 700 calories comme dans la Ruhr.
Jamais encore, dans sa longue histoire sanglante, la bourgeoisie n'a connu une classe ouvrière aussi docile et aussi servile. Jamais encore elle n'a dominé aussi fortement le cerveau des prolétaires.
Joyeusement le capitalisme perpétue le plus grand crime contre l'humanité contre les masses travailleuses ; et elle peut le faire impunément, sans crainte, avec l'adhésion, la collaboration, la participation active des masses ouvrières dupées.
Le capitalisme se réjouit de son triomphe ; six années de guerre, 30 millions de cadavres, autant de mutilés, une multitude de villes transformées en ruines, des siècles de travail accumulés par la sueur des opprimés, anéantis et détruits.
Le prolétariat ne bronche pas ; le prolétariat laisse ses morts pourrir ; il accepte encore les sacrifices nécessaires pour la reconstruction, c'est-à-dire pour la production de nouveaux et plus monstrueux engins de guerre. Le prolétariat accepte tout : la famine, le travail, les sacrifices. Facilement il accepte d'embrasser la cause du capitalisme : fasciste quand la bourgeoisie en a besoin, démocrate-républicain quand la bourgeoisie lui dit de l'être, nationaliste, chauvin enragé, "résistant" quand la bourgeoisie l'appelle. Il est de tous les massacres, il se bat pour Trieste comme pour Dantzig, pour la plus grande Allemagne comme pour la "libération nationale" et "à chacun son boche" n'est pas pour lui déplaire. Il taille profondément dans sa propre chair vivante.
Le prolétariat a mérité de la patrie et du capitalisme. Qu'on fasse donc une fête en son honneur. Qu'on le promène dans des cortèges, entraîné par les formations militaires douces à sa vue et la musique militaire chauvine agréable à son oreille. Les chefs de l'État prendront la tête de ces manifestations officielles et nationales. C'est la fête de la fraternisation nationale des opprimés et des oppresseurs, comme le chien fraternise avec son maitre. Le drapeau devenu chiffon rouge a pris sa place modeste dans la masse des chiffons nationaux de tous les pays. C'est le plus grand triomphe que le capitalisme ait jamais rêvé. C'est sa victoire sur le prolétariat, c'est sa fête, c'est le 1er mai 1947.
Et il n'y a pas de spectacle plus attristant que celui de voir la classe ouvrière souiller les tombes de ses martyrs, insulter la mémoire de ses combattants tombés pour la cause de son émancipation. Et ceci pour la plus grande joie de son ennemie de classe : la bourgeoisie.
Il n'en fut pas toujours ainsi. Pendant des décades les ouvriers saisissaient tout autrement leur position sociale. Ils n'avaient pas encore fait leur les intérêts de leurs oppresseurs. Leur effort les portait à se dégager des idées de la bourgeoisie sur l'intérêt général, sur les intérêts de la nation ; leur effort les amenait à distinguer les intérêts des classes composant la société moderne comme irréductiblement opposés, à prendre conscience de leur mission historique de classe, à s'organiser distinctement des autres classes dans des organisations indépendantes, à formuler leur propre but de classe et à entrer dans l'action directe pour le réaliser.
Quand, pour la première fois, l'Internationale ouvrière décidait d'appeler les ouvriers du monde à organiser une journée internationale de manifestation et de solidarité prolétarienne, elle entendait exprimer plus qu'une commémoration des victimes de Chicago tombées dans la lutte. Car cette commémoration ne fut que l'occasion accidentelle qui s'est présentée. La décision de faire du 1er mai une journée internationale de lutte du prolétariat dépassait même l'intention consciente des congressistes qui l'avaient prise.
Cette journée était une manifestation d'une nouvelle réalité, d'un fait nouveau dans l'histoire humaine : la naissance d'une classe qui est internationale. Une classe qui, à l'encontre de toutes celles qui ont existé jusqu'à ce jour, ne rencontre plus des intérêts matériels, économiques, sociaux, politiques, idéologiques divergents, tendant à la diviser. Au contraire, toutes les conditions se trouvaient réunies pour la première fois dans l'Histoire, faisant de cette classe une unité mondiale, une unité humaine, une préfiguration de l'humanité unifiée, de la société à venir.
Le 1er mai fut la matérialisation de l'idée exprimée par Marx et Engels 40 ans avant : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous." Cette idée est le fondement du socialisme, la base agissante du mouvement ouvrier en dehors de laquelle le prolétariat perd son caractère de classe et cesse d'être une force historique indépendante.
L'Histoire connaît peu d'exemples d'une propagation aussi rapide et aussi ample que celle du 1er mai. Il fut accueilli avec enthousiasme par les ouvriers du monde entier, par toutes les tendances et les écoles du mouvement ouvrier. En quelques années, il n'y avait pas une ville où, en ce jour, les ouvriers ne manifestaient la volonté de lutter pour leur émancipation ; et, jusque dans les bourgs les plus perdus, le souffle de la révolte contre l'ordre social existant pénétrait le cœur et le cerveau des ouvriers, des couches les plus avancées aux couches les plus arriérées.
C'est parce que ce jour de lutte internationale concrétisait, au-dessus des contingences et des particularités locales, la grande aspiration générale et historique, la mission émancipatrice et humaine de la classe ouvrière, qu'il a trouvé cet écho brûlant parmi les travailleurs de tous les coins du globe. Plus que toute autre action, il fut l'appel puissant à l'éveil de la conscience des prolétaires. Précédant souvent toute forme d'organisation concertée, toute idée claire de syndicat, les ouvriers se battaient farouchement en ce jour et arrosaient de leur sang les pavés de la rue. Même les enfants des ouvriers, ceux qui n'avaient pas encore mis les pieds dans les usines - futurs lieux de leur exploitation -, étaient pénétrés de cette atmosphère ardente et fiévreuse de ce jour de bataille de classe sur le plan international.
Avec une force égale à l'enthousiasme des ouvriers, la haine et la panique s'emparaient des classes possédantes. Le spectre annoncé devenait réalité. Les bourgeoisies nationales voyaient, avec rage, apparaître face à elles un colosse international qui menaçait de détruire leur société. La bourgeoisie prenait chaque jour plus conscience de la lutte à mort qui s'engageait entre elle et le prolétariat. Chaque 1er mai était devenu une répétition générale qui allait se jouer, une épreuve de force entre classes antagoniques, entre la bourgeoisie héritière et dernière représentante de toute une suite de sociétés basées sur l'exploitation, la spoliation et l'oppression d'une classe sur une autre et par une autre, et le prolétariat successeur et représentant de toutes les classes opprimées, l'artisan de la nouvelle société humaine, la société sans classe.
CHAQUE 1ER MAI ÉTAIT DEVENU UNE PRÉPARATION ACTIVE À LA GUERRE CIVILE INTERNATIONALE, UN ENTRAINEMENT À LA RÉVOLUTION, UNE ÉTAPE DE LA LUTTE FINALE, UNE ATTEINTE TOUJOURS PLUS POUSSÉE À L'ORDRE SOCIAL CAPITALISTE.
Ce défi révolutionnaire du prolétariat était intolérable à la bourgeoisie et à ses gouvernements qui réagissaient en établissant de véritables états de siège à la veille de ce jour. Les soldats étaient consignés dans leur caserne, à la fois pour en disposer en cas de besoin et à la fois parce que les gouvernements n'étaient pas toujours surs de leur docilité. Dans les usines la surveillance, l'espionnage et la provocation étaient décuplés, les ouvriers suspectés, renvoyés et les directions affichaient les mesures les plus impitoyables contre ceux qui voulaient faire grève ce jour-là.
Durant des semaines la police était sur les dents. Les fiches des suspects étaient sans cesse revues et complétées, les réunions ouvrières interdites, les militants préventivement arrêtés à leur domicile. Une inquiétude générale régnait, les gouvernements se concertaient et veillaient, les forces de police opéraient, la bourgeoisie se préparait.
Mais, de son côté, le prolétariat s'organisait aussi avec une volonté de fer et était décidé à la lutte. Dans les caves, dans les imprimeries clandestines, sortaient les appels révolutionnaires diffusés comme par enchantement. Les vieillards, les femmes, les enfants, les moins soupçonnés devenaient des agents de liaison. Le silence de la nuit dans les quartiers ouvriers abritait un travail fiévreux, des réunions clandestines. Les mansardes ouvrières devenaient des sièges de comité révolutionnaire. Les militants connus ne dormaient plus chez eux et se cachaient dans les maisons ouvrières pour poursuivre leur travail révolutionnaire. Les ouvriers surveillaient leur quartier, dépistaient les policiers et les provocateurs. Les murs se couvraient chaque nuit de nouveaux tracts et proclamations. Soudainement, avec une rare hardiesse, les monuments, les points les plus hauts et les plus inaccessibles, les clochers d'églises, les fils télégraphiques portaient de pauvres petits bouts d'étoffe rouge, emblèmes de révolte et de lutte des ouvriers.
Un monde en affrontait un autre, les opprimés contre les oppresseurs, prolétariat contre bourgeoisie.
Si, aujourd'hui, le 1er mai est devenu une vulgaire procession religieuse et officielle, les vieux militants ont gardé le souvenir vivant des 1ers mai de lutte de classe. Le prolétariat manifestait sa vitalité et sa combativité en passant en passant outre aux décrets et interdictions gouvernementaux. Aucun déploiement de polices ne fut assez fort pour empêcher que ne surgissent, à l'improviste, d'ici de là, en plusieurs points de la ville à la fois, les bataillons ouvriers.
La répression sanglante, le massacre de Fourmies, les charges des cosaques, les sabres des gardes mobiles ne faisaient que galvaniser la combativité des ouvriers.
Les drapeaux rouges, simples bouts d'étoffe, que les travailleurs cachaient sous leur chemise en venant à la manifestation, gardaient encore la chaleur de leur corps en flottant dans les airs ; et si plus d'un ouvrier tombait en défendant ce drapeau, en le sauvant des mains des policiers, c'est parce qu'alors il symbolisait leur volonté, leur programme et leur but de classe pour lesquels ils combattaient et étaient prêts à payer la victoire au prix de leur vie. Ce furent des 1ers mai d'une classe montant à l'assaut du monde, des 1er mai du prolétariat révolutionnaire.
Ce n'est pas la place ici d'examiner les causes qui ont fait perdre au prolétariat la conscience de ses tâches et de ses intérêts historiques propres pour adorer à genoux le veau d'or du capitalisme.
Une immaturité politique, une longue suite de défaites sanglantes, un épuisement des forces, la trahison de ses chefs et partis, des difficultés qui s'avèrent autrement plus redoutables qu'on avait pu le prévoir, une force de résistance et une capacité de corruption idéologique de la part du capitalisme, tout cet ensemble de facteurs ont concouru à amener le prolétariat au stade d'abrutissement et de dissolution où il se trouve, stade que nous croyons momentané et passager.
Nous voudrions pourtant souligner l'intelligence clairvoyante de la bourgeoisie utilisant les armes du prolétariat contre celui-ci. Le drapeau rouge n'est plus le drapeau subversif, objet de haine pour le capitalisme. Depuis longtemps, ce dernier lui a fait une place d'honneur dans ses rangs. C'est le drapeau qui flotte sur plus de 20 millions de forçats des camps de concentration staliniens. C'est celui qui préside aux exécutions sommaires dans les souterrains du GPU et des procès infâmes de Moscou. Il est drapeau national sur 1/6 du globe, là où gémissent 150 millions d'esclaves modernes. Il a servi d'emblème, pendant des années, au régime hitlérien, aux camps de concentration, aux déportations, aux tortionnaires de la Gestapo. Il a flotté sur tous les champs de carnage de la deuxième guerre mondiale. Dans son ombre se forme une coalition, un des 2 blocs de la guerre de demain.
Partout, dans chaque pays, il sert de trait d'union rattachant les prolétaires au char de leur bourgeoisie nationale. Il a cessé d'être le bout d'étoffe qu'ils cachaient sur leur peau. Il s'est enrichi et s'est officialisé. Il est devenu un tissu épais, à la couleur vive. Le sang des ouvriers tachait malencontreusement les chiffons tricolores. Lui, par sa couleur et son épaisseur, il s'imbibe du sang et ne laisse rien paraître. Le rouge ne peut répugner aux bouchers capitalistes ; ils en ont l'habitude.
Et ce qui vaut pour le drapeau vaut pour le 1er mai. "Comment donc, s'écrient les bourgeois, une fête du Travail ? Mais bien sûr ! Le travail est sacré. Nous allons fêter le travail." Et les manifestations sanglantes d'autrefois sont devenues des processions légales qui cachent la sanglante réalité de chaque jour. Les cris de révolte sont devenus d'inoffensifs psaumes. Les instruments de cuivre hurlent des marches militaires chauvines qui empêchent d'entendre les autres hurlements, ceux des torturés dans les prisons, dans les camps de concentration de tous les pays.
On abasourdit les ouvriers pour les empêcher d'entendre le cri de leurs entrailles affamées, les balles des pelotons d'exécution, le râle des torturés, le soupir des mourants, les appels à la solidarité de leurs frères de classe des autres pays.
La bourgeoisie s'est emparée des symboles ouvriers, du drapeau rouge, du 1er mai. Tous les régimes - celui de Staline, de Hitler, de Pétain, de la 4ème République - ont proclamé ce jour "fête nationale". Le 1er mai est devenu le jour de la renaissance nationale de la respectueuse Patrie renaissante.
La bourgeoisie peut dormir tranquille et ne pas trembler de peur. C'est le 1er mai 1947. Et, demain, tous ceux qui la composent -les gavés et les parvenus, les policiers et les dames honorables, les hommes politiques et les prostitués, les gouvernants et les voyous-, tout ce beau monde, cette crème de la société massée le long des cortèges et sur les tribunes officielles pourra à l'aise acclamer ces ouvriers dans leur bleu encore trempé par la sueur du travail et se féliciter que ceux-ci aient enfin retrouvé le chemin et se soient intégrés dans la communauté nationale.
Pour assurer leur subsistance dans leurs luttes longues et rudes qu'ils sont obligés de livrer contre la nature, pour soumettre les forces de celle-ci à la satisfaction de leurs besoins, les hommes construisent, façonnent et modifient sans cesse leur propre société. Au développement de leur société correspondent des rapports de production, des rapports sociaux déterminés par le développement de leurs forces productives. Dans le procès de production des moyens de satisfaction de leurs besoins, dans la lutte pour la domination de la nature, les hommes produisent non seulement les objets matériels pour leurs besoins mais produisent également leur mode de pensée, leurs idées, leurs conceptions qui évoluent et se modifient sans cesse avec les incessantes évolutions et modifications des forces productives auxquelles ils ont donné naissance et les rapports de production, les rapports sociaux qui en découlent. Mais les idées, les pensées, les productions spirituelles des hommes évoluent bien plus lentement que les forces et les rapports sociaux de ces hommes. Cette lenteur particulière de la production "spirituelle", le retard qu'elle accuse par rapport aux autres éléments de la production sociale des hommes, en même temps que la tendance de la pensée à se condenser en images, en représentations, fait que les idées tendent à se scléroser, à se momifier, à perdre de leur vitalité et apparaissent finalement aux hommes comme extérieures à eux, étrangères à eux.
Les idées continuent à subsister dans les cerveaux humains alors que les conditions dans lesquelles elles ont été élaborées ont cessé depuis longtemps d'exister. Les images de la réalité, en l'absence de cette réalité restent suspendues en l'air. Elles se transforment en images sans chair et sans os, en images sans réalité. Les images d'une réalité disparue, morte, deviennent des fantômes vivants qui hantent les cerveaux des ouvriers et traquent les hommes réels.
Moins les hommes parviennent à saisir la nouvelle réalité qui s'est créée, plus ils restent attachés aux images de la réalité d'hier, plus ils deviennent des victimes de leur propre production psychique antérieure qui s'impose à eux, les domine et les tyrannise. Il en fut ainsi des idées religieuses. Les dieux, que les hommes dans leurs aspirations et imagination avaient créés et placés aux cieux, sont redescendus par la suite sur Terre pour soutenir toutes les forces d'oppression et opprimer les hommes. Il en est ainsi de toutes les créations de l'esprit humain.
Tant que l'humanité ne se sera pas rendue libre en dominant la nature, au lieu d'être dominé par elle, tant que l'humanité ne se sera pas rendue maîtresse du monde extérieur en produisant à volonté et en surabondance tous les objets nécessaires à la satisfaction totale de tous ses besoins, sa production intellectuelle et sociale sera aussi la reproduction continue de sa propre aliénation. Et de même que les produits économiques se rendent indépendants des producteurs, s'opposant à eux et les dominant sous forme de marchandises, de même les idées deviennent des forces indépendantes qui, sous forme d'idéologies et de préjugés, asservissent les hommes à leur puissance de conservation.
L'humanité se débat contre les forces qu'elle-même a créées et qui tendent à l'emprisonner.
La société divisée en classes trouve dans les classes possédantes l'élément social humain dont l'intérêt est la conservation et la perpétuation de l'ordre social existant. Pour sauvegarder leur domination sur la société, les classes possédantes ont, à leur service, non seulement toute la puissance économique et politique qu'elles détiennent exclusivement, non seulement les forces de coercition - l'État, l'armée, la police et les prisons - mais elles ont encore à leur disposition les moyens "spirituels" et les forces idéologiques conservatrices, qui ne sont pas moins redoutables et pas moins efficaces que les autres moyens physiques, pour assujettir les classes dépossédées, les tenir en respect et les dominer.
Les intérêts des classes conservatrices trouvent dans les idées léguées par le passé autant de paravents idéologiques. Sur cette base de déguisement et de camouflage s'édifie tout un système spirituel avec des conceptions morales, juridiques et civiques, toutes sortes de notions et d'idées qui sont inculquées à tous les membres de la société et qui sont autant de moyens d'auto-défense et d'auto-conservation contre les classes progressistes et révolutionnaires.
L'avantage des classes réactionnaires est considérable, tandis que les classes révolutionnaires ont à se libérer continuellement des idées qu'elles ont reçues -qui sont savamment entretenues– contre lesquelles elles se heurtent sans cesse et qui représentent de redoutables embûches sur le chemin de leur émancipation.
Dans l'histoire des luttes de classes le prolétariat apparaît comme la seule classe qui ne trouve pas à appuyer sa lutte sur la possession de forces économiques.
Sa prétention historique, il la fonde sur le fait objectif du développement des forces productives, exigeant la destruction du système capitaliste et son remplacement par celui du socialisme, et sur le fait subjectif de son intérêt propre en tant que classe exploitée. Ce double fondement du socialisme trouve son expression, son assise et sa force, en premier lieu, dans la prise de conscience du prolétariat. C'est dans cette prise de conscience de ses intérêts historiques que le prolétariat se constitue vraiment en une classe et trouve la condition première de sa réalisation de sa mission. C'est en elle que réside la garantie unique de sa propre émancipation. La critique des idées régnantes, c'est la critique du règne de la classe qui les professe. Dans sa lutte contre le capitalisme, le prolétariat forge ses propres idées, ses propres conceptions. L'arme de la critique des idées régnantes est le commencement de la critique par les armes contre l'ordre existant.
L'élaboration de ses idées révolutionnaires, la constitution de son programme est, pour le prolétariat, l'élément décisif de son existence, de son triomphe, de son action en tant que classe. Mais cette conscience de classe le prolétariat ne peut l'atteindre d'emblée. Naissant avec le capitalisme, il grandit avec le développement et l'épanouissement de la société capitaliste. Ses premières luttes sont inévitablement des tâtonnements, ses premières formulations sont des balbutiements. Éduqué dans la culture bourgeoise, vivant dans le milieu historique du capitalisme, ses propres idées sont imprégnées des idées de son ennemi de classe. Le prolétariat ne peut se soustraire à cette influence bourgeoise que par une incessante critique et un continuel dépassement de ses propres idées, de ses formulations antérieures.
La bourgeoisie sait admirablement bien exploiter, à son avantage, la difficulté humaine de se libérer des images de leurs anciennes idées, inachevées et périmées. Transformées en emblèmes et symboles, les idées perdent leur dynamisme révolutionnaire, cessant d'être des moments d'un développement de la lutte, se figent et deviennent inoffensives. La bourgeoisie et tous ses laquais, ses chefs de partis politiques et de syndicats s'emploient, de toute leur force, à vider le contenu, à faire perdre au prolétariat la compréhension du fond, l'aspiration révolutionnaire de ses idées, pour n'en laisser subsister que l'enveloppe apparente. Les représentations révolutionnaires deviennent des images saintes, des emblèmes, des fétiches qu'on adore et qu'on craint ; les symboles vidés de leur contenu révolutionnaire se remplissent d'un contenu nouveau : un contenu conservateur, réactionnaire et bourgeois.
Marx, tant haï de son vivant, est devenu, pour la bourgeoisie, un homme respectable, un savant distingué. Après l'avoir, de son vivant, pourchassé et expulsé de nombreux pays, elle en a fait un honorable citoyen d'honneur. Le socialisme est devenu une affaire pour la bourgeoisie qui s'en réclame à cors et à cris. Socialiste, le gouvernement de Sa Majesté d'Angleterre qui verse à flots le sang des opprimés en tous points du globe. Socialiste, le gouvernement de la 4ème république en France qui se livre à des massacres en Indochine, à Madagascar, en Algérie et ailleurs. Socialiste le gouvernement du généralissime Staline dont les massacres et l'exploitation ne sont plus à décrire. Socialiste encore le gouvernement du défunt 3ème Reich qui a fait fonctionner ses fours crématoires au nom du socialisme national. Socialiste enfin, le dernier avorton de gouvernement fasciste de Mussolini instituant lui aussi une république sociale.
Les prolétaires ont gardé un attachement pieux au mot socialisme, et on leur en donnera. Socialistes, tous ces partis, tous ces hommes qui, dans tous les pays, soutiennent le régime d'exploitation, de famine et de massacre. Socialistes, la SFIO, le parti stalinien et les trotskistes qui ont entraîné les ouvriers à se faire massacrer pour la défense de la république, de la démocratie ou de l'État "ouvrier" russe et pour la libération nationale. La monstrueuse 2ème guerre mondiale n'était, en somme, qu'une immense et joyeuse fête "socialiste".
Les ouvriers ont gardé le souvenir de la Commune de Paris. Qu'à cela ne tienne ! Et cette Commune, qui fut la révolte ouvrière contre la république des Thiers et Gambetta, contre le drapeau national de la bourgeoisie, sera commémorée en grandes pompes au chant de la Marseillaise et sous les drapeaux des versaillais. La haine de classe des ouvriers du monde contre la sanglante oppression des régimes fascistes sera largement exploitée par la bourgeoisie. Après avoir soutenu et renforcé de toutes ses forces les régimes fascistes en Italie, Allemagne, Espagne et ailleurs, la bourgeoisie se découvrira anti-fasciste et, exploitant les sentiments des ouvriers en les dupant, elle fera massacrer ces derniers au nom de l'anti-fascisme. Et, plus que tout autre, le rattachement sentimental des ouvriers du monde à la révolution prolétarienne d'octobre 1917, à la plus grande action et bataille qu'ils ont livrée à ce jour en tant que classe, ce rattachement sentimental deviendra l'élément de la plus grande et de la plus infâme duperie.
La place Rouge à Moscou est le musée de la révolution d'Octobre. Les maîtres actuels ont concentré autour du mausolée de Lénine tous les drapeaux et attributs de la grande révolution, comme aux Invalides à Paris, autour du tombeau de Napoléon, tous les drapeaux et souvenirs des conquêtes napoléoniennes. Mais, ici, il s'agit de l'insurrection du prolétariat, de ses drapeaux et de ses conquêtes passées, enfermés autour du cadavre momifié et embaumé de Lénine.
La révolution est mise au musée et son cadavre repose emprisonné dans ces murs, défigurée, transformée, mutilée, redorée. Elle est redorée aux goûts des maîtres du jour, sous une dorure qui tend à cacher sa signification réelle, le visage réel, héroïque de la vraie révolution. Les maîtres du jour, qui ont bâti leur pouvoir après avoir tué la révolution, se mettent, et mettent la révolution réelle, à l'ombre. Ils s'y mettent, eux, vivants aux côtés de la momie de la révolution et de celle de Lénine.
Rien n'aura été laissé du passé et de l'histoire des luttes du prolétariat sans avoir été exploité par le capitalisme contre le prolétariat. Les idées, la terminologie, les noms, les mots, les dates, les emblèmes et les symboles, tout sera utilisé par la bourgeoisie, tout sera transformé en fétiches et le prolétariat lui-même en masses d'idolâtres. Les meilleurs combattants, les soldats de la révolution et les militants les plus conscients du passé seront canonisés afin de permettre à des canailles vivantes d'entretenir, dans le prolétariat, le culte du "chef", le culte de l'obéissance aveugle à leur personne, proclamée omnipotente et infaillible. Toute une mystique fétichiste a été construite, dans laquelle est emprisonné le prolétariat.
Mystique du parti, mystique du "chef", fétichisme du drapeau, fétichisme des 1ers mais.
Le prolétariat se heurte au mur de cette prison fétichiste. Pour reprendre sa lutte révolutionnaire, il doit d'abord impitoyablement briser tout ce système de fétichisme. Il doit se libérer de toutes ces images et ces symboles qu'il a lui-même crées au cours de son histoire et qui servent à le mystifier.
Il faut qu'il apprenne à regarder la réalité nue et crue, voir la terre rougie, partout, de son sang, voir ses villes en ruines, voir ses millions de cadavres, voir son corps décharné et affamé, se voir lui-même enfin dans toute la laideur de sa misère, bafoué et dégradé.
La reprise de sa marche en avant et sa victoire finale se feront à ce prix. Libéré des fantômes et des charlatans vivants, il faut qu'il redevienne lui-même, saisissant le présent avec la conscience de ses buts et agissant révolutionnairement pour les réaliser.
Du point de vue de l'organisation du capitalisme et des antagonismes impérialistes, la 2ème guerre mondiale s'est terminée par l'anéantissement des États allemand et japonais ainsi que leur élimination probablement définitive en tant que concurrents sur le plan international.
Du point de vue de la classe ouvrière, cette 2ème guerre s'est soldée par une très lourde et cuisante défaite du prolétariat. En 1917-18 la guerre est interrompue par le réveil révolutionnaire de la classe qui, partant du refus de continuer la guerre, va jusqu'à transformer celle-ci en guerre civile contre le régime capitaliste. En 1943-45, devant les premières manifestations -bien qu’embryonnaires en Allemagne et en Italie- d'un prolétariat se refusant à la guerre, le capitalisme, se souvenant de l'expérience de 1917-18, fait de cette menace éventuelle le centre de ses préoccupations. La stratégie des opérations de la guerre s'en ressentira : l'atermoiement des "alliés" en 1943, en Italie, laissant se consolider les forces de l'Axe en Italie du nord, la "miraculeuse" libération de Mussolini lui permettant de reconstruire un gouvernement "national" et une "république sociale", le recul volontaire de l'armée russe devant Varsovie pendant qu'on provoque "l'insurrection" dans ce centre ouvrier afin de permettre à Hitler d'exterminer par milliers les insurgés, le piétinement militaire devant Budapest -autre centre ouvrier-, d'une part la propagande et la mobilisation dans la "résistance" en France, le déchaînement d'un sentiment chauvin, dans tous les pays d'Europe, au nom de la libération nationale et de la lutte contre le fascisme, d'autre part les alliés qui refusent tout armistice avec l'Allemagne, après la chute de Hitler, pour détruire systématiquement toutes les concentrations ouvrières, qui empêchent le retour des soldats allemands dans leur foyer, dispersant ainsi des millions d'ouvriers allemands retenus comme prisonniers de guerre, tout cela ne peut que relever d'un plan d'ensemble soigneusement préparé et scrupuleusement exécuté.
Dans ce sens et dans ces limites, on peut dire que le capitalisme a transformé la fin de la 2ème guerre mondiale en guerre civile préventive contre le prolétariat pour étouffer dans le germe toute velléité de manifestation et toute possibilité de troubles révolutionnaires.
Avec la fin des hostilités, l'effort du capitalisme tendait, en premier lieu, à reconstruire et à développer les organisations traditionnelles des ouvriers : les syndicats. Ces organisations avaient depuis longtemps perdu leur raison d'être. Elles correspondaient à une étape donnée du développement de la société capitaliste et de la lutte de classe. Tant que le capitalisme avait encore des possibilités de développement et d'épanouissement, la révolution sociale ne pouvait se poser pour le prolétariat comme nécessité pratique immédiate. Le prolétariat lutte alors à l'intérieur du régime capitaliste pour arracher à la bourgeoisie des concessions. Sur le plan politique social, c'est la lutte pour la liberté d'association, de presse, de réunion, le droit de vote. Sur le plan économique, c'est la lutte pour de plus hauts salaires, pour la diminution des heures de la journée de travail, pour le droit de grève. En un mot, c'est la période où le prolétariat ne se pose pas pour but immédiat (parce que les conditions historiques ne la posent pas) la transformation de la société mais, essentiellement, des réformes à l'intérieur de la société bourgeoise qui s'expriment par la participation aux élections et à son organisation corporatiste : le syndicat.
Toute différente est la période historique présente. Le capitalisme a épuisé toute possibilité d'expansion et, partant, de développement. Désormais son existence ne peut s'accompagner que de destructions économiques et de troubles politiques. C'est la crise permanente du capitalisme. Désormais le capitalisme est dans l'impossibilité d'accorder des réformes en faveur des ouvriers. Il est dans la nécessité de réduire d'une façon continue le niveau de vie des masses travailleuses, de centraliser, pour sa défense, toutes ses forces entre les mains de l'État, de substituer le totalitarisme à ses formes démocratiques et de vivre dans une guerre permanente. Dans cette période où la tâche historique du prolétariat devient une tâche pratique immédiate, le programme de luttes pour des réformes devient un obstacle à sa lutte sociale nécessaire, un moyen de réincorporation et de maintien du prolétariat dans le cadre du régime existant. Les organisations traditionnelles comme les syndicats ne peuvent plus remplir une fonction qui a cessé d'exister, qui ne peut plus exister. Ces organisations, ayant perdu leur contenu, ne gardant que leur construction extérieure -qui, elle-même, par sa structure, se situe sur le terrain du capitalisme- acquièrent une fonction nouvelle. Les organisations syndicales deviennent des rouages de l'État capitaliste, servant de casernes où les masses ouvrières sont enfermées, emprisonnées et plus étroitement contrôlées.
Jamais les syndicats n'ont été aussi forts qu'aujourd'hui, regroupant des millions et des millions d'adhérents dans chaque pays, et jamais, dans le même temps, le mouvement ouvrier n'a été aussi faible, aussi domestiqué qu'à présent. L'un va avec l'autre, l'un exprime l'autre.
Depuis 1945, on a assisté à bien des grèves un peu dans tous les pays, des grèves aussi formidables par leur durée que par leur nombre, des grèves dans les industries de base comme la métallurgie, les mines et les transports. Mais toutes ces grèves n'ont eu pour résultat que l'aggravation des conditions de vie des ouvriers, en même temps qu'elles se soldaient par un affaiblissement toujours plus grand de la combativité ouvrière et un renforcement indéniable de l'État capitaliste. Tel est le bilan indiscutable des luttes ouvrières depuis la cessation des hostilités. Pourquoi cela ?
Parce que toutes ces luttes se font sur un terrain impropre au prolétariat. La lutte pour des revendications immédiates en vue d'améliorations partielles, pour des revendications uniquement économiques, conduites sur une base professionnelle, en même temps qu'elles sont dans l'impossibilité -dans la période présente du capitalisme décadent- d'être satisfaites, ne peuvent que fourvoyer le prolétariat, disperser ses forces et le détourner de l'unique terrain efficace : le terrain social.
Le chemin où sont engagées les luttes ouvrières ne mène qu'à l'impasse. L'orientation économique de ces luttes est une orientation de défaite. Toutes les forces du capitalisme s'emploient pour maintenir le prolétariat sur ce terrain.
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L'évolution historique impose au prolétariat un problème à résoudre : ou accomplir la révolution, édifier la société socialiste et sauver l'humanité, ou subir le capitalisme avec toutes ses conséquences. Le capitalisme ne peut subsister impunément. Comme tout système social ayant épuisé les conditions historiques qui lui ont donné naissance, le capitalisme est devenu non seulement une entrave au développement de la société mais, en dégénérant et en se putréfiant, il menace l'existence même de l'humanité.
Après avoir puissamment contribué au développement des forces productives, le capitalisme ne produit plus que les moyens de leur destruction : production massive des armes, perfectionnement des engins de mort, canons, gaz asphyxiant, guerre bactériologique, V1, V2, forteresses volantes, bombes atomiques, engins de mort sur terre, sur mer, dans l'air. La production capitaliste n'est désormais qu'une économie de destruction. Depuis 1914 le capitalisme a détruit non seulement la production courante mais il a entraîné dans la destruction des richesses accumulées des siècles de productions antérieures. Cette course à la destruction ne fait que s'accélérer d'année en année.
La "reconstruction" tant prônée par les charlatans ou les imbéciles est une duperie éhontée. La question de savoir aux dépens de qui se fera cette "reconstruction" est un faux problème. Il n'existe pas en réalité. Le capitalisme n'a ni la force ni la liberté de faire de la "reconstruction".
L'aggravation de la famine dans le monde depuis la fin des hostilités n'est pas la rançon exigée par une inexistante "reconstruction" mais la conséquence de la continuation de la destruction qui se poursuit sous forme de guerres localisées, d'intensification de la production des moyens de destruction en vue de la guerre généralisée intercontinentale de demain.
La perspective qui s'ouvre devant le prolétariat et l'humanité entière est celle de la BARBARIE : barbarie économique dans le recul des forces de production, barbarie dans la destruction des richesses sociales, barbarie dans les conditions de vie, barbarie dans les rapports entre les hommes. Dans cette rage de destruction forcenée, le capitalisme décadent risque d'entraîner l'humanité entière. Le massacre de quelques dizaines de millions d'êtres humains durant la 2ème guerre n'aura été qu'une répétition en miniature de ce qui attend l'humanité demain.
Faut-il donc que des villes entières soient transformées en ruines fumantes, faut-il donc que le globe entier soit devenu un seul et immense incendie, faut-il donc que, par centaines de millions, se comptent les cadavres et que non des fleuves mais des océans soient rougis de sang pour que le prolétariat comprenne l'immensité de sa responsabilité et de sa mission historique et qu'enfin, sortant de sa torpeur et se ressaisissant, il réalise en acte son vieux cri révolutionnaire :
DEBOUT LES DAMNÉS DE LA TERRE
DEBOUT LES FORÇATS DE LA FAIM...
LE MONDE DOIT CHANGER DE BASE
Nous ne sommes rien, SOYONS TOUT.
"Internationalisme"
L'entrée dans la scène politique de De Gaulle a été saluée, dans la mare aux crapauds de la politique, par un véritable tollé général. Chaque parti voyait naître un concurrent -disons-le immédiatement- plus redoutable en apparence qu'en réalité.
Rappelons brièvement certains faits : la politique bourgeoise française avant l'arrivée au pouvoir de Blum, comme l'âne de Buridan, ne savait pas si elle devait boire à la source russe ou dans le râtelier américain d'abord. Avec Blum la France subit un net coup de barre en direction du bloc américain. Depuis cette époque, une série de mesures économiques fort démagogiques -baisse nominale des prix, déflation illusoire traduisant plus un embarras de crédit qu'un assainissement du Trésor- avaient été appliquées dont le pays n'a pas encore senti les effets bienheureux. Car il semble que la conjoncture économique se fiche pas mal des décisions gouvernementales et, pire encore, les ignore.
Cette situation politique poursuit un axe de direction bien américain tandis que, économiquement, sur le plan intérieur, nous assistons à une difficulté à faire démarrer le plan Monnet malgré l'aide de l'emprunt de Washington- qui se traduit, sur le plan immédiat, par un amoindrissement du pouvoir d'achat des ouvriers et par une réduction du ravitaillement.
Tout en tenant compte de la période de morte-saison qui se situe entre février et mai, le problème de la soudure du blé devient aussi angoissant qu'au pire moment de l'Occupation. La viande traîne sa crise depuis pas mal de mois ; le vin n'a non seulement pas augmenté mais on parle de réduire la ration. Le sucre, dont on nous avait généreusement octroyé 250 grammes supplémentaires par mois, vient d'être ramené à ses modestes limites de 500 grammes.
Le gouvernement peut très bien stigmatiser "ceux qui essaient de profiter de ces difficultés, il n'en reste pas moins vrai que ces difficultés, loin d'être momentanées, persistent et persisteront en s'aggravant à l'avenir. Donner de beaux discours et des élections "progressistes" comme solutions à ces difficultés montre bien l'impasse où la prétendue paix conduit les pays qui se prétendent démocratiques.
Mais, revenons à De Gaulle pour rechercher une part l'importance politique de son geste, d'autre part l'emploi que comptent en faire les partis de la bourgeoisie, du PRL au PC ainsi que les annexes gauches et droites de ces partis tels le PCI ou les anarchistes, grands claironneurs de mot-d’ordres d'agitation dans le vide.
De Gaulle, par certains côtés, peut être mis en parallèle avec Boulanger. En effet, tous les deux ont raté le moment psychologique de la prise du pouvoir, Boulanger en s'enfuyant en Belgique, De Gaulle en hésitant pendant 2 ans pour, en janvier 1946, démissionner du pouvoir. Seulement Boulanger s'est suicidé sur la tombe de sa bien-aimée et là s'arrête la comparaison.
De Gaulle, après son silence de près de 1 an, voyant qu'au travers des difficultés du pays jamais personne n'a songé à supplier le "sauveur" de revenir à la barre de l'État, rentre par la porte de service dans l'arène politique. Mais il rentre après avoir murement réfléchi sur certaines constatations fort décevantes.
La politique de "la grandeur de la France", de l'indépendance totale de la "patrie" -et il faut l'entendre dans le sens de non-vassalisation du pays à un bloc ou à un autre -, la politique de prestige et de grande puissance n'a servi qu'à lui aliéner l'aide américaine et à lui fournir un symbolique "acte de majorité" avec l'accord franco-russe.
Lui, qui voulait faire jouer à la France un rôle d'arbitre entre les 2 blocs, n'a réussi effectivement qu'à se voir, par l'attitude de méfiance des États-Unis à son égard, rejeté, même contre sa volonté et sa pensée réelle, dans le bloc russe (rappelons un fait amusant : l'accord franco-russe, symbole de notre majorité politique, nous a rapporté une aide symbolique en céréales de la part de la Russie, c'est-à-dire quelques sacs de blé).
De Gaulle, avant sa démission, se trouvait obligé de lutter contre le courant qui le dirigeait -parce qu'il ne voulait pas se rallier au bloc américain- vers la Russie. Bien qu'il ait multiplié, en 1945, des démarches pour se rapprocher des États-Unis, ces démarches n'ont eu aucun succès.
Et c'est la crise qui s'ouvre en janvier 1946 avec la démission de De Gaulle. Le problème qui se posait à ce moment-là était : quelle influence politique allait diriger la France ?
La SFIO avait donné assez de garanties de soumission à l'Amérique. Depuis, à part une brève interruption, les socialistes n'ont pas cessé de diriger les intérêts de la France vers le bloc occidental.
De Gaulle a mis près de 6 ans pour se rendre compte du caractère irréalisable de son idée politique. Pendant une année de réflexion, il a dû arriver à rejeter et à renier toutes ses anciennes idées politiques pour se proclamer le champion de l'amitié franco-américaine.
S'il a cru avoir bien choisi le moment pour sa rentrée en scène, il doit être fort déçu aujourd'hui de son manque de flair politique. Son arlequinade de rassemblement est bien maigre. N'était-ce sa personnalité passée, ses chances de succès auraient été bien moindres qu'elles ne le sont aujourd'hui.
Son geste pourtant est important car il permet de concrétiser, dans la politique intérieure de la France, l'existence de deux blocs bourgeois rattachés internationalement aux deux blocs impérialistes du monde ; non par le fait que De Gaulle serait le leader d'un des blocs intérieurs mais parce qu'il a clairement exprimé leur existence dans ses différents discours.
A-t-il des possibilités de supplanter la SFIO auprès des américains ? Nous ne le croyons pas et l'avenir en décidera. Mais il ne faudrait pas voire là un changement d'orientation politique en France ; ce serait uniquement un changement sans importance de clique ministérielle (et dire qu'en se rangeant du côté russe l'avenir politique de De Gaulle était fait).
Le 2ème point à analyser est celui de savoir quel emploi les partis comptent faire du nouveau rassemblement gaulliste. Comme nous l'avons dit dans la première phrase de notre article : un tollé général a suivi l'annonce de la formation du RPF.
Le MRP et la SFIO craignaient de se voir grignoter sur leur droite ; le MRP surtout qui, jusqu'à présent aux yeux de sa clientèle électorale, faisait figure de parti officieux de De Gaulle. Les radicaux n'ont plus rien à perdre après avoir été tellement rogné par les autres partis, mais ils essaient quand même de regagner une certaine influence par leur dénonciation de la politique du pouvoir personnel. Simple battage démagogique.
Les staliniens, eux, ne craignent pas de perdre leur clientèle électorale ; mais le RPF leur permettrait de construire un nouveau monstre réactionnaire devant galvaniser les masses autour du PC. Avec les incidents indochinois et malgaches, les staliniens essayaient de faire figure d'opposition, tout en faisant attention de plier l'échine chaque fois que le problème de la solidarité gouvernementale était posé. L'opposition s'exprimait par la bouche d'un Marty pour calmer les troupes trop dégoûtées de la collaboration sacrée, nationale. La voie de la raison et de la fermeté prenait la figure de Thorez pour calmer les petits-bourgeois apeurés de perdre leurs lambeaux de propriété, ce qui ne fait qu'aggraver leur misère. Quant à Duclos, il parle, ruse avec lui-même, croyant duper ses adversaires politiques. Il parle encore...
L'intérêt du RPF pour le PC réside essentiellement dans la possibilité de crier : "La République est en danger !", et sonner le rassemblement du peuple français autour du "seul parti de la renaissance et de défense de la patrie", nous avons nommé le PC. Et voilà des comités de vigilance -patronnés par le PC, la CGT, l'Union des Femmes Françaises, le Front National- poussant comme des champignons après la pluie. Objet : la défense de la République contre les attaques de la réaction gaulliste.
Ces comités semblent regrouper un grand nombre d'organisations. En fait, toute cette somme de noms se résume dans le PC. Seulement c'est une possibilité, pour les staliniens, d'inviter le MRP, les radicaux et la SFIO à entrer dans ces comités, espérant par-là les entraîner à certaines actions en faveur du bloc russe ou à les dénoncer en cours de route sous prétexte qu'ils pactisent avec la réaction.
C'est la vieille tactique du front unique qui ressort encore une fois. Mais, comme toujours, les staliniens n'enfermeront personne d'autre qu'eux-mêmes.
En effet, après le tollé général, les partis se sont mis à réfléchir : rejeter De Gaulle c'est tomber dans les comités de vigilance, en d'autres termes c'est faire le jeu russe. Rejoindre De Gaulle c'est perdre la clientèle électorale et, peut-être, indisposer l'Amérique qui ne semble pas encore bien disposée à son égard. Changer de coursier en pleine course est toujours mauvais.
Aussi on s'aperçoit dès maintenant, après quelques jours de grandes violences oratoires, que le péril De Gaulle n'est pas si grand et que le RPF est un nouveau parti fort démocratique, pouvant même adhérer aux comités de vigilance. Les hommes qui l'ont suivi sont généralement considérés comme étant de "gauche".
Le Bureau politique provisoire du RPF est composé d'hommes politiques tels Malraux -stalinophile pendant la guerre d'Espagne, résistant puis colonel de maquis et de FTP -, tels Paul Fort l'ancien secrétaire de la SFIO, tels Soustelle l'UDSR, ancien ministre d'un gouvernement tripartite quelconque et actuellement secrétaire général provisoire du RPF. Ces hommes ont donné autant de preuves de leur attachement à la cause dite "de gauche" que les Blum ou les Thorez. Un homme de droite comme Capitant passe au deuxième plan. Et la manœuvre devient classique puisque la politique des partis dits "ouvriers" sert mieux la politique de la bourgeoisie française, en enchaînant la classe ouvrière, que les partis de droite. Le RPF sera de "gauche" comme les social-patriotes et le parti de "la renaissance française" communément appelé PC.
Beaucoup de bruit pour rien, semble-t-il ? Eh bien non, nous ne le pensons pas. De la même façon que l'on peut comprendre les discours de Churchill comme étant la voix officieuse du gouvernement Attlee, qui ne peut officiellement tenir un langage directement anti-russe, de même De Gaulle joue ce rôle auprès du gouvernement Ramadier. De Gaulle a été un élément actif pour augmenter la clarté de l'opposition EU-Russie, sur le plan français, en prenant position nettement pour le bloc EU-GB.
Enfin, comme sur un autre plan il a donné la base à un autre rassemblement du peuple français, malgré la quasi-indifférence de la masse au débat De Gaulle, ce dernier a permis aux partis dits "ouvriers" de trouver un dérivatif pour calmer moralement le ventre des masses en leur montrant un danger réactionnaire - De Gaulle - bien mis en scène, pouvant cacher ou au moins voiler la situation fort menacée et fort menaçante pour l'avenir : la 3ème guerre mondiale.
Mousso
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Nous apprenons, en dernière heure, que le parti socialiste a invité les autres partis du gouvernement à prendre contact avec lui pour étudier les moyens de lutter contre les menaces réactionnaires, sans dire d'où elles viennent. Au front unique par la base des staliniens, en vue de l'éternelle possibilité de noyautage, la SFIO répond par un front unique par le haut, c'est-à-dire par les organismes dirigeants.
La conférence de Moscou s'est terminée sans que les 4 ministres des Affaires étrangères aient pu rédiger le traité de paix avec l'Autriche et, encore moins, le traité de paix avec l'Allemagne. Il est vrai que le problème était ardu car il ne s'agissait pas simplement d'un pillage de l'économie allemande pour payer, sur le dos du vaincu, les frais de la guerre. En effet, si les réparations étaient le seul enjeu des 2 traités, la politique de la division de l'Allemagne en zones aurait pu être la base d'un accord lequel, tout en n'étant pas favorable équitablement aux quatre grands, leur donnait quand même les moyens de récupérer les dépenses de cette guerre. Des contestations de zones de pillage n'auraient pu retarder la conclusion du traité, au moins avec l'Autriche si ce n'est avec l'Allemagne aussi.
Mais nous pensons réellement, et sans aucun machiavélisme, que la partie qui se jouait à Moscou était surtout d'un ordre politique. Le problème de la reconstitution de l'État allemand, de sa force, de sa concentration, de son rôle dans la politique mondiale ne relève pas d'une crainte de voir à nouveau l'Allemagne menaçante. La querelle entre Marshall et Molotov au sujet des différents projets de traité ou de pacte à 4 n'est pas axée sur un problème de démocratisation comme on voudrait le faire croire. L'influence que l'un quelconque des 2 blocs pourra prendre en Allemagne est étudiée de très près par chaque bloc. Au travers des différents partis bourgeois allemands, tel le SED pour les russes, les partis social-patriotes et social-chrétiens pour les anglo-américains, les deux clans impérialistes se livrent une guerre d'influence et de chantage dont les répercussions se font sentir dans le comité de contrôle inter-allié à Berlin, et par la politique du rideau de fer qui se relève et s'abaisse alternativement de quelque côté que l'on se trouve.
Comme les allemands votent pour ceux qui les dominent, les 2 blocs cherchent, au travers de projets et contre-projets, à s'assurer le maximum de possibilités de s'étendre sur l'Allemagne tout en limitant les possibilités du bloc adverse. La Russie soulève le problème du contrôle international de la Ruhr, les anglo-américains celui de la Silésie. Et chacun fait la sourde oreille aux propositions des autres. Cet acharnement à ne pas vouloir partager l'Allemagne prouve l'importance de ce secteur, pas seulement pour l'équilibre de l'économie mondiale mais, en plus, comme point stratégique et politique dont la possession assure un avantage dans la lutte entre les clans impérialistes, lutte qui ne peut aboutir qu'à une compétition armée.
La lutte entre les pays de l'Axe et les alliés anglo-américano-russe s'est déroulée pacifiquement pendant près de 6 ans sur les plans économique et diplomatique, avec des tentatives d'accommodements dont Munich fut le point culminant ; cette lutte pacifique ne pouvait finir que dans la guerre, de même que l'antagonisme américano-russe ne peut se résoudre que dans une 3ème guerre mondiale. Le pacte à 4 de Marshall rappelle singulièrement le pacte à 4 de Chamberlain avant 1939 et ne peut avoir que la même issue.
Ceux qui, dans l'avant-garde révolutionnaire, voyaient en Munich et dans le pacte germano-russe un arrangement effectif, écartant la menace de guerre généralisée inter-impérialiste pour ne voir que l'expression de la solidarité capitaliste contre le prolétariat, considèrent aujourd'hui la conférence de Moscou comme une étape vers un arrangement et un compromis impérialiste. Il semble donc que la guerre de 1939-45 ne leur a rien appris. Mais, à l'encontre de Munich, Moscou n'a même pas enregistré le plus petit accord possible. Marshall a raison de déclarer que le seul fait positif de la conférence a été de faire ressortir clairement les divergences d'intérêts impérialistes des 2 blocs.
Cependant cela n'est pas tout à fait exact. Il y a d'abord l'intégration de la France dans la zone d'influence américaine avec l'accord tripartite sur la Sarre et la Ruhr ; ensuite le refus des anglais de réviser le pacte anglo-russe, le rendant ainsi caduc. Un fait anecdotique mais symptomatique a surgi au lendemain de la conférence : les correspondants étrangers, entre autres Rosenfeld, n'ont pu dicter la fin de leur article par téléphone, la censure ayant été rétablie aussitôt après la fin de la conférence -mouvement d'humeur des russes.
La Russie sort isolée de cette conférence et, ce qui est pire, le déficit économique de ce pays ne trouvera pas l'aide de l'Amérique qui se gardera bien de le combler. Aussi voit-on déjà les partis staliniens des différents pays sous influence américaine réagir par un certain mouvement d'opposition qui prend prétexte de tout. En Belgique, les staliniens, bien que n'étant pas au gouvernement, sortent de leur réserve pour se jeter dans l'opposition. En France, les débats sur le problème malgache font ressortir encore plus clairement cette nouvelle politique d'opposition des staliniens. De leur côté, les EU répliquent par des enquêtes sur le PC américain et par des interdictions de s'organiser dans l'État de New-York.
Enfin, dans ces deux galères américaine et russe, que l'on veut présenter comme étant un dilemme pour le prolétariat, les trotskistes impénitents se font remarquer, avec acharnement, dans les petits milieux qu'ils touchent. Sans rien comprendre aux événements passés et à l'expérience russe, ils reprennent leur vieux slogan de défense inconditionnée de la Russie "dégénérée" mais prolétarienne.
La "Vérité" de ces dernières semaines publie des articles alarmistes avec forces cartes géographiques à l'appui. Elle dénonce l'encerclement de "la Russie des soviets" par l'impérialisme américain. Pour les trotskistes, il ne fait aucun doute que, sous couvert de l'antagonisme anti-russe et des mesures prises contre les partis staliniens, les E-U ne visent personne d'autre que la révolution d'Octobre et le prolétariat mondial. Aussi se mettent-ils à mobiliser les ouvriers pour la défense du stalinisme et de l'État russe.
L'enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions ; mais les intentions des trotskistes ne peuvent les empêcher d'être un rouage -tout petit il est vrai- de l'enfer capitaliste et de la prochaine boucherie généralisée du prolétariat.
Sadi
Ici, nous ne voulons pas nous occuper du passé de la question -quoique cela en vaudrait la peine- mais de l'application pratique, actuelle du mot d'ordre et de ses conséquences directes : lutte d'émancipation nationale. Le mot d'ordre du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" et le principe que la lutte d'émancipation nationale est "progressiste" sont choses couramment admises et revendiquées comme "position" par des courants politique de "gauche" : trotskistes, anarchistes et leurs satellites.
Dans la Gauche communiste elle-même, un certain courant n'a-t-il pas été jusqu'à affirmer que de telles "luttes" pouvaient être des symptômes d'un mouvement révolutionnaire qui va bientôt commencer, et cela sans se revendiquer, bien entendu, de la position du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" et de "l'émancipation nationale".
L'empire colonial français est actuellement secoué par de profonds séismes. C'est une occasion favorable d'étudier d'un peu près et de voir comment se passent les choses actuellement dans ce domaine.
Il n'y a que quelques semaines, depuis que des renforts ont dû y être envoyés d'urgence, que la presse française fait une large place à "la campagne d'Indochine". En réalité il n'y a jamais eu de situation calme et stable en Indochine depuis 1943-44. Il faut d'ailleurs bien le dire : en période "normale", l'effervescence y est déjà permanente et, depuis la conquête française, il y a eu déjà de nombreuses manifestations, bagarres et même des insurrections organisées.
Quoique l'histoire officielle situe aux environs de 1892 la conquête définitive du Tonkin, commencée en 1873-85, ce n'est que vers 1905 que la "pacification" définitive peut être située avec exactitude. Cette pacification devait être de courte durée puisqu'en 1908 éclate une insurrection à caractère nettement politique et nationaliste. Ensuite la lutte se poursuit sans cesse : grèves, manifestations, attentats ; le tout est dirigé clandestinement par les nationalistes.
En 1923-24 Ho-Chi-Minh fonde le parti communiste annamite. Le parti est exclusivement clandestin. La propagande est apportée d'une part par les navigateurs -qui sont à l'époque parmi les éléments les plus avancés- et d'autre part par les étudiants qui vont en France et dont certains éléments forment (en France même) une puissante organisation annamite de la 3ème Internationale.
Ho-Chi-Minh a été d'abord, en France, membre de la SFIO et a suivi ensuite, au moment de la scission du congrès de Tours, ceux qui devaient former le PC[1].
1930 marque de nouveau, dans la vie de l'Indochine, une date importante. Il faut le dire de suite entre parenthèses : les éléments annamites - comme nous le verrons plus tard pour tous les éléments coloniaux - puisent beaucoup dans la métropole par les étudiants qui y vont et s'y constituent en groupes politiques militants ; il faut donc toujours comprendre, quand nous parlons par exemple de l'Indochine du point de vue politique, à la fois le pays lui-même et les nationaux qui sont partis dans la métropole et qui font le va-et-vient, toujours renouvelés par de fraîches recrues ; c'est de la métropole d'où, tous les ans, partent des jeunes gens formés universitairement, mais aussi politiquement.
Or, en 1930 se situent à la fois les célèbres insurrections de Yen-Baï et, à cette occasion, l'expulsion de l'opposition trotskiste qui forme un parti à part et publie le journal "La lutte". C'est Ta-Thu-Thau (assassiné il y a peu de temps) qui en est le principal fondateur et animateur. Soulignons, une fois de plus, que les 2 sections, la section annamite en France et celle en Indochine, sont complémentaires. Ta-Thu-Thau a été, avant de former le parti trotskiste annamite, un membre connu de l'opposition trotskiste en France.
Nous avons donc en présence, avant l'Occupation de l'Indochine par les japonais, d'une part une tradition de luttes clandestines nationalistes où interviennent différents partis, depuis les monarchistes jusqu'aux trotskistes en passant par les démocrates, les républicains et les staliniens, et d'autre part l'administration coloniale française.
Il n'y a pas en Indochine, à proprement parler, de prolétariat -au sens industriel, européen du terme- mais une population indigène où tous les individus sont réellement des prolétaires. Les étudiants indigènes, qui reviennent des universités françaises avec des diplômes d'ingénieurs, d'agrégés ou de docteurs en médecine, ne peuvent exercer au même titre, au même taux, sur un pied d'égalité avec les français possesseurs des mêmes titres émanant des mêmes universités[2]. Les couches paysannes sont d'une pauvreté inimaginable. La littérature nous a familiarisés avec la misère créée aux Indes et en Chine par les cataclysmes de la nature. La nature, les saisons, les moindres phénomènes naturels y dominent directement la vie de l'homme et particulièrement des paysans. En Indochine, la paysannerie n'est même pas, à proprement parler, une paysannerie. La terre y est morcelée à un tel point que les paysans vivent comme des animaux, sur un petit carré de terre qui ne suffit même pas à les nourrir et à nourrir leur famille.
Cette situation de misère et de famine entretenue permet de trouver une main-d’œuvre à bon marché (être larbin de colons est une situation enviable ; c'est une sorte de servage ou d'esclavage entretenu par le capitalisme qui lui permet de réaliser de grandes choses à bon marché). C'est ainsi que l'administration française peut être fière des routes et des chemins de fer qu'elle a construits. Elle peut être encore plus fière des prix de revient en main d'œuvre et du sang indigène qu'elle a fait couler. Le progrès capitaliste doit malheureusement faire couler bien du sang pour faire profiter à toute cette racaille colonialiste sans scrupules et l'engraisser.
Nous avons, du côté de l'administration française, plusieurs éléments :
Devant une administration française colonialiste, profondément corrompue qui les écrase, les intellectuels indigènes préparent les masses indigènes misérables à la lutte, les entraînent et les éduquent politiquement dans les croyances "démocratiques" et les principes de la libération nationale. Mais toujours, les manifestations et insurrections sont réprimées dans le sang par une force armée d'aventuriers, qui prend à cette répression un plaisir infini.
C'est dans cette atmosphère, en y ajoutant l'effervescence constante des peuples qui l'entourent, Inde et Chine, que l'Indochine est occupée par les japonais. Avec l'occupation japonaise la situation change. Bao-Daï, l'empereur, est obligé de rester sur son trône mais ne participe pas à la politique collaboratrice de l'amiral Decoux. C'est sous l'administration du gouverneur général pétainiste, l'amiral Decoux, que les peuples d'Indochine sont pressurés au maximum : tout d'abord, le peu de ravitaillement qui peut être extirpé sert à nourrir les occupants et à envoyer au Japon ; ensuite les japonais font construire des nouvelles routes stratégiques, des nouveaux chemins de fer et de nouvelles fortifications ; enfin tous les chefs de partis nationalistes, de la droite à la gauche (surtout la gauche) sont déportés à l'île Poulo condor ou en Nouvelle-Calédonie. Les déportations s'accélèrent, ce qui n'empêche pas un fort mouvement de résistance de se constituer.
Ho-Chi-Minh forme la résistance nationale antifasciste où entrent tous les partis nationalistes à tendance antifasciste : démocrates-chrétiens, démocrates, républicains, socialistes et staliniens.
Les français d'Indochine forment leur mouvement de résistance à part. Les trotskistes enfin ne font pas partie officiellement du mouvement de résistance annamite, non pas parce qu'ils se refusent, eux, à y entrer mais parce que les staliniens s'y opposent. Ils agissent donc à leur manière, noyautage, etc. et se revendiquent avant tout du principe de la libération nationale.
La résistance annamite engage rapidement la lutte armée avec les japonais grâce à du matériel américain parachuté et, en 1942-43, livrent 2 véritables batailles militaires, une à Doluong et une plus importante à Thaïnguyeng.
Nous voyons donc que, au départ et historiquement, le mouvement de libération nationale est profond et puissant. Tous les partis politiques annamites posent comme but immédiat la "libération nationale". Pour les uns c'est le but final et pour les autres une simple "étape vers la révolution socialiste". Il s'agit, en réalité, de l'expression, d'un besoin et d'un désir d'une bourgeoisie nationale de s'émanciper. Dans toutes ces luttes d'émancipation nationale contre un puissant impérialisme, il est extrêmement intéressant de noter, de part et d'autre, deux expressions politiques typiques et La classiques de la bourgeoisie et du capitalisme ; deux expressions qui ne peuvent pas vivre l'une sans l'autre et qui sont complémentaires :
La "démocratie" et "l'indépendance nationale" sont des expressions traditionnelles de la bourgeoisie et du capitalisme, qui ont des racines profondes dans l'Histoire depuis la révolution bourgeoise. Les premières "Chartes des Droits" ont été proclamées et imposées de haute lutte à la noblesse. L'invention de l'imprimerie devait servir cet effort de lutte de classe en répandant les "Chartes" et l'idéologie de la "Réforme". Mais, dans la période révolutionnaire de la bourgeoisie, cette idéologie démocratique d'émancipation nationale correspondait à des besoins réels étayés sur une révolution économique qui devait transformer le monde. Certes, le capitalisme, en même temps qu'il se développait et avait besoin, dans sa lutte, de ces mots d'ordre, n'en allait pas moins à la conquête de "peuples arriérés". Et c'est en vue de "leur porter la civilisation" qu'il les opprimait. Les peuples coloniaux "libérés" par le capitalisme devaient subir de sa part une exploitation qui, par la misère qu'elle a créée, laisse loin derrière elle le féodalisme et sa misère.
Dans le féodalisme il s'agit surtout d'une misère du système lui-même, croupissant et bâtard, tandis que le capitalisme entretient dans les colonies une misère voulue dans laquelle des richesses sont immenses. C'est ce qui nous fera mieux comprendre que toutes ces idéologies bourgeoises, nationales, démocratiques, qui sont l'expression de la misère entretenue par un capitalisme puissant et plus avancé, sont en même temps une soupape à cette misère, rien de plus. La bourgeoisie pouvait réellement promettre une amélioration des conditions de vie par rapport au féodalisme parce que son système économique promettait, par lui-même, un développement des richesses. Le capitalisme ne prévoyait pas, dans son idéalisme, qu'il serait amené, par les contradictions de tout système d'exploitation, à accroître la misère de l'humanité. Au début, le capitalisme représente un espoir d'enrichissement et un enrichissement réel de la société. Mais aujourd'hui, "l'émancipation nationale" et l'idéal démocratique "des peuples opprimés par d'autres" ne sont rien de plus qu'une expression de leur misère, sans aucun espoir d'améliorations réelles dans la solution qu'ils veulent donner ; en effet, une solution capitaliste d'aujourd'hui, c'est la continuation d'un régime de misère, quelle qu'en puisse être la forme ; et la démocratie est un songe creux que la réalité vient détruire. Un gouvernement quelconque peut toujours combattre pour la démocratie ; mais quelle est la signification de ce combat si le monde capitaliste d'aujourd'hui, ne permet aucune démocratie ?
La vérité c'est que la lutte d'émancipation nationale est une idéologie bourgeoise dépassée par le capital lui-même mais qui permet à celui-ci de maintenir, par la misère, une expression idéologique de cette misère, qui sert uniquement au capitalisme à maintenir la misère dans l'orbite d'un système qui ne peut que perpétuer la misère. La libération, l'indépendance nationale est concrètement impossible, irréalisable dans le monde capitaliste actuel. Les grands blocs impérialistes dirigent la vie de tout le capitalisme ; aucun pays ne peut s'échapper hors d'un bloc impérialiste sans aussitôt retomber sous la coupe d'un autre. Il peut toujours exprimer l'envie de sortir des compétitions impérialistes, de se placer "en dehors" ou "au-dessus" d'elles ; mais s'il ne peut en sortir, qu'importe la sincérité ou la non-sincérité des discours. Qu'importe si les annamites sont sincères dans leur nationalisme et si Ho-Chi-Minh ne l'est pas. Qu'importe si un De Gaulle, quand il affirme qu'il veut être en dehors des compétitions de blocs, est ou n'est pas sincère, si la réalité fait de ces considérations morales une bouchée et démontre que De Gaulle, étant contre le bloc russe, doit se retourner avec le bloc américain, et Ho-Chi-Minh contre le bloc américain ne peut pas rester sans servir, peut-être sans le vouloir, les intérêts lointains ou immédiats du bloc russe. Il est absolument évident que les mouvements de libération nationale ne sont pas que des pions que Staline et Trumann déplacent à leur guise l'un contre l'autre. Il n'en reste pas moins vrai que le résultat est le même. Ho-Chi-Minh, expression de la misère annamite, s'il veut asseoir son pouvoir de misère, devra, tout en faisant lutter ses hommes avec l'acharnement du désespoir, être à la merci de compétitions impérialistes et se résigner à embrasser la cause d'un quelconque d'entre eux, ou bien capituler devant la France. Sa lutte n'en aura pas moins servi l'un ou l'autre.
Tant que le mouvement de libération nationale peut servir, dans la guerre contre les japonais ; les "alliés" le regardent favorablement. Les américains ont livré un matériel nombreux et moderne aux résistants annamites et français. Vient ensuite la reddition japonaise et la situation se complique.
Du point de vue de l'exploitation industrielle, l'Indochine présente peu d'intérêt, à part quelques usines. L'agriculture y est profondément retardataire. Ce n'est pas ce qui attire les étrangers.
C'est la position géographique de l'Indochine qui en fait une plaque tournante entre le Pacifique et la Mer de Chine d'une part et l'Océan Indien d'autre part. C'est le lieu de passage de toutes les routes aériennes et c'est surtout la voie d'accès, la jonction des routes qui vont vers l'Inde et le Siam d'un côté et vers la Haute Chine d'autre part.
La France n'ayant pas été présente aux conférences de Yalta et Postdam, les trois grands s'étaient contentés de fixer à Yalta l'occupation de l'Indochine par les chinois et les anglais. Au nord du 16ème parallèle, passant par Tourane, devaient occuper les chinois et au sud les anglais. C'était une sorte de compromis -comme tout ce qui a été fait à chaque conférence des grands- qui, en attendant qu'on y voie plus clair, sanctionnait le chaos.
Et en fait, c'était bien le chaos, mais un chaos prévu et presque organisé où chacun devait tenter sa chance et, qui sait, remporter une situation intéressante. Au moment de la capitulation du Japon, le Viet-Minh s'établit au pouvoir, non sans avoir eu à évincer le mouvement de résistance français qui le revendiquait. Choisissant Hanoï pour capitale, le nouveau pouvoir eut, dès lors, affaire à toutes les hyènes impérialistes qui se disputaient l'Indochine : les USA et la Chine d'une part, l'Angleterre et le Siam de l'autre[3]. La France, elle, revendiquait de droit ses colonies d'Extrême-Orient.
Il n'y a qu'à lire les articles du "Monde" sur ce sujet pour se rendre compte du marasme dans lequel a été plongée l'Indochine depuis la capitulation du Japon. Trafic d'armes par des missions américaines pour le compte personnel de quelques chefs de mission, mais dont le but était bien de tirer quelques avantages pour leur pays et, notamment, le contrôle des routes stratégiques qui mènent aux centres de Haute Chine.
Tout cela, ils espéraient l'obtenir en soudoyant quelques membres du Viet-Minh, en distribuant des vivres aux populations, en faisant des tractations avec Ho-Chi-Minh qui temporisait, prenait les armes mais ne se compromettait pas.
Vint l'occupation chinoise dans le nord, utilisant au nord du 16ème parallèle des armées qui étaient gênantes à l'intérieur de la Chine mais qui pouvaient vivre en Indochine grâce au pillage. En fait, les chinois ont fait un pillage désordonné de tout ce qui pouvait y être pillé. Mais ils ont surtout essayé de jouer leur jeu politique avec le Viet-Minh. Ils y ont placé leurs hommes et ont cherché à l'influencer. Peine perdue. Ho-Chi-Minh a cédé sous la pression du moment et des événements, mais a profité d'un revers de la situation pour expulser les gêneurs des postes principaux. Les anglais ont eu aussi leur espoir quand ils ont occupé la moitié au sud du 16ème parallèle. Mais ils se sont vite rendu compte qu'il faudrait se battre avec le Viet-Minh et ont laissé cela à ceux qui devaient venir par la suite. Ils se sont contentés de désarmer les japonais, de les laisser libres et d'occuper militairement, laissant au Viet-Minh l'illusion du pouvoir. Ils libèrent les français que les japonais ont mis en camp de concentration et, somme toute, laissent l'anarchie se développer. "Le Monde" donne des détails de l'influence étrangère avec suffisamment de clarté et d'objectivité pour qu'il nous soit inutile de la faire ici. Pendant toute cette période, le jeu de l'influence étrangère s'est attaqué au Viet-Minh d'une part et d'autre part de créer des bases d'intrigues en Indochine. Mais D'Argenlieu, l'homme de la banque d'Indochine nommé haut-commissaire de la République, et Leclerc avec son armée y sont envoyés en octobre 1943. La bourgeoisie française espérait "rétablir l'ordre" et revenir au bon vieux colonialisme d'antan. Elle avait compté sans la force que représentent le Viet-Minh et la résistance annamite dont Ho-Chi-Minh, nous l'avons vu, est un représentant important et qui a des raisons d'être populaire. C'est alors qu'après avoir compris en paroles l'importance des forces de la résistance en Indochine, la politique française tenta d'endormir le Viet-Minh en faisant le simulacre de vouloir traiter avec Ho-Chi-Minh. Promenée en France, la délégation du Viet-Minh doit écouter les belles promesses et avoir la patience de subir les lenteurs dont elle comprend la signification. Mais Ho-Chi-Minh n'est plus un enfant en politique. Tout en ne cessant de proclamer son désir de faire la paix avec la France, à condition que son gouvernement soit reconnu, il garde l'œil ouvert. Enfin, un modus vivendi est signé en France entre Ho-Chi-Minh et Marius Moutet après des mois de vains atermoiements et pendant que la lutte se poursuit en Indochine. Le modus vivendi devait prendre effet le 1er octobre 1946. En fait, il semble avoir été respecté par le Viet-Minh fatigué et désireux d'obtenir enfin la paix. Paix de courte durée : la France a profité de l'accalmie pour renforcer ses troupes et le 9 novembre 1946, sur une querelle de douane qui éclate entre l'Administration vietnamienne et les troupes françaises, la lutte reprend. Il s'agissait du contrôle de la douane à Haïphong, mais tout autre prétexte eût été bon. D'un côté, la rage et la folie des colonialistes français, l'armée de l'autre et des éléments que les colonialistes avaient réussi à dresser contre le gouvernement nationaliste, devaient exciter la résistance annamite à des massacres et à une lutte sanguinaire. L'exacerbation de la lutte a poussé, dans certains secteurs, à des horreurs immondes de part et d'autre du front. Des documents qui sont entre les mains du comité France-Viet-Nam, en France, en témoignent.
Les armées françaises se conduisent en Indochine comme les troupes fascistes allemandes se sont conduites en France. L'Indochine - qui a connu sous les japonais des luttes sanglantes entre résistants et occupants de l'Axe - a affaire aux mêmes méthodes sanguinaires et aux mêmes cliques militaires. Ils ont eu des Oradour japonais, ils ont maintenant des Oradour français. De la part de la résistance annamite, la réponse n'est pas moins sanglante. Le sang appelle le sang et on peut dire que la guerre d'Indochine égale en horreur et dépasse en durée la guerre que nous avons connue entre la résistance et les troupes allemandes. La France pratique là-bas la même politique que l'Allemagne, en Europe, pendant la guerre mondiale, en soutenant dans les provinces des gouvernements fantoches et un séparatisme qui, au début, était presque inexistant, ne reposant sur aucune base historique ou traditionnelle réelle (Cochinchine), mais qui devait se développer à la faveur de l'affaiblissement du Viet-Minh.
La guerre se poursuit. Les éléments résistants sont forts. La situation est catastrophique. La seule issue, pour la France qui est pauvre et affaiblie, est de traiter et d'essayer de trouver un nouveau compromis.
De part et d'autre, il semble que la situation soit mure pour aboutir à un compromis ; compromis qui, n'en doutons pas, entamera largement les revendications "démocratiques" du Viet-Minh. Des milliers de morts, des luttes sanguinaires et des résultats négatifs, tel est le bilan de ce qui, pour les uns (la bourgeoisie annamite), est une lutte qui correspond à des intérêts réels et, pour les autres (les trotskistes et autres), une lutte qui fait "monter" une marche sur l'escalier irréel du socialisme réformiste. Lutte sanglante, résultats négatifs.
Le régime capitaliste, nous le savons tous, ne peut plus régner qu'en semant partout les ruines et la mort. Mais le résultat des luttes menées par la résistance indochinoise n'est négatif que pour la résistance nationale elle-même et pour ceux qui espèrent arriver un jour au socialisme par le soutien à de telles luttes. Pour le capitalisme, ces combats ne sont pas négatifs. Ils servent toujours le capitalisme en général, en affaiblissant les forces des couches révolutionnaires, ainsi qu'un bloc impérialiste au détriment de l'autre du fait que le combat est dirigé contre l'un ou contre l'autre.
Mais il serait simpliste de considérer, par exemple, qu'un tel (Ho-Chi-Minh) ou un tel (le Sultan du Maroc) est à LA SOLDE du bloc russe ou du bloc américain. Ce n'est pas, au départ, dans l'intention ni dans le but de leurs luttes que ces mouvements profitent à tel ou tel bloc impérialiste, mais dans leurs résultats. La misère les engendre et ils s'appuient sur elle ; ils ne peuvent que perpétuer la misère ; ils ne servent en rien la cause du socialisme et ils ne sont en rien une étape vers la révolution. Les solutions qu'ils tentent d'apporter à des problèmes capitalistes, ne sortant pas de l'orbite du capitalisme, ils ne peuvent que perpétuer et servir le capitalisme.
Dans la situation internationale présente, où la guerre se précise à chaque conférence, où les grands blocs impérialistes sont à l'affût du moindre événement qui puisse porter préjudice à son ennemi, on voit de tous côtés une effervescence des "peuples opprimés". Pour les bourgeoisies nationales des petits pays ou des colonies, il y a toujours à exploiter les désaccords politiques entre les grands impérialismes, mais ce genre de spéculations fait partie intégralement du cours historique qui va vers la guerre et l'accentue, créant de nouvelles bases de compétitions. Le Moyen-Orient est le lieu où toutes les intrigues possibles se jouent ; les arabes et les juifs ne font que payer de leur sang des compétitions où leur idéal n'est pour rien et où ils n'ont aucun espoir d'en récolter une seule parcelle.
En Asie, les compétitions entre le bloc russe et le bloc américain ont leurs expressions indirectes en Inde, dans les bagarres entre musulmans et hindous, où les musulmans, soutenus dans le temps par les anglais contre les hindous, sont combattus aujourd'hui par les hindous et par les anglais parce que la création de l'État indépendant du Pakistan serait un danger pour l'impérialisme américain ; en Chine également, les partisans et les "communistes" chinois et les gouvernementaux se font une guerre où il s'agit en réalité d'une compétition beaucoup plus vaste qu'une simple affaire chinoise ; russes et américains y sont directement aux prises.
En Indochine, un mouvement de résistance qui a refusé de faire le jeu américain et le jeu anglais, qui combat l'impérialisme français, est un danger pour ceux-ci. Avant la guerre de 1914-18, les compétitions impérialistes dans les colonies ont eu leur expression à Fachoda (1898), Agadir (1911), dans l'affaire du chemin de fer de Bagdad, etc., et avant la guerre de 1939-45, c'est l'Érythrée, la Chine, l'Espagne et la Tchécoslovaquie qui sont des expressions de la concrétisation des contradictions inter-blocs. Aujourd'hui, c'est tantôt en Indonésie, tantôt en Iran, en Palestine, en Chine, etc. Ici les blocs impérialistes sont en présence directement de part et d'autre, là ils semblent se désintéresser. Mais le cours vers la guerre s'accentue, la conférence de Moscou révèle le degré de l'antagonisme et le feu s'allume un peu partout d'une façon anarchique. Les USA sont prêts à soutenir, de tous les côtés, ceux qui veulent bien entrer dans leur jeu. Les missionnaires américains sillonnent les colonies françaises avec des carnets de chèques dans leur bible. L'effondrement de l'impérialisme français donne des espoirs à ces requins d'"alliés". Être "alliés" ne veut pas dire être poire ; les américains l'ont bien montré. De plus, les bases stratégiques étant en compétition doivent à tout prix rester du côté du bloc américain.
Au point de vue de la lutte de classes, tous ces événements, s'ils éveillent un intérêt puissant du côté capitaliste bourgeois, laissent les ouvriers dans la plus profonde indifférence. Ce n'est pas par hasard que les ouvriers mènent la bataille de la production en France pour permettre, par cet effort, de mâter la résistance annamite, qu'ils acceptent impôts et restrictions sans cesse accrus et que le champ est libre aux compétitions impérialistes et à la marche vers la guerre.
PHILIPPE
[1] Nous le voyons ensuite représentant de l'Asie au Komintern, du temps de Lénine et Trotsky. Ensuite il est membre de la mission Borodine en Chine. Avant la guerre de 1939, il voyage dans le Sud-est asiatique et y organise des mouvements nationalistes.
[2] Au point qu'un indigène diplômé d'université qui se fait naturaliser doit repasser ses diplômes.
[3] Lire "Le Monde" des 13, 14, 15 et 16 avril – Les intrigues étrangères en Indochine.
Dans une situation internationale de contrastes impérialistes aigus, après une conférence d'où ressortait brutalement, dès les premiers jours, une impossibilité d'entente entre les blocs en présence, la France devait subir, à brève échéance, sur le plan intérieur, le contrecoup de sa situation tendue.
Une analyse bien simpliste pourrait faire croire que les incidents coloniaux et les grèves en France sont déterminés directement par l'échec de la conférence de Moscou.
Cette détermination mécaniste n'est pas réalité. Les évènements indochinois, malgaches ainsi que les grèves peuvent venir se greffer dans le débat international, mais ils ne sont que des atouts entre les mains des blocs et non des produits directs ; les révoltes coloniales et le mécontentement général, dû à une situation de misère prolongée, trouvent leur source hors du débat inter-impérialiste. Ils expriment à leur début un phénomène tout ce qu'il y a de plus local et clairement séparé du reste des évènements. Mais aussi, dès le début, ils deviennent des pions dans l'échiquier international servant l'un ou l'autre bloc, car ces révoltes et ces manifestations se font à l'intérieur d'un quelconque bloc.
Ainsi, pour ne prendre que les incidents malgaches, c'est à tort que l'on pourrait voir une intrusion étrangère dans l'éclatement des troubles, c'est même à tort qu'on croirait sentir, une aide matérielle étrangère dans la révolte de l'île.
Le problème se joue en dehors de la question nationale malgache, la France s'étant rangée de plus en plus dans le bloc américain ; tous incidents, tout évènement qui peut retarder, diminuer la tendance de la France à faire partie intégrante du bloc EU/Angleterre doit être exploité démagogiquement par la Russie et les partisans du bloc russe.
La même situation se serait présentée si la France au lieu d'être dans le bloc américain se trouvait dans le bloc russe.
Seulement au lieu que ce soit les staliniens qui exploitent l'évènement, c'eut été la SFIO, et un quelconque DUCLOS eut mené la même politique colonialiste qu'un MOUTET.
Comme on le voit, les liens internationaux sont tellement serrés, la lutte impérialiste tellement poussée, qu'aucun évènement, aucun fait dans le plus petit coin perdu du monde ne peut échapper à l'attraction forcée vers un bloc ou un autre qui l’exploite.
Mais revenons aux évènements intérieurs de la France.
Depuis la conférence de Moscou, au sein du gouvernement il s'était produit une brisure nette qui n'attendait qu'un prétexte valable pour s'effectuer.
D'un côté, les staliniens tendaient à se défaire des liens qui les rattachaient au reste du gouvernement. Ils avaient cru, par leur participation et leur politique de noyautage, faire pencher la balance du côté russe en France. Comme toujours -et il ne faut pas se lasser de le répéter- ils n'ont enfermé personne qu'eux-mêmes. Ce dégagement de responsabilité, cette nécessité d'opposition des staliniens devant le tournant franc et net de la France vers l'Amérique, était urgent.
Déjà les staliniens avaient essayé d'exploiter les évènements indochinois et malgaches pour effectuer leur retraite du gouvernement. Mais l'écho rencontré dans la masse ayant été faible sinon nul, le PCF se voyait obligé d'attendre le coup d'éclat qui le libérerait de la responsabilité de la politique actuelle française.
D'un autre côté, la SFIO et derrière elle, comme des comparses, le MRP et le rassemblement des gauches cherchaient nettement à gouverner vers l'Amérique. La présence des staliniens dans le gouvernement ne pouvait que créer une équivoque d'autant plus nuisible que la France, se trouvant derrière l'Allemagne occupée par les Américains et les Anglais, ne pouvait que dépérir ou faire le jeu yankee.
La crise couvait depuis plusieurs mois, le prétexte n'étant trouvé, la conférence de Moscou venait envenimer le problème et rendre la solution urgente.
Dans cette situation de crise latente, à laquelle jusqu'à présent aucun évènement n'avait pu la faire éclater, la grève de Renault éclata extérieurement à cette crise.
De toute autre nature, cette grève relevait du mécontentement général contre les conditions de famine des masses travailleuses.
Au début la CGT et le PCF, débordés par la grève, ne s'étaient pas aperçus que cette grève était le prétexte rêvé. Se voyant lâchés par les masses, ils réagirent instinctivement par auto-conservation. Il fallait rallier les masses défaillantes se désintéressant de la politique stalinienne. D'où la politique d'opposition du PCF au début de la grève.
Mais la grève s'amplifiait ; le gouvernement intraitable tenait bon car il fallait détruire l'équivoque de la participation stalinienne au gouvernement.
La politique de baisse était et est encore plus une garantie politique de la France aux USA qu'une mesure proprement économique.
De là, le PCF et la CGT se trouvaient, du fait de leur politique, entre le marteau et l'enclume. Ils risquaient de perdre leur situation politique dans le monde ouvrier. Cette crainte aidant, le prétexte de la rupture était trouvé. Les staliniens refusèrent la solidarité gouvernementale se faisant démissionner. La grève, du coup, perdait de sa première nature -mécontentement de classe- pour devenir un instrument entre les mains d'une politique stalinienne. Les masses, encore une fois, étaient détournées de leur objectif premier ; encore fallait-il les ramener à l'ordre. La situation n'étant pas définitivement irréversible, les staliniens n'avaient pas intérêt à faire du gauchisme à fond ; et la grève était, par là même, sabotée, minimisée et étouffée. Renault reprenait le travail le lundi 12 mai.
Ceux qui avaient cru que la grève était la cause déterminante de la crise gouvernementale sont obligés aujourd'hui de déchanter en voyant que cette grève n'a en rien ébranlé la politique suivie par la SFIO, même à son plus fort moment. Mais elle a permis que, sur elle, se consomme la rupture gouvernementale par l'élimination des staliniens.
Demain, la situation tendue de plus en plus entre les 2 grands blocs pourra amener les staliniens et la SFIO à accentuer leur position ; les premiers en poussant démagogiquement les masses à manifester, bien encadrées par eux ; les deuxièmes en renforçant la politique américanophile avec tout ce qu'elle représente de répression.
Venant immédiatement après le vote de confiance de l'Assemblée nationale et l'éviction des ministres staliniens du gouvernement, le conseil national de la SFIO s'est en fait trouvé devant une situation de fait accompli qui ne pouvait qu'être ratifiée, même s'il le fallait, par une voix de majorité. La politique Ramadier a eu 400 mandats de majorité. Une forte opposition venant surtout de la fédération de la Seine, représentée par le très connu Marceau Pivert, s'est manifestée au cours des débats.
Les journaux se sont même permis de parler d'une éventuelle scission au sein de la SFIO. Le ton et la chaleur des débats ne pouvaient quand même pas être la cause de cette scission. Si les staliniens ont vu dans cette opposition pivertiste un fort courant à gauche, ce n'est pas en fonction de la nature du débat mais uniquement parce que la motion pivertiste posait le principe de la non-séparation du gouvernement des staliniens.
Si d'autres socialistes dissidents ont cru voir pointer la possibilité d'une scission, qu'ils se rappellent que Pivert est rentré dans la SFIO la tête basse, la queue entre les jambes, après sa sortie éclatante en 1936-37.
Tout l'art de ces oppositions dans des organismes pourris comme la SFIO est de créer un semblant de lutte d'idées, permettant ainsi de camoufler le vrai visage contre-révolutionnaire de ces partis. La formule de ces oppositions tient en peu de mots : "Ne pas se soumettre en apparence, pour mieux se soumettre en réalité, sous couvert de discipline."
SADI
Une première question vient de suite à l’esprit à propos de la grève de Renault. Cette grève marque-t-elle la fin du cours réactionnaire ? Est-elle l'indice nouveau d'un cours de reprise des luttes du prolétariat ? On serait tenté de répondre à première vue par l'affirmative. Cependant, rien n'est moins certain.
La grève fut absolument une réaction spontanée de classe. Aucune continuité entre cette grève et celle des postiers ou celle de la Presse parisienne. Ces dernières grèves furent exclusivement corporatistes, menées dans le cadre syndical et, si elles furent anti-staliniennes, elles n'en furent pas moins exploitées et orientées, dès le début par une autre formation politique de la bourgeoisie, en l'occurrence le Parti socialiste. Il faut se rappeler les déclarations de loyalisme des postiers, assurant un service d'urgence pour les nécessités de l'État et de la "conférence de la paix" qui a eu lieu au même moment, il faut se rappeler les interventions des députés socialistes à la Chambre en faveur du comité de grève. I1 faut se souvenir de la déclaration du syndicat de la Presse, mettant fin à "la grève, pour comprendre qu'il n'y a rien de commun entre elle et celle de Renault.
La grève de Renault n'est pas corporatiste. Le fondement est bien moins la revendication économique d'augmentation des salaires que le mécontentement général qui s'est emparé des ouvriers, en apprenant la réduction de la ration de pain. C'est le mauvais ravitaillement, un terrain social général qui est à la base de cette grève et c'est ce qui la rend si populaire parmi toute la population travailleuse.
C'est ce caractère-là qui fait que la grève de Renault se heurte instantanément â toutes les forces anti-ouvrières : les partis politiques de la bourgeoisie, le patronat et les organisations syndicales de l'État. Mais il est encore trop tôt pour donner une réponse définitive à la question posée. La manifestation du 1er mai où des centaines de milliers d'ouvriers clament leur sentiment nationaliste et "républicain", s'attaquent ou laissent attaquer les grévistes diffusant leur appel à la solidarité de classe, est l'envers de la médaille. La grève de Renault contient une possibilité de reprise des luttes. Mais il est peu probable que cette possibilité perce l'obscurité épaisse qui entoure les ouvriers.
Le passage des staliniens à l'opposition, qu'il serait erroné d'attribuer à la pression ouvrière et de considérer comme conséquence du conflit de Renault, servira remarquablement au capitalisme français pour dérouter les ouvriers. Déjà, la facilité avec laquelle la CGT a fait son tournant et a repris en main la grève montre la fragilité de la possibilité d'un cours montant des luttes de classe incontestablement contenue dans la grève de Renault.
La grève de Renault paraît être, pour le moment, une éclaircie de classe dans le ciel sombre et de plomb du capitalisme.
La grève de Renault démontre une fois de plus l'impossibilité d'asseoir désormais les luttes du prolétariat sur une base économique. Les staliniens peuvent reprendre en main d'autant plus facilement le mouvement qu'il se confine dans les revendications économiques. C'est là une voie d'impasse uniquement favorable à la bourgeoisie qui, au travers des tractations et des marchandages, parvient à fourvoyer le mouvement. C'est sur ce terrain que le syndicat a ses racines solidement accrochées et sur lequel il est irremplaçable.
C'est en voulant se maintenir uniquement sur ce plan de revendications économiques que le comité de grève, influencé par les trotskistes, a commis une lourde faute et devait être finalement et facilement évincé par le syndicat.
La grève ne pouvait vaincre qu'en s'élargissant sur le plan général social. Cette possibilité existait parfaitement. Avant Renault, les ouvriers de chez Unic ont fait une grève contre la diminution de la ration de pain. Dans d'autres usines, un même mécontentement et une même agitation régnaient parmi les ouvriers. C'est de cette revendication qu'il fallait faire l'axe du mouvement. Ne l'ayant pas compris et ayant hésité, le comité de grève a perdu du temps et a compromis son succès.
La grève de Renault vient une fois de plus de mettre en évidence la nature anti-ouvrière des organisations syndicales dans la période présente. Il ne suffit pas de dire que le caractère de classe de la lutte n'est pas une question de forme d'organisation mais de contenu idéologique. C'est là un moyen élégant de ne pas répondre à la question et, avec une demi-vérité, commettre une erreur grossière. Le contenu de classe ne peut pas s'exprimer dans n'importe quelle forme d'organisation, de même que les buts de classe ne peuvent pas s'accommoder de n'importe quels moyens. On ne peut ensemencer n'importe quoi dans n'importe quel terrain. On ne doit pas s'étonner alors qu'avec une telle pratique la meilleure semence de blé continue à reproduire des ronces.
En réalité, il existe une unité interne, un tout inséparable entre le but et les moyens, entre le contenu et le contenant. De même que la dictature du prolétariat ne peut s'exprimer au travers du parlementarisme bourgeois, la lutte de classe ne peut plus s'exprimer au travers des syndicats, les syndicats étant les pendants, sur le plan économique, de ce que sont les parlements sur le plan politique.
Les luttes ouvrières ne peuvent se mouvoir et se faire qu'en dehors des syndicats, par la constitution, dans chaque lutte, d'organismes nouveaux que sont les comités de grève, les comités locaux de luttes, les Conseils Ouvriers. Ces organismes ne vivent qu'autant que subsiste la lutte elle-même et disparaissent avec elle. Dans la période présente, il est impossible de construire des organisations de masses permanentes. Cela ne deviendrait possible que dans la période de la lutte généralisée du prolétariat posant à l'ordre du jour la révolution sociale. Vouloir maintenir une organisation permanente actuellement sous la forme de minorité ou de fraction dans les anciens syndicats, ou en formant de nouvelles centrales syndicales ou des syndicats autonomes et syndicats d'usine, ne mène à rien et trouble le processus de prise de conscience des ouvriers ! Finalement, les nouveaux syndicats ne se maintiendront qu'en devenant des organisations autant anti-ouvrières que les anciennes ou deviendront simplement des sectes.
Dans la grève de Renault, on doit en fin de compte distinguer deux phases : la première, celle d'une lutte ouvrière qui se fait non seulement sur un plan extra-syndical mais nécessairement et directement anti-syndical ; la seconde, où la grève retombe sous le contrôle et la direction syndicale, devient inévitablement anti-ouvrière.
On peut peut-être tirer des expériences des dernières années cette règle presque absolue, à savoir : toute action menée dans une direction syndicale et dans le cadre syndical ne peut, en définitive, être qu'une lutte contre la classe ouvrière.
C'est en cela que réside la différence fondamentale entre l'attitude des révolutionnaires face aux syndicats réformistes d'hier qu'ils pouvaient chercher à transformer et à faire servir pour la défense des intérêts immédiats des ouvriers et les syndicats dans la période présente du capitalisme d'État qui ne sont et ne peuvent être que des organismes de l'État et qui, tout comme l'État capitaliste, doivent être dénoncés et combattus par les révolutionnaires et brisés par l'action de classe de prolétariat.
MARCOU
Statistique reproduite d'après "ÉTUDES ET CONJONCTURE" de mars 1947.
Céréales panifiables | 4520,7 | 388,1 | 14% |
Pommes de terre | 2184,5 | 1880 | 13,8% |
Pour les mêmes années, la récolte de céréales panifiables et pommes de terre (en milliers de tonnes)
Céréales panifiables | 8743 | 6028 | 31% |
Pommes de terre | 41291 | 24971 | 39,5% |
Cette baisse de récolte des produits agricoles de première nécessité n'a rien de surprenant quand on sait qu'en plus de la diminution déjà sensible de 14% de la surface ensemencée, le rendement par Ha a fortement diminué. Il est de 20% pour les céréales et de 30% pour les pommes de terre. Elle a pour cause le manque de matériel agricole qui n'a pas été renouvelé depuis I938 et est fortement usé, et la pénurie d'engrais.
La production pour l'année I946-47 par rapport à 1931 est de 40% pour les engrais azotés et de 26% pour les engrais phosphatés.
L'Allemagne couvrait, avant la guerre, par ses propres ressources, 83% de ses besoins alimentaires. Elle en couvre aujourd'hui péniblement 50%.
Avant de nous étendre sur les détails de cette grève, nous pensons qu'il est utile de rappeler l'existence d'un prétendu Comité de lutte, qui avait pour but de coordonner les divers mouvements sporadiques éclatant à l'intérieur de la Régie. Ce Comité groupait des militants de diverses tendances : trotskistes, anarchistes et gauche-communistes. La place nous manque pour étudier les différentes positions qui s'affrontent en son sein. Bornons-nous à dire que les tendances "Lutte de classe" et "Front Ouvrier" préconisaient le déclenchement d'un mouvement cristallisant les ouvriers autour du mot d'ordre d'une augmentation de 10 Francs sur le taux de base. Elles pensaient ainsi réveiller la combativité ouvrière face à la carence de la CGT. Pour les anarchistes, l'ennemi principal contre lequel ils pensent devoir lutter pour obtenir la moindre revendication est la CGT. Aussi, pour eux, la lutte ne peut se mener que groupés autour d'un drapeau sans taches, celui de la CNT. Enfin, pour la GCF, son analyse de la situation indique un recul général de la classe ouvrière face à l'offensive capitaliste, dont la CGT -succursale du PCF- est partie intégrante, l'oblige à maintenir certaine réserve, car elle estime qu'un mouvement de caractère purement économique et corporatif ne peut être un pôle d'attraction suffisant pour renverser le rapport de force.
Après quelques réunions et échanges de vues des différentes positions, le "Comité" se trouve suspendu. Le groupe trotskiste indépendant "Lutte de classe" entend mener une lutte sur son propre terrain. La coordination de la lutte, dans l'usine, passera déjà au second plan.
Depuis plusieurs semaines, différents mouvements de grève partielle ont déjà eu lieu dans l'usine : entretien, modelage, fonderie, artillerie.
Les dernières mesures iniques de famine, prises par un gouvernement solidaire, qui réduisent très sensiblement le ravitaillement des ouvriers, n'étaient pas faites pour calmer les ventres. Le mécontentement s'accroit.
Le mercredi 23 avril, un tract distribué fait savoir qu'un Comité de grève a été élu, à une assemblée générale antérieure, par 350 ouvriers contre 8, et invite les travailleurs du secteur Collas à se réunir pour leur faire part de l'échec de leur délégation auprès de la direction. À cette réunion, la grève est décidée pour le vendredi 25 avril. Le secteur Collas, au nombre de 1500 ouvriers, entre en grève.
Un tract est diffusé aux portes principales de l'usine. Il explique la capitulation de la CGT sur la revendication du minimum vital qui devrait se traduire par une augmentation de 10 fr. de l'heure taux de base ; il invite les travailleurs à un meeting organisé par le comité de grève du département Collas. Une forte délégation d'ouvriers grévistes se répand dans l'usine, invitant leurs camarades à se joindre au mouvement.
Devant les 1500 ouvriers réunis à 12 h 30, le président du Comité de grève explique, au micro, la nécessité de la revendication des 10 fr. "On nous traite, dit-il encore, de diviseurs face au danger fasciste. Mais c'est justement notre passivité qui fait que le danger fasciste grandit tous les jours". Plusieurs orateurs prennent encore la parole -entre autres un représentant de la minorité syndicale de la CGT, pour développer le même thème. Cependant, l'après-midi, la majorité des ouvriers reprend le travail mais une grande agitation règne dans les ateliers où, de tous les côtés, la discussion s'engage : "40 fr. de l'heure, au prix que coûte la vie... Que fait donc la CGT ?"
La CGT est aux aguets, elle va faire sa première offensive. Elle va porter des coups là où ses adversaires sont faibles.
I1h 30, Carn et Hénaff sont là dans des voitures avec haut-parleurs. "Camarades, clament-ils, la CGT a depuis longtemps formulé vos justes revendications : révision des chronométrages, augmentation de la prime au rendement, etc." Puis ils attaquent : "Ceux qui vous poussent aujourd'hui à la grève sont des agents provocateurs de la réaction. Nous savons que la direction Lefaucheux sabote la production. Ce n'est pas par hasard que cette grève coïncide avec l'attaque de l'Amérique réactionnaire contre le vaillant peuple grec. Ce n'est pas par hasard que cette grève est déclenchée au moment où les gens du RPF s'agitent. Toute la presse des ennemis de la classe ouvrière, "Combat" et "l'Aube", déforment ce mouvement inconsidéré de grève, etc."
Les ouvriers grévistes présents sifflent les orateurs, mais la masse écoute. Le danger fasciste est pour eux une réalité, puisqu'aussi bien le Comité de grève lui-même a dénoncé le danger. La plus grande confusion règne dans les esprits.
Les ouvriers sont appelés par un tract de la CGT à arrêter le travail à 11 heures pour appuyer une délégation de celle-ci auprès de monsieur Lefaucheux. Mais les délégués auront beaucoup de mal à maintenir cette masse ouvrière, car les discours sont difficiles à avaler le ventre vide. Il est seulement 10 heures, les délégués veulent reculer et capituler, mais les ouvriers les dépassent. À 12 heures 30, Carn, au micro de la voiture, amène la réponse de la délégation : "La direction a accepté les premiers points de notre cahier de revendications, mais a répondu "non" à notre demande d'augmentation de 3 Fr de la prime au rendement. En conséquence, la direction est invitée à s'expliquer devant le conseil des ministres. En attendant, et pour ne pas gêner les pourparlers, il faut reprendre le travail."
Ce discours pousse au comble l'exaspération des ouvriers qui sifflent copieusement le secrétaire de la CGT. Beaucoup d'ouvriers demandent la parole, mais les dirigeants de la CGT se dérobent et la voiture s'enfuit.
La CGT a cru ruser en arrêtant le travail pour 1 heure. Mais elle vient de faire une manœuvre dangereuse. La majorité des ouvriers ne reprend pas le travail. Les OS sont les plus combatifs. Dans certains secteurs, les fanatiques du "produire" résisteront à la volonté ouvrière mais bientôt ils se soumettront. Une franche espérance anime les ouvriers qui se répandront dans toute l'usine pour convaincre les hésitants... : "Alors, tu penses qu'on gagne sa vie...? Il y a des camarades qui ont commencé la lutte depuis vendredi, il nous faut les soutenir... C'est le moment d'agir tous ensemble." L'atmosphère restera tendue.
Dans les départements 6 et 18 où siège le Comité de grève, on parle de réunion générale pour le lendemain. Les piquets de grève sont assurés avec zèle. Chacun a confiance en lui-même et en son voisin, en son camarade de combat.
Dès 9 heures du matin les ouvriers avides de nouvelles sont là en masse. La cour où se tient la réunion est pleine. On peut, sans exagérer, évaluer à 8000 le nombre d'assistants. Le Comité de grève prend la parole : "L'arme de la victoire est dans l'action. Nous aurons nos 10 Fr sur le taux de base. Cette grève est l’affaire de tous. Chacun de nous doit être un cerveau..."
En dehors de ces généralités, rien de précis.
Un membre de la Gauche Communiste voulant exposer le contenu d'un tract qu'il diffusera, le représentant du Comité de grève lui fait remarquer que seuls les mandatés ont droit à la parole (petite défense de boutique des trotskistes...) On lui accorde quand même 2 minutes. Brièvement il expliquera la nécessité qu'il y a d'étendre le mouvement pour lutter contre l'État, derrière lequel se retranche la direction de l'usine. "Pas de politique" crie une partie de l'assistance. Mais le camarade de la GCF poursuivra en démontrant qu'en dehors de l'élargissement rapide à d'autres usines la grève sera immanquablement perdue.
Le Comité invite à constituer des Comités de secteur et à envoyer des délégués au Comité de grève pour constituer le Comité central de grève. Cette proposition est acceptée par des acclamations et la CGT est huée et sifflée.
Après cette réunion de courte durée et insuffisante puisqu'elle n'attaque pas le fond des problèmes et ne démasque pas la CGT comme un organisme anti-ouvrier, une réunion du Comité central de grève est annoncée pour 14 heures 30. De toutes parts, les ouvriers affluent, annonçant qu'ils ont constitué leurs Comité de secteurs. D'autres viennent demander du renfort contre les acharnés de la CGT et du PCF qui empêchent que la démocratie ouvrière et la liberté de réunion soient respectées.
Il est près de 3 heures quand le président ouvre les débats. Plus de 120 ouvriers sont là qui représentent effectivement la majorité des ouvriers en grève. Plusieurs orateurs exposent la situation et l'orientation de la lutte à venir. Un camarade de la GCF, membre du Comité, explique que, pour lutter effectivement contre la direction qui se retranche derrière le gouvernement, il faut ne pas se limiter aux revendications uniquement économiques mais porter la lutte sur le plan social. L'ensemble de la salle applaudit cette intervention.
Mais la discussion est interrompue par l'arrivée de plusieurs ouvriers qui accourent avertir le Comité que la CGT et le PCF organisent une contre-attaque d'envergure. En effet, après une série de petites réunions dans les départements, la CGT organise un grand meeting dans l'île où le député Costes et autres grands "chefs" du PCF prendront la parole.
Le Comité suspend la première séance pour renforcer ses positions dans l’usine. Rassemblant les grévistes, il se rend en groupe compact et au cri de "Nos 10 Fr.", dans l'île, pour porter la contradiction aux briseurs de grève de la CGT.
Dans l'île, plusieurs milliers d'ouvriers se trouvent déjà réunis. Les staliniens font bien les choses. La voiture-radio est soigneusement encadrée par une haie de nervis du PCF qui, par des méthodes de police, coups de poing à l'appui, évacueront les éléments de l'avant-garde qui s'apprêtent à expliquer la position du Comité de grève.
À tour de rôle, Carn, Delame, Henaff et Costes expliquent la position de la CGT. L'Humanité du matin a publié la photo d'un individu louche, porteur d'une arme, qu'on aurait découvert dans l'usine. Aussi les chefs de la CGT tenteront de l'identifier et de le dénoncer à nos camarades. C'est ainsi qu'un camarade espagnol du Comité sera accusé d'être un phalangiste de Franco. D'ailleurs, tous les membres du Comité de grève seront traités de fascistes.
Ils parleront encore du ravitaillement de leurs morts dans la guerre contre le fascisme. Ils calomnieront la classe ouvrière en lutte. Ils nourriront leurs discours par leur démagogie contre la politique MRP et socialiste du gouvernement qu'ils accuseront d'être le seul responsable de la misère des ouvriers et en se décernant à eux-mêmes le titre de "vrais défenseurs de la classe ouvrière". Pas un membre du Comité de grève ne pourra prendre la parole. Les militants sont systématiquement encadrés et la claque est à sa place. Des cris et des sifflements retentissent bien par moments mais il faudra repartir sans avoir pu faire entendre la vérité.
Comment pouvait-il en être autrement puisque le Comité n'a jamais posé le problème politique, n'a jamais parlé du ravitaillement, n'a jamais dénoncé le mythe du fascisme, n'a jamais attaqué le parlementarisme ? Sur toutes ces notions la classe ouvrière reste confuse et la démagogie la trouble.
Signalons encore un autre fait symptomatique : c'est la crainte physique qu'ont les ouvriers des staliniens. Le stalinisme est arrivé à inspirer aux ouvriers une même terreur que le fascisme en Allemagne.
Jeudi 1er mai
Pour le premier mai, le Comité a décidé une distribution de tracts le long du cortège. Ce fut non seulement une grosse bêtise mais un fiasco complet. Les groupes de choc du PCF étaient à l'œuvre. Coups de poing et coups de pieds obligèrent les grévistes à céder du terrain. Et on assistera à ce spectacle : qu'à la manifestation soi-disant ouvrière on brûlera les tracts des ouvriers en grève.
Ce que n'avait pas compris le Comité c'est que la véritable manifestation de classe des travailleurs n'était pas le cortège fleuri des agents du capitalisme mais la lutte réelle des travailleurs de chez Renault, d'ailleurs contre la CGT.
La bataille des salaires et de la faim devait se poursuivre à l'usine. Mais la CGT cloisonnait l'usine en départements isolés pour empêcher toute agitation. Par un habile tournant, la CGT se porte au-devant du conflit. Par une démagogie gauchiste, elle reprend à son compte la revendication des 10 Fr en l'élargissant à tous, en soutenant sa première proposition de reprise immédiate du travail ; elle se déclare prête à soutenir et à diriger la grève si celle-ci est votée par la majorité.
Le Comité de grève ayant perdu tant de temps perd à présent aussi du terrain devant la CGT. Cependant, les ouvriers par plus de 11000 voix contre 8000 repoussent une fois de plus la proposition de la CGT et décident de continuer la lutte.
Les discussions porteront sur la proposition du camarade de la GCF, posant comme objectif l'augmentation du ravitaillement, le retrait immédiat des dernières restrictions de famine du gouvernement. Après discussion, la proposition est systématiquement repoussée par la fraction trotskiste du Comité de grève.
Le camarade propose une résolution qui permettrait de préciser la position du Comité face aux arguments démagogiques de la CGT. Mais le Comité, sous la direction des trotskistes, s'engage sur le terrain de la procédure et se perd dans des appels à la discipline et à la régularité des mandats. Aux ouvriers qui viennent de rompre avec la discipline, on exige avant tout la discipline.
Au lieu de multiplier des assemblées générales de grévistes, le Bureau issu du Comité central de grève adoptera la tactique cégétiste : propagande par département. Aussi, ces journées se passeront dans le plus grand calme, des bals s'organiseront de-ci de-là ; la combativité des ouvriers diminue de jour en jour. Le Comité de grève se réunit tous les soirs, il discute encore beaucoup, envisage avec beaucoup de retard de faire débrayer d'autres usines sur la base des 10 Fr et de l'échelle mobile. Mais on a déjà perdu beaucoup de temps. Ceux qui assistent aux réunions sont de moins en moins nombreux et des horions s'échangent devant les portes des usines sans grand résultat. La bataille semble perdue, le Comité s'enfonce dans des discussions stériles sur des délégations dans les Ministères et la formation d'un syndicat autonome.
Des secteurs tiennent encore. À la réunion générale organisée par le Comité de grève à 3 heures de l'après-midi, les assistants seront moins nombreux et la CGT (les ministres staliniens sont déjà démissionnaires) peut contre-attaquer en traitant le problème du ravitaillement et le problème politique. La lassitude gagne les ouvriers.
Le Comité de grève est complètement désorienté.
4 meetings sont organisés par la CGT. Costes pourra se permettre de dire que les 10 Fr. sur le taux de base pourraient être envisagé et discuté, mais cela uniquement après l'expérience Ramadier de baisse des prix qui doit se terminer en juillet.
C'est donc que la possibilité existe pour la CGT d'absorber démagogiquement toute revendication purement économique. Les ouvriers se sont tant démoralisés et battus ; et sont murs pour accepter de reprendre le travail sur la base de trois francs d'augmentation de prime au rendement. Sans doute, pas un ouvrier qui a refusé auparavant sa confiance aux dirigeants n'est dupe de ses basses manœuvres. Les meetings du 8 mai se termineront dans une atmosphère terne et les chefs de la CGT partiront sans applaudissements.
Cependant, le vote proposé par la CGT pour la reprise du travail sera une victoire pour elle et une défaite pour les ouvriers. Douze milles pour la reprise du travail contre 6.800 sera la plus grande expression d'impuissance idéologique des ouvriers et du Comité face à leurs ennemis : la CGT et la PCF.
Le comité de grève ne pouvait qu'enregistrer le fait. Le vote, qui s'est fait sur l'initiative et sous la direction de la CGT et contre lequel le Comité ne pouvait que recommander de voter contre la reprise du travail, marque la lassitude des ouvriers et l'échec de la grève.
À la réunion du Comité de grève, la fraction trotskiste opte, en conséquence, pour la retraite et pour la fin de la grève, cependant que les ouvriers du secteur Collas sont décidés à poursuivre la grève, ne serait-ce que même isolés dans leur secteur. Il est enfin décidé que les ouvriers du secteur Collas seront appelés à se prononcer dans une réunion générale le lundi matin et à prendre eux-mêmes une décision.
Ainsi se termine cette grève qui a duré 15 jours et qui a suscité tant d'espoir. Elle se termine dans la confusion. Le gouvernement a accepté l'augmentation de 3 Fr de prime au rendement -ce qu'il avait refusé hier à Croizat, il l'accorde aujourd'hui à Mayer- sans paiement des jours de grève. La CGT est satisfaite. Elle se glorifie d'avoir obtenu ce qu'elle avait demandé primitivement. La perte de 15 jours de salaire (le bénéfice de l'augmentation de la prime pendant un an de travail), la CGT la rejette sur le Comité de grève, contre l'irresponsabilité de qui elle avait mis les ouvriers en garde dès les premiers jours.
Le Comité de grève sort moralement affaibli. Les cris à la trahison ne diminueront pas ses propres fautes. La CGT remplit son rôle d'organisme de l'État capitaliste. Elle s'est bien acquittée de sa tâche. Il n'en est pas de même du Comité de grève qui, ayant eu la confiance de la majorité des ouvriers, n'a pas su énoncer un programme dépassant le cadre de l'usine, n'a pas su élargir la grève, n'a fait que se trainer derrière la CGT et a finalement contribué, par son incompétence à engager la grève dans l'impasse.
La grève de Renault laissera cependant des traces profondes parmi les ouvriers. Même défaite, elle est une expérience de grande valeur. Il appartient à tous les ouvriers et surtout aux militants révolutionnaires de l'étudier et d'en tirer les enseignements pour la victoire des futures luttes de la classe.
Renard (11/05/1947)
Au début du conflit, la presse bourgeoise accorde sa "sympathie" à la grève. Cette sympathie est fort intéressée car il ne s'agit rien de plus, pour elle, que de mettre les staliniens en mauvaise posture. La presse bourgeoise relate donc, avec complaisance et avec force détails les diverses péripéties du conflit, et surtout la mauvaise fortune des dirigeants staliniens de la CGT qui se font huer et siffler par les assemblées de grévistes. Mais, à mesure que la grève prend de l'extension, ces messieurs deviennent sérieux. Ils comprennent que Renault n'est pas une simple répétition de la grève des postiers, ou de la grève de la Presse parisienne. Le ton change rapidement et, jusqu'au journal "Combat", on commence à s'inquiéter et à expliquer, par de savantes démonstrations, l'impossibilité absolue pour le gouvernement, gardien de la sécurité économique et du franc, d'accorder satisfaction aux revendications ouvrières.
À souligner que la presse bourgeoise est pleinement consciente des causes profondes de cette grève, à savoir : le mauvais ravitaillement aggravé par la décision de la diminution de la ration de pain, ce qui rend cette grève si dangereusement populaire.
Le "Populaire", organe de la SFIO fait volontiers, pendant 3-4 jours, la publicité de la grève. Mais le jeu devient trop brûlant. Costes, secrétaire de la Fédération de la métallurgie et député stalinien, fait état d'une déclaration de Daniel Mayer, d'après laquelle la direction du parti socialiste désapprouvait les articles sur la grève parus dans le "Populaire" et rappelait à l'ordre la rédaction. En effet, on est loin de la grève des PTT. Et il ne se trouvera plus, cette fois, un Degain (fameux député socialiste qui a "défendu" à la Chambre la grève des postiers contre les staliniens) pour "défendre" à la Chambre le Comité de grève de Renault.
Quant à la Gauche socialiste, avec Pivert en tête, elle reste inébranlablement fidèle à elle-même, c'est-à-dire qu'elle soutient "moralement" les grévistes, mais PRATIQUEMENT son gouvernement socialiste de Ramadier, affameur des ouvriers.
"L'Humanité", organe des staliniens, bat tous les records et dépasse en abjection toute la presse bourgeoise. Sa haine anti-ouvrière n'est comparable qu'à la quantité de boue qu'elle jette sur les grévistes. Il est impossible de citer les articles de ce journal sans que le dégout ne vous monte à la gorge. Ce torchon est plein de pus. "Provocateurs, hitléro-trotskistes, éléments troubles, agents de De Gaulle, payés par l'extérieur" sont les épithètes les plus gentilles dont ce journal qualifie les ouvriers en grève. Il publie, le mercredi 3I, la photo d'un individu qu'on aurait trouvé armé dans l'usine et qui aurait appartenu à la LVF. Les staliniens ne répugnent à aucun moyen pour discréditer les grévistes. Un de leurs moyens préférés sera encore la provocation à la lutte physique entre les ouvriers.
"L'Avant-garde", organe des jeunesses staliniennes, écrit le mercredi 30 avril : "Vendredi dernier, une entrevue décisive devait avoir lieu avec la direction. Coïncidence troublante : la direction s'absenta et renvoya la discussion, tandis qu'au même instant des provocateurs, aidés par des éléments louches venus de l'extérieur, tentaient de lancer un mouvement."
Et voilà une autre insinuation perfide : "Ils (les ouvriers) se méfient des éléments irresponsables, surtout lorsque leurs tracts et leur matériel sont payés avec de l'argent venu de l'extérieur."
Il est vrai que l'argent en question est venu de "l'extérieur" comme le dit "l'Avant-garde". L'extérieur, ce sont les souscriptions faites rapidement par les ouvriers dans les autres usines et par des groupements ouvriers. Le montant des souscriptions qui, après dix jours, s'élevait à quelque 80 mille francs ainsi que les noms des souscripteurs et les comptes des dépenses qui ont été continuellement affichés à la porte, permettant à chaque ouvrier d'en prendre connaissance.
Les staliniens, eux, n'ont évidemment pas besoin de l'argent "extérieur", sauf celui touché à l'ambassade russe ainsi que les fonds secrets de leurs ministres dans le gouvernement français. À part cela, ils n'ont pas besoin de l'argent de l'extérieur car ils ont les centaines de millions escroqués, sous la forme de cotisations syndicales des ouvriers, à croquer et à dilapider.
La CFTC (syndicat chrétien), dans un tract paru le 28 avril, déclare : "Les syndicats de la métallurgie CFTC de Renault estiment que le minimum vital, réclamé depuis décembre I940 par la CFTC, n' ayant pas été retenu par le gouvernement qui n'a pu, en outre, améliorer les conditions de ravitaillement, ni obtenir une baisse notable du coût de la vie, décident de participer à l'action des Comités de grève des usines Renault pour faire aboutir leurs justes revendications."
Notons que cette participation est restée "chrétienne", c'est-à-dire immatérielle, dès l'instant que le MRP a pris la position d'appuyer le gouvernement contre les revendications des ouvriers.
La CGT : la section syndicale des usines Renault a pris naturellement la position la plus hostile à la grève. Dans un tract publié le mardi 29 avril on lit : "La section syndicale des usines Renault a déposé à la direction le cahier de revendications suivant : ... 5° augmentation DE LA PRIME DE PRODUCTION DE TROIS FRANCS DE L'HEURE pour tous.
Nous maintenons les propositions d'une demande de trois francs de l'heure pour tous de majoration sur la PRIME DE PRODUCTION."
Après avoir relaté ces tractations avec la direction qui faisait la contre-proposition d'une augmentation d'un franc quarante de prime à la production, la section syndicale déclare qu'elle "continue le combat avec calme et fermeté" et dénonce la grève et le comité de grève comme "des irresponsables", des éléments provocateurs qui tentent de diviser les ouvriers pour faire échouer la conclusion favorable des revendications.
24 heures après, la CGT fait un tournant en prenant à son tour la revendication de 10 Fr (prime à la production).
Les réunions qu'elle convoque pour inciter les ouvriers au calme et à rester au travail, avec grand renfort de Hénaff et de Costes qui se font copieusement siffler, tournent à son désavantage.
La CGT se conduit absolument comme une organisation de briseurs de grève et l'hostilité des ouvriers contre elle va en croissant. Elle ne reprendra l'ascendant sur les ouvriers qu'après son tournant et grâce aussi à l'incapacité du Comité de grève. Et nous assisterons à ce spectacle écœurant : des voitures de haut-parleurs de la CGT viendront jouer à tue-tête des "Madelon" et "Internationale" à côté des assemblées de grévistes, à seule fin de faire de l'obstruction et empêcher les ouvriers de discuter de la marche de la grève.
Il est assez intéressant de constater que, parmi toutes les tendances qui se sont manifestées à l'occasion de la grève de chez Renault, la CNT, cette centrale syndicale anarchiste, a brillé par son absence. Nous ne doutons pas que les militants de la CNT devaient être de cœur avec la grève, mais comment expliquer l'absence de leur organisation ?
N'avons-nous pas eu raison d'écrire lors de la constitution de la CNT : "Désormais une organisation syndicale ne peut exister qu'à la condition d'être une organisation de l'État capitaliste ou sinon elle ne peut être qu'une petite secte sans influence. L'existence des véritables organisations syndicales, groupant des masses et défendant les intérêts des ouvriers, est, dans la période présente du capitalisme décadent, un leurre, une illusion dangereuse."
La présence de la CGT, de la CFTC et l'absence de la CNT dans la grève de Renault viennent singulièrement démontrer et renforcer notre jugement sur les syndicats en général.
Toute organisation politique a son opposition : la monarchie anglaise a l'opposition à Sa Majesté, le parti travailliste ; Truman a son Wallace ; la SFIO a sa gauche de Pivert et la CGT sa minorité syndicale. Dans la grève de Renault, la minorité syndicale, qui s'est solidarisée avec la grève, s'est manifestée par un court "appel" d'où nous tirons le passage suivant : "Nous recommandons à tous les travailleurs de ne pas quitter l'organisation syndicale mais d'exiger, dès maintenant, un contrôle permanent de tous les responsables."
Toute la Minorité est dans ce passage. Voyez-vous, le 3ème jour de la grève, alors que la CGT calomnie et s'emploie de toutes ses forces à briser la grève, alors que les ouvriers dégoûtés tentent de se libérer de cette caserne de l'État bourgeois, le souci essentiel de la "Minorité" syndicale est de ramener le troupeau. "Pourvu que les ouvriers ne quittent pas la CGT."
Quelles que soient, par ailleurs, les critiques que la "Minorité syndicale" adresse à sa "majesté" la CGT, quelles que soient ses intentions de défendre les intérêts des ouvriers, il n'en reste pas moins que la fonction essentielle de la "Minorité" est de maintenir les liens qui enchaînent les ouvriers, en les maintenant dans le cadre de l'organisation syndicale.
C'est gratuitement que les staliniens accusèrent les anarchistes de faire partie de ces "éléments louches et provocateurs" de la grève, car les anarchistes, en tant qu'organisation, n'étaient pas là et gardaient plutôt une attitude réservée.
Pas un tract, pas un appel n'ont été distribués concernant la grève, et le "Libertaire" du 1er mai -6ème jour de la grève- n'a pas trouvé de place, dans ses 4 pages hebdomadaires, pour un article sur la grève, hormis une petite manchette. C'est assez curieux pour une organisation qui est plutôt activiste et remuante, qui vient commémorer avec bruit l'anniversaire de la "République espagnole", qui s'est immédiatement émue et engagée à fond dans la lutte contre le "danger De Gaulle". Comment comprendre cette attitude pleine de réserve des anarchistes qui, par ailleurs, ont célébré avec pompe le 1er mai, par un meeting et un cortège indépendant dans les rues de Paris ?
Le PCI et le groupe qui publient "Lutte de classe", tous deux trotskistes, ont occupé, par leurs militants et leur activité, une place de premier plan dans la grève de Renault. Malheureusement et peut-être naturellement, il ne semble pas qu'ils aient compris l'importance et la portée de cette grève. D'ailleurs, leur programme de revendication le leur interdisait.
Toute leur action est basée sur la revendication uniquement économique : augmentation de 10 Frs.
Dans le premier tract signé par le Comité de grève, ils formulent en ces termes leur objectif :
"Ce que nous voulons ? Un salaire minimum vital, c'est à dire pour nous limiter au chiffre de la CGT de 7000 Frs par mois, 10 Frs d'augmentation sur le taux de base."
Cette revendication économique de 10 Frs s'avère rapidement insuffisante pour élargir le mouvement à toute la classe ouvrière. Aussi les trotskistes renforcent par cette autre revendication ce qui est, comme on le sait, leur cheval de bataille (un cheval un peu boiteux) : l'échelle mobile.
La revendication de 10 Frs, écrivent-ils, "doit mettre fin une fois pour toutes à cet état de choses. Car l'augmentation que nous réclamons doit être garantie par son adaptation constante aux indices des prix, en fonction de ce qu'il nous faut acheter pour vivre sans mettre en danger notre santé. Nous voulons l'échelle mobile des salaires."
On ne saurait mieux dire, pour démontrer le caractère profondément réformiste de cette revendication trotskiste de l'échelle mobile qui, avec les 10 Frs de plus, doit mettre fin, une fois pour toutes, à cet état de choses.
Les ouvriers, moins naïfs, ne croient pas trop à ce miracle. Les trotskistes ont surement tort d'insister que "cette revendication, la CGT elle-même l'avait mise en avant au mois de décembre 1946". L'autorité de la CGT en matière de mettre fin "une fois pour toutes" à la misère des ouvriers est bien douteuse et d'un fort mauvais goût. En plus, les trotskistes dénonçaient, à l'occasion de la grève, ce qu'ils appellent les "mauvaises" nationalisations (les usines Renault sont des usines nationalisées). À les entendre, la situation des ouvriers aurait été meilleure si on les avait écoutés et si on avait procédé à de "vraies" nationalisations sans indemnités ni rachat, sous le contrôle des syndicats. Les bagnes staliniens en Russie "sans indemnités ni rachat" ont-ils tellement amélioré la situation des ouvriers pour en faire un objectif de lutte pour les ouvriers français ?
Un autre souci, capital pour les trotskistes, est d'éviter que les ouvriers dégoûtés ne quittent la CGT. Dans un article de l'édition spéciale de la "Vérité" sur la grève de Renault, on met ingénieusement dans la bouche d'un ouvrier la phrase suivante : "... on est contre toute espèce de scission dans la CGT. La CGT est à nous, nous ne la quitterons pas, mais nous obligerons les bonzes à défendre nos revendications".
Rien de moins que cela ; et la reprise par la CGT de la revendication de 10 Frs de la grève doit évidemment être comprise comme une victoire du trotskisme obligeant "les bonzes à défendre les revendications" des ouvriers.
C'est bien ainsi que s'exprime, dans le même numéro de la "Vérité", le délégué du "Front Ouvrier" pour qui la grève de Renault est qualifiée de : "Premier pas vers un minimum vital, premier pas vers une vraie CGT".
Il ne serait pas gentil de passer complètement sous silence, dans cette liste, les petits groupes comme le RKD et la FFGC, malgré leur totale absence. Certes, leur absence est passée inaperçue pour la masse des ouvriers en grève mais, pour les militants, elle est d'autant moins explicable que ces groupes se targuaient de ne pas être des "cercles de théoriciens" (comme nous) mais des activistes "agissant dans la masse".
Le RKD dans la grève des postiers et la FFGC dans celle de la presse voyaient et proclamaient le début d'une vague montante de luttes offensives du prolétariat. Ils n'avaient que du mépris pour notre critique objective de ces mouvements. Ils nous reprochaient notre "pessimisme".
Aujourd'hui nous devons constater, sans joie, la vérification par trop rapide de ce que nous disions alors à ce propos : "En prenant leur désir pour la réalité, ces groupes s'épuisent dans une agitation stérile et un activisme à contre-sens. Pour ces mêmes raisons, demain, quand surgiront des mouvements réels de classe, ces groupes ne les verront pas et resteront absents." En sommes-nous déjà là ?
On lira plus loin les positions défendues par nous dans la grève et dans le Comité. Par des souscriptions, des tracts et par la parole dans les assemblées de grévistes, notre groupe, dans la mesure de ses faibles forces, a participé étroitement à cette grève. Nous considérons que cette grève marque un moment de la lutte du prolétariat dans un cours général réactionnaire et de recul ouvrier.
J. MARCOU
Il faut sérier les questions le plus possible, avec un sens des responsabilités qui nous incombe.
I/ Éviter la confusion que représente le débat. Pas de mots ronflants. Pas de phrases à courte vue. Pas d'enchaînement du mouvement dans des tractations épuisantes avec les dirigeants syndicaux.
Les 11,000 ouvriers, qui ont voté la grève hier, ont exprimé, bien que confusément, leur volonté de soutenir le comité de grève. Confusément parce que c'est à nous de leur expliquer, nettement et sans avoir peur des mots, que la bataille s'est faite hier entre la CGT voulant la reprise du travail et la majorité des ouvriers, Comité de grève en tête, voulant la grève. Si nous ne nous rendons pas compte de la signification du vote d'hier, si nous poussons les ouvriers à s'enliser dans la procédure de nouvelles élections de délégués comme le propose une partie du Comité, la vapeur sera renversée par les staliniens qui cloisonneront de nouveau l'usine, montrant par-là, bien que nous soyons majoritaires, notre incapacité impardonnable. Les staliniens tendent à isoler l'usine par départements et, alors, ils feront peut-être voter, après plusieurs jours de discussions stériles, de perte de temps et de procédure qui seront funestes. Ils parviendront, comme dans la grève des postiers à reprendre les postes de direction et à étrangler le mouvement.
Il ne faut pas oublier que, de samedi à lundi, la CGT et les staliniens vont faire un battage énorme par des discours, par leurs journaux, lus même par ceux qui ont voté la grève, et surtout par la réunion de la Chambre où le groupe stalinien va déployer une démagogie redoublée à la suite du vote d'hier.
Attention dans notre lutte, attention dans nos buts, ne devenons pas les esclaves d'un cadre étroit qui pourrait étouffer la lutta des ouvriers. Voyons juste et ne faisons pas les vierges affolées, à piétiner sur place car nous ne sommes rien qu'un organisme parasitaire en plus.
Les ouvriers, confusément peut-être, ont voté pour nous. Nous exprimons réellement le mécontentement général des ouvriers de chez Renault et des ouvriers des autres usines qui sont venus nous témoigner leur solidarité. Contrairement à la grève des postiers et de la presse qui n'avaient soulevé aucun élan dans la population, notre grève, elle, rencontre la sympathie de toute la population travailleuse qui nous comprend, parce qu'elle est apte à nous comprendre avec 1a baisse du ravitaillement. Et ce point est aussi important, sinon plus, que toutes les revendications corporatives et d'usines. Ne l'oublions pas ou nous allons à la défaite certaine.
II/ Deux points à traiter immédiatement comme tâche urgente et de première importance :
a) L'organisation de la grève : plus de cohérence, plus de fermeté, plus de clarté. Cette tâche nous incombe car c'est nous qui voyons clair et devons, non nous maintenir dans la confusion de la situation, mais éclairer les ouvriers par des réunions multiples où nous viendrons plus avec un programme de lutte et de défense qu'avec des mots d'ordre hurlés, non dirigés et non compris par les ouvriers. Il faut éviter les phrases où l'on essaie de faire patte de velours aux staliniens et à la CGT. Ils nous attaquent, ils nous insultent, à nous de riposter. Pas moyen de composer avec les dirigeants staliniens et la CGT qui se sont déclarés les pires ennemis de la grève. Si nous ne comprenons pas cela, alors autant démissionner de suite plutôt que de leur chercher des excuses à notre existence" qu'ils considéreront toujours, avec leur mauvaise foi habituelle, comme une division.
Les diviseurs, ce sont eux ; les provocateurs, ce sont eux ; ceux qui font le jeu de la réaction, ce sont encore eux. Nous le savons. Pourquoi ne pas le dire aux ouvriers nettement et sans ambages ? Nous n'avons rien à cacher aux ouvriers. Que ceux qui ont à cacher quelque chose le disent et s'en aillent.
b) Et maintenant, voilà ce que je propose :
Il n'y a pas de forteresses impénétrables ; le secteur Collas peut retomber sous l'influence de la. CGT et des staliniens. Il faut nous étendre dans toute l'usine.
A- Dans le secteur Collas, constituons un corps de 50 ou 100 ouvriers. Allons, de suite, dans tous les secteurs, parler et constituer des corps dans chaque secteur. Pourquoi ces corps ? Pour nous défendre contre la brutalité des briseurs de grève, pour permettre à chaque ouvrier de s'exprimer librement, pour ou contre. Il n'y a pas de monopole de la parole et il faut s'insurger contre cela. Ces corps doivent empêcher le cloisonnement de l'usine. Nous sommes sortis hier vainqueurs malgré le cloisonnement. Mais attention que le cloisonnement ne nous étouffe. Les briseurs de grève essayeront de l'appliquer. Il faut les en empêcher ou alors nous ne pourrons rien et nous n'aurons aucune raison d'exister.
Dans chaque secteur, créons des permanences par un système d'estafettes ; relions-les entre elles et nous, pour répondre, dans le calme, à toute demande de renfort et de discussion.
B- Activons les réunions de discussion et d'éclaircissement dans chaque secteur. Tout le monde a droit à la parole, même ceux qui ne sont pas d'accord avec la grève, démocratie dont nous devons donner l'exemple.
C- Ne pas créer un blocus autour de Renault. Que les rapports entre Renault et les usines extérieures se fassent librement. Il n'y a pas la grève propre à Renault. C'est une fumisterie ou un aveuglement. Pour cela les piquets de grève doivent être renforcés afin de faciliter l'accès de tout ouvrier venant du dehors et désirant se renseigner et prendre contact avec les grévistes. On crie au danger d'infiltration de provocateurs. C'est une fumisterie stalinienne. En réalité, les provocateurs individuels ont toujours la possibilité de pénétrer et de se cacher parce qu'ils ont, pour s'introduire, la direction, la CGT, les policiers de Renault avec eux. Nous ne devons pas nous aveugler et nous couper plus ou moins des ouvriers des autres usines. Au contraire, nous devons les inviter à venir nous rendre visite.
D- Envoyons des délégations massives d'ouvriers grévistes dans le plus grand nombre possible d'usines de la région parisienne pour les inviter à se solidariser.
Mot d'ordre : pour la réussite de la grève, GÉNÉRALISATION DE LA GRÈVE
But : meilleur ravitaillement, maintien de l'ancienne ration de pain, 10 Frs de plus de l'heure, et ceci donnant donnant, sans discussion. Sans ravitaillement et sans les 10 Frs de l'heure en plus, pas de travail. Nous n'avons pas à chercher à être entendus par Lefaucheux qui connaît très bien la raison du mouvement et ce que nous revendiquons. Ou il cède, c'est-à-dire que le gouvernement cède, et nous le saurons sans avoir besoin de nous réunir en chambre avec lui -qu'il vienne le dire aux ouvriers- ou il ne cède pas et toute discussion est inutile. Ce ne sont pas des postes de dirigeants que nous briguons mais ceux de défenseurs intransigeants.
Liberté totale, pour les journaux et les tracts, d'être vendus et distribués ; et ceci, à la seule condition que cette liberté s'étende à tous, à toutes les tendances.
Aux portes principales, les grévistes, constitués en corps, doivent défendre les vendeurs contre les agressions de ceux qui emploient la force physique pour faire taire leurs adversaires. Il n'y a pas de grève propre et n'intéressant que les ouvriers de Renault. La crise gouvernementale en est un brillant exemple.
Enfin, le but à atteindre : il faut que la population travailleuse se rende compte que nous exprimons son mécontentement et pas seulement les revendications propres de nos usines. Chaque ouvrier travaille et fait la queue pour le ravitaillement.
Notre action sera centrée sur :
a) un meilleur ravitaillement (pain, viande, vin, sucre) ;
b) 10.Frs de l'heure pour tous les ouvriers, indépendamment de leur profession et du rendement du travail ;
c) pas de reprise du travail sans la satisfaction complète des 2 revendications.
La sympathie de la population peut, seule, nous tirer de l'isolement et du piétinement. Elle doit être intéressée par notre lutte et nous aider car c'est sa propre lutte. Il n'y a pas d'ouvrier qui travaille séparé de l'ouvrier qui mange.
Sans meilleur ravitaillement, les 10 Frs iront engraisser le marché noir ; avec un meilleur ravitaillement, les 10.Frs diminueront la famine des ouvriers.
Si on ne comprend pas cela, on s'enlise jusqu'au cou, on s'étouffe soi-même, on s'isole. Et alors, si nous ne savons pas puiser, dans la lutte, les meilleurs atouts, les forces les plus sures, autant reprendre le travail plutôt que d'essuyer une défaite dans la confusion, créée et alimentée par la CGT. Je propose une solution qui, si elle était votée, doit être imprimée au nom du Comité de grève et distribuée aussitôt aux ouvriers.
Résolutions
Par 11000 voix contre 8.000, les ouvriers de chez Renault ont repoussé pour la troisième fois la manœuvre subtile de la CGT, visant à interrompre la grève et à réintégrer le travail aux anciennes conditions à peine modifiées.
Pour la troisième fois, en votant en masse pour la continuation de la grève, les ouvriers ont signifié qu'ils entendent lutter jusqu'au bout pour la défense de leurs intérêts, sans céder aux chantages de quelques côtés qu'ils viennent.
Pour la troisième fois, les ouvriers ont manifesté leur ferme volonté de ne pas servir de champ de manœuvre aux politiciens corrompus qui se disent de gauche ou de droite et qui tentent d'exploiter la lutte des ouvriers pour leurs combines parlementaires et intrigues gouvernementales.
Les ouvriers ne sont pas dupes de ces maîtres-chanteurs, ni de leurs flatteries intéressées, ni de leurs menaces. Une certaine presse, qui manifestait au début sa "sympathie" à notre égard parce qu'elle y voyait un bon tour à jouer aux bureaucrates et parlementaires de la CGT et du PCF, déchante aujourd'hui. Devant notre ferme décision de faire triompher nos revendications, elle découvre que les revendications des ouvriers mettent en péril l'équilibre du Franc et s'oppose avec acharnement et haine à notre mouvement de lutte.
La CGT et le PCF, de leur côté, n'ont cessé de combattre la grève. Pour briser notre lutte, ces prétendus défenseurs des ouvriers ont recouru à leurs odieuses calomnies classiques qui leur ont déjà servi contre la grève des postiers, des rotativistes et des ouvriers de la Presse. Ils ont essayé d'intimider les ouvriers en exhibant l'épouvantail de la réaction. Ils ont jeté les plus infâmes suspicions et insultes contre les grévistes qu'ils présentaient comme des provocateurs. Ils ne se sont point gênés pour recourir à la force physique.
Par votre vote massif, vous avez fait justice de ces manœuvres indignes. La CGT voulait une épreuve de force, elle l'a eue. Par 11000 voix, vous avez repoussé cette proposition de capitulation, de reprise du travail sur la base de 3 francs d'augmentation de prime au rendement. Votre vote, c'est une déclaration de méfiance aux politiciens de la CGT ; c'est un vote de confiance à votre Comité de grève. La CGT ne représente plus les ouvriers de chez Renault, elle n'a désormais plus aucune autorité pour parler ou pour traiter en leur nom.
QU'ELLE S'EN AILLE. LA LUTTE DES OUVRIERS APPARTIENT AUX OUVRIERS EUX-MÊMES.
En reprenant à son compte notre revendication d'augmentation de 10 Frs, tout en poussant les ouvriers à reprendre le travail sur la base d'une augmentation de 3 Frs au rendement, la CGT a nettement prouvé que ce ne fut là qu'une vulgaire manœuvre destinée à torpiller notre magnifique grève, tout en cherchant, par ailleurs, à s'en servir pour des intrigues politiques propres à ses ministres auprès de leurs compères au gouvernement.
Après 8 jours de grève, notre mouvement ne fait que se renforcer. Il est fort de la combativité de chaque ouvrier. Il est fort de la sympathie générale qu'a rencontrée la grève auprès de centaines de milliers d'ouvriers de la région parisienne qui le manifestent par les adresses et collectes qu'ils nous font parvenir. Notre mouvement est fort parce qu'il a, derrière lui, toute la population travailleuse qui se révolte contre les conditions de famine que le gouvernement entend imposer aux ouvriers. Il est fort par le désarroi qu'il a jeté parmi nos dirigeants et gouvernants.
Mais attention ! La CGT ne se tiendra pas pour battue ; elle n'acceptera pas le verdict du vote démocratique qui l'a démasquée et rejetée. La plus grande vigilance de tous les ouvriers est nécessaire, car elle multipliera les manœuvres et les provocations pour reprendre la grève en main et la briser.
Pour faire triompher rapidement notre lutte, organisons-nous et précisons clairement notre but.
Défense de la grève par tous les ouvriers unis et décidés autour du Comité de grève.
Toutes les décisions seront prises par les ouvriers eux-mêmes, réunis le plus souvent possible en assemblée générale.
Chaque ouvrier gréviste est un défenseur actif de la lutte commune contre la famine.
Notre grève doit faire appel à la solidarité effective de tous les ouvriers de la région parisienne, parce qu'elle exprime non un mécontentement particulier à Renault mais un mécontentement général de la population travailleuse.
La grève ne peut réussir qu'en se généralisant. Prenons contact directement avec nos camarades des autres usines et invitons-les à débrayer.
Le Comité de grève, fort de l'appui de la majorité des ouvriers en grève, conscient que cette grève est le point de départ de la lutte générale de toute classe ouvrière contre les conditions de famine, décide :
1- l'envoi immédiat de délégations massives de grévistes aux grandes usines pour expliquer à leurs frères de classe le sens, les buts de la grève et pour les inviter à se joindre à eux en débrayant ;
2- d'adresser un appel de solidarité à toute la population laborieuse pour qu'elle nous soutienne moralement et financièrement ;
3- que le travail ne reprendra qu'après obtention effective et complète des revendications suivantes :
VIVE LA LUTTE GÉNÉRALISÉE CONTRE LA MISÈRE ET LA FAMINE !
1944-45 | Zone anglaise | Zone américaine | Zone française | Zone russe (1) | |
Pain | 9,700 | déc. 10,000 | déc. 9,700 | déc. 5,600 | août 8,400 |
viande | 1,000 | (") 500 | (") 1,000 | (") 500 | (") 420 |
sucre | 800 | (") 750 | (") 500 | nov. 420 | (") 420 |
matière grasse | 875 | oct. 280 | (") 300 | déc. 300 | (") 195 |
CAMARADES,
Depuis vendredi 25, des ouvriers du département 6, secteur Collas, ont déclenché la grève pour une augmentation horaire de 10 Frs. Le mouvement s'est développé et, mardi 29, il englobe la presque totalité des usines Renault.
Depuis les mesures gouvernementales sur le ravitaillement, la situation est la suivante : diminution de la ration de pain, pas de viande, moins de matières grasses. On est au même point qu'aux jours les plus sombres de l'Occupation. La vie reste aussi chère malgré la baisse fictive de 10 %. Il faut toujours compléter le marché officiel par le marché noir.
LE MÉCONTENTEMENT EST GÉNÉRAL DANS TOUTE LA CLASSE OUVRIÈRE.
Les ouvriers de chez Renault, eux, ne veulent pas travailler sans manger.
La CGT est en émoi. La grève s'est développée contre sa volonté. La CGT est l'organisme du gouvernement. Ses chefs sont aussi les chefs de l'État. Croizat, secrétaire de la Fédération des métaux, briseur de grève, est ministre du TRAVAIL. Ils dressent tous, comme toujours devant la poussée ouvrière, l'épouvantail de la "RÉACTION". La "réaction" ne vient que parce que les capitulards sont là. Et les capitulards et la "réaction" forment ensemble un tout anti-ouvrier, où De Gaulle, Schumann, Herriot, Blum, Thorez et Jouhaux lanceront demain les flics et les mobiles contre nous. La CFTC cherche à exploiter cette grève pour ses combines politiques. CGT et CFTC sont compères et complices au gouvernement et au conseil national économique, sur le modèle des Corporations fascistes.
La CGT, débordée, va faire tous les compromis et tiraillements pour servir le gouvernement et tenter de conserver son influence. La clique de la CGT a les moyens et le personnel nécessaire pour berner les ouvriers.
À toutes ces manœuvres de la bourgeoisie et de ses laquais (compromis et arbitrages), comme les manœuvres des grèves précédentes l'ont prouvé, il est insuffisant d'opposer simplement les 10 Frs de l'heure du Comité de grève.
Le gouvernement, dirigeant la vie économique, interdit toute augmentation de salaire. La direction de Renault se retranche derrière cela. C'EST L'ÉTAT QUE LES OUVRIERS ONT DEVANT EUX. Mais l'État a à faire face, dans le chaos du monde capitaliste actuel, à des besoins grandissants : les frais de la guerre 39-45, la préparation de la prochaine, le massacre aux colonies, CE SONT LES OUVRIERS QUI DOIVENT TOUT PAYER en travaillant beaucoup, pour pas cher, en mangeant peu, ET GARE A EUX SI LEUR VENTRE CRIE FAMINE !
La revendication de 10 Frs est plus que justifiée, mais le pain sera encore plus cher demain au marché noir. Face à l'État, les ouvriers de chez Renault sont isolés. Pour assurer la victoire, un seul moyen : ÉLARGIR la grève.
Les ouvriers de chez Renault, qui ont pris l'initiative de la grève, doivent ENVOYER IMMÉDIATEMENT DES DÉLÉGATIONS DE 25 À 50 OUVRIERS DANS TOUTES LES GRANDES USINES DE LA RÉGION PARISIENNE POUR LES APPELER À LA LUTTE.
Action directe, dirigée par les ouvriers eux-mêmes, libérés de tous les organismes de collaboration de classe : partis, syndicats, commissions gouvernementales.
ÉLARGISSEMENT DE LA GRÈVE AXÉE SUR CETTE REVENDICATION CENTRALE : CONTRE TOUTE DIMINUTION DU RAVITAILLEMENT ET POUR SON AMÉLIORATION. Seule revendication susceptible de mobiliser tous les ouvriers.
Contre le blocage des salaires et pour leur augmentation réelle.
VIVE LA GRÈVE DES OUVRIERS DE CHEZ RENAULT ! VIVE LA LUTTE DU PROLÉTARIAT CONTRE L'EXPLOITATION DE LA BOURGEOISIE ET DE SON ÉTAT !
Gauche Communiste de France
PREMIERS ENSEIGNEMENTS DES PREMIERS JOURS DE GRÈVE
Le mercredi 30 avril à 9 heures du matin, une réunion des grévistes s'est tenue au carrefour Émile Zola et la volonté de continuer la grève, en l'étendant et la généralisant dans la région parisienne, a été exprimée par différents orateurs et acclamée par l'ensemble des grévistes. Le point sur lequel, confusément, les ouvriers se sont sentis soudés était surtout celui du RAVITAILLEMENT qui faisait d'eux les porte-paroles et les premiers défenseurs du mécontentent de la population, contre une SITUATION DE FAMINE comparable à celle de l'Occupation.
La revendication de 10 Frs n'était plus un simple rajustement de salaire des ouvriers de Renault, mais la lutte obscure et certaine de TOUS LES TRAVAILLEURS contre la faim GRANDISSANTE.
Dans l'après-midi, par une démonstration de force qui ressemblait fort à une opération de police, la CGT et le PCF ont essayé D'INTIMIDER LES GRÉVISTES soit par la persuasion DÉMAGOGIQUE et JÉSUITIQUE, soit par des TROUPES DE CHOC entraînées à ÉLIMINER TOUTE VOIX QUI N'ÉTAIT PAS STALINIENNE. Les dirigeants syndicaux et le PCF ont parlé de provocation, de division, d'unité, de réaction. Autant de faux dieux et de faux diables pour défendre une cause mauvaise.
PROVOCATION, de qui ? 10,000 puis 20,000 ouvriers, qui touchent des salaires et un ravitaillement bien bas, peuvent-ils être des provocateurs ? L'individu arrêté avec un revolver peut-il transformer ces 20,000 ouvriers en provocateurs ? LE RAVITAILLEMENT ET LES SALAIRES SONT-ILS ÉLEVÉS POUR NE PAS ÊTRE LA CAUSE DIRECTE DE LA GRÈVE DES OUVRIERS DE RENAULT ?
DIVISION de quoi ? Parce que les ouvriers ont faim, et que les premiers OSENT le dire et lutter, qu'on peut les traiter de diviseurs ? Ce qu'ils ont ressenti, la classe ouvrière en général le ressent. S'il y a des diviseurs, ce ne peut être que CEUX QUI PACTISENT OU PARTICIPENT AU GOUVERNEMENT, malgré les ronflantes manifestations oratoires d'opposition. Diviseurs sont ceux qui participent aux débats de politique bourgeoise, de guerre et de rapine, avec un vote de confiance ou d'abstention -comme si on peut s'abstenir pour décider de la mort de milliers d'hommes- car autant de canons en Indochine, autant de pain en moins.
UNITÉ sur quoi ? Sur un mot vidé de son contenu de classe. Unité autour d'un parti et d'une organisation syndicale qui sont devenus membres de l'État qui dirige la famine. Au nom de quelle unité se fait l'unité ? Pas celle du gouvernement, car il faudra s'épuiser de travail, serrer plusieurs crans et envoyer plus de canons en Indochine et à Madagascar.
L'unité ne peut se faire que sur un programme de lutte directe, sans compromis et sans délibération avec le gouvernement. Dans le PCF et la CGT, l'unité se transforme en comité de la faim. Hors de ces organismes traitres, l'unité, même en subissant une défaite dans les premières luttes, trouve le ciment pour se renforcer dans la haine contre l'État capitaliste, le cuisinier de la faim.
De qui se moque-t-on ? Ces mots n'existent que pour cacher l'opposition, dans le gouvernement, entre ceux qui penchent vers l'impérialisme EU (la SFIO) et ceux qui penchent vers l'impérialisme russe (le PCF).
Il ne faut pas avoir peur des mots et continuer à se duper ou à se laisser duper. Ceux qui s'opposent aux luttes et aux revendications des ouvriers, luttant contre la famine, ce sont eux les provocateurs, les diviseurs, les réactionnaires.
Cette vérité est dure mais juste, et ce qui s'est passé ces jours-ci chez Renault prouve, encore une fois, le rôle de POIGNARDEUR DE LA LUTTE DE CLASSE QUE CES PARTIS (SFIO, PCF, CGT) JOUENT DANS LA CLASSE OUVRIÈRE, car un gouvernement tel que le nôtre exprime les intérêts de la France capitaliste et ne peut être composé que de partis ou organismes exprimant forcément et uniquement les intérêts capitalistes.
Et maintenant, posons-nous la question de savoir ce qui a permis à ces partis traîtres de la classe ouvrière de semer le désarroi dans les rangs des grévistes et d'arrêter provisoirement la généralisation qui devait se faire.
Le Comité de grève a sa part de responsabilité. N'ayant pas compris le sens réel de la lutte des ouvriers de Renault, il s'est confiné dans sa revendication première de 10 Frs de plus, sans s'apercevoir que cette revendication était dépassée et s'était transformée confusément en une revendication pour un meilleur ravitaillement, intéressant par là toute la population.
Les PCF et CGT, eux, l'ont compris et, pour reprendre de l'influence sur les ouvriers en grève, ils ont repris à leur compte les revendications du Comité de grève. CES REVENDICATIONS, COMME TANT D'AUTRES, IRONT SE PERDRE DANS LES COMMISSIONS, SOUS-COMMISSIONS ET PALABRES GOUVERNEMENTALES.
Ce que les ouvriers doivent comprendre, c'est :
PAS DE RAVITAILLEMENT, PAS DE TRAVAIL ; et ceci, sans discussion avec le gouvernement. DONNANT, DONNANT.
AUGMENTATION DE 10 FRS DE L'HEURE IMMÉDIATEMENT, sinon PAS DE REPRISE DU TRAVAIL ; autant d'hommes morts et de canons en Indochine en moins.
DÉMOCRATIE DANS LES RANGS OUVRIERS ; opposer la force organisée à ceux qui veulent employer la force pour abattre et insulter les grévistes.
LE PREMIER MAI N'EST PAS CELUI DU DÉFILÉ DE JEUDI, GOUVERNEMENT EN TÊTE POUR MANIFESTER CONTRE LE GOUVERNEMENT, MAIS LES JOURNÉES DE GRÈVE DES OUVRIERS DE RENAULT CONTRE LA FAMINE QUI S'INSTALLE A DEMEURE CHEZ NOUS, CONTRE LES PARTIS QUI INSULTENT ET CALOMNIENT LA FAIM DES OUVRIERS.
La Gauche Communiste de France
CAMARADES,
La CGT vient d'accomplir un de ses tournants brusques à 180°.
Au début de la grève et pendant 8 jours, la CGT a tout fait pour briser notre mouvement. Elle a insulté, elle a calomnié, elle a accusé les ouvriers en grève de faire le jeu de la réaction, et d'être même des provocateurs.
Cette même CGT, qui a déversé des monceaux d'ordures contre les grévistes, se prétend aujourd'hui être le défenseur des grévistes. ALLONS DONC...!
Hier, nous étions des agents de la réaction, aujourd'hui, nous sommes des "braves" qui luttent pour de justes revendications. Hier, on nous accusait d'être financés par "l'extérieur", aujourd'hui, la CGT octroie généreusement un million de francs pour "le secours de solidarité".
COMMENT CELA ? QUE S'EST-IL PASSÉ ?
Il s'est passé ceci : que les ouvriers de chez Renault étaient décidés à la lutte. Par trois fois, ils ont repoussé les manœuvres des politiciens de la CGT qui les exhortaient à reprendre le travail. Par trois fois et dans un vote massif, ils ont repoussé l'aumône de la CGT de 3 Frs de prime à la production.
Il s'est passé ceci : notre grève a trouvé une chaude sympathie dans toute la classe ouvrière, parce que notre lutte exprimait le mécontentement de tous les ouvriers contre les récentes mesures iniques de famine prises par le gouvernement solidaire, RÉDUISANT LE RAVITAILLEMENT DES OUVRIERS AU NIVEAU DES PLUS SOMBRES JOURS DE L'OCCUPATION.
Mais surtout, il s'est passé encore ceci : depuis la conférence de Moscou, pour des raisons de politique impérialiste internationale, les staliniens se sont vus forcés de passer momentanément dans une opposition parlementaire.
Pour les staliniens et leur succursale la CGT, CE SONT TOUJOURS DES RAISONS GOUVERNEMENTALES ET LES INTÉRÊTS POLITIQUES DE LEUR PARTI QUI DICTENT LEUR ATTITUDE. LES GRÈVES ET LES LUTTES OUVRIÈRES NE SONT, POUR EUX, QUE MONNAIE D'ÉCHANGE, DES MOYENS DE CHANTAGE ET DE PRESSION POUR LEUR INTÉRÊT PROPRE.
Hier ministres, ils étaient les plus acharnés briseurs de grève.
Aujourd'hui dans l'opposition, ils tentent de s'emparer de la lutte ouvrière pour s'en servir à leurs propres fins.
La CGT est une ORGANISATION POLITIQUE ANTI-OUVRIÈRE. Sous sa direction veule et hypocrite, les grèves ne pourront jamais servir à la classe ouvrière. Laisser la CGT s'emparer de la grève, c'est déjà le signe que la grève sera déformée et défaite. LES OUVRIERS NE PEUVENT SE DÉFENDRE QUE PAR EUX-MÊMES.
Une grande responsabilité de la situation présente de désarroi de la grève pèse incontestablement sur le Comité de grève. Il s'est avéré autant incapable organiser les forces de défense de la grève à l'intérieur de l'usine que d'assurer son élargissement et son orientation.
Débordé, le Comité de grève s'est constamment traîné à la remorque des manœuvres de la CGT. Hésitant et craintif, le Comité de grève ne savait ni ce qu'il voulait, ni où il allait. IL N'Y AVAIT QU'UNE ORIENTATION SUSCEPTIBLE D'ASSURER LE TRIOMPHE DE NOTRE LUTTE, C'ÉTAIT :
LE DÉPASSEMENT DU PLAN ÉTROIT DE L'USINE ET DE LA CORPORATION POUR CELUI GÉNÉRAL DE LA CLASSE OUVRIÈRE.
Dès le premier jour de grève, et dans notre tract du mercredi 30 avril, notre groupe de la Gauche Communiste, par la voix de notre camarade au Comité de grève, a formulé, dans ses interventions, le programme de lutte suivant :
1) AUGMENTATION SENSIBLE DU RAVITAILLEMENT en pain, viande, vin, sucre ;
RETRAIT IMMÉDIAT des dernières restrictions de famine du gouvernement.
2) AUGMENTATION IMMÉDIATE pour tous les ouvriers, indépendamment de la PROFESSION et du RENDEMENT, de 10 Frs par heure du salaire de base.
3) PAIEMENT INTÉGRAL des journées de grève.
Nous précisions : "Sans meilleur ravitaillement, les 10 Frs iront engraisser le marché noir ; avec un meilleur ravitaillement, les 10 Frs diminueront la famine des ouvriers."
Ce programme, seul, offrait un terrain de lutte intéressant tous les ouvriers. Sur cette base, seule, une action ardente par l'envoi de délégations massives de chez Renault à toutes les usines, et ceci dès les premiers jours de grève, par des appels à toute la population travailleuse, on pouvait et on devait entraîner tous les ouvriers dans une lutte généralisée. UNE TELLE LUTTE, SEULE, POUVAIT FAIRE RECULER LE PATRONAT ET L'ÉTAT.
Le Comité de grève a repoussé systématiquement nos propositions. Ce programme lui semblait par trop audacieux. Il a préféré se confiner à la revendication étroite de 10 Frs sur le terrain de l'usine. L'unique appel, qu'il a lancé à l'extérieur, ne parle que de l'échelle mobile, cette panacée réformiste inefficace, qui consacre à jamais les conditions de famine présentes.
Avec un programme de revendications étriqué, à la mesure exacte de leur courte vue, les dirigeants du Comité de grève n'étaient pas à la hauteur de leur tâche, ne savaient pas aller de l'avant ; et ils ont ainsi perdu 10 jours précieux à piétiner lamentablement sur place. Si le Comité de grève continue sa politique étriquée et impuissante, la grève se perdra immanquablement dans la confusion.
La critique, que nous élevons ici, n'est pas faite par vain goût de dénigrement. La grève de Renault portait en elle de grandes espérances. Les yeux de tous les ouvriers étaient fixés sur elle. Aujourd'hui où elle est sur le point d'être dévoyée, torpillée par la CGT, il est du devoir de chaque ouvrier, d'une part, de reconnaître ceux qui essayent de les dérouter et, d'autre part, de comprendre les faiblesses, les erreurs, tant organisationnelles que dans l'orientation de la lutte, qui ont permis la situation d'impasse dans laquelle se trouve la grève.
Gauche Communiste de France
5 mai 1947
Depuis la démission des ministres staliniens, et en rapport direct avec la tension internationale, nous devions assister en France à une recrudescence de mouvements ouvriers.
Doit-on voir là un réveil de la conscience de la classe ouvrière ? Doit-on constater que l'aggravation du ravitaillement et l'augmentation du coût de la vie ont été déterminantes dans les mouvements qui se succèdent depuis près de 2 mois ; ou bien ne peut-on considérer ces mouvements que comme de nouveaux tremplins, pour les staliniens, pour atteindre les anciens postes gouvernementaux qu'ils occupaient et, en outre, épuiser assez les forces encore par trop combatives des travailleurs dans des grèves par paquets, faisant l'effet de piqûre de guêpe sur le gouvernement et de saignée abondante sur la classe ouvrière ?
Nous nous rallions à la dernière hypothèse, car elle est plus en rapport avec la nature réelle du parti stalinien, ainsi qu'avec les revendications ouvrières qui semblent n'avoir pas dépassé le cadre de la lutte syndicaliste, bien que les trotskistes ou les libertaires peuvent se glorifier d'avoir été les promoteurs, vite dépassés, de ces mouvements. Mais, même cette dernière hypothèse est incomplète, car elle ne rend pas compte entièrement de la situation nouvelle créée par la guerre.
En effet, jusqu'en 1939, les luttes ouvrières, dans leur stade de déclenchement, ne pouvaient que s'exprimer sur un terrain proprement économique, tels les réajustements de salaire. À partir de la guerre, la réduction des salaires ouvriers, par l'acuité de la crise capitaliste, prend 2 aspects concomitants.
D'une part la vieille méthode de blocage des salaires et de retard dans le rajustement, d'autre part le rationnement avec toutes ses conséquences, les salaires ouvriers devenant non une valeur anonyme mais un nombre de calories, camouflant une diminution du salaire, car plus on avance et plus le nombre de calories diminue, réduisant ainsi la valeur réelle des salaires.
Il est trop normal et, depuis 2 années de "libertés ouvrières", nous nous apercevons que ce 2ème aspect, le plus important du mouvement général de baisse des salaires, est en même temps le moins compréhensible pour la classe ouvrière. Le marché noir ou marché parallèle - selon les pays codifiant la valeur réelle des marchandises – fait rejeter la responsabilité de cette chute des salaires sur les "margoulins" et non sur le système. Et, à la longue, comme on s'est accommodé du marché noir, on s'accommode de la baisse du rationnement.
Cet aspect nouveau de la lutte de classe, s’il permet de camoufler la réduction des salaires, favorise, d'un autre côté, le déclenchement des mouvements de revendication, non plus sur le plan corporatiste et d'usine mais sur le plan social de toute la population travailleuse. Les mouvements sociaux de Toulouse et de Lyon, pour ne citer que les plus importants, montrent bien leur nature plus combattive et plus radicale que n'importe quelle grève embrassant toute une corporation comme celle de la métallurgie.
Le problème est d'importance car il en vient aujourd'hui à rejeter une certaine forme d'organisation de la classe ouvrière, tels les syndicats qui, par l'étroitesse de leur sens de la lutte, entravent les mouvements, les embrigadent et leur font perdre leur véritable nature de mécontentement général.
Nous disions précédemment que la dernière hypothèse-tentative des staliniens de rentrer au gouvernement ne pouvait pas être complète sans tenir compte de la situation nouvelle créée par la guerre.
En effet, aucun mouvement ne peut être déclenché s'il n'existe pas, à la base, un mécontentement réel et grandissant, lequel, malgré la confusion de la conscience de classe, pousse celle-ci à saisir toute occasion de manifester. Une manifestation pas tellement dangereuse car rejetée par des petits groupes ; nous reviendrons sur ce point.
D'un autre côté, comme le mouvement tendanciel de diminution du pouvoir d'achat des masses travailleuses revêt 2 aspects concomitants -la réduction du salaire et celle du rationnement- le sens de la lutte s'orientera vers une impasse ou vers une voie révolutionnaire selon l'aspect sur lequel la classe ouvrière insistera.
Si elle s'en remet à l'augmentation nominale des salaires, le mouvement ne pourra que graviter dans l'orbite syndicale, se dissociant ainsi du reste de la population travailleuse, n'exprimant plus qu'une revendication corporatiste et brisant l'unité économique, sociale et politique de la classe ouvrière. Le pourcentage d'augmentation des salaires donne toujours lieu à des arbitrages et des palabres en chambre.
Les syndicats le savent bien et les staliniens peuvent aujourd'hui ne pas craindre d'être débordés. La revendication de salaire amène tôt ou tard les ouvriers à s'en remettre aux discussions des délégués syndicaux, même si le mouvement est déclenché par une aile dissidente du syndicalisme. L'État, solidaire du syndicat, ne discutera et ne signera un protocole d'entente qu'avec les délégués syndicaux reconnus officiellement. Bureaucratie non, solidarité oui !
Et c'est justement sur ce fond de tableau que les mouvements de grève, depuis celui de Renault jusqu'à celui des cheminots, se déroulent.
Une minorité syndicaliste déclenche le mouvement Renault sur la base d'un rajustement de salaire et les staliniens semblent débordés. Que non ! Ils ont vite fait de saisir le mouvement sur les mêmes bases que la minorité. Le comité de grève, expression de cette minorité, se disqualifie lui-même en demeurant sur la base du rajustement de salaire. Les syndicats obtiennent satisfaction et peuvent, à juste titre, crier victoire ; mais seulement victoire sur le comité de grève et surtout sur la classe ouvrière.
Avec les gaziers et les électriciens, la concurrence syndicale n'a même pas joué. Marcel Paul peut revendiquer et discuter sans que les minorités ne le tarabustent. Mieux encore, il risque de se faire applaudir par cette même minorité soi-disant de gauche.
Avec les cheminots, la CNT, organisation syndicale rivale de la CGT à tendance libertaire, déclenche le mouvement à Villeneuve St-Georges, mais là avec une rapidité qui a manqué à Renault. La CGT prend la tête du mouvement et voilà notre pauvre CNT débordée par la CGT sans pouvoir pousser un cri. Les mêmes revendications de salaire qu'elle présentait, la CGT les présente. Et le gouvernement, bon prince, discute avec la CGT bien qu'il renvoie au 1er juillet l'application de l'accord.
Et de cette mascarade de lutte, les ouvriers sortent battus, mécontents et désorientés ; les syndicats reprennent bien en mains la situation et le gouvernement raffermit son ascendant sur le pays.
De ces 2 mois de mouvements de grève, il apparaît clairement que l'épuisement de la classe ouvrière est en bonne voie et que de bonnes grèves aussi réussies que celle des cheminots nous conduiront à l'épuisement total des travailleurs. Bravo aux trotskistes et aux libertaires, la victoire est proche, mais uniquement pour le gouvernement.
Bravo à la CGT et au PCF ! Vous avez réussi à déborder les minorités syndicales, à préparer votre retour au gouvernement et à saigner à blanc la classe ouvrière. La France capitaliste peut, à juste titre, vous en être reconnaissante.
Pourtant, à cette échéance de juillet, le gouvernement peut compter sur les vacances pour reconduire les rajustements des salaires à octobre et même décembre.
Mais, pour la classe ouvrière, cette échéance se paie, car elle sort de cette lutte fatiguée et affaiblie par ces manifestations stériles.
De ces mouvements, 2 questions se présentent et auxquelles la classe ouvrière a à répondre :
Qui trouvait une nécessité dans ces mouvements ? Comment se fait-il que ces mouvements aient tous échoué dans une impasse ?
À la première question, pas besoin d'être grand clerc pour remarquer que l'opposition, réelle mais clandestine, au gouvernement pourrait seule trouver intérêt à ces grèves par petits paquets et toujours sur le terrain économique.
Cette opposition est celle du PCF. Ne pouvant pas être au gouvernement parce que cela l'engagerait trop dans une politique pro-américaine et, d'autre part, parce que le bloc américain en France ne veut plus des staliniens au pouvoir, il s'agit, pour ce parti, de créer une atmosphère de troubles, plus économiques que sociaux, permettant, par les difficultés qui en résultent, un freinage de la politique pro-américaine de la France.
Et les grèves économiques, par paquets ou perlées, se succéderont sans risque pour la bourgeoisie, d'autant que les minorités "révolutionnaires" de la CGT donneront un bon coup de main au PCF. Jusqu'à quand ? Et là se pose la deuxième question : pourquoi les mouvements retombent-ils toujours dans une impasse ?
La combativité ouvrière existe ; les conditions de crise du régime et de la conjoncture aussi. Que manque-t-il, si ce n'est la conscience de la lutte et la conscience de la situation ?
Cette lutte de revendication économique ne peut que fatiguer inutilement la classe ouvrière et permettre à la CGT et aux staliniens de tenir chaque mouvement en main.
Ce que les révolutionnaires et la classe ouvrière ne doivent pas perdre de vue, c'est le 2ème aspect de la tendance de baisse du pouvoir d'achat des travailleurs en régime capitaliste, c'est le ravitaillement qui pose la lutte unitairement sur le plan social et surtout hors de l'emprise de la CGT, caserne des ouvriers ; et là le but atteint est double car, bien qu'il ne résolve rien, il permet à la classe ouvrière une conscience solidaire de la nécessité d'une solution collective des masses travailleuses, indépendante de la corporation, et il dessine les organismes sociaux, unitaires des ouvriers pour le combat révolutionnaire de demain.
Ou la classe ouvrière prend conscience de l'importance de la lutte, surtout sur le rationnement et hors des syndicats, ou la perspective de guerre est proche et le nouveau massacre impérialiste viendra résoudre les problèmes en suspens par la politique de l'anéantissement.
En attendant, assez de ces grèves par paquets qui usent et saignent la classe ouvrière, au grand profit de la bourgeoisie et de ses partis, du PRL au PCF.
SADI
À propos de la décadence du capitalisme, certains trotskistes se plaisent à faire une comparaison avec la décadence de Rome. La comparaison est difficile. En effet, dans la décadence du monde romain, dans la transition de l'esclavagisme au féodalisme du moyen-âge, si on a assisté à un croupissement de la société, il n'en reste pas moins vrai que c'est, dans ce croupissement, que le féodalisme était en gestation. L'empire carolingien devait être une sorte d'étape de transition qui voulait reconstituer l'Empire romain et qui, en même temps, annonçait le féodalisme sous une forme plus achevée. Dans toute cette époque de croupissement, en réalité une société nouvelle était en gestation, qui devait permettre au commerce de tenter la conquête de nouveaux mondes. La décomposition de l'Empire romain représentait un phénomène à l'échelle d'une forme avancée de société organisée en État et non à l'échelle du monde entier, de la société humaine tout entière. La société capitaliste, au contraire, a représenté, dans l'Histoire, la conquête et le nivellement économique et politique de toute la société humaine, sur un plan d'organisation encore jamais atteint, avec une rapidité prodigieuse, dans sa toute dernière phase révolutionnaire et de conquêtes aux 18ème et 19ème siècle.
La société capitaliste décadente entraîne, dans le gouffre de sa décomposition organique et idéologique, la société humaine tout entière ; aucun air frais ne peut lui être injecté du dehors. La seule solution consisterait, du point de vue capitaliste, en une conquête des planètes, ou à être colonisée par les habitants d'autres planètes. Mais, si la littérature, de Jules Verne à Wells, s'est plu à ce genre d'évasions utopiques, dans la réalité nous en sommes bel et bien à un étouffement du monde capitaliste sur lui-même, après avoir, en un siècle, fait faire à la société humaine les plus grands progrès matériels.
Dans le déséquilibre naissant, la guerre de 1914-18 devait être surtout une consécration des conquêtes de certains impérialismes.
La guerre de 1914-18 est le parachèvement total et la consécration de la conquête capitaliste du globe. Elle signifie l'élimination totale du monstre austro-hongrois en tant qu'unité politique européenne, l'élimination momentanée de l'impérialisme austro-allemand, de ses visées coloniales expansionnistes ainsi que de ses visées sur les Balkans et les Dardanelles. C'est l'affaiblissement des grands impérialismes coloniaux, l'Angleterre et la France. C'est la fin de l'expansion colonisatrice et la poursuite, sur une plus grande échelle, de l'expansion économique. La guerre devait permettre au grand et véritable vainqueur, les E-U, d'envisager de nouvelles conquêtes économiques, les dernières miettes possibles, grâce à l'éviction momentanée de l'impérialisme allemand. La guerre de 1914-18 ouvrait, pour le capitalisme, une nouvelle ère où le déséquilibre capitaliste, qui avait cherché une solution dans un repartage des terres, des marchés et des champs d'action humains, devenait chronique. Cependant, la période qui s'étend de la guerre de 1914 à celle de 1939 n'est pas encore la phase critique de la crise permanente de la décadence du capitalisme. C'est plutôt une période transitoire, très courte d'ailleurs, où le capitalisme cherche encore une solution et des possibilités sur lui-même, en croyant en des possibilités capitalistes. Stabilité économique et stabilité politique vont de pair et la crise de 1929 devait venir contrecarrer les espoirs utopiques de la bourgeoisie et précipiter la décomposition, la dégénérescence, le heurt des contradictions propres au capitalisme dont l'expression ultime se trouve dans la guerre permanente. La courte interruption, l'espoir, l'utopie bourgeoise de possibilité d'une stabilisation, c'est la défaite de la révolution russe qui lui a donné corps. Le prolétariat surgit en pleine guerre, en 1917, et tente d'apporter une solution en dehors du capitalisme, par la construction d'une société nouvelle, supérieure, socialiste. Retrouvant ses esprits pour écarter le danger menaçant ses intérêts de classe, la bourgeoisie avait repris confiance en elle-même par la défaite du mouvement ouvrier révolutionnaire. Confiance de courte durée. L'humanité toute entière a passé une période de confiance, d'abord les opprimés par la confiance en la réussite de la révolution, ensuite la bourgeoisie retrempée par la lutte.
L'humanité d'aujourd'hui en est à un stade où plus personne n'a confiance, où il n'y a plus de mystique. La révolution vaincue, le prolétariat n'a pas réussi à reprendre conscience qu'il représente la seule planche de salut pour la société humaine. La dégénérescence a pourri tous ses cadres, l'idéologie bourgeoise a profondément pénétré les cerveaux ouvriers. C'est grâce à la mystique des lambeaux de la "révolution d'Octobre" que les ouvriers sont attelés à l'infernal chariot du capitalisme. La bourgeoisie, elle, se trouve devant sa propre décomposition et ses manifestations. Chaque solution qu'elle tente d'apporter précipite le choc des contradictions et cette fois-ci elle a conscience du déséquilibre, elle a conscience du mal dont elle souffre et c'est consciemment qu'elle pallie au moindre mal, qu'elle replâtre ici et bouche une voie d'eau là, tout en sachant que la trombe n'en gagne que plus de force. Le monde capitaliste sait qu'il entraîne l'humanité dans une monstrueuse démonstration de son impuissance ; il a conscience de cette impuissance. Chaque jour, le vertige de cette impuissance gagne un peu plus de terrain dans toutes les couches de la société.
Pour les grands impérialismes, la seule solution est ce que les trotskistes appellent le bonapartisme et qui n'est rien d'autre que le capitalisme étatisé, l'État capitaliste fort. La seule solution pour les grands impérialismes, c'est l'affirmation ou l'emploi de la force militaire. L'emploi se fait sentir plus que nécessaire pour les plus faibles. La menace ou la simple démonstration suffisent parfois pour les plus forts. Le capitalisme d'aujourd'hui ne pense plus au futur. Il se met des œillères pour ne pas voir les décombres du futur. Il remplit sa fonction capitaliste, il agit au présent sans se demander de quoi demain sera fait. Les compétitions se règlent d'une façon automatique, dans le cadre impérialiste traditionnel, avec des nécessités de plus en plus grandes de l'emploi de la violence et un agrandissement, en proportion, de l'appareillage nécessaire, sur le moment même, pour réaliser ces nécessités.
Aucune entreprise qui est envisagée à longue échéance ne trouve de crédit dans le monde capitaliste actuel et s'avère de la pure utopie pour les réalisateurs eux-mêmes en peu de temps. Les utopies paraissent chaque jour plus éphémères les unes que les autres. La réalité du chaos est ce qui ressort toujours plus et marque la société présente d'un caractère d'instabilité permanente qui s'exprime dans les actes politiques comme dans l'art, dans les actes et dans les pensées du monde capitaliste moderne décadent.
Aux États-Unis, Marshall, qui était le chef d'état-major pendant la guerre, mène la politique étrangère américaine militairement. Il y a, certes, une grande manifestation de puissance de la part des É-U quand ils envoient des dollars ou des ultimatums. Certes, le plan militaire qui doit unir tout le continent américain (le projet d'entraide militaire de Trumann, suite logique et extension de la Charte de Chapultepec - 3 mars 1945) est une preuve de force devant qui peu de puissances semblent pouvoir penser un jour se hasarder. Certes, la relève et l'appui de l'impérialisme britannique sont une manifestation de plus de cette force et de cette puissance. Cependant, même pour l'impérialisme américain, il faut souligner que ces épreuves de force, que ces manifestations de puissance sont l'expression de certaines faiblesses. La crise de surproduction américaine est un fait que le gouvernement américain lui-même tente vainement de résoudre. Le capitalisme américain doit prêter de l'argent à des solliciteurs non solvables dans le seul but de trouver des débouchés à leur immense production, non sans évidemment demander des garanties politiques à la place des garanties monétaires. La production de matériel de guerre entre plus que jamais dans la nécessité de l'État américain face aux problèmes posés par la concurrence et par la surproduction. Ajouter à cela la hantise du "communisme" qui semble concrétiser, pour le capitalisme américain, surtout la hantise et l'incertitude du lendemain. En fait, il y a une recrudescence du "communisme" en Amérique. Ce "communisme"-là est tout simplement l'expression de chaque nation américaine contre l'inféodation totale au bloc américain. Aussitôt qu'une telle opposition naît, elle s'apparente au "communisme" ; soit qu'elle apparaisse directement sous cette étiquette, soit que la hantise du "communisme" et de toute opposition l'y rejette. Ce "communisme" n'a pas toujours un lien direct avec les intérêts de l'impérialisme russe mais peut être tout simplement l'expression d'une opposition quelconque au sein de bloc américain.
S'il y a "la hantise du communisme" en Amérique même et l'emploi de moyens dictatoriaux pour lutter contre lui, pour la Russie c'est "la hantise du capitalisme". La moindre opposition en Russie est "une infiltration capitaliste". La dictature stalinienne montre, par sa rigidité, combien plus fragiles sont ses bases. La lutte entre conceptions de la démocratie, entre capitalisme et "communisme", entre les É-U et la Russie laisse apparaître au grand jour leur simple caractère de rivalité impérialiste et non doctrinale comme ils le prétendent mollement. La dernière crise hongroise en est une manifestation éclatante : les "communistes" chassent les "petits propriétaires" trop "capitalistes" et surtout s'appuyant trop sur l'impérialisme américain en tant qu'opposition à l'impérialisme russe. La meilleure preuve qu'il n'y a ici qu'une simple question de divergence, dans la bourgeoisie nationale elle-même, au sujet de l'appartenance à l'un ou à l'autre bloc, c'est qu'une grande partie des "petits propriétaires" se sont désolidarisés d'avec leurs chefs, pas seulement pour garder leurs postes au gouvernement.
Pour la Russie, la menace et la hantise du "capitalisme" correspondent, avec encore beaucoup plus de netteté, à l'instabilité et au manque d'assurance dans sa propre puissance. Si les chefs staliniens ne cessent de parler de "la puissance de la Russie, ils n'en ont pas moins un vertige immense devant l'avenir et n'agissent présentement que devant les nécessités de leur économie propre et devant leurs propres contradictions. Toute cette psychose crée le terrain favorable à un choc entre les deux puissances. La peur de la guerre ne produit pas la guerre, la hantise de la guerre n'amène pas la guerre, mais tous deux la servent, parce que c'est par la peur de la guerre qu'on y traine les hommes en leur vidant le cerveau. C'est ainsi que les trotskistes du monde, qui montrent le capitalisme encerclant "la patrie russe du communisme" et qui appellent à la lutte "révolutionnaire" contre l'impérialisme américain, ne font qu'alimenter, eux aussi, cette psychose de guerre et préparer la participation active à cette guerre, demain.
L'Europe se trouve déchirée en deux. L'impérialisme russe est effectivement installé dans toute l'Europe septentrionale et orientale. Il ne reste, pour l'impérialisme américain, qu'un bastion en Europe occidentale (en Allemagne, les zones américaine, anglaise et française, la France, l'Angleterre, l'Italie et la Grèce). Les restes d'ambitions impérialistes des deux ex-grands pays coloniaux ont suscité cette idée de "bloc occidental" qui ne soit inféodé ni à la Russie ni à l'Amérique. Mais le fait que le danger immédiat, contingent est l'impérialisme russe, rejette automatiquement l'idée, même utopique, de réalisation de ce bloc, non comme bloc tampon mais comme bloc incendiaire vis-à-vis des rapports entre les russes et les américains, et rejette automatiquement le bloc occidental, existant formellement ou non, du côté du bloc américain.
L'Angleterre, cependant, consolide sa politique. Les travaillistes poursuivent la tâche de la politique anglaise d'étroite collaboration avec la politique américaine. Le récent congrès travailliste vient confirmer la solidité de la politique des leaders devant tout le parti lui-même.
Les bruits momentanés de remous au sein du Labour et les annonces de rupture de la majorité s'effritent devant les faits. Les divergences au point de vue de la politique "sociale" du gouvernement, au point de vue de la plus ou moins grande rapidité des nationalisations ou de leurs modalités, peuvent peut-être arriver à trouver à peine 1/5 des voix travaillistes du côté des "purs", des "doctrinaires", des "théoriciens" par rapport à l'équipe gouvernementale. Mais, quand on examine les problèmes de politique extérieure, le parti travailliste, comme un seul homme, approuve la politique de Bevin (12 voix contre, sur un total de 2800 participants environ).
Toute utopie de politique temporisatrice et conciliatrice vis-à-vis de la Russie semble donc écartée de plus en plus, puisque même les quelques derniers utopistes disparaissent.
En Allemagne, la réunion des ministres des petits États montre que la cassure de l'Allemagne en deux est devenue définitive. Cela a comme premier avantage d'entretenir un chauvinisme allemand des deux côtés de "la barrière de fer", chauvinisme ou plutôt nationalisme qui trouve des raisons de combattre pour l'unité de l'Allemagne, d'un côté comme de l'autre. Tantôt les russes, tantôt les américains sont les champions alternatifs de l'unité allemande. Le Parti Social- démocrate et le Parti Socialiste Unifié ("communiste russe") sont les vrais champions du nationalisme allemand, chacun avec sa propre boussole.
En Italie, comme en Grèce, comme d'ailleurs bientôt en France, il devient nécessaire, pour le bastion anglo-américain, d'empêcher les infiltrations russes, de lutter par tous les moyens contre les tendances russophiles, aussi bien que, dans la partie russe, il est nécessaire pour les russes de lutter contre les tendances américanophiles, c'est-à-dire contre toute opposition de gauche ou de droite qui vise particulièrement l'appartenance à tel ou tel bloc.
Devant l'affaiblissement des impérialismes anglais et français, les américains, quoiqu’alliés, n'en tentent pas moins de recueillir les fruits et de jouer leur carte politique. Toutes les rivalités impérialistes subsistent même entre alliés, surtout entre alliés. La Russie vaincue laisserait les alliés sur des rivalités d'intérêts insolubles. C'est ainsi que, même au sein du bloc américain qui est suffisamment puissant pour ne pas redouter une agression russe immédiate, les luttes d'influence se font jour, où l'impérialisme américain cherche à se tailler la part du lion. Dans leur opposition à la France ou à l'Angleterre, leurs colonies se trouvent devant la solution suivante : ou bien trouver un appui du côté américain, ou au contraire s'émanciper du bloc américain. Aussi curieux que cela puisse paraître, il y a des tendances anti-françaises en Afrique du Nord où les 2 courants se trouvent être, par un pur hasard, côte à côte momentanément. Cela ne les empêche pas de proclamer que, sitôt débarrassée de la France, chaque tendance se trouvera irréductiblement en présence l'une de l'autre. Cela consolide momentanément la position française. Mais, de toute façon, l'impérialisme américain est là pour veiller à ce que "les communistes" ne jouent pas un rôle dangereux pour eux. Ils appuient d'assez loin ses mouvements. Si, par exemple, la position française venait à se renverser au Maroc, il est bon, pour les américains, d'avoir dans la tendance pan-arabe, représentée par le Sultan, un allié sur ; de cette façon, la position américaine se trouve renforcée et non affaiblie, comme l'espéraient les "communistes" qui appuient certains partis tel le Parti du peuple algérien ou leur équivalent en Tunisie et au Maroc. En attendant, la France, bien qu'affaiblie, continue la politique coloniale traditionnelle ; au Maroc par exemple, elle envoie le général Juin qui réaffirme la politique de Lyautey : force et paternalisme, cependant que la force militaire est surtout déployée et que, contre la politique du Sultan, on dresse toujours l'épouvantail "communiste". C'est la confusion la plus extrême. Le Sultan voudrait bien se libérer de la France et devenir le champion de la libération marocaine contre le joug impérialiste français et espagnol, tout en gardant le regard tourné de La Mecque vers Wall Street. Cependant, pour faire un coup de force, il serait obligé de s'allier avec des éléments "communistes" qu'il devrait écraser aussitôt après. Les contradictions, le chaos et l'instabilité du capitalisme actuel trouvent leurs expressions les plus aiguës dans les colonies françaises et anglaises, à la seule différence que l'Angleterre n'est pas aussi affaiblie que la France et peut se permettre une politique moins nerveuse.
PHILIPPE
Tandis que, pour les ouvriers de chez Renault, cette grève se termine par une augmentation de la semaine de travail de 45 h à 48 h, les divers groupes et les révolutionnaires se donnent pour tâche d'inviter les ouvriers à tirer les leçons de ce mouvement. C'est dans ce but que le Comité de grève, le PCI et la FFGC ont organisé plusieurs réunions.
Influencé par des camarades de "Lutte de classe" -groupe apparenté aux trotskistes -, le Comité de grève pose désormais le problème du rapport de force. Le Comité de grève se donne pour tâche de "remonter", par l'organisation, le sabotage stalinien au sein du mouvement ouvrier. Le travail consisterait à noyauter les éléments ouvriers sur le terrain économique en vue des prochaines offensives qui finalement mèneront à la grève générale.
La réunion PCI rejoint le thème défendu par les minorités syndicales-socialistes, Front Ouvrier ainsi que les représentants des bureaux de Renault :
Il résulte également, pour le PCI, que le succès de toute grève est conditionné par sa généralisation autour des 10 Frs d'augmentation sur le taux de base, de la politique de l'échelle mobile et du minimum vital préconisé par "La Vérité" dès 1944.
La FFGC se félicite de la confirmation de son analyse qui voyait une accentuation du cours révolutionnaire : postiers, presse, Renault. Elle déclare que les conditions pour une action prolétarienne existent sur le terrain économique mais pour cela, dit-elle, cette action ne peut devenir effective sans une saine compréhension des moyens et des objectifs de la lutte : lutte pour les 10 Frs sur le taux de base et organisation de la lutte au travers des comités.
Un premier point qu'il importe de souligner en particulier : en quelque lieu et quel que soit la tendance politique qui organise la réunion, la classe ouvrière, dans son ensemble, en était absente. Ainsi, dans toutes ces réunions, nous avons assisté, non à la représentation directe des éléments qui avaient eux-mêmes participé à la lutte mais aux représentants des diverses minorités syndicales ou groupes politiques. Cette réalité incontestable confirme à nouveau notre position dans la grève de Renault qui nous a amenés à constater 2 phases bien distinctes dans ce mouvement :
La position du trotskisme dans toutes les prochaines luttes de classe tendra à faire dévier les mouvements ouvriers vers cette 2ème phase. Cette politique trotskiste -d'où ne peut résulter qu'un freinage de la lutte de classe par la confusion qu'elle ne peut qu'amener- s'étale en long et en large dans leurs journaux, dans leur bulletin, dans la majeure partie de leur matériel d'agitation et plus particulièrement concernant la grève de Renault. Les trotskistes ont pris l'habitude de propager et de défendre l'idée que les 10 Frs avec l'échelle mobile des salaires devaient mettre fin, une fois pour toutes, à la misère grandissante du régime capitaliste. Cette position du minimum vital assuré à la classe ouvrière découle de leur opposition à la politique économique du PCF, sans se demander un instant si l'on suit une politique révolutionnaire ou une politique réformiste. Leur mot d'ordre n'est pas "Reconstruction" mais, tenons-nous bien, "Reconstruction au service de la classe ouvrière et sous son contrôle".
On pourrait, à priori, prendre ces mots d'ordre au sérieux, comme des postulats de classe ; mais, si en apparence la forme peut paraître révolutionnaire, son contenu est tout autre. En effet, depuis plusieurs décades, la politique économique de la France n'a pas varié d'un pouce et ne s'est qu'enfoncée davantage dans la faillite ; et cela malgré toute la bonne volonté des politiciens de droite ou de gauche et des trotskistes si jamais ils se trouvent à la tête du gouvernement. Ce qui est valable pour la bourgeoisie française l'est aussi pour les autres bourgeoisies.
Pourquoi le contenu des mots d'ordre trotskistes est d'une autre nature ?
Dire que la lutte économique, au travers des 10 Frs et de l'échelle mobile, mettra fin une fois pour toutes aux conditions de famine du régime capitaliste[1], cela revient à cacher la vérité parce que les statistiques sont toujours en retard sur les prix et toute action prolétarienne se trouvera brisée pour permettre l'arbitrage dans la collaboration des organismes bourgeois responsables. Prétendre ensuite qu'il existe un rapport invariable entre salaire et coût de la vie signifie qu'il n'y a pas de crise réelle et que l'on peut résoudre les problèmes dans le cadre du régime. En réalité, le véritable problème consiste à démontrer aux ouvriers qu'il n'y a aucune issue à la crise du régime et, par conséquent, il s'agit de développer le rapport de force entre prolétariat et bourgeoisie.
De la part des trotskistes, la politique rapportée plus haut n'a rien de surprenant. Elle explique assez bien, par elle-même, pourquoi les trotskistes entendent utiliser syndicats et parlement bourgeois. Mais ce qui relève d'un mal beaucoup plus grand, c'est de constater avec quel zèle la FFGC appuie cette politique opportuniste.
Dans ses réunions comme dans sa presse, la FFGC déclare que les conditions pour une action prolétarienne existent sur le terrain des revendications économiques et elle se félicite d'avoir diffusé le bulletin trotskiste "La voix des travailleurs"? La FFGC peut ensuite dénoncer les trotskistes comme des centristes et, à chaque instant de la lutte, sanctionner leur politique en soutenant leurs réformes sans les réfuter. Elle croit avoir fait un pas décisif en se prononçant pour la lutte au travers des comités, sans poser la nécessité, pour ces comités, de délimiter leur politique d'avec les réformistes, ce qui fut le cas de la grève de Renault.
Pour nous, il ne suffit pas de crier à la généralisation de la lutte, comme le PCI trotskiste ; il faut encore donner un contenu à cette lutte. Puisque nous avons la mauvaise habitude d'appeler un chat un chat, donnons-nous le droit de dire que la FFGC n'a rien compris à la lutte, bien qu'elle emplisse les colonnes de son journal d'explications aux travailleurs : "Sans une saine compréhension de moyens et des objectifs, aucune action ne peut être effective.[2]"
Une fois cette perspective reconnue, la position révolutionnaire consiste à dénoncer, au travers de la lutte ouvrière, les préparatifs impérialistes au nouveau carnage qui menace le monde. C'est dans ce sens que le 2ème objectif n'est pas la mobilisation organique de la classe autour de revendications économiques dont la surenchère peut aussi venir des partis bourgeois tels le PCF ou la SFIO, mais la délimitation avec des courants entrainant les ouvriers à l'aide de l'agitation économique vers des positions bourgeoises.
En d'autres termes, le programme révolutionnaire consiste à élever la conscience politique de la classe à partir des revendications économiques pour la lutte sociale et politique. Au travers d'un travail de propagande et de dénonciation des buts et intérêts impérialistes, les révolutionnaires ont pour tâche de forger l'idéologie prolétarienne pour les luttes présentes et futures.
Leurs mots d'ordre sont :
Si la politique trotskiste, suivie de près par la FFGC, rejoint dans son essence la position stalinienne pour entraîner le prolétariat vers la guerre, il appartient à la Gauche Communiste de France de les dénoncer comme tels.
RENARD
Chers camarades,
Nous avons reçu votre lettre du 18 mars nous faisant part de votre intention de convoquer une conférence des groupes révolutionnaires de Hollande, Belgique et France.
Quoique n'ayant pas reçu votre document de discussion - "Le nouveau monde" (dont vous annoncez la traduction et l'envoi) -, nous déclarons immédiatement notre accord avec l'initiative prise par vous et notre volonté de faire que cette conférence, à laquelle nous participerons, soit une rencontre fructueuse pour le mouvement ouvrier international.
Vous n'ignorez surement pas que, depuis juillet 1945, notre groupe a ressenti et a proclamé la nécessité d'une reprise des relations entre les groupes restés fidèles à la cause de l'émancipation du prolétariat.
La dégénérescence de l'Internationale Communiste a vu surgir bien des groupes exprimant une réaction de classe contre l'opportunisme et la trahison. Mais le long cours réactionnaire, qui a précédé la 2ème guerre mondiale, a eu raison de ces groupes, les a fourvoyés politiquement ou dispersés physiquement. La 2ème guerre mondiale n'a fait qu'accentuer cette dispersion. Seuls quelques petits groupes extrêmement faibles ont résisté à ce rouleau compresseur.
Il était naturel, d'autre part, que la monstruosité de la guerre ouvrît les yeux et fît ressurgir de nouveaux militants révolutionnaires. C'est ainsi qu'en 1945 se sont formés, un peu partout, des petits groupes qui, malgré l'inévitable confusion et leur immaturité politique, présentaient néanmoins, dans leur orientation, des éléments sincères tendant à la reconstruction du mouvement révolutionnaire du prolétariat.
La 2ème guerre ne s'est pas soldée, comme la 1ère, par une vague de luttes révolutionnaires de la classe. Au contraire, après quelques faibles tentatives, le prolétariat a essuyé une désastreuse défaite, ouvrant un cours général réactionnaire dans le monde. Dans ces conditions, les faibles groupes qui ont surgi au dernier moment de la guerre risquent d'être emportés ou disloqués. Ce processus peut déjà être constaté par l'affaiblissement de ces groupes un peu partout et par la disparition de certains autres, comme celle des "Communistes révolutionnaires" en France.
Cependant, l'existence et le développement de ces groupes dans leur ensemble présentent un intérêt certain, car ils sont incontestablement des manifestations de la vie de la classe et de son expression idéologique, avec tout ce qu'ils contiennent de tâtonnement et d'hésitation reflétant les difficultés réelles rencontrées par le prolétariat durant ces 30 dernières années. Dans une période comme la nôtre, de réaction et de recul, il ne peut être question de constituer des partis et une internationale, comme le font les trotskistes et consorts (car le bluff de telles constructions artificielles n'a jamais servi qu'à embrouiller un peu plus le cerveau des ouvriers). Il serait cependant criminel de négliger l'effort de regroupement des militants révolutionnaires.
Aucun groupe ne possède, en exclusivité, "la vérité absolue et éternelle" et aucun groupe ne saurait résister, par lui-même et isolément, à la pression terrible du cours actuel. L'existence organique des groupes et leur développement idéologique sont directement conditionnés par les liaisons inter-groupes qu'ils sauraient établir et par l'échange de vues, la confrontation des idées et la discussion qu'ils sauraient entretenir et développer à l'échelle internationale.
Cette tâche nous paraît être de la première importance, pour les militants, à l'heure présente et c'est pourquoi nous nous sommes prononcés et sommes décidés à œuvrer et à soutenir tout effort tendant à l'établissement de contacts, à multiplier des rencontres et des conférences élargies.
Mais, ici, nous devons faire quelques observations :
L'objectif qu'on se propose d'atteindre est bien précis. Il ne s'agit pas de discussions en général mais bien de rencontres qui permettent des discussions entre des groupes prolétariens révolutionnaires. Cela implique forcément des discriminations sur la base de critères politiques, idéologiques. Il est absolument nécessaire, afin d'éviter des équivoques et afin de ne pas rester dans le vague, de préciser autant que possible des critères.
En prenant l'initiative de la conférence, en invitant tel groupe et non tel autre, vous avez évidemment obéi, vous-mêmes, à des critères politiques et non à des appréciations sentimentales. Mais, cela reste chez vous par trop vague.
A/ En éliminant le courant trotskiste, vous avez certainement tenu compte de son appréciation de l'État russe et de sa position de défense de cet État qui font du trotskisme un corps politique se situant hors du prolétariat. Nous partageons, sur ce point, votre façon de voir et estimons que l'attitude envers l'État russe doit être considérée comme un point critère de délimitation. Mais, au lieu d'être sous-entendu implicitement, nous croyons qu'on ferait mieux et un grand pas en avant en l'affirmant explicitement.
B/ Vous invitez, par contre, le "Libertaire", c'est-à-dire la Fédération anarchiste française. Vous n'ignorez pas que les anarchistes français, tout en considérant comme une "faute" la participation de leurs camarades espagnols au gouvernement capitaliste de 1936-38, n'ont jamais rompu avec eux, ni dénoncé leur action comme trahison du prolétariat. Il ne s'agit pas simplement de la participation au gouvernement mais de toute une politique qui, partant du "Frente popular", du front unique avec une fraction "démocratique" de la bourgeoisie contre une autre fraction "réactionnaire", "fasciste", a fait de l'anarchisme un courant politique qui a participé, sous l'étiquette de "l'anti-fascisme", à la guerre impérialiste en Espagne.
Ce sont les mêmes raisons politiques qui ont rendu possible la participation des anarchistes aux maquis de la Résistance en France, qui interdisent à la fédération de prendre position sur ce problème (c'est-à-dire à la participation à la guerre impérialiste tout court) en en faisant un problème de conscience individuelle.
"L'anti-fascisme" ainsi que "la défense de l'URSS" ont servi et servent encore comme principaux moyens pour duper et rassembler le prolétariat sur le terrain du capitalisme. Nous estimons qu'il est nécessaire d'affirmer clairement que tout courant se rattachant à "l'anti-fascisme" se rattache à la défense du capitalisme et de son État et, partant, n'a pas de place dans un rassemblement du prolétariat.
C/ Il est à peine nécessaire d'insister sur le fait que doivent être éliminés des rencontres et des conférences tous les groupes qui, sous un quelconque prétexte idéologique (défense de l'URSS, de la démocratie, de l'anti-fascisme ou de libération nationale), ont effectivement participé, d'une façon ou d'une autre, à la guerre impérialiste de 1939-45.
De tels groupes, quelles qu'aient pu être leur origine et leur tendance initiale, ont été happés dans l'engrenage de l'idéologie capitaliste et ont cessé d'être des foyers de fermentation et de formation de militants prolétariens.
D/ Il est un point acquis pour le programme de classe du prolétariat, c'est la nécessité de la destruction violente de l'État capitaliste. La signification historique d'Octobre 1917 et sa portée décisive résident dans la démarcation qu'elle a faite entre la position bourgeoise de maintien et de réforme de l'État capitaliste et la position du prolétariat luttant pour sa destruction. En ce sens, Octobre 1917 reste un critère fondamental de toute organisation se réclamant du prolétariat.
Ces 4 critères que nous venons d'énoncer n'ont pas pour but de résoudre les problèmes se posant au prolétariat pour son émancipation, ni de définir les tâches propres aux groupes révolutionnaires. Ces critères ne font que marquer les frontières de classe séparant le prolétariat du capitalisme.
Seules les rencontres entre les groupes se trouvant sur la base de ces critères, c'est-à-dire sur la base de classe du prolétariat, peuvent présenter un réel intérêt et la discussion peut être une œuvre utile et féconde pour la renaissance du mouvement révolutionnaire international.
Salutations révolutionnaires.
Gauche Communiste de France
Les 25 et 26 mai s'est réunie une conférence internationale de contact des groupements révolutionnaires. Ce ne fut pas uniquement pour des raisons de sécurité que cette conférence ne fut pas annoncée tambour battant, à la mode stalinienne et socialiste. Les participants à la conférence avaient profondément conscience de la terrible période de réaction que traverse présentement le prolétariat et de leur propre isolement - inévitable en période de réaction sociale -, aussi ne se livrèrent-ils pas aux bluffs spectaculaires tant goûtés - d'ailleurs de fort mauvais goût - de tous les groupements trotskistes.
Cette conférence ne s'est fixé aucun objectif concret immédiat, impossible à réaliser dans la situation présente, ni une formation artificielle d'Internationale ni des proclamations incendiaires au prolétariat. Elle n'avait seulement pour but qu'une première prise de contact entre les groupes révolutionnaires dispersés, la confrontation de leurs idées respectives sur la situation présente et les perspectives de la lutte émancipatrice du prolétariat.
En prenant l'initiative de cette conférence, le "Communistenbund" "Spartacus" de Hollande (mieux connu sous le nom de "Communistes des conseils[1]") a rompu l'isolement néfaste dans lequel vivent la plupart des groupes révolutionnaires et a rendu possible la clarification d'un certain nombre de questions.
Les groupes suivants furent représentés à la conférence et ont pris part aux débats :
Hollande : le Communistenbund "Spartacus" ;
Belgique : les groupes apparentés à "Spartacus" de Bruxelles et de Gand ; la Fraction belge de la GCI ;
France : la Gauche Communiste de France ; le groupe du "Prolétaire" ;
Suisse : le groupe "Lutte de classe".
En outre, quelques camarades révolutionnaires n'appartenant à aucun groupe participèrent directement, par leur présence ou par l'envoi d'interventions écrites, aux débats de la conférence.
Notons encore une longue lettre du "Parti socialiste de Grande-Bretagne", adressée à la conférence et dans laquelle il explique longuement ses positions politiques particulières.
La FFGC a également fait parvenir une courte lettre dans laquelle elle souhaite "bon travail" à la conférence mais à laquelle elle s'excuse de ne pouvoir participer à cause d'un manque de temps et d'occupations urgentes[2].
L'ordre du jour suivant fut adopté comme plan de discussion à la conférence :
1- l'époque actuelle ;
2- les formes nouvelles de lutte du prolétariat (des formes anciennes aux formes nouvelles) ;
3- Tâches et organisation de l'avant-garde révolutionnaire ;
4- État, dictature du prolétariat, démocratie ouvrière ;
5- questions concrètes et conclusions (accord de solidarité internationale, contacts, information internationale, etc.).
Cet ordre du jour s'est avéré bien trop chargé pour pouvoir être épuisé par cette première conférence, insuffisamment préparée et trop limitée par le temps.
N'ont été effectivement abordés que les 3 premiers points à l'ordre du jour. Chaque point a donné lieu à d'intéressants échanges de vues.
Il serait évidemment présomptueux de prétendre que ces échanges de vues ont abouti à une unanimité. Les participants à la conférence n'ont jamais eu une telle prétention. Cependant, on peut affirmer que les débats, parfois passionnés, ont révélé une plus grande communauté d'idées qu'on aurait pu le soupçonner.
Sur le premier point de l'ordre du jour, comprenant l'analyse générale de l'époque présente du capitalisme, la majorité des interventions rejetait aussi bien les théories de Burnham sur l'éventualité d'une révolution et d'une société directoriale que celle de la continuation de la société capitaliste par un développement possible de la production. L'époque présente fut définie comme étant celle du capitalisme décadent, de la crise permanente trouvant dans le capitalisme d'État son expression structurelle et politique.
La question de savoir si les syndicats et la participation aux campagnes électorales, en tant que formes d'organisation et d'action pouvant encore être utilisées par le prolétariat dans la période présente, a donné lieu à un débat animé et fort intéressant. Il est regrettable que les tendances qui préconisent encore ces formes pour la lutte de classe -sans se rendre compte que ces formes dépassées et périmées ne peuvent exprimer aujourd'hui qu'un contenu anti-prolétarien-, et tout particulièrement le PCI d'Italie, ne fussent pas présentes à la conférence pour défendre leur position. Il y avait bien la Fraction belge et la Fédération autonome de Turin, mais la conviction de ces groupes dans cette politique qui était leur récemment est à ce point ébranlée et incertaine qu'ils ont préféré garder le silence sur ce point.
Le débat portait donc sur une défense possible du syndicalisme et de la participation électorale, en tant qu'armes de lutte du prolétariat mais exclusivement sur les raisons historiques, sur le pourquoi de l'impossibilité de l'utilisation de ces formes de lutte dans la période présente. Ainsi, concernant les syndicats, le débat s'est élargi et la discussion non seulement a porté sur la forme organisationnelle en général -qui, en somme, n'est qu'un aspect secondaire- mais a mis en question les objectifs qui déterminent la lutte pour des revendications économiques, corporatistes et partielles dans les conditions présentes du capitalisme décadent, et qui ne peuvent être réalisés et encore moins servir de plateforme de mobilisation de la classe.
La question des comités ou conseils d'usine, comme forme nouvelle d'organisation unitaire des ouvriers, acquiert sa pleine signification et devient compréhensible en liaison étroite et inséparable avec les objectifs qui se posent aujourd'hui au prolétariat : les objectifs sont non des réformes économiques dans le cadre du régime capitaliste mais des transformations sociales contre le régime capitaliste.
Le 3ème point -les tâches et l'organisation de l'avant-garde révolutionnaire qui posent les problèmes de la nécessité ou non de la constitution d'un parti politique de classe, du rôle de ce parti dans la lutte émancipatrice de la classe et des rapports entre la classe et le parti- n'a malheureusement pas pu être approfondi comme il aurait été souhaitable.
Une brève discussion n'a permis aux différentes tendances que d'exposer, dans les grandes lignes, leurs positions sur ce point. Tout le monde sentait pourtant qu'on touchait là une question décisive, aussi bien pour un éventuel rapprochement des divers groupes révolutionnaires que pour l'avenir et les succès du prolétariat dans sa lutte pour la destruction de la société capitaliste et l'instauration du socialisme. Cette question, à notre avis, fondamentale n'a été qu'à peine effleurée et demandera encore des discussions pour l'approfondir et la préciser. Mais il est important de signaler que, déjà à cette conférence, il est apparu que, si des divergences existaient sur l'importance du rôle d'une organisation de militants révolutionnaires, les Communistes de Conseil, pas plus que les autres, ne niaient la nécessité même de l'existence d'une telle organisation - qu'on l'appelle parti ou autrement - pour le triomphe final du socialisme. C'est là un point commun qu'on ne saurait trop souligner.
Le temps manquait à la conférence pour aborder les autres points à l'ordre du jour. Une courte discussion, très significative, a eu encore lieu vers la fin sur la nature et la fonction du mouvement anarchiste. C'est à l'occasion de la discussion sur les groupes à inviter dans de prochaines conférences que nous avons pu mettre en évidence le rôle social-patriote du mouvement anarchiste, en dépit de sa phraséologie révolutionnaire creuse, dans la guerre de 1939-45, sa participation à la lutte partisane pour la libération "nationale et démocratique" en France, en Italie et actuellement encore en Espagne, suite logique de sa participation au gouvernement bourgeois "républicain et anti-fasciste" et à la guerre impérialiste en Espagne en 1936-39.
Notre position, selon laquelle le mouvement anarchiste - aussi bien que les trotskistes ou toute autre tendance qui a participé ou participe à la guerre impérialiste au nom de la défense d'un pays (défense de l'URSS) ou d'une forme de domination bourgeoise contre une autre (défense de la République et de la démocratie contre le fascisme) - n'avait pas de place dans une conférence de groupes révolutionnaires, fut soutenue par une majorité des participants. Seul le représentant du "Prolétaire" se faisait l'avocat de l'invitation de certaines tendances "non-orthodoxes" de l'anarchisme et du trotskisme.
La conférence s'est terminée, comme nous l'avons dit, sans avoir épuisé l'ordre du jour, sans avoir pris aucune décision pratique et sans avoir voté de résolution d'aucune sorte. Il ne pouvait en être autrement. Cela, non pas tant, comme le disaient certains camarades, pour ne pas reproduire le cérémonial "religieux" de toute conférence qui consiste dans le vote final obligatoire de résolutions qui ne signifient pas grand-chose, mais, à notre avis, parce que les discussions ne furent pas suffisamment avancées pour permettre et justifier le vote d'une résolution quelconque.
"Alors, la conférence ne fut qu'une réunion de discussion habituelle et ne présente pas autrement d'intérêt" penseront certains malins ou sceptiques. Rien ne serait plus faux. Au contraire, nous considérons que la conférence a eu un intérêt et que son importance ne manquera pas de se faire sentir, à l'avenir, sur les rapports entre les divers groupes révolutionnaires. Il faut se souvenir que, depuis 20 ans, ces groupes vivent isolés, cloisonnés, repliés sur eux-mêmes, ce qui a inévitablement produit, chez chacun, des tendances à un esprit de chapelle et de secte, que tant d'années d'isolement ont déterminé, dans chaque groupe, une façon de penser, de raisonner et de s'exprimer qui le rend souvent incompréhensible aux autres groupes. C'est là non la moindre des raisons de tant de malentendus et d'incompréhensions entre les groupes. C'est surtout la nécessité de se rendre soi-même perméable aux idées et arguments des autres et de soumettre ses idées propres à la critique des autres. C'est là une condition essentielle du non-encroûtement dogmatique et du continuel développement de la pensée révolutionnaire vivante qui donne tout l'intérêt à ce genre de conférence.
Le premier pas, le moins brillant mais le plus difficile est fait. Tous les participants à la conférence, y compris la Fraction belge qui n'a consenti à participer qu'après bien des hésitations et beaucoup de scepticisme, ont exprimé leur satisfaction et se sont félicités de l'atmosphère fraternelle et de la discussion sérieuse. Tous ont également exprimé le vœu d'une convocation prochaine pour une nouvelle conférence, plus élargie et mieux préparée, pour continuer le travail de clarification et de confrontation commune.
C'est là un résultat positif qui permet d'espérer qu'en persévérant dans cette voie les militants et groupes révolutionnaires sauront dépasser le stade actuel de la dispersion et parviendront ainsi à œuvrer plus efficacement pour l'émancipation de leur classe qui a la mission de sauver l'humanité tout entière de la terrible destruction sanglante que prépare (et dans laquelle l'entraîne) le capitalisme décadent.
MARCO
[1] 1Nous trouvons, dans le "Libertaire" du 29 mai, un article fantaisiste sur cette conférence. L'auteur - qui signe AP et qui passe, dans le "Libertaire", pour le spécialiste en histoire du mouvement ouvrier communiste - prend vraiment trop de liberté avec l'Histoire. Ainsi, représente-t-il cette conférence - à laquelle il n'a pas assisté et dont il ne sait absolument rien - comme une conférence des Communistes des conseils, alors que ces derniers, qui l'ont effectivement convoquée, participaient au même titre que toutes autres tendances. AP ne se contente pas seulement de prendre des libertés avec l'histoire passée, il se croit aussi autorisé d'écrire au passé l'histoire à venir. À la manière de ces journalistes qui ont décrit à l'avance, avec force détails, la pendaison de Goering, sans supposer que ce dernier aurait le mauvais goût de se suicider à la dernière minute, l'historien du "Libertaire", AP, annonce la participation à la conférence des groupes libertaires alors qu'il n'en est rien. Il est exact que le "Libertaire" fut invité à assister, mais il s'est abstenu de venir et, à notre avis, avec raison. La participation des anarchistes au gouvernement républicain espagnol et à la guerre impérialiste en Espagne en 1936-38, la continuation de leur politique de collaboration de classes avec toutes les formations politiques bourgeoises espagnoles dans l'émigration, sous prétexte de lutte contre le fascisme et contre Franco, la participation idéologique et physique des anarchistes dans la "Résistance" contre l'occupation "étrangère" font d'eux, en tant que mouvement, un courant absolument étranger à la lutte révolutionnaire du prolétariat. Le mouvement anarchiste n'avait donc pas sa place à cette conférence et son invitation était, en tout état de cause, une erreur.
[2] 2Les "occupations urgentes" de la FFGC dénotent bien son état d'esprit concernant les rapports avec les autres groupes révolutionnaires. De quoi souffre exactement la FFGC, du "manque de temps" ou du manque d'intérêt et de compréhension pour les contacts et les discussions entre les groupes révolutionnaires ? À moins que ce ne soit son manque d'orientation politique suivie (à la fois pour et contre la participation aux élections, pour et contre le travail dans les syndicats, pour et contre la participation aux Comités anti-fascistes, etc.) qui la gêne pour venir confronter ses positions avec celles des autres groupes.
Dans une série d'articles publiés antérieurement dans "Internationalisme", nous nous sommes efforcés de répondre à la question : à savoir si la construction du parti de classe est possible dans le moment présent ? Pour y répondre, nous étions amenés à étudier le problème dans sa généralité théorique et dans sa présentation pratique, dans le moment concret présent.
On sait qu'un des points les plus caractéristiques -qui, de 1930 à 1945, distinguait la Gauche communiste du trotskisme et de tous les groupes issus du trotskisme (RWL d'Amérique, RKD et autres) sur la question précise du parti- consistait dans le fait de savoir si la construction du parti relève uniquement ou essentiellement de la VOLONTÉ des militants, ou si cette construction est soumise et déterminée par les conditions de la lutte de classe telles qu'elles se trouvent données contingentement par le développement historique et le rapport des forces des classes existantes. Dans la mesure où les trotskistes formulaient théoriquement leur conception (la formulation théorique n'est pas précisément l'habitude des trotskistes), ils s'en tenaient à la première formulation, la Gauche communiste à la seconde. Il n'est pas étonnant que les trotskistes passaient de la position d'OPPOSITION prête à chaque instant à se dissoudre organisationnellement dans le parti stalinien à la simple promesse d'une démocratie intérieure[1], à celle de la proclamation du nouveau parti et d'une nouvelle Internationale. De même les trotskistes qui proclamaient la nouvelle Internationale en 1934 à la suite de la montée de Hitler au pouvoir, c'est-à-dire, d'après leur propre analyse, dans un moment de défaite du prolétariat, ces mêmes trotskistes en 1936, à un moment où ils considéraient "la révolution commencée en France", se dissolvent et réintègrent les partis socialistes et la 2ème Internationale. Ce qui semble un non-sens et une contradiction pour les uns est la logique pour les trotskistes, la construction et la dissolution du parti étant pour eux une question de "tactique". Et la "tactique" pour les trotskistes, comme on le sait, relève de la malice et de la ruse, de la volonté et du savoir-faire des militants révolutionnaires, en un mot de la haute fantaisie des chefs reconnus et expérimentés. La "tactique" trotskiste n'a pas de pieds et n'a pas besoin d'un sol ferme. Ailée, elle vogue librement dans les airs, tout à sa guise, libre d'entraves. L'art obscur de la "tactique" est "la magie révolutionnaire moderne", dont chaque trotskiste tend à pénétrer les secrets et dont il essaie de devenir un maitre, à l'image des Grands Magiciens que sont pour lui un Lénine et un Trotsky.
Cette conception "tactique-magie" de construction du parti fut pendant 10 années l'objet de la plus âpre critique de la part des Fractions de la Gauche communiste. À l'encontre du trotskisme, la Gauche communiste conditionnait la proclamation du parti de la classe non aux luttes économiques des ouvriers mais à l'orientation révolutionnaire de leurs luttes. La constitution du parti est la manifestation de classe prenant conscience de sa mission historique et se posant comme objectifs la destruction du capitalisme et la construction de la société socialiste. La construction du parti n'est donc pas un instant séparable de la vie politique de la classe mais suit la même courbe d'évolution. Dans une période où, à la suite de défaites répétées de la révolution, la bourgeoisie parvient non seulement à briser la combativité du prolétariat mais aussi à le démoraliser, à faire dégénérer ses organismes et à détruire sa conscience de classe, l'existence du parti révolutionnaire est une impossibilité.
L'ancien parti ne peut se maintenir organisationnellement qu'en devenant un organe du capitalisme (social-démocratie en 1914, les partis communistes en 1933), ou il est détruit physiquement (Commune de Paris), ou encore le parti se réduit numériquement, renonce consciemment à vouloir jouer, dans l'immédiat, un rôle direct déterminant sur les événements (la Ligue des Communistes après la défaite de 1848-50, Le Parti bolchevik entre 1907 et 1917), il se replie en quelque sorte sur une position d'attente, il se transforme et de parti il devient fraction. C'est là non une question organisationnelle mais essentiellement fonctionnelle. D'organe d'expression de l'orientation et de la volonté des larges masses ouvrières, il devient un organisme de résistance isolé des masses. Alors que celles-ci sont emportées par le courant du capitalisme, l'organisme de classe qu'est la fraction, isolé, avance péniblement mais résolument et farouchement contre le courant. D'organe d'action politique, il devient avant tout un organisme (dédié essentiellement) à l'élaboration théorique. Un divorce s'opère entre lui et les larges masses ouvrières et c'est précisément dans ce divorce que réside la condition de la sauvegarde de sa nature de classe et de sa fonction révolutionnaire.
Il va de soi que, dans une telle période où il est impossible de maintenir l'ancien parti dans sa fonction révolutionnaire, c'est une absurdité théorique de vouloir donner naissance à de nouveaux partis. La méconnaissance théorique de ce principe et sa violation, dans la pratique, par un volontarisme d'impatience révolutionnaire ne peuvent mener qu'à des aventures éphémères du genre néo-blanquistes. Plus surement encore, cela mène à un émoussement des tendances révolutionnaires qui finalement, sous une phraséologie radicale apparente, s'installent dans la pire pratique politique opportuniste. Les partis trotskistes en sont les meilleurs échantillons. De toute façon, ces partis, loin de faciliter l'œuvre de la constitution ultérieure de l'organisme politique de la classe, usent dans l'immédiat, en pure perte, les énergies des militants et entravent dangereusement l'œuvre des révolutionnaires.
Mais, si l'existence du parti est conditionnée par le cours objectif de la lutte de classe, c'est-à-dire si le parti ne peut exister et, à plus forte raison, ne peut se créer quand sont absentes les conditions pour l'action politique révolutionnaire de la classe, cela ne signifie nullement que les militants n'ont rien d'autre à faire qu'à se croiser les bras et à attendre des jours meilleurs. La lutte contre le courant, pas moins que la lutte pour la révolution, n'est une affaire de conscience et de refus individuels. Seules l'action et la propagande ORGANISÉES lui font acquérir une valeur réelle et une signification de classe. Et nous avions mille fois raison contre les Vercesi et consorts qui, sous prétexte d'impossibilité de modifier, par la volonté des militants, le cours objectif de la lutte de classes, préconisaient, durant la dernière guerre, la passivité absolue et la dissolution des groupes révolutionnaires. Les stupidités théoriques qu'ils ont sorties, ainsi que leurs cris contre "l'aventurisme et les actions inconsidérées" dans lesquelles nous voulions, parait-il, les entraîner, cachaient assez mal une simple question de poltronnerie. Le reproche qu'on pourrait leur adresser est d'avoir créé une "phraséologie théorique insipide" au nom de laquelle ils tentaient d'influencer d'autres à renoncer à toute propagande contre la guerre.
La propagande pour des révolutionnaires n'est pas une question de devoir moral. Bien que, même ainsi posée, elle pourrait être justifiée. En réalité, la propagande est une tâche permanente, une forme permanente de l'action du militant, absolument indépendante des contingences, favorables ou défavorables. Les résultats, la portée et l'ampleur de la propagande peuvent varier mais la raison de la propagande reste constante. Si nous répudions le volontarisme idéaliste, nous rejetons autant le fatalisme mécaniste. Le cours de la lutte de classe ne se modifie pas par la volonté des militants, pas plus qu'il ne se modifie indépendamment de leur volonté. Seul un esprit imprégné de conceptions bourgeoises, idéalistes ou matérialistes, peut opposer l'un à l'autre. L'action et la propagande des révolutionnaires sont indubitablement conditionnées par la situation mais, en même temps, elles font partie intégrante de l'ensemble des facteurs qui déterminent l'évolution et la modification des situations.
Il est encore une autre condition indispensable pour la construction de nouveaux partis : c'est le travail théorique de révision des notions anciennes que l'expérience a démontré erronées ou périmées, et la formulation théorique de nouvelles notions rendues nécessaires par l'expérience vivante. L'idéologie de la classe trouve son expression condensée dans le programme du parti. Quand les défaites de la révolution se soldent non uniquement par la destruction physique des organismes de classe mais par leur passage au service de la classe ennemie, comme ce fut le cas pour la social-démocratie et les partis communistes, la raison ne doit et ne peut être cherchée simplement dans la faiblesse physique du prolétariat mais avant tout dans sa faiblesse et son immaturité idéologiques.
C'est dans le programme initial du parti que se trouvent les éléments idéologiques qui, en se développant dans des conditions critiques déterminées, agissent comme dissolvant de la conscience de classe et transforment la nature et la fonction du parti au point de le rendre apte à devenir un auxiliaire du capitalisme. Il est absolument impossible de comprendre autrement le processus de dégénérescence des partis ouvriers dans l'Histoire, à moins de tomber dans cette explication vulgaire qui explique tout par les trahisons perfides de quelques chefs intéressés. On revient ainsi à expliquer, à nouveau, tout par la volonté angélique ou démoniaque des individus, alors qu'il importe d'expliquer les possibilités qui permettent à ces volontés de se manifester et d'exercer une influence dans un sens ou dans un autre.
La conscience de ses buts, de sa mission historique et des moyens pour y parvenir, le prolétariat ne la trouve pas d'emblée, d'une seule pièce toute faite et d'un seul coup. C'est un long processus durant lequel le prolétariat se débarrasse lentement des préjugés et influences idéologiques de la bourgeoisie dans lesquels il baigne. C'est un développement continu de prise de conscience sans cesse enrichie par l'élaboration théorique et l'expérience pratique.
Comme pour tous les autres phénomènes, le processus de développement de la conscience s'opère de 2 façons : par une évolution continue et par bonds. Le programme du parti de classe, qui exprime cette prise de conscience, s'élabore de façon permanente mais se trouve brusquement soumis, par les événements, à une vérification et à une expérimentation décisives. Les moments critiques de l'Histoire de la lutte du prolétariat et du capitalisme sont des moments critiques du programme du parti. Ou le parti rajuste son programme à la hauteur nouvellement atteinte par l'Histoire, ou il est perdu pour la classe qu'il entendait servir. La 1ère guerre impérialiste mondiale fut un de ces moments critiques qui s'est conclu par la perte de la 2ème Internationale pour le prolétariat. 1917 fut un autre moment critique qui a vu le parti bolchevik corriger hâtivement et profondément son programme initial. Les années qui ont suivi la révolution d'Octobre ont enregistré, dans les défaites de plus en plus décisives et dans l'altération de la révolution russe, l'inachevé et l'erroné du programme de l'IC, dont une partie importante -notamment sur l'État après la prise du pouvoir, sur les problèmes nationaux et coloniaux, sur la tactique, sur les politiques syndicale et parlementaire- a pu servir de plateforme de rassemblement à l'opportunisme d'abord, à la pénétration de plus en plus grande de l'influence bourgeoise ensuite et finalement à engager l'IC et les partis communistes sur les rails du capitalisme.
L'IC et ses partis furent perdus pour le prolétariat et sont devenus des forces du capitalisme, mais le travail critique du programme de l'IC reste entièrement à faire. Des nouveaux partis seront véritablement de classe que s'ils se fondent sur la base de cette critique, c'est-à-dire sur la base d'un programme de dépassement de l'ancien programme. C'est à cette condition seulement qu'ils représenteront une arme efficace pour le prolétariat et non une reproduction d'une arme rouillée, plus dangereuse qu'utile pour la classe. La répétition de l'ancien programme, avec tout ce qu'il contenait d'erreurs, est non seulement une ridicule singerie du passé mais est un crime contre la classe. Les trotskistes nous offrent une image parfaite de ce type de singes qui ont chaussé les lunettes de Lénine (c'est ce qu'ils appellent le léninisme) pour ne voir que les mouvements bourgeois de résistance nationale dans lesquels ils invitent doctement les prolétaires de tous les pays à se faire massacrer.
Les petits groupes révolutionnaires qui affirment aujourd'hui l'impossibilité de constitution, dans le cours présent immédiat, de nouveaux partis et qui, en même temps, se livrent au travail de révision critique et de recherche théorique d'élaboration des principes du nouveau programme ainsi qu'à une activité incessante de propagande et à la formation de cadres militants sont en réalité les artisans les plus surs des conditions nouvelles où la création du vrai parti serait à la fois une nécessité et une possibilité.
Ces idées qui furent le patrimoine commun de tous les groupes de la Gauche Communiste jusqu'en 1945, nous sommes presque les seuls, aujourd'hui, à la défendre. Les autres groupes, composés en majorité de néophytes qui sont à la Gauche Communiste ce que sont les luxembourgistes (à la Pivert et Lefeuvre) à Rosa Luxemburg, perdent de vue ou tournent catégoriquement le dos à ce que fut l'apport principal de la Gauche Communiste pendant 15 ans. Allègrement, vont claironnant à tous vents et à tout instant : "Construisons, construisez le nouveau parti". Comme les léninistes par rapport à Lénine, ces néophytes, au lieu de dépasser, se situent en deçà des positions qui semblaient être acquises par le travail théorique de la Gauche et de la Fraction italienne d'avant la guerre. Ils ont pour excuse d'ignorer, pour la plupart, le fond de ces positions. Toutefois, l'ignorance excuse bien des choses mais n'en justifie aucune. Et quand nous sommes obligés de leur expliquer un certain nombre de choses élémentaires sur l'impossibilité et la nocivité de la construction du parti dans l'immédiat, voilà le "bordiguiste" de la dernière heure, le camarade Chazé (un Martinov... bolchevik), qui nous réplique : "Hier non, aujourd'hui oui. Parfaitement !" Ne se contentant pas d'ignorer les fondements théoriques de notre position d'hier, il la double d'une analyse fantaisiste de la situation d'aujourd'hui. "Parfaitement !" Le réveil de la conscience du prolétariat, qu'ils voulaient voir dans les grèves et dans les mouvements coloniaux, ne se vérifie pas. Toute leur analyse enthousiaste et optimiste tombe par terre mais cela ne les empêche pas de passer d'un numéro du journal à l'autre, d'un article à l'autre, et parfois dans le même article, du chaud au froid et inversement. Avec la méthode Coué, que nous leur connaissons déjà, c'est là une autre méthode thérapeutique de l'âme révolutionnaire : la douche écossaise.
Nous ne répéterons pas ce que nous avons déjà écrit, dans d'autres articles, sur la réalité de la situation présente que nous considérons comme foncièrement réactionnaire, évoluant au travers de guerres partielles, diplomatiques et localisées, dans une atmosphère de préparation fiévreuse vers une prochaine boucherie mondiale généralisée. Les arguments de ces groupes tiennent d'ailleurs bien moins à une conviction ou à une analyse qu'au besoin de défendre et de justifier tout ce qui se fait en Italie où un nouveau parti (le PCI) a été fondé et auquel ils restent accrochés comme les amis de l'URSS à la Russie.
Il vaut mieux avoir affaire au Bon Dieu qu'à ses saints, dit un vieux proverbe ; voyons donc ce qu'il en est du PCI d'Italie.
Le PCI fut créé dans les semaines fiévreuses de 1943, à la chute de Mussolini. Ce fut un moment de brisure d'avec la guerre, permettant d'espérer l'ouverture d'une période critique pour le capitalisme, analogue à celle de 1917. Mais les conditions présentes -en général de plus grande unité du capitalisme et de plus étroite indépendance des pays- et plus particulièrement la situation en Italie ne pouvaient reproduire le schéma de 1917 où la révolution russe a pu évoluer isolément pendant 1 an et demi dans un monde en guerre. Tout dépendait des possibilités de développement de la révolution en Allemagne. 1945 a vu l'anéantissement, par la force et par le feu, de ce foyer central de la révolution. Dès lors, il devenait évident que nous entrions dans une période de défaite et de réaction.
Tout autre fut l'appréciation des camarades d'Italie et, au lieu de rajuster leur activité à la nouvelle situation, ils levèrent bien haut les pieds dans une situation à marches descendantes. Enthousiasmé par les premiers succès numériques, regroupant les adhérents sur des positions confuses et à peine ébauchées, le nouveau parti ne fit que reproduire et répéter les positions programmatiques du Parti Communiste de 1924.
Non seulement on laissait de côté le travail positif que la Fraction italienne avait fait durant cette longue période, entre 1927 et 1944, mais, sur bien des points, la position du nouveau parti fut en deçà de celle de la Fraction abstentionniste de Bordiga de 1921. Notamment concernant le front unique politique où certaines manifestations locales de propositions de front unique furent faites au parti stalinien ; notamment concernant la participation aux élections municipales et parlementaires en abandonnant la vieille position de l'abstentionnisme ; notamment concernant l'antifascisme où les portes du parti furent largement ouvertes aux éléments qui ont participé à la Résistance ; sans oublier que, concernant la question syndicale, le parti reprenait entièrement la vieille position de l'IC de fraction dans les syndicats luttant pour la conquête de ceux-ci et allait même plus loin dans cette voie en étant pour la formation de minorités syndicales (position et politique de l'Opposition syndicale Révolutionnaire).
En un mot, sous le nom de "Parti de la Gauche Communiste Internationale", nous avons une formation italienne de type trotskiste classique, avec la défense de l'URSS en moins : même proclamation du parti indépendamment du cours réactionnaire, même politique pratique opportuniste, même activisme d'agitation stérile des masses, même mépris pour la discussion théorique et la confrontation d'idées, aussi bien dans le parti qu'à l'extérieur, avec les autres groupes révolutionnaires.
Cela n'a évidemment pas empêché le PCI d'Italie, après avoir regroupé quelque 3000 membres, de se retrouver aujourd'hui en difficulté, d'essuyer des revers et d'enregistrer des défections massives. Les apologistes à tout crin du parti d'Italie se consolent naturellement en expliquant très judicieusement que nous assistons là à une originale transformation de la quantité en qualité. Malheureusement, nous voyons bien la diminution de la quantité mais, jusqu'à présent, nous ne constatons hélas aucune amélioration de la qualité. La quantité est bien partie mais la confusion, elle, est restée. De toute façon, il aurait certainement mieux valu songer à la qualité, c'est-à-dire au programme, avant de s'enthousiasmer pour la quantité et d'opérer sur cette donnée.
Il n'est peut-être pas trop tard pour bien faire ; mais, pour cela, il faut procéder avec des méthodes révolutionnaires. Les méthodes du parti d'Italie offrent à ce sujet peu d'espoir. Nous allons en parler.
(à suivre)
[1] Voir la lettre adressée en 1931 par la première conférence de la Ligue Communiste (Opposition de Gauche) en France au comité central du PCF, demandant la réintégration dans le parti et se déclarant prête, en cas de réponse favorable, à dissoudre la Ligue et à cesser de faire paraître la "Vérité".
Dans la dernière partie du XIXe siècle, le monde bourgeois se détourna de plus en plus du matérialisme. La bourgeoisie renforça sa domination sur la société, en développant le capitalisme. Mais la croissance de la classe ouvrière, dont la position sociale était une manifestation permanente de l’imperfection du système et dont le but avoué en était la destruction, amena la bourgeoisie à douter de la pérennité du capitalisme. À la confiance des débuts succéda l’inquiétude, le monde futur comme le monde présent recelaient une foule de problèmes insolubles. Et, comme les forces matérielles visibles lui promettaient des lendemains désagréables, la bourgeoisie chercha à apaiser ses appréhensions et à raffermir sa confiance en elle-même en se tournant vers des croyances en une prédominance des puissances spirituelles. Les tendances mystiques et religieuses reprirent la première place. Cette évolution se renforça encore au XXe siècle après la première guerre mondiale.
Les hommes de science appartiennent au monde bourgeois ; ils sont en liaison constante avec la bourgeoisie et sont influencés par les courants idéologiques qui l’agitent. Mais le développement de la science les a contraints à s’occuper de problèmes nouveaux, à faire face à des contradictions qui se faisaient jour dans leurs concepts. La critique de leurs théories, qu’ils étaient forcés de faire, ne découlait pas d’une conception philosophique nette mais des nécessités directes, pratiques de leur étude de la nature. Cette critique prit la forme et la tonalité des courants idéologiques anti-matérialistes, qui prédominaient au sein de la classe dirigeante. C’est pourquoi la philosophie moderne de la nature présente deux tendances : réflexion critique sur les concepts fondamentaux de la science et critique du matérialisme. Ces conceptions prirent un aspect idéologique et mystique. Mais ceci ne veut pas dire qu’elles aient été sans valeur et stériles, pas plus que ne l’avait été le système philosophique idéaliste de Hegel au temps de la Restauration.
À la fin du 19ème siècle et dans plusieurs pays, apparurent de nombreuses critiques des principales théories en cours. Citons, par exemple, celles de Karl Pearson en Angleterre, Gustav Kirchhoff et Ernst Mach en Allemagne, Henri Poincaré en France. Tous ces critiques, tout en suivant des chemins différents, représentaient une même tendance. Mais ce sont sans nul doute les œuvres de Mach qui ont exercé la plus grande influence.
Selon lui, la physique ne doit pas partir de la matière, des atomes, des choses, car ce sont des concepts dérivés. Ce que nous connaissons directement, c’est l’expérience et les composantes de toute expérience ce sont les sensations, les impressions sur les sens (Empfindung). Sous l’influence de notre système de concepts acquis au cours de notre éducation et hérités de nos habitudes intuitives, nous expliquons chaque sensation comme l’effet d’un objet sur notre personne en tant que sujet : par exemple, je vois une pierre. Mais dès que nous nous libérons de cette habitude, nous constatons que cette sensation est un tout en elle-même donné directement sans distinction de sujet ou d’objet. Par l’expérience d’un certain nombre de sensations j’arrive à distinguer les objets, et d’ailleurs ce que je connais de moi-même je ne le sais que par un ensemble analogue de telles sensations. Comme le sujet et l’objet sont finalement construits à partir de sensations, il est préférable d’éviter ce mot de sensations qui se rapporte à une personne qui les perçoit. C’est pourquoi, continue Mach, nous préférons utiliser un mot plus neutre, celui d’élément, pour désigner la base la plus élémentaire de la connaissance. (On utilisera souvent plus tard un mot collectif : le donné.)
Pour la pensée ordinaire, il y a à un paradoxe. Comment une pierre, chose solide par excellence, dure, immuable, pourrait-elle se composer ou consister en "des sensations", choses aussi subjectives qu’éphémères. Mais si on y regarde de plus près on se rend vite compte que ce qui caractérise une chose c’est justement cela et rien de plus. Sa dureté par exemple n’est rien d’autre que l’expérience d’un certain nombre de sensations souvent douloureuses ; quant à son caractère immuable, il résulte d’une somme d’expériences qui montrent que chaque fois que nous nous retrouvons dans la même situation, nous voyons se répéter les mêmes sensations. Aussi comptons-nous sur un ordre fixe dans le déroulement de nos sensations. Dans notre conception d’une chose, il n’y a donc rien qui ait en définitive la forme ou le caractère d’une sensation. Un objet n’est que la somme de toutes nos sensations éprouvées à différents moments et qui, parce que nous admettons une certaine permanence des lieux et de l’environnement, sont combinées ensemble et désignées sous un même nom. Un objet n’est rien de plus, il n’y a aucune raison de supposer avec Kant l’existence d’une "chose en soi" (Ding an sich) en dehors de cette masse de sensations ; et il ne nous est même pas possible d’exprimer par des mots ce qu’il faut entendre par l’existence d’une chose en soi. Par conséquent, non seulement l’objet n’est construit qu’à partir de sensations, mais il ne se compose que de sensations. Et Mach exprimait ainsi son opposition à la physique traditionnelle de son époque :
Il en est de même pour le sujet. Ce que nous appelons le "moi" c’est un complexe de souvenirs et de sentiments, de sensations et d’idées passées et présentes, reliés entre eux par la continuité de la mémoire et rattachés à un corps particulier, mais qui ne sont que partiellement permanent :
Dans l’ouvrage que nous venons de citer et où il traite du développement historique des principes de la mécanique, Mach est très proche de la méthode du matérialisme historique. Pour lui en effet, l’histoire de la science ne se résume pas à celle d’une suite de grands hommes dont le génie a permis les grandes découvertes. Il montre au contraire comment les problèmes pratiques sont d’abord résolus par les méthodes de pensée de la vie quotidienne, puis finissent par trouver leur expression théorique la plus simple et la plus adéquate. Et par là, il insiste sur le rôle "économique" de la science :
Dans cette conception la science, aussi bien la plus spécialisée que la connaissance la plus commune, est liée aux besoins de la vie, elle est un moyen d’existence :
Pour que l’homme puisse réagir efficacement dans chaque situation de sa vie, face à chaque impression créée par le milieu, point n’est besoin qu’il évoque dans sa mémoire tous les cas antérieurs où il s’est trouvé dans une situation analogue et ce qu’il en est résulté ; il lui suffit d’en connaître les conséquences dans le cas général pour décider de sa conduite. La règle, le concept abstrait, sont des instruments toujours prêts à être utilisés qui nous évitent d’avoir à considérer mentalement tous les cas antérieurs. Les lois de la nature ne fournissent pas une prévision de ce qui doit ou va arriver dans la nature mais ce à quoi nous nous attendons ; et c’est là le but même qu’elles doivent remplir.
L’élaboration de concepts abstraits, de règles, de lois de la nature, que ce soit dans la vie de tous les jours ou dans l'exercice des sciences, est un processus qui aboutit à économiser l’activité cérébrale, à économiser la pensée. Mach montre par un certain nombre d’exemples empruntés à l’histoire des sciences que les progrès scientifiques reviennent toujours à accroître cette économie, c’est-à-dire économiser des domaines d’expérience de plus en plus grands de manière de plus en plus ramassée et que pour faire des prédictions, on puisse éviter de répéter les mêmes opérations mentales :
Le principe de l’économie de pensée détermine, selon Mach, le caractère de la recherche scientifique. Ce que la science présente comme les propriétés des choses, les lois des corps, des atomes, ne sont en réalité que des relations entre des sensations. Par exemple, les phénomènes entre lesquels la loi de la gravitation établit des relations se composent tous d’un certain nombre d’impressions visuelles, tactiles et auditives. La loi nous dit que ces phénomènes n’ont pas lieu au hasard et elle prédit ceux auxquels nous pouvons nous attendre. Bien entendu, les lois ne pourraient être énoncées sous une telle forme, beaucoup trop complexe pour être appropriée et applicable en pratique. Mais, du point de vue des principes, il est important de constater que toutes les lois n’expriment que des relations entre des phénomènes. Si dans notre conception de l’Ether ou des atomes des contradictions surgissent, elles ne sont pas des contradictions de la nature mais proviennent de la forme que nous avons choisie pour exprimer nos abstractions et nos lois, dans le but de les utiliser de la manière la plus pratique. La contradiction disparaît dès que nous présentons les résultats de la recherche sous forme de rapport entre les grandeurs observées, c’est-à-dire en dernier ressort, entre les sensations.
L’esprit non engagé dans l’activité scientifique est facilement troublé par le fait qu’une conception adaptée à un but particulier puisse être prise comme base de tout le système de la recherche scientifique. C’est le cas, dit Mach, pour celui qui considère "toutes les expériences (...) comme les effets d’un monde extérieur sur la conscience. Il en résulte alors une confusion apparemment inextricable de difficultés métaphysiques. Mais ce spectre disparaît dès que nous considérons les choses sous leur forme mathématique et que nous nous rendons compte que n’a de valeur pour nous que l’établissement de rapports et de fonctions, et que la seule chose que nous désirons réellement connaître ce sont les relations mutuelles entre les expériences." (Analyse, p. 28).
On pourrait croire que Mach émet ici des doutes sur l’existence d’un monde extérieur indépendant de l’homme et agissant sur lui. Mais en bien d’autres endroits, il parle de la nature au sein de laquelle nous devons organiser notre vie et que nous devons explorer. Ce qu’il veut dire c’est que le monde extérieur tel qu’il est compris par la physique et par l’opinion courante, c’est-à-dire le monde de la matière et des forces engendrant les phénomènes, nous conduit à des contradictions.
Ces contradictions ne peuvent être résolues que si nous revenons chaque fois aux phénomènes et si au lieu de discuter sur des mots nous exprimons nos résultats sous forme de rapports entre nos observations. C’est ce que, par la suite, on appela le "principe de Mach" que l’on peut énoncer ainsi : quand nous nous demandons si une affirmation a un sens ou non et si oui lequel, nous devons chercher quelle expérience peut la confirmer ou l’infirmer. Ce principe a joué un rôle important de nos jours, d’une part dans les controverses sur le temps et l’espace qui accompagnèrent la théorie de la relativité et d’autre part dans la compréhension des phénomènes atomiques et du rayonnement. Pour Mach lui-même, il s’agissait de trouver un champ d’interprétation plus large des phénomènes physiques. Dans la vie quotidienne, les corps solides sont les complexes d’éléments les plus évidents et c’est pourquoi la mécanique, c’est-à-dire la science qui traite des mouvements de ces corps, a été le premier domaine de la physique à se développer. Mais ce n’est pas une raison pour faire de l’agencement des atomes et de la théorie atomique le schéma de base de l’univers tout entier. Au lieu de vouloir expliquer tous les phénomènes, la chaleur, l’électricité, la lumière, la chimie, la biologie par le mouvement de ces particules microscopiques, mieux vaudrait développer des concepts appropriés à chaque domaine.
Il y a toutefois une certaine ambiguïté dans ce que Mach dit du monde extérieur, ambiguïté qui révèle un penchant certain vers le subjectivisme, correspondant aux tendances générales du monde bourgeois vers le mysticisme, et qui devait aller en se renforçant. Plus tard Mach se plaira à découvrir partout des courants apparentés à ses idées, et s’empressera d’approuver en termes flatteurs les philosophies idéalistes qui doutent de la réalité du monde matériel. Il ne faut pas non plus chercher chez Mach un système philosophique homogène et cohérent, poussé jusqu’à ses dernières conséquences. Ce qui lui paraissait le plus important c’était de faire des remarques critiques destinées à stimuler l’apparition d’idées nouvelles, qu’il exprimait souvent sous forme de paradoxes, de traits acérés contre les conceptions généralement admises, mais sans trop se soucier d’éliminer toute contradiction dans ses affirmations ou de résoudre tous les problèmes. Sa démarche d’esprit n’est pas celle du philosophe construisant un système sans faille mais celle du savant qui présente ses idées comme une contribution partielle à l’ensemble du travail de la collectivité scientifique, certain que d’autres corrigeront les erreurs et compléteront ce qui est laissé inachevé :
Mach a tendance à faire ressortir le côté subjectif de l’expérience. Ceci est manifeste lorsqu’il décrit comme des sensations les données immédiates du monde (les phénomènes). Certes, cette manière de faire repose sur une analyse plus profonde des phénomènes. Le phénomène d’une pierre qui tombe implique toute une série de sensations visuelles qui se succèdent et qui sont reliées au souvenir de sensations visuelles et spatiales antérieures. On pourrait donc dire que les éléments de Mach, c’est-à-dire les sensations, sont les constituants les plus simples des phénomènes. Quand Mach dit : "Il est exact que le monde se compose de nos sensations." (Analyse, p. 10)
Il entend mettre l’accent sur le caractère subjectif des éléments du monde, mais il ne dit pas : mes sensations à moi, pas plus qu’il ne dit : l’univers est formé de mes sensations. Le solipsisme lui est totalement étranger et est tout à fait incompatible avec son système de pensée. Pour Mach, le "moi" est également un complexe de sensations et d’ailleurs il rejette le solipsisme expressément. Derrière le mot "nous" se cachent les relations entre les hommes (mais Mach ne va pas plus loin que cette manière de s’exprimer). Lorsqu’il examine la relation entre le monde construit à partir de ses sensations et les autres hommes, il est très imprécis :
On pourrait objecter ici que si le rouge et le vert appartiennent à plusieurs corps à la fois ils ne sont plus des sensations, de ces éléments constitutifs de l’expérience, mais déjà des concepts abstraits, le "rouge" et le "vert", extraits d’impressions semblables venues de phénomènes différents. Nous trouvons là un renouvellement des bases de la science, celui qui consiste à remplacer des concepts, comme ceux de corps et de matière, par d’autres concepts abstraits, par exemple la couleur, que nous appelons propriétés des premiers. Mais lorsque Mach dit que sa sensation et celle d’un autre sont le même élément (le "moi" et l’autre sont tous les deux de ces points nodaux), le mot "élément" est pris dans un sens différent, et prend le caractère d’un phénomène qui dépasse l’individu.
La thèse de Mach selon laquelle le monde se compose de nos sensations contient cette vérité fondamentale que nous ne connaissons le monde qu’à travers nos sensations. Elles sont le seul matériau avec lequel nous pouvons construire notre monde. C’est dans ce sens que le monde, y compris le "moi", se "compose" uniquement de sensations. Mais pour Mach cette thèse contient quelque chose de plus et il met l’accent sur le caractère subjectif des sensations, révélant ainsi la même tendance idéologique bourgeoise que nous retrouvons dans les autres philosophies de la même époque. Cette tendance est encore plus manifeste quand il remarque que ses conceptions sont en mesure de faire disparaître le dualisme, cet éternel antagonisme philosophique entre les deux mondes de la matière et de l’esprit. Selon Mach, le monde physique et le monde psychique se composent des mêmes éléments, mais combinés différemment. La sensation de "vert" que j’éprouve en voyant une feuille, reliée avec toutes les sensations que moi ou d’autres avons pu éprouver face à des feuilles, est un élément de la feuille "matérielle" ; cette même sensation liée cette fois à ma rétine, mon corps et mes souvenirs devient un élément de mon moi, et, jointe à d’autres impressions que j’ai eues auparavant, un élément de mon esprit.
Ainsi disparaît le dualisme ; le monde entier est une unité et se compose d’éléments identiques, qui ne sont pas les atomes mais les sensations :
C’est dans cette note d’un ouvrage de 1905 que se fait jour l’esprit anti-matérialiste du monde bourgeois. La méthode, servant à caractériser les éléments, jusque-là prudente, réfléchie et neutre est brusquement abandonnée, et les éléments eux-mêmes qualifiés de "psychiques". Ainsi, le monde physique se trouve entièrement intégré dans le domaine psychique. Mais il ne s’agit pas pour nous ici de faire la critique des idées de Mach mais d’exposer un courant de pensée et plus particulièrement dans ses relations avec la société. Aussi ne discutons-nous pas de la tautologie de la phrase finale selon laquelle ce qui est conscient ne peut être que ce qui se trouve dans sa conscience, c’est-à-dire que le monde ne peut être que spirituel.
Si nous admettons difficilement que les éléments constituants de l’univers sont les sensations, c’est, dit Mach, parce que dans notre jeunesse nous avons assimilé sans esprit critique l’image toute faite du monde que l’humanité a intuitivement élaborée au cours des millénaires de son évolution. Mach expose alors comment, à l’aide d’un raisonnement philosophique, on peut parvenir à retracer consciemment et avec esprit critique tout ce processus. En repartant des expériences les plus simples, c’est-à-dire des sensations élémentaires, nous pouvons reconstruire pas à pas l’univers : nous-mêmes, le monde extérieur, les différents corps qui font partie du monde extérieur, mais liés à ce que nous éprouvons, à nos actions, à nos souvenirs personnels. Ainsi, par analogie, nous nous rendons compte que les autres hommes sont nos semblables, de même nature que nous et que par conséquent leurs sensations, dont nous prenons connaissance par leurs témoignages, sont des matériaux semblables aux nôtres que nous pouvons utiliser dans notre construction du monde. Mach s’arrête ici et avant l’étape qui le mènerait à la conception d’un monde objectif. Ce n’est pas une lacune accidentelle mais une conception fondamentale. Ceci se retrouve d’ailleurs et plus marqué encore chez Carnap, un des principaux porte-parole de la philosophie moderne de la nature. Dans La construction logique du monde, il se fixe le même objectif que Mach, mais le poursuit d’une manière encore plus rigoureuse : si on choisit comme point de départ non l’ignorance totale mais la pleine possession des activités spirituelles, comment arrive-t-on à reconstituer le monde avec tout ce qu’il contient ? Partant de "mes sensations" j’établis un système "d’énoncés" et "d’objets" (Carnap désigne par le mot Gegenstand tout ce qui peut donner lieu à un énoncé), et ainsi l’existence d’"objets" physiques et psychiques, avec lesquels je construis le "monde" sous forme d’un système ordonné de mes sensations. La question du dualisme entre le corps et l’âme se résout de la même manière que chez Mach ; le matériel et le spirituel se composent des mêmes matériaux, les sensations, et ne diffèrent que par leur combinaison. Les sensations des autres hommes conduisent, si l’on en croit leur témoignage, à un monde physique correspondant exactement au mien. C’est le monde "intersubjectif", commun à tous les sujets, le monde dont traitent les sciences de la nature. Et Carnap s’arrête également là, satisfait d’avoir éliminé tout dualisme, et d’avoir montré que toute question sur la réalité du monde n’a pas de sens, puisque la réalité ne peut être prouvée que par nos expériences, nos sensations : ici s’arrête l’enchaînement de la constitution du monde.
Il est facile de dégager les limites de cette conception des structures du monde. Pour Mach comme pour Carnap, le monde, ainsi constitué, est un monde instantané supposé immuable. Le fait que le monde soit en perpétuelle évolution est laissé de côté. Nous devons dépasser le point où Carnap s’est arrêté. Nous savons d’expérience que les gens naissent et meurent. Lorsque les hommes, dont les expériences ont servi à constituer le monde, meurent, le monde n’en reste pas moins inchangé. Je sais que lorsque mes sensations, mon "acquis", disparaîtront avec ma mort, le monde continuera d’exister. Les expériences scientifiques admises par tous nous ont permis de conclure qu’il y a des millénaires il n’y avait pas d’hommes sur la Terre ni même d’êtres vivants. Le fait de l’évolution, qui repose sur nos sensations regroupées dans la science, démontre qu’il a existé un monde dont la sensation était exclue. Ainsi, on passe d’un monde intersubjectif, commun à tous les hommes, à un monde objectif indépendant de l’homme. La conception du monde en est entièrement changée. Une fois ce monde objectif constitué tous les phénomènes sont considérés comme indépendants de l’observateur, et deviennent des relations entre les diverses parties du monde total. Le monde est l’ensemble de ces innombrables parties qui agissent les unes sur les autres. Chaque partie consiste en la totalité de ses actions et réactions avec le reste du monde ; toutes ces actions mutuelles forment les phénomènes que la science étudie. L’homme est aussi une partie du monde : nous ne sommes que la totalité de nos actions et réactions avec le monde extérieur. Nos sensations apparaissent maintenant sous un nouveau jour. Elles représentent les actions du monde sur nous-mêmes, mais ne sont qu’une partie infime de toutes les interrelations qui constituent l’univers. Bien entendu, elles sont la seule réalité qui nous soit directement donnée. Quand l’homme construit le monde à partir de ses expériences personnelles, il reconstruit dans son esprit un monde objectif qui existe déjà. De nouveau nous nous trouvons face à une double image du monde et de nouveau se posent les problèmes de la théorie de la connaissance. Le matérialisme historique a montré comment on peut les résoudre sans faire appel à la métaphysique.
On peut se demander pourquoi deux philosophes de la nature aussi éminents n’ont pas franchi le pas qui les eût menés à la constitution d’un monde objectif, alors que la logique de leurs raisonnements eut dû les y conduire. On ne peut se l’expliquer qu’à partir de leur conception du monde. Leur façon instinctive d’attaquer les problèmes est anti-matérialiste. En s’arrêtant à un monde subjectif ou intersubjectif construit à partir de l’expérience personnelle, ils parviennent à une conception moniste du monde, dans laquelle le monde physique se compose d’éléments psychiques, et réfutent le matérialisme. On a ici un exemple particulièrement significatif de la manière dont une conception de classe arrive à déterminer l’orientation de la science et de la philosophie.
En résumé, nous pouvons dire qu’il faut distinguer deux phases dans les conceptions de Mach. Dans la première il ramène les phénomènes de la nature aux sensations, montrant ainsi leur caractère subjectif, il ne cherche pas à utiliser ces sensations pour construire par des déductions précises un monde objectif. Ce monde objectif, il l’accepte comme quelque chose d’évident, d’allant de soi, mais poussé par son désir de ne voir la réalité immédiate que dans les sensations considérées comme des éléments psychiques, il lui donne un vague caractère mystique. Vient ensuite la deuxième phase, le passage du monde des phénomènes au monde de Ia physique. Ce que la physique et aussi le sens commun, convaincu par la vulgarisation scientifique, considèrent comme la réalité du monde (matière, atomes, énergie, lois de la nature, formes de l’espace et du temps, le moi) ne sont que des abstractions à partir d’un groupe de phénomènes. Mach réunit les deux étapes en une seule en disant que les choses sont des complexes de sensations.
La deuxième phase nous ramène à Dietzgen. La similitude est ici manifeste. Les différences entre Mach et Dietzgen proviennent de leurs conceptions de classe. Dietzgen s’est basé sur le matérialisme dialectique et ses conceptions étaient une conséquence directe du marxisme. Mach, influencé par la réaction qui naissait au sein de la classe bourgeoise, considérait que sa tâche était une critique fondamentale du matérialisme naturaliste sous une forme qui assure la suprématie sur la matière à un quelconque principe spirituel. En outre, il y a une différence dans leurs attitudes personnelles et leurs buts spécifiques. Dietzgen était un philosophe aux vues larges qui a cherché à expliquer le fonctionnement du cerveau humain. L’expérience pratique, aussi bien dans le domaine de la vie quotidienne que dans celui de la science, lui a servi de matériau pour connaître la connaissance. Mach était un physicien qui a surtout cherché à améliorer la manière dont opérait jusqu’alors, dans la recherche scientifique, l’esprit humain. Le but de Dietzgen était de faire apparaître clairement le rôle de la connaissance dans l’évolution sociale, pour que la lutte du prolétariat puisse en profiter. Le but de Mach était d’améliorer la pratique de la recherche scientifique pour en faire profiter les sciences de la nature.
Quand il parle de l’application pratique de ses conceptions, Mach s’exprime de différentes façons, parfois de manière extravagante. Ici il pense qu’il est inutile d’employer les abstractions courantes :
Là, au contraire, il ne veut pas discréditer le sens commun, le réalisme "naïf" qui rend les plus grands services à l’homme dans sa vie de tous les jours. Ce réalisme est un produit de la nature qui s’est développé peu à peu tandis que tout système philosophique n’est qu’un produit artificiel et éphémère, visant des buts temporaires. Il nous faut donc comprendre "pourquoi et dans quel but nous adoptons dans la plus grande partie de notre vie tel point de vue et pourquoi, dans quel but et quelle direction, nous devons l’abandonner temporairement. Aucun point de vue n’a de validité éternelle, chaque principe n’a d’importance que pour un but déterminé." (p. 30)
Dans l’application pratique de ses conceptions à la physique, Mach n’a rencontré que peu d’écho. Il s’en prenait surtout à la matière et aux atomes tels qu’ils étaient présentés dans la physique de son époque. Sans doute, ils ne sont que des abstractions et doivent être considérés comme tels :
Mais ce n’est pas la seule raison pour les rejeter. En fait, ce sont des abstractions dénuées de pratique qui représentent une tentative d’expliquer tous les phénomènes physiques par la mécanique, par le mouvement de petites particules. Or "il est clair que les hypothèses mécaniques ne permettent pas d’atteindre à la véritable économie de pensée scientifique." (p. 469).
Mais lorsque, dès 1873, il présente sa critique de l’explication de la chaleur par l’agitation des atomes et de l’électricité par l’écoulement d’un fluide, il ne rencontre aucun écho chez les physiciens. Ceux-ci, bien au contraire, ont continué à développer ce type d’explications, dont les conséquences ont toujours été confirmées. Dans le cas de l’électricité, par exemple, la découverte de l’électron et de sa charge élémentaire a conduit à une théorie de type corpusculaire, qui permit à la théorie atomique de s’étendre avec de plus en plus de succès. La génération de physiciens qui a succédé à celle de Mach, si elle avait certaines sympathies pour ses conceptions philosophiques, ne l’a pas suivi sur le chemin des applications pratiques. Ce n’est qu’au 20ème siècle, lorsque la théorie atomique et celle de l’électron eurent pris un essor remarquable et que la théorie de la relativité eut fait son apparition, que de graves contradictions internes se firent jour dans la physique. Les principes de Mach se révélèrent alors les meilleurs guides pour vaincre ces difficultés.
[1] Traduction reprise de l'édition parue dans le site www.marxists.org [239]
Dans les conditions actuelles de l'économie française, la tâche principale de tout gouvernement à la tête de l'État est de faire accepter au prolétariat, d'une façon ou d'une autre, la situation de misère croissante dans laquelle le capitalisme français, misérable, se trouve obligé de l'entretenir pour ralentir sa faillite.
Depuis la "libération", les gouvernements successifs ont abusé de la formule magique du "plan économique" devant agir sur la psychologie française, un peu selon le principe de la méthode Coué. En réalité, le "plan économique" est un simple dada qui agite quelques ministres et quelques parlementaires, et qui consiste à rejeter la responsabilité de la situation misérable soit sur l'absence de plan, soit sur le plan qui, quoique à l'état de mythe, est accusé de ne pas être bon ou mal réalisé. Certains diront que l'"on a saboté le plan", d'autres que si l'on avait accepté "leur" plan tout aurait mieux marché et autres "contes à endormir la classe ouvrière" et l'entraîner dans le sillage de la politique de misère des partis bourgeois.
Dans toute cette orgie de plans, il n'est personne, jusqu'aux trotskistes, qui n'a pas dressé et proposé un plan malgré le peu de chance d'être pris au sérieux par tous les comédiens de la planification. Mais là encore, quand tous les partis traîtres à la classe ouvrière et même les partis bourgeois font des plans pour obstruer la vue à la classe opprimée, les trotskistes se doivent de faire mieux que tous et de présenter le meilleur plan afin de participer, mieux que tous, à la démagogie et aux mensonges nécessaires pour faire accepter le capitalisme de misère au prolétariat exsangue.
En fait de "plans", la bourgeoisie française reste sur le terrain des palliatifs, pour les besoins d'un moment et d'une conjoncture d'ailleurs plus politique qu'économique. La fameuse baisse de 10 % avait surtout comme but d'arrêter momentanément la chute vertigineuse de l'économie et de créer un climat favorable psychologiquement, non pas à l'intérieur du pays mais pour un nouvel emprunt aux É-U.
La baisse était fictive dans le sens où elle se situait sur le terrain des marchandises taxées, laissant de côté plus de la moitié des marchandises sur le marché parallèle.
La baisse de 10 % a servi de transition à de nouvelles augmentations. Pendant qu'on faisait la baisse de 10 %, on baissait, sur le marché contrôlé, la quantité et la qualité de pain et de ravitaillement en général. Tout ne pouvait pas venir ensemble ; chaque chose en son temps en politique. Un tour de vis sur le ravitaillement et une démagogie déflationniste, puis un tour de vis sur les prix par des augmentations massives, en faisant la démagogie de la liberté du marché intérieur. Serrer toujours plus la vis, voilà le vrai et le seul plan possible du capitalisme français. Et c'est là qu'apparaît, sous son vrai jour, le "plan" Schumann : il n'a rien d'original, n'importe qui à sa place aurait pu le faire ; il s'agit tout simplement d'une nécessité de serrer la vis encore d'un tour.
Le degré de corruption atteint par le régime parlementaire est tel qu'aucun moyen n'est laissé dans l'ombre pour servir les buts politiques des partis intéressés.
Comme exemple, il suffit de citer tous les scandales : scandale du vin pour torpiller les socialistes, scandale Alamichel contre les staliniens, scandale Hardy contre la droite ; puis c'est de nouveau contre les staliniens, le scandale Roussy, au moment où ceux-ci entravent la politique du gouvernement par leurs grèves giratoires ; aujourd'hui, le Parti Socialiste - attaquant, sur tous les terrains, la droite et la gauche pour consolider la position du centre et la sienne propre -sort l'affaire du MAC- nouvelle "cagoule", qui se rapproche, en plus importante, de l'affaire du "complot des soutanes" - qui est dirigée contre la droite, de même que le dossier Clamamus du Parti Ouvrier Paysan Français est sorti pour "gêner" Cachin et derrière lui le parti stalinien.
Le jeu des rivalités internationales, opposant depuis la fin de la guerre bloc russe et bloc américain, trouvait la bourgeoisie française affaiblie, divisée et en retard sur l'option pour tel ou tel bloc. Dans toute l'Europe, la situation politique intérieure des pays vis-à-vis de la compétition russo-américaine se résume ainsi : ils sont occupés militairement par les russes, par les anglais ou par les américains. Pour la France, on lui laisse la liberté parce qu'on a besoin de sa situation intérieure comme indicateur de la température de la classe ouvrière qui, dans le reste de l'Europe, est directement embrigadée, de gré ou de force, sous les drapeaux de tel ou tel bloc. On a aussi besoin du représentant de la bourgeoisie française comme "Fou" dans les conférences des grandes puissances.
Depuis la "libération", l'évolution de la situation politique intérieure de la France subit donc directement l'influence des rapports internationaux, avec même une précision quasi mathématique :
Quand les staliniens participaient au gouvernement, ils étaient pour le relèvement rapide de la production par un effort stakhanoviste des masses. C'est à ce prix que la bourgeoisie les acceptait. Ils avaient donc, eux aussi, comme tout le monde, "leur plan". Tout ralentissement de la production et toute avarie dans le système de production -que la bourgeoisie avait remis, avec une joie cynique, entre leurs mains- faisaient hurler les staliniens que les sabotages étaient dus "aux trusts sans patrie", pour attaquer De Gaulle et le MRP, ou que l'effort de production n'était pas assez grand à cause du manque d'unité de la classe ouvrière, pour attaquer la SFIO et les "diviseurs" trotskistes ; et, quand un mécontentement même minime se faisait jour dans la classe ouvrière, ils n'avaient pas assez de colonnes dans leurs journaux pour contenir les injures et les attaques diffamatoires contre les "quelques agitateurs hitléro-trotskistes..." Pendant 2 ans, toute la presse stalinienne ne savait pas comment assaisonner toute cette salade de slogans participationnistes au gouvernement, de la même manière qu'aujourd'hui ils s'indignent de la misère de la classe ouvrière et de la politique "réactionnaire" d'un gouvernement auquel ils ne participent pas.
Dans la situation de misère et de décrépitude de la France, l'exploitation démagogique de la misère des masses est devenue une arme excellente entre les mains de politiciens tarés pour servir leurs buts politiques.
À l'époque de la participation des staliniens au gouvernement, la seule opposition conséquente était dirigée habilement par la SFIO, dont les rangs avaient besoin de se gonfler de clientèle ouvrière. C'est dans le sens de cette opposition - où il s'agissait pour la SFIO de faire baisser la presse, qu'avait acquise le PC après la "libération", dans la classe ouvrière - que des grèves, telle celle des PTT, ont été déclenchées par la minorité syndicaliste, réformiste de droite. La lourde machine syndicale bien sûr, même chez les "minoritaires" cégétistes, ne se mettait pas en branle comme cela ; il leur fallait, pour sanctionner une grève, même sous l'étiquette de lutte de la minorité "contre la direction", que cette grève leur tombe toute faite entre les mains. Il est aujourd'hui normal, pour les bureaucrates syndicaux, que les grèves se fassent "spontanément". Le temps où le syndicat travaillait dans les masses pour les rendre combatives et les éduquer est de l'histoire ancienne, d'un âge d'or du capitalisme. Maintenant, la situation de misère de la classe ouvrière crée un climat favorable à la démagogie sur "la grève spontanée". Cependant, il pourrait tout de même être dangereux pour l'État que des mouvements spontanés naissent et se placent spontanément, comme à Toulouse et à Lyon, sur le terrain même qui met l'État et sa politique de famine et de misère en difficulté.
Mais le syndicat peut dormir sur ses deux oreilles, les grèves "spontanées" - que des ouvriers, dans un état de misère et de famine croissantes, pourraient porter sur le terrain même de la famine et de la misère - sont ramenées, par les artisans de "la grève pour la grève" - anarchistes et trotskistes -, sur le terrain, sur le plan rêvé des syndicats étatisés : les revendications économiques dans le cadre corporatiste.
C'est ainsi que les grèves "spontanées" économiques sont servies toutes chaudes par les redresseurs de syndicats trotskistes et par la CNT anarchiste jusqu'aux oppositionnels socialistes ou autres (quand les staliniens détiennent les postes gouvernementaux dédiés à la production), et aux oppositionnels staliniens d'aujourd'hui avec leurs grèves "giratoires" contre le "glissement" par trop net... de la France vers le bloc américain.
De tout temps, la démagogie "gauchiste" a servi de soupape au mécontentement ouvrier, ce qui apporte à la bourgeoisie une aide féconde. C'est, dans ce sens, la seule utilité que les "oppositionnels-gauchistes" du PS et du PC peuvent avoir dans la société. Chacun de ces groupes joue un rôle politique bien déterminé et partage assidument le travail avec les autres, que ce soit les pivertistes de "Masses", avec leur 3ème front, dont le but est de venir en aide à l'impérialisme américain dans sa lutte idéologique contre le bloc russe, ou les trotskistes avec leur "échelle mobile" de revendications économiques et de "plans" qui les conduisent directement à la défense de l'URSS et à la lutte, par tous les moyens, contre son "encerclement" par l'impérialisme américain. La politique du moindre mal -qui permet de justifier, aujourd'hui comme hier, la lutte pour une fraction du capitalisme contre une autre et dans laquelle les anarchistes, comme les autres, ont trempé- les verra probablement, quoiqu'ils soient des pacifistes invétérés quand il n'y a pas de guerre, du côté de l'impérialisme américain, par haine du marxisme, du bolchevisme et du stalinisme ; tout cela, sous un vernis de mots, sous des torrents de verbalisme et de phraséologie révolutionnaires, comme jamais littérature révolutionnaire n'en a contenu.
Il est normal que le Parti Socialiste -qui paie un cher tribut en soutenant sans cesse l'État avec sa participation active aux gouvernements successifs et à la politique de rapprochement avec le bloc américain- ait besoin d'une gauche, comme celle de Pivert dans la Seine ou comme celle des JS, pour redorer son blason qui se ternit au gouvernement. Il est beaucoup moins conséquent pour les trotskistes de faire tant d'efforts pour noyauter cette "gauche" qui, à tout prendre, est aussi à gauche qu'eux.
Mais ici la lutte est âpre ; il s'agit de démontrer aux éléments combatifs que, dans la conjoncture internationale présente, il faut défendre l'impérialisme russe plutôt que l'impérialisme américain. Tout un tas de jeunes chefaillons, venus au mouvement ouvrier dans sa période de décomposition, font un marchandage honteux autour de quelques brins de "masses" qu'ils peuvent "remuer" ou "agiter", s'entre-noyautant pour finir par recruter quelques soldats de plus pour la cause de l'impérialisme que leur idéologie rejoint et défend.
La FFGC est à la remorque des trotskistes sur le programme des revendications économiques. Certes, on ne parle plus de montée révolutionnaire mais on vit d'espoir en ces grèves et en celles de demain ; et, pour les besoins d'un activisme qui n'est pas en rapport avec les forces réelles et qui cache un abandon du travail théorique des révolutionnaires marxistes tout en restant "en soi" et "pour soi" des révolutionnaires authentiques, on fait de la grève à la petite semaine.
Cependant, la situation internationale est suffisamment claire : le bloc américain et ses hommes, Trumann, Marshall, Attlee et Bevin, veulent acculer le bloc russe au pied du mur, en lui assenant des coups de plus en plus rapprochés, surtout depuis la conférence de Moscou. Aussitôt après le plan Marshall, destiné à acculer les russes dans leur véritable isolationnisme, c'est la formation du "Front de la liberté" ; et quand on parle de Front on sait ce que cela veut dire : le FRONT militaire n'est pas loin. En France, le bloc américain a ses hommes solidement assis au gouvernement et soutenus par l'ensemble de la bourgeoisie française : Bidault d'une part et le Parti Socialiste de l'autre - pilier (comme en Angleterre) de la politique américaine.
Les staliniens français se mettent, eux, en branle pour la riposte : c'est, au congrès de Strasbourg, les appels de Thorez dénonçant "le tournant à droite" du gouvernement et sa politique de vassalisation vis-à-vis du bloc américain, se posant en champion de l'indépendance française. Molotov -étant venu à la conférence de Paris sur le plan Marshall, au moment même du congrès stalinien, et laissant, pendant plusieurs jours, l'attitude de la Russie dans l'incertitude- fit faire au PC et à Thorez une gymnastique maladroite que la presse anti-stalinienne et anti-russe s'empressa de ridiculiser. Mais, aujourd'hui, le congrès est terminé, tout est rentré dans l'ordre. Les staliniens revendiquent une place plus grande au gouvernement que celle qui leur avait été accordée jusqu'ici. Ils veulent que la politique de la France soit indépendante et ne s'avilisse pas dans la participation à un bloc anti-russe ; et ils sont décidés à poursuivre leurs attaques contre le gouvernement.
Le Parti Socialiste, lui, consolide ses positions, comme nous l'avons vu, et se déclare prêt à la lutte après s'être assuré de l'appui de l'assemblée.
Cependant, dans la situation de misère généralisée et de famine grandissante en Europe, dans une situation internationale qui vient brusquement de s'éclaircir et de s'engager un peu plus, et cette fois définitivement, dans l'antagonisme russo-américain, la seule chance du prolétariat est de lutter contre cette famine et contre l'État capitaliste qui la perpétue, en se dégageant des contingences politiques et des pièges tendus par les bourgeoisies, leurs partis et sous-partis. Ceci n'est pas un programme révolutionnaire mais un terrain d'intérêts commun à tous les travailleurs et sans-travail, en dehors des frontières nationales, situant ces intérêts directement contre le capitalisme et son État ; c'est le seul terrain commun à toute la classe, sur lequel la bourgeoisie ne peut marchander, tergiverser, donner d'une main et reprendre deux fois plus de l'autre.
Les grèves économiques déclenchées de toute part, ces derniers temps en France, par les trotskistes, les anarchistes ou tout simplement par les staliniens eux-mêmes ont montré, avec suffisamment d'éclat, à quelles fins elles étaient utilisées. Les staliniens en font une arme d'intimidation contre le gouvernement ; le mécontentement dû à la misère et à la famine y trouve une soupape ; le gouvernement ne réagit pas, laisse trainer, tergiverse et finalement sanctionne une augmentation relative des salaires, ce qui lui permet de changer son fusil d'épaule et de passer de la politique de "baisse" à la politique de hausse des prix, c'est-à-dire de passer d'une manière de serrer la vis à une autre supérieure.
La victime éternelle, la classe ouvrière, use ses forces physiques et morales, ce qui permet à la bourgeoisie de préparer la 3ème tuerie mondiale en toute quiétude.
La situation dans laquelle se trouve le monde actuellement (et, en son sein, la situation de la France elle-même) ressemble, sur plus d'un point, à la situation de 1936-38 : une course vers la guerre et des grèves économiques au travers desquelles on use la classe ouvrière ; on l'entraîne progressivement et on la prépare à la guerre.
La seule différence réside dans l'état de famine et de misère dans lequel le capitalisme décadent doit maintenir les masses ouvrières de toute l'Europe, situation qui, sous ce rapport, est bien inférieure à celle de 1936-38. Et c'est de là seulement que peut surgir un sursaut de la classe ouvrière contre la guerre.
Mais c'est, déjà maintenant, bien tard et la situation internationale est bien engagée sans que nous ayons eu des mouvements sérieux en Allemagne, en Italie et en France. Il n'y a cependant pas de fatalisme dans l'Histoire ; il faut aussi bien se garder de verser dans un optimisme de commande que dans un pessimisme que la situation actuelle pourrait cependant justifier.
PHILIPPE
Après Moscou, où l'impossibilité d'entente entre les 2 blocs impérialistes s'était manifestée avec une vigueur insoupçonnée, nous avions raison de dire que les ponts étaient pratiquement coupés entre l'Amérique et l'URSS. Il ne s'agissait pas de rechercher les points de désaccord entre les 2 grands, car aucun compromis n'était possible sinon viable. Les intérêts étaient trop opposés et, au travers des projets et contre-projets présentés, on ne pouvait que saisir la volonté de l'Amérique d'entrer dans la zone d'influence russe et l'opposition farouche de la Russie pour relever "le rideau de fer" encore plus si ce n'est de l'étendre sur une bonne partie de l'Allemagne. Suite à l'échec de Moscou, il était ridicule de penser que la parole n'était plus à la diplomatie mais aux canons.
La stratégie diplomatique n'était pas arrivée à préparer le terrain à la stratégie militaire. L'Amérique ne faisait que voter l'aide à la Grèce et à la Turquie, le Japon lui-même n'était pas encore assez relevé économiquement. De son côté, la Russie devait arrêter net l'attraction américaine sur sa zone d'influence hongroise et bulgare. L'Autriche et l'Allemagne demeuraient des inconnus sur l'échiquier. Et c'est en rapport à cette impréparation politique de nombreux pays, à la nécessité de prise de possession physique du monde que les 2 grands lancent leur bataille diplomatique, dont Paris est la première phase.
La Russie se trouve dans l'obligation d'épurer sa zone d'influence de tout élément pro-américain. C'est le coup d'État en Hongrie -la tendance pro-occidentale est décimée, expatriée ou emprisonnée. C'est l'élimination de l'opposition en Bulgarie, la recrudescence de la guerre civile en Grèce et les victoires chèrement acquises par les troupes du Yunnan en Chine. C'est, en même temps, le resserrement des liens économiques entre la Russie et l'Europe orientale et centrale.
L'Amérique, prise de vitesse par la Russie, marquée par une plus forte dispersion dans son influence sur le monde, se trouvant intérieurement grippée dans son économie par une masse de capitaux morts -parce que ne trouvant pas où se placer avec toutes les garanties nécessaires- l'Amérique, disions-nous, lance l'offensive de la solidarité européenne, fait miroiter aux yeux d'une Europe affamée (y compris la Russie) les milliards de marchandises. C'est le plan Marshall.
Pour la Russie, la ficelle est grossière, mais il s'agit de convaincre du stratagème le monde, sinon une partie.
La conférence de Paris réunit les Trois ministres des Affaires étrangères. La partie est pourtant jouée d'avance et le bloc "occidental" doit résulter de l'échec de la conférence de Paris. Quant à la Russie, elle doit jouer habilement, pas tellement à Paris mais surtout après Paris pour retarder la formation du bloc occidental.
À la conférence des Trois, les 2 thèses en présence sont irréductibles ; et ce n'est pas un problème de procédure qui est en jeu mais la géographie économique de l'Europe.
La thèse franco-anglaise, camouflage de la thèse Marshall, recherche avant tout 2 objectifs :
1°) créer un courant d'échanges économiques inter-européens, permettant une interdépendance complète des différentes économies d'Europe ;
2°) devant l'insuffisance économique qui en résulterait, faire appel globalement à l'aide américaine, pas tellement pour une aide indifférenciée ou pour une supervision des différentes économies, mais surtout pour diriger, par une planification, les différentes économies particulières de l'Europe.
Le but à atteindre est clair : toute planification de l'économie européenne permet avant tout d'ébranler la position stratégique de la Russie dans sa zone d'influence, l'isolant totalement, surtout au point de vue économique ; la pénétration américaine suivrait automatiquement ; ce dernier point n'étant possible que si le premier est atteint.
La thèse russe se devait de parer ce double coup. Économiquement affaiblie, tributaire dans une grande mesure de l'économie mondiale, la Russie se doit de pratiquer une politique économique d'autarcie et d'accords économiques unilatéraux (emprunts anglais, américains et suédois) pour ne pas se laisser vassaliser. Son plan à Paris était le suivant :
1°) pas de planification de l'économie européenne ; le comité Marshall ne doit être qu'un service de réception de commandes ;
2°) chaque pays réclamera l'aide Marshall en ne tenant compte que de ses besoins particuliers, sans préjudice d'accords économiques particuliers.
En définitive, les liens inter-européens sont repoussés et le filet que l'on voulait jeter sur l'Europe pour tout ramasser d'un coup est déchiré.
L'incompatibilité des 2 thèses devait mener à l'échec. Le bloc occidental, si jamais il se constitue sur cet échec tout en exprimant une victoire politique des É-U, n'est qu'un pis-aller pour l'économie américaine. Il n'en demeure pas moins un danger assez grave pour la Russie. Aussi voit-on, dans les pays comme l'Italie et la France, les partis staliniens encourager et diriger une série de troubles sociaux en vue de réintégrer le gouvernement, pour amoindrir les effets de la solidarité du futur bloc occidental.
La conférence inter-européenne, que Mr Bevin et Mr Bidault ont pris sur eux de convoquer, ne présentera pas, nous le pensons, ce caractère net et tranchant de séparation de l'Europe en deux. Nous savons déjà que les satellites orientaux de la Russie n'y participeront pas. Cependant, la Tchécoslovaquie s'est prononcée, bien qu'avec des réserves, pour l'acceptation de l'invitation. Pourquoi ? Ce pays est, parmi les satellites russes, le plus sûr vassal. De plus, en contact constant, de par sa position géographique et industrielle, avec le reste de l'Europe, il est redevable aussi de l'économie extra-russe. Enfin, ce pays pourra très bien jouer le rôle d'observateur au profit de la Russie.
Les événements qui vont suivre la conférence de Paris ne précipiteront pas les jeux. La parole est encore aux prouesses et aux finasseries diplomatiques. La perspective de guerre, que nous rappelons à chaque article, n'est pas basée vulgairement sur une volonté de guerre des puissances impérialistes -conception bien simpliste et bien sentimentale-, mais uniquement sur l'irréduction des antagonismes impérialistes, malgré tous les efforts des Wallace, des Laski et autres vétérans de "la paix". La sentimentalité pacifiste bourgeoise se heurte chaque jour à l'absurdité de tous les compromis. Nous dirons même que ces compromis ne retardent en rien l'échéance de la guerre qui est devenue l'oxygène, le donneur de vie du système capitaliste. Ces compromis sont les premiers contacts de personnes qui doivent se prendre au cou. Et ceci est si vrai qu'il faut vraiment que les jeux soient bien clairs pour permettre à un Bevin de déclarer que, si la provocation continue, il est prêt à dire : "Assez !", et à passer aux actes "guerriers". Il n'y a pourtant pas de provocation, si ce n'est de la part du régime capitaliste qui redemande sa seule possibilité de vie : la guerre.
Si les impérialistes peuvent se permettre d'étaler leurs querelles au grand jour, c'est que la classe ouvrière se tait ou se laisse embrigader par l'impérialisme, qu'il soit russe ou américain. La situation internationale aura encore des hauts et des bas. Nous verrons et entendrons encore des petits-bourgeois pacifistes crier à "la détente" ou "au feu" alternativement. Mais la fin de cette situation ne se résoudra que dans la guerre, SI LA CLASSE OUVRIÈRE NE SORT PAS DE SA TORPEUR ET, DÉLAISSANT LES MANIFESTATIONS STÉRILES ET FATIGANTES DANS LESQUELLES LA POUSSENT LES PARTIS DITS OUVRIERS, NE SE MONTRE INDÉPENDANTE DANS SA LUTTE FAROUCHE CONTRE LA FAMINE ET LA GUERRE DE QUELQUE CÔTÉ QU'ELLES VIENNENT.
SADI
Certaines gens souffrent d'un sentiment d'infériorité, d'autres d'un sentiment de culpabilité, d'autres encore de la manie de persécution. Le trotskisme, lui, est affligé d'une maladie qu'on pourrait, faute de mieux, appeler "le défensisme". Toute l'histoire du trotskisme tourne autour de "la défense" de quelque chose. Et quand, par malheur, il arrive aux trotskistes des semaines creuses où ils ne trouvent rien ni personne à défendre, ils sont littéralement malades. On les reconnaît alors à leurs mines tristes et défaites, à leurs yeux hagards cherchant partout, comme le toxicomane, sa ration quotidienne de poison, une cause ou une victime dont ils pourraient bien prendre la défense.
Dieu merci, il existe une Russie qui a connu autrefois la révolution. Elle servira aux trotskistes à alimenter, jusqu'à la fin des jours, leur besoin de défense. Quoi qu'il advienne de la Russie, les trotskistes resteront inébranlablement pour "la défense de l'URSS", car ils ont trouvé dans la Russie une source inépuisable pouvant satisfaire leur vice "défensiste".
Mais il n'y a que les grandes défenses qui comptent. Pour remplir la vie du trotskisme, il lui faut en plus de la grande, éternelle, immortelle et inconditionnelle "défense de l'URSS" (qui est le fondement et la raison d'être du trotskisme) les menues "défenses... quotidiennes", la petite "défense journalière".
Le capitalisme dans sa phase de décadence déchaîne une destruction générale telle qu'en plus du prolétariat, victime de toujours du régime, la répression et le massacre se répercutent en se multipliant au sein même de la classe capitaliste. Hitler massacre les bourgeois républicains, Churchill et Trumann pendent et fusillent les Goering et Cie, Staline met d'accord tout le monde en massacrant les uns et les autres. Le chaos sanglant généralisé, le déchaînement d'une bestialité perfectionnée et d'un sadisme raffiné, inconnus jusque-là, sont la rançon immanquable de l'impossibilité du capitalisme de surmonter ses contradictions et de l'absence d'une volonté consciente du prolétariat de la faire dépérir. Que Dieu soit loué ! Quelle aubaine pour nos chercheurs de causes à défendre ! Nos trotskistes sont à l'aise. Chaque jour se présentent des occasions nouvelles à nos chevaliers modernes, leur permettant de manifester au grand jour leur généreuse nature de redresseurs de torts et de vengeurs d'offensés.
Qu'on jette donc un coup d'œil sur ce calendrier suggestif de l'Histoire du trotskisme.
- En automne 1935, l'Italie commence une campagne militaire contre l'Éthiopie. C'est incontestablement une guerre impérialiste de conquête coloniale opposant, d'un côté, un pays capitaliste avancé, l'Italie, à un pays arriéré, l'Éthiopie, économiquement et politiquement encore semi-féodal, de l'autre côté. L'Italie, c'est le régime de Mussolini ; l'Éthiopie, c'est le régime du Négus, le "Roi des rois". Mais la guerre italo-éthiopienne est encore plus qu'une simple guerre coloniale de type classique. C'est la préparation, le prélude à la guerre mondiale qui s'annonce. Mais les trotskistes n'ont pas besoin de voir si loin. Il leur suffit de savoir que Mussolini est "le méchant agresseur" du "pauvre royaume" du Négus pour prendre immédiatement la défense "inconditionnelle" de l'indépendance nationale de l'Éthiopie. Ah, mais comment ? Ils joindront leurs voix au chœur général (surtout le chœur du bloc "démocratique" anglo-saxon qui est en formation et qui se cherche encore) pour réclamer des sanctions internationales contre "l'agresseur fasciste". Plus défenseurs que quiconque, n'ayant sur ce point de leçons à recevoir de personne, ils blâmeront et dénonceront la défense, insuffisante à leur avis, de la part de la SDN et appelleront les ouvriers du monde à assurer la défense de l'Éthiopie du Négus. Il est vrai que la défense trotskiste n'a pas porté beaucoup de chance au Négus qui, malgré cette défense, a été battu. Mais on ne saurait, en toute justice, faire porter le poids de cette défaite sur leur dos, car, quand il s'agit de défense et même celle d'un Négus, les trotskistes ne chicanent pas. Ils sont là et bien là !
- En 1936, la guerre se déchaîne en Espagne. Sous forme de "guerre civile" interne, divisant la bourgeoisie espagnole en clan franquiste et clan républicain, se fait, avec la vie et le sang des ouvriers, la répétition générale en vue de la guerre mondiale imminente. Le gouvernement républicain-stalinien-anarchiste est dans une position d'infériorité militaire manifeste. Les trotskistes, naturellement, volent au secours de la République "en danger contre le fascisme". Une guerre ne peut évidemment se poursuivre en l'absence de combattants et sans matériel. Elle risque de s'arrêter. Effrayés par une telle perspective où il n'y aurait plus de question de défense, les trotskistes s'emploient de toutes leurs forces à recruter des combattants pour les Brigades internationales et se dépensent tant et plus pour l'envoi "des canons pour l'Espagne". Mais le gouvernement républicain, ce sont les Azana et les Negrin, les amis d'hier et de demain de Franco contre la classe ouvrière. Les trotskistes ne regardent pas de si près ! Ils ne marchandent pas leur aide. On est pour ou on est contre la "défense". Nous trotskistes, nous sommes des néo-défenseurs, un point c'est tout.
- En 1938, la guerre fait rage en Extrême-Orient. Le Japon attaque la Chine de Tchang kaï-chek. Ah, alors pas d'hésitation possible : "Tous, comme un seul homme, pour la défense de la Chine". Trotsky, lui-même, expliquera que ce n'est pas le moment de se rappeler le sanglant massacre de milliers et de milliers d'ouvriers à Shanghai et à Canton, par les armées de ce même Tchang Khaï-Tcheck, lors de la contre-révolution de 1927. Le gouvernement de Tchang Khaï-Tcheck a beau être un gouvernement capitaliste à la solde de l'impérialisme américain et qui, dans l'exploitation et la répression des ouvriers ne cède en rien au régime japonais, cela importe peu devant le principe supérieur de l'indépendance nationale. "Le prolétariat international mobilisé pour l'indépendance du capitalisme chinois" clamaient les trotskistes en 1938. Le capitalisme chinois reste toujours dépendant... de l'impérialisme yankee, mais le Japon a effectivement perdu la Chine et a été battu. Les trotskistes peuvent être contents. Au moins ont-ils réalisé la moitié de leur objectif. Il est vrai que cette victoire anti-japonaise[1] a coûté quelques dizaines de millions d'ouvriers massacrés, pendant 7 ans, sur tous les fronts du monde pendant la dernière guerre mondiale. Il est vrai que les ouvriers en Chine, comme partout ailleurs, continuent d'être exploités et massacrés chaque jour. Mais, est-ce que cela compte à côté de l'indépendance assurée (toute relative) de la Chine ?
- En 1939, l'Allemagne de Hitler attaque la Pologne. En avant pour la défense de la Pologne ! Mais voilà que "l'État ouvrier" russe attaque aussi la Pologne, fait de plus la guerre à la Finlande et arrache de force des territoires à la Roumanie. Cela embrouille un peu les cerveaux trotskistes qui, comme les staliniens, ne retrouvent complètement leur sens qu'après l'ouverture des hostilités entre la Russie et l'Allemagne. Alors, tout devient simple, trop simple, tragiquement simple. Pendant 5 ans, les trotskistes appelleront les prolétaires de tous les pays à se faire massacrer pour "la défense de l'URSS" et, par ricochet, tout ce qui est allié de l'URSS. Ils combattront le gouvernement de Vichy qui veut mettre au service de l'Allemagne l'empire colonial français et risque ainsi "son unité". Ils combattront Pétain et autres Kisling. Aux États-Unis, ils réclameront le contrôle de l'armée par les syndicats afin de mieux assurer la défense des États-Unis contre la menace du fascisme allemand. Ils seront de tous les maquis et de toutes les résistances, dans tous les pays. Ce sera la période de l'apogée de la "défense".
La guerre peut bien finir, mais le profond besoin de "défense" chez les trotskistes, lui, est infini. Les divers mouvements de nationalisme exaspéré, les soulèvements nationalistes bourgeois dans les colonies, autant d'expressions du chaos mondial qui a suivi la cessation officielle de la guerre -qui sont utilisés et fomentés, un peu partout, par les grandes puissances pour leurs intérêts impérialistes- continueront à fournir amplement matière à défendre aux trotskistes. Ce sont surtout les mouvements bourgeois coloniaux -où, sous les drapeaux de la "libération nationale" et de la "lutte contre l'impérialisme" (toute verbale), on continue de massacrer des dizaines de milliers de travailleurs- qui mettront le comble à l'exaltation de "défense" des trotskistes.
En Grèce, les deux blocs, russe et anglo-américain, s'affrontent pour la domination des Balkans, sous la couleur locale d'une guerre de partisans contre le gouvernement officiel, et les trotskistes sont dans la danse. "Bas les pattes devant la Grèce !" hurlaient-ils ; et ils annoncent, aux prolétaires, la bonne nouvelle de la constitution de Brigades internationales sur le territoire yougoslave du "libérateur" Tito, dans lesquelles ils invitent les ouvriers de France à s'embrigader pour libérer la Grèce.
Avec non moins d'enthousiasme, ils relatent leurs faits d'armes héroïques en Chine, dans les rangs de l'armée dite communiste, et qui a de communiste tout juste autant que le gouvernement russe de Staline, dont elle est d'ailleurs l'émanation. L'Indochine -où les massacres sont également bien organisés- sera une autre terre d'élection pour la "défense" trotskiste de "l'indépendance nationale du Vietnam". Avec le même élan généreux, les trotskistes soutiendront et défendront le parti national bourgeois du Destour en Tunisie, du parti national bourgeois PPA d'Algérie. Ils découvriront des vertus libératrices au MDRM, mouvement bourgeois nationaliste de Madagascar. L'arrestation, par leurs compères du gouvernement capitaliste français, des conseillers de la République et des députés de Madagascar met le comble à l'indignation des trotskistes. Chaque semaine, la "Vérité" est remplie de leurs appels à la défense des "pauvres" députés malgaches. "Libérez Ravoahanguy ! Libérez Raharivelo ! Libérez Roseta !" Les colonnes du journal seront insuffisantes pour contenir toutes les "défenses" qu'ont à mettre en avant les trotskistes : défense du parti stalinien menacé aux États-Unis ; défense du mouvement pan-arabe contre le sionisme colonisateur juif en Palestine et défense des enragés de la colonisation chauvine juive -les leaders terroristes de l'Irgoun- contre l'Angleterre ; défense des Jeunesses Socialistes contre le comité directeur de la SFIO ; défense de la SFIO contre le néo-socialiste Ramadier ; défense de la CGT contre ses chefs ; défense des "libertés..." contre les menaces "fascistes de De Gaulle ; défense de la Constitution contre la réaction ; défense du gouvernement PS-PC-CGT contre le MRP ; et, dominant le tout, DÉFENSE de la "pauvre" Russie de Staline, MENACÉE D'ENCERCLEMENT par les États-Unis.
Pauvres, pauvres trotskistes sur les frêles épaules de qui pèse la lourde charge de tant de "défenses".
Le 31 mai dernier s'est produit un événement quelque peu sensationnel : Abd el-Krim, le vieux chef de la révolte du Rif, brûlait la politesse au gouvernement français en s'évadant au cours de son transfert en France. Cette évasion fut préparée et exécutée avec la complicité du roi Farouk, qui lui a donné un asile, on peut le dire, royal et aussi avec l'indifférence bienveillante des États-Unis. La presse et le gouvernement français sont consternés. La situation de la France, dans ses colonies, n’est rien moins que sure pour y ajouter de nouvelles causes de troubles. Mais, plus qu'un danger réel, l'évasion d'Abd el-Krim est surtout un événement qui ridiculise la France dont le prestige, dans le monde, est déjà suffisamment ébranlé. Aussi comprend-on parfaitement les récriminations de toute la presse, se plaignant de l'abus de confiance d'Abd el-Krim envers le gouvernement démocratique français et s'évadant en dépit de sa parole d'honneur donnée.
"Événement formidable" pour nos trotskistes qui trépignent de joie et d'enthousiasme. La "Vérité" du 6 juin, sous le gros titre "Bravo Abd el-Krim", s'attendrit sur celui qui "... conduisit la lutte héroïque du peuple marocain" et d'expliquer la grandeur révolutionnaire de son geste. "Si vous aviez, écrit la "Vérité", trompé ces messieurs de l'État-major et du ministère des colonies, vous avez bien fait. Il faut savoir tromper la bourgeoisie, lui mentir, ruser avec elle, enseignait Lénine..." Voilà Abd el-Krim transformé en élève de Lénine, en attendant de devenir un membre d'honneur du comité exécutif de la IVème Internationale.
Les trotskistes assurent au "vieux lutteur riffain qui, comme par le passé, veut l'indépendance de son pays" que "... aussi longtemps qu'Abd el-Krim se battra, tous les communistes du monde lui prêteront aide et assistance". Et de conclure : "Ce qu'hier disaient les staliniens, nous autres trotskistes le répétons aujourd'hui."
En effet, en effet, on ne pouvait mieux le dire !
Nous ne reprocherons pas aux trotskistes de "répéter aujourd'hui ce que les staliniens disaient hier" et de faire ce que les staliniens ont toujours fait. Nous ne disputerons pas davantage aux trotskistes de "défendre" ceux qu'ils veulent défendre. Ils sont tout à fait dans leur rôle.
Mais qu'il nous soit permis d'exprimer un souhait, un unique souhait. Mon Dieu ! Pourvu que le besoin de "défense" des trotskistes ne se porte pas un jour sur le prolétariat. Car, avec cette sorte de défense, le prolétariat ne se relèvera jamais.
L'expérience du stalinisme lui suffit amplement.
MARC
[1] Lire, par exemple, dans l'article "La lutte héroïque des trotskistes chinois" de la "Vérité" du 20/06//47 : ... Dans la province de Chantoung, nos camarades devinrent les meilleurs combattants de guérillas... Dans la province de Kiangsi... les trotskistes sont salués par les staliniens comme "... les plus loyaux combattants anti-japonais..." etc.
Un camarade trotskiste, auteur d'un article dans le bulletin "La voix des travailleurs", explique la nécessité actuelle de création d'un syndicat autonome qu'il considère comme la forme d'organisation correspondant aux conditions actuelles. Il pense que le combat révolutionnaire présent doit être mené sous l'impulsion des éléments les plus actifs de la classe ouvrière réunis dans cet organisme. Cette décision de l'Union Communiste, prise en fonction de l'attitude des ouvriers de l'usine Renault, marque-t-elle un pas en avant dans l'interprétation et l'action politiques de ce groupement, et notamment sur le terrain pratique de la lutte de classe ?
Il suffirait, pour répondre à cette question, de souligner que le bulletin incriminé était, lors de la grève, l'organe de la minorité "active" de la CGT et qu'il avait pour mission le "redressement" de celle-ci. Mais entrons dans le vif du sujet. Tout d'abord, nous affirmons que cette décision est une erreur. Elle ne peut que porter un grave préjudice à l'intérêt du mouvement ouvrier. C'est la confirmation, une fois de plus, de la caducité de la méthode (et des moyens) employée par les trotskistes de toutes catégories ; et aussi de toute la tactique de la 3ème Internationale dont ils sont les héritiers. Aujourd'hui, en 1947, il nous faut revenir sur le sujet.
Chez Renault, comme ailleurs, les camarillas trotskistes ont pris pour habitude d'user d'une formule quasi magique, s'inspirant d'un principe selon lequel les travailleurs parviendront à saisir les problèmes politiques de classe par leurs seules luttes quotidiennes. Cette formule se complète, dans la conception trotskiste, par l'idée toute gratuite que lorsque les travailleurs revendiquent des améliorations d'ordre économique, ils font inévitablement l'expérience bénéfique de ce qu'est la gestion d'un gouvernement bourgeois. Le résultat de cet enseignement se traduirait par une volonté consciente et plus accrue de destruction du régime capitaliste.
Or, nous disons : "De quelle valeur sont ces revendications d'ordre économique ? Et nous répondons : "Elles n'expriment en réalité qu'une fausse compréhension de la lutte de classe. Elles ne sont que des marchandages normaux dans l'économie capitaliste elle-même. En dernière analyse, elles ne font que contribuer au maintien de son régime."
D'après cette critique, on est amené à se demander quels sont les moyens susceptibles de faire comprendre à la classe ouvrière les rapports qu'elle doit établir entre la lutte quotidienne pour sa condition économique et son but politique et social. Le prolétariat a conscience, quoiqu'imparfaitement, des abus dont il est l'objet ; mais ce dont il n'a pas conscience, c'est de l'état de ce régime et de sa propre situation au sein de celui-ci. Or les modes de combat que peut revêtir la lutte de classe ne sont que les différentes formes des moyens qui correspondent au conditionnement et à la conjoncture d'un moment donné.
Les objectifs immédiats peuvent varier mais, en aucun cas, ils ne doivent marquer une régression (absolue ou relative) quant à l'éducation de la classe ouvrière. Par l'expérience et l'enseignement de chaque conflit social, l'avant-garde doit se retrouver un peu plus instruite, la classe ouvrière un peu plus éduquée. Aussi elles doivent y avoir puisé plus d'ardeur et de courage. Toute action de lutte doit tendre à faire progresser le prolétariat tout entier sur l'unique itinéraire de la révolution socialiste.
Tel n'est pas, assurément, le résultat de la grève à Renault. Car, il faut le dire, elle a été une défaite ; non, comme l'affirment les trotskistes, une semi-victoire ou une semi-défaite (selon l'une ou l'autre organisation). En réalité, la dépression et l'épuisement en sont les signes.
Il est facile et commode d'en rejeter les torts sur les bonzes de la CGT à l'aide d'une éthique sentimentale ; par contre, il serait difficile et gênant d'en accepter les raisons quelles qu'elles soient à l'aide d'une critique exacte. Mais l'autocritique, de même que l'étude théorique, n'est pas dans la capacité et dans le goût des trotskistes.
On peut en dire de même de la grève à la SNCF, dont l'origine et le contrôle ont constamment été assurés par lesdits bonzes de la CGT. Là, à partir de motifs valables, la surenchère stalinienne n'a pas craint de s'exercer, fortifiée par la leçon Renault. Les possibilités démagogiques, jouissant de d'autant plus de marge de manœuvre que s'élaborait, par ailleurs, le fameux projet financier Schumann.
Assuré d'aussi avantageuses perspectives en matière de politique ouvrière, le tandem gouvernement-CGT affirme et accuse encore celle-ci dans la grève Citroën. Ici, situation plus grave encore, le personnel ouvrier de l'usine se trouve acculé à la famine. La CGT contrôle et le gouvernement surveille ; les ouvriers font chèrement les frais du différend stalino-gouvernemental au profit de l'exploitation capitaliste en général.
Cette situation d'aujourd'hui était la conjoncture d'hier au moment de la grève de Renault et des mouvements de Lyon et de Toulouse, seules manifestations effectives de lutte de classe. Il s'agissait de les encourager sur le terrain sur lequel ils s'étaient engagés, le terrain social.
En effet, des mouvements partant dès le début (ou s'orientant dans un second temps) sur le seul terrain économique sont obligatoirement destinés à l'échec. Au stade actuel du régime capitaliste, la satisfaction des revendications économiques s'avère pratiquement impossible de sorte que, si celles-ci sont octroyées, ce n'est que dans la certitude qu'elles seront résorbées immédiatement. La seule possibilité dont dispose le prolétariat est de porter la lutte sur un plan différent, sur le plan social, champ plus large et plus général englobant l'économique, le dépassant, le conditionnant, le situant tout à la fois. Par le fait même de l'agrandissement de son champ d'action et de l'accession à un niveau de lutte supérieur, il peut alors compléter l'insuffisance de ces revendications strictement économiques, permettre une obtention plus rapide de celles-ci passées en seconde zone, les préserver au maximum. Les revendications sociales (rapports avec l'Administration en matière de ravitaillement par exemple) sont actuellement les prétentions de base pouvant apporter à la fois des améliorations immédiates d'un certain intérêt, la protection des revendications et plus encore. Nous faisons maintenant allusion à l'aspect psycho-idéologique de ces mouvements (...) dans un tel sens. Ils satisfont un critère énoncé ci-dessus, à savoir qu'ils engagent le prolétariat sur le véritable chemin de la révolution socialiste, le faisant spirituellement progresser, lui donnant conscience de sa capacité révolutionnaire, créant un rapport de forces entre celui-ci et l'État bourgeois favorable à des opérations ultérieures, influençant par leur efficacité et leur audace au mieux le restant du prolétariat et permettant à l'avant-garde de dégager les directives révolutionnaires du lendemain.
Ces principes de base, tout trotskiste, quel qu'il soit, les ignore ; ils s'inspirent pourtant directement, de la façon la plus orthodoxe, de la doctrine marxiste dont ils ne sont que l'expression contemporaine.
La stratégie et la tactique des trotskistes en général en face des conflits sociaux actuels ne sont que la conséquence et la transposition, dans le domaine de l'action pratique, de leur interprétation du plan politique, social et économique de la situation actuelle. À leur avis, cette situation évolue, depuis la "libération", dans le sens le plus satisfaisant (malgré le caractère coriace de la réaction évidemment) ; elle s'acheminerait lentement mais surement vers la révolution, comme ça, sans en avoir l'air. S'il y a autant d'espoir, il est sans doute permis d'espérer que l'éventualité de la prochaine guerre n'est que chimère ou que, tout au plus, elle ne pourrait que commencer.
Quant à nous, telle n'est pas notre opinion. Nous pensons, au contraire, qu'il n'y a pas lieu d'être autant optimiste, que dans l'ensemble, surtout après l'échec des mouvements intéressants, la situation de la classe ouvrière n'est pas brillante, qu'en un mot elle traverse une grave période de dépression, que justement, dans le profond bourbier dans lequel elle s'enlise chaque jour davantage, les chances d'actions révolutionnaires s'évanouissent les unes après les autres.
C'est pourquoi il nous apparaît, dans cette extraordinaire confusion, que l'œuvre à accomplir ne supporte aucune comparaison antérieure à d'autres crises. En conséquence, le mouvement ouvrier doit s'adapter à cet état de choses tant dans son action que dans son organisation. De nouveaux moyens et de nouveaux modes doivent succéder aux anciens qui se trouvent périmés, en deçà de la situation actuelle du mouvement ouvrier. Si la lutte économique aujourd'hui ne peut qu'enliser tout mouvement de la classe dans des palabres ministérielles, le syndicat devient, parce qu'il exprime cette lutte, un organisme de confusion et de collaboration de classe. Et ceci s'applique aussi bien à la CGT qu'à tout syndicat autonome, même s'il naît d'une réaction contre la bureaucratie de la CGT.
RENARD
On connaît la vieille et éternelle discussion sur la fin et les moyens. On a pas mal abusé de cette soi-disant opposition. Toute une littérature ennuyeusement moralisante -où les écrivains bien-pensants à la Koestler étalent leur vertu offensée- s'emploie à embrouiller encore davantage les données de ce problème. En réalité, il n'y a pas et il n'y a jamais eu d'opposition de nature entre fin et moyens. Les moyens ne sont et ne peuvent être que des moments, des étapes d'une fin, tout comme une fin détermine, comporte et implique des moyens appropriés. La fin n'est pas un point placé au bout de la ligne, existant "en soi", indépendant et isolé mais elle est une orientation que se donnent les hommes et les classes. Ce que l'on nomme les buts ne sont que des points de repère fixés par les hommes, échelonnés sur la route du développement social que les hommes parcourent. Il est arrivé souvent dans l'Histoire que les hommes aboutissent à des résultats contraires à ceux qu'ils s'étaient fixés ou croyaient atteindre. Cela n'était cependant pas le fait des moyens employés mais un fait inhérent à une réalité mal comprise ou mal connue par les hommes qui s'imposait à eux, et dans laquelle ils évoluaient tout en croyant aller dans un autre sens.
Le problème est donc de savoir si la fin, le sens dans lequel un groupe social ou les classes croient se diriger correspond bien au sens vers lequel ils évoluent réellement ; tandis que l'opposition supposée entre la fin et les moyens, comme deux entités séparées attribuant au mauvais choix des moyens l'échec de la fin, est en réalité un faux problème.
En posant le point d'interrogation sur les méthodes pratiquées par un courant politique, nous n'entendons pas examiner si ces méthodes sont bonnes ou mauvaises d'un point de vue de morale abstraite, "en soi". De tels critères n'existent pas. Mais, connaissant la corrélation étroite existant entre les buts réels et les méthodes, nous sommes en droit de déceler dans ces dernières -qui sont une réalité tangible et directement vérifiable- les buts réels dont elles sont la manifestation concrète.
Il se peut que l'examen attentif de ces méthodes nous révèle que le groupe en question est en train de réaliser des buts dont il n'a pas conscience et qui sont en contradiction avec les buts qu'il affiche. Nous rejetons ou acceptons alors les méthodes, non "en soi", mais en fonction du programme et du but dont elles émanent et qu'elles réalisent.
Le socialisme est avant tout un système social rendu possible et nécessaire par l'évolution historique. En cela, le socialisme est, comme tous les autres systèmes sociaux par lesquels est passée l'Humanité, un fait déterminé par le degré de développement des forces productives. Mais, ce qui a fait la différence fondamentale entre le socialisme et les autres systèmes sociaux dans leur réalisation, c'est qu'en plus de sa nature déterminée qui le rend possible et nécessaire, le socialisme ne peut devenir réalité qu'en tant qu'acte conscient. Quand on étudie l'Histoire sociale de l'humanité, on constate que le passage d'un système à un autre a été essentiellement le produit des forces économiques se développant, se heurtant, s'éliminant et se dépassant. Et s'il est exact que l'Histoire a été faite par les hommes, il n'en est pas moins exact que les hommes n'avaient pas conscience de l'Histoire qu'ils faisaient et vers quoi ils s'acheminaient. Cela ne signifie pas que l'Histoire a suivi on ne sait quel fatalisme, indépendamment de l'action des hommes, mais seulement que les hommes, dans leur action et leur lutte et notamment la lutte de classes, ont été aveuglément dominés par le développement contradictoire de leur propre production.
Ce qui suffisait pour passer de l'esclavage au féodalisme et de ce dernier au capitalisme ne suffit pas pour l'instauration de la société socialiste. Car, contrairement aux autres systèmes -tous basées sur la propriété privée, le privilège de classe et l'exploitation de l'homme- qui trouvent leur fondement dans l'ancienne société et se développent en son sein jusqu'à la résorber et se substituer à elle, le socialisme -qui est la négation de tout privilège et de toute exploitation- ne peut trouver, lui, aucune possibilité économique au sein du capitalisme. Le capitalisme ne fait que rendre possible et nécessaire le socialisme. Possible par le développement de forces productives qu'il a assuré. Nécessaire par les contradictions qu'il a développées.
LA NÉCESSITÉ DU SOCIALISME N'EST DONC PAS LA RÉSULTANTE D'UNE COMPÉTITION ENTRE FORCES ÉCONOMIQUES AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ CAPITALISTE ET ABOUTISSANT AU TRIOMPHE DE L'ÉCONOMIE SOCIALISTE, COMME CELA FUT LE CAS DU CAPITALISME AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ FÉODALE.
Le capitalisme ne développe donc que la nécessité de sa propre disparition. Le socialisme, en tant que réalité économique, ne commence qu'après la destruction du capitalisme et ne peut se réaliser qu'en tant qu'acte réfléchi, conscient de sa finalité.
Le passage au socialisme représente, dans l'Histoire humaine, un saut révolutionnaire d'une importance comparable au passage de l'animal à l'homme dans l'Histoire universelle. C'est le saut de la nécessité à la liberté, de l'homme soumis et dominé par les forces aveugles de la nature et de la production à l'homme libéré, dominant et soumettant ces forces à sa volonté et devenu maître de sa destinée, de l'Être à la Conscience.
SI SOCIALISME ET CONSCIENCE SOCIALISTE SONT DES TERMES INSÉPARABLES DANS LEUR CONTENU, LE SOCIALISME NE PEUT ÊTRE APPORTÉ COMME UN GÉNÉREUX DON À "L'HUMANITÉ SOUFFRANTE" NI PAR "LES LOIS DE LA NATURE", NI PAR DES COEURS GÉNÉREUX, NI PAR DES PRECHES RELIGIEUX D'ILLUMINÉS, NI PAR DES MINORITÉS IDÉALISTES AGISSANTES ACCOMPLISSANT LE TRAVAIL RÉVOLUTIONNAIRE À LA PLACE ET POUR LE COMPTE DE LA CLASSE OUVRIÈRE.
L'erreur commune au Blanquisme d'avant la Commune de Paris et à l'anarcho-syndicalisme d'avant la guerre de 1914, qui était à la base de leur idéalisme et de leur action révolutionnaire, consistait dans leur croyance en une prise de pouvoir accomplie par une minorité décidée et agissante, ce qui devait être le fait de l'action consciente de la grande majorité de la classe. C'est pourquoi toute leur action n'a jamais dépassé le niveau du complot ou des actions directes limitées au plan économique, et n'a jamais pu atteindre le niveau d'une révolution sociale comme celle dirigée par les bolcheviks en 1917.
La révolution sociale n'est pas un repas préparé par des cuisiniers spécialistes qui, une fois la cuisson achevée, invitent le prolétariat à mettre les pieds sous la table et à le consommer. La phrase de Marx : "L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes" n'est pas un slogan sentimental. Elle contient cette vérité profonde que l'émancipation des travailleurs, c'est-à-dire l'édification de la société socialiste, ne peut être accomplie que par les masses intéressées elles-mêmes, prenant conscience de la possibilité et de la nécessité de cette émancipation et la réalisant pratiquement. Cette idée, Marx l'a sans cesse répété. Posant la question : "Quelle est la position des communistes par rapport à l'ensemble des prolétaires ?" ("Manifeste communiste"), Marx répond : "Ils ne proclament des principes sectaires sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier. (...) Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent du prolétariat en général."
Marx n'a jamais fait cette distinction entre communistes et prolétaires, équivalente à la distinction entre acteurs et spectateurs qu'on voudrait lui attribuer. Les anarchistes l'ont grossièrement calomnié en le présentant comme voulant utiliser l'action des masses pour asseoir l'autorité de "l'élite communiste" aux intérêts distincts de ceux de la classe. Les "trop fidèles" élèves "marxistes" n'ont pas moins déformé sa pensée, en prétendant substituer à l'action consciente des masses l'action d'un groupe, d'une élite, d'un parti agissant "pour le compte" de la classe. La seule distinction qui existe entre les communistes et l'ensemble de la classe ouvrière, Marx la formule ainsi :
d'où
Bien des parties du "Manifeste communiste" (écrit il y a un siècle) ont vieilli, mais cette double idée exprimée par Marx -d'une part que la révolution socialiste ne peut être qu'une lutte de toute la classe et d'autre part que les communistes n'ont d'autre tâche que d'animer cette lutte du prolétariat, en le rendant conscient "des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien"- reste plus que jamais vivante et d'actualité.
CETTE IDÉE EST À LA BASE DE NOTRE CONCEPTION DE LA RÉVOLUTION SOCIALISTE ET DU RAPPORT DE L'ORGANISATION RÉVOLUTIONNAIRE AVEC LA CLASSE.
SEULE L'ORGANISATION QUI, PAR SON ACTION ET SES MÉTHODES, ASSURE ET DÉVELOPPE LA PRISE DE CONSCIENCE DU PROLÉTARIAT DE SON RÔLE HISTORIQUE DE CLASSE, SEULE CETTE ORGANISATION EST EN RÉALITÉ UNE ORGANISATION RÉVOLUTIONNAIRE. SEULE ELLE OEUVRE, SOUS SES DIFFÉRENTES FORMES, POUR LE DÉCLENCHEMENT DE LA RÉVOLUTION ET POUR L'ÉDIFICATION DE LA SOCIÉTÉ SOCIALISTE.
PAR CONTRE, TOUTE ENTRAVE APPORTÉE PAR UNE ORGANISATION À LA PRISE DE CONSCIENCE DU PROLÉTARIAT, ET CELA QUELLES QUE SOIENT PAR AILLEURS LES AFFIRMATIONS VERBALES DE SES BUTS ET DE SES INTENTIONS, FAIT EN RÉALITÉ DE CELLE-CI, "EN SOI", UNE ENTRAVE À L'ÉMANCIPATION DE LA CLASSE ET UNE FORCE AGISSANTE CONTRE LE SOCIALISME.
L'élévation de la conscience de la classe est le critère fondamental de notre conception du parti, de ses buts et de ses méthodes ; et c'est constamment en fonction de ce critère que nous examinons l'actualité et les méthodes des divers groupes et courants se revendiquant de la classe ouvrière.
Pour revenir à la GCI, en général, et au PCI d'Italie, en particulier, nous préciserons que, pour l'instant, nous ne nous fixons pas pour objectif l'examen de leurs positions politiques (ce que nous avons fait dans d'autres articles et sur lesquelles nous reviendrons à l'avenir) mais uniquement l'examen de leurs méthodes ou, plus généralement, de leurs conceptions de l'organisation révolutionnaire et de ses rapports avec la classe. En faisant ainsi et, d'une manière concrète, sur la base d'exemples précis, nous pourrons faire toucher du doigt le mal profond qui les ronge et qui constitue une des raisons de nos divergences profondes avec eux. Nous parlerons surtout du PCI d'Italie parce que, en tant que colonne dorsale de la GCI par son rayon d'action et par sa force idéologique, il permet de saisir au vif la traduction pratique, la réalisation des conceptions qui sont les siennes.
On pourrait évidemment aussi citer des exemples de la FFGC, mais cela n'apportera pas grand-chose. D'abord parce que celle-ci est plutôt une caricature, copiée sur le modèle du PCI d'Italie, qu'une organisation avec des conceptions propres ; ensuite parce que la FFGC est un conglomérat de diverses tendances, un amalgame éclectique allant de l'opportunisme caractérisé à l'intransigeance verbale et dont les éléments d'union sont la prétention arrogante et l'ignorance grossière, le tout traduit par un sectarisme non tolérant et ultimatiste en matière d'organisation.
(À suivre)
MARCOU
"Matérialisme et empiriocriticisme", tel est le titre du livre de Lénine. Ceci nous contraint à parler ici de l'œuvre du philosophe zurichois, Avenarius. C'est lui qui a créé le mot d'empiriocriticisme pour désigner sa propre théorie, qui en bien des points s'apparente aux idées de Mach. À l'origine son point de départ a été idéaliste, mais, par la suite, dans son œuvre principale : "Critique de l'expérience pure", il adopte un point de vue plus empirique, il part de l'expérience la plus simple et recherche ensuite soigneusement ce qu'il y a de certain dans cette expérience et examine enfin avec esprit critique tout ce que les hommes ont supposé sur le monde et sur eux-mêmes, à quelles conclusions ils sont parvenus, et parmi ces conclusions celles qui sont justifiées et celles qui ne le sont pas.
Dans la conception naturelle du monde, explique Avenarius, je trouve ce qui suit. Je me trouve moi-même avec mes idées et mes sentiments (Gefühlen) au sein du monde environnant : le milieu. À ce milieu appartiennent aussi mes semblables qui parlent et agissent comme moi et que, par conséquent, je considère comme étant de même nature que moi-même. En réalité ceci veut dire que j'interprète les mouvements et les sons des autres hommes comme ayant une signification analogue à colle des miens. Ceci n'est pas un fait d'expérience strict mais une hypothèse -hypothèse toutefois indispensable et sans laquelle l'homme ne peut parvenir qu'à une conception du monde irrationnelle et trompeuse. C'est là l'hypothèse empiriocritique fondamentale, celle de l'égalité humaine. Voici comment se présente «mon» univers. Tout d'abord, il y a mes affirmations -par exemple : je vois et je touche un arbre-, c'est ce que j'appelle une perception. Je retrouve cet arbre toujours au même endroit et je peux en donner une description objective dans l'espace, indépendamment de ma présence, c'est ce que j'appelle le monde extérieur. En outre, je possède des souvenirs (que j'appelle images, représentations (Vorstellungen)) qui dans une certaine mesure ressemblent à mes observations. Il y a ensuite mes semblables qui appartiennent aussi au monde extérieur. En troisième lieu, j'ai les témoignages de ces semblables sur ce même monde extérieur : ils me parlent de l'arbre qu'ils voient eux aussi et ce qu'ils m'en disent est visiblement relié au monde extérieur. Jusqu'à ce point, tout est simple et naturel. Rien n'existe en plus qui puisse donner naissance à des pensées, ni dans les corps ni dans l'âme, ni dans le monde extérieur ni dans le monde intérieur.
Pourtant, je dis : mon univers est l'objet de l'observation d'un de mes semblables qui est porteur de cette perception, celle-ci devenant une part de lui-même. J'affirme qu'elle est en lui au même titre que d'autres expériences, sentiments, pensées, ou volontés dont j'ai connaissance par son témoignage. J'affirme qu'il a une «sensation» de l'arbre, qu'il se fait une «représentation» de l'arbre. Mais la «sensation», la «représentation» d'une autre personne je ne peux les percevoir, elles n'existent pas dans le monde de mes expériences. Ainsi, j'ai introduit quelque chose de nouveau, tout à fait étranger à mes observations, que je ne serai jamais en mesure d'éprouver directement et qui est de toute autre nature que ce qui existait jusque-là. Mes semblables possèdent donc un monde extérieur qu'ils perçoivent et qu'ils peuvent reconnaître, et un monde intérieur composé de leurs perceptions, de leurs sentiments et de ce qu'ils ont appris. Et, puisque je me trouve dans la même situation envers eux qu'eux envers moi, je possède moi aussi un monde intérieur de perceptions, et de sentiments auquel s'oppose le milieu, ce que j'appelle le monde extérieur, que j'observe et que j'apprends à connaître. Avenarius appelle ce processus l'introjection. Cette introjection représente l'introduction à l'intérieur de l'homme de quelque chose qui n'existait pas dans la première conception purement empirique du monde.
L'introjection provoque un clivage du monde. C'est la chute philosophique dans le péché. Avant cette chute, l'homme se trouvait dans l'état d'innocence philosophique. Pour lui, le monde était simple, unifié tel que ses sens le lui présentaient. Il ne distinguait pas encore le corps de l'âme, l'esprit de la matière, le bien du mal. L'introjection a créé le dualisme et tous les problèmes et contradictions qu'il entraîne. Examinons-en les conséquences aux premiers stades de la civilisation. Utilisant son expérience du mouvement et des sons, l'homme pratique alors l'introjection non seulement chez ses semblables mais aussi chez les animaux, les arbres, etc. C'est l'animisme. Lorsqu'un homme dort, il ne tient aucune conversation ; lorsqu'il se réveille, il se met à raconter qu'il était ailleurs. On en conclut qu'une partie de son être est restée ici tandis qu'une autre partie a temporairement quitté son corps. Si cette seconde partie ne revient jamais, la première finit par pourrir et disparaître. Mais l'autre peut apparaître dans les rêves, sous forme d'un spectre. On en déduit que l'homme se compose d'un corps mortel et d'un esprit immortel. L'arbre abrite également un esprit immortel, tout comme le ciel. Dans un stade supérieur de civilisation, l'homme perd ce commerce direct avec les esprits. Ce qui est alors objet d'expérience c'est le monde sensible, le monde extérieur ; le monde spirituel, intérieur, est considéré comme transcendant, au-delà des sens.
Dans ce bref résumé des conceptions de Avenarius nous avons omis quelque chose qui n'est pas indispensable à la compréhension, mais qui, de son point de vue, est un maillon essentiel dans l'enchaînement logique du raisonnement. Dans ses déclarations, mon semblable ne fait pas seulement état de sa propre personne et de son propre corps, mais il fait une place particulière à certaines parties de son corps : son cerveau, son système nerveux. Alors, dit Avenarius, trois relations existent au sein de mon expérience : une première relation entre les déclarations de mon semblable et le monde extérieur, une seconde entre le monde extérieur et son cerveau, une troisième entre son cerveau et ses déclarations. La deuxième relation appartient au domaine de la physique et est justiciable de la conservation de l'énergie ; les deux autres relèvent de la logique.
Avenarius procède ensuite à la critique de l'introjection et à son rejet. Les mouvements de mon semblable et les sons qu'il émet sont (du point de vue de son expérience) reliés au monde extérieur et à celui des pensées. Mais c'est là un résultat de ma propre expérience. Si j'introduis tout cela en lui, c'est dans son cerveau que je le mets. Son cerveau contient des idées et des images ; la pensée est une partie, une propriété du cerveau. Mais aucune dissection anatomique ne permet de le prouver. Ni moi, ni aucun de mes semblables :
L'homme peut dire à juste raison : j'ai un cerveau, c'est-à-dire le cerveau fait partie de «mon moi» au même titre que mon corps, mon langage, mes pensées. Il a tout autant le droit de dire : j'ai des pensées, c'est-à-dire que dans la totalité que j'appelle «moi» se trouvent également les pensées. Mais il n'en résulte aucunement que le cerveau «possède» les pensées :
Cette énumération imposante montre pourquoi il a été nécessaire de faire intervenir le cerveau. Avenarius n'a rien à objecter au fait que j'introduise chez mon semblable des caractères que je qualifie de spirituels : "La pensée est bien une pensée de mon «moi»". Mais si j'y ajoute le cerveau, alors la pensée ne peut qu'être localisée dans le cerveau. Pourtant, fait remarquer Avenarius, ni le scalpel ni le microscope ne révèlent rien de «spirituel» dans cet organe. À cette démonstration simpliste, il en joint une nouvelle : introjection signifie en fait que, par la pensée, je me mets à la place de mon semblable, que je raisonne de son point de vue, et qu'ainsi je combine ma pensée à son cerveau. Mais ceci est du domaine de l'imagination, et ne peut être réalisé dans la pratique. Ces dissertations et bien d'autres (p.e. des paragraphes 126 à 129) sont plutôt artificielles, formelles et peu convaincantes. Et elles doivent servir de base à tout un système philosophique ! Ce qui reste le plus important c'est le phénomène de l'introjection, celui où j'introduis chez mon semblable ce que je connais par mon expérience personnelle, et que ce processus crée en fait un deuxième monde imaginaire (le monde de mon semblable), d'une tout autre nature que le mien, inaccessible à mon expérience, même si ces deux mondes se correspondent point par point. Il est absolument indispensable que j'introduise ce nouveau monde, mais ceci revient à en créer deux et même en fait des millions qui ne me sont pas directement accessibles, qui ne peuvent faire partie du monde de mon expérience.
Avenarius se met alors à développer une conception générale du monde qui soit exempte de l'introjection, qui ne s'appuie que sur les données de l'expérience individuelle directe :
Chacune de ces unités se dissout dans une pluralité d'«éléments» et de «caractères». Ce qu'on appelle le moi est aussi une donnée immédiate. Ce n'est pas moi qui trouve l'arbre, mais plutôt le moi et l'arbre qui se trouvent là simultanément. Chaque expérience implique également le moi et le milieu, qui jouent un rôle différent l'un vis-à-vis de l'autre. Avenarius les appelle respectivement terme central (Zentralglied) et contre-terme (Gegenglied). Dans son exposition, il croit nécessaire d'introduire un système spécial de noms, de lettres, de chiffres, d'expressions algébriques. L'intention en est louable : il ne veut pas se laisser détourner de son raisonnement par les associations instinctives de significations liées au langage quotidien. Mais le résultat n'est qu'une apparence de profondeur de pensée, au sein d'une terminologie abstruse, qui exige une retraduction dans le langage ordinaire si l'on veut parvenir à comprendre le texte : comme on le voit, cet état de fait peut conduire à de nombreuses erreurs d'interprétation. Son argumentation, qui dans sa formulation personnelle est tout à fait compliquée et obscure, peut être résumée ainsi :
Admettre que les actes de mes semblables et les sons qu'ils émettent ont la même signification que les miens dans leurs rapports avec les choses et les pensées, revient à admettre qu'un des éléments du monde qui m'entoure (mon semblable) est lui aussi un terme central. C'est ainsi que s'introduit le cerveau de mon semblable. ("La variation définie du système C à un moment donné peut être décrite comme une valeur de substitution empiriocritique" - p. 158). Lorsque des modifications, qui naturellement appartiennent au monde de mon expérience, ont lieu dans le cerveau de mon semblable, des phénomènes se déroulent dans son monde à lui, et tout ce qu'il déclare à ce propos est déterminé par ce qui se passe dans son cerveau (p. 159 et 160). Dans le monde de mon expérience, c'est le monde extérieur qui détermine les variations qui se produisent dans son cerveau (c'est là un fait neurologique). Ce n'est pas l'arbre que je perçois qui détermine une perception analogue de mon semblable (car cette perception appartient à un autre monde), mais c'est la modification causée dans son cerveau par la vue de l'arbre (tous les deux appartiennent à mon univers) qui détermine sa perception ou pour s'exprimer dans le langage de Avenarius :
Je suis donc contraint d'admettre que mon cerveau et son cerveau (qui appartiennent tous les deux au monde de mon expérience) subissent les mêmes variations sous l'influence du monde extérieur, et, par conséquent, il faut bien que les perceptions qui en résultent soient de même nature et aient les mêmes propriétés. Ainsi se trouve raffermie la conception naturelle selon laquelle mon monde extérieur est le même que celui des autres. Et cette démonstration ramène à la conception naturelle du monde, sans avoir recours à l'introjection. Ainsi s'exprime Avenarius.
L'argumentation en vient en somme à la conclusion que le fait de prêter à notre semblable des pensées et des conceptions analogues aux nôtres, qui, malgré les relations spirituelles qui existent entre nous, serait une introjection non légitime, devient permise dès que nous empruntons le détour du monde matériel physique. Le monde extérieur, dit Avenarius, produit dans nos cerveaux les mêmes modifications physiques (ce qui n'a jamais été et ne sera jamais démontré anatomiquement) et ces modifications de nos cerveaux déterminent à leur tour des déclarations analogues qui véhiculent nos échanges spirituels (même si ces relations de détermination ne peuvent être démontrées). La neurologie peut accepter cette idée comme une théorie valable, mais si je m'en tiens à mon expérience, je n'en ai jamais eu la preuve visuelle et je ne l'aurai jamais.
Les conceptions d'Avenarius n'ont donc rien de commun avec celles de Dietzgen ; elles n'ont pas pour objet la relation entre la connaissance et l'expérience. Elles sont en revanche très proches de celles de Mach par le fait qu'elles partent toutes les deux de l'expérience, et réduisent le monde entier à celle-ci. Les deux hommes croient ainsi éliminer le dualisme :
Nous retrouvons les idées de Mach, avec cette différence toutefois que Avenarius, en philosophe professionnel, a construit un système fermé, sans faille et bien élaboré. Montrer l'identité de l'expérience de tous mes semblables, problème résolu en quelques phrases rapides par Mach, constitue la partie la plus difficile de l'œuvre de Avenarius. Le caractère neutre des «éléments» y est souligné avec plus de précision que chez Mach. Les sensations, le psychique n'existent pas ; il y a simplement quelque chose qui «se trouve là» (vorgefundenes), une donnée immédiate.
Avenarius s'oppose ainsi à la psychologie officielle qui jadis étudiait «l'âme» puis plus tard les «fonctions psychiques» ou le «monde intérieur». Celle-ci en effet part de l'affirmation que le monde observé n'est qu'une image à l'intérieur de nous-mêmes. Mais, selon Avenarius, ceci ne constitue pas une donnée immédiate et ne peut être déduit d'aucune donnée immédiate quelle qu'elle soit.
"Alors que je considère l'arbre placé devant moi comme étant avec moi dans la même relation qu'une donnée immédiate, ou qu'une chose qui «se trouve là», la psychologie officielle considère cet arbre comme «quelque chose de vu» à l'intérieur de l'homme, et plus particulièrement dans son cerveau." (p. 45 Note). L'introjection a détourné la psychologie de son véritable objet ; d'un «devant moi» elle a fait un «en moi», d'une donnée immédiate «quelque chose d'imaginé». Elle a transformé «une partie du milieu (réel) en une partie de la pensée (idéale)».
En revanche, pour Avenarius, les variations qui se produisent dans le cerveau («les fluctuations du système C») sont la seule base de la psychologie. Il s'appuie sur la physiologie pour affirmer que toute action du milieu provoque des modifications dans le cerveau qui donnent naissance à des pensées et à des énoncés. Il faut remarquer que cette conclusion ne fait en aucun cas partie de «ce qui se trouve là» ; qu'elle est extrapolée à partir d'une théorie de la connaissance, sans doute valable, mais qu'elle ne peut en aucune manière être démontrée par l'expérience. L'introjection que Avenarius veut éliminer est un processus naturel, un concept instinctif de la vie quotidienne, dont on peut sans doute démontrer qu'il se trouve au dehors de toute expérimentation sûre et immédiate, mais auquel on peut surtout reprocher de mener aux difficultés du dualisme. Ce que Avenarius apporte dans ce domaine c'est une affirmation sur la physiologie du cerveau, inaccessible à l'expérience, et qui appartient au courant de pensée du matérialisme des sciences de la nature. Il est remarquable que Mach et aussi Carnap parlent d'observer (de manière idéale et non réelle) le cerveau (par des méthodes physiques ou chimiques, par une sorte de «miroir du cerveau»), pour voir comment s'y effectue l'influence des sensations sur les pensées. Il semble que la théorie bourgeoise de la connaissance ne puisse pas éviter d'avoir recours à ce type de conception matérialiste. De ce point de vue Avenarius est le plus conséquent des trois ; selon lui, le but de la psychologie est d'étudier en quoi l'expérience dépend de l'individu, c'est-à-dire du cerveau. Ce qui engendre les actions humaines ce ne sont pas des processus psychiques mais des processus physiologiques à l'intérieur du cerveau. Là où nous parlons d'idées ou d'idéologie, l'empiriocriticisme ne parle que de variations dans le système nerveux central. L'étude des grands courants idéologiques mondiaux de l'histoire de l'humanité devient ainsi l'étude du système nerveux.
Ici, l'empiriocriticisme se rapproche beaucoup du matérialisme bourgeois pour lequel l'influence du milieu extérieur sur les idées de l'homme se réduit à des changements dans la matière cérébrale. Si on compare Avenarius et Haeckel, on se rend compte que le premier est en quelque sorte un Haeckel sens dessus dessous. Pour l'un comme pour l'autre, l'esprit n'est qu'une propriété du cerveau. Tous deux estiment pourtant que l'esprit et la matière sont deux choses entièrement distinctes et fondamentalement différentes. Haeckel attribue un esprit à chaque atome alors que Avenarius écarte toute conception qui fait de l'esprit un être particulier. Il en résulte que, chez Avenarius, le monde prend un caractère quelque peu indécis, effrayant pour des matérialistes et ouvrant la porte à toutes sortes d'interprétations idéologiques, celui d'un monde qui ne se compose que «de mon expérience».
L'identification de mes semblables avec moi-même (de leur monde avec le mien), est quelque chose qui va de soi. Mais si ce que je projette en ce semblable est hors du domaine de ma propre expérience, cette projection est un processus naturel et inévitable qu'on l'exprime en des termes matériels ou spirituels. Une fois de plus, tout vient de ce que la philosophie bourgeoise veut critiquer et corriger la pensée humaine au lieu de la considérer comme un processus naturel.
Il faut encore ajouter une remarque d'ordre général. Le caractère essentiel de la philosophie de Mach et de Avenarius, comme d'ailleurs de presque toute la philosophie des sciences d'aujourd'hui, c'est que tous les deux partent de l'expérience personnelle, comme de la seule base dont on peut être sûr, à laquelle il faut revenir chaque fois qu'il faut décider de ce qui est vrai. C'est lorsque les autres hommes, les semblables, entrent en jeu qu'apparaît une sorte d'incertitude théorique et qu'il devient nécessaire d'introduire force raisonnements laborieux pour ramener l'expérience de ces autres hommes à la nôtre. C'est là une conséquence de l'individualisme forcené de la société bourgeoise. L'individu bourgeois, à cause d'un sentiment exacerbé de sa personnalité, a perdu toute conscience sociale ; aussi ignore-t-il à quel point il est lui-même intégré dans la société. Dans tout ce qu'il est ou dans tout ce qu'il fait, dans son corps, dans son esprit, dans sa vie, dans ses pensées, dans ses sentiments, dans ses expériences les plus simples il est un produit de la société ; c'est la société humaine qui a forgé toutes les manifestations de sa vie. Même ce que je considère comme une expérience purement personnelle (par exemple : je vois un arbre) ne peut entrer dans la conscience que parce que nous la distinguons au moyen de noms précis. Sans les mots dont nous avons hérité pour désigner les choses, les actions et les concepts, il nous serait impossible d'exprimer ou de concevoir une sensation. Les parties les plus importantes ne sortent de la masse indistincte du monde des impressions que lorsqu'elles sont désignées par des sons : elles se trouvent alors séparées de la masse qui est jugée sans importance. Lorsque Carnap reconstruit le monde sans utiliser les noms habituels, il se sert néanmoins de sa capacité d'abstraction. Or la pensée abstraite, celle qui utilise les concepts, ne peut exister sans le langage et s'est d'ailleurs développée avec lui : l'un comme l'autre sont des produits de la société.
Le langage ne serait jamais apparu sans la société humaine où il joue le rôle d'un instrument de communication. Il n'a pu se développer qu'au sein d'une telle société, comme instrument de l'activité pratique de l'homme. Cette activité est un processus social, base fondamentale de toute mon expérience personnelle, de tout ce que j'ai acquis (Erlebnissen). L'activité des autres hommes, qui comprend aussi leur discours, je la ressens comme naturelle et semblable à la mienne, car elles appartiennent toutes deux à une activité commune en laquelle nous reconnaissons notre similarité. L'homme est avant toute chose un être actif, un travailleur. Il doit manger pour vivre c'est-à-dire qu'il doit s'emparer d'autres choses et se les assimiler; il doit chercher, lutter, conquérir. L'action qu'il exerce ainsi sur le monde et qui est une nécessité vitale pour lui, détermine sa pensée et ses sentiments et constitue la partie la plus importante de ses expériences. Dès le début, ce fut une activité collective, un processus social de travail. Le langage est apparu en tant que partie de ce processus collectif, comme médiateur indispensable dans le travail commun et en même temps comme instrument de réflexion nécessaires au maniement des outils, eux-mêmes produits du travail collectif. Il en va de même pour la pensée abstraite. Ainsi, le monde entier de l'expérience humaine revêt un caractère social. La simple «conception naturelle du monde» que Avenarius et d'autres philosophes veulent prendre comme point de départ n'est pas du tout une conception spontanée d'un homme primitif et solitaire mais bien le produit d'une société hautement développée.
Le développement social a, par l'accroissement de la division du travail, disséqué et éparpillé ce qui était auparavant une unité. Les savants et les philosophes ont la tâche spécifique de faire des recherches et des raisonnements tels que leur science et leurs conceptions puissent jouer un rôle dans le processus global de production. De nos jours ce rôle est essentiellement de soutenir et de renforcer le système social existant : le capitalisme. Complètement coupés des racines mêmes de la vie, c'est-à-dire du processus social du travail, savants et philosophes sont comme flottant en l'air et doivent utiliser des démonstrations subtiles et artificielles pour retrouver une base solide. Ainsi, le philosophe commence par s'imaginer qu'il est le seul être sur la terre, comme tombé du ciel, et plein de doutes il se demande s'il peut prouver sa propre existence. C'est avec un grand soulagement qu'il accueille la démonstration de Descartes : "Je pense, donc je suis." Ensuite, par un enchaînement de déductions logiques, il se met en devoir de prouver l'existence du monde et de ses semblables. Enfin après de nombreux détours, apparaît au grand jour, et c'est fort heureux, une chose évidente par elle-même - si toutefois elle réussit à apparaître ! C'est que le philosophe bourgeois ne sent pas la nécessité de poursuivre son raisonnement jusqu'à ses dernières conséquences, c'est-à-dire jusqu'au matérialisme ; il préfère s'arrêter à mi-chemin et décrire le monde sous une forme nébuleuse et immatérielle.
Telle est donc la différence : la philosophie bourgeoise cherche la source de la connaissance dans la méditation personnelle, le marxisme la trouve dans le travail social. Toute conscience, toute vie spirituelle de l'homme, fut-il l'ermite le plus solitaire, est un produit de la collectivité et a été façonnée par le travail collectif de l'humanité. Bien qu'elle prenne la forme d'une conscience personnelle (tout simplement parce que l'homme est un individu du point de vue biologique) elle ne peut exister qu'en tant que partie d'un tout. L'homme ne peut avoir d'expérience personnelle, qu'en tant qu'être social. Bien que son contenu diffère d'une personne à l'autre, l'expérience, tout ce qui est acquis, n'est pas dans son essence quelque chose de personnel ; elle est au-dessus de l'individu car elle a pour base indispensable la société entière. Ainsi, le monde se compose de la totalité des expériences des hommes. Le monde objectif des phénomènes que la pensée logique construit à partir des données de l'expérience est avant tout et par-dessus et de par ses origines, l'expérience collective de l'humanité.
(À suivre)
La classe ouvrière, après deux mois de mouvements revendicatifs de grève, a non seulement rien gagné mais a épuisé des forces considérables dans des luttes qui l'ont surtout plus enfoncée et enracinée dans le régime capitaliste actuellement en décomposition.
Au début, cédant à l'activisme de certains groupes trotskistes croyant trouver une issue au mécontentement généralisé et à la politique de famine du gouvernement, les travailleurs se sont rejetés dans une lutte revendicative de salaire où la surenchère des partis dits ouvriers devait jouer.
Les mouvements du début de la vague -la grève Renault- ne puisaient pas leur combativité dans les mots d'ordre économiques avancés par les trotskistes ou la CGT, mais essentiellement dans la situation sociale aggravée au lendemain des décrets de réduction des denrées alimentaires contingentées. N'importe quel prétexte pouvait provoquer une grève à ce moment, mais l'issue de cette grève était dépendante de la possibilité de concrétiser le mécontentement général, en liant toutes les masses travailleuses, indépendamment de la corporation, sur un objectif qui oblige le gouvernement à céder ou à manifester son vrai rôle de répression au service de la bourgeoisie.
Par là même, la lutte revendicative devait s'écarter du terrain purement économique et syndical pour se poser sur le plan social comme cela eut lieu à Lyon et à Toulouse.
Pour les grèves qui se déclenchèrent après la grève de Renault, nous ne prétendons pas qu'elles ont été créées de toutes pièces par le parti stalinien, mais ce parti démissionnaire du gouvernement a profité du mécontentement général pour diriger et fomenter au besoin les grèves, dans le seul but de créer des ennuis à la clique gouvernementale et l'obliger à composer politiquement avec lui. De là la synchronisation parfaite de ces grèves par paquet. Commençant par les fédérations syndicales les plus stalinisantes, les revendications se succèdent les unes aux autres. C'est la métallurgie, puis les gaziers-électriciens avec M. Paul en tête, ensuite la première grande grève générale des cheminots, les banques, enfin la grève avortée des services publics. Mais cette dernière tentative de grève trouve non seulement une classe ouvrière épuisée et lasse, mais le PCF se rend compte que sa politique d'intimidation envers le gouvernement n'a pas pris.
Les masses ouvrières lassées par ce jeu de grève stérile et épuisant, le PCF voyait son influence sur les masses ouvrières diminuer non par une cristallisation de ces dernières vers un autre parti, mais de guerre lasse. Le bureau politique du PCF prenant conscience de cet état de fait nouveau, n'ayant en rien obligé le gouvernement à un compromis politique -surtout étrangère- votait une résolution rancardant une fois de plus l'arme de la grève. Même les trotskistes, ces activistes impénitents qui remuent du vide, parlent de pause.
La grève des services publics avorte, les conversations deviennent interminables et la classe ouvrière s'en remet encore une fois à la mansuétude du parlement bourgeois, qui ne fait qu'entériner les décisions du gouvernement sans avoir, comme d'habitude, oublié de faire de la démagogie -se rappeler la résolution présentée par le groupe socialiste et retirée en dernière minute.
Mais si la lutte de classe piétine, s'épuise et se perd sur le terrain que lui présentent la bourgeoisie et son État, les rivalités impérialistes ne s'en développent que plus. Après les discours acrimonieux des trois grands sur l'échec de la conférence de Paris, où chacun brandit les foudres de la guerre en rejetant la responsabilité sur les autres, le plan Marshall s'élabore entre treize nations occidentales à Paris, tandis que la Russie -après avoir jeté l'interdit sur ce plan et empêcher ses satellites d'y participer- tente, elle aussi, de mettre sur pied un plan économique pour les nations de L'Europe orientale et centrale. Les deux blocs impérialistes se séparent de plus en plus. Si la menace de guerre est à l'horizon, nous ne devons quand même pas penser qu'elle est pour très bientôt. Le prétexte existe déjà ; nous passerons encore par des moments de grands flirts entre les deux blocs impérialistes, mais le déclenchement de la guerre dépend en dernier ressort de l'attitude de soumission de la classe ouvrière à la bourgeoisie.
Toute lutte à venir de la classe ouvrière devra donc être dirigée dans le sens de la lutte contre les préparatifs de guerre des deux blocs impérialistes. À la base, dans tous les conflits quotidiens, il faut rattacher les objectifs immédiats à la lutte contre la troisième guerre mondiale. C'est là la seule possibilité de salut.
Sadi.
Dans les compétitions internationales, la guerre de 1914 a fait passer au second plan les deux grandes puissances coloniales qu'ont été l'Angleterre et la France. La lutte d'expansionnisme colonialiste des impérialismes passe également au second plan pour poser la lutte impérialiste sur un plan supérieur de rivalités où s'affirme un expansionnisme purement économique de conquêtes des marchés, de lutte pour assurer, sur ces marchés, la vente de produits créés en surabondance et menaçant de ne pas trouver de débouchés.
L'Allemagne -qui a consolidé sa puissance en Europe en battant la France en 1870- est devenue une des plus grandes puissances industrielles du monde. Les États-Unis -qui se sont développés en paix d'une manière considérable- sont déjà en passe, en 1914 , de devenir la plus grande puissance industrielle de monde.
L'ouverture de cette nouvelle phase amène la formation de deux blocs où persistent toutes les contradictions capitalistes antérieures. C'est ensuite la crise de 1929, crise de surproduction, et son seul remède capitaliste : la guerre de 1939-45.
Pendant toute cette période, à partir de 1914, l'Angleterre et la France passent au second plan dans les rivalités de blocs et perdent progressivement leur puissance malgré leurs efforts désespérés. Cependant la puissance coloniale et économique de l'Angleterre était mieux assise historiquement que celle de la France, ce qui permet de comprendre que l'Angleterre aujourd'hui peut résister à une décadence complète et rester une des plus grandes puissances de second ordre, alors que la décadence de la France ne fait que s'accentuer chaque jour.
La guerre du Tonkin puis les guerres du Maroc (dont la fameuse guerre du Rif), dernières velléités d'expansionnisme colonialiste de la France, lui ont coûté cher sans lui rapporter dans l'immédiat. Il faut ajouter que la France - qui avait eu beaucoup de mal à se relever de la guerre de 1870, se trouvait affaiblie à cette époque même où, sur le plan international, la lutte pour la concurrence prenait une acuité intense et demandait au contraire un développement considérable de la puissance. C'est ce qui explique en grande partie que la guerre de 1914-18 a été la dernière épreuve de la France en tant que puissance mondiale. Cette guerre où l'Allemagne fut vaincue eut pour résultat l'élimination de l'impérialisme français, alors que l'Allemagne devait encore se développer et rester une des plus grandes puissances industrielles du monde.
La guerre de 1939-45 devait encore accentuer cette déchéance et donner à la France une importance de 3ème ordre.
On peut se demander, dans ces conditions, ce qui peut bien constituer les lettres de noblesse de la politique extérieure de la France. Elles sont constituées par quatre éléments principaux :
Dans l'état actuel de l'économie française, il est en effet étonnant de voir la France tenir un si grand rôle en politique internationale. Les plumes de paon, dont se revêt la politique extérieure française, cachent une réalité actuelle de chute totale de sa puissance réelle, déjà fortement handicapée après la guerre de 1914. La déchéance à tous les degrés de l'économie française et le fait que la France manifeste un verbiage et tient une place dans tous les grands conseils des 4 puissances paraissent en effet étonnants si on les confronte. C'est que la France joue le rôle du fou dans la politique internationale et que les puissances ont besoin que quelqu'un joue ce rôle ; et que ce quelqu'un soit la France, c'est à cause de sa situation géographique, du "prestige de son histoire passée", dans le domaine philosophique-intellectuel bourgeois comme dans le domaine de la parade et de la fanfaronnade militaire.
La France est démographiquement le pays le plus affaibli du monde entier et par conséquent le plus vieux. En 1914, il y a, sur un total de 41.500.000 habitants en France, 40.300.000 Français et 1.200.000 étrangers.
En 1946, on ne compte plus qu'un total de 40.500.000 habitants, dont 1.700.000 étrangers + 2.100.000 étrangers naturalisés entre les deux guerres.
La situation démographique de la France est à l'image de sa situation économique en général. Pour lutter contre ce vieillissement, l'État a eu beau tenter des transfusions de sang de l'étranger, le remède s'est avéré, comme tous les palliatifs employés par la France dans tous les domaines de l'économie, non comme un remède véritable mais comme un toxique qui ne fait qu'aggraver le mal.
En effet, en même temps que le vieillissement de la population, plusieurs autres phénomènes démographiques s'y ajoutent. Les Français qui travaillent dans la production voient leur âge moyen productif s'abaisser de plus en plus rapidement, en même temps que la quantité relative de Français travaillant directement dans la production s'abaisse elle aussi graduellement.
La productivité des Français baisse indépendamment de l'appareil productif qui est lui-même à la fois vieux et délabré.
L'appareil productif de la France est dans un état lamentable et la comparaison avec les pays étrangers met en évidence une des tares principales dont souffre l'économie française, évincée chaque année un peu plus de la concurrence internationale.
Le parc des machines-outils françaises se monterait, d'après un sondage effectué en 1943[1], à un effectif réparti de la manière suivante : 25 mille machines environ ont plus de 50 ans, 35 mille ont de 40 à 50 ans, 80 mille ont de 30 à 40 ans, 230 mille de 20 à 30 ans, 110 mille de 10 à 20 ans et 80 mille moins de 10 ans. Soit un total de 550 mille machines environ (dont 40 % de provenance étrangère) qui ont un âge moyen de 25 à 27 ans.
Le parc aviation avait environ 12 à 14 ans ; le parc automobile 20 ans ; le parc SNCF 30 ans et le parc des constructeurs de machines-outils 16 à 18 ans.
Le rapport ajoute : "... quatre années d'occupation et de destructions ou de travail dans des conditions difficiles (absence de lubrifiants, main-d’œuvre inhabile, sabotages...) n'ont pas amélioré la situation. Un minimum de 30 mille machines auraient été détruites ou prises par les Allemands…”
L'âge moyen des machines-outils était aux environs de 1943 : en Allemagne, de 5 à 7 ans, ainsi qu'en Italie ; aux USA, en Angleterre, en URSS et au Canada, de 4 à 6 ans.
De plus, depuis 1933, l'Allemagne a quadruplé le nombre de ses machines-outils puisqu'en 1943 elle disposait de 3 millions de machines, dont présentement une assez faible proportion serait inutilisable.
Aux USA, la production de machines-outils aurait augmenté de 650 % ; quant au Canada, si sa production annuelle d'avant-guerre était de 1 million de dollars, elle est de 25 millions en 1942-43.
En URSS, l'industrie mécanique était de 22 fois supérieure en 1940 qu'en 1928 (début du premier plan quinquennal) et, entre 1941 et 1944, les productions essentielles, conditionnées par la machine-outil, ont quadruplé pour l'aviation, sextuplé pour mat. d'art. et octuplé pour les chars.
Enfin, ajoutons que la production française de machines-outils était de 20 mille par an environ en 1945, alors qu'elle était de 60 mille en Suisse et de 400 mille aux USA.
Dans ces conditions, la France ne peut plus se permettre de se poser industriellement sur le plan international. Elle ne peut que fabriquer, à un prix de revient plus élevé qu'a l'étranger, une marchandise de moins bonne qualité, en obtenant un rendement moindre de ses machines, c'est-à-dire en faisant supporter à sa population productive :
C'est ce qui constitue en définitive le seul véritable intérêt du capitalisme français, capitalisme que l'État essaye en vain de sauver.
Un bref examen de la balance des comptes et de la balance commerciale de France montrera également l'évolution générale, depuis 1914, vers la chute.
BALANCE DES COMPTES
Paiements courants (en millions de francs de 1928)
Balance des comptes
Soldes | 1913 | 1920 | 1926 | 1929 | 1938 | 1945 |
---|---|---|---|---|---|---|
Créditeur | 1894 | 9255 | 9255 | 4489 | ||
débiteur | 27693 | 120 | 24653 |
La balance des comptes est établie à l'aide d'opérations en capital. Quand le solde des paiements courants est créditeur, l'État achète de l'or, souscrit à des emprunts à l'étranger, augmente sa réserve de devises. Dans l'éventualité inverse, si les paiements courants ont un solde débiteur, l'État se trouve dans l'obligation d'exporter de l'or, de faire des emprunts français à l'étranger, de diminuer ses réserves de devises, de demander des avances aux banques d'émissions et autres palliatifs.
BALANCE COMMERCIALE (en francs 1928)
Pour l'année 1945, les dépenses d'importations se sont élevées à 19.301.000.000 frs ; les recettes d'exportations à 1.256.000.000
Nous aurons une idée plus exacte en faisant une comparaison depuis 1914.
SOLDE DÉBITEUR DE LA BALANCE COMMERCIALE (en millions de francs)
1913 | 1920 | 1926 | 1929 | 1938 | 1945 |
7302 | 35910 | 2000 | 10011 | 6100 | 18048 |
Remarquons les soldes d'après les deux guerres.
Enfin, voici la BALANCE DES COMPTES pour 1945 (en millions de frs de 1945)
BALANCE DES COMPTES pour 1945
Recettes | Dépenses | |
Balance commerciale | 2111 | 44849 |
des paiements totaux | 17027 | 90986 |
Solde débiteur des paiements courants : 73959 millions de francs
Un tel tableau serait incomplet sans un aperçu de l'ensemble de la production et de sa tendance.
PRODUCTION AGRICOLE:
MOYENS DE PRODUCTION
avant 1914 | avant 1939 | 1945 | 1946 | |
Main-d'oeuvre -en milliers d'hommes) |
8855 | 7204 | 6500 | 6500 |
Surfaces cultivées (en ha)
|
27300 |
11800 |
2400 |
|
chevaux de plus de 3 ans (en milliers) | 2550 | 2220 | 1750 | |
Tracteurs (en milliers) | 30 | 35 |
(*) Observations : diminution des terres labourées au profit des prairies et pâturages - la mécanisation dans les campagnes est pour l'instant insignifiante.
PRODUITS AGRICOLES
avant 1914 | avant 1939 | 1945 | 1946 | |||
Blé (en milliers de tonnes) |
8840 |
|
4320 3940 4090 |
6670 5450 6320 |
||
Vin (en millions d'hl) | 53,4 | 62,5 | 28,6 | 34,9 | ||
Effectifs des troupeaux
|
14,8 |
15,6 |
14,3 |
|||
Poids moyen d'un bovin (en kg)
|
|
280 |
200 |
Pour le blé, on observe également une baisse tendancielle des superficies ensemencées de 1/6ème du total entre 1910 et 1937 ; et, en même temps, une baisse du rendement de 1/13ème.
PRODUCTION INDUSTRIELLE
Comparaison d'indices de la PRODUCTION MONDIALE (base 100 en 1938)
PRODUCTION MONDIALE
1939 | 1941 | 1942 | 1943 | 1944 | 1945 | 1946 | |
États-Unis | 122 | 182 | 124 | 269 | 264 | 224 |
janv : 180 |
Canada | 109 | 181 | 233 | 279 | 278 | 233 |
janv : 198 |
Mexique | 98 | 102 | 107 | 112 | 115 | 123 | 129 |
Chili | 99 | 114 | 113 | 112 | 116 | 133 |
janv : 119 |
INDICE GÉNÉRAL DE LA PRODUCTION FRANÇAISE
PRODUCTION FRANÇAISE
(Base 100 en 1913) | (Base 100 en 1938) | |||
1913 | 100 | 1938 | 100 | |
1929 | 169 | 1944 | 41 | |
1938 | 92 | 1945 | janvier | 32 |
juin | 45 | |||
décembre | 65 | |||
1946 | janvier | 45 | ||
juin | 84 | |||
octobre | 87 |
Quand on examine l'ensemble de la production, on se rend compte de la place qu'y occupe la France. Mais pour bien comprendre la signification de ces statistiques, il faut faire une mise au point.
Il y a un phénomène du capitalisme en général qui atteint un pays comme la France plus profondément que tout autre.
En 1929, les grands pays industriels, USA, Allemagne, Angleterre (la Russie en dehors se relevait péniblement de la révolution et commençait à tâtons son premier plan quinquennal), avaient atteint un tel niveau de production (en productivité et en quantité) que d'autant plus grande fut la crise de 1929. Le niveau atteint en 1929 fut tel que tous les pays, même les USA, n'avaient pas encore réussi à l'atteindre en 1939, à la veille de la guerre, c'est-à-dire au moment de la course aux armements. Ce n'est qu'en 1940-41 que la production dépasse celle de 1929, pour aller beaucoup plus loin en 1943, année optimum de la production dans tous les pays du bloc américain (y compris la Russie) sauf la France.
En 1943, vu l'état de son appareil productif, la France n'atteint pas encore le stade de 1938, alors que tous les pays ont dépassé de loin le stade de 1929 en raison de la production de la guerre accélérée ; on voit là le degré de déchéance de l'économie française.
À l'heure actuelle, il y a, dans le monde entier, le même phénomène qu'après 1929. Une fois la guerre finie, tous les pays ont essayé de conserver le rythme de production de la guerre et même de le dépasser. On peut constater qu'aujourd'hui il y a crise puisque les pays du monde entier - à part les USA qui dépassent encore le niveau mondial - produisent moins qu'en pleine guerre. En effet, le capitalisme tend à résoudre sa crise dans la guerre mondiale qui est la concrétisation de sa crise permanente. Dans ces conditions, la plupart des pays ont une économie qui leur permet en cas de guerre de dépasser, en quantité et en productivité, leur production actuelle, laquelle est ralentie faute de débouchés ; alors que la France, elle, a du mal à atteindre, en saignant à blanc sa classe productive, le niveau de 1938. Dans un conflit futur, l'appareil économique de la France compte pour rien et ses hommes sont justes bons à faire soit des soldats, soit du cheptel humain de main d'œuvre réquisitionnée pour l'exportation.
Pour terminer ce tableau d'ensemble de la déchéance de la France, il est nécessaire de montrer la répercussion de la situation économique sur la situation financière, sur la monnaie.
Les guerres de 1914-18 et de 1938-45 ainsi que la crise de 1939 ont affaibli la France d'une manière qui nous fait très bien saisir la suite ininterrompue de dévaluations de sa fortune nationale.
En 1912, année record, la fortune de la France s'élève à 285 milliards de francs germinal environ. La guerre de 1914-18 ampute de 30 % cette fortune ; évaluée en 1928, elle se serait montée à 214 milliards. En 1933, à la faveur de la stabilisation Poincaré, elle est relevée à 235 milliards. Les dévaluations successives de 1936 à 1938 diminuèrent la fortune nationale qui fut abaissée à 181 milliards. L'appauvrissement résultant de la 2ème guerre mondiale serait environ de 40 %, ce qui amènerait, en 1945, la fortune nationale à environ 75 ou 80 milliards en francs germinal.
D'après une estimation personnelle, les dévaluations successives de 1945 à 1947 auraient porté un coup à cette fortune, un coup à peu près identique à celui de la période de 1936-38, c'est-à-dire encore plus de la moitié[2].
Il y a plusieurs manières de présenter des estimations de la valeur du franc, nous en avons choisi deux :
ESTIMATION DE LA VALEUR DU FRANC D'APRÈS SON POUVOIR D'ACHAT (note 2)
Prix de gros Prix de détail
Indice de 45 art. | Indice de la valeur du franc |
Indice de 34 art. | Indice de la valeur du franc |
Indice 100 en 1914 |
|
1914 | 104 | 96,2 | 100 | 100 | |
1938 | 540 | 15,6 | 706 | 14,2 | |
1945 | 2400 | 4,2 | 2778 | 3,6 | |
1946 | 4653 | 2,1 | 5544 | 1,8 | |
1946 | 4533 | ||||
1947
|
6042 |
Si l'on résume donc le sens de cette statistique, on peut faire les remarques suivantes : en 1938, le franc a perdu 6 fois de sa valeur par rapport à 1914 ; en 1947, le franc a perdu la moitié de sa valeur par rapport à 1938, ce qui donne :
1914=100 1938=15,6 1945=3,6 1947=1,8
Dans ce sens, si l'on examine les effets de l'expérience Blum en mars 1947, on remarque que, sur le tableau d'ensemble, cela correspond uniquement à un coup de frein dans une descente trop rapide mais non à une baisse réelle du coût de la vie.
Voici, pour faire une comparaison intéressante avec les prix pratiqués en France, un regard sur l'évolution des prix de gros en GB et aux USA.
L'ÉVOLUTION LES PRIX DE GROS EN ANGLETERRE ET AUX USA
ANGLETERRE ET USA
1945 | 1946 | 1947 | |
Angleterre Indice 100 en 1930 |
169 |
180 |
183 |
États-Unis |
105,8 155,7 |
|
Nous terminons ce coup d'œil général sur la situation économique de la France en montrant l'évolution du budget de l'État qui vient peser lourdement sur un pays déjà si appauvri chez les classes riches, qui subissent l'appauvrissement général du pays, mais surtout sur la classe ouvrière qui, en fin de compte, supporte toujours les plus lourdes charges : dans des salaires plus bas, dans un prix de la vie qui ne fait que monter sans cesse, et cela sans aucun rapport avec les augmentations infimes de salaires consenties par l'État, démagogiquement, pour justifier de constantes dévaluations ; enfin la classe ouvrière doit supporter en plus des impôts de plus en plus écrasants, directs et aussi indirects.
BUDGET (en millions de francs)
Dépenses | Recettes | Déficit | |
1913 | 5067 | 5092 | +25 |
1938 | 82345 | 54553 | -27692 |
1946 | 586271 | 372552 | -213719 |
(à suivre)
Philippe
[1] D'après un rapport de René Plaud (commissaire à l'office professionnel de la machine-outil), paru dans un article de la "Revue économique et sociale" de juillet 1943 intitulé "Le rôle de la machine-outil dans la reconstruction française", d'où sont tirées toutes ces statistiques concernant la France et les pays étrangers pour la machine-outil.
[2] D'après l'article "Dévaluations et fortune nationale" de Gerville-Reache - "Une semaine dans le Monde" - 28 juin 1947
L'influence croissante des idées de Mach au sein du mouvement socialiste russe s'explique aisément par les conditions sociales existantes. La jeune intelligentsia russe n'avait pas encore trouvé, comme en Europe occidentale, sa fonction sociale au service d'une bourgeoisie. L'ordre social était encore barbare, pré-bourgeois. Elle ne pouvait donc viser qu'à une chose : renverser le tsarisme en adhérant au parti socialiste russe. Mais en même temps, elle restait en liaison spirituelle avec les intellectuels occidentaux et participait aux divers courants de la pensée occidentale. Il était ainsi inévitable que des efforts fussent tentés pour combiner ces courants au marxisme.
Lénine, bien sûr, avait parfaitement raison de s'y opposer. La théorie marxiste ne peut rien tirer d'important des idées de Mach. Dans la mesure où les socialistes ont besoin d'une connaissance plus approfondie de la pensée humaine, ils peuvent la trouver dans l'œuvre de Dietzgen. L'œuvre de Mach était importante parce qu'il déduisait de la pratique des sciences de la nature, des idées analogues à celles de Dietzgen et qui étaient utiles aux savants pour leurs travaux. Il est d'accord avec Dietzgen lorsqu'il ramène le monde à l'expérience, mais il s'arrête à mi-chemin et, imprégné des courants anti-matérialistes de sa classe sociale et de son époque, il donne à ses conceptions une forme vaguement idéaliste. Ceci ne peut en aucune manière se greffer sur le marxisme et bien plus, c'est justement ici que la critique marxiste devient nécessaire.
Cependant Lénine, lorsqu'il attaque les conceptions de Mach, commence par présenter cette opposition d'une façon inexacte. Partant d'une citation d'Engels, il dit :
Il est clair que ce n'est pas là l'expression véritable de l'antithèse. D'après le matérialisme, le monde matériel donne naissance à la pensée, à la conscience, à l'esprit, à tout ce qui est spirituel. La doctrine contraire, selon laquelle le spirituel donne naissance au monde matériel, enseignée par la religion, se trouve chez Hegel, mais pas du tout chez Mach. L'expression "aller de..." ne sert ici qu'à mélanger deux choses tout à fait différentes. Aller des choses à la sensation et à la pensée veut dire que les choses donnent naissance aux pensées. Aller non pas des pensées aux choses, comme Lénine le faisait dire à tort à Mach, mais des sensations aux choses signifie que ce n'est qu'à travers nos sensations que nous pouvons arriver à la connaissance des choses. Leur existence toute entière est construite à partir de nos sensations ; et pour souligner cette vérité, Mach dit : elles consistent en nos sensations.
Ici apparaît clairement la méthode suivie par Lénine dans sa controverse. II essaie d'imputer à Mach des conceptions que celui-ci n'a jamais eues. Et notamment la doctrine du solipsisme. Et il poursuit ainsi :
Or, s'il y a quelque chose qu'on peut affirmer sans aucun doute possible à propos de Mach et d'Avenarius, c'est bien que leur doctrine n'a rien à voir avec le solipsisme ; le fondement même de leur conception du monde est précisément l'existence, déduite avec une logique plus ou moins stricte, d'autres hommes semblables à moi-même. Toutefois, Lénine ne se préoccupe manifestement pas de savoir ce que Mach pense en réalité, tout ce qui l'intéresse c'est ce qu'il devrait penser s'il suivait la même logique que la sienne.
De là, ne découle qu'une seule conclusion : "Le monde n'est fait que de mes sensations". Mach n'a pas le droit de mettre comme il le fait, "nos" au lieu de "mes"." (p. 42)
En vérité, voilà une méthode agréable pour discuter. Ce que j'écris comme étant l'opinion de mon adversaire, celui-ci a le culot de le remplacer sans raison apparente par ses propres écrits. D'ailleurs, Lénine sait très bien que Mach parle de la réalité objective du monde, témoins les nombreux passages que lui-même cite. Mais Lénine ne se laisse pas tromper par Mach, comme tant d'autres :
N'aurait-il pas mieux fait d'essayer de comprendre le sens que Mach donne à l'affirmation que les objets se composent de sensations ?
Lénine a aussi bien des difficultés avec les "éléments". Il résume en six thèses la conception de Mach des éléments ; nous y trouvons dans les thèses 3 et 4 :
Quiconque connaît un tant soit peu Mach, se rend immédiatement compte que sa théorie est ici déformée, jusqu'à en devenir absurde. Voici ce que Mach affirme en réalité : chaque élément, bien que décrit par de nombreux mots, est une unité inséparable, qui peut faire partie d'un complexe que nous appelons physique mais qui, combiné à d'autres éléments différents, peut former un complexe que nous appelons psychique. Lorsque je sens la chaleur d'une flamme, cette sensation, avec d'autres sensations sur la chaleur, les indications des thermomètres, rentrent avec certains phénomènes visibles dans le complexe "flamme" ou "chaleur" appartenant au domaine de la physique. Combinée à d'autres sensations de douleur et de plaisir, avec des souvenirs et des perceptions du système nerveux, la même chose rentre alors dans le domaine de la physiologie ou la psychologie. "Aucun (de ces rapports) n'existe tout seul, dit Mach, tous les deux sont toujours présents en même temps". Car en fait ce sont les éléments d'un même tout, combinés de façons différentes. Lénine en déduit que les rapports ne sont pas indépendants et ne peuvent exister qu'ensemble. Mach ne sépare à aucun moment les éléments en éléments physiques et éléments psychiques, pas plus qu'il ne distingue dans ces mêmes éléments une partie physique et une partie psychique ; le même élément sera physique dans un certain contexte et psychique dans un autre. Lorsqu'on voit de quelle manière approximative et inintelligible Lénine reproduit les conceptions de Mach, on ne s'étonne pas qu'il la trouve absurde et qu'il parle de "l'assemblage le plus incohérent de conceptions philosophiques opposées" (p. 53). Si l'on ne prend pas la peine, ou si l'on est incapable de découvrir les véritables opinions de son adversaire, si l'on prend quelques phrases par-ci par-là pour les interpréter à sa manière, rien d'étonnant à ce que le résultat soit sans queue ni tête. Et personne ne peut appeler cela une critique marxiste de Mach.
Lénine déforme de la même façon Avenarius. Il reproduit un petit tableau d'Avenarius donnant une première division en deux catégories des éléments : ce que je trouve présent, c'est en partie ce que j'appelle le monde extérieur (par exemple : je vois un arbre) et en partie autre chose (je me souviens d'un arbre, je me représente un arbre). Avenarius appelle les premiers éléments-objets (sachhaft), et les seconds éléments-pensées (gedankenhaft). Sur ce, Lénine, indigné, s'écrie :
Il ne se doute visiblement pas à quel point il frappe faux.
Dans un chapitre intitulé ironiquement "L'homme pense-t-il avec son cerveau ?", Lénine cite (p. 87) le passage où Avenarius dit que la pensée n'est pas l'habitant etc., du cerveau. II en tire la conclusion que, selon Avenarius, l'homme ne pense pas avec son cerveau ! Pourtant, un peu plus loin, Avenarius explique, dans sa terminologie, artificielle certes, mais cependant assez nettement, que ce sont les actions du monde extérieur sur notre cerveau qui produisent ce que nous appelons les pensées. Mais cela Lénine ne l'a pas remarqué. Manifestement, il n'a pas eu la patience de traduire en termes communs le langage abscons d'Avenarius. Mais pour combattre un adversaire, il faut avant tout connaître son point de vue. L'ignorance n'a jamais pu servir d'argument. Ce qu'Avenarius conteste ce n'est pas le rôle du cerveau, mais le fait que la pensée soit baptisée produit du cerveau, que nous lui assignions, en tant qu'être spirituel, un siège dans le cerveau, que nous disions qu'elle vit dans le cerveau, qu'elle le commande, ou qu'elle soit une fonction du cerveau. Or, comme nous l'avons vu, la matière cérébrale occupe précisément une place centrale dans sa philosophie. Toutefois, Lénine considère que tout ceci n'est qu'une "mystification" :
Le critique Lénine peste contre une auto-mystification sans aucune base réelle. Il trouve de l'idéalisme dans le fait qu'Avenarius parte d'éléments primaires et que ces éléments soient les sensations. Cependant, Avenarius ne part pas des sensations mais simplement de ce que l'homme primitif et inculte trouve autour de lui : des arbres, des choses, le milieu environnant, ses semblables, un monde, ses songes, ses souvenirs. Ce que l'homme trouve devant lui ce ne sont pas des sensations mais le monde. Avenarius essaie de construire, à partir des "données immédiates, une description du monde sans utiliser le langage courant (de choses, de matière et d'esprit) avec ses contradictions. Il trouve que des arbres sont présents, que chez les hommes existent des cerveaux et, du moins le croit-il, des variations dans les cerveaux produits par ces arbres, et des actes, des paroles des hommes déterminés par ces variations. Visiblement Lénine ne soupçonne même pas l'existence de tout cela. Il essaie de transformer le système d'Avenarius en "idéalisme", en considérant le point de départ d'Avenarius, l'expérience, comme constituée de sensations personnelles, de quelque chose de "psychique", si l'on en croit sa propre interprétation matérialiste. Son erreur est ici de prendre l'opposition matérialisme/idéalisme au sens du matérialisme bourgeois, en prenant pour base la matière physique. Ainsi, il se ferme complètement à toute compréhension des conceptions modernes qui partent de l'expérience et des phénomènes en tant que réalité donnée.
Lénine invoque alors toute une série de témoins pour qui les doctrines de Mach et d'Avenarius ne sont qu'idéalisme et solipsisme.
Il est naturel que la foule des philosophes professionnels, conformément à la tendance de la pensée bourgeoise d'affirmer la primauté de l'esprit sur la matière, s'efforce de développer et de souligner le côté anti-matérialiste des deux conceptions ; pour eux aussi, le matérialisme n'est rien d'autre que la doctrine de la matière physique. Et peut-on demander quelle est l'utilité de tels témoins ? Les témoins sont nécessaires lorsque des faits litigieux doivent être éclaircis. Mais à quoi servent-ils lorsqu'il s'agit d'opinions, de théories, de conceptions du monde ? Pour déterminer le contenu véritable d'une conception philosophique, il faut simplement lire soigneusement et reproduire fidèlement les passages où elle s'exprime, tenter de comprendre et de restituer ses sources ; c'est le seul moyen de trouver les ressemblances ou les différences avec d'autres théories, de distinguer les erreurs de la vérité. Cependant pour Lénine les choses sont différentes. Son livre s'insère dans un procès juridique et pour cette raison il importait de faire défiler toute une série de témoins. Le résultat de ce procès était d'une importance politique considérable. Le "machisme" menaçait de briser les doctrines fondamentales, l'unité théorique du parti. Les représentants de cette tendance devaient donc être mis rapidement hors de combat. Mach et Avenarius constituaient un danger pour le parti ; par conséquent, ce qui importait ce n'était pas de chercher ce qu'il y avait de vrai et de valable dans leurs théories, de voir ce qu'on pouvait en tirer pour élargir nos propres conceptions. Il s'agissait de les discréditer, de détruire leur réputation, de les présenter comme des esprits bouillons, pleins de contradictions internes, ne racontant que des idioties sans queue ni tête, essayant en permanence de dissimuler leurs véritables opinions et ne croyant même pas à leurs propres affirmations[1](1).
Tous les philosophes bourgeois, devant la nouveauté de ces idées, cherchèrent des analogies et des relations entre les idées de Mach et d'Avenarius et les systèmes philosophiques précédents ; l'un félicite Mach de renouer avec Kant, d'autres lui découvrent une ressemblance avec Hume, ou Berkeley, ou Fichte. Dans la multitude et la variété des systèmes philosophiques, il n'est pas difficile de trouver partout des liaisons et des similitudes. Lénine reprend tous ces jugements contradictoires et c'est ainsi qu'il découvre le confusionnisme de Mach. Même méthode pour enfoncer Avenarius. Par exemple :
"Et il est difficile de dire lequel des deux démasque plus douloureusement le mystificateur Avenarius, Smith avec sa réfutation nette et directe, ou Schuppe par son éloge enthousiaste de l'œuvre finale d'Avenarius. Le baiser de Wilhelm Schuppe ne vaut pas mieux en philosophie que celui de Piotr Strouvé ou de M. Menchikov en politique." (p. 730).
Mais quand on lit la "lettre ouverte" de Schuppe, dans laquelle il exprime son accord avec Avenarius, en termes élogieux, on se rend compte qu'il n'avait pas du tout saisi l'essence des idées d'Avenarius. Il interprète Avenarius d'une façon aussi fausse que Lénine, à cette différence près que ce qui lui plaît déplaît à Lénine ; il croit que son point de départ est "le moi" alors qu'Avenarius construit précisément ce "moi" à partir des éléments qu'on trouve devant soi, à partir des données immédiates. Dans sa réponse, Avenarius, dans les termes courtois d'usage entre professeurs, exprime sa satisfaction devant l'approbation d'un penseur si célèbre, mais n'en réexpose pas moins une fois de plus le véritable contenu de sa pensée. Mais Lénine ignore complètement cette mise au point qui réfute ses conclusions et ne cite que les courtoisies compromettantes. (à suivre)
[1] "Sa philosophie se réduit à une phraséologie creuse et superflue en laquelle l'auteur lui-même n'a la moindre foi..." (p. 2)
Lors des élections parlementaires en Italie à la fin de 1946, un article leader -qui était tout un programme à lui seul- est paru dans l'organe central du PCI d’Italie ; "Notre force" avait-il pour titre et avait pour auteur le secrétaire général du parti.
De quoi s'agissait-il ? Du trouble provoqué dans les rangs du PCI par la politique électorale du parti. Toute une partie des camarades, obéissant plus, parait-il, au souvenir d'une tradition abstentionniste de la fraction de Bordiga qu'à une position claire d'ensemble, se révoltait contre la politique de participation aux élections. Ces camarades réagissaient plus par une mauvaise humeur, par un manque d'enthousiasme, par des "négligences" pratiques dans la campagne électorale que par une franche lutte politique et idéologique au sein du parti. D'autre part, un certain nombre de camarades poussaient leur enthousiasme électoraliste jusqu'à prendre parti dans le Référendum "pour la monarchie ou la République" en votant évidemment pour la République, en dépit de la position abstentionniste sur le référendum qui était celle du comité central.
Ainsi, en voulant éviter de "troubler" le parti par une discussion générale sur le parlementarisme, en reprenant la politique périmée dite de "parlementarisme révolutionnaire", on n'a fait que troubler effectivement la conscience des membres qui ne savaient plus à quel "génie" se vouer. Les uns participant trop chaudement, les autres trop froidement, le parti en a attrapé un chaud et froid et il est sorti tout malade de l'aventure électoraliste[1].
C'est contre cet état de fait que s'élève avec véhémence le secrétaire général dans son éditorial. Brandissant la foudre de la discipline, il pourfend les improvisations politiques locales de droite ou de gauche ? Ce qui importe n'est pas la justesse ou l'erreur d'une position mais de se pénétrer du fait qu'il y a une ligne politique générale celle du comité central à qui on doit obéissance. C'est la discipline. La discipline qui fait la principale force du parti… et de l'armée ajouterait le premier sous-off venu. Il est vrai que le secrétaire spécifie : "une discipline librement consentie". Que Dieu soit loué ! Avec cet appendice, nous sommes complètement rassurés…
Des résultats bienfaisants n'ont pas manqué de suivre ce rappel à la discipline ; du sud, du nord, de la droite et de la gauche, un nombre de plus en plus grand de militants ont traduit à leur façon "la discipline librement consentie" par la démission librement exécutée. Les dirigeants du PCI ont beau nous dire que c'est la "transformation de la quantité en qualité" et que la quantité qui a quitté le parti a emporté avec elle une fausse compréhension de la discipline communiste, nous répliquerons à cela que notre conviction est faite : que ceux qui sont restés et, en premier lieu, le comité central ont gardé non pas une fausse compréhension de la discipline communiste mais une fausse conception du communisme tout court.
Qu'est-ce que la discipline ? UNE IMPOSITION DE LA VOLONTÉ D'AUTRUI. L'adjectif "librement consentie" n'est qu'un ornement, une plume au derrière pour rendre la chose plus attrayante. Si elle émanait de ceux qui la subissent, il n'y aurait nul besoin de la leur rappeler et surtout de leur appeler sans cesse qu'elle a été "librement consentie".
La bourgeoisie a toujours prétendu que SES lois, SON ordre, SA démocratie sont l'émanation de la "libre volonté" du peuple. C'est au nom de cette "libre volonté" qu'elle a construit des prisons sur le fronton desquelles elle a inscrit en lettre de sang "Liberté, Égalité, Fraternité." C'est toujours à ce même nom qu'elle embrigade le peuple dans les armées où, pendant les entractes des massacres, elle leur révèle leur "libre volonté" qui s'appelle discipline.
Le mariage est un libre contrat, paraît-il ; aussi le divorce, la séparation devient une décision intolérable. "Soumets-toi à la volonté" a été le summum de l'art jésuitique des classes exploiteuses. C'est ainsi, enveloppé dans des papiers de soie et joliment enrubannée, qu'elles présentaient aux opprimés leur oppression. Tout le monde sait que c'est par amour, par respect de leur âme divine, pour la sauver que l'inquisition chrétienne brûlait les hérétiques qu'elle plaignait sincèrement. L'âme divine de l'inquisition est devenue aujourd'hui "le libre consentement".
"Une-deux, une-deux, gauche-droite… En avant -marche !" Exercez votre discipline "librement consentie" et soyez heureux !
Quelle est donc la base de la conception communiste et, nous le répétons, non de la discipline mais de l'organisation et de l'action ?
Elle a pour postulat que les hommes n'agissent librement qu'en ayant pleinement conscience de leurs intérêts. L'évolution historique, économique et idéologique conditionne cette prise de conscience. La "liberté" n'existe que quand cette conscience est acquise. Là où il n'y a pas de conscience, la liberté est un mot creux, un mensonge, elle n'est qu'oppression et soumission, même si c'est formellement "librement consenti".
Les communistes n'ont pas pour tâche d'apporter on ne sait quelle liberté à la classe ouvrière. Ils n'ont pas des cadeaux à faire. Ils n'ont qu'à aider le prolétariat à prendre conscience "des fins générales du mouvement" comme s'exprime d'une manière remarquablement juste le Manifeste communiste.
Le socialisme, disons-nous, n'est possible qu'en tant qu'acte conscient de la classe ouvrière. Tout ce qui favorise la prise de conscience est socialiste, MAIS UNIQUEMENT CE QUI LA FAVORISE. On n'apporte pas le socialisme par la trique. Non pas parce que la trique est un moyen immoral, comme le dirait un Koestler, mais parce que la trique ne contient pas d'élément de la conscience. La trique est tout à fait morale, quand le but qu'on s'assigne est l'oppression et la domination de la classe, car elle réalise concrètement ce but, et il n'existe pas et ne peut exister d'autres moyens. Quand on recourt à la trique -et la discipline est une trique morale- pour suppléer au manque de conscience, on tourne le dos au socialisme, on réalise les conditions de non-socialisme. C'est pourquoi nous sommes catégoriquement opposés à la violence au sein de la classe ouvrière après le triomphe de la révolution prolétarienne et nous sommes des adversaires résolus du recours à la discipline au sein du parti.
Qu'on nous entende bien !
Nous ne rejetons pas la nécessité de l'organisation, nous ne rejetons pas la nécessité de l'action CONCERTÉE. Au contraire. Mais nous nions que la discipline ne puisse jamais servir de base à cette action, étant, dans sa nature, étrangère à elle. L'organisation et l'action concertée communistes ont UNIQUEMENT pour base la conscience des militants qui la compose. Plus grande, plus claire est cette conscience, plus forte est l'organisation, plus concertée et plus efficace est son action.
Lénine a plus d'une fois dénoncé violemment le recours à la "discipline librement consentie", comme une trique de la bureaucratie. S'il employait le terme de discipline, il l'entendait toujours -et il s'est mainte fois expliqué là-dessus- dans le sens de la volonté d'action organisée, basée sur la conscience et la conviction révolutionnaire.
On ne peut exiger des militants, comme le fait le comité central du PCI, d'exécuter une action qu'ils ne comprennent pas ou qui va à l'encontre de leurs convictions. C'est croire qu'on peut faire œuvre révolutionnaire avec une masse de crétins ou d'esclaves. On comprend alors qu'on ait besoin de la discipline, hissée à la hauteur d'une divinité révolutionnaire.
En réalité, l'action révolutionnaire ne peut être le fait que des militants conscients et convaincus. Et alors cette action brise toutes les chaînes, y compris celles forgées par la sainte discipline.
Les vieux militants se souviennent quel guet-apens, quelle arme redoutable contre les révolutionnaires constituait cette discipline entre les mains des bureaucrates et de la direction de l'IC. Les hitlériens en formation avaient leur sainte Vehme, les Zinoviev à la tête de l'IC avaient leur sainte discipline. Une véritable inquisition, avec ces commissions de contrôle torturant et fouillant dans l'âme de chaque militant.
Un corset de fer passé sur le corps des partis, emprisonnant et étouffant toute manifestation tendant à la prise de conscience révolutionnaire. Le comble du raffinement consistait à obliger les militants à défendre publiquement ce qu'ils condamnaient dans les organisations, dans les organismes dont ils faisaient partie. C'était l'épreuve du parfait bolchevik. Les procès de Moscou ne diffèrent pas, de nature, avec cette conception de la discipline librement consentie.
Si l'histoire de l'oppression des classes n'avait pas légué cette notion de "discipline", il aurait fallu à la contre-révolution stalinienne la réinventer.
Nous connaissons des militants, et de premier ordre, du PCI d'Italie qui, pour échapper à ce dilemme de participer à la campagne électorale contre leurs convictions ou de manquer à la discipline, n'ont rien trouvé d'autre que la ruse d'un voyage opportun. Ruser avec sa conscience, ruser avec le parti, désapprouver, se taire et laisser faire, voilà les plus clairs résultats de ces méthodes.
Quelle dégradation du parti, quel avilissement des militants !
La discipline du PCI ne s'étend pas seulement aux membres du parti d'Italie, elle est également exigée de la part des fractions belge et française.
L'abstentionnisme était une chose qui allait de soi dans la GCI. Aussi, une camarade de la FFGC écrit, dans son journal, un article essayant de concilier l'abstentionnisme avec le participationnisme du PCI. Selon elle, ce n'est point une question de principe, donc est parfaitement admissible la participation du PCI ; cependant, elle croit qu'il eut été "préférable" de s'abstenir. Comme on le voit, une critique pas très "méchante", dictée surtout par les besoins de justifier la critique de la FFGC contre la participation électorale des trotskistes en France.
Bien mal lui en a pris. Il ne lui en fallait pas plus pour se faire tirer les oreilles et se faire rappeler à l'ordre par le secrétaire du parti d'Italie. Fulminant, ledit secrétaire déclare inadmissible la critique à l'étranger de la politique du comité central d'Italie. Pour peu, on reprenait l'accusation du "coup de couteau dans le dos" mais cette fois l'accusation venait de l'Italie contre la France.
Marx et Lénine disaient : "Enseigner, expliquer, convaincre." "Discipline… discipline…" leur répond en écho le comité central.
Il n'y a pas de tâche plus importante que de former des militants conscients par un travail persévérant d'éducation, d'explication et de discussion politique. Cette tâche est en même temps l'unique moyen garantissant et renforçant l'action révolutionnaire. Le PCI d'Italie a découvert un moyen plus efficace : la discipline. Cela n'a rien de surprenant après tout. Quand on professe le concept du Génie, se contemplant et se réfléchissant en lui d'où jaillit la lumière, le comité central devient l'État-major distillant et transformant cette lumière en ordres et oukases, les militants en lieutenants, sous-offs et caporaux, et la classe ouvrière en masse de soldats à qui on enseigne que "la discipline est notre principale force".
Cette conception de la lutte du prolétariat et du parti est celle d'un adjudant de carrière de l'armée française. Elle a sa source dans une oppression séculaire et une domination de l'homme par l'homme. Il appartient au prolétariat de l'effacer à jamais.
Il peut paraître ahurissant, après les longues années de luttes épiques au sein de l'IC pour le droit de fraction, de revenir aujourd'hui sur cette question. Elle semblait résolue, pour tout révolutionnaire, par l'expérience vécue. C'est pourtant ce droit de fraction que nous sommes obligés de défendre aujourd'hui contre les dirigeants du PCI d'Italie.
Aucun révolutionnaire ne parle de la liberté ou de la démocratie en général, car aucun révolutionnaire n'est dupe des formules en général ; il cherche toujours à mettre en lumière leur contenu social réel, leur contenu de classe. Plus qu'à tout autre, on doit à Lénine d'avoir déchiré les voiles et d'avoir mis à nu les mensonges éhontés que couvraient les beaux mots de "liberté" et "démocratie" en général.
Ce qui est vrai pour une société de classe l'est aussi pour les formations politiques qui agissent en son sein. La 2ème Internationale fut très démocratique mais sa démocratie consistait à noyer l'esprit révolutionnaire dans un océan d'influence idéologique de la bourgeoisie. De cette démocratie où toutes les vannes sont ouvertes pour éteindre l'"étincelle" révolutionnaire, les communistes n'en veulent pas. La rupture d'avec ces partis de la bourgeoisie qui se disaient socialistes et démocratiques fut nécessaire et justifiée. La fondation de la 3ème Internationale, sur la base de l'exclusion de cette soi-disant démocratie fut une réponse historique. Cette réponse est un acquis définitif pour le mouvement ouvrier.
Quand nous parlons de démocratie ouvrière, de démocratie à l'intérieur de l'organisation, nous l'entendons tout autrement que la Gauche socialiste, les trotskistes et autres démagogues. La démocratie à laquelle ils nous convient, avec des trémolos dans la voix et le miel sur les lèvres, est celle où l'organisation est libre de fournir des ministres pour la gestion de l'État bourgeois, celle qui appelle à participer à la guerre impérialiste. Ces démocraties organisationnelles ne nous sont pas plus proches que les organisations non-démocratiques de Hitler, Mussolini et Staline qui font exactement le même travail. Rien n'est plus révoltant que l'annexion (les partis socialistes s'y connaissent en matière d'annexion impérialiste) de Rosa Luxemburg faite par les tartuffes de la Gauche socialiste, pour opposer son "démocratisme" à "l'intolérance bolchevik". Rosa, comme Lénine, n'a pas résolu le problème de la démocratie ouvrière ; mais, l'un comme l'autre savaient à quoi s'en tenir sur la démocratie socialiste et ils la dénoncèrent pour ce qu'elle valait.
Quand nous parlons de régime intérieur, nous entendons parler d'une organisation basée sur des critères de classe et sur un programme révolutionnaire et non ouvert au premier avocat venu de la bourgeoisie. Notre liberté n'est pas abstraite en soi, mais essentiellement concrète ; c'est celle des révolutionnaires regroupés, cherchant ensemble les meilleurs moyens d'agir pour l'émancipation sociale. Sur cette base commune et tendant au même but, bien des divergences surgissent immanquablement en cours de route. Ces divergences expriment toujours soit l'absence de tous les éléments de la réponse, soit les difficultés réelles de la lutte, soit l'immaturité de la pensée. Mais elles ne peuvent être ni escamotées ni interdites ; mais, au contraire, elles doivent être résolues par l'expérience de la lutte elle-même et par la libre confrontation des idées. Le régime de l'organisation consiste donc non à étouffer les divergences mais à déterminer les conditions de leur solution. C'est-à-dire, en ce qui concerne l'organisation, de favoriser, de susciter leur manifestation au grand jour au lieu de les laisser cheminer clandestinement. Rien n'empoisonne plus l'atmosphère de l'organisation que les divergences restées dans l'ombre. Non seulement l'organisation se prive ainsi de toute possibilité de les résoudre mais elles minent lentement ses fondations. À la première difficulté, au premier revers sérieux, l'édifice qu'on croyait en apparence solide comme un roc craque et s'effondre, laissant derrière lui un amas de pierres. Ce qui n'était qu'une tempête se transforme en catastrophe décisive.
Il nous faut un parti fort, disent les camarades du PCI, un parti uni ; or l'existence des tendances, la lutte de fractions le divisent et l'affaiblissent. Pour appuyer cette thèse, ces mêmes camarades invoquent la résolution présentée par Lénine et votée au 10ème congrès du PC russe, interdisant l'existence de fractions dans le parti. Ce rappel de la fameuse résolution de Lénine et son adoption aujourd'hui marquent on ne peut mieux toute l'évolution de la Fraction italienne devenue parti. Ce contre quoi la Gauche italienne (et toute la gauche dans l'IC) s'est insurgée et a combattu pendant plus de 20 ans est devenu aujourd'hui le crédo du "parfait" militant du PCI. Rappellerons-nous aussi que la résolution en question a été adoptée par un parti 3 ans après la révolution (elle n'aurait jamais pu être même envisagée auparavant) qui se trouvait aux prises avec des difficultés innombrables : blocus extérieur, guerre civile, famine et ruine économique à l'intérieur. La révolution russe était dans une impasse terrible. Ou la révolution mondiale allait la sauver, ou elle succombait sous la pression conjuguée du monde extérieur et des difficultés intérieures. Les bolcheviks au pouvoir subissent cette pression et reculent sur le plan économique et, ce qui est mille fois plus grave, sur le plan politique. La résolution sur l'interdiction des fractions, que Lénine présentait d'ailleurs comme provisoire, dictée par les conditions contingentes terribles dans lesquelles se débattait le parti, fait partie d'une série de mesures qui, loin de fortifier la révolution, n'a fait qu'ouvrir un cours de dégénérescence.
Le 10ème congrès a vu à la fois le vote de cette résolution, l'écrasement par la violence étatique de la révolte ouvrière de Cronstadt et le début de la déportation massive en Sibérie des opposants du parti.
L'étouffement idéologique à l'intérieur du parti ne se conçoit qu'allant de pair avec la violence au sein de la classe. L'État, organe de violence et de coercition, se substitue aux organismes idéologiques, économiques et unitaires de la classe : le parti, les syndicats et les soviets. La Guépéou remplace la discussion. La contre-révolution prend le pas sur la révolution sous le drapeau du socialisme ; c'est le plus inique régime du capitalisme d'État qui se constitue.
Marx disait à propos de Louis Bonaparte que les grands événements de l'histoire se produisent pour ainsi dire 2 fois, et il ajoutait : "La première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce." Le PCI d'Italie reproduit en farce ce que fut la grandeur et la tragédie de la révolution russe et du Parti bolchevik : le Comité de coalition antifasciste de Bruxelles pour le soviet de Petrograd, Vercesi à la place de Lénine, le pauvre comité central de Milan pour l'Internationale communiste de Moscou où siégeaient les révolutionnaires de tous les pays, la tragédie d'une lutte de dizaines de millions d'hommes pour les petites intrigues de quelques chefaillons. Autour de la question du droit de fraction se jouait en 1920 le sort de la révolution russe et mondiale. "Pas de fraction", en Italie en 1947, est le cri des impuissants ne voulant pas être forcés de penser par la critique et être dérangés dans leur quiétude. "Pas de fraction" menait à l'assassinat d'une révolution en 1920. "Pas de fraction" en 1947 est tout au plus une petite fausse couche d'un parti non viable.
Mais même en tant que farce, l'interdiction de fraction devient un handicap sérieux de la reconstruction de l'organisation révolutionnaire. La reconstruction du Bureau international de la GCI pourrait nous servir d'exemple palpable de la méthode à l'honneur.
On sait que ce Bureau international s'est retrouvé disloqué avec l'éclatement de la guerre. Pendant la guerre, des divergences politiques se sont manifestées au sein des groupes et entre les groupes se réclamant de la GCI. Quelle devait être la méthode de reconstruction de l'unité organisationnelle et politique de la GCI ? Notre groupe préconisait la convocation d'une conférence internationale de tous les groupes se réclamant de la GCI et se fixant pour objectif la discussion la plus large pour toutes les questions en divergences. Contre nous prévalait l'autre méthode qui consistait à mettre le maximum de sourdine sur les divergences, à exalter la constitution du parti en Italie et autour de qui devait se faire le nouveau regroupement. Aussi, aucune discussion ou critique internationale ne fut tolérée et un simulacre de conférence eut lieu à la fin de 1946. Notre esprit de critique et de franche discussion fut considéré comme intolérable et inacceptable ; et, en réponse à nos documents (les seuls qui avaient été soumis à la discussion de la conférence), on a non seulement refusé de les discuter mais, en plus, on a estimé préférable de nous éliminer de la conférence, tout simplement.
Nous avons publié dans Internationalisme n°16 de décembre 1946 notre document destiné à tous les groupes se réclamant de la GCI en vue de la conférence. Dans ce document, nous avons, selon notre vieille habitude, énuméré toutes les divergences politiques existantes dans la GCI et expliqué franchement notre point de vue. Dans le même numéro d'Internationalisme, on trouve également la "réponse" de ce singulier Bureau international. "Puisque, dit cette réponse, votre lettre démontre, une fois de plus, la constante déformation des faits et des positions politiques prises soit par le PCI d'Italie soit par les fractions française et belge" et, plus loin, "que votre activité se borne à jeter la confusion et de la boue sur nos camarades, nous avons exclu à l'unanimité la possibilité d'accepter votre demande de participation à la réunion internationale des organisations de la GCI."
On pensera ce qu'on voudra de l'esprit dans laquelle a été faite cette réponse, mais on doit constater, à défaut d'arguments politiques, qu'elle ne manque pas d'énergie et de décision... bureaucratique. Ce que la réponse ne dit pas et qui est, à un très haut point, caractéristique de la conception de la discipline vraiment générale, professée et pratiquée par cette organisation, c'est la décision suivante prise en grand secret.
Voilà ce que nous écrit, à ce sujet, un camarade du PCI au lendemain de cette réunion internationale[2] :
Cette décision intérieure et secrète a-t-elle encore besoin d'être commentée ? Nous ajouterons seulement qu'à Moscou Staline a évidemment des moyens plus appropriés pour isoler les révolutionnaires : les cellules de la Loubianka (prison de la Guépéou), les isolateurs de Verkhni Ouralsk et, au besoin, une balle dans la nuque. Dieu merci, la GCI n'a pas encore cette force (et nous ferons tout pour qu'elle ne l'ait jamais) mais ce n'est vraiment pas de sa faute. Ce qui importe, en définitive, c'est le but poursuivi et la méthode, consistant à chercher à isoler, à vouloir faire taire la pensée de l'adversaire, de ceux qui ne pensent pas comme vous. Fatalement, et en correspondance avec la place qu'on occupe et la force qu'on possède, on est amené à des mesures de plus en plus violentes. La différence avec le stalinisme n'est pas une question de nature mais uniquement de degré.
Le seul regret que doit avoir le PCI, c'est d'être obligé de recourir à ces misérables moyens "d'interdire aux membres tout contact avec les fractions dissidentes".
Toute la conception sur le régime intérieur de l'organisation et de ses rapports avec la classe se trouve illustrée et concrétisée par cette décision, à notre avis, monstrueuse et écœurante. Excommunication, calomnie, silence imposé, telles sont les méthodes qui se substituent à l'explication, la discussion et la confrontation idéologique. Voilà un exemple type de la nouvelle conception de l'organisation.
Un camarade de la GCI nous écrit une longue lettre pour "décharger, comme il dit, son estomac de tout ce qui lui pèse, depuis la coalition antifasciste jusqu'à la nouvelle conception du parti."
"Le parti, écrit-il dans la lettre, n'est pas le but du mouvement ouvrier ; il est seulement un moyen. Mais la fin ne justifie pas les moyens. Ceux-ci doivent être imprégnés du caractère de la fin qu'ils servent pour l'atteindre ; la fin doit se retrouver dans chacun des moyens employés ; par conséquent, le parti ne pourra pas être érigé suivant les conceptions léninistes, car cela signifierait, une fois de plus, l'absence de démocratie : discipline militaire, interdiction de la libre expression, délits d'opinion, monolithisme, mystification du parti.
Si la démocratie est la plus belle fumisterie de tous les temps, cela ne doit pas nous empêcher d'être pour la démocratie prolétarienne dans le parti, le mouvement ouvrier et la classe. Ou bien qu'on propose un autre terme. L'important est que la chose reste. 'Démocratie prolétarienne' signifie droit d'expression, liberté de pensée, liberté de ne pas être d'accord, suppression de la violence et de la terreur, sous toutes leurs formes, dans le parti et naturellement dans la classe."
Nous comprenons et partageons entièrement l'indignation de ce camarade quand il s'élève contre l'édification du parti-caserme et contre la dictature sur le prolétariat. Combien est loin cette saine et révolutionnaire conception de l'organisation et du régime intérieur de cette autre conception que nous a donnée récemment un des dirigeants du PCI d'Italie. "Notre conception du parti, a-t-il dit textuellement, est un parti monolithique, homogène et monopoliste."
Une telle conception -jointe au concept du chef génial, à la discipline militaire- n'a rien à voir avec l'œuvre révolutionnaire du prolétariat où tout est conditionné par l'élévation de la conscience, par la maturation idéologique de la classe ouvrière. "Monolithisme, homogénéité et monopolisme" est la trilogie divine du fascisme et du stalinisme.
Le fait qu'un homme ou un parti se disant révolutionnaire puisse se revendiquer de cette formule, indique tragiquement toute la décadence, toute la dégénérescence du mouvement ouvrier. Sur cette triple base on ne construit pas le parti de la révolution mais plutôt une nouvelle caserne pour les ouvriers. On contribue effectivement à maintenir les ouvriers à l'état de soumission et de domination. On fait une action contre-révolutionnaire.
Ce qui nous fait douter de la possibilité du redressement du PCI d'Italie, plus que ses erreurs proprement politiques, ce sont ses conceptions de l'organisation et de ses rapports avec l'ensemble de la classe. Les idées par lesquelles s'est manifestée la fin de la vie révolutionnaire du parti bolchevik et qui marquèrent le début de la déchéance - l'interdiction de fraction, la suppression de la liberté d'expression dans le parti et dans la classe, le culte de la discipline, l'exaltation du chef infaillible - servent aujourd'hui de fondement, base au PCI d'Italie et à la GCI. Persistant dans cette voie, le PCI ne pourra jamais servir la cause du socialisme. C'est en pleine conscience et mesurant toute la gravité que nous leur crions : "Halte-là. Il faut rebrousser chemin, car ici la pente est fatale."
Marc
[1] Aux dernières nouvelles, le PCI d'Italie ne participerait pas aux prochaines élections. Ainsi a décidé le comité central. Est-ce à la suite d'un réexamen de la position et d'une discussion dans le parti ? Détrompez-vous. Il est toujours trop prématuré d'ouvrir une discussion qui risquerait de "troubler" les camarades, nous dit notre dirigeant bien connu. Mais alors ? Tout simplement le parti a perdu beaucoup de membres et la caisse est vide. Ainsi, faute de munitions, le comité central a décidé d'arrêter la guerre et de ne pas participer aux PROCHAINES élections. C'est une position commode qui arrange tout le monde et a, en plus, l'avantage de ne troubler personne. C'est ce que notre dirigeant appelle encore "la transformation renversée de la quantité en qualité !"
[2] Il s'agit du camarade Jober qui était alors en discussion avec nous au nom de la fédération de Turin du PCI qu'il représentait. Depuis, la fédération de Turin, protestant contre les méthodes du comité central, est devenue autonome et, à ce titre, a participé à la conférence internationale de contact (voir Internationalisme n°24).
Dans le cadre d'une situation générale européenne évoluant à pas rapide vers une crise alimentaire presque de famine, la France roule, tous freins débloqués, vers la catastrophe imminente.
Baisse générale de la production, déséquilibre et déficit du budget accentués, augmentation constante de la circulation fiduciaire (13 milliards de plus dans la dernière semaine), dévaluation réelle -en attendant d'être officielle- du franc, manque de moyens financiers pour assurer les importations indispensables (le gouvernement vient de décider la limitation ou la suppression des importations pour toute une série de marchandises), grave déficit dans la production et l'importation du charbon, pénurie d'énergie électrique et, dominant le tout, une terrible disette en produits alimentaires (blé, viande, matières grasses, légumes) au point de réduire le rationnement à 70% environ de ce qu'il fut pendant les pires années de la guerre et de l'occupation. C'est sous le signe de la famine que la France entre dans l'hiver 1947-48.
La ration de pain fut ramenée de 500g à 250g en mai dernier après avoir été diminuée en qualité par un mélange croissant de maïs et même de pomme de terre, etc. Elle est à nouveau amputée de 50g, mais rien n'autorise à croire qu'on s'arrêtera là et il est fort question de ramener la ration, dans les mois à venir, à 150g. La ration de beurre est passée de 150g à100g. La viande ne sera vendue que 2 jours par semaine. Le courant électrique sera coupé 2 fois par semaine (l'année dernière, cette mesure n'a été prise qu'en novembre), en attendant les restrictions sur le gaz. Les points pour les articles de textile sont rétablis. Le rétablissement de la carte de tabac est envisagé. Pour tout, il n'est question que de diminution, de restriction et d'aggravation de rationnement. Les gouvernants annoncent l'heure de la grande pénitence nationale, terme élégant pour désigner la misère pour les masses travailleuses.
Les prix ne font que grimper. Le prix de détail est passé de l'indice 830 environ en mai à 1030 en août, accusant une augmentation de 25%. Pour le seul mois d'août, l'indice du coût de la vie est monté de 6%. Les dernières mesures gouvernementales sur le pain et la viande ont eu pour effet une panique générale et une spéculation effrénée sur le marché où les prix des légumes et fruits sont passés du simple au double. Les quelques chiffres suivants peuvent donner une idée de l'importance de cette hausse dans les derniers 15 jours (extrait du "Monde" du 7/9).
Cours moyens aux Halles centrales, au kilo :
|
23/08/09 |
05/09/09 |
Chicorée de Nantes |
23fr |
48fr |
Choux de Paris |
15 |
20 |
Cresson (la botte) |
5 |
20 |
Laitue |
18 |
40 |
Navet |
25 |
42 |
Pommes de terre |
9,5 |
15,5 |
|
|
|
Œufs (la pièce) |
14 |
16 |
Tomate |
13 |
18 |
Lapin |
120 |
140 |
Pêches |
40 |
50 |
Raisin |
26 |
42 |
Melon |
14 |
33 |
Le gouvernement et la presse ont beau accuser la panique des consommateurs dans cette hausse, il n'en restera pas moins, dans les semaines à venir, que les prix des produits ne baisseront pas mais, avec la disette générale, ne feront encore que grimper.
Hausse du coût de la vie, réduction du rationnement à un niveau de misère jamais encore atteint, baisse du salaire hebdomadaire à la suite de la perte des heures de travail par manque de courant, telle se présente la situation effroyable des conditions de misère des ouvriers, et cela sans aucune perspective d'en sortir. Le capitalisme ne peut offrir aucune perspective d'amélioration de la situation. Seule la guerre, c'est-à-dire la destruction généralisée organisée sur une grande échelle et le massacre de millions de vies humaines, reste l'unique perspective pour le régime capitaliste décadent.
Ceux qui n'ont pas compris les lois inexorables qui ne laissent au capitalisme décadent aucune possibilité d'amélioration, même provisoire, des conditions de vie, ceux qui ont prétendu compatible une production de guerre avec une hausse réelle des salaires, ceux qui croyaient à une conversion possible de la production de guerre en une production de paix peuvent vérifier aujourd'hui l'inanité de leur théorie.
De même, il apparaît nettement aujourd'hui toute l'inconsistance de la lutte étroitement économique, professionnelle, syndicale des ouvriers. Engagée sur ce plan, la lutte ouvrière se trouve acculée dans une impasse et s'épuise en vains combats. Les revendications économiques, dans le cadre capitaliste, ne font qu'entretenir des illusions, parmi les ouvriers, sur de chimériques améliorations de leurs conditions de vie, incompatibles désormais avec la survivance du capitalisme. De plus, elles empêchent les ouvriers de prendre conscience de la seule alternative que pose la situation : subir la misère sans cesse croissante, subir la surexploitation, le rationnement et la famine, en attendant de crever héroïquement sur les champs de carnage impérialistes, ou de mettre fin à ce régime décadent par la révolution socialiste.
Les partis dits ouvriers - socialiste, stalinien et organisations syndicales - utilisent à fond le mécontentement des travailleurs pour la sauvegarde du capitalisme en général et pour leurs intérêts politiques en particulier. En déchainant la vague giratoire des grèves de juin-juillet, le Parti communiste et la CGT savaient ce qu'ils faisaient. D'une part, ils ont canalisé le mécontentement des masses en l'orientant uniquement sur le terrain économique d'augmentation des salaires, aboutissant normalement, au travers de marchandages et de tergiversations, à une illusoire et ridicule augmentation nominale des salaires, largement résorbée par une augmentation préalable réelle des prix et justifiant les augmentations de prix à venir. D'autre part, ils ont fait des ouvriers et de leur mécontentement des moyens de pression pour accéder de nouveau aux postes ministériels.
Seuls des naïfs ou des bavards comme les trotskistes pouvaient voir dans ces grèves de juin une manifestation de la lutte de classe, alors qu'elles n'étaient qu'une machination politique stalinienne et un dévoiement de la classe ouvrière pour le plus grand profit de la bourgeoisie.
Aussi, aujourd'hui, alors que les dernières mesures gouvernementales aggravent considérablement la situation des ouvriers, le prolétariat parisien, abusé et fatigué, n'a pas encore retrouvé la force de réagir et de s'engager dans la lutte.
Cependant, la situation présente ne peut pas ne pas provoquer une vive réaction ouvrière. Il est à un très haut point caractéristique que des mouvements spontanés de grèves et de manifestations aient éclaté en province. Le Parti communiste et la CGT n'épargnent pas leurs efforts pour se rendre maitres de ces mouvements. Mais ils sont effectivement, et tout au moins partiellement, débordés. Leur emprise sur les ouvriers en province est moins forte qu'à Paris où se trouve concentré tout l'appareil bureaucratique.
Les mouvements de Nantes, Clermont-Ferrand, Montbéliard, Saint-Étienne et d'autres centres industriels acquièrent une haute signification de classe. En éclatant sur la base locale et non professionnelle, ils dépassent la structure syndicale et indiquent l'orientation de la structure de la nouvelle organisation de masse des ouvriers, qui ne peut être que locale. En posant comme objectif premier de ses luttes, non la question des salaires mais celle du ravitaillement du pain, ils indiquent une orientation de la lutte passant du plan économique au plan social.
Rien ne permet de prédire l'évolution de ces manifestations. Il est probable que la CGT et le Parti communiste parviendront à s'emparer de ces manifestations, à les canaliser à leur bénéfice. Mais la situation présente est grosse de convulsions sociales. Si les ouvriers parviennent à les maintenir sur leur terrain de classe, les grèves et manifestations d'aujourd'hui peuvent être le début d'une vaste action et le commencement d'un renversement du cours.
Les militants révolutionnaires prêtent une attention vigilante à ces mouvements, ne les confondant pas avec les machinations staliniennes de juin. Les mouvements actuels sont la suite de la grève de Renault à son début.
Les révolutionnaires participent à ces mouvements de toutes leurs forces mais ils n'ont pas de programme transitoire ni de propositions positives immédiates à donner.
La lutte du prolétariat aujourd'hui ne peut être qu'une lutte de refus, refus de toute solution présentée par le capitalisme et ses agents : augmentation de la production, gestion du contrôle de la production, prime à la production, échelle mobile, incorporation au bloc occidental (Amérique) ou au bloc oriental (Russie).
Refus aux mesures de famine. Refus à la guerre.
La lutte contre la famine ne peut être qu'une lutte menée sur le terrain de classe du prolétariat contre le capitalisme décadent.
LE SEUL PROGRAMME CONSTRUCTIF ET POSITIF NE PEUT ÊTRE QUE CELUI DE LA LUTTE POUR LA TRANSFORMATION SOCIALE, POUR LA RÉVOLUTION SOCIALISTE.
Internationalisme
La grève de Renault se devait, dès la fin avril, de déclencher, dans la presse dite ouvrière, un torrent d'agitation de droite à gauche, tous se faisant un devoir de défendre avec indignation les travailleurs, "artisans de la renaissance française". Quant aux véritables "défenseurs du minimum vital", les titres bien ronflants de la "Vérité" suffisent pour se convaincre de la participation active des trotskistes à ce front commun de défense. CNT et Libertaires se devaient aussi de préparer le chemin à la CGT qui, pour lutter contre "le glissement à droite" de la politique de Ramadier prenait place dans le concert de la défense des opprimés ; et Duclos de s'écrier à la Chambre des députés : "Le chef d'orchestre clandestin, c'est la misère du peuple !"
Ainsi, voyons-nous la fédération des gaziers être mobilisée par Marcel Paul et la boulangerie dire son mot dans cette agitation sociale. Le petit commerce et l'agriculture ne devaient pas rester inactifs. Le gouvernement Ramadier ne pouvait que rétablir en partie la liberté du petit commerce et augmenter le prix du blé de crainte de voir le pays sans ravitaillement.
Mais il y a plus. On a vu récemment les stations de métro fermer autour du Palais Bourbon ; grévistes et manifestants devaient faire le chemin à pied pour apporter leur appui aux députés défendant "le minimum vital devant la politique réactionnaire du plan Schumann". Aux trotskistes de se réjouir...
Nous avons connu cela au moment où nous écrivions : "Doit-on voir là le réveil de la classe ouvrière ? Doit-on constater que l'aggravation du ravitaillement et l'augmentation du coût de la vie ont été déterminantes dans les mouvements qui se succèdent depuis près de 2 mois, ou bien ne peut-on considérer ces mouvements que comme des tremplins pour les staliniens en vue d'atteindre les anciens postes gouvernementaux qu'ils occupaient et, en outre, épuiser les forces encore par trop combattives des travailleurs dans des grèves par paquet, faisant l'effet de piqures de guêpes sur le gouvernement et des saignées abondantes sur la classe ouvrière ?"
Aujourd'hui, nous pouvons profiter de cette atmosphère de "paix sociale" pour affirmer une fois de plus : de cette mascarade de lutte, les travailleurs sortent battus, mécontents et en pleine confusion, tandis que la CGT et le PCF préparent des lendemains qui chantent en vue de la prochaine période électorale. Dans cette conjoncture et avec une grève des cheminots que jamais l'histoire du mouvement ouvrier en France n'avait connue, seule la bourgeoisie sort vainqueur ; et la conférence du Palais-Royal en est le couronnement. On peut se rendre compte que la récente augmentation de salaire acquise est déjà dépassée par la hausse des denrées alimentaires de première nécessité et que, dans ces conditions, l'effort à fournir pour la masse des travailleurs pour tenir une grève ne peut se traduire que par une diminution de sa combativité et l'enfoncer un peu plus dans la confusion.
Chez Renault, les dissidents trotskistes ont déclenché un mouvement de grève sur la base d'une augmentation de salaire ; ils ont ensuite constitué un syndicat autonome avec lequel ils prétendent éduquer les travailleurs en les faisant passer de la lutte sur le plan économique à la lutte sur le plan politique. Se basant sur des individualités, ils considèrent comme progressif chaque cas particulier qu'ils pourront amener à la politique trotskiste ; alors que dans l'ensemble de la masse prolétarienne, de telles manœuvres retardent le processus de clarification au sein de la classe parce qu'elles ne les détachent pas de l'idéologie bourgeoise. Il n'existe pas, aujourd'hui, de processus évolutif entre les luttes économiques et les luttes politiques de la classe ouvrière ; et, bien que les conditions de crise du régime existent, les révolutionnaires ne peuvent chercher des palliatifs aux conséquences de cette crise pour créer le terrain -bien factice- de mouvement de revendications, car axer toute lutte sur une amélioration du minimum vital ne fait qu'entretenir l'illusion d'une possibilité de s'accommoder avec le régime capitaliste décadent. L'axe de toute politique révolutionnaire, dans la période actuelle, ne peut être que le refus de toute collaboration directe ou indirecte avec l'État capitaliste.
La crise permanente du capitalisme -qui se traduit par des guerres successives, conséquences du manque de débouchés commerciaux- est le plus important facteur d'inflation et enlève de plus en plus toute valeur réelle à la monnaie. À MOINS DE DEMANDER AU CAPITALISME DE SE DÉTRUIRE EN TANT QUE CLASSE, CE DERNIER NE PEUT PLUS ACCORDER UNE AUGMENTATION DE SALAIRE SANS INÉVITABLEMENT AUGMENTER LES PRIX. PARLER DE "MINIMUM VITAL", C'EST ENFERMER LES OUVRIERS DANS UNE IMPASSE ET PERMETTRE À LA BOURGEOISIE, AU TRAVERS DE TRACTATIONS ET DE MARCHANDAGES, DE PROLONGER SA VIE, EN ENVOYANT TOUT MOUVEMENT SUR UNE VOIE DE GARAGE.
Il est facile aujourd'hui pour tous nos économistes syndicaux de crier à la trahison de la CGT et du PCF, mais il leur serait beaucoup plus difficile de donner les raisons qui leur permettent d'être toujours les victimes et aux staliniens d'être toujours les vainqueurs de cette situation, laquelle puise ses racines dans les insuffisances théoriques du matériel employé.
Ces néo-économistes n'ont pas compris que le problème ne consiste pas à reconstruire une CGT où leur présence serait une garantie contre l'opportunisme des actuels dirigeants et avec laquelle les méthodes de lutte qui correspondaient à l'époque du capitalisme ascendant seraient reprises. De même qu'il existe une unité interne, un tout inséparable entre le but et les moyens, entre le contenant et le contenu, de même la lutte ouvrière ne peut s'exprimer au travers du parlement bourgeois ou au travers des syndicats dans des luttes économiques d'intérêts et de marchandages capitalistes.
Que nos néo-économistes ne s'agitent plus autant car le stalinisme poursuit sa politique d'avant juillet ; les travailleurs, à leur retour de vacances, viennent encore une fois d'en faire les frais. Le stalinisme entend bien utiliser les masses ouvrières contre toute politique qui se détourne du bloc russe. C'est ainsi qu'après avoir fomenté des grèves et des manifestations contre le patronat "saboteur de la reconstruction", la CGT stalinisée et le CNPF concluent les accords du Palais-Royal par-dessus le gouvernement Ramadier. En agitant le drapeau de "la paix sociale", le PCF et la CGT ne font autre chose que préparer les prochaines élections et placer les socialistes dans une position qui semblerait contrecarrer les intérêts de la classe ouvrière ; ensuite, en tant que parti de gouvernement, faire valoir que les accords tiennent compte de la stabilisation des prix et, par-là, ne pas nuire à "l'intérêt national". Pour le patronat, c'est un moyen légal d'augmenter ses prix à bon compte. Quant au 3ème larron, il n'entend pas voir saper son autorité. Il augmentera les prix pour autant que cette augmentation cadrera avec son plan de politique économique ; en cela il force le patronat pris individuellement à se soumettre au dirigisme dans l'intérêt collectif du capitalisme.
Mais, de toutes ses arlequinades, une question se pose : OÙ SE TROUVE LA LUTTE DE CLASSE ? Quand tous les mouvements de lutte qui ont débuté en avril n'aboutissent, dans la réalité, qu'à la conclusion d'un accord opposé aux intérêts des travailleurs, nous sommes en droit de faire remarquer aux trotskistes de tous poils que la classe ouvrière, en tant que classe politique détachée de toute idéologie bourgeoise, est absente. Au travers de la politique pro-russe du stalinisme et de la politique pro-américaine de Ramadier -toutes deux de même nature capitaliste- se crée un courant entrainant l'humanité vers la 3ème guerre mondiale.
Dans ce chaos, dans cette famine grandissante du capitalisme décadent, aucune lutte de classe ne sera victorieuse sur les plans syndical et parlementaire, où le capitalisme, stalinien ou non, l'a fait parvenir.
Les révolutionnaires se doivent de donner conscience de la situation politique à la classe ouvrière, dans les mouvements de lutte, au travers de ces "comités" qui surgissent et qui devront, faute de doubler et répéter les syndicats, dépasser la lutte économique, rejetant par-là les organismes périmés. Ces "comités" disparaitront après chaque lutte mais ils auront dégagé le chemin de la lutte au fur et à mesure des idéologies opportunistes et déviationnistes. Ils redonneront à cette lutte son véritable sens de classe, portant au maximum son effort contre la guerre et ouvrant ainsi la perspective de la révolution.
Renard
On prend généralement pour base de comparaison de l'économie et de la production actuelle l'année 1938. Cela uniquement parce que l'année 1938 fut la dernière avant la guerre et nullement parce qu'elle fut une année de prospérité, loin de là.
Quand on fait cette comparaison avec 1938 on doit avoir constamment en mémoire qu'elle fut une année de dépression économique et que sa production ne représentait que 75 % de 1929, elle-même pas très brillante quoique la meilleure depuis 1913. Ainsi, l'effondrement de l'économie française apparaît dans toute sa réalité quand, en rapport avec l'année de dépression de 1938, l'indice de la production est encore tombé de 89 en octobre 1946 à 87 en décembre, 81 en janvier 1947, 78 en février. L'indice corrigé des mois suivants n'est pas encore connu mais tout indique qu'après une légère montée en mars-avril la production est à nouveau tombée par suite notamment de la vague de grèves et essentiellement à cause des difficultés insurmontables auxquelles se heurte l'économie française.
Le problème du charbon est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête du capitalisme français, quoique non l'unique difficulté. L'extraction nationale accuse de nouveau, après les excitations staliniennes et leurs cris de triomphe, un nouveau fléchissement.
Production du charbon en milliers de tonnes
Janvier |
4597 |
Février |
4223 |
Mars |
4624 |
Avril |
4209 |
Mai |
3983 |
Elle atteint ainsi sensiblement le niveau de 1938 (moyenne mensuelle de 3963). La menace d'une stagnation (et peut- être même d'une baisse) est donnée, entre autres, par l'éventuelle libération de prisonniers allemands qui doit avoir lieu à la fin de l'année. On sait le grand pourcentage qu'occupent les prisonniers allemands dans la totalité de la main-d’œuvre employée dans les mines.
L'importation en charbon est encore plus désastreuse par suite de la politique de relèvement industriel de l'Allemagne par les anglo-américains, malgré les lamentations du capitalisme français et la campagne hystérique chauvine des staliniens.
Ainsi se trouve largement compromis le commencement du plan Monnet. Les prévisions de celui-ci comptaient sur un total de 75 millions de tonnes de charbon. La France réalisera péniblement un maximum de 60 millions.
Une plaie non moins cuisante du capitalisme français est l'extrême fléchissement de la productivité de la main-d’œuvre qui, étant elle-même une résultante de l'ensemble des conditions désastreuses de la production (pénurie et vieillissement des moyens de production, manque de moyens de transport, destruction résultant de la guerre, pauvreté des moyens financiers, perte de sources de matières premières) et du bas niveau de vie des ouvriers en France, vient encore s'ajouter aux difficultés et aggraver l'ensemble de la situation dans laquelle se débat désespérément le capitalisme français.
Par exemple, dans une branche de la production comme l'extraction du charbon, bien moins sujette et dépendante des moyens de production et où l'État et les partis "ouvriers" ont concentré tous leurs efforts pour assurer et augmenter la production, le rendement par ouvrier de fond est tombé à 76 % de celui de 1938. On peut facilement imaginer ce que doit être le rendement dans les autres branches bien moins favorisées. Pour se faire une idée plus exacte, on peut mettre en avant les comparaisons suivantes : la construction d'une automobile aux États-Unis nécessite 25 jours-homme, en France 85 jours-homme ; la statistique montre que l'extraction de 4 tonnes de charbon nécessite 1 mineur aux États-Unis, 2 dans la Ruhr, 4 en France. Le rapport comparatif de la productivité du travail place la France à un des plus bas échelons des pays du monde.
La situation catastrophique de l'économie française se traduit le mieux dans son commerce extérieur. Les évaluations les plus optimistes pour l'année en cours sont :
Ce déficit est couvert en partie par des emprunts à l'étranger (ce qui explique suffisamment la politique extérieure de la France, à la remorque des États-Unis) et par la réserve en or et en devises de la Banque de France, c'est-à-dire la précipitation d'une course folle à la banqueroute finale.
Il est important de s'arrêter non seulement sur le déficit impressionnant du commerce extérieur. Ainsi, l'importation d'objets fabriqués, qui représentait en 1938 15 % de la valeur de l'ensemble des importations, s'élève aujourd'hui à 26 %. Pour le même temps, l'exportation des produits alimentaires passe de 14 % en 1938 à 21 % en 1946. En d'autres termes, la France, qui ne fut jamais un pays agricole, doit payer aujourd'hui avec une production agricole encore diminuée l'importation d'objets fabriqués les plus indispensables. Cette situation paradoxale ressort nettement du tableau suivant :
Indice du volume du commerce extérieur (base 100 pour 1938)
1947 |
Matières nécessaires à l'industrie |
Objets fabriqués |
objets d'alimentations |
|
|
|
|
Import |
export |
import |
export |
import |
export |
Janvier |
68,5 |
30,2 |
270 |
79,6 |
65,5 |
92,2 |
Février |
83,3 |
35 |
317 |
108 |
61,7 |
102,3 |
Mars |
76,6 |
33,5 |
421 |
91,6 |
59 |
104,1 |
Avril |
90,6 |
45,2 |
354 |
120,9 |
57 |
87,7 |
Ainsi, pour des objets fabriqués, la France importe 4 fois plus pour une exportation restée sensiblement la même. Alors que pour les produits alimentaires, malgré la pénurie et la disette qui règnent, elle continue à exporter autant qu'en 1938 n'importe que 50 % environ. Ce caractère du commerce extérieur, d'exportation des produits alimentaires et d'importations d'objets fabriqués, a toujours été le propre des pays coloniaux et semi-coloniaux.
Cette évolution dans ce sens du commerce extérieur indique on ne peut mieux la déchéance de l'économie française, déchéance qui ira en s'accentuant.
Il serait erroné de conclure des quelques statistiques, que nous venons de citer plus haut, que nous assistons à une transformation de l'économie française qui, d'une production industrielle s'orienterait vers une production agricole. Seul l'impérialisme allemand, sous sa forme politique nazie, pouvait formuler un rêve économique aussi insensé. L'Europe nouvelle nazie devait être un hinterland agricole au bénéfice de l'Allemagne, unique centre industriel, c'est-à-dire unique producteur de marchandises industrielles, exploitant le reste de l'Europe transformé en marché d'écoulement et en source de matières premières.
Le capital a pour condition et base la production industrielle moderne, là où se produit la plus-value. C'est pour cela que le retour vers une production agricole est exclu pour tout pays capitaliste, même s'il existe une terrible demande en produits alimentaires. Le chômage causé par la défaite et la démoralisation de l'armée française en 1940 n'a pas été liquidé par la ridicule campagne de Pétain de "retour à la terre" mais uniquement par la reprise de la production de guerre en France pour les besoins de l'Allemagne.
La production agricole de la France n'a jamais suffi à couvrir les besoins de ce pays. Elle a toujours été obligée d'importer 10 à 20 % de sa consommation. Et si, aujourd'hui, malgré sa terrible disette, elle ne produit que le tiers de blé de 1938, cela n'est pas dû à l'absence d'une politique clairvoyante de la part des gouvernants, comme le dit démagogiquement le parti stalinien, mais parce qu'une plus grande masse des produits agricoles présuppose une masse d'acheteurs solvables, c'est-à-dire le plein fonctionnement de l'industrie trouvant sur le marché mondial et plus précisément sur des marchés extra-capitalistes la possibilité de l'écoulement de sa production et la réalisation de sa plus-value.
C'est précisément parce que le capitalisme français se trouve évincé du marché mondial et que son appareil industriel, à la suite de la guerre, n'est pas en mesure de soutenir la concurrence d'autres pays, que la crise de sa production industrielle détermine et entraine une sous-production agricole. La crise du blé n'est pas, comme le prétendent les économistes-politiciens de la bourgeoisie, le résultat d'un malheureux hasard atmosphérique (gel de printemps), mais bien davantage le résultat d'une situation économique qui fait que l'étendue des terres emblavées est aujourd'hui la moitié de ce qu'elle fut avant-guerre.
Ce qui est vrai pour la production agricole l'est également pour toute la production d'articles consommation. Alors que l'indice de production est de 106,2 pour l'extraction de la houille, de 98,1 pour l'acier, de 136 pour l'électricité, de 195,4 pour la production automobile, de 124 pour le caoutchouc, il n'est que de 90 pour le textile et de 75 pour le papier, de 64 pour les cuirs (base 100 pour 1938).
Tout l'effort est porté sur la production de l'industrie lourde aux dépens de l'industrie de consommation. Pour tenir devant la concurrence, sur le marché international, avec un appareil industriel usé et défectueux, le capitalisme ne peut le faire qu'en réduisant les conditions de vie des ouvriers au-dessous du minimum. Pour reconstruire péniblement son appareil et acheter à l'étranger les machines nécessaires, il ne peut le faire qu'en payant avec l'exportation du peu de produits alimentaires, quitte à diminuer encore la consommation des masses et amener celles-ci à l'état de famine.
Mais ce ne sont là que des palliatifs. Inflation-dévaluation-restriction-famine, rien ne peut insuffler un sang nouveau et régénérer le capitalisme français. Toutes les mesures prises depuis la "libération" ont échoué les unes après les autres. Et les ministres socialistes Tanguy-Prigent, ministre de l'agriculture, et Philip, ministre de l'économie, étaient absolument dans le vrai, et pour une fois sincères, quand ils ont déclaré successivement au dernier congrès socialiste que la France était "au bord de la faillite" et que "nous sommes à la veille de la catastrophe".
Marco
À propos de la crise économique anglaise, les "économistes" français se sont beaucoup réjouis de montrer au public français le parallèle qu'il y avait entre les deux situations, l'anglaise et la française. Et, comme d'habitude, presque tout le monde les a pris au sérieux. La seule identité de situation est pour le prolétariat et se traduit par des mesures draconiennes : réduction de son nécessaire "minimum vital" par la baisse de son ravitaillement et par l'augmentation des prix. Pour tenter de redresser la situation, on pressure toujours, comme d'habitude, le prolétariat.
Cela ne veut pas dire du tout que la situation économique de la Grande-Bretagne et celle de la France soient identiques. La France n'est plus qu'un impérialisme de "grand guignol", dont la situation économique est maintenant zéro et compte pour zéro dans le monde. La France peut seulement servir demain au bloc américain, comme la Grèce lui sert aujourd'hui. C'est tellement vrai qu'on "...accepte d'entendre le point de vue de la France sur la question de l'acier allemand..." et "...qu'on en tiendra compte que dans la mesure où..." politiquement on pourra conclure avec elle un accord militaire qui la liera définitivement au "Plan militaire de défense américain".
Par contre, la Grande-Bretagne se trouve presque sur un pied d'égalité avec les É-U dans ces discussions, bien qu'elle soit loin d'avoir la puissance correspondante.
C'est que la Grande-Bretagne a effectivement à redresser "une situation", alors que la France ne pourra jamais plus rien redresser, même pas le ton de ses discours.
La Grande-Bretagne participe encore, pour une grande part, à la société anonyme "Impérialisme anglo-saxon" et c'est cette part qu'elle entend sauvegarder. Et c'est étonnant comme les américains applaudissent eux-mêmes à ces mesures qui ont, malgré tout, comme résultat immédiat de réduire leurs exportations vers l'Angleterre. C'est que l'impérialisme voit plus loin. Il s'agit que l'Angleterre soit forte ; cela sera nécessaire demain pour tenir tête à la Russie. L'expérience de la guerre 1939-45 a servi aux américains : ils ne veulent pas que la solidité anglaise soit compromise ; ils comptent sur elle pour tenir le coup.
Quant à la France, les américains savent très bien qu'ils ne peuvent plus compter sur elle en tant que puissance militaire et qu'en cas de guerre contre l'URSS ils devront l'occuper militairement.
Ainsi, la "crise économique" anglaise apparaît surtout comme une crise volontaire qui consiste à affamer le prolétariat pour faire des économies, augmenter le taux de plus-value et ainsi redresser l'appareil productif, productif de matériel de guerre. On prépare, en Angleterre, l'armement industriel pour la prochaine.
En France, la bourgeoisie française, par l'intermédiaire de ses bons gérants "socialistes" SFIO et des syndicats, prépare également au prolétariat "des lendemains qui chantent"... devant des buffets vides. Hausse générale des prix, tel est le résultat des grèves "giratoires" dans lesquelles on a conduit les ouvriers par le bout du nez vers la porte de sortie.
En Italie, le chômage réduit une masse considérable d'ouvriers à la famine et permet à la bourgeoisie de resserrer les conditions de ceux qui travaillent.
En Allemagne, on tiraille un prolétariat exsangue dans tous les sens ; il faut le préparer au fait que la scission en deux de l'Allemagne sera peut-être la cause toute trouvée pour déclencher le conflit en Europe. De la zone américaine à la zone russe, de la française à l'anglaise, en ajoutant là-dessus que la bourgeoisie allemande qui essaie de frayer, au nouveau chauvinisme allemand, le chemin que les dissensions des "alliés" préparent, dans tout ce tiraillement, le prolétariat aura beaucoup de mal à retrouver un chemin de classe, et c'est bien un des buts de ce morcellement.
L'ère est aux économies sur le dos du prolétariat européen ! On lui fait "reconstruire" un armement pour de nouveaux VERDUN, STALINGRAD ou CASSINO, à l'échelle atomique... et, puisque le prolétariat accepte toujours, pourquoi ne pas continuer ?
On ne demande pas des "sacrifices" à un prolétariat révolutionnaire.
La Grande-Bretagne vient d'accorder leur indépendance aux Indes. Les Indes sont "libres de se déterminer librement".
Les trotskistes anglais vont pouvoir chercher dans leur grand livre "Le programme transitoire", leur bible, quelle est la page suivante et appliquer aux Indes la nouvelle "tactique" [que peut bien faire, selon "le programme transitoire", un pays colonial qui s'autodétermine ? Il ne doit pas être loin du Socialisme ; encore quelques étapes transitoires de ce genre et nous y serons...].
En réalité, tout ce tapage sur les Indes est surtout destiné à montrer que Attlee et son gouvernement sont "socialistes", et à redorer la réputation anglaise ternie en Asie depuis la guerre contre le Japon.
En comparaison avec la politique colonialiste française, la politique anglaise est une pratique impérialiste intelligente, moderne, qui emploie des procédés du 20ème siècle et qui sait très bien qu'un pays ne se détermine pas lui-même. On peut dire : les anglais sont partis, mais ils sont toujours présents aux Indes et vigilants, autant sinon plus qu'avant. Ils ont, dans tous les cas, mis à la tête des États des "serviteurs fidèles" du principe des Trade-unions ; et ils ont aussi, un tout petit peu, misé sur les dissensions intestines qu'ils ont mis un soin particulier à entretenir.
Soekarno et les républicains indonésiens, eux, ne comprenaient pas assez bien quel était le sens de la liberté qu'on avait bien voulu leur accorder. On le leur a fait comprendre. Maintenant on observe s'ils sont suffisamment "mûrs", s'ils sauront se servir de leur liberté. S'ils n'ont pas compris, on leur donnera une nouvelle leçon. Les peuples peuvent "se déterminer eux-mêmes", tous. Mais tous ne savent pas encore très bien, il leur faut faire l'apprentissage de "l'auto-détermination".
Ho-Chi-Minh a commencé la "révolution" indochinoise en demandant la paix à la France ; et il la veut effectivement conditionnée.
La France pense qu'elle va peut-être pouvoir traiter avec le Viet-Minh, c'est-à-dire lui faire abandonner une guerre "qui ne profite à personne". Le Viet-Minh pense que, s'il ne traite pas avec la France maintenant, il sera trop tard par la suite.
Pendant ce temps, la France n'en continue pas moins les tractations autour de Bao-Daï qui veut bien prendre le pouvoir, à condition que ce soit réellement un pouvoir... Qui l'emportera ?
Peu importe ! La situation du peuple indochinois, dans sa masse, sera toujours celle d'un peuple sur-exploité, que ce soit avec Ho-Chi-Minh, Bao-Daï ou un gouverneur français.
Il faut rejeter toute participation à ces guerres, simples chicanes au sein de la classe bourgeoise : en prenant cette position, le prolétariat n'a rien à perdre, il a tout à gagner.
Les trotskistes hurlent : "Ho-Chi-Minh nous a trahis !". Sont trahis ceux qui veulent bien l'être. Ils ont surtout permis, dans la mesure où ils sont écoutés, de continuer là-bas l'expérience de la libération nationale qui, d'après certains trotskistes, n'aurait pas été poussée en France.
Comme tout congrès de la SFIO, le dernier commence par des annonces, de tous côtés, que cette fois-ci c'en est fait du Parti "Socialiste", que la scission est proche, etc.
Le congrès se déroule dans le calme le plus complet, donnant ainsi "le plus bel exemple à la nation". On rappelle à l'ordre ceux qui voudraient oublier que "tout de même" il y a une discipline, "la discipline librement consentie et voulue par tous" en opposition à la discipline stalinienne. On attaque "les écarts de la gauche", on réprouve "les écarts de la fraction parlementaire, on met au pas les ministres et finalement, après avoir demandé plus de pouvoir pour le Comité directeur contre la fraction parlementaire, on vote une résolution "très à gauche" qui "met en garde" contre des erreurs passées et prend des décisions pour le futur...
... Et on prend les mêmes et on recommence. La "gauche" promet d'être sage et elle a droit à sa place au Comité directeur. Les ministres et les parlementaires promettent de "suivre la ligne", on les applaudit longuement et on leur vote "la confiance du parti".
Quand on pense que cette comédie dure depuis un demi-siècle !
Il y a une chose intéressante cependant. Les JS seront mieux "encadrées" par le parti, mieux "comprises" aussi, plus "paternellement". Les Dunoyer et tous les noyauteurs n'ont qu'à bien se tenir, la flétrissure du parti les accompagne.
Philippe
Si l'on veut avoir une idée de ce que peuvent être des destructions de guerre, il faut avoir voyagé dans les trains italiens pour se rendre compte. Les ponts sont en majorité détruits ; certaines lignes ne sont que sur une voie en certains points ; les réparations hâtives n'ont pu consolider la voie. Aussi voyage-t-on à une allure de piéton. Le matériel ferroviaire est désuet ou de fortune. Pillé par les allemands, pillé par les alliés, les grandes usines métallurgiques travaillant pour les réparations en grande proportion, ce matériel est réduit à sa plus simple expression. Mais, à côté de cette misère technique, on remarque de splendides petites gares qui semblent toutes neuves, tandis que celles de grands centres comme Rome et Naples sont en voie de construction.
Cet aspect des transports italiens reflète assez bien la configuration actuelle de l'Italie. Le Nord industriel travaille et le chômage y est peu important. Mais les industries ne sont orientées que vers la production des "réparations" de guerre ou vers la production de pièces de rechange pour l'industrie américaine. Le Sud, à caractère essentiellement agricole, chôme. Les quelques usines, qui faisaient de la région de Naples un centre industriel, sont fermées car elles ne produisaient que des produits de simple consommation directe. Ajoutons à cela une désaffection de la terre - parce que d'un rendement bénéficiaire petit - et, dans certaines petites villes comme Torre, on constate en plein jour une densité intense de la population. Personne ne travaille, tout le monde essaie de se débrouiller. Les rares ouvriers qui ont du travail sont considérés comme des vernis. Les autres, ou tout au moins une forte proportion, vendent des cigarettes au vu et au su de tout le monde.
Si, dans le nord, le capital américain a trouvé intérêt à renflouer les grosses industries et, par là, à redonner une certaine vie à toutes les autres activités dépendantes, la grande misère, atroce et implacable, s'est abattue sur les régions du sud ; tout est resté dans le même état, issu du débarquement de 1943 et de deux années de guerre statique. Il y a un véritable divorce d'activité entre le nord et le sud de l'Italie.
Ce divorce ne s'exprime pas seulement économiquement mais aussi dans la multiplicité des dialectes qui semblent avoir été revivifiés depuis la guerre.
On parle d'inflation en France et on se lamente sur l'augmentation du coût de la vie ; en Italie, la population ne s'inquiète même plus. Couramment les italiens parlent de monnaie de singe pour leur lire. Il est à croire que l'inflation n'est pas un mal que le gouvernement subit, mais une politique qu'il pratique. La planche à billet est la seule industrie qui fonctionne à plein rendement. Et ceci se remarque par l'absence de politique des prix et des salaires bien définie. Le dirigisme qui se pratique en France et en Angleterre ainsi qu'en Europe centrale et orientale est inexistant en Italie. Les grandes industries ne sont même pas directement, l'immixtion de l'État ne se manifeste que sous forme de garantie donnée aux É-U pour les prêts effectués par cette dernière aux grandes firmes comme la FIAT et Pirelli. Cette garantie est à ses unique sans contrepartie pour l'État.
La politique économique du gouvernement De Gasperi, si on peut en déceler une, consiste dans le renflouement des anciens trusts privés ; les problèmes sociaux sont laissés en suspend, à part quelques tentatives accidentelles et de portée immédiate.
Le salaire moyen d'un ouvrier est approximativement de 14000 lire de rationnement, dont on peut dire qu'il est pratiquement inexistant, à part une ration quotidienne de 200 gr de pain. Les produits alimentaires sont en vente libre. Marché blanc ou marché noir ? Cette question ne se pose même plus. Pour avoir une idée de la confusion qui existe, on peut souvent voir dans les petites gares des vendeurs proposer du pain blanc ou des sandwiches sans tickets, des cigarettes de toutes marques, pendant que le contrôle économique fait évacuer le train pour rechercher les colis de farine ou de tabac. Et les vendeurs ne proposent pas leur marchandise à la sauvette. Incapacité et impuissance de l'État ou politique voulue ? De plus en plus c'est la deuxième explication qui l'emporte, car à côté de cette anarchie dans le rationnement, nous voyons d'imposantes forces de police se constituer solidement.
Une idée du coût de la vie ? Salaire moyen 14000 lires, pain noir 200 lires le kilo, viande 1200 lires le kilo, vin 200 à 400 lires le litre, huile 1400 lires le litre, pâtes 500 lires le kilo. La vie est plus chère en Italie qu'en France car le pouvoir d'achat de la lire (qui baisse presque à vue d'œil) est le 1/3 du franc.
Dans le sud, cette cherté de la vie s'accompagne non seulement du chômage mais aussi d'une crise du logement ; beaucoup de gens dorment communément dans les jardins publics. La mendicité est pratique courante, elle est une des combines pour augmenter les moyens d'un ménage, et l'on voit, dans le nord comme dans le sud, des gens très bien mis et des enfants surtout sales et en haillons mendiant de café en café.
La multiplicité des partis, des tracts, des appels et des manifestations n'est compréhensible qu'en fonction des troubles sociaux fréquents. Troubles à caractères nationalistes, irrédentistes, locaux, religieux, conflit entre la ville et la campagne, tous ces mouvements spontanés, confus, interférant les uns sur les autres, sont autant de moyens de propagande pour tous les partis sans distinction. Ces troubles, qui plongent profondément leurs racines dans la misère toujours plus grande et plus insoluble des masses, ne sont pas dangereux car l'État les emploie comme des soupapes de sureté du mécontentement social. Et tous les partis l'y aident de leur mieux.
Un aspect amusant de cette foire politique se révèle dans les affiches politiques. Pour mieux obliger les gens à faire attention aux affiches, celles-ci nous présentent de véritables dessins animés pour dévoiler les intentions sordides des profiteurs. Les profiteurs peuvent en l'occurrence être aussi bien les démocrates-chrétiens que les staliniens.
Si les troubles sociaux à caractère de confusion de classe se déroulent spontanément, les mouvements de grève et de revendications économiques ainsi que les manifestations contre la vie chère sont solidement endigués et dirigés par les organismes syndicaux et les partis dits ouvriers : le parti socialiste de Nenni à tendance stalinienne, le parti socialiste de Saragat à tendance anti-stalinienne, le PC d'Italie ; toute la campagne actuelle de ces partis ne vise qu'à réintégrer le gouvernement ; et la même politique que joue le PCF en France est rééditée en Italie par les 3 partis dits ouvriers. Seulement les démocrates-chrétiens, s'ils ne possèdent pas un syndicat autonome comme en France, ont une fraction assez solide dans la CGT italienne.
La classe ouvrière en Italie est aussi désemparée et lasse qu'en France ; mais, phénomène assez contradictoire, si d'une part la confusion est grande dans ses rangs, elle reste ouverte aux idées révolutionnaires. Même les militants des partis socialistes ou staliniens ne présentent pas ce sectarisme bien connu en France. Une des formes de la grande confusion qui règne dans la classe ouvrière se manifeste dans un aspect qui paraitrait comique à un observateur neutre : on rencontre des personnes, même parmi les ouvriers, qui sont inscrits dans plusieurs partis à la fois (les cartes d'adhérents deviennent des espèces de fétiches, comme des amulettes) ou, pour trouver un exemple de même nature en France, ce sont les trotskistes officiels qui font de leur carte syndicale le "sésame ouvre-toi" de la classe ouvrière.
Une force qui, même aujourd'hui, possède une grande influence dans la masse du peuple est sans conteste l'Église ; et c'est si vrai que les staliniens, avec leur manie d'enfermer les autres (ils n'enferment en réalité qu'eux-mêmes), ont voté avec les démocrates-chrétiens l'inclusion des accords de Latran dans la constitution. Processions, quêtes, meetings de prières, bagarres, l'Église est agissante dans le sud plus que dans le nord. C'est une lèpre que le peuple italien porte sur lui.
Nous ne pouvons donner qu'un aperçu de ces mouvements. Il existe un fort courant révolutionnaire issu de la Fraction de gauche du parti communiste italien au moment du congrès de Lyon en 1926. Ce courant qui est devenu parti après la fin de la guerre, nous en avons déjà parlé dans plusieurs articles. Bien que portant le nom de "Parti Communiste Internationaliste", il ne peut, tout au plus, être considéré que comme une minorité agissante, mais sans grande influence sur la masse des travailleurs en Italie. En certains endroits, les sections de ce parti sont devenues faméliques en militants, exprimant par là un certain affaissement de la volonté de lutte du prolétariat. Mais ce parti révolutionnaire demeure une école d'expérience et de formation des cadres révolutionnaires de la prochaine vague révolutionnaire.
À part le PCI d'Italie, nous n'avons eu connaissance que d'un groupe, numériquement très faible, qui s'intitule pompeusement "Parti Ouvrier Communiste". C'est un groupe trotskiste un peu plus à gauche que celui de France : il rejette la défense de l'URSS, d'après ce qu'on nous a dit, mais conserve la même conception fausse de la tactique et de la stratégie révolutionnaires qui émane du "Programme transitoire" trotskiste de 1938 : activisme et agitation stérile, peu en rapport avec les possibilités du moment, qui s'expriment par sa grande faiblesse numérique.
En conclusion, les forces révolutionnaires en Italie sont à peu près comparables à celles qui existent en France ; la confusion y est peut-être moins grande mais leurs possibilités de cristalliser les forces ouvrières dans la conjoncture actuelle sont les mêmes qu'ici, c'est-à-dire infimes.
Mousso
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PS - Nous mettons en garde les divers groupes révolutionnaires contre un individu qui, après avoir escroqué le PCI d'Italie, s'est présenté à nous sous couvert de divergences politiques avec le PCI. Son nom est Michel BIRAINO.
C'est une grosse erreur, et très répandue, de considérer que ce qui distingue les révolutionnaires du trotskisme, c'est la question de "la défense de l'URSS".
Il va de soi que les groupes révolutionnaires -que les trotskistes se plaisent à appeler, avec quelque mépris, "ultra-gauches" (terme péjoratif qu'ils utilisent à propos des révolutionnaires, dans le même esprit que celui de "hitléro-trotskistes" que leur donnent les staliniens)- rejettent naturellement toute espèce de défense de l'État capitaliste (capitalisme d'État) russe. Mais la non-défense de l'État russe ne constitue nullement le fondement théorique et programmatique des groupes révolutionnaires ; ce n'en est qu'une conséquence politique, contenue et découlant normalement de leurs conceptions générales, de leur plateforme révolutionnaire de classe. Inversement, "la défense de l'URSS" ne constitue pas davantage le propre du trotskisme.
Si, de toutes les positions politiques qui constitue son programme, "la défense de l'URSS" est celle qui manifeste le mieux, le plus nettement son fourvoiement et son aveuglement, on commettra toutefois une grave erreur en ne voulant voir le trotskisme uniquement à travers cette manifestation. Tout au plus, doit-on voir dans cette "défense" l'expression la plus achevée, la plus typique, l'abcès de fixation du trotskisme. Cet abcès est si monstrueusement apparent que sa vue écœure un nombre chaque jour plus grand d'adhérents de cette 4ème Internationale et, fort probablement, il est une des causes, et non des moindres, qui fait hésiter un certain nombre de sympathisants à prendre place dans les rangs de cette organisation. Cependant, l'abcès n'est pas la maladie mais seulement sa localisation et son extériorisation.
Si nous insistons tant sur ce point, c'est parce que trop de gens qui s'effraient à la vue des marques extérieures de la maladie ont trop tendance à se tranquilliser facilement dès que ces témoignages disparaissent apparemment. Ils oublient qu'une maladie "blanchie" n'est pas une maladie guérie. Cette espèce de gens est certainement aussi dangereuse, aussi propagatrice de germes de la corruption que l'autre ; et peut-être davantage encore, croyant sincèrement en être guérie.
Le "Workers Party" aux États-Unis (organisation trotskiste dissidente connue sous le nom de son leader, Schatchmann), la tendance de G. Munis au Mexique, les minorités de Gallien et de Chaulieu en France, toutes les tendances minoritaires de la "4ème Internationale" qui, du fait qu'elles rejettent la position traditionnelle de "la défense de la Russie, croient être guéries de "l'opportunisme" (comme elles disent) du mouvement trotskiste. En réalité, elles ne sont que "blanchies", restant, quant au fond, imprégnées et totalement prisonnières de cette idéologie.
Ceci est tellement vrai qu'il suffit de prendre pour preuve la question la plus brulante, celle qui offre le moins d'échappatoires, qui oppose le plus irréductiblement les positions de classe du prolétariat à celles de la bourgeoisie : la question de l'attitude à prendre face à la guerre impérialiste. Que voyons-nous ?
Les uns et les autres, majoritaires et minoritaires, avec des slogans différents, tous ont participé à la guerre impérialiste.
Qu'on ne se donne pas la peine de nous citer (pour nous démentir) les déclarations verbales de trotskistes contre la guerre. Nous les connaissons fort bien. Ce qui importe, ce ne sont pas les déclarations mais la pratique politique réelle qui découle de toutes les positions théoriques et qui s'est concrétisée dans le soutien idéologique et pratique aux forces de guerre. Peu importe, ici, de savoir par quels arguments cette participation fut justifiée. La défense de l'URSS est certes un des nœuds les plus importants qui rattache et entraine le prolétariat dans la guerre impérialiste. Toutefois, il n'est pas le seul nœud. Les minoritaires trotskistes, qui ont rejeté la défense de l'URSS, ont trouvé, tout comme les socialistes de gauche et les anarchistes, d'autres raisons, non moins valables et non moins inspirées d’une idéologie bourgeoise, pour justifier leur participation à la guerre impérialiste. Ce furent pour les uns la défense de la "démocratie", pour les autres "la lutte contre le fascisme", ou la "libération nationale", ou encore "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes".
Pour tous, ce fut une question de "moindre mal" qui les avait fait participer à la guerre ou dans la résistance du côté d'un bloc impérialiste contre l'autre.
Le parti de Schatchmann a parfaitement raison de reprocher aux trotskistes officiels leur soutien à l'impérialisme russe qui, pour lui, n'est plus un "État ouvrier" ; mais cela ne fait pas de Schatchmann un révolutionnaire car ce reproche il ne le fait pas en vertu d'une position de classe du prolétariat contre la guerre impérialiste, mais en vertu du fait que la Russie est un pays totalitaire, où il y a moins de "démocratie" que partout ailleurs, et que, en conséquence, il fallait, selon lui, soutenir la Finlande qui était moins "totalitaire" et plus démocratique contre l'agression russe.
Pour manifester la nature de son idéologie, notamment dans la question primordiale de la guerre impérialiste, le trotskisme n'a nullement besoin, comme nous venons de le voir, de la position de la "défense de l'URSS". Cette défense de l'URSS facilite évidemment énormément sa position de participation à la guerre, lui permettant de la camoufler sous une phraséologie pseudo-révolutionnaire ; mais, par là même, elle obscurcit sa nature profonde et empêche de poser la question de la nature de l'idéologie trotskiste en pleine lumière.
Pour plus de clarté, faisons donc abstraction, pour un moment, de l'existence de la Russie ou, si l'on préfère, de toute cette sophistique sur la nature socialiste de l'État russe par laquelle les trotskistes parviennent à obscurcir le problème central de la guerre impérialiste et de l'attitude du prolétariat. Posons brutalement la question de l'attitude des trotskistes dans la guerre. Les trotskistes répondront évidemment par une déclaration générale contre la guerre. Mais aussitôt la litanie sur "le défaitisme révolutionnaire", dans l'abstrait, correctement citée, ils recommenceront immédiatement, dans le concret, par établir des restrictifs, par des "distinctions" savantes, des "mais..." et des "si..." qui les amèneront, dans la pratique, à prendre parti pour un des protagonistes en présence et à inviter les ouvriers à participer à la boucherie impérialiste.
Quiconque a eu des rapports avec les milieux trotskistes en France pendant les années 1939-45 peut témoigner que les sentiments prédominants chez eux n'étaient pas tant dictés par la position de "la défense de l'URSS" que par le choix du "moindre mal", le choix de "la lutte contre l'occupation étrangère" et celui de "l'antifascisme".
C'est ce qui explique leur participation à "la résistance"[1], aux FFI et dans "la libération". Et quand le PCI de France se voit félicité par des sections d'autres pays pour la "part" qu'il a pris dans ce qu'elles appellent "LE soulèvement populaire" de la libération, nous leur laissons la satisfaction que peut leur donner le bluff de l'importance de cette "part" (voyez l'importance de ces quelques dizaines de trotskistes dans "le GRAND soulèvement populaire" !). Retenons surtout, pour témoignage, le contenu politique d'une telle félicitation.
Quel est le critère de l'attitude révolutionnaire dans la guerre impérialiste ?
Le révolutionnaire part de la constatation du stade impérialiste atteint par l'économie mondiale. L'impérialisme n'est pas un phénomène national (la violence de la contradiction capitaliste entre le degré de développement des forces productives -du capital social total- et le développement du marché détermine la violence des contradictions inter-impérialistes). Dans ce stade, il ne saurait y avoir de guerres nationales. La structure impérialiste mondiale détermine la structure de toute guerre. Dans cette époque impérialiste, il n'y a pas de guerres "progressives", l'unique progressivité n'existant que dans la révolution sociale. L'alternative historique qui est posée à l'humanité est la révolution socialiste ou la décadence, c'est-à-dire la chute dans la barbarie par l'anéantissement des richesses accumulées par l'humanité, la destruction des forces productives et le massacre continu du prolétariat dans une suite interminables de guerres localisées et généralisées. C'est donc un critère de classe en rapport avec l'analyse de l'évolution historique de la société que pose le révolutionnaire.
Voyons comment le pose théoriquement le trotskisme :
Ainsi, le critère trotskiste ne se rattache pas à la période historique que nous vivons, mais crée et se réfère à une notion abstraite et partant fausse de l'impérialisme. Est impérialiste uniquement la bourgeoisie d'un pays dominant. L'impérialisme n'est pas un stade politico-économique du capitalisme mondial, mais strictement du capitalisme de certains pays, tandis que les autres pays capitalistes, qui sont "la majorité", ne sont pas impérialistes. À moins de recourir à une distinction formelle, vide de sens, tous les pays du monde sont actuellement dominés en fait, économiquement, par deux pays : les États-Unis et la Russie. Faut-il conclure que seule la bourgeoisie de ces deux pays est impérialiste et que l'hostilité du prolétariat à la guerre ne doit s'exercer que dans ces deux pays uniquement ? Bien mieux, si, sur les traces des trotskistes, l'on retranche encore la Russie qui, par définition, n'est pas impérialiste, l'on arrive à cette absurdité monstrueuse qu'il n'y a qu'un seul pays impérialiste au monde : les États-Unis. Cela nous conduit à la réconfortante conclusion que, dans tous les autres pays du monde -qui sont tous "non-impérialistes" et "opprimés"- le prolétariat a pour devoir d'aider leur bourgeoisie.
Voyons concrètement comment cette distinction trotskiste se traduit dans les faits, dans la pratique.
En 1939, la France est un pays impérialiste = défaitisme révolutionnaire.
Entre 1940 et 1945, la France est occupée = de pays impérialiste elle devient un pays opprimé = sa guerre est "émancipatrice" = le devoir du prolétariat est de soutenir sa lutte. Parfait ! Mais du coup, c'est l'Allemagne qui devient, en 1945, un pays occupé et "opprimé" = le devoir du prolétariat est de soutenir une éventuelle lutte émancipatrice de l'Allemagne contre la France.
Ce qui est vrai pour la France et l'Allemagne est également vrai pour n'importe quel autre pays : le Japon, l'Italie, la Belgique etc. Qu'on ne vienne pas nous parler des pays coloniaux et semi-coloniaux. Tout pays, à l'époque impérialiste, qui, dans la compétition féroce entre impérialismes, n'a pas la chance ou la force d'être le vainqueur, devient, en fait, un pays "opprimé" ; exemples : l'Allemagne et le Japon, et, dans un sens contraire, la Chine.
Le prolétariat n'aura donc pour devoir que de passer son temps à "danser" d'un plateau de la balance impérialiste à l'autre, au rythme des commandements trotskistes, et à se faire massacrer pour ce que les trotskistes appellent "une guerre juste et progressive" (voir le "Programme transitoire", même chapitre).
C'est le caractère fondamental du trotskisme que, dans toutes les situations et dans toutes ses positions courantes, il offre au prolétariat une alternative non d'opposition et de solution de classe du prolétariat contre la bourgeoisie, mais le CHOIX entre deux formations, entre deux forces également capitaliste : entre bourgeoisie fasciste et bourgeoisie anti-fasciste, entre "réaction" et "démocratie", entre monarchie et république, entre guerre impérialiste et guerres "justes et progressistes".
C'est en partant de ce "choix éternel" du "moindre mal" que les trotskistes ont participé à la guerre impérialiste et nullement en fonction de la nécessité de "la défense de l'URSS". Avant de défendre cette dernière, ils avaient participé à la guerre d'Espagne (1936-38) pour la défense de l'Espagne républicaine contre Franco. Ce fut ensuite la défense de la Chine de Tchang-Kaï-Chek contre le Japon.
La défense de l'URSS apparait donc non comme le point de départ de leurs positions mais comme un aboutissement, une manifestation entre autres de leur plateforme fondamentale ; plateforme dans laquelle le prolétariat n'a pas une position de classe qui lui soit propre dans une guerre impérialiste, mais selon laquelle il peut et doit faire une distinction entre les diverses formations capitalistes nationales, momentanément antagoniques, selon laquelle aussi il doit, en règle générale, accorder son aide et proclamer "progressiste" la plus faible, la plus retardataire, la fraction bourgeoise dite "opprimée".
Cette position, à propos de la question cruciale (centrale) qu'est la guerre, place d'emblée le trotskisme, en tant que courant politique, hors du camp du prolétariat et justifie à elle seule la nécessité de rupture totale avec lui de la part de tout élément révolutionnaire prolétarien.
Cependant, nous n'avons mis en lumière qu'une des racines du trotskisme. D'une façon plus générale, la conception trotskiste est basée sur l'idée que l'émancipation du prolétariat n'est pas le fait de la lutte d'une façon absolue, plaçant le prolétariat en tant que classe face à l'ensemble du capitalisme, mais sera le résultat d'une série de luttes politiques, dans le sens étroit du terme, et dans lesquelles le prolétariat, allié successivement à diverses fractions de la bourgeoisie, éliminera certaines autres fractions et parviendra ainsi, par degrés, par étapes, graduellement, à affaiblir la bourgeoisie, à triompher d'elle en la divisant et en la battant par morceaux.
Que ce soit là non seulement une très haute vue stratégique, extrêmement subtile et malicieuse, qui a trouvé sa formulation dans le slogan "marcher séparément et frapper ensembles", mais que ce soit encore une des bases de la conception trotskiste, nous en trouvons la confirmation dans la théorie de "la révolution permanente" (nouvelle manière) qui veut que la permanence de la révolution considère la révolution elle-même comme un déroulement permanent d'événements politiques qui se succèdent, et dans lequel la prise du pouvoir par le prolétariat est un événement parmi tant d'autres événements intermédiaires, mais qui ne pense pas que la révolution est un processus de liquidation économique et politique d'une société divisée en classes, et enfin et surtout que l'édification socialiste est seulement possible et qu'elle ne peut commencer qu'après la prise du pouvoir par le prolétariat.
Il est exact que cette conception de la révolution reste en partie "fidèle" au schéma de Marx. Mais ce n'est qu'une fidélité à la lettre. Marx a conçu ce schéma en 1848, à l'époque où la bourgeoisie constituait encore une classe historiquement révolutionnaire ; et c'est dans le feu des révolutions bourgeoises - qui déferlaient dans toute une série de pays d'Europe - que Marx espérait qu'elles ne s'arrêtent pas au stade bourgeois mais qu'elles soient débordées par le prolétariat poursuivant la marche en avant jusqu'à la révolution socialiste.
Si la réalité a infirmé l'espoir de Marx, ce fut, en tous cas chez lui, une vision révolutionnaire osée, en avance par rapport aux possibilités historiques. Tout autre apparait la révolution permanente trotskiste. Fidèle à la lettre mais infidèle à l'esprit, le trotskisme attribue -un siècle après la fin des révolutions bourgeoises, à l'époque de l'impérialisme mondial, alors que la société capitaliste est entrée dans son ensemble dans la phase de décadence - à certaines fractions du capitalisme, à certains pays capitalistes (et, comme le dit expressément le programme transitoire, à la majorité des pays) un rôle progressiste.
Marx entendait mettre le prolétariat, en 1848, en avant, à la tête de la société, les trotskistes, eux, en 1947, mettent le prolétariat à la remorque de la bourgeoisie qu'ils proclament "progressiste". On peut difficilement imaginer une caricature plus grotesque, une déformation plus étroite que celles données par les trotskistes, du schéma de la révolution permanente de Marx.
Telle que Trotsky l'avait reprise et formulée en 1905, la théorie de la révolution permanente gardait alors toute sa signification révolutionnaire. En 1905, au début de l'ère impérialiste, alors que le capitalisme semblait avoir devant lui de belles années de prospérité, dans un pays des plus retardataires de l'Europe où subsistait encore toute une superstructure politique féodale, où le mouvement ouvrier faisait ses premiers pas, face à toutes les fractions de la social-démocratie russe qui annonçaient l'avènement de la révolution bourgeoise, face à Lénine qui, plein de restrictions, n'osait aller plus loin que d'assigner, à la future révolution, la tâche de réformes bourgeoises sous une direction révolutionnaire démocratique des ouvriers et de la paysannerie, Trotsky avait le mérite incontestable de proclamer que la révolution serait socialiste (la dictature du prolétariat) ou ne serait pas.
L'accent de la théorie de la révolution permanente portait sur le rôle du prolétariat, désormais unique classe révolutionnaire. Ce fut une proclamation révolutionnaire audacieuse, entièrement dirigée contre les théoriciens socialistes petits-bourgeois, effrayés et sceptiques, et contre les révolutionnaires hésitants, manquant de confiance dans le prolétariat.
Aujourd'hui, alors que l'expérience des 40 dernières années a pleinement confirmé ces données historiques, dans un monde capitaliste achevé et déjà décadent, la théorie de la révolution permanente nouvelle manière est uniquement dirigée contre les "illusions" révolutionnaires de ces hurluberlus "ultra-gauches" qui sont la bête noire du trotskisme.
Aujourd'hui, l'accent est mis sur les illusions retardataires des prolétaires, sur l'inévitabilité des étapes intermédiaires, sur la nécessité d'une politique réaliste et positive, sur des gouvernements ouvriers et paysans, sur des guerres justes et des révolutions d'émancipation nationales progressistes.
Tel est désormais le sort de la théorie de la révolution permanente entre les mains de disciples qui n'ont su retenir et assimiler que les faiblesses et rien de ce qui fut la grandeur, la force et la valeur révolutionnaire du maître.
Soutenir les tendances et les fractions "progressistes" de la bourgeoisie et renforcer la marche révolutionnaire du prolétariat en l'asseyant sur l'exploitation de la division et l'antagonisme inter-capitaliste représentent les deux mamelles de la théorie trotskiste. Nous avons vu ce qui était de la première, voyons le contenu de la seconde.
En quoi résident les divergences dans le camp capitaliste ?
Premièrement, dans la manière de mieux assurer l'ordre capitaliste, c'est-à-dire de mieux assurer l'exploitation du prolétariat. Secondement, dans les divergences d'intérêts économiques des divers groupes composant la classe capitaliste. Trotsky, qui s'est souvent laissé emporter par son style imagé et ses métaphores au point de perdre de vue leur contenu social réel, a beaucoup insisté sur ce deuxième aspect. "On a tort de considérer le capitalisme comme un tout unifié" enseignait-il, "la musique aussi est un tout ; mais serait un bien piètre musicien celui qui ne distinguerait pas les notes les unes des autres." Et cette métaphore, il l'appliquait aux mouvements et luttes sociales. Il ne peut venir à personne l'idée de nier ou de méconnaitre l'existence d'oppositions d'intérêts au sein même de la classe capitaliste et des luttes qui en résultent. La question est de savoir la place qu'occupent, dans la société, les diverses luttes. Serait un très médiocre marxiste révolutionnaire celui qui mettrait sur le même pied la lutte entre les classes et la lutte entre groupes au sein de la même classe.
"L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de la lutte des classes." Cette thèse fondamentale du "Manifeste du Parti communiste" ne méconnait évidemment pas l'existence des luttes secondaires entre divers groupes et individualités économiques à l'intérieur des classes et leur importance relative. Mais le moteur de l'histoire n'est pas ces facteurs secondaires, mais bien celui de la lutte entre la classe dominante et la classe dominée. Quand une nouvelle classe est appelée, dans l'histoire, à se substituer à l'ancienne devenue inapte à assurer la direction de la société, c'est-à-dire dans une période historique de transformation et de révolution sociale, la lutte entre ces deux classes détermine et domine, d'une façon catégorique, tous les événements sociaux et tous les conflits secondaires. Dans de telles périodes historiques, comme la nôtre, insister sur les conflits secondaires au travers desquels on veut déterminer et conditionner la marche de la lutte de classe, sa direction et son ampleur, montre avec une clarté éblouissante qu'on n'a rien compris aux questions les plus élémentaires de la sociologie marxiste. On ne fait que jongler avec des abstractions, sur des notes de musique et on subordonne, dans le concret, la lutte sociale historique du prolétariat aux contingences des conflits politiques inter-capitalistes.
Toute cette politique repose, quant au fond, sur un singulier manque de confiance dans les forces propres du prolétariat. Assurément, les 3 dernières décades de défaites ininterrompues ont tragiquement illustré l'immaturité et la faiblesse du prolétariat. Mais on aurait tort de chercher la source de cette faiblesse dans l'auto-isolement du prolétariat, dans l'absence d'une ligne de conduite suffisamment souple envers les autres classes, couches et formations politiques anti-prolétariennes. C'est tout le contraire. Depuis la fondation de l'IC, on ne faisait que décrier la maladie infantile de la gauche, on élaborait la stratégie réaliste de la conquête de larges masses, de la conquête des syndicats, l'utilisation révolutionnaire de la tribune parlementaire, du front unique politique avec 'le diable et sa grand-mère" (Trotsky), de la participation au gouvernement ouvrier de Saxe...
Quel fut le résultat ?
Désastreux. À chaque nouvelle conquête de la stratégie de souplesse s'en suivait une défaite plus grande, plus profonde. Pour pallier à cette faiblesse qu'on attribue au prolétariat, pour le "renforcer" on allait s'appuyer non seulement sur des forces politiques extra-prolétariennes (social-démocratie) mais aussi sur des forces sociales ultra-réactionnaires : partis paysans "révolutionnaires - conférence internationale de la paysannerie - conférence internationale des peuples coloniaux... Plus les catastrophes s'accumulaient sur la tête du prolétariat, plus la rage des alliances et la politique d'exploitation triomphaient dans l'IC. Certainement doit-on chercher l'origine de toute cette politique dans l'existence de l'État russe, trouvant sa raison d'être en lui-même, n'ayant par nature rien de commun avec la révolution socialiste, opposé et étranger (l'État) qu'il est et reste au prolétariat et à sa finalité en tant que classe.
L'État, pour sa conservation et son renforcement, doit chercher et peut trouver des alliés dans les bourgeoisies "opprimées", dans les "peuples" et pays coloniaux et "progressistes", parce que ces catégories sociales sont naturellement appelées à construire, elles aussi, l'État. Il peut spéculer sur la division et les conflits entre les autres États et groupes capitalistes parce qu'il est de la même nature sociale et même classe qu'eux.
Dans ces conflits, l'affaiblissement d'un des antagonistes peut devenir la condition de son renforcement à lui. Il n'en est pas de même du prolétariat et de sa révolution. Il ne peut compter sur aucun de ces "alliés", il ne peut s'appuyer sur aucune de ces forces. Il est seul et, qui plus est, en opposition de tout instant, en opposition historique irréductible avec l'ensemble de ces forces et éléments qui, face à lui, présentent une unité indivisible.
Rendre le prolétariat conscient de sa position, de sa mission historique, ne rien lui cacher sur les difficultés extrêmes de sa lutte, mais également lui enseigner qu'il n'a pas de choix, qu'au prix de son existence humaine et physique il doit et peut vaincre malgré les difficultés, c'est l'unique façon d'armer le prolétariat pour la victoire.
Mais, vouloir contourner la difficulté en cherchant, pour le prolétariat, des alliés (même temporaires) possibles, en lui présentant des forces "progressistes" dans les autres classes sur lesquelles il puisse appuyer sa lutte, c'est le tromper pour le consoler, c'est le désarmer, c'est le fourvoyer.
C'est effectivement en ceci que consiste la fonction du mouvement trotskiste à l'heure présente.
MARC
[1] Il est tout à fait caractéristique que le groupe Johnson-Forest, qui vient de scissionner d'avec le parti de Schatchmann, se considère "très à gauche" du fait qu'il rejette à la fois "la défense de l'URSS" et les positions anti-russes de Schatchmann. Ce même groupe critique sévèrement les trotskistes français qui, d'après lui, n'avait pas participé assez activement à "la résistance". Voilà un échantillon typique du trotskisme.
B) LES SCIENCES DE LA NATURE
Aux idées de Mach, Lénine oppose les conceptions matérialistes, la réalité objective du monde matériel, de la matière, de l'éther, des lois de la nature, tels que l'acceptent les sciences de la nature et le bon sens humain. Mais on doit admettre que ces deux autorités, très importantes par ailleurs, ne pèsent pas lourd dans cette controverse. Lénine cite avec ironie l'aveu de Mach de n'avoir trouvé que peu d'approbation parmi ses collègues. Toutefois, on ne peut pas avoir raison d'un critique qui apporte de nouvelles idées par le simple argument que les vieilles théories critiquées sont généralement acceptées par tous. Et quant au simple bon sens, c'est-à-dire l'ensemble des opinions de l'homme de la rue, il représente généralement les conceptions scientifiques d'une époque antérieure qui, petit à petit, sont parvenues jusqu'aux masses grâce à l'enseignement et à la diffusion des livres populaires. Le fait que la terre tourne autour du soleil, que le monde soit constitué de matière indestructible, que la matière soit composée d'atomes, que l'univers soit éternel et infini, tout cela a pénétré graduellement dans les esprits, d'abord des classes cultivées, ensuite des masses. Toute cette connaissance ancienne, ce "sens commun" peuvent très bien s'opposer aux progrès des sciences vers des conceptions nouvelles et meilleures.
L'ingénuité avec laquelle Lénine s'appuie sur ces deux autorités (d'une façon inexacte d'ailleurs) apparaît clairement quand il dit :
Cette "observation" n'est pas sans rappeler la manière suivante de concevoir la vision : nous voyons des milliers de fois que notre œil voit et que la lumière frappe notre rétine. En réalité, on ne voit pas que l'on voit les choses ou que la rétine reçoit la lumière; nous voyons les objets et nous en déduisons l'existence et le rôle de notre rétine. Nous n'observons pas l'énergie et ses transformations ; nous observons des phénomènes, et de ces phénomènes les physiciens ont tiré le concept d'énergie. La transformation de l'énergie est une formulation de la physique qui résume une foule de phénomènes dans lesquels une quantité mesurée décroît tandis qu'une autre croît. Ce sont là de bons concepts et de bonnes formules sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour prévoir les phénomènes futurs, et c'est pourquoi nous pensons qu'ils sont vrais. Lénine prend cette vérité dans un sens si absolu qu'il croit exprimer un fait observé "admis par tous les matérialistes", alors qu'il expose en fait une théorie physique. En outre, il ne l'expose pas correctement. Le fait que l'énergie d'une excitation lumineuse se transforme en conscience a peut-être été cru par les matérialistes bourgeois, mais la science ne l'admet pas. D'après la physique, l'énergie se transforme exclusivement et complètement en une autre forme d'énergie ; l'énergie de l'excitation lumineuse qui pénètre dans les nerfs et le cerveau se transforme en énergie chimique, électrique, thermique ; mais la conscience n'est pas considérée par la physique comme une forme particulière de l'énergie.
Cette confusion entre les faits réellement observés et les concepts physiques se retrouve tout au long du livre de Lénine. Engels désignait sous le nom de matérialistes tous ceux pour qui la nature est la chose originelle, dont il faut sortir. Lénine parle d'un matérialisme qui, "en plein accord avec les sciences de la nature, considère la matière comme la donnée première" (p. 44) et d'autre part de la matière qui est "la source extérieure, objective, de nos sensations, de la réalité objective qui correspond à nos sensations". (p. 150)
Pour Lénine, nature et matière physique sont identiques ; le mot matière a, pour lui, le même sens que "monde objectif". En cela il est d'accord avec le matérialisme bourgeois qui, de la même manière, considère que la matière est la véritable substance du monde. On comprend alors aisément sa polémique indignée contre Mach. Pour Mach, la matière est un concept abstrait, formé à partir des phénomènes ou plus exactement à partir des sensations. Aussi, Lénine - qui y trouve tantôt une négation de la réalité de la matière, tantôt une constatation pure et simple de la réalité du monde - ne comprend pas ce qu'il prend pour de la confusion pure et simple. La première affirmation l'amène à dire que Mach nie l'existence du monde extérieur et qu'il est un solipsiste, et la seconde à railler Mach parce qu'il rejette entièrement "sa philosophie" et revient à une conception scientifique.
Il en est de même pour la question des lois de la nature. Mach pense que les causes, les effets, les lois naturelles n'existent pas en fait dans la nature mais sont des formulations élaborées par l'homme d'après certaines régularités observées dans les phénomènes naturels. Et Lénine affirme que cette conception est identique à celle de Kant :
Ce passage confus, qui est complètement en dehors de la question, ne peut être compris que si l'on considère que, pour Lénine, "la nature" se compose non seulement de la matière mais aussi des lois naturelles qui gouvernent ses phénomènes, flottant quelque part dans l'univers comme des commandements rigides auxquels les choses doivent obéir. Donc, pour lui, nier l'existence objective de ces lois, c'est nier l'existence même de la nature ; faire de l'homme le créateur des lois naturelles signifie, pour lui, faire de l'esprit humain le créateur du monde. Mais le saut qui permet de passer de l'esprit humain à la divinité comme créateur du monde reste une énigme pour le lecteur ordinaire.
Déjà, deux pages plus haut, Lénine écrivait :
Le fait que Mach ait doté l'esprit humain de "la faculté de connaître certaines vérités à priori", c'est là une découverte purement imaginaire de Lénine. Dans les passages où Mach traite des capacités pratiques de l'esprit à tirer de l'expérience des règles générales abstraites et à leur attribuer une validité illimitée, Lénine, imprégné des conceptions philosophiques traditionnelles, ne voit que découverte de vérités à priori. Et il poursuit :
Ici, Lénine présente Mach comme admettant l'uniformité de la nature (première citation) sans la considérer comme réelle. Pour appuyer cette dernière affirmation, il cite un deuxième passage de Mach où celui-ci admet cette réalité de manière patente mais rejette la nécessité. C'est sur cette nécessité que Lénine insiste. Le confusionnisme de ces phrases embrouillées, encore amélioré par des formules courtoises que nous n'avons pas reproduites ici, s'éclaire si l'on se souvient que pour Lénine l'uniformité de la nature équivaut à la nécessité de la réalisation de nos prévisions ; en d'autres termes, il ne fait pas de différence entre les régularités telles qu'elles apparaissent plus ou moins clairement dans la nature et la forme apodictique des lois naturelles précises. Et il poursuit :
En réalité, il n'y a pas de nécessité, si ce n'est dans notre formulation des lois de la nature ; dans la pratique, nous trouvons toujours des déviations que nous exprimons sous forme de lois supplémentaires. Une loi de la nature ne détermine pas ce que la nature fera nécessairement, mais ce qu'on attend qu'elle fasse. Et après tout ce qui a été dit, nous pouvons nous dispenser de discuter la remarque simpliste que notre faculté de connaître ne serait qu'un reflet de la nature. Lénine conclut ainsi :
"Le solipsisme prend tout de même son dû." (p. 65)
Mais cette affirmation n'a aucun sens puisque tous les savants travaillent à établir des lois naturelles qui déterminent notre attente.
La condensation d'un certain nombre de phénomènes en une formule brève, une loi naturelle, a été élevée, par Mach, au niveau d'un principe de recherché "l'économie de pensée". On pourrait s'attendre à ce que le fait de réduire de la sorte la théorie abstraite à la pratique du travail (scientifique) soit bien accueilli par les marxistes. Mais "l'économie de pensée" ne rencontre aucun écho chez Lénine qui traduit son incompréhension par quelques plaisanteries :
Et, à cela, il oppose sa propre conception :
Comme cela semble simple et évident ! Prenons un exemple. L'ancienne conception de l'Univers établie par Ptolémée plaçait la Terre immobile au centre du monde et faisait tourner autour d'elle le soleil et les planètes, l'orbite de ces dernières étant des épicycles, c'est-à-dire la combinaison de deux cercles. Copernic plaçait le Soleil au centre et faisait tourner autour la Terre et les planètes sur de simples cercles. Les phénomènes visibles sont exactement les mêmes d'après les deux théories parce que nous voyons seulement les mouvements relatifs, et ils sont absolument identiques. Laquelle des deux dépeint exactement le monde objectif ? L'expérience pratique ne peut pas trancher car les prévisions y sont identiques. Comme preuve décisive, Copernic a invoqué les parallaxes des étoiles fixes ; pourtant dans la vieille théorie, chaque étoile pouvait très bien décrire une orbite circulaire et faire une révolution par an, ce qui fournit le même résultat. Mais alors, tout le monde dira : c'est absurde de faire décrire une orbite circulaire annuelle aux millions de corps célestes, simplement pour que la Terre puisse rester immobile. Pourquoi absurde ? Parce que cela complique inutilement l'image du monde. Nous y voilà : on choisit le système de Copernic en affirmant qu'il est vrai, parce que c'est le système de l'Univers le plus simple. Cet exemple suffit à montrer qu'il est vraiment naïf de croire que nous choisissons une théorie parce qu'elle reflète exactement la réalité lorsqu'on prend l'expérience comme critère.
Kirchhoff a exprimé le véritable caractère de la théorie scientifique de la même manière en disant que la mécanique, au lieu "d'expliquer" les mouvements par les "forces" qui les produisent, a pour tâche de "décrire les mouvements dans la nature de la manière la plus complète et la plus simple". Cette remarque balaie le mythe fétichiste des forces considérées comme des causes, comme des démons au travail ; elles ne sont qu'un moyen utile et simple de décrire les mouvements. Bien sûr, Mach attire l'attention sur la similitude de ses conceptions avec celles de Kirchhoff. Et Lénine, pour prouver qu'il n'avait pas la moindre idée de ce dont il s'agissait, étant lui-même entièrement imprégné de ce mythe, s'écrie sur un ton indigné :
Il faut en outre remarquer que la pensée ne peut jamais décrire la réalité exactement, complètement ; la théorie est une image approximative qui ne rend compte que des traits, des caractères généraux d'un groupe de phénomènes.
Après avoir examiné les idées de Lénine sur la matière et les lois naturelles, nous prendrons comme troisième exemple l'espace et le temps.
A quoi bon continuer ce genre de citations ? Ce sont là des coups qui portent à faux parce que nous savons que Mach accepte bel et bien la réalité objective du monde et qu'il pense que tous les phénomènes, constituant ce monde, ont lieu dans l'espace et dans le temps. Lénine aurait pu être averti qu'il faisait fausse route, par un certain nombre de phrases qu'il connaît et qu'il cite en partie, celles où Mach discute des recherches mathématiques sur les espaces à plusieurs dimensions. Mach s'exprime ainsi, dans la Mechanik :
Ces citations peuvent suffire. Et quelle réponse Lénine donne-t-il à tout cela, à part un certain nombre de railleries et d'invectives dénuées de tout fondement ? :
Quelle différence peut-il y avoir entre l'espace réel et la réalité objective de l'espace ? Dans tous les cas, Lénine ne peut pas se débarrasser de son erreur.
Quelle est donc cette phrase de Mach qui a donné lieu à tout ce verbiage ? Dans le dernier chapitre de la Mechanik, Mach traite des relations qui existent entre les différentes branches de la science. Et voici ce qu'il dit :
Mach part ici de l'expérience ; nos sensations sont la seule source de notre connaissance ; tout notre univers est basé sur ces sensations, y compris tout ce que l'on sait du temps et de l'espace. Quelle est la signification du temps absolu et de l'espace absolu ? Pour Mach, cette question n'a pas de sens ; le seul problème sensé qu'on doit poser est celui-ci : comment l'espace et le temps apparaissent-ils dans notre expérience ? Tout comme pour les corps et la matière, on peut édifier une conception scientifique du temps et de l'espace uniquement à l'aide d'abstractions tirées de la totalité de nos expériences. Nous sommes rompus, dès notre plus jeune âge, au schéma espace-temps, qui nous paraît tout simple et tout naturel, et dans lequel nous classons toutes ces expériences. Comment cela apparaît-il dans la science expérimentale, on ne peut pas mieux l'exprimer que par les mots de Mach lui-même : des systèmes bien ordonnés de séries d'expériences.
Ce que Lénine pense de l'espace et du temps transparaît dans la citation suivante :
Donc, d'après Lénine, le "matérialisme" accepte la théorie de Newton qui repose sur l'affirmation qu'il existe un temps absolu et un espace absolu.
Cela signifie qu'un point dans l'espace peut être fixé de façon absolue sans référer aux autres choses, et qu'on peut le retrouver sans aucune hésitation. Lorsque Mach dit que c'est l'opinion des physiciens de son époque, il voit ses collègues plus en retard qu'ils ne l'étaient, car déjà à cette époque on acceptait communément que les grandes théories physiques sur le mouvement, etc., étaient des conceptions relatives, que la place d'un corps est toujours déterminée par rapport à la place des autres corps, et que l'idée même de position absolue n'a aucun sens.
Un certain doute régnait pourtant. L'éther, qui remplissait tout l'espace, ne pouvait-il pas servir de système de référence pour un espace absolu ; système de référence par rapport auquel mouvement et repos pourraient alors être appelés, à juste titre, mouvement et repos absolus. Toutefois, lorsque les physiciens tentèrent de le mettre en évidence en étudiant la propagation de la lumière, ils ne purent aboutir à rien d'autre que la relativité ; la fameuse expérience de Michelson et Morley en 1889, conçue pour prouver directement le mouvement de notre Terre par rapport à l'éther eut un résultat négatif : la nature resta muette, comme si elle disait : votre question n'a pas de sens. Pour expliquer ce résultat négatif, on commença par supposer qu'il y avait toujours des phénomènes secondaires annulant purement et simplement le résultat escompté. Enfin, Einstein, en 1905, avec la théorie de la relativité, réussit à combiner tous les faits de sorte que le résultat de l'expérience devenait évident. Le concept de "position absolue" dans l'éther devint du même coup vide de sens et, petit à petit, l'idée même d'éther fut abandonnée, et toute idée d'espace absolu disparut de la science.
Il ne semblait pas en être de même pour le temps ; on pensait qu'un instant dans le temps était quelque chose d'absolu. Mais ce furent justement les idées de Mach qui amenèrent des changements dans ce domaine. A la place des discussions sur des conceptions abstraites, Einstein introduisit la pratique de l'expérience. Que faisons-nous lorsque nous fixons un instant dans le temps ? Nous regardons une pendule et nous comparons les différentes pendules ; il n'y a pas d'autre moyen. En suivant ce mode d'argumentation, Einstein réussit à détruire la notion de temps absolu et à démontrer la relativité du temps. La théorie d'Einstein fut bientôt universellement adoptée par les savants (à l'exception de quelques physiciens antisémites d'Allemagne qui, par conséquent, furent proclamés les lumières de la "physique national-socialiste" allemande).
Lorsqu'il écrivit son livre, Lénine ne pouvait pas connaître ce dernier développement de la science. Mais le caractère de ses arguments est manifeste lorsqu'il écrit : "La conception matérialiste de l'espace et du temps est restée 'inoffensive', c'est-à-dire tout aussi conforme qu'auparavant aux sciences de la nature, tandis que la conception contraire de Mach et Cie n'a été qu'une capitulation 'nocive' devant le fidéisme." (p. 187)
Ainsi, il qualifie de matérialiste la croyance selon laquelle les concepts de temps et d'espace absolus (théorie que la science soutenait autrefois mais qu'elle dut abandonner par la suite) sont la véritable réalité du monde. Parce que Mach s'oppose à la réalité de ces concepts et affirme qu'il en va de même pour le temps et l'espace que pour n'importe quel autre concept -c'est-à-dire que nous ne pouvons les déduire que de l'expérience- Lénine lui colle un "idéalisme" menant au "fidéisme".
(à suivre)
C'est une habitude que prennent les gouvernements dits démocratiques d'inviter chaque année le peuple à une mascarade électorale. Bien plus que de rallier des masses à une politique ou à une autre, il s'agit d'empêcher ces mêmes masses de se désintéresser des querelles impérialistes, de crainte de les voir retrouver la solution révolutionnaire de classe. Aussi, toutes les nouvelles acquisitions de la publicité sont mises en œuvre. Les staliniens présentent des films pour faire avaler leurs discours, Ramadier prêche la pénitence, espérant dans les effets d'un masochisme collectif, et De Gaulle tente de rééditer son exploit du 18 juin 1940. Les kermesses battent leur plein.
Mais, fait significatif entre autres, on ne vit plus des incidents oratoires, on tâte des barricades de revues grand-guignolesques. À Verdun, un peu partout où quelques misérables tonnes de denrées alimentaires passent, des barricades se hérissent, des députés retrouvent les gestes de 1789, l'écharpe tricolore s'engraisse des grèves suscitées spontanément. On est prêt à mourir. Mais, au dernier moment, il y a contre-ordre et tout rentre dans le calme. Ces simulacres de guerre civile, qui font hurler les démocrates et frissonner les gens bien républicains, ces attentats manqués qui soulèvent un peu de poussière sont les artifices de la nouvelle publicité politique. Et l'on y perd la tête en attendant d'y perdre la vie.
Dans cette atmosphère bien remuante, une masse de tracts d'appel, de manifestes, de conférences internationales et de solutions définitives sont jetés en pâture à la masse qui ne demande pas tellement de paroles.
Mais, au fait, que promet-on aux masses, dans tout ce flot d'éloquence et de littérature, pour les river aux besoins politiques journaliers des 2 grands blocs impérialistes ?
La Résistance a épuisé ses derniers restes de démagogie. La lutte contre le boche et le danger allemand, s'il revient comme un leitmotiv dans chaque discours, dans chaque manifeste, c'est plus comme "médaille du mérite démocratique" que comme objectif réel.
Face à la dictature nazie, on a pu croire en la démocratie des "alliés" ; mais, cette démocratie, aux yeux des travailleurs, représentait plus un niveau de vie honnête qu'une longue constitution indigeste.
Et cette démocratie est arrivée ; que d'encre, que de battage ! Les commissions, les comités de vigilance ou non ont trainé la faim des ouvriers derrière eux. A chaque tentative de lutte contre la famine les masses ont rencontré une démagogie effrénée des organismes de collaboration de classe tels les syndicats ; c'est une politique prétendument socialiste qui conserve une structure capitaliste en employant des termes révolutionnaires dans des organismes qui avaient pu jadis, dans d'autres conditions, servir la classe ouvrière.
La tactique des États bourgeois, de la France en particulier, a consisté en définitive à amener la classe ouvrière à discuter et à chercher à résoudre des problèmes qui n'intéressaient que le déroulement économique du capitalisme.
Les revendications économiques -qui, hier encore, pouvaient être le tremplin de vagues offensives du prolétariat- enterrent, dès qu'elles s'expriment, toutes possibilités de luttes révolutionnaires, car aujourd'hui la bourgeoisie discute ces revendications mais dans le cadre bourgeois ; pour toute augmentation de salaire, la balance commerciale capitaliste présente inlassablement un déficit non fictif, mais éminemment réel.
Aussi joue-t-on sur la monnaie ; et les augmentations se soldent en définitive par des chutes du pouvoir d'achat des masses.
Et, si les ouvriers bougent pour lutter confusément contre la famine, les organismes syndicaux et les partis dits ouvriers ressortent, fort à propos, une vieille revendication enterrée pour dévier et canaliser le flux des masses.
Comme les revendications économiques tiennent compte forcément du coût de la vie et des prix, voilà du travail pour les comités tripartites -gouvernement, patronat et salariés- d'arbitrage. À chaque fois, et ceci ne rate pas; on discute des salaires pour chercher surtout une solution à la crise du régime.
La lutte ne se fait plus entre classes mais entre une société capitaliste et les conditions qui poussent cette société dans l'abime. Les ouvriers servent de pâture ; on jette du lest ; et ce lest est toujours au détriment des conditions de vie des ouvriers.
Toutes les conditions politiques actuelles poussent la classe ouvrière vers la collaboration de classe. L'ennemi à abattre n'est plus le système mais ces imbrisables lois du déroulement économique du régime. On cherche à amoindrir les effets du capitalisme en décrépitude en consolidant tant bien que mal, par une réduction du niveau de vie des travailleurs...
Les ouvriers sont invités à participer à ce travail inutile ; toute la gauche bourgeoise -SFIO, staliniens, trotskistes- les entraine à pallier quotidiennement à la crise du système bourgeois. Pour les uns, la grande pénitence, la ceinture au dernier cran est la solution réelle contre la famine ; c'est une façon de combattre le mal par le mal. La strychnine à petite dose peut mithridatiser, la famine par échelons successifs pourra amenuiser les forces ouvrières qui pourraient être dangereuses. Voilà la perspective Ramadier ! Pour les autres, c'est la démocratie bafouée, l'aliénation de l'indépendance nationale, la dollar porte-malheur qui sont cause de notre mauvaise situation. Que faire alors ? Réclamer le retour des staliniens au gouvernement. Solution de chantage, mais la classe ouvrière n'est pas le maître-chanteur, il n'est que la monnaie d'échange. Voilà l'horizon des "lendemains qui chantent" du PCF.
Et les troisièmes, les sans grades, les aspirants meneurs, ceux qui, de tout mouvement de masse, prophétisent immédiatement leur radicalisation, que proposent-ils comme radicalisation ? L'échelle-mobile panacée universelle, seule arme contre la famine. Est-ce le régime qui se trouve en cause ? Bien sûr que non ! Si on voulait seulement multiplier par le même coefficient les salaires et les prix, tout irait bien. Avec ceci, ils se prétendent marxistes et internationalistes, ces symboles étant si souples et si accommodants.
L'avenir, pour ces apprentis-sorciers, est à une multiplication des commissions d'arbitrage pour calculer le coefficient d'augmentation des prix. La lutte ouvrière est retenue par le souffle des machines à calculer. Et, si ça ne suffit pas, il faut diminuer les bénéfices, ce qui signifie qu'on ne pense pas à les supprimer. C'est donc la perpétuation de l'exploitation et de la guerre. Voilà les secrets du "Programme transitoire" de la 4ème, Internationale de nom seulement.
Mais ces trois solutions offertes à la masse des travailleurs ne s'encadrent pas moins dans le déroulement historique de la situation. La guerre qui s'approche inexorablement, divisant le monde et chaque pays en deux blocs impérialistes adverses, s'appuie sue ces démagogiques solutions qui ne font que préparer les diverses économies à soutenir une nouvelle vague de guerre, pour permettre au capitalisme de survivre encore. Il est vrai que les causes de cette prochaine guerre sont rejetées d'un camp à un autre et vice versa. Les fauteurs de guerre sont ceux qui admettent un bloc impérialiste contre un autre.
Que reste-t-il à la classe ouvrière ? Prendre fait et cause pour un bloc contre un autre ; mais alors elle aliène son indépendance de classe, fait les frais en sueur et en sang de la guerre impérialiste, subit saignée sur saignée pour maintenir debout l'édifice branlant du capitalisme. Elle perd sa conscience politique dans les entreprises de renflouage que lui présente l'État capitaliste. Elle ne voit plus de solution que sur le terrain de l'ennemi de classe et passe son temps à espérer dans les commissions d'arbitrage qui surgiront comme des champignons. La nature du collectivisme, qui ne pouvait demeurer enfermé dans des limites nationales, prend figure de nationalisations, portant la lutte concurrentielle du plan national au plan international.
Bien plus, la classe ouvrière ne voit plus la collectivisation comme le premier pas vers une société de consommation ; son socialisme ne se présente plus que comme une simple planification d'une économie existante et en pleine décrépitude.
À la politique indépendante de classe, la classe ouvrière est amenée à donner le pas à la démocratie : sa mission historique ne signifie pour elle qu'une recherche de mode d'élection équitable, sans tenir compte de la nature de classe de ces élections. Elle vote et votera sans s'apercevoir que, quel que soit le mode d'élection, elle est une minorité dans le monde bourgeois. Et même si elle ne se fait plus d'illusions sur la valeur progressiste des élections, habituée à choisir uniquement les solutions que lui présente la bourgeoisie, elle applique et appliquera la politique du moindre mal et sera entrainée encore plus par le char de la bourgeoisie. Que reste-t-il à faire donc ? Une seule politique, une seule tactique : le refus de toutes solutions présentées par la bourgeoisie.
La classe ouvrière n'a pas à chercher avec le capitalisme, au travers de discussions, la solution à la famine permanente. Les contradictions qui épuisent le régime actuel, les travailleurs n'ont pas à les résoudre, mais à abattre le régime. C'est la révolution qui se pose immédiatement sans programme transitoire, sans étape pédagogique. Il faut refuser l'existence et le fonctionnement du régime en sachant fort bien que ce refus entraine le choc de classes, la guerre civile classe contre classe.
Si la classe ouvrière considère la révolution comme un mythe ou comme un continuel désir irréalisable, c'est la famine et la guerre en permanence. Refusant ces 2 fléaux engendrés par le capitalisme, on rejette tout ce qui peut perpétuer la vie de ce régime ; on oppose à tout compromis la révolution, non comme un mot mais comme un acte.
On pourrait rire de cette tactique, la trouvant trop simple ; mais à chercher une voie plus subtile, plus compliquée, on finit par tomber dans l'opportunisme et la collaboration de classe.
Et, pour l'immédiat, pas de politique du moindre mal à la mascarade d'octobre ; l'abstention consciente de classe devient un acte révolutionnaire.
Mousso
La phase expansive de l'impérialisme russe qui débute avec le pacte Hitler-Staline devait inévitablement rendre toute entente impossible entre les "alliés" de la guerre contre l'Axe.
Nous pouvons vérifier cette conjoncture qui nous conduit vers la guerre à la lumière des faits de tous les jours, ce que nous avons fait en toute objectivité dans chacun de nos bulletins.
Mais il est encore des gens qui prétendent qu'il n'y a pas de nouveaux nuages sous le soleil d'automne, qu'il en est aujourd'hui comme d'hier : "Cette guerre, disent-ils, nous accorde un sursis que nous devons utiliser pour mobiliser la classe prolétarienne." À quelques variantes prés dans la forme, c'est ce qui se dégage du contenu de la thèse anarchiste.
Il est sans doute bien évident que la conférence de l'ONU n'apporte pas les nuages précurseurs des foudres de la guerre avec elle. Elle a toutefois cet avantage de nous y préparer psychologiquement.
Mais pour tous les agitateurs qui remuent le vide, pour les "économistes" à la petite semaine, ceux qui prêchent la grève générale à tous les coins de rue, pour tous ceux qui entendent mobiliser le prolétariat sur la base de revendications corporatistes, il y a un fait qui semble totalement leur échapper : c'est la puissance des organismes répressifs à la disposition de la bourgeoisie (armée, magistrature, police, presse etc.) ; quelle est l'influence des forces réactionnaires au sein de la classe ouvrière. Si tout cet appareil peut fonctionner librement et surement, pas de doute que l'opinion des ouvriers en soit entachée et réactionnaire.
Les événements de l'ONU sont bien le signe d'une situation qui s'aggrave à un rythme accéléré. L'impérialisme a effectivement pris conscience qu'il ne peut maintenir "la paix" qu'en préparant la guerre. Il y a un an, il y avait place pour le doute dans les positions des quatre grands impérialismes, dans la rapidité du cours vers la guerre. Mais les récents événements (les discours et déclarations communes) sont suffisamment catégoriques quant à la précision de l'antagonisme russo-américain et quant au degré avancé de murissement de cet antagonisme.
Au moment où Marshall fait son discours à Flushing-Meadows, l'agence Reuter fait savoir que les É-U envisagent de placer leurs forces armées à la disposition de l'ONU pour la restauration de "la paix" et de la sécurité sur les frontières de la Grèce. Ne serait-ce pas là un prélude à la guerre généralisée ?
Il y a d'autres facteurs plus persuasifs pour indiquer le degré de fermeté de l'offensive américaine face au bloc russe. Le département d'État et les déclarations de Mr Trumann - qui entend apporter une aide de 580 millions de dollars à la France et à l'Italie à seule fin, dit-il d'éviter la famine - cela doit se traduire "éviter de créer un climat favorable à l'emprise communiste et permettre à la France et à l'Italie de s'engager sans ambages dans la politique du dollar". C'est aussi pour cette même raison que, malgré le véto soviétique, le délégué américain ne désespère pas de l'entrée de l'Italie dans l'ONU.
La politique américaine s'accuse également dans le domaine militaire : selon les accords signés par les principales puissances, toutes les forces d'occupation d'Italie doivent être retirées ; cependant Sumner Welles déclare que la situation devenant de plus en plus précaire, le maintien des troupes serait non seulement une garantie pour les États-Unis mais aussi pour l'Italie. Tous ces agissements américains ont un but bien défini : il s'agit de chasser la Russie de la Méditerranée et des Balkans.
Nous pouvons dire aujourd'hui que l'ONU restera dans l'impasse, car il n'y a plus de place pour les compromis, qui étaient encore possibles dans les conférences antérieures.
Dans le bloc russe, on se prépare hâtivement à l'échéance qui approche à pas de géant : pendant que se déroulent les joutes oratoires à Lake-Success, la Bulgarie et la Yougoslavie se hâtent d'envoyer des armes à l'EAM en Grèce, où le général américain Chamberlain prépare une série de plans destinés à faire face à toutes menaces susceptibles de se présenter. Ces plans auront pour objectif primordial de maitriser la "rébellion", sans toutefois exclure l'éventualité d'une intervention extérieure.
En Allemagne, dans la zone russe, les orateurs du Parti socialiste unifié allemand et les officiers russes vont entreprendre une vaste campagne soviétique avant la conférence de Londres, à l'issue de laquelle ils demanderont l'anschluss de la zone à la Russie.
En vérité, ces événements montrent clairement que les impérialistes préparent hâtivement la guerre ; chacun a besoin d'accroitre son autorité dans sa zone, ce qui se manifeste par la destruction des oppositions dans la zone russe ainsi que l'assassinat de Petkov en Bulgarie.
Dans une situation économique de guerre comme celle que vivent nos impérialismes modernes, les pays de second et troisième ordre se placent obligatoirement dans le camp où leurs intérêts respectifs les introduisent, cela en fonction de leurs économies subordonnées.
C'est dans ce sens que l'on s'explique la position de la Grande-Bretagne, défense inconditionnelle de l'Amérique face à l'URSS et animatrice du plan Marshall.
Quant à la France, le capitalisme a bien conscience de la guerre qui se prépare, mais il y préfère obtenir quelques miettes d'un pays riche plutôt que de tout perdre. Devant le danger immédiat, la France se refuse à jouer en médiateur ; elle s'engage sans réserve dans le bloc anglo-saxon où le plan Monnet attend le charbon de la reconstruction et le blé des 16 ; en échange, la bi-zone pourrait devenir la tri-zone face à l'anschluss russe.
De même pour les pays coloniaux : les événements de Indes, d'Indochine, d'Afrique et de Tunisie ne sont pas étrangers à l'influence économique des 2 pôles d'attraction du globe.
Dans ce chaos qui grandit chaque jour avec une précision mathématique, ceux dont la mission devrait être de guider le prolétariat utilisent, avec un cynisme qui n'a pas d'égal, des armes toute rouillées et des théories toutes aussi infirmées par l'histoire, telle la revendication économique corporatiste et la grève générale, pour lutter contre l'éventualité de la guerre. Les trotskistes impénitents s'évertuent, une fois de plus, à se vautrer dans la collaboration avec la bourgeoisie capitaliste : par leur "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", dans "la lutte contre le fascisme", ils apportent leur appui à la politique stalinienne qu'ils rejoignent lorsqu'ils invitent les prolétaires à défendre "la patrie soviétique".
Les anarchistes affirment n'avoir aucun point commun avec les opportunistes trotskistes qu'ils dénoncent comme tels. En fait, bien qu'ils rejettent la défense de l'URSS, ils ont néanmoins un point commun, celui qui consiste à prêcher la grève générale. Ils apportent ainsi tous les deux, avec les "économistes" syndicaux de toutes catégories, de l'eau au moulin de la bourgeoisie, de l'impérialisme russe et de tous ses agents. Devant la possibilité de la guerre, le stalinisme utilisera toutes les armes et, à plus forte raison, la grève générale ; mais ce sera uniquement pour dégager le chemin à ladite armée rouge.
Quant à nous, nous pensons que la perspective de la guerre est proche, que cette situation peur se rapprocher du cours 1936-40, avec un développement plus rapide des événements ; au nom de la lutte du fascisme et de l'antifascisme, le capitalisme a pu terminer victorieusement sa guerre contre les peuples. Dans la conjoncture actuelle où le capitalisme évolue à pas de géant vers la 3ème guerre mondiale, il importe que chaque travailleur trouve la possibilité d'abattre l'obstacle qui se trouve devant lui. Cela signifie, pour nous, se détacher de l'idéologie bourgeoise, dans une lutte politique et sociale qui rejette la démagogie de la défense de la Russie et la notion de guerre progressiste.
Refus de la misère –Refus de la famine– Autant de pain en plus et autant de canons en moins, tel est l'axe de toute propagande révolutionnaire face à la guerre qui vient.
RENARD
La guerre de 1939 a été la conclusion d'un cours historico-économique dont les éléments les plus immédiats se dégagent au moment de la crise de 1929 :
Le conflit profond mais médiatisé est entre le bloc américain (ETATS-UNIS, GB et Dominions) et le danger que représentent séparément pour lui l'expansion allemande d'une part et japonaise de l'autre.
Dans ce conflit, les expressions immédiates sont :
L'expansion japonaise en se développant met immédiatement, par la suite, des possessions américaines, françaises et anglaises sous sa coupe et attaque donc ces pays.
En se développant, l'expansion allemande se heurte directement aux pays alliés de la France et de l'Angleterre qui savent bien que la Tchécoslovaquie et la Pologne envahies par Hitler signifient à brève échéance l'invasion de la France et de l'Angleterre.
La Russie, devant l'expansion japonaise et allemande, comprend très bien que son indépendance est en danger. Rester neutre signifierait, pour elle, simplement être mangée plus tard mais plus surement. Elle s'engage donc dans la politique d'expansion impérialiste armée à son tour et veut également se faire une base de défense-offensive en Finlande (son point faible stratégique étant la baie d'Helsingfors et de Kronstadt) et en Pologne.
À son tour, Hitler voit dans cette manœuvre russe une menace directe ; l'offensive est encore la meilleure défensive, détruire la menace russe, faire des richesses russes un appui économique dans sa guerre contre les USA, voilà le motif de son offensive contre la Russie. Mais les USA comprennent qu'il serait dangereux que l'Allemagne gagne la guerre contre l'URSS et, d'autre part, que le moment est favorable pour attaquer l'Allemagne, alors que ses forces sont dispersées sur plusieurs fronts.
Il y a donc le front japonais opposé aux Etats-Unis et à l'Angleterre, le front allemand opposé à la Russie et le front allemand opposé à l'Angleterre et aux Etats-Unis. Si l'un quelconque des fronts -sur lesquels le Japon et l'Allemagne attaquent- s'effondre, tous les autres fronts se trouvent ainsi renforcés. Cette vérité devait, pour un moment, rejeter les Etats-Unis et la Russie dans une communauté d'intérêts momentanée et immédiate : celui de la défensive. Mais, aussitôt que l'Allemagne s'effondra, la Russie s'empressa de prendre sa place en Europe pour s'assurer son plan de défense et les réparations de la guerre, cela face à la victoire menaçante des Etats-Unis.
La victoire met aussitôt en présence, par l'élimination des blocs allemand et japonais, les deux blocs vainqueurs. L'un et l'autre sont une menace l'un pour l'autre.
Dans ces deux conflits, celui de 1939-45 et le conflit russo-américain présent, la place des petits pays est la suivante : de gré ou de force leur situation géographico-économique les introduit dans le cycle d'une des campagnes politico-militaires d'offensive-défensive des grands blocs impérialistes. Ces nations ne choisissent pas : leur situation géographique et économique d'une part, les plans des grands impérialistes et leurs développements d'autre part choisissent pour eux. La Pologne est d'abord dépecée par l'Allemagne et la Russie, puis par l'Allemagne et, en définitive, par la Russie. La France est dépecée par l'Allemagne, puis libérée par les Etats-Unis, etc. Dans ces conditions, certaines fractions de la bourgeoisie peuvent se donner l'illusion qu'elles choisissent leur appartenance à tel ou tel bloc. En réalité, elles ont autant de part dans leur choix que le choix des grands impérialismes vis-à-vis d'eux peut en avoir. En définitive, c'est le rapport des forces impérialistes en présence qui fait que tel ou tel petit pays est enchainé au char d'un grand impérialisme.
La situation - plus compliquée dans la guerre de 1939-45 parce que la liquidation de la situation de la crise de 1929 et de la situation historique antérieure l'avait produite telle - se trouve aujourd'hui simplifiée : deux blocs restent en présence ; qui choisit qui ?
Les bourgeoisies polonaise, tchèque, bulgare, roumaine, yougoslave peuvent être, dans leur for intérieur, départagée quant à leur position (appartenir au bloc russe ou au bloc américain) en fait, le bloc russe s'appuie sur la fraction de ces bourgeoisies qui lui est favorable pour exercer sa dictature sur le pays et liquider toute opposition à lui non favorable.
Les bourgeoisies grecque, italienne et française choisissent-elles entre leur appartenance au bloc russe ou au bloc américain ? Le choix de la Grèce est très clair : les troupes anglaises, puis les capitaux et les armements américains ont choisi la fraction qui leur est favorable au sein de la bourgeoisie grecque pour écraser la fraction favorable au bloc russe, qui elle-même reçoit l'appui matériel direct de ce bloc. Qui choisit dans ce choix ? La Grèce ou le rapport de forces russo-américain ?
La France et l'Italie doivent leur "vie" aux Etats-Unis et les Etats-Unis ont entre les mains leur destinée. Est-ce que la bourgeoisie française CHOISIT les Etats-Unis plutôt que l'URSS ? La force de l'opposition stalinienne dans ces deux pays est en mesure de démontrer avec suffisamment de clarté à quel point, dans ce CHOIX, ces deux bourgeoisies sont satisfaites : l'opposition stalinienne en France fait son cheval de bataille de toutes les abdications de la France devant les Etats-Unis ; ce n'est pas par démagogie, cela exprime réellement le mécontentement d'une fraction de la bourgeoisie française face au CHOIX de l'autre fraction ; mais QUI choisit QUI ? Pour l'instant, la France EST CHOISIE par les Etats-Unis, qui font peser sur elle la menace de désagrégation de son empire colonial. L'Italie est choisie par les Etats-Unis qui occupent militairement le pays.
La guerre entre les Etats-Unis et la Russie peut se diviser en 3 phases :
Le plan Marshall a été la transition de la première phase à la seconde : les Etats-Unis choisissent leur base d'opération. La conférence de l'ONU : le duel Marshall-Vichinsky : la déclaration de la guerre.
La réunion des 9 partis communistes et la résolution sur "les questions nationales" (le rapprochement ainsi tenté des pays de "démocratie nouvelle") : la réunion - où n'assiste pas le parti allemand et où n'assistent, en dehors du bloc russe, que les partis italien et français - est la réponse russe au plan Marshall ; la Russie choisit, comme base d'opération en Europe, l'Italie et le France et entend s'appuyer sur les fractions de la bourgeoisie à eux favorables, en engageant d'avance une politique destinée à renforcer ces 2 fractions.
Au rythme actuel des opérations de préparation (le plan Marshall, la conférence de l'ONU, la réponse russe, en France la réponse de De Gaulle à Thorez), on peut dire que les opérations militaires sont extrêmement proches et, comme c'est en France que le conflit prend sa phase la plus aigüe, il apparaît que la France peut devenir la base de départ de ces opérations militaires, la troisième phase du conflit.
Suivre maintenant le rythme des opérations de la phase présente entre américains et russes d'une part (politique américaine en Allemagne et conférences), d'autre part le duel entre les forces des fractions bourgeoises favorables aux américains et aux russes en France, c'est suivre avec sureté l'évolution de la transformation de la 2ème phase en la 3ème.
PHILIPPE
Un camarade, après avoir pris connaissance d'une de nos brochures "INTERNATIONALISME", demande de prendre contact avec nous et il nous écrit :
"… Je souhaiterai vivement avoir quelques précisions sur les points suivants : sur les motifs objectifs de votre scission d'avec la FFGC ; votre appréciation du rôle incombant aujourd'hui au parti, à l'organisation politique ; et si, surtout, vous acceptez la plateforme politique du PCI d'Italie, plus précisément ses thèses 1 et 2. Une telle attitude ne fait, selon moi, qu'aboutir à un conformisme ecclésiastique. Le socialisme scientifique de Marx, fondé sur le matérialisme dialectique, apparaît aujourd'hui comme nettement incomplet. Non seulement il ne tient pas assez compte de l'homme (HOMME), c'est-à-dire de l'homme lié aux structures mentales que lui a infusées, dès l'école, la bourgeoisie, mais encore, et sur son terrain même, ne peut tenir compte de la grande alternative posée par notre époque : société bureaucratique, dont les formes s'intègrent en brigue du capitalisme étatique à l'existentialisme, ou RÉVOLUTION prolétarienne et HUMAINE.
Enfin ce marxisme apparaît fortement retardataire dans la mesure où, sclérosé et dévitaminé, il n'a pu, révolutionnairement, synthétiser les acquisitions de la science moderne (de la physique quantique et ondulatoire à la psychanalyse, par exemple). Le désintérêt manifeste que les militants marxistes ont par rapport à cet ensemble d'acquisitions (certes hétérogènes) me paraît symptomatique d'un aveuglement lorsque ceux-ci laissent cette synthèse au jugement des théoriciens bourgeois. Bien sûr, de telles critiques sont aisées, mais il n'en demeure pas moins que le seul "révolutionnaire" à avoir jaugé l'importance des théories scientifiques modernes est Pierre Naville et que ce dernier l'a fait en un sens mécaniste, c'est-à-dire inhumain.
Qu'en pensez-vous, camarades de la Gauche Communiste de France ?
Les processus de montée au pouvoir d'une classe bureaucratique méritent plus que des dénégations peureuses. Il est, là encore, symptomatique que de telles études n'ont été faites que par des réformistes (Schatchman), des anarchistes (Goffinet) ou des petits-bourgeois avérés (Burnham).
La GCF reconnait-elle la réalité de ces processus, ou non ?
Salutations révolutionnaires.
***
La formulation des points 1 et 2 de la plateforme politique du PCI justifie pleinement la phrase du camarade : "Une telle attitude ne fait, selon moi, qu'aboutir à un conformisme ecclésiastique." :
2- La conception historique du parti est celle du Manifeste Communiste de Marx et Engels de 1848 et des applications classiques qu'ils en ont donné à l'histoire de la lutte des classes ; sa théorie économique est celle du Capital de Marx, complétée, en ce qui concerne la plus récente phase du capitalisme, par les appréciations essentielles de l'analyse de Lénine dans "L'impérialisme..." ; sa politique programmatique est celle qui a été développé d'après la doctrine fondamentale dans "L'État et la révolution" de Lénine et dans les textes constitutifs de l'Internationale de Moscou. (Plateforme politique)
On croirait en effet plutôt des litanies destinées à des paysans pour adorer des dieux fétiches quelconques qu'une haute expression des idées les plus achevées et avancées de communistes révolutionnaires.
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Cher camarade,
D'abord je te demande d'excuser le retard que je mets à te répondre. Ensuite je passerai immédiatement dans le vif du sujet.
Je suis désolé de te décevoir mais je comprends difficilement, de la part de quelqu'un qui a l'air de parler en connaissance de cause, la phrase aussi à la mode aujourd'hui : "… Le socialisme scientifique de Marx, fondé sur le "matérialisme dialectique" apparaît actuellement comme nettement incomplet..."
Nous entendons tous les jours des "gens extrêmement biens", "extrêmement éminents", enfin des bonshommes dans le genre de Burnham (que tu cites d'ailleurs toi-même) et d'autres, et quantité d'autres le répéter à qui mieux-mieux, à tous vents et à qui veut bien les entendre.
Or chose extrêmement curieuse, cette phrase constitue, de leur part, en quelque sorte le visa sur le passeport qui leur donne droit d'entrée dans les couches ultra-réactionnaires de la société ; c'est leur dénigrement de la révolution ; c'est l'expression de leur rancœur de ne pas avoir pu "jouer un rôle" dans le mouvement ouvrier, de ne pas avoir pu être des "chefs" enfin, des Lénine ou même, pourquoi pas, des Marx.
Quand "l'intellectuel marxiste" dit : "Marx ? Bah, tout ça, c’est dépassé... C'est tout juste une expression romantique de démocratisme petit-bourgeois, d'une classe montante qui veut également avoir droit au gâteau... ou bien "… Le marxisme est maintenant dépassé... La science moderne (et ses acquisitions) ridiculise l'idée même de la révolution prolétarienne de Marx, qui était tout juste valable au 19ème siècle..."
Je m'arrête. De tout cela s'exhale une telle odeur d'égout, quand on sait la signification profonde que cela prend pour ceux qui l'affirment. Il n'est que de demander : où vont-ils ? Que font-ils ceux qui font ces sortes de "réflexions amères" sur le marxisme ?
Tu me diras : "Ces gens sont moins dangereux que ceux pour qui le marxisme est devenu la Bible ou le Coran." Tous sont dangereux. Tous sont dangereux, soit parce qu'ils sont ignorants, soit parce que ce sont des détracteurs conscients.
Les sciences sont très à la mode dans les milieux "intellectuels petits-bourgeois". Il y a le "snob" des sciences comme il y a le "snob" de l'art. Alors on dit : "… le marxisme ne tient pas assez compte des uns et des autres, Marx ne tient pas assez compte de l'HOMME." On veut dire pour soi : "La vie de marxiste ne me laisse pas assez de temps pour m'intéresser à ces choses-là."
J'ai, en général, horreur de m'appuyer, dans la discussion, sur des phrases ou des citations de Marx parce que je n’aime pas faire le type qui "connait par cœur les œuvres complètes de Marx, Engels, etc." Je n'en connais que très peu malheureusement ; cependant, dans le peu que je connais, j'ai assez pour infirmer totalement ces affirmations telles "le marxisme est dépassé", "le matérialisme dialectique est incomplet", "il ne tient pas assez compte de l'HOMME" ou bien "le marxisme est fortement retardataire dans le sens où il n'a pu synthétiser révolutionnairement les acquisitions de la science moderne... etc."
Le matérialisme dialectique ni incomplet ni dépassé ; il ne peut l'être, pour la bonne raison qu'il est une méthode qui s'applique, en tant que méthode d'étude historique, économique et politique, au processus concret de la vie de la société humaine et, partant, de ses différentes manifestations, évolutions, etc., et EN MÊME TEMPS il se propose d'agir sur cette vie de la société humaine dans le sens de la RÉALISATION de l'HOMME.
Le marxisme est donc pensée agissante, tout comme l'homme est un être pensant et agissant. Mais il pense et il agit sur la vie de la société humaine. Le marxisme est donc le seul HUMANISME RÉEL puisqu'il considère l'homme comme un être social, sa pensée comme une pensée qui doit englober tout ce qui est social et agir socialement ; en un mot c'est le Socialisme.
L'histoire jusqu'à nos jours n'est que l'histoire de l'homme aliéné.
La propriété privée et surtout la propriété privée collective, le besoin de l'homme de "posséder", d'"avoir", d'"acquérir", en un mot tout ce qui se rattache à cette aliénation de l'homme au travers des besoins crées par la société jusqu'à nos jours, tout cela c'est l'histoire d'une humanité qui EST, qui VIT sans avoir conscience réellement de son être, de SON ÊTRE HUMAIN et SOCIAL.
L'HOMME jusqu'à nos jours ne réalise pas lui-même son histoire, en vue de subvenir à ses besoins, CONSCIEMMENT et d'en être libéré.
L'histoire de l'homme jusqu'à nos jours est l'histoire d'une humanité qui, luttant en vue de dominer les forces de la nature, est elle-même dominée par les forces qu'elle a engendrées dans ce but.
Jusqu'au capitalisme cependant, l'humanité (ses membres exploités) ne pouvait que s'insurger contre les conditions qui leur étaient faites sans pouvoir trouver, dans le degré objectif d'évolution de la société, la possibilité de réaliser sa véritable libération.
Mais l'appareil que la société a engendré pour lutter en vue de la domination de la nature a atteint une complexité d'organisation sociale-économique et sociale-politique qui, du fait qu'existent les conditions de sa disparition, se conserve uniquement contre l'histoire elle-même, contre l'intérêt historique de l'humanité et l'entraine, pour conserver les privilèges de la classe au pouvoir, dans une chute vers une barbarie moderne avec la guerre permanente.
La prise de conscience du prolétariat est maintenant l'ACTE attendu qui, en tant que pensée et action, créera l'étincelle sociale, la révolution dans les cerveaux embués d'atavisme d'une humanité aliénée de caractère naturel humain, et la révolution dans la société où existent, où subsistent les conditions de cette aliénation.
La révolution socialiste sera donc, dans l'histoire de l'homme, le passage de l'humanité en tant qu'être à l'humanité en tant que conscience, en tant qu'humanité consciente : la vraie libération de l'homme.
Tout ne sera pas rose quand la révolution commencera, mais il s'agira de créer les conditions nécessaires pour libérer l'humanité du besoin, pour lutter contre tout retour en arrière, contre toute tentative des anciennes conditions sociales de se reformer d'une manière ou d'une autre à la faveur des hésitations du prolétariat.
Le rôle du parti est, avant la révolution, de développer et de conserver la vie à l'expression la plus avancée de la conscience de la classe. Toute conception du parti qui, de quelque manière que ce soit, empêcherait, dans la vie du parti, la conscience révolutionnaire de s'exprimer et de se développer, exprimerait en réalité une tendance réactionnaire et irait à l'encontre des intérêts historiques de la classe ouvrière. La révolution commencée, le rôle du parti reste toujours le même : entretenir et développer dans la classe ouvrière la conscience de la tâche révolutionnaire de celle-ci.
La révolution ne se fait pas contre le prolétariat. Il faut donc permettre aux couches les plus retardataires de développer toutes leurs objections, en évitant de renouveler des aberrations de la révolution comme le fut Kronstadt (1921), expression typique d'une révolution qui se heurtait à des problèmes qu'elle n'était pas encore en mesure de résoudre.
Le milieu où doit justement se faire la libération de "l'homme lié aux structures mentales que lui a infusé, dès l'école, la bourgeoisie", en tenant compte "de la grande alternative posée par notre époque", est le parti du prolétariat, dans le problème-même qu'il pose historiquement : prise de conscience et action révolutionnaire – libération de l'HOMME.
En dehors des grandes lignes exposées ci-dessus, je ne vois pas d'autres solutions. Et je préfère que, au lieu de dire : "...le marxisme ne tient pas compte de l'HOMME", on dise clairement : "je ne crois en la libération de l'homme", car, à ce moment-là, on sera plus sincère pour les autres et pour soi-même.
Mais le fait même que le marxisme est dialectique prouve sa réalité en tant que science révolutionnaire. Du fait que chaque moment de la vie de la société est en même temps différent et contient une influence du moment qui le précède, les marxistes doivent sans cesse réviser leurs théories et leurs principes d'action en fonction de cette influence de l'histoire et d'après l'expérience des luttes du prolétariat, de ses défaites et de ses succès.
Le matérialisme dialectique ne peut être "incomplet".
Le fait même qu'il est dialectique signifie qu'il s'applique à l'évolution et au mouvement de l'humanité. Il y a effectivement le facteur subjectif de la prise de conscience sur la situation objective. Mais, camarades, tous ces problèmes, c'est le matérialisme dialectique qui les pose et qui peut seul permettre de les résoudre.
Comment le matérialisme dialectique serait-il un système achevé, tel les conceptions mécanistes ou utopiques, alors que l'évolution de la société est illimitée pour l'état de nos connaissances actuelles ?
Pourquoi les domaines de la dialectique auraient-ils des limites puisque justement ils posent comme principe premier et absolu qu'il n'y a pas de limites dans le devenir ?
La dialectique est simplement une idée du devenir humain, une idée sur et pour la réalisation de ce devenir. Et de même que le communisme n'est pas un but mais simplement une condition du devenir historique humain, de même dire que "le matérialisme dialectique est incomplet", c'est déjà le limiter à l'état d'un système et d'une conception mécaniste.
De même, affirmer que "le marxisme n'a pas su synthétiser les acquisitions de la science moderne et... laisse cette synthèse au jugement des théoriciens bourgeois..." exprime à la fois une méconnaissance du rôle et de la place du marxisme (rôle dans l'histoire et place dans les sciences de la nature) et une méconnaissance du rôle et de la place de la bourgeoisie.
Toute l'histoire de la bourgeoisie - en tant que classe sociale - et du capitalisme - en tant que système économique - est basée sur l'étude et l'application des sciences de la nature.
Le capitalisme n'a été possible que parce que la chimie, la physique etc.… sont sorties des limbes de la pensée où les reléguait la philosophie pour passer dans le domaine de l'application pratique et expérimentale. La philosophie bourgeoise fait donc son apparition en se proclamant matérialiste et elle est effectivement, avant tout matérialiste, mais elle est encore philosophie.
Les sciences de la nature sont donc du point de vue historique une acquisition de la bourgeoisie. Dans ce domaine comme dans le domaine économique - le capitalisme lui-même -, il y a progrès humain ; mais, du fait qu'aussitôt que la condition du progrès crée, entre les mains de la classe bourgeoise, des conditions d'asservissement et d'empêchement de tout autre progrès HUMAIN RÉEL - la révolution -, elles sont circoncises de leur élan initial progressif pour tomber sous les lois historiques propres au devenir humain lui-même.
En d'autres termes, les sciences de la nature ont été une condition de la réalisation du capitalisme - qui, lui-même, est objectivement une condition de la réalisation du socialisme -, mais il y a une étape à franchir et cette étape échappe totalement au domaine des sciences de la nature : c'est le domaine de la science historique, économique et sociale. Seule la révolution de la révolution politique est une condition, pour les sciences de la nature, de devenir objectivement un nouveau facteur de progrès et de progrès au sens social et HUMAIN.
C'est-à-dire que le fait que ces sciences peuvent aujourd'hui servir à la destruction systématique des richesses et des vies humaines montre que, EN SOI, elles sont bâtardes sans l'apport de la révolution politique et sociale.
Les sciences sont un simple instrument, aujourd'hui au service du capitalisme, demain elles seront au service du socialisme.
Le marxisme ne doit pas "synthétiser les sciences de la nature", il doit créer le climat qui engendrera une synthèse historique de négation de l'exploitation sous toutes ses formes, la société sans classes (négation du capitalisme par le prolétariat et négation du prolétariat par lui-même). Les sciences suivront l'évolution générale de la société.
Cela ne veut d'ailleurs pas dire que nous ne devons pas nous y intéresser, au contraire ; mais tout en sachant bien la place qu'il convient de leur accorder.
Il n'y a pas un processus de "montée au pouvoir d'une classe bureaucratique" mais une évolution générale du capitalisme moderne vers une bureaucratisation étatique, d'une part en vue d'assurer une meilleure répartition des revenus nationaux dans la classe capitaliste, d'autre part en vue d'être mieux armée dans la compétition inter-impérialiste, ensuite en vue de lutter contre le prolétariat en cas d'insurrection et d'essayer de le pousser à la collaboration de classe dans une cogérance de l'État.
Nous sommes en désaccord formel avec toutes les théories "techno-bureaucratiques" ou similaires, se rapprochant, quant au fond, de l'idée de "l'ère des directeurs" ou "la révolution des chefs". Pour nous, dans cette évolution de la société capitaliste - qui correspond à des nécessités propres au système -, rien n'est changé au niveau des rapports fondamentaux de classe et des bases économiques fondamentales du système capitaliste lui-même. Il y a accentuation des contradictions antérieures, crise permanente, étatisme, bureaucratisme, militarisme, guerre permanente et nécessité objective de la révolution socialiste.
Mais si, tout en tenant compte que la société évolue, que l'histoire n'est pas un phénomène statique et mécanique, nous ne pensons pas qu'il y ait besoin de "nouvelles philosophies", pas plus que nous ne prenons au sérieux ceux qui parlent de "révolution des technocrates" et autres ; si nous n'avons pas d'ailleurs dans ces deux domaines une position intransigeante, nous sommes absolus et intransigeants dans le domaine politique.
Je précise : nous avons, dans les deux premiers domaines, une position bien déterminée, des idées relativement arrêtées et complètes mais toujours susceptibles d'être mises en doute, discutées et surtout constamment complétées et révisées. Mais, dans le domaine politique, nous sommes absolument intransigeants.
Tous les courants politiques qui, de quelque manière que ce soit, mène à la participation à la guerre impérialiste, ou y a participé hier, sont pour nous des ennemis de classe du prolétariat.
1- Défense conditionnée ou inconditionnée de l'URSS.
2- Dilemmes antifascisme-fascisme ou démocratie-totalitarisme (la politique du moindre mal est pour nous profondément réactionnaire).
3- La défense du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et les luttes nationalistes qui en sont les compléments.
De même, après le terrain de la guerre impérialiste, la politique syndicale et parlementaire nous trouvent également intransigeants.
Si nous sommes intransigeants sur le terrain politique, c'est parce que c'est sur ce terrain que le prolétariat doit prendre position dans l'immédiat et être ou ne pas être dupé et embrigadé par la bourgeoisie.
Sur le terrain philosophique, ma foi, cela ne me dérange qu'un ouvrier, qui est d'accord avec notre programme politique, vienne me dire : "Je suis anarchiste" ou "Je crois en Dieu", parce que sa libération de ces aberrations philosophiques retardataires est fonction de la libération de l'homme par la révolution, révolution impossible en dehors des bases politiques étroites dans lesquelles la bourgeoisie contraint le prolétariat à se retrancher de plus en plus.
Dans le fond, personne n'est complètement libéré des empreintes de la société bourgeoise capitaliste et ce ne sont pas ceux qui se disent les plus matérialistes qui en comprennent le mieux le sens. Tout est relatif. Il n'y a rien d'absolu dans ce domaine-là (philosophique). En politique c'est le contraire : les frontières entre les classes sont absolues.
C'est ce qui explique nos divergences extrêmement importantes avec l'ensemble de la GCI (FB, FFGC, PCI d'Italie), divergences qui d'ailleurs ne justifie pas la scission mais la crée, en fait, de par leur nature.
En effet, il s'agit surtout de la conception du parti, son rôle et son organisation, sa formation etc.
Au début nous étions opposés à la formation prématurée d'un parti en Italie, avec tout ce que le parti incombe de tâches, pour la simple et bonne raison qu'il n'y avait pas, à notre avis, une situation italienne ou internationale qui permette à une fraction de la Gauche de devenir un parti de la classe ouvrière, c'est-à-dire y ayant une influence déterminante dans sa lutte. Sur ce point, la situation ultérieure nous a donné raison.
La FFGC est la cristallisation, en France, de la mystification du parti en Italie. Nous n'avons jamais scissionné d'avec ces camarades, pour la simple et bonne raison que les camarades qui en font partie n'étaient pas membres de la GCI avant que l'existence du PCI n'ait été révélée en France. Trois camarades, qui avaient rompu avec nous, sont restés un mois sans vie politique et ont accepté de former ce regroupement basé sur l'adoration du parti italien et de ses faits et gestes, regroupement qui, pendant plusieurs mois, a vécu en prenant le même nom que nous et en appelant son journal "Étincelle" comme nous. Vint la formation d'un Bureau International et ce regroupement, qui se faisait d'autant plus orthodoxe qu'il avait un passé à faire oublier, fut "reconnu" ; et nous, parce que nous avions osé formuler quelques critiques, on nous rejetait d'une manière absolument bureaucratique, comme aux plus beaux jours de la 3ème Internationale.
L'évolution de cette situation devait révéler, de la part du PCI et du reste de la GCI, des conceptions extrêmement dangereuses sur le parti qui creusèrent le fossé idéologique entre nous.
Ainsi, peu à peu, l'ensemble de la GCI retournant en arrière de 20 ans sur les acquisitions de la Gauche italienne sans même mettre en cause les points politiques qu'ils sautaient aussi légèrement - l'abstentionnisme, l'ensemble des problèmes se rattachant au parti -, nous nous trouvions poussés à approfondir tous ces problèmes, à faire une série d'évolutions, à dépasser les acquis antérieurs (notamment sur la question syndicale) et à trouver la séparation plus prononcée entre nous et le reste de la GCI. Cependant, ces camarades gardent de nombreux points communs avec nous sur les problèmes essentiels se rattachant à la guerre impérialiste et à la Russie. L'hostilité de nos rapports vient seulement du fait de leur hargne et de leur rage devant notre opposition absolue et intransigeante ; et elle est surtout basée (de leur côté) sur un crétinisme épais et sur un amour propre hypertrophique maladif relevant de la psychiatrie.
Salut communiste.
Pour la GCF
PHIL
Nous publions un article d'un camarade qui traite certaines questions présentant, à l'heure actuelle, un réel intérêt.
La rédaction
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"La grande importance d'une orientation théorique juste apparaît avec le plus d'évidence dans une période de conflits sociaux aigus, de transformations politiques et de situations changeantes. Dans de telles périodes, les conceptions et généralisations politiques vite usées demandent à être concrétisées, précisées et rectifiées..." dit, quelque part, Léon Trotsky. La période actuelle -période essentiellement transitoire, agonie prolongée d'un régime sociale décadent ayant achevé d'exploiter ses dernières possibilités de survie- réclame cette "juste orientation" en demandant concrétisations et précisions constantes. Elle réclame d'abord une terminologie soigneusement ajustée aux processus historiques dont elle prétend rendre compte.
Dans un articles intitulé "Instabilité et décadences capitalistes" (Internationalisme n° 23), le camarade Philippe associe "bonapartisme" et "État capitaliste fort... capitalisme étatisé". Le terme de bonapartisme s'accole à ce régime généralement militaro-policier qui se maintient au pouvoir en jouant un rôle d'arbitre entre classes antagoniques, mais en relatif équilibre de forces. Il fait prévaloir, ce régime, cette loi que Marx appelait celle du bâton, en frappant la classe dont les visées -ou l'oppression exacerbante dont elle supporte le poids- tend à rompre cet équilibre. Ainsi, du régime Perón en Argentine : "rachat" et "nationalisations" de biens capitalistes, démagogie effrénée, répression des menées révolutionnaires (aussi bien nationalistes petites-bourgeoises que socialistes) ; à l'extérieur enfin, politique d'appuis alternatifs sur l'un ou sur l'autre des "blocs" en affrontement. La caractéristique du bonapartisme est fonction de cet équilibre ; il s'effondre lorsque, sous la poussée de pressions extérieures, cet équilibre se rompt (Vargas au Brésil, par exemple). Le capitalisme étatisé ou, pour parler clairement, le capitalisme d'État suppose, lui, appropriation par l'État des secteurs clés de la production et, quoique cette appréciation puisse être partiellement contestée, on pourrait ranger, dans cette catégorie, la Russie stalinienne et la courte expérience néo-fasciste en Italie du nord. Ainsi, malgré une certaine base de masses, le bonapartisme est un accident provisoire, s'essayant à évoluer vers un capitalisme d'État qui s'édifie sur des bases économiques autrement plus stables, comme nous le verrons plus loin.
En fait, au lendemain d'une guerre qui l'a laissé exsangue, le capitalisme se cherche désespérément, bien qu'il doit, de par la logique même de ses contradictions, se préparer à un conflit qu'il sait signifier sa fin. Cependant et en conformité avec cette loi élémentaire de la biologie selon laquelle tout corps vivant tend à s'assurer les meilleurs conditions de vie, les différents impérialismes mettent en œuvre une série de travaux destinés à raffermir de chancelantes assises : sur le plan militaire, c'est l'accélération de la recherche scientifique, la construction de gigantesques laboratoires, l'aménagement d'immenses étendues géographiques (Turkestan, Texas, Australie enfin où le physicien anglais Oliphant, spécialiste des questions nucléaires, supervise un plan s'échelonnant sur dix ans) ; sur le plan économique, il n'est pas de nations (même l'Albanie) qui ne s'active à "planifier" sa production, n'ouvre pas de chantiers démesurés avec les répercussions sociales s'y impliquant (Staline commue la peine de mort en années de travaux forcés et la MVD trouvera recrutement aisé pour ses camps de travail sibériens) ; enfin, la façade chrétienne des bourgeoisies atlantiques s'orne des flamboyants fanions du paternalisme étatisé et du super-lapinisme. Mais, tout cet apparent manège est en trompe-l’œil ; un regard sur les procès-verbaux de telle séance ONUesque renseigne tout autant que la lecture d'un baromètre avant l'orage. Le monde des impérialismes oscille sur une plaque tournante dont chacune des voies conduit non plus aux glorieuses et fraiches campagnes de rapines mais à l'anéantissement des potentialités d'existence humaine et cela pour des décades en années.
La résolution des problèmes théoriques posés par les présentes conjectures est à l'ordre du jour des discussions de l'avant-garde prolétarienne. Mais cette étude demeurera stérile si elle ne se hisse à cette praxis que Marx a définie comme interdépendance et interférence dialectiques de la pensée et de l'action. Les idées et les projets valent ce qu'en font les hommes qui les prônent. Et la possibilité d'une troisième solution historique, intervenant dans un délai historiquement bref, montre que l'histoire ne suit pas un cours forcé, toujours déterminé et se déroulant comme les marches d'un escalier mécanique dont chacune des marches suivrait automatiquement l'autre au sens ascendant (voire descendant).
Pour parer aux effets de la plus puissante vague de grèves ayant secoué l'économie américaine, le sénat, aux objurgations du vieux réactionnaire Taft, s'est résolu à sanctionner une énergique législation anti-syndicale et, de fait, anti-gréviste. Il est curieux de noter le jeu de la presse -de la radio gouvernementale- présentant cette législation comme "défense des droits ouvriers" contre l'arbitraire syndicaliste, contre l'insupportable autorité d'une bureaucratie qui s'est auto-nommée et tache de régenter la vie du pays, etc.
Car les monopoleurs tentent de conserver, à leur actif propre - non celui des bureaucrates planistes -, les avantages de "leur" reconversion industrielle. Il est sans doute trop tôt, par ailleurs, pour juger des effets de cette loi et la campagne électorale, d'ores et déjà ouverte, permettra bien des "petits accommodements". Mais, la période cruciale de reconversion passée, les contradictions capitalistes iront s'accentuant à nouveau, et ce premier pas vers la répression que constitue la loi Taft-Hartler ira se multipliant.
Les É-U, à l'heure actuelle au moins, ne connaissent pas de "surproduction" ; mais son spectre, celui de la crise de 1929, va assombrissant visages et voix "autorisées". Dans un récent ouvrage, Fritz Sternberg (je cite d'après les extraits publiés dans "IV° Internationale" de mars-avril 1947) a analysé "The coming crisis". Si la capacité de production des É-U, déclare-t-il, est pleinement utilisée, cette production pourra être deux fois plus grande que celle du reste du monde capitaliste. Ainsi, les monopoleurs américains paraissent tenir les impérialismes concurrents à la gorge, pouvoir submerger, supprimer toutes les tentatives d'opposition à leur hégémonie. Mais, ajoute Sternberg, les É-U étaient et sont encore le pays dans lequel le commerce extérieur joue le moindre rôle par rapport à l'ensemble de la production totale... même si l'on prend pour indice les exportations de 1944 (à 80% financées par prêt-bail), c'est-à-dire de la meilleure année du commerce extérieur, celle-ci représentent moins de 10% de la production américaine. Les exportations ne peuvent donc servir d'exutoire à "la surproduction" prévisible et tout accroissement de la consommation intérieure, entrainant un relèvement du standing ouvrier et partant des salaires, est interdit, comme nous l'avons vu plus haut. La création de nouvelles industries, et Sternberg l'a démontré magistralement, est contrecarrée par les intérêts des monopoleurs dont le pouvoir, durant la guerre, s'est amplifié dans d'interminables proportions.
Aussi, les É-U n'auront d'autre ressource que d'orienter leur production vers la préparation d'un potentiel de guerre. Il n'est pas douteux toutefois que quelques planistes "progressistes" chercheraient avec plaisir leur provende dans la planification, chère à la NRA. Le manque excessif de maturité politique de la classe ouvrière américaine fait que le débat sera tranché, très provisoirement, par les élections présidentielles de 1948.
Comme le dit bien Ernest Germain (dans le numéro de "IV° Internationale" déjà cité) : "L'industrie soviétique rencontre, sur la voie de la reconstruction, des difficultés extraordinaires." C'est que l'économie russe se ressent, après une guerre "nationale" ruineuse, de ces contradictions qui, dans des circonstances analogues, déchirent un vulgaire et quelconque État bourgeois. Une catastrophe naturelle - la famine - est venue s'ajouter aux séquelles économico-politiques des occupations allemande et roumaine (dispersion des kolkhoziens et partage des kolkhozes sur des bases industrielles, destruction quasi-totale du potentiel industriel dans les régions de l'ouest), ainsi que d'un effort de guerre prolongée et dont tout le fardeau a porté sur le peuple. Le matériel pillé dans le glacis et en Allemagne "au titre des réparations" n'a pallié que dans une faible mesure aux déficiences terribles de la satrapie stalinienne. Cependant, le peu d'informations objectives reçues sur la situation en Russie ne permet guère que des hypothèses.
Il est aisé de voir pourtant dans les récents procès intentés à des bureaucrates responsables d'exploitations industrielles et agricoles, dont les intensives campagnes de presse dénonçant le sabotage, la corruption et l'incurie régnantes (ainsi que dans certains limogeages sensationnels ces jours-ci encore en zone russe en Allemagne), il est aisé d'apercevoir un raidissement de l'appareil du parti tendant à trouver, aux mille difficultés de l'heure, un bouc-émissaire dans la personne des directeurs d'entreprises et de militaires haut-gradés. Comme aux beaux jours de la NEP, les nouveaux millionnaires du village, les koulaks de l'après-guerre se gobergent et se pavanent à la satisfaction du "Père des peuples" et de son directeur de l'Emprunt. Les nombreux "héros de l'Union soviétique" s'essaient à toucher une part du gâteau, en s'infiltrant dans les rouages étatiques ; et les gens en place s'ingénient à renouveler, à leur profit, la vieille ficelle du "Ils ont des droits sur nous". À en croire les journalistes bourgeois, tout va presque pour le mieux dans la presque meilleure des Russies. L'extension du vagabondage et du "banditisme", plus encore les fictions graves et "accrochages" dans l'exécution du plan quinquennal (réservant, pour une fois, - indice non négligeable - une part assez large à la production d'articles dits de première nécessité) font de ce presque un rectificatif singulièrement élastique.
La bureaucratie du parti cherche à réduire l'importance prise au cours de la guerre par les technocrates et les militaires. Pour cela, elle vient s'appuyer sur les paysans enrichis et sur l'aristocratie ouvrière à laquelle elle permet de ci-delà quelque grève "inspirée". Le rétablissement de l'héritage et la scolarité payante complètent l'officialisation des palinodies religieuses afin de renforcer les privilèges de la classe dirigeante.
Sur le plan diplomatique, après une série de replis stratégiques, d'abandons de terrain (Iran, Mandchourie, Trieste), l'impérialisme stalinien en vient à se raidir : en Allemagne et en Corée, Staline donne une impulsion nouvelle à ses "organisations populaires, démocratiques et unifiées" ; refus d'étude du plan Marshall et surtout rejet imposé aux vassaux d'Europe centrale-orientale ; renversement de politique en Grèce et dans les États satellites où s'affirme l'abandon de la tactique du front national "ouvert" ; enfin, en Chine, une aide plus conséquente est apportée aux bandes de Mao-Tsé-Toung. La politique stalinienne reprend donc du poil de la bête et cherche à opposer un barrage aux ambitions américaines. L'annonce d’une excellente récolte en céréales compense certains espoirs déçus d'un prêt américain. Bon gré, mal gré, la Russie impérialiste a mis la main sur l'économie et la politique de ses "protégés", a rappelé à la Tchécoslovaquie qu'elle n'est pas un pont mais un bastion ; et, dans le fond du Kremlin, Staline se souvient qu'il fut pope pour prier Dieu revenu, que la guerre, sa guerre, n'arrive pas trop tôt.
Nous venons de voir les dépendants de l'impérialisme russe défilant avec lui dans les circonstances officielles à la manière de ces barbares vaincus que le char du triomphateur romain poussait à ses devants. En dehors de ses implications politiques, l'effort principal des stratèges moscovites tâche d'harmoniser les "plans" des États vassaux où la Russie a repris la politique de colonisation économique précédemment menée par le Reich. Cette harmonisation s'effectue en concordance avec le plan quinquennal russe et celui de la Tchécoslovaquie, clé de voute du système. Après avoir vu s'ouvrir la porte de service, le capitalisme occidental l'a vue refermée par ses portiers même. Les occidentaux ont alors procédé à des mesures de "rétorsion" : protestations en faveur en faveur des bourgeois indigènes brimés, des "libertés" (de vote, presse, parole, cultes, etc.), coupures de crédits concomitants à la suppression de l'UNRRA et autre amicaux avertissements. Les satellites sont donc réduits aux moyens de bord, c'est-à-dire la planification dont ils ont été bureaucratiquement dotés.
Partout ailleurs dans le monde les tacticiens américains poussent leurs points, renforcent au mieux leurs avant-postes (Grèce et Turquie, Iran, Japon, Espagne, Italie, Allemagne enfin). La réglementation des changes et le contingentement douanier sont les armes sur lesquelles comptent les impérialismes secondaires afin de se défendre du cher grand méchant loup yankee. Aussi, ce dernier réemploie-t-il sur place les capitaux dont la faiblesse de production de ses débiteurs et la saturation à prévoir de son propre marché intérieur lui interdit le rapatriement en marchandises. Les monopoleurs des É-U renflouent et s'approprient des industries dans le marasme, créent des filiales, mettent la main sur tous les brevets d'inventions, contrôlent d'un mot tout ce qui, chez ses débiteurs bourgeois, échappe à l'emprise étatique encore leur arrache-t-il souvent des concessions axées principalement sur l'obtention des bases et "la liberté du commerce"). Aux méthodes classiques de l'occupation militaire colonialiste, les yankees ont délibérément substitué celle perfectionnée des britanniques, du noyautage économique.
Philippe a raison, dans l'article précité, d'insister sur le fait que les impérialismes de second ordre n'en tentent pas moins de jouer leur carte. En effet, et dans l'esprit de ses promoteurs, la conférence des seize et celles qui précédèrent devraient permettre d'échapper, au moins dans l'immédiat, au dilemme Russie-Amérique. Par des unions douanières (le.... en serait l'embryon), une "juste répartition" des charges incombant au titre de la reconstruction occidentale, les impérialistes européens espèrent tirer quelque peu leur épingle du jeu mortel. Ils n'ignorent pas que leur présence aux colonies est gravement menacée par des impérialismes matériellement plus riches (É-U) ou idéologiquement (la Ligue Arabe en particulier, poursuivant des buts très relativement autonomes). Eux aussi, les européens, sont conduits, de ces faits, à s'appuyer sur une armature bureaucratique dont le substrat est récolté dans les cadres de l'aristocratie ouvrière, national-communiste, ou de la petite-bourgeoisie social-démocrate ou chrétien-démocrate. Mais cette bureaucratie, sans conscience spécifique de classe, obéit encore aux injonctions de ses surdéterminants impérialistes.
Ainsi, cette analyse, certes imprécise et gravement lacunaire, nous amène à constater la disparition du prolétariat comme autonome de la lutte des classes, cela dans le cours des 3 dernières années. Si une appréciation de la période actuelle comme étant une période de recul irrévocable me paraît encline au pessimisme panique, il n'en reste pas moins qu'un grand nombre d'ouvriers marchent sans murmure aux ordres de la bureaucratie. Période de stagnation apparente, le stade actuel du combat prolétarien est une phase cruciale. Un nouveau bond en avant de la classe est lié à une prise de conscience dialectique, à l'expérience acquise et à des nouvelles méthodes de lutte-grève avec gestion par exemple.
L'ère des monopoles a épuisé les dernières possibilités de survie d'une bourgeoisie luttant pour conserver les bénéfices et privilèges de l'oppression sociale par elle exercée. Concomitant, sur le plan politique, à l'ère des grands impérialismes et de leurs suiveurs, le capitalisme monopoleur trouvait face à lui une petite-bourgeoisie fonctionnellement hostile ainsi qu'un prolétariat sur-exploité et réduit aux incertitudes du chômage. Affrontées aux monopoleurs, la petite-bourgeoisie et de larges couches prolétariennes étaient conduites aux mysticismes, au culte gravitant autour d'un chef révélé dont le pouvoir exorbitant leur paraissait garantir un standard de vie directement menacé par ailleurs.
Avec ce chef et sa clique, les monopoleurs - ayant favorisé son accession au pouvoir afin de museler l'avant-garde et des revendications prolétariennes par trop dangereuses pour lui - ont composé et lui ont abandonné une partie de l'initiative politique. Mais les progrès de la concentration industrielle et du machinisme, les effets d'une rationalisation intensives des normes du travail en ont accru la division. Et cette division, cette complexité extrême devait entrainer une anarchie de la production que quelques contremaitres insuffisamment spécialisés ne pouvaient enrayer. Pour y remédier, les monopoleurs ont du, de plus en plus, s'entourer d'un état-major de cadres, de technocrates agissant à l'intérieur même du cycle de production, à s'appuyer, se confier à leur seule initiative. Revenant par là et sur un rythme historique accéléré, avec un processus de désintégration qui, de l'empire romain fortement centralisé, nécessitèrent le passage vers les formes féodales ; passage effectué par l'intermédiaire de chefs de clans barbares et d'un clergé associés, infiniment plus jeunes et dynamiques.
Cependant cette collaboration du monopoleur et de ses cadres subordonnés, se déroulant dans un milieu capitaliste, ne va pas sans contradictions vite portées au summum. Dans l'exacerbation, la tension totale des forces productives que cause une guerre mondiale, les monopoleurs et leurs gestionnaires viennent en opposition ; et celui qui a, sur les lieux de production, la prise la plus directe, se sert de l'État fort afin d'augmenter la somme de ses privilèges, de consolider des avantages (antérieurement acquis) par expulsion du parasite capitaliste. Cet épiphénomène des compétitions et conflits inter-impérialistes s'accuse dans la république néo-fasciste de fin 1943-44 ; l'intervention armée des anglo-saxons, seule, ayant fait cesser tel état de chose, à leur profit bien entendu.
Ainsi, d'une part pour contrôler et assurer une production aux normes complexes, les monopoleurs passent pouvoir aux gestionnaires pour la défendre, impulsent et soutiennent un régime bonapartiste avec lequel ils ont dès lors partie liée. D'autre part les gestionnaires, conscients de leur nécessité pour le monopoleur et de la précarité de la situation, considérant le capitaliste comme une anachronique superfluité, iront chercher l'appui de l'État fort pour les en débarrasser. Le sort du monopoleur est soudé à la recherche et l'appropriation de matières premières, à l'accroissement de la production, à l'ouverture de nouveaux marchés etc. Les intérêts du gestionnaire sont, là, solidaires de ceux de son capitalisme. Économiquement, sinon politiquement, son influence ne paraît s'exercer que sur des incidences limitées. Mais il n'est plus de cadres restreints autonomes dans l'économie du 20ème siècle ; il y a interdépendance foncière d'un cycle de production à un autre. Et les gestionnaires, dans leur procès de montée au pouvoir, s'ils sont solidaires de leur capitalisme face aux concurrences et face aux revendications prolétariennes, ne s'en préparent pas moins à mener le combat pour leur propre compte :
Enfin, le technocrate s'oppose aux empiètements du bureaucrate politicien, à ce qu'il considère comme excès de pouvoir et manque de spécialisation. Et le bureaucrate, tenant en main l'appareil judiciaire et militaire, "liquide" alors les opposants (procès de Moscou, procès d'ingénieurs en Russie et sous le nazisme).
Toute constatation de phénomènes arrivée à son terme d'évolution se transforme en son contraire. Tel est l'un des postulats essentiels de la dialectique. Ainsi, la bourgeoisie, individualiste à l'origine, peut avoir pour successeur le collectivisme bureaucratique. Cette possibilité deviendra inéluctable dès lors que le prolétariat, représentant la classe seule apte à réaliser le devenir humain, n'effectue pas la prise de conscience nécessaire à l'accomplissement de ses tâches révolutionnaires. Et Pierre Chaulieu répète fort à propos que "l'Histoire n'est déterminée en définitive que par l'action déterminante de l'Homme."
Que peut signifier pour nous, révolutionnaires marxistes, l'ensemble de ces conjectures ? Cette évolution générale, mais non irréversibles, des formes d'administration bourgeoises vers la bureaucratie ? Rien d'autre que spécifier singulièrement l'urgence de nos tâches. L'extraordinaire essor des sciences en cette première moitié de siècle assurera, dans la seconde moitié, un pouvoir discrétionnaire à la classe qui saura accommoder à ses fins les applications inouïes de recherches sortant à peine des limbes des théories. Cette classe se voit déjà désignée : la bureaucratie, agrégat complexes de petits-bourgeois technocrates et politiciens. Elle tient en mains l'investigation scientifique et demain, avec l'appui d'un État fort, elle en enlèvera aux monopoleurs les bénéfices pratiques.
L'époque actuelle est une plaque tournante. Entre la bourgeoisie, désespérément accrochée à ses prérogatives, et la bureaucratie "en route vers les cimes" le débat ne peut être avant la mise hors de combat du prolétariat. Si affaibli idéologiquement et physiquement que soit ce dernier, les prémices objectives de sa révolution sont mures, aussi mures que pourrissantes (Trotsky). La dictature du prolétariat est encore une éventualité historique, en premier lieu tributaire d'une prise de conscience élargie aux perspectives immédiates et médiates.
Aussi l'effort des militants s'attache à l'élucidation, à la mise en lumière, en valeur des facteurs subjectifs. Cependant, le temps où le syndicat travaillait dans les masses pour les éduquer et les rendre combattives est de l'histoire ancienne, celle d'un Age d'or du capitalisme (Internationalisme n° 24). Et ce travail incombe aujourd'hui aux militants agissant dans leurs groupes constitués :
Georges Cousin
18 août 1947
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NDLR : Cet article présentant des points théoriques que nous ne partageons pas, nous comptons répondre dans le prochain numéro d'Internationalisme.
Parfait, nous sommes sûrement tous d'accord avec la première phrase. Pourtant lorsqu'on veut restreindre à la seule matière physique toute réalité, nous sommes alors en contradiction avec la première définition. L'électricité aussi fait partie de la réalité objective; est-elle pour autant matière physique ? Nos sensations nous montrent l'existence de la lumière ; celle-ci est une réalité mais ce n'est pas de la matière. Les concepts introduits par les physiciens pour expliquer ces phénomènes lumineux, c'est-à-dire d'abord l'éther puis les photons, peuvent difficilement être qualifiés de matière. Et l'énergie n'est-elle pas aussi réelle que la matière physique ? Plus directement que les choses matérielles elles-mêmes, c'est leur énergie qui se manifeste dans toute expérience et qui donne naissance à nos sensations. C'est pour cette raison qu'Ostwald déclarait, il y a un demi-siècle, que l'énergie est la seule substance réelle du monde ; et il nomme cela «la fin du matérialisme scientifique». Et finalement, ce qui nous est donné à travers nos sensations, quand nos semblables nous parlent, ce ne sont pas seulement les sons qui sortent de leur gorge et de leurs lèvres, et pas seulement l'énergie des vibrations de l'air, mais aussi et surtout, leurs pensées, leurs idées. Les idées humaines appartiennent à la réalité objective aussi sûrement que les objets palpables ; le monde réel est constitué aussi bien des choses spirituelles que des choses appelées matérielles en physique. Si dans notre science, dont nous avons besoin pour notre activité, nous voulons représenter notre monde d'expérience tout entier, le concept de matière physique ne suffit pas ; nous avons besoin d'autres concepts comme l'énergie, l'esprit, la conscience.
Si en accord avec la définition ci-dessus, la matière doit être considérée comme le nom du concept philosophique qui dénote la réalité objective, ce terme recouvre beaucoup plus de choses que la seule matière physique. Nous en venons alors à cette notion exprimée à plusieurs reprises dans les chapitres précédents où l'on considérait que le terme de «monde matériel» désignait la réalité observée toute entière. Et c'est là la signification du mot materia, matière, dans le matérialisme historique qui désigne tout ce qui existe réellement dans le monde «y compris l'esprit et les chimères», comme disait Dietzgen. Par conséquent, ce ne sont pas les théories modernes de la structure de la matière qui amènent à critiquer le matérialisme de Lénine, comme celui-ci l'indique un peu plus haut dans la même page, mais bien le fait qu'il identifie matière physique et monde réel.
La signification du mot matière dans le matérialisme historique, telle que nous venons de la définir, est bien entendu complètement étrangère à Lénine ; contrairement à sa première définition, il restreint cette signification à la seule matière physique. C'est de là que provient son attaque contre le «confusionnisme» de Dietzgen :
"«La pensée est fonction du cerveau», dit J. Dietzgen (Das Wesen der menschlichen Kopfarbeit, 1903, p.52. Il y a une traduction russe : L'essence du travail cérébral). «La pensée est le produit du cerveau... Ma table à écrire, contenu de ma pensée, coïncide avec cette pensée, ne s'en distingue pas. Mais hors de ma tête, cette table à écrire, objet de ma pensée, en est tout à fait différente» (p.53). Ces propositions matérialistes parfaitement claires sont cependant complétées chez Dietzgen par celle-ci : «Mais la représentation qui ne provient pas des sens est également sensible, matérielle, c'est-à-dire réelle... L'esprit ne se distingue pas plus de la table, de la lumière, du son que ces choses ne se distinguent les unes des autres» (p.54). L'erreur est ici évidente. Que pensée et matière soient «réelles», c'est-à-dire qu'elles existent, cela est juste. Mais dire que la pensée est matérielle, c'est faire un faux pas vers la confusion du matérialisme et de l'idéalisme. Au fond, c'est plutôt chez Dietzgen une expression inexacte. Il s'exprime en effet ailleurs en termes plus précis : «L'esprit et la matière ont au moins ceci de commun qu'ils existent» (p. 80)." (p.253)
Ici, Lénine répudie sa propre définition de la matière comme l'expression philosophique de la réalité objective. Ou peut-être la réalité objective est-elle quelque chose de différent de ce qui existe réellement ? Ce que Lénine veut exprimer - mais qu'il n'arrive pas à formuler sans «expressions inexactes» - c'est que les pensées existent réellement certes, mais la réalité objective pure et véritable ne se trouve que dans la matière physique.
Le matérialisme bourgeois, en identifiant la réalité objective avec la matière physique, devait faire de toute autre réalité, comme les choses spirituelles, un attribut ou une propriété de cette matière. Par conséquent, il n'y a rien d'étonnant à ce que nous trouvions des idées analogues chez Lénine. A l'affirmation de Pearson : «Il n'est pas logique de dire que toute matière possède une conscience », Lénine réplique :
Et il est encore plus clair lorsqu'il se retourne contre Mach :
Mais il n'indique pas où Engels aurait fait cette profession de foi. Nous sommes en droit de nous demander si la conviction, que Engels partageait les vues de Lénine et de Diderot, repose sur des preuves précises. Dans l'Anti-Dühring, Engels s'exprime tout différemment : «La vie est la forme d'existence des matières albuminoïdes», c'est-à-dire la vie n'est pas la propriété de toute matière, mais apparaît seulement dans des structures moléculaires très compliquées, comme l'albumine. Il n'est donc guère probable qu'il ait pu considérer la sensibilité - qui, nous le savons, n'est propre qu'à la matière vivante - comme une propriété de toute matière. Cette manière de généraliser à la matière en général des propriétés qui n'ont été observées que dans certains cas particuliers, relève d'une tournure d'esprit bourgeoise non dialectique.
On peut ici remarquer que Plekhanov affiche des idées semblables à celles de Lénine. Dans son livre Grundprobleme des Marxismus (Questions fondamentales du marxisme), il critique le botaniste Francé au sujet de «la spiritualité de la matière», de «la doctrine selon laquelle la matière en général et surtout la matière organique a toujours une certaine sensibilité». Ensuite Plekhanov exprime ainsi son propre point de vue : «Francé y voit le contraire du matérialisme. En réalité, c'est la traduction de la doctrine matérialiste de Feuerbach (...) On peut affirmer avec certitude que Marx et Engels (...) auraient suivi ce courant de pensée avec le plus grand intérêt» (Édition allemande, p.42 et suiv.). La prudence de cette affirmation montre bien que Marx et Engels n'ont jamais manifesté dans leurs écrits un intérêt quelconque pour cette tendance. De plus, Francé, en naturaliste borné, ne connaît que les oppositions existant au sein de la pensée bourgeoise ; il prétend que les matérialistes ne croient qu'en la matière, donc, d'après lui, la doctrine selon laquelle il y a quelque chose de spirituel dans toute matière n'a plus rien à voir avec le matérialisme. Plekhanov, au contraire, pense que cette doctrine constitue une petite modification du matérialisme, qui s'en trouve renforcé.
Lénine était parfaitement conscient de l'accord qui existait entre ses conceptions et le matérialisme bourgeois du 19ème siècle. Pour lui, le «matérialisme» est la base commune du marxisme et du matérialisme bourgeois. Il précise que Engels, dans son livre sur Feuerbach, faisait trois reproches à ces matérialistes, à savoir qu'ils conservaient les doctrines matérialistes du 18ème siècle, que leur matérialisme était mécanique et que, dans le domaine des sciences sociales, ils restaient accrochés à l'idéalisme et ne comprenaient rien au matérialisme historique ; et il poursuit :
Nous avons démontré dans les pages précédentes que c'était là une illusion de la part de Lénine ; ces trois reproches entraînent, dans leurs conséquences, une opposition fondamentale dans les conceptions épistémologiques. Lénine fait un amalgame analogue quand il écrit que Engels était d'accord avec Dühring sur la question du matérialisme :
Témoin la manière dont Engels achève Dühring en des termes remarquablement méprisants.
L'accord de Lénine avec le matérialisme bourgeois et son désaccord avec le matérialisme historique se manifestent en de nombreuses circonstances. Le matérialisme bourgeois avait lutté et luttait principalement contre la religion ; et ce que Lénine reproche au premier chef à Mach et à ses adeptes, c'est de soutenir le fidéisme. Nous avons pu le constater dans plusieurs des citations que nous avons faites et on trouve des centaines d'exemples dans son livre où le fidéisme est considéré comme le contraire du matérialisme. Marx et Engels ne parlent pas de fidéisme; pour eux la ligne de démarcation se trouve entre matérialisme et idéalisme. Dans le terme «fidéisme» l'accent est mis sur la religion. Lénine explique où il a pris ce mot :
Opposer la religion à la raison est une réminiscence de l'époque pré-marxiste, de l'émancipation de la bourgeoisie où l'on faisait appel à la «raison» pour attaquer la foi religieuse, considérée comme ennemi principal dans la lutte sociale ; la «libre pensée» s'opposait à l'«obscurantisme». En brandissant constamment le spectre du fidéisme comme la conséquence la plus dangereuse des doctrines qu'il combat, Lénine montre que pour lui aussi, dans le monde des idées, la religion reste l'ennemi principal.
Ainsi attaque-t-il Mach quand celui-ci écrit que le problème du déterminisme ne peut pas être résolu d'une façon empirique : dans la recherche scientifique, dit Mach, tous les savants doivent être déterministes, mais dans la vie pratique, ils restent indéterministes.
«N'est-ce pas faire preuve d'obscurantisme lorsqu'on sépare soigneusement la théorie pure de la pratique ? Lorsqu'on réduit le déterminisme au domaine de la «recherche», et qu'en morale, dans la vie sociale, dans tous les autres domaines sauf la «recherche», on laisse la question à l'appréciation «subjective» (...) Voilà bien un partage à l'amiable : la théorie aux professeurs, la pratique aux théologiens !» (p.196)
Ainsi tous les problèmes sont abordés du point de vue de la religion. De toute évidence Lénine ignorait que la doctrine calviniste, pourtant profondément religieuse, était d'un déterminisme très strict, tandis que les matérialistes bourgeois du XIX° siècle croyaient au libre arbitre et professaient par là même l'indéterminisme. D'ailleurs un penseur vraiment marxiste n'aurait pas manqué l'occasion d'expliquer aux «machistes» russes que c'est le matérialisme historique qui a ouvert la voie au déterminisme dans le domaine social ; nous avons montré plus haut que la conviction théorique, que les règles et les lois sont valables dans certains domaines ; ce qui revient au déterminisme ne peut être fondée sur des bases solides que lorsque nous réussissons à établir pratiquement de telles lois et de telles relations. On a vu plus loin que Mach, parce qu'il appartenait à la bourgeoisie et donc qu'il conservait une ligne de pensée fondamentalement bourgeoise, était nécessairement indéterministe dans ses conceptions sociales, et que par conséquent ses idées étaient en retard sur celles de Marx et incompatibles avec le marxisme. Mais on ne trouve rien de ce genre chez Lénine ; nulle part n'est mentionné le fait que les idées sont déterminées par la classe sociale ; les divergences théoriques planent dans l'air sans lien avec la réalité sociale. Bien sûr les idées théoriques doivent être critiquées à l'aide d'arguments théoriques. Toutefois, lorsque l'accent est mis avec une telle violence sur les conséquences sociales, il faudrait quand même prendre en considération les origines sociales des idées critiquées. Mais cet aspect essentiel du marxisme ne semble pas exister chez Lénine.
Aussi il n'y a rien d'étonnant à voir que parmi les auteurs précédents c'est surtout Ernest Haeckel que Lénine estime et comble d'éloges. Dans un dernier chapitre intitulé «Ernst Haeckel et Ernst Mach », il les compare et les oppose :
Cela ne dérange pas Lénine, dans ses louanges, que Haeckel combine, comme tout le monde sait, la science populaire avec une philosophie des plus sommaires ; Lénine lui-même parle de «naïveté philosophique» et dit que Haeckel "n'entre pas dans le détail des questions philosophiques et ne sait pas opposer l'une à l'autre les théories matérialistes et idéalistes de la connaissance." (p.366). L'essentiel pour lui c'est que Haeckel soit un adversaire acharné des principales doctrines religieuses.
«La tempête soulevée dans les pays civilisés par les Énigmes de l'Univers de E. Haeckel a fait ressortir avec un singulier relief l'esprit de parti en philosophie, dans la société contemporaine d'une part et, de l'autre, la véritable portée sociale de la lutte du matérialisme contre l'idéalisme et l'agnosticisme. La diffusion de ce livre par centaines de milliers d'exemplaires, immédiatement, traduit dans toutes les langues et répandu en éditions à bon marché, atteste avec évidence que cet ouvrage "est allé au peuple", et que E. Haeckel a du coup conquis des masses de lecteurs. Ce petit livre populaire est devenu une arme de la lutte de classe. Dans tous les pays du monde, les professeurs de philosophie et de théologie se sont mis de mille manières à réfuter et à pourfendre Haeckel.» (p.363)
De quelle lutte de classe est-il question ? Quelle classe est ici représentée par Haeckel et contre quelle autre classe lutte-t-elle ? Lénine ne le dit pas. Doit-on comprendre qu'il pense implicitement que Haeckel, sans le vouloir, agissait comme porte-parole de la classe ouvrière contre la bourgeoisie ? Mais, en ce cas, il faut préciser que Haeckel s'opposait violemment au socialisme et que, dans sa défense du darwinisme, il essayait de faire admettre cette doctrine à la classe dirigeante en soulignant que le principe de la sélection naturelle du plus apte était une théorie d'essence aristocratique qui pouvait très bien servir à réfuter «cette absurdité totale du socialisme égalitaire». Ce que Lénine appelle une tempête soulevée par les Énigmes de l'Univers (Welträtsel) n'était en réalité qu'un léger orage au sein de la bourgeoisie, qui représentait le dernier stade de son abandon du matérialisme pour une conception idéaliste du monde. Ce livre de Haeckel fut le dernier sursaut, bien affaibli, du matérialisme bourgeois ; les tendances idéalistes, mystiques et religieuses étaient cependant déjà si fortes dans la bourgeoisie et chez les intellectuels que de toutes parts les attaques fusèrent contre le livre de Haeckel et en dévoilèrent les faiblesses. Nous avons indiqué ci-dessus ce qui faisait l'importance de ce livre pour la masse de ses lecteurs de la classe ouvrière. Lorsque Lénine parle ici de lutte de classes, cela prouve à quel point il ignorait la nature de la lutte des classes dans les pays de capitalisme développé et qu'il la voyait surtout sous forme d'une lutte pour et contre la religion.
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La parenté entre la pensée de Lénine et le matérialisme bourgeois, qui est manifeste dans son livre, n'est pas une déformation du marxisme propre à Lénine. On trouve des idées analogues chez Plekhanov qui, à l'époque, était considéré comme le premier et le plus important théoricien du socialisme russe. Dans son livre Grundprobleme des Marxismus (Questions fondamentales du marxisme), d'abord écrit en russe puis traduit en allemand en 1910, il commence par envisager d'une façon générale la concordance de vues entre Marx et Feuerbach. Ce qu'on désigne communément par «humanisme» dans l'œuvre de Feuerbach, explique-t-il, n'est en fait qu'une démarche qui part de l'homme pour arriver à la matière. La citation de Feuerbach sur la «tête de l'homme» reproduite ci-dessus montre que la question de la «matière cérébrale» a été résolue à cette époque dans un sens purement matérialiste. Cette manière de voir fut aussi celle de Marx et de Engels et devint la base même de leur philosophie. Bien sûr Marx et Engels pensaient que les idées humaines sont produites dans le cerveau comme ils pensaient que la terre tourne autour du soleil. Mais Plekhanov ajoute que : «Lorsqu'on examine cette thèse de Feuerbach, on se familiarise du même coup avec l'aspect philosophique du marxisme.» Puis il cite cette phrase de Feuerbach : «L'être engendre la pensée et non la pensée l'être. L'être existe en lui-même et par lui-même, l'existence possède en elle-même sa base» ; et il conclut : «Cette façon d'envisager le rapport entre être et pensée est devenue, chez Marx et Engels, la base de la conception matérialiste de l'histoire» (Édition allemande p. 48). Certes, mais le problème est de savoir ce qu’ils entendent par «être». Ce mot en apparence incolore mêle sans distinction de nombreux concepts opposés qui se dégagèrent ultérieurement. Nous appelons être tout ce qui nous est perceptible ; du point de vue des sciences de la nature, «être» peut signifier matière, du point de vue des sciences sociales le même mot peut désigner la société toute entière. Pour Feuerbach, il s'agissait de la substance corporelle de l'homme : «Der Mensch ist was er ist» (l'homme est ce qu'il mange). Pour Marx, c'est la réalité sociale, c'est-à-dire la société des hommes, des rapports de production et des outils qui détermine la conscience.
Plekhanov parle de la première des thèses sur Feuerbach ; il dit que Marx y «complète et approfondit les idées de Feuerbach»; il explique que Feuerbach considérait l'homme dans ses relations passives et Marx dans ses relations actives envers la nature. Il cite (p.18) cette phrase du Capital : «En agissant sur la nature extérieure et en la transformant, l'homme transforme en même temps sa propre nature», et il ajoute : «la profondeur de cette pensée apparaît clairement à la lumière de la théorie de la connaissance de Marx (...) Toutefois, on doit admettre que la théorie de la connaissance de Marx découle directement de celle de Feuerbach ou, plus exactement, qu'elle est un approfondissement général de la théorie de la connaissance de Feuerbach». Et dans la page suivante, il parle à nouveau du «matérialisme moderne, le matérialisme de Feuerbach, Marx et Engels». En fait, ils ont tout simplement utilisé tous les trois, cette phrase ambiguë : «l'être détermine la pensée», et la doctrine matérialiste selon laquelle le cerveau produit la pensée n'est qu'un aspect très accessoire du marxisme et ne contient en fait aucune ébauche d'une véritable théorie de la connaissance.
L'aspect essentiel du marxisme, c'est ce qui le distingue des autres théories matérialistes qui sont l'expression de luttes de classes différentes. La théorie de la connaissance de Feuerbach fait partie du combat pour l'émancipation de la classe bourgeoise et repose sur la carence des sciences de la société en tant que réalité toute puissante qui conditionne la pensée humaine. La théorie marxiste de la connaissance part de l'influence de la société - ce monde matériel que l'homme fait lui-même - sur l'esprit et par là appartient à la lutte de classe du prolétariat. Bien sûr, historiquement, la théorie de la connaissance de Marx procédait des idées de Hegel et de Feuerbach mais tout aussi certainement elle est devenue quelque chose de totalement différent de ce qu'ont pu écrire Hegel ou Feuerbach. Il est significatif pour comprendre les conceptions de Plekhanov de remarquer qu'il ne voit pas cet antagonisme et qu'il donne une importance capitale à un lien commun qui n'a aucune importance réelle dans le problème véritable : les pensées sont produites par le cerveau.
Conseils municipaux à majorité
(*) Ces statistiques ne portent pas sur les majorités mais sur le nombre des sièges.
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(Statistiques portant sur le nombre de voix – pour 1947 les pourcentages sont établis sur 6.680.000 électeurs)
Les deux tableaux que nous donnons (A et B) sur les élections sont des pourcentages approximatifs destinés à donner une idée d'ensemble du mouvement de l'évolution des courants politiques.-
(A) constitue une comparaison entre les élections sur un plan purement municipal, cela parce qu'antérieurement jamais des élections municipales n'avaient exprimé une tendance aussi politique.
L'orientation des élections municipales est en général locale et des résultats locaux peuvent être inspirés par des préoccupations purement locales de gestion des municipalités où les considérations politiques passent au second plan.
Cependant, ces élections, par le côté typiquement et caractéristiquement politique qu'elles ont revêtu, nous avons cru bon d'établir des comparaisons de suffrages obtenus dans des élections à l'assemblée (B). Ces dernières comparaisons sont également établies sur le nombre des voix obtenues et non comme en (A) sur le nombre des sièges. En effet le système électoral ne permet pas d'avoir une idée exacte du corps électoral d'après le nombre des sièges obtenus.
Il faut donc tenir compte du double aspect LOCAL (dans ses résultats) et politique (dans leur signification) de ces élections pour pouvoir en tirer les enseignements nécessaires.
Le PCF a une histoire peu brillante avant la guerre où jamais il n'acquiert l'importance en suffrages, comme a partir de la "Libération". C'est donc la "Libération" qui voit naître vraiment le PCF en tant grand parti parlementaire et de masse : il acquerra de 25 à 30% des voix du nombre des votants dans cette période. Cela est dû a sa politique de participation à la "résistance" et à la "libération nationale", ainsi qu'également à sa situation dans le syndicat CGT et à l'influence de sa démagogie sur la classe ouvrière.
La grande nouveauté pour le PCF, c'est que, par rapport à l'avant-guerre où il était surtout établi dans les centres urbains et industriels, il a tendance à perdre progressivement cette influence. C'est là une preuve que, dans le grand nombre de ses voix accrues depuis la guerre, la clientèle ouvrière industrielle a tendance à reculer devant des éléments d'une autre nature sociale et particulièrement dans les campagnes où les staliniens ont acquis, du fait de la guerre, une grande influence. Progressivement, en octobre 1945 et en juin et novembre 1946, le P.C.F. gagne des voix dans les campagnes et en perd dans les centres industriels.
Statistiques portant sur le nombre des voix obtenues par le PCF
Le parti socialiste, lui, a connu des hauts et des bas. Favorisé en 1945, quoique n'ayant pas eu de "grande hommes" dans le CNR, il perdra peu a peu le nombre de voix. Il n'en reste pas moins sur de bonnes et solides positions au point de vue du nombre des sièges et même les pertes du nombre de ses voix est vraiment insignifiant si l'on pense à la politique impopulaire qu'il a menée au gouvernement, qui l'opposait au PC et l'exposait aux coups que celui-ci pouvait lui porter en étant dans l'opposition.
Nous avons aussi la naissance du RPF sur les ruines du MRP et du parti Radical Socialiste.
Si l'on examine plus profondément les résultats de ces différents scrutins, on constatera un phénomène extrêmement intéressant du fait que c'est la première fois qu'il se produit en France d'une manière aussi marquée et aussi pure.
Avant la guerre, la France était caractérisée par une grande mosaïque de partis intermédiaires. La politique "démocratique" et "antifasciste" avait nécessité la formation d'un Front Populaire, gouvernement des partis radicaux, Socialiste et PC ; les "communistes" français en sont exclus au moment de l'accord germano-russe. Le gouvernement s'élargit alors pour devenir un large gouvernement d'Union National, sacrée et républicaine, avec le passage de Daladier, puis l'élargissement jusqu'à Paul Raynaud et à Pétain.
La "Libération" et les élections municipales d'avril-mai 1945 (qui en furent l'image) furent justement caractérisée par l'existence de nombreux groupes intermédiaires dont certains (comme le FN, l'UJRF et l'UFF pour le P.C.F.) n'étaient que des succursales et dont d'autres n'étaient que de vagues regroupements éclectique dits "de résistants". Les élections d'octobre 1945, tout en laissant subsister, dans les suffrages exprimés, ces tendances éclectiques, arrivent à constituer de grands courants où cependant se reflète toujours la force la force de l'inertie des groupes intermédiaire assez puissants. On assiste cependant à plusieurs pôles de concentration de ces éléments intermédiaires ou "modérés" autour du MRP et du Parti Radical, puis plus tard autour du PRL.
Cependant, seul le MRP réussira réellement à faire office de grand regroupement des "modérés" (il empiètera sur les Rad. Soc.). Les éléments nettement conservateurs resteront dispersés du fait de la disparition de ces partis dans la Collaboration ; l'heure en est encore à la politique d'entente, de conciliation et d'Union Nationale républicains et résistants. C'est l'ère de la politique “Triparti”, la main dans la main, pendant que conférence internationale sur conférence, la menace de rupture s'accentue entre les deux blocs, russe et américain, tout en ne condamnant pas la rupture définitive mais au contraire en laissant toujours des possibilités de compromis.
Cependant, au fur et à mesure que la rupture se fait menaçante sur le plan international, que la quiétude doucereuse de la "reconstruction" dans la "paix", avec de "bons plans économiques etc." s'éloigne, au fur et à mesure que, aux États-Unis, se met en place le raidissement de la politique américaine vis-à-vis de l'URSS (qui a vu Marshall remplacer Byrnes), au fur et à mesure de la prise de position russe qui pratique la politique de "mise devant le fait accompli" et de "statu quo", au fur et à mesure du raffermissement de la tension internationale et de l'annonce de la guerre, les groupes éclectiques tampons, les "inter-groupes modérés" se retrouvaient réduits et les grands partis renforcés, de même que la droite essayait un regroupement infructueux autour du PRL. La droite n'avait pas encore trouvé son chemin, elle restait dispersée derrière MRP, radicaux et PRL (nov. 1946).
Mais depuis, de grands événements internationaux ont eu lieu : la déclaration de guerre à l'ONU entre Marshall et Vichinsky, entre la Russie et les États-Unis : Le plan Marshall et l'Internationale de Varsovie.-
La politique de force sur le plan international a des répercussions extraordinairement caractéristiques en France : disparition des éléments modérés, dont le MRP qui était devenu la plus grande "force" et apparition, pour la première fois en France (à part pendant la période d'occupation), d'un rassemblement des forces de la droite.
Donc, non seulement la politique française reflète et s'aligne sur la politique internationale, qui elle-même est nettement orientée vers une politique de la force, mais encore il semble que la France, dans sa politique intérieure, veuille être à l'avant-garde de cette politique de force entre d'une part le PCF et d'autre part le nouveau regroupement des forces de la bourgeoisie de droite (RPF).
On pourrait se demander ce qui empêche les deux colosses de se précipiter l'un sur l'autre, de Gaulle qui croque du "communiste" à tous ses discours et les staliniens qui montrent De Gaulle comme un nouvel Hitler un nouveau Boulanger.
En réalité, la situation, si elle est extrêmement tendue internationalement (comme nous l'avons définie dans nos précédents bulletins), il n'en reste pas moins vrai que la bourgeoisie a tout de même de grosses difficultés d'ordre économiques et qu'également deux colosses de cette taille ne se jettent pas l'un sur l'autre comme de jeunes et bouillants adolescents. Ils se regardent, ils s'excitent de la parole, du regard et du geste ; ils "tombent la veste" spectaculairement ; ils se font masser, sautillent sur place dans leur coin de ring et attendent impatiemment que l'arbitre fasse le signal. Le Parti socialiste, s'il a montré qu'il n'était pas "l'arbitre" réel, s'il a montré qu'il était décidé à une politique de fermeté, vis-à-vis du PCF, n'en reste pas moins l'arbitre vis-à-vis du RPF. Du reste, le RPF n'est encore lui-même qu'un rassemblement éclectique, il lui faut le temps de s'orienter, le temps de s'indigner, de s'échauffer ; ce temps c'est la continuation du gouvernement socialiste (avec quelques remaniements) qui va le donner. Exciter les champions, échauffer la foule, préparer l'atmosphère de combat demande à freiner encore pendant quelques instants. Quand le parti socialiste se verra obligé de lâcher les champions, on pourra dire que "la grande aventure" commencera, les opérations militaires préliminaires entre les deux blocs avec la France comme champ d'expérience. Pour l'instant les socialistes n'ont aucune raison d'abandonner une position qu'ils conservent.
En effet la situation économique de la France entraine des nécessités politiques immédiates, encore des mesures que seul le PS peut prendre. Il faut préparer la place à une nouvelle formule gouvernementale, à une révision de la constitution, préparer énergiquement la politique de force vis-à-vis staliniens.
Les abstentions avaient été assez fortes après la "Libération" du fait que de nombreux "collaborateurs" s'étaient abstenus, également du fait que la machine administrative française n'était pas encore très bien "huilée".
Cependant, jusqu'à juin 1946, elles avaient été en diminuant pour reprendre leur progression à partir d'octobre (B). Le fait de si nombreuses abstentions à ces élections a fait jeter des cris de joie à certains, de désespoir à d'autres. La vérité c'est que ces abstentions constituent le plus complexe et le moins clairement explicite de ces élections. D'une part la confirmation de la politique de force entre deux blocs laisse, en France, toute une masse flottante de gens plus ou moins déclassés et écœurés (petits bourgeois-rentiers), dans une position de refus de participer au colloque PC-RPF, et cependant affolés par la politique inflationniste de Ramadier. Toute une masse de vieux et de petits retraités et de petits rentiers, et il y en a en France, n'ont certainement pas voté, voyant de toute part ici le "spectre du communisme" (=violence), là le "spectre du fascisme" (encore violence), la guerre civile, la pauvreté accrue etc., et enfin l'impossibilité de croire au PS qui s'engage dans une politique où ce sont toujours eux qu'on sacrifie.
D'autre part, il y a des éléments dans la classe ouvrière (surtout des ménagères) qui ne sont plus trompés par la démagogie des partis "ouvriers" ni du PC, qui savent très bien ce que veut dire RPF et qui ne peuvent pas se résoudre à être pris dans l'étau du choix entre deux forces dont elles n'acceptent même plus le dilemme ; le dilemme actuel de ces éléments est un dilemme de manger et de l'obtenir aussi par la force si c'est nécessaire et quand ce sera possible, et non se laisser manœuvrer pour 2 sous par les staliniens, soit disant par tactique de lutte contre le RPF. Certains éléments, ils ne sont malheureusement pas la majorité de ces abstentionnistes, ont fait de leur abstentionnisme un acte de protestation contre la famine et la misère croissante ; un acte de protestation certes, mais pas encore un acte de révolte. Au contraire, la situation, relativement flottante telle qu'elle subsiste encore, permet de telles hésitations.
La venue d'un Hitler au pouvoir, n'apporte pas l'unanimité immédiate. Lui nous a appris qu'une unanimité (comme en Russie), cela se crée. Les abstentions d'aujourd'hui reflètent certes des inquiétudes dans la population travailleuse, une protestation contre la misère.
Mais que la politique de force prenne une forme violente et ce seront ces premiers désespérés qui en seront le prétexte. Les actes de désespoir des populations affamées et affolées par les perspectives de guerre ne pourront servir, pour l'instant, qu'aux deux forces en présence qui provoquent ces actes et qui en recherchent les manifestations. La provocation des staliniens à Verdun n'était qu'une vaste mascarade patriotarde destinée à détourner le mécontentement des ouvriers vers une saloperie chauvine "pour l'indépendance de la France face à l'impérialisme américain", pour la sauver dans une collaboration avec le bloc des "démocraties nouvelles", le bloc impérialiste russe. La provocation du syndicat autonome du métro, à la veille des élections - syndicat dont le président Clément figura tête de liste RPF -, destinée à déborder les staliniens à la veille des élections et à démasquer la CGT aux yeux des ouvriers, provocation reprise et amplifiée, défi relevé et rejeté, décuplé par la CGT, politique de provocation de la part du RPF reprise par les staliniens, comme après les élections à Wagram, provocation qui se sert des actes de désespoir, provocation qui ira même jusqu'à les fomenter en coulisses, pour les développer ensuite, au travers de grèves ou d'autres manifestations de toutes sortes, pour mener à fond la politique de bellicisme, la politique de force entre les doux blocs antagonistes, pour finir par entraîner les grandes masses dans la boucherie impérialiste généralisée.
Une politique de désespoir de la part des ouvriers contre la guerre, contre la famine au cours de la guerre, pourra acquérir une importance primordiale et préluder à de grands changements idéologiques et matériels dans la société, qui auraient pu être les mouvements avant-coureurs d'une poussée révolutionnaire. Pour l'instant ils ne seront que des actes de désespoir qui serviront à la politique de banditisme des deux monstrueuses forces politiques en présence, encore gluantes du sang qu'elles ont fait couler en Espagne et dans la guerre impérialiste de 1939-45.
"On" déploie une activité fébrile depuis quelque temps, et particulièrement depuis ces élections.
De Gaulle constitue la Première Force : "la force française libre". Qui veut-"on" libérer et de quoi ? Ceux qui ont voté pour lui le savent. Certains ouvriers qui croient le savoir mettent un bulletin RPF dans l'urne, déçus par les partis "ouvriers", en attendant de revêtir un uniforme kaki et retrouver leur numéro matricule.
Thorez, Duclos etc., constituent la Deuxième Force. La force "vigilante", éclairée", "révolutionnaire" du prolétariat, de la paysannerie et de toutes "les autres forces françaises libres". Pendant que De Gaulle réunit la France sur sa personne, le Parti Communiste français réunit la France sur le Parti Communiste français. Il veut assurer "l'indépendance de la France" dans le cadre de la défense des "démocraties", démocraties guépéouistes.
Comme en Espagne en 1936, se dressent deux forces de l'État bourgeois, deux formes aussi "démocratiques", aussi dictatoriales, aussi sanglantes, aussi militaristes l'une que l'autre, avec leurs hiérarchies de généraux et de flics, de pantins, de laquais et de massacreurs. Et les aboyeurs, et les ténors, et les plumitifs, et les haut-parleurs, avec toute leur machinerie appellent les ouvriers au massacre, au massacre pour savoir s'ils préfèrent la police et les prisons gaullistes ou la police et les prisons staliniennes, au massacre pour choisir entre deux formes d'exploiteurs, entre deux sortes d'affameurs.
La grotesque et sanglante duperie, l'immonde et la révoltante figure de cette société pourrie : LA GUERRE ! Voilà ce qu'on demande aux ouvriers de choisir.
Les larmes et le sang de cette guerre ne sont pas encore séchés que, de nouveau, la provocation et l'excitation au meurtre se perpétue.
Une troisième force se constitue alors. Des hommes bons et charitables, un petit cœur de biche sous une plume stylés et indignée, des hommes connus du public, des noms, des Marceau-Pivert, des Jean-Paul Sartre et sa bande "d'exégètes" du marxisme et d'autres encore surgissent. Ils protestent, ils s'agitent, ils publient des manifestes ici, des tentatives de conciliation là. Ils dénoncent et vont jusqu'à se mettre dans des colères trépidantes.
Mais… que s'agit-t-il de défendre ? Et contre quoi ? Qu'y a-t-il dans tout ce tintamarre ?
La démocratie ! …Oui, parfaitement, LA démocratie !!!
Mais on se demande aussitôt : laquelle ? L'américaine, ou bien la russe ? "Ce n'est ni l'une ni l'autre", affirment-ils, "il faut constituer une 'force d'équilibre'".
Mais, comme la force d'équilibre se constitue dans le vide parce que justement l'équilibre n'y est plus, à tout prendre ils préfèrent, et de loin, choisir le mal américain au mal russe. Le moindre mal 3ème force, qui ira rejoindre et défendre la mal 1ère force et lui amènera les "sensibles", les "internationalistes sincères", les "révolutionnaires" qu'elle réussira à collecter en lui montrant le danger de l'autre force.
Enfin il y a la 4ème force. La 4ème force, en attendant d'aller grossir la 2ème, fait montre d'encore plus de mesquinerie et de pusillanimité que la 3ème. Les trotskistes savent ce que sont les camps en présence. Ils savent ce qu'ils défendent ; ils savent où mène leur politique actuelle de mutuelle provocation, mais ils n'en font pas moins le jeu.
Quand les choses seront plus claires, qu'on passera des paroles aux actes, et quand les forces américaines auront organisé l'État-Major de leurs adjudants gaullistes, socialistes et autres, et que les caporaux de plume, Sartre et ses amis, auront mis le doigt sur la couture du pantalon et joint les talons en attendant que les ordres leur soient transmis de la Maison-Blanche, alors les caporaux trotskistes iront demander leurs ordres aux adjudants staliniens, sous forme d'une lettre de sollicitation de "FRONT UNIQUE COMMUN" pour la défense de tout ce qui est cher à tous ces bureaucrates, à tous ces écrivassiers, à tous ces bluffeurs et à tous ces menteurs : l'État capitaliste russe et ses succursales, "les démocraties nouvelles".
ET VOUS ? QUE PROPOSEZ VOUS ? Nous disent de haut, tous ces Panurge de la guerre impérialiste. Nous, nous ne proposons pas L'UNITE D'ACTION avec des moulins à vent ; nous ne proposons aucune action commune avec des fantômes, NOUS PROPOSONS LA SÉPARATION D'AVEC TOUTES CES CAMPAGNES POUR LA GUERRE IMPERIALISTE et le SECTARISME REVOLUTIONAIRE DES OUVRIERS face a toutes ces "forces" qui préparent la guerre.
Qu'on se souvienne du SECTARISME de LÉNINE dans sa position contre la guerre impérialiste et de sa volonté, dès son "QUE FAIRE ?" de se SEPARER du marais…
"Petit groupe compact, nous cheminons par une voie escarpée et difficile, nous tenant fortement par la main. De toutes parts, nous sommes entourés d'ennemis et il nous faut marcher presque constamment sous leurs feux. Nous nous sommes unis en vertu d'une décision librement consentie, précisément afin de combattre l'ennemi et de ne pas tomber dans le marais d'à côté.(…) NE SOUILLEZ PAS LE GRAND MOT DE LIBERTE !!!
…nous sommes libres de combattre le MARAIS !"
(Lénine - "Que faire")
PHILIPPE
Dans un de nos derniers articles, nous avons insisté sur un des traits du caractère réactionnaire et démagogique que pose, dans la période présente, les problèmes de la grève générale.
Dans la conjoncture actuelle où les fractions de la bourgeoisie issues du système capitaliste s'apprêtent à déchainer un nouveau carnage, plus que tout autre les puissances économiquement faibles sont traversées de courants idéologiques dont la puissance de la mystique accroit encore les forces de destruction.
C'est ainsi que l'interruption de l'assaut révolutionnaire contre la citadelle du capitalisme, et cela au profit du renforcement de l'État russe, devait permettre à toutes les forces réactionnaires de transposer les problèmes du mouvement ouvrier, sans aucune analyse des perspectives qui s'ouvrent à la révolution prochaine. Chaque nouvelle étape de la politique bourgeoisie qui tend à modifier son appareil de direction sans pour autant en altérer son contenu, s'accompagne de la part des éléments centristes et réformistes d'une campagne d'agitation en faveur de la grève générale.
Trotskiste officiel ou dissident, socialiste de gauche, anarchiste et tous autres syndicalistes, chacun à sa manière y trouve en cette formule les éléments susceptibles d'apporter la solution au problème posé devant l'histoire. Pour les trotskistes la grève générale est une possibilité de renverser le cours d'une politique réactionnaire par l'instauration d'un gouvernement ouvrier et paysan ; pour les autres, cette grève générale est le signal de la révolution et le développement de l'économie prolétarienne, suivant la théorie de Bakounine.
À ces interprétations spontanéistes du mouvement ouvrier, les marxistes ont toujours opposé la nécessité de forger la conscience prolétarienne qui puisse féconder les évènements.
À cette conception bakouniniste de la grève générale, Rosa Luxembourg faisait ressortir que la grève générale, dans le cours de la révolution de 1905, a été réalisée en Russie non comme un moyen de sauter d'emblée dans la révolution sociale en s'épargnant la lutte politique de la classe ouvrière, mais qu'elle fut essentiellement dirigée pour la conquête de ces droits politiques et du parlementarisme, comme l'avait démontré Marx et Engels.
Dans une brochure : "Grève générale, parti et syndicat", Rosa Luxembourg substitue à ses critiques de l'anarchisme un processus évolutif entre les luttes économiques et les luttes politiques ; ce qui sera, pour Rosa Luxembourg, non le fruit des ordres donnés de toutes pièces mais le résultat inéluctable des contradictions du régime capitaliste.
Cette conception schématique est surtout un produit de l'engouement de la social-démocratie et de la bureaucratie du mouvement syndical allemand. Rosa Luxembourg oppose l'action des masses à la tactique parlementaire des sociaux-démocrates.
S'il est tout à fait erroné d'opposer un spontanéisme déformé aux conceptions de Lénine sur les problèmes de la spontanéité, il est tout à fait remarquable que la polémique de Lénine, dans sa lutte contre les économistes et la spontanéité des masses, s'avère le point d'analyse le plus poussé dans le mouvement de la social-démocratie.
Au spontanéisme vulgaire, Lénine oppose la nécessité de l'action consciente ; il fait ressortir que la lutte entre les classes - et par conséquent la grève générale - n'est pas seulement une question de rapport de forces d'où n'intervient pas seul l'élément de violence, mais surtout la conscience de l'action.
Comme on peut le remarquer, la grève générale, pas plus que tout autre manifestation de classe, ne contient en elle-même les bases fondamentales pour la destruction de l'édifice bourgeois. Quand les trotskistes appellent le prolétariat à la grève générale ils prouvent leur incompréhension des problèmes que pose la révolution.
Les récents évènements d'Espagne, les grèves de 1936 en France, suffisent largement pour démontrer que les prolétaires de France et d'Espagne ont été incapables de sortir des griffes idéologiques des fractions impérialistes poursuivant leur politique de guerre.
La grève générale d'Espagne avec occupation par les ouvriers des principales branches de l'industrie et de l'administration ne s'est pas traduite par un rapport de forces réel entre les fractions capitalistes d'une part et la classe prolétarienne de l'autre ; les événements de Grèce sont à même de justifier au nom de quelle cause les ouvriers se font tuer sur les champs de bataille.
La théorie anarchiste vulgaire, pas plus que tout autre, sur la trahison stalinienne n'explique rien, si ce n'est qu'elle engendre la confusion ; le stalinisme ne trahit pas sa cause ; mais, par contre, la grève pour la grève - cette malencontreuse théorie de l'expérience - trahit bien l'intérêt historique du prolétariat.
La dialectique historique et le capitalisme dans sa phase descendante nous obligent à rejeter entièrement la théorie du processus de l'évolution économique vers la conscience politique de Rosa Luxembourg.
Le problème posé par la classe ouvrière est l'agrandissement des contrastes sociaux entre les classes et non pas pour le profit historique d'une fraction de la même classe contre l'autre. Sa solution ne consiste pas à répondre que l'état de fait des rapports sociaux et politiques de la société est le résultat de la dégénérescence du mouvement ouvriers international mais qu'elle en est la cause, car c'est précisément la seule façon d'aborder l'histoire en marxiste.
C'est à l'immaturité des problèmes théoriques et à leur insuffisance que se doit la défaite pratique du prolétariat qui amène la conjoncture actuelle du mouvement ouvrier. C'est donc en tenant compte de cette situation qui aboutit à la lutte des fractions de la bourgeoisie avec la complicité de l'action inconsciente du prolétariat, que l'avant-garde doit analyser les perspectives révolutionnaires.
Quand les trotskistes demandent aux travailleurs de faire la grève générale, alors qu'il n'existe aucune force idéologique capable de féconder les évènements politiques, ils ne font autre chose que de s'ajouter à la consolidation de la fraction bourgeoise stalinienne, et ils nous prouvent par là qu'ils en sont un appendice.
La gauche communiste internationaliste a déjà critiqué la formule abstraite de la grève générale, en expliquant qu'il ne s'agit pas d'émettre une formule de lutte mais, bien plus, un programme de lutte ; la grève en soi ne vaut pas sa substance.
Cette idée doit se compléter par le fait que la profondeur du cours réactionnaire a amenuisé toute possibilité d'intervention des éléments communistes sur le terrain économique où les staliniens sont parvenus à leur finalité historique. De même que la révolution de 1917 fut la suite d'un processus moléculaire partant de la révolution de 1905, de même les bases fondamentales de la révolution de demain commencent là où la révolution d'Octobre a sombré dans l'image de son passé, entrainant avec elle toutes les tactiques du mouvement ouvrier qui ont servi sa défaite en la monstruosité stalinienne.
Moins les hommes parviennent à saisir la nouvelle réalité qui s'est créée, plus ils restent attachés aux images de la réalité d'hier, plus ils deviennent des victimes de leur propre production.
Les luttes économiques et la grève générale - qui hier étant la condition de l'émancipation du prolétariat dans l'époque ascendante du capitalisme - se transforme en son contraire dans sa phase descendante.
Ce n'est donc plus en servant les intérêts d'une fraction bourgeoise dans la lutte de transition contre une autre fraction de la même bourgeoisie, capitalisme d'état contre capitalisme libéral, que le prolétariat peut retrouver son chemin d'émancipation.
La lutte de classe, qui se manifeste sur le plan social dans l'action inconsciente des travailleurs, est aussi étrangère à la conception de la grève générale qu'à la lutte syndicale ; elle a ses origines dans les mouvements de Nantes, Le Mans, Saint-Étienne, et autres bassins industriels de la Ruhr. Cette base locale d'auto-défense du prolétariat, qui se refuse d'accepter la situation de famine et de guerre imposée par les fractions du régime capitaliste, nous indique la signification réelle de la lutte des classes de l'avenir, en même temps qu'elle pose le problème de la structure adéquate de cette lutte des masses ouvrières qui, désormais, dépasse l'organisation corporative d'usines et l'organisation syndicale.
La profondeur du cours réactionnaire que traverse l'histoire du mouvement ouvrier doit permettre à l'avant-garde du prolétariat de contribuer à l'agrandissement des antagonismes entre les classes fondamentalement opposées.
En faisant chaque jour un travail opiniâtre de propagande contre la guerre, la famine, la surenchère des démagogiques augmentations de salaires, pour rejeter les erreurs théoriques du passé ainsi que le mythe de la grève générale, outil de l'idéologie stalinienne en ces heures difficiles, nous contribuerons à détacher les masses inconscientes de l'idéologie capitaliste, ou la conscience capitaliste les entraine dans un super carnage impérialiste.
9 Novembre 1947
G. Renard
Tout le monde proclame la valeur essentielle des principes pour la lutte prolétarienne et révolutionnaire. Cependant, il s'agit-là d'une simple affirmation verbale, qui non seulement ne détermine pas leur signification réelle mais aussi qui n'épuise pas la divergence qui existe quant à leur portée dans l'établissement des positions politiques autour desquelles la classe prolétarienne peut déclencher ses luttes contingentes et sa lutte finale. Les conditions actuelles - corruption avancée de l'idéologie - ayant cours dans les milieux se réclamant du communisme nous permettent d'indiquer deux aspects particuliers quant à la déformation de la signification des questions de principe.
La première pourrait être appelée celle du répertoire ou du catalogue. Le militant (et surtout le dirigeant prolétarien) possèderait un dictionnaire marxiste où seraient consignés, dans des formules bien simples, les questions de principes qui, reliées à Marx ou à Lénine, permettent de fabriquer un "Marxisme" ou un "Léninisme" biblique dont on peut faire jaillir des anathèmes contre les hérétiques ; ces derniers seraient surtout ceux qui, s'élevant contre la répétition, à des situations profondément modifiées, de la politique appliquée par Marx ou Lénine, essaient de traduire, par des principes les nouvelles expériences de la lutte prolétarienne. Le soi-disant marxiste ou léniniste élèvera au rang d'un Dieu Marx ou Lénine, mais c'est une vénération de décor car, en réalité, ces grands chefs prolétariens sont ainsi poignardés. À chaque occasion, le problème sera posé interrogativement : une question de principe est-elle en jeu ? dans la négative, il faut se laisser aller aux suggestions des situations, se livrer à des conjonctures sur les avantages que l'on peut retirer de la lutte car, en définitive, Marx aussi bien que Lénine, tout intransigeants qu'ils aient été sur des questions de principe ne se jetaient-ils pas dans la mêlée pour réaliser le plus grand nombre d'alliés, sans aucune considération quant à la nature de ces derniers, sans établir d'avance si leur nature sociale leur permettait de fournir un réel appui à la lutte révolutionnaire ? Pour ces marxistes du dictionnaire, Marx et Lénine ne sont donc que des manœuvriers de grande envergure qui peuvent réaliser le grand succès du prolétariat justement parce qu'ils ne se laisseront pas guider par des questions de principes pour déterminer les bases concrètes de la lutte ouvrière.
La seconde déformation pourrait être centralisée autour de la formule de la théorie de "l'expérience" ; le militant, qui expose une position de principe dans une situation donnée, se hâte d'ajouter que cette position serait valable si tous les ouvriers étaient communistes, qu'il serait bien heureux de pouvoir l'appliquer mais qu'il est forcé de tenir compte des situations concrètes et surtout de la mentalité des ouvriers ; à cet effet, il choisira une position intermédiaire de combat et il dira que l'évolution ultérieure de la lutte ne pourra qu'orienter les ouvriers là où se trouvent à la fois les armes et les organismes permettant la lutte et la victoire. Au sommet d'une multitude d'expériences inévitables, se trouverait la réalisation de la condition concrète pour la victoire révolutionnaire.
C'est au nom de ces principes que le retour de la vieille "démocratie bourgeoisie" devait permettre au groupe trotskiste dissident s'intitulant Lutte de classe 4ème internationale d'entreprendre à nouveau un travail d'agitation économique ; parallèlement aux développements de ces forces politiques, son journal politique "La lutte de classe" se doublait d'un organe d'agitation économique ("La voix des travailleurs”), ce dernier avait pour tâche de coordonner "les oppositions syndicales lutte de classes", c'est-à-dire les "fractions opposantes au sein de la CGT" ; la consigne était : faire lutter le ouvriers au sein de la CGT. En supplément de ce journal bimensuel, des bulletins mensuels étaient distribués dans plusieurs usines de la région parisienne. L'effort incontestable et la volonté opiniâtre de vaincre les obstacles, la lutte défensive contre les éléments staliniens, devaient amener quelques ouvriers à la compréhension des idées trotskistes de ce groupe opposé, uniquement pour problème de tactiques, aux officiels de la "4ème internationale".
C'est ainsi que Citroën-Levallois, Citroën-Grenelle, Citroën-Clichy, Gnome et Rhône, Thomson et autres usines voyaient se développer de petits noyaux ouvriers. La centralisation s'effectuait dans des réunions générales où la discussion sur les questions pratiques devait apporter, selon ce groupe, la maturité politique aux ouvriers.
Malgré tous les efforts et le courage de ces militants, la théorie de "l'expérience", la structure organisationnelle et la fermeté des principes "léninistes", cette expérience devait néanmoins s'affirmer négative.
Les ouvriers d'abord et les militants ensuite désertèrent les réunions. Les camarades les plus expérimentés essayèrent de pallier à cette situation qualifiée de crise historique, pour autant qu'ils en comprenaient eux-mêmes les causes.
On expliqua qu'il ne fallait pas relâcher les efforts ; on modifia la structure organisationnelle du groupe ; en un mot, on luttait mais rien n'y fit. Le journal "La voix des travailleurs" devait disparaître pour permettre à l'organe "politique" de continuer son œuvre jugée, pour l'heure, de beaucoup, plus importante.
Il resta toutefois les bulletins mensuels, distribués gratuitement. Hélas et pour cause, ces bulletins eux-mêmes ne devaient résister à la profondeur du cours réactionnaire. Bien qu'ils ne comprenaient pas eux-mêmes la situation de reflux imposé au prolétariat depuis la faillite de la révolution d'Octobre, les camarades essayèrent de remonter le courant à la méthode trotskiste. Ils publièrent leur organe politique en hebdomadaire mais, là comme ailleurs, ce fut un bilan de faillite, un manque de finances. Un coup de barre à droite, un coup de barre à gauche, en élevant un peu plus les (…) et Trotsky à la hauteur d'un Dieu, une nouvelle théorie est découverte : elle consiste à unifier les forces qui restent encore au groupe dans une seule usine, puisque les camarades pensent que la situation évolue toujours rapidement vers la révolution selon la grossière théorie de Trotsky.
C'est donc la Régie Renault qui servira de champ d'expérience au trotskisme ; car, en vérité, depuis la naissance de ce groupe (soit depuis 1938), toute l'activité de celui-ci a été un vaste champ d'expériences, toutes aussi négatives.
En se livrant aux conjonctures nouvelles des avantages que l'on peut tirer de la lutte, en jetant l'anathème contre les hérétiques que nous sommes, on s'engage dans un travail d'agitation chez Renault.
Les conditions économiques, moins mauvaises que partout ailleurs dans l'industrie, devaient faire patiner ce travail de trade-unionisme ; il a fallu beaucoup d'efforts pour fomenter de petits groupes et cela malgré le véritable mécontentement existant.
Profitant toutefois d'une réaction sporadique et très inconsciente aux conditions de famine du régime et du bénéfice de l'amorçage du tournant stalinien, conséquence de la situation politique internationale, le groupe trotskyste UC4 pouvait se parer de la gloire d'un mouvement de grève qui a fait couler beaucoup d'encre sur les plumes des journalistes de toutes catégories.
On pouvait très provisoirement justifier la théorie de l'expérience chez les trotskistes, à la condition d'oublier que, pour réussir ce tour de force, il avait tout simplement fallu se déclarer, se camoufler et aussi supprimer son "journal politique". En bref, faire tout le contraire de l'enseignement de Lénine dans "Que faire". C'est à ces conditions que l'on doit la sortie de la nouvelle "Voix des travailleurs" de chez Renault.
Continuer d'apprendre aux travailleurs que la lutte qui devait se mener au sein de la CGT n'était plus chose facile, quand ces derniers - qui avaient cru, pour quelques instants, à la capacité de leurs nouveaux dirigeants - avaient reçu quelques pluies de coups bien placés de la part des éléments cégétistes, ainsi s'explique l'orientation qui amène ce groupe à la formation d'un prétendu syndicat autonome. Une simple tactique pour parvenir à des "fins politiques".
Les méthodes sont les mêmes ; toute une partie du journal VDT est écrite et son orientation est dirigée par les plus expérimentés du groupe "Voix du Centre" qui ne connaît Renault qu'au travers des militants de base, voire de la cellule ; en fait, c'est toute l'orthodoxie de Lénine dans les mauvais jours de la révolution d'Octobre, mais qui sera le véritable Lénine ?
Nous disions "provisoirement" car, malgré tous les efforts, l'entreprise de confusion, le SDR, devait à son tour s'engager sur le même chemin que les expériences du passé.
Une nouvelle tentative de grève pour les 11% non accordés, parait-il, et une invitation à voter sur les listes du regroupement révolutionnaire (voir le PCI qui se dissout au travers de chaque consultation électorale) devaient suffire aux travailleurs de la Régie Renault à faire la seule expérience possible de ce que représente l'idéologie trotskiste, même quand elle se camoufle sous un masque aussi grossier.
Il nous a suffi d'assister à une des toutes récentes réunions pour tâter le degré de combativité de cette poignée de travailleurs fatigués par ces mouvements qui accroissent encore leurs difficultés. La direction de la Régie a jugé le moment opportun pour se débarrasser des perturbateurs. Les principaux dirigeants du SDR sont mis à pied pour une durée illimitée, sans aucune réaction ouvrière ; quant aux autres, ils seront de plus en plus noyés par le tournant à gauche de la CGT. N'en déplaise à de bons camarades pour lesquels nous conservons notre amitié, s'il est exagéré de parler de liquidation complète du SRD, il est bon de noter que les défaites s'accumulent chaque jour de plus en plus, les obligeant ainsi à se décolorer davantage, au point de se fondre avec la masse qui suit le cours réactionnaire. Car en vérité, on ne peut pas être avec la masse, quand celle-ci épouse le cours réactionnaire de l'idéologie bourgeoisie, et en même temps prétendre au titre de révolutionnaire. Il serait bon que les camarades se familiarisent avec le matérialisme dialectique, "même ceux qui prétendant que notre littérature leur fait mal au ventre". Quant à nous, nous pensons que dire la vérité, ne rien cacher aux travailleurs de leurs difficultés pour parvenir à leur finalité historique, c'est là la meilleure arme de propagande.
Puisse se faire que cette théorie de l'expérience serve au moins à ces camarades pour comprendre que l'avenir de la révolution ne dépend pas de la tactique en vue d'obtenir le plus grand nombre d'alliés mais, au contraire, de la tactique capable de garantir la cohérence des principes de classe.
R. Goupil (1/11/47)
PS : 1) Les ouvriers responsables du SDR, mis à pied à la suite du vote organisé dans leur secteur, ont été réintégrés à la suite du résultat de la commission paritaire où le délégué de la CGT a défendu le SDR devant la direction et, par principe, pour le respect du droit de grève.
2) Les camarades peuvent se sentir choqués du fait que nous affirmons que l'expérience reste négative pour chaque action entreprise par ce groupe. Ils ont absolument raison d'invoquer qu'ils recrutent toujours quelques travailleurs qu'ils éduquent politiquement. Ce qu'ils oublient, c'est qu'un travail d'agitation est destiné à remuer la masse et que les individualités qu'ils recrutent ne sont que de passage dans le groupe. Mais ce qui est pire, c'est qu'ils sortent du groupe aussi confus sur les problèmes politiques qu'au moment où ils y sont rentrés.
R.G.
Toute l'histoire du mouvement ouvriers est dominée par le problème de savoir sur quoi repose la lutte du prolétariat en tant que classe ; sur la contingence ou l'historique ? La notion même de la "classe" a été rendue confuse par l'emploi qu'on en faisait, tantôt pour représenter une couche sociale occupant une place particulière dans la production et la société telles qu'elles sont données, existantes, tantôt un rôle historique spécifique qui fait de tel ou tel groupement social un élément moteur de l'histoire humaine, de son développement et des transformations de son organisation.
Le socialisme, dans son expression scientifique-marxiste, n'a pas le mérite d'avoir découvert la division de la société en catégories économiques. L'existence de diverses catégories, l'opposition de leurs intérêts et la lutte que ces intérêts divergents engendrent au sein de la société, ont été connus bien avant Marx et les penseurs socialistes en général. Le mérite du socialisme scientifique a été de mettre en lumière, non pas la division de la société en groupes sociaux opposés aux intérêts divergents mais la notion de "classes fondamentales", qui sont à la fois la condition et l'expression d'un système social, de la société telle qu'elle existe ou telle qu'elle est appelée à devenir. Le trait caractéristique de ces classes fondamentales est de se fondre, de faire un avec le type de société qu'elles ont engendré et qu'elles gèrent, ou de s'y opposer et de tendre à la détruire.
Les catégories économiques exprimées par des couches sociales particulières et divergentes ne créent pas pour autant des sociétés distinctes ; elles sont, au contraire, des éléments composant nécessaires d'une société donnée. Elles n'existent pas par elles-mêmes mais uniquement en tant que parties intégrantes d'un TOUT social qui a pour fondement un système économique-social-politique, en conformité avec le degré de développement des forces productives et la classe.
En confondant toutes les luttes que se livrent les diverses couches sociales et en les plaçant sur un même plan à l'échelle de l'histoire, on s'interdit la possibilité de saisir le déroulement réel de la force motrice propulsant son mouvement. La phrase du "Manifeste communiste" : "…L'histoire de toutes sociétés jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire des luttes de classes…" peut être comprise dans deux sens, le descriptif et l'interprétatif. Le côté descriptif constate l'existence des intérêts opposés dans la société et la lutte qu'elles engendrent. Il constate un fait dans l'histoire mais n'explique pas pour autant l'histoire elle-même.
Pour comprendre la tendance dans laquelle a évolué la société à une période donnée, il ne suffit pas de constater l'existence des luttes entre intérêts antagonistes, la lutte entre oppresseurs et opprimés, mais encore il faut qu'il ait existé un groupe social dont les intérêts particuliers soient trouvés concordants avec la possibilité de développement des forces productives et la nécessité pour celui-ci de briser les cadres, devenus trop étroits, de l'ancienne société.
Autrement dit, si la lutte de classe est la force motrice propulsant l'histoire sociale de l'humanité, la notion de classe correctement comprise ne peut pas être attribuée à toute couche sociale luttant pour ces intérêts économiques particuliers, mais uniquement à celles dont les intérêts et la lutte se confondent, au moment donné, avec la nécessité même du développement social productif. La petite bourgeoisie, les commerçants, les artisans, les techniciens, la paysannerie, sont autant de réalités économiques, de catégories sociales existantes dans la société moderne que le capitalisme et le prolétariat. La lutte qu'elles livrent pour la défense de leurs intérêts particuliers est un fait patent, indéniable, constant. Cependant leurs luttes ne se posent pas comme objectif et ne déterminent pas un bouleversement de la société. Ce sont des luttes économiques mais non historiques. Elles ne déterminent pas l'histoire. La notion de classe, dans le plein sens du mot, n'est donc pas une simple distinction économique ; pas davantage on ne peut ramener cette notion de classe à la distinction entre oppresseurs et opprimés, entre exploiteurs et exploités. Elle contient cette distinction, mais en même temps elle la dépasse. La lutte des opprimés contre les oppresseurs est inhérente à l'existence même de l'oppression. Cependant ce n'est pas la lutte des esclaves qui a déterminé la transformation de la société esclavagiste en société féodale. Cette transformation de société, cette étape de la marche de l'histoire a eu bien moins pour condition déterminante la révolte des esclaves (la plus grande révolte d'esclaves, celle de Spartacus, s'est soldée par un échec) mais le développement des conditions de la production agricole ; et, ce qui plus est, la nouvelle classe dirigeante, les féodaux, ne se recrute pas dans l'ancienne "classe" opprimée, ne se constitue pas à partir des anciens esclaves mais bien à partir d'une fraction de l'ancienne classe dominante esclavagiste. Les esclaves ont lutté pour leur libération mais leur lutte n'a pas été l'élément déterminant de l'histoire. Ils faisaient partie, en tant que catégorie sociale opprimée, de la société esclavagiste, comme ils firent partie plus tard, opprimés en tant que serfs, de la société féodale. Ils ne présidaient pas à ce changement de la société. Ils ont subi l'histoire mais ne l'ont pas faite. Le fait d'être une couche sociale opprimée n'a pas davantage fait d'eux une classe historique, qu'il n'a fait de leurs révoltes une révolution, et cela pour la raison que la condition sociale ne contient pas toujours nécessairement et forcément un devenir historique.
La désignation de classe appliquée à tout groupe social du fait qu'il se trouve dans une situation économique ou sociale particulière ne fait qu'obscurcir la notion.
À la place d'un outil théorique permettant de comprendre les évènements historiques, il ne reste plus qu'une jonglerie d'une terminologie vide de tout contenu. Une couche sociale n'est une classe qu'à la condition de comporter un devenir social, d'occuper non seulement une situation économique mais une place historique, d'être à la fois l'expression et l'artisan actif de cette étape de l'histoire. Ce n'est pas la position immédiate qui la caractérise mais uniquement le rôle qu'elle est appelée à jouer dans la direction, l'évolution et la transformation de la société.
En ne maintenant pas la distinction fondamentale entre classes au sens historique et catégories sociales économiques, en confondant tout par la même terminologie, non seulement on élève ces couches sociales à la hauteur de moteur de l'histoire, on accorde à leurs luttes une portée qu'elles n'ont pas et ne peuvent avoir mais - et ceci est d'une conséquence infiniment plus grave - par là même, on ramène la classe et sa lutte décisive pour l'histoire au niveau d'une catégorie économique. C'est sur ce double inversement et cette altération de la réalité que repose le fondement théorique du réformisme dans le mouvement ouvrier et la justification de ses pratiques prétendues positives, constructives, progressives, et de ses réalisations immédiates, de ses programmes minimums, dont le programme transitoire du trotskisme, dépit de sa phraséologie radicale, n'est qu'une variante.
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L'ouvrier occupe une situation bien distincte dans le système capitaliste. Il est le vendeur apparemment libre et possesseur de la force de travail, cette marchandise particulière qui a la faculté de produire plus de valeur qu'elle ne contient et que nécessite sa reproduction. Ayant accepté l'acte de vente de sa force de travail, l'ouvrier reçoit en principe[1] l'équivalent de la valeur qu'il a cédé et qui lui est remise sous la forme de produits alimentaires et autres produits nécessaires à sa subsistance, ou plus exactement la représentation monétaire momentanée de ces produits. C'est le salaire. Il importe de retenir que le salaire est l'équivalent strictement de la force de travail, c'est-à-dire le temps de travail dépensé pour l'obtenir, et que, pas un instant, il n'est question pour lui de payer les suppléments de valeur que la force de travail est susceptible de produire une fois mise en mouvement dans le procès productif. Cette faculté de la force de travail, l'ouvrier l'aliène au capitaliste dans le marché qu'il conclue avec lui et par lequel il lui vend sa force de travail. Il ne saurait en être autrement. Non seulement parce que, dans un système économique basé sur la loi de la valeur, une faculté ne saurait être mesurée, ni en conséquence être échangée, mais aussi parce que cette faculté de produire plus que sa valeur n'existe pas en soi dans la force de travail. Et même si elle existait à l'état latent, incluse dans la force de travail, elle ne représenterait absolument rien comme valeur. Elle n'existe d'ailleurs que sous certaines conditions et varie avec ces conditions. Elle n'apparaît que dans le procès de la production, en contact avec les autres éléments de la production et, en premier lieu, en contact avec les moyens de production.
Pour passer de l'état de faculté à l'état de valeur, il faut que le procès de production ait permis sa manifestation et sa concrétisation ; et la grandeur de la valeur qu'elle produit variera en proportion inverse de la grandeur de la valeur de la force de travail et en proportion directe du développement technique des moyens de production. Or le fondement de la société capitaliste est basé sur la séparation des moyens de production d'avec les producteurs. Ces derniers n'existent qu'uniquement à titre de supplément de travail présent nécessaire au travail passé, de travail présent au travail mort accumulé et lui est subordonné. Aussi, tant que subsiste un système économique basé d'une part sur la séparation des moyens de production d'avec les producteurs et d’autre part sur la loi de la valeur, les producteurs ne sauraient, d'après les lois découlant du système, prétendre valoriser la faculté inhérente à la force de travail de produire plus que sa valeur, ni prétendre en réclamer une équivalence en échange de cette faculté.
Toute lutte se déroulant entre les ouvriers et les possesseurs du capital et qui se situe sur le plan de l'appréciation et de l'établissement de la valeur de la force de travail, loin de porter atteinte aux principes-mêmes du système ne fait au contraire que de l'expliciter et de la proclamer. Les ouvriers ne se présentent pas en tant que véritables maîtres des produits qu'ils ont créés par leur travail ; ils ne proclament pas leur droit sur les produits, ils ne font que réclamer le réajustement du prix de la force de travail qu'ils estiment au-dessous de sa valeur. Ainsi reconnaissent-ils, en fait et en droit, le système économique établi. Non seulement ils reconnaissent le fait de leur séparation avec les moyens de production, mais ils acceptent comme légitime l'aliénation du produit de leur travail, car ce n'est pas d'après la masse des produits qu'ils réclament le montant de leur part mais uniquement d'après ce qu'ils estiment être la valeur de leur force de travail. L'opposition de leurs intérêts à ceux des capitalistes et la lutte réelle qu'ils livrent pour la défense de leurs intérêts ne font pas encore des ouvriers une classe opposée au système économique comme tel. Sur ce plan les ouvriers représentent une couche sociale aux intérêts particuliers certes mais qui n'est rien de plus qu'une opposition interne, une manifestation vivante d'un système social basé sur des contradictions et des antagonismes d'intérêts. Leur opposition se situe à l'intérieur du cadre du régime et leur lutte pour la défense de leurs intérêts ou l'amélioration de leurs conditions de vie immédiate ne présentent, du point de vue de l'évolution historique, un intérêt supérieur à la lutte de toute autre couche sociale : l'artisanat, ou la paysannerie par exemple. Nous ne discutons pas ici sur la légitimité de la lutte des ouvriers pour la défense et l'amélioration de leurs conditions de vie. Cette lutte est mille fois juste et tout homme qui n'a pas partie liée avec les exploiteurs ne saurait un seul instant hésiter à appuyer de toutes ses forces les revendications des ouvriers, comme du reste la lutte de tous les opprimés. La question posée est de savoir sur quel plan se situe la lutte des ouvriers et si la lutte pour un plus haut prix de la force de travail constitue un moment de négation et de dépassement du système capitaliste ou, au contraire, ne fait que le maintenir dans le cadre du système et de l'illustrer. Encore une fois, il ne s'agit pas de nier la justesse ni la valeur de la lutte économique menée par les ouvriers, mais de savoir si cette lutte fait d'eux une classe dans la sens historique du terme. La situation suffit-elle à faire d'eux une force, la situation d'exploités et d'opprimés d'en faire une force révolutionnaire ?
Une lecture superficielle de la littérature socialiste et notamment des œuvres de Marx et de Engels pourrait dans une certaine mesure accréditer une telle idée. On peut évidemment trouver maints passages dans cette littérature où l'idée d'une transformation de la société capitaliste par le prolétariat découlerait du fait de la position économique des ouvriers luttant contre l'explication inhumaine à laquelle ils sont condamnés. Cependant, si Marx et Engels, et d'autres penseurs du socialisme scientifique, ont dénoncé avec la dernière énergie l'exploitation capitaliste et les misérables conditions des ouvriers, s’ils ont soutenu à chaque instant la lutte des ouvriers contre cette exploitation, ils n'ont pas fait découler de ces faits la nécessité du socialisme. C'est avec la même haine et la même indignation que Marx et Engels parlent des classes exploiteuses dans l'histoire ; et avec la même sympathie, en manifestant le même sentiment de solidarité humaine et révolutionnaire, qu'ils parlent de la révolte des esclaves, de la guerre civile des paysans et en général de toute lutte des opprimés dans l'histoire. Ce qui fait la différence essentielle entre le prolétariat et tous les opprimés dans le passé, c'est qu'il surgit dans une période historique où le développement de la société humaine et de la production rendent possible et nécessaire la transformation et la construction d'une société où l'exploitation de l'homme par l'homme serait à jamais dépassée. Ces conditions historiques font que les ouvriers, de par leur situation d'une catégorie sociale la plus opprimée, la plus exploitée et la plus déshumanisée, peuvent seuls prendre la tête de cette transformation sociale. Les ouvriers rendent possible leur formation en classe révolutionnaire et c'est ainsi qu'ils acquièrent la mission historique la plus révolutionnaire de l'histoire : l'émancipation de l'humanité. Ce n'est pas dans leur situation d'exploités que réside et d'où découle leur mission révolutionnaire ; cette mission n'apparaît que quand, de la position de salarié luttant pour de meilleures conditions de vente de leur force de travail (position d'aménagement dans le cadre du capitalisme), les ouvriers s'élèvent et passent à la position de PROLETARIAT, se posant pour but la NEGATION de leur propre situation de salariés par la destruction de la société présente qui la conditionne. Ce n'est qu'alors qu'on peut parler et qu'il y a le fait de processus de formation de classe. L'essence révolutionnaire des ouvriers n'existe pas "en soi", ni dans leur état d'exploités, ni dans leurs luttes économiques, mais uniquement dans leur prise de conscience de l'évolution et des possibilités de transformation sociale qu'elle a engendrée et dans leur action volontaire consciente en vue de cette finalité à attendre. Entre le processus de constitution en classe et la nature révolutionnaire de la classe il y a identité. Il est impossible de parler de la tendance révolutionnaire en dehors d'un moment de la constitution de la classe ; et c'est un non-sens de parler de classe prolétarienne indépendamment de sa conscience et de sa volonté révolutionnaire.
Contre ceux qui font découler la notion de classe d'une situation économique donnée, R. Mondolfo a raison quand il écrit : "… l'existence d'une classe, comme créatrice d'un nouveau processus historique, n'est pas une pure donnée objective ; en dehors de la lutte dans laquelle se réalise et se manifeste la formation de sa conscience et de sa volonté, la classe pourra exister pour la science économique, non pour l'histoire …" et il ajoute "… c'est là une pensée à laquelle Marx et Engels sont restés fidèles dès leurs premiers écrits." (R. Mondolfo, Le matérialisme historique d'après F. Engels – Ed. Girard). Cette référence est absolument exacte. Nous lisons par exemple dans livre de Engels “La situation de la classe laborieuse en Angleterre.” - qui marque le début de son œuvre de fondateur du socialisme scientifique - : "…la classe n'existe comme réalité historique, c'est à dire comme force active et créatrice, que dans la mesure où elle a su s'élever jusqu'à la nécessité de lutter contre les circonstances réelles, jusqu'à la volonté de se révolter contre l'assujettissement…" Revenant sur cette pensée, Engels écrit, 30 ans après, dans "La guerre des paysans" : "…La divergence des intérêts n'est pas encore lutte de classes tant que dure la longue habitude de l'assujettissement transmise de générations en générations…"
La classe opprimée forme d'abord "une classe vis-à-vis de la classe dirigeante, mais non pas encore pour elle-même". Ainsi s'exprime Marx dans la "Misère de la philosophie" en polémiquant avec Proudhon. Pour Marx, il existe donc une distinction qualificative de la plus haute importance entre les différentes phases de la vie d'une classe et on peut se demander ce qu'est une classe qui n'existe pas "pour elle-même” si ce n'est autre chose qu'une catégorie économique d'individus n'ayant d'autre existence historique que celle du système social dont ils ne sont qu'une partie. Ce qui ressort avec netteté de cette idée de Marx est que la situation de salarié ne fait pas encore des ouvriers une "classe pour elle-même". Cependant, à un moment donné, cette même catégorie - ces ouvriers dont la situation de salariés et leur rapport économique avec la bourgeoisie n'ont pas changé - change qualitativement de nature, au point de devenir, d'après Marx, une "classe pour elle-même". Pour acquérir ce nouveau caractère et pour transformer leur état qui, de celui de SALARIAT (ce que Marx appelle "classe vis-à-vis de la classe dirigeante") en celui de PROLETARIAT ("classe pour elle-même"), il est nécessaire que les ouvriers occupent une fonction historique, qu'ils prennent conscience de cette fonction propre à eux et qu'ils la manifestent dans leur comportement et action. C'est ce processus que Marx appelle, dans le "Manifeste Communiste", "l'organisation du prolétariat en classe dominante…"
Est parfaitement juste ce résumé donné par Mondolfo : "Pour Marx et pour Engels, c'est toute une classe qui, par sa condition historique de “Unmenschlichkeit” (non-humaine), est poussée dialectiquement à l'affirmation de la “Menschlichkeit” (l'humain) et cette classe est le prolétariat dans la mesure, bien entendu, où il est parvenu à sa conscience de classe qui est, en même temps qu'une négation de la Unmenschlichkeit, la conscience et l'affirmation de l'Humanité".
"Les ouvriers, écrivait encore Engels, ne sont des hommes qu'à partir du moment où ils éprouvent de la colère contre la classe dominante ; ils deviennent des bêtes dès qu'ils se plient docilement au joug et qu'au lieu de penser à la briser, ils cherchent à rendre agréable leur vie d'esclaves…" (La situation de la classe laborieuse en Angleterre).
La conscience de la misère présuppose l'existence réelle de la misère. Mais cette dernière, par elle-même, n'est pas encore la conscience qu'on a d'elle, ni n'engendre forcément et automatiquement la prise de conscience. Dans son étude, à plus d'un point remarquable, sur "La situation de la classe laborieuse en Angleterre", Engels insiste sur la différence existante entre les ouvriers anglais et irlandais. Ces derniers, qui sont au plus bas degré de la misère, sont cependant les éléments les plus réfractaires à toute prise de conscience, à tout sentiment de rébellion. Et, reproduisant le tableau de Carlyle : "L'irlandais avec ses haillons et son rire sauvage (…) vit tout heureux dans la première porcherie ou le premier chenil (…) il vit dans son obscénité et sa nonchalance, dans sa violence d'ivrogne, parfaite incarnation de l'abjection et du désordre…", Engels oppose, à cette misérable masse de véritables bêtes humaines, les ouvriers anglais dont le salaire moyen est plus élevé que celui des autres catégories. Ces ouvriers industriels sont les plus avancés au point de vue de la conscience et de l'organisation. Cette observation d' Engels a pu être amplement confirmée, et un peu dans tous les pays, depuis un siècle. Elle s'inscrit en faux à la théorie simpliste faisant découler, en droite ligne et uniquement de la misère croisant des masses, la révolution socialiste. Cependant, il ne s'ensuit nullement de cette constatation de fait, comme le prétendent les réformistes, que la prise de conscience et la volonté révolutionnaire sont déterminées par de meilleures conditions d'existence des ouvriers. Engels et à sa suite d'autres révolutionnaires ont mis en évidence la tendance à l'embourgeoisement d'une partie des ouvriers les mieux payés précisément et leur évolution vers la constitution d'une aristocratie ouvrière, qui a autant de commun avec le rôle révolutionnaire du prolétariat que la bourgeoisie elle-même. La théorie du pire - déterminant la conscience par la misère croissante - comme la théorie réformiste - qui, à l'opposé, veut faire surgir la conscience graduellement et en fonction des meilleures conditions de vie acquis par les ouvriers - sont également fausses.
Ces deux théories ont ceci de commun qu'elles font découler automatiquement la prise de conscience du phénomène existant, en identifient la conscience et l'être, au lieu d'en discerner un développement dans un processus dialectique.
Le problème du passage de l'être au conscient (et les conditions qui y président) est d'une importance décisive et se trouve au cœur de la préoccupation de la recherche théorique et de l'activité pratique des révolutionnaires. Le plus grand mal qui peut être fait au mouvement révolutionnaire et qui doit être inexorablement dénoncé est cette tendance à escamoter les difficultés du problème en les niant ou plutôt en SE les niant. Cette casuistique matérialiste - qui, par un jeu de passepasse, parvient à substituer la conscience de l'être (condition de sa volonté et de la praxis) par l'être - ne vaut pas plus que la mystification idéaliste pour qui la conscience tient lieu et place de l'être même. Ce matérialisme qui veut que la conscience socialiste ne soit que le reflet dans le cerveau des ouvriers de leur situation économique, au lieu de poser le socialisme comme une affirmation volontaire consciente qui, dans des conditions historiques déterminées (...) oppose (...) situation économique en la niant, ce matérialisme-là n'est qu'impuissance fataliste. Dans les conditions les meilleures et en lui accordant les meilleures attentions, il transfère la marche vers le socialisme aux forces économiques elles-mêmes. D'après ces matérialistes, ce seront les forces économiques qui engendreront le socialisme, les hommes ne seront que les exécuteurs de la volonté des choses. La volonté propre des hommes disparaît en tant que facteur agissant. L'histoire ne serait qu'un mouvement rectiligne à sens unique, allant toujours des choses aux hommes, les premières déterminant unilatéralement la conscience et la volonté des derniers. L'histoire ne serait pas l'œuvre des hommes mais serait tout simplement vécue par eux. La seule réalité existante serait uniquement le domaine des choses, des objets, tandis que les hommes dans leurs pensées, leurs idées, leur volonté et leur conscience ne seraient que le reflet idéal miroitant le monde extérieur mais n'ayant pas d'existence réelle propre. Le Dieu des idéalistes serait ainsi ramené du ciel à nous (à terre) ; et, s'incarnant dans la "matière", il continuerait ainsi, sous cette forme matérielle, à poursuivre sa vie, imposant sa volonté toute puissante et tyrannique aux hommes.
Il a toujours existé une tendance dans le socialisme qui confondait trop facilement le matérialisme historique avec un matérialisme mécaniste et positiviste, qui ne concevait le déterminisme économique que d'une façon étroite, quasi fataliste ; le rapport entre l'économie et les hommes serait un rapport de cause à effet. Combattant avec violence ces tendance, Engels écrivait, à la fin de sa vie, contre Ernst Haeckel qui faisait sienne "l'extravagante affirmation du métaphysicien Dühring que, pour Marx, l'histoire s'accomplit à peu près automatiquement sans l'intervention des hommes (qui la font) et que ces hommes sont mis en mouvement par les conditions économiques (qui sont pourtant l'œuvre des hommes) comme des pions d'un jeu d'échecs…" Revenant sur la même idée, Engels écrit dans sa lettre a Bernstein en 1894, "…il n' y a donc pas, comme d'aucuns en arrivent à l'imaginer, d'action automatique des conditions économiques ; les hommes se font d'eux-mêmes leur propre histoire, mais dans un milieu donné qui la conditionne…". Comme on voit, pour les fondateurs du socialisme scientifique, l'action des hommes n'est pas simplement un produit automatique des forces extérieures à eux. Les hommes, leurs vouloir, leurs aspirations, leurs idées et volonté est une réalité existante, un principe actif, et non simplement un reflet d'une réalité extérieure à eux. La pensée de l'homme se développe en action-réaction avec le monde qui l'environne et dans lequel il existe. Le socialisme n'est pas le produit des conditions économiques mais un produit de la conscience des hommes et de leur volonté agissante dans des conditions économiques et historiques données. La conscience socialiste et la volonté révolutionnaire - qui fait du prolétariat une classe - se trouvent conditionnées par la situation économique mais non engendrée par elle. Il n’y a aucun fil conducteur qui, partant de la situation économique des ouvriers, mène automatiquement et graduellement vers une prise de conscience de classe. De l'une à l'autre, il n' y a pas une solution de continuité mais un bond dialectique d'un plan à un autre.
Marco
[1] En réalité, dans la pratique, le prix de la force de travail ne correspond pas exactement à la valeur de celle-ci, comme c'est le cas pour toutes les marchandises ; le prix oscille constamment autour de la valeur. Cette oscillation est déterminée par des facteurs qui ne viennent pas de la sphère propre de la production, mais de la sphère de l'échange, des conditions du marché, du rapport de l'offre et de la demande, etc…
Des camarades très bien attentionnées nous ont dit pendant la récente campagne électorale : "Les positions politiques défendues par vous sont peut-être justes ; vos critiques contre les trotskistes sont certainement le plus souvent valables mais votre activité ne porte pas car elle reste surtout théorique, tandis que chez les trotskistes elle est pratique. Aussi malgré les reproches qu'on peut adresser aux trotskistes, on doit les soutenir dans leur action et manifestation prolétarienne contre l'opportunisme et la bourgeoisie." Et de nous inviter, nous aussi, en dépit de notre critique, à faire front commun avec les trotskistes et de les soutenir dans leur action.
"Front commun contre l'adversaire commun !" Nous connaissons bien cette chanson au nombre infini de couplets. Front commun avec les trotskistes contre les staliniens ; avec les trotskistes et les staliniens pour un gouvernement "ouvrier" contre le MRP ; avec tout le monde contre la "réaction RPF" : avec De Gaulle, dans la résistance, contre l'occupant fasciste étranger et son agent le gouvernement de Pétain. Il n' y a pas de raisons qu'on s'arrête là car on peut toujours trouver plus pauvre ou plus ou plus réactionnaire contre qui il faut faire momentanément front commun avec n'importe qui, "avec le diable et sa grand-mère" comme disait Trotsky.
Et un camarade bien intentionné de nous réciter en exemple une vielle légende russe :
"Un vieux paysan s'en alla aux champs arracher de la betterave. Mais la betterave bien enracinée ne cédait pas. Le paysan appela à l'aide sa vieille femme ; et voilà la vieille derrière le paysan, tirant avec lui, mais la betterave ne vient toujours pas. On fit appel à l'aide du fils qui, après un essai infructueux, appelle à son tour la bru qui appelle à son tour son garçon. Et l'opération recommençait toujours et toujours ; la betterave ne cédait pas. Le garçon appela au secours sa petite sœur qui en appela au chien, jusqu'au chat qui s'y mit. Voilà toute la maisonnée, hommes, femmes, enfants et bêtes accrochés l'un derrière l'autre, à la queue-leu-leu, tirant sur la betterave qui enfin céda."
C'est une bien belle histoire. Mais le socialisme n'est pas précisément une betterave.
Voilà le hic, cher camarade.
M.
Nous ne sommes pas-de ceux qui s'entichent facilement de chaque nouvel intellectuel (ou semi-intellectuel) venu et surtout de littérateurs à la mode qu'on porte pendant quelque temps au sommet de la gloire. Le désarroi du mouvement ouvrier est que tel que, de temps en temps, apparaît un nouveau prophète prétendant enterrer le marxisme. Ces grands petits hommes croient découvrir de nouvelles théories au-delà du socialisme scientifique ; en réalité, ils ne font que nous rabâcher des vieilleries depuis longtemps effacés et dépassés par la théorie révolutionnaire du prolétariat.
Burnham, Koestler, Sartre et tant d'autres, chacun dans son genre se tranche une heure de gloire par des nouvelles voies qu'ils découvrent pour guérir l'humanité souffrante Mais leur gloire comme leurs théories sont de courte durée. Au bout de peu de temps, nous les retrouvons bien confortablement installés dans les offices du capitalisme.
Pour la plupart, ce sont des écrivains qui ont passé quelques années de leur jeunesse dans le mouvement ouvrier. Mais le mouvement ouvrier d'aujourd'hui n'offre pas un terrain suffisant pour leur grandeur. La tâche ardue et obscure du révolutionnaire d'aujourd'hui ne peut satisfaire leur ambition et leur soif de jouer un rôle, leur gout de succès. Aussi, se détournent-ils très "déçus", ayant perdu confiance dans le prolétariat et dans la révolution socialiste dont la venue s'avère bien plus lente et pénible qu'on pouvait l'espérer. Ces intellectuels, qui savent que leur vie est courte et que le temps passe vite, ne peuvent attendre et perdre un présent certain pour un avenir problématique. Leur choix est vite fait ; et, après un court moment de crise de conscience, ils s'installent le mieux possible dans le présent.
Le mécanisme de ce passage se fait en deux temps. D'abord on se fait anti-stalinien, oppositionnel, on écrit de grands livres sur les procès de Moscou ; peu à peu on finit par assimiler le stalinisme au marxisme, les procès de Moscou à la révolution d'Octobre ; on se donne l'air de chercher des nouvelles voies démocratiques à la réalisation du socialisme ; on parle de "troisième front" ; et finalement, prenant le courage à deux mains, on fait le bond décisif en émettant des déclarations en faveur de la démocratie américaine ou anglaise.
Le "troisième front" est bien beau comme rêve, expliquent-ils ; mais, dans la réalité immédiate, le monde d'aujourd'hui est divisé en deux blocs, le totalitarisme russe et la démocratie américaine. Nous ne pouvons faire autrement que choisir le moindre mal…, les uns pour la Russie (les moins intelligents et de moins en moins nombreux), les autres pour l'Amérique. C'est avec le vieux thème du moindre mal, de "l'antifascisme" que ces mêmes intellectuels nous ont justifié la deuxième guerre impérialiste et qu'ils justifieront la troisième. Comme écrit Kravchenko dans "J'ai choisi la liberté" : "Plus s'approche le moment de la prochaine guerre, plus fréquentes deviennent les déclarations pro-guerrières de ces faux prophètes en socialisme". Burnham a fait des déclarations retentissantes pour la guerre préventive anti-russe. Malraux est un grand personnage du RPF. Sartre et son équipe tourne de la queue vers le Parti socialiste. Koestler vient de faire une déclaration en faveur de De Gaulle. A qui le tour ? La compétition est ouverte. Le tour est à V. Serge, M. Pivert et autres clercs de la gauche socialiste et du "troisième front".
Quant au prolétaire, il n'y a pas pour lui de troisième front mais un seul et unique : celui de sa classe contre la société capitaliste dans son ensemble, quelle que puisse être sa subdivision momentanée interne, en États fascistes, démocratiques ou soviétiques.
L'intelligentsia, qui s'est un moment malencontreusement fourvoyé dans le prolétariat, prend la fuite. Bon débarras et bon voyage ! Que chacun reprenne sa place. Le prolétariat, dans sa rude lutte, ne peut qu'y gagner en se soulageant de ces quelques transfuges de l'intelligentsia. C'est une question d'hygiène élémentaire.
Mais puisse l'aventure koestlérienne et burnhamienne inciter certains militants ouvriers à plus de prudence à l'avenir et ne pas se laisser émerveiller par les belles plumes au derrière du premier paon venu.
MC
Marx et Engels, dans leur jeunesse, participèrent activement aux luttes contre l'absolutisme des classes moyennes allemandes, dont les diverses tendances sociales étaient encore indifférenciées. Leur passage progressif au matérialisme historique fut donc le reflet, sur le plan de la théorie, de l'évolution de la classe ouvrière qui s'orientait vers l'action indépendante contre la bourgeoisie. L'antagonisme entre les classes, dans la pratique, s'exprimait ainsi au niveau de la théorie. La lutte de la bourgeoisie contre la prédominance des féodaux trouva son expression dans une doctrine matérialiste, de la même famille que celle de Feuerbach, prenant appui sur les sciences de la nature pour combattre la religion en sa qualité de consécration des vieilles puissances. La classe ouvrière n'a que faire pour mener la lutte de ces sciences, instruments de la classe ennemie ; son arme théorique, c'est la science sociale, la science de l'évolution de la société. Combattre la religion à l'aide des sciences de la nature n'a pas le moindre sens à ses yeux ; qui plus est, les ouvriers n'ignorent pas que les racines de la religion seront extirpées par le développement du système capitaliste et ensuite par leur propre lutte de classe. Et quelle utilité aurait pour eux ce fait patent que la pensée est un produit du cerveau ? Leur problème consiste à comprendre comment la société sécrète des idées. Telle est la substance même du marxisme au fur et à mesure qu'il s'affirme comme une force vive et motrice au sein de la classe ouvrière, comme la théorie qui exprime sa capacité croissante d'organisation et de savoir. Et quand le capitalisme acquit, dans la seconde moitié du XIX° siècle, un pouvoir absolu, tant en Europe occidentale et centrale qu'en Amérique, le matérialisme bourgeois disparut. Désormais, il ne subsistait plus qu'une conception de classe matérialiste : le marxisme.
Il en allait tout autrement en Russie. La lutte contre le régime tsariste y ressemblait en effet de près à la lutte contre l'absolutisme telle qu'elle avait été poursuivie autrefois en Europe. En Russie également, l'Église et la religion étaient les piliers les plus solides du régime ; elles maintenaient les masses paysannes, encore au stade de la production agricole primitive, dans l'analphabétisme et la superstition la plus noire. C'est pourquoi la lutte contre la religion y était, socialement parlant, de toute première nécessité. Étant donné qu'il n'existait pas en Russie de bourgeoisie suffisamment forte pour se lancer dans cette lutte en qualité de future classe dominante, cette mission échut à l'intelligentsia ; pendant des dizaines d'années, ses membres s'efforcèrent avec ardeur et ténacité d'éclairer les masses et de les dresser, ce faisant, contre le régime. Et, dans cette lutte, ils ne pouvaient en rien tabler sur la bourgeoisie occidentale, devenue réactionnaire et anti-matérialiste ; ils se virent donc contraints d'avoir recours aux ouvriers socialistes, seuls à faire preuve de sympathie envers eux et, pour cela, de reprendre leur théorie proclamée : le marxisme. C'est ainsi que des intellectuels, tels que Piotr Strouvé et Tougan-Baranovski qui s'instituaient les porte-parole d'une bourgeoisie encore embryonnaire, aimaient à se dire marxistes. Ces personnages n'avaient rien de commun avec le marxisme prolétarien d'Occident ; tout ce qu'ils retenaient de Marx, c'était sa théorie de l'évolution selon laquelle la prochaine étape du développement serait le capitalisme. Une force révolutionnaire véritable ne surgit en Russie qu'à partir du moment où les ouvriers entrèrent en lice en premier lieu au moyen de la grève exclusivement, puis en associant à celle-ci des revendications politiques. Dès lors, les intellectuels s'aperçurent qu'il existait une classe révolutionnaire et firent leur jonction avec elle, en vue de devenir ses porte-paroles au sein d'un parti socialiste.
Ainsi donc la lutte de classe prolétarienne se doublait-elle en Russie d'une lutte contre l'absolutisme tsariste, menée sous la bannière du socialisme. Telle est la raison pour laquelle le marxisme, devenu la théorie de ceux qui participaient au conflit social, y prit un caractère tout autre qu'en Europe occidentale. Certes, il demeurait la théorie de la classe ouvrière mais cette classe devait entreprendre d'abord et avant tout une lutte qui, en Europe occidentale, avait été la fonction et l'œuvre de la bourgeoisie alliée aux intellectuels. Pour adapter de la sorte la théorie à cette mission, les intellectuels russes durent se mettre en quête d'une forme de marxisme où la critique de la religion venait au premier plan. Ils la découvrirent dans les textes que Marx avait rédigés à l'époque où, en Allemagne, bourgeois et ouvriers ne combattaient pas encore séparément l'absolutisme.
Cette tendance est particulièrement manifeste chez Plekhanov «le père du marxisme russe». Alors que les théoriciens d'Europe occidentale s'occupaient de problèmes politiques, il en vint à s'intéresser aux premières formes du matérialisme. Dans son livre Contribution à l'histoire du matérialisme, il étudie les matérialistes français du XVIII° siècle, Helvétius, Holbach et La Mettrie, et les compare à Marx dans le but de montrer que de nombreuses idées valables et importantes se trouvaient déjà dans leurs œuvres. Ainsi nous comprenons mieux pourquoi, dans «Les questions fondamentales du marxisme», il souligne l'accord entre Marx et Feuerbach et pourquoi il attache tant d'importance aux conceptions du matérialisme bourgeois.
Pourtant, Plekhanov a été fortement influencé par le mouvement ouvrier occidental et surtout le mouvement ouvrier allemand. On voyait en lui un genre de prophète de la lutte de classe ouvrière en Russie, qu'il prédisait en théorie grâce au marxisme, à une époque où il n'en existait guère de traces dans la pratique. On le considérait comme une des rares personnes qui s'intéressaient aux problèmes philosophiques. Il joua un rôle international et prit une part active dans les discussions sur le marxisme et le réformisme. Les socialistes d'Occident étudièrent ses écrits sans percevoir à cette époque les divergences qui s'y dissimulaient. Plekhanov a subi moins exclusivement que Lénine l'influence des conditions russes.
Lénine était le chef du mouvement révolutionnaire russe et ceci sur le plan pratique. C'est pourquoi les conditions pratiques et les buts politiques de ce mouvement transparaissent plus clairement dans ses idées théoriques. Les conditions de la lutte contre le tsarisme ont déterminé ses conceptions fondamentales qu'il expose dans Matérialisme et empiriocriticisme. En effet, les conceptions théoriques et surtout philosophiques ne sont pas déterminées par des études abstraites ou des lectures occasionnelles dans la littérature philosophique mais par les grands problèmes vitaux qui, posés par les besoins de l'activité pratique, conditionnent la volonté et la pensée humaine. Pour Lénine et le parti bolchevik, la tâche vitale était l'écrasement du tsarisme et la disparition du système social barbare et arriéré de la Russie. L'église et la religion étaient les fondements théoriques du système ; l'idéologie et la glorification de l'absolutisme étaient l'expression et le symbole de l'esclavage des masses. Il fallait donc les combattre sans répit : la lutte contre la religion était au centre de la pensée théorique de Lénine, toute concession au «fidéisme», si minime fût-elle, était une atteinte directe à la vie même du mouvement. Combat contre l'absolutisme, la grande propriété foncière et le clergé, cette lutte était semblable à celle menée autrefois par la bourgeoisie et les intellectuels d'Europe occidentale ; et il n'est pas étonnant que les conceptions fondamentales de Lénine soient analogues aux idées propagées par le matérialisme bourgeois et qu'il ait eu des sympathies avouées pour ses porte-paroles. Mais en Russie, c'était la classe ouvrière qui devait mener la lutte. L'organe de cette lutte devait par conséquent être un parti socialiste, faisant du marxisme son credo politique et lui empruntant ce qu'exigeait la révolution russe : la théorie de l'évolution sociale du passage du féodalisme au socialisme, en passant par le capitalisme, et celle de la guerre des classes en qualité de force motrice. Voilà pourquoi Lénine donna à son matérialisme le nom et la présentation extérieure du marxisme et il les identifiait de bonne foi.
Cette identification était favorisée par un autre facteur encore. En Russie, le capitalisme ne s'était pas développé de façon graduelle à partir de petites entreprises aux mains des classes moyennes, comme en Europe occidentale. La grande industrie y avait été importée par les soins du capital étranger. Outre cette exploitation directe, le capital financier des pays de l'Ouest pressurait, par l'intermédiaire de ses prêts au régime tsariste, la paysannerie russe condamnée à payer de lourds impôts pour en acquitter les intérêts. Le capitalisme intervenait en l'occurrence sous sa forme de capital colonial, utilisant le tsar et ses hauts fonctionnaires comme ses agents. Dans les pays soumis à une exploitation de type colonial, toutes les classes ont un intérêt commun à s'affranchir du joug imposé par le capital usuraire étranger, afin de jeter les bases d'un libre développement économique, lequel aboutit en général à la formation d'un capitalisme national. Cette lutte vise le capital mondial ; elle est donc souvent menée au nom du socialisme et les ouvriers des pays occidentaux, ayant le même ennemi, en sont les alliés naturels. En Chine par exemple, Sun Yat-sen était socialiste ; étant donné toutefois que la bourgeoisie chinoise, dont il se faisait le porte-parole, était une classe nombreuse et puissante, son socialisme était «national» et combattait les «erreurs» marxistes.
Lénine, au contraire, devait prendre appui sur la classe ouvrière ; et, parce qu'il lui fallait poursuivre un combat implacable et radical, il adopta l'idéologie la plus extrémiste, celle du prolétariat occidental combattant le capitalisme mondial, à savoir : le marxisme. Étant donné toutefois que la révolution russe présentait un double caractère - révolution bourgeoise quant aux objectifs immédiats et révolution prolétarienne quant aux forces actives -, la théorie bolchevique devait être adaptée à ces deux fins, puiser par conséquent ses principes philosophiques dans le matérialisme bourgeois, la lutte des classes dans l'évolutionnisme prolétarien. Ce mélange reçut le nom de «marxisme». Mais il est clair que le marxisme de Lénine, déterminé par la situation particulière de la Russie vis-à-vis du capitalisme, différait de manière fondamentale du marxisme d'Europe occidentale, conception planétaire propre à une classe ouvrière qui se trouve devant la tâche immense de convertir en société communiste un capitalisme très hautement développé, le monde même où elle vit, où elle agit.
Les ouvriers et intellectuels russes ne pouvaient se fixer un tel but ; ils devaient d'abord ouvrir la voie au libre développement d'une société industrielle moderne. Pour les marxistes russes, l'essence du marxisme ne se trouvait pas dans la thèse de Marx selon laquelle c'est la réalité sociale qui détermine la conscience, mais au contraire dans cette phrase du jeune Marx, gravée en grosses lettres dans la Maison du Peuple à Moscou : la religion est l'opium du peuple.
Il arrive parfois qu'un ouvrage théorique permet d'entrevoir, non le milieu immédiat et les aspirations de l'auteur, mais des influences plus larges et indirectes ainsi que des visées plus générales. Dans le livre de Lénine cependant, rien de ce genre ne transparaît. Il est nettement et exclusivement à l'image de la révolution russe à laquelle il tend de toutes ses forces. Cet ouvrage est conforme au matérialisme bourgeois à un point tel que s'il avait été connu et interprété correctement à l'époque, en Europe occidentale - mais seules y parvenaient de vagues rumeurs sur les dissensions intestines du socialisme russe - on aurait été en mesure de prévoir que la révolution russe devait aboutir d'une façon ou d'une autre à un genre de capitalisme fondé sur une lutte ouvrière.
Selon une opinion très répandue, le parti bolchevique était marxiste et c'est seulement pour des raisons pratiques que Lénine, ce grand savant et leader marxiste, donna à la révolution russe une orientation qui ne correspondait guère à ce que les ouvriers d'Occident appelaient le communisme, prouvant de la sorte son réalisme, sa lucidité de marxiste. Face à la politique de la Russie et du Parti communiste, un courant critique s'efforce bien d'opposer le despotisme propre à l'État russe actuel - dit stalinisme - aux «vrais» principes marxistes de Lénine et du vieux bolchevisme. Mais c'est à tort. Non seulement parce que Lénine fut le premier à appliquer cette politique, mais aussi parce que son prétendu marxisme était tout bonnement une légende. Lénine a toujours ignoré, en effet, ce qu'est le marxisme réel. Rien de plus compréhensible. Il ne connaissait du capitalisme que sa forme coloniale : il ne concevait la révolution sociale que comme la liquidation de la grande propriété foncière et du despotisme tsariste. On ne peut reprocher au bolchevisme russe d'avoir abandonné le marxisme pour la simple raison que Lénine n'a jamais été marxiste. Chaque page de l'ouvrage philosophique de Lénine est là pour le prouver. Et le marxisme lui-même, quand il dit que les idées théoriques sont déterminées par les nécessités et les rapports sociaux, explique du même coup pourquoi il ne pouvait pas en être autrement. Mais le marxisme met également en lumière les raisons pour lesquelles cette légende devait forcément apparaître : une révolution bourgeoise exige le soutien de la classe ouvrière et de la paysannerie. II lui faut donc créer des illusions, se présenter comme une révolution de type différent plus large plus universel. En l'occurrence, c'était l'illusion consistant à voir dans la révolution russe la première étape de la révolution mondiale, appelée à libérer du capitalisme le prolétariat dans son ensemble ; son expression théorique fut la légende du marxisme.
Certes, Lénine fut un disciple de Marx, à qui il devait un principe essentiel du point de vue de la révolution russe : la lutte de classe prolétarienne absolument intransigeante. C'est pour des raisons analogues d'ailleurs que les social-démocrates étaient eux aussi des disciples de Marx. Et, incontestablement, la lutte des ouvriers russes, au moyen d'actions de masse et de soviets, a constitué en pratique le plus important exemple de guerre prolétarienne moderne. Toutefois, le fait que Lénine n'a pas compris le marxisme sous son aspect de théorie de la révolution prolétarienne, qu'il n'a pas compris le capitalisme, la bourgeoisie et le prolétariat arrivés à leur plus haut degré de développement contemporain, ce fait-là apparut avec toute la netteté désirable dès qu'il fut décrété que la révolution mondiale devait être déclenchée de Russie, au moyen de la III° Internationale, sans tenir aucun compte des avis et des mises en garde des marxistes occidentaux. La série ininterrompue d'erreurs graves, d'échecs et de défaites, dont la faiblesse actuelle du mouvement ouvrier est la conséquence, a fait ressortir les inévitables carences du leadership russe.
Pour en revenir à l'époque où Lénine écrivit son livre, nous devons maintenant nous demander que pouvait bien signifier cette controverse autour du «machisme». Le mouvement révolutionnaire russe englobait des couches d'intellectuels beaucoup plus importantes que le mouvement socialiste occidental : certains d'entre eux furent influencés par les courants d'idées bourgeois et anti-matérialistes. Il était naturel que Lénine combatte violemment de telles tendances au sein du mouvement révolutionnaire, il ne les considérait pas comme l'aurait fait un marxiste qui aurait vu en elle un phénomène social, les aurait expliquées par leur origine sociale, les rendant ainsi totalement inoffensives : nulle part dans son livre on ne trouve la moindre tentative d'une telle compréhension. Pour Lénine le matérialisme était la vérité établie par Feuerbach, Marx et Engels, et les matérialistes bourgeois. Ultérieurement, la stupidité, le conservatisme, les intérêts financiers de la bourgeoisie et la puissance spirituelle de la théologie avaient amené une forte réaction en Europe. Or cette réaction menaçait aussi le bolchevisme, et il fallait s'y opposer avec la plus grande rigueur.
Il va de soi que Lénine avait parfaitement raison de réagir. A vrai dire, la question n'était pas de savoir si Marx ou Mach détenait la vérité, ou si l'on pouvait tirer des idées de Mach quelque chose qui pût être utile au marxisme ; il s'agissait de savoir si ce serait le matérialisme bourgeois ou l'idéalisme bourgeois, ou un mélange des deux, qui fournirait la base théorique de la lutte contre le tsarisme. Il est clair que l'idéologie d'une bourgeoisie satisfaite d'elle-même et déjà déclinante ne peut en aucun cas s'accorder avec un mouvement en développement, ne peut satisfaire, fût-ce une bourgeoisie en ascension. Une telle idéologie aurait conduit à un affaiblissement là où justement il fallait faire preuve de la plus grande énergie. Seule l'intransigeance du matérialisme pouvait rendre le Parti fort et lui donner la vigueur nécessaire pour une révolution. La tendance «machiste», qu'on pourrait mettre en parallèle avec le révisionnisme en Allemagne, allait briser le radicalisme de la lutte et la solide unité du parti, en théorie et en pratique. Et c'est ce danger que Lénine a vu très nettement. «Quand je l'ai lu (le livre de Bogdanov), j'ai été transporté de colère et de rage», écrivait-il à Gorki en février 1908. Et, en effet, cette fureur éclate tout au long de son livre dans la véhémence de ses attaques contre ses adversaires : Lénine semble l'avoir écrit sans décolérer. Ce n'est pas une discussion fondamentale destinée à éclaircir certaines idées, comme par exemple le livre de Engels contre Dühring ; c'est le pamphlet incendiaire d'un chef de parti qui doit, par tous les moyens, préserver son parti des dangers qui le menacent. Ainsi, on ne pouvait pas s'attendre à ce qu'il essaie réellement de comprendre les doctrines qu'il attaque. Avec ses propres conceptions non marxistes, il ne pouvait que les interpréter de travers et les présenter de façon inexacte, voire les déformer complètement. La seule chose qui comptait, c'était de les réduire à néant, de détruire leur prestige scientifique et de présenter les «machistes» russes comme des perroquets ignares répétant les paroles de crétins réactionnaires.
Et il y réussit. Ses idées fondamentales étaient celles du parti bolchevique dans son ensemble, déterminées par ses tâches historiques. Une fois de plus, Lénine avait vu exactement les nécessités pratiques du moment. Le «machisme» fut condamné et balayé du Parti. Et le parti uni put reprendre sa marche à l'avant-garde de la classe ouvrière vers la révolution.
Les mots de Deborin, cités tout au début de cet ouvrage, ne sont donc qu'en partie exacts. On ne peut pas parler de victoire du marxisme là où il s'agit seulement d'une prétendue réfutation de l'idéalisme bourgeois par les idées du matérialisme bourgeois. Mais, sans aucun doute, le livre de Lénine laissa une empreinte décisive dans l'histoire du Parti et détermina, dans une grande mesure, le développement ultérieur des idées philosophiques en Russie. Après la révolution, dans le nouveau système de capitalisme d'État, le «léninisme» -combinaison de matérialisme bourgeois et de doctrine marxiste du développement social, le tout orné d'une terminologie dialectique- fut proclamé philosophie officielle. Cette doctrine convenait parfaitement aux intellectuels russes maintenant que les sciences de la nature et la technique formaient la base d'un système de production qui se développait rapidement sous leur direction et qu'ils voyaient se profiler un avenir où ils seraient la classe dirigeante d'un immense empire, où ils ne rencontreraient que l'opposition de paysans encore englués de superstitions religieuses.
J. HARPER
(à suivre)
Après les hostilités oratoires des grandes puissances du monde capitaliste, il était normal d'assister, sur le plan intérieur de certains secteurs nationaux, à une répercussion des antagonismes impérialistes s'exacerbant.
Mais, tandis que les secteurs capitalistes directement absorbés par les 2 grands blocs impérialistes ne présentent que de simples opérations de nettoyage politique et policier dans certains autres, la bataille d'influence revêt des caractères qui s'apparentent à une guerre civile larvaire.
La fissure entre les Américains et les Russes s'accentue parallèlement à une fissure, dans certaines limites nationales, entre les fractions bourgeoises qui allient leurs intérêts à l'un ou l'autre des 2 grands blocs impérialistes.
Récapitulons brièvement : la dernière session générale de l'ONU revêt un caractère de véritable provocation à la guerre. Vyszinski et Marshall ne se gênent pas pour faire comprendre clairement que le dénouement d'une situation issue de la guerre 1939/45 ne peut être qu'une nouvelle guerre.
Quelle que soit la politique internationale ou nationale d'un bloc, celle-ci est présentée par l'autre bloc comme une atteinte à "la paix démocratique" du monde. L'opposition des impérialistes va jusqu'à s'exprimer dans des questions de procédure : nous laissons aux journalistes bourgeois tirer des conclusions, dignes du "café du commerce", de la résolution ou non de certaines querelles de procédure.
Pour nous, cette opposition manifeste, dans les moindres détails, prouve :
Il y a à peine dix à quinze ans, les pays européens se moquaient des résolutions quotidiennes des pays de l'Amérique du sud. On y voyait uniquement la concrétisation des intrigues impérialistes. Aujourd'hui, ces résolutions ont déplacé leur épicentre jusqu'en Europe ; et, parce que plus diplomates, les divers pays qui sont les théâtres de ces "résolutions" ne peuvent concevoir qu'ils sont ramenés, dans leurs manifestations, à jouer le rôle de l'Amérique du sud.
Nous savons parfaitement qu'il est difficile de comparer un Blum, un De Gaulle ou un Thorez à un quelconque général d'opérette d'une république d'Amérique du sud. Mais si cette comparaison fort juste est difficile à concevoir, c'est non en raison de la "haute valeur" des personnages pré-cités mais uniquement en raison de l'entrée en scène, sur un thème impérialiste, de grandes masses ouvrières à vieille tradition révolutionnaire. La classe ouvrière française, italienne, allemande, qui sert de troupes à nos nouveaux "généraux sud-américains" permettent, par leur histoire passée, de présenter les conflits entre ces généraux comme des expressions les plus conscientes et les plus graves d'une situation pré-belliqueuse.
Si un sénateur américain peut dire que les frontières des USA passent par une partie de l'Allemagne, par l'Italie et la France, c'est tout simplement que la doctrine de Monroe a élargi son champ d'action. Nous sommes l'espace vital de l'impérialisme américain, tout comme l'Europe orientale et centrale l'est pour la Russie.
En termes cinématographiques, nous pourrions nous comparer à la figuration nécessaire au déroulement des intrigues des grands personnages américains et russes : nous sommes les mouvements de foule, les bruits divers qui relèvent l'action et le dialogue des premiers plans. On pouvait en dire de même il y a dix à quinze ans des États sud-américains. Mais, heureusement que notre figuration peut porter l'épithète "intelligente" tant nous savons épouser les intrigues des vedettes.
Hier des péons pouvaient se montrer indifférents aux querelles des généraux sauteurs ; aujourd'hui la classe ouvrière semble jouer "intelligemment" le rôle que les bourgeoisies américaine et russe lui ont assigné.
***
La conférence de Londres se tient actuellement au milieu de préparatifs intenses de guerre tant sur les plans idéologique et psychologique que sur le plan économico-militaire.
La presse soviétique, parce qu'exprimant une situation de "rat pris au piège", donne une idée très juste des débats quand elle déclare que, à cette conférence, l'Amérique, l'Angleterre et la France présentent une similitude de positions qui semble découler d'accords préalables. Ce à quoi la presse américaine répond que cette situation découle plutôt du fait que Molotov persiste à jouer les cavaliers seuls.
Ce tennis diplomatique n'a rien d'original ; seulement, à la longue, on pouvait espérer que cette démagogie, qui consiste à rejeter sur d'autres la responsabilité d'événements et d'échecs, aurait été usée. Le seul fait marquant de cette conférence de Londres est la proposition Molotov de préparer séparément les traités de paix Allemagne et Autriche. Si on s'émerveille de la réponse de Bidault déclarant qu'une telle proposition tendait à ajourner la conférence, il est plus que certain qu'aujourd'hui la situation est tellement confuse que le fait, en diplomatie, de dire un axiome relève plus du hasard que de la science.
La conférence est donc considérée comme ajournée parce qu'il n'y a plus de place pour des querelles diplomatiques et l'on passe ainsi du plan oratoire à la préparation du terrain stratégique et politico-militaire.
Qui est responsable ? Molotov ? Marshall ? Laissons aux Sartre et Pivert le plaisir de trouver où situer la responsabilité "pour ne pas payer la paix à n'importe quel prix".
Pour nous, cette attitude équivaut à payer la guerre à n'importe quel prix. Nous pensons que la responsabilité n'est personnifiée ni par Marshall ni par Molotov ; elle est supportée par le régime capitaliste décadent qui ne peut vivre hors de la guerre.
Que Molotov et Marshall en soient des représentants hors pair, cela ne fait aucun doute ; mais ils n'en ont pas l'exclusivité car il se trouve sur terre quantité d'intellectuels en veine de prophéties pour rejeter la guerre par la porte tout en laissant la fenêtre ouverte.
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En contraste avec la conférence de Londres - dont le calme ne présage rien de bon et dont les compromis ne peuvent se faire que sur le dos de cette pauvre paix -, une situation tendue règne en France et en Italie.
Ramadier, après un an de fuite et de dérobade devant les revendications ouvrières, devait céder la place à un gouvernement qui, par son autorité et sa majorité plus étendue, puisse prendre des décisions sur le problème salaire-prix et, d'autre part, puisse faire échec aux démagogiques propagandes et actions des staliniens.
L'axe central de la politique gouvernemental en France ne devait pas pour autant changer de sens ; la solution salaire-prix, non qu'elle soit de l'incompétence d'un Ramadier, était accessoire devant les grèves "spontanées" et la possibilité de grève général ; une haute figure politique pouvait, seule, retarder ce mouvement de grève ou, au moins, en diminuer l'acuité.
Blum devait succéder à Ramadier. La majorité devait en décider autrement. Blum, après avoir tracé vaguement un essai de politique économique dont aucun point ne présentait d'originalité (De Gaulle et Thorez auraient pu faire leur ce programme), est mis en disponibilité par l'Assemblée. Gaullistes et Staliniens constituent une minorité constitutionnelle qui permet de repousser la candidature de Blum.
À une politique démagogique et tout en souplesse d'un Blum mais aussi à une politique à longue échéance se basant plus sur un travail d'influence, l'Assemblée, des gaullistes aux staliniens, lui a préféré une politique de force.
De son côté, la fraction bourgeoise française russophile, comprenant l'irréductibilité des intérêts impérialistes américano-russes, cherche la situation trouble qui empêcherait de transformer la France en une terrain solide pour les É-U et, encore une fois, seule une politique de force pouvait créer cette situation trouble.
Les staliniens devaient, à notre avis, retirer plus de profits de cette politique de force. C'est ce qui semble ressortir des débats actuels à l'Assemblée.
Schumann est préféré à Blum ; c'est lui qui se chargera d'empoigner le taureau par les cornes. Non content de disposer d'un arsenal judiciaire qui lui permette d'imposer la force constitutionnellement, il propose à l'Assemblée deux lois nouvelles qui aggravent et facilitent la pénalisation des actes de grève.
La majorité des députés, à la présentation de ces lois, devant l'exploitation politique par les staliniens de ces mesures anti-ouvrières, se rend compte de l'erreur commise et, par des amendements, tache moins de diminuer l'effet judiciaire des lois que de couper, aux staliniens, la possibilité d'exploiter politiquement ces lois anti-grévistes.
Nous assistons alors à un mouvement de grève débutant par les fédérations syndicales les plus staliniennes, comme la fédération de la métallurgie. Les grèves sont imposées à la classe ouvrière par des assemblées syndicales qui ne regroupent que les militants staliniens. Vote à main levée, unanimité à coups de trique. Qu'importe puisque le mouvement part, avec frénésie, en étendue et en profondeur.
Les grèves se succèdent, fléchissent, se transforment en bagarres entre grévistes, non-grévistes et police. Un mouvement généralisé aurait pu permettre à Thorez de dire que les travailleurs font montre de discipline et de force.
À défaut de la discipline et de la force, les grèves se transforment en "commandos", en raid de minorités agissantes sachant qu'il suffit d'immobiliser des points névralgiques pour que la production tombe à zéro.
Les sabotages revêtent aussi moins un souci de propagande qu'une manifestation de prélude social à la 3ème guerre impérialiste.
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Ce qui présente un aspect de véritable tragédie, ce n'est pas tant l'antagonisme inter-impérialiste. Que la bourgeoisie française soutienne la matraque et les lois anti-ouvrières de Schumann ou bien la politique de la terre brulée des staliniens, entrainant par là une chute et de la production et de la puissance déjà négligeable de l'impérialisme français, ceci ne peut offrir qu'une constatation de plus, que le capitalisme ne peut vivre que dans la guerre.
Un grand drame de cette lutte impérialiste antagonique, c'est la place qu'occupe la classe ouvrière.
Affaiblie, démoralisée, lassée par les grèves par paquet du printemps dernier, la classe ouvrière se voit jetée à nouveau dans une lutte de revendications économiques dont elle connait déjà l'issue ; issue qui ne peut en aucun cas arrêter la chute tendancielle du pouvoir d'achat des masses. Les réactions ouvrières - qui, consultées de quelque façon - s'expriment pour une reprise du travail, ne laissent pas dans l'ombre le côté purement politique que les staliniens ont donné à cette grève.
Si, pour les staliniens, cette grève doit permettre la réalisation de leur projet d'échec du plan Marshall, pour les soutiens du gouvernement - comme "Force ouvrière", tendance cégétiste minoritaire - il s'agit de dégouter les masses du stalinisme pour les amener à une complète obédience au gouvernement et, de classe ouvrière, les transformer en vulgaire couche économique dans la nation.
Les staliniens ont, les premiers, attaqué sur le plan social, car ils tentent de saboter un plan qui souderait la France au bloc américain. Le gouvernement et "Force ouvrière" contre-attaquent pour appliquer ce plan.
La classe ouvrière ne sert là que de masse pour l'exécution ou non d'un plan impérialiste. Comme dans la guerre, la classe ouvrière n'est appelée que pour se faire matraquer et tuer. Encore une fois, nous rejetons avec force et volonté. Il n'y a pas de salut pour la classe ouvrière dans une lutte pour la grève ou contre la grève. Cette arme est devenue principalement une arme d'une bourgeoisie contre une autre.
Thorez et Schumann parlent français, c'est-à-dire intérêts de la bourgeoisie ; la classe ouvrière doit leur répondre par le refus de se laisser prendre dans un quelconque dilemme bourgeois.
Ce n'est donc pas la grève que l'on doit accepter ou refuser. Toutes les manifestations de l'État bourgeois doivent être rejetées comme une volonté ennemie de la classe qui s'impose. Schumann profite de l'activité stalinienne pour appliquer des lois anti-ouvrières et réactionnaires sur une classe ouvrière affaiblie et désemparée par l'aventurisme du PCF. Le PCF est pour la grève, Force ouvrière et le gouvernement contre la grève. La classe ouvrière se refuse à épouser la cause des uns ou des autres.
C'est la seule attitude et elle semble négative ; mais elle serait positive et dangereuse pour la bourgeoisie si la classe ouvrière l'exprimait violemment dans toutes les aventures où on veut l'entrainer.
La guerre sociale a débuté en France, prélude de la guerre impérialiste. Les ouvriers doivent répondre par la révolution socialiste et la destruction de l'État bourgeois et de ses organismes de démagogie : parlement et syndicats.
Les troubles sociaux, les grèves actuelles, comme celles de mai dernier, avec leur signification "en soi" sont une des plus grandes préoccupations pour les militants révolutionnaires. Cette préoccupation se justifie par le fait que la pratique permet de contrôler et aussi d'enrichir le patrimoine théorique de l'idéologie des groupes révolutionnaires dans une période où, plus que jamais, l'étude objective de l'évolution historique est le seul terrain fructueux du devenir de la conscience prolétarienne.
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Les événements d'Espagne et les mouvements de grève en France de 1936 sont, aujourd'hui, généralement considérés comme une étape dans un cours historique de recul du prolétariat et un acheminement rapide vers une guerre mondiale.
Le fait que le capitalisme a terminé sa guerre en allant à l'encontre des intérêts prolétariens sans qu'il y ait eu une rupture conséquente du front ouvrier d'avec les idéologies capitalistes l'entrainant dans sa guerre (fascisme contre anti-fascisme) suffisait à démontrer la profondeur de l'enlisement dans lequel se trouve engagé le monde ouvrier.
Nous pouvions également, par le même fait, constater l'influence négative des groupements révolutionnaires au travers de ces années sanglantes.
Si les ouvriers italiens manifestèrent les premières réactions au carnage impérialiste dans les années 1943-45, il est indispensable de souligner que cette action se trouva écrasée avec le développement des partis dits "ouvriers" et des organismes syndicaux.
La politique des "fronts populaires" de France et d'ailleurs devait réapparaitre, avec la libération bourgeoise, à travers des mouvements plus larges, dits de "fronts nationaux". Partis "ouvriers" et syndicats sont, dès cette libération, des organismes que la bourgeoisie met en avant pour conserver son régime. On doit se souvenir de cette grande grève de "libération nationale" en France.
Ce processus s’accompagne de l'anéantissement des ouvriers allemands. Le chien de garde du capital, l'Allemagne, cède la place aux nouveaux gendarmes de la classe capitaliste, la Russie et l'Amérique. C'est ainsi que les ouvriers polonais, tchèques, les travailleurs bulgares et roumains sont utilisés à la consolidation des États totalitaires du bloc oriental. On ne doit pas ignorer l'appui militaire apporté par l'armée "rouge" aux trotskistes finlandais en grève - qui proclamaient le "contrôle ouvrier" pendant la guerre russo-finlandaise en 1938. La Russie étant parvenue à ses fins (la victoire de son armée), les trotskistes ont naturellement été décimés.
Cette évolution historique est loin de ressembler aux luttes de 1917-18 où le prolétariat se lançait à l'assaut de la citadelle capitaliste.
La grève, arme efficace des travailleurs, est utilisée dans la conjoncture actuelle pour la survivance du régime capitaliste.
Cette réalité est sans doute une des causes du découragement des hommes à s'émanciper de leur condition d'esclave. Quoi qu'il en soit, il est parfaitement significatif que, dans les pays européens où la situation économique est de plus en plus précaire, les fractions nationales du capitalisme de ce continent utilisent et fomentent les grèves pour opérer la transition nécessaire vers l'édification de structures capitalistes de mode étatique.
La France et l'Italie sont traversées par ces courants grévistes qui ne sont pas étrangers à la décision par la conférence des partis "communistes" de Belgrade.
Les grèves de mai, de caractère spontané et anti-stalinien, sont aujourd'hui autant d'apports pour le PCF qu'elles restent dans la confusion apparente quant aux perspectives politiques.
C'est pourquoi on doit entreprendre, comme perspective immédiate, l'approfondissement de l'étude du cours réactionnaire épousé par la classe ouvrière depuis ces dernières années. Au travers de toutes ces grèves de caractère revendicatif, s'épanouissant dans les comités de lutte pour la défense de la politique de "la démocratie nouvelle" du PCF (bloc oriental contre la politique expansionniste (bloc américain), la possibilité d'une guerre à brève échéance s'affirme de plus en plus. Voilà la signification de ces grèves.
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Quand nous disons : "approfondissement d'un cours réactionnaire", nous entendons, par-là, indiquer que, contrairement à ce que pensaient certains camarades de la FFGCI, la cassure entre les partis traitres (stalinien et socialiste) ne s'était pas effectuée dans la masse ouvrière, seulement comme le ferait espérer "L'Internationaliste", mais que cette cassure ne s'opérerait en tout cas nullement au bénéfice de la classe ouvrière. Les enseignements de juin 1936 que la FFGCI présente dans L'Internationaliste n° 9 -à qui veut la suivre dans son raisonnement- comme une manifestation de la classe ouvrière, plus exactement comme une bataille de classe, n'enseignent rien du tout. Ce sont les mêmes manifestations qui animent aujourd'hui "l'agitation sociale" ; le drapeau de 1936 est remplacé par les cris de "Vive la France" des Benoit Frachon et consorts. De ces mêmes manifestations la prochaine guerre surgira. L'influence et la possibilité de la voie révolutionnaire, au cours de cet événement antérieur immédiat, rejoint celle de 1938-40, c'est-à-dire qu'elle est pratiquement nulle. Il va de soi qu'une erreur aussi grosse, par son incompréhension des problèmes de l'heure, n'est pas le fait d'un pur hasard dans les groupes de la GCI. Elle est conditionnée par la conception que l'on a de la révolution et du socialisme. Nous ne pensons pas faire usage de la calomnie quand nous disons que, de même que la situation sociale de classe, la lutte révolutionnaire du prolétariat doit être envisagée non plus dans une situation nationale.
De même que le capitalisme a pour combat le monde entier, de même la lutte d'un prolétariat doit être comprise comme une expression locale d'une situation générale et mondiale. De même on ne doit comprendre la lutte de classe sur le plan national qu'en la considérant comme la lutte d'un secteur ayant le monde entier comme front de combat.
En vérité, la grève en soi ne vaut pas sa substance et l'interprétation de la FFGCI est fausse lorsqu'elle nous indique un processus évolutif de prise de conscience dans le n° 8 de "L'Internationaliste". Après les postiers et les ouvriers de la presse, les grévistes de chez Renault nous montrent la voie ; ce mouvement, dira encore "L'Internationaliste", est la confirmation du réveil de classe du prolétariat français annoncé par les précédentes grèves. La grève de Renault mise à part (du fait de sa signification de refus), les grèves - que "L'Internationaliste" nous présente comme une prise de conscience de la classe ouvrière - entrent directement dans le cours qui dégage le chemin à la guerre de demain.
Pour expliquer notre raisonnement, il faudrait d'abord faire comprendre que la classe ouvrière, en tant que classe politiquement indépendante, n'existe que dans l'imagination des laboratoires du trotskisme et qu'entre la notion d'ouvrier, condition économique, et celle de prolétaire, classe historique et politique déterminante, il y a toute une nuance.
En d'autres termes, si la lutte de classe est la force motrice propulsant l'histoire sociale de l'humanité, la notion de classe correctement comprise ne peut être attribuée à toute couche sociale luttant pour ses intérêts économiques particuliers, mais uniquement à des couches sociales dont les intérêts et la lutte se confondent au moment donné avec la nécessité même du développement social productif ; la petite-bourgeoisie, les commerçants, les artisans, les paysans sont autant de réalités économiques, de catégories sociales existantes dans la société moderne que peuvent l'être la classe capitaliste et le prolétariat. Les luttes qu'elles livrent pour la défense de leurs intérêts particuliers est un fait indéniable, constant ; cependant, ces luttes ne se posent pas comme objectif et ne déterminent pas un bouleversement de la société ; ce sont des luttes économique et non historique ; elles ne déterminent pas l'histoire.
La notion de classe, dans son plein sens du mot, n'est pas une simple distinction économique, de même que la condition sociale ne contient pas nécessairement et forcément un devenir historique.
Les travailleurs de France, d'Italie et du bloc oriental ont lutté et luttent encore au travers de ces grèves, pour l'affranchissement d'un capitalisme étatique dans sa phase de transition, contre les fractions d'un capitalisme libéral. En ce sens les ouvriers subissent l'histoire mais ils ne la déterminent pas. Ceci est caractérisé par le fait que cette lutte et ces grèves se développent conformément au cadre du régime capitaliste.
Toute lutte, se déroulant entre les ouvriers et les possesseurs du capital et qui se situe sur le plan de l'appréciation de la valeur marchande de la force de travail, loin de porter atteinte aux principes mêmes du système capitaliste, ne fait au contraire que les proclamer. Les ouvriers ne se présentent pas en tant que véritables maîtres des produits qu'ils ont créés par leur travail ; ils ne proclament pas leur droit sur les produits, ils ne font que réclamer le réajustement du prix de la force de travail qu'ils estiment au-dessous de sa valeur. Ainsi, reconnaissent-ils, en fait et en droit, le système économique établi. Cette opposition ne présente pas, du point de vue de l'évolution historique, un intérêt supérieur à la lutte de toute autre couche sociale.
TOUT AUTRE EST SA SIGNIFICATION quand, de position de salariés luttant pour de meilleures conditions d'aménagement dans le cadre du régime capitaliste, LES OUVRIERS S'ÉLÈVENT ET PASSENT À LA POSITION DE PROLÉTARIAT SE DONNANT COMME OBJECTIF LA NÉGATION DE LEUR PROPRE SITUATION DE SALARIÉS.
La grève à caractère économique ainsi que toutes autres manifestations, lesquelles ont permis au capitalisme de se développer sous les aspects actuels que nous lui connaissons, n'indique pas un contraste de classe. Marx, bien qu'ayant toujours soutenu la lutte des ouvriers contre leurs exploiteurs, n'a jamais fait découler de ces faits la nécessité du socialisme. La force de Lénine était précisément de dépasser la condition économique pour élever la lutte à la hauteur de la compréhension politique.
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Une meilleure compréhension du caractère de la classe dans toute sa signification, dans les groupes de la GCI, aurait évité à l'éditorialiste du n° 12 de "L'Internationaliste" de se donner beaucoup de mal et déclarer qu'il n'est pas dans leur intention de se désintéresser des luttes ouvrières revendicatives. "Nous participons aux luttes de la classe, même à objectifs très limités" écrit "L'Internationaliste". Très noble sentiment... C'est bien dans la ligne des éditorialistes de "L'Internationaliste". Le sentiment, c'est une chose ; la politique en est une autre et c'est ce qui nous sépare des groupes de la GCI.
Partant des considérations objectives dans les mouvements de grève actuels, nous dirons qu'ils se situent en dehors de la lutte de classe, dans le sens réel de l'appréciation de la nature de cette lutte. Ces mouvements indiquent une lutte de fraction au sein d'une classe, la classe bourgeoise. C'est-à-dire que la classe ouvrière ne lutte pas avec sa conscience politique mais uniquement dans l'intérêt d'une fraction de la bourgeoisie française. COMME TELLES, NOUS NE POUVONS QUE DÉNONCER LE CARACTÈRE ANT-OUVRIER DE CES LUTTES. Parler de ces mouvements que les ouvriers subissent mais ne déterminent absolument pas et leur donner une nature de classe, c'est dénaturer le contenu de classe et sa fonction historique.
La conception défendue par les éditorialistes de "L'Internationaliste" n° 12 nie totalement l'enseignement de "Bilan". De plus, elle exprime une contradiction sur la conception du matérialisme historique dégagée par "Bilan".
"Nous participons même à des objectifs très limités parce que nous savons que c'est dans la lutte que les travailleurs apprennent à distinguer les bonnes des mauvaises voies, parce que c'est dans cette lutte que nous pouvons arriver à opposer les ouvriers à leurs dirigeants traitres", nous informe "L'Internationaliste". Par ces déclarations, ce journal émet la possibilité d'un processus évolutif de la conscience politique au travers de l'action revendicative. Ceci est vrai dans l'abstrait en tant que désir ; dans le concret, en tant que réalité objective, il n'existe pas de possibilité d'intervention des éléments communistes, de même qu'en définitive il n'existe aucune force idéologique capable de féconder ces événements. Dans sa conception mécaniste, la FFGC rejoint la position trotskiste. Se situant à la queue du mouvement ouvrier qui se décompose à l'image de son passé, espérant influencer l'histoire, la FFGC se trouve influencée par l'histoire.
À la logique formelle de la continuité s'oppose l'interprétation dialectique de discontinuité. D'une expérience qui a pour départ le mouvement ouvrier dans son expression économique et revendicative, en ce qui nous concerne et qui se confirme ici jusqu'en 1917, pour sombrer ensuite dans les profondeurs du gouffre capitaliste ; de cette décomposition postérieure aux années 1917-18, une EXPÉRIENCE se dégage et indique le négatif, les luttes revendicatives économiques et corporatistes ; elle permet de faire ressortir les idéologies qui apporteront la conscience nécessaire à l'action des luttes à venir.
La distinction entre les bonnes et les mauvaises voies, comme l'écrit "L'Internationaliste", est fonction de tout un processus au cours duquel se forgera l'idéologie capable d'apporter la dualité permettant la compréhension de la réalité nouvelle.
Il n'existe donc pratiquement et immédiatement aucune possibilité de féconder les événements actuels. La possibilité historique de féconder les conflits se fera jour dans la mesure où le monde ouvrier actuel se brisera avec le cours réactionnaire qui l'épouse.
Le fait de la crise permanente du capitalisme n'indique pas la maturité du facteur subjectif.
Il n'existe pas d'automatisme dans le rapport entre une situation objective existante et la prise de conscience qui peut accuser des retards notables. Cette immaturité de la conscience - déterminée par les conditions historiques dans lesquelles évoluent la formation et la vie de la classe - trouve son reflet dans les propositions inachevées et erronées du programme qui, en se cristallisant, deviennent autant d'éléments contribuant à la défaite de la classe. L'expérience vivante de la lutte, en confirmant certaines parties du programme et en affirmant d'autres en faisant surgir des nouvelles données, des éléments nouveaux, rend nécessaire d'incessantes modifications et fait que le programme ne peut être conçu que comme une interminable élaboration et un continuel dépassement.
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Ceci dit, et pour éviter les incompréhensions, nous précisons qu'il n'est pas dans notre intention de participer aux mouvements actuels, aux conflits sociaux d'influence PCF ou de toute autre fraction capitaliste. Nous ne donnons pas comme règle d'établir une polarisation entre les bonnes et les mauvaises voies, comme l'écrit "L'Internationaliste". Nous ne pensons pas non plus clarifier des positions politiques dans une composition avec ces mouvements.
Notre souci immédiat ne se traduit pas par l'appréhension constante de nous couper de la classe ouvrière. Notre attitude par rapport à ces grèves et conflits est caractérisée par le fait que toutes ces manifestations nous conduisent vers la guerre.
Que l'opposition entre les ouvriers et leurs dirigeants traîtres est impossible sur le terrain économique (ou toute autre revendication à objectif limité) lequel est la raison d'être de ces dirigeants.
Nous n'avons pas le souci constant de nous couper de la classe. Notre impossibilité de participer à l'action inconsciente des masses est fonction de son inexistence en tant que classe déterminante. Cette situation n'exprime pas un désir mais une réalité et, par ce fait, le cours vers la guerre est directement ouvert.
La seule clarification possible des positions politiques est, pour nous, fonction de notre action qui ne peut être que :
En insistant sur la perspective de guerre dans le monde capitaliste, en défendant une position "sectaire", nous avons conscience de faire remarquer que la possibilité effective du devenir prolétarien ne peut s'exprimer qu'en tant que solution dialectique, en tant que contradiction et, par ce fait, solution à la crise permanente du capitalisme qui se prolonge dans les guerres successives. Elle ne peut s'épanouir que dans une période d'instabilité où les facteurs progressistes apparents des fractions du capitalisme d'État se dévoileront dans des actions régressives par rapport à l'évolution historique.
Cette position n'a rien de commun avec le fatalisme historique ; elle nous permet d'interpréter les prémices de la lutte de classe de l'avenir.
Refus de participer aux préparations de la guerre dans ces grèves. Refus d'apporter la moindre solution aux problèmes posés par le capitalisme décadent et la seule perspective qui s'inscrit dans le cours de la révolution montante. Cette position a des origines qui s'affirment dans les conflits à caractère anti-stalinien et débordant la CGT. Ils se manifestent chez Renault (refus face aux décisions de famine d'un gouvernement unitaire PCF ou PRL) ; ils se situent également dans le cadre des mouvements sociaux de Nantes, Clermont-Ferrand, Montbéliard, Saint-Étienne, dans les bassins industriels de la Ruhr.
Ces manifestations de travailleurs, qui se refusent d'accepter la situation de famine imposé par le capitalisme, nous indiquent l'orientation de la lutte de classe dans son dépassement historique du capitalisme en général et la possibilité dans la généralisation de ces mouvements d'une action capable de modifier le cours évoluant vers la guerre.
Ces premières réactions de classe, s'exprimant par le refus et se développant sur des bases locales d'auto-défense, indiquent l'orientation structurelle du parti en tant que produit idéologique de la conscience de classe déterminée et déterminante de l'histoire et en tant qu'expression générale mondiale.
Cette position de refus contribue également à l'expérience vivante du programme de classe.
"Il faut à la révolution sociale le torrent de la vie écumante et sans limite pour trouver les millions de formes nouvelles d'improvisations, de forces créatrices, de critiques salutaires dont elle a besoin pour, en fin de compte, se dépasser toujours elle-même, corriger elle-même tous ces faux-pas." (été 1918 – Rosa Luxemburg)
Telle est bien en cela notre conclusion.
Le 28/11/1947
G. Renard
NDLR – La FFGC est la fraction française de la Gauche Communiste Internationale. "L'Internationaliste" est le journal publié par ce groupe.
"Dans la vieille salle de la Ligue des droits de l'homme, une soixantaine de délégués à la mine modeste et au visage d'intellectuels..." C'est ainsi que s'exprime "Le Monde", organe du Comité des Forges, au début de son compte-rendu du congrès du PCI. Ce à quoi répond "La Vérité" : "Il ne suffira pas de la volonté des capitalistes pour ramener notre congrès au niveau d'une assemblée de pêcheurs à la ligne."
Laissons ici, pour quelques instants, les appréciations journalistiques pour pénétrer dans le débat politique du 4ème congrès trotskiste. Comme le congrès précédent, la majorité devient minorité et réciproquement.
La majorité, résolution de Franck, 48 mandats, reproche à l'ancienne direction -Parizot, Demazière, Beaufrère- un manque d'énergie. Elle exprime ce fait par un manque de délimitation d'une politique révolutionnaire avec la clique dirigeante des bureaucrates staliniens. Elle reproche aussi un manque de fermeté dans la préparation de la grève générale. Ainsi, elle dira que... une nouvelle étape s'ouvre avec la grève à Renault, et ceci sur fond d'un plafonnement économique, voir une accentuation de la crise du capitalisme français. De la lutte contre la guerre qu'ils font découler de l'expansion de l'impérialisme américain, la majorité proposera le mot d'ordre : États-Unis Socialistes Soviétiques.
La minorité - ancienne majorité sortante - (46 voix contre 48) présente la situation comme une stabilisation relative du capitalisme, un renforcement de ce dernier et une préparation plus intense de la guerre contre l'URSS. Elle déclare qu'il faut œuvrer pour l'unité d'action des travailleurs, front unique d'action contre le fascisme.
Majorité et minorité, malgré les divergences apparentes, sont profondément unies quant au programme transitoire : échelle mobile, contrôle ouvrier, minimum vital etc., front unique contre le fascisme. Ainsi, majorité et minorité s'intègrent dans le bloc impérialiste stalinien contre "la fascisme gaulliste".
Chez Renault, comme partout ailleurs dans les usines, là où les éléments staliniens sont suffisamment démasqués aux yeux des travailleurs prenant conscience de l'action anti-révolutionnaire du stalinisme, le minimum vital des trotskistes, garanti par l'échelle mobile, apportera son appui au minimum vital des staliniens ; il concourra aussi dans sa démagogie à fomenter de bonnes grèves pour le plus grand profit du PCF.
La lutte pour "les États-Unis Socialistes Soviétiques" de la majorité rejoint, dans la plus grande des confusions, la défense de l'URSS de la minorité au travers de la campagne nationale pour le gouvernement ouvrier et paysan. Ce gouvernement ouvrier et paysan n'ayant rien de commun avec la dictature du prolétariat, cette phase transitoire du laboratoire du trotskisme permettrait, en toute éventualité, de préparer le chemin de ladite armée socialiste soviétique de Russie qui n'est autre qu'une armée au service de l'impérialisme russe.
Majorité et minorité sont d'accord pour passer sous silence le bilan de la faillite de replâtrage de l'État bourgeois baptisé, pour l'occasion : Programme constitutionnel – Rapport de Michèle Mestre, congrès du PCI – 1946 (chambre unique et souveraine élue sur la base de la représentation proportionnelle, pas de président de la république, dissolution des préfectures etc.) ; et tout ce programme réformiste sous le contrôle des syndicats CGT, lisez PCF.
Majorité et minorité omettent ainsi de dévoiler la faillite de ce programme et la diminution constante du nombre de voix à chaque consultation électorale ; programme que se propose le PCF si toutefois les mots d'ordre "gouvernement ouvrier et paysan" contribuaient à le porter au pouvoir.
Avec ces deux tendances majoritaires qui donnent le ton à la politique trotskiste en France, deux autres tendances minoritaires se font jour. Elles se séparent des tendances majoritaires sur l'appréciation de l'État russe et sur la défense de l'URSS.
La première tendance "Chaulieu" rapporte 11 mandats. Elle fait ressortir la séparation des deux blocs qui concourent à la guerre. Pour elle cette guerre ne peut être évitée que par la lutte révolutionnaire. Cette tendance rejette le mot d'ordre "PS-PC-CGT au pouvoir" et propose son remplacement par le gouvernement ouvrier et paysan. Au lieu et à la place de la reconquête des organisations syndicales, la tendance Chaulieu propose des comités de lutte avec comme programme les mots d'ordre économiques du programme transitoire. Sur la nature de l'État russe, cette tendance fait ressortir son rôle contre-révolutionnaire et anti-capitaliste à la fois.
Tout autre se précise la tendance Gallien (8 mandats). Cette tendance incorpore l'évolution russe de la politique russe dans le cadre du capitalisme. Elle s'inscrit contre toute position politique se mettant à la remorque du stalinisme. D'accord avec Chaulieu sur les mots d'ordre transitoires économiques ainsi que sur le contrôle ouvrier.
Quoiqu'en apparence plus à gauche que les tendances majoritaires du PCI, ces deux tendances minoritaires se trouvent bien à leur place parmi les trotskistes. La volonté apparente de ne pas être à la remorque des partis traîtres se trouve contrecarrée par la résolution du programme transitoire qu'elles adoptent : minimum vital, échelle mobile, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes etc.
Ces deux tendances ignorent le cours réactionnaire que suit la classe ouvrière au travers des augmentations, illusoires et démagogiques, de salaire, prétexte à des grèves politiques staliniennes. Elles ignorent encore que la lutte contre le fascisme, qu'elles proposent, attache les ouvriers à un bloc contre un autre bloc ; en bref, elles ignorent que toute la politique trotskiste est fonction de son opposition au stalinisme dans le but d'une meilleure défense de la Russie capitaliste.
En ce qui concerne le regroupement révolutionnaire, il nous apparaît que toutes les tendances du PCI ont une attitude aussi confuse que la JCI faisant appel aux Jeunesses Socialistes.
En bref et pour nous faire comprendre, nous dirons que la construction du parti révolutionnaire ne peut s'effectuer en période de recul de la classe ouvrière, celle-ci suivant le cours qui se dirige vers la guerre.
Dans la conjoncture présente, les révolutionnaires doivent œuvrer, au travers d'une action de propagande, à la lutte contre la guerre. Le travail consiste donc à remonter le courant par la formation de cadres conscients. Ceci est loin d'entretenir un bluff éhonté autour d'une poignée de jeunes militants socialistes.
Si les lecteurs de la "Vérité" savaient que c'est sur les doigts d'une seule main que peuvent se compter les ouvriers militants trotskistes dans la plus grande des usines de la région parisienne, ils seraient d'accord avec nous pour reconnaître que, loin de sous-estimer les forces actuelles du trotskisme, le journal bourgeois "Le Monde" nous paraît bien modeste.
R. Goupil
La Fédération anarchiste française vient de tenir son congrès annuel à Angers du 9 au 11 novembre, les mêmes jours où, à Paris, se tenait le congrès trotskiste. Une comparaison entre ces deux congrès est assez curieuse à établir.
Au congrès trotskiste, nous assistons à une lutte politique entre les 4 tendances qui s'affrontent. On peut penser ce que l'on voudra des positions défendues par ces tendances, il reste néanmoins que l'axe du congrès est le débat sur l'analyse de la situation et les perspectives qui en découlent. Chaque tendance a présenté ses thèses, ses résolutions, et la bonne moitié des séances se passe dans la confrontation des idées et l'argumentation.
Rien de pareil dans le congrès anarchiste. Là, nous assistons plutôt à une homogénéité d'autant plus surprenante que l'on connait la multiplicité et la diversité d'opinions qui rentrent sous la dénomination "d'anarchistes". L'intérêt des congressistes est essentiellement capté par des préoccupations d'activité pratique passée et de l'action à venir. La question de l'organisation de la Fédération elle-même, de son activité extérieure, de la propagande et du journal est le fond de ses assises ; et les soins apportés à l'organisation technique du congrès-même illustrent remarquablement ces soucis d'organisation prédominant de la FA.
Comme l'écrira le "Libertaire" : "Notre beau 3ème congrès", et de décrire avec fierté cette organisation : "En gare d'Angers, des équipes se relaient pour accueillir les camarades et leur désigner les chambres retenues. Des affiches fléchées conduisent à la salle du congrès. Les repas sont prévus, y compris le déplacement en car de nos militants de la salle du congrès au restaurant, jusqu'à un buffet-buvette installé pour accueillir les délégués à tout moment." Pour ce qui est de la décoration, elle n'est pas en reste : "Une grande banderole rouge et noire – 3ème congrès de la Fédération anarchiste – barre l'important édifice, et la salle des séances même est décorée de magistrale façon." En plus, chaque délégué reçoit "un sous-main marqué du signe du congrès". Comme on voit, tout a été prévu et bien ordonné : Contrôle sérieux... places réservées... séances se déroulant avec une régularité remarquable... peu de violence dans les propos...
On s'étonnera de voir les anarchistes mettre leur point d'honneur dans cet ordre ; mais il s'agit moins d'ordre que de spectacle car, si les anarchistes ne sont pas des gens entichés de la responsabilité, ils tiennent par contre beaucoup au spectaculaire, d'abord par leur nature infantile et surtout parce que, depuis quelque temps, ils ont appris que le spectaculaire frappe bien davantage les esprits que les raisonnements théoriques secs et ennuyeux ; et en gens d'activité ils ont recours de plus en plus à ce moyen tapageur qu'ils considèrent immédiatement bien plus efficace.
Voilà pour ce qui est de l'aspect extérieur du congrès. Quant à ses travaux et ses débats, ils sont imprégnés du même esprit. Les 4/5ème des débats sont consacrés à des questions d'organisation, de coordination, de l'activité pratique, des rapports sur l'administration du "Libertaire", de reconstruction de l'Internationale anarchiste. Point ou presque pas d'examen et de discussion sur la situation internationale ou française. Sur la question coloniale et l'attitude envers les mouvements dits d'émancipation, le congrès se contente d'une vague résolution, reportant la question pour le congrès prochain.
On peut caractériser ce congrès en disant que c'était un congrès de "bolchévisation" des anarchistes. Ces farouches amants de la liberté, de l'autonomie et du fédéralisme se sont employés à centraliser leur mouvement, à nommer des secrétaires généraux, à renforcer l'autorité du Comité National, soumettant strictement à lui l'activité des autres organismes tout comme le ferait un vulgaire parti politique quelconque. C'en est fini de la légende anti-autoritaire ; c'en est fini des enfantillages d'antan et des velléités de se passer du président dans les réunions et de voter dans le congrès sous le prétexte de se soustraire à la tyrannie d'une discipline. Cela ne nous dérange pas. Mais quoi qu'ils puissent dire, la Fédération anarchiste est aujourd'hui un parti et peut-être encore plus centralisé que le parti trotskiste par exemple.
L'unique résolution adoptée par le congrès porte sur les perspectives et les tâches. En ce qui concerne l'examen de la situation, il faut signaler l'annexion, par la FA, de Burnham et de sa théorie de "l'ère des organisateurs". Ce serait certainement trop demander aux anarchistes - qui n'ont jamais pu bien comprendre la notion de l'État de classe, de l'État capitaliste, de mieux comprendre aujourd'hui la nouvelle notion du capitalisme d'État. Mais cela n'empêche pas, au contraire, la résolution de faire la leçon et de dire : "Le schème en vogue chez les marxistes n'envisageant que les deux termes, capitalisme et socialisme, est faux et dangereux ; les formes d'oppression et d'exploitation sont diverses..." Continuant la même "perspicacité" l'examen des perspectives, la résolution parle encore de difficultés de la reconstruction de l'économie européenne. Mais, si la reconstruction se faisait enfin, de nouvelles crises de surproduction se déclencheraient. "… On peut donc entrevoir la 3ème guerre mondiale et plusieurs périodes de crise, même séparées par quelques années d'accalmie." Mais voilà qui est précis et nous donne un meilleur espoir de vivre encore des "années d'accalmie", probablement pour nous consoler de "plusieurs périodes de crise". En fait de perspectives, nous avons plutôt l'impression d'avoir une description rétrospective.
Pour ce qui est des perspectives en France, la résolution en donne deux :
a) accélération du mécontentement et des grèves vers une situation révolutionnaire, dans le cas où les révolutionnaires véritables verraient croitre rapidement leur influence.
b) affaiblissement et démoralisation de la classe ouvrière ouvrant la voie à un État totalitaire stalinien ou réactionnaire. "La prise du pouvoir peut alors être brutale ou constitutionnelle."
Comme on le voit, les anarchistes ne sont pas plus fixés que cela : ou un État stalinien ou un État réactionnaire qui prendrait le pouvoir ; par voie brutale ou par voie constitutionnelle, cela pour préciser la perspective générale qui est donnée (…) ou un affaiblissement et une démoralisation de la classe ouvrière ou une accélération du mécontentement... vers une situation révolutionnaire. En somme, le jeu du pari est ouvert. La FA, elle, pour être sûr de ne pas se tromper, mise sur tous les tableaux. Et tout ce brillant exposé des perspectives pour la France est donné après avoir pris la précaution supplémentaire de déclarer que : "En France, il faut considérer la situation, non isolément mais dans l'ensemble des intérêts mondiaux."
Il va de soi que les "tâches" fixées par le congrès sont aussi multiples et variées que possible afin de s'adapter à toutes "les perspectives" brossées, comme nous l'avons vu, avec autant de sureté et de sérieux. Les tâches, en effet, vont de la simple éducation culturelle à la propagande généralisée, à la participation à tous les mouvements, luttes et manifestations possibles et imaginables.
Sur le plan syndical, le congrès appelle au renforcement de la CNT et, tout en dénonçant l'intégration de la CGT à l'État, laisse tout de même une porte ouverte pour une présence et une activité en son sein afin de faciliter les détachements de fragments de cette centrale syndicale.
C'est probablement en application de ces tâches du congrès que la CNT a coopéré dans les récentes grèves avec "Force ouvrière" de Jouhaux et la CFTC pour combattre les grèves "Molotov".
Ainsi, sommes-nous fixés sur la valeur de la CNT en tant qu'organisation syndicale "révolutionnaire" et "indépendante" de l'État. Quant à la FA, après avoir consacré au dernier congrès sa constitution en parti, la confusion qui lui sert de fond ne peut cependant laisser de doute sur l'orientation générale qui est la sienne, c'est-à-dire dominée par un sentiment anti-russe. C'est là tout un programme.
Marco
C'est en effet sous ce titre combien suggestif que le Libertaire du 27 novembre publie un article, énumérant la longue liste des trahisons bolchéviques. Nous apprenons, par cet article, d'étonnantes histoires de trahison depuis 1917. Entre autres :
Il s'agit de l'agression de la Pologne en 1920 contre la Russie, l'avance de l'armée rouge et sa défaite aux portes de Varsovie et de la paix imposée aux soviets. On peut difficilement déformer plus cyniquement les événements que le fait intentionnellement ici le Libertaire pour qui l'agression polonaise se transforme en révolution prolétarienne, où "les ouvriers sont maîtres d'une partie de la Pologne", pour qui "l'ouverture de négociations avec l'Entente" précède et détermine l'arrêt général sur la ligne Curzon et le reflux des forces révolutionnaires alors que c'est exactement le contraire qui est vrai. Le tout aurait été manigancé par ces fourbes de bolcheviks pour obtenir que "la ligne Curzon est reconnue par l'Entente comme la frontière occidentale de la Russie bolchévique."
Dans le même style, est présentée cette autre trahison qui est la paix de Brest-Litovsk qui, pour les besoins de la propagande anarchiste, devient une "alliance militaire" germano-russe conclue entre "Lénine et Hindenburg". C'est éventuellement pour faire "pression" sur le gouvernement allemand et en vue d'aboutir à cette alliance que "les nouveaux gouvernants russes menacés font appel au défaitisme révolutionnaire des spartakistes allemands". Les anarchistes ne se sont pas gênés pour ressortir de la poubelle de la propagande de tous les gouvernements bourgeois et de nous servir, toute réchauffée, cette trouvaille de la "trahison bolchévique de Brest-Litovsk". Leur seule originalité consiste à dire que les bolcheviks font appel au défaitisme révolutionnaire des spartakistes parce que menacés dans leurs postes de nouveaux gouvernants. Ceci est une demi-vérité et une calomnie entière propre aux anarchistes, qui savent bien que l'appel au défaitisme révolutionnaire lancé par les bolcheviks aux prolétaires du monde date des premiers jours de la guerre de 1914, alors que Kropotkine et autres idoles anarchistes se vautraient dans la boue de la défense nationale et de l'union sacrée aussi bien du côté de Guillaume que du tsarisme.
La haine quasi irraisonnée des anarchistes contre le marxisme et les bolcheviks et l'identification qu'ils en font avec la Russie et le stalinisme les mènent à une position spécifiquement anti-russe. Imperceptiblement, ils alimentent leur colère sacrée anti-bolcheviks, devenue anti-russe, de matériaux provenant de l'arsenal idéologique nationaliste et chauvin. Citons en exemple la fin de l'article :
Ces lignes en majuscules qui concluent l'article sont en même temps la dénonciation de l'ultime trahison russe. Abomination de la trahison ! Faire de l'Allemagne une forteresse industrielle contre l'occident, quel crime ! Mais les anarchistes passent sous silence les intentions identiques vis-à-vis de l'Allemagne du bloc anglo-américain. Et cela laisse présager de l'attitude des anarchistes dans la prochaine guerre contre les "éternelles trahisons russes."
M.
Deux camarades de notre groupe se sont rendus, cet été, en Italie. En les déléguant, notre groupe a obéi au désir d'avoir des informations directes sur la vie ouvrière et l'activité des militants révolutionnaires dans les autres pays, et à la préoccupation constante d'établir des liens, aussi étroits et directs que possible, avec les militants et les divers groupes existants, des contacts.
L'Italie présente encore pour nous un intérêt plus particulier du fait que ce pays est le premier qui a connu des convulsions sociales en plein déroulement de la 2ème guerre impérialiste (1943) et dont les événements marquaient un début de rupture de classe avec la guerre impérialiste. De plus, l'expérience de nos camarades de la Fraction Italienne de la Gauche Communiste, avec qui nous avons milité étroitement avant et pendant la guerre, leur expérience dans la constitution d'un parti révolutionnaire en Italie, offrait un enseignement de première importance pour tout groupe révolutionnaire.
Au cours de ce voyage, nous avons pu recueillir des indications précieuses sur les événements de juillet 1943. La crise de 1943 n'était pas un simple épisode au cours de cette guerre, un simple changement d'orientation de la bourgeoisie italienne, passant du bloc allemand au bloc anglo-saxon. Ce n'était pas davantage l'effet de "la crise de l'économie de guerre de l'économie italienne", et la chute de Mussolini n'était pas simplement "le fruit pourri qui tombe" comme le présentait la Fraction belge de la Gauche Communiste. L'Italie était le pays où la guerre était le moins populaire. Contrairement à l'Allemagne, la Russie et les pays dits démocratiques où l'État est parvenu à obtenir une adhésion des masses travailleuses à la guerre ; en Italie, la grande majorité des ouvriers est restée hostile à la guerre dès les premiers jours. La faiblesse de l'Italie ne consistait pas dans un matériel de guerre inférieur ou dans une pénurie de matières premières nécessaires pour son économie de guerre, mais essentiellement dans l'hostilité des masses ouvrières. Ce qui explique l'impossibilité de l'État de Mussolini de décréter la mobilisation générale comme dans les autres pays belligérants : le manque de discipline et l'absence de combativité dans l'armée italienne et cela malgré la pression et le contrôle exercés par l'état-major allemand. À l'arrière, cet état se manifeste par des remous dans les usines et par l'esprit défaitiste qui souffle de plus en plus fort dans les masses travailleuses. Le souci du gouvernement de Mussolini de faire face à ce mécontentement par des augmentations de salaires porte à faux, car ce mécontentement n'a pas pour origine la situation économique mais la guerre elle-même. Les nouvelles désastreuses du front ne font que verser de l'huile sur le feu. La situation est grosse d'événements. Pour prévenir le pire, un changement radical de la direction et de l'orientation politique s'impose d'urgence.
Le capitalisme, bien inspiré, sacrifie Mussolini pour faire appel au gendarme démocratique et, en premier lieu, aux forces idéologiques de la démocratie seules susceptibles, par leur démagogie, de reprendre en mains les masses mécontentes et de dominer la situation. Ce fut une opération extrêmement délicate et c'est avec beaucoup de prudence qu'elle fut exécutée.
La séparation de l'Italie en deux, l'abandon quasiment volontaire du centre industriel à concentration ouvrière massive de l'Italie du nord à l'occupation hitlérienne et l'occupation du sud par les forces armées anglo-saxonnes relèvent davantage d'une stratégie de classe que d'une stratégie militaire. Non seulement l'État italien impuissant est relevé par une double occupation militaire étrangère, non seulement la force du prolétariat italien se trouve affaiblie par sa division en deux tronçons, mais surtout cette division et double occupation ont pour avantage de créer artificiellement une situation embrouillée favorisant grandement le détournement du prolétariat de ses objectifs propres et l'engagent à chercher un appui sur une des deux forces antagonistes en présence. Depuis la Commune de Paris où Bismarck a fait l'unité de front avec Versailles contre l'insurrection ouvrière, la bourgeoisie a beaucoup évolué. La guerre espagnole fut la première grande expérience historique du capitalisme se divisant en deux camps impérialistes antagonistes pour mieux dominer les ouvriers en les fixant derrière un des deux camps. Il s'agit non seulement de battre physiquement le prolétariat mais de le battre en détruisant sa conscience de classe, en évitant les conditions de renforcement idéologique ultérieur du prolétariat, et cela n'est possible qu'en lui faisant quitter son propre terrain de classe.
Que cette analyse des événements de juillet 1943 en Italie n'est pas une vue de notre esprit et de nos désirs, nous en trouvons la confirmation non seulement dans l'attitude surprenante des capitalistes en présence (qui ne peut s'expliquer ni du point de vue des intérêts antagonistes inter-impérialistes, ni par la stratégie militaire) mais aussi dans la forte combustion politique confuse et extrêmement significative à l'époque dans les milieux ouvriers.
Au cours de ce voyage, nous avons recueilli maints témoignages de militants sur l'état d'esprit des ouvriers en juillet 1943 contre la guerre et contre le capitalisme. Mais le meilleur témoignage nous est donné par cette presse, ces journaux qui avaient vu le jour spontanément et un peu dans chaque ville de l'Italie du sud. Les journaux comme Bandiera Rossa, Communisme, Le Prolétaire, La Gauche Communiste etc. indiquent, à un haut degré, la combativité et l'orientation révolutionnaire des ouvriers. Alors que le parti stalinien et le parti socialiste n'avaient pas eu encore le temps ni la force de s'organiser, de forts groupes se forment un peu partout, s'intitulant -Fraction de Gauche, -Groupe socialiste, -Communiste révolutionnaire etc.
Ces groupes et les journaux qu'ils publient se prononcent carrément contre la guerre, aussi bien du côté allemand que du côté anglo-saxon, proclament la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, appellent à la lutte révolutionnaire du prolétariat. À bien des égards, ces journaux rappellent les publications de la Gauche socialiste allemande vers la fin de la première guerre impérialiste mondiale. Aucun doute ne peut subsister, pour celui qui a pris connaissance de ces journaux, sur l'état d'esprit des ouvriers italiens et sur les possibilités d'un développement révolutionnaire contenus dans les événements de 1943.
Mais cette situation est de courte durée. La division de l'Italie et l'occupation du nord par l'Allemagne suivie d'une répression féroce contre les ouvriers réussissent à stopper cette évolution de la situation. Les groupes révolutionnaires du sud attendaient du nord la propulsion d'une organisation cohérente et l'orientation programmatique. La liaison avec le nord rompue, ces groupes comme la masse ouvrière subirent l'attrait de la démagogie à la "libération" et à "l'antifascisme". Dans le nord même, où hâtivement les militants de la Fraction de la Gauche Communiste se sont regroupés et ont proclamé la fondation du Parti Communiste Internationaliste, la situation est en recul. La répression, la dispersion des ouvriers fuyant les grandes villes pour la campagne afin d'échapper à la déportation en Allemagne, facilitent grandement l'embrigadement physique et idéologique du prolétariat dans les maquis de la démocratie.
L'activité révolutionnaire du nouveau parti internationaliste se trouve fortement handicapée par cette répression autant que par la psychologie du maquis et l'illusion de la "Libération" qui gagnent les ouvriers. Par-dessus tout, se fait sentir le manque d'un corps programmatique cohérent découlant de l'assimilation des enseignements de l'expérience des 20 dernières années du mouvement ouvrier et de l'évolution récente du capitalisme. L'absence de cette maturation idéologique est le fait le plus saillant dans le nord et encore plus dans le sud. Vingt ans de régime d'étouffement fasciste donne ce résultat double et contradictoire : d'un côté les cerveaux des ouvriers n'ont pas été altérés par la corruption démocratique, comme c'est le fait courant dans les autres pays, et ceci dément la théorie trotskiste qui fait de la démocratie bourgeoise une condition indispensable pour le développement du mouvement ouvrier ; d'un autre côté la camisole de force du fascisme, en rendant impossible toute vie politique, a empêché la formation des cadres de militants pendant 20 ans.
Ce double résultat s'exprime en 1943 par une vive agitation sociale et une haute combativité des masses, et par la terrible faiblesse des cadres de militants capables d'intervenir dans cette agitation et de l'orienter. La Fraction Italienne de la Gauche Communiste, qui s'est formée à l'étranger, s'est trouvée, au moment des événements, en pleine crise organisationnelle et idéologique. Elle n'a pas pu réagir et intervenir en tant que groupe organisé cohérent, elle a manqué à sa tâche au moment où son action était le plus nécessaire. Ce manquement pèsera lourdement dans l'évolution ultérieure et dans la formation du Parti internationaliste.
La guerre s'est terminée en brisant les possibilités de reprise de lutte révolutionnaire du prolétariat qu'elle contenait et qui se sont manifestées dans sa dernière phase. Le mouvement ouvrier a subi une profonde défaite. L'Italie ne pouvait se soustraire à cette évolution générale ouvrant un cours réactionnaire dans le monde. Mais les camarades du PCI n'avaient pas compris cette situation nouvelle qui s'est créée. Au lieu d'aligner leur activité sur les possibilités limitées des conditions nouvelles, ils croyaient pouvoir forcer les conditions. En quelque sorte, ils voulaient rattraper une situation passée. Toute l'activité sera imprégnée de cette orientation à contre sens. Au lieu de se replier sur des tâches de formation des cadres et d'un renforcement idéologique par l'étude et l'examen critique des expériences, on se lance dans l'aventure et l'illusion de formation d'un grand parti. On bat le tambour pour le recrutement massif. Pour ne pas gêner cette politique de large recrutement, on met la sourdine sur les divergences existantes, on se contente de définitions vagues sur les problèmes politiques les plus brulants, on évite de "heurter" les sentiments des adhérents afin de ne pas "troubler" leur activité pratique, on participe activement dans la lutte des syndicats à l'intérieur desquels on tente de former des minorités syndicales révolutionnaires, on reprend sans critique les vieilles positions de l'IC, on pratique le "parlementarisme révolutionnaire" en participant à toutes les élections bourgeoises.
Sur le plan de l'organisation, qui passe au premier plan, on reprend la méthode de la discipline de fer, de l'obéissance à la toute-puissance du Comité central, de l'interdiction de fait du droit de fraction et de la libre discussion.
Toute la mystique du parti et du chef génial reprenne de droit leur place dans ce parti qui ressemble comme deux gouttes d'eau à ces partis-casernes du bon vieux temps de l'IC sous la direction de Zinoviev. Sur le plan international, la répercussion est inévitable ; on donne des investitures, on reconnaît, on excommunie, on fait du bluff avec un bureau international.
Mais jouer au grand parti, ce n'est encore l'être dans la réalité. Aussi, devons-nous constater qu'une bonne moitié des membres s'est volatilisée. Le PCI perd régulièrement plus qu'il ne recrute. Les méthodes bureaucratiques ont pour conséquence le détachement de groupes entiers qui, comme dans le sud, ont formé un petit groupe se proclamant Parti Ouvrier Internationaliste affilié à la 4ème Internationale. Malgré les manifestations donquichottesques du Comité central de Milan sur l'unité de la ligne générale, cette unité n'existe pas et les groupes locaux gardent au fond un esprit d'indépendance politique nettement prononcé. Cette indépendance s'exprime dans les attitudes différentes, souvent carrément opposées des groupes locaux envers un même problème. Ainsi voit-on des sections participer à fond dans les campagnes électorales, d'autres se refusant ou entravant cette participation ; des sections qui ont voté pour la république lors du référendum de 1946, d'autres qui sont contre l'action dans les syndicats et se désintéressent de ce travail.
Tandis que la direction craint la discussion pour ne pas troubler les militants, prétextant le niveau politique relativement bas (ce qui est malheureusement exact), nous avons pu constater avec joie une soif étonnante , de la part des militants, pour l'étude des problèmes et pour la discussion politique. Une grande partie des groupes locaux et des militants de base avec qui nous avons pu prendre contact s'avèrent être des éléments précieux, des militants ouvriers sérieux, susceptibles de servir d'armature et de cadre à la formation ultérieure d'un véritable parti et à la lutte révolutionnaire de la classe. Mais, dans quelle mesure la vie et les méthodes en usage dans le PCI actuel ne vont-elles pas dilapider, gaspiller en pure perte cette réserve de militants ? Telle est la question que l'on ne peut manquer de se poser après avoir eu la possibilité d'examiner de plus près la vie et l'activité du PCI d'Italie.
Nous devons nous expliquer au sujet d'un petit article paru dans Battaglia Communista, organe du PCI, sous ce titre suggestif.
Nous avons annoncé au Comité central notre intention de venir prendre contact avec le Parti en Italie ; et en guise de réponse le Comité central a jugé nécessaire de nous présenter publiquement au Parti, au moment de notre arrivée, par cet article et sous cette dénomination. C'était en quelque sorte la lettre de recommandation qui nous a été délivrée. Ce n'était pas très gentil mais nous n'étions pas autrement surpris. Nous étions bien plus frappés par la liste d'exclusion des membres du parti qui paraît régulièrement dans chaque numéro du même journal. Les motifs donnés publiquement au sujet de ces exclusions massives sont invariablement : indignité politique, divergences, incompatibilité avec le parti etc. À croire que le parti se compose d'un bon nombre d'individus peu recommandables. Les termes de "gangstérisme politique" ne détonnent pas dans une telle atmosphère. Nous nous en sommes vite convaincu par l'accueil fraternel que nous avons reçu de tous les groupes et militants que nous avons pu toucher et par la discussion cordiale et intéressée que nous avons eue avec eux.
Mais pourquoi sommes-nous, aux yeux de Comité central, des "gangsters politiques" ? L'article l'explique. Prenant ombrage de la série d'articles critiques que nous avons publiés concernant les divergences de conceptions que nous avons avec le PCI, les responsables du parti nous accusent de faire de la confusion et de la déformation systématique de leurs positions. Qu'en est-il exactement ?
Pour ce qui est de la déformation, on nous a longtemps reproché notre critique sévère de la politique "antifasciste" pratiquée par la tendance Vercesi au moment de la "libération". La Fraction belge avait même écrit un article en1946 taxant nos critiques de "sottises et fantaisies outrancières" et promettait, "un jour", de les démolir. Nous attendons toujours cette démolition. Mais voilà que nous lisons, dans le numéro de janvier 1947 de l'organe de la Fraction belge, un petit compte-rendu de la conférence de la GCI, où il est dit : "Une résolution prise (à la conférence) condamne la politique suivie par une partie de la Gauche italienne et appuyée par la Fraction belge à la fin de la guerre ; nous la publierons ultérieurement."
On remarquera le ton très vague de cette condamnation d'une politique, dont on ne précise pas le contenu. Seuls les initiés savent qu'il s'agit de la participation à un Comité antifasciste à Bruxelles. D'autre part, on n'a jamais donné suite à la publication de cette résolution ni en Italie ni ailleurs, ni la réfutation qu'on promettait. Comme toujours, c'est resté à l'état de promesse : "un jour". Mais peu importe, après tout ce ne sont que les intentions qui comptent. Ce qu'il importe de retenir, c'est que la conférence de la GCI a condamné une politique, reprenant ainsi à son compte les critiques qu'on taxait auparavant de "sottises et fantaisies outrancières" quand c'était nous qui les énoncions. Cette condamnation présente d'ailleurs peu de valeur politique à notre avis. Ce qui importait ce n'était pas une condamnation verbale, en 10 minutes, d'une politique qu'on a couvert pendant 2 ans contre "les déformations et les gens de mauvaise foi" que nous sommes. Une condamnation ne signifie rien si elle ne résulte pas d'une ample discussion préalable permettant d'abord à chaque militant de se convaincre réellement de la fausseté de la position politique en question. La condamnation de la GCI n'a convaincu personne pour la seule raison qu'il n'y a pas de discussion, que les auteurs de cette politique ne sont même pas venus à la conférence défendre leur point de vue, que les militants continuent d'ignorer absolument tout de la question et de la politique pratiquée. C'est là une façon de faire purement bureaucratique et en accord parfait avec la conception de l'organisation caserne, du plus grand mépris pour les militants et pour toute vie idéologique de l'ensemble de l'organisation. Le chef génial s'est prononcé... Le Comité central approuve ou condamne, les militants s'exécutent, un point c'est tout.
Au début de 1945, nous nous sommes opposés à l'exclusion de cette façon de Vercesi et de ses amis de la Gauche italienne, pour la raison même que nous étions les plus acharnés dans la lutte contre leur position de collaboration dans la guerre et en raison directe de la nécessité qu'il y a, pour chaque militant, de prendre position en parfaite connaissance de cause.
Les exclusions et les condamnations n'ont de signification politique qu'après débat et en conclusion de la discussion (encore que nous fassions les plus grandes réserves sur les mesures d'exclusion). Ce sont absolument des mesures anti-révolutionnaires quand elles précèdent ou se substituent à la discussion, parce qu'elles empêchent la prise de conscience, condition fondamentale pour l'action révolutionnaire.
Doit-on s'étonner qu'après une telle condamnation rien n'ait changé dans la GCI ? En effet, ceux (et ils sont peu nombreux), qui avaient une idée sur cette politique condamnée, restent sur leurs positions ; les camarades "condamnés" se promettent (et le disent) de recommencer la même politique dans une situation analogue ; quant à la grande majorité des militants, ils ne sont pas troublés, ils continuent à obéir aux ordres, à les exécuter et à tout ignorer comme auparavant.
En tous cas, le fait formel reste que la GCI a condamné cette politique, il est vrai avec deux ans de retard. Mais alors, comment peut-on continuer à nous reprocher des "déformations" comme le dit l'article.
Quelles positions politiques déformions-nous alors ? Notre tort est d'avoir eu raison trop tôt. Notre crime impardonnable c'est d'avoir pris position deux ans avant Sa Majesté le Comité central et de l'avoir dit tout haut sans attendre l'autorisation. Pour ce qui est de la confusion,
1) pendant la guerre, nous combattions la position intenable de la nature prolétarienne de l'État russe dont était affligée, jusqu'à cette conférence de décembre 1946, une bonne partie de la GCI. On nous reprochait de vouloir mettre comme critère de relation avec d'autres groupes, entre autres critères, celui de la reconnaissance du capitalisme d'État en Russie. Or, le 5ème point de la résolution votée à la conférence de la GCI en décembre 1946 dit : "En ce qui concerne le dit «soviétisme», la notion d'État prolétarien dégénéré n'est plus aujourd'hui valable." Avec quelques dix ans de retard, on est tout de même arrivé. Enfin, il n'est jamais trop tard pour bien faire. Pour ce qui concerne notre "confusionnisme" dans cette question de la nature de l'État russe, notre tort consiste à avoir eu raison trop tôt ;
2) ne nous arrêtons pas sur la question de la participation aux campagnes électorales que nous rejetons et condamnons, alors que la GCI et plus particulièrement le Comité central de Milan sont encore aux thèses du 2ème congrès de l'IC, à la politique de Lénine dite de parlementarisme révolutionnaire. Le point 9 de la résolution citée dit : "Elle (la GCI) laissera ouverte toutefois la discussion du problème tactique de la participation du Parti aux campagnes électorale..." "Laisser ouvert" est une formule élégante pour dire ne point avoir une position, ou plus exactement ne pas avoir une position hostile à la participation que l'on considérera, pour plus de souplesse, comme un "problème tactique". Pour ce qui est de notre confusionnisme à ce sujet, il va de soi que notre tort consiste à avoir une position là où précisément la question est "laissée ouverte" par la GCI ;
3) d'une façon générale, la GCI considère comme confusionniste toute position politique qu'elle n'est pas encore parvenue à comprendre ou à assimiler. De cette catégorie font partie les problèmes de l'analyse de l'évolution du capitalisme moderne, l'impossibilité économique et politique de la reconstruction, le problème de l'économie de guerre - la nature de la guerre impérialiste et la position révolutionnaire prolétarienne à prendre à l'égard de la guerre -, les problèmes post-révolutionnaires et la nature de l'État après la révolution etc. Sur toutes ces questions, la GCI bafouille lamentablement. Avec notre meilleure volonté, nous ne saurons aligner notre pas sur la marche contradictoire, zigzagante de la GCI. Si c'est là un crime, alors tant pis qu'il nous soit compté.
4) notre position sur le problème des revendications économiques et notre rejet de la position syndicale léniniste orthodoxe, de travail dans les syndicats, sont particulièrement jugés sévèrement par la GCI. Ce fut même une des raisons principales de la rupture avec nous. Alors que le délégué du groupe français[1] à la conférence du PCI d'Italie récitait les litanies léninistes de "La maladie infantile du communisme" -où les arguments plats qui ne faisaient déjà pas trop honneur à Lénine même en 1920 et qui sont complètement sans aucune consistance en 1947- alors qu'on répétait les sottises que le syndicat est "un État dans l'État", un État ouvrier dans l'État et la société capitaliste, on nous reprochait une position syndicale menant à la scission[2]. L'absurdité de la définition de notre position syndicale est manifeste. Nous ne parlons pas plus de la scission que de l'unité syndicale. Notre position se définissait alors et aujourd'hui par l'anti-syndicalisme, considérant que toute organisation syndicale, par sa permanence, sa situation et sa nature corporatiste ne peut être autre chose, à notre époque, qu'un appendice de l'État capitaliste et une caserne où sont embrigadés les ouvriers. Nous ne faisons, contrairement à la GCI, aucune différence de nature entre les corporations fascistes et les syndicats des pays démocratiques, étant tous deux incorporés, intégrés définitivement à l'État.
Notre crime "confusionniste", qui consiste à nier une nature prolétarienne au mouvement syndical, est aujourd'hui peu à peu accepté avec beaucoup de douleur par la GCI. Nous sommes évidemment loin d'une prise de position précise, claire et nette de la part de la GCI qui, par nature, préfère et se trouve mieux dans les problèmes "laissés ouverts".
Nous avons vu ce qui constitue la force et la faiblesse du PCI d'Italie. Pour terminer brièvement notre examen, nous indiquerons les perspectives qui, à notre avis, existent pour les militants d'Italie. Il va de soi qu'en tant que perspectives générales l'Italie ne peut que suivre l'évolution de la situation mondiale, qui s'achemine vers la 3ème guerre impérialiste. La tâche propre des militants, dans cette période, ne peut être qu’une tâche de formation de cadres et de contribution, par l'étude théorique, à l'élaboration du programme de classe de la révolution socialiste à venir. Pour cela, on doit renoncer résolument à la prétention et à l'aventurisme de vouloir jouer au parti agissant, dans les conditions actuelles, sur la marche des événements. Il faut consciemment se cantonner à un travail moins brillant et moins apparent et d'autant plus fécond. Ce travail ne peut être fait qu'en rompant définitivement avec les méthodes bureaucratiques de reconnaissance des chefs et exigences de la soumission de la part des militants, sous le grossier prétexte de la discipline nécessaire et librement consentie. De plus, un travail d'élaboration théorique ne peut être sérieusement fait qu'en relation directe avec les autres groupes existant dans les autres pays, dans la recherche des contacts et des confrontations des idées avec ces groupes. Cette suffisance affichée, jointe à une prétention arrogante et grotesque de donner des ordres sur le plan international, ne peut mener qu'à un auto-isolement complet de ce prétendu parti.
Si les militants d'Italie ne parviennent pas à dégager leur mouvement de l'ornière où il s'enlise chaque jour davantage et à l'engager dans une voie nouvelle, nous assisterons alors inévitablement à une reproduction italienne de ce que sont les partis trotskistes dans les autres pays. Gesticuler et s'agiter ne fait pas encore un parti. Ces mouvements, tout en caricaturant le comportement extérieur d'un parti, ne sont en réalité que des sectes dans le pire sens du mot et des entraves à l'action révolutionnaire du prolétariat.
Le prolétariat italien a été pendant 20 ans retranché de la vie du prolétariat mondial. Ce qui était l'œuvre du fascisme ne doit pas être complété par une fausse orientation des révolutionnaires. C'est en rompant avec les erreurs et le sectarisme que les éléments révolutionnaires du prolétariat italien reprendront leur place dans l'œuvre commune de reconstruction du mouvement ouvrier international.
Marco
La publication du livre de Lénine, d'abord en allemand puis dans une traduction anglaise, montre bien qu'on voulait lui faire jouer un rôle beaucoup plus grand que celui qui avait été le sien dans l'ancienne controverse du parti russe. On le fait lire aux jeunes générations de socialistes et de communistes pour influer sur le mouvement ouvrier international. Alors, nous posons cette question : qu'est-ce que ce livre peut apporter aux ouvriers des pays capitalistes ? Les idées philosophiques qui y sont attaquées sont complètement déformées ; et la théorie du matérialisme bourgeois nous est présentée sous le nom de marxisme. À aucun moment, on ne tente d'amener le lecteur à une compréhension et un jugement clairs et indépendants sur des problèmes philosophiques ; ce livre est destiné à lui apprendre que le Parti a toujours raison, qu'il doit lui faire confiance et suivre ses chefs. Et sur quelle voie ce chef du parti veut-il engager le prolétariat international ? Pour le savoir il n'y a qu'à lire la conception de la lutte de classe dans le monde, que Lénine expose à la fin de son livre :
Aucune allusion ici à l'immense pouvoir de l'ennemi, la bourgeoisie, qui possède toutes les richesses du monde, et contre laquelle la classe ouvrière ne progresse que péniblement. Aucune allusion au pouvoir spirituel de la bourgeoisie sur les ouvriers qui sont encore en grande partie dominés par la culture bourgeoise, dont ils peuvent à peine se dégager dans leur lutte incessante pour le savoir. Aucune allusion à la nouvelle idéologie du nationalisme et de l'impérialisme qui menaçait d'envahir aussi la classe ouvrière et qui, peu après en effet, l'entraîna dans la guerre mondiale. Rien de tout cela : c'est l'Église, c'est le bastion du « fidéisme », qui est pour Lénine la puissance ennemie la plus dangereuse. Le combat du matérialisme contre la foi religieuse représente pour lui le combat théorique qui accompagne la lutte des classes. L'opposition théorique, en fait limitée, de l'ancienne classe dominante et de la nouvelle, voilà pour lui le grand combat d'idées à l'échelle mondiale, et il la plaque sur la lutte du prolétariat dont l'essence et les idées sont bien éloignées de ses propres conceptions. Ainsi, dans la philosophie de Lénine, le schéma valable pour la Russie est appliqué à l'Europe occidentale et à l'Amérique, et la tendance anti-religieuse d'une bourgeoisie montante est attribuée au prolétariat en ascension. Tout comme les réformistes allemands de cette époque pensaient que la division devait se faire entre « réaction » et «progrès », c'est-à-dire non pas selon des critères de classes, mais en se basant sur une idéologie politique - entretenant ainsi la confusion chez les ouvriers - Lénine pense que la division se fait selon l'idéologie religieuse, entre réactionnaires et libre-penseurs. Au lieu de se voir invitée à consolider son unité de classe contre la bourgeoisie et l'État et parvenir ainsi à dominer la production, la classe prolétarienne occidentale reçoit de Lénine le conseil de livrer bataille à la religion. Si les marxistes occidentaux avaient connu ce livre et les idées de Lénine avant 1918, ils auraient, sans aucun doute, critiqué bien plus vivement sa tactique pour la révolution mondiale.
La Troisième Internationale vise à la révolution mondiale d'après le modèle de la révolution russe et avec le même but. Le système économique de la Russie est le capitalisme d'État, appelé là-bas socialisme d'État ou même parfois communisme, où la production est dirigée par une bureaucratie d'État sous les ordres de la direction du Parti communiste. Cette bureaucratie d'État - les hauts fonctionnaires qui forment la nouvelle classe dirigeante - dispose directement de la production, donc de la plus-value, alors que les ouvriers ne reçoivent que des salaires, constituant ainsi une classe exploitée. Il a été possible de cette manière, dans le temps très court de quelques dizaines d'années, de transformer une Russie primitive et barbare en un État moderne dont l'industrie se développe rapidement, utilisant la science et les techniques les plus modernes. D'après le Parti communiste, une révolution analogue est nécessaire dans les pays capitalistes avancés, la classe ouvrière étant la force active qui amènera la chute de la bourgeoisie et l'organisation de la production par une bureaucratie d'État. La Révolution russe n'a pu vaincre que parce que les masses étaient dirigées par un parti bolchevik uni et très discipliné et parce que, dans le parti, c'est la perspicacité infaillible et l'assurance inébranlable de Lénine et de ses amis qui montraient à tous la bonne voie. Il faut donc que, dans la révolution mondiale, les ouvriers suivent le Parti communiste, lui laissent la direction de la lutte et, après la victoire, le gouvernement ; les membres du parti doivent obéir à leurs chefs dans la plus stricte des disciplines. Tout dépend donc de ces chefs du parti capables et qualifiés, de ces révolutionnaires éminents et expérimentés ; il est absolument indispensable que les masses croient que le parti et ses chefs ont toujours raison.
En réalité, pour les ouvriers des pays capitalistes développés, d'Europe occidentale et d'Amérique, le problème est complètement différent. Leur tâche n'est pas de renverser une monarchie absolue et arriérée mais de vaincre une classe qui dispose de la puissance morale et spirituelle la plus gigantesque que le monde n’ait jamais connue. La classe ouvrière ne vise nullement à remplacer le règne des affairistes et des monopoleurs sur une production déréglée par celui de hauts fonctionnaires sur une production réglée par en haut. Son but est de gérer elle-même la production et d'organiser elle-même le travail, base de l'existence. Alors, mais alors seulement, le capitalisme aura été anéanti. Un objectif pareil ne peut cependant être atteint par une masse ignorante et par des militants convaincus d'un parti qui se présente sous l'aspect d'une direction spécialisée. Il faut pour cela que les ouvriers eux-mêmes, la classe entière, comprennent les conditions, les voies et les moyens de leur combat, que chacun d'eux sache de lui-même ce qu'il a à faire. Il faut que les ouvriers eux-mêmes, collectivement et individuellement, agissent et décident et, donc, s'éduquent et se fassent une opinion eux-mêmes. Telle est la seule manière d'édifier par en bas une véritable organisation de classe, dont la forme tient du conseil ouvrier. Que les ouvriers soient persuadés d'avoir des chefs vraiment à la hauteur, des as en matière de discussion théorique, à quoi cela sert-il ? N'est-il pas facile d'en être convaincu quand chacun ne connaît que la littérature de son parti et de lui seul ? En réalité, seule la controverse, le choc des arguments, peut permettre d'acquérir des idées claires. Il n'existe pas de vérité toute faite qu'il suffirait d'absorber telle quelle ; face à une situation nouvelle, on ne trouve la bonne voie qu'en exerçant soi-même ses capacités intellectuelles.
Bien entendu, cela ne signifie nullement que tout ouvrier devrait juger de la valeur d'arguments scientifiques dans des domaines exigeant des connaissances spécialisées. Ceci veut dire, en premier lieu, que tous les ouvriers devraient s'intéresser non seulement à leurs conditions de travail et d'existence immédiates, mais aussi aux grandes questions sociales liées à la lutte de classe et à l'organisation, et se trouver en mesure de prendre des décisions à cet égard. Mais en second lieu, ceci implique un certain niveau dans la discussion et les affrontements politiques. Quand on déforme les idées de l'adversaire parce qu'on ne peut pas les comprendre ou parce qu'on en est incapable, on a de fortes chances de l'emporter aux yeux des militants fidèles ; mais le seul résultat - celui d'ailleurs qu'on recherche dans les querelles partisanes - est de rattacher ces derniers au parti avec un fanatisme accru. Pour les ouvriers, ce qui compte pourtant n'est pas de voir augmenter la puissance d'un parti quelconque, mais bien leur capacité de prendre le pouvoir et d'instaurer leur domination sur la société. C'est uniquement par la discussion, sans vouloir à tout prix diminuer l'adversaire, lorsque les divers points de vue sérieux ont été compris à partir des rapports de classes et en comparant les arguments entre eux. C'est alors que l'auditoire participant au débat pourra acquérir cette lucidité à toute épreuve, dont la classe ouvrière ne saurait se passer pour asseoir définitivement sa liberté.
La classe ouvrière a besoin du marxisme pour s'émanciper. De même que l'acquis des sciences de la nature est indispensable à la mise en œuvre technique du système capitaliste, de même l'acquis des sciences sociales est indispensable à la mise en œuvre organisationnelle du communisme. Ce dont on eut besoin en tout premier lieu, ce fut de l'économie politique, cette partie du marxisme qui met à nu la structure du capitalisme, la nature de l'exploitation, les antagonismes de classe, les tendances du développement économique. Elle fournit immédiatement une base solide à la lutte spontanée des ouvriers contre leurs maîtres capitalistes. Puis, à une étape ultérieure de la lutte, la théorie marxiste du développement social, de l'économie primitive au communisme en passant par le capitalisme, suscita la confiance et l'enthousiasme grâce aux perspectives de victoire et de liberté qu'elle ouvrait. A l'époque où les ouvriers, pas très nombreux encore, entamèrent leur lutte ardue, et où il fallait secouer l'apathie des masses, ces perspectives se révélèrent de première nécessité.
Lorsque la classe ouvrière a grandi en nombre et en puissance, que la lutte de classe occupe une place essentielle dans la vie sociale, une autre partie du marxisme doit venir au premier plan. En effet, le grand problème pour les ouvriers n'est plus de savoir qu'ils sont exploités et doivent se défendre ; il leur faut savoir comment lutter, comment surmonter leur faiblesse, comment acquérir vigueur et unité. Leur situation économique est si facile à comprendre, leur exploitation si évidente que l'unité dans la lutte, la volonté collective de prendre la production en main devraient à première vue en résulter sur-le-champ. Ce qui leur brouille la vue et les en empêche, c'est avant tout la puissance d'idées héritées et injectées, le formidable pouvoir spirituel du monde bourgeois, lequel étouffe leur pensée sous un épais manteau de croyances et d'idéologies, les divise, les rend timorés et leur trouble l'esprit. Dissiper une fois pour toutes ces épaisses nuées, liquider ce monde des vieilles idées, ce processus d'élucidation fait partie intégrante de l'organisation du pouvoir ouvrier, elle-même processus ; il est lié au cheminement de la révolution. Sur ce plan, la partie du marxisme à mettre en valeur est celle que nous avons appelé sa philosophie, le rapport des idées à la réalité.
De toutes ces idéologies, la moins importante est la religion. Comme elle représente l'écorce desséchée d'un système d'idées reflétant les conditions d'un passé lointain, elle n'a plus qu'un semblant de pouvoir à l'abri duquel se réfugient tous ceux qui sont effrayés par le développement capitaliste. Sa base a été continuellement minée par le capitalisme lui- même. Puis la philosophie bourgeoise l'a remplacée par la croyance en ces petites idoles, ces abstractions divinisées, telles que matière, force, causalité, liberté et progrès sociaux. Mais dans la société bourgeoise moderne, ces idoles oubliées ont été abandonnées et remplacées par d'autres plus modernes et plus vénérables : l'État et la nation. Dans la lutte pour la domination mondiale entre les vieilles et les nouvelles bourgeoisies, le nationalisme, idéologie indispensable de cette lutte, est devenu si puissant qu'il a réussi à entraîner derrière lui une grande masse de travailleurs. Mais plus importantes encore sont ces puissances spirituelles comme la démocratie, l'organisation, le syndicat, le parti, parce que toutes ces conceptions prennent leurs racines dans la classe ouvrière elle-même et sont nées de sa vie pratique et de sa propre lutte. Ces conceptions sont toujours plus ou moins liées au souvenir d'efforts passionnés, de sacrifices dévoués, d'une anxiété fébrile quant à l'issue du combat, et leur valeur, qui ne fut que momentanée et fonction des circonstances particulières où elles se développèrent, cède la place à une croyance en leur efficacité absolue et illimitée. C'est ce qui rend difficile la transition vers de nouvelles formes de lutte adaptées aux nouvelles conditions de vie et de travail. Les conditions d'existence contraignent fréquemment les ouvriers à élaborer de nouvelles formes de lutte mais les vieilles traditions peuvent les gêner et les retarder considérablement dans cette tâche. Dans la lutte incessante entre l'héritage idéologique du passé et les nouvelles nécessités pratiques, il est indispensable que les ouvriers comprennent que leurs idées ne sont pas des vérités absolues mais des généralisations tirées d'expériences et de nécessités pratiques antérieures ; ils doivent aussi comprendre que l'esprit humain a toujours tendance à assigner une validité absolue à telles ou telles idées, à les considérer comme bonnes ou mauvaises d'une façon absolue, comme des objets de vénération ou de haine, rendant ainsi la classe ouvrière esclave de superstitions. Mais ils doivent se rendre compte de leurs limites et de l'influence des conditions historiques et pratiques pour vaincre ces superstitions et libérer ainsi leur pensée. Inversement, ils doivent sans cesse garder à l'esprit ce qu'ils considèrent comme leur intérêt primordial, comme la base principale de la lutte de la classe ouvrière, comme la grande ligne directrice de toutes leurs actions, mais sans en faire un objet d'adoration. Voilà le sens de la philosophie marxiste, qui - outre sa faculté d'expliquer les expériences quotidiennes et la lutte de classes - permet d'analyser les relations entre le monde et l'esprit humain, dans la voie indiquée par Marx, Engels, et Dietzgen ; voilà ce qui donne, à la classe ouvrière, la force nécessaire pour accomplir la grande œuvre de son auto-émancipation.
Le livre de Lénine, tout au contraire, a pour but d'imposer aux lecteurs les croyances de l'auteur en une réalité des notions abstraites. Il ne peut donc être d'aucune utilité aux ouvriers. Et en fait, ce n'est pas pour les aider qu'il a été publié en Europe occidentale. Les ouvriers, qui veulent la libération de leur classe par elle-même, ont largement dépassé l'horizon du Parti communiste. Le Parti communiste, lui, ne voit que son adversaire, le parti rival, la Deuxième Internationale, essayant de conserver la direction de la classe ouvrière. Comme le dit Deborin dans la préface de l'édition allemande, l'ouvrage de Lénine avait pour but de regagner au matérialisme la social-démocratie corrompue par la philosophie idéaliste bourgeoise, ou de l'intimider par la terminologie plus radicale et plus violente du matérialisme, et apporter par là une contribution théorique à la formation du « Front Rouge ». Pour le mouvement ouvrier en développement, il importe peu de savoir laquelle de ces tendances idéologiques non marxistes aura raison de l'autre.
Mais d'un autre côté, la philosophie de Lénine peut avoir une certaine importance pour la lutte des ouvriers. Le but du Parti communiste - ce qu'il appelle la révolution mondiale - est d'amener au pouvoir, en utilisant les ouvriers comme force de combat, une catégorie de chefs qui pourront ensuite mettre sur pied, au moyen du pouvoir d'État, une production planifiée ; ce but, dans son essence, coïncide avec le but final de la social-démocratie. Il ne diffère guère aussi des idées sociales qui arrivent à maturation au sein de la classe intellectuelle, maintenant qu'elle s'aperçoit de son importance toujours accrue dans le processus de production, et dont la trame est une organisation rationnelle de la production, tournant sous la direction de cadres techniques et scientifiques. Aussi le PC voit en cette classe un allié naturel et cherche à l'attirer dans son camp. Il s'efforce donc, à l'aide d'une propagande théorique appropriée, de soustraire l'intelligentsia aux influences spirituelles de la bourgeoisie et du capitalisme privé en déclin, et de la convaincre d'adhérer à une révolution destinée à lui donner sa place véritable de nouvelle classe dominante. Au niveau de la philosophie, cela veut dire la gagner au matérialisme. Une révolution ne s'accommode pas de l'idéologie douceâtre et conciliante d'un système idéaliste, il lui faut le radicalisme exaltant et audacieux du matérialisme. Le livre de Lénine fournit la base de cette action. Sur cette base un grand nombre d'articles, de revues et de livres ont déjà été publiés, d'abord en allemand et, en bien plus grand nombre, en anglais, tant en Europe qu'en Amérique, avec la collaboration d'universitaires russes et de savants occidentaux célèbres, sympathisants du Parti communiste. On remarque tout de suite, rien qu'au contenu de ces écrits, qu'ils ne sont pas destinés à la classe ouvrière mais aux intellectuels des pays occidentaux. Le léninisme leur est exposé - sous le nom de marxisme ou de « dialectique » - et on leur dit que c'est la théorie générale et fondamentale du monde et que toutes les sciences particulières n'en sont que des parties qui en découlent. Il est clair qu'avec le véritable marxisme, c'est-à-dire la théorie de la véritable révolution prolétarienne, une telle propagande n'aurait aucune chance de réussite ; mais avec le léninisme, théorie d'une révolution bourgeoise installant au pouvoir une nouvelle classe dirigeante, elle a pu et peut réussir. Seulement, il y a un hic : la classe intellectuelle n'est pas assez nombreuse, elle occupe des positions trop hétérogènes au point de vue social et, par conséquent, elle est trop faible pour être capable à elle seule de menacer vraiment la domination capitaliste. Les chefs de la II° comme de la III° internationale, eux non plus, ne sont pas de force à disputer le pouvoir à la bourgeoisie, et cela quand bien même ils réussiraient à s'affirmer grâce à une politique ferme et claire, au lieu d'être pourris par l'opportunisme. Mais si jamais le capitalisme se trouvait sur le point de sombrer dans une crise grave, économique ou politique, de nature à faire sortir les masses de leur apathie, et si la classe ouvrière reprenait le combat et réussissait, par une première victoire, à ébranler le capitalisme, alors leur heure sonnera. Ils interviendront et se pousseront au premier rang, joueront les chefs de la révolution, soi-disant pour participer à la lutte, en fait pour dévier l'action en direction des buts de leur parti. Que la bourgeoisie vaincue se rallie ou non à eux, en sorte de sauver du capitalisme ce qui peut être sauvé, c'est une question secondaire ; de toute manière, leur intervention se réduit à tromper les ouvriers, à leur faire abandonner la voie de la liberté. Et nous voyons ici l'importance que peut avoir le livre de Lénine pour le mouvement ouvrier futur. Le Parti communiste, bien qu'il puisse perdre du terrain chez les ouvriers, tente de former avec les socialistes et les intellectuels un front uni prêt, à la première crise importante du capitalisme, à prendre le pouvoir sur les ouvriers et contre eux. Le léninisme et son manuel philosophique servira alors, sous le nom de marxisme, à intimider les ouvriers et à s'imposer aux intellectuels, comme un système de pensée capable d'écraser les puissances spirituelles réactionnaires. Ainsi la classe ouvrière en lutte, s'appuyant sur le marxisme, trouvera sur son chemin cet obstacle : la philosophie léniniste, théorie d'une classe qui cherche à perpétuer l'esclavage et l'exploitation des ouvriers.
J. HARPER
Amsterdam (juillet 1938)
Après 21 jours de grève généralisée, après tant d’assauts démagogiques de la part des staliniens, promettant un bon Noël aux travailleurs en grève, après des manifestations rodomantesques du gouvernement Schumann mobilisant des classes, après avoir prudemment crié "les caisses sont vides" aux revendications ouvrières, après tant de burlesque dans les antichambres syndicales et ministérielles, après de tragiques heurts entre ouvriers égarés chacun sur une voie impérialiste, la CGT lance le mot d’ordre de reprise de travail.
Il était à espérer que les syndicats auraient, pour une fois, reconnu la défaite de la grève. Et bien non, les 1500 Frs de vie chère - que les Frachon et consorts considéraient comme un os à ronger que l'on jette aux travailleurs - devient un symbole de victoire âprement arraché à un gouvernement "réactionnaire et affameur".
Aujourd’hui on se rend compte, dans la classe ouvrière, que d'une part la grève ne paie plus, mais d'autre part on espère encore confusément en des arrangements pacifiques entre "représentants ouvriers" et gouvernement.
Ce chaos contradictoire dans la classe ouvrière, alimenté encore par la scission syndicale qui, si sur le plan de l'usine n’a apporté aucun changement, sur le plan de la lecture des journaux les ouvriers se demandent où se font ces prétendues adhésions spontanées et massives à l'une ou à l'autre Centrale syndicale.
Nous assistons réellement, en France, à une brisure assez nette entre les dirigeants PCF ou SFIO et la grande majorité des ouvriers. Cette brisure n'est pas le fait d'une prise de conscience, elle est le résultat d'une lassitude de trois années de promesses et d'action à objectif illusoire comme "arrêter la course salaire -prix."
Quand, pendant cette grève, nous avons assisté et avons vu la rudesse d'attitude des diverses tendances directoriales de la CGT, quand, après la grève, nous voyons des journaux tel "Combat", des ministres tel D. Mayer, conclure qu'il n'y a ni vainqueur ni vaincu, pourquoi alors faut-il voir des Fédérations entières (instituteurs ou métaux) quémander, telle une charité, une indemnisation des jours de grève.
Le gouvernement a beau jeu d’allouer 750 Frs à tout gréviste, les dirigeants syndicaux aussi, en présentant ces misérables deniers comme le résultat de leur action personnelle puisque la grève n'avait pu rien donner.
La classe ouvrière a perdu la grève, pas tellement en fonction de la politisation que les staliniens ont voulu lui donner mais parce que cette arme s'inscrit dans la panoplie de la bourgeoisie.
Les ouvriers ne le sentent pas encore mais du moins il ne faut plus leur parler de grève actuellement ; et le PCF, dans son bulletin militaire ultime édité par le Comité central de grève, peut toujours parler de grève en vue de nouvelles luttes à venir. Si des luttes à venir doivent arriver dans les conditions actuelles de la classe ouvrière, ces luttes seraient meurtrières surtout par la confusion qui règnerait dans la classe ouvrière. Mais là encore, le problème n’est plus du ressort de la participation ou non des travailleurs.
Les sabotages "spontanés" remplaceront les troupes défaillantes. Pour sauver "la liberté", des mesures gouvernementales répressives seront prises qui réduiront cette liberté "démocratique".
Cette situation d'attentat et de répression est celle adoptée par la Résistance et les nazis pour augmenter et durcir leur troupe, de part et d’autre ; et, comme la situation internationale influera encore plus sur chaque situation nationale, alors le chaos s'étendra et se développera dans la classe ouvrière, permettant à la bourgeoisie et aux États de mobiliser leurs partisans, car la nouvelle idéologie de la 3ème guerre mondiale aura éliminé toute velléité d’indépendance de la classe ouvrière.
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La grève est passée par là, semant le désarroi et la lassitude dans les rangs ouvriers ; mais, les infatigables trotskistes - gréviculteurs et paranoïaques de la révolution laquelle, pour eux, est toujours là où des antagonismes impérialistes se jouent et s’expriment -, nos infatigables trotskystes, en des réunions de masses groupant le tiers de leur effectif nominal, au travers de leur organe "La Vérité" qui doit surement être atteinte de strabisme, encore une fois nos infatigables trotskistes présentent cette grève comme un 1905, une sorte de répétition générale de vastes mouvements ouvriers. Ils ont découvert, dans les collectes que les syndicats effectuaient dans les campagnes, l'ossature du futur Ministère du Ravitaillement, du non moins futur Gouvernement ouvrier et paysan.
Ils pensent cependant avoir une récompense. Les mots d’ordre que depuis trois ans ils jettent à profusion sur le marché ouvrier, sont repris par leur frères ennemis, les staliniens. Mais ceux qui semblent en retirer les bénéfices, c’est le PCF et non le PCI.
Pourtant, les trotskistes qui présentaient d’une part la direction PCF comme contre-révolutionnaire et leurs mots d’ordre comme les étapes les plus progressives vers la Révolution, ces trotskistes seraient bien embarrassés d'expliquer la contradiction qui résulte d'une alliance d'un organe traitre et de mot d’ordre de classe. Nous savons déjà, depuis 3 ans, que "les masses staliniennes obligent les dirigeants staliniens à cette politique", prétendent les trotskystes, alors pourquoi hésiter ; que ces derniers entrent dans les rangs PCF pour grossir le flot des mécontents. Si la base du PCF peut obliger les dirigeants, à plus forte raison pourra-t-elle les renverser avec les trotskystes en son sein. Mais là encore l'opposition base-dirigeants, dans le PCF, est le fait d'une ivresse qui n'a même pas sa source dans une victoire quelconque du trotskisme.
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Et maintenant, après cet aperçu qui semble découler d’un pessimisme, il y a lieu de nous expliquer.
Il n'y a pas, dans toute l'histoire du mouvement ouvrier, une période aussi dépourvue de perspectives révolutionnaires que celle que nous traversons. Ceci n'est pas l'effet d’un pessimisme mais uniquement de l'analyse réelle et consciente de la situation qui a préludé en 1933 et qui dure.
Quand, au cours de la guerre 1939-45, une éclaircie s'est faite jour, nous avons été les premiers à essayer, non seulement d'alerter les ouvriers en France mais aussi de prendre nos responsabilités dans la lutte. Nous n'avons rencontré aucun écho parce que l'éclaircie fut rapide et brève, elle a surpris les ouvriers dans le monde ; et, quand ceux-ci ont essayé de prendre conscience, la situation était déjà ressaisie par les impérialismes en guerre.
Nous avons reconnu, à ce moment-là, que, si la conscience de classe ne précédait pas ou si elle ne s'exprimait pas si une situation semblable se renouvelait, le cours de la guerre, avec ou sans trêve, continuerait.
Après l'éclaircie italienne, la défaite allemande survint ; mais il n'y eut absolument rien du coté ouvrier.
À quoi attribuer ce silence, cette absence ? Nous avons cherché les causes plutôt que de proclamer, comme certains, la Révolution en Grèce, aux Indes, en Indochine et à Madagascar ; et faire de Abd-El-Krim un martyr révolutionnaire. Nous nous sommes refusés à voir dans le chauvinisme des masses, au lendemain de la guerre, une possibilité révolutionnaire. Nous avons dénoncé l'hystérie collective, de même nature que les atrocités nazies. Nous avons surtout lutté pour enlever aux masses, et devant nos faibles forces, à des militants, les illusions de la lutte syndicale et de ses possibilités révolutionnaires.
Nous avons participé à toutes les luttes où des ouvriers étaient engagés, non comme de vulgaires adjudants mais en dénonçant le caractère impérialiste de ces luttes. Nous avons été des empêcheurs de tourner en rond, des trouble-fêtes, car, forts de l'expérience révolutionnaire, nous savions que celle-ci n'est pas le fruit du Saint-Esprit mais le résultat d'un travail lent et ingrat de propagande plus que d'activisme. Et aujourd’hui encore, nous continuons dans cette voie car nous n'avons pas besoin de crier que la révolution est pour demain pour continuer notre travail, dont l'efficience est condition de la révolution.
D'aucuns ont préféré les solutions faciles du PCF ou l'activisme en vase-clos du PCI, d'autres se sont retirés dans la marxologie ou l'anti-marxisme psycho-pathologique.
Face à ces hommes, à ces militants déroutés, désaxés, reflétant en eux la même déroute de la classe ouvrière, nous proclamons que les pessimistes sont ceux qui ne peuvent supporter une période de reflux du mouvement ouvrier et tombent obligatoirement dans l’opportunisme.
Nous leur disons encore qu’une situation, quelle qu'elle soit, ne s'oriente pas par un afflux de solutions organisationnelles où se retrouvent toujours les mêmes loups, mais par une propagande et un travail idéologique. La révolution se sent et se comprend, elle n'est pas un jeu plus agrandi du colin-maillard.
Si la situation est noire, il faut le dire au prolétariat car, alors, il comprendra les tâches qui se présentent à lui. Il ne faut pas, de peur de l’effrayer, lui présenter une situation rose et, de peur de le voir aller ailleurs, lui présenter des actions qui l'y conduisent.
On ne triche pas avec la classe ouvrière et avec la révolution, car ceci se solde toujours par une victoire de la bourgeoisie.
***
Et maintenant que la grève a par là, que faut-il faire ? Dans une situation désastreuse pour la classe ouvrière, entrainant celle-ci vers l'acceptation idéologique et la collaboration dans la 3ème guerre impérialiste, l’avant-garde ne peut que lutter contre le courant dans la classe ouvrière, même si cette lutte réduit à la plus simple expression l'influence qu'elle peut avoir momentanément sur classe ouvrière ; car, si les révolutionnaires essayaient de la suivre, cela équivaudrait à l'abandon de toute pensée révolutionnaire et à l'impossibilité du socialisme.
Il faut parler à la classe ouvrière pour lui faire comprendre la situation et lui montrer ce à quoi les impérialismes l’on réduit. Nous ne pouvons plus espérer qu'au travers d’un mouvement quelconque, "spontanément" organisé, nous puissions arriver à propager la pensée révolutionnaire, car les ouvriers ont de plus en plus tendance à s'obnubiler sur le but immédiat de la lutte et, devant son échec, crier à la trahison contre toute tentative de critique des buts et de la nature de la lutte, par ceux-là même qui y ont participé avec leur tête et leur corps.
La classe ouvrière a besoin essentiellement d’un réapprentissage de la pensée révolutionnaire. A l’avant-garde de la faire avec le prolétariat.
Sadi
Malgré les grandes difficultés de la vie ouvrière, le problème de la scission syndicale en 2 fractions CGT n'échappe pas à la vie de la classe ouvrière.
La raison peut nous en être donnée par le fait que cette scission suit de peu de temps un vaste mouvement gréviste. Bien que nous soyons d'accord pour reconnaître que ces grèves ne sont pas la manifestation directe de la classe ouvrière, qui rentre en lice contre l'État-patron, chien de garde du capitalisme. Bien que ces grèves servent uniquement le capitalisme russe, par le truchement du PCF luttant contre les intérêts du bloc occidental (plan Marshall), la classe ouvrière devait néanmoins suivre les évènements dans le seul but d'obtenir sa ration de famine. C'est sur le besoin du salaire journalier, sur ces manifestations du ventre que devait s'appuyer les fractions antagonistes, dans la CGT, pour ou contre le travail.
Prenant conscience du besoin de la classe ouvrière, les dirigeants minoritaires devaient s'affirmer et pouvoir parler en défenseurs des intérêts immédiats des travailleurs.
Ainsi les manœuvriers de la "troisième force" profitèrent de l’occasion pour se dégager au moment favorable, essayant de porter au maximum leurs coups contre les majoritaires.
Nous laisserons aux éternels rêveurs le soin de crier à la trahison des minoritaires et à l'incapacité des bureaucrates staliniens, parce qu'en fait, pour ceux qui raisonnent en marxistes, les phénomènes subjectifs n'expliquent rien. Il n'y a pas de trahison en soi. Il n'y a de trahison que pour autant qu'il y a insuffisance de programme, ou plutôt de théorie contenue dans ce programme, dans ce sens lorsqu'il y a insuffisance de délimitation dans les barrières de classe.
Nous nous attacherons à faire remarquer au lecteur que minoritaire, et majoritaire s’inspirent, dans leur fondement théorique, du même programme et qu'il se traduit, dans la pratique, par une super-démagogie de la défense du salariat dans le cadre bien fourni du régime capitaliste ; en fait, cette illusoire et nominale augmentation de salaire, se traduisant toujours par une hausse constante des prix, diminue chaque jour le pouvoir d’achat des masses en renforçant le régime capitaliste.
En suivant l'évolution du mouvement syndical dans le mouvement ouvrier lui-même, l'on s’aperçoit très facilement de la tendance à l'opportunisme que le syndicat et les luttes économiques engendrent dans le sein du mouvement ouvrier : les partis socialistes d’Europe, s’appuyant sur les luttes syndicales dans le but d’aiguiser "la lutte des classes", au lieu de dépasser le stade du syndicalisme et d'apporter la politisation des masses dans la lutte contre la guerre (phase permanente du capitalisme), les partis socialistes se trouvent, au contraire, après plusieurs déclarations subjectives contre la guerre, entraînés objectivement dans la guerre 1914-1918.
Il a fallu toute l’autorité d'un Lénine pour combattre la tendance économique qui rongeait la social-démocratie et pour orienter toute sa tactique politique contre la guerre - résultat inéluctable des marchandages capitalistes (voir : Que faire ? de Lénine).
Après le recul de l’histoire tenant compte de la période ascendante du capitalisme, on est en droit de déclarer aujourd’hui que la lutte de classe ne se manifeste qu'au travers des luttes politiques et non syndicales comme le prétendaient les anarchistes.
Nous avons également contesté qu'en Allemagne, au moment de la montée révolutionnaire, les syndicats sont entrés en lutte directement contre un prolétariat s’affirmant en tant que classe indépendante (Cf. La maladie infantile... de Lénine).
Comme la lutte syndicale ne contient pas, en tant que lutte économique, un devenir historique - c'est-à-dire la possibilité de déterminer la volonté consciente du prolétariat de renverser le régime -, il est très concevable que, dès sa formation en 1924 en France, la CGT devenait un outil dans les mains du PC qui considérait cette centrale syndicale comme un réservoir d'énergie au service de l'URSS.
Son évolution suivra donc celle du PC qui, lui-même, alignera sa politique sur l'URSS. Ce sont, en fait, toutes les erreurs et insuffisances des 4 premiers congrès de l’IC qui nous ont conduit à l'histoire de nos jours.
Pendant ce temps, la vieille CGT, avec un Jouhaux à sa tête, continuera à prêcher le chauvinisme, comme pendant toute la durée de la guerre 1914-18.
Aussi, l'unité syndicale, défendue par les derniers congrès de l'IC, devenait un fait accompli en 1934. La CGTU fusionnait avec la vielle CGT et nous donnera plus tard la grande Centrale syndicale que nous connaissons après les grèves de 1936.
La politique du Front populaire en France, soutenue par la CGT, était le reflet d'une situation internationale par rapport à laquelle, très provisoirement, l'homogénéité de la CGT pouvait s'affirmer. À ce moment, les intérêts convergents des 2 puissances impérialistes mondiales, la Russie et l'Amérique, se dressaient contre la puissance unifiée de l'Axe, entraînant avec eux les puissances économiques secondaires, en même temps que les idéologies ouvrières.
Se préparant physiquement en Espagne, ce cours devait amener à la guerre de 1939. Ce n'est que la diplomatie du Kremlin, dictée par une faiblesse relative face à l’Amérique, qui obligea l'URSS à signer le pacte Hitler-Staline.
Depuis cette date, la trêve du Front populaire se trouve rompue et les militants du PC mis dans l’illégalité ; de ce fait, les socialistes deviennent les maitres de la CGT, mais en même temps les minoritaires du lendemain.
La guerre Allemagne-URSS changeait la face des choses et devait faire des militants staliniens les plus acharnés "bouffeurs de boches", en même temps qu'elle préparait les cadres qui feront la résurrection de la CGT après la super-grève nationale de la "Libération bourgeoise".
Nous ne parlerons pas ici de la tendance Belin et consort qui suivit la politique de Vichy alors que la CGT devait disparaître pour renaître sous une forme corporatiste. Dans les faits, ici comme ailleurs, le syndicalisme se place à la queue des forces politiques en présence pour introduire les ouvriers dans l’arène politique des fractions de la bourgeoisie.
La récente conférence de Belgrade et les événements internationaux et coloniaux devaient également avoir leurs répercussions sur le plan des syndicats, État dans l'État de la bourgeoisie, ainsi avons-nous connu les récentes grèves Molotov (échec au plan Marshall).
Par contre, la fraction minoritaire de la CGT soutenait l'orientation américaine et devait inévitablement rompre avec la direction majoritaire qui était prisonnière du bloc russe ; il est important de souligner qu'une fois de plus et avec une précision mathématique, le syndicat minoritaire s’est aligné sur la politique américaine malgré les déclarations, toutes verbales, d’une troisième force indépendante.
Nous avons, quant à nous, affirmé et nous le répétons : il n'y a qu’une force au monde capable de sortir l’humanité du tombeau où le capitalisme l’entraîne ; cette seule force, c’est l’action consciente de la classe ouvrière, c’est le chemin tracé par les Lénine, les Luxemburg, les Zinoviev, les Kamenev.
Dans la situation présente, les trotskistes, les anarchistes et tout autre groupe syndical ont couramment pris l'habitude de pleurnicher sur le devenir historique du prolétariat ; et répètent à satiété que le prolétariat est toujours trahi, toujours battu et qu'il se trouve devant une difficulté historique. Aussi, n'en continuent-ils pas moins à dépenser leur activisme outrancier, sans comprendre la situation nouvelle qui s’est créé depuis l’époque où ils ont tiré les bases programmatiques de leur action.
Ni les anarchistes ni les trotskistes ne poseront la question, à savoir si nous sommes toujours dans la phase d’un capitalisme ascendant, ou bien si, au contraire, nous sommes dans la phase décadente du régime capitaliste ; ni les uns ni les autres ne se posent la question, à savoir si les syndicats sont des organismes de la classe ouvrière ou des organismes de la bourgeoisie. Le problème est d'autant plus important que nous sommes au tournant de l'histoire où la perspective de la guerre apparaît clair comme le jour et où le prolétariat se trouve engagé par son simple bulletin d’adhésion au syndicalisme.
La CGT minoritaire lutte avec l'Amérique contre le bloc russe ; la CGT majoritaire lutte contre l’Amérique ; les responsables de la guerre, ce sont tous ceux qui admettent un bloc contre un autre, y compris le programme transitoire des trotskistes et l'échelle mobile des anarchistes.
Le prolétariat n’a pas de choix à faire pour s'incorporer dans des organismes syndicaux, seul soutien actif de la bourgeoisie décadente, ce que cette dernière lui jette dans les jambes afin de mieux fourvoyer la conscience de classe ouvrière prenant naissance des contradictions d'un régime ignoble.
Il n'y a plus d’organisme unitaire de la classe dans le domaine économique ; ceux qui posent problème au prolétariat, les minoritaires CGT ou les majoritaires CGT, lui posent un faux problème. Les luttes économiques sont sans issue dans la période décadente du capitalisme.
Tous ceux qui prétendent garantir le pouvoir d’achat des travailleurs par une prétendue échelle des salaires, quand la monnaie en tant que telle n'a plus de valeur réelle, s'inscrivent dans le camp des ennemis du prolétariat, parce qu'ils entravent le processus de prise de conscience historique de la classe ouvrière ; le capitalisme ne peut plus rien donner, il faut le détruire.
En refusant de se laisser embrigader dans des organismes syndicaux et, de ce fait, contre-révolutionnaire, les ouvriers œuvreront, par cette action, en une position révolutionnaire.
GOUPIL
Il est devenu chose courante d'accuser les partis politiques adverses d'être antinationaux. Plus que tout autre, les staliniens ont contribué à populariser cette façon de voir. Leur cheval de bataille n'est-il pas depuis longtemps la défense de la nation et de la patrie qui, ajoutent-ils, se confondent avec la classe ouvrière, cellule vivante et élément fondamental de la nation ? Aussi, dans leur lutte contre les autres partis politiques, l'accusation la plus terrible lancée contre eux est d’être des partis anti-nationaux, à la solde de l’étranger. Hier, c’est sous le terme de “Munichois”, Goblentz, agent de Hitler, que les staliniens combattaient leurs adversaires ; aujourd’hui c'est sous la bannière de la lutte contre le parti américain qu'ils mènent leurs campagnes. En retour c’est sous la dénonciation d’être un parti russe, une cinquième colonne, que les autres combattent le parti stalinien.
Qu’y a a-t-il d'exact dans ces accusations réciproques ? Nous verrons cela plus loin. Mais ce qui nous apparaît plus important à souligner, c’est que la lutte se fait sur le terrain : qui défend les intérêts nationaux de la France et qui n’est que l'agent de l'étranger.
Nulle part ailleurs la destruction de la conscience de classe des ouvriers n'apparait avec autant d’évidence tragique que dans le fait qu'ils prennent fait et cause dans ce débat où ils déversent toute leur activité, toute leur combativité et toute la passion dont ils sont capables. En combattant et en se divisant sur ce terrain, du choix du plus authentique défenseur des intérêts de la nation, au lieu de se situer sur le terrain du dilemme historique : capitalisme-socialisme, qui dépasse le cadre de la nation, les ouvriers manifestent leur intégration politique dans le régime capitaliste et leur disparition en tant que classe historique aux objectifs révolutionnaires propres.
À quel point cette mentalité nationaliste bourgeoisie domine aujourd’hui les cerveaux, nous en voyons la preuve dans la manière de penser et de s’exprimer des militants ouvriers et des groupements qui se disent de l’avant-garde.
Pour les trotskistes, le problème est évidemment très compliqué et difficile du fait qu'ils considèrent la Russie comme étant toujours un système social fondé par la Révolution prolétarienne d'octobre 1917, partant une société transitoire fondamentalement anticapitaliste. Le régime politique qui existe en Russie n'étant, pour eux, qu'une excroissance bureaucratique, une dégénérescence, il ne saurait être confondu avec le régime capitaliste existant dans le reste du monde. Les partis staliniens, de leur côté, représenteraient les intérêts de la bureaucratie dirigeante russe. Aussi, les positions nationalistes des partis staliniens apparaissent aux trotskistes comme des erreurs politiques ou des manœuvres, mais sont étrangères, quant au fond, à leur vraie nature. Tôt ou tard, les staliniens seront forcés de les abandonner et de se cantonner uniquement dans la défense de l'État russe.
Arrivés à ce point de leur raisonnement, les trotskistes qui prétendent également défendre, sinon la superstructure politique stalinienne du moins la "structure socialiste" de la Russie, se trouvent en communauté d'intérêt avec les PC à qui ils offrent logiquement des fronts uniques pour la "défense de l’URSS" menacée par le capitalisme international. Les trotskistes reprochent donc avec d'autant plus de violence au PCF sa politique nationaliste et de faire "le jeu" du capitalisme mondial et français, qu'ils considèrent précisément le stalinisme comme un parti anti-capitaliste et anti-nationaliste.
Les anarchistes, eux, prennent exactement le contre-pied des positions trotskistes. C'est l’envers de la médaille. Si les trotskistes tendent vers une action commune avec les PC, parce que ces derniers seraient par définition adversaires de la bourgeoisie nationale, les anarchistes ne veulent pas entendre parler d’action commune avec les staliniens précisément parce que ceux-ci représentent le "bolchévisme russe" qui, pour les anarchistes, est synonyme de "l'éternelle trahison"[1].
"L'internationaliste", organe du groupe FFGC, ne se distingue pas par une pensée originale. Il écrit en effet : "Pour caractériser succinctement les différents partis communistes, nous pourrions dire : ce sont les 5èmes colonnes de l’impérialisme russe dans le camp ennemi.[2]". La trivialité d'une telle caractérisation ne se distingue vraiment en rien des journaux les plus obtus comme "L'époque" ou des discours de De Gaulle.
En quoi précisément les partis staliniens seraient-ils la cinquième colonne russe ? Parce qu'ils défendraient une orientation visant l’incorporation de la France dans le bloc oriental ? Mais, avec autant de raison, on pourrait taxer de cinquième colonne tous les autres partis qui préconisent l’incorporation de la France dans le bloc occidental, c'est-à-dire le bloc américain. Ainsi, on aboutira à faire disparaître la bourgeoisie proprement nationale qui, dans son entier, se serait volatilisée en ne laissant à sa place que deux cinquième colonnes de l'étranger.
Toute cette phraséologie sur la cinquième colonne peut servir d'excellente matière de bourrage de crâne pour les masses, mais ne permet en rien de comprendre la géographie politique, ni d'expliquer les luttes politiques qui se déroulent aussi bien en France que dans tous les pays du monde.
Une cinquième colonne signifie un groupement d'hommes vendus à un impérialisme étranger et agissant comme des mercenaires, uniquement pour l'intérêt de cet impérialisme. Mais, c'est une stupidité de parler de cinquième colonne là où il s'agit de millions d’individus et de pays entiers. De Franco soutenu par l’Allemagne et l’Italie, au gouvernement républicain de Azaña, qui était "l'agent de l'étranger ?" C'est là une question qui n’a pas de sens et que ne peuvent se poser sérieusement que des vieilles filles dans leurs commérages "politiques".
Vichy et Laval étaient sans conteste aussi bons patriotes et défenseurs de l'intérêt de la bourgeoisie française que Paul Raynaud et De Gaulle. Dimitrov est-il moins bon patriote bulgare que Petkov qu'il vient de faire exécuter. Qui de Tito ou de Mikhailovitch constitue la cinquième colonne en Yougoslavie ? C'est là une façon de raisonner aussi vulgaire que ridicule. Thorez et le parti stalinien n’ont cessé d’être des défenseurs de l'intérêt national français parce qu’ils sont contre la politique pro-américaine du gouvernement, que ce dernier n'est devenu l'agent américain que parce qu'il accepte le plan Marshall.
Il n’y a que des esprits bornés, imprégnés d'un nationalisme refoulé, pour maintenir une distinction entre partis politiques nationaux et antinationaux. La bourgeoisie a depuis longtemps, sous la pression de l'évolution, dépassé cette conception étroite de la défense de ses intérêts uniquement limitée au cadre géographique de ses frontières. La défense de l'intérêt national, dans l'époque de l'impérialisme, ne peut se faire que dans un cadre élargi de bloc impérialiste. Ce n'est pas en tant que cinquième colonne, en tant qu'agent de l'étranger, mais en fonction de ses intérêts immédiats ou lointains bien compris qu'une bourgeoisie nationale opte et adhère à un des blocs mondiaux qui se constituent. C'est autour de ce choix pour l’un ou l’autre bloc que se font la division et la lutte interne au sein de la bourgeoisie ; mais c'est toujours en partant d’un fond et d’un but commun : l’intérêt national, l’intérêt de la bourgeoisie nationale.
Il faut réapprendre aux ouvriers cette vérité première qu'il n'y a pas et ne peut y avoir d'anti-national que l'internationalisme du prolétariat luttant pour la révolution sociale mondiale.
Par contre, tous les bavardages sur partis staliniens = partis anti-nationaux et cinquième colonne, si ils n'expliquent rien quant à l’attitude de ces partis, contribuent par ailleurs à entretenir la confusion et à maintenir - peut-être sans le vouloir - les ouvriers dans une atmosphère de nationalisme.
Il est temps que les groupes qui se disent révolutionnaires en prennent conscience et en finissent.
Marco
Staline sauvé de l’inflation
Les serpents muent la saison chaude venue. Le rouble, lui, fait peau neuve en décembre. Stabilisé en 1924, dévalué en 1935, le voici maintenant revalorisé.
Présentée comme consécutive aux lourdes dépenses causées par la guerre, à l'émission par les nazis de force fausse-monnaie, cette mesure vient, en fait, pallier aux difficultés rencontrées en cours d'exécution du quatrième plan quinquennal, plan qu'une propagande orchestrée s'efforce déjà, air connu, de réduire à quatre ans.
Une fois de plus, la classe ouvrière est la première atteinte. En effet, les derniers ukases supprimant le rationnement alignent du même coup certains prix essentiels (lait, œufs, fruits, thé) à ceux du marché noir officiel. Sans doute, le prix du blé sera diminué de 12%, mais 1 kilo de pain n'équivaut-il pas en brut à une heure de travail stakhanovisé ? D'autre part, la ponction considérable opérée sur l'ensemble de la masse monétaire s’accompagne de décrets pris aux fins de convertir et consolider les emprunts émis lors des trois quinquennats passés. Cela, assure-t-on, pour frapper les spéculateurs. Mais l’épargne patriotique, constitué dans l'enthousiasme obligatoire, est rognée d'au moins 33% de son montant. Elle sera, il est vrai, fondée sur une monnaie saine, jusqu'à la prochaine opération de sauvetage ou renforcement du rouble. En attendant et de toute façon, l'ouvrier en Russie voit s’amenuiser encore un standard de vie minimum.
Cependant, rafle des billets en circulation et conversion des obligations semblent devoir atteindre plus particulièrement le paysannat. Aussi bien les mesures prises l'ont été après les derniers engrangements de céréales et coton dans les silos d'État, mais avant les emblavures de fin d'hiver. L'un de leur but parait être de remédier à la crise que connaît actuellement l'agriculture collectivisée. Des kolkhozes manquent de tracteurs, certes, mais aussi ils sont abandonnés lentement pour l'exploitation plus lucrative de lopins, voire de terres privées. Il faut donc organiser le retour aux kolkhozes des terres lui ayant échappé de par "initiative individuelle". Il faut "dékoulakiser". Mais, alors que la dévaluation de 1933 venait après la dékoulakisation, c'est au processus inverse que nous assistons aujourd’hui. Il appert probablement aux gouvernants russes que le dessert peut se prendre dès avant les plats de résistance, l'emploi de la contrainte, de la déportation. Quant aux "spéculateurs", aux détenteurs de "profits illicites", c'est-à-dire les millionnaires de village et les bureaucrates concessionnaires, ils peuvent continuer leur jeu fructueux. Bien sûr, leurs liquidités se trouvent amputées des deux tiers, mais il n'est profit sans risques. Et les notables ne sauraient décemment se plaindre, les prix du vin, de la vodka et autres produits de luxe restent inchangés.
Ces prix, tous les prix furent triplés l'an dernier ; pour les privilégiés ils ne font que subir, à nouveau, une hausse de même ordre. A part ça, tout va bien.
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Ainsi, des cataclysmes naturels, tels les dévastations occasionnées par les opérations militaires et la sécheresse de l'été passé, sont venus stimuler de leurs séquelles la nécessité de remplacement et élargissement du capital fixe (usure du matériel, ouverture de nouveaux marchés etc.). C'est dans cette situation que Marx situait la base matérielle des crises périodiques se répétant à intervalles décennaux. La dévalorisation du rouble, manifestation crue du caractère capitaliste de l'État stalinien, est un symptôme éclatant en même temps que le fruit des contradictions économiques dudit État. En les analysant, nous retrouverions les prémisses, désormais classiques, de ces crises périodiques : anarchie de la production confiée soit à des bureaucrates incapables, soit à des techniciens prévaricateurs ; rupture d'équilibre de la proportionnalité entre les différents éléments du capital social (dans le secteur surtout des objets de consommation) ; enfin la limitation du marché suivant celles du pouvoir d’achats conférés par les salaires ouvriers. Mais l'étendue restreinte de cette étude en réserve le soin à une autre occasion.
Cependant, les effets de la revalorisation du rouble ne seront pas seulement ressentis à l’intérieur de la Russie. L'aveu de défaite qu’elle constitue dans le domaine de la préparation à la 3ème guerre impérialiste a été soigneusement enregistré à Washington. Les américains durcissent leur attitude dans les conférences internationales (ONU, Londres) et resserrent leur étau stratégique enserrant leur prochain adversaire militaire (aide intérimaire, concours de plus en plus intensif accordé à Tchang-Kaï-Chek ). Et la Russie, pour renforcer des positions menacées, pour conserver sa fraction d'héritage du nazisme, se voit dans l'obligation d'exporter une part plus grande de sa production. Si minime que soit cette part en chiffres absolus, elle n'en pèse pas moins sur une infrastructure non relevée encore de l'effondrement de 1940-42. Pour se procurer l'outillage qui lui manque, la Russie exporte en Grande Bretagne son blé, aux États-Unis des matières premières indispensables, au premier rang desquelles les métaux rares nécessaires à la fabrication d'alliages spéciaux (tungstène, manganèse, vanadium, etc..). Nul doute que ces métaux lui reviennent sous forme de bombes et autres projectiles. Pour maintenir son sex-appeal économique vis-à-vis des pays centre-européens, Moscou doit, là aussi, exporter des matières indispensables à son propre relèvement. Quelques jours avant de dévaloriser, Moscou s'engageait à absorber 60% des exportations tchécoslovaques. Un peu partout dans les territoires encore occupés (Roumanie Allemagne Hongrie, Corée) ou non (Bulgarie, Finlande, Pologne), les Russes sont conduits à abandonner un nombre sans cesse plus grand d'avantages lointains (ainsi, la part de réparations à verser immédiatement augmente tandis que le montant global des réparations exigées diminue : pour l'Allemagne, Molotov doit fixer un chiffre etc.). Et Moscou n'a d'autre ressource maintenant que de raffermir sa bureaucratie chez ses satellites, en cassant les reins aux bourgeois indigènes ; puis, retirant ses troupes, la laisser se démerder seule (Bulgarie : le départ des troupes russes est précédé de la liquidation des bourgeois opposants et d’embrassades Dimitrov-Tito. La défaite économique, marquée par la revalorisation, ne manquera pas d'amener un durcissement encore accru de la politique russe dans les Balkans (expulsion des derniers capitalistes étrangers dans les pétroles roumains, centre–Europe et Allemagne – les dirigeants démocrates chrétiens sont saquée par les autorités russes).
Pour en terminer, on se souviendra que les nouveaux roubles seront de format considérablement agrandi. Ils pourront donc ainsi servir de mouchoir de poche. Qui sait ? Et l’hiver russe est si froid !
Un nouveau train de hausse est présenté à l’Assemblée nationale, avant même la hausse des salaires envisagée pour le courant de janvier.
Ce nouveau train de hausse est le deuxième en l'espace d'un mois.
Pourquoi les staliniens s'opposent à la fois à la hausse des prix et à la hausse des impôts sur la classe paysanne, la moins touchée par la dépression économique actuelle ?
Nous pensons que réduire la masse d'impôts engloutie par l'État et maintenir les subventions qui permettent aux prix de ne pas s'élever, cela crée une situation économique catastrophique pour le gouvernement et met le restant des dollars de l'aide Marshall dans un gouffre où ils seront vite absorbés. Manoeuvre classique qui, en partie, a réussi, car personne à l’Assemblée nationale ne veut s'aliéner la sympathie paysanne.
Le gouvernement Schumann pourtant doit opérer une saignée dans le bas de laine paysan pour que l'État bourgeois vivote encore, car la classe ouvrière est arrivée à ce degré de famine qu'il est difficile d'en extraire encore grand-chose. De cette nouvelle mesure économique, le prolétariat se voit encore rogner son pouvoir d'achat. Cela ne gêne personne à l'Assemblée où la bataille se joue entre les partisans du bloc impérialiste russe et ceux du bloc impérialiste américain.
G. Cousin.
Quelles sont les conceptions fondamentales de Marx sur les rapports économiques et sociaux essentiels ? On a eu très souvent le tort de considérer l'œuvre de Marx sous deux aspects dans le temps : avant et après le “Manifeste Communiste” (1848).
Si, dans la réalité, il y a une profonde évolution de la thèse de Marx sur Épicure et Démocrite à ses dernières œuvres se rattachant au "Capital" et à ses théories économiques, il n'en reste pas moins vrai qu'il y a une continuité presque absolue entre son œuvre philosophique et son œuvre économique. La méthode qui sert à Marx est la même, l'esprit dans lequel il l'entreprend et même les grandes idées maîtresses qui président à toute l’œuvre de sa vie, on peut dire que Marx les a eues avant 1848.
Si nous en croyons, en effet, les éditeurs allemands et français des Notes de Marx sur "Économie politique et Philosophie", ces Notes auraient été rédigées durant l’année 1844, de février à août.
Or, dans ces notes - qui n'ont été publiées qu'en 1931 - est contenue à l'état d'abstraction et de synthèse (dans le sens marxiste), toute la pensée de Marx qu'il ne fera que développer et étayer pendant le reste de sa vie ; et sa vie sera trop courte pour lui permettre de mettre le point final à l'œuvre gigantesque.
Jamais personne ne pourra mettre le point final à l'œuvre de Marx, car c'est le mouvement vers le socialisme qui pousse les communistes à étudier l'interaction des différents phénomènes de la société, dans tous les domaines de la connaissance humaine, et que ces domaines ne font que s'étendre à l’infini. Les prétentieux qui pensent terminer une œuvre alors que Marx, lui-même, n'a pu, génie et travailleur gigantesque, que tracer une large esquisse de la pensée socialiste, ne sont pas des marxistes et des révolutionnaires. Chacun contribue, dans la mesure de ses forces et de ses possibilités propres, à approfondir la pensée socialiste, contribuant ainsi à l'effort du prolétariat vers la révolution communiste.
On doit se repencher sur les enseignements du passé et essayer d’en tirer ce qui est encore valable, pour comprendre notre société actuelle. L'œuvre de Marx est pour cela inépuisable et on continuera, après la révolution à se pencher sur son œuvre et sa pensée.
Un problème central nous intéresse dès que nous voulons caractériser l'époque que nous vivons. Certains disent que la société actuelle, du moins dans certains pays, évolue vers le socialisme ; d’autres pensent que la société va vers la barbarie au travers de la venue au pouvoir d'une nouvelle classe sociale : la bureaucratie. Dans ces conditions, réexaminer les rapports de production et les rapports sociaux afin de démêler tout ce fatras idéologique était nécessaire. Rapports de production, rapports sociaux fondamentaux, caractères principaux de ces rapports, leur évolution historiques jusqu'à nos jours, cette étude doit nous permettre de mieux asseoir notre ligne de conduite dans le chaos formidable dans lequel la guerre capitaliste nous plonge.
Nous avons à. réexaminer l’ensemble de ces problèmes et confronter nos idées.
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Marx a passé la majeure partie de sa vie et de son œuvre à tenter d'interpréter les caractéristiques fondamentales de la propriété privée capitaliste et de la différence entre les modes de productions antérieurs et le mode capitaliste de production. Ses conceptions fondamentales sur les rapports économiques et sociaux essentiels sont déjà contenues à l'état de schéma dans "Économie Politique et Philosophie". Le développement de ces idées maîtresses ne se trouvent que par la suite, dans les derniers tomes du "Capital", rédigés par Engels d'après des notes de Marx, mais que Marx lui-même n'a jamais eu le temps de présenter sous forme achevée. C'est donc d'après de simples notes jetées sur le papier par Marx, d'après les réflexions qu'il pouvait faire sur les différents problèmes que lui suscitaient ses études critiques sur l'économie politique, de Quesnay à Ricardo et de Ricardo à Robertus, et dont le plan du "Capital" fait partie, travail colossal entrepris par Marx et dont le premier tome du "Capital" est la seule partie achevée ; toutes ces notes contiennent, non pas un système économique et philosophique, non pas l’aboutissement et la fin d’une pensée, la pensée socialiste, mais bien au contraire n'en constituent qu'une étincelle devant déterminer un incendie, depuis un siècle le feu ne faisant, pour ainsi dire, que couver sous la cendre. Nous jugerons d'autant plus du pouvoir incendiaire de l'étincelle de la pensée marxiste de Marx quand nous projetterons la lumière de la critique de l'économie politique marxiste, opérée sur un capitalisme naissant, sur notre société capitaliste décadente. C'est seulement avec cette guerre de 1939-45, c'est-à-dire presque un demi-siècle après la naissance de la scission fondamentale entre la voie réformiste et la voie révolutionnaire dans le mouvement socialiste, que le courant révolutionnaire arrive à tirer les ultimes conséquences de la scission opérée dans le mouvement socialiste ; et, s'il peut en tirer ces conséquences, c'est avec la méthode marxiste et la plus grande partie des matériaux fournis par Marx lui-même sur l'étude des rapports sociaux et économiques fondamentaux du système capitaliste. Aujourd’hui, la scission entre les deux voies prises par des courants se réclamant du socialisme s'opère d’une façon quasi obligatoire ; si elle n'avait pas existé antérieurement il aurait fallu la créer, la conséquence ultime du courant réformiste étant entièrement réalisée dans les faits, c'est-à-dire dans le soutien et la perpétuation du régime capitaliste, alors que l'heure de sa fin a sonné depuis longtemps.
L'évolution du capitalisme libéral au capitalisme d'État d’une part, et d’autre part l'évolution du réformisme dans le mouvement ouvrier à la pratique politique du gouvernement capitaliste d'État par tous les courants politiques réformistes (y compris le trotskisme) sont les deux phénomènes parallèles qui ont conduit le courant révolutionnaire à tirer les ultimes conséquences du mouvement vers la révolution socialiste passant par le reversement violent de l'État capitaliste par le prolétariat.
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Dans cette page de "Économie Politique et Philosophique", Marx fait d’abord une comparaison entre certains traits de caractères distinctifs des propriétaires fonciers et des capitalistes, des restes de la société antérieure et de sa médiocrité, et de sa nouvelle forme capitaliste qui se dresse, évolue et tend, dans son évolution, à bouleverser et à réduire toutes les formes antérieures de la société. Cette tendance du capitalisme le pousse jusqu'à acquérir la forme pure du capital, sans toutefois jamais y parvenir totalement de par les contradictions internes du système capitaliste, qui le poussent jusqu'à recréer un milieu retardataire par rapport à lui-même parce que c'est sa condition de vie.
Nous voulons commencer en citant cette page dans sa presque intégrité et, partant de là, rechercher, dans l'œuvre ultérieure de Marx, des formulations plus achevées.
Dans ce schéma, Marx part des éléments propriété privée, capital, travail et de leurs différents rapports, pour arriver, à la fin, à déclarer la disparition du capitaliste en tant qu'élément du capital et sa réapparition comme simple salarié du capital. Dans le "Capital" également, Marx se sert d'abstractions, ce qui fait croire qu'à chaque fois qu'il parle de "capital", il sous-entend toujours "les capitalistes individuels."
En réalité, Marx montre comment le capital devient un élément de la production, indépendant chaque jour davantage des individualités capitalistes elles-mêmes.
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Pour bien saisir l'ensemble de ces rapports :
Il est nécessaire de regarder plus attentivement la place qu'occupe, chez Marx, le capitalisme dans l’ensemble du procès historique :
L'appareil de production capitaliste apparaît donc, à l'échelle de l'histoire humaine, comme "une forme historiquement déterminée du procès de production sociale…", à la fois :
c'est-à-dire leur forme sociale et économique…
L'histoire humaine crée, à sa phase la plus simple, un rapport immédiat de l'homme à la nature. Ce rapport devient un rapport médiatisé de l'homme à la nature par l'intermédiaire de l'outil. Ce rapport extrêmement simple devient à son tour :
1. l'homme et ses rapports avec l'homme (rapports sociaux de propriété et par conséquent différentes fonctions dans la production),
2. les rapports des hommes entre eux déterminés par leurs rapports dans la production ; l’ensemble constituant le rapport médiatisé de l’homme (humanité) avec la nature.
L'histoire est donc le rapport du déroulement de la vie humaine dans ses relations avec la nature, par l’intermédiaire du déroulement de l'évolution de son système de production. Ce qui fait que, dans l’histoire, le capitalisme est lui-même une phase de ce rapport historico-naturel en sa qualité de mode de production de la vie humaine. Le capitalisme est à la fois, rapport de l'humanité avec la nature, mais aussi rapport social de l'homme avec lui, en tant que mode de production et rapport des hommes entre eux par son intermédiaire.
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Après avoir tenté, en empruntant uniquement à Marx et à Engels, de donner une idée de la situation historico-sociale du mode de production capitaliste, nous voulons maintenant leur emprunter leur conception sur ce qu'est effectivement le capitalisme et le CAPITAL.
Pour Marx, le CAPITAL est, dans la forme sociale-économique capitaliste, l’ensemble des moyens de production : pour Marx, les ouvriers sont du capital en tant qu’ils sont de la main d’œuvre exploitée ; les moyens de production sont du capital, les matières premières extraites du sol par les moyens de production capitalistes sont du capital en tant qu'elles sont investies dans la production ; la terre est du capital en tant qu’elle entre dans le cycle de production capitaliste. ( voir "Capital" - Mol. – XIV-122)
L'expression "propriété privée des moyens de production" exprime une tendance historique et non le fait que les individus possèdent effectivement d'une manière individuelle, absolue, leurs moyens de production. Cela exprime plutôt l'idée que, grâce au travail, les individus tirent des revenus et que leur tendance est, dans ce sens, individualiste mais dans ce sens seulement.
Les individus ne voient dans la production et dans le travail qu'un moyen de s'assurer une part de revenus en proportion du capital dont ils disposent, c'est-à-dire de leur situation dans cette production ; puisque, pour l’ouvrier, sa force de travail est son seul capital, il est obligé de placer ce capital et voit, en effet, là un placement qui lui rapporte sa journée de travail. Cette journée de travail a produit beaucoup plus que ce qu'il a reçu comme revenu et le fruit de ce travail, dont une partie lui est versée sous forme de revenu-salaire, lui est dans sa majeure partie extorqué ; et cette partie de travail non payé suit, dans la production capitaliste, le processus plus-value-profits. Ce processus est celui qui aboutit à aller verser des revenus aux capitalistes et aux propriétaires fonciers, sous forme d'intérêts et de rentes, revenus qui servent à entretenir une masse d'individus qui profitent de la distribution capitaliste de ces revenus.
Pour Marx, la propriété privée est fondée sur le produit du travail ; et la différence fondamentale du mode de production de la féodalité au capitalisme est que : le premier est une expression de la propriété privée fondée sur le travail personnel, sur un travail individuel ; le deuxième est une expression de la propriété privée fondée sur un mode de travail socialement organisé.
"(…) le système d’appropriation capitaliste découlant du mode de production capitaliste et, par suite, la propriété capitaliste constitue la première négation de la propriété privée individuelle fondée sur le travail personnel…" (Capital - Mol.-IV-274)
La propriété privée capitaliste est donc une propriété privée sociale, collective, de moyens de travail sociaux et collectifs et où les différentes classes sociales émargent au prorata de leur rôle dans la production :
La propriété privée capitaliste est donc, avant tout, une propriété de classe sociale et non simplement une propriété d'individus.
LES RAPPORTS DU CAPITAL ET DU TRAVAIL CONSTITUENT UNE PARTIE DES RAPPORTS ESSENTIELS SUR LESQUELS REPOSE LA PROPRIÉTÉ PRIVÉE CAPITALISTE.
(Ceci pour définir ce que Marx entend par travail : travail productif = l’homme, sa force de travail et ses outils)
La société humaine a fabriqué des outils pour ravir sa subsistance à la nature. Il lui a fallu lutter contre les différents fléaux, lutter contre le froid et la faim. De cette lutte, l'humanité a progressivement augmenté sa capacité de domination de la nature. De cet ensemble, au fur et à mesure que se développaient leurs capacités, que la lutte s'organisait, les hommes se sont développés en nombre. Les hommes se sont multipliés à chaque fois davantage quand ils faisaient un pas en avant dans leur sécurité dans la nature. Mais l’histoire voit peu à peu se compliquer les rapports sociaux.
Les rapports sociaux deviennent combinés en fonction :
Donc, le caractère des rapports du CAPITAL et du TRAVAIL, c’est que le TRAVAIL se présente au CAPITAL pieds et poings liés ; il apporte sa force de travail ; la fonction du capital dans la production est donc la production elle-même, sa direction, et la répartition capitaliste qui en découle.
La propriété privée des moyens de production capitaliste est donc une propriété privé sociale de CAPITAL opposé au TRAVAIL, sous sa forme sociale de force sociale de travail : le prolétariat.
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Nous en venons, toujours en nous appuyant uniquement sur des textes intégraux de Marx, à l'explication de la dernière partie du schéma de "Économie Politique et philosophie", déjà cité au début de ce chapitre.
Le capitaliste particulier, au début possesseur des moyens de production, s'appropriant lui-même directement la force de travail dans son usine, puis réalisant lui-même la plus-value, puis accumulant et réinvestissant, n'a jamais existé à l'état pur. La division du travail capitaliste s'applique à toutes les classes et à toutes les fonctions de cette société. Nous nous retrouvons donc avec des grandes subdivisions sociales :
Le capital constant est du travail humain accumulé sous forme de machines, d’usines etc., donc le capitaliste disparaît en tant que personnification du travail humain accumulé ; le CAPITAL devient un fait social duquel le capitaliste devient chaque jour un peu plus étranger. Le procès de production se fait, mû par des forces capitalistes, mais le capitaliste individuel n’est plus le moteur de ces forces ; il est lui-même mû par les fores productives que ses pères ont engendré ; le CAPITAL est donc indépendant du capitaliste. Le capitaliste disparaît d'une manière absolue pour réapparaître sous une autre forme capitaliste, en tant que le CAPITAL se divise en lui-même et les intérêts ; il (le capitaliste) apparait maintenant en encaisseur d'une forme de revenus appelés intérêts, d'une autre forme appelés bénéfices et d'une autre appelée rente foncière (il peut d’ailleurs cumuler sans que rien ne soit changé).
Tous les individus - qui, en tant qu'éléments du capital, participent à la production - font partie de la classe capitaliste et constituent, pour leur entretien, les frais dont il est question et qui représentent les profits. Toutes les tâches d'organisation, de direction, de rationalisation, d'administration, de répartition, sont des fonctions salariées du CAPITAL.
Il y a donc le travail dans la production en tant que salarié du TRAVAIL (capital variable) et le travail en tant que salarié du CAPITAL (profits : intérêts, bénéfices et rente foncière).
Le travail en tant qu'élément du CAPITAL n’est productif que de CAPITAL ; et cela par l'intermédiaire du travail salarié exploité.
(1er chapitre à suivre)
PHILIPPE
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Il est indiscutable, après la lecture du document de Harper sur Lénine, que nous nous trouvons devant une étude sérieuse et profonde sur l'œuvre philosophique de Lénine et devant une esquisse très claire et très nette de la dialectique marxiste que Harper oppose à la conception philosophique de Lénine.
Le problème pour Harper s'est posé de la façon suivante : plutôt que de séparer les conceptions du monde d'un Lénine de son activité politique, il est préférable, pour mieux voir et comprendre ce que le révolutionnaire a entrepris, de discuter et de saisir ses origines dialectiques. L'œuvre qui, pour Harper, caractérise le mieux Lénine, sa pensée, est "Matérialisme et Empiriocriticisme" où, partant à l’attaque d'un net idéalisme qui pointait dans l'intelligentsia russe avec la conception philosophique d'un Mach, Lénine essaie de revivifier un marxisme qui venait de subir des révisions, non seulement de la part de Bernstein mais également de la part de Mach.
Harper introduit le problème par une analyse très perspicace et approfondie de la dialectique chez Marx et Dietzgen. Bien mieux, tout au long de son étude, Harper tâchera de faire une discrimination profonde entre le Marx des premières études philosophiques et le Marx mûri par la lutte de classe et se dégageant de l'idéologie bourgeoisie. Au travers de cette discrimination, il dégage les fondements contradictoires du matérialisme bourgeois de l'époque prospère du capitalisme qu'il caractérise dans les sciences naturelles, et du matérialisme révolutionnaire concrétisé dans les sciences du développement et du devenir social. Harper s'efforcera de réfuter certaines assertions de Lénine qui, à son avis, ne correspondent pas à la pensée "machiste" mais sont uniquement du ressort de la polémique de la part de ce Lénine qui aurait cherché plus à résoudre l'unité du parti socialiste russe qu'à réfuter la vraie pensée de Mach.
Mais, si le travail de Harper présente un intérêt dans son étude sur la dialectique, ainsi que dans la correction de la pensée de Mach à la manière de Lénine, la partie la plus intéressante, parce que lourde de conséquences, est sans conteste l'analyse des sources du matérialisme chez Lénine et leur influence sur l'œuvre et l'action de ce dernier dans la discussion socialiste internationale et dans la révolution de 1917 en Russie.
La première phase de la critique commence par l'étude des ancêtres philosophiques de Lénine. De Holbach, en passant par certains matérialistes français tels Lamétrie, jusqu'à Avenarius, la pensée de Lénine s'y dessine noir sur blanc. Tout le problème réside dans la théorie de la connaissance. Même Plekhanov n'a pas échappé à cette embûche du matérialisme bourgeois. Marx est précédé par Feuerbach. Et ceci sera un lourd handicap dans la pensée sociale de tout le marxisme russe, Lénine en tête.
Harper, très justement, délimite, dans la théorie de la connaissance, les sources du matérialisme bourgeois qui sombrera par statisme, et du matérialisme révolutionnaire qui ne suit pas ou ne dépasse pas la dialectique bourgeoise, mais est de nature et d'orientation différente.
D’une part, la bourgeoisie considère la connaissance comme un phénomène purement réceptif (Engels - d'après Harper - sur ce point seulement partagera cette conception). Qui dit connaissance dit perception, sensation du monde extérieur, notre esprit se comportant comme un miroir reflétant plus ou moins fidèlement le monde extérieur. On comprend, à ce moment-là, que les sciences naturelles furent le cheval de bataille du monde bourgeois. La physique, la chimie, la biologie, dans leurs premières expressions, représentent plus un travail de traduction de phénomènes du monde extérieur qu'une tentative d'interprétation. La nature semble être un grand livre grâce auquel on transcrit en signes intelligibles des manifestations naturelles. Tout parait ordonné, rationnel, ne souffrant aucune exception, si ce n’est l’imperfection de nos moyens de réception. En conclusion, la science devient une photographie d'un monde dont les lois sont toujours les mêmes, indépendantes de l'espace et du temps, mais dépendantes de l'un et de l'autre pris séparément.
Cette tentative première des sciences doit naturellement prendre pour objet ce qui est extérieur à l'homme, car ce choix exprime une facilité plus grande à saisir le monde extérieur sensible que le monde humain plus enchevêtré et dont les lois se refusent aux signes équationnels à un seul sens des sciences naturelles. Mais aussi, doit-on voir là surtout un besoin pour la bourgeoisie dans son développement de saisir rapidement et empiriquement ce qui, extérieur à elle, peut servir le développement de sa force sociale de production. Rapidement car les assises de système économico-social ne sont pas encore solides, empiriquement car la genèse du capitalisme se déroule sur un terrain fertile qui, aux yeux des humains fait ressortir surtout les résultats et les conclusions, plutôt que le cheminement parcouru pour y arriver.
Les sciences naturelles, dans le matérialisme bourgeois, devaient influencer la connaissance des autres phénomènes et donner naissance aux sciences humaines, histoire, psychologie, sociologie, où les mêmes méthodes de connaissance étaient appliquées.
Et le premier objet de la connaissance humaine qui préoccupe les esprits se trouve être la religion, laquelle est étudiée comme un problème historique pour la première fois, et non comme un problème philosophique. Cela aussi exprime le besoin d'une bourgeoisie jeune à se débarrasser du fixisme religieux qui nie la rationalité naturelle du système capitaliste.
Cela s’exprime par l'éclosion d’une floraison de savants bourgeois comprenant Renan, Strauss, Feuerbach, etc. Mais, c'est toujours une dissection méthodologique qui s'opère - l'homme cherchant non à critiquer socialement un corps idéologique, telle la religion, mais plutôt à retrouver ses fondements humains - pour la réduire au niveau des sciences naturelles et, avec un scalpel, permettre la photographie des documents poussiéreux et des altérations subies dans le cours des siècles. Enfin, le matérialisme bourgeois normalise un état de fait, fixe pour l’éternité un mode immuable de développement. C'est regarder la nature comme une répétition indéfinie de causes rationnelles.
L'homme ramène la nature à un désir de statisme conservateur. Il sent qu'il domine la nature d'une certaine manière ; il ne voit pas que ses instruments de domination sont en train de se libérer de l'homme et de se retourner contre lui. Le matérialisme bourgeois est une étape progressive dans la connaissance humaine. Il devient conservateur jusqu’à être rejeté par la bourgeoisie elle-même quand le système capitaliste, à son apogée, dessine déjà sa chute.
De ce mode de penser qui se fait encore sentir dans l'œuvre de jeunesse de Marx, Harper voit dans la prise de conscience de la lutte de classe chez les masses travailleuses, au travers des premières contradictions importantes du régime capitaliste, le chemin qui conduit la pensée de Marx vers le matérialisme révolutionnaire.
Le matérialisme révolutionnaire, insiste Harper, n'est pas un produit rationnel ; si le matérialisme bourgeois éclot dans un milieu économico-social spécifique, le matérialisme révolutionnaire aura, lui aussi, besoin d'un milieu économico-social spécifique. Marx, à ces deux époques, prend conscience d'une existence qui se modifie. Mais là où la bourgeoisie n'a que rationalisme, répétition de cause à effet, Marx sent, dans le milieu économico-social évoluant, un élément nouveau qui s’introduit dans le domaine de la connaissance. Sa conscience n'est pas une photographie du monde extérieur ; son matérialisme est animé de tous les facteurs naturels, l'homme en premier lieu.
La bourgeoisie pouvait négliger la part de l'homme dans la connaissance, car son système, à ses débuts, se déroulait comme les lois astronomiques, avec une régularité précise ; de plus, son système économique laissait l’homme en dehors.
Cette négligence du système par rapport à l’homme commence, vers le milieu du XIX° siècle, à se faire sentir dans les rapports sociaux. La conscience révolutionnaire alors mûrit ; sa connaissance n'est pas seulement un miroir du monde extérieur, comme le prétend le matérialiste bourgeois ; l'homme entre dans la connaissance du monde comme un facteur réceptif et de plus comme un facteur agissant et modifiant.
La connaissance, pour Marx, devient alors le produit de la sensation du monde extérieur et de l'idée-action de l'homme facteur-moteur de la connaissance.
Les sciences du développement social et du devenir social sont nées, éliminant les vieilles sciences humaines et exprimant une progression et un déroulement senti et agi. Les sciences naturelles elles-mêmes sortent de leur cadre étroit. La science du XIX° siècle bourgeois s'écroule à cause de sa cécité.
C’est ce manque de praxis dans la connaissance qui spécifiera la nature idéologique de Lénine. Si Harper recherche les sources philosophiques de Lénine, il ne leur attribuera pas d’influence décisive dans l'action de Lénine.
L’existence social conditionne la conscience. Lénine est issu d'un milieu social retardé -la féodalité règne encore- où la bourgeoisie n'est pas une classe forte et capable révolutionnairement. Le phénomène capitaliste en Russie se présente à une période où la bourgeoisie développée et murie en Occident dessine déjà sa courbe décadente. La Russie devient un terrain capitaliste, non par le fait d'une bourgeoisie nationale s'opposant à l'absolutisme féodal du Tsar, mais par l'ingérence du capital étranger qui crée ainsi, de toutes pièces, l'appareil capitaliste en Russie. Parce que le matérialisme bourgeois s'enlise par le développement de son économie et de ses contradictions, l'intelligentsia russe ne trouve, pour lutter contre l’absolutisme impérial, que le matérialisme révolutionnaire. Mais l'objet de la lutte dirigera le matérialisme révolutionnaire contre la féodalité et non contre le capitalisme qui ne représente aucune force effective. Lénine fait partie de cette intelligentsia en ce que, puisant dans la seule classe révolutionnaire, le prolétariat, il tente de réaliser la transformation capitaliste retardée de la Russie féodale.
Cette énonciation n'est qu'une interprétation de Harper qui verra dans la révolution russe une maturité objective de la classe ouvrière et un contenu politique bourgeois exprimé par Lénine, lequel subit, dans sa conscience des tâches de l’heure en Russie, l'existence économico-sociale de ce pays se comportant, au point de vue du capital, comme une colonie dont la bourgeoisie nationale serait nulle et dont les deux forces en présence serait l’absolutisme et la classe ouvrière.
Le prolétariat s'exprime alors en fonction de ce retard qui est caractérisé par l’idéologie matérialiste bourgeoise d’un Lénine. Voilà la pensée d'un Harper sur Lénine et la révolution russe.
Une phrase de Harper : "(…) Cette philosophie matérialiste était précisément la doctrine qui convenait parfaitement à la nouvelle masse d’intellectuels russes qui, dans les sciences physiques et dans la technique, ont vite reconnu avec enthousiasme la possibilité de gérer la production ; et, comme nouvelle classe dominante d'un immense empire, ont vu s'ouvrir devant eux l'avenir avec la seule résistance de la vieille paysannerie religieuse." ("Lénine philosophe" – Harper – VIII)
***
La méthode de Harper ainsi que son mode d'interprétation du problème de la connaissance sont dignes, avec "Lénine philosophe", de figurer parmi les meilleures œuvres du marxisme. Il nous entraîne cependant, quant à ces conclusions politiques, vers une telle confusion que nous nous trouvons obligés de l'examiner de près pour tenter de dissocier l'ensemble de sa formulation du problème de la connaissance d'avec ses conclusions politiques, qui nous paraissent erronées et ne pas même être en rapport avec le niveau général du travail.
Harper nous dit : "(…) Le matérialisme n'a dominé l'idéologie de la classe bourgeoise que pendant un temps très court." Ce qui lui permet de dire par la suite - après avoir prouvé que la philosophie de Lénine, dans "Matérialisme et Empiriocriticisme", était essentiellement matérialiste bourgeoise - que la révolution bolchevique d'octobre 1917 était une "révolution bourgeoise appuyée sur le prolétariat…"
Harper s'enferme ici dans sa propre dialectique et ne nous explique pas ce premier phénomène de sa pensée et de l'histoire : comment se fait-il que la révolution bourgeoise produise elle-même sa propre idéologie, cette idéologie étant, dans la période révolutionnaire, matérialiste ? Comment se fait-il qu'au moment où s'engage la crise la plus aiguë du capitalisme (entre 1914 et 1920), crise qui ne semble pas troubler Harper, comment se fait-il qu'à ce moment une révolution bourgeoise ait été propulsée exclusivement par la partie la plus consciente et l'avant-garde des ouvriers et des soldats russes avec qui se solidarisèrent des ouvriers et des soldats du monde entier et, principalement, du pays (l'Allemagne) où le capitalisme était le plus développé ? Comment se fait-il que justement, à cette époque, les marxistes, les dialecticiens les plus éprouvés, les meilleurs théoriciens du socialisme défendent aussi bien, sinon mieux que Lénine, la conception matérialiste de l’histoire ? Comment se fait-il que, par exemple, des Plekhanov et des Kautsky se trouvaient justement dans le camp de la bourgeoisie, contre les ouvriers et les soldats révolutionnaires du monde entier en général et contre Lénine et les bolcheviks en particulier ?
Harper ne pose même pas toutes ces questions. Comment pourrait-il y répondre ? Mais c'est justement le fait qu'il ne les ait pas posées qui nous étonne.
De plus, le long développement philosophique, quoique juste dans l'ensemble de son développement, comporte certaines affirmations qui en altèrent la portée. Harper tend à faire (parmi les théoriciens du marxisme) une séparation entre deux conceptions fondamentalement opposées, au sein de ce courant idéologique, quant au problème de la connaissance (à la manière de l’aborder). Cette séparation qui remonterait à l'œuvre et à la vie de Marx lui-même est quelque peu simpliste et schématique. Harper voit d'une part dans l’idéologie de Marx lui-même, deux périodes :
1. jusqu’à 1848, Marx matérialiste bourgeois progressiste : "La religion est l'opium du peuple…", phrase reprise ensuite par Lénine et que pas plus Staline que la bourgeoisie russe n'ont cru nécessaire d'enlever des monuments officiels, ni même en tant que but de propagande du parti ;
2. ensuite, Marx 2ème manière, matérialiste et dialecticien révolutionnaire, l'attaque contre Feuerbach, le "Manifeste Communiste" etc. ; "l'existence conditionne la conscience…"
Harper pense que ce n'est pas un hasard que l'œuvre de Lénine ("Matérialisme et Empiriocriticisme") soit essentiellement représentative du marxisme première manière ; et il en arrive, partant de là, à l'idée selon laquelle l'idéologie de Lénine était déterminée par le mouvement historique auquel il participait et dont la nature profonde apparaitrait, selon Harper, être fournie par la nature même, matérialiste bourgeoise, de l'idéologie de Lénine-(Harper ne s'en tenant qu'a "Matérialisme et Empiriocriticisme").
Cette explication mène à la conclusion de Harper selon laquelle l'"Empiriocriticisme" serait aujourd’hui la bible des intellectuels, techniciens et autres représentants de la nouvelle classe capitaliste d'État montante : la révolution russe, avec les bolcheviks en tête, aurait été une préfiguration d'un mouvement plus général d'évolution révolutionnaire, du capitalisme au capitalisme d'État, et de mutation révolutionnaire de la bourgeoisie libérale en bourgeoisie bureaucratique d'État, dont le stalinisme serait la forme la plus achevée.
Cette conception de Harper laisse ainsi penser que cette classe - qui prendrait partout pour bible "Empiriocriticisme" (que Staline et ses amis continueraient à défendre) - s'appuierait essentiellement sur le prolétariat pour faire sa révolution capitaliste d'État ; et, d'après Harper, ce serait la raison qui déterminerait cette nouvelle classe à s'appuyer sur le Marxisme dans cette révolution.
Cette explication tendrait donc à prouver, pour qui le voudrait bien, que le marxisme première manière conduit directement à Staline en passant par Lénine (ce que nous avons déjà entendu de la bouche de certains anarchistes, pour ce qui est du marxisme en général dont Staline serait l’aboutissement logique -la logique anarchiste !?) et qu'une nouvelle classe révolutionnaire capitaliste, appuyée sur le prolétariat, surgirait dans l’histoire justement au moment où le capitalisme lui-même entre dans une crise permanente, du fait d'un hyper-développement de ses forces productives, dans le cadre d'une société basée sur l'exploitation du travail humain (la plus-value).
Ces deux idées, que Harper tend à introduire dans son ouvrage "Lénine philosophe" qui date d'avant la guerre de 1939-45, sont elles-mêmes énoncés par d'autres que lui, venant de milieux sociaux et politiques différents que lui, et sont devenues très en vogue après cette guerre. Elles sont défendues actuellement, la première par de très nombreux anarchistes et la seconde par de très nombreux bourgeois réactionnaires dans le genre de James Burnham.
Que les anarchistes arrivent à de telles conceptions mécanistes et schématiques, selon lesquelles le marxisme serait à la base du stalinisme et de "l’idéologie capitaliste d'État", ou de la nouvelle classe “directoriale”, ceci n'est pas étonnant de leur part : ils n'ont jamais rien compris aux problèmes de la philosophie, comme les révolutionnaires l'entendent ; ils font découler Marx d'Auguste Comte, comparent cette assimilation à Lénine et font découler de là "l’idéologie bolcheviste-staliniste", et y rattachent tous les courants du marxisme sans exception, prenant pour leur, en tant que mode de pensée philosophique, tous les dadas à la mode, tous les idéalismes, de l'existentialisme au nietzschéisme ou de Tolstoï à Sartre.
Or, cette affirmation de Harper selon laquelle "l'Empiriocriticisme" de Lénine serait un ouvrage philosophique dont l'interprétation du problème de la connaissance n'y dépasserait pas la méthode d'interprétation matérialiste bourgeoise mécaniste et faisant découler de cette constatation la conclusion selon laquelle les bolcheviks, le bolchevisme et la révolution russe ne pouvaient pas dépasser le stade de la révolution bourgeoise, cette affirmation, comme nous le voyons, ne nous mène pas seulement aux conclusions des anarchistes et de bourgeois comme Burnham. Cette affirmation est avant tout en contradiction avec une autre affirmation de Harper qui est celle-là, en partie juste :
"Le matérialisme n’a dominé l’idéologie de la classe bourgeoise que pendant un temps très court.
Tant que celle-ci pouvait croire que la société, avec son droit à la propriété privé, sa liberté individuelle et sa libre concurrence, pouvait résoudre tous les problèmes vitaux de chacun, grâce au développement de la production, sous l’impulsion du progrès illimité de la science et de la technique, elle pouvait admettre que la science avait résolu les principaux problèmes théoriques et n'avaient plus besoin d'avoir recours aux forces spirituelles supra-naturelles. Mais le jour où la lutte de classe du prolétariat eu révélé le fait que le capitalisme n'était pas en mesure de résoudre le problème de l'existence des masses, sa philosophie optimiste et matérialiste du monde disparut. De nouveau, le monde apparut plein d'incertitudes et de contradictions insolubles, plein de puissances occultes et menaçantes…"
Nous reviendrons par la suite sur le fond de ces problèmes, mais nous sommes contraints de noter, sans vouloir faire de vaine polémique, les contradictions insolubles dans lesquelles Harper s'est mis lui-même, d'une part en attaquant le problème si complexe qu'il a attaqué d'une manière quelque peu simpliste et d'autre part les conclusions auxquelles il devait être amené quant au bolchevisme et au stalinisme.
Comment peut-on expliquer, répétons-nous, d'après les idées de Harper, le fait que, au moment où la lutte de classe du prolétariat apparut, la bourgeoisie devenait idéaliste et que c'est justement au moment où la lutte de classe se développe avec une ampleur inconnue jusque-là dans l'histoire que nait, de la bourgeoise, un courant matérialiste donnant naissance à une nouvelle classe bourgeoise capitaliste. Ici Harper introduit une idée selon laquelle, si la bourgeoisie devait devenir absolument idéaliste, -déceler un courant matérialiste bourgeois dans la philosophie de Lénine. Et si Lénine, selon Harper, "était obligé d'être matérialiste pour entraîner derrière lui les ouvriers", nous pouvons nous poser la question suivante : que ce soient les ouvriers qui aient adopté l'idéologie de Lénine ou Lénine qui se soit adapté aux besoins de la lutte de classe, selon les conclusions de Harper, il reste cette contradiction étonnante : ou bien le prolétariat suivait un courant bourgeois ou un mouvement ouvrier se promouvait en sécrétant une idéologie bourgeoise. Mais, de toute façon, le prolétariat ne nous apparaît pas ici avec une idéologie propre. Quel piètre matérialisme marxiste pourrait affirmer une telle chose : le prolétariat entre en action indépendante en produisant une idéologie bourgeoise. Et c'est là que nous mène Harper.
Du reste, il n'est pas entièrement exact que la bourgeoisie soit elle-même, à une certaine époque, totalement matérialiste et, à une certaine autre, totalement idéaliste. Dans la révolution bourgeoise de 1789 en France, le culte de la Raison n'a fait que remplacer celui de Dieu et était typique du double caractère des conceptions à la fois matérialiste et idéaliste de la bourgeoisie en lutte contre le féodalisme, la religion et le pouvoir de l'Église (sous la forme aiguë de persécutions des prêtres, des incendies d'églises etc.).
Nous reviendrons également sur ce double aspect permanent de l'idéologie bourgeoise ne dépassant pas, même aux heures les plus avancées de la "Grande Révolution" bourgeoise en France, le stade de "la religion est l’opium du peuple."
Cependant, nous n'avons pas tiré encore toutes les conclusions vers lesquelles Harper nous entraîne ; nous en tirerons quelques-unes et nous ferons quelques rappels historiques qui peuvent intéresser tous ceux qui "rejettent" la révolution d’Octobre dans le camp bourgeois.
Si ce premier regard jeté sur les conclusions et les théories philosophiques de Harper nous a entraîné vers certaines réflexions, qui seront l'objet de développements ultérieurs, il y a des faits que nous devons, pour le moins, relever immédiatement, car il s'agit de faits historiques que Harper semble n'avoir pas même voulu effleurer.
En effet, Harper nous parle, pendant des dizaines de pages, de la philosophie bourgeoise, de la philosophie de Lénine et arrive à des conclusions, pour le moins, osées et qui demandaient, tout au moins, un examen plus sérieux et approfondi. Or, quel matérialiste marxiste peut accuser un homme, un groupe politique ou un parti de ce dont Harper accuse Lénine, les bolcheviks et leur parti, d’avoir représenté un courant et une idéologie bourgeoise "s'appuyant sur le prolétariat…" (Harper), sans avoir auparavant examiné, au moins pour mémoire, le mouvement historique auquel ils ont été mêlé : ce courant, la Social-démocratie russe et internationale d'où est issue (au même titre que toutes les autres fractions de gauche de la Social-démocratie) la fraction des bolcheviks. Comment s'est formée cette fraction ? Quelles luttes a-t-elle été amenée à entreprendre sur le plan idéologique pour arriver à former un groupe à part, puis un parti, puis l'avant garde d'un mouvement international ?
De la lutte contre le menchevisme, de l'Iskra, de "Que Faire" de Lénine et de ses camarades ; de la révolution de 1905 et du rôle de Trotsky, de sa "Révolution Permanente" (qui devait l'amener à fusionner avec le mouvement bolchevik, entre février et octobre 1917) ; de la seconde révolution de février à octobre, (Sociaux-démocrates, Socialistes Révolutionnaires de droite etc. au pouvoir), des "Thèses d'avril" de Lénine, de la constitution des soviets et du pouvoir ouvrier ; de la position de Lénine dans la guerre impérialiste ; de tout cela Harper ne dit mot. On ne peut croire que cela soit un hasard.
(à suivre)
Mousso et Philippe
L'Europe reçut, hier, d'Amérique son plan Marshall, la France a aujourd'hui son plan Mayer. Qui douterait que celui-ci ne soit qu'une partie, qu'une application locale de celui-là ? C'est-à-dire un moyen qui s'inscrit, en France, dans l'élargissement mondial de l'exploitation du travail par l'État et le capital monopoliste fusionnés.
Il y a quelques mois l'impérialisme américain disait aux bourgeois d'Europe : "Faites l'inventaire de vos ressources, voyez lesquelles vous manquent et faites le moi savoir. Vous pourrez en passer la commande chez moi. Avec tout cela, vous tenterez de faire repartir votre production. Je vous prêterai l'argent nécessaire aux achats et au financement. Seulement j'y mets une condition et elle est bien naturelle : nous allons faire l'affaire à nous deux, exclusivement, et nous en partagerons l'avantage. Stabilisez votre monnaie afin de fixer le niveau de vos échanges que vous orienterez vers moi ; et payez-moi la part pour ma contribution."
Ces mois-ci, la bourgeoisie française prend donc ses dispositions en conséquence. Elle tente de stabiliser la monnaie en équilibrant le budget pour réduire l'inflation. Après avoir contraint, grâce à celle-ci, ses ouvriers et ses paysans à payer les frais de la guerre (c'est-à-dire la perte de ses positions financières sur le marché mondial, elle aménage les garanties financières des emprunts internationaux qu'elle contracte auprès des banques américaines. Et l'instrument de cette politique est une super-fiscalité.
***
Cette super-fiscalité présente une signification historique et elle va avoir des effets sociaux. Il importe de comprendre lesquels. Pour cela, il faut se référer successivement aux transformations fondamentales du capitalisme contemporain et à la situation créée en France par la guerre. Car le plan Mayer n'est que leur expression.
La deuxième guerre mondial (c'est-à-dire sa préparation, son exécution et sa liquidation) a présidé à la fusion progressive du capital monopoliste avec l'État. Cette fusion est le fruit des conditions propres à l'accumulation capitaliste, à la formation de la plus-value, et à leur conséquence fondamentale : la baisse tendancielle de taux de taux de profit moyen. Dès la fin du 19ème siècle, l'élargissement de la production faisait apparaître ce problème dans toute sa brutalité. Et la monopolisation du capital en fut l'expression. Sa fonction était de maintenir artificiellement un taux de profit suffisant dans les branches monopolisées et, en même temps, d'établir un frein au développement des forces de production, frein devenu inéluctable dans un système économique condamné par ses propres normes de rentabilité. Du capitalisme libéral, on passa au capitalisme des monopoles.
Ce système prévalut quelques décades ; et c'est lui qui détermina la première guerre mondiale. En gros, il subsista jusqu'à la grande crise organique de 1929. Cette crise prononça son effondrement. Elle condamna le capitalisme des monopoles privés à trouver sa fin avec la grande dépression.
L'économie, à cette époque, ne réussit, en effet, un redressement superficiel que par la conjoncture de guerre, c'est-à-dire par l’intervention directe de l'État, ce qui changea la structure du capitalisme ; intervention qui se fit d'abord par la monnaie et le crédit, puis par le contrôle bureaucratique de la production et des échanges, enfin par la remise directe des moyens de production-clé entre les mains de l'État, par voie de nationalisation, au cours de la guerre et depuis sa fin.
Quelle est la signification de cette tendance ? Elle prouve que l'État doit désormais se substituer aux monopoles, prenant sur lui d'assurer un taux de profit suffisant. Plus exactement, qu'il doit, dans le but de maintenir ce taux, prendre sur lui la formation du monopole et conduire la politique économique appropriée. L'État conduit alors une politique monopoliste synthétique (il devient au sens propre du mot, le "capitaliste collectif") et concentrée, permettant au capital financier d'user directement de la monnaie et de l’impôt, autrement dit : dans ce système, manipulation monétaire et politique fiscale deviennent la règle ordinaire de gestion de l'économie monopolisée, c’est dire, par extension de toute l'économie.
Tel est le cadre dans lequel les évènements du monde contemporain prennent leur sens, et en particulier les évènements français de ces dernières années. Tel est, par conséquent, celui dans lequel s'inscrit à son tour le plan Mayer. Cependant, ce dernier ne peut être compris pleinement que si, tenant compte de ces conditions très générales, (la transformation vers le capitalisme d'État à l'échelle mondiale), on leur ajoute les conditions particulières à l'impérialisme français.
Quelles sont-elles ? L'impérialisme français doit descendre à un niveau inférieur par rapport à l'avant-guerre. Il a perdu, en effet, la plupart de ses investissements à l'étranger et de ses marchés d'exportation, par suite de la montée de l'impérialisme américain au cours de la guerre. C'est là une circonstance qui, sans lui être particulière, présente ses caractères propres. Il faut donc voir dans quel sens elle joue.
La production est, en France, depuis un an comparable à ce qu'elle était en 1938. Mais, dans le même temps, le revenu réel des ouvriers s'établit au-dessous du niveau correspondant. Il y a une année, il se situait à 70% de celui de l'avant-guerre. Aujourd’hui, il est descendu entre 50 et 60%.
Que déduire de ces chiffres ? Tandis que la situation des salariés se dégradait, malgré (et sans doute à cause de) une lutte épuisante pour les salaires, et en dépit des hausses importantes des taux nominaux obtenus, la position sociale du capital se consolidait. On parle dans les milieux "officiels" "d’échelle mobile des profits". Car, si la répartition des biens de consommation s'est déplacée au détriment de la classe ouvrière au cours de la reprise relative observée depuis trois ans, c'est que l'accumulation en biens de production d'une part et la consommation capitaliste d'autre part (notamment les objets de luxe) ont absorbé la différence. Autrement dit, qu'à rendement comparable du travail, l'exploitation s'est encore accrue depuis 1938.
Cependant, ce renforcement du capital ne rend pas compte, à lui seul, de la situation. Il n'a pas, en effet, la même signification que s'il s'était produit sur les bases du passé. C'est que -précisément en fonction de la marche de l'économie vers le capitalisme d'État- la classe capitaliste a en même temps changé de structure.
Il est notoire, en effet, que la grande masse de la bourgeoisie s'est effondrée. Que nombre des couches sociales ou régionales, qui constituaient les épaisses classes moyennes françaises, sont aujourd’hui ruinées et réduites à un état semi-prolétarisé. En masse, des éléments appartenant à ces couches se sont réfugiées, pendant la guerre, dans la bureaucratie (spécialement la bureaucratie économique) qui fonctionna d'abord comme un fond de chômage à son usage, ensuite comme l'instrument de sa transformation sociale. Quant au reste de la bourgeoisie moyenne, elle vit comme elle peut, cramponné aux oripeaux qui lui laissent l'illusion d'être encore une classe possédante.
En bref, ce n'est donc pas à la "masse" de la bourgeoisie comme telle qu'a profité l'appauvrissement de la classe ouvrière mais à trois de ses éléments : les trafiquants du marché noir, l'oligarchie et la bureaucratie.
Un million de fonctionnaires en plus au cours de la guerre, cinq cent mille intermédiaires nouveaux depuis moins d’un an, tels sont les chiffres monstrueux qui montrent où en sont le trafic et la bureaucratisation... Encore que le trafic ne soit pas l'apanage exclusif des seuls intermédiaires. Les industriels bien placés sont sans doute ceux qui absorbent les plus gros chiffres.
On pressent, en tout cas, à quel renouvellement sont soumises les classes bourgeoises. Mais c'est un renouvellement qui n'a rien d'une sélection. Car il ne s’agit pas d'une accession à la bourgeoisie d'éléments plus vigoureux, extraits des autres classes, qui viendraient remplacer les oisifs et les moins bien armés. Il s'agit, au contraire, soit d'une racaille dénuée de mœurs et de scrupules, qui quitte les caractères d'une classe sans prendre ceux d'une autre, soit d'éléments encrassés de bureaucratisme.
Les uns et les autres s’installent dans la nation en parasites sociaux. Quant à la classe du capital monopoliste proprement dit, elle perd et gagne à la fois au changement. Elle perd comme couche autonome issue de ce capital, dans la proportion où ses placements à l’étranger et ses positions commerciales sont déplacés par le nouvel équilibre de forces issu de la guerre ; surtout, dans la mesure où les nationalisations ont fait passer, entre les mains de nouveaux hauts-fonctionnaires économiques, les moyens de production et d'échange qui lui appartenaient. Mais, si on la considère comme entité sociale, elle y gagne, évidemment. Elle y gagne précisément sous des formes nouvelles, pour autant que la position économique de l'État, avec lequel elle se fond désormais, s'est renforcée par rapport à la classe ouvrière ; pour autant qu'elle s’appuie sur une exploitation plus étendue du travail.
Pour résumer, la remise sur pied très relative intervenue depuis la "Libération" s'opère par une surexploitation du travail des ouvriers, surexploitation organisée dans le cadre de l'État, grâce à la force économique de répression dont celui-ci dispose par l’intermédiaire de la monnaie et des prix. Elle s'opère par concentration autour d'une minorité réduite en nombre, regroupée par l'appareil mais mieux placée à l’égard du prolétariat, grâce à la liquidation de larges couches bourgeoises. La nouvelle répartition des revenus, à laquelle cette transformation donne lieu, se manifeste ostensiblement dans la consommation courante. Le spectacle quotidien de la rue le montre au grand jour. Automobiles américaines, fourrures, nouvelles modes féminines etc., s'étalent au moment même où la misère des masses s'accentue continuellement.
Mais ce n'est pas tout. Car le secteur urbain, qui détermine le processus, n'est pas le seul à y participer. Parallèlement à la transformation structurelle et au bouleversement qui s'inscrit dans la répartition des produits de la zone industrielle, une évolution intervient dans l’agriculture. En l'occurrence, un déplacement relatif des valeurs vers le capital financier et une prédominance accrue du secteur capitaliste de l'agriculture sur le secteur familial. L'agriculture passe en même temps sous la coupe directe de l'État (en partie par l'intermédiaire du syndicalisme et de la coopération) puisque État et Capital tendant à fusionner.
En effet, il existe dans les campagnes un net divorce entre l'accumulation d'argent et le réinvestissement. Or, celui-ci est soumis aux répartitions autoritaires des matériaux par l'État. Ce dernier en profite pour interposer un obstacle entre les ressources paysannes et leur emploi.
On sait bien qu'au cours de l’a guerre le monopole paysan sur la production des denrées alimentaires permit aux agriculteurs de vendre à des prix "noirs" et d'accumuler d'importantes réserves d’argent. Cependant, une appréciation correcte de cette situation exige qu'on se demande ce qu'il advient des disponibilités ainsi réunies.
Or, ces disponibilités sont restées plus ou moins en l'air. Car, depuis la fin de l’occupation allemande, l'agriculture n'a reçu que de faibles quantités de matière. L'an dernier, 1,4% de la répartition du ciment, 5,2% de celle du fer (voir l'intervention du ministre Longchambon au Conseil de la République le 1er juillet 1947), et tout à l’avenant.
Autrement, l'agriculture reçoit peu en contrepartie des gains en argent réalisés au cours de la guerre. Ceux-ci n'ont donc pas, du point de vue d'une perspective sociale un peu vaste, le sens qu'on pourrait croire trop hâtivement. Ils restent en fait stérilisés dans les campagnes ; et le capital agricole va en se dégradant sous la pression de la répartition étatique des produits industriels. Cette stérilisation trouve d'ailleurs une raison d'être supplémentaire : le capital et l'État conduisant une politique d'abaissement du niveau de vie ouvrier, ils ne sauraient impulser en même temps une élévation décisive de la production agricole. Car la partie significative de cette dernière sert de fonds de subsistance pour les travailleurs industriels. Et il n'est pas question d'améliorer le sort de ceux-ci. La politique d'État à l’égard de l'agriculture correspond donc à un besoin organique du régime social ; non point à une "erreur" des pouvoirs publics.
Ajoutons enfin que le rééquipement partiel, correspondant aux faibles attributions reçues par l’agriculture - rééquipement qui se fait aujourd’hui par l'intermédiaire du plan d'État, de l'importation (réglée par l'État), de la Caisse (d'État) Nationale du Crédit Agricole -, s'oriente sur le secteur le "mieux placé" de la production. Celui-ci est, on s'en doute, le secteur industrialisé, le domaine de la grande culture. L’organisation professionnelle de l'agriculture (G.C.A.), qui est en fait un prolongement, autonome et déguisé, il est travail mais non moins certain de l'État, est l'instrument de cette dissociation en faveur des cultures industrielles. Car les "Associations Spécialisées" y dominent aujourd’hui officiellement depuis le congrès de novembre (elles avaient régné pendant la période de Vichy). Or, ces associations, qui groupent les producteurs des grands produits, sont précisément l'émanation du capital investi dans les grandes cultures.
Ainsi, la perte de substance subie par la production agricole affermit culture capitaliste et grande propriété, qui servent de relai à l'exploitation du prolétariat agricole et de la paysannerie familiale par l'État fusionné avec les monopoles.
Telle est, par conséquent, la situation en France ; situation qui présidera à l'application commencée de l'aide intérimaire et du plan Marshall pour le "redressement" économique. Le plan Mayer s'y inscrit. On peut maintenant en examiner les mesures.
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Le plan se caractérise d'un côté par ses dispositions, de l’autre par ses procédés techniques. Les uns évidemment ne vont pas sans les autres. Tous concourent à un prélèvement facultatif se ramenant à un emprunt obligatoire.
Le texte gouvernemental compte deux ordres de dispositions : d'une part il frappe les bénéfices commerciaux, industriels et agricoles (ainsi que les revenus de professions libérales) d'un prélèvement violent allant de 20 à 50% pour les deux premières catégories et de 50 à 80% pour la dernière ; de l’autre, il exonère les salariés ayant perçu, en 1947, un revenu inférieur à 450.000 Frs.
Le prélèvement est donc conforme à la transformation structurelle qu'on a examinée ci-dessus. Il la prolonge et l'élargit. Car, d'un côté il renforce l'association du capital financier et de l'État par les taux dont il frappe le commerce et l’industrie (taux qui vont croissant avec le montant du bénéfice), de l’autre il frappe plus lourdement encore l’agriculture. Par-là, l'État approfondit l'intégration du capital agricole, tout en étendant la subordination. Il pousse à son terme maximum la stérilisation des réserves monétaires puisqu'il double la politique des répartitions maigres, d'une ponction pure et simple des disponibilités en argent. Cette politique accentue, par conséquent, l'exploitation des masses paysannes par le capitalisme d'État.
Enfin, le prélèvement laisse les ouvriers à l'écart. Et par là aussi, il est encore dans la logique de la transformation structurelle. Celle-ci implique que le compte des salariés soit réglé a travers la course prix-salaires et le mécanisme de la lutte revendicative. L'impôt n'est pas, dans de telles conditions, une arme appropriée à la répression économique de la classe ouvrière. Sa fonction principale est tout autre. Elle est de concentrer le capital entre les mains de l'appareil économique et de prolétariser une fraction de la bourgeoisie ou de l'amalgamer à la bureaucratie. L'impôt n'intervient donc qu'à titre secondaire contre la classe ouvrière, surtout par des voies indirectes, pour autant, en particulier, qu'il fournit à l'État le moyen de la politique financière qui réduit systématiquement son niveau de vie.
Cependant, bien que le prélèvement œuvre déjà puissamment dans le sens d'une association plus étroite du capital à l'État, il n'y parviendrait qu'imparfaitement si le plan s'en tenait là. L'association se limiterait alors à la forme d'un transfert dans la détention des fonds. Mais, c'est justement ici que les procédés techniques du plan font incidence à leur tour.
La loi prévoit, en effet, que les personnes physiques ou morales assujetties au prélèvement pourront s'y dérober, à la condition qu'elles souscrivent à un emprunt à 3% amortissable et soustrait aux charges fiscales. Bien sot qui, le pouvant, n'en ferait pas usage ! D'autant que la souscription acceptée doit s'élever simplement au montant de la somme due au titre du prélèvement.
C'est par ce chemin que l'opération revient, en réalité, à un emprunt obligatoire. Mais, par là aussi, elle revient à transformer une dette du capital envers l'État en une créance de celui-là sur celui-ci. Car, la part de leur contribution, et elle sera sans doute dominante, que les assujettis convertiront en souscription à l'emprunt, s'inscrira à la dette publique. Combien des cinquante milliards (cent pour le secteur urbain et cinquante pour le secteur rural) resteront prises dans les mailles du prélèvement proprement dit ? Grâce à ces procédés, État et capital seront demain encore plus étroitement associés.
Ajoutons une remarque concernant les délais prévus pour les versements : ils permettront, à leur tour, au haut capital de prévaloir sur le petit.
La loi stipule, en effet, que les versements s'effectueront en trois tranches échelonnées de janvier à mars 1948. Mais, elle admet en même temps que les contribuables qui souscriront immédiatement, ou avant le terme final pour le montant de la somme due, seront définitivement exonérés. Ces modalités favoriseront nécessairement ceux qui disposent de larges ressources, et laisseront peser la difficulté totale sur ceux qui souffrent d'une étroitesse de trésorerie.
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Ainsi se présente le plan Mayer d'extension du capitalisme d'État. Doublé d'un projet en cours de réappréciation du franc par rapport au dollar et de dédoublement du change, il alignera la structure économique du capitalisme français sur les plans mondiaux de l'impérialisme américain. Les semaines à venir apporteront à cet égard des possibilité plus complètes d'appréciation.
Morel
I- Notre travail semble être sans réponse immédiate, par son côté destructif et négatif. Mais il importe avant tout de bien saisir que la tâche de la classe ouvrière réside dans une connaissance parfaite des démagogies bourgeoises et des erreurs tactiques de lutte de classe, connaissance entraînant le refus envers toute nouvelle comédie historique sur un thème déjà connu.
Marx, analysant le capitalisme dans son processus, entendait par là indiquer et montrer la seule voie à la négation du capitalisme : le socialisme ne pouvant être posé et résolu qu'une fois connus le capitalisme et ses éléments propres de négation.
De même, nous entendons emprunter cette méthode, seule valable, pour écarter du chemin de la classe tous les obstacles tendant à retarder et même à renvoyer en arrière le mouvement ouvrier de libération sociale.
Ayant déjà traité les aspects proprement économiques du capitalisme, nous ne parlerons dans notre analyse que de ses aspects sociaux, en entendant bien par-là ne pas leur donner la prédominance.
II- Après 100 ans de luttes ouvrières -dans un système capitaliste qui, lui, subit, du fait des conditions objectives évoluant, des transformations-, le problème spécifique de la lutte de classe ainsi que l'évolution du mouvement ouvrier n'ont subi aucune analyse ; et, par-là, la tactique dans la lutte et le problème de la révolution ont été conditionnés par l'empirisme le plus grossier. Cet état de chose n'a pu que fausser, dans l'esprit de la classe ouvrière et dans celui des militants, la nature des divers mouvements sociaux de la période actuelle.
Ainsi, en rapport avec des modifications survenues dans la structure économique du capitalisme, le XXème siècle devait entraîner des modifications dans la nature idéologique et la portée révolutionnaire des manifestations de la lutte de classe ouvrière.
III- Mais, le mouvement ouvrier ne devait pas seulement être sensible à ces modifications dans la structure économique du système. Il devait en plus subir le contre-coup de la nouvelle idéologie de la bourgeoisie qui, non seulement puisait des arguments et des forces dans la pensée révolutionnaire, mais s'attachait aussi à faire disparaître les contradictions apparentes de la classe : capitalistes-ouvriers. La bourgeoisie a réussi ainsi à s'approprier la plupart des slogans et des symboles révolutionnaires, et à les incorporer dans sa nouvelle formulation idéologique. Ne voyons-nous pas la IVème République fêter la Commune de Paris ? Le problème de la "gestion ouvrière" de l’industrie ainsi que le contrôle de la production ont été intégrés dans un système législatif dont la bourgeoisie n'a pas à se plaindre. La Commission des prix et salaires, la Commission de l'Économie nationale, les Comités tripartites d'usines, la nouvelle politique syndicale, demandant et obtenant son admission dans les discussions et l'exécution du plan Monnet, sont autant d'aspects de cette nouvelle idéologie bourgeoise qui va jusqu'à accepter la syndicalisation de sa police.
Mais l'acte le plus important réside dans les nationalisations opérées par l'État bourgeois. Ce qui paraît le plus grave, c'est que certaines tendances parmi les militants ouvriers ont applaudi à ces mesures qu'elles ont déclarées “progressives”. En présence des nationalisations et des réactions des restants de bourgeoisie libérale, ces mêmes tendances ont enterré la bourgeoisie en tant que classe. Qui pouvait alors empêcher l'État de proclamer, à son tour, que la lutte de classe n'avait plus de raison d’être ?
IV- La Révolution russe, par sa puissance et son influence énorme, loin de modifier les aspects sociaux et politiques de la lutte ouvrière, loin de clarifier ce qui, dans la lutte, était sujet à inversion (arme à double tranchant), la Révolution russe, disons-nous, n'a fait que se fier empiriquement aux anciennes manifestations des luttes ouvrières d'avant 1914.
Les différentes formes de la lutte, correspondant à un capitalisme en ascension, ont été reprises telles quelles à une époque où la Révolution russe, par son déclenchement et sa victoire, indiquait la décadence du régime capitaliste. Les vielles formules du parlementarisme et du syndicalisme, le vieux schéma révolutionnaire -qui consiste à poser la révolution en conclusion du démasquage des "trahisons" de la bourgeoisie et des partis réformistes-, tout cet attirail d'un programme correspondant à une période transition dans la lutte pour la révolution a été réintroduit dans la pensée et l’action révolutionnaires quand les réalités historiques qui se présentaient n'étaient pas celles d'une transition mais posaient la nécessité de l'affirmation de la Révolution et de la conquête du pouvoir.
V- le reflux de la vague révolutionnaire de 1917-21 et la dégénérescence de la Révolution russe qui a suivi devaient enliser encore plus le mouvement ouvrier dans des normes de lutte qui, non seulement étaient dépassées mais s’avéraient pouvant et devant servir d'arme anti-ouvrière. Par ailleurs, on a assisté, dans les pays capitalistes, à une volonté de maintenir artificiellement les institutions organisationnelles issues de la période révolutionnaire et de les copier, alors que cette période refluait ; en Russie, où la substance révolutionnaire disparaissait, restaient en place, malgré l’orientation capitaliste de ce pays, les organismes de la révolution vidés de leurs objectifs, de leurs contenus, de leur idéal.
Ce double processus, l'un de reflux révolutionnaire, l'autre de stabilisation et de propagation de formules organisationnelles, a permis à des États, comme l'Allemagne, de s'appeler socialiste et à la Russie de continuer à figurer comme pôle attractif des masses travailleuses.
Le prolétariat, soumis au nazisme, a cru dans le socialisme de ce régime parce qu'on lui avait appris que parti unique + électrification + planification = SOCIALISME dans un seul pays.
Et cette comédie continue pour le prolétariat en général quand il regarde la Russie ainsi que les divers pays du monde qui prennent le chemin des réformes structurelles qui ont eu lieu en Russie.
Drapeau rouge, Soviet, collectivisations étatiques ne devaient être pris, par la classe ouvrière, que comme des formules valables seulement en fonction du contexte idéologique révolutionnaire et non par leur seule existence. Ces formules ont prouvé qu'elles pouvaient servir hier la Révolution prolétarienne, aujourd’hui la guerre impérialiste.
VI- Dans tous les facteurs précités, qui ont contribué à la dégénérescence de la lutte de classe, à sa prostitution, il ne faut pas oublier que ces facteurs ont donné leur plein rendement grâce au développement technique des moyens de propagande, empruntés souvent à la publicité commerciale.
VII- Si l'on part de la période ascendante du capitalisme, au moment où ce dernier se débarrassant de la structure judiciaire, sociale et politique de la féodalité, détermine de nouveaux rapports de société et part à la conquête du monde (ce moment, en tenant compte de l'évolution du système, part du début du XIXème siècle jusqu'à la fin du XIXème), nous pouvons dire que l'expression individuelle de la bourgeoisie oppose ouvriers et patrons directement. Mais, même à ses débuts, la classe ouvrière ne se reconnaît pas comme classe indépendante tant sa condition économique n'est pas suffisante pour lui donner sa conscience de classe. Au contraire, elle se sent liée à toute la société capitaliste.
Ses premières manifestations sont confuses et aveugles : haine contre la machine considérée comme responsable du chômage et de la misère.
Petit à petit, sous l'action d'une avant-garde plus ou moins évoluée, elle prend conscience de l'existence des antagonismes de classes et de son rôle de classe politiquement indépendante. Mais, même à ce moment et dans les conditions de clarification et de vulgarisation de la pensée révolutionnaire, se crée une confusion. Au lieu de considérer sa place économique dans la société capitaliste comme antagonique à son rôle historique, la classe ouvrière tend malheureusement à conditionner sa fonction politique à sa lutte économique. Le processus s'opère en raison de l'apparente division de l'ouvrier à l'usine face au patron.
En effet, dans la conscience ouvrière se fait jour le raisonnement suivant : dans l'usine, le patron est un parasite, sa suppression n'empêcherait pas la continuation de la production. L'erreur consiste à croire que la suppression du patron donne au système de production une autre signification que celle de capitaliste.
Nous voyons aujourd’hui ce qu'une telle erreur a pu coûter de guerre impérialiste au prolétariat. L'avant-garde n'est pas tombée dans cette erreur, mais il semble qu'elle n'a pas mis l'accent sur ce point d'une façon suffisamment nette et claire. Elle a vu, dans cette opposition ouvrier-patron, la possibilité, à travers la lutte économique quotidienne placée au premier plan, le chemin permettant de propager et de vulgariser la pensée révolutionnaire.
Seulement, même à cette époque, cette méthode offrait un grand inconvénient qui s'est transformé imperceptiblement en un danger de première importance. Et, en effet, dans l'avant-garde naissaient des tendances qui s'éloignaient et devaient s'opposer de plus en plus.
La classe ouvrière était amenée à prendre de plus en plus en considération les avantages d'ordre économique que lui donnait son action quotidienne. Si, au début, la violence du choc patronat-ouvrier pouvait vulgariser la différenciation de classe et permettre la propagande révolutionnaire, petit à petit cette violence s'atténuait pour faire place à une meilleure compréhension de la situation par la bourgeoisie.
Le potentiel révolutionnaire de la lutte quotidienne revendicative et syndicale ne résidait pas dans les résultats économiques immédiatement acquis mais dans l'unification de la classe, dans la cimentation de sa solidarité révolutionnaire et dans la peur que ces luttes produisaient au sein de la bourgeoisie ; peur s'exprimant par la violence et cette violence était exploitée par les révolutionnaires à des fins politiques : a) pour renforcer la notion de solidarité entre salariés, b) pour introduire des méthodes d'organisation dans les manifestations de la lutte de classe.
Cette vérité est si réelle que, bien avant 1914, nous assistons à la rupture des deux tendances dans la Social-démocratie. L'une, la réformiste, augmentant en importance et influence parce que, de ces luttes quotidiennes, elle ne faisait plus que ressortir les avantages économiques immédiats. L'autre, la tendance révolutionnaire, qui se voyait rejetée hors des luttes quotidiennes, si elle voulait continuer à exprimer l'aspect politique de la lutte de classe.
Ce n'est pas aujourd’hui que les luttes quotidiennes présentent un danger pour la lutte de classe ; dès avant 1914, le danger était réel bien que camouflé par la situation générale.
VIII- De plus, tandis que la violence pouvait présenter une possibilité de propagande révolutionnaire avant 1914, cette violence venant à disparaître, du même coup l'utilisation des contradictions ouvriers-patrons sur le terrain économique perdait de sa virulence et de son potentiel révolutionnaire.
Dans le capitalisme de l’époque libérale, le patron refuse d'augmenter les salaires car il ne peut jouer aussi facilement sur la monnaie que l'État ne le fait actuellement. Chaque revendication devient alors une faiblesse pour le patron dans sa lutte concurrentielle et dans son profit. Aussi en appelle-t-il à l'État pour arbitrer. Et l'État, par le processus même de cet arbitrage ainsi que par cercle vicieux salaires-prix, a tendance à proposer non seulement des solutions d'apaisement ou de répression mais aussi des solutions de contrôle et de gestion.
L'État n'a pas une conscience de sa finalité historique ; mais, au travers d'une nécessité quotidienne, par une nécessité historique des lois même du système, l'État, disons-nous, remplace de plus en plus le patron de l'usine et, quand il prend conscience de sa nouvelle tâche, il agit auprès du patron comme celui-ci a agi auprès de l'artisan et du paysan : il l'exproprie.
Le capitalisme voit alors sa survie se prolonger par l'État au lieu d'être abrégé par ce dernier. La fonction capitaliste passe à l'État et, du même coup, le pouvoir politique et économique finissent dans une même main, terminant ainsi le cycle de la révolution bourgeoise.
IX- Le passage de la propriété individuelle à la propriété d'État est la nationalisation. Qu'elle se fasse avec ou sans indemnité, cette indemnité n'entre dans la comptabilité que sous forme de profits et pertes et, à un stade plus accéléré, sous forme d'emprunt. Pour celui qui la reçoit, elle perd son caractère de capital pour soit entrer dans la consommation, soit subir un retour à sa fonction de capital, en passant entre les mains de l'État qui en dispose, réduisant le capitalisme au rôle de propriétaire foncier. L'ouvrier, qui voit s'opérer cette transformation, perd ses points de repère dans la différenciation de classe. Sa lutte économique perd son potentiel révolutionnaire. Dépouillé de sa substance, la lutte entre dans le cadre du procès du capital.
Double aspect contradictoire des nationalisations :
a.Elles prouvent que le capitalisme n'est pas fonction du capitaliste. Le patron n'était qu'une phase primaire du capitalisme. D'avoir joué sur l’opposition patron-ouvrier, ceci semble avoir faussé la conscience ouvrière du sens et de la direction de la lutte.
b.Le paravent patron, qui semblait être la pierre angulaire de l'édifice tandis que l'État n'était qu'un appendice, tombe pour découvrir l'État comme agent nº 1 du capitalisme, entraînant ainsi une accélération du processus révolutionnaire.
Ce double aspect contradictoire entre une position objective clarifiée et une conscience obscurcie du prolétariat repose le problème de la nature et des possibilités révolutionnaires de la vielle méthode d'actions revendicatives du prolétariat.
X- Les groupes d'avant-garde emploient couramment l'argumentation suivante quand ils parlent et traitent des revendications économiques : "Nous savons que les revendications présentent un côté fortement réformiste. Ce côté, nous le contrebalançons par une politique appropriée. De plus, pour être en contact avec la classe ouvrière, nous devons prendre à cœur ses intérêts immédiats pour nous présenter comme son défenseur et celui qui lui indique le chemin. En d'autres termes, nous devenons les Antigone du prolétariat."
Pour la défense de cette thèse, on se réfère à Lénine et l'on se laisse prendre au piège des revendications économiques. Une grave erreur s'introduit qui, pensons-nous, va à l'encontre de la pensée de Lénine dans “Que faire” et qui ne se retrouve que dans la méthode de feue la IIIème Internationale, consistant à stimuler la volonté révolutionnaire du prolétariat par des apéritifs appropriés. Et moins les ouvriers trouvent les conditions de leur prise de conscience nécessaire à leur action révolutionnaire, plus on augmente la dose d'apéritifs par toutes sortes de revendications partielles économiques et contingentes.
Le résultat obtenu, loin d'être celui escompté, est que la pensée révolutionnaire des ouvriers se trouve être complètement noyée. Quant aux militants et groupes révolutionnaires, ils se transforment en vulgaires marchands de vin.
Les trotskistes en sont là. La FFGC les suit.
Une autre erreur consiste à pas voir que, si au XIXème siècle les revendications économiques pouvaient servir de base à la lutte de classe, c'était en en fonction du développement inachevé du capitalisme, explication que nous avons déjà donnée plus haut. De plus, l'antagonisme patron-ouvrier, qui s'exprimait violemment comme une contradiction économique à répercussion sociale, perd avec l'État son caractère social, grâce à la facilité étatique de jouer plus aisément sur la consommation de la force de travail. En effet, comme le démontrait Marx à l’époque du capitalisme dit libéral, l'État n’était encore qu'un instrument de répression et de coercition. Les salaires versés aux ouvriers représentaient l’intégralité du capital variable et contenaient, en conséquence, en le manifestant, son opposition à la plus-value, en d’autres termes l'opposition fondamentale : travail-capital. De plus, le conditionnement social des ouvriers, l'éducation de leurs enfants, l'entretien de leur famille, leur santé physique, les degrés de leur instruction et leur développement culturel, en un mot leur existence sociale assurée directement par eux-mêmes, se trouvait être contenue et assurée uniquement dans les limites et fonction de leur salaire. La lutte pour les "dix heures" de travail par jour était, comme le reste, une possibilité pour l'ouvrier de s'affirmer comme un être humain entendant bénéficier de cette qualification.
De nos jours, avec le développement de toutes les institutions d'État, comme la Sécurité Sociale, les hôpitaux, les congés payés, l'école obligatoire, le capital variable n'est plus représenté intégralement par les salaires. Le salaire devient une part de plus en plus petite du capital variable ; l'État lui a enlevé ses possibilités d’expression sociale en prenant sous son contrôle, au travers des impôts directs et indirects, toute l'activité sociale de l'ouvrier. Le salaire n'est plus qu'une expression économique de reproduction de la force de travail, car même l'entretien de la famille n'est plus dans salaire à proprement parler, mais dans les allocations familiales de l'État, partie des assurances sociales étatiques.
Donc, hier, l'antagonisme économique revêtait un aspect social qui se reflétait dans la lutte de classe. Aujourd’hui, cet antagonisme ne recèle plus qu'un caractère de catégorie économique.
La lutte revendicative ne devient plus qu'une lutte de catégorie économique ; et les révolutionnaires, au lieu de remonter franchement la pente du "réformisme" désormais sans réformes possibles pour la classe ouvrière, s'y engagent eux-mêmes et poussent de plus belle, dans cette direction, les masses ouvrières. On peut dire qu'entre les intentions des révolutionnaires et la traduction de leurs intentions dans leurs actions quotidiennes, se dresse toujours un obstacle : les conditions objectives et contingentes de la situation. Par les revendications économiques, l'ouvrier a déjà une tendance fortement marquée à faire passer les satisfactions immédiates de sa condition, en tant que catégorie économique, au premier plan. Cette tendance se trouve accentuée aujourd’hui avec le capitalisme décadent, où la famine s'est installée à demeure dans la société.
En recherchant la solution à la famine - qui hante les ouvriers sur le plan de la lutte pour les salaires - par un minimum vital, l'échelle mobile etc., on ne fait que transférer ce problème, fondamentalement social, du plan social sur le plan étroitement économique. Loin de servir de condition à une orientation révolutionnaire des luttes ouvrières, ce transfert ne fait qu'enfermer d'avantage les ouvriers dans leur condition de catégorie économique et renforcer puissamment leur tendance naturelle à la recherche des satisfactions partielles et immédiates, c'est-à-dire au réformisme. Mais, ce qui plus est, devant l’absence de toute possibilité, dans la période présente, d'obtenir des satisfactions mêmes minimes, ce transfert devient un facteur de désarroi dans la classe ouvrière, n'engendrant que lassitude et désespoir dans ses rangs. La famine devient alors une condition de démoralisation des ouvriers ; sa hantise pose de tout son poids sur eux, leur fait accepter des conditions de vie encore plus misérables et un surcroit d’exploitation.
L'ouvrier reste fixé sur les satisfactions immédiates. La perspective révolutionnaire s'évanouit. L'ouvrier arrive à accepter tout, avec la lassitude de celui qui se dit qu'autant de jours gagné sur la famine sont autant de victoires qui donnent le sens de sa vie et de sa lutte.
Ils arrivent, par-là, à rechercher et à accepter les solutions capitalistes en vue de ne pas crever de faim.
Dans l'esprit de la classe ouvrière, la lutte revendicative a cessé d'avoir un caractère lointain et révolutionnaire pour devenir une solution de désespoir. Ce désespoir devient un fait admis au lieu d'être une antithèse forçant la lutte à dépasser le cadre de lutte des catégories économiques.
XI- La lutte revendicative économique trouvait, dans la grève, sa forme appropriée la plus efficace, tout comme la lutte pour les revendications de réformes politiques (droit d'association, droits de presse et droit civique) trouvait son expression dans la participation aux campagnes électorales et dans le parlementarisme dit ouvrier. Avec la disparition des possibilités des réformes dans la cadre du capitalisme, les formes d'organisation et les méthodes d'action anciennes perdent leur signification et cessent de pouvoir exprimer les objectifs aussi bien immédiats qu'historiques de la lutte du prolétariat.
Dans les meilleurs cas, les grèves, qui éclatent dans la période présente, manifestent l'état arriéré du mouvement ouvrier, reproduisant une situation historiquement dépassée. Elles sont alors des impasses où s'épuisent la combativité et les forces de la classe ouvrière. Mais, pour la même raison, la plupart des grèves, dans la période présente, peuvent être uniquement le moyen d'expression d'une lutte fractionnelle inter-capitaliste et inter-impérialiste et de dévoiement du prolétariat. Il est vrai que, déjà avant 1914, les grèves pouvaient et étaient exploitées par des groupes capitalistes contre d'autres capitalistes. Mais ce n'était alors qu'un phénomène dans l'influence de la lutte. Aujourd’hui, il peut le caractériser.
Les révolutionnaires doivent se libérer d'un attachement sentimental à cette arme de lutte des ouvriers que fut la grève et réexaminer ce problème à lumière des expériences des dernières trente années. En effet, les grandes grèves d'Italie et d'Allemagne avant le fascisme, comme les grèves de 1936 en France, en Belgique, comme les récentes grèves aux États-Unis et en France, qu'elles aient été syndicales ou sauvages, avec ou sans occupation des usines, qu'elles aient été soutenues par les socialistes contre les ministres staliniens ou fomentées et dirigées par ces derniers, toutes ces grèves ont conditionné non un renforcement du prolétariat mais un renforcement de l'influence idéologique de l'appareil de l'État, une démoralisation de la classe ouvrière et son intégration dans le cours à la guerre impérialiste.
L'expérience de ces luttes prouve que les luttes revendicatives et les grèves ont cessé d'être le terrain de la mobilisation de la classe et que cette dernière est appelée, pour l’accomplissement de sa mission historique, à trouver de nouvelles expressions de méthodes et de luttes de classe.
XII- le syndicalisme n'a, à notre avis, jamais représenté une idéologie ouvrière dans le sens progressif. À toutes les théories syndicalistes et anarcho-syndicalistes, les révolutionnaires ont toujours répondu qu'entre ces théories et le système capitaliste il n'y a pas incompatibilité mais plutôt entente à plus ou moins brève échéance. Discuter de la valeur marchande de la force de travail ne contredit en rien le fonctionnement du système capitaliste. Fonder une théorie sociale qui n'élimine pas la théorie de la valeur mais, en fait, est plutôt l'axe du système syndicaliste ne fait que renforcer ce système ; et, à un désir utopique de coopérativisme anarchiste se dessine et se développe un coopérativisme étatique tendant à fondre et à amalgamer syndicat et État. Ceci s'est opéré en U.R.S.S., en Allemagne et en Italie ; dans les autres pays, nous assistons à ce même phénomène mais, encore, au premier stade de l'intégration ou de l'absorption syndicat-État.
La querelle entre ces deux forces, pour prendre un exemple en France, tourne autour de la plus ou moins grande incorporation des syndicats dans les organismes étatiques.
Nous savons pourtant que telles ne sont pas les idées que défendent les partis dits ouvriers PS, PC, Trotskistes.
Pour les deux premiers, attachés à saisir les rênes du gouvernement, leur influence sur les syndicats leur donne une force de manœuvre dans leur entreprise vers l'État bourgeois ; ils y réussissent admirablement car ils trouvent là un terrain tout préparé aux idées réformistes ou opportunistes.
Quant aux trotskistes, ils posent un problème qui semblerait différent car ils ont soin de l'énoncer avec tout un verbiage révolutionnaire. Œuvrer dans les syndicats, c'est œuvrer dans le seul lieu de rassemblement ouvrier, c'est trouver les organismes à participation ouvrière pouvant faire déborder la lutte du cadre économique au cadre politique.
Ces deux assertions, aujourd’hui, se sont révélées fausses, parce qu'elles ne tiennent pas plus compte de la composition physique des syndicats que de leur nature politique et de l'objet de leur existence. Les syndicats ont pu représenter un moment de l'organisation du prolétariat mais jamais l'organisation permanente de la lutte de classe. Toutes les révolutions du XXème siècle ont pu montrer le rôle contre-révolutionnaire, sinon rétrograde, des syndicats au moment de la lutte engagée, plutôt que le rôle d'organisation offensive des travailleurs. Jamais l'organisation du prolétariat, au sein du syndicat, n'a fait surgir une force offensive de classe ; mais, au contraire, nous avons assisté comment, grâce aux syndicats, la classe ouvrière a été amenée à soutenir les guerres diplomatiques, commerciales ou effectives de la bourgeoisie.
Aujourd'hui, les syndicats, non seulement en raison de leur amalgame avec l'Etat, mais surtout en raison de la nature de leur idéologie et de leur comportement social, deviennent un frein pour le mouvement de libération des travailleurs.
Et cette idée amène cet autre problème : y a-t-il place, dans la période actuelle, pour un organisme permanent regroupant la classe ouvrière quelle que soit la nature progressive de son idéologie ? Nous répondrons par la négative. La permanence d'un tel organisme n'est pas fonction d'une volonté mais d'une possibilité qu'offre la situation de se résoudre d'une façon révolutionnaire, sinon cette permanence devient cause de confusion et de désarmement du prolétariat. Aujourd'hui, un organisme regroupant la majorité des ouvriers doit exprimer une poussée offensive des travailleurs. Si cet organisme prétend être un instrument de défense des ouvriers, quel que soit le désir ou la volonté de ses dirigeants, cet organisme ne peut être qu'un appareil de conservation et se transforme en un organisme de collaboration de classe. Que reste-t-il à la classe ouvrière pour se regrouper et se défendre ?
Or, le point le plus important de ce problème réside dans l'objet des regroupements. La classe ouvrière ne s'organise pas pour s'organiser. L'organisation ne doit concrétiser, pour elle, que la possibilité de réaliser sa mission historique. En dehors de cette fin, l'organisation prend un sens d'encasernement. Dans la situation présente, une telle organisation ne peut exister car le prolétariat se laisse plutôt encaserner par ce qu'il espère dans l'unité organisationnelle et non dans la révolution. Dans les luttes à venir, pourront surgir des tendances organisationnelles nouvelles, mais elles ne seront que temporaires et ne tiendront nullement compte du problème syndical, c'est-à-dire que ces tendances actives ne se situeront pas par rapport au syndicat mais par rapport à l'État. Elles n'exprimeront une permanence que le jour où le problème de la dualité du pouvoir se posera dans la situation historique.
XIII- Pourtant, si le problème des luttes quotidiennes économiques, syndicales ou corporatistes est d'une grande importance dans l'orientation de l'idéologie de la classe ouvrière, il n'est qu'un aspect plus accessible de la lutte laquelle, tantôt sourde et affaiblie tantôt violente, est engagée, depuis la naissance du capitalisme, entre la société capitaliste et les contradictions économiques de son système.
Au travers de cette lutte, nous assistons à des alternatives historiques où la classe ouvrière, cessant d'être une classe pour la bourgeoisie, tend à devenir une classe et pour elle-même (Marx). Tant que le prolétariat demeure une classe pour la bourgeoisie, elle subit l'idéologie capitaliste avec toutes les contradictions et les virevoltes que comportent ou exigent les lois de la production capitaliste.
Dans la période ascendante du capitalisme, nous voyons la classe ouvrière des secteurs importants se laisser prendre à l’idéologie du colonialisme. Dans la période descendante du capitalisme, la classe ouvrière a et aura encore tendance à partager l'idéologie de la bourgeoisie. Voilà où réside la force organisatrice des syndicats, devenus instruments de l'équilibre social capitaliste.
C'est encore en raison de ce fait que l'idéologie ouvrière s'est laissée prendre à toutes les démagogies qui tendent à camoufler la guerre impérialiste, unique mode actuelle de vie de la société bourgeoise.
XIV- La guerre impérialiste, qui débute à la fin d’une époque ascensionnelle du capitalisme marquant, par-là, l'arrêt du développement de la société bourgeoise, pose, pour la bourgeoisie et pour le prolétariat, un problème de classe. Lénine semble l'avoir résumé d'une façon assez saisissante quand, en 1914, il déclare que la guerre impérialiste ouvre l'ère des guerres et des révolutions.
Pour la bourgeoisie, le problème pose l'alternative "guerre ou mort" et pour le prolétariat "révolution ou barbarie". Les données sont les mêmes ; les alternatives différentes en ce que le capitalisme, ayant terminé son rôle historique, ne peut offrir à la société que des guerres ou l’étouffement économique, tandis que le prolétariat - qui se présente comme donnant une solution sociale à l'alternative capitaliste - oppose, à une barbarie sociale découlant de la bourgeoisie, la révolution socialiste.
L'opposition historique de classe dépasse le cadre du simple problème de la guerre pour poser le problème de la destruction de la société capitaliste, dans toutes ses expressions, et la nécessité du socialisme.
Ainsi, tant que la classe ouvrière continue à suivre l'idéologie bourgeoise, nous voyons les travailleurs faire les frais du patriotisme de la libération nationale (résistance et maquis), de la démocratie bourgeoise ou du socialisme national (Allemagne U.R.S.S.). Même s'il indique, après la deuxième guerre impérialiste, une attitude anti-militariste et anti- guerrière, ce n'est même pas un pacifisme petit-bourgeois qu'il exprime, mais encore et toujours un attachement à la bourgeoisie par une collaboration de classe. L'armée n'est, pour lui, qu'une clique militaire ; l'armée de peuple devient un instrument de conquête ouvrière à ses yeux. La guerre cesse d'être de rapine pour devenir juste ; les marionnettes ont changé mais la pièce qui se joue reste la même. En ceci, la classe ouvrière continue à être une classe pour la bourgeoisie et, si des militants ou des organisations pseudo-révolutionnaires ont cru voir dans la libération nationale, dans le maquis ou les milices du peuple, des possibilités révolutionnaires, la moindre objectivité devait leur faire comprendre qu'au contraire ces expressions du moment n'ont réussi qu'à enchaîner encore plus le prolétariat et qu'ils n'ont jamais exprimé "le pouvoir dans la rue", comme le prétende les trotskistes.
Toute idéologie qui découle d'une situation de guerre est une participation directe à la guerre, c'est-à-dire à la perpétuation du capitalisme.
L'idéologie révolutionnaire ne se pose pas face à la guerre mais face à l'État capitaliste, à la société bourgeoise génératrice des guerres.
XV- Il n'est pas besoin d'être grand marxiste pour chercher des solutions constructives pour le prolétariat, dans la société capitaliste. Jusqu'à présent, toutes ces solutions sont aussi vieilles que l’humanitarisme capitaliste ou son réalisme borné. Rien de nouveau ni de constructif n'a été trouvé par les marxologues ou les néo-marxistes modernes.
Et, en effet, il n'y a aucune solution constructive du prolétariat en société capitaliste. Ne se lamentent, de ce fait, que les opportunistes et les réformistes.
Pour nous, c'est, au contraire, la confirmation de l'idée révolutionnaire. Hors la révolution, hors la destruction violente et brutale de l'État, il n'y a pas de chemin de classe. Refuser tout compromis, toute collaboration avec le capitalisme doit devenir la préoccupation constante de la classe et sa seule planche de salut vers la révolution.
La GCF
Autres traits de caractères prédominants du système de production capitaliste : une fonction de reproduction et une fonction de répartition :
"… On peut dire… que le capital (et la propriété foncière qu'il implique comme son contraire) présuppose déjà une répartition…"
"… Les conditions de répartition dont il est question… sont les fondements de fonction sociales qui, dans les conditions de la production, échoient à des agents déterminés par opposition aux producteurs immédiats. Elles donnent aux conditions de la production et à leurs représentants une propriété sociale spécifique. Elles déterminent tout le caractère et tout le mouvement de la production…"
"… Ce caractère… 1º) du produit en tant que marchandise et 2º) de la marchandise en tant que produit du capital, implique déjà toutes les conditions de la circulation, c'est-à-dire un procès social déterminé que les produits sont obligés de parcourir et où ils prennent des caractères sociaux déterminé ; il implique des rapports (sociaux) tout aussi déterminés entre les agents de production, par lesquels sont déterminées la mise en les valeur du produit et sa reconversion soit en subsistances soit en moyens de production…"
"… deux traits distinguent de prime abord le mode de production capitaliste.
Il produit ses produits comme marchandises. Ce qui le distingue des autres modes de production, ce n'est pas de produire des marchandises, c'est de produire un produit dont le caractère dominant et déterminant est d'être des marchandises…"
"… Nous n'avons pas besoin de démontrer à nouveau comment le rapport entre le capital et le travail salarié détermine tout le caractère du mode de production.
Les agents principaux de ce mode de production, le capitaliste et le salarié, sont, en cette qualité, de simples incarnations ou personnifications du capital ou du travail salarié, des caractères sociaux déterminés imprimés aux individus par le procès social de production, des produits de ces conditions sociales déterminées de la production…"
"… Ce qui caractérise spécialement le mode de production capitaliste, c'est que la production de la plus-value est le but direct et le motif déterminant de la production. Le capital produit essentiellement du capital, mais ne le fait qu'en produisant de la plus-value…"
"… Dans l'examen de la plus-value relative et de la transformation de la plus-value en profit, nous avons vu qu'il se (...) là-dessus un mode de production spécial à la période capitaliste, une forme particulière du développement des forces sociales productives du travail, ces forces constituant vis-à-vis de l'ouvrier les forces autonomes du capital et s'opposant donc directement au développement de l'ouvrier…" ( Capital - Mol. XIV-210-1-2-3-4)
Burnham est censé ignorer Marx ou feindre de l'ignorer ; sa littérature s'adresse à des détracteurs conscients qui n'ont aucun scrupule à fermer les yeux sur les enseignements élémentaires du marxisme. Ils font partie, ouvertement et consciemment, de ceux qui, quand le "Capital" est paru, ont feint d’ignorer et qui, ensuite, ont cherché à en étouffer les effets par tous les moyens. Mais que Bettelheim, qui se présente au public comme un "économiste marxiste" et qui, à l'envers de la médaille burnhamienne, ose reproduire de telles idées selon lesquelles "une couche de directeurs de trusts en Russie (couche ???) serait une couche PRIVILÉGIÉE de la CLASSE OUVRIERE…", et selon lesquelles l'État dépérira quand la couche "la moins privilégiée" (celle identique au prolétariat dans les pays capitalistes) aura compris que les différenciations sociales sont nécessaires pour la CONSTRUCTION DU SOCIALISME…
Tout ce fatras soi-disant "marxiste", comparé a Marx lui-même, fait bien triste figure.
Toutes les autres "critiques marxistes" -que, par exemple, les trotskistes peuvent adresser soit à Burnham soit à Bettelheim- sont forcément caduques parce qu'elles partent du même point de vue qu'eux : prouver que la Russie est un État "où n’existe tout de même pas le capitalisme".
Les rapports capital-travail, s'ils sont la trame structurelle des rapports entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, les rapports capitalistes entre eux ont pour "âme" la nécessité vitale pour toute entité capitaliste, quelle qu'elle soit, de réaliser la part de plus-value accumulable. À leur tour, les différents rapports au sein de l'économie capitaliste et de la classe dirigeante entrent en égale importance, de façon déterminante, dans l'interaction des différents phénomènes capitalistes.
"Ce qui caractérise spécialement le mode de production capitaliste, c'est que la production de la plus-value est le but direct et le motif déterminant de la production. Le capital produit essentiellement du capital mais ne le fait qu'en produisant de la plus-value…" (Capital – Mol. XIV-212-3)
Le capital produit du capital en ne produisant que de la plus-value, par le processus capitaliste d'accumulation et de reproduction de capital : "Le procès de production capitaliste est essentiellement procès d’accumulation…" (X-131)
Ces deux notions sont inséparables : le capital produit essentiellement du capital mais ne la fait qu'en produisant de la plus-value, parce que ce processus est le procès même de l’accumulation.
Le capitalisme dans l'histoire est déjà le produit d'une accumulation historico-économique primitive (in Tome I du Capital - Mol. IV).
Ce procès d'accumulation est le procès même de la transformation de la propriété individuelle en propriété sociale, d'évolution de la propriété privée individuelle du capitaliste sur les moyens de production en la propriété privée social du CAPITAL, propriété privée collective et universelle d'une classe sociale exploitant une autre classe sociale.
Le capital est la première négation de la propriété privée individuelle des moyens de production ; le SOCIALISME en est la négation de la négation, la négation de la propriété privée sociale d'une classe sur les forces productives de la société.
Cette notion de la propriété privée a tellement peu été comprise que, par exemple, quand un trotskyste est à bout d'arguments pour expliquer qu'en URSS ce n'est "tout de même pas le capitalisme…", il affirme péremptoirement, comme la phrase du jugement dernier : "Mais la propriété privée individuelle sur les moyens de production n'existe plus en Russie."
Certainement que la propriété privée individuelle sur les moyens de production n'existe plus en Russie comme forme de propriété prédominante ; mais n'est-ce pas justement le rôle historique du capital de transformer la propriété privée individuelle sur les moyens de production (forme médiévale de l'artisan) en moyens de production sociaux, propriété d’une classe ? En Russie, en dehors de la révolution prolétarienne - dont nous parlons par ailleurs ("Politique et Philosophie de Harper à Lénine") -, nous assistons a un saut brusque, en dix ans de temps, du passage de la forme la plus arriérée à la forme la plus avancée de la concentration sociale des moyens de production. Mais, le fait que ces moyens de production soient propriété d'État, change-t-il quant à leur caractère de propriété privée ? Propriété privée d'un État qui personnifie le CAPITAL aux yeux du travail et qui joue vis-à-vis de celui-ci la même fonction capitaliste que partout ailleurs, avec cette différence, cependant, d'un pouvoir coercitif plus fort. Un État aussi policier que l'État russe n'est pas un phénomène abstrait et, "en soi", il personnifie un pouvoir de classe. Et, si le pouvoir de classe qu'il représente est celui "d’une couche privilégiée du prolétariat", comme Bettelheim veut nous le faire entendre, nous aboutissons à une notion du socialisme qui passe en réalité par la nécessité "réaliste" d’un capitalisme d'État, vieille conception et vieille trahison du socialisme réel, que Bettelheim nous ressert défraichie, avec une sauce pourrie puisée dans les arrière-cuisines du stalinisme.
Cette monstruosité stalinienne qui veut opposer une soi-disant “conception réaliste” du socialisme à ces conceptions qualifiées "d'utopistes”[1], mènent en réalité Bettelheim à défendre, comme la panacée universelle, un "socialisme réaliste" imposé à une couche "moins privilégiée" du prolétariat, par le pouvoir coercitif d'une couche privilégiée de cette même classe. Nous croyons, quant a nous, que si le socialisme doit être imposé au prolétariat par des procédés barbares (guépéouistes ou concentrationnaires)[2], nous pensons alors qu'il est vraiment une utopie et nous sommes profondément convaincus qu'il cache une tare profonde qui lui enlève quoi que ce soit qu'il pourrait avoir de commun avec le socialisme.
La propriété privée capitaliste a en dernier ressort, comme défenseur, l'État, parce que l'État personnifie économiquement et politiquement la classe capitaliste, quelles que soient les transformations que subisse en son sein la propriété privée capitaliste ; et ces transformations trouvent leur image dans la composition politique et sociale des partis au pouvoir, l'État reste, de toute manière, la personnification première et dernière du capital face au travail et sur le marché. (Chap. I, à suivre)
PHILIPPE
[1] En toutes lettres, dans l’article de Bettelheim où celui-ci qualifiant Burnham d'utopiste (alors que Burnham ne croit pas au socialisme mais bien au réalisme inverse du "réalisme stalinien", le réalisme américain), il vise surtout ici, d'une manière jésuitique, non pas Burnham mais ceux qui pourraient mettre en doute son raisonnement "réaliste", ce que nous ne manquons pas de faire."
[2] Cf. la célèbre formule stalinienne : "Aux barbares, doivent être appliqués des procédés barbares."
Burnham est censé ignorer Marx ou feindre de l'ignorer ; sa littérature s'adresse à des détracteurs conscients qui n'ont aucun scrupule à fermer les yeux sur les enseignements élémentaires du marxisme. Ils font partie, ouvertement et consciemment, de ceux qui, quand le "Capital" est paru, ont feint d’ignorer et qui, ensuite, ont cherché à en étouffer les effets par tous les moyens. Mais que Bettelheim, qui se présente au public comme un "économiste marxiste" et qui, à l'envers de la médaille burnhamienne, ose reproduire de telles idées selon lesquelles "une couche de directeurs de trusts en Russie (couche ???) serait une couche PRIVILÉGIÉE de la CLASSE OUVRIERE…", et selon lesquelles l'État dépérira quand la couche "la moins privilégiée" (celle identique au prolétariat dans les pays capitalistes) aura compris que les différenciations sociales sont nécessaires pour la CONSTRUCTION DU SOCIALISME…
Tout ce fatras soi-disant "marxiste", comparé a Marx lui-même, fait bien triste figure.
Toutes les autres "critiques marxistes" -que, par exemple, les trotskistes peuvent adresser soit à Burnham soit à Bettelheim- sont forcément caduques parce qu'elles partent du même point de vue qu'eux : prouver que la Russie est un État "où n’existe tout de même pas le capitalisme".
Les rapports capital-travail, s'ils sont la trame structurelle des rapports entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, les rapports capitalistes entre eux ont pour "âme" la nécessité vitale pour toute entité capitaliste, quelle qu'elle soit, de réaliser la part de plus-value accumulable. À leur tour, les différents rapports au sein de l'économie capitaliste et de la classe dirigeante entrent en égale importance, de façon déterminante, dans l'interaction des différents phénomènes capitalistes.
Le capital produit du capital en ne produisant que de la plus-value, par le processus capitaliste d'accumulation et de reproduction de capital : "Le procès de production capitaliste est essentiellement procès d’accumulation…" (X-131)
Ces deux notions sont inséparables : le capital produit essentiellement du capital mais ne la fait qu'en produisant de la plus-value, parce que ce processus est le procès même de l’accumulation.
Le capitalisme dans l'histoire est déjà le produit d'une accumulation historico-économique primitive (in Tome I du Capital - Mol. IV).
Ce procès d'accumulation est le procès même de la transformation de la propriété individuelle en propriété sociale, d'évolution de la propriété privée individuelle du capitaliste sur les moyens de production en la propriété privée social du CAPITAL, propriété privée collective et universelle d'une classe sociale exploitant une autre classe sociale.
Le capital est la première négation de la propriété privée individuelle des moyens de production ; le SOCIALISME en est la négation de la négation, la négation de la propriété privée sociale d'une classe sur les forces productives de la société.
Cette notion de la propriété privée a tellement peu été comprise que, par exemple, quand un trotskyste est à bout d'arguments pour expliquer qu'en URSS ce n'est "tout de même pas le capitalisme…", il affirme péremptoirement, comme la phrase du jugement dernier : "Mais la propriété privée individuelle sur les moyens de production n'existe plus en Russie."
Certainement que la propriété privée individuelle sur les moyens de production n'existe plus en Russie comme forme de propriété prédominante ; mais n'est-ce pas justement le rôle historique du capital de transformer la propriété privée individuelle sur les moyens de production (forme médiévale de l'artisan) en moyens de production sociaux, propriété d’une classe ? En Russie, en dehors de la révolution prolétarienne - dont nous parlons par ailleurs ("Politique et Philosophie de Harper à Lénine") -, nous assistons a un saut brusque, en dix ans de temps, du passage de la forme la plus arriérée à la forme la plus avancée de la concentration sociale des moyens de production. Mais, le fait que ces moyens de production soient propriété d'État, change-t-il quant à leur caractère de propriété privée ? Propriété privée d'un État qui personnifie le CAPITAL aux yeux du travail et qui joue vis-à-vis de celui-ci la même fonction capitaliste que partout ailleurs, avec cette différence, cependant, d'un pouvoir coercitif plus fort. Un État aussi policier que l'État russe n'est pas un phénomène abstrait et, "en soi", il personnifie un pouvoir de classe. Et, si le pouvoir de classe qu'il représente est celui "d’une couche privilégiée du prolétariat", comme Bettelheim veut nous le faire entendre, nous aboutissons à une notion du socialisme qui passe en réalité par la nécessité "réaliste" d’un capitalisme d'État, vieille conception et vieille trahison du socialisme réel, que Bettelheim nous ressert défraichie, avec une sauce pourrie puisée dans les arrière-cuisines du stalinisme.
Cette monstruosité stalinienne qui veut opposer une soi-disant “conception réaliste” du socialisme à ces conceptions qualifiées "d'utopistes”1, mènent en réalité Bettelheim à défendre, comme la panacée universelle, un "socialisme réaliste" imposé à une couche "moins privilégiée" du prolétariat, par le pouvoir coercitif d'une couche privilégiée de cette même classe. Nous croyons, quant a nous, que si le socialisme doit être imposé au prolétariat par des procédés barbares (guépéouistes ou concentrationnaires)2, nous pensons alors qu'il est vraiment une utopie et nous sommes profondément convaincus qu'il cache une tare profonde qui lui enlève quoi que ce soit qu'il pourrait avoir de commun avec le socialisme.
La propriété privée capitaliste a en dernier ressort, comme défenseur, l'État, parce que l'État personnifie économiquement et politiquement la classe capitaliste, quelles que soient les transformations que subisse en son sein la propriété privée capitaliste ; et ces transformations trouvent leur image dans la composition politique et sociale des partis au pouvoir, l'État reste, de toute manière, la personnification première et dernière du capital face au travail et sur le marché. (Chap. I, à suivre)
PHILIPPE
Il existe un phénomène dans le procès de la connaissance en société bourgeoise et dont Harper n'a pas parlé. C'est d'une part celui de l'influence de la division du travail capitaliste sur la formation de la connaissance et la synthèse des sciences de la nature, d’autre part le procès de formation de la connaissance dans le mouvement ouvrier.
Harper dit, à un certain moment, que la bourgeoisie doit, à chaque révolution, apparaître différente de ce qu'elle était précédemment et de ce qu'elle est en réalité dans le moment même et cacher ainsi son but réel.
Ceci est vrai. Mais Harper, en ne nous parlant pas du processus de formation de la connaissance dans l’histoire et en ne posant pas le problème explicitement, le pose implicitement de la manière aussi mécaniste que celle qu'il reproche lui-même à Plekhanov et à Lénine.
Le processus de formation de la connaissance dépend des conditions de production des conceptions scientifiques et des idées en général, c'est dire aux applications pratiques.
La société bourgeoise, en se développant, développe -en même temps que ces conditions de production, c'est-à-dire que son mode d'existence économique- sa propre idéologie : ses conceptions scientifiques ainsi que ses conceptions du monde et sur le monde.
La science est une branche bien particulière dans la production des idées nécessaires à la vie de la société capitaliste ; c'est la continuation, l'évolution et la progression de sa propre production.
Le mode de production économique, de même qu'il applique pratiquement ce que la science élabore, a une grande influence sur la façon dont s'élaborent pratiquement les idées et les sciences. La division du travail capitaliste, de même qu'elle contraint à l'extrême spécialisation dans tous les domaines de la réalisation pratique de la production, contraint à l'extrême spécialisation et à l’ultime division du travail dans le domaine de la formation des idées et principalement dans domaine des sciences.
Les sciences et les savants confirment, par leur présence et leurs spécialisations, la division universelle du travail capitaliste ; ils sont aussi nécessaires que les généraux d'armées et la science militaire, ou les administrateurs et directeurs.
La bourgeoisie est parfaitement capable de faire la synthèse dans le domaine particulier des sciences qui ne touche pas directement à son mode d’exploitation. Aussitôt qu'elle touche à ce dernier domaine, elle tend inconsciemment à travestir la réalité : histoire, économie, sociologie et philosophie. Elle ne peut donc qu'arriver à des essais de synthèse incomplets.
La bourgeoisie se borne aux applications pratiques, aux investigations scientifiques et elle est, dans ce domaine, essentiellement matérialiste. Mais, comme elle ne peut arriver à une synthèse complète, comme elle est obligée inconsciemment de masquer le fait de sa propre existence contre les lois scientifiques du développement de la société -découvertes par les socialistes-, elle ne peut réaliser cette barrière psychologique de la réalité de son existence historico-sociale qu'au travers de l'idéalisme philosophique qui embue toute son idéologie. Ce travestissement nécessaire à la société bourgeoise en tant que mode d'existence sociale, elle est capable de l'élaborer elle-même au travers de sa propre philosophie (de ses différents systèmes) ; mais elle est également encline à prendre dans les anciennes philosophies et idéologies de l'existence sociale d'anciens modes d'exploitation, du fait qu'elles ne touchent pas sa propre existence, et peut, au contraire, continuer à la voiler ; et aussi, parce que toutes les classes dominantes dans l’histoire, en tant que classes conservatrices peuvent avoir besoin des anciens modes de conservation, il en est de même pour la bourgeoisie qui les arrange, bien entendu selon ses propres besoins, c'est-à-dire qu'elle les déforme à sa propre forme.
C'est pour cela que même les philosophes bourgeois, au début de l'histoire de la bourgeoisie, pouvaient être, dans une certaine mesure, matérialistes (dans la mesure où ils mettaient l'accent sur la nécessité du développement des sciences de la nature) ; mais, ils étaient foncièrement idéalistes aussitôt qu'ils essayaient de raisonner sur l'existence de la bourgeoisie elle-même et de la justifier. Ceux qui mettaient plus l'accent sur les premiers aspects de la pensée bourgeoise pouvaient apparaître plus matérialistes, ceux qui tentaient plus de justifier l'existence de la bourgeoisie étaient appelés à être plus idéalistes.
Seuls les socialistes scientifiques, à partir de Marx, sont capables de faire une synthèse des sciences et du développement social humain. Et même cette synthèse est nécessaire au préalable pour leur point de départ révolutionnaire. C’est ce que Marx a fait.
Dans la mesure où ils posaient des nouveaux problèmes scientifiques, les matérialistes de l'époque révolutionnaire de la bourgeoisie étaient tentés et contraints de faire la synthèse de leurs connaissances et de leurs conceptions du développement social, mais sans jamais toucher à l’existence de la bourgeoisie et, au contraire, en justifiant cette existence. C’est ainsi que des individualités ont pu surgir, qui tentèrent de faire cette synthèse, de Descartes à Hegel. Il est bien difficile, en toute honnêteté, de séparer le matérialisme de l'idéalisme dans la philosophie de Descartes ou de Hegel ; leur essai de synthèse a voulu être tellement complet, il a voulu embrasser, d'un regard dialectique, l'évolution et le mouvement du monde et des idées, qu'ils n'ont pu faire autrement que traduire, d'une manière totale et absolue, le comportement idéologique de la bourgeoisie sous son double aspect contradictoire. Mais, ils sont des exceptions.
Ce qui a contribué à pousser des individus vers cette activité reste encore dans l’ombre, la connaissance historique, sociale, économique et psychologique n'en étant qu'à un stade primaire. Nous ne pouvons que dire cette banalité : qu'ils obéissaient à des préoccupations de leur société en général.
Dans le capitalisme, et quoique tendant vers l'édification d'une nouvelle société, les socialistes d'une part et le prolétariat d'autre part sont contraints, par leur existence et leur développement au sein du capitalisme, d'obéir, dans le domaine de la connaissance, à ses propres lois.
La politique devient la spécialisation des militants communistes, quoique des connaissances et une vue de synthèse universelles leur seraient utiles.
C'est ce qui fait que la division s'opère, dans le mouvement ouvrier, entre les courants politiques d'une part et d'autre part, souvent même de la politique, d'avec les théoriciens dans les domaines scientifiques de l'histoire, de l’économie et de la philosophie. Le processus de formation des théoriciens du socialisme s'est opéré assez sensiblement de la même façon que celle des savants et des philosophes bourgeois de l'époque révolutionnaire.
L’influence ambiante de l'éducation et du milieu bourgeois restent toujours une forte influence dans le procès de la formation des idées dans le mouvement ouvrier. Le développement de la société elle-même d'une part et des sciences d’autre part sont des facteurs décisifs dans l'évolution du mouvement ouvrier. Cela peut apparaître comme une tautologie, et cependant on ne le répètera jamais assez.
C’est cette constante évolution parallèle à l’évolution du prolétariat et des socialistes qui est pour eux une lourde entrave.
Les restes des religions, c'est-à-dire des époques historiques pré-capitalistes, deviennent un atavisme de la bourgeoisie "réactionnaire" certes, mais surtout de la bourgeoisie en tant que dernière classe exploiteuse de l'histoire. Malgré cela, la religion n'est pas ce qu’il y a de plus dangereux dans l'idéologie des classes exploiteuses, mais cette idéologie dans son ensemble où voisinent, à côté des religions, du chauvinisme et de tous les idéalismes verbeux, un matérialisme sec, étriqué et statique. À l'aspect idéaliste de la pensée de la bourgeoisie, il est donc nécessaire d'y joindre son matérialisme des sciences de la nature qui fait partie intégrante de son idéologie. Ces différents aspects de l’idéologie bourgeoise, s'ils ne font pas partie d'un tout pour la bourgeoisie - qui tend a masquer l’unité de son existence sociale sous la pluralité de ses mythes -, doivent être conçus comme tels par les socialistes.
C’est ainsi que l’on s'aperçoit que le mouvement ouvrier a du mal à se dégager de l’idéologie bourgeoise dans son ensemble, de ses idéalismes comme de son matérialisme incomplet. Bergson n'a-t-il pas influencé la formation de courants dans le mouvement ouvrier en France ?
La grande difficulté consiste à faire de chaque nouvelle idéologie ou formulation d'idée l'objet d'une étude critique et non l'objet d'un dilemme adoption-rejet. Elle consiste également à concevoir tout progrès scientifique non comme un progrès réel mais comme un progrès, ou un enrichissement (dans le domaine de la connaissance), seulement en puissance dans la société, et dont, en dernier ressort, les possibilités réelles pratiques d'application sont soumises aux fluctuations de la vie économique du capitalisme.
Dans ce sens-là, les socialistes en arrivent donc uniquement à avoir une position critique permanente, faisant des idées l'objet d'une étude ; ils ont, face à la science, uniquement une position d'assimilation théorique de ses résultats, en en comprenant les applications pratiques comme ne pouvant servir l'humanité réellement pour ses besoins que dans une société évoluant vers le socialisme.
Le processus de la connaissance dans le mouvement ouvrier considère donc comme une acquisition sienne le développement théorique des sciences, mais il l'intègre dans un ensemble de connaissances dont l'axe est la réalisation pratique de la révolution sociale, axe de tout progrès réel de la société.
C'est ce qui fait que le mouvement ouvrier se trouve spécialisé, de par son existence sociale révolutionnaire, luttant au sein du capitalisme contre la bourgeoisie, dans le domaine strictement politique qui est jusqu'à l’insurrection (la prise de conscience), le point névralgique de la lutte de classe bourgeoisie-prolétariat.
C'est ce qui fait le double aspect du développement de la connaissance dans le mouvement ouvrier, différent et relié, se développant au fur et à mesure de la libération RÉELLE du prolétariat : politique d'une part (qui pose les problèmes immédiats et brûlants), théoriques et scientifiques (qui évoluent plus lentement), se poursuivant surtout (jusqu’à présent) dans les époques de recul du mouvement ouvrier et abordant des problèmes certes au moins aussi importants, certes interdépendants d'avec les problèmes politiques, mais d'une façon moins immédiate et brûlante.
Dans la politique, se marque, au fur et à mesure du développement de la société, la frontière immédiate de classe, au travers de la lutte politique du prolétariat. C'est donc dans le développement de la lutte politique du prolétariat que se suit pas à pas l'évolution de la lutte de classe et le processus de formation du mouvement ouvrier révolutionnaire en opposition à la bourgeoisie dont les formes de lutte politique évoluent en fonction de l'évolution constante de la société capitaliste.
La politique de classe du prolétariat varie donc au jour le jour et même, dans une certaine mesure, localement (nous verrons plus tard dans quelle mesure). C'est dans cette lutte au jour le jour, dans ces divergences de partis et de groupes politiques, dans la tactique du lieu et du moment que se traduisent immédiatement les frontières de classe. Viennent ensuite, d'une façon plus générale, moins immédiate, et posant les objectifs plus lointains, des buts de la lutte révolutionnaire du prolétariat qui sont contenus dans les grands principes directeurs des partis ou des groupes politiques.
C’est donc dans les programmes d'abord, puis dans l'application pratique, dans l'action journalière que se posent les divergences dans l'action politique, reflétant dans leur évolution, en même temps que l'évolution générale de la société, l'évolution des classes, de leurs méthodes de lutte, de leurs moyens et de leurs idéologies, de la théorie et de la pratique du mouvement, de leur lutte politique.
Au contraire, la synthèse de la dialectique scientifique, dans le domaine purement philosophique de la connaissance, se développe non pas à la manière dialectiquement immédiate de la lutte de classe pratique politique, mais bien d'une manière dialectique beaucoup plus lointaine, sporadique, sans lien apparent ni avec le milieu local ni avec le milieu social, à peu près comme le développement des sciences appliquées, sciences de la nature, de la fin du féodalisme et de la naissance du capitalisme.
Harper n'a pas fait ces différenciations, il n'a pas su nous montrer la connaissance, comme différentes manifestations de la pensée humaine, extrêmement divisée en spécialisations, dans le temps, dans les différents milieux sociaux au cours de leur évolution, etc.
La connaissance humaine se développe (grossièrement et vulgairement) en fonction des besoins auxquels les différents milieux sociaux ont à faire face et les différents domaines de la connaissance se développent en fonction du développement des applications pratiques envisagées. Plus le domaine de la connaissance touche immédiatement et de près l'application pratique, plus est sensible son évolution ; au contraire, plus nous avons affaire à une tentative de synthèse et moins il est possible de suivre cette évolution car la synthèse ne se fait que suivant les lois purement accidentelles du hasard, c'est-à-dire de lois tellement compliquées, découlant de facteurs tellement divers et complexes, qu'il est pratiquement impossible de nous plonger aujourd’hui dans de telles études.
De plus, la pratique englobe de grandes masses sociales, alors que la synthèse s'opère très souvent par des individualités. Le social tombe sous les lois générales, plus facilement et plus immédiatement contrôlables. L'individuel tombe sous l'angle de particularités quasi imperceptibles pour ce qui est de la science historique qui n'en est encore qu'à ses premiers pas.
C'est pour cette raison que nous relevons, en premier lieu, une grave erreur de ce côté chez Harper, d'avoir engagé une étude sur le problème de la connaissance en ne nous parlant que de la différence qui existe entre la manière bourgeoise d'aborder le problème et la manière socialiste et révolutionnaire, en laissant dans l'ombre le processus historique de formation des idées. En opérant de cette manière, la dialectique de Harper reste impuissante et vulgaire. D'un petit essai intéressant, critiquant la manière dont Lénine aborde la critique de l'empiriocriticisme et montrant ce qui est vrai (c'est-à-dire que c'est un mélange de mauvais goût dans la polémique, de vulgarités dans le domaine scientifique -ainsi d’ailleurs que de choses erronés-, de matérialisme bourgeois et de marxisme), Harper nous livre cet essai intéressant, plus des conclusions d'une platitude encore plus criante que la dialectique de Lénine dans "Matérialisme et Empiriocriticisme".
Le prolétariat se dégage révolutionnairement du milieu social capitaliste par un combat continuel ; cependant, il n'a acquis TOTALEMENT une idéologie indépendante, dans le plein sens du terme, que le jour de la réalisation pratique de l'insurrection généralisée, faisant de la révolution socialiste une réalité vivante et lui permettant de faire ses premiers pas. En même temps que le prolétariat arrive à une indépendance politique et idéologique totale, à la conscience de la seule solution révolutionnaire au marasme économico-social du capitalisme (la construction d'une société sans classe), au moment du développement généralisée de l'insurrection du prolétariat, à ce moment précis il n'existe déjà plus en tant que classe pour le capitalisme et, par la dualité de pouvoir acquise en sa faveur, il crée un milieu historico-social favorable à sa propre disparition en tant que classe.
La révolution socialiste comporte donc deux actions du prolétariat : avant et après l’insurrection.
Il n'arrive à développer totalement une idéologie indépendante que lorsqu'il crée le milieu favorable à sa disparition, c'est-à-dire après l'insurrection. Avant l'insurrection, son idéologie a surtout comme but d'arriver à réaliser pratiquement l’insurrection : la prise de conscience de la nécessité de réaliser cette insurrection, ainsi que de l'existence des possibilités et des moyens de la réaliser. Après l'insurrection, se posent, pratiquement de front, d'une part la gestion de la société, d'autre part la disparition des contradictions léguées par le capitalisme. Au premier rang de ces préoccupations, se pose donc, après l’insurrection, la nécessité d'évoluer vers le socialisme et le communisme, c'est-à-dire de résoudre ce que doit être pratiquement "la période transitoire". La conscience sociale, même celle du prolétariat, ne peut être totalement libérée de l'idéologie bourgeoise qu'à partir de cette période de l'insurrection généralisée. Jusqu'à cette période, jusqu'à cet acte de libération par la violence, toutes les idéologies bourgeoises, toute la culture bourgeoise, la science et l'art commandent aux socialistes, jusque dans la réaction de leur raisonnement. Ce n'est qu'avec lenteur qu'une synthèse socialiste se dégage de l'évolution du mouvement ouvrier et de son étude.
Dans l’histoire de l'évolution du mouvement ouvrier, on voit que, très souvent, il est arrivé que ceux qui ont été capables de raisonner et d'analyser profondément les choses de la lutte des classes et de l’évolution du capitalisme, ou sur un mouvement insurrectionnel, ont été, en dehors du mouvement réel lui-même, plus comme des observateurs que comme des acteurs. C'est le cas pour Harper comparé à Lénine.
De même, il peut arriver un décalage dans le mouvement de la connaissance du point de vue du socialisme, décalage qui fait que certaines études théoriques restent valables alors que les hommes qui les ont formulées pratiquent une politique qui n'est plus adéquate à la lutte du prolétariat. Il arrive également l'inverse.
Dans le mouvement qui a entraîné les classes russes dans trois révolutions successives en douze ans, les tâches pratiques de la lutte de classe furent tellement prenantes, les besoins de la pratique de la lutte, puis de la prise du pouvoir, puis du pouvoir lui-même appelaient beaucoup plus la formation de politiciens du prolétariat, comme Lénine et Trotsky, des hommes d’action, des tribuns et des polémistes que des philosophes et des économistes. Les hommes qui ont été des philosophes et des économistes, l'ont été dans la IIème et la IIIème Internationales, très souvent en dehors du mouvement pratique révolutionnaire et, en tous cas, dans des périodes de recul du cours révolutionnaire.
Lénine, entre 1900 et 1924, a été poussé par le flot de la révolution montante, toute son œuvre est palpitante de l'âpreté de cette lutte, de ses hauts et de ses bas, de toute sa tragédie historique et humaine avant tout. Son œuvre est surtout politique et polémique, de combat. Son œuvre essentielle, pour le mouvement ouvrier, est donc surtout cet aspect politique et non sa philosophie et ses études économiques d'une qualité plus douteuse parce que manquant de profondeur dans l'analyse, de connaissances scientifiques et de possibilités de synthèse théorique. À côté de cette houleuse situation historique de la Russie, la situation calme de la Hollande -en marge de la lutte de classe d'Allemagne- permet le développement idéologique d'un Harper, dans une période de reflux de la lutte de classe.
Harper attaque violemment Lénine dans son point faible, en laissant dans l'ombre la partie la plus importante et la plus vivante de son œuvre ; et il tombe en faux quand il veut en tirer des conclusions sur la pensée de Lénine et sur le sens de la portée de l’œuvre. D'incomplètes et erronées, quant à Lénine, les conclusions de Harper tombent dans des platitudes journalistiques quant à celles qu'il tend à tirer sur la Révolution russe dans son ensemble. Pour ce qui est de Lénine, cela prouve qu’il n'a rien compris à son œuvre principale, pour s'attacher à "Matérialisme et Empiriocriticisme" uniquement. Pour ce qui est de la Révolution russe, c'est beaucoup plus grave et nous y reviendrons. (à suivre)
PHILIPPE
[1] Pseudo d’Anton Pannekoek
Mayer n'a pas attendu pour élargir ses premières réformes. Un deuxième train de mesures les a suivies. Elles confirment ce que nous disions le mois dernier : l'objectif du plan gouvernemental est d'aligner le capitalisme français sur le plan Marshall d'expression américaine, de préparer les conditions d'application de ce plan dans la monnaie et dans les prix, de prolonger la concentration du capital autour de l'État et de ramener l'agriculture américaine au niveau de l'exploitation industrielle du travail. Tel est, en effet, le sens de la réforme monétaire récente. Elle comprend deux parties : l'une concerne la dévaluation et la création d'un double secteur de change, l'autre l'échange des coupures de 5.000 francs. Le sens de ces mesures, pour les rapports de l’Europe avec l’Amérique, pour le plan Marshall, s'est manifesté dans la démarche de Staford Crips à Bretton Wood et à Paris avant l'adoption du projet, et par le crack américain de ces dernières semaines, consécutivement à la création du marché libre de l'or en France. Ce sont toutes ces questions qu'il faut examiner.
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L'échange des billets de 5.000 Francs s'inscrit dans la ligne du prélèvement décidé le mois dernier, plus particulièrement des disparitions qui frappent l'agriculture. On se souvient que les taux appliqués aux bénéfices agricoles étaient déjà plus élevés que ceux prévus pour les profits industriels et commerciaux. Ils peuvent atteindre 80%. En s'en prenant aux gros billets, Mayer prolonge cette politique. Car les coupures de 5.000 Francs jouent un rôle particulièrement important dans l'épargne agricole. Peut-être les plus grosses transactions soldées en billets de cette taille sont, elles, effectuées dans les villes, notamment sur le marché noir. Mais c'est dans les campagnes que leur rôle économique est le plus important. Car les paysans français se montrent réticents à déposer leurs fonds au Crédit agricole et traitent fréquemment leurs affaires en billets. Ceux-ci sont entassés dans les formes, mais l'usage auquel on les destine est un usage productif. On sait fort bien qu'il arrive à la plupart des agriculteurs de payer tracteurs, machines, semences etc. en argent comptant. Les billets bloqués par Mayer sont donc autant de moyens d'investissement retirés à l'agriculture. Qui plus est, dans une période de l'année où la trésorerie est étroite. Par conséquent, l'échange des gros billets qui aura, certes, des effets importants dans le secteur industriel et commercial (notamment dans ce dernier), effets d'autant plus accusés que les marchés seront "illégaux", aura une répercussion économique et sociale bien plus considérable en agriculture. À tel point qu'on peut se demander si les crédits en dollars du plan Marshall pourront trouver, après l'application des mesures de Mayer, une contre-partie suffisante en francs dans les campagnes. Autrement dit, si les importations destinées à l'agriculture trouveront à s'écouler, la destruction du capital agricole par le capitalisme d'État entre donc maintenant dans sa phase active.
Le dédoublement du change, la dévaluation (pour le taux officiel) et la liberté des marchés de l'or et du dollar s’inscrivent bien, eux aussi, dans le même plan d’ensemble (Marshall-Mayer). Mais, ils correspondent à un tout autre aspect de la situation.
Les dispositions arrêtées sont en effet les suivantes :
1° Le cours officiel du dollar est dévalué de 80%. Il passe de 119 à 214 frs. Ce taux de change est le seul admis pour les transactions commerciales. On importe, à ce taux, toutes les marchandises inscrites sur une liste établie par les pouvoirs publics.
2° Les exportateurs sont cependant autorisés à échanger sur un marché à cours libre du dollar, la moitié des devises américaines qu'ils ont obtenues, l'autre moitié étant échangée au cours officiel. Les importateurs obtiennent au même cours libre les dollars dont ils ont besoin pour les marchandises autres que celles inscrites sur la liste à change officiel. Soulignons que le cours variable, ainsi institué pour le dollar, n'implique pas un marché libre. Le marché lui-même reste réglementé, exportations et importations demeurant toujours soumises à licence.
3° Sur ce même marché à cours variable, les capitaux ne provenant pas d'exportations de marchandises peuvent être convertis en dollars. Réciproquement, les dollars détenus clandestinement peuvent être changés en France sous réserve d’une pénalité de 25%.
4° Parallèlement au marché à cours variable du dollar, est créé un marché intérieur libre de l’or. C'est-à-dire qu'on y peut vendre et acheter librement pièces et lingots. Mais l'importation et l'exportation restent interdites.
5° Les taux des monnaies autres que le dollar, notamment celui de la livre, restent soumis au change officiel. Il n'est pas créé de cours libre pour ces monnaies. Leur cours se trouve automatiquement relevé par la dévaluation effectuée par rapport au dollar.
En établissant ainsi un change variable pour le dollar et un cours libre intérieur pour l'or, le gouvernement donne au capital privé (qui reste la base nécessaire du capitalisme d'État) une contre-partie appréciable au prélèvement. Il lui permet d'obtenir librement du métal et des devises stables soustraites aux fluctuations des prix français. En agissant ainsi, le gouvernement tente un coup de poker, une pure spéculation. Il espère faire réapparaitre les capitaux français (acquis avant, pendant ou après l'occupation). Il leur donne, dans ce but, la faculté d'opérer au grand jour. Mais il espère en même temps que les capitaux étrangers vont eux aussi faire leur apparition. Qu'ils vont refluer sur Paris, attirés par les possibilités spéculatives du marché libre. Double espèce de capitaux étrangers : capitaux "flottants" qui, dans l’entre-deux guerres, ne trouvaient pas d'investissement sur un marché restreint par l'action des monopoles (ils dominèrent la finance mondiale à cette époque, bouleversant l'équilibre des balances des comptes en passant d'un pays à l'autre à la suite des dévaluations) ; et capitaux d'investissement (en fait américains) qui pourront trouver intérêt à acheter au capital français une partie de ses entreprises. Cet afflux de capitaux français et étrangers, s'il se produisait, donnerait, pense Mayer, la possibilité d'équilibrer la balance des comptes grâce aux importantes disponibilités en dollars qu’il procurerait. Ces disponibilités se trouveraient, d'autre part, accrues par le produit des exportations que la dévaluation stimulerait en même temps.
Donc, accroissement des exportations, rentrée des capitaux (c'est-à-dire dans les deux cas : arrivée de dollars sur le marché de Paris et rééquilibre de la balance des comptes), tels sont les effets attendus des mesures monétaires. Elles viennent donc bien compléter le prélèvement. Celui-ci tendait à stabiliser intérieurement la monnaie, tandis que celui-là cherche à la stabiliser extérieurement. C'est cette double stabilisation (dont les deux aspects sont interdépendants et complémentaires) que requiert l'application effective du plan Marshall. Qu'elle soit possible, c'est une autre affaire ; mais, du moins, la bourgeoisie se fait à ce sujet des illusions. En tout cas, le moment n'était pas mal choisi, en France, pour tenter l'opération. En effet, l'écueil auquel auraient pu, en principe, se heurter les mesures de Mayer aurait été que l’effet stimulant de la dévaluation sur les exportations serait compensé et, au-delà, par la hausse correspondante des prix d'importation. C'est-à-dire que les prix des matières importées (automatiquement relevés par le réajustement du change) ne provoquent, une fois celles-ci incorporées dans les produits fabriqués français, une hausse telle que ces produits ne soient à nouveau inexportables après un court délai. L'effet de la dévaluation et l'équilibre monétaire qu'on en pourrait attendre auraient alors été perdus ? Or, précisément, le gouvernement combine sa dévaluation, destinée à préparer l'entrée en vigueur du plan Marshall, avec le commencement même de son entrée en application. C'est à dire à la veille du jour où Washington met à la disposition de l'impérialisme français les crédits gratuits de l'aide intérimaire et les prêts du plan Marshall. Dans ces conditions, la charge que la dévaluation fera peser sur les importations sera réduite au minimum. Les avantages de la dévaluation et du dédoublement du change (la rentrée de dollars à travers l'exportation de marchandises et la rentrée des capitaux) ont donc des chances d'être supérieurs à ses inconvénients, au moins pour un temps.
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Les répercussions internationales de ces mesures financières, prises unilatéralement par le gouvernement français, ne pourraient tarder. La création du double secteur de change sur le dollar et du marché libre de l'or constituait une menace directe pour la livre sterling. Et la perspective de voir celle-ci suivre le franc dans sa chute, c'est à dire d'assister à l'effondrement des deux monnaies dominantes d'Europe, ne pouvait manquer d'avoir des répercussions sur les marchés américains.
Que la position du sterling soit mise en danger par le plan Mayer, cela n'a fait, parmi les gouvernements, aucun doute pour personne. La création d'un cours libre du dollar et d'un marché libre de l'or doit tendre, en effet, à accroitre le nombre des transactions faites à Paris sur ces monnaies, puisque les risques qu'impliquait jusqu'ici leur tractation illégale n'existeront plus. Nombre de capitaux se porteront dans cette direction et seront détournés des marchés noirs de la livre. Le cours noir de cette monnaie subira donc une chute. On peut s'attendre même -le gouvernement de Londres s'y attend pour sa part- à ce qu'il descende fortement au-dessous du cours officiel qui est le correspondant en franc de celui officiellement établi en dollar entre la Grande-Bretagne et les États Unis (ce phénomène s'est déjà produit en Italie, pour le cours de la livre en lire, après qu'intervint, l’année dernière, une réforme analogue à celle de Mayer. Le cours noir de la livre en lire y est tombé à la moitié du cours officiel correspondant au change fixé à Washington pour la livre, en dollar. Dans cette éventualité, il deviendra intéressant (notamment pour des américains) d'acheter des livres à bas prix en France, d'acquérir grâce à elles des marchandises en Angleterre et de les exporter aux États Unis où leur coût sera très inférieur aux coûts américains ; ultérieurement, de changer les dollars ainsi obtenus en France au cours libre. Dans une telle opération, le bénéfice obtenu en dollars par la différence de change entre les cours officiels et noirs de la livre à Paris ira dans la poche des non-britanniques qui s'y livreront. Autrement dit, tout se passera comme si une dévaluation de la livre était intervenue, le bénéfice en revenant non pas aux capitalistes anglais mais à ceux qui se livrent en France au trafic international. Ce seront autant de dollars perdus pour la balance des comptes du Royaume Uni. Cette situation explique toutes les démarches anglaises auprès du fonds monétaire international (auquel Mayer aurait dû demander l’autorisation d'agir, comme il l'a fait étant donné les accords monétaires antérieurement signés par le gouvernement de la Quatrième République) pour s’opposer au projet français. Elle explique également les voyages de Crips à Paris.
Ces démarches n'ayant pas réussi à fléchir Mayer, il ne restera au capitalisme anglais qu'une manière d'éviter cette disjonction défavorable des cours de la livre. Ce sera de dévaluer afin de bénéficier officiellement, pour lui-même, de ce que d'autres s’apprêtent à recueillir occultement à ses dépens. Mais la perte que cette mesure entraînera pour les positions financières de la Grande-Bretagne portera un coup tel à l'impérialisme britannique que celui-ci recule autant qu'il peut l'échéance. D'où les efforts de Crips pour retarder son ajustement monétaire et pour faire échec au plan français.
Quant aux répercussions de ce plan sur l'économie américaine, elles dérivent du désordre introduit dans les rapports monétaires de la France avec la Grande Bretagne. En accentuant l'instabilité monétaire et financière de l'Angleterre, instabilité que rendent évidente les réactions du gouvernement anglais, Mayer accentue la sensibilité des secteurs financiers américains directement impliqués dans les affaires d'Europe ; et, par-là, les États Unis tout entiers.
En effet, si l’évolution de l'Europe occidentale doit être telle qu'il vient d'être dit, de nouvelles complications interviendront dans le commerce international, qui est lui-même fonction des ressources en dollar des pays non-américains. La France et la Grande Bretagne pourront exporter davantage pour un temps (sous l’effet de leurs dévaluations respectives), concurrençant ainsi les États-Unis. La première resserrera sa pression impérialiste sur l'empire colonial, puisque les francs coloniaux étant dévalués en même temps que le franc métropolitain, les importations étrangères dans l'empire deviendront trop chères, l'industrie métropolitaine d'outillage mécanique et de biens de consommation pourra substituer et intensifier ses livraisons (il ne faut pas oublier que l'empire français produit essentiellement des matières brutes et des produits alimentaires dont les prix sont peu affectés par les prix d'importation et les coûts peu sensibles aux dévaluations. De ce point de vue, sinon du point de vue de ses placements en argent, l'impérialisme français gagne donc, en dévaluant, sur les deux tableaux). La Grande-Bretagne rendra plus étroits ses "liens impériaux" mais sur une autre base que la France, puisque l'équipement industriel des possessions britanniques est fort élevé, parfois même plus élevé que celui de la métropole.
Dans ces conditions, les producteurs et exportateurs des États-Unis ont craint un resserrement des expéditions américaines sur le continent malgré les crédits du plan Marshall. D'autant que celui-ci n'était pas encore accepté par le congrès de États-Unis jusqu'à ces derniers temps et qu'il n'est pas assuré non plus d'une pérennité à toute épreuve. La perspective de voir les stocks américains privés de leurs débouchés en Europe, par les bouleversements monétaires inaugurés par Mayer, a porté les détenteurs à des liquidations rapides. Les cours se sont effondrés. Cette tendance s'est évidemment marquée sur les marchandises, notamment celles impliquées dans "l’aide à l'Europe". Mais elle s'est étendue promptement au marché des valeurs.
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Tels sont les évènements. Concluons en disant qu'ils montrent comment les problèmes du capitalisme français passent par ceux du capitalisme mondial ; et ceux-ci par la consolidation de l'impérialisme américain sur l'univers. Les mesures arrêtées en France par l'homme de la banque Rothschild visaient en effet à une mise en ordre préalable, à un ajustement monétaire préparatoire, à l'entrée en scène du plan américain d'expansion impérialiste (le plan Marshall). À leur tour, dès leur entrée en vigueur, elles ont provoqué des secousses en Europe. Et ces secousses se sont fait sentir jusqu'aux États-Unis.
Ce serait, toutefois, prendre une vue fausse du problème, ce serait prendre les apparences pour le fond, que de s'en tenir aux incidents qui surviennent dans les cours, les changes et les prix. Ces incidents se produisent sur la scène où les gouvernements déploient leur activité. Or, ce n'est là que la façade. La réalité se situe, elle, ailleurs. Par derrière, en vérité. Dans le mécanisme mondial de l'accumulation capitaliste. Les incidents perceptibles en révèlent indirectement les rouages et les difficultés.
Le mécanisme pousse aujourd'hui à la fusion du capital monopoliste avec l'État. C'est ce qu'expriment des politiques comme celle de Mayer. C'est ce que l'avant-garde ouvrière ne doit pas oublier. C'est ce qu’elle doit répéter inlassablement.
Morel
Le Danube est désormais un fleuve russe ; et cela indique, dès l'abord, une certaine évolution dans le rapport de forces existant à ce jour en Europe. Ce rapport, en ces derniers mois, avait joué en faveur quasi exclusive des États-Unis et de leurs alliés, bourgeoisies anciennes d'Ouest-Europe. Ainsi, l'éviction des staliniens des gouvernements occidentaux, qui a précédé, prépara l'annonce publicitaire du plan Marshall, de ses prolongements financiers et autres, dans chacun des pays intéressés ; l’écrasement des grèves stalinisées, la remise en selle indonésienne de l'impérialisme néerlandais, la fusion des zones anglo-américaines d'Allemagne, autant d'avantages que la Maison-Blanche marquait sur le Kremlin, ce dernier se bornant à introniser de nouveaux gouvernements (Roumanie, Hongrie, Markos) et à "stabiliser" sa monnaie.
Washington se trouve cependant devant certaines difficultés intérieures. La plus sensible, une baisse importante des produits fermiers, aura pour conséquence immédiate d'accentuer l'opposition à Truman-Marshall. Les farmers progressistes, pro-Wallace, leur reprocheront la perte de millions de dollars en bénéfices provoquée, pensent-ils, par une mauvaise politique des achats gouvernementaux de céréales effectués au titre de l'aide intérimaire. Quant aux républicains, ils trouvent, dans le maintien des mesures de contrôle économique, ample provende d'arguments tout autant anti-dirigistes qu'anti-Truman. Les uns et les autres forment une opposition, sans cesse élargie, aux projets Marshall lesquels ne feront, selon eux, qu'attiser le feu inflationniste. Et Taft, vieux singe auquel on n'apprend plus la grimace Européenne, ressort les vieux slogans isolationnistes ; en substance, chacun chez soi et tout le monde content. Le tout dans un climat de foire pré-électorale où l'affaire tchèque, "atteinte à la démocratie fondée sur liberté", vient combler les vœux de Truman. D'autre part, le rôle de cavalier seul, dirigeant, que les bourgeoisies anciennes d'Ouest-Europe se sont vues obligées d'assumer afin de renverser l’emprise croissante des staliniens sur leur appareil de gouvernement, permet à ces derniers, passés à l'opposition, de dénoncer, dans leur langage, toutes les décisions de leurs adversaires comme d’inspiration américaine et belliciste. Les staliniens emploient, pour bisser cette opposition du verbe à la pratique, l'arme des grèves massives mais limités (Ruhr, Belgique, Italie). Cette tactique contrarie les tentatives bourgeoises de stabilisation sociale nécessaire à l'application de la panacée plan Marshall et autorise à rendre les "partis américains responsables de l'inefficacité des of sorts" consentis en faveur du relèvement de la production. En Russie même, Zverev, ministre des finances, a pu publier un bulletin de santé très satisfaisant : la dévaluation opérée en vase clos agit sur les prix dans un sens provisoirement heureux. Et la récolte des céréales est de 58% supérieure à celle de l'an passé, ce qui importe fort en un pays dont l'essentiel des forces est tourné vers la fabrication des moyens de production.
C’est l'ensemble de cette conjoncture qu'il faut rappeler avant de regarder, de plus près, les manœuvres russes aux ailes de son dispositif de défense.
La passation des pouvoirs, du Front National au Front National élargi, aura pour conséquence première l'intégration solide de la Tchécoslovaquie au bloc oriental. Ce faisant, la Russie dispose ouvertement de l'ensemble stratégique et économique tchèque; Et cela lui permet de peser sur la charnière du système américain en Europe : l'Autriche. Il ne faudrait pas en conclure néanmoins à l'aspect en quelque sorte opportuniste de l'opération. La passation des pouvoirs a pour cause efficiente les processus particuliers d'étatisation de l'économie tchèque. Le soi-disant coup d'État du 24 février n'est que l'entérinement, sur le plan politique, de l'ensemble de ces processus.
Avant la première guerre impérialiste, Bohème et Moravie dépendaient administrativement de l'Autriche, la Slovaquie de la Hongrie. Dès 1918, à la proclamation de la république Tchécoslovaque, l'élimination des capitaux allemands dirigeant alors en totalité l’économie, s'opère au profit du grand capital extérieur, du capital tchèque et du capital d'État qui obtient les tabacs, les chemins de fer et d'autres entreprises d'importance (verreries). Des entreprises d'État profitèrent de la crise de 1929 pour étendre leur champ d’activité. La concentration très poussée du capital tchèque, sans cesser de la rendre vulnérable aux dépressions prolongées de la conjoncture internationale, favorisait son renflouement par l'État. Tout de même l'État encouragea, sur son territoire, l'installation de filiales du grand capital extérieur. On jugera de l'importance de ces investissements, sachant que la seule firme britannique Lever, monopoleuse mondiale des matières grasses, réclamait en 1947 une indemnité de 44 millions de dollars en compensation de la nationalisation d'un consortium de margarine. A l'avenant, les investissements du capital extérieur en Tchécoslovaquie s'élevaient à plusieurs centaines de millions en dollars. Lors de la deuxième guerre impérialiste, à la faveur de leurs positions extraordinaires, l'État et le capital allemands reprirent l'ensemble de leurs avantages d'avant 1918. De sorte qu'en 1944, industries et banques tchèques étaient, au sens fort, propriétés allemandes.
L'expulsion faite de ses gérants allemands, celle aussi de la minorité sudète, expulsion qui rapporta près de quatorze milliards de dollars (chiffre d'experts allemands) à l'État Tchécoslovaque, l'économie se trouvait placée devant la suivante alternative : ou revenir à la forme antérieure à l'occupation où capital d'État et capitaux privée tchèques et anglo-saxons jouaient concurremment, ou bien pousser au maximum les processus d'étatisation du capital industriel et financier. Quoi qu'il en soit, concomitantes à des nationalisations étendues et à la participation au gouvernement des bourgeois anciens, une certaine s'affirmait qui tentait de diminuer l'emprise étatique des bourgeois nouveaux sur l’économie. Les capitalistes tchèques obtinrent (crurent obtenir) des garanties quant à la limitation du processus des nationalisations, à l'administration de leurs biens, aux modalités de rachat de leurs entreprises, etc… Notons, toutefois, qu'un grand nombre de ces capitalistes, classés collaborateurs, avaient disparu de la circulation. Une campagne fut orchestrée afin d'assurer "l'indépendance du pays par l'élimination de l'hypothèque étrangère sur la Nation". Cette campagne réjouissait l'oreille aux industriels et banquiers encore en place, menacés d'un retour de puissance anglo-saxon. Cependant, la tendance à l'étatisation, c'est-à-dire au maximum de concentration et de rationalisation du capital, que, en l’absence du capital extérieur, l'État seul pouvait opérer, cette tendance devait nécessairement l'emporter. Les nationalisations, promulguées à intervalles rapprochés en 1945-46, englobent 30% de l'ensemble de l'économie, soit plus de 10.000 firmes industrielles, bancaires, installations clefs, mines, énergie (gaz, électricité), en un mot TOUS les postes essentiels. Ajoutons que 60% du capital industriel furent nationalisés, le pourcentage étant plus fort encore dans l'industrie lourde. Les dirigeants staliniens profitèrent de la conjoncture politique favorable ("la Résistance au pouvoir !") afin de saisir la plupart des postes clefs dans les entreprises nationalisées (nominations par le sommet ou "délégués des comités d’usines").
Comme dans les autres pays du Centre-Est, la "révolution agraire" réalisée aux dépens des propriétaires, collaborateurs ou minoritaires (en l'occurrence, nobles magyars ou allemands, juifs spoliés par la Wehrmacht), cette redistribution des terres a pour effet de mettre en disponibilité tout un salariat rural ne trouvant plus à s'employer sur des parcelles de terre atteignant au maximum, et c'est rare, 50 ha de superficie. Simultanément, la redistribution instaure, au profit du paysan aisé, le droit bourgeois à la propriété du sol ; seul ce paysan pouvant affronter les risques et dépens d'une exploitation onéreuse. Ces mesures - qui, en principe, devraient attacher le nouveau propriétaire à la forme d'État par quoi il tient qualité - le conduisent, nous l'allons voir, au conservatisme social, alors que Bohème et Moravie ont évolué dans le sens d'une haute industrialisation, cela sous la poussée du capital extérieur en quête, fin XIXème siècle, d'un champ d'accumulation. La Slovaquie, pauvre en possibilités d'exploitation, restait au stade rural. Le paysan slovaque s'est toujours signalé par le fanatisme religieux et réactionnaire que lui imposait la forme féodale de la propriété foncière et l'état de misère en résultant. Aujourd’hui, les paysans slovaques, menés par un puissant clergé habitué depuis longtemps à tenir un rôle politique, entendent défendre leurs neuves possessions contre les messieurs de Prague, dont le rôle, en tant que capitalistes, est de réduire la marge bénéficiaire agricole (tel est du moins le schéma traditionnel dans la conscience paysanne). Enfin et surtout, les paysans entendent lutter contre les perspectives de travail en Kolkhoz, perspectives que l'installation du paradis des travailleurs en Ruthénie rend particulièrement sensible. Pour ce faire, les paysans se sont groupés dans leur parti démocrate, homologue du parti hongrois des petits propriétaires. Comme ce parti, le parti démocrate slovaque a subi une série d'amputations. Le coup du 24 février ne lui abandonne plus qu’une existence nominale ; de même, sans doute, qu'au conseil des ministres, organisme chargé, dans le cadre fédéral, des problèmes slovaques. Ce sort vient également en partage aux partis bourgeois anciens de Bohème et Moravie : social-démocrates identiques à eux-mêmes ; socialistes nationaux de Benes et de l'industrie légère ; catholiques enfin qui sont à Dieu et à ses intermédiaires. Ces dernières considérations nous amènent à examiner sommairement ce que le grotesque Malaparte appelait "la technique du coup d'État".
Le fondement politique d'un régime de capital d'État est le parti unique. Cela signifie que ce régime, directeur en totalité de l’infrastructure, doit régir en totalité l'appareil politico-social. Le parti unique permet d'embrigader les salariés comme masse de manœuvre, opposés, le cas échéant, aux prétentions des bourgeois anciens. Il permet aussi de briser ou d'intégrer aisément les "têtes pensantes" parmi les adversaires vaincus. Mais, sa fonction est avant tout de contrôler, quasi sur fiches, toutes les activités humaines d'un bloc d'immeubles, d'un quartier rural, d'un pays entier. Le parti unique du capital d'État, c’est la transformation du militant en policier. Son procès d'édification va d'un mixte de bourgeois libéraux, contraints par le cours d'étatisation, et de bourgeois nouveaux, installés aux postes de commande de l'État par une révolution bourgeoise (Vietnam), ou remplaçant les bourgeois anciens les moins adaptés (rôle de la Résistance en Europe Orientale) à la formation du pouvoir d'État aux mains d'une bureaucratie dirigeante.
L'évolution de la situation politique en Tchécoslovaquie comporta la fabrication d'un Front National, établi sur la base des accords de Kosice (1945), et auquel des élections ultérieures virent donner l'investiture démocratique. Ce front, les staliniens l'ont patiemment usé, modelé à leur image. Les démocrates slovaques furent accusés, charge très vraisemblable, de comploter contre la république et ses ministres : "alignement" pur et simple. Chez les social-démocrates, les staliniens utilisèrent une manière de précipitant, Flinglinger, leader d'une minorité regroupant 40% des effectifs ; ce dernier a forcé la main, point trop récalcitrante, de la majorité, en combinant appels à l'unité et menaces voilées. La pression des syndicats, aux mains des staliniens, a fait le reste. Pour les autres partis : cristallisation d'une minorité stalinisante et, au 24 février, les majoritaires seront comminatoirement invités à se soumettre ou à se démettre. Bien entendu, les "partis" subsistent nominalement, les élections étant prochaines et le parlementarisme tabou.
Pour ce qui est de l'affaire elle-même, Gottwald a magistralement démontré le programme transitoire des trotskistes : comités d'usines et comités d'action, appuyés sur les partisans de 1945, établissent une dualité de pouvoirs ; manifestations de masse et grèves attestent de la présence, sur la brèche, des syndicats ; l'interdiction est faite de cession de terrains, l’Église est spectaculairement expropriée (en Bohème). Et le front national élargi n'est autre que le fameux gouvernement PS-PC-C.G.T. Le tout, fonction du syllogisme PS-PC-CGT, représente l'ensemble des travailleurs. Ils sont au pouvoir, leur gouvernement est donc celui du peuple par le peuple. Et Gottwald n'a pas manqué de souligner ces points.
Les staliniens ont judicieusement choisi leur jour. Les capitalistes tchèques, en effet, appuyés par les américains très proches, montraient les dents. Des restitutions à leurs "propriétaires légitimes" s'effectuaient juridiquement ; les pourparlers d'indemnisations des anglo-saxons prenaient un tour somme toute acceptable pour ces derniers ; les socialistes nationaux cherchaient à nouer des relations avec l'Occident (traités commerciaux avec la Grande-Bretagne, la Hollande, etc…). Les staliniens y ont mis le holà et de belle manière, avec la police à eux acquise et l'armée. On dirait une chorégraphie, un chef d'oeuvre de minutage : la sortie des ministres "modérés" accompagne l'entrée des ambassadeurs, le président de la majorité social-démocrate s'effondre à point nommé, les manifestations d'étudiants réactionnaires précèdent la mise en place de la police casquée et l'organisation de contre-manifestations. Tout se passe comme si Prague était le décor gigantesque d'un opéra où ne manquent ni les éloquents silences, ni les chants patriotiques, ni les traîtres, ni les sauveurs, ni, dans la voix de Gottwald, un écho des triomphales trompettes d'Aïda.
EN RÉSUMÉ, la crise tchèque se résout en officialisation d'une situation de fait : tout le pouvoir au PC et à ses comités d'action. Celui-ci va préparer SES élections et ensuite faire voter SA constitution. Ainsi, sera bouclée la boucle, assurée l'intangibilité du capital d'État en Tchécoslovaquie. Une attitude "ferme" vis-à-vis des Occidentaux laissera, cependant, porte ouverte à un modus vivendi ultérieur, réglant la question de leurs avoirs. Une épuration systématique liquidera, en outre, les derniers éléments d'opposition politique et idéologique.
Tout laisse prévoir une évolution, identique quant aux grandes lignes, de la conjoncture politique en Finlande et en Hongrie. Après quoi, arrières assurés en Europe, la Russie pourrait bien s'intéresser de près à une certaine question autrichienne et allemande…
Enfin, il faut signaler qu'en tant que tel le prolétariat n'a joué AUCUN ROLE dans les journées de Prague. Cela signifie que le prolétariat comme classe, élément moteur du devenir socialiste, EST ABSENT en Tchécoslovaquie.
Le 16 février 1948, a été proclamée la République Populaire Démocratique de Corée. Le territoire de cette République aura pour limites celles de la zone russe (Corée du Nord).
Comme la Tchécoslovaquie fut propriété du capital allemand, la Corée fut celle de l'impérialisme nippon. L'élimination de ce dernier a été suivi d'un partage du pays entre russes et américains. Aux russes est allé le Nord, montagneux et pauvre mais boulevard stratégique de la république d'Extrême-Orient et de la province de l'Amour, ainsi que de la base russe de Daïren, proche de Port-Arthur et terminus du chemin de fer trans-mandchou. Dans leur zone, les russes ont réalisé une réforme agraire, constitué un Front démocratique, semblable à la formule élargie tchécoslovaque. Ils entendent faire de leur zone un pôle d'attraction politique sur le sud.
Les américains, héritiers de la zone sud -riche de cultures vivrières et industrielles (soja), d'arsenaux-, pratiquent une politique incertaine laissée à l'arbitraire des gouverneurs militaires. Ces derniers, après avoir favorisé les "démocrates", soutiennent les conservateurs, jugés plus aptes à maintenir la "pax americana". La décision russe les obligera à précipiter la date des élections (la Constitution !) qui, du fait des pressions et sollicitations officielles, renforceront probablement la droite. Le Nord a armé ses organisations démocratiques et le Sud fera venir des instructeurs américains pour former son armée. Et la Corée, presqu’île comme la Grèce, a comme celle-ci des voisins intéressés…[1]
En chine du Nord, l'armée "rouge" de Mao-Tsé-Toung concentre ses efforts sur la possession de la Mandchourie, progressant surtout au long du trans-mandchou. La Mandchourie fut, elle aussi, propriété des nippons. Ces derniers en ont fait une formidable usine dont le développement en dix années égale, toutes proportions gardées, celui de la Russie ou du Canada en vingt-cinq ans. Les armées russes ont consciencieusement déménagé, ce qui se pouvait et bien d’autres choses encore. Mais la Mandchourie n'en demeure pas moins pièce-maîtresse sur l'échiquier chinois. Mao-Tsé-Toung y a ordonné le partage des terres et les comités d'usines, réalisant un cocktail de révolution bourgeoise et de politique "social- réaliste".
Ces quelques notes afin de rappeler que c'est en Chine que russes et américains s'affrontent sans masque aucun, poussant devant eux des millions d'hommes faméliques, régulièrement décimés par les épidémies, la misère, les inondations, les combats. Il est systématique que là précisément fut la pierre d'achoppement de la IIIème Internationale. Où le réalisme "matérialiste" de Staline et Boukharine échoua dans le sang, celui "idéaliste" de Trotsky aurait, sans doute, connu le même sort. Et les problèmes chinois sont toujours délaissés par l'avant-garde révolutionnaire en Europe. La Chine cependant représente ce qu'il y a encore de plus potentiel en devenir socialiste.
Ainsi, en Tchécoslovaquie comme ailleurs, comme dans le monde entier, impérialistes russes et américains occuperont-ils bientôt des positions de tranchées. Des positions d'où le premier pas en avant signifiera l'ouverture de la troisième guerre. Momentanément, les États-Unis abandonnent l'initiative à la Russie. Mais, de ce fait, ils consolident leurs positions :
Enfin les techniciens du département d'État à la guerre (américain) n'oublient pas que l'armée russe est la plus forte SUR TERRE quant au vieux continent.
D'aucuns s'empressent à envisager un compromis qui, nouveau Munich, arrangerait tout. Mais Marx déjà que, si les évènements historiques pouvaient se répéter (Hegel), ils se produiraient "la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce" (18 brumaire de Louis Bonaparte).
Et, si la farce se joue sur les tripartites tréteaux de Londres, partout ailleurs les décors de la tragédie se montent inexorablement. Sans doute, caractériser la présente conjoncture comme s'intégrant dans un cours vers la guerre ne prétend nullement à rejeter toute possibilité d'un apaisement passager. Cependant, et quand bien même une pause se réaliserait, sa portée ne dépasserait pas, en signification réelle, celle d'un accident d'aviation sur l’ensemble du trafic aérien. La guerre est devenue l'état naturel du capitalisme ; la paix, pour lui, n’est qu'une pré-guerre.
Précisément, cela signifie que NOUS SOMMES ENTRÉS dans la troisième guerre impérialiste mondiale les jours même où les vainqueurs firent déposer les armes à l'Allemagne et au Japon. Plus tôt même, sans doute. Ce que le remaniement ministériel en Tchécoslovaquie rend patent, c’est la précipitation du rythme du cours vers la guerre. Un seul fait illustrera cette proposition : en Pologne et en Roumanie, les capitalistes extérieurs détenaient, avant 1939, 40% du capital de sociétés par actions. La mise au pas orientale de ces deux pays ne suscita, de la part des détenteurs de capital, de leurs représentants politiques, d'autres protestations que verbales. Au plus, lui fut-il accordé un caractère anecdotique (les tribulations de Mikolajczyk ou les fiançailles du roi Michel). Mieux, le pacte économique russo-hongrois (en octobre 1946) fit de la Hongrie une propriété russe ; en dépit du lèse-intérêt subi, les occidentaux ne soufflèrent mot. Conséquences de Yalta arguèrent certains. Mais, dites, que restait-il, économiquement parlant, en 1922, du "diktat" versaillais ? Prémisses de la dépression intérieure aux États-Unis, dépression les contraignant à l'inaction ? Ces prémisses n'auraient eu que de faibles incidences puisque nous avons pu énumérer plus haut quelques uns des avantages dont elle ne gêna pas l'obtention. En tout état de cause, par ailleurs, capital d'État et monopoles peuvent "réduire", colmater, une conjoncture dépressive (accentuation du dirigisme : direction totalitaire de l'infra-structure). Et cela aussi précipiterait le cours vers la guerre, fruit obligé d'une dépression économique d'envergure. Car la concentration du capital dans les mains de l'État le poussera à investir (diriger les investissements) dans la recherche et l'exploitation des sources d'énergies (houille, pétrole, électricité-la Tennessee Valley Authority et main mise sur le réseau électrique italien etc.-, force atomique enfin, dernière et non moindre) ; ces investissements afin de réduire l'hostilité croissante du secteur privé aux ambitions étatiques. Ainsi, tenu au ventre, le secteur privé sera contrôlé dans ses besoins comme il l'était dans ses profits (réduction des marges bénéficiaires par instauration du contrôle économique, mesure nécessaire à la direction des investissements précités). L'exploitation de l'énergie suppose le contrôle de ses sources d'extraction ; et, par exemple, il y a en Iran et Irak, du pétrole pour qui préfère garder ses propres ressources à portée de main ainsi qu'alimenter, au moindre coût, de très fidèles alliés.
Mais le pétrole n'est pas seul en Iran et Irak, il y a aussi des russes…
Le déclenchement ou non de la dépression, sa réduction le cas échéant n'aura donc qu'une importance chronologique. Et l'économique cède le pas au politique ; la guerre, selon le mot toujours et plus que jamais valable de Clausewitz, est la continuation de la politique mais par d'autres moyens.
L'affaire Finlandaise rend sensible, axée qu'elle est sur le plan politique, ces dernières : l'essentiel du commerce extérieur finlandais est dirigé, à titre gratuit (réparations) sur la Russie. Le reliquat exportable qui, en conséquence, représentera pour la Finlande la PART VITALE, la respiration de son économie, va vers les États-Unis. Renoncer à ces exportations, cela veut dire, en finlandais, consentir à l'asphyxie, soit, à bref délai, à la dépendance économique vis-à-vis de la Russie. Or, les exigences russes tendront, dans les faits, à obtenir cette renonciation. Conclure un pacte de coopération et d'assistance mutuelle, analogue à ceux conclus avec la Roumanie et la Hongrie, signifie, en termes clairs : renoncez à commercer avec les ennemis de la démocratie, les bellicistes États-Unis. Ceux-ci renonceront bien d'eux-mêmes d'ailleurs. Et Paasikivi, ses collèges et leurs partis devront bien sacrifier leurs prépuces politiques, social -démocrates et autres, en témoignage d'heureuse conversion au rite mahométo-stalinien ; en bref, s'aligner. Mais cela ne se passera pas comme ça, proclament les tenants américains dans leur porte-voix, Spaak ou Bidault. Ce qui était acceptable pour la Pologne, la Hongrie et la Roumanie ne l'est plus pour la Finlande et la Tchécoslovaquie (précipitation du rythme) ; car les russes touchent maintenant aux avancées du système américain en Europe. La presse est alertée, la radio, toutes les formes de la propagande entre en lice. Au resserrement du bloc oriental correspondra le resserrement du bloc occidental : aux pactes militaires et standardisation des armements suivront unions douanières et réajustement des économies (...) déjà préparé par les "seize" ; dans les formes classiques, tel pourrait être ce resserrement. Et les ministres scandinaves, rétifs jusqu'alors aux galantes invites de Bevin, pourraient commencer à "comprendre". D'autant que les dirigeants staliniens viennent, à Oslo, de tenir une conférence "secrète" type Kominform. Et les ministres scandinaves tiennent vivement à sauvegarder l'intégrité de leurs prépuces sociaux-démocrates.
Nous en avons terminé de l'analyse tchécoslovaque, de ses vraisemblables incidences politiques ainsi que des tendances, par elle, accusé. Il nous reste à examiner un certain point que cette épreuve a révélé, à savoir notre antérieure constatation selon laquelle le prolétariat comme classe était absent en Tchécoslovaquie. Ce phénomène ayant une signification générale quant aux pays passés sous la coupe du capital d'État, les observations relatives à la situation du mouvement ouvrier tchèque seront valables pour ces pays. Pendant la période de montée du capitalisme, la présence d'un prolétariat combatif et organisé était nécessaire en même temps que fonction de l'existence même du capitalisme. Les revendications économiques, aboutissant à des hausses de salaires, obligeaient le capitaliste que poussait déjà la concurrence (produire plus vite et moins cher). Les grèves, en frappant durement l'activité des entreprises les moins bien armées pour la lutte, les moins prêtes à tenir le coup, jetaient d'autre part ces entreprises aux mains des monopoles, précipitant le procès de concentration du capital. Dans les périodes de crises, la bourgeoisie ancienne pouvait pleurer misère, expliquer qu’elle n'en pouvait plus mais que les sacrifices devaient être égaux pour tous… et lancer Pinkerton et ses flics contre le prolétariat d'Amérique, Noske et ses chiens contre le prolétariat d'Allemagne. Le rôle historique de la social-démocratie et des syndicats fut d'aménager une certaine part de la plus-value produite à l'origine, par l'introduction de nouvelles machines à l'usine, au chantier, à la banque. Ses nouvelles machines, cela signifiait, pour le capitaliste, un sensible accroissement de la production et une sérieuse économie de main d'oeuvre, c'est-à-dire le chômage pour une partie toujours plus grande de la classe ouvrière. Ainsi, les revendications étaient-elles, pour le capital industriel qui les pouvait satisfaire, un stimulant ; pour le capital financier une source de profits, lui soumettant une foule de petites et moyennes entreprises. Ainsi, social-démocrates et syndicalistes s'intégraient-ils comme agents de répartition de la part supplémentaire de profits allant au capital variable (hauts salaires) et obtenue par la réduction de la main d’oeuvre ; l'accroissement de la production compensant, très grosso-modo, l'élévation du capital fixe (achat de nouvelles machines). Mais, quand la bourgeoisie ancienne toucha au déclin, lorsqu’il lui devint difficile d'augmenter les salaires sans entamer le capital fixe (conjoncture de crise), alors la bourgeoisie ancienne dut recourir à la coercition policière, puis aux tractations avec les chefs syndicalistes et le cas échéant sociaux-démocrates (dans des cas précis, elle utilisa le fascisme). Il va sans dire que ces schémas rapides ne prétendent pas épuiser la question de la montée et du déclin de la bourgeoisie ancienne mais en éclaircir, pour rappel, quelques aspects.
La bourgeoisie nouvelle, elle aussi, a besoin d'un prolétariat organisé. Mais ce prolétariat doit être un prolétariat soumis. Plus il participera directement à la "gestion de l’économie". La bourgeoisie nouvelle, la bourgeoisie d'État, opposée à la bourgeoisie de droit divin, se voit, dans sa lutte, obligée de s'appuyer sur une base de masse contrôlant, par sa seule présence, l'usine, la banque ou le service public. Ce combat achevé, gagné, les bourgeois nouveaux réduiront les avantages conquis par le prolétariat et le conduiront sur une voie de garage en sapant les bases mêmes de sa conscience de classe.
La Bohème d'avant 1914, pays hautement industrialisé, comptait, de ce fait, un prolétariat "combatif et organisé". Une social-démocratie "à l’allemande" le contrôlant de concert avec la CGT où elle garde aujourd’hui encore une large audience (ainsi Erban, le secrétaire général, est SD). Le Parti Communiste, fondé en 1920 (septembre), par scission d'avec la SD, devint un parti relativement important (avec la France et l'Allemagne, l'un des plus puissants de la IIIème Internationale). Les conditions objectives - l'importance des investissements du capital extérieur et l'hostilité provoquée à leur égard par la bourgeoisie tchèque, l'imposition du "joug allemand" pendant trois siècles [de 1620 (bataille de la Montagne Blanche) à 1918], puis l’occupation ont entretenu et entretiennent un esprit extrêmement chauvin chez les ouvriers tchèques. Les staliniens ont su faire jouer ce ressort, comme ils en ont utilisé d'autres. Le retrait de la Wehrmacht fut suivi de l'occupation des usines et de leur gérance ainsi que de l'armement de milices ouvrières. Les capitalistes furent purement et simplement expropriés. Se prévalant de leur rôle dans la résistance, arguant de leur expérience et des titres reçus dans les luttes passées, les staliniens se virent investis de la confiance des travailleurs, et cela d'une façon parfaitement démocratique. Et les russes, prudents, évitèrent un passage trop prolongé dans le pays. Bientôt, le retour, par Londres, des bourgeois anciens s'effectua. La pression extérieure des anglo-saxons, celle des bourgeois anciens non compromis dans la collaboration, conduisit les staliniens à composer, c'est-à-dire à "nationaliser" et à verser des indemnités. Nous avons vu plus haut ce qu’il en fût par la suite. Dès 1948, les staliniens se sont vus à la tête d'un demi- million de militants. L'illégalité, puis la légalité leur donna disposition de cadres fidèles, fidèles par force dans la "lutte souterraine" (mouiller les gars pour les tenir ensuite : si tu ne marches pas, je te donne !), fidèles par intérêt dans la "lutte contre les trusts" (marches ou sinon ta place…). Ce sont ces cadres, renforcés par un tri opéré chez les nouveaux venus, que les ouvriers tchèques ont démocratiquement élu aux postes dirigeants des soviets : conseils d'usines, conseils de fonctionnaires (comités nationaux) comptant 57% de leurs présidents, inscrits staliniens, et les autres vont vite à sympathiser après un "amical" avis. Durant les jours de crise de 1948, les staliniens ont encouragé leurs militants à pousser à l'occupation des entreprises non encore nationalisées, mettant ainsi les bourgeois anciens hors d'état de nuire. Puis le reflux s'opéra afin "de planifier la production". Bettelheim, dans "la Planification soviétique" (pages 152 à 168) propose un bon tableau des mesures qui seront, dès lors, utilisées afin d'obtenir un maximum de rendement : mesures psychologiques, psycho-économiques, psycho-physiques (service du travail déjà institué), rôle des syndicats, etc. La bourgeoisie nouvelle a poussé au plus haut degré l'art d'utiliser des mots d’ordre qui furent ceux de l'action révolutionnaire, mais ces mots d'ordre prennent car ils ne sont pas vides. Tout aussi bien, leur influence ne prendrait-elle pas si leurs promesses restaient vaines. Et l'ouvrier stalinien tchèque a l'impression de diriger SON usine, puisque SON délégué participe à SA gestion.
Seule la dénonciation obstinée des faux-semblants socialistes que sont les nationalisations d'usines et leurs cortèges de conseils et de comités. Seule la dénonciation acharnée de toutes les mesures par lesquelles la bourgeoisie, l'ancienne ou la nouvelle ou les deux combinées, entend maintenir son pouvoir. Seule cette dénonciation a aujourd’hui une portée révolutionnaire.
Et seule la transformation révolutionnaire du monde peut s'accompagner de grèves et de conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats. Cette transformation révolutionnaire ne peut avoir pour cadre que celui d'une guerre impérialiste où les contradictions capitalistes, anciennes et nouvelles, arrivent à leur maximum de tension. Le refus de tout ce qui tend à renforcer l'appareil étatique en est la condition première.
Cousin.
[1] “Quatrième Internationale” (mars-avril 1947) signalait l'existence de quatre organisations marxistes révolutionnaires en Corée. Les trotskistes d'Extrême–Orient sont de singuliers révolutionnaires il est vrai ; et le "Monde" s'étonnait récemment de la modération des trotskistes et autres bolcheviks-parlementaires de Ceylan ! – Lire également dans "La Vérité" du 20-6-1947 "la lutte héroïque des trotskistes chinois" dans les armées "communistes dans la "lutte anti-japonaise".
La presse capitaliste est ce qu’elle est ; elle vaut ce qu’elle vaut. Mais elle est en tout cas instructive. Elle révèle quelle conscience la bourgeoise a des transformations sociales de l’époque. C'est-à-dire, en général, ce qu'elle pense d'elle-même, puisque son existence comme classe n'est pas mise actuellement en question. Dans cette presse, les journaux qui représentent les intérêts traditionnels de la bourgeoisie, ses principes politiques et historiques (c'est à dire ses principes parlementaires) ont un intérêt tout particulier. Témoin en est le "Monde" et la récente enquête qu'il vient de présenter sur la Hongrie et ses transformations "révolutionnaires". Il y a dans ces écrits davantage de sens historique et d'appréciation économique vraie que dans ce qu'impriment les feuilles prétendument inspirées d'une idéologie "ouvrière".
L'auteur de ces articles, Pierre Artigue, envoyé spécial du journal, a vu la Hongrie d'aujourd’hui avec ses lunettes de bourgeois, l'a examinée, l'a retournée dans tous les sens. Cette inspection terminée, il écrit pour rassurer ses semblables, en expliquant tout simplement que ce qui se passe dans ce pays n'a pas lieu d'effrayer les bonnes gens. Que rien ne sort des limites de la nécessité capitaliste. Tel est du moins le sens de ses papiers si l'on regarde le fond des choses. En particulier celui consacré à la réforme agraire.[1]
L’article examine les deux mesures générales qui ont suivi l'emprise du Kremlin sur ce pays : la nationalisation de l'industrie et la distribution des terres. Autrement dit, le passage simultané de la petite propriété à la grande dans l'industrie, et de la grande à la petite dans l'agriculture. Notons que cette particularité ne semble pas le surprendre, même ce pays prétendument sur la voie de socialisme. Mais on comprend fort bien qu'il ne réagisse pas étant donné son jugement et son interprétation. Il juge l’affaire en bloc et n'entre pas dans des discussions de principe.
Il décrit la réforme agraire, montre comment elle s'inscrit dans un programme d'industrialisation (?) ; aussi, comment l'État procède à des interventions exigées par la carence des capitalistes privés, c'est-à-dire, tout bonnement, comment tout se passe comme dans n'importe lequel des capitalistes ruinés.
Il écrit concernant la réforme agraire :
Tout cela est fort bien dit, car il est vrai que la réforme agraire hongroise ne dépasse pas le cadre capitaliste ; elle s'inscrit dans un procès de fusion du capital avec l'État, au cours duquel ce dernier prend en charge la fonction du capital. Le phénomène de l'agriculture fait pendant au phénomène industriel.
Un peu plus loin, nous en apprenons d'ailleurs davantage : où mène, en réalité, la réforme agraire.
L'article permet d'apprécier clairement que sa fonction n'est nullement de résoudre la question paysanne (comment la propriété parcellaire pourrait-elle résoudre quoi que ce soit dans les campagnes, à une étape du développement social où le capital industriel ne supporte même plus la propriété privée et l'élimine ?). Elle a pour but de consolider les classes exploiteuses en étayant la base sociale de l'État et de "libérer" -entendons bien, à l’usage sans doute, de "l’industrialisation", c'est-à-dire de la production de guerre- une masse misérable d’ouvriers agricoles.
"650.000 familles, écrit Artigue, ont obtenu des terres mais on n'a pas pris garde que les grandes propriétés utilisaient plus de main-d’œuvre que les familles paysannes, cultivant elles-mêmes leur champ, n'en exploiteront jamais. On a simplement omis que la distribution des terres allait immanquablement provoquer la mise à pied d'une masse considérable d'ouvriers agricoles : deux millions d'entre eux restent soumis aux hasards des récoltes et de l'embauche." (c'est l’auteur qui souligne).
Ainsi, des données examinées ici, ressort le rôle fondamental des "réformes agraires" sous le capitalisme d'État, qui est d'étayer une politique d'asservissement et d'expropriation. Certes, l'auteur fait montre de quelque naïveté lorsqu'il croit qu'on a simplement omis de tenir compte du caractère expropriateur de la réforme ! Mais enfin, son analyse est, pour l'essentiel, correcte. On peut lui en savoir gré.
Qu'est-ce que tout cela prouve ? Les indications fournies par l'enquête viennent confirmer ce que nous savions déjà : qu'il n'y a pas de différence entre les pays du glacis et ceux d'Occident. Pour autant que ces pays participent de la vie économique et sociale de l'URSS et la prolongent, cela confirme en même temps ce qu'avait déjà enseigné la guerre, c'est-à-dire qu’il n'y a pas de contradiction de classe entre l'Union soviétique et le capitalisme mondial car cette contradiction, si elle existait, se manifesterait en Hongrie. Ces conclusions, on ne peut évidemment demander au "Monde" de les tirer. La bourgeoisie n'a, en effet, pas d'intérêt à en dire trop sur ce chapitre… ; même lorsqu'elle parle net (ce qui est le cas ici). Il est tout à son avantage que la classe ouvrière continue à prendre l'Union soviétique pour un "État socialiste" et à croire à la "soviétisation" du glacis, car cette croyance la détourne des voies de la révolution.
À nous, par conséquent, de tirer les leçons de ce genre, les enseignements convenables.
M-L
[1] "le Monde" - 1er février 1948 - "Aspects de la réforme agraire et perspectives de l'industrie hongroise".
Nous commençons, avec ce numéro, une revue de presse ayant trait uniquement à des journaux d'avant-garde, publiés dans les divers pays du monde. Nous n'entendons pas faire une critique étendue ou une étude approfondie, qui ne cadrerait pas avec l'objet de cette rubrique. Notre but est de relever, autant que possible, le contenu général ainsi que les diverses positions prises sur des sujets importants dans la lutte de classe, de ces journaux.
Ce journal est l'organe du Parti Communiste Internationaliste d'Italie. Ce parti, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois dans notre Revue, peut être considéré, rapport à sa faible influence en Italie, comme un groupe d'avant-garde. La grande erreur qui présida à sa naissance fut de croire que forcément l'après- guerre devait se résoudre dans une crise politique révolutionnaire.
Ainsi, dans son numéro du 16 décembre 1946, dans un article intitulé "Y aura-t-il une situation révolutionnaire dans l'après-guerre ?", il écrit, parlant des pays vaincus :
"La réduction du salaire devra (au futur et non au conditionnel) rencontrer la résistance du prolétariat qui pourra alors démasquer la trahison de certains chefs et devra les écraser pour paralyser leurs actions néfastes."
La réduction du salaire s'est opérée, la trahison de certains chefs s'est révélée mais, à aucun moment, le prolétariat n'a manifesté son détachement des mêmes chefs qui le trahissent. C'est les vieilles phrases de la IIIème Internationale prédisant l'élimination de la IIème Internationale par le démasquage des chefs traitres. Avec une telle argumentation dans la perspective du PCI d'Italie, il était normal qu'il crût un instant que son heure était sonnée.
Mais de parti, le PCI n'a que le nom et en continuant à croire dans la possibilité révolutionnaire des revendications économiques, il oriente son travail vers le syndicat en constituant une minorité active :
Ainsi, la fraction syndicale n'est pas un syndicat ; son action est politique. On se demande alors à quoi sert le parti puisque cette fraction demeure autonome des syndicats. C'est encore, nous pensons, une erreur fondamentale de croire que la constitution, pour chaque branche d'activité de classe, d'un organisme propre et autonome est utile, transformant le parti en un superviseur de tous ces organismes. La tactique, ici, devient aussi ridicule sinon plus que celle des différents partis staliniens. On forme des organismes multiples, pour des défenses multiples, pouvant attirer de multiples sympathisants. Le résultat le plus tangible est que ces organismes ne renferment aucun sympathisant et rien que des militants. Ces militants se transforment alors en Maître-Jacques comme dans "L'avare" de Molière.
Mais entrons dans le détail des fractions syndicales :
Dans les thèses syndicales parues dans "Battaglia Communista" du 18 février 1948, le PCI d'Italie réaffirme :
Prémisse de soviet ou fraction dans le syndicat ? Ni chèvre ni choux. Le PCI d'Italie demeure dans le brouillard. Voulant percer à tout prix, il ne se demande pas si cet après-guerre n'infirme pas sa perspective. Alors, il ne lui reste plus qu'à multiplier les organismes extra-parti où personne n'ira.
Si la situation est près-révolutionnaire, la permanence de ces organismes l'est en fonction de la situation, mais cette même permanence ne peut créer nullement une possibilité révolutionnaire :
On se demande si le sens du mot autonomie a une autre signification en Italie. D'une part non-appartenance au syndicat, d'autre part participation aux élections syndicales. Il y a contradiction. Le PCI d'Italie n'en a cure, puisqu'il doit participer à toutes les batailles ouvrières dont les élections syndicales en sont un aspect important.
Ainsi dans "Battaglia Communista", si le ton des articles est plutôt sérieux il n'en cache pas moins un activisme forcené qui, sur le plan tactique, le rapproche de la "Vérité" trotskiste en France.
La dénomination de parti est aussi le propre d'un minuscule groupe de trotskistes en Italie, lequel édite un journal "IVº Internazionale". Bien que l'influence de ce groupe soit nulle, cela n'empêche pas le journal de mettre des titres flambants et explosifs, à croire que la révolution est aux portes. Quelques titres :
Quelques chroniques internationales bien enfantines : Au parlement du dominion bengalais (Ceylan), les députés trotskistes sabotent la cérémonie d'entrée du Parlement, en se réunissant à part dans une salle du Parlement.
Mais, brusquement, dans quelques minuscules réduites de journal, une voix révolutionnaire sensée se fait entendre, tantôt pour critiquer la tendance trop directoriale du Comité Centrale du PCI d'Italie, tantôt pour répliquer aux anarchistes qui déforment certaines pensées de Bordiga, tantôt pour demander à ce que l'aventurisme et les ridicules appréciations de la situation de la IVº Internationale fassent place à une étude sérieuse et objective :
Plus loin :
Cette auto-critique sérieuse détonne d'avec le reste du journal. Un accident ?
Le PCI d'Italie a un groupement frère en Belgique (FBGCI) qui éditait, hier encore, le journal "L'Internationaliste" mais qui, aujourd’hui, devant une situation de plus en plus précaire de la classe ouvrière, devant son manque total d'influence sur le prolétariat belge, en rapport avec la situation actuelle tendant vers la troisième guerre impérialiste mondiale, n'édite plus, et d'une manière irrégulière, qu'un bulletin ronéotypé comme le nôtre.
À côté d'un article anodin sur le cas du roi Léopold, le bulletin du 20 janvier 1948 traitant des grèves en France, n'y voit pas du tout une expression aiguë de l'antagonisme Amérique-Russie. Ce n'est, pour lui, qu'un simple partage tacite de zones d'influence. Ainsi, suite aux événements de l'Europe orientale, Lucain écrit :
Plus loin :
Il est à espérer que les évènements actuels permettront à Lucain de se rendre compte que tous les évènements politiques, actuellement, militent en faveur non d'un partage tacite de zones d’influence mais d'une préparation active et propagandiste de guerre, à moins que l'opposition des staliniens, présentement en France, ne soit une comédie orchestrée par Washington et Moscou en toute fraternité. Au demeurant, félicitons Lucain pour la façon dont il interprète la dénonciation du traité commercial franco-russe.
Dans le même article Lucain écrit, d’une part : "Les ouvriers en France ont un niveau de vie quatre à cinq fois inférieur à ce qu'il était avant-guerre.”
D’autre part : "Le capitalisme a encore, en France comme en Italie, la possibilité d'améliorer progressivement le niveau de vie actuel… Mais, cela signifierait un affaiblissement de son effort pour rétablir ses positions impérialistes."
Si on peut considérer la perte de l'Indochine comme un effort impérialiste couteux pour la France, pour l'Italie ce problème colonial impérialiste n'existe plus pratiquement, à moins qu'une nouvelle campagne coloniale ne se prépare clandestinement. Alors, pourquoi le gouvernement de Gasperi ne s'attache pas les ouvriers en leur rendant leur niveau de vie de 1939. L'erreur grossière consiste à croire qu'en Europe le capitalisme peut encore se développer entrainant par là un accroissement du pouvoir d'achat des ouvriers. Quand on ne veut pas voir, on imagine.
Dans un autre article du bulletin, "Deux actes du capitalisme d'État", nous voyons la déflation russe présentée comme une volonté de concentration capitaliste et une accentuation de la concurrence face aux États-Unis. Et le parallèle est avec le plan Mayer en France. On se demande seulement comment va s'exprimer la concurrence française intégrée dans le bloc américain. Face à la Russie ?
Mais, là encore, on veut voir trop bien et d'après un schéma. C'est pourtant malheureux, pour Lucain, de voir qu'en Russie comme en France ce n'est pas une concentration qui s'est opérée mais un assèchement de la circulation fiduciaire, en regard non de la production mais de la consommation qui, dans les deux pays, devait être réduite à tout prix.
Le dernier article du bulletin traite d'une question théorique que nous jugeons devoir faire l'objet d'une critique plus profonde ne cadrant pas avec cette rubrique.
Au mois d'aout, le groupe Spartakusbund se scindait en deux. On sait que ce groupe a été fondé à la fin de la guerre par l'ancienne organisation de Sneevliet (le RSAP) et l'ancienne tendance des Communistes de Conseils, vieux groupe de la gauche qui s’est séparé de la IIIème Internationale en 1921-22 et qui avait pour leaders idéologiques Pannekoek et Gorter.
La scission dans le Spartakusbund avait pour fondement des divergences politiques qui sont restés dans l'obscurité, au moment de la fondation du groupe et n'ont jamais été précisées par une discussion suffisamment claire. Ces divergences portaient notamment sur la question syndicale et la notion du parti de classe. Dans ces conditions et dans une situation générale de recul de la lutte de classe, la scission était non seulement inévitable, mais encore souhaitable permettant, aux deux tendances, de développer pleinement leur pensée et leurs idées propres.
Il nous est difficile de donner une idée précise de l'activité et des écrits du Spartakusbund. Le journal du groupe qui parait deux fois par mois, régulièrement, est en flamand, ce qui, pour nous, est une difficulté quasi insurmontable. Il semble que ce groupe soit malheureusement par trop replié sur lui-même, se contentant d'une activité dans les frontières hollandaises et ne recherchant ni des contacts ni la discussion avec des groupes révolutionnaires sur le plan international.
Tout à l’opposé est le groupe des Communistes de Conseils. C'est sur leur initiative, quoique étant encore eux-mêmes dans le Spartakusbund, que s'est tenue la Conférence internationale de contacts au printemps 1947. Après leur scission, ils ont commencé la publication d'un Bulletin international de discussion en langue française, afin de permettre une plus large diffusion et une plus active collaboration des autres groupes.
Le numéro 1 de ce Bulletin est paru en novembre 1947. Il contient une lettre de la GCF et le début d'une étude sur les "Fondements de l'économie communiste". C'est un effort de recherche théorique de la plus haute importance, portant sur un problème que l'expérience russe a mis en évidence et que les groupes d'avant-garde ont passablement négligé. Nous invitons tous les camarades des groupes révolutionnaires à se procurer ce bulletin.
Le numéro 2 de ce Bulletin doit paraître ces jours-ci, contenant la suite de l'étude sur “Les Fondements de l'économie communiste", ainsi qu'un rapport sur "Le mouvement ouvrier actuel" présenté par la GCF.
Il est regrettable que les quelques groupes révolutionnaires, existant par-ci par-là, n'aient pas encore compris l'intérêt qu'il y a à soutenir cet effort de publication d'un Bulletin d'information et de discussion international qui, à l'heure actuelle, est le meilleur moyen permettant le développement de la pensée et de l'activité révolutionnaires.
Mousso
NDLR – Le manque de place nous empêche de publier la revue de presse de l'avant-garde en Angleterre, en Amérique et en France. Nous publierons la suite de cette revue de presse dans le prochain Internationalisme. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs. Pour la même raison, nous avons été obligés de reporter, au prochain numéro, la suite de l'article "Le marxisme et la guerre impérialiste".
Par la même occasion, nous annonçons la publication d'une brochure : "Cent ans de Manifeste Communiste".
Après les quelques critiques que nous avons pu adresser à la philosophie de Harper, nous voulons maintenant montrer comment le point de vue politique qu'il en dégage s'éloigne, dans les faits, des positions des révolutionnaires.
(Nous n'avons pas voulu, d'ailleurs, approfondir mais simplement bien montrer que toutes les critiques de Harper, faites à un matérialisme soi-disant mécaniste, partaient d'une exposition assez juste, quoique par trop schématique, du problème de la connaissance humaine et de la praxis marxiste et révolutionnaire, et aboutissaient, dans leur application politique pratique, à un point de vue mécaniste vulgaire.)
Pour Harper,
1) la Révolution russe, dans ses manifestations philosophiques (critiques de l'idéalisme), était uniquement une manifestation de pensée matérialiste bourgeoise… typiquement empreinte du milieu et des nécessités russes…
2) la Russie, du point de vue économique colonisée par le capital étranger, éprouve le besoin de s'allier avec la révolution du prolétariat, et même, dit-il "Lénine a été obligé de s'appuyer sur la classe ouvrière ; et, comme la lutte qu'il menait devait être poussée à l'extrême, sans ménagement, IL A AUSSI adopté la doctrine la plus radicalisée du prolétariat occidental[1] en lutte contre le capital mondial : le marxisme". Mais, ajoute-t-il, "comme la Révolution russe présentait un mélange des deux caractères du développement occidental : la révolution bourgeoise quant à sa tâche et la prolétarienne quant à sa force active, aussi la théorie bolchévique qui l'accompagnait était un mélange du matérialisme bourgeois quant à ses conceptions fondamentales et du matérialisme prolétarien quant à la doctrine de la lutte de classe…"
Et, de là, Harper de nommer les conceptions de Lénine et de ses amis de marxisme typiquement russe…"Seul, dit-il, Plekhanov est peut-être le marxiste le plus occidental, quoiqu’encore pas dégagé complètement du matérialisme bourgeois."
S'il est effectivement possible qu'un mouvement bourgeois puisse s'appuyer sur "un mouvement révolutionnaire du prolétariat en lutte contre le capitalisme mondial" (Harper) et que le résultat de cette lutte soit l'établissement d'une bureaucratie comme classe dominante qui a volé les fruits de la révolution prolétarienne internationale, alors la porte est ouverte à la conclusion de James Burnham, conclusion selon laquelle la techno-bureaucratie établit son pouvoir, dans une lutte contre l'ancienne forme capitaliste de la société, en s'appuyant sur un mouvement ouvrier, et selon laquelle le socialisme est une utopie.
Ce n'est pas par hasard que le point de vue de Harper rejoint celui de Burnham. La seule différence est que Harper "croit" au socialisme et que Burnham "croit" que le socialisme est une utopie. Mais où ils se rejoignent, c'est dans la méthode critique qui est tout à fait étrangère à une méthode révolutionnaire et à la fois objective.
Harper, qui a adhéré a la IIIème Internationale, qui a formé Parti Communiste hollandais, qui a participé à l'IC pendant les années cruciales de la révolution, qui a participé à entraîner le prolétariat de l'Europe à la participation de cet État russe contre-révolutionnaire, Harper s'explique là-dessus en disant :
On peut répondre à Harper que des marxistes "éclairés" avaient prédit et étaient arrivés aux mêmes conclusions que Harper sur la Révolution russe, et cela bien avant lui ; nous voulons parler de Karl Kautsky.
La position de Kautsky au sujet de la Révolution russe a été suffisamment rendue publique par le large débat qui eut lieu entre lui, Lénine et Rosa Luxemburg, pour qu’il ne soit nécessaire d'insister là-dessus.
[1918 – Lénine - "Contre le courant", "Le Socialisme et la Guerre", "L'impérialisme stade suprême du
- Kautsky - "La dictature du prolétariat"
1921 - Rosa Luxemburg - "La Révolution Russe"
1923 – Kautsky - "Rosa Luxemburg et le Bolchevisme"]
Dans la suite d’articles de Kautsky, "Rosa Luxemburg et le Bolchevisme" (Kampf de Vienne), publiés en brochure en français, en Belgique, en 1923, on peut très largement montrer comment, en plus d'un point, les conclusions de Harper peuvent lui être comparées.
"…Et cela ("La révolution Russe" de Rosa Luxemburg) nous (Kautsky) met dans cette posture paradoxale, d'avoir, ici ou là, d’avoir, à défendre les bolcheviks contre plus d'une accusation de Rosa Luxemburg…" (Kautsky - "Rosa Luxemburg et le Bolchevisme")
Cela, de la part de Kautsky, pour défendre les "erreurs" des bolcheviks (que Rosa critique dans sa brochure), comme des conséquences logiques de la révolution bourgeoise en Russie, et de bien montrer que les bolcheviks ne pouvaient pas faire autre chose que ce à quoi le milieu russe était destiné, à savoir la révolution bourgeoise.
Pour citer quelques exemples, disons que Rosa critique l'attitude des bolcheviks dans le mot d'ordre et dans la pratique de la prise individuelle de possession dans le partage des terres par les petits paysans, ce qui amènerait, pensait-elle, des difficultés inouïes ensuite à cause du morcellement de la propriété foncière ; elle préconisait, au contraire, la collectivisation immédiate des terres.
Kautsky :
On sait que la "puissante" vue de Kautsky a été totalement infirmée par cet autre "socialiste", Staline, qui a collectivisé les terres et "socialisé" l'industrie alors que la révolution était déjà totalement étouffée.
Et voici un long échantillon de Kautsky sur le développement du marxisme en Russie, qui se rapproche étrangement de la dialectique de Harper (voir "Lénine Philosophe" – chapitre "La Révolution Russe").
Harper reprend un a un, philosophiquement, les arguments de Kautsky ; Kautsky oppose deux conceptions du socialisme :
1) La première selon laquelle le socialisme n'est réalisable qu'à partir de bases capitalistes avancés… (La sienne et celle des mencheviks, valable pour la critique de la Révolution russe des sociaux-démocrates allemands parmi lesquels s'est trouvé un Noske…, conception qui conduisait réellement à faire la politique capitaliste d'État en s'appuyant sur "une partie de la masse populaire" contre le prolétariat révolutionnaire).
2) Une autre conception selon laquelle la lutte pour le pouvoir politique "par tous moyens, détachée de sa base matérielle" permettait, "même en Russie", de construire le socialisme… (ce qui aurait été, déformée à souhait, la position des bolcheviks).
En réalité, Lénine et Trotsky disaient : la révolution bourgeoise en Russie ne peut être faite QUE par l'insurrection du prolétariat - l'insurrection du prolétariat ayant une tendance objective à se développer sur une échelle internationale -, il nous est permis d'espérer, de par le degré de développement des forces productives MONDIALES, que cette insurrection russe provoque un mouvement général.
La révolution russe poussant à la révolution bourgeoise du point de vue du développement des forces productives en Russie, la réalisation du socialisme est très possible à condition d'un déclenchement mondial de la révolution. Lénine et Trotsky, de même que Rosa Luxemburg, pensaient que le niveau de développement des forces productives dans le monde entier, non seulement rendait le socialisme possible, mais encore le rendait nécessaire, ce niveau ayant atteint un stade qu'ils qualifiaient, en commun accord, "l'ère des guerres (mondiales) et des révolutions", en désaccord seulement sur les facteurs économiques de cette situation. Il fallait, pour que le socialisme fut possible, que la révolution russe ne restât pas isolée.
Kautsky répond, avec les mencheviks, que Lénine et Trotsky ne voyaient, dans la révolution, qu'un seul facteur "volontariste" de prise de pouvoir par un "putsch" bolchevik, allant même jusqu'à comparer le bolchevisme au blanquisme.
Tous ces marxistes et socialistes "éclairés" étaient justement ceux que Harper semble citer en exemple, ceux qui avaient "multipliés les avertissements", qui étaient contre "la direction du mouvement ouvrier international par les russes", comme Kautsky :
Comparé à toute la distinction savante de Kautsky entre Russie retardataire et Occident, entre "marxistes russes" et occidentaux, on retrouve ici toutes les critiques des marxistes "centristes" apparentés à Kautsky.
Ils reprochaient tous, Kautsky en tête, de ne pas avoir considéré le fait de l'état arriéré de l'économie russe, alors que Trotsky avait, depuis longtemps, et le premier dès 1905, répondu d'une façon magistrale, à tous ces "honnêtes pères de famille" (Lénine), comment l'état AVANCÉ de la concentration industrielle en Russie d'une part et, d'autre part, sa situation retardataire du point de vue social (retard dans la révolution bourgeoise), en faisait un pays prédisposé à un état révolutionnaire constant et où la révolution NE POUVAIT QU'ÊTRE PROLETARIENNE OU NE PAS ÊTRE.
Bâtissant sa théorie et sa critique philosophique sur la théorie et la critique historico-économique de Kautsky, Harper dit que, du fait de la situation arriérée de l'économie russe et du fait de l'inéluctabilité de la révolution bourgeoise en Russie, du point de vue économique, la philosophie de la révolution russe était obligée de prendre le marxisme Ière manière, c'est-à-dire révolutionnaire-démocrate-bourgeois-feuerbachien - "la religion est l'opium du peuple" (critique de la religion) -, et que c'était normal que Lénine et ses amis n'aient pas pris le marxisme 2ème manière, dialectique-révolutionnaire-prolétarien - "l’existence sociale conditionne la conscience" -. [Il oublie seulement de dire - et il est impossible que Harper ne sache pas cela - que la lutte essentielle des bolcheviks était axée contre tous les courants à leur droite dans la social-démocratie, gouvernementaux et centristes, avant 1918 ; et cela très largement, à travers toute la presse européenne et des brochures dans toutes les langues, alors que "Matérialisme et Empiriocriticisme" n'a été connu que très tard par un large public russe, traduit encore plus tard en allemand et encore plus tard en français, et presque pas lu en dehors de la Russie ; on est en droit de se demander si l’esprit de "Matérialisme et Empiriocriticisme" était contenu dans ces articles et brochures, choses que Harper n’a même pas tenté de démontrer et pour cause !]
Et il conclut de là, comme Kautsky, que "malgré" la conception volontariste de la lutte de classe de Lénine et Trotsky - qui voulaient "faire du prolétariat russe le chef d'orchestre de la révolution mondiale" - la révolution était fatalement vouée à être bourgeoise philosophiquement, du fait que Lénine et ses amis avaient émis un mode de pensée philosophique-critique-matérialiste-bourgeois-feuerbachien (Marx Ière manière).
Ce fait fait rejoindre, dans leur critique de la Révolution russe, Kautsky et Harper, quant au fond du problème mais aussi quant à la forme qu'ils donnent à leur pensée et à leur critique des bolcheviks, où ceux-ci sont accusés d'avoir voulu diriger la révolution mondiale du Kremlin.
Mais il y a mieux ; Harper démontre, dans son exposé philosophique, que Engels n'était pas un matérialiste dialecticien, mais encore profondément attaché, quant à ses conceptions dans le domaine de la connaissance, aux sciences de la nature et au matérialisme bourgeois. Cette théorie, pour être vérifiée, demanderait une exégèse que Harper n'a pas fournie au passif de Engels, alors que Mondolfo, dans un ouvrage important sur le matérialisme dialectique, semble vouloir démontrer le contraire, ce qui prouve que cette querelle n'existe pas d'aujourd’hui ; quoi qu'il en soit, je crois que les jeunes générations pourront voir, dans les générations qui les ont précédées, ce que nous pouvons constater chez Lénine ou chez Engels, qui faisaient une critique des philosophies de leur temps, en partant d'un même niveau de connaissance scientifique et parfois par trop schématisé, alors qu'on doit surtout étudier leur attitude générale non en tant que philosophes ; mais d’abord vérifier s'ils se situent sur le terrain de la praxis, des thèses de Marx sur Feuerbach, dans leur comportement générale.
Dans ce sens, on admettra comme se rapprochant beaucoup plus de la réalité ce que Sydney Hook dit de l'œuvre de Lénine dans "Pour comprendre Marx" :
Le témoignage vivant et l'expression la plus vraie de ce que dit Sydney Hook et qui rejette Harper du côté des Plekhanov–Kautsky est cette illustration de Trotsky ("Ma Vie"). Parlant de Plekhanov, il dit : "Ce qui le démolissait c'était précisément ce qui donnait des forces à Lénine : l'approche de la révolution. Plekhanov fut le propagandiste et le polémiste du marxisme, mais non pas le politique révolutionnaire du prolétariat. Plus la révolution devenait imminente, plus il sentait le sol lui glisser sous les pieds."
On voit donc que ce n'est pas tant la thèse philosophique de Harper qui est originale (elle est au contraire une mise au point après tant d’autres), mais surtout la conclusion qu'il en tire.
Cette conclusion est une conclusion fataliste du genre de celle de Kautsky. Kautsky, dans sa brochure "Rosa Luxemburg et le Bolchevisme", cite une phrase que Engels lui aurait écrite dans une lettre personnelle :
C'est ce que Kautsky veut démontrer dans sa brochure ; c'est ce que Harper arrive à démontrer (pour ceux qui veulent le suivre dans sa conclusion) dans "Lénine Philosophe" ; et, après avoir combattu le matérialisme bourgeois chez Lénine et chez Engels, il en arrive à une conclusion mécaniste des plus vulgaire de la révolution russe, "produit fatal", "fin véritable et non illusoire", "la révolution russe a produit ce qu'elle devait produire, c'était écrit dans "Empiriocriticisme..." et dans les conditions de développement économique russe", "le prolétariat mondial devait simplement lui servir de couverture idéologique marxiste..."
"(…) la nouvelle classe au pouvoir s'emparant tout naturellement de cette forme de penser du Léninisme, matérialiste bourgeoise, pour s'emparer du pouvoir et lutter contre les couches de la bourgeoisie capitaliste établie, qui sont philosophiquement retombées vers le crétinisme religieux, le mysticisme et l’idéalisme, en même temps qu’elles sont devenues conservateurs et réactionnaires ; ce vent frais, cette nouvelle philosophie, cette nouvelle classe capitaliste d'État, d'intellectuels et de techniciens, trouve sa raison d'être dans "Empiriocriticisme..." et dans le Stalinisme, et elle "monte" dans tous les pays, etc., etc."
Donc, en quelque sorte : Marx première manière=Lénine, Empiriocriticisme=Staline !!!
C'est ce que Burnham a très bien compris sans connaître Harper ; c'est ce que de nombreux anarchistes se plaisent à répéter sans en rien comprendre. Il est évident que Harper ne dit pas cela avec autant de brutalité, mais le fait qu'il ouvre la porte à toutes les conclusions des apologistes bourgeois et anarchistes de Burnham suffit à démontrer la tare constitutive de son "Lénine philosophe".
Ensuite, quand il est amené à tirer les enseignements "prolétariens purs" de la révolution russe (je fais remarquer qu'on dit toujours, dans le langage Harper-Kautsky, "la révolution russe" et rarement "la révolution d'Octobre", distinction qui doit leur écorcher la plume), quand il tire cet enseignement "prolétarien pur" en séparant l'action de la classe ouvrière russe et "l’influence bourgeoise des bolcheviks", il en arrive à dire que c'est surtout dans ses grèves généralisées et dans les soviets (ou conseils) "en soi" qu'a produits la révolution russe, qu'elle est un enseignement positif pour le prolétariat :
Le détachement "homme par homme" de l’idéologie bourgeoise, en plus que si il était réalisable remettrait le devenir du socialisme à la fin des siècles et ferait apparaître la doctrine de Marx comme une belle légende qu'on raconte aux enfants des prolétaires pour leur donner du courage à envisager la vie ; de plus, nous sommes dans une société bourgeoise dont le caractère social primordial est que chaque homme, pris homme par homme, dans le prolétariat lui-même, ne se détache pas homme par homme, mais pas du tout de l'idéologie dominante, ce qui fait de cette idée une "idée" qui garde éternellement sa qualité d'idée. Au contraire, la classe ouvrière, dans son ensemble, parvient à s'en détacher dans certaines conditions historiques où elle entre plus violemment en heurt avec le vieux système que dans d'autres. Il n'y a pas de socialisme réalisable "homme par homme", à la manière des vieux réformistes qui croyaient "qu’il fallait réformer d'abord l'homme avant de réformer la société", alors que les deux ne sont pas séparables ; la société change quand l'humanité entre en mouvement pour la faire changer, et le prolétariat entre en mouvement non "homme par homme", mais "comme un seul homme", quand il se trouve placé dans des conditions historiques spéciales.
Le fait que Harper répète, sous une forme apparemment nouvelle, les vielles sornettes réformistes, lui permet, sous un verbiage philosophico-dialectique, d'escamoter les problèmes principaux, axes de la révolution russe, et de les reléguer dans les oubliettes des "raisons d'État russes", qui ont tout de même un peu bon dos en ce moment. Il s'agit de la position de Lénine contre la guerre et de la théorie de Trotsky sur "la révolution permanente".
Eh bien oui, Messieurs Kautsky-Harper ! On peut toucher des points justes dans une critique purement négative des théories philosophies ou économiques de Lénine et de Trotsky. Mais, cela ne veut pas dire que vous ayez acquis pour cela une position révolutionnaire ; et, dans leurs positions politiques au cours de la révolution russe, dans la phase cruciale de l’insurrection, c'étaient Lénine et Trotsky qui étaient vraiment des révolutionnaires marxistes.
Philosophiquement, il ne suffit pas, vingt ans après la bataille et après y avoir participé soi-même parmi les chefs de file, de s'apercevoir que tout cela n'a eu pour résultat que l'État stalinien et de dire que ceci est le produit de cela. Il faut aussi se demander COMMENT Lénine et Trotsky pouvaient s'appuyer sur le mouvement ouvrier international et POURQUOI ; et nous dire franchement si c'est le stalinisme qui est le produit fatal de ce mouvement.
Cela, Harper est, avec Kautsky, incapable de nous le dire parce que, dans leurs positions politiques, face a la bourgeoisie, dans la guerre impérialiste ou dans une période révolutionnaire montante, ils n'ont pas de conceptions qui leur permettent d'aborder ces problèmes ; ils ne les connaissant pas. Ils connaissent ainsi Lénine "en tant que philosophe" ou en tant que "chef d'État", mais ils ne connaissent pas Lénine en tant que marxiste révolutionnaire, le vrai visage de Lénine face à la guerre impérialiste et celui de Trotsky face à la conception mécaniste du développement capitaliste "fatal" de la Russie. Ils ne connaissent pas le vrai visage d'Octobre, qui n'est pas celui des grèves de masses, et pas non plus uniquement celui des soviets, soviets auxquels Lénine n'était pas attaché d'une manière absolue (comme Harper) parce qu'il jugeait, lui, que les formes du pouvoir du prolétariat sortaient spontanément de sa lutte en même temps qu'elle. Et, en cela, je crois que Lénine était aussi plus marxiste parce qu'il n'était pas attaché aux soviets ni aux syndicats ni au parlementarisme (même s'il se trompait), d'une manière définitive, mais d'une manière appropriée à un moment de la lutte de classe, crée par et pour elle.
Tandis que l'attachement quasi théologique de Harper à ses conseils le fait aujourd’hui, de ce côté également, prendre une forme de cogestion des ouvriers dans le régime capitalisme, comme un apprentissage du socialisme. Ce n'est pas le rôle des révolutionnaires de perpétrer un apprentissage de ce genre ; avec celui de l'apprentissage "homme par homme" de la théorie du socialisme, l'humanité est condamnée à être l'esclave éternelle et éternellement aliénée, avec ou sans conseil, avec ou sans "raden-kommunisten" et leurs méthodes d'apprentissage du socialisme en régime capitaliste, vulgaire réformisme, l'envers de la médaille kautskysme.
Quant à la lutte de classe "propre", "par les moyens appropriés", la grève etc., on en a vu les résultats ; elle rejoint la théorie de la gréviculture des trotskistes actuels et des anarchistes, qui perpétuent actuellement la vielle tradition des "trade-unionistes" et des "économistes", que le "Que faire ?" de Lénine critiquait si violemment. Ce qui fait que la position anti-syndicale des “Raden-Kommunisten", pour être juste, pour nous, du point de vue purement négatif, n’en est pas moins fausse "en elle-même" parce que les syndicats sont remplacés par des petits frères, les soviets, et jouent le même rôle. On croit qu'il faut remplacer le nom pour changer le contenu. On n'appelle plus le parti, parti, les syndicats, syndicats. Mais, on les remplace par les mêmes organisations qui ont les mêmes fonctions et qui portent un autre nom. Qu'on appelle un chat "Raminagrobis", il aura, pour nous, la même anatomie et le même rôle sur la terre, sauf pour certains pour qui il sera devenu un mythe ; et c'est curieux que des philosophes, des matérialistes “dialecticiens” aient l'esprit aussi borné et les vues aussi étroites pour tenter de nous faire avaler, comme un monde nouveau, le monde de leurs constructions mythologiques, de "Raminagrobis" par rapport au monde des chats.
C’est dans le fond assez normal. Dans l'ancien monde, un Kautsky était un vulgaire réformiste ; dans le monde nouveau, trotskistes, anarchistes et raden-communistes sont des "révolutionnaires authentiques", alors qu'ils sont beaucoup plus grossièrement réformistes que le fin théoricien du réformisme, Kautsky.
Le fait que Harper reprenne des arguments classiques du réformisme bourgeois -mencheviks et kautskistes (et, plus récemment, la rencontre de ce point de vue et de celui de Burnham)- contre la révolution russe peut ne pas tellement étonner. Au lieu de chercher dans cette époque révolutionnaire à tirer des enseignements en marxiste (tel que Marx et Engels ont, par exemple, tiré des enseignements de la Commune de Paris), Harper veut condamner "en bloc" la révolution russe et le bolchevisme qui y est attaché, (tout autant que le blanquisme et le proudhonisme étaient attachés à la Commune de Paris).
Harper s'approche très près de la réalité et si, au lieu de chercher à condamner "les bolcheviks appropriés au milieu russe", il s'était demandé quel était le niveau de pensée de cette gauche de la social-démocratie, dont tous étaient issus, il aurait pu tirer de toutes autres conclusions dans son livre, parce qu'il aurait vu que ce niveau (même chez les plus développés du point de vue de la dialectique) ne permettait pas de résoudre certains problèmes auxquels se heurtait la révolution russe (dont le problème du Parti et de l'État), problèmes sur lesquels, à la veille de la révolution russe, aucun marxiste n'avait des idées précises (et pour cause).
Dans l'ensemble des connaissances philosophiques, économiques et politiques - nous l'affirmons et nous allons tenter de le démontrer -, ce sont les bolcheviks qui étaient, en 1917, parmi les plus avancés des révolutionnaires du monde entier et cela, en grande partie, grâce à la présence de Lénine et de Trotsky.
Si les évènements sont venus apparemment les contredire, ce n'est pas à cause de leur développement intellectuel approprié au "milieu russe", mais cela est dû au niveau général du mouvement ouvrier international, ce qui, également, pose des problèmes philosophiques que Harper n'a même pas voulu aborder. (à suivre)
PHILIPPE
[1] Voir plus loin les citations de Kautsky et "La doctrine du prolétariat occidental"
[2] Et ceci pour le "milieu spécifiquement russe" de Harper-Kautsky : "…la doctrine matérialiste, écrit Marx, affirmant que les hommes sont des produits de leur milieu et de leur éducation, et que les hommes différents sont les produits de milieux et d’éducation différents, oublie que le milieu lui-même a été transformé par l'homme et que l'éducateur doit à son tour être éduqué. C'est pourquoi elle sépare la société en deux parties, dont l'une est élevée au-dessus de l'ensemble. La simultanéité des changements parallèles dans le milieu et dans l’activité humaine ne peut être rationnellement comprise qu'en tant que pratique révolutionnaire…" (D’après Marx-Engels "Thèses sur Feuerbach" – Sydney Hook- "Pour comprendre Marx", p.76).
Le gouvernement Schumann poursuit son existence et la politique qu'il s'est fixées. Cela ne se fait naturellement pas sans accrocs. De temps en temps, quelques fractions parlementaires se payent le luxe de quelques obstructions, de quelques manœuvres, provoquant débats et assauts d'éloquence à l'Assemblée nationale. Mais invariablement, cela se termine par des votes de confiance répétés et tout rentre dans l'ordre. Les discours spectaculaires de De Gaulle n'impressionnent désormais plus aucun. La soi-disant menace d'un coup d'État s'est avérée, comme nous n'avons pas cessé de le dire, un épouvantail à moineaux. Seuls les socialistes et les staliniens (et immanquablement les trotskistes) trouvaient dans De Gaulle matière à exploiter, pour se poser en "défenseurs" des libertés démocratiques et des intérêts ouvriers "menacés" par celui-ci. En vérité, De Gaulle n'a pas d'autre programme que celui appliqué par les autres partis au gouvernement depuis des années. De Gaulle au pouvoir ne serait pas plus fasciste que Depreux et Moch n'ont été des "démocrates". Dans ce jeu d’intrigues entre diverses cliques se disputant les honneurs et privilèges gouvernementaux, le prolétariat n'a rien à gagner, n'a rien à sauvegarder ; il ne fait que se perdre et disparaître en tant que force indépendante ; il cesse d'exister pour lui-même.
À quel point les clameurs sur le "danger" De Gaulle n'étaient que duperie, on peut le voir par les tractations qui ont eu lieu récemment pour élargir le gouvernement, avec les hommes du RPF. Si ces tractations n’ont pas abouti, cela n’est pas dû à une incompatibilité ou à une opposition de principe, mais simplement au fait que, pour le moment, le MRP et la SFIO suffisent amplement à la besogne. Rien n'exclut cependant, et c'est même fort probable, que le RPF trouvera tout naturellement sa place dans la prochaine combinaison ministérielle, à l’échéance du gouvernement actuel. En attendant cette échéance, le gouvernement Schumann-Mayer se porte assez bien. Sur le plan de la politique extérieure, Bidault va de succès en succès et est en passe de devenir un grand homme d'État européen sous l'égide du grand Maître, les États-Unis.
Collaboration plus étroite avec les États-Unis et l'Angleterre, pacte économique et militaire de l'Europe occidentale, accord économique et douanier avec l'Italie, ouverture de la frontière et arrangement avec l'Espagne. À part les staliniens et le point de vue russe, on ne voit pas ce qu'on pourrait souhaiter et faire mieux en fait de politique active et constructive sur le plan extérieur.
La France a définitivement abandonné la politique de la Grandeur pour une grande politique de fidèle et obéissante vassalisation aux États-Unis. Non moins active et pleine de succès est la politique économico-financière du gouvernement. Schumann a non seulement résisté à la pression stalinienne mais, en acceptant l'épreuve de force qu'étaient les grèves de novembre 1947, il a porté des coups qui ont brisé pour longtemps la force stalinienne. Du même coup, le mouvement revendicatif des ouvriers a été liquidé pour un bon bout de temps. Les salaires sont bloqués et stabilisés au niveau souhaité par le gouvernement et compatibles avec les conditions difficiles dans lesquelles végète l'économie française. Mais la situation de l'économie française est telle qu'il ne suffit pas, pour l'améliorer, de réduire au minimum le niveau de vie des ouvriers, au point que le pouvoir d'achat des salaires représente aujourd’hui environ 50% de celui de 1938. Il ne suffit pas aussi de relever simplement le volume de la production. Certes, ce furent là les premières mesures urgentes à entreprendre, et elles furent accomplies par les staliniens et les socialistes à la tête gouvernement au lendemain de la "libération". Mais l'économie française et son appareil productif ont subi une telle dégradation au sortir de la guerre 1939-45 que leur relèvement, même partiel, exige des efforts bien plus considérables et qui dépasse absolument la capacité interne de l'économie française. Alors même que le niveau de vie dans ouvriers français est réduit de moitié et que l'exploitation a en conséquence augmenté de 100%, il reste encore que la différence de productivité entre les États-Unis et la France est dans un rapport de 1 à 3 au minimum, pour atteindre dans certaines branches 1 à 8. Cela est dû au développement de l'appareil productif aux États-Unis, alors que celui de la France est resté stationnaire. Pour avoir une idée complète, on doit encore ajouter que l'appareil productif français n'est pas seulement resté stationnaire, mais qu'une partie importante a été détruite tandis que la partie restée en activité a été dégradée à 80%, exigeant par là son renouvellement dans le plus bref délai.
Tous les sacrifices imposés aux ouvriers sont insuffisants pour combler cette disproportion. Sur le marché mondial, les prix des marchandises s'établissent en fonction de la valeur des produits du pays industriellement le plus avancé. Ainsi la majeure partie de la féroce surexploitation des ouvriers d'Europe est drainée, par le truchement du marché mondial, vers les États-Unis ; une infime partie seulement restant entre les mains des bourgeoisies nationales d'Europe. Si les États-Unis peuvent se parer du titre de "philanthropes du monde" et s'occuper de l'aide à l'Europe, c'est exactement dans la mesure où les ouvriers de l'Europe sont devenus les parias des États-Unis et les bourgeoisies nationales d'Europe, des intermédiaires, des agents assurant l’extraction de la plus-value aux ouvriers et son transfert outre-mer.
Aussi, l'augmentation de la production française, approchant le niveau de 1938, est loin de signifier que l'économie française a retrouvé sa place (déjà bien médiocre) de 1938. La fraction belge de la GCI montre son incompréhension totale de la situation française quand, pour nous confondre et pour nous démontrer la reconstruction de l’économie française, elle nous cite triomphalement l'indice récent de la production. C'est précisément en s'approchant de l'indice de 1938 que la production française a montré toute sa fragilité et toutes les difficultés qu'elle rencontre pour se poursuivre. On peut réussir à augmenter la production en soumettant les ouvriers à une surexploitation intensifiée ; mais, une fois produites, ces marchandises doivent encore trouver, sur le marché mondial, la possibilité d'être vendues afin que la production puisse recommencer. Or, le marché européen est inexistant, aucun pays de l'Europe exsangue ne peut se permettre d'acheter et, sur le marché des États-Unis, les produits français ne peuvent soutenir la concurrence, quel que soit le bas niveau des salaires. Aussi, la fin de l'année 1947, où l’indice de la production approche celui de 1938, est précisément le moment critique où l'exportation tombe d'une façon catastrophique. En décembre, nous assistons à des arrêts d'usines, à des licenciements d'ouvriers, à une apparition du chômage partiel et même total[1].
L'économie française est dans une impasse. Malgré des mesures sévères prises dans le second semestre de 1947 visant à reteindre au strict minimum les importations, celles-ci s'élèvent à 258 milliards de francs pour l'année 1947 pendant que les exportations n'accusent que 132 milliards, représentant un déficit visible de 51% de la balance commerciale. La maison sociale France dépense ainsi 2 fois plus qu'elle ne gagne. Cependant, les prix ne font qu'augmenter entraînant le stoppage de la vente des produits français qui devient alarmant. La statistique de janvier-février fait ressortir une baisse de 30% de l'exportation par rapport au dernier trimestre de 1947, montrant ainsi toute la gravité de la situation.
C’est dans ce sens-là que le plan Mayer se distingue de la politique antérieure. À la place de la devise "Produire-Produire", le plan Mayer substitue celui d'"Exporter-Exporter" et toutes les mesures viseront à atteindre cet objectif. Le plan Monnet mettait l'accent sur la production, le pan Mayer le corrigera en faisant tout dépendre de l'exportation. Avant tout, on lui soumettra non seulement les importations mais aussi, et cela d'une façon radicale, la consommation intérieure.
La dévaluation qui a accompagné le prélèvement et surtout le blocage des billets de 5.000 francs réalisent des coupes sombres sur le pouvoir d'achat intérieur. Ces mesures touchent à peine les masses ouvrières sur les ventres de qui on ne peut guère réaliser encore de substantielles économies mais visent et frappent directement les paysans, les commerçants et aussi les capitalistes individuels. C'est la réduction forcée de leur consommation qui doit fournir au gouvernement les moyens lui permettant d'aligner le prix des produits français aux prix mondiaux et d'assurer ainsi le minimum indispensable d'exportation, clé de voûte de toute la production.
Une telle opération n'est pas le fait des capitalistes individuels. Seul un organisme centralisé agissant avec un plan d'ensemble est en mesure d'entreprendre une telle opération. C'est là une des conditions fondamentales qui rendent nécessaire la transformation du capitalisme classique anarchique en un capitalisme dirigé, le capitalisme d'État. Et ce n'est pas le moins amusant de l’histoire que de voir Mayer, l'homme du parti radical, du parti du capitalisme classique qui ne cesse de protester contre l'étatisme et le dirigisme, de voir ce Mayer devenir l'homme des mesures pratiques les plus farouchement étatistes et autrement audacieuses que les fanfaronnades dirigistes et impuissantes du socialiste A. Phillip.
Nous avons, dans nos numéros précédents, examiné en détail les mesures du plan Mayer. Il est incontestable que, du point de vue capitaliste et dans l'immédiat, elles ont eu des résultats efficaces. Après tous ces restrictions et épongeages (rappelons que le seul blocage des billets de 5.000 a eu pour résultat de retirer de la circulation, c'est-à-dire de la consommation intérieure, 250 milliards de francs qui représentent environ le quart de toute la circulation monétaire en France) qui ont eu pour répercussion une hausse formidable du coût de la vie, le gouvernement peut se permettre aujourd’hui de parler de mesures de baisse de prix. La démagogie est de taille et vise surtout à rendre inefficace l'agitation revendicative à laquelle s'est préparé le parti stalinien et son annexe la CGT.
Est-ce à dire que la politique économique du gouvernement, Schumann-Mayer a réussi à sortir la France du marasme et à assurer un renouveau à l'économie nationale ? C'est là une question qui n'est du ressort d'aucun gouvernement mais est entièrement conditionnée par l'évolution générale du capitalisme mondial. Cette évolution n'est ni vers une reconstruction et encore moins vers un développement mais se poursuit dans un cours de guerre permanente qui est le mode de vie du capitalisme décadent. Personne chez les hommes d'État français n'est plus assez naïf pour se poser des buts chimériques de reconstruction, mais uniquement et plus réaliste de se maintenir afin de prendre une place moins mauvaise dans un cours mondial devant culbuter, dans une échéance plus ou moins proche, dans la guerre généralisée. Toute la vie politique française, comme d'ailleurs dans le monde entier, est imprégnée de cette perspective ; et le projet gouvernemental de porter le temps de service militaire d'un an à 18 mois est une indication suffisamment éloquente.
Les mouvements, regroupements et rassemblements de toutes sortes sont à nouveau à l'ordre du jour en France. Après la "libération", nous avons connu une profusion de ces groupements issus de la résistance qui, après une courte période de gloire bien éphémère, sont vite tombés en poussière et dans l’oubli. Seules subsistent les formations qui avaient derrière elles non seulement des masses mais qui possédaient également un minimum de programme et représentaient effectivement des catégories sociales : les partis politiques.
Les nouveaux rassemblements ont de commun avec les groupements de la période de la "libération", le vague, le confus, l'inconsistance de leur programme mais, en plus, ce qui les distingue en quelque sorte, c'est que les nouveaux rassemblements n'ont aucune masse derrière eux et, en fait, ne rassemblent personne hormis quelques intellectuels ou petits politiciens qui n’ont pas trouvé leur place dans la vie publique et, de ce fait, sont à la recherche d'un clou où accrocher leurs illustres noms afin de se tailler un peu de gloire.
Ce qu'il est convenu d'appeler la droite a un fond social suffisamment bien assis et, de ce fait, cette droite n'est pas trop sujette à la maladie d'un besoin perpétuel de nouveaux rassemblements. Il n'en est pas de même dans le camp de la "gauche". Là, trop d'éléments déclassés à la recherche d'une place au soleil, trop d'inquiétude et d'angoisse du lendemain pour ne pas donner naissance de temps en temps à des nouveaux rassemblements où des ambitions inassouvies cherchent leur revanche. Y en a-t-il de ces groupements pour les États-Unis d'Europe et des États-Unis "socialistes" d'Europe, de ces congrès pour la paix et autre troisième force démocratique, anti-impérialiste et tout le reste ?
Dans notre dernier numéro, nous avons publié la réponse de Malaquais se refusant à signer "L'Appel à l'opinion française" de M. Pivert, J.P. Sartre, D. Rousset et Cie. À peine notre encre séchée qu'un nouvel appel nous apprenait la naissance d'un nouveau rassemblement : le "Rassemblement Démocratique Révolutionnaire". On y trouve à nouveau, parmi les signataires, l'inévitable Sartre, décidément dans toutes les combinaisons, D. Rousset également inévitable, J. Rous et Boutbien, enfants terribles de la Gauche socialiste et membres du Comité directeur de la SFIO.
Le "Rassemblement" affiche naturellement un programme de "lutte" contre le capitalisme, pour la transformation sociale. Il ne craint même pas de prôner, au besoin, la voie révolutionnaire mais toutefois démocratique. Son but principal est de mobiliser les esprits contre l'idée "saugrenue" de l'inévitabilité de la guerre. "La guerre n'est pas inévitable. Il suffit que les hommes de bonne volonté se mobilisent pour proclamer et imposer la paix." Voilà les sornettes que clament ces révolutionnaires démocrates rassemblés. Ils prennent en somme toute la phraséologie des socialistes dont ils ne sont que l'appendice.
Sont-ils conscients du rôle d'endormeurs qu'ils jouent, ou se chloroforment-ils eux-mêmes afin de calmer leurs angoisses ?
Cela importe peu. Toute situation trouble de veille de guerre comporte l'éclosion de mouvements au travers desquels les esprits cultivés traduisent leur trouble et leur impuissance. Quelque charlatan ou arriviste trouvera, là, l'occasion de faire carrière politique et peut-être un tremplin vers un futur mandat au parlement. En attendant de marcher dans la guerre, parce qu’on aura découvert alors l’inévitable dans les faits concrets, et que, tout de même, la démocratie vaut mieux que le totalitarisme, ces messieurs peuvent librement se livrer à leurs bavardages et à leur grandiloquence, sous l'œil amusé et le sourire encourageant de la presse bien pensante.
Le journal "Combat" lance, lui, une pétition pour un "gouvernement fédératif de l'Europe occidentale", "pour un parlement inter-parlementaire" ; et c'est vraiment curieux de constater qu'au fur et à mesure que la guerre approche, la paix trouve des amants nombreux et passionnés. Ceci du côté "démocratique et socialiste".
Pour leur faire face, les staliniens appuient la petite équipe de "la Bataille socialiste" exclue, au début de l'année, de la SFIO. Cette tendance - politiciens corrompus et acharnement stalinisant - vient de fonder le MSUD (Mouvement Socialiste Unitaire Démocratique). Ils mènent une campagne violente contre le RDR, pour le soutien de la Russie "prolétarienne" et autres "républiques populaires", pour l'intégration de la France dans le bloc oriental ; il va de soi que cette équipe participe à toutes les manifestations staliniennes, établissant ainsi un Front Unique sauce stalinienne.
Plus à gauche encore, se poursuivent depuis quelque temps des tractations actives pour la fondation d'un nouveau parti révolutionnaire. Cela se fait autour de la tendance ASR qui, on s'en souvient, a quitté au début de l'année la SFIO. Cette tendance, qui se réclame de la lutte de classe révolutionnaire, dénonce la politique de "compromission" et de "trahison" des chefs socialistes, mais son programme radical ne va pas au-delà de l'ancien PSOP, ... d'avant la guerre. Les trotskistes fondaient beaucoup d'espoir sur cette tendance qu’ils espéraient gagner à leur parti, avec la fédération des JS. Le ASR aurait été le triomphe de la politique de souplesse, de noyautage et de la manœuvre tactique du parti trotskiste. Mais c'est exactement le contraire qui est arrivé aux trotskistes. Au lieu d'intégrer, comme ils l'espéraient, les tendances socialistes de gauche, c'est eux même qui se font désintégrer.
Après avoir péniblement noyauté dans la jeunesse et dans le parti socialiste, après avoir aidé au détachement de quelques petits groupes, les trotskistes les appelaient à une conférence d'unification d'où devait sortir un grand parti révolutionnaire. Récemment, une conférence a unifié le ASR et la JS, mais les trotskistes ont été écartés. Non seulement le travail "en souplesse" de tant de mois a été perdu, mais encore la formation de ces divers partis et rassemblements a été un pavé dans la mare aux grenouilles et l'organisation trotskiste a été profondément ébranlée. Tous les leaders de la tendance dite de droite du parti (qui groupait au dernier congrès 47% de mandats) viennent d’être exclus pour avoir adhéré à un quelconque des rassemblements en vogue. Comment cela s'explique ? La "Vérité" a beau essayer de minimiser le fait, de parler des hommes usés et ayant perdu la foi révolutionnaire, elle ne peut diminuer sa signification politique. Bien sûr qu'il y a aussi des raisons d'ordre personnel, des intrigues organisationnelles qui ont joué un rôle. Mais le fond politique l'emporte et doit représenter, pour les militants trotskistes, des enseignements graves. On trouvera une indication de ces débats dans la série d'articles publiée par la "Vérité" sur la question du front unique. Une fois de plus, on essaye d'expliquer cette fameuse tactique que la JC a mis 10 ans pour ne pas parvenir à expliquer et qui jalonne les étapes de la dégénérescence opportuniste.
Critiquant la politique de l’JC de 1923 qui recherchait l'alliance et l'appui des chefs des Trade-Unions anglais, ou des journaux Chinois, Trotsky lui a reproché de s'accrocher à des "planches pourries". Ce que Trotsky ne disait pas, c'est qu'on ne recherche des "planches pourries" que parce qu'on a, soi-même, une politique pourrie. Frank a beau vouloir apprendre à Craipeau la différence qu'il y a entre Front Unique et capitulation politique, qui serait l'adhésion organisationnelle – mais ce dernier pourra lui rappeler la "tradition" du trotskisme quand, sous l'instigation de Trotsky lui-même, ses adeptes avaient adhéré à la deuxième internationale, aux partis socialistes nationaux et plus tard au PSOP.
Quand on se revendique de la Résistance, quand on cite à son actif des lettres de renseignements à l'état-major de la Résistance, quand on se réclame des FFI ou des FTP, quand on acclame la libération des peuples par l'armée rouge, quand on rappelle PC, PS et CGT au pouvoir, quand on mobilise les ouvriers pour la défense de l’URSS dans la prochaine guerre, il n'y a vraiment pas à être étonné que, tout d’un coup, les "chefs" d’hier, lassés de faire de la "grande" politique dans une petite secte, lassés d'agiter les "masses" dans une arrière-salle de café, préfèrent un milieu plus large, plus adéquat à leurs ambitions et à leur politique.
Certains nouveaux dissidents caressent le secret espoir de faire carrière, tout comme l'on fait les Rous, les Rimbert, les Rousset et autre Fourrier. D'autres continueront à végéter et, après la liquidation des RDR, se regrouperont dans un nouveau groupement trotskiste. Dans un délai plus ou moins long, cela donnera une occasion à une nouvelle et périodique conférence d'unification trotskiste.
Unification, scissions, le mouvement trotskiste reste identique à lui-même. Il n'a rien perdu et il n'a rien appris dans ces quinze ans de son existence.
MARCO
[1] Le nombre des chômeurs secourus par le fond de chômage passe de 5.989 en novembre à 9.339 au 1er février ; les demandes d'emplois non satisfaites passent de 38.000 en septembre à 74.000 en février. Ces chiffres ne présentent évidemment de valeur qu'en tant qu'indication d'une tendance à l'arrêt de la production qui se fait jour.
Il s'agit du bulletin mensuel (20-25 pages), dans sa 14e année, du Parti socialiste ouvrier des États-Unis, un petit parti ayant son centre à Boston (Massachusetts), et qui adhère au programme commun des partis socialistes du Canada, de Grande-Bretagne, d'Australie et de Nouvelle-Zélande. Le parti proclame son adhésion de principe à la doctrine économique et politique marxiste, bien qu'il diffère des autres partis marxistes en affirmant que la révolution Russe était une révolution bourgeoise et que la lutte pour le socialisme est avant tout une tâche d'éducation et de conquête de la majorité électorale. Le Western Socialist (Le socialiste de l'Ouest) est composé en partie d'articles théoriques d'un niveau assez élémentaire et en partie de commentaires des événements, de comptes-rendus occasionnels de livres et d'autres articles d'intérêt général. Le numéro de novembre contient des articles sur le problème juif (rejetant le sionisme), sur la limitation de production pratiquée par les producteurs d'acier américains, sur le caractère capitaliste de l'URSS et un article de Pannekoek intitulé "propriété publique et propriété privée" avec lequel la Revue exprime, dans un chapitre, certaines divergences peu importantes d'ailleurs. Le numéro de décembre contient des articles sur la "phobie rouge" en Amérique, sur l'importance d'éduquer la classe ouvrière à utiliser son vote dans le sens du socialisme, sur une analyse du capitalisme soutenant que la raison principale du chaos économique est une insuffisance des marchés mondiaux, enfin une suite à la discussion sur le problème juif.
C'est une feuille mensuelle de quatre pages publiée par les Partis socialistes d'Australie et de Nouvelle-Zélande. Les numéros de septembre et novembre 1947 réunissent des articles sur la loi de "nationalisation" des Banques australiennes, dans lesquels la rédaction souligne que, bien que cette mesure ne doive pas avoir d'effet immédiat ni sur les capitalistes ni sur les ouvriers, elle aura des effets à long terme en ce qu'elle accentuera la tendance vers le capitalisme d'État. D'autres articles attaquent le système des primes de rendement et l'arbitrage obligatoire des conflits du travail.
Cette publication est une feuille mensuelle de 16 pages d'un groupe socialiste d'Australie qui adhère au programme des conseils ouvriers défendus par Pannekoek et au principe du "syndicat unique et fort" de l'IWW des États-Unis. Le numéro du 3 novembre 1947 déclare que "c'est seulement dans la révolte, dans les grèves spontanées de la base illégales que l'on trouvera la nécessité de penser, de raisonner selon une ligne de classe vers la liberté" (p. 3). Le même numéro donne un article intitulé "Socialisation et Nationalisation" qui souligne que les nationalisations, comme telles, sont simplement un instrument du capitalisme. D'autres articles contiennent une attaque contre le Parti socialiste d'Australie (accusé de défendre le capitalisme), des lettres de lecteurs, le commentaire des événements en Australie et les mouvements socialistes de l'étranger, spécialement sur la Gauche Communiste Internationale.
Il s’agit du journal (4 pages mensuelles) du Parti communiste révolutionnaire, section britannique de la IVème Internationale. Le numéro de décembre 1947 donne un compte-rendu de la défaite de la grève de l'hôtel Savoy à Londres qui se termina par la capitulation des dirigeants syndicaux et l'expulsion des dirigeants de la grève. D'autres articles rendent compte des attaques opérées par les socialistes d'Oxford contre une réunion trotskiste, de la résurrection du mouvement fasciste de Mosly, selon une nouvelle organisation du parti, des grèves en France, d'une attaque du plan des Nations-Unies pour le partage de la Palestine, d'un compte rendu du livre de Trotsky "STALINE" et de divers commentaires sur les nouvelles britanniques et internationales.
Le numéro de janvier contient des articles appelant au contrôle ouvrier sur les usines récemment nationalisées dans l'industrie des transports, une attaque contre la tendance du gouvernement travailliste à se porter contre le Parti communiste, un rapport sur la condition des prisonniers de guerre allemands en Égypte contenant une lettre des pasteurs allemands protestant contre leur état comme prisonniers de guerre, un article sur la dévaluation du rouble et une attaque contre la monarchie britannique comme institution.
Le numéro de février contient des articles sur la "démocratisation industrielle" appelant "au contrôle ouvrier sur la production", un rapport sur les profits des compagnies pour l'exercice 1947, des articles sur l'anniversaire du "Manifeste communiste", un rapport sur la défaite électorale du Parti travailliste aux élections municipales du 5 janvier à Coventry, un examen des gains électoraux du Parti trotskiste canadien dont les candidats, aux élections municipales de Toronto, réunirent 15.000 votes (11% du total des votes), enfin un article sur la dévaluation du franc.
C'est le premier numéro publié par les partisans américains de la Gauche Communiste Internationale, qui cherchent à organiser un groupe aux États-Unis. Le bulletin traite de la "situation des ouvriers américains", appelant les fractions des syndicats à une grève contre la loi du travail Taft-Hartley et pour une hausse des salaires avec diminution du temps du travail. Le bulletin rend compte de la première conférence de la Gauche Communiste Internationale et publie la déclaration inaugurale de la GCI. Également un article sur "la nature et la fonction de l'État Soviétique" considérées comme étant celles du capitalisme d'État.
Concluant notre dernier aperçu de la situation internationale, nous y notions la tendance de l'économique à céder le pas au politique, et ce sur un rythme accéléré. Ainsi, nous affirmions que la conjoncture économique en Tchécoslovaquie favorisait l'initiative russe. Non que cette initiative fût déterminée par des considérations purement économiques. Ce qui, par ailleurs, provoquait une accélération du rythme dans le cours vers la guerre, c'est que, si limité ce pouvoir fut-il, la bourgeoisie de la propriété dite privée n'en conservait pas une certaine autorité. Appuyée sur les promesses américaines, cette bourgeoisie devait tenter de contrecarrer, "saboter" la politique de planification nécessaire à l'organisation rationnelle de l'économie russe et de celles qui lui sont subordonnées ; pour ce faire, disputer activement le pouvoir aux staliniens. C'est pour parer à cette menace que Moscou dut brusquer les choses.
Ainsi que tout le laissait prévoir, cette initiative a suscité de violentes réactions américaines. Et Washington, elle aussi, a donné son coup de pouce aux évènements. Sans doute, la situation de l'Europe occidentale ne lui laisse, vis-à-vis de Washington, qu'une marge réduite d'indépendance. Mais cette marge, les Américains pouvaient la laisser subsister encore. Chose assurée, l'intégration de l'Ouest européen à son système pouvait se faire progressivement et sur un rythme plus lent. Une prolongation de l'aide intérimaire pouvait, par exemple, remédier quelque peu au délabrement européen. Ce sont là hypothèses, dira-t-on. Certes, mais non absolument gratuites. Telles méthodes ayant l'avantage de sauvegarder les apparences auraient favorisé les positions dites de la "troisième force" sans nuire à la pénétration yankee. Or, le coup de Prague a provoqué une accentuation du rythme dans l'assujettissement de l'Europe occidentale aux volontés impérialistes de Washington et de Wall Street conjuguées. Par-dessus les rapports et demandes des Seize, Washington a suggéré et approuvé le pacte des cinq. Dès avant d'éprouver les effets du Marshall ballon d'oxygène, les cinq organisent la tête de pont américaine en Europe et obtempèrent sans murmurer aux injonctions américaines.
Priés par Washington de dresser un tableau de leurs besoins, les Seize commencèrent par faire celui de leurs désastres. Leurs rapports d'experts constatent une ruine aux effets de quoi seul le bon cœur américain pourrait pallier. L'Europe des Seize a subi, du fait de la guerre, une importante diminution de son standing économique : destruction, disparition ou usure massive du matériel productif et de transports ; liquidation des investissements à l'étranger ; fermeture à ses produits de la plupart des marchés auparavant ouverts ; enfin, anéantissement du puissant fournisseur et client allemand. Passant aux solutions, les seize proposaient le rétablissement, au moins à son niveau de 1938, de leur capacité de production, rétablissement obtenu par un (...) indigène de production ; puis fixaient le montant de l'aide américaine, aide à laquelle les seize ne pouvaient offrir aucune contre-partie économique sérieuse. De plus, établissant le montant de leurs demandes, ils misaient sur des conditions aussi aléatoires que l'abaissement des prix américains, l'inexistence de conflits sociaux ou la récupération des marchés perdus pendant la guerre. Ils entendaient, leurs deux grands surtout, disposer de cette aide au mieux de leurs intérêts, éviter particulièrement un redressement quelconque de l'économie allemande.
Washington, dès l'abord, réduisit les chiffres proposés (de 29 à 17 milliards de dollars), puis posait ses conditions : la Maison-Blanche imposait son droit de regard et de contrôle économique et politique, fixait la quantité de marchandises concédée à ses vassaux, leur interdisant toute production jugée comme pouvant éventuellement concurrencer l'industrie américaine, et mettait pratiquement la main sur toute l'Allemagne occidentale, abandonnant, provisoirement peut-être, la Sarre à son client français.
On comprendra, sans dessin, que cette politique n'a pas l'agrément du Kremlin. Ce dernier réagit :
1º) en intégrant plus étroitement Est et Centre européens à son économie (mise au pas de la Tchécoslovaquie, éviction des derniers propriétaires étrangers en Roumanie, projet de nationalisation des ¾ de l'industrie hongroise, y échappant les sociétés à capital mixte hungaro-russes, "conversations" fino-russes) ;
2º) en utilisant la situation précaire des masses travailleuses en Europe occidentale, afin de fomenter des grèves sporadiques, troublant par-là "l'ordre social" et les bonnes résolutions des Seize quant à l'effort de production ;
3º) en représentant aux agriculteurs et commerçants que l'afflux des produits américains fera considérablement augmenter l'offre de marchandises et partant réduira leurs marges bénéficiaires, marges déjà compressées par la fiscalité excessive qu'engendre la nécessité de reconstruire l’appareil de production.
Enfin les Russes pousseront rigoureusement à la défense d'avancées stratégiques que les initiatives locales yankees pourraient bientôt menacer (Allemagne, Grèce, Chine du Nord).
Aux conditions américaines, aux réponses qu'entend lui opposer la Russie, chacun des Seize réagira selon sa situation propre. Voyons pour exemple les réactions de la France et de la Suisse. La Suisse vient de conclure un accord commercial avec la Russie, en conclusion de laborieuses négociations. "La collaboration industrielle de la Suisse, dit très bien "Le Monde" du 20/3/1948, est infiniment précieuse à la Russie ; et d'autre part nul n’ignore que la Confédération, menacée sur le marché mondial par la concurrence américaine, cherche à développer toujours davantage ses relations commerciales avec les pays de l'Est… L'industrie suisse va donc se trouver associée à la réalisation des plans économiques que l'Union Soviétique entend opposer au plan Marshall". La Suisse, relativement épargnée par la guerre, cherche encore un "équilibre". Mais, nous verrons plus loin où en est la politique de neutralité.
En France, Schumann-Mayer essaient de promouvoir une politique de baisse portant surtout sur les produits industriels "d’intérêt familial". Il s’agit surtout de mesures "psychologiques" promises à fournir à la CGT-FO et autres organisations menant le bon combat antistalinien.
***
Suivant les premières douleurs provoquées par le coup de Prague, le discours de Truman était attendu comme les cris d'une accouchée le sont d'une famille respectueuse ; ce discours est susceptible, comme tout autre phénomène, d'un assez grand nombre d’interprétations.
Voyons simplement s'en organiser deux thèmes :
1) accélérer le vote du plan Marshall, y rallier les hésitants. Il ne faut pas oublier en effet que la Grande-Bretagne peut, à bref délai, se trouver acculée aux dernières extrémités financières. La publication du Livre Blanc est un véritable appel au peuple. Le Livre Blanc note, en particulier, que la Grande-Bretagne n'a plus aucune réserve en dollars. Le prêt américain, devant courir sur une période de cinq ans, s'est trouvé résorbé en dix-huit mois : conséquence de l'augmentation des prix américains ainsi que de l'énorme déficit anglais en matières premières et en main d’œuvre. L'aide américaine arrive à expiration au 31 mars de cette année et seul l'apport de fonds américains peut éviter une banqueroute à la Grande-Bretagne. L'écroulement de l'économie anglaise signifierait celui de pans entiers de l'édifice capitaliste. Et, débitrice du monde entier, l'Angleterre utilise cette perspective comme un moyen de chantage. Quant à la France, sa situation est d'ores et déjà catastrophique et seul le plan Marshall, venant étayer le plan Mayer, peut, sous condition d'application immédiate, conjurer l'approche de la faillite. Notons au passage que, malgré sa dévaluation monétaire, la France a moins exporté en janvier-février 1948 que pendant la période correspondante de 1947, et que le volume des importations accuse une tendance à diminuer ; cette stagnation du commerce extérieur a pour accompagnatrice celle du commerce intérieur, favorisant l’écho petit-bourgeois…
(…) et paysan, soit aux sollicitations du PCF, soit aux discours fascisants de De Gaulle. Et l'Amérique impérialiste préfère les chauves généraux type Schumann, au général chevelu qui connaît le chemin de Moscou. Pour l’Italie, le discours, venant après les recommandations de Marshall et celles du pape, s'inscrit dans la ligne du "bien voter", après quoi, demain, l'on vous nourrira gratis.
2) rétablissement de la puissance militaire yankee : Truman demande l’adoption du service militaire obligatoire ainsi que la remise en vigueur d'un système de conscription partielle. Il faut voir, là, avec le souci de répondre à des nécessités d'ordre stratégique, de préparation à la guerre, la volonté de cultiver la psychose de guerre des masses américaines, de leur prouver que les démocrates et leur candidat–président (se donnant pour tel) sont résolus à ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la défense des "peuples libres" ; et la dernière opération russe vient à son heure, qui permet de dénoncer l'approche de l'homme au couteau entre les dents. Vu sous cet angle, l'anti-stalinisme de Truman est l'antifascisme de Roosevelt, le paravent derrière lequel se cache la volonté de "domination mondiale" des USA. L’établissement du service militaire pourrait enfin s'avérer être une mesure prophylactique dont l'emploi serait commandé par des perspectives de dépression économique (chômage). Et le vil et roublard baptiste approuve sans réserve le pacte à Cinq, déclarant que "la détermination des nations libres d’Europe de se défendre elles-mêmes aura pour contrepartie une détermination égale, de notre part, de les aider."
La pierre angulaire de la reconstruction européenne, comme dit Bidault, repose sur la recherche et l'étude accélérées des modalités d'union douanière entre les cosignataires ; y sera incluse "l’élimination de toute divergence dans leur politique économique", c'est-à-dire l'ébauche d'une planification, analogue à celle de l'Europe russe. Des mesures militaires ont été prévues à Bruxelles, en quelque sorte, in abstracto ; nul doute qu'elles feront l'objet de discussions plus concrètes entre les experts français, britanniques et bénéluxiens. Permission sera accordée aux Américains de coller l'oreille à la porte. Les Scandinaves sont avisés que leur présence au bas du pacte ne soulèverait aucune objection, bien au contraire (des liaisons militaires existent avec Londres de ce côté) ! Et l'Italie est amicalement prévenue que son association aux Cinq serait la marque de sa rentrée dans "le concert des puissances occidentales" ; on verra après les élections. Il faut signaler que les accords de Bruxelles mettent fin définitivement au mythe de la neutralité : il y a longtemps que les neutres n'existent plus, sinon "bienveillants" ; mais l'aspect juridique de cette neutralité en vient à s'évanouir sous la sollicitation du cours vers la guerre.
a) Les exportations des USA à destination de la sphère russe ont été dix fois moindres, au cours de l'année 1947, que celles destinées aux seize pays du plan Marshall. Mais, les administrateurs américains des services intéressés se sont aperçus "avec stupeur" que, parmi les produits exportés vers la Russie, figurait, pour une bonne part, du matériel de guerre. Là, c'est sûr, l'embargo sera mis. Cette mesure est d'autant plus significative que les États-Unis ont besoin de métaux rares d'origine russe (chrome, manganèse). L'impérialisme yankee tente donc, quoiqu'il lui en puisse coûter, d'asphyxier les Russes, adversaires impérialistes. Et puisqu'il y a du chrome en Turquie, il ira en Turquie ; il y est déjà.
b) en Palestine, Washington retourne entièrement ses positions. Rappelons rapidement quelques éléments de la situation palestinienne : l'arrivée de forts contingents d’émigrants juifs en Palestine y provoqua, en son temps, de forts investissements de capitaux détenus par leurs congénères de la Diaspora (nom générique des colonies juives dans le monde) ; il s'y fonda une industrie que la guerre et les besoins des fronts africain et birman ainsi que l'afflux de réfugiés, travailleurs spécialistes, ont contribué à rendre relativement importante sur le plan local. Le coût élevé de la production (voir plus bas à propos de l’Italie) met aujourd’hui les sionistes dans l'étroite dépendance du capital judéo-new-yorkais. Et ce dernier est, lui, solidaire du grand capital et de l'État américain. D'autre part, les féodaux arabes ont dû s’intégrer à la Ligue arabe, cela pour se défendre en tant que féodaux précisément. Les ficelles de cette Ligue étaient tenues à ce jour par la Grande-Bretagne ; mais celle-ci doit, volens nolens, en céder les commandes aux maîtres américains du grand capital.
Le partage de la Palestine s'expliquait, aux yeux de la Maison-Blanche, par des considérations électorales (importance sur ce plan de la minorité juive aux États-Unis) ainsi que par l'intérêt de posséder un pied-à-terre non loin des concessions anglaises de pétrole. Mais la faiblesse britannique a permis et permettra plus encore, aux Yankees, de s'emparer, plus vite qu'ils ne pensaient, des clefs de la situation dans les pays arabes. Et l'accentuation du rythme dont nous parlions plus haut a balayé les considérations électorales.
Truman sera ou non élu, mais les États-Unis renforcent leurs points névralgiques dans le Proche-Orient. Pendant que s'entre-égorgent ouvriers, paysans et petits-bourgeois juifs et arabes, il est opportun de se souvenir que la "Vérité" trotskiste considérait les gangsters juifs de l'Irgoun comme luttant objectivement contre l'impérialisme anglais ; Washington est assez de cet avis.
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Dans la conjoncture actuelle, les élections italiennes prennent une importance extraordinaire. De leur résultat dépend la confirmation de ce que l'Italie est pratiquement à l’heure actuelle : une colonie du capital américain. Mais cette confirmation n'est pas donnée à l’avance, comme l’était par exemple le résultat des élections roumaines, comme sera celui des élections tchèques. L'alliance stalino-réformiste aura d'autant plus de voix qu'elle recueillera celles de tous les opposants au régime américano-De Gaspéri. Toute spéculation, donc, quant aux résultats de ces élections relève de la structure mentale d'un habitué du PMU. Mais il n'est pas sans intérêt de revoir, sans trop s'y attarder, les particularités de la situation italienne au sein du monde capitaliste d'une part, dans le mouvement ouvrier de l'autre. Nous négligerons délibérément le phénomène fasciste.
L'industrie italienne manque, sur place, de matières premières en quantité suffisante pour vendre ses produits aux cours mondiaux - ces produits seront des produits chers - ; son marché intérieur est limité à l'extrême (absence d'une paysannerie et d'une petite bourgeoisie aisées) ; son marché extérieur, conséquence du coût élevé de production, n'existe qu'en fonction d'accords politiques. L'industrie italienne est donc une industrie parasitaire à laquelle prêtent vie commandes et subventions de l'État. La disparition de l'Allemagne est totale, et comme fournisseur (les exportations allemandes en produits finis couvraient avant-guerre 50% des besoins italiens) et comme client ; l'effort de guerre, les destructions militaires, l'occupation allemande puis anglo-saxonne, une inflation fantastique faisant accuser, en 1947, un coût de vie 50 fois supérieur à celui de 1938, ont rendu plus instables encore les positions du capital italien. Ce dernier est un capital hautement concentré : neuf sociétés par actions détiennent ensemble un tiers du capital total ; et, du fait même de son caractère parasitaire, le capital industriel a dû rechercher l'appui sans cesse élargi de l'État.
Le régime fasciste, durant le plus long temps de son règne, favorisa et accentua progressivement la mainmise des monopoleurs sur le capital d'État (création d’entreprises mixtes où le capital d'État minoritaire est utilisé, à ses fins propres, par le capital des monopoles). L'expérience néo-fasciste de 1943, où le capital d'État tendait à évincer le capital privé, ne fut qu'un accident sans conséquences historiques. On peut dire qu'en Italie le capital d'État est soumis aux oligarques monopoleurs. La situation désastreuse de l'économie italienne au lendemain de la guerre, la concentration extrêmement poussée du capital industriel et du capital financier qui lui est subordonné, la mainmise des monopoleurs sur le capital d'État -soit durant le fascisme, soit passé l’expulsion des représentants stalino-réformistes au gouvernement– sont autant de conditions qui rendaient aisée la subversion de cette économie aux capitalistes yankees. On verra, par exemple Dupont-De-Nemours "converser" un brin avec Montecatini (puissant trust de l'énergie chimique), des sociétés mixtes italo-américaines se fonder, les techniciens américains affluer et l'Italie devenir l'atelier de réparation du matériel américain en Europe. L'homme lige des trusts, le ministre démocrate-chrétien des finances, Einaudi, poussera encore à la ruine du moyen et du petit capital privés en instituant, au travers des banques, un régime de restrictions (politique dite de déflation). Enfin, un marché noir, de proportion inconnue ailleurs (sinon en Allemagne occidentale), le nombre important de chômeurs expliquent la présence, dans les mains bourgeoises, d'une masse de manœuvre tout à la fois armée de réserve du capital, matériel d'exportation et base nécessaire d'un pouvoir politique qui, le cas échéant, peut devenir un pouvoir fort.
Si le nord de l’Italie est une des régions les plus industrialisées d'Europe, le sud, lui, est un pays de grande propriété foncière où le paysan est, si l'on peut dire, attaché à la glèbe. Le salariat rural se caractérisera donc par un analphabétisme fréquent, de basses superstitions religieuses et d'un fanatisme réactionnaire. Les bourgeois y recrutent leurs flics et les utilisent comme une masse de manœuvre opposable aux ouvriers du nord. En Émilie-Romagne, ainsi qu’en Toscane, le régime traditionnel de la petite propriété artisanale ou foncière favorise un certain courant anarchiste, anticlérical, individualiste, aussi bien, d'ailleurs, que le courant contraire, religieux et patriote. En Sicile, coexistent les deux formes de propriété et, partant, les deux courants politiques ; les Siciliens louchent volontiers vers la solution séparatiste pour que la question sicilienne soit, à leurs maîtres, un utile instrument de pression.
Nous avons vu, à propos de la Tchécoslovaquie, comment le capital, aux mains d'une bureaucratie appuyée sur une base de masse, asseyait son pouvoir : le parti unique, les comités d'usine et d'action. Mais, en Italie, les conditions particulières de l'industrie, la présence d'une église formidablement étayée sur la grande propriété foncière, la misère populaire, la demeure des papes et de séculaires superstitions, l'exercice du parlementarisme bourgeois et la multiplicité des partis, conséquente à l'affaiblissement profond de la petite bourgeoisie ; tout cela mêlé aboutit à une super structure complexe au possible. Aujourd’hui, il semble que l'essentiel des forces de la bourgeoisie ancienne se trouve à l'intérieur du parti démocrate-chrétien. Cependant, une certaine fraction de cette bourgeoisie et une part très large de la classe ouvrière - auxquelles le poids très lourd de la domination américano-De Gaspéri est insupportable - forment un front unique derrière Togliatti-Nenni.
Le mouvement ouvrier italien a une très longue tradition de luttes. Et c'est dans cette tradition passée, celle "de toutes les générations passées qui pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants", c’est dans cette tradition qu'il faut voir l'une des causes de sa faiblesse actuelle, de sa perméabilité aux mots d’ordre de Togliatti-Nenni. Les combats du prolétariat d'Italie ont été menés sur un plan revendicatif à l’intérieur même du cadre bourgeois. Ils ont eu, pour aboutissant dernier, une sanction officielle, le gouvernement du jour endossant les avantages acquis de haute lutte. Ainsi l'on put voir, en 1920, les métallos italiens lockoutés occuper et gérer leurs usines, instituer des conseils d’usines. Le conflit terminé à leur avantage, rapporte D. Guérin, ils obtinrent, au moins sur le papier, un droit de regard sur la gestion des entreprises, "le contrôle ouvrier". Autant en emporta le vent, les réformistes, refusant de sortir du cadre bourgeois des revendications économiques, laissèrent pourrir le fruit d'une victoire chèrement gagnée. En septembre 1920, le prolétariat, menant sa lutte sur le plan revendicatif, menaçait déjà toutes les positions capitalistes en Italie. Mais cette lutte, il ne sut la hisser au plan politique. Les prolétaires d'Italie étaient inhibés par des conceptions de lutte valables sans doute auparavant, ces luttes permettant l'obtention d'avantages réels pendant la période ascendante du capital. Ils ne comprirent pas, ne purent comprendre comment (et à regret bien sûr !) les capitalistes pouvaient leur accorder avantages verbaux sur avantages verbaux, augmentations nominales de salaires et promesses (sur papier) de contrôle ouvrier ; le tout sans laisser véritablement entamer leur armature. Les prolétaires furent incapables de prendre le pouvoir, non par "trahison" de dirigeants - qui à tout prendre en valaient bien d’autres -, mais parce qu'ils n'avaient pas une vision claire de la situation ; passer du plan de la lutte de classe revendicative à son plan politique et s’y maintenir désormais parce qu'ils n'eurent pas conscience de la nécessité de poser et de réaliser le mot d’ordre "Tout le pouvoir aux soviets" alors constitués. Et l'erreur d’appréciation de Bordiga, laissant dire au jour de la "marche sur Rome "que cette marche n'aurait jamais lieu, n'a qu'un intérêt de petite histoire. En 1920, dès la fin des grèves revendicatives -et toute grève économique a nécessairement une fin bourgeoise- les jeux sont faits, le fascisme pouvait s'emparer du pouvoir avec l'appui des monopoleurs. En 1920, la situation internationalement révolutionnaire était favorable à l'instauration du pouvoir soviétique ; dans le présent cours descendant de la révolution, le prolétariat, en tant que force organisée ayant ses objectifs propres, disparut, à l'exception toutefois de petits groupes d'avant-garde. Ne subsiste plus, dès lors, que le salariat comme catégorie économique dont la lutte est dépourvue de tout caractère communiste et internationaliste. Ce salariat obtiendra -et encore- des réajustements purement nominaux d'un pouvoir d'achat sans cesse diminuant ; quant à ses activités politiques, elles seront canalisées, utilisées par les dirigeants stalino-réformistes que lui impose la tradition et son corollaire, ce faux-semblant de Togliatti-Nenni arrachant aux patrons abhorrés "des améliorations progressives" du sort des travailleurs. Ces dirigeants n'ont pas le pouvoir de déloger les nouveaux propriétaires américains de l'Italie. Mais ils peuvent gêner l'exécution de leur plan en maintenant un certain état d'effervescence sociale ; et, pour l'heure, le Kremlin n'en demande pas plus.
La conjoncture politique italienne est dominée par l'approche des élections d'avril. Chacun des deux partis véritablement en présence, démocrate-chrétien et stalinien, cherche à mettre en son jeu le plus d'atouts possible. Un mot sur "la troisième force" : elle est en Italie plus carnavalesque et inexistante qu'ailleurs.
Une véritable course contre la montre s'est engagée pour savoir qui "rendra" Trieste à sa mère patrie. Et le tandem Bidault-Sforza a battu au sprint celui de Tito-Togliatti. Dans l'affaire de Trieste, l'intérêt politique prévaut, et de loin, sur les intérêts économiques et stratégiques en jeu. Trieste "irrédente" à des fins électorales le chauvinisme de l'un ou l'autre des partis donataires.
Quant au projet d’union douanière, formulé par le tandem étoilé, il ne prend de sens que dans le cadre du pacte des Cinq.
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Cette analyse incomplète (Europe russe, Extrême-Orient) des faits résultant de la situation internationale en mars 1948 n'a de signification qu'en fonction d'une tendance générale.
Nous avons démontré en toutes occasions que, dès la "fin" de la dernière guerre impérialiste mondiale, s'ouvrait un cours vers une troisième guerre, cela étant la conséquence de l'irréductibilité des antagonismes impérialistes. Empruntant grossièrement au vocabulaire de la physique moderne, ce pronostic pourrait être qualifié de "probabilité statique". En un mot, tout ce qui se passe dans le mode capitaliste actuel prend son sens dans la perspective d'un cours général vers la guerre. Quant à fixer précisément le temps où se produira l'ouverture des hostilités à l'échelle mondiale, c'est affaire de journalistes et d'astrologues. L'ouverture des hostilités dépend de causes impondérables, rebelles à l'analyse et qui, tout compte fait, importent peu pour le déroulement global du processus d’évolution de la société humaine. Nous savons que le cours vers la guerre n'est réversible que par une action généralisée et concertée du prolétariat. Et que, dans la présente situation de cours vers la guerre et de confusion théorique, cette action ne se fera pas. La lutte des "antibessistes" sauce 3e force, celle des pacifistes du "barrage à la guerre" sont nécessairement vouées à l’échec. Plus, tendre à faire croire que la paix est possible au sein du régime capitaliste renforce-ce régime et contribue ainsi objectivement à la propagande belliciste.
L'avant-garde ouvrière, consciente de cette situation, doit, dès maintenant, se préoccuper de la transformation de la troisième guerre mondiale impérialiste en guerre civile de classe, sans bluff ni utopie.
COUSIN
Quelles sont les conceptions fondamentales de Marx sur les rapports économiques et sociaux essentiels (suite)1 ?
Voici, d'autre part, différents textes de Marx-Engels, où ceux-ci définissent le plus clairement leur conception dialectique de la transformation de caractère de la propriété privée, et sur lesquels nous nous appuierons pour la suite de notre mise au point critique :
Cette page est une des plus belles du CAPITAL. En même temps, elle exprime une vue des phénomènes historico-économiques remarquable. Marx, il y a un siècle, exprimait d'une façon claire la notion de propriété privée individuelle et de propriété privée sociale du CAPITAL. Quand Bettelheim et les trotskistes2 parlent de "la disparition de la propriété privée sur les moyens de production en URSS", ont-ils en vue le fait, certes sans précédent dans l’histoire, d'une expropriation de certaines individualités capitalistes, plus rapidement et plus immédiatement que partout ailleurs, au profit de l'État ?
Mais qui est derrière cet État ?
Et vis-à-vis de la classe ouvrière de toutes les Russies, les moyens de production ne sont-ils pas propriété d'État ? C'est-à-dire la propriété sociale qui les contraint à livrer leur force de travail à vil prix, à peine de quoi l'entretenir ?
Qu'est-ce que la différence entre la propriété privée antérieure au capitalisme et la propriété privée capitaliste ?
C'est un non-sens de dire qu'un quelconque capitaliste possède des moyens de production INDIVIDUELLEMENT. Il les possède dans un sens de classe parce que sa situation sociale lui permet de recevoir une partie des fruits de l'exploitation de la classe ouvrière, cela soit au prorata d'un capital action, soit selon une fonction sociale d'administration ou de direction de la production du CAPITAL.
"Dès que ce procès de transformation a suffisamment décomposé, pour le fond aussi bien que pour la forme, la vieille société ; dès que les ouvriers ont été changés en prolétaires et leurs conditions de travail en CAPITAL…"
La propriété individuelle pré-capitaliste est détruite par le capitalisme montant. La grande masse du peuple est expropriée de ses moyens de travail individuels et est transformée en prolétariat qui, de par l'évolution de sa situation sociale et de par l'évolution du capitalisme, devient travail exploité socialement. C'est la propriété privée capitaliste qui oppose le CAPITAL au TRAVAIL. La propriété privée capitaliste est donc la première négation de la propriété privée individuelle sur les moyens de production. Elle devient une propriété sociale d'un ensemble d'individus et, plus généralement, d'une classe sociale détenant l'ensemble des moyens de production et lui permettant d'avoir à sa merci une autre classe sociale qui se livre obligatoirement, comme travail salarié, à l’exploitation de la classe qui possède l'ensemble des moyens de production.
Mais le procès de production capitaliste produit lui-même les conditions de sa propre disparition : la révolution politique du prolétariat qui lui permet de s'emparer des moyens de production qui sont déjà, sous la forme de propriété privée sociale capitaliste, une propriété commune et collective d'une classe. La révolution socialiste constitue la double négation de la propriété privée individuelle sur les moyens de production. Négation de la propriété privée individuelle = propriété privée sociale d'une classe.
Négation de la propriété privée capitaliste = négation de toute propriété sur les moyens de production = négation de toutes contradictions économiques entre classes sociales.
La tendance historique du socialisme est donc à la réduction révolutionnaire des contradictions économiques entre privilégiés et exploités, exactement le contraire du "socialisme d'État" de Monsieur Charles Bettelheim. Lui voit ces contradictions se renforcer et l'État "dépérir au fur à mesure qu'"ils" (les exploités - "la couche la moins privilégiée du prolétariat") prennent l'habitude de leur exploitation" ! Un tel phénomène est unique dans l'histoire et n'existe qu'a l'état d'abstraction formelle dans les "couches" hautement socialisées de l'éminentissime cerveau qu'est Mr Ch. Bettelheim, économiste–sociologue distingué.
Si Marx emploie souvent, (dans le long texte cité plus haut) - (La fin de la première partie du capital, partie rédigée entièrement par Marx lui-même et publiée de son vivant, et où il renvoie intentionnellement au “Manifeste des communistes”, le tout adapté au nouveau de la lutte de classe avant 1870) -, des phrases telles que : "chaque capitaliste en tue beaucoup d'autres" ou "l'expropriation de beaucoup de capitalistes par quelques-uns", c'est parce que c'est effectivement le caractère dominant du capitalisme libéral et de la libre concurrence qui fleurissait du temps où Marx écrivait son capital et auquel la lutte de classe de l'époque devait s'adapter. C'est ce qui fait que ce passage du "Capital" renvoie au "Manifeste communiste", l'un et l'autre sont adaptés à l'un et à l'autre. Cela n'empêche pas Marx de voir beaucoup plus loin théoriquement, comme nous l’avons vu pour des écrits antérieurs même au Manifeste, comme Economie Poltique. Et Phil., et comme nous le verrons plus loin dans d'autres passages du CAPITAL.
La concentration capitaliste en cartels, monopoles et trusts, puis, à notre époque, le contrôle permanent de l'État et même la possession par l'État des principaux moyens de production sont les phénomènes qui ont surgi dans la société, depuis.
Ce qui est étonnant, c'est cette discussion autour de la bureaucratie "nouvelle classe", - (discussion avec variantes et du reste pas nouvelle, car ce n’est pas une invention burnhamienne mais trotskiste, mais qui a surtout aujourd’hui acquis les faveurs de ceux qui suivent "la mode littéraire" : un monde hétéroclite de lecteurs assidus de "digests", bourgeois américanophiles, certains "héros" de la gauche socialiste – tout penauds que le révérend-père Blum et consorts du MRP leur aient pris leur "3e force" – , certains trotskistes qui se doivent "d’être présent" partout et, enfin "en bloc", le dernier congrès anarchiste qui, comme tout congrès anarchiste, ne représente rien puisque tout le monde est d'accord pour dire qu'il est en désaccord…).
Ce phénomène (la bureaucratisation de la classe capitaliste) est un phénomène historique naturel et normal d'une classe et d'un mode de production qui contiennent en eux-mêmes des contradictions dont la principale est qu'ils se maintiennent contre l'état même de développement des forces productives.
Dans une mesure moindre - en faisant une comparaison historique et non absolue - la bureaucratisation de la noblesse, la concentration du pouvoir en monarchie absolue, tout en étant encore typiquement du féodalisme, sa forme la plus achevée présupposaient déjà une forme d'État bourgeois, c'est-à-dire la disparition du féodalisme. De même, l'État bourgeois-capitaliste, au point de bureaucratisation où il en est aujourd'hui, présuppose sa disparition. La bureaucratie n'est pas un phénomène historique unique, c'est une excroissance et une hypertrophie de la classe qui se maintient contre les lois historiques et économiques de son propre système et présuppose un bouleversement social proche ou en train de s'accomplir, et non une nouvelle classe. C'est la même classe atteinte d'une maladie chronique et incurable.
Jamais un seul instant, ni pour Marx ni pour Engels, le phénomène représenté par les différentes phases successives d'évolution de la centralisation de la propriété capitaliste, des mains de plusieurs dans les mains de quelques-uns, des mains de quelques-uns dans les associations de capitalistes, les cartels sous forme de monopoles ou de trusts, et enfin des cartels au capitalisme d'État, jamais ces phénomènes n'ont changé, pour eux, le caractère fondamental, prédominant, du mode de production capitaliste : opposer le CAPITAL et le TRAVAIL, être un mode de production qui produit et reproduit du capital par la reproduction et l'accumulation, et dont le but essentiel est de produire de la plus-value.
Dans le passage suivant du Capital, il est particulièrement caractéristique que, pour Marx et pour Engels, l'évolution du capitalisme pouvait très bien changer la forme organique de la classe capitaliste et de la concentration de la propriété industrielle entre les mains de grandes sociétés par actions ou de l'État, sans changer pour cela la structure économique fondamentale de la société ; cela prouve également que le capitalisme d'État n'est ni une "nouveauté" ni une invention de turbulents "gauchistes", si ce n'est une découverte de nombreux socialistes et dont les marxistes Marx et Engels ont fourni de nombreuses fois des tentatives d'interprétation scientifique.
Voici quelques grands passages de l'évolution et de la transformation du capitalisme chez Marx et Engels :
Cette belle époque des escroqueries boursières (qui marque surtout la fin du XIXème siècle et dont le début de ce siècle a vu encore de grands "scandales") est aujourd'hui devenue de l'histoire, sans que cela en ait fondamentalement modifié la structure et le fond de l’analyse de Marx.
La note de Engels ajoute, pour donner encore plus de force a l'idée fondamentale de la différence entre la forme et la structure du Capital :
Dans cette note, Engels explique clairement :
Dans l'Anti-Dühring, Engels est encore plus précis et plus net. Dans cette partie, il entend bien montrer le rôle réel des "socialisations", il entend bien pousser jusqu'au bout les possibilités et les nécessités de l'intervention de l'État dans les affaires de la bourgeoisie et il montre très bien, et cela à la fin du XIXème siècle, la signification du réformisme, qu'il se manifeste aujourd’hui sous l'étiquette trotskiste du "Programme" ou sous celle selon laquelle la "bureaucratie" est nécessaire à la "construction du socialisme" de Bettelheim.
D’abord, il fait ressortir que les contradictions et les crises du système capitaliste le poussent sans cesse à concentrer les moyens de production…
Engels ne parle pas ici des différentes façons dont ces étatisations ont été opérées, avec ou sans indemnités, mais cela ne semble pas le tracasser beaucoup ; en effet, ces étatisations sont, certes, un progrès (au XIXème siècle) mais il s'engage malgré cela, sur le chemin de la critique du réformisme. Aujourd’hui, l'étatisation et les "socialisations" sont devenues les mots d'ordre de guerre des partis représentants du capitalisme d'État, c'est-à-dire de l'aspect actuel de conservation de la société de classes, représentants dont le trotskisme est une petite "aile gauche" (si ce terme peut encore garder une signification aujourd’hui). Voulant faire de la tactique valable il y a un siècle la tactique "de lutte de classe révolutionnaire" d'aujourd’hui, ils ne font qu'aboutir dans la pratique journalière de leurs mots d’ordre revendicatifs, quand leur formulation a par un hasard extraordinaire un écho quelconque, au capitalisme d'État :
Pour Engels, il ne s'agit pas de questions secondaires ; et, si les forces extérieures des moyens de production changent, s'il y a évolution (et c'est normal qu'une société ne soit pas un schéma inflexible), ce qui compte pour déterminer si ces différentes phases de l'évolution restent dans le cadre général du mode de production capitaliste, c'est avant tout que les forces productives suivent le procès de production, d'accumulation et de répartition capitalistes, au sens le plus général que ces termes peuvent exprimer ; et que le "capital" soit toujours opposé sous cette forme au "travail". Toutes ces conditions sont indispensables à la poursuite du procès de production capitaliste.
Et qu'importe si cette propriété capitaliste est entre les mains de petits capitalistes, de grandes capitalistes, de sociétés par actions ou de l'État. Qu'importe du point, de vue "purement économique", du schéma de la reproduction capitaliste, mais non de la lutte de classe qui varie sensiblement et doit s'adapter à la nouvelle évolution de la société.
Mais revenons au développement de Engels :
Et que l'on ne vienne pas nous dire que c'est là une boutade de Engels. Dans la note qu'il ajoute, Engels explique pourquoi il emploie le terme "est obligé" quand il dit :
Ce qui revient à définir la dialectique du développement de la crise du capitalisme, qui crée lui-même les conditions favorables à sa propre disparition.
De Bismarck à Staline, ce sont toujours les mêmes "socialistes" ; les temps ont seulement changé, dans ce sens que ce sont eux qui sont chargés, un peu partout, de "faire" la politique "réactionnaire" que des Bismarck pratiquaient hier avec l'appui de certains. On comprend qu'il y ait des Bettelheim et des Martinet qui voient dans l'État stalinien une "étape constructive vers le socialisme (transitoire)", si hier des "socialistes" ont pu appeler "socialistes" les nationalisations de Bismarck ou de la IIIème République française. Des "socialistes" expansionnistes prussiens ou français, aux "communistes" impérialistes staliniens, la route est la même ; il s'agit de faire des ouvriers, avec une certaine démagogie, du bétail électoral et du bétail pour la boucherie impérialiste.
(1er chapitre, à suivre)
Philippe
Il y a trois façons de considérer la révolution russe :
a) la première est celle des "socialistes" de tout poil, droite, centre et gauche, révolutionnaires et (...) en Russie, indépendants et tutti quanti, ailleurs.
Avant la révolution, leur perspective était : la révolution russe sera une révolution bourgeoise démocratique, au sein de laquelle -démocratie bourgeoise- la classe ouvrière pourra lutter "démocratiquement" pour "ses droits et ses libertés".
Tous ces messieurs étaient, naturellement, en plus de "révolutionnaires démocrates sincères", de fervents défenseurs du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", et arrivaient à la défense de la nation par le détour d'un internationalisme à sens unique, partant du pacifisme et aboutissant à la lutte contre les agresseurs et les oppresseurs. Ces gens-là étaient des "moralistes" dans le plus pur sens du terme, défendant le "droit" et la "liberté" - avec un grand D et un grand L - des pauvres et des opprimés.
Bien entendu, quand la première révolution, celle de février, éclata, ce fut un torrent de larmes de joie et d'allégresse, la confirmation de la sainte perspective, enfin la sainte révolution tant attendue.
Ils avaient seulement oublié que le coup de pouce donné par l'insurrection générale de février ne faisait qu'ouvrir les portes à la vraie lutte des classes en présence.
Dans tous les pays du monde, le premier Mai 1948 va servir d'occasion et de prétexte pour mobiliser les masses ouvrières. Tous les États, officiellement ou officieusement, les partis politiques, les organisations syndicales vont rivaliser d'ardeur et montrer leur habileté dans le mouvement d'enveloppement et d'abrutissement universel de larges masses, et l’église elle-même viendra apporter sa bénédiction divine.
Le premier Mai a cessé d’être une journée de manifestation de l'unité internationale de prolétariat pour devenir une journée internationale de manifestation de son asservissement idéologique au capitalisme.
Et rien n'indique mieux cet asservissement que le fait de la pénétration au sein prolétariat des idées nationales, du bien-être, de la grandeur, de la libération ou de la défense nationale. De symbole de l'internationalisme prolétarien, le premier Mai est devenu un moyen supplémentaire extrêmement subtil et très efficace de pénétration idéologique par la classe ennemie.
Des groupements se disant révolutionnaires, comme les anarchistes et les trotskistes, prétendent redonner au premier mai son caractère de classe, son caractère révolutionnaire. Ils appellent les ouvriers à "reconquérir" le premier Mai. Ce faisant, ils montrent leur attachement infantile et superstitieux à l’enveloppe et non au contenu, à la phrase plus qu'à son essence.
Nous savons combien est fort l'enchaînement de la tradition ; c'est là un des secrets qui a toujours servi et permis aux classes conservatrices de maintenir leur domination sur les masses opprimées. La continuation de la lutte révolutionnaire et émancipatrice du prolétariat ne se fait pas par la fidélité aux rites traditionnels, aux symboles sacrés, aux images saintes ; au contraire, c'est en se libérant de tout ce fatras superstitieux et fétichiste que l'on peut poursuivre l'action révolutionnaire.
Le prolétariat n'a plus besoin d'une journée internationale de grève transformée, aujourd’hui, en fête nationale du travail. Le gréviste du premier Mai, aujourd’hui, ne marque en rien une conscience de classe par rapport au non-gréviste ; et souvent, c'est le contraire qui est vrai. Aussi, n'hésitons pas à nous désolidariser et à nous placer en dehors de toute l'agitation, en dehors de tous les appels à la grève. Entre l'affirmation de la lutte de classe qui est la nôtre et la grève-manifestation de ce premier de Mai, qui rassemble physiquement les ouvriers sur un fond de destruction de leur conscience révolutionnaire, il ne peut y avoir rien de commun mais, au contraire, opposition intransigeante, absolue.
En tant que journée de lutte de classe, le premier Mai appartient intégralement au passé, à l'histoire du mouvement ouvrier. Il exprime une étape historique de formation du prolétariat, de sa prise de conscience ; il est lié à cette période d'ascension du capitalisme pendant laquelle le prolétariat devait et ne pouvait lutter que pour des revendications immédiates, pour l'obtention, par sa lutte, de réformes économiques et politiques, dans l’intérêt de sa classe. La lutte pour le suffrage universel, pour le droit d'association, pour le droit syndical, pour la liberté de la presse, pour la journée de huit heures, voilà le contenu concret de la journée du premier Mai.
Avec la fin de cette période du capitalisme, c'est la fin des possibilités internes de réformes du régime, en même temps que la fin nécessaire de la lutte du prolétariat pour ces objectifs limités, désormais stériles.
Le déclin du capitalisme, faisant de la guerre permanente et des destructions catastrophiques le mode de vie de la société, donne à la mission historique du prolétariat un objectif concret, immédiat et pratique.
Sa lutte ne peut désormais avoir un caractère de classe que dans cet objectif : la lutte révolutionnaire permanente pour la destruction du régime et de l'État capitaliste.
La mobilisation du prolétariat sur la base des objectifs du passé, c'est son immobilisation dans le présent et l'interdiction d'une orientation vers l'avenir. Les objectifs passés et les traditions servent ainsi de voie d'accès largement ouverte à la pénétration corruptrice de l'idéologie capitaliste, en même temps qu'ils deviennent un barrage enrayant et contredisant la marche en avant de l'esprit révolutionnaire de la classe.
Ce n'est pas l'accaparement par les partis socialistes et staliniens - qui, en donnant aux manifestations du premier Mai des objectifs nationalistes, lui enlève son caractère de classe - qu'il importe de dénoncer ; ce qui plus important, c'est de comprendre que c'est la nature de cette journée, intimement et inséparablement liée à la lutte pour des objectifs aujourd’hui dépassés et périmés, qui permet l'utilisation et l'accaparement de cette manifestation traditionnelle par ces partis au profit du capitalisme.
Le capitalisme sait qu'en emprisonnant le prolétariat dans le passé, il lui interdit l'avenir et il s'y emploie de toutes ses forces. Surtout les socialistes et les staliniens, ces principales forces agissantes du capital au sein du prolétariat, prouvent, par leur exaltation de la tradition du premier Mai, avoir compris cela ; autant les anarchistes, trotskistes et autres groupes prouvent, en cette circonstance comme en tant d'autres, n'avoir rien compris ; et, sans se rendre compte et tout en bêlant, ils suivent le capitalisme, la corde (de la tradition) au cou.
Les révolutionnaires doivent une bonne fois pour toutes se libérer d'un sentimentalisme dissolvant et comprendre que la journée du premier Mai, en tant que manifestation de lutte de classe, appartient désormais à l'histoire du mouvement ouvrier.
La journée du premier Mai, en tant que manifestation du présent, ne peut contenir la lutte de classe ; elle est et ne peut être qu'une manifestation d'asservissement du prolétariat, une journée du capitalisme.
Internationalisme
Nous avions montré, dans un précédent article, comment les journaux bourgeois manifestaient à leur manière une certaine "compréhension" politique, et cité "Le Monde" et une de ses enquêtes en Hongrie. Nous revenons aujourd’hui au même journal, qui a su estimer correctement le sens des trois grands discours prononcés en France le 18 Avril.
C'était le jour des élections italiennes. De Gaulle à Marseille, Thorez à Paris et Schumann à Poitiers prenaient la parole. Les trois forces dominant la situation en France (le RPF, le parti stalinien et… la "troisième") firent connaître une nouvelle fois, par leur bouche, alors que se réglait en Italie l'équilibre des deux blocs qui dominent l’Europe, leur programme et leur politique intérieure. On disait partout que, dans les événements qui présidaient à cette journée, le sort du "communisme" était en jeu. Et l'on prévoyait qu'une opposition sociale séparait les partis dont les leaders prenaient la parole, que celle-ci allait éclater ouvertement pour apparaître à travers les discours. Leurs thèmes exprimeraient des contenues de classe différents et creuseraient un fossé entre les staliniens et leurs adversaires.
C’est du moins ce que pouvaient attendre staliniens et stalinisants de tous poils, en particulier les diverses variétés de trotskistes. Nous leur laisserons le soin, maintenant que les paroles ont été prononcées, de décanter le contenu "prolétarien" qu'à un titre ou à un autre ils croyaient trouver dans le discours de Thorez, et de nous dire en quoi les prises de positions que ce discours exposait marquent une délimitation de classe par rapport au RPF et au gouvernement. Pour nous qui estimions qu'aucune opposition sociale fondamentale (sinon une opposition séparant trois facteurs internes au capitalisme) n'existe plus entre les partis spécifiquement bourgeois et les partis ex-ouvriers, nous n'attendions rien d’autre que ce qui fut. Nous savions qu'aucune opposition essentielle n'apparaîtrait entre les trois discours du 18 avril. L'examen des textes ne laisse plus aujourd’hui aucun doute.
C'est sur ce point que "Le Monde", journal "authentiquement" bourgeois nous intéresse : il partage, après l'expérience, le même point de vue que nous. Et c'est une leçon qui a bien sa valeur parce que l'opinion bourgeoise traditionnelle reflète un pourrissement idéologique et politique moindre que celui des partis qui se parent indûment des oripeaux de la classe ouvrière. Son appréciation est donc à considérer, dans certaines limites naturellement. Elle éclaire utilement la situation pour les révolutionnaires, dans la mesure où elle reflète un sens de classe averti : celui de la classe capitaliste.
C’est le moment de se rappeler que Lénine commençait ainsi sa "Maladie infantile du communisme" :
"Je dédie cette brochure au très honorable Mr. Lloyd George en signe de reconnaissance pour le discours quasi marxiste – et en tout cas éminemment utile aux bolcheviks du monde entier - qu'il a prononcé le 18 Mars 1920."
Lénine estimait alors que l'homme d'État anglais avait pu donner une leçon aux ténors de la deuxième internationale parce qu'il s'était placé franchement et cyniquement du point de vue de sa classe, la bourgeoisie. "Le Monde", dans son commentaire des discours du 18 Avril, n'a pas fait autrement.
"Trois villes, trois hommes, trois discours…" écrit Mr Jacques Fauvet. À Marseille, le général de Gaulle a défini la charte politique de son rassemblement devant une foule qui continue de voir en lui quelqu’un de plus grand qu’un chef de parti. Le passé, la gloire sont ici mêlés au présent et l'histoire à la politique.
À Paris, Mr Maurice Thorez a développé le programme de son parti devant un rassemblement de jeunes et de femmes qu'il a convié à aller "au-devant de la vie". Car c'est l'avenir qui se trouve ici éclairer le présent, et la philosophie (?) éclairer la politique.
À Poitiers enfin, Mr Robert Schumann a fait démocratiquement un rapport de gestion devant des hommes débonnaires dont les réalités quotidiennes retiennent tous les soins. Car c'est ici le présent qui se suffit à lui-même.
On ne saurait ainsi imaginer d'auditoires, d'auditeurs et de thèmes plus différents. Mais tous, en même temps, se retrouvent pour souhaiter quelque rassemblement, chacun le voulant pour soi et autour de soi, chacun aussi pressentant que la réforme des chaires ne dispense point les hommes de réformer eux-mêmes. Le général de Gaulle veut restaurer la "moralité", Mr Maurice Thorez "le sens moral" et Mr Robert Schumann "l'homme en lui-même". Point de politique pure apparemment que tout cela". (Le Monde, 20 Avril 1948, p. 1, 2º colonne)
Ce n'est point un hasard si ce journaliste conclut, avec le verbiage agréable qui sied à un grand journal capitaliste, qu'il n'y a aucune "politique pure" dans les thèmes respectifs des trois discours. Également, si ce sont les belles phrases moralisantes, opiumantes ou autres qui lui sont apparues comme le point de contact ou de rupture des trois forces en présence. C'est simplement qu'avec une bonne foi estimable, il n'a trouvé dans les discours… que de la phrase. On sait bien qu'à d'autres époques les confrères de Mr Fauvet ne s'y trompaient pas et distinguaient fort correctement dans les luttes idéologiques, apparemment recouvertes d'un même vocabulaire, le bon grain bien-pensant de l'ivraie révolutionnaire. Le même sens de classe - qui faisait alors reconnaître dans les "utopies" communistes un réel danger social - se retrouve aujourd’hui sous la plume du journaliste du "Monde" lorsque celui-ci affirme avec bonhomie que les trois discours ne sont socialement qu'un duel du verbe.
Cette opinion n'est pas que celle de Mr. Fauvet. On la retrouve dans une autre colonne du même journal où est publié son article. Mr. Rémy Roure écrit, en effet, dans le même sens que son collègue :
"Nous n'avons entendu hier que des paroles d'apaisement, des appels à l'union de tous les français, des mots d'ordre de "rassemblement" pour le salut du pays. Partout, des mains ouvertes déversant des promesses. Il n'y aurait, semble-t-il, qu'une conclusion à tirer de tant d'éloquence fraternelle : un vote, demain, unanime pour le gouvernement de Mr Robert Schumann, une majorité qui comprendrait, au nom du pays, l'unanimité de l’assemblée." (id. colonne 4)
Cette unanimité des collaborateurs du "Monde" à ne voir dans les propos de Gaulle, Schumann et Thorez que l'expression d'un même contenu social, d'une "politique" qui reste inscrite dans un même cadre, celui de l'"unanimité", est donc édifiante pour nous. Rendons hommage : elle est parfaitement correcte.
Le point faible, évidemment (mais il faut bien qu’une pensée bourgeoise trouve quelque part son point faible…), c'est lorsqu’il s'agit d'expliquer pourquoi, malgré une substance identique, les discours des chefs des trois forces politiques en présence appellent néanmoins à la lutte. Rémy Roure note qu'à première vue la conclusion qu'on devrait tirer serait que le gouvernement Schumann trouvera demain un "vote unanime" ; mais il ajoute aussitôt qu'en réalité il n'en va pas ainsi : "Nous n’en sommes pas là. La main de Mr. Maurice Thorez ouverte à "tous les français" - catholiques, socialistes, républicains, "résistants" - se détourne de celle du président du conseil qui, d'ailleurs, pensons-nous, ne le regrette pas." (id.)
Pourquoi cette opposition de politiques en dépit de l'identité des phraséologies ou des programmes ? Évidemment, cela reste pour la bourgeoisie française et ses auxiliaires, un mystère qu'ils ne peuvent comprendre. La transformation structurelle que le capitalisme vit de nous jours, transformation conduisant au capitalisme d'État, lui échappe au moins dans son intégralité et dans sa signification.
Sans doute, comprend-elle bien que les conflits politiques intérieurs reflètent les antagonismes entre les deux États dominants sur la scène mondiale. Mais, même sur ce point, qui ne concerne cependant qu'un aspect partiel du problème, sa vision reste nécessairement indécise. Sa fraction de droite - celle que représente précisément "le Monde" - se rend bien compte des rapports qui unissent le stalinisme au Kremlin et elle est la première à "démasquer" cette situation. Mais, du même coup, elle en oublie que le RPF et la "troisième force" ne sont, malgré leur opposition, que les instruments communs de l'impérialisme américain. Par contre, sa faible fraction stalinienne a une réelle conscience de ce dernier phénomène, mais conscience qui s'assortit à son tour d'une "ignorance" des liens qui l'attachent elle-même à la bureaucratie de l'Est.
C’est en vérité le reste (le plus important !) que la bourgeoisie ne peut comprendre du tout, à quelque camp qu'elle appartienne. À savoir, quelles conditions internes, quels impératifs sociaux inhérents dictent avant tout en France, même de l'intérieur, le confit entre les trois forces en présence. Si l'affaire se tranche en définitive sur le plan du capitalisme mondial et si les rapports des blocs en sont une expression, il n'en est pas moins vrai que c'est par les conditions propres à la France que les rapports politiques prennent leur expression dans ce pays. Sur ce terrain, elle ne comprend pas ni le fait qu'elle reste fondamentalement divisée ni pourquoi. Elle poursuit toujours, en même temps que des luttes la déchirent, le mythe inaccessible de l'unanimité.
En réalité, le capitalisme se transforme en capitalisme d'État. En France (et ce serait vrai ailleurs), cette transformation entraîne un changement dans la situation des classes, notamment dans les rapports internes de la classe capitaliste, de la partie de la société qui est liée à l'exploitation du travail. Le capital monopoliste se fond avec l'État, ce qui tend à la destruction de la bourgeoisie monopoliste d'avant 1930 et au développement d'une bureaucratie économique. Celle-ci est puisée dans la bourgeoisie ruinée ou évincée de la propriété individuelle du capital, et dans les appareils politiques et syndicaux. La lutte pour la fusion du capital dans l'État oppose la bureaucratie à la bourgeoisie. Des formes structurelles diverses se développent, qui expriment les rapports de forces successifs entre le monopole privé et l'État : intervention, contrôle, plan, nationalisation. En même temps et en fonction des phases de cette lutte, les conflits restent ouverts pour la gestion de l'État, capitaliste universel qui absorbe la société : gestion autoritaire ou parlementaire. Une partie de la bureaucratie - la plus avide et la plus consciente d’elle-même - appuyée sur des masses plus larges, notamment les masses ouvrières aliénées, a trouvé son intérêt propre dans une étatisation totale. Une autre - moins "indépendante" et plus immédiatement liée aux intérêts privés de l'oligarchie monopoliste - s'en tient à un dirigisme qui laisse au capital une vie, soumise certes à l'État mais distincte de lui. La première constitue la gauche du capitalisme d'État, la seconde sa droite. Et une opposition d'intérêts les dresse l'une contre l'autre.
La France d'aujourd'hui laisse donc, malgré l'absence de prolétariat révolutionnaire, la place à des luttes politiques qui, pour ne pas dépasser les limites de l'exploitation du travail, n'en sont pas moins violentes à leur manière. Ces luttes développent, approfondissent le capitalisme d'État et, avec lui, la décomposition du capitalisme et le déclin de la civilisation. Par conséquent, n'en déplaise à Mrs Fauvet et Roure ainsi qu'à leur journal, il reste, sous le couvert d'une idéologie commune, suffisamment de place pour trois discours et même plus. Des discours qui expriment les forces d'un même régime social. Forces convergentes et divergentes à la fois : convergentes lorsqu'il s’agit de perpétuer l'exploitation capitaliste du travail, divergentes lorsqu'elles expriment les intérêts propres de fractions opposées de la bureaucratie et de la bourgeoisie.
L'ignorer, c'est se couper de tout moyen de comprendre l'histoire de la période. Si cela n'a pas d'importance pour les journalistes dont nous parlions et pour leur clientèle bourgeoise, ça en a une capitale pour nous. A bon entendeur salut !
MOREL
Nous sommes arrivés à un stade du développement des forces productrices où la guerre est devenue un état permanent de l'ordre social établi. En dehors de la presse au service de la finance, et qui ne trompe pas le prolétariat, la guerre est devenue le cheval de bataille des groupements dits "de l'avant-garde révolutionnaire", chacun se donnant pour tâche d'en dénoncer les horreurs sans pour autant s'attaquer à sa cause. Il est tout à fait courant, dans ces milieux, d'opposer constamment la révolution à la guerre. Tout se passe, en vérité, comme s'il en était d'une affaire de bon sens. Cette appréciation de la situation se retrouve également dans "la troisième force" et son satellite, le RDR. Cependant, à regarder de plus près, nous pouvons dire que, si effectivement la guerre est à l'ordre du jour, elle l'est avec la participation des travailleurs qui réalisent leur jonction avec les partis de la guerre ; et c'est cela qui nous éloigne des "canonniers" de l'agitation. Si nous voulons illustrer ce fait, il suffit de citer l'exemple des dockers de New York, lesquels se sont refusés de charger la marchandise à destination de la Russie. Il y a de l'autre côté de la barrière autant d'exemples à citer. Les grèves de novembre 1947 en France et en Italie sont des manifestations du même ordre dans le camp stalinien.
Comme on ne justifie pas la nature de classe d'un conflit en fonction de la violence de celui-ci, mais uniquement lorsqu’il oppose vraiment le prolétariat en tant que classe à la bourgeoisie, nous sommes obligés de reconnaître que le jeu de ces tendances opposés, en France par exemple, ne donne nullement lieu à une évolution reflétant les oppositions de classes antagonistes mais représente les contradictions qui se produisent au sein d'une même classe, laquelle a réalisé l'incorporation en son sein de l'ensemble de la société, les ouvriers y compris. Cette incorporation n'est possible qu'en fonction de la réalisation de l'objectif qu'elle comporte, c'est à dire la guerre. Que cette incorporation s'effectue sous l'étiquette de la démocratie ou sous celle du fascisme, cela ne peut avoir pour résultat pour la bourgeoisie que d'utiliser au mieux ces instruments à son service. Aussi, la lutte existant en France, entre le gouvernement Schumann, le RPF et le PCF exprime les contrastes du capitalisme dans le sillon qui l'oriente vers la guerre. Mais l'équilibre de la position capitaliste se traduit par un renforcement de la classe bourgeoise contre l'idéologie prolétarienne et c'est cela qui nous pousse à le souligner.
Si nous disons, par exemple, que Lénine a continué Marx, nous entendons par là qu'il a révisé la position contingente que Marx avait appliquée en 1848 vis-à-vis de la démocratie, devenue une force réactionnaire dans la nouvelle phase du capitalisme. Ceux qui continue la pensée révolutionnaire sont ceux qui, après une analyse réelle de la fonction des forces en présence, arriveront à une conclusion autre que celle préconisée dans les contingences antécédentes ; la lutte de prolétariat est toute dans l’avenir ; ses phases successives s'enchaînent non comme des anneaux similaires d'une chaîne mais comme des phases différentes de son ascension ; et cela vaut pour tous les mots d'ordre d'agitation lancés en pâture aux ouvriers. Celui-ci ne peut résoudre les problèmes politiques qui se pose à lui que pour autant qu'il les pose et qu'il cherche à les comprendre.
Le problème historique qui se pose à l'humanité, à l'époque de la guerre permanente, n'est pas dans l’affectivité de la lutte contre la guerre, comme aux plus beaux jours de la IIème Internationale. Il consiste à remettre en question les principes infirmés par le devenir historique et ayant conduit le prolétariat dans la situation de recul que nous traversons. La révolution de 1923 vaincue en Allemagne devait justifier les prémisses de la tactique préconisée par la gauche ; elle devait dès lors remettre sur la sellette les problèmes et la tactique de la révolution mondiale. En laissant au trotskisme le soin de rejeter toute la responsabilité de l'histoire sur les facteurs subjectifs - bureaucratie stalinienne -, le capitalisme devait trouver, dans le mouvement révolutionnaire d'hier, la possibilité de sa continuité et c'est ce qui précisément étouffa l'indépendance de la conscience révolutionnaire mondiale. Au lieu de considérer les expériences d'octobre 1917 comme une manifestation politique de la conscience révolutionnaire, qui pourtant n’était pas parvenue à son point culminant, on enchaîna cette conscience à l'adoration des normes économiques de "l'État ouvrier". Ainsi, de ce fait, tous les mots d'ordre employés par les Bolcheviks et qui correspondent à une période donnée devaient devenir des vérités définitives et éternelles du prolétariat mondial et se perpétuer dans les groupements actuels. La conception de la lutte contre la guerre des groupements de "l'avant-garde" reste une image stérile avec de pareils mots d'ordre. Aujourd'hui encore, on utilise le langage classique de la grève générale du congrès socialiste de 1892, époque du capitalisme libéral.
À ce congrès, Briand s'exclamait : "La révolution ne dépend pas de quelques bonnes volontés, sans cela il y a longtemps que vous l'auriez faite. La volonté humaine peut hâter les circonstances. Le prolétariat a pu être souvent enclin à la révolte sans aller à la révolution, faute de moyens. En lui offrant ce moyen, la grève générale a pour but précisément de dégager ces bonnes dispositions latentes." Quelle différence avec le programme transitoire des trotskistes et la grève générale révolutionnaire des anarcho-syndicalistes ? Le malheur est que nous sommes en 1948, époque du capitalisme étatique.
Nous avons déjà vu plus haut comment cette conception de la lutte sert les intérêts des fractions capitalistes, parce qu'au travers de ces grèves nous assistons à une pénétration toujours plus profonde de l'idéologie bourgeoise dans les rangs ouvriers. C'est précisément ce que n'avait pas compris la FFGC qui, pour ne pas rester passive devant les grèves de novembre 1947, a appuyé un tel mouvement.
Aujourd’hui, l'opposition historique de classe dépasse le cadre de revendication de la grève générale, pour poser le problème de la destruction de la société capitaliste dans toutes les expressions et la nécessité du socialisme.
Il en est du même en ce qui concerne les "guerres nationales et progressives" où cette formule du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" des laboratoires trotskistes. À l'époque de Marx, lorsque l'Europe était travaillée par les convulsions de la révolution bourgeoise, la guerre progressive pouvait permettre d'espérer la transformation de la révolution bourgeoise en une révolution prolétarienne. Marx la soutenait contre la Russie féodale, bastion de la réaction. Mais, actuellement, il est néfaste de s'engager sur une telle voie. Nous vivons à une époque où le capitalisme représente une force rétrograde sur l'échelle internationale. Il est totalement exclu qu'il puisse exister un État national et progressif, même dans les colonies. La nation est un concept propre au capitalisme dans la lutte pour la conquête de débouchés, à la mobilisation des exploités pour la guerre, et n'a rien à voir avec l'idéal international et révolutionnaire du prolétariat. Il est donc faux que les travailleurs puissent s'occuper de son sort puisque leur victoire signifie son anéantissement. Ce concept national revêt encore un plus grand danger dans la préparation à la guerre. Le trotskiste défend l’État progressif de la Russie et renforce ainsi un bloc contre l'autre dans la phase rétrograde du capitalisme. Il est l'altération de l'essence même du marxisme. Nous assistons au même dévoiement par la tactique de la défense des États démocratiques contre les États fascistes, ou encore dans l'alliance avec une fraction (démocratique) contre une autre à l’intérieur des pays. Cette théorie du moindre mal consiste, dans la pratique, à ce que le prolétariat s'impose un gouvernement exploiteur à la place d'un autre gouvernement exploiteur.
Cette tactique n'a d'autre résultat que de faire payer aux travailleurs les frais du patriotisme et des libérations nationales ; quand sa bourgeoisie est antifasciste, il s'agit de lutter avec celle-ci contre une autre, au nom de la liberté (la Résistance, le maquis). Tout cela exprime une collaboration de classe mal camouflée sous le masque de "l'armée du peuple" "pour les intérêts des masses travailleuses". En vérité, le problème n'est pas comme le voient les partisans du meilleur choix. Le prolétariat a sa solution propre aux problèmes de l'État. Que celui-ci soit démocratique ou fasciste, le prolétariat n'a aucune initiative à prendre en ce qui concerne les solutions que donnera le capitalisme à sa forme d'État. La solution du prolétariat, c'est la lutte pour la destruction de la structure du capitalisme mondiale, au travers de son indépendance totale vis-à-vis de toute fraction bourgeoise : fascisme ou antifascisme. C'est, du moins, ainsi que devraient poser le problème les groupements d'avant-garde.
Ainsi donc, la lutte contre la guerre, si elle est effectivement la préoccupation de l'"avant-garde révolutionnaire", les faits prouvent qu’elle n'est pas uniquement du ressort de la volonté révolutionnaire. L'histoire a ses conditions objectives et nous fournit en outre des exemples dont il faut dégager des enseignements. La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile est une conception révolutionnaire valable aujourd’hui comme en 1914-18. Mais tandis que les uns, comme les trotskistes, croient apercevoir cette transformation dans des péripéties propres à la guerre impérialiste, indépendamment de l'existence et de la force d'une avant-garde révolutionnaire et du prolétariat organisé sur un programme de classe, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ne doit pas être une vue de l'esprit ou un processus spontané mais le résultat d'un long travail révolutionnaire, se délimitant à chaque instant des positions et des organisations de la bourgeoisie et tendant à donner au prolétariat son sens de classe par son indépendance idéologique conditionnant son indépendance organisationnelle. Alors que les trotskistes voyaient et misaient, lors de la deuxième guerre mondiale, sur des mouvements tels que la Résistance et les maquis, ils ne pouvaient pas apercevoir le travail moléculaire qui s'effectuait au sein du prolétariat européen contre la guerre. Cependant, certaines manifestations de classe ont eu lieu en Italie en 1943 ; mais, empêtrés dans la confusion de la guerre progressive antifasciste et la défense de l'URSS, les groupements dits d'avant-garde ne les ont pas compris et n'y ont pas apporté toute l'attention nécessaire. Les événements d'Italie de 1943, n'ayant pas trouvé d'écho dans le prolétariat international corrompu par la démagogie et la confusion politique, devaient être exploités et transformés au bénéfice du capitalisme.
Petit groupe compact, nous cheminons à travers une période noire pour le prolétariat ; et à l'encontre des groupements qui se parent des manteaux de gloire, lançant des mots d’ordre et des appels à l'action, nous nous refusons d'en faire de même. Nous pensons que la défense des intérêts du prolétariat et son avenir résident dans l'auto-critique des positions d'hier, dans la discussion autour de certains critères fondamentaux de classe, confirmés par l’histoire. Pendant que les travailleurs défileront sous la bannière des partis de la guerre, en ce 1er Mai 1948 et au son de la musique militaire, la pensée révolutionnaire poursuivra son chemin.
GOUPIL
Dans un article récent du 15 novembre 1947, nous mettions en garde des camarades du SDR sur la non-viabilité de leur syndicat autonome dans leur secteur, ainsi que toute autre organisation permanente dans une situation historique de recul des forces révolutionnaires. Nous leur disions que l'attitude adéquate à la révolution de demain n'était pas d'obtenir le plus grand nombre d'alliés mais, au contraire, de garantir la cohérence des principes de classe. La vérité est que le SDR -qui représentait, d'après l'aveu-même de ses dirigeants, 1800 à 2000 ouvriers- n'a pas réuni le nombre de voix suffisant pour contrecarrer la position de la CGT autrefois inexistante dans le secteur, et c'est le candidat de cette dernière qui vient d'être élu délégué.
La CGT reste toute puissante, d'autant plus que le SDR continue à injecter la confusion dans la classe ouvrière avec son agitation stérile autour de l'échelle mobile des salaires qui ne sert que les brigands staliniens. Quant à nous, nous continuons d'affirmer que, sur le terrain corporatif, la lutte pour la révolution restera négative. Combien était plein d’illusions le groupe de la FFGC, qui déclarait que la possibilité de la lutte révolutionnaire existe sur le terrain des salaires, par la formation des comités de lutte. Point n'était besoin de prendre une carte syndicale du SDR dans l'espoir de noyauter des éléments, comme l'espérait le camarade de chez Renault appartenant à cette fraction.
RG
La revue "La Révolution Prolétarienne" est l'organe des syndicalistes révolutionnaires en France, un groupe qui a eu le rare mérite d'être resté internationaliste durant la première et la deuxième guerre impérialistes mondiales. Ils ne sont pas nombreux les groupes et même les individualités révolutionnaires qui peuvent se revendiquer d'un tel palmarès. Bien sûr, il y a eu des défections ; tous les militants de la RP n'ont pas résisté, mais le noyau fondamental de l'équipe est resté fidèle et constant. Dans cette période, la plus tourmentée du mouvement ouvrier, qui va de 1910 à 1945, où nous avons assisté à l'effondrement de tant d'espoirs, à l'effondrement de la deuxième puis de la troisième Internationales, se vautrant dans la boue de la collaboration de classe et du chauvinisme enragé, la petite équipe de Monatte et de ses amis ont maintenu leur idéal du socialisme prolétarien et leur haine contre la guerre. C'est là leur honneur, et on ne saurait le répéter. Aussi, étions-nous parmi les premiers à exprimer publiquement notre satisfaction et à saluer sincèrement la réapparition de la RP au lendemain de la guerre.
Mais quel chemin parcouru depuis 1914. Quelle différence entre son dynamisme révolutionnaire au lendemain de la première guerre et son piétinement lamentable au lendemain de la deuxième guerre. Pour ceux qui ont connu son activité d'autrefois, la RP d'aujourd’hui leur parait être une triste caricature, un fantôme sans chair ni os.
Au lendemain de la première guerre, l'équipe de Monatte fait un pas en avant en adhérant à la troisième Internationale. Avec la crise dans l'IC, elle perd pied, trébuche sur la notion de parti et fait rapidement deux pas en arrière. Depuis, elle n'a cessé de reculer, se mouvant dans une confusion grandissante et se raccrochant désespérément à deux notions, comme à une bouée de sauvetage : l'unité syndicale et l'indépendance syndicale.
Il est courant que les groupes et les tendances finissent par avoir des dadas. Le dada de la RP, c'est la Charte d'Amiens. Mais quand la RP, pour répondre aux problèmes surgis dans une période aussi bouleversée et fondamentalement changée qui est la nôtre, où la société capitaliste est entrée dans sa phase de déclin, où la guerre est devenue l’état permanent et où le capitalisme a pris la forme nouvelle du capitalisme d'État, quand pour répondre aux problèmes d’une telle période, la RP ne sait se référer qu'à la pauvre Charte d'Amiens de... 1906, c'est plus qu'un dada. Cela indique que le syndicalisme révolutionnaire est définitivement frappé de sénilité.
La répétition à satiété : "le syndicalisme se suffit à lui-même et à tout" ne pouvait être qu'une bien piètre réponse à des événements qui modifiaient profondément l'histoire et les rapports entre les classes, tels que l'opposition et l'échec de la révolution prolétarienne, les transformations du capitalisme, l'apparition du stalinisme, du fascisme et de l'étatisme, la permanence de la guerre, le dirigisme économique, le rationnement et la sous-alimentation croissante, l'incorporation plus ou moins forcée des ouvriers dans les syndicats devenus des organismes étatiques de l'État capitaliste.
S'en être tenu à cette charte d’Amiens, à cette notion périmée du syndicalisme, d'une période révolue a interdit à la RP la compréhension de la nouvelle situation. La plus sévère punition, la RP vient de se l'infliger elle-même en étant amenée à nier ce qui représentait l'axe principal de ses conceptions : l'unité syndicale.
Pendant quinze ans, la RP a fait de l'unité syndical son cheval de bataille. Elle n'hésitait pas, pour cette campagne, à s’associer à ses plus vieux et plus acharnés adversaires, comme F. Dumoulins, pour former, en 1930-31, le fameux comité des 22 pour l'unité syndicale. C'était la moitié de sa raison d'être. Aujourd’hui, la RP, avec Monatte en tête, se félicite de la scission de la CGT, se félicite et emboîte le pas à Jouhaux et consort, et emploie toute son énergie et influence pour cette opération.
Ce n'est pas nous qui déplorerons la scission. Il y a belle lurette que nous sommes convaincus que les syndicats sont devenus des casernes pour la classe ouvrière. Depuis longtemps déjà que les unités ou scissions syndicales ne se font pas en fonction des intérêts des ouvriers et sous leurs pressions mais uniquement en fonction du capitalisme et des intérêts et intrigues de ses partis politiques. Mais, pour une tendance comme la RP, pour qui le syndicalisme fut l'unique et plus sûr moyen de l'émancipation du prolétariat, passer d'une position de l'unité à celle de la scission signifie la plus catégorique négation de soi-même.
Monatte et la RP n'enfourchent pas la scission pour des raisons intéressées. Loin de nous toute suspicion de ce genre. Mais là n'est pas le débat. Après tout, les raisons d'intérêts personnels, si elles existent, ne jouent cependant jamais, même chez des Jouhaux et des Frachon, le rôle prépondérant. Les scissions ou unifications syndicales obéissent à des raisons politiques supérieures, au-dessus des intérêts personnels.
En préconisant aujourd'hui la scission, la RP reconnaît implicitement la faillite de sa doctrine, du syndicat pouvant exister par lui-même et se suffisant à lui-même.
Chamberland, pour calmer les inquiétudes de ses amis qui ne peuvent concilier la politique de la scission avec la bible d'Amiens, explique dans la RP que la scission est un mal nécessaire mais salutaire. Elle s'impose aujourd'hui pour soustraire le mouvement syndical à la main-mise des staliniens. On peut être un fervent catholique, croire en Dieu le père devant l'apparition du diable, on a recours à la sorcellerie. Ne sait-on jamais… La crainte du stalinisme, une crainte de nature forcément politique, est plus forte que la foi catholique d'un syndicalisme unifié.
En somme, la RP sacrifie l'unité du mouvement syndical pour sauver, croit-elle, l'indépendance d'une partie du mouvement. Un chien vivant vaut mieux qu'un mort, raisonne-t-elle rationnellement.
En somme, la RP sacrifie l'unité du mouvement syndical pour sauver, croit-elle, l'indépendance d'une partie du mouvement. Un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort, raisonne-t-elle rationnellement.
C'est là une consolation mensongère ; et nous hésitons à croire la RP aussi naïve pour prendre, pour de l'argent comptant, l'indépendance d'une organisation où Jouhaux et consort sont les maîtres. Le récent congrès constitutif de la CGT-FO a mis fin à de tels espoirs, même pour les plus naïfs. L'échec consommé, dans ce congrès, par la tendance autonomiste, les statuts renforçant l'autorité de la direction bureaucratique, la définition de l'orientation précisant la politique de la présence, c'est-à-dire la participation et la collaboration dans tous les organismes étatiques sur les plans national et international, est-ce là l'indépendance du syndicalisme pour laquelle la RP a sacrifié la moitié de sa plateforme : l’unité syndicale ?
Si la RP estimait vraiment indispensable de sacrifier l'unité pour l'indépendance, pourquoi alors n'a-t-elle pas rejoint plutôt la CNT ? La vérité, c'est qu'à son corps défendant la RP s'est vue forcer d'abandonner aussi bien l'unité que l'indépendance et, ombre d'elle-même, elle se traîne aujourd'hui dans l'ombre de Jouhaux et du réformisme.
Le syndicalisme révolutionnaire vient ainsi de prononcer son propre arrêt de mort. Il meurt sans grandeur. C'est là un prix, cher certes, mais qui était indispensable pour faire comprendre aux ouvriers que le syndicalisme aujourd'hui ne peut être ni révolutionnaire ni indépendant ; quant aux militants révolutionnaires, ils ne peuvent le rester qu'en abandonnant résolument et consciemment le syndicalisme.
Il est nécessaire de signaler encore un autre aspect qui indique la direction dans laquelle évolue la RP. Si, lors de la première guerre mondiale, l'attitude de Monatte et de ses amis a été celle d'un internationalisme prolétarien intransigeant, il n'en a pas été tout à fait de même dans la deuxième guerre. Le silence gardé pendant les années de la deuxième guerre n'était pas dû simplement aux conditions nouvelles de l'occupation et de la répression. Ce silence avait des motifs plus profonds, des motifs de désarçonnement politique interne.
La théorie corruptrice de l'antifascisme avait profondément mordu sur le corps doctrinal de la RP. Comme tant d'autres groupements ouvriers, la RP s'était vu, sinon substituer complètement, tout au moins établir une connexion entre la lutte de classe et la lutte antifasciste. L'opposition entre démocratie et fascisme, formes de la domination capitaliste, prenait une place et une importance égale à l'antagonisme historique de classe prolétariat-capitalisme. La lutte contre le capitalisme, disait-on, passait, dans les conditions présentes, par la lutte contre le fascisme, puis isolément en soi. On échafaudait toute une nouvelle théorie selon laquelle la lutte contre le fascisme, par l'alliance immédiate qu’elle nécessite avec des forces "démocratiques" de la bourgeoisie, disloque l'unité du bloc capitaliste, l'affaiblit en conséquence et, par-là, favorise la marche en avant du socialisme. De la lutte contre le fascisme aux alliances avec toutes les forces antifascistes, de l'alliance au soutien de la démocratie bourgeoise, le chemin était tout tracé à la participation dans la guerre aux côtés du bloc "démocratique" anglo-américain contre le bloc allemand. La répétition générale fut la guerre espagnole dans laquelle la RP, avec quelques réserves et critiques, prenait place dans un camp (républicain) de la bourgeoisie contre l'autre. Rien d'étonnant que la RP se trouvait complètement désorientée face à la guerre de 1939-45. D'une part son attachement aux souvenirs d'un passé internationaliste et antimilitariste qui lui interdisait de se faire le champion d'une guerre impérialiste, d'autre part la confusion, dans laquelle elle patauge depuis des années concernant la lutte antifasciste, qui l'incitait à voir dans l'Allemagne hitlérienne l'ennemi nº 1, l'ennemi commun, et dans la guerre 1939-45 quelque chose de plus qu'une guerre impérialiste : une guerre entre démocratie et fascisme. De là l'attitude peu nette et ambivalente de la RP ; son âme déchirée, et son refuge dans le silence. Si, les militants de la RP, individuellement, chacun pour son compte et selon sa conscience, ont été laissé libre de flirter avec la résistance, la RP dans son exemple, en tant que tendance, a préféré se saborder pour éviter la pénible obligation de définir une pension et de résoudre un conflit de conscience au-dessus de ses forces. Toutefois, il faut lui rendre cet hommage qu'elle a retrouvé ultérieurement, au lendemain de la libération, avoir eu assez de force et de courage pour dénoncer le chauvinisme outrancier des staliniens.
Mais voilà que plane à nouveau la menace de la guerre. L'antifascisme, au lieu de disloquer et d'affaiblir le monde capitaliste, n'a fait que détruire la conscience de classe du prolétariat et a conditionné la perspective de la guerre qui est le mode de vie du capitalisme décadent. À nouveau, l'humanité anxieuse se trouve devant la perspective imminente de la guerre généralisée, mais cette fois, non pas entre les classiques antagonistes, germaniques et anglo-saxon, mais entre les États-Unis et la Russie. L'antifascisme, qui a servi de plateforme de dévoiement du prolétariat et à son entrainement dans la deuxième guerre impérialiste, est quelque peu usé. Il demande à être rajeuni, rénové, mis au goût du jour pour pouvoir servir de moyen de mobilisation des masses ouvrières dans la prochaine boucherie. Du côté bloc russe, il est à peine modifié ; là, on ajoute à "l'antifascisme" la lutte contre la ploutocratie financière de l'impérialisme des États-Unis, termes directement puisés dans l'arsenal de propagande des Goebbels et consorts. Du côté bloc américain, on remplace l'antifascisme par l'anti-totalitarisme, l'anti-stalinisme.
De même que pour la deuxième guerre, c'est toujours aux mêmes charlatans, qui se disent "représentants" du prolétariat, qu'est confié la tâche d'assurer la propagande pour obtenir l'adhésion des ouvriers à la prochaine guerre. Derrière les politiciens corrompus, chefs des partis socialistes et des gouvernements démocratiques, toute une kyrielle d'hommes de cœur, écrivains, philosophes, militants syndicalistes et politiques, qui se disent de gauche, les uns ayant perdu leur tête et ne comprenant plus rien, mais désorientés, angoissés, troublés, tremblants et ne sachant à quel dieu ou diable se vouer, les autres ambitieux, cherchant à accrocher leurs illustres noms à un clou disponible ; tout un monde d'aventuriers, de canailles de la pire espèce aux pacifistes larmoyants et militants désespérés, de respecter et de dénoncer, sur tous les tons, le danger du totalitarisme stalinien. La psychose de pierre se nourrit, dans le pays du bloc américain, de ces dénonciations unilatérales du danger stalinien. Les "très" à gauche parlent bien, de temps en temps, du capitalisme américain, d'une terrible lutte contre la guerre, mais tout cela reste phrase creuse, en l'air.
C'est en concrétisant leur verbiage qu'apparaissent leurs oreilles d'âne. Avec un petit centimètre sentimental, à la mesure de leur grandeur d’âme, ils mesurent la gravité de la situation et la part de responsabilité de l'autre bloc. Et cette mesure infaillible leur indique aussi infailliblement la part prépondérante de la responsabilité russe dans la prochaine guerre.
Aujourd’hui, ils sont encore à mesurer et à se lamenter ; demain, ils retrouveront leur esprit pour dire et faire ce qu'ils ont dit et fait hier, et que A. Koestler a bien exprimé :
Avec cette seule différence que les mots "anglais" et "allemands" seront modernisés et remplacés par États-Unis et Russie et qu'à la place de fascisme il faudrait lire stalinisme. La troisième guerre pourra se dérouler dans d'aussi bonnes conditions que la précédente.
L'anti-stalinisme tout court est à la troisième guerre ce qu'a été l'antifascisme à la deuxième. La RP est encore plus anti-staliniste qu'elle n'a été antifasciste. Pour l'anti-stalinisme, elle a vendu son âme, sa charte d'Amiens, son unité syndicale, son indépendance syndicale. L'internationalisme lui a dicté sa lutte contre la première guerre ; l'antifascisme l'a rendu silencieuse dans la deuxième guerre, l'anti-stalinisme la fera marcher dans la troisième guerre.
Il suffit de lire les articles de la RP où l'on s'efforce de faire ressortir les différences substantielles pour le prolétariat entre les régimes démocratiques et staliniens pour être fixer sur l'orientation qu'est la sienne. Nous citons, pour l’illustrer, ces quelques lignes extraites d’un petit article intitulé "En marge de la grande histoire" paru dans la RP de janvier 1948. Rappelant le peu de cas que Moscou a fait de la volonté des pays qu'elle occupe, l'auteur de l'article met en parallèle la solution d'un conflit qui a opposé les États-Unis au Panama. Il s'agit de bases navales que les États-Unis occupaient au Panama ; il écrit :
Ce n'est pas mal, n'est-ce pas… Mais ce n'est là qu'un premier pas.
Mais on dit qu'il n'y a que le premier pas qui coute.
MARCO
L’article ci-dessous est d'un camarade du groupe "Communistes des Conseils" de Hollande. Ce groupe révolutionnaire s'est plus particulièrement penché sur le problème du fonctionnement de la production et de la répartition en société communiste. Il est regrettable que les travaux fort intéressants de ce groupe soient peu connus dans le mouvement international. On doit voir la cause de cette ignorance dans l'indifférence à toute recherche théorique qui est aujourd’hui le trait le plus caractéristique de la plupart des groupes et militants, préférant à l’effort fécond mais lent de l'étude et de la compréhension un activisme tapageur aux résultats immédiats mais finalement stériles.
En publiant cet article, dont nous ne partageons pas intégralement les idées et en nous réservant de les discuter ultérieurement, nous estimons contribuer au développement de la pensée révolutionnaire qui répugne au monolithisme et au monopole, et ne peut se faire que par l’information et la confrontation des idées des différents groupes.
La Rédaction
En 1921, "LE BONHEUR UNIVERSEL" ou “MON COMMUNISME” de Seb. Faure ; une deuxième édition, vient de sortir. Le livre est une fantaisie dont l'écrivain dit :
Mais 1921 est bien derrière nous. Et, quand nous le lisons en 1948, ce livre ne peut guère nous satisfaire concernant les questions fondamentales économiques d'une société communiste-libertaire ("Libertaire" en opposition avec communiste d'État = capitalisme d'État). Ce n'est pas un reproche au livre de 1921 car, en ce temps-là, notre connaissance des conditions économiques du communisme était encore très restreinte. Cependant, le développement du capitalisme d'État en Russie et du capitalisme, en général, dans le reste du monde ont permis de mieux discerner les problèmes du communisme. Quoiqu'il ne soit pas possible d'élaborer les principes économiques dans un ou plusieurs articles, il est possible de montrer de quels problèmes il s'agit.
Dans le livre de 1921, la fantaisie du déroulement de la révolution sociale est esquissée en quelques pages. Ce sont les syndicats qui jouent le rôle révolutionnaire et ils sont chargés de la gestion de la production et de la distribution. Pour 1948, ces idées sont très improbables parce que les syndicats sont devenus des instruments du capital d'État. Ils sont et resterons les ennemis-les plus féroces d'une révolution libertaire. Mais ce n'est pas le sujet de notre article.
Dans "MON COMMUNISME", la révolution est décrite comme victorieuse et nous voyons quelles mesures ÉCONOMIQUES sont immédiatement nécessaires.
"On décida de détruire tous les titres, valeurs et billets de banque français et de constituer avec les titres étrangers et le métal monnayé le Trésor commun” (p. 51).
Alors, on se décida à l'abolition de l'argent. Mais quelles sont les conséquences de cette mesure ? L'argent a deux fonctions : il est un moyen de distribuer les marchandises dans la société et il est un moyen pour compter en général. Pour la répartition des marchandises, on peut faire des bureaux, mais n’est-il pas nécessaire de remplacer la deuxième fonction ?
À l'époque de 1921, il était généralement admis, dans le mouvement, qu'un moyen pour compter en général est superflu dans l'économie communiste. C'était l'idée des sociaux-démocrates, bolcheviks et anarchistes. En voici quelques exemples :
Le calcul de la vie économique ne serait pas fait en argent ou quelque autre mesure générale, mais seulement en quantités de marchandises. On voulait compter seulement avec des mètres, des kilomètres, des tonnes etc. Bref : économie "en nature". Le social-démocrate Otto Neurath caractérise l'économie communiste ainsi :
C'est aussi le point de vue de "MON COMMUNISME". La seule différence consiste dans la vitesse de l'abolition de l'argent. "Mon Communisme" estime possible de retirer l'argent immédiatement, pendant que les sociaux-démocrates de droite et de gauche, eux, voulaient le faire progressivement. Mais il n'y a pas une différence à l'égard du calcul "en nature". Nous verrons que l'organisation de l'économie, qui s'édifie sur une économie sans dénominateur commun, est la même chez tous les courants politiques de la social-démocratie jusqu'à l'anarchisme. Le résultat est le capitalisme d'État.
Le "SYSTEME NEGATIF" - Le but du mouvement révolutionnaire est de remplacer le mode de production capitaliste par une production communiste. Mais, quand on voit ce que les différents protagonistes comprennent sous un mode production communiste, on est déçu. Les caractères du système communiste sont habituellement décrits ainsi : il n'y a pas d'argent, les marchandises n'ont pas de prix, il n'y a pas un marché. C'est pourquoi les écrivains bourgeois l'appellent quelquefois "un système négatif". Or ce n'est pas juste, parce que ces caractères négatifs sont annulés (pour les révolutionnaires) dans la production sans dénominateur général : la production "en nature". Pour eux, il ne s'agit pas d'un système négatif, mais positif. Il s'agit seulement d'organiser toutes les branches de la production-distribution comme un tout. C'est ainsi que le problème économique du communisme se change en un problème d'organisation. Et il va de soi que cette construction organisationnelle est déterminée par les conceptions qu'on se fait des bases économiques.
"MON COMMUNISME" décrit "l'organisation de la vie communiste par la dictature et l'épanouissement de cette vie par l'entente libre et fraternelle." (p. 6) (En italique dans l’original). Cet épanouissement est aussi une organisation de la vie, il ne sera pas une organisation par l'État et ses bureaux mais une organisation comme résultat de libre entente. Cependant, comme les bases économiques de "MON COMMUNISME" sont les mêmes que celles du communisme étatique (production en nature), la question est : dans quelle mesure, les principes d'organisation par libre entente sont compatibles avec les bases économiques. Parce que "dans une société libre comme la nôtre, il y a le principe et le fait et il y a souvent opposition entre l'un et l'autre." (p.227).
"L’INVENTAIRE DES BESOINS" - Maintenant, nous voulons voir de quelle manière la production est réglée dans "MON COMMUNISME". Comme nous l'avons dit, il n'y a pas un marché. Les besoins déterminent la production. Il faut donc avant tout fixer la somme de ces besoins :
Ainsi, on croit avoir une vue générale des besoins de tout le pays. Maintenant, on doit avoir une vue générale des possibilités de production. Et ce sont les communes qui font connaître ce qu'elles peuvent produire :
Les besoins des habitants et les possibilités de production établis, la tâche du Conseil Économique Suprême est de répartir les charges de production, les machines, les matières premières et les marchandises de consommation individuelle :
Nous n'avons pas réussi à découvrir la différence entre ce système libertaire et le système social-démocrate ou économie d'État, défini par R. Hilferding comme ci-dessous. Il est vrai que "MON COMMUNISME" dit "que toute cette vaste organisation a, pour base et principe vivificateur, la libre entente" (p. 202) ; mais, pour un système économique, nous exigeons des principes économiques. Quand un principe économique manque, tout le reste n'est que bavardage. Voici les bavardages de R. Hilferding :
Les tentatives russes pour créer un système sans argent ou sans quelque autre unité de compatibilité ont suscité une diatribe dans la presse ouvrière. De divers côtés, on montrait qu'il est impossible d'établir un plan de production, si on ne peut ramener les actes de travail à une mesure générale. De même, il est impossible de juger la rationalité du processus de travail des diverses branches.
En général, le résultat de cette discussion après 1921 fut qu'on était convaincu de la nécessité d'une unité de comptabilité. Mais la solution était trouvée dans deux directions. Les uns se résolurent à l'impossibilité de l'abolition de l'argent. Les autres se décidèrent à la suppression de l'argent, mais ils prirent l'heure de travail comme unité de comptabilité. Ce deuxième courant est représenté par Otto Leichter ("die Wirtschaftarechung in der sozialistischen gesellschaft" - Wien, 1923). Le premier courant est représenté par Karl Kautsky ("Die proletarische Revolution und ihr programm" - 1922).
Avant la révolution russe en 1917, il nous avait appris que :
Mais, en 1921, il nous apprend que la valeur ne disparait pas car "la compensation des comptes" sera exécutée sur la base de l'argent. L'argent est indispensable "comme mesure de la comptabilité et pour le calcul des relations d’échanges" et aussi comme "moyens de circulation". Il ignore la position de l'argent dans "la deuxième phase du communisme" parce que "maintenant, nous ne savons pas si celle-là ne sera plus qu'une illusion, le royaume de 1000 ans". (Kautsky : Die prol. Rév. etc… p.317…518).
La plus profonde étude sur l'économie communiste est parue en 1930 dans le livre intitulé "Les principes de base de la production et de la distribution communiste", écrit par le Groupe Communiste des Conseils de Hollande et édité par le AAUD (Union générale des travailleurs) en Allemagne. Hormis une critique sur l'économie sans mesure générale, on trouve ici l'heure de travail remplaçant la fonction de l'argent et étant le pivot de toute l’économie, c'est-à-dire dans la production, la consommation, le contrôle de toute la vie économique.
Pourtant, quoique ce livre étudie les bases économiques du communisme, le point de départ est plus politique qu'économique. Pour les ouvriers, il n'est pas facile de saisir le pouvoir politique-économique mais il est encore plus difficile de le garder. Or, dans les conceptions présentes du communisme ou socialisme on tend à concentrer tout le pouvoir de gestion dans peu de bureaux étatiques on "sociaux". Dans ce cas cette nuance n’est qu’un mot, ce n'est pas réel. Le conseil économique suprême distribue les appointements du peuple de même que les moyens de production, les matières premières et les marchandises de consommation. Ce conseil dispose du pouvoir réel économique et par là du pouvoir politique dans la société. C'est aussi le cas dans “Mon communisme”. Le conseil fixe et fait connaître aux habitants de quoi ils disposent et ce qu'ils ont à fournir.
Dans ces circonstances, les travailleurs deviennent politiquement et économiquement absolument impuissants, désarmés. Ce qui en résulte n'est pas une société communiste mais une concentration du pouvoir sur les travailleurs comme le monde n'en a jamais vu. C'est inévitable. On peut essayer de jeter un pont sur l’abîme, entre l’appareil de gestion et la population par la "démocratie", mais par là on ne fait que mettre en évidence le fait que la gestion de la société n’est pas entre les mains des travailleurs eux-mêmes. Aussi il va dans dire que cette démocratie ne peut pas “mourir”.
C’est pourquoi la grande question réside dans le problème : QUELLES MESURES SONT NÉCESSAIRES POUR QUE LA GESTION DES MOYENS DE PRODUCTION, DES MATIÈRES PREMIÈRES ET DES PRODUITS DE CONSOMMATION NE SOIT PAS LA TACHE D'UN BUREAU AU-DESSUS DES PRODUCTEURS ET DES CONSOMMATEURS ? Autrement dit : quelles mesures économiques sont nécessaires afin que la gestion du travail et de la consommation repose dans les mains des masses travailleuses ? Autrement dit : quels sont les moyens de soumettre le pouvoir économique-politique à la population travailleuse ?
D’abord, nous voulons poser que nous considérons le problème en tant que travailleurs salariés. Nous voulons la suppression de l'exploitation par la suppression du travail salarié. Cela signifie que nous voulons d’abord fixer le rapport existant entre les travailleurs et le fonds de consommation de la société.
Comme connu, dans le capitalisme libre ou étatique, notre part est déterminée par les frais de la vie, c’est-à-dire par le salaire. Mais nous ne voulons plus un salaire. Il faut que nous divisions ensemble ce que nous avons produit ? Or, dans un communisme qui est encore dans "l'enfance", il n'est pas encore possible de "prendre selon ses besoins". Aussi, dans "Mon communisme", le rationnement est envisagé comme nécessaire (p.205). La solution qui prévoit que ce soit le Conseil Économique Suprême qui nous "alloue" ce que nous devons consommer est-elle satisfaisante ? Non, car, dans ce cas, la répartition des biens est laissée à la bonne volonté des dirigeants. La répartition des biens est le sujet d'une lutte pour l'occupation des postes dans l'économie dirigée étatique. Bref : nos droits de consommateurs ne sont pas assurés, le salaire ne peut pas disparaître. C’est pourquoi une mesure fixe pour la distribution de marchandises de consommation est nécessaire tant que "à chacun selon ses besoins" n'est pas encore possible.
Cette mesure fixe ne peut être que l'heure de travail. Quand nous avons donné 40 heures de travail à la société, il faut que nous recevions 40 heures de travail sous la forme de “bons de travail” (en réalité, il faut défalquer de cette somme une partie pour les services sociaux, comme l’enseignement, l'hygiène etc. Le total des frais de ces services est une somme répartie sur toute la population travailleuse.)
Il faut qu’on comprenne bien la signification de cette mesure. Elle n'a rien à faire avec un soi-disant "juste partage" du produit social. Il est vrai qu'une mesure d'application générale contient toujours des iniquités, pour des cas distincts. Le droit égal se change ainsi souvent en droit inégal, en injustice. Ainsi, par exemple, une famille avec des enfants a plus à consomme qu'une famille de deux personnes qui travaillent toutes deux. Ce sont là des maladies "infantiles". On ne pourra parler de justice que dans une société où toute mesure devient superflue et où la distribution se fait selon le principe "à chacun selon ses besoins".
La signification de cette mesure est située dans la relation exacte entre le producteur et le produit social. Le travailleur de la ville ou de la campagne fixe automatiquement ses droits sur le produit social. Personne n'est dépendant de ce qu'un bureau de statistique ou d'économie lui "alloue". En même temps, il signifie qu'il n'existe plus un "salaire". On retient de la société la même quantité de produits qu'on a donné à la société par son travail. C'est pourquoi l'exploitation est en même temps supprimée.
Autrefois, nous nous sommes contentés d'un programme d'ordre tout général : suppression de l'exploitation et du travail salarié. Maintenant, nous savons que cela ne suffit plus. Nous savons le formuler avec plus de prévision et nous exigeons une relation exacte entre le travail et le produit social. Cette revendication doit devenir le début de la révolution prolétarienne.
Au demeurant cette revendication a des conséquences :
- première conséquence : si le travailleur reçoit des "bons de travail" ou des "bons de consommation" selon le temps de travail, il est nécessaire que tous les produits portent un "prix" selon leur temps de production. Par exemple, une paire de chaussure = 3 heures, un kg de sucre = 1/2 heure ;
- deuxième conséquence : pour compter le temps de production des marchandises, il est nécessaire que la mesure des moyens de production et des matières premières soit aussi exprimée en heures de travail. En un mot, l'argent a disparu et tous les comptes sont évalués en heures de travail.
La comptabilité d'une usine de chaussures, produisant annuellement 40.000 paires de chaussures, pourrait, par exemple, être présentée de la façon suivante (les chiffres sont entièrement arbitraires) :
Reçu de la société |
|
Rendu à la société |
Amortissements : |
1500 |
40000 paires de chaussures à 3,125 heures par paire = 125000 heures de travail |
Matières premières, etc. : |
61250 |
|
Bons de consommation : |
62250 |
40000 paires de chaussures c'est-à-dire 3,125 heures par paire |
= 125000 |
- Troisième conséquence : la comptabilité des temps de production est la fonction des usines-mêmes ; la gestion et la direction des usines sont la fonction des travailleurs eux-mêmes. L'État n'a rien à faire ni dans la production ni dans la consommation. L'organisation de la vie économique est une fonction qui s'exécute, dès la base, par la population laborieuse elle-même. Elle réalise la grande coopération des producteurs libres et égaux. Mais une production sur la base des heures de travail sera-t-elle possibilité ? Kautsky estime que ce n'est pas possible et dans son livre "La révolution prolétarienne et son programme", il dit :
Kautsky est d'avis que ceci n’est pas possible. Il estime impossible le calcul des temps de production des produits parce que le processus technique ne permet pas de fixer ce temps.
Mais nous touchons ici au problème fondamental de l'économie communiste. En effet, si le temps de travail ne peut pas servir de mesure de répartition, les produits doivent être alors répartis par une instance spéciale quelconque. Ces instances reçoivent alors le droit de disposition des produits sociaux et ceci n'est possible que si elles disposent aussi des moyens de production. Autrement dit, le capitalisme d'État est alors inévitable, car le pouvoir économique et par conséquent politique passe aux mains de l'État.
On peut en conclure qu'au moment des révolutions les ouvriers ne peuvent devenir les maîtres de la vie sociale que s'ils peuvent rendre superflues ces instances en établissant un rapport exact entre le producteur et le produit social. C'est-à-dire par la suppression immédiate de l'argent et du travail salarié, et par l’introduction de la comptabilité ouvrière dans toute l'économie. Nous ne pouvons pas développer ici ces pensées. Nous regrettons d'être obligés de renvoyer le lecteur de l'édition hollandaise ou allemande du livre "Les principes de base de production et de distribution communiste". Le circuit de l’économie y est exposé et toute la circulation de la production et de la consommation y est définie dans des termes exacts, mathématiques.
G.H.
(suite et fin)[1]
Nous pourrions, si nous voulions poursuivre un travail d'exégèse systématique des écrits économiques de Marx et de Engels, citer plus de cent endroits où il ressort clairement et explicitement que l'existence de la propriété privée capitaliste a ses fondements, ses racines dans ce qui caractérise fondamentalement le fonctionnement de sa production, qui oppose une classe qui possède et administre, dans son but de classe, les moyens de production sociaux à la classe des producteurs dépossédés. Le mode privé[2] d'appropriation des valeurs créées par la classe ouvrière repose donc sur cette opposition, mais l'inverse n'est pas vrai.
C'est sur cette contradiction principale que toutes les autres contradictions secondaires du système fondent leur existence. L'existence de cette contradiction principale est un produit du processus de l'histoire antérieure. Ce processus a été analysé d'une manière magistrale par Marx, mais cette analyse schématique n'en est pas pour cela complète, bien au contraire, et il serait nécessaire d’y revenir.
Cette contradiction fondamentale est tellement le caractère dominant du mode capitaliste de production qu'elle n’existe dans aucun système antérieur. Ce n'est pas en effet cette contradiction, cette opposition entre les possesseurs des moyens de production et les producteurs qui régit les rapports sociaux dans les sociétés antérieurs. Dans la société tribale, il semble (au niveau de nos connaissances actuelles) que les contradictions principales de cette période de l'histoire humaine reposent principalement sur un mode familial de hiérarchie dans le partage et l'appropriation de valeurs créés en commun, quelle que soit d'ailleurs l'organisation de cette hiérarchie familiale ; cette question est loin d'être tirée au clair et la discussion à ce sujet ne fait que s'amplifier au fur et à mesure que les connaissances scientifiques s'élargissent.
Dans la société esclavagiste, il se crée tout un système étatique sur l'une des formes de l'évolution de la société tribale, la forme patriarcale, où les esclaves servent de moyens de production mais (et quoique représentant déjà une contradiction entre eux et l'ensemble de la société), vivent en dehors de cette société et des contradictions fondamentales de son régime de propriété, de son organisation familiale, politique, etc… En un mot, les esclaves (aussi monstrueux que cela puisse paraître) -mais de par l'organisation de la société esclavagiste elle-même- sont en dehors de cette société et de ses contradictions politiques. Il n'en reste pas moins que leur existence représente une contradiction de plus entre la société et eux. Il y aurait d'ailleurs à revoir complètement toutes les opinions classiques, marxistes et autres, sur toute cette période de l'histoire qui va du néolithique à la chute de Rome, qui représentent quatre millénaires d'une richesse historique éblouissante et dont les caractéristiques principales, pour être étudiées à fond, doivent l'être à la lueur de la synthèse de plusieurs sciences qui, en un siècle, ont fait des progrès considérables.
Dans la société féodale, si l'on prend la dernière période à partir des environs du XIème et XIIème siècles, il est clair que, quoique la noblesse ecclésiastique et laïque qui dominait ait vécu sur l'appropriation de valeurs crées par le travail des serfs, la contradiction essentielle qui surgira au sein de cette société entre la noblesse et la bourgeoisie n'a pas son fondement sur l'opposition propriété des moyens de production–producteurs. Cette opposition ne constitue pas le rapport entre la domination de la noblesse et les serfs exploités, elle ne constitue pas non plus le rapport entre la noblesse et la bourgeoisie.
Dans la société féodale de la dernière période, c'est l’opposition historique fondamentale entre la bourgeoisie et la noblesse ; la noblesse ayant intérêt au maintien d'un mode archaïque de production dont la conséquence est la décentralisation, la propriété des moyens de production par les producteurs etc., conditions qui sont une entrave au développement capitaliste (et faut le dire, à tout développement quel qu'il soit) ; la bourgeoisie, fondant son pouvoir de classe sur l'expropriation progressive des producteurs individuels. La bourgeoisie se transformait progressivement en classe capitaliste possédant et administrant le capital social : les moyens de production, et le pouvoir de les opposer aux producteurs dépossédés et livrés à ses lois. L'opposition était celle entre un mode archaïque et un mode supérieur de production et d'exploitation.
La contradiction essentielle de la société féodale ne fut jamais celle entre serfs et nobles mais celle entre la noblesse et la bourgeoisie qui débute aux environs du XIIème siècle autour de la lutte pour les droits communaux ; contradiction essentielle sur laquelle la contradiction secondaire entre serfs et nobles viendra se greffer. Tant que les serfs luttent avec la bourgeoisie, leur lutte a un caractère et un sens historique : elle profite à la bourgeoisie, et par ricochet donne quelques droits et libertés aux serfs (au sens historique bourgeois étroit de ces termes). Quand les serfs luttent seuls dans des jacqueries sans autre fondement qu'une exaspération de leur misère épouvantable, ils sont voués à l'échec, ils doivent être massacrés ou rentrer chez eux et leurs chefs être torturés sur la place publique.
Le socialisme n'a donc de sens historique que par le fait que la société capitaliste oppose la classe qui possède et administre le capital social, c'est-à-dire les moyens de production, à la classe productrice, le prolétariat. Toute lutte existant au sein de la société capitaliste, pour juste qu'elle soit, pour louable qu'elle soit, qu'elle repose sur l'exaspération d'une misère ou d'une oppression quelconque, n'a aucun sens historique et est vouée au massacre, si elle n'est pas reliée à la lutte du prolétariat pour détruire (non pas physiquement, mais historiquement) l'existence d'une classe possédant les moyens de production.
Les moyens de production sociaux pouvant devenir la non-propriété de tous, par l'expulsion de l'arène politique, par la violence, des classes dirigeant la politique des États et dont les contradictions internes, politiques, économiques et autres n'ont de fondement, ne peuvent subsister que justement sur le maintien de la contradiction historique-économique essentielle entre classe capitaliste et prolétariat.
Le cadre de l'État, de la Nation, étant, comme nous le verrons au chapitre suivant, l'organisation juridique et politique interne de la classe capitaliste, toute modification économique au sein de cet État ne peut qu'intéresser la classe dont le maintien d'un État national (ou d'un système fédéral étatique d'organisation de plusieurs minorités nationales -produit d’évolution antérieure-) constitue le fondement de son maintien dans l'histoire en tant que classe dominante possédant les moyens de production sociaux et les faisant tourner dans le but de satisfaire ses besoins historiques (ou autres) propres de classe.
L'évolution des États capitalistes, au cours de leur histoire, est le produit, pas seulement des contradictions entre le prolétariat et la classe capitaliste, mais également de contradictions inhérentes au mode capitaliste de production. Cette évolution est le produit de l'évolution de la société toute entière, mais également de contradictions ayant surgi localement et dans des conditions historiques et économiques particulières, chaque État revêt fatalement un aspect particulier dans un moment donné de l'histoire. Il n'en reste pas moins que ces évolutions particulières sont dominées et déterminées par des conditions pouvant être généralisées :
On peut donc tirer de grandes caractéristiques générales d'évolution dans chaque cadre propre, ou ce que l'on appelle loi du point de vue scientifique et dont l'étude de chaque loi propre d'une part et de l'action réciproque de ces lois sur l’histoire de la société nous amèneront à considérer les développements particuliers de chaque État et Nation, et l’évolution de cette société. Nous devons revenir à l’abstraction, en partant du particulier au général pour revenir au particulier. Il ne faut cependant jamais se gargariser de formules et ne pas perdre de vue qu'une abstraction doit toujours être la meilleure formulation, la meilleure représentation de rapports concrets.
Bettelheim -dans un article "de fond" où il considère qu'il fait de l'analyse scientifique là où il fait la destruction systématique de la pensée marxiste réelle- attaque jésuitiquement Burnham (comme nous l'avons souligné dans "Internationalisme" nº 31 – pages 28-29-30-31) en visant, à travers lui, les révolutionnaires marxistes. L'article de Bettelheim, "Une mystification, la révolution directoriale" ("Revue Internationale" nº 16), pourfend, écrase, transforme en poussière Burnham et sa "révolution directoriale". Quand Bettelheim a terminé, que la poussière burnhamienne s'envole sous l'ouragan de sa dialectique "marxiste", "scientifique", "matérialiste" et autres…, il reste, bien en place, toujours la même chose avec une autre étiquette et un autre costume, socialiste ce coup-là : la Russie "soviétique", le grand "mystère" du siècle, le monstre du Loch Ness des économistes, la terreur des journalistes qui font de "l’analyse scientifique" comme Alexandre Dumas faisait de l'histoire. Le feuilleton et le roman se disputent le "Grand Mystère Russe". Dans le genre "économiste", Bettelheim a fait ce qu'il y a de mieux comme assaisonnement du marxisme à la sauce tartare. Il faudrait écrire des volumes pour réfuter la quantité fantastique d'énormités contenues dans ses articles de la "Revue Internationale", nous nous bornerons ici-là à un exemple.
Le sérieux de ces "docteurs" et "professeurs" en "économie", "histoire", "philosophie", "psychologie" et autres choses ressort de la concrétisation politique des fumées de leurs pensées "analytiques" et autres…, la transformation de leur pensée fumeuse en action, politique fumeuse que l'on pourrait appeler une praxis fumeuse : du néant au néant à travers le néant.
Voilà, dans la conclusion de Bettelheim (article cité), comment celui-ci pose le problème de Burnham et, par-là, le sien propre :
La première proposition, de "il s'est contenté d'opposer…" à "tourner le dos à cette image…", est valable pour tous ceux qui pensent qu'il y a opposition entre la société "soviétique" actuelle et "l'image" que l'on peut se faire d'une société socialiste, est donc valable également pour nous. La deuxième proposition à partir de "...et que, par conséquent…" laisse à entendre soit :
I) que tous ceux qui pensent cela (ceux qui opposent la Russie actuelle au socialisme "idéal") sont mis dans le même sac que Burnham ;
2) que ce que Burnham dit est également la conséquence de la première partie de la proposition.
C'est très astucieux. Cette simple phrase cependant contient cette idée "réaliste" et "matérialiste" essentielle : le socialisme existe "concrètement" en URSS. Tous ceux qui voudraient opposer à ce "socialisme concret" un autre socialisme lui opposerait fatalement un socialisme abstrait et, "donc", "par conséquent... idéal" et "donc" "...par conséquent..." ce sont des idéalistes.
Engels -qui critique déjà ce genre de "socialistes réalistes concrets" dans le passage de l'Anti-Dühring cité dans le nº précédent (nº 33, page 28)- était certes un idéaliste d'opposer un socialisme "idéal" aux capitalistes d'État qui fleurissaient à son époque. Aujourd’hui, les "socialistes réalistes concrets" ont fait des progrès énormes dans les "réalisations concrètes du socialisme" : Mussolini, Hitler, Staline, Attlee, etc., ce qui n'est, en réalité, que du capitalisme d'État.
Quelle est le "critère scientifique" de ce socialisme ? La suppression de la propriété privée (!!!), dans certains États, d'une façon lente et progressive et, dans d'autres, rapide et "violente". Apparemment, la querelle entre "socialistes concrets réalistes" (car ils sont loin d’être tous d'accord) semble planer dans les sphères philosophiques de "la violence" ou de "la non-violence", de "la fin" et "des moyens", semble être un problème : doit-on "réaliser le socialisme d'un seul coup ou bien "progressivement" ?
En "réalité", le problème se pose "concrètement" de la façon suivante : doit-on "réaliser le socialisme" à la manière "démocratique", dans le sens anglo-américain qu'a ce terme, ou bien doit-on le "réaliser" à la manière "démocratique" au sens russe de ce terme ?
La manière "démocratique" russe est dite totalitaire, fasciste, par les "socialistes-démocrates" anglo-saxons (3° force et satellites) ; la manière "démocratique" anglo-américaine est accusée de maintenir "encore trop" le capitalisme et, donc, "sous son allure démocratique, de voiler un totalitarisme etc."
En somme, "la querelle autour de la réalisation pratique et concrète du socialisme" -que les docteurs et professeurs posent- se résume à ceci : il y a deux forces "démocratiques" en présence, celui qui l'emportera aura raison ; en attendant, il s’agit de miser sur le bon tableau. Plus "l'action" concrète entre les deux formes de la démocratie se rapproche et plus nos philosophes perdent la boussole. Ils misent sur la démocratie russe, puis sur la démocratie américaine… Mais ne nous étonnons de rien. Dans le conflit qui s'ouvre, ceux qui font leur la profession "des choses de l’esprit" n'ont pas fini de changer cent fois de veste politique, gardant entière leur incommensurable bêtise prétentieuse.
Quand on pose, comme Bettelheim, le problème du socialisme à partir de la "suppression de la propriété privée", il eut été bon de définir explicitement ce que signifiait cette suppression. Et, si une telle explication avait été fournie, il ne lui aurait pas été permis de bavarder comme il le fait, avec un ton docte, sur des "problèmes du marxisme", à savoir si telle ou telle proposition de Marx était… mais laissons-lui la parole :
Très juste, monsieur le professeur ! Mais, depuis Jésus-Christ, tous les chrétiens se querellent pour savoir ce qui, dans les "saintes paroles", était implicitement contenu pour justifier par là ce qu'ils disaient eux. Ce qui nous importe, ce n'est pas tant de savoir si ,"dans ses prévisions", Marx s'est ou non trompé mais si certaines des idées qu'il a émises sont encore ou ne sont plus valables. Ce n'est donc pas sur Marx que nous discutons (parce que tout le monde se réclame de lui) mais de certaines de ses idées, que nous faisons nôtres aujourd’hui parce qu'elles servent notre but de classe.
Or, il est indiscutable, pour tout prolétaire qui a une conscience de ce que doit être le socialisme, que monsieur Bettelheim bavarde comme un concierge, (...) celui du stalinisme, quand il dit :
"… les mots d'ordre..." n'étaient pas des mots d'ordre mais le fondement même de l'idéologie révolutionnaire du marxisme élaborant une négation révolutionnaire de l'État bourgeois capitaliste, mais reconnaissant, contre les anarchistes, la nécessité d'une période de transition.
Pendant cette période transitoire, quoique la pratique révolutionnaire de Marx et Engels se bornait à la Commune de Paris, ceux-ci préconisaient, justement à la lueur de cette expérience, certaines mesures non en vue de résoudre le problème de l'État après la révolution mais de poser ce problème dans toute son acuité.
(2) "Ces mots d'ordre sont parfaitement conciliables avec les exigences d'une période d'insurrection et ils sont même nécessaires pendant une telle période. Mais il ne semble pas qu'ils puissent constituer les bases d'un programme conforme aux exigences de la construction du socialisme…"
(3) "Celle-ci exige, au contraire, une certaine stabilité du pouvoir et la possibilité, pour celui-ci, d'imposer aux couches les moins 'privilégiés' le respect des 'privilèges' des couches supérieures, ce qui n'est pas toujours conciliables avec l'élection directe de ceux dont la fonction est précisément de faire respecter ces 'privilèges'.
(4) "Le fait que les mots d'ordre de la phase insurrectionnelle ne peuvent pas servir de base à un programme de développement de la société prolétarienne est apparu très rapidement sur le plan de la gestion des entreprises. Très rapidement, il a fallu abandonner les mots d'ordre initiaux de gestion ouvrière et de contrôle ouvrier, et l'on sait que, dès 1921, Lénine s'est prononcé pour le principe de la direction unique, principe qui signifiait qu'à la tête de chaque entreprise devait se trouver un seul directeur nommé par les autorités centrales et responsable devant elles, et non pas élu et responsable devant les ouvriers de l'usine."
"les mots d'ordre", qui ne sont pas des mots d'ordre mais le fondement de l'existence de la pratique révolutionnaire élémentaire du prolétariat, coïncident naturellement avec une phase historique insurrectionnelle comme la période de la Commune de Paris (qui ne s'est pas bornée d'ailleurs à cela) et comme celle d'Octobre bolchevik. (2) à (3) passage historique d'une période "insurrectionnelle" à une période de "construction du socialisme". "… il ne semble qu'ils (les mots d'ordre) puissent constituer les bases d'un programme de "construction du socialisme". Le cadre de la "construction du socialisme" est donc admis "à priori" ici, comme celui de la Russie. C'est donc du socialisme stalinien dont il s'agit, c'est-à-dire des plans quinquennaux "socialistes réalistes". Comme on a fait le silence ici sur toute la phase historique de passage de (2) à (3), il est permis au bavard de bavarder. On a simplement oublié la défaite du prolétariat international de 1918 à 1933 et l'isolement progressif de la Russie Cela seulement.
Ce qui permet à Bettelheim de constater que, en Russie, ce qu'il appelle "la construction du socialisme" exige (3) ..."une certaine stabilité du pouvoir..." Avec la même facilité littéraire qu'il a sauté de (2) en (3), il saute de (3) en (4) La (2) en (3), il a sauté une phase historique sur laquelle il se tait prudemment ; de (3) en (4), il saute à pieds joints le problème du socialisme alors que, justement, le problème de la possibilité ou non de construction du socialisme était lié au premier saut historique qu'il a fait de (2) en (3). Comme le problème du socialisme est tout entier lié au "silence du professeur Bettelheim" sur la période de 1918 à 1933, il lui est permis de fonder sur son silence le point (4) "le fait que les 'mots d'ordre' etc." Si, en effet, le silence n'avait pas été fait sur cette période de défaite du prolétariat international, le saut de (3) en (4) ne se serait pas opéré dans le sens de la "construction du socialisme", mais dans le sens de "la construction" de quelque chose qui ne pouvait pas être le socialisme.
En passant, et pour faire le lien, on met Lénine dans le bain en lui faisant dire ce qu'il ne dit pas et en prêtant à son activité un sens différent de la réalité. "… en 1921, Lénine s'est prononcé pour le principe de la direction unique...", en spécifiant que la NEP (dont il s'agit ici implicitement) était un pas en arrière et qu'avant de vouloir faire du mauvais socialisme il valait mieux faire, en Russie, une bonne politique capitaliste d'État. À l'époque, "l'idée du socialisme" était encore liée, chez Lénine, malgré toutes les erreurs que nous lui reprochons, à l'idée de la victoire du prolétariat sur le capitalisme à l'échelle internationale : ce que nous appelons "les silences du professeur Bettelheim".
Ce qui permet au professeur de sauter en (5) "… le développement de la société prolétarienne fait donc... etc." et où il ne s'agit pas de "la société prolétarienne en général", mais d'une société "prolétarienne" spécifiquement stalinienne... Ce qui permet toujours au professeur de fonder, sur ses silences historiques et politiques, une théorie où il remplit le creux de son idéologie avec un verbiage de juriste, où il apparaît qu'il n'a pas compris, chez Marx, qu'un aspect juridique étroit lié, chez Marx, à un problème vaste du socialisme, sur lequel Bettelheim, lui, n'est capable que de faire... le silence.
(6) "Le problème s'est trouvé compliqué du fait que, selon la pensée de Marx et de Engels, il semble que l'on devait assister, à partir de la phase insurrectionnelle, au dépérissement de l'État."
"… le problème se trouve compliqué..." du fait : 1- des silences du professeur ; 2- que la "réalité" russe est en complète contradiction avec la façon dont Marx et Engels posaient le problème du socialisme.
(7) "En fait, l'évolution de la société soviétique ne nous montre, pour le moment, rien de semblable."
(8) "Mais, il n'y a pas là une infirmation du marxisme mais une infirmation d'une prévision trop hâtive et qui est, dans une large mesure, en contradiction avec les considérations de Marx relatives au maintien, pendant toute une période, de certaines des normes du droit bourgeois."
Ce qui lui permet de sauter de (6) en (7), puis de (7) en (8) : "… mais il n'y a pas là...", où le professeur fait contredire le Marx socialiste par le Marx juriste alors qu'ils sont intimement liés ; le problème du maintien de certaines normes du droit bourgeois, découlant du problème du socialisme et de la façon dont on pose ce dernier, et non l'inverse.
(9) "L'expérience semble montrer que c'est seulement après une période de renforcement de la nouvelle structure économique et sociale, après une période aussi où une idéologie nouvelle aura pu prendre naissance (idéologie qui fera apparaître que "les privilèges" des couches supérieures de la classe ouvrière ne sont nullement des violations de principe mais, au contraire, des nécessités inhérentes au développement de la société socialiste) que le maintien des contraintes d'État pourra aller en diminuant..." (Revue Internationale n° 16 – page 396-397)
Les silences du professeur et son verbalisme juriste dans un torrent destiné à nettoyer les écuries d'Augias de burnhamisme, rétablit en réalité celui-ci dans toute sa splendeur : "… l'expérience etc.", ici l'on revient de l'abstrait au concret, des silences à l'existence du stalinisme que Bettelheim et Burnham, chacun à sa manière, posent, à partir d'une conception vulgairement capitaliste d'État, de la suppression de "la propriété privée". (9) Traduire que : c'est lorsque, dans "la masse", commencera à disparaître l'idée de la suppression de la propriété privée et de la suppression des privilèges qui en découlent, que dépérira l'État. En somme, le problème du socialisme peut être résolu par la méthode du professeur Coué. C'est ce que le NKVD s'ingénie à appliquer au prolétariat russe, qui est trop bête pour comprendre qu'il est "en période de construction du socialisme, ce qui nécessite un renforcement du pouvoir étatique. Le renforcement du pouvoir d'État est lié tout simplement au manque d'imagination de la part des non-privilégiés. Bettelheim est mal venu de dire ensuite à Burnham : "… Burnham, quant à lui... s'est contenté d'opposer la société soviétique actuelle à l'image 'idéale' qu'il s'était fait de la société socialiste..."
Burnham voit, dans la contradiction qui existe entre les affirmations des marxistes de l'existence d'une société sans classes et la Russie stalinienne, la preuve de l'utopie du socialisme ; Bettelheim, au contraire, voit dans cette contradiction seulement une apparence, la différence entre la réalité concrète "socialiste russe" et le fruit de l'imagination "de certains utopistes."
Il y a, certes, une différence entre Bettelheim et Burnham mais, dans le fond, ils bâtissent tous deux leur théorie sur le fait qu'ils ne savent pas ce qu'est le socialisme ni le capitalisme, et qu'ils font des romans-feuilletons pour justifier l'existence de ce dernier et en tirer leurs moyens d'existence.
Pour Bettelheim, il y a un "progrès" de la NEP sur le communisme de guerre, du stalinisme sur la NEP etc., alors qu’il y aurait seulement à dire que, dans une période de défaite internationale du mouvement ouvrier révolutionnaire, la Russie de plus en plus isolée, devait organiser son économie. L'organisation de cette économie "en soi" -pour avoir été de progrès en progrès, de communisme de guerre à la NEP et de la NEP aux plans quinquennaux staliniens- n'en a pas moins coïncidé avec une régression constante du mouvement ouvrier révolutionnaire sur le plan international.
Bettelheim n'a pas répondu à la question posée par l’histoire, à savoir : sur quel plan se situe le progrès réel vers le socialisme ? Sur le plan économique des transformations en Russie seule ? Ou sur le plan international de la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat mondial ?
Et, en fait, toute la question était là et les silences du professeur sont là aussi pour en faire foi.
C'est ce qui fait que le problème du socialisme qui, pour Bettelheim, est posé à l'échelle étroite de la Russie, non seulement se pose, pour nous, sur un plan géographiquement différent mais aussi idéologiquement différent. La conception de la suppression de la propriété privée de Bettelheim s'arrête là où elle commence pour nous. Pour lui, la suppression de la propriété privée est réalisable dans les limites de l'appropriation des moyens de production par l'État, (et il ne s’agit pas ici d'un État abstrait mais du seul État historique spécifique, russe, stalinien"), alors qu'elle n'est pour nous possible qu'à partir de là où elle finit pour Bettelheim, c'est-à-dire l'expropriation de la propriété privée de plusieurs États capitalistes par l’ensemble de la classe ouvrière du monde entier.
Nous savons que cela ne se fera pas, ni sans heurts ni du jour au lendemain, mais nous ne pensons pas être des "idéalistes" quand nous disons avec Marx :
(fin du chapitre premier)
Philippe
À une époque où le mouvement ouvrier subit une éclipse de près de vingt ans, il n'est pas étonnant de voir, dans les milieux d'avant-garde, les rangs s’éclairer.
Faiblesse, lassitude, révision, tous les facteurs, avec le maximum d'intensité, dans la débandade générale. Ceux que le travail lent et patient de remontée idéologique du cours révolutionnaire – condition d'un nouveau flux révolutionnaire – effraie ou bien indispose vont se précipiter dans le torrent d'activité et de fébrilité bourgeoise, s'imaginant participer ainsi à l'histoire, et voient leur rêve de brassage des masses se réaliser. Ceux-là iront là où les masses pourraient être d'un bloc impérialiste à un autre, indifféremment, selon les opportunités du moment, réussissant une synthèse de nuances et de cabrioles acrobatiques. Et l'illustration la plus frappante, la plus récente, nous est donnée par la crise du parti trotskiste, où la droite –qui constituait le pilier fondamental de la défense de la Russie dans la IVème Internationale– a quitté le parti pour courir à la recherche des masses au travers du RDR.
Hier anti-plan Marshall, les Delmas, les Demazière, par leur action et par la nature surtout du RDR, deviennent anti-stalinien et pro-Marshall (avec contrôle ouvrier s'entend).
Pour reprendre une des expressions de leur attirail trotskiste, ils sont devenus "objectivement" anti-russes avant de le devenir "subjectivement".
Un peu plus loin dans le passé récent de ces quelques années de l'après-guerre 1939-45, nous trouvons alors des camarades issus aussi du trotskisme et qui, au nom de Lénine et, hélas, seulement en son nom, quittent les rangs de la IVème Internationale pour former l'OCR, "juste retour" aux traditions "léninistes-bolcheviks". Seulement la lutte révolutionnaire se moque pas mal des traditions et n'accepte jamais une répétition verbeuse.
Ainsi, ces camarades, sur la pente du révisionnisme, après le rejet de la défense de la Russie, toujours obnubilés par le schéma trotskiste de la révolution (l'agitation mène à la révolution), essayent tour à tour tout l'arsenal des mots d’ordre léninistes et voient très vite l’inefficience actuelle de ce schéma.
Et la fièvre de révision les prend à rebours de toute méthode historique. Partant d'un postulat qu’ils élèvent à la hauteur de facteur déterminant en premier : le machiavélisme russe et son influence sur les masses, ils se posent, comme premier but et intention de lutte révolutionnaire, le développement de toute une idéologie anti-stalinienne et, de surenchère en surenchère, ils en arrivent à joindre leurs voix à toute la curée de l'impérialisme américain.
D'aucun d'entre eux se sont retirés de la lutte après avoir joué les juges dans l’histoire, faisant comme à Nuremberg le procès de l'histoire depuis la révolution russe. D'autres, que la fièvre d'activité démange un peu trop, sont tombés dans l'anarchisme et, à chaque fois, déversent des torrents d'insanité sur une des plus belles pages de l'histoire du mouvement révolutionnaire : Octobre 1917.
Ils sont devenus plus impérialistes que l'impérialisme américain qui, par souci de publicité efficiente, se garde d'éclabousser la révolution de 1917.
Mais ces deux catégories d'individus ne sont que du menu fretin dans le concert des luttes impérialistes. De plus, du côté russe, se retrouvent les mêmes individus, issus toujours du trotskisme – mais conséquents avec leur logique politique –, qui après un stage à la "Bataille socialiste", parlent de rentrer dans les rangs du PCF. Le processus de ces russifiés est d'origine identique à celui des américanisés, mais leur nature est différente, car ce ne sont que de doctes professeurs ou intellectuels en chômage de fonction.
D'une tout autre envergure sont les anciens militants du mouvement révolutionnaire qui ont eu le courage de faire l'autocritique de leur ancienne position trotskiste. Avec eux, nous retrouvons au moins un effort d'analyse et de recherche idéologiques. Rejetant les slogans et le verbalisme révolutionnaires, ils posent au moins, dans l’évolution historique, le problème de la croisée des chemins.
C'est un révisionnisme, mais qui tient compte de l'irréversibilité de l'histoire. Ils ne se posent pas en juges, mais essayent d'avoir une attitude de savant.
L’erreur fondamentale de leur analyse repose sur une factologie qui ne peut ni infirmer ni confirmer l'hypothèse marxiste de l'aboutissement des luttes de classes dans l'histoire.
Mais leur analyse n'en reste pas moins troublante. Marx a posé le problème de la révolution comme aboutissement de la crise du capitalisme, crise entraînant une viabilité historique du régime bourgeois.
Sans entrer dans les détails de la pensée de Marx, nous pouvons dire que, depuis la 1ère guerre mondiale, la crise du régime est ouverte. La révolution russe et la dégénérescence du mouvement ouvrier international qui a suivi entraînent le monde vers une nouvelle conflagration mondiale impérialiste.
Le mouvement ouvrier, au lieu de puiser des énergies et des forces dans la 2ème guerre, n'a manifesté qu'une apathie et on pourrait même dire une tendance à partager la politique de sa bourgeoisie.
Deux questions surgissent immédiatement :
Et la réponse la plus aisée vient à l’esprit : le capitalisme évolue vers une nouvelle forme de société qui semble éliminer les facteurs de mort. Pour s'en convaincre, on mesure la production en poids, on cite le régime russe, on montre la tendance étatique dans tous les pays du monde ; et on peut alors annoncer, après un jeu d’abstraction logique, que cette transformation du capitalisme est due à la disparition de la notion de valeur de la marchandise.
Pourquoi les guerres semblent se succéder à une allure plutôt rapide. Ici cesse l'analyse, et la morale intervient.
Quant au prolétariat, la réponse est aussi aisée. Les ouvriers ont montré (toujours la factologie comme s’il s’agissait de statistique) leur incapacité historique à lutter et à continuer vers le socialisme.
Pour le côté politique de la question, le "Que faire" en 1945, ces individus ne cachent plus leur ferveur démocratique et de ressortir les vieux arguments de la liberté.
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Si la perspective marxiste peut-être démontrée fausse, ce n'est pas en se référant aux conclusions immédiates, semblant être infirmées par les cent dernières années.
C’est toute la méthode qui est à réviser. Mais ceux qui révisent se gardent bien de s'attaquer à ce travail. Cela exigerait de leur part un effort lent et patient qui va à l'encontre soit de leur fièvre d'activisme soit de leur découragement.
La période noire pour le prolétariat se fait surtout sentir dans les rangs de l'avant-garde. Cette dernière ne peut survivre que par une volonté irréductible d'indépendance idéologique de tout courant bourgeois.
Ceux qui sont las de cette lutte sourde et terrible, ceux qui ne peuvent attendre, ceux qui considèrent leur vie comme un ratage, ceux-là perdent toute indépendance de pensée et de raison. D'avoir crié à la révolution tous les jours, d'avoir fait de n'importe quel mouvement une transition vers le "grand soir" peut faire voir la démocratie américaine comme une bouée de sauvetage. La Russie a trop massacré, trop réduit au silence et à l’abjection des révolutionnaires que les pires geôles n'avaient pu réduire. Et cette haine pour cette machine infernale conduit bon nombre dans les rets de l’impérialisme américain.
Mais rien ne justifie, en tant que révolutionnaire, cette politique ; aucune haine d'un régime policier comme le russe ne peut cacher la mort de toute société que fait pressentir la "démocratie" américaine.
Le choix ne peut se faire sur l'un ou l'autre des blocs ; pour les révolutionnaires, il constitue l'échec de la perspective de Marx, de la perspective socialiste, car pour reprendre l'expression de L. Trotski : “La révolution viendra au rendez-vous, mais les révolutionnaires seront absents."
Hier, dans l'avant-garde, on s'insurgeait contre l'attitude de certains militants rentrant tête baissée dans le PC, pour n'être plus utilisés que comme mouchards ; aujourd’hui, ceux qui par anti-stalinisme prêtent leur concours à l'impérialisme américain pour mobiliser les masses pour une nouvelle guerre, ceux-là seront les mouchards objectifs, dénonçant les révolutionnaires comme un "juste" retour des choses.
Le capitalisme engendre la guerre et, dans sa période de régression, il risque d'entrainer la société tout entière dans la barbarie. L'anti-démocratie populaire et l'anti-démocratie occidentale conduisent à la barbarie avec la même rapidité.
Hier, c'était le fascisme et l'antifascisme qui ont mobilisé les masses pour les grands massacres de 1939-45 ; aujourd’hui, l'anti-stalinisme comme le stalinisme essayent de reproduire l'hécatombe décuplée de 40 millions de morts.
Le choix même négatif d'un des 2 blocs impérialistes ne constitue pas 2 solutions, mais une seule qui est la guerre. La 2ème solution qui reste valable, la révolution socialiste, est à l'ordre du jour, si l'avant-garde délaissant les chemins faciles de l'activisme va contre le courant en développant le langage idéologique du prolétariat.
MOUSSO
Une fois de plus, les radios se mirent à braire et les éditions spéciales à fleurir les mains de lecteurs euphoriques. Molotov répondait à Bedell Smith et la paix s'avérait en vigueur un plan Marshall et du pacte à Cinq. Le monde suivait enfin les voies du cœur et de la raison. Ouais …
Il semble bien qu'en cette affaire les diplomates yankees ne se sont pas montrés à la hauteur. Leur intention probable était d'un alibi électoral fourni à l'Administration de Truman. Tout de même que de freiner la fièvre belliciste qui faisait palpiter les états-majors, journalistes et matrones américains. Pratiquement acquis le vote des crédits militaires, la Maison-Blanche se donnait de l'air. Mais elle négligeait ce fait que la situation intérieure de la Russie oblige cette dernière à lancer une offensive "psychologique" de haut style, une offensive pour la paix. L'occasion était belle, qui fut saisie à la note.
Sur la désastreuse conjoncture économique en Russie, la dévaluation de décembre n'a produit qu'un effet de cautère sur une jambe de bois. Et les mieux assis des avoirs privés se sont reconstitués – tel recteur d’académie pouvant, au dernier emprunt, souscrire la bagatelle de cent mille roubles – tandis que la plupart des travailleurs voient leur vie courante encombrée d'obstacles de plus en plus insurmontables. Les commentateurs assermentés près le Plan ont déclaré et répété : "Produisons d'abord des tracteurs, ensuite nous aurons du blé". Mais l’acuité du conflit entre les forces impérialistes, partant le cours vers la guerre, transforme les tracteurs en canons ; et, sans blé, le pain ne s'accumule pas dans les boulangeries. Alors les officiels – Pravda en tête, NKVD en queue – reprennent l'antienne de la gabegie, du manque de civisme de "certains" responsables, lesquels, élevés aux plus hauts postes, sont miraculeusement devenus incapables ou saboteurs. Mais ce refrain est sans doute usé. Lorsque Marshall fit quelques déclarations lénitives, Moscou tendit l’oreille, et l'agréable visite de Bedell Smith fit luire, au Kremlin, son chemin de Damas. Il témoignera publiquement de son amour pour la paix ; cette paix à l’établissement de quoi seule la volonté impérialiste des USA est entrave. Molotov le disait, bien entendu. Et pour imprévue qu'était, en ses termes, la réponse moscovite, ou plutôt l’interprétation qu'on y greffa, ne laissa pas Truman désarmé. Il opéra une réduction de l’international au national en reconnaissance de facto l'État d'Israël et incitant ses compères ou clients de l'ONU à la même opération. Changeant par-là les manchettes des journaux. À quoi, nouvelle mise en demeure de Staline à Maison-Blanche, le très complaisant Wallace comme entregent. Le Kremlin produit ses avantages. Dans le monde entier, et plus encore dans la sphère russe, il se donne comme chercheur de paix dénonçant les fauteurs de guerre : la politique de Truman Marshall. Et désigne les conditions d'une "vraie paix", lesquelles dans le programme électoral de Wallace, ce brave pote qui, du coup, bénéficiera de quelques centaines de milliers de voix.
Il ne faudrait pas négliger la mention de quelques éléments qui, sans expliquer nécessairement une tentative d’apurement les comptes entre M. et W. ont pu agir sur le cours des événements. Les États-Unis, on sait, ont mis l’embargo sur le matériel militaire en partance pour la Russie. De leur côté, les russes exportent aux E.U. plus grande quantité de pelleteries et moindre de minerais stratégiques. Intéressant, à ce sujet, est de relever, dans les déclarations du ministre du commerce yankee, les propos suivants : "Si les Soviets continuent d’expédier des fourrures et non du manganèse nous serons dans l’obligation de demander le contrôle des importations… les importations de minerais stratégiques en provenance de Russie représentant, à l'heure actuelle, 25 % du volume global des importations aux USA." Et le retour à la raison pourrait bien arranger ces petits différents. La paix assurée, n’est-ce pas, pourquoi donc ne pas échanger, entre soi, de quoi fabriquer force engins de massacres ?
En Chine également, quelque répit était prisé par les camps adverses. Le régime de Tchang-Kaï-Chek est acculé à la catastrophe militaire et économique. Les "rouges" progressent de tous côtés. Et Mao-Tsé-Tung est prêt à imiter son stalinien collègue Markos, à se proclamer chef du gouvernement. Quant au dollar chinois, il en faudra bientôt des millions pour acquérir un seul dollar américain. Cependant, Tchang pratique cette tactique d'occupation des places fortes et d'abandon du reste du territoire, à laquelle la Wehrmacht donna le nom de "hérisson". Cependant, une aide américaine est promise, qui ne saurait tarder. Un redressement de situation est possible encore pour les nationalistes. D'autre part, les staliniens qui n'ont guère à espérer, en fait, d’aide extérieure conséquente, les staliniens sentent peser sur leurs communications et arrières la menace que constituent des "nids" irréductibles. Un compromis peut donc se faire. Mais le conflit qu'il couvrirait ne saurait longtemps s'assoupir. Les américains ne peuvent négliger ce formidable champ d'accumulation que constitue la Chine du Nord. Ni les russes renoncer à neutraliser le bastion des EU au Japon et d’éventuels pied-à-terre à Canton, voir Shanghaï.
Il y a trois mois, après les événements de Prague, nous notions que "les impérialistes russes et américains occuperont bientôt des positions de tranchées" au sortir desquelles "le premier pas en avant signifiera l'ouverture de la troisième guerre mondiale". Envisageant la possibilité d'un compromis, nous ajoutions que "sa portée ne dépasserait pas, en signification réelle, la portée d'un accident d'aviation sur l'ensemble du trafic aérien". Nous voici arrivés aux positions de tranchées. À Berlin, provocations et coups de théâtre se succèdent sans, toutefois, qu'une solution viable puisse apparaître. Et pour cause. Elle ne pourrait signifier autre chose, dans le cadre actuel des débats et à une échéance relativement proche, que la mainmise russe sur l'Allemagne entière. C’est-à-dire la guerre. Mais, sans préjuger de la bonté ou non de leurs intentions, les gouvernements russes et américains se trouvent loin encore d'avoir à consommer l'irréparable. Ils peuvent converser, confronter des visées inconciliables à la longue. Nous sommes dans une période où il est bien présomptueux d'en fixer la durée, où une base d'accord provisoire peut se trouver. Le bluff, en l'occurrence, est de présenter une tentative de compromis condamné à rester passager, comme autre chose qu'une pause dans le cours vers la guerre. Combien significatif, à cet égard, est ce fait que la presse bourgeoise, malgré sa bonne volonté, n'a présenté l'apparent accord des américains et des russes à propos de la Palestine que comme une conjonction de leurs vues sur un plan banal.
***
La guerre en Palestine (et ses implications) donne son regain d'acuité au "problème juif". Comme toute "question" relative à l'une quelconque des minorités nationales éparses dans le monde, la "question juive" est un paravent commode à qui veut cacher derrière elle ses intérêts capitalistes ou la politique qui en découle. Remarquons, cependant, qu'à l'intérieur du monde capitaliste, les "questions raciales" soulèvent des mouvements émotionnels violents et qui, pour conditionnés par l’économique, lui restent irréductibles. La levée de ces mouvements n'apparaît pleinement réalisable que dans une société transitoire, en marche vers le socialisme. Laissant ces aspects de côté, notre présent propos sera de clarifier, un tant soit peu, les rapports de force jouant dans l’affaire palestinienne. D'en tirer quelques conclusions.
a) La politique britannique :
Sous la pression des USA, les dirigeants travaillistes de la GB ont abandonné le mandat par elle retenu sur la Palestine. Ils cherchent aujourd’hui à ressaisir une partie du "bien" perdu, rendant à Israël ce qui, de par la volonté américaine, est dû aux sionistes. Le plan de partage, en effet, laissait vacant le régime imposé à l'État arabe. Fidèle vassal, Abdallah leur paraît réunir toutes les conditions requises pour l’établissement d'une "Grande Jordanie", que d’éventuelles opérations pourraient faire s'épanouir en "Grande Syrie" pour se faire une large fenêtre sur la mer, serait souhaitable dont le plan de partage réserve le contrôle à Israël. Mais, et, surtout, il leur faut perdre barre sur les juifs, leur prouver par la force qu'ils ne peuvent en aucun cas gêner leurs intérêts et remettre aux trusts pétroliers d'outre-Atlantique le contrôle du pipe-line trans-palestinien ainsi que l'usage exclusif des installations portuaires. La "guerre sainte" a cet avantage aussi de poser l'Angleterre en seul champion de la cause arabe et d'exalter, afin de sauvegarder de très précieuses concessions, ce mythe de fraternité d'armes anglo-arabe et de l'omniprésence britannique, fondé sur les combinaisons et tripotage des Lawrence, Philby et autres Glubb pacha. Et, si des divergences viennent à s'affirmer entre les compétiteurs arabes, l'Angleterre pourra prendre ses airs médiateurs, tirant par-là, et au mieux, son apparente révérence.
b) Les américains accordent à Israël le meilleur de leur sollicitude. Dans notre numéro 33, nous en expliquions rapidement le pourquoi, l'importance stratégique et celle, relative, du capital engagé dans la "renaissance" d’une Palestine juive. Les experts yankees avaient sous-estimé la puissance des réactions anglo-arabes au projet d'établissement d'un État fédéral où, tôt ou tard, les sionistes seraient devenus l'élément prépondérant. Il leur a fallu revenir à la conception du partage, tout en incitant leurs clients à s'emparer des ports et raffineries de Jaffa. On sait que les bénéfices réalisés dans l'industrie du pétrole viennent non spécialement de son extraction, mais bien de ses raffinages et de son transport. Maintenant, pour Washington, l'affaire dépend plus des négociations diplomatiques que des combats en cours.
c) Pour une fois, Moscou fait chorus avec Truman en soutenant la cause sioniste. Il faut considérer que les États arabes sont des pays arriérés – au sens tout relatif de 1948 – et que leur structure semi-féodale les rend imperméables à toute propagande qui ne s'exprime pas dollars ou en matériels de guerre concédés à titre gracieux. Les sionistes, eux, représentent la "noble cause du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes". Les soutenir diplomatiquement, c'est s'assurer des droits à la reconnaissance et se poser en "progressiste". Le gang pro-russe, le groupe Stern, montre d'ailleurs le bout de l'oreille, de qui les mots d’ordre sont de remplacer les leaders réformistes de l’Agence Juive par des éléments "réalistes et militants", ainsi que d'obtenir une Palestine neutre dans un Proche-Orient neutre. La France, enfin, suit le train avec toutefois quelques appréhensions. Elle ne peut, en effet, que "froisser" ses sujets musulmans en reconnaissant et en accordant un appui officiel à Israël. Ni admettre une défaite sioniste dont les conséquences pourraient s’avérer dangereuses à son hégémonie nord-africaine.
Ainsi, un compromis solutionnera l’affaire de Palestine. Ce que décident les combats actuels, c’en sont les modalités. Faut-il répéter que l'évolution des événements montrera, tôt ou tard, la précarité d'un tel accord ?
La politique sioniste, en dépit de déclarations verbales parfois contraires, a toujours tendu à s'assurer le monopole du pouvoir en Palestine. L'organisation théo-fasciste Irgun exprime au plus fort cette volonté, écrivant, par exemple, en mai 1943 : "Nous devons combattre les arabes dans le but de les subjuguer et de diminuer leurs exigences ; nous devons les rejeter de l'arène politique." Les sionistes ont ainsi rejeté l'ensemble de la population arabe politiquement active en un bloc unitaire rassemblé autour de quelques féodaux. Cependant, la grande masse des fellahs palestiniens, abrutie par une oppression séculaire, demeure en dehors du conflit, n'y participant qu'à l'occasion d'un pillage. Les sionistes tirent argument de ce fait, en inférant qu'ils ont à jouer un rôle civilisateur dans le Proche-Orient. Rôle qui consiste très exactement à fonder un régime d'exploitation coloniale sur la sueur des autochtones.
Dans le camp sioniste, dominent les tendances social-réformistes. Un régime a été établi, qui réunit les apparences de la propriété collective au profit d'organisations étatiques et de trusts privés. Et, sur le vieux songe messianique –tout à la fois prison et évasion d'Israël au cours des âges– est venu s'étager un système de défrichement agraire et d'industrialisation forcenés à bon marché, réalisés sur le dos des "pionniers", réfugiés d'Europe centro-orientale. Aujourd’hui, face à un bloc arabe représentant à divers titres la volonté impérialiste de la Grande-Bretagne –et celle aussi de pétroliers américains–, les sionistes sont conduits à se soumettre à la férule politique des USA.
Le mouvement ouvrier sioniste est puissant et organisé à "l'allemande". Mais il ne contient aucune fraction véritablement internationaliste et révolutionnaire. C'est que la politique de l'Agence Juive l'a conduit devant le dilemme shakespearien : to be or not to be. Être, cela signifie, pour les ouvriers et paysans d'Israël, consolider le pouvoir oppressif de leur propre bourgeoisie. Être ou ne pas être. Et le salariat urbain ou rural lutte, naturellement, pour un État national. Sur le plan local où se situe son combat, il n'a pas d’autre choix.
L’expérience de Palestine confirme déjà ce fait, vrai déjà dans le 1936 espagnol, qu’il n'y a pas de possibilité désormais d'une émancipation des travailleurs au cours d'une guerre nationale. Comme cette guerre ne renforcera jamais que les assises du pouvoir d'une bourgeoisie elle-même inféodée à l'un ou l'autre des centres d'attraction impérialistes dans le monde. Mais et tout aussi bien, une guerre dite de libération nationale entrainerait nécessairement la participation active de la classe ouvrière à cette guerre. Cela sans possibilité aucune de dépassement interne, sans entraîner jamais la transformation d'une guerre civile impérialiste en guerre civile révolutionnaire. Il faut comprendre que, dans l'inextricable complexe d'intérêts impérialistes, seul moteur véritable aujourd’hui d'une telle guerre, la formule célèbre de Karl Liebknecht selon laquelle "le principal ennemi est dans notre propre pays" est dépassée par l’évolution du régime capitaliste. Seule une guerre impérialiste à l'échelle internationale, de par l'oppression intolérable, les contradictions ouvertes et surtout l'affaiblissement militaire dans chacun des camps antagonistes peut favoriser une montée révolutionnaire. Alors, le combat mené contre leur propre bourgeoisie par les ouvriers et paysans révolutionnaires rejoindra et renfoncera ceux qui se livreront ailleurs.
Dans une guerre nationale, pour des objectifs nationaux, le capital se répartit en producteurs d'armements et en chairs à canon pour bouchers impérialistes. Le devenir de la Révolution socialiste –s'il en est un– se situe au-dessus des frontières territoriales et ne peut s'en accommoder, serait-ce un instant, sans disparaître du même coup.
COUSIN
Le congrès du PC Internationaliste aurait pu ne pas être un congrès, car les problèmes traités l'ont été d'une manière plutôt étriquée, parce que, les interventions d'une certaine valeur se sont limitées entre deux ou trois éléments du parti et les délégués des Fractions française et belge, enfin la masse des délégués, une soixantaine, n'a eu comme seule fonction que de constituer un appareil scénique et chorégraphique. Une conférence restreinte à une dizaine d’éléments aurait eu la même efficacité et, peut-être, cette conférence aurait rendu la conférence plus nourrie et efficiente.
Le congrès a fait voir la plaie qui infecte le parti depuis la période de sa formation, une plaie qui est apparue dans toute sa purulence malgré les efforts multiples pour la cacher. Les divergences de doctrine qui se sont manifestées au cours de la discussion auraient déterminé une salutaire clarification, si une confusion sans précédent n'avait éliminé les motifs de discussion et si les éléments sains du parti n'avaient pas capitulé presque sans lutte.
Pour comprendre l'atmosphère de ce congrès, il faut connaître avant tout les bases de formation du parti. Trois courants ont constitué cette organisation. Les groupes du Sud qui, par le manque d'une idéologie saine et pour avoir été des forces ramassées, allèrent petit à petit se pulvériser. Les groupes du Nord, personnifiés par Damen, représentaient les restes du parti de Livourne et demeuraient ce qu'ils étaient il y a 25 ans sans avoir apporté quelques modifications des positions politiques qui l'ont créé. Enfin, un dernier groupe, celui de l’émigration qui se referait à un bagage idéologique acquis par les expériences françaises et belges, et qui exprimait un bagage idéologique acquis par les expériences françaises et belges et qui exprimait, avec plus de raison, la continuité du courant idéologique conséquent. Entre ces deux derniers courants, des divergences sont apparues au congrès, mais, au travers d'un patriotisme de parti, ces divergences furent étouffées sous le mythe de l'unité.
Damen, en ouvrant le congrès, a exposé la ligne politique du parti, en expliquant la genèse de formation du parti. Il polémiqua avec ceux qui critiquèrent sa constitution comme étant anti-historique. Aussi, expliqua-t-il que la tâche de la fraction consiste tout d'abord dans l’opposition et dans la résistance idéologique à l'opportunisme jusqu’au moment de la lutte ouverte qui peut seule être considéré par un organisme politique qui ait les caractéristiques et les tâches du parti. Sous cet aspect la fraction présuppose le parti.
Le parti, comme tel, peut dire son idéologie de classe pendant la guerre "de libération" et réussit à déterminer vers lui l'orientation de ces groupes qui, s'ils avaient trouvé une fraction à la place du parti, n'auraient pas pu trouver le moyen qui consistait dans la lutte des ouvriers en arme contre l’impérialisme de la bourgeoisie italienne. Pour avoir assuré cette tâche, la fraction était mûre pour sa transformation en parti. Les critiques qui peuvent être adressées au PC Internationaliste sont dues à des groupes qui reflètent l'activité de l'émigration politique et ne furent pas mêlés à l'expérience de formation du parti en Italie. De plus, ces groupes n'ont pas suivi les processus traditionnels de formation politique et se sont constitués à l'extérieur sans représenter le détachement d'une aile révolutionnaire pré-constituée au sein du Parti communiste. Ainsi, ces groupes tendent nécessairement à l'abstraction et à l'opportunisme. La réalité actuelle est concrétisée par le fait que le parti a réussi à mettre un coin dans la crise bourgeoisie et ceci est sa justification historique, car il possède déjà une tradition de lutte, existe comme une concrète entité politique et même, d’une manière minime, a réussi à effectuer une brisure de classe. Le parti représente, face à la volonté féroce de domination bourgeoise, la volonté encore plus aiguisée du prolétariat à annihiler la domination capitaliste. Cette antithèse nettement définie commence à être marquée par les prolétaires italiens qui sont politiquement plus sains, par rapport aux français et aux anglais, n'ayant jamais participé au partage du brigandage impérialiste de la bourgeoise italienne.
Sur la situation internationale du capitalisme, Damen affirme que la bourgeoisie a réussi à manifester une puissance et une vitalité exceptionnelles. Il a rétabli sa domination de classe sur le prolétariat, en prenant possession de ses organismes et de ses symboles. L'évolution du capitalisme vers la gestion de l'État sur la production a fait sa première intervention en Russie où les secousses subies par ce secteur déterminèrent son évolution vers de nouvelles formes d'organisation, vers une centralisation et un contrôle économique social, associés à une tentative originale d'autodiscipline par lequel il cherche à faire disparaître ses contradictions intimes. Depuis les destructions de la dernière guerre, ce secteur procède, à un rythme accéléré, à un nouveau processus d'accumulation qui pose de nouveau le problème de la guerre et l'élimination des contrastes impérialistes au travers de l'unification en une seule centrale de domination capitaliste. Mais, si la guerre signifie crise du capitalisme, par cela existent même les conditions pour une lutte féconde du parti de classe et ce parti a obligé Togliatti à le subir et à renoncer à le neutraliser par la violence.
Sur le problème syndical, il n'existe plus de doute sur la nature du syndicat comme instrument de conservation bourgeoise. On ne peut plus penser reconstituer le syndicat de classe, car, désormais, il est clair que le prolétariat, en prenant conscience, se refusera de s'organiser économiquement et abattra le vieux syndicat avec toute la structure économique. Les fractions syndicales que le parti a organisées, regroupant sur les lieux de travail les éléments qui se détacheront petit à petit des organisations opportunistes, ont comme seul but de procurer la base sociale au parti.
Face aux élections, Damen se prononce pour la participation et ceci sur la base du parlementarisme révolutionnaire. Si la bourgeoisie est contrainte d'adopter un moyen de lutte qui peut être exploité utilement par le parti de classe pour être retourné contre elle, l'avant-garde révolutionnaire ne peut renoncer à s'infiltrer dans la compétition électorale, avec la tâche de boycottage : le problème abstentionniste est désormais dépassé, car il n'avait de raison d’être que dans une période ou une précision de principe, face au courant parlementaire du vieux parti socialiste, était nécessaire. Aujourd'hui où il n'y a plus de doute possible sur le caractère nettement antiparlementaire du PC Int., celui-ci peut adopter cette méthode de lutte, comme il pourrait très bien la rejeter si les circonstances le réclament. En participant aux actuelles élections, le parti a pu pénétrer dans les grandes masses, porter la nouvelle parole, essayer de donner corps aux vagues aspirations de sortir vers des chemins battus, et le résultat a été que la liste internationaliste a eu quatre fois plus de voix qu'aux précédentes élections. Voilà toute l'interprétation des problèmes politiques du parti selon Damen.
Les plus importantes questions sont restées en souffrance ; un manque absolu d'autocritique, un optimisme exagéré et injustifié, un attachement à courte vue des positions les plus dépassées, un complet renoncement à ce que sont les vraies possibilités de reprise de la lutte de classe et de ce que sera l'évolution future du capitalisme, un manque de sensibilité politique qui lui permet de cultiver des illusions sur les possibilités du parti dans un avenir tout immédiat et cela dans une période tout ce qu'il y a de plus révolutionnaire, tels sont les côtés négatifs les plus saillants de son rapport.
Pourtant Vercesi est contre ce rapport. Selon lui, le parti manque complètement d'une analyse de l'évolution capitaliste qui procède vers des formes organisationnelles qui ne peuvent encore pas être nettement définitive, mais qui, de toute façon, peuvent être examinées dans leur développement embryonnaire. Il manque aussi l'analyse sur les capacités de renaissance de l'économie capitaliste au travers du système de la planification, de l'influence que cette planification exerce sur le prolétariat, de la disparition des crises cycliques et de la concurrence à l'intérieur des États. De telles divergences sont aggravées par l'illusion d'avoir opéré une brisure de classe qui, dans une période comme celle-ci, est (…[1]). L'interprétation que la guerre aurait ouvert un cycle révolutionnaire qui détermine ainsi la création du parti, s'est révélée complètement fausse et les (…) contrairement aux précisions, sont de plus en plus (…) la reconstruction capitaliste de l'après-guerre. La (…) du parti existe quand on se trouve dans une période qui prélude l'assaut insurrectionnel de la classe ouvrière, ou tout au moins un détachement de cette (…) capitalisme lequel, aujourd'hui la tient dans sa totale indépendance (…). Si l'hypothèse de Damen était vraie, le PC international d'Italie devrait être aujourd'hui, la tête d'un mouvement de reprise du prolétariat sur (…) mouvement qui n'existe seulement que dans son esprit et non dans la réalité.
Et il faut s'y rapporter si on veut expliquer l'affirmation (…) au parti stalinien, qui fut contraint de tolérer l'existence d'un mouvement révolutionnaire. Mais alors, comment expliquer l'attitude du prolétariat italien lequel, bien qu'il n'ait pas profité des avantages qui pourraient venir (…) bourgeoisie plus (…) que la sienne, n'a pas moins donné dans le panneau de la propagande électorale, manifestant ainsi son état d'infériorité et de dépendance à sa bourgeoisie nationale.
La tendance de sympathie envers le parti ne doit tromper personne, car il est limité dans une zone où il s'est fait plus d'activisme, et il est arbitraire de considérer ceci comme une brisure de classe qui ne peut, de toute façon, se vérifier que dans une lutte de classe généralisée et non par des compétitions électorales. Pour courir derrière la chimère, le travail d'éducation des militants, qui est dans un état déplorable, a été négligé ; il y a des délégués parlementaristes, d'autres favorables à une espèce de compromis avec le centrisme (…).
(…) mettre à nu tout ce qui, sous l'excuse de la défense des positions traditionnelles, cache l'opportunisme et empêche une claire élaboration idéologique et une conséquente assimilation de la part des militants.
Le problème syndical est traité par le rapporteur d'une manière à faire dormir debout, et la discussion qui suit est absolument non concluante. Et c'est encore à Damen de préciser : les problèmes syndicaux en eux-mêmes n'intéressent pas le parti qui ne se propose pas de créer des organes nouveaux pour remplacer le syndicat actuel ; la fraction syndicale doit servir de véhicule pour la pénétration des mots d'ordre politiques du parti dans les masses, mais n'a pas des tâches spécifiques en ce qui concerne le travail syndical proprement dit.
Le délégué français Raymond note au contraire que, par les interventions des ouvriers dans les usines, tendant à s'attarder sur les épisodes particuliers des postes de travail, il y a une tendance à considérer le problème syndical séparé du politique et la confusion qui en résulte est justifiée par le constant changement de position du parti, laquelle n'a jamais donné lieu à une quelconque explication.
Damélis affirme que la fraction syndicale est, dans les intentions de Damen, le point d'appui sur lequel s'élèveront de nouvelles formations à caractère syndical ; et l'existence de cette fraction n'aurait pas d'autre justification que celle de représenter le point de mire pour les masses qui se détacheraient du syndicat et voudraient former des organisations similaires. Peut-être, Damen n'a pas affirmé que la fraction présuppose un organisme plus complet et plus parfait, mais reflète fidèlement sa mentalité d'aller vers les masses. La vraie position du problème syndical est analogue, par exemple, à celle exprimée par le parti sur les CLN : dénoncer ces organismes comme contre-révolutionnaires, en expliquer les buts, mais ne pas prétendre vouloir les substituer par d'autres.
Sur les problèmes de la grève, à la position de Damen qui lui reconnaît un certain contenu de classe, Vercesi oppose la sienne : les grèves limitées au cadre national n'existent qu'en fonction des impérialismes en lutte. Elles sont dirigées dans quelques pays entrant dans l'orbite d'un des deux blocs par les agents du bloc impérialiste adverse. Il faudrait leur appliquer la tactique du défaitisme révolutionnaire. Ainsi, une grève qui éclaterait dans un pays du bloc occidental ne peut avoir un contenu de classe que si elle est réellement appuyée par la solidarité du prolétariat du bloc oriental et précisément du russe, et inversement.
***
Posés superficiellement les termes de quelques problèmes, personne pourtant ne s'est préoccupé de les résoudre ; et le congrès s'est terminé de cette façon aussi absurde. Deux tendances se sont délimitées, qui ne peuvent quand même se considérer comme telles, si on entendait par là qu'elles représentent de véritables courants dans le parti. Et ce n'est pas le cas, car ces tendances représentent des opinions particulières et pas des groupes. Aucun des militants qui se sont politiquement délimités ne sont allés plus loin que la simple énonciation de ses opinions. Même pas les représentants étrangers.
Damen a exposé résolument ses positions bien qu'il ait dû momentanément omettre de se présenter aux élections régionales. Vercesi au contraire, au terme du congrès, s'est en quelque sorte excusé d'avoir été un trouble-fête et d'avoir amené le trouble parmi les militants. Et, à ce devoir sacré, tous se sont alignés, depuis Maffi qui a déclaré à un moment rude du débat parlementariste : "Je savais que cette discussion aurait pu empoisonner le congrès ; c'est pour cela que je me suis abstenu de traiter tel problème", jusqu'à Damen qui a déclaré : "Il faut travailler avec le matériel humain que nous avons et le nôtre est le meilleur ; il faut donc l'éduquer petit à petit par un travail patient et lent."
Aussi, pour ne pas troubler les militants, il faut décider de discuter en chambre close le problème pro ou anti-parlementarisme, pour élaborer une position à laquelle s'aligneraient tous les membres du parti qui étaient venus au congrès pour en discuter.
Les conclusions ne sont pas consolantes : il est clair que dans le parti ne règne qu'une pauvreté idéologique, l'opportunisme, la confusion et même un manque de sérieux. On peut se demander ce que pourront rapporter les délégués dans leur groupe si aucune des questions controversées n'a été résolue. Quelles positions présenteront-ils sur le parti ? Celles de Damen ? Celles de Vercesi et Damélis ? Quelles positions présenteront-ils sur les perspectives, sur le problème syndical ?
Pour notre compte, nous avons entendu un ou deux délégués déclarer (…) ne pas savoir quoi rapporter à leurs camarades...
Le parti ainsi engagé ne pourra pas aller très loin. (…)
(…)
Tant que le parti demeurera entre les mains de Damen, tant que la peur d'être traité de liquidationniste paralysera les forces saines du parti, des militants sincèrement révolutionnaires, il n'y aura pas d'autre voie que (…) et la création d'un nouveau regroupement politique qui ait, comme tâche fondamentale, la recherche et la formulation des bases idéologiques pour la formation future du vrai parti de classe.
Et c'est sur cette voie que nous chercherons à diriger nos efforts.
BERNARD
[1] Les archives ont subi les dommages du temps et un certain nombre de parties ne peuvent être déchiffrées
Une expression extrême de la confusion dans laquelle se débat le prolétariat est donnée par ce qu'on pourrait appeler "les cas particuliers". Des militants – qui, d'ordinaire, se déclarent hostiles à la collaboration de classes, qui condamnent généralement la politique de soutien d'un bloc contre l'autre bloc sur l'échiquier mondial et ne se font pas d'illusion sur la nature impérialiste de la dernière guerre, comme de celle à venir, qui s'estiment être internationalistes en dénonçant aussi bien les USA que la Russie et leurs visées impérialistes-expansionnistes de domination du monde – oublient tout leur beau raisonnement aussitôt qu'ils sont amenés à le traduire politiquement dans des situations concrètes. Tant qu'il est question de généralités un peu lointaines dans le temps et, surtout, tant qu'il s'agit d'une prise de position qui ne touche pas directement leur activité immédiate pratique, ces militants et groupes peuvent faire croire aux autres et se donner à soi l'illusion d'exprimer une position de classe du prolétariat. Mais, dès qu'il surgit une situation concrète dans laquelle il faut traduire en pratiques ses proclamations générales, tout change et ces groupes et militants, par leur comportement réel, apparaissent sous un jour nouveau, bien différents de ce qu'ils affichaient, et croyaient être. En somme, ils sont révolutionnaires et internationalistes tant que cela n'engage pas leur activité réelle ; et, dès qu'il s'agit d'activité réelle, ils cessent d'être des révolutionnaires et des internationalistes.
Mais, il serait trop simpliste et, partant, erroné de vouloir expliquer ce divorce entre leurs paroles et leurs actes par le manque de sincérité, par la tromperie consciente.
En vérité, leur sincérité n'est pas en cause, pas plus que n'est en cause le fait qu'ils sont leurs propres dupes. Le passage entre ce qu'ils croient être et ce qu'ils sont réellement, entre leurs affirmations internationalistes verbales et leur pratique nationaliste réelle, s'effectue à la faveur de la théorie du "cas particulier".
En tant qu'internationaliste, on est bien sûr contre la guerre impérialiste EN GÉNÉRAL, mais l'existence du fascisme en Allemagne devient un "cas particulier" qui fait qu'on participe à la guerre contre l'Allemagne.
On est contre l'idée-nation et contre sa propre bourgeoisie, mais l'occupation étrangère est un "cas particulier" justifiant et exigeant la lutte en commun avec sa bourgeoisie pour la "libération nationale". C'est ainsi seulement qu'on peut comprendre qu'un grand nombre de militants, par ailleurs sincères, se soient trouvés entrainés à participer à la guerre et sous ses formes les plus abrutissantes qu'étaient les diverses organisations et activités de la résistance.
Les agents politiques du capitalisme, les socialistes et les staliniens ont su, à merveille, exploiter cet état de confusion des militants ouvriers se heurtant à des problèmes insolubles parce qu'ACCEPTANT DES ALTERNATIVES, se laissant enfermer dans des alternatives d'où ne pouvait surgir une solution de classe réellement révolutionnaire, c'est-à-dire susceptible d'engager un nouveau cours historique. La politique du moindre mal, comme celle du "cas particulier", est une notion dont la valeur n'a de cours que sur un plan capitaliste et comportant en elle-même la négation de l'opposition de classe, de la contradiction historique entre classes. On ne peut rechercher ni maintenir une orientation de classe sur un plan qui implique précisément l'effacement de la frontière et de la lutte de classes. Si le prolétariat et un grand nombre de ses militants se sont laissés entrainés à la remorque du capitalisme, ce n'est pas parce qu'ils ont renié, en bloc, leur foi socialiste, mais parce qu'ils ont cru admissible MOMENTANÉMENT des solutions contingentes, dans une période qui exige des solutions historiques.
Une montagne ne fait pas tomber ; on ne trébuche que sur des petits cailloux. Le capitalisme s'efforce de semer, en nombre croissant, ces petits cailloux sous les pas du prolétariat. Le chemin de la conscience de classe du prolétariat est largement pourvu de ces obstacles qui ont pour nom : le "cas particulier".
En Grèce, le massacre fait rage. Depuis la libération, la guerre impérialiste ne fait que se poursuivre sous d'autres formes et sous d'autres étiquettes. Gouvernement officiel d'Athènes, "réactionnaire fasciste", d'un côté et gouvernement dissident du général Markos, "républicain et populaire", de l'autre entretiennent une guerre, pour le compte des impérialismes russe et anglo-américain, dans laquelle se font massacrer journellement des centaines de prolétaires grecs. Tout récemment, le gouvernement officiel s'est payé le luxe d'exécutions (…) d'otages politiques, afin de prouver que ces bacchanales sanglantes ne sont pas le privilège uniquement réservé au régime de Hitler, et que les démocraties savent, le cas échéant, faire aussi bien que lui (bien entendu selon leurs moyens).
Au silence pudique des gouvernements anglais et américain et de leurs suppôts socialistes répond le battage du bloc russe et des staliniens. Tout cela n'est que fort naturel. Et des groupements confus, genre RDP, trotskistes et autres de prendre part dans cette campagne. Incapables de comprendre que, dans ce massacre ignoble, nous vivons un ÉPISODE de la guerre, qui des deux côtés ne fait qu'exprimer dans le sang le mode de vie du capitalisme décadent, ils appellent les ouvriers à combattre le gouvernement officiel en soutenant les forces des partisans et en se rangeant derrière elles.
Pour ces groupes, ce qui se passe en Grèce exige coûte que coûte une solution pratique immédiate ; ils n'ont que du mépris pour ces théoriciens en chambre et "révolutionnaires purs" que nous serions, et qui ne croient pas en des solutions possibles pour les ouvriers grecs en dehors du plan historique de la lutte pour la révolution socialiste à l'échelle mondiale. Pour ces groupes qui se disent réalistes, une telle position est une affirmation théorique générale, juste peut-être, mais qui ne saurait les contenter. Leur besoin d'apporter des remèdes immédiats vient de leur appréciation de la situation en Grèce, comme un "cas particulier" exigeant un comportement pratique adéquat à cette particularité.
Pour la Grèce donc, alliance du prolétariat avec le bloc impérialiste russe contre le bloc américain.
Les derniers événements nous ont gratifiés d'un nouvel État : l'État d'Israël. Nous n'avons pas l'intention, dans le cadre de cet article, de nous étendre sur le problème juif. À l'échelle de l'histoire, nous sommes ici en présence d'un de ces vestiges du passé de l'histoire humaine, qui trouvera sa solution dans le dépassement, par l'humanité, de sa division politique en races et en peuples. Le devenir du "peuple" juif ne consiste pas dans la réinstallation de son autonomie et de son droit national, mais dans la disparition de toute frontière et de toute notion d'autonomie et d'existence nationales. Les persécutions sanglantes des dernières années et de la dernière guerre contre les juifs, pour aussi tragiques qu'elles furent, signifient cependant moins un fait particulier que la barbarie de la société décadente, se débattant dans les convulsions de son agonie, et d'une humanité ne parvenant pas à trouver la voie de son salut : le socialisme.
Que les populations juives et arabes de Palestine servent de pions aux intrigues impérialistes internationales, cela ne fait de doute pour personne. Que, pour cela, les meneurs du jeu suscitent et exploitent à fond les sentiments et préjugés nationaux, arriérés et anachroniques, grandement renforcés dans les masses par les persécutions dont elles furent l'objet, cela non plus n'est pas fait pour étonner. C'est sur ce terrain que vient d'être ranimé un de ces incendies locaux : la guerre en Palestine, où les populations juives et arabes s'entretuent avec une frénésie chaque jour croissante et plus sanglante. Il se trouve des militants révolutionnaires bon teint, qui semblaient même garder leur tête dans la Deuxième Guerre mondiale, pour découvrir la tragédie palestinienne, pour manifester leur sympathie à la "lutte héroïque" du peuple juif. "Nous sommes, disent ces militants, contre la guerre ; nous savons aussi que la solution finale est dans le socialisme ; mais, en Palestine, les dés sont jetés et les pauvres juifs sont acculés à se laisser tuer ou à se défendre. Pour le peuple juif et la Palestine, c'est un cas particulier."
Aussi, au nom de ce "cas particulier" et en attendant le socialisme lointain, on prend position dans l'immédiat et on se félicite des victoires remportées par l'armée juive. On est "internationaliste" bien sûr, mais on est aussi réaliste et on ne lâche pas la proie pour l'ombre, même si la proie consiste à soutenir la fondation d'un nouvel État qui, comme tout État de nos jours, ne peut vivre que dans et par la guerre.
Le POUM, parti maximaliste espagnol, vient de tenir, le mois dernier, son congrès. C'est un parti qui se réclame du marxisme et de la révolution prolétarienne. Sa politique peu brillante lors des événements espagnols de 1936-38, politique qui l'a conduit à soutenir, de toutes ses forces, cette guerre du côté républicain, jusqu'à y participer dans le gouvernement de Catalogne, est assez connue. Depuis, le POUM semblait prendre une nouvelle orientation en éliminant sa fraction de droite et en remettant sa destinée à une direction composée des éléments les plus à gauche. Ce congrès "à gauche" présente donc un certain intérêt ; il nous permet de voir comment les déclarations révolutionnaires vagues et générales se transforment en leur contraire dans le concret et le précis.
Ce congrès se déclare contre la guerre en préparation. Il dénonce les blocs américain et russe et les considère également et solidairement comme les fauteurs de la prochaine guerre impérialiste, appelle les ouvriers à combattre l'un et l'autre bloc et à se mobiliser pour une action indépendante de classe. Mais voyons comment cette politique radicale se traduit sur le champ de l'activité pratique du POUM, c'est-à-dire pour l'Espagne. Pour l'Espagne, le congrès estime que l'ennemi n° 1 est le régime de Franco. Pour mener cette lutte, le congrès estime regrettable et préjudiciable la dispersion de la lutte du côté républicain, ce en quoi le POUM voit le secret de la résistance victorieuse de Franco jusqu'à ce jour. Aussi, le congrès préconise-t-il la coordination de la lutte par une entente entre toutes les forces anti-Franco, partant des anarchistes et du POUM jusque y compris les monarchistes, en passant par le gouvernement fantôme espagnol en exil et les pires réactionnaires de la tendance de Gil Robles. La victoire contre Franco exige, dit le congrès, la coordination et l'action combinée de toutes les formes de luttes : grèves ouvrières, maquis et guérillas, et l'intervention de la pression diplomatique auprès de gouvernements étrangers. Voilà le programme d'action réelle que le POUM justifie pour l'Espagne, vu la situation "spécifique" de ce pays, vu que l'Espagne est un "cas particulier".
Le plus cocasse de l'histoire est que le POUM – qui pousse son altruisme, pour la libération des ouvriers du régime de Franco, jusqu'à s'allier avec les monarchistes – repousse cependant la possibilité d'une action commune avec les staliniens qui, tout compte fait et pour des raisons politiques propres à eux, sont certainement les adversaires les plus acharnés de Franco. Le POUM explique cette position par sa répugnance envers le totalitarisme (!) et parce qu'une telle alliance ferait perdre la sympathie nécessaire et indispensable (!) des États-Unis.
On peut laisser de côté la question de savoir ce qui est le plus important, du soutien du gouvernement bourgeois national pour des raisons politiques internationales (démocratie contre fascisme ou totalitarisme) ou du soutien du capitalisme international pour les raisons de politique nationale (libération nationale, anti-fascisme etc.). Dans les deux cas, ce qui demeure c'est l'enchaînement du prolétariat et son immolation sur l'autel du capitalisme.
Toutes les trahisons du prolétariat et du socialisme se font au nom du "cas particulier". Chaque fois que nous entendons entonner la chanson du "cas particulier", nous pouvons être surs qu'on est en train de se fourvoyer soi-même et de fourvoyer dangereusement le prolétariat.
Nous avions mille fois raison quand, après la chute de Mussolini, nous combattions les camarades de la Fraction de Gauche Italienne qui prétendaient que le maquis en Italie n'était pas la même chose que le maquis en France ou, encore plus, que le prolétariat italien était différent des autres prolétariats. Ici aussi, il s'agissait d'un "cas particulier’’. Nous savons où cela a conduit ces camarades : à la collaboration politique avec toutes les organisations bourgeoises dans un Comité d'alliance anti-fasciste de Bruxelles en 1944-45.
Nous n'entendons pas qu'il ne peut exister aucune particularité propre dans des situations ou des pays différents. Mais, contrairement à ces groupes qui voient dans la particularité une chose "en soi", de laquelle il faut partir pour fonder sa politique et son activité, il faut partir de la situation générale mondiale pour fonder la politique et l'action de classe, s'appliquant et s'adaptant aux contingences et au pays malgré les particularités qu'ils peuvent présenter. La totalité de l'évolution historique n'est pas la somme des particularités des divers pays, mais au contraire les particularités des pays ne sont que des parties aliquotes du tout, de l'évolution historique générale. Ce n'est qu'en partant de ce TOUT qu'on peut comprendre les situations particulières et dégager la politique révolutionnaire du prolétariat. Toute autre méthode ne conduit qu'à des impasses parce qu'elle brise le tout historique en une poussière de cas particuliers, chacun servant séparément de fondement à une politique de négation du socialisme et de collaboration au capitalisme.
Quand Karl Liebknecht lançait son cri contre la guerre "L'ennemi est dans notre pays", il entendait surtout fermer la porte aux tentatives par trop faciles d'exploitation des particularités se présentant dans les différents pays. Le capitalisme, voilà l'ennemi. Son existence est le FAIT GÉNÉRAL ; et c'est uniquement lui, et non les particularités, qui dicte le devoir historique et le comportement constant du prolétariat.
MARC
Le New-York Times du 14 février publiait, sous la signature de son correspondant C.L. Sulzberger, une dépêche datée de Paris intitulée : Le Mouvement anti-rouge en Europe inspire d'étranges liaisons. De nouvelles conditions sollicitent le support des gauches pour amener les ouvriers dans leur sein. Nous en traduisons les passages suivants :
Paris, février 13 – (Sous-titre : Un disciple de Trotsky est cité). En France, la coalition gouvernementale "Troisième Force" aussi bien que le mouvement gaulliste, lequel se situe à la droite du précédent, briguent constamment le support de la classe ouvrière. À ce propos, M. André Malraux, auteur célèbre et ci-devant homme de gauche en Espagne et en Chine, actuellement un des plus importants conseillers du général De Gaulle, a montré, à ce reporter, la copie d'une lettre qui lui a été adressée par Victor Serge peu avant la mort de celui-ci au Mexique. La lettre dit : "Je voudrais vous dire que je trouve vaillant et probablement raisonnable la position politique que vous avez adoptée. Si j'étais en France, je serais du nombre des socialistes partisans de la collaboration avec le mouvement auquel vous participez. Je considère la victoire électorale de votre mouvement comme un grand pas vers le salut immédiat de la France... Le salut, plus lointain, dépendra de la façon dont vous et tant d'autres saurez accomplir ce que j'appelle un double devoir : combattre les ennemis d'une renaissance européenne et maitriser les périls que tous nous portons en nous-mêmes." M. Malraux (continue le correspondant du N-Y. T.) dit et répète que, si Léon Trotsky l'avait emporté dans sa lutte contre Joseph Staline, il (Malraux) eut été aujourd'hui communiste-trotskiste. Aussi, n'est-il pas surprenant que M. Serge ait suivi le même chemin ? Victor Serge Tchilbatchich, mort à 52 ans, était le petit-fils du fameux Tchilbatchich, membre de la "Volonté du peuple" russe qui essaya d'assassiner le tsar Alexandre II. Au Mexique, il fut un grand ami de M. Trotsky jusqu'à l'assassinat de celui-ci. Du point de vue soviétique et communiste, le fait que M. Serge avait supporté M. Malraux est dans la logique des choses parce que, pour Moscou, trotskistes et fascistes sont tenus pour identiques. Il existe toutefois un segment de trotskistes français qui seraient enclins à miser gros sur cette lettre – d'un point de vue gauchiste.
Nous ne rendrons pas C.L. Sulzberger responsable du style et d’inexactitudes fantaisistes dont est ourlée sa dépêche. La charité demande qu'on n'accable pas les innocents et d'ailleurs l'on sait que les reporters font ce qu'ils peuvent. Notre correspondant n'aurait cependant pas dû se fier trop complaisamment à sa mémoire ou à celle de ses relations de café. Victor Serge ne s'appelait pas Tchibaltchich mais Kilbatchich ; il n'était pas le petit-fils, mais le neveu du terroriste russe ; ce n'est pas Alexandre II, mais III que la "Volonté du peuple" essaya d'assassiner, le deuxième du nom ayant été bel et bien occis en1881[1] et, dans plus d'un article, Léon Trotsky l'avait attaqué avec violence ; il n'a pas pu être "un grand ami de Trotsky au Mexique" pour la bonne raison qu'il y débarqua un an après la mort du vieux révolutionnaire. Sur un seul point toutefois, notre journaliste avait vu juste : il était "dans la logique des choses" que Victor Serge rejoignit Mrs Malraux, Burnham, Koestler et tutti quanti, - tous ci-devant "hommes de gauche" (…) démocratique. Quiconque avait fréquenté Victor Serge, dans les années qui précédèrent sa mort, ne saurait ignorer que sa haine (…) des régimes policiers l'avait mené à se faire un métier de l'anti-stalinisme. Loin de considérer le totalitarisme russe comme une forme particulière de domination de classe à l'intérieur du processus historique du capitalisme, il lui assignait une fonction diabolique per se, face à quoi tout front unique devenait souhaitable qui promettait de damer le pion au stalinisme. Mais laissons les morts à leur légende, les journalistes à leur innocence et demandons au conseiller du général De Gaulle : quel est votre jeu en vous réclamant du trotskisme, M. Malraux ?
C'est un phénomène familier à tout observateur qu'idéologues et politiques bourgeois ne (…) de s'approprier le vocabulaire révolutionnaire pour y développer leur camelote. L'indigence de leur pensée, désormais incapable de (…) le cercle d'une logique poussiéreuse, non seulement leur interdit toute pensée originale, mais leur fait substituer l'escroquerie (…) honnêteté. On sait quelles barbaries s'épanouissent sous le couvert des politiques des démocraties, quelles monstruosités prolifèrent sous le manteau du socialisme stalinien. Fraude et maquignonnage ont définitivement supplanté méthode et (…) intellectuelles. Mais jamais l'intelligentsia moderne (…), jamais elle ne déploie si ardemment ses dons de bateleurs que lorsqu'il s'agit d'ébaudir la classe ouvrière.
Comme il y a des mariages de convenance, il y a des nécrophages opportunistes : tirer à soi les morts est une vieille technique chez les saltimbanques, grands ou petits. Puisque les communistes s'approprient les fusillés de la résistance, puisque Himmler régnait sur un empire national-socialiste, puisque Mussolini gouvernait une nation prolétarienne, puisque Staline se proclame héritier de Lénine, M. Malraux aurait tort de se gêner... Reconnaissons cependant qu'en essayant de faire accourir les mânes de Trotsky au secours du gaullisme, M. Malraux péter plus haut que son derrière. Mais que rien ne soit négligé pour capter l'oreille de l'ouvrier ; pas même le risque de tomber sur la tête, si l'on manque son (…). Dès lors, qu'importe le franc aveu qu'il toujours politique de se réfugier sous l'aile du gagnant ! Si Trotsky avait occis Staline au lieu d'avoir été occis par celui-ci, et bien M. Malraux ne nous l'envoie pas dire, il eut été avec les vivants contre les morts. Ainsi, ce que M. Malraux entend par : "Si Trotsky l'avait emporté (…). Si la révolution l'avait emporté sur la contre-révolution, j'eusse été à l'heure présente du bon côté du manche, d'autant qu'une révolution (…) et que mon héroïsme se fut trouvé en mal (…) que, comme tout esprit que séduisent les destinées héroïques (…).
(…) un conflit Staline-Trotsky, comme cela ressort de ses déclarations à propos des procès de Moscou. En sorte que le vieux lion (…) à Mexico (…) tort d'accuser M. Malraux d'avoir toujours été un suppôt du stalinisme au moins aussi longtemps qu'il l'avait cru (…). Mais aujourd'hui, alors que le totalitarisme stalinien joue de malchance, alors que même M. Malraux peut se rendre compte que les moscovites risquent de se rompre le cou dans leur querelle avec les américains, il n'est plus du tout héroïque de jouer son Ulysse à bord d'une barque qui fait eau. Cela serait du pur idéalisme et M. Malraux n'est rien moins qu'un idéaliste.
Mais trotskiste, M. Malraux l'a-t-il jamais été ? Existe-t-il un seul texte de lui, une seule prise de position qui pourraient donner le change à quelque naïf ? Le trotskisme ne fut jamais qu'un mouvement fractionnel dont les perspectives historiques se sont révélées nulles. De plus, tout le monde sait qu'il n'y a pas de place dans les fractions extrémistes que pour une activité aussi obscure qu'a-héroïque. Le chapeau dont s'est coiffé ce mouvement : IVème Internationale, pour imposant qu'il soit, n'a pas changé les données du problème en ce qui concerne M. Malraux ; il n'y avait pas de masses à la clé, pas d'avions, pas de bombes, pas de métaphysique autour d'une carte d'état-major. Si cependant M. Malraux n'a laissé nulle trace de ses prétendues activités ou sympathies trotskistes, cent témoignages par contre certifient de son attitude hostile et, il faut bien le dire, plus qu'équivoque à l'endroit de celui dont il se réclame aujourd'hui. Or, quelles étaient les vues exprimées pas Trotsky sur le compte de M. Malraux ?
Au commencement de l'année 1937, M. Malraux fait une tournée de propagande aux États-Unis au bénéfice de l'Espagne républicaine. À Moscou à la même époque, c'est la deuxième fournée des procès de sinistre mémoire ; et, à New-York, l'idée prend corps d'un contre-procès – qui sera connu plus tard sous le nom de "Commission Dewey". Dans une déclaration à la presse de Coyoacan, datée du 8 mars, et reproduite dans The Nation (N-Y le 27 mars), Trotsky disait : New-York est actuellement le centre d'un mouvement pour la révision des procès de Moscou ; ce qui est, soit dit en passant, le seul moyen de prévenir de nouveaux assassinats judiciaires. Il faut expliquer à quel point ce mouvement inquiète les organisateurs des amalgames moscovites. Ils sont prêts à recourir à toutes les mesures pour arrêter ce mouvement. Le voyage de M. Malraux est une de ces mesures."
C'est qu'un incendie s'est produit peu avant. Un correspondant de Tass, Vladimir Romm, avait déposé au second procès qu'à la suite d'un arrangement secret il avait rencontré Léon Trotsky dans un parc de Paris, en juin 1933, afin de recevoir de celui-ci des instructions destinées aux conspirateurs qui travaillaient en URSS. Léon Trotsky fit immédiatement publier une déclaration (New-York Times, 16 février 1937) spécifiant qu'il était arrivé en France à la fin de juillet 1933 et qu'il avait passé les semaines suivantes à Royan, confiné dans sa chambre par suite du mauvais état de santé. Parmi ceux qui l'ont visité, il y eut plusieurs personnes bien connues qui auraient pu confirmer sa présence à Royan à l'époque incriminée. Entre autres, il nomma M. Malraux, lui demandant son témoignage. M. Malraux refusa, alléguant que la guerre d'Espagne était bien plus importante que les procès de Moscou et que, d'ailleurs, ceux-ci étaient une affaire personnelle entre Trotsky et Staline, affaire dans laquelle lui, Malraux, n'avait pas à prendre parti.
À la suite de cette "mise au point", Léon Trotsky moucha d'importance M. Malraux. Dans une dépêche transmise à New-York par la United Press, il dit entre autres : "En 1926, Malraux était en Chine au service du Comintern-Kuomintang et il est un de ceux qui portent la responsabilité de l'étranglement de la révolution chinoise... Malraux est organiquement incapable d'indépendance morale. Ses romans sont entièrement imprégnés d'héroïsme, mais lui-même ne possède pas la moindre trace de cette qualité. Il est officieux de naissance. À New-York, il lance un appel dans lequel il demande de tout oublier, sauf la révolution espagnole. La sollicitude pour la révolution espagnole n'a toutefois pas empêché Staline d'exterminer des douzaines de vieux révolutionnaires. Quant à M. Malraux, il a quitté l'Espagne avec l'objet de conduire aux États-Unis une campagne pour la défendre des travaux judiciaires de Staline-Vichinsky... Les défenseurs des coups judiciaires ourdis à Moscou se divisent en trois groupes : 1) du type perroquet, répétant les formules de l'accusation ; 2) du type sophiste, se livrant à une analyse purement juridique ; 3) dont c'est le rôle de dévier l'opinion publique... à l'aide d'invocations pathétiques. Tel est le rôle de M. Malraux et de ceux qui lui ressemblent... M. Malraux s'enorgueillit d'avoir toujours défendu les antifascistes. Non, non, pas toujours ! Seulement dans les occasions où cela coïncidait avec les intérêts de la bureaucratie soviétique. M. Malraux n'a jamais défendu les antifascistes italiens, bulgares, yougoslaves, allemands qui, réfugiés en URSS furent livrés à la Guépéou parce qu'ils ont critiqué le despotisme et les privilèges de la bureaucratie soviétique."
Ce coup de griffe n'était pas dû exclusivement à la peu glorieuse attitude de M. Malraux lors de son séjour à New-York. La piètre opinion dont M. Malraux jouissait dans l'esprit de Trotsky remonte au moins à 1931, comme cela ressort d'un article de celui-ci publié dans la Nouvelle Revue Française. Mais Léon Trotsky avait ignoré que M. Malraux eut une attitude qui en dit long sur son "détachement" des affaires russes. Lors d'une conférence qu'il donna à Columbia University, il réussit à créer l'impression qu'André Gide était sur le point de faire amende honorable quant à son voyage en URSS (Question : "Que pensez-vous du livre de Gide, Retour de l'URSS, M. Malraux ? – Réponse : "Je n'aurai qu'une chose à dire : juste avant de quitter la France, j'ai vu M. Gide ; il corrigeait les épreuves d'un nouveau livre qu'il venait d'écrire sur l'Union Soviétique ; le titre de ce livre était Retouches à mon retour de l'URSS). Grande joie parmi les auditeurs staliniens. Quant à Malraux "défenseur" d'antifascistes, voici comment il "défendit" l'un d'eux, Victor Serge précisément. Lors du Congrès des écrivains à Paris en 1935, M. Malraux, qui en était un des organisateurs, fut très irrité par la campagne que certains délégués menèrent en vue de la libération de Serge emprisonné en Russie. Il en parla avec amertume à Nicolas Calas présent au congrès. Il confia à Chiaromonte que, bien qu'il crût que Serge aurait dû être libéré et que lui, Malraux, essayerait de faire quelque chose en privé, c'était une erreur d'agiter le cas de Serge publiquement. En définitive, la signature de M. Malraux brilla par son absence au bas du document qui fut rédigé au congrès pour la défense de Victor Serge.
Encore une fois, quel est le jeu de M. Malraux, en essayant de prouver, "documents en mains", que sa présence à la tête du gaullisme bénéficie de l'investiture posthume du Trotsky – via la bénédiction, posthume également – de Serge ? Si, comme tout prête à le croire, M. Malraux est un honnête et loyal agent de De Gaulle, il ne saurait mieux servir son maître qu'en faisant accréditer l'idée que les procès de Moscou furent en tous points honorables puisqu'aussi les trotskistes s'avèrent capables de travailler la main dans la main avec le fascisme gaulliste pour la défaite de la contre-révolution stalinienne ; cela pourrait faire réfléchir tels ouvriers qui, écœurés par le stalinisme, seraient enclins à voir, dans le mouvement trotskiste, un parti révolutionnaire authentique. À remarquer que M. Churchill, dans ses Mémoires, délivre-lui aussi un certificat d'honorabilité aux faussaires moscovites. En second lieu, en faisant passer le gaullisme pour un mouvement de gauche dans lequel les ouvriers seraient chez eux – trotskistes en tête –, M. Malraux se livre à une manœuvre politique doublée d'escroquerie. Mais, comme à la publication que M. Malraux a donnée à la lettre de Victor Serge est en même temps une pure provocation en ce qu'elle livre à la machine stalinienne de nouvelles armes contre les militants révolutionnaires que la Guépéou amalgame sous le nom générique de "trotskistes", une question pour le moins troublante assaille l'esprit : est-il tout à fait exclu que M. Malraux joue le jeu des staliniens et qu'il soit, en tout bien tout honneur, une greffe stalinienne dans le noble giron du gaullisme ?
ANTOINE
[1] Serge n'était pas trotskiste, s'étant séparé de ce mouvement en 1937
(…[1])
(…), mais ayant le même défaut que l'anatomie. Son emploi, comme instrument de recherche et d'interprétation d'un problème d'économie politique, risque de nous donner l'image d'un moteur dont le fonctionnement serait oublié ou insoupçonné. Considérer le travail social, le problème de l'échange comme pures abstractions venues du concret, ne fait en rien comprendre le rôle de ces phénomènes dans un processus de production et surtout ne permet pas de les retrouver sous forme variable dans les transformations du processus même. Considérés la méthode d'abstraction, elle nous donne l'image idéale d'un phénomène sans nous permettre de connaître son processus.
Marx l'a employée dans sa magistrale étude, dans la 1ère partie, du procès du capital, mais nul ne prétend voir, dans cette partie, les fils conducteurs du procès du capital en tant que phénomène historique et non plus simplement économique. Pour cela, il est nécessaire de prendre l'œuvre de Marx dans son ensemble.
En tant que marxiste, la réalité semble plus proche quand le problème du capital est étudié en relation directe avec le phénomène historique de la société. Si Marx, dans la résolution du problème de l'accumulation élargie, se heurte à une impasse, dans la recherche des sources de réalisation de plus-value, si d'autre part il attribue à cet aspect du problème du capital une importance extrême, c'est que, d'après nous, là réside la contradiction économico-historique de la faillite du système. À un certain moment de l'histoire du capital, au travers des forces productives mises en branle par le jeu-même de la contradiction, relation de production-homme, il s'opère une divergence qui va en s'accentuant entre les producteurs exploiteur-exploité et la production. Il y a un phénomène de désadaptation entre la société et les moyens de production, le capital en tant qu'entité économique ne trouve plus le milieu historico-social à sa perpétuation.
Le problème essentiel de cette divergence ne réside plus dans la plus ou moins grande rentabilité du produit (le monopole et le capitalisme d'État répondent à la baisse tendancielle du taux de profit par un sur-profit). Elle réside dans l'essentiel de la production du système : pour qui produire.
Le jeu-même de la production pose cette question. Le capital ne travaille que pour échanger, cet échange n'est pas d'avance (…), car ses conditions de réalisation sont en dehors du circuit de production (introduction de la plus-value).
Par-là, le problème historique de la viabilité du capitalisme se heurte à celui de son échange.
Tout problème intérieur de la production perd son aspect déterminant et revêt un aspect technique.
Le problème intérieur de la production n'a pas uniquement un aspect technique. Il caractérise aussi un système de production. Le procès de production, le procès de circulation, le procès d'échange (et non le problème de l'échange) donnent les qualifications d'un mode donné de société.
Pour le capitalisme, ceci joue avec encore plus de clarté. La loi du fonctionnement du système de production est la loi de la valeur : la valeur d'un produit est mesurée par le nombre d'heures socialement nécessaires à sa production.
Aussi, un produit devient une marchandise quand on le mesure en heures sociales et non en utilité. Ceci n'enlève pourtant en rien la nécessité d'usage de la marchandise. Cette marchandise pourtant ne suffirait pas à caractériser le système économique.
Une autre loi intervient : celle de la valeur de la force de travail ; la force de travail à la propriété de produire plus de marchandises qu'il lui en faudrait consommer pour se reproduire.
Cette propriété pose immédiatement le problème du capital variable et de la plus-value. Le capital variable serait représenté par la valeur marchande de la force de travail – somme d'heures de travail nécessaires à sa reproduction –, la plus-value par l'excédent d'heures de travail de la force de travail. Les variations du taux d'exploitation répondent à une nécessité pour le système dans son développement. Il contient déjà un facteur historique, car il ne se heurte plus à une mécanique de production, mais à un développement plus ou moins viables de conditions historiques de son processus. Mais, là vient se poser le problème de la reproduction. Du point de vue strictement abstrait, la reproduction ne s'opère qu'en fonction d'une certaine somme de travail non (…) que nous appelons capital constant. C'est l'outil, la matière première, le lieu de production, les moyens de circulation.
Le système de production capitaliste s'exprimera donc en capital constant, en capital variable et en plus-value. Son mode de circulation va du producteur au consommateur, non de la valeur d'échange, mais de la valeur d'usage. Son échange se fait sur la base de l'égalité des marchandises vues sous l'angle heure de travail-loi de la valeur.
Mais, cette mécanique précise ne répond pas à la question : pour qui produire ?
Le problème n'est donc plus du ressort du procès du capital, mais des rapports historiques de la société.
Des hommes vendent et achètent. D'aucuns n'ont que leur force de travail à échanger : les ouvriers ; d'autres possèdent les moyens de production et la production à échanger : les capitalistes.
Du point de vue strictement mécanique, ces deux catégories d'individus sont des salariés du capital. En effet, la notion de propriété varie selon les sociétés. La propriété féodale n'est pas la propriété capitaliste. Pour éviter toute confusion, le terme d'appropriation serait plus juste.
Elle permet de comprendre que, dans l'évolution du capitalisme, le phénomène s'écarte de plus en plus de la propriété directe des moyens de production pour prendre sa forme vraiment capitaliste d'appropriation de travail. La propriété féodale est la propriété de la terre indépendamment du travail effectué. Cette terre n'est pas du travail humain accumulé. Les produits de cette terre n'ont pas la propriété de marchandise.
La propriété capitaliste, au contraire, est directement dépendante du travail ; sa forme abstraite est le capital, produit essentiellement humain. Le capital étant du travail accumulé, sa propriété est donc une appropriation du travail humain. Et cette propriété intervient dans le procès de production.
À ce niveau, nous trouvons d'une part des possesseurs de capital constant et d'autre part des possesseurs de force de travail. En tant que tels, ils remplissent une fonction dans le procès et reçoivent un salaire en échange.
Mais, le salaire du possesseur de capital peut très bien revenir à un délégué du possesseur. La propriété du capital n'est donc pas une nécessité économique, comme elle l'est pour la force de travail. Ici intervient le facteur historique. Ces deux catégories de salariés, remplissant des fonctions économiques données dans le procès de production, représentent socialement deux classes distinctes dans leur finalité.
Les salariés du capital agiront pour la perpétuation du système existant.
Les salariés force de travail, au risque de succomber avec la société, sont donc poussés à lutter contre le système existant avec la possibilité non seulement de changer les rapports de production en vigueur, mais d'instaurer de nouveaux rapports éliminant le salariat, donc leur position dans la société capitaliste.
La nature de la classe ne se définit donc plus par une fonction économique, mais par un devenir historique d'individus exerçant de telles fonctions économiques et non-possédant quelque chose.
C'est en ce sens que l'on peut comprendre que le capitalisme d'État élimine le capitalisme privé, mais non la classe capitaliste.
Le problème de la viabilité d'un système économique et celui de sa disparition sont résolus sur des terrains différents.
Le système capitaliste produit, accumule, élargit tant que son champ d'opération lui donne toujours son moteur de production : produire pour qui ? Car, il ne suffit pas de parler profit, bénéfice, et de voir là le moteur de la production quand ils ne sont que les buts.
"Produire pour qui" devient le problème essentiel autorisant une reproduction cyclique.
Du jour où cette question ne reçoit plus de réponse, la succession du système capitaliste dans l'histoire se pose et indépendamment des misères et atrocités pré et post-crise.
Le problème de la disparition du système ne se trouve pas, par-là, plus avancé, car il présuppose une conscience de la nécessité de la succession du capitalisme. Cette conscience c'est le socialisme.
Mais, cette conscience n'est pas un élément abstrait ; il se concrétise dans des individus : les révolutionnaires.
Enfin, cette conscience est action ; cette action s'exprime par la lutte de la classe ouvrière consciente et révolutionnaire.
MOUSSO
[1] parties indéchiffrables
Il y a 30 ans Rosa Luxembourg : écrivez : toutes les classes dominantes ont toujours défendu leur privilège jusqu'au bout avec l'énergie la plus acharnée. Les praticiens de Rome comme les barons féodaux du Moyen-Âge, les cavaliers anglais comme les marchands d'esclaves américains, les boyards Valaques comme les patrons de tissage lyonnais, tous ont versé des torrents de sang, tous ont marqué leur chemin par les cadavres des victimes et la cendre des incendies, tous ont provoqué la guerre civile et recourue à la haute trahison dans le seul but de maintenir leur privilège et leur pouvoir.
En faisant couler le sang des travailleurs de Clermont-Ferrand, par ces troupes mercenaires : « le socialiste » Jules Moch n'échappe pas à cette règle éprouve une fois de plus son dévouement à la cause du capital. Nous qui nous donnons pour tâche la destruction de ce régime ignoble par la guerre civile, nous ne nous laisserons pas emporter par le côté sentimental des événements politiques de Clermont-Ferrand.
S'il paraît exact que ce soit sur la base d'un réajustement du minimum vital à 12.900 francs et sur la revendication des 20 % présentée par la CGT que les travailleurs de chez Bergougnan sont entrés dans la grève, il n'en est pas moins vrai que dans cette conjoncture présente, ses revendications sont la poudre jetée aux yeux des travailleurs.
Mais je peux exister le minimum vital garanti par aucune espèce d'échelle mobile des salaires quand le cours de la monnaie nous indique une instabilité permanente. Cette méthode peut paraître fausse mais si nous prenons 1936 pour base de discussion nous verrons que depuis cette date les travailleurs ont toujours fait les frais de ces grèves pour des revendications économiques, même quand ces grèves se terminent par des soi-disant victoires présentées par des parties de la contre-révolution. En fait, le pouvoir d'achat des travailleurs est en diminution par rapport à 1936
L’État de siège et les grèves de Clermont-Ferrand ne se posent pas uniquement sur le terrain économique, ils sont un produit de la colère des travailleurs, devant la carence du gouvernement et de la cherté de la vie, subordonnés à l'agitation de la CGT.
Le fait même que la ville de Clermont-Ferrand soit en état de siège avec occupation des locaux administratifs, démontre le dépassement de la lutte économique pour le minimum vital par des modèles d'origine politique.
En ce qui concerne la CGT l'objectif est clair, la CGT et l'antichambre du Parti communiste français et le PCF a pour mot d'ordre : renversement du gouvernement Schuman, il s'agit pour lui de faire obstruction au plan Mayer, D'autant plus que les statistiques économiques indiquent une reprise de la production. Et c'est sur les mots d'ordre politique que dans la plus grande des confusions les travailleurs dans leur ensemble répondent au parti de Thorez. Il est facile de comprendre combien l'agitation des trotskistes et des anarchistes autour de l'échelle mobile du minimum vital s'inscrit en faux comme objectif révolutionnaire. Parfois parce qu'il est impossible de porter la moindre satisfaction immédiate dans la décadence du régime capitaliste, même quand il tend à stabiliser relativement son économie. Dans ces conditions, c'est une impasse, Clermont-Ferrand est un exemple.
Une seconde fois parce que la fraction capitaliste PCF bloque les travailleurs avec des mots d'ordre politique : « lutte contre le plan Marshall et luttes des gouvernements démocratiques contre le fascisme américain». Les mots d'ordre économiques sont utilisés comme monnaie d'échange et deviennent un moyen de dévoiement des ouvriers.
La grève de solidarité d'une heure du vendredi 18 et du samedi 19 par son caractère spectaculaire est beaucoup plus une démonstration de force au gouvernement actuel qu’une manifestation de solidarité aux grévistes ainsi qu'en témoigne la polémique entre le ministre de l'Intérieur et le journal du PCF à propos du pourcentage des grévistes.
Il est cependant très difficile de se prononcer sur l'éventualité d'une orientation de grève généralisée de la part des staliniens. Des travailleurs sont fatigués de ces grèves mais la cherté de la vie pousse en ce sens. Dans une situation aussi complexe, une baisse minimum des prix grossie par la démagogie des soutiens de Mayer : CGT-FO et CFTC prouvant l'habileté du gouvernement et les possibilités de la conjoncture économique internationale peut être un frein sur l'influence des partis staliniens. On peut toutefois penser que l'attitude du gouvernement vis-à-vis des grévistes de Clermont-Ferrand par rapport aux grèves de novembre, c'est-à-dire la répression sanglante actuelle, indique une certaine stabilité de l'orientation de la politique actuelle du gouvernement.
Que ce soit le PCF qui influence par son idéologie la classe ouvrière ou la bourgeoisie de Mayer subordonnée à la politique américaine, il n’en est pas moins vrai que la situation française reste, y compris les événements de Clermont-Ferrand, un produit de la situation internationale.
La division économique de l'Allemagne, le manque de lait aux enfants des prolétaires Allemands de la zone occidentale, ceci dit au démontage des voies de chemin de fer par les Russes, sont autant de facteurs qui poussent vers la 3e guerre mondiale et le minimum vital de la CGT proposé aux travailleurs de Clermont-Ferrand devient lui aussi un facteur de guerre, dans le camp opposé de la bourgeoisie américaine.
C’est donc en corrélation avec la politique extérieure que doit être interprétée la manifestation d'un caractère local. La lutte contre la troisième guerre mondiale s'inscrit dans la lutte contre les idéologies des parties du capitalisme d'État : « celui de Schuman comme celui de Thorez.»
Goupil.Le gouvernement attendait une échéance en juin. Il attend aujourd'hui pour juillet et toute sa politique tend à gagner du temps jusque-là.
Cette politique était censée depuis plusieurs mois sur la situation économique et sociale, point névralgique par où passe en France les rapports mondiaux. Elle se concrétise dans le plan Mayer. Asseoir une “stabilité” relative qui consacre définitivement la misère de la classe ouvrière (son niveau de vie a été réduit de près de 50 % au cours de la guerre, dans 20% depuis la “Libération”), les scènes de cette stabilité la base d'une participation au plan Marshall de préparation à la 3e guerre mondiale, tel était début poursuivi par le gouvernement. Aujourd'hui celui-ci s'attend à ses premiers succès, il signifierait pour le capital une reprise en mains plus ferme de la situation.
Pour la première fois, un renversement de la tendance inflationniste qui domine depuis 1939 est devenu possible. Les chiffres récents de la conjoncture et les prévisions officielles semblent au moins l'indiquer.
La balance commerciale accusé en septembre un déficit de 31,22 %, en novembre de 23,58%, et en janvier-février de 33,83%. Celui-ci est tombé vers Mars à 20, 73%. La pénurie de dollars qui dominait les échanges extérieurs depuis plusieurs mois va se trouver sérieusement réduite par l'entrée en scène des crédits Marshall. Ceux- ci s'élèveront pour les 12 mois à venir à 1,131 millions de dollars. Les paiements internationaux seront donc sensiblement améliorés.
La situation financière du gouvernement s'améliore elle aussi, puisque c'est rentré (impôts arriérés et prélèvements) ce sont accrues au point qu'il a pu rembourser 2,100 millions à la Banque de France, sur avance antérieurement consenti, entre le 20 et le 27 mai.
Le poids des facteurs monétaire (extérieur et gouvernementaux) sur l'économie et donc alléger, et l'effet s'en fait sentir sur la production et les prix qui manifestent des signes nets de redressement.
La production était répartie doucement en 1946 ; elle avait stagné pendant l'été 1947, puisque l'indice était le même à fin décembre au début janvier. Or depuis le début de l'année en cours, elle a brusquement démarré pour atteindre un accroissement d'environ 30%. L’indice c'est général est aujourd'hui à 112 par rapport à 1938. Il attend 122 pour l'acier, 135 pour les produits finis, 148 pour les pneus, 150 pour le ciment. Les stocks se reconstituent à la suite de cette poussée et s'il reste en dessous du niveau normal pour l'industrie, du moins gagnent -ils baissent pour les biens de consommation. Les Grands Magasins parisiens qui travaillaient encore en janvier sur un mois et demi de stock, dispose aujourd'hui d'approvisionnement pour trois mois et espacent les commandes. Les magasins de détails se garnissent, la clientèle commence à refuser les achats. On s'attend d'autre part à une récolte très supérieure à celle de 1947, voire une chute probable des prix alimentaires.
Quant aux prix, ils ont une tendance depuis plusieurs mois à plafonner. L'indice des prix de gros qui était par rapport à 1938 à 1217 en décembre, à 1463 en janvier et à 1537 en février redescend à 1535 en mars (dernier chiffre connu). Cette baisse de 2 points porte sur les produits alimentaires, et en particulier sur le porc, les œufs et les pommes de terre. Les hausses des produits industriels se poursuivent mais au ralenti : la chaux, le ciment, et les produits semi-ouvrés non ferreux augmentent de 1,77 pour cent.
Enfin, en signe d'une extrême importance, les conditions financières des affaires commencent à se renverser elle aussi. Alors que depuis la guerre non seulement le paiement content mais le paiement à l'avance était la règle pour toutes les transactions commerciales, depuis 2 mois le crédit (généralement 90 jours) réapparaît sur une certaine échelle. Aussi les nouveaux accroissements de la circulation monétaire n'ont-ils plus pour cause les sources anciennes de la pénurie, mais l'accroissement brusque d'un portefeuille commercial dans les banques qui reflètent l'amélioration générale, l'augmentation du nombre de marchandises. Ce portefeuille qui s'était réduit à 10,161 millions en mai 1945 pour passer à 117,902 millions au 31 décembre 1947 monte à 165.313 millions au 27 mai de cette même année. L'augmentation pour le mois de mai est de 16,013 millions et elle est en même temps de 2.895 pour les chèques postaux. Or, pratiquement, l'accroissement de circulation monétaire ainsi engendré par la nécessité devant laquelle se trouve les banques te faire des avances aux industrielles et commerçants, (escompte des traites) et temps parti compenser par le remboursement des avances antérieures auxquelles le gouvernement a procédé, ainsi que par l'augmentation des comptes créditeurs. L’inflation actuelle n'a par conséquent, plus du tout le même sens que par le passé.
Le bilan de cette situation et donc le suivant : reprise de la production, accroissement du nombre de marchandises, possibilité d'une chute subite de certains prix, ou du moins d'un maintien des prix.
Dans ces conditions va-t-on au-devant d'une crise ? il faut s'entendre. Si les prix tombaient brusquement, que cycle d'inflation s'arrête cela signifierait une vague de faillite, la paralysie partielle de l'économie, le chômage, le nouvel essor de la misère au milieu d'une production invendable.
À la vérité certains symptômes apparaissent déjà. Des stocks anciens (par exemple : des tissus de 1939) commencent à surgir sur le marché. Il existe pour certains articles (c'est surtout le cas du textile) une crise de méventes. Le chômage fait son apparition et gagne. Cependant le sens de CV de ses événements ne serait pas compris si on lui donnait le sens d'une crise classique.
Il y a crise en effet lorsque le développement de l'accumulation se trouve soudainement arrêté par ses lois mêmes. Telle est la nature des crises cycliques connues par le capitalisme au cours de son histoire. Or aujourd'hui la crise est devenue nécessaire pour l'accumulation elle-même elle correspondait à une stabilisation. Une chute subite des prix signifierait un dégonflement du système parasitaire édifier sur la base de la pénurie, un arrêt partiel et momentané, entretient de la bureaucratisation. Elle entraînerait l'élimination de toute une série d'entreprises, "assainissement", la reconstruction du système du crédit. C’est une crise que le capital appelle à la fois pour restaurer ses positions économiques, et pour freiner sa chute vers le capitalisme d'État.
Ce mouvement est-ce que c'est vers le plafonnement des prix de détails et vers la chute prochaine des prix des produits alimentaires et d'ailleurs qu'une tendance. C’est-à-dire que le cours inflationniste continue néanmoins. Les échanges extérieurs qui, pratiquement, domine la situation, ne peuvent en effet être rétabli étant donné la désorganisation du marché mondial. Malgré le plan Marshall, 400 millions de dollars manquerons dans l'année qui vient à l'équilibre de la balance française des paiements. D’autre part, les nouveaux prix industriels devront incorporer ceux des matières premières importées depuis la récente d'évaluation, c'est-à-dire plus cher que par le passé (jusqu'ici l'industrie travailler encore avec des matières incorporées avant l'alignement monétaire, dont aux anciens prix). Les prix montent aux États-Unis, stimuler par l'exécution du plan Marshall comme par la nouvelle conjoncture d'armement désormais engagé, et les importations les plus importantes proviendront de ce pays. En juillet Mayer devra relever certains prix industriels par trans successives. Il devra aussi relever celui du blé ce qui aura un grand effet sur les prix de revient industriels. Les nouvelles luttes syndicales se préparent de leur côté. C’est dire que les espoirs dont se nourrissent les forces capitalistes qui suivent Mayer, d'atteindre vers la décomposition du capitalisme continue, à plus long terme. Ce ne serait ni à la bourgeoisie ni à la bureaucratie d'État qu'il appartiendra de changer quoi que ce soit.
Cependant la nouvelle tendance déflationniste qui fait son apparition en France doit retenir l'attention de l'avant-garde. Le gouvernement joue cette carte, c'est son rôle. On sent qu'il cherche à gagner le temps nécessaire pour qu'une chute de certains prix se produisent. Il s'efforce d'éviter jusque-là une nouvelle offensive des ouvriers pour les salaires. Aussi le voit-on occupé le Parlement et l'opinion publique avec des problèmes qui ne mettent pas en question le cours de la conjoncture économique : usine nationalisée, laïcité problème extérieur. Toutes ces questions font en fait diversion, quel que soit leur importance propre. Mayer veut gagner une bataille des prix engagée depuis le début de l'année. La politique mondiale du bloc anti-soviétique a besoin de cette victoire. En cas d'échec, le stalinisme trouverait une nouvelle et sérieuse possibilité d'intervenir et de bouleverser l'exécution du plan Marshall, c'est-à-dire la préparation de la guerre contre le Kremlin. La stabilisation économique de l'Europe de l'Ouest et aujourd'hui nécessaire pour le camp de l'impérialisme américain. Elle commande la politique en Europe. Surtout le continent, la guerre des deux camps prend avant tout, au cours de ces mois d'été, la forme d'une guerre économique (réforme monétaire allemande, aide à l'Europe, trizone, etc.) c'est par là que passe actuellement la préparation effective de la guerre pour plus tard. Or la France est un point névralgique à cet égard.
Par conséquent ce que l'avant-garde révolutionnaire doit considérer, c'est la manière dont le cours vers la guerre pourrait passer au moins temporairement par de nouvelles voies. Jusqu’ici l'écrasement de la classe ouvrière se faisait par l'inflation ; aujourd'hui elle cherche à se réaliser par la déflation.
Les ouvriers doivent prendre conscience que dans l'un et l'autre cas il s'agit d'une politique de guerre de la préparation active au troisième carnage mondial. Une chute des prix si elle s'avérait possible demain servirait tout autant -et l'asservissement de la classe ouvrière, à l'État et sa soumission aux deux blocs mondiaux que ne le faisait hier la lutte bureaucratique pour les salaires. Le marché de consommation atteignant une certaine saturation avec la réduction du niveau de vie ouvrier, certaines entreprises se ferment, et certaines activités cessantes, ce serait autant de ressources disponibles pour l'armement. Les chômeurs créés par la chute des prix fourniraient de nouveaux ouvriers d'arsenaux. Par conséquent l'avant-garde doit mettre en garde la classe ouvrière contre l'”option tragique” entre l'un ou l'autre des cours économiques. Elle doit démasquer toutes les organisations syndicales, qu'elle fasse miroiter la baisse des prix ou la hausse des salaires. Elle doit à l'avance expliquer comment les nouvelles luttes sociales qui sont en vue -elles sont peut-être imminentes- n'auront pas pour objectif les aspirations de classe du prolétariat, mais la préparation de la guerre, l'épreuve de force économique et politique par laquelle les deux blocs mettent en place leur dispositif d'agression.
Face aux difficultés les efforts du capitalisme pour survivre économiquement, l'avant-garde doit continuer avant tout sa lutte révolutionnaire contre la guerre.
Morel
Nous nous proposons dans cet article, de faire un rapide tour d'horizon des différents groupements qui sont réclament en France du prolétariat ou agissent en son sein, et de leurs positions politiques respectives. Nous avons fait autrefois une telle étude détaillée[1]. Mais les événements se succèdent à un rythme si rapide à notre époque, que trois années suffisent à vérifier et à bouleverser les positions et prévisions des uns et des autres, et justifie une nouvelle est nécessaire remise à jour de la géographie politique.
Il faut en tout premier lieu souligner l'effondrement total des illusions sur la paix. La bourgeoisie, aussi bien que les ouvriers croyaient qu'une ère de paix suivrait la fin de la deuxième guerre mondiale. Cette croyance était fondée pour la bourgeoisie sur le fait de l'écrasement et de l'évincement du marché mondial des principales puissances impérialistes concurrentes qu’était l'Allemagne et le Japon. Pour les ouvriers, cette croyance s'appuyait sur "l'écrasement" du fascisme, qu'on lui avait enseigné être la principale, sinon l'unique source des guerres modernes. Même si on ne croyait pas que la victoire des Alliés mettait fin à jamais à la guerre, on s'accordait les uns et les autres, au moins pour une période assez longue, la guerre ferait place à une entente, à une collaboration et au règlement pacifique des conflits éventuels entre États. Cette illusion d'une période plus ou moins longue de paix fut si répandue, pendant les mois précédents et suivant la fin de la deuxième guerre, qu'elle fut partagée par la plupart des petits groupes révolutionnaires comme la F.F.G.C. l'expérience a fait table rase de ces illusions et a confondu ceux qui en avaient fait leur perspective et bâti toutes sortes de théories qui se sont effondrées comme des châteaux de cartes. Aujourd'hui, tout le monde sait que ce n'est point une période de paix, mais simplement la fin d'une phase de la guerre, celle qui avait pour antagonistes l'Allemagne et le Japon, et le commencement d'une nouvelle phase. Le cours de guerre continue. La production de guerre se poursuit, l'économie de guerre n'a pas été interrompue.
Incontestablement, le parti stalinien était et reste encore, le parti politique exerçant une influence prépondérante sur la classe ouvrière.
C’est cette influence qui faisait toute sa force, son rôle politique depuis la Libération et considérable.
Cependant, et cela était facile à prévoir, le stalinisme a perdu, et pour longtemps, sa place à la direction des affaires publiques en France, et de parti gouvernemental, sur le point de réclamer et d'espérer l'honneur de la présidence du conseil, il est aujourd'hui le parti de l'opposition.
Ce changement de position du parti stalinien face au gouvernement et du gouvernement face aux staliniens n'exprime pas comme ils le prétendent une rupture entre le gouvernement et le prolétariat une évolution réactionnaire anti-ouvrière de la politique gouvernementale. Et cela pour deux raisons : d'abord pas, parce que le gouvernement depuis la “Libération” n'a jamais eu comme politique sociale différente ni moins réactionnaire, ni plus pro-ouvrière ; ensuite parce que le parti stalinien ne personnifie pas, ni les intérêts immédiats, ni les aspirations générales du prolétariat. On ne peut rompre avec ce qui n’a jamais existé. Cette fable qui sert beaucoup à la campagne de démagogie des staliniens, n’est prise au sérieux que par les trotskistes. Pour ces derniers, le parti stalinien est un parti ouvrier hélas opportuniste, tout comme l’Etat russe est un état prolétarien mais dégénéré. Ce qu’il reproche et combattent dans le parti stalinien c’est son “opportunisme” mais il ne met pas un instant en doute “sa nature, son essence” prolétarienne[2].
Identifiant P.C. et classe ouvrière, ils réclament un gouvernement ouvrier, c'est-à-dire stalinien. De même, voient-ils dans l'écartement du P.C. du pouvoir, une défaite de la classe ouvrière, et le considèrent comme leur propre défaite. Mais les trotskystes qui sont si soucieux et si empressé de faire “faire l'expérience” aux ouvriers, ferait peut-être mieux de comprendre d'abord celle que nous avons vécu pendant les deux années où les staliniens étaient au gouvernement. Toute la politique anti-ouvrière de blocage des salaires, d'augmentation du rendement du travail, de la baisse du niveau de vie des masses et de leur surexploitation, a été dirigée par les P.C. au gouvernement avec une force et une maîtrise rarement égalée par les ministres plus réactionnaires. La presse bourgeoise, à l'époque, ne tarissait pas d'éloges “les hommes d'État” qu’étaient Thorez et ses amis, qui dans la défense des intérêts du capitalisme français se montraient au moins aussi fidèles et aussi énergiques que les socialistes.
Et pas plus que les l’évincement des staliniens de leur postes gouvernementaux ne signifie on ne sait quelle frustration des masses ouvrières de la victoire “commune” remportée sur le fascisme allemand, pas davantage leur participation au gouvernement ne reposait sur la pression ouvrière. Ces analyses, qui voulaient que le tripartisme ait été imposé à la bourgeoisie en fonction de la pression des masses ouvrières et de leur mécontentement, comme l'expliquèrent les trotskystes et la F.F.G.C. se sont avérés des schémas en l'air qui, à défaut d'expliquer la réalité, avait pour unique mérite de contenter ceux qui les professaient, de faire des efforts de compréhension de la réalité.
À aucun moment le capitalisme français n'a été menacé par ce mécontentement des ouvriers, à aucun moment il n'avait subi leur pression au point d'être obligé de composer avec ceux qui les auraient représentés. Tout cela n'existait que dans les cerveaux de la F.F.G.C qui voyaient la radicalisation des masses, et une prise de conscience révolutionnaire, précisément au moment où la conscience de classe ne faisait que s'éclipser et disparaître. Bien sûr que le P.C. a largement contribué à maintenir l'ordre et à soumettre les ouvriers à cet ordre, mais cela ne signifie nullement que cet ordre ait été menacé, ni que la présence du P.C. au pouvoir était indispensable pour y faire face. Si cependant le parti stalinien a trouvé sa place dans le tripartisme, c'est parce qu'il existait alors des conditions rendant possible et nécessaire l'unité du capitalisme français. Ces conditions étaient la défense de ses intérêts non pas face à des chimériques menaces venant du prolétariat, mais face aux autres États et la volonté du capitalisme français d'assurer la reconstruction de son économie nationale, et de prendre une part plus large possible dans le brigandage de l'impérialisme allemand vaincu. Sur ce plan, une unité complète existait entre le Parti national stalinien et les autres partis nationaux du capitalisme français. Cette unité existait encore sur la nécessité d'opérer des réformes de structure indispensable avec l'évolution générale du capitalisme vers la forme du capitalisme d'État.
Mais là s'arrête l'unité, et les divergences commencent sur la manière d'opérer ces transformations structurelles vers le capitalisme d'état, divergences qui met en opposition les intérêts des couches différentes cherchant à tirer pour elle le maximum de bénéfice des transformations à opérer.
Les nationalisations, c'est-à-dire la structure étatique de l'économie est une nécessité générale du capitalisme moderne. Cette transformation et le fondement structurel aussi bien des régimes staliniens, fascistes que démocratiques, aussi bien pour des pays riches comme les États-Unis et l'Angleterre, mais avec un rythme plus long que pour des pays pauvres “prolétaires” qu'étaient la Russie, l'Allemagne et l'Italie. Le capitalisme d'État à ceci de caractéristiques que les privilèges de classe ne reposent pas, du moins, sur la notion juridique de la possession privée du capital, mais sur la position fonctionnelle dans le procès du capital. L'élimination nécessaire du capitalisme privé anachronique au bénéfice du technicien et fonctionnaire du capital, peut se faire, soit lentement par son incorporation progressive et son assimilation dans la nouvelle structure, comme aux États-Unis et en Europe occidentale, soit brusquement par son expulsion brutale de ses positions privilégiées et la formation de la classe privilégiée par les individualités nouvelles comme en Russie et en Europe Orientale d'aucuns voient dans ce processus à la lumière de cette deuxième modalité un changement social fondamental, la disparition du capitalisme et l'avènement d'une nouvelle société : la société directoriale. C'est là une conception très vulgaire de la société capitaliste -qui est un système économique fondé sur l'existence du capital et sur les rapports entre capital et travail engendrant la classe salariée et la classe capitaliste- et qui voit au contraire dans l'existence des individualités privés capitalistes le fondement du système économique capitaliste. C'est une conception ou la réalité marche sur la tête et l'accessoire devient le principal[3]. On voit que l’unité de fond sur l’étatisation indispensable de l'économie peut cependant entraîner des divergences sérieuses sur les rythmes du processus. Les couches sociales les moins liées aux anciennes formes structurelles du capitalisme sont d'autant plus partisanes des rythmes accélérés que dans cette accélération elle voit l'occasion historique favorable à se substituer en groupe aux individualités capitalistes privés et à prendre leur place individuellement dans la classe privilégiée. C'est cela que représente le parti stalinien et son opposition aux autres vieux partis politiques qui bien plus que lui ont des attaches avec les anciennes formes et couches du capitalisme privé monopoliste.
C'est encore en cela que réside leur dynamisme et impatience et le secret de leur influence sur les ouvriers encore imbus des conceptions du passé. Et dans ce fait réside également la raison de la plus grande sympathie portée par les P.C. à la Russie dont les origines, la tradition et le langage idéologique sont les mêmes que les siens et font leur communauté. Mais cependant si le P.C. se fait le protagoniste l'incorporation de la France dans le bloc russe cela n'est pas parce qu'il représenterait face au bloc américain, une opposition de classe, (ni de la classe du prolétariat, ni de la classe fantaisiste “techno-bureaucratique” anticapitaliste[4]) pas plus que l'antagonisme Russo-américain ne représente une opposition de classe, pas plus que la guerre commune entre la Russie et les États-Unis contre l'Allemagne n'était une guerre de classe.
Les plans d'après lesquels se font les groupements de blocs internationaux dans d'autres bases que les intérêts capitalistes nationaux et les calculs plus ou moins bien fait pour les défendre. Aussi est-il stupide de représenter les P.C. comme une agence de l'étranger, une cinquième colonne. Cela a exactement autant de valeur que de présenter le R.P.F. ou les socialistes comme la cinquième colonne des États-Unis. L’acceptation ou le rejet du plan Marshall peut très bien se disputer sur un plan strictement économique, d'un point de vue de l'intérêt du capital national. Le développement du chômage en France comme dans d'autres pays de l'Europe occidentale et sa non existence dans les pays du bloc oriental peuvent insister bien des capitalistes à des réflexions d'un point de vue d'intérêt strictement national. La répugnance et même l'hostilité à accepter la soumission aux États-Unis, sans même parler de la soumission à l'Angleterre, ne sont d'ailleurs pas propre ou stalinien, elles sont partagées par bien des hommes politiques du capitalisme français point
L'intégration forcée de la France sous la pression des Etats-Unis, dans le bloc occidental, et la possibilité d'une évolution moins retarde vers le capitalisme d'État, on fait évincer le P.C. des postes de l'État et son rejet dans l'opposition. Chemin faisant, les positions solides acquises au lendemain de la guerre par le P.C. ont été sérieusement ébranlées. Il a perdu tous ses points d'appui dans les rouages de l'État et son influence dans les masses ouvrières a été profondément sapée après avoir été patiemment minée. La scission de la C.G.T. qu'il dominait, l’a sérieusement affaibli. Ces dernières tentatives d'usées et d'exploiter mais revendications économiques ont fait fiasco et ont montré que le P.C. a perdu suffisamment de force pour le rendre incapable de déclencher à volonté et de promouvoir des mouvements massifs de grève comme il l'avait fait dans le second semestre 1947.
Son influence et non seulement stopper mais va en décroissant et suivra probablement cette courbe jusqu'à la prochaine guerre mondiale.
Si la courbe du stalinisme marque nettement une tendance fléchissante, il en est tout autrement pour les socialistes, qui ont incontestablement renforcé leur position.
Il faut d'abord tenir compte de la différence de mesure qu'il y a à appliquer aux socialistes et aux staliniens. La force des premiers et dans leur nombre et dans leur dynamisme, pour les socialistes elle est au contraire dans la routine et dans l'”élite politique”, c'est-à-dire dans les postes étatiques occupés par personnel spécialisé et entraîné à cette besogne.
Dans ce domaine, les socialistes détiennent les positions clés et sans le centre de l'équilibre de la politique intérieure, extérieure et coloniale du capitalisme français.
Mais il y a mieux, le Parti socialiste a su s'organiser de façon à fournir des équipes spécialisées pour les fronts divers de son activité. Blum reste la conscience et le conseiller occulte du chef de l'état, de la présidence du conseil, et du Quai d'Orsay. Les élus parlementaires conseillé de la République et autres ont de leur côté la fonction d'assurer et de diriger l'appareil étatique et la vie politique active quant aux tâches de l'organisation du parti, de sa propagande et de ses rapports avec les masses, elles sont confiées à des militants plus jeunes, plus dynamiques, plus gauchiste. La force des staliniens et leur monolithisme, celles des socialistes c'est leur diversité. La tactique stalinienne consiste à frapper l'adversaire avec ensemble, comme un seul corps rigide, celle des socialistes au contraire et la souplesse et l'enveloppement patient de l'adversaire. Aussi comme étant une grave erreur en considérant les luttes de tendance, et même les petites crises organisationnelles au sein de la S.F.I.O. comme des signes de son affaiblissement. Les trotskistes qui ont toujours compté dessus et énoncé régulièrement l'effondrement de la S.F.I.O. en sont pour leur frais, ces espoirs déçus des trotskistes ne sont pas la moindre des causes de leur propre effondrement.
Les luttes de tendance au sein de la S.F.I.O. sont la plus sûre soupape de sûreté, et le moyen le meilleur d'utiliser le dévouement des militants ouvriers en entretenant et exploitant leur illusion naïve sur un éventuel changement de la politique du parti socialiste.
Quand, par hasard, des petites tendances gauchistes deviennent par trop turbulentes, le Parti socialiste sait s'en débarrasser et après les avoir usées à fond à l'intérieur, il les rejette vide de toute substance. Le Parti socialiste n'est pas un milieu de fermentation idéologique, mais le milieu spécifique où se fait l'évaporation inoffensive des aspirations socialistes. Aussi depuis 30 ans plus aucun courant révolutionnaire prolétarien n'a pu se former en son sein, ni en sortir. Par contre il a servi de vastes dépotoirs ou échouèrent par centaines et milliers des vieux militants venus de la 3e internationale où ils furent déjà à moitié brisés par le stalinisme. C'est dans ce marais stagnant et boueux, que viennent achever leur décomposition les militants venus du stalinisme et du trotskisme dont les dépôts formeront la gauche socialiste. C'est là que, surtout, seront puisés les éléments pour la constitution des cadres moyens du Parti socialiste. Il est frappant à première vue de constater le pourcentage énorme que constituent les transfuges du trotskisme et du stalinisme au sein des organismes dirigeants de la S.F.I.O. Les Roux, Robert, Ferrat, Barre, L’huillier, Pivert, etc.
Abandonnant la politique générale aux vieux parlementaires, à qui, de congrès en congrès on fait des semonces, la gauche a pris sur elle la redoutable tâche de disputer les ouvriers aux staliniens. Pour cette œuvre ils étaient largement favorisés par la conjoncture politique internationale ou souffle puissamment un vent hystérique d’anti-stalinisme.
L'exaspération de l'antagoniste États-Unis URSS et l'approche de la guerre, crée un climat psychologique extrêmement favorable dans les pays de l'Europe occidentale à la mobilisation contre le totalitarisme russe, et à l'anti-stalinisme enragé. Dans tous les milieux sociaux mais surtout dans la petite bourgeoisie intellectualisante qui était plutôt stalinisante à la fin de la guerre, on assiste à un renversement de tendance. Qui par panique ou par préférence, qui par désespoir ou par crainte, qui part ambition de faire carrière ou par rancune, pour raison du “moindre mal” ou au nom du “cas particulier” tout le monde, et surtout ceux qui aiment être toujours du côté du plus fort, ont enfourché le dada de la guerre sainte contre le stalinisme. En tête de cette armée avec la bénédiction du Pape à Rome, et le secours de Wall Street, vient le Parti socialiste.
Et ces succès sont certains. En alliance avec le syndicalisme réformiste de Jouhaux et avec la complicité du syndicalisme dit révolutionnaire de Monatte, les socialistes viennent de réussir un coup de maître en scissionnant la C.G.T. ayant constituant une nouvelle centrale syndicale dans la seule raison d'être et sa lutte contre le stalinisme.
La CGT-F.O. a fait d’incontestable progrès depuis sa constitution et on peut, sans hésiter, prédire son développement numérique ultérieure aux dépens de la centrale syndicale des staliniens. Déjà, sur le plan de la collaboration avec les organismes étatique et les commissions paritaires, la nouvelle centrale à évincer l'ancienne et s’est substituée à elle. Elle est en passe d'être reconnu, en fait, pour l'organisation syndicale la plus représentative.
Le Parti socialiste a pu, sans grand dommage, abandonné ses groupes socialistes d'usine, qui d'ailleurs ne rendait pas. La centrale syndicale F.O. est un levier autrement plus puissant pour l'action dans les masses, et présente encore cet autre avantage qu'il décharge les militants socialistes proprement dit du poids de ce travail. L’action stalinienne dans les usines se trouve freinée et souvent paralysée totalement par l’intervention des syndicats F.O., ce que les groupes socialistes d'usine ne pouvait faire. Le gouvernement et le ministre du Travail socialiste peuvent s'appuyer et utiliser avec grand succès la politique de baisse des prix préconisé par la F.O. pour contrecarrer la campagne pour la hausse des salaires, entreprise par la C.G.T. stalinienne. Et, bien que le pouvoir d'achat des salaires ne fait que diminuer, les tentatives staliniennes pour déclencher des moments de grève n'ont pas rencontré un écho favorable parmi les ouvriers. Un évènement tel que la lutte sanglante de Clermont-Ferrand, qui a mis en mémoire de large couche d'ouvriers dans tout le pays, s'est liquidé rapidement sans produire les effets escomptés par les staliniens. Peu importe alors, que le Parti socialiste perde des adhérents, cela est largement compensé par la réduction de la puissance et de l'influence des staliniens, et traduit d'autre part l'état amorphe générale des ouvriers.
On sait que le "populaire", organe central du parti socialiste, se trouve dans une situation financière particulièrement difficile et il a même été question de son changement de journal quotidien en journal bi-hebdomadaire. Mais il serait cependant erroné de vouloir tirer de ces faits la conclusion d'un affaiblissement de ses positions et de son influence. Bien plus significative est le fait que les socialistes aient pu organiser séparément des staliniens une manifestation commémorative au mur des fédérés -ce qu'ils n'ont pu faire depuis 1934- et que cette manifestation groupait des milliers d'ouvriers de Paris.
Par la troisième force qu'il anime le Parti socialiste reste l'axe de la politique française sur le plan parlementaire et gouvernemental. En même temps il se fait l'animateur de rassemblement populaire, appendice extra parlementaire de la troisième force. Ainsi s’est tenu récemment à Puteaux une conférence des États-Unis socialistes d'Europe et des peuples coloniaux sous la direction de Marceau Pivert et avec la participation spéculaire de Léon Blum. Cette conférence qui, cela va de soi, n’apporte rien, est destiné à disputer sur le plan européen et dans les colonies, l'influence aux Churchill et consort, autre moteur des États-Unis d'Europe, qui viennent de tenir une conférence à La Haye.
D'autre part et sur le plan national, les dirigeants gauchistes de la S.F.I.O. ont pris l'initiative de créer le fameux Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, autre appendice dont nous parlerons plus loin.
Le congrès socialiste qui doit se tenir les jours prochains nous montrera, non pas une crise interne, comme certains le prévoient, mais au contraire une plus grande unité et stabilité de ce parti. La pression stalinienne qui existait au dernier congrès socialiste de Lyon a été liquidé par l'élimination de la tendance à la Bataille socialiste sans que cette élimination ait le moins du monde troubler la vie et l'influence du P.S. Depuis sa constitution en organisation autonome, cette tendance a d'ailleurs montré qu'elle ne représentait rien, n'ayant personne derrière elle, sinon une petite clique de quelques politiciens corrompus, et dont la seule raison d'exister et de servir de vis à vis au Staline pour la démagogie de front unique communiste socialiste.
Ceux qui prétendaient que les parties socialistes n'étaient que des survivants d'une période passée doivent revoir sérieusement leur analyse. En réalité les parties socialistes se regroupent sur le plan international (voir les conférences pour la reconstitution de la 2ème Internationale) et se renforce dans certains pays où dépend des staliniens et stalinisants (voir la victoire du parti de Saragat aux dernières élections en Italie). Cela n'est pas fait du hasard. Les partis socialistes remplissent une fonction importante pour la conservation et la transformation interne du capitalisme. Et en tant que tels ils ne disparaîtront de la scène politique qu'avec la destruction du régime capitaliste.
Avec les parties communistes et socialiste et leur succursale syndicale, nous avons vu les formations politiques qui, agissent exercent une influence réelle dans les brasses ouvrières.
O0O0O
Dans le prochain numéro nous poursuivrons notre examen de la géographie politique et verront plus spécialement les forces et les positions politiques respectives des groupements secondaires et petit groupe dans l'ensemble des influences et quasi nul, mais qui cependant pour se donner l'illusion d'agir sur les oreillers, s'agite et son de temps en temps secouer par les grandes tempêtes des petits verres d'eau.
Marc
[1] Voir « internationalisme » n° 3, d'avril 1945
[2] “...L'expérience dans les usines montrent que c'est précisément aux solutions fondamentales que les ouvriers prêtent l'oreille...
... là se trouve la base sociale de la croissance des partis staliniens. Les partis staliniens dans lesquels ce mouvement (de masse) se concrétisent ne sont pas des organisations politiques dans le vieux sens du terme. Derrière l'écran de fumée du parlementarisme démocratique en France et en Italie, ce sont des organisations sociales. Elles symbolisent la plus profonde révolte des masses que nous ayons jamais vu contre le capitalisme…”
Ces lignes ne sont pas, comme on pourrait le croire, des citations d'écrits staliniens, mais l'extrait d'une brochure de la tendance anti-défensiste de l'URSS dans le parti trotskiste américain de Cannon : “... la force motrice des partis communistes en Europe occidentale et centrer sur l'attaque du capitalisme...
[3] A la place d'expliquer le capitalisme par le capital, les protagonistes de cette théorie font découler le capital du capitalisme privé. Pas étonnant alors qu'il voit dans les modifications de position de la classe capitaliste et dans la recomposition individuelle nouvelle que subit cette classe la fin du système capitaliste lui-même.
[4] Un exemple entre mille : alors que l'organe du P.C. arborait à l'occasion du Premier mai la Marianne tricolore, l'organe du R.P.F. publiait pour la même circonstance, en première page un grand portrait de... Karl Marx. Des deux qui est l'Anti-capitaliste ?
La décadence du capitalisme a pris la forme du capitalisme d'État et celui-ci produit ses manifestations extrêmes dans les pays les plus ruinés par la guerre. Ce serait ne rien comprendre à ce nouveau changement structurel du régime que de croire les destructions militaires nécessaires pour qu'il s'affirme. La guerre est aujourd'hui le mode économique de vie du capitalisme mondial. Elle fournit l'orientation appropriée à l'usage d'une plus-value trop faible par rapport à la composition organique du capital, mais dont l'investissement est néanmoins limité par des restrictions monopolistes. C’est dans la loi de la valeur, dans ces conditions sociales, que le régime économique du capital trouve les fondements de sa transformation vers l'État et vers la guerre permanente.
Une nouvelle preuve vient d'être donnée qu'un pays éloigné des théâtres militaires s'oriente nécessairement, aujourd'hui, vers le capitalisme d'État. Cette preuve, c'est le changement de majorité opéré lors des récentes élections d'Afrique du Sud, et le programme pour lequel se battait la nouvelle majorité.
Malan est aujourd’hui élu à la tête d'une coalition de nationalistes et d'africanders. Smuts, le vieux militaire Boer qui devint, après avoir été défait par l'Angleterre, un pilier de l'Empire britannique, et contraint de se retirer. Il cède la place à un gouvernement plus réactionnaire encore que celui qu'il présidait, à des gens qui pendant la Deuxième guerre mondiale virent du meilleur œil l'entreprise idéologique et politique des nazis.
Or, quel est le programme social de ces nouveaux flux ? Il tient dans deux mots : racisme et nationalisation.
Le racisme a toujours sévi dans les mondes de peuplement jeune, en particulier anglo-saxon. Mais il l'a pris une extension et une signification historique que depuis l'impérialisme. En effet, même l'esclavage des anciennes colonies de l'époque commerciale ne comportait pas, à proprement parler, de racisme. On sait que les maîtres ne dédaignaient pas les peaux noires de leur cheptel féminin. Ce n'est qu'avec la substitution du salariat à l'esclavage et le malthusianisme monopoliste que le racisme s'installe sur la scène de l'histoire. Par exemple, ce n'est que bien après la guerre civile que le racisme apparut contre les nerfs aux États-Unis.
Ce phénomène suppose donc que la décadence capitaliste soit posée par le monopole. Mais les dernières années ont montré qu'il prend une ampleur mondiale lorsque cette décadence s'affirme et que le capital monopoliste commence à fusionner avec l'État. C’est en effet depuis la première guerre mondiale, surtout depuis 1933 parenthèses l'année de l'avènement d'Hitler (que le racisme s'est étendu universellement, en particulier sur la vieille Europe libérale. La deuxième guerre mondiale nous a livré d'assaut, Auschwitz, les chorus de travail forcé, les déportations de minorité ethniques ou nationale par les deux camps sur une échelle de masse (juif, polonais, Laura, on voit, caucasien, allemand de la Volga et des Sudètes, japonais des États-Unis, etc.…) bref, le capitalisme d'État a créé une société concentrationnaire fondé sur les discriminations ethniques.
C’est de cela dont il s'agit aujourd'hui en Afrique du Sud en pleine période de “paix”. Déjà, dans ce pays, 2,300,000 blancs voté seul à l'heure que 7,700,000 Bantous (les indigènes africains), 282,000 hindous et 900,000 métis n'avaient -parce que “colored people”, aucun droit politique. Le Bantous était relégué dans des réserves comptant pour 13 % du territoire alors qu'il représentait 77 % de la population. Il ne pouvait en sortir qu'après avoir conclu des contrats qui en faisaient des demi-esclaves, notamment dans les mines d’or et de diamants. Quand ils fuyaient, la police entreprenait la chasse à l'homme et ramenait les fugitifs dans les réserves. Or l'histoire voulut que cela ne suffise pas.
Smuts est tombé en partie pour avoir voulu “aménager” dans un sens “libéral” cette politique raciste que lui-même avait conduite au gouvernement. Les jours qui précédèrent l'élection via une explosion d'antisémitisme, parce que le vieux bureaucrate militaire avait reconnu le nouvel État d'Israël dont l'avènement n'était lui-même qu'une autre expression du racisme. Le gouvernement issu de l'élection entend aujourd'hui (tel est son projet avoué) rassembler tous les noirs dans une réserve, tous les métis dans une autre, et isoler les hindous. Rien que cela !
Cette politique, l'expérience dira si, tout en suivant la ligne d'une “nécessité” économique de l'impérialisme, elle ne se heurtera pas à son tour à des limites imposées par cette même nécessité. Toujours est-il que ces mesures sont prévues en même temps que le deuxième point du programme de Malan : les nationalisations.
La puissance essentielle du capital sud-africain siège dans ses mines d’or. En 60 ans, elles ont produit 15 milliards de dollars de métal, soit 40% du stock mondial actuel. Elles distribuent chaque année 38 millions de dollars de dividendes. Là ce fait l'essentiel de l'exploitation du travail sur laquelle se fonde l'oligarchie du Cap. Ce sont ces mines que le programme de Malan projeté formellement de nationaliser.
Après sa victoire, Malan a semblé revenir en partie sur ce programme. Mais ce fut pour dire au correspondant du “Financial Times” :
“il faut mettre un frein à l'épuisement (des mines) pour un gain économique temporaire d’une telle richesse nationale. Le parti nationaliste assujettira les monopoles et les cartels au contrôle de l'État, tout en reconnaissant les droits de la propriété et de l'entreprise privée”.
Par conséquent, s'il advenait -et ce n'est pas encore prouvé- que le nouveau gouvernement renonça à nationaliser les mines, ce serait de toute façon pour les faire passer sous le contrôle de l'État. Et cette mesure, pourtant limitée, prendrait tout son sens, puisque les nationalisations sont déjà étendues, les mines, les banques, transports, aciéries appartenant depuis plusieurs années à l'État.
Tel est le sort de l'Union sud-africaine. Bien qu'elle soit à l'autre bout de la terre, elle glisse tout comme les autres pays vers le capitalisme d'État. Là comme ailleurs, la guerre impérialiste mondial, à laquelle l'Union a participé, a été l'expression, et à son tour le prétexte apparent de ce glissement. Mais l'application profonde se trouve ailleurs : la rentabilité du travail minier a atteint son plafond. Malon l'exprime en parlant d'épuisement des gisements. Il invoque ainsi la chute des rendements physiques de l'entreprise au lieu de se référer à celle du rendement de l'exploitation du travail. La vérité est que le capital sud-africain a lui aussi atteint son niveau maximum d'expansion et qu'il se trouve désormais engagé dans la décadence économique mondiale.
Il est... disons “réconfortant” (?) de voir qu'un régime féroce et un gouvernement ultra-réactionnaire poursuit l'expropriation des capitalistes privés. C’est un soufflet (on peut douter d'ailleurs qu'il le comprennent) à ceux qui falsifient la conscience de la classe ouvrière en brandissant l'arme de la propriété d'État. Ils lui font croire que ces mesures ne peuvent être le fait que de gouvernements travaillistes et “socialistes”, ou de prétendu “démocratie populaire”, et qu'elles acquièrent pour notre époque une portée révolutionnaire. En réalité le capital universel fusionne avec l'État à une échelle mondiale, totale. Ce phénomène est l'avènement d'une barbarie sans précédent à laquelle seul à prolétariat révolutionnaire peut apporter la réponse. Voilà ce qu’on n’abusera jamais de répéter !
Morel
Sur la base de divers comptes-rendus, écrits et oraux, on peut se faire une idée assez précise de ce qu'a été le congrès du PCI d'Italie.
Nous avons d'abord celui publié dans notre dernier internationalisme, qui donne une idée assez complète des débats du Congrès.
Dans la "Battaglia Communista" organe du PCI d'Italie et dans “l'internationaliste” organe de la fraction belge nous trouvons des articles traitant des travaux du Congrès.
Enfin la réunion publique organisée par la fraction française.
L'impression générale qui se dégage est comme l'a écrit le camarade Bernard en tête de son article, que cela "AURAIT PU NE PAS ÊTRE UN CONGRÈS CAR LES PROBLÈMES TRAITÉS L'ONT ÉTÉ D'UNE MANIÈRE PLUTÔT ÉTRIQUÉE."
Pour s'en convaincre il suffit de lire la presse du PCI d'Italie, et de ces sections en Belgique et en France. La déléguée de France a dit dans son compte-rendu oral : "LE CONGRÈS N'A TRAITÉ D'AUCUN DES PROBLÈMES FONDAMENTAUX, N'A FAIT AUCUNE ANALYSE POUSSÉE DE L'ÉVOLUTION ACTUELLE DU CAPITALISME ET DE SES PERSPECTIVES, DE TOUT SON ORDRE DU JOUR IL N'A DISCUTÉ QUE LES POSSIBILITÉS D'ACTION DU PARTI DANS LA SITUATION PRÉSENTE.” De son côté, la fraction belge, dans son dernier bulletin, consacre au Congrès un article d'une petite page ronéotypé dans lequel elle se contente de donner "RÉSUMÉ GROSSO MODO, LES DEUX TENDANCES QUI SE RÉVÉLÈRENT AU CONGRÈS » et conclure que celui-ci a décidé "D'ENTREPRENDRE UNE DISCUSSION APPROFONDIE SUR L'ANALYSE DU CAPITALISME DANS SON STADE ACTUEL."
Que nous sommes loin des fanfaronnades qui accompagnèrent la formation du parti en 1945, des salutations enthousiastes et grandiloquentes sur la "RECONSTRUCTION DU PREMIER PARTI DE CLASSE DANS LE MONDE PAR LE PROLÉTARIAT ITALIEN," et de tout le bluff qui a continué pendant deux années autour de l'activité et des succès de masse de ce parti.
Aujourd'hui, le résultat de trois années d'activisme a ramené les camarades à plus de modestie et à des réflexions plutôt amères, malgré certains jeunes néophytes comme la déléguée française qui ne peut terminer son compte-rendu sans finir, comme c’est la tradition en Russie, par cette phrase : "ET NOUS DISONS MERCI AU PCI D'ITALIE".
Pendant la première période, le parti c'est laisser griser par son recrutement. À ce recrutement il a sacrifié la clarté des positions politiques, évitant de pousser trop à fond les problèmes pour ne pas "gênés" la campagne de recrutement, et à ne pas "troubler" les adhérents déjà acquis. Farouchement et catégoriquement il a tenu à ne pas porter, ni devant les ouvriers, ni devant les membres du parti, ni devant la conférence constitutive de fin 1945 la discussion sur la lamentable expérience de la participation d'une de ces sections et des camarades, futurs dirigeants du parti, au comité de coalition antifasciste italien de Bruxelles. Expérience qui a duré depuis la Libération jusqu'à la fin de la guerre et que ces camarades continuèrent à revendiquer comme politique juste et révolutionnaire. Toujours pour ne pas "gêner" le recrutement et peut-être aussi parce qu'on a soi-même partagé cette conception (ce qui serait encore plus grave) qui faisait partie de ses organismes militaires qui étaient les diverses formations armées de la Résistance. A leur sujet, la plateforme du parti adoptée à la conférence de 1945 dit :
"EN CE QUI CONCERNE LA LUTTE PARTISANE ET PATRIOTIQUE CONTRE LES ALLEMANDS ET LES FASCISTES, LE PARTI DENONCE LA MANŒUVRE DE LA BOURGEOISIE INTERNATIONALE ET NATIONALE QUI, AVEC SA PROPAGANDE POUR LA RENAISSANCE D'UN MILITARISME D'ÉTAT OFFICIEL (PROPAGANDE QU'ELLE SAIT VIDE DE SENS ?) VISE A DISSOUDRE ET A LIQUIDER LES ORGANISATIONS VOLONTAIRES DE CETTE LUTTE QUI DANS BEAUCOUP DE PAYS ONT DEJA ETE ATTAQUES PAR LA REPRESSION ARMEE."
Et tout en mettant en garde contre les illusions suscitées par ces organisations parmi les ouvriers, la plateforme les caractérise ainsi :
“CES MOUVEMENTS QUI N'ONT PAS UNE ORIENTATION POLITIQUE SUFFISANTE ( A PART D'ETRE PARTISANE ET PATRIOTIQUE, QUE FALLAIT-IL DONC DE PLUS AU PCI ?) EXPRIMENT TOUT AU PLUS LA TENDANCE DE GROUPES PROLETARIENS LOCAUX A S'ORGANISER ET A S'ARMER POUR CONQUERIR ET CONSERVER LE CONTROLE DES SITUATIONS LOCALES ET DONC DU POUVOIR.”
Ainsi pour ne pas risquer sa popularité et les possibilités de son recrutement, le parti s'est gardé de les dénoncer pour ce qu'elle était réellement, et pour le rôle qu'elle jouait, et a préféré flatter les ouvriers de “CES TENDANCES QUI CONSTITUENT UN FAIT HISTORIQUE DE PREMIER ORDRE.”
Tout aussi bien que sur cette question, le PCI n'a pas eu le souci de pousser plus à fond l'analyse de l'évolution du capitalisme moderne. Nous trouvons, bien sûr, et même très couramment l'affirmation que le capitalisme évolue vers une forme nouvelle, le capitalisme d'État, mais le parti n'avait pas pour autant une idée précise de ce qu'est exactement le capitalisme d'État, ce que signifie historiquement et de ce que cela comporte comme transformation profonde de structure du système capitaliste.
Dans le paragraphe 14 où est traité le problème du capitalisme d'État, la plateforme parle de ”REACCUMULATION DES RICHESSES ENTRE LES MAINS DES ENTREPRENEURS ET DES BUREAUCRATES D'ÉTAT QUI ONT LEURS INTERETS LIES A CES DERNIERS”. N'ayant vu dans le capitalisme d'État que l'unité de classe d’avec les entrepreneurs privés face au prolétariat, mais n'ayant pas vu ce qui les opposent et distinguent les premiers des seconds, la plateforme dénonce "LES MOTS D'ORDRE INEPTES DE SOCIALISATION DES MONOPOLES QUI NE SERVENT QU'A TRAVESTIR CE RENFORCEMENT”. Dans les nationalisations qui sont la structure économique du capitalisme d'État, la plateforme ne voit rien d'autre qu'une manœuvre “DES PUISSANTS MONOPOLES INDUSTRIELS ET BANCAIRES "QUI" FERONT PAYER A LA COLLECTIVITE LE PASSIF DE LA RECONSTRUCTION DE LEURS ENTREPRISES”.
Avec une telle analyse du capitalisme moderne et de ses tendances, qui n'allait pas plus loin que celle déjà énoncée en 1920, il était normal qu'on reprenne sur le plan de la politique, sans rien changer des positions essentielles de la 3e internationale il y a 25 ans : le parlementarisme révolutionnaire et la politique syndicale.
Quelles en étaient les résultats ? Après près de 3 ans, le parti enregistre la perte de la moitié de ses adhérents. Des groupes entiers de militants se sont détachés, les uns pour former le groupe trotskiste POI, les autres la Fédération autonome de Turin, la majorité dans l'indifférence et le dégoût de toute activité militante. Nous avons, en somme, la reproduction de ce qui s'est passé pour les partis trotskistes dans les autres pays. Le parti n'a pas renforcé ses positions parmi les ouvriers. La fuite de la recherche théorique, l'imprécision et l'équivoque de ses positions ne lui ont pas davantage fait garder les militants. Dans son objectif N° 1 qui était de recruter à tout prix, le renforcement numérique, le parti enregistre aujourd'hui un fiasco, un échec cuisant qu'il n'était pas difficile de prévoir et de lui prédire.
Mais il y a encore une chose plus grave que la défection de la moitié des membres, c'est le niveau idéologique extrêmement bas de la moitié des membres, c'est le niveau extrêmement bas des militants restants dans le parti. Bernard nous parle de ”FONCTION SCENIQUE” de la majorité des délégués au congrès, de leur non-participation au débat. Frédérique disait que les délégués ouvriers estimaient que les analyses théoriques générales les dépassaient et ne pouvaient être leur fait, que ce travail incombe aux intellectuels. Vercesi exprime cette vérité : ”POUR COURIR DERRIERE DES CHIMERES, LE TRAVAIL D'EDUCATION DES MILITANTS QUI EST DANS UN ETAT DEPLORABLE, A ETE NEGLIGE.” encore que Vercesi porte lui-même une bonne part de responsabilité pour cet état déplorable auquel il a contribué pendant trois années par son refus de porter publiquement la discussion de crainte de "troubler” les militants.
C'est le trait typique de toutes ces formations artificielles qui se proclame pompeusement parti, de ne pas comprendre que le fondement subjectif du nouveau parti ne se trouve pas dans le volontarisme mais dans l'assimilation véritable par les militants de l'expérience passée, et dans la solution des problèmes contre lesquels l'ancien parti s'est heurté et s'est brisé. Avoir voulu agir sur la base de la répétition d'anciennes formules et positions, fussent-elles celles des thèses de Rome sans tenir compte des changements fondamentaux apportés par les 20 dernières années, c'était accrocher l'action dans le vide, user en vain les énergies et gaspiller des forces et un temps précieux qui devait et pouvait utilement servir à la formation des cadres pour le parti et la lutte à venir.
L’absence des cadres et la négligence de leur formation, voilà le plus clair du bilan, révéler par le Congrès du PCI.
EXISTE-T-IL UN PARTI EN ITALIE ?
Numériquement très réduit par la perte de la moitié de ses membres, absence de cadres, "MANQUE COMPLET D’UNE ANALYSE DE L’ÉVOLUTION DU CAPITALISME MODERNE" (Vercesi), voilà pour ce qui est des conditions subjectives. Quant aux conditions objectives, période de concentration du capitalisme qui "A ÉTÉ CONDITIONNÉE PAR LA DÉFAITE INTERNATIONALE QUE LE PROLÉTARIAT A SUBI ET PAR LA DESTRUCTION DE CELUI-CI COMME CLASSE" (document de la C.E. à la suite du Congrès. Voir nos "directives de marche" dans la Battaglia Communista du 3-10 juillet). Que reste-t-il donc des conditions nécessaires justifiant la construction du Parti ? Rien, strictement rien, sinon le volontarisme et le bluff, familiers des trotskystes.
Au Congrès, le rapporteur Damen a essayé de justifier la proclamation du parti. Nous laissons de côté l’argument qui veut que les ouvriers italiens soient "POLITIQUEMENT PLUS SAINS" que ceux des autres pays. De tels argument ne montrent rien d’autre que la persistance des sentiments nationalistes même chez des militant très avancés. L’ouverture d’un cours révolutionnaire ne peut se faire que sur l’échelle internationale, de même la brisure avec l’idéologie capitaliste ne peut être une manifestation isolée d’un prolétariat en or d’un seul pays. Le patriotisme du prolétariat révolutionnaire d’Italie n’a pas plus de valeur que le patriotisme du socialisme dans un seul pays. Cet argument donc mis à part, Damen justifie la proclamation du Parti par le fait qu’une fraction n’aurait pu servir de pôle d’attraction pour les ouvriers, ce qui est vrai pour une période où les conditions pour la polarisation du prolétariat autour d’un programme révolutionnaire sont présentes mais qui absolument pas le cas en Italie, ni nulle part ailleurs. Finalement, Damen énonce que la Fraction n’a de raisons d’être que tant qu’il s’agit "D’OPPOSITION ET DE RÉSISTANCE IDÉOLOGIQUES À L’OPPORTUNISME DANS LE PARTI JUSQU’AU MOMENT DE LA LUTTE OUVERTE QUI NE PEUT ÊTRE MENÉE QUE SEULEMENT PAR UN ORGANISME POLITIQUE QUI AIT LES CARACTÉRISTIQUES ET LES TACHES DU PARTI." Le même thème, nous l’avons entendu développer dans la réunion de la FFGC. Que de chemin à rebours parcouru depuis le Congrès de la Fraction italienne de 1935 !
C’est là un argument type du trotskisme qui, pendant les années d’avant-guerre, soutenait contre nous la thèse qu’avec la mort de l’ancien parti ou son passage à l’ennemi de classe signifiait précisément l’absence de conditions pour l’existence du parti révolutionnaire. Ce parti étant conditionné par une orientation révolutionnaire se manifestant dans le prolétariat.
Quand les camarades Vercesi et Daniels, au Congrès, nient que le PCI puisse réellement jouer un rôle de parti, ils ne font que reprendre la thèse que nous avons développée depuis 1945 sur l’absence de conditions de constitution du parti, et du même coup ils reconnaissent implicitement que le PCI ne remplit pas davantage les tâches d’une fraction, c’est-à-dire l’élaboration programmatique et la formation de cadres. Nous n’avons ici rien d’autre que la traduction en italien des artifices et du comportement des trotskistes dans les autres pays.
Pour Damen le parti est un fait, "UN COIN ENFONCÉ DANS LA CRISE DU CAPITALISME". Si cela peut le consoler nous lui apprendrons toutefois que les trotskistes ne voient pas différemment leur parti dans les autres pays.
Pour Vercesi n’existent ni "LE COIN ENFONCÉ", ni "LA BRISURE, MÊME MINIME, DU CAPITALISME", ni le parti qui n’est qu’une fraction élargie.
Malheureusement, dirons-nous, il n’existe en Italie, ni parti ni fraction élargie, ni influence sur les masses, ni formation de cadres. L’activité menée par le PCI tendant à compromettre l’immédiat de l’un et l’avenir de l’autre.
Une orientation vers la fondation du parti pouvait avoir sa raison d’être dans la période de 1943 à 1945 qui s’ouvrait avec les évènements de juillet 43 en Italie, la chute de Mussolini, le mécontentement grandissant en Allemagne, et qui permettait aux militants révolutionnaires d’espérer un développement d’un cours de brisure avec la guerre impérialiste et la transformation de celle-ci en un vaste mouvement de crise sociale. L’erreur fondamentale des militants du PCI et surtout de ses sections en France et en Belgique fut de persister dans cette perspective après la fin des hostilités, alors que les impérialistes russes et américains sont parvenus à occuper l’Allemagne, à disperser à travers le monde et à encaserner dans des camps de prisonniers les millions d’ouvriers allemands, en un mot à contrôler et à étouffer ce foyer capital de révolte et centre de la révolution européenne.
Mais loin de comprendre que la cessation de la guerre sans mouvements de révolte signifiait une défaite consommée par le prolétariat, une nouvelle période de recul, ouvrant avec elle le cours vers la nouvelle guerre impérialiste, la GCI, au contraire, échafaudait des théories sur l’ouverture d’un cours de luttes de classes, voyait dans la fin de la guerre la condition de reprise de luttes révolutionnaires où comme elle l’écrivait en corrigeant Lénine "LA TRANSFORMATION DE LA GUERRE IMPÉRIALISTE EN GUERRE CIVILE COMMENCE APRÈS LA FIN DE LA GUERRE".
Toute l’orientation de la GCI était basée sur cette perspective, et tous les évènements étaient examinés sous cet angle. Ainsi on prenait les évènements sanglants d’Algérie, de Grèce, du Proche-Orient, pour des prémisses de la crise révolutionnaire, on saluait les grèves économiques comme les mouvements de radicalisation des masses, on soutenait à fond le mouvement, et l’action syndicale qu’on se donnait comme tâche de conquérir la direction, enfin, on préconisait comme tâche immédiate la construction dans tous les pays le Parti de classe. En même temps, on se faisait des gorges chaudes, on raillait ces "PESSIMISTES" que nous étions, ces "DOCTEURS ET THÉORICIENS EN CHAMBRE" pour qui on affichait un hautain mépris.
Aujourd'hui toute cette perspective est par terre. Et Vercesi est absolument dans le vrai, et ne fait que reprendre la critique que nous formulions contre le PCI, quand il déclare "L'INTERPRETATION QUE LA GUERRE AURAIT OUVERT UN CYCLE REVOLUTIONNAIRE S'EST REVELEE COMPLETEMENT FAUSSE".
Si l'activité révolutionnaire n'a de valeur que pour autant ou elle est fondée sur des prévisions basées sur une analyse exacte de la situation et du cours, la reconnaissance par le Congrès du non fondé de la perspective signifie la condamnation implicite et l'écroulement de toute la politique et l'activité passée du parti, basé sur cette perspective.
Toutefois nous devons mettre en garde contre l'orientation exprimée par la tendance de Vercesi postulant son analyse sur les "CAPACITES DE RENAISSANCE DE L'ECONOMIE CAPITALISTE AU TRAVERS DU SYSTEME DE PLANIFICATION, DE LA DISPARITION DE CRISE CYCLIQUE ET DE LA CONCURRENCE A L'INTERIEUR DES ETATS." cette conception n'est pas nouvelle : elle se rattache à la vieille théorie du renforcement économique du capitalisme, théorie dite de l'économie de guerre, et que nous avons à maintes reprises avant et pendant la guerre, l'occasion d'analyser et de combattre.
Aujourd'hui un nombre croissant de militants du PCI à ressenti et compris la stérilité d'un activisme en l'absence d'une analyse de la situation. bien que cela vienne avec un retard de 3 années, nous considérons ce fait comme le seul résultat positif qui s'est manifesté dans le Congrès. Nous souscrivons entièrement à l'idée de Daniels quand il déclare : "LES ARMES QUE POSSEDE LE MOUVEMENT SONT VIEILLIS DE 25 ANS ET TOUT EST EMOUSSEE. LE CAPITALISME A TRANSFORME ENTRE-TEMPS TOUTE SA STRUCTURE ET TOUTES CES METHODES DE LUTTE. LE PARTI DE CLASSE DOIT EN FAIRE AUTANT S'IL VEUT ETRE UN JOUR LE GUIDE DE LA CLASSE OUVRIERE, ET EN PREPARER LE REVEIL."
Nous avons, à plusieurs reprises, critiqué la tendance à la bureaucratisation dans le PCI d'Italie. Faisant allusion à cette critique, la déléguée française, dans son compte-rendu, de répliquer : "CEUX QUI N'ASSISTAIENT PAS AU CONGRES ET A SES DEBATS SOUVENT PASSIONNES, POUVAIENT SE RENDRE COMPTE DE LA DEMOCRATIE QUI REGNE DANS LE PARTI, ET DE LA GRATUITE DE L'ACCUSATION DE BUREAUCRATISATION." On pourrait avec autant de raisons citer en exemple les assises des partis trotskystes, et même des partis socialistes. Là aussi on discute “librement” et passionnément. Ce qui importe n'est pas la plus ou moins grande démocratie dans les congrès mais de savoir sur quoi est basé l'activité des militants, sur la trique de la "DISCIPLINE LIBREMENT CONSENTI" ou sur la conviction des positions et la plus grande conscience des militants ? la camarade de citer le cas où le PCI excluait des militants pour divergence politique, et elle ajoutait :i “comme tout parti qui se respecte”. En effet le nombre des exclusions prononcés par le PCI est frappant, mais il faut ajouter qu’au grand jamais ces exclusions ne sont faites après des discussions dans l'ensemble du parti, seule méthode qui aurait permis à ces crises d'être un moment de clarification des idées pour tous les militants, mais sont toujours prononcées par la direction.
Le congrès a par exemple révélé l'existence de divergence profonde dans le parti, mais en vain cherchera-t-on dans la presse du parti et cela même dans les semaines précédant le Congrès la moindre discussion et controverse. Cela aurait évidemment risqué de troubler les membres, et porter atteinte au prestige et partant à la discipline. On préfère non moins évidemment venir au Congrès pour constater, comme Vercesi : "IL Y A DES DELEGUES PARLEMENTARISTES, D'AUTRES FAVORABLES A UNE ESPECE DE COMPROMIS AVEC LE CENTRISME (stalinisme), LA MAJORITE EST SANS IDEE CLAIRE ET SUIT DES VOIES DIFFERENTES SUIVANT LES ZONES."
Plus catégorique et plus cinglant encore et Daniels, parlant pour ce qui concerne le congrès lui-même. Il constate : "IL Y A UNE TENDANCE AU CONGRES A PASSER SOUS SILENCE LES ERREURS DU PASSE ET A RENONCER A DISCUTER DES PROBLEMES QUI PEUVENT PROVOQUER D'AMPLEUR DES BAS, AU TRAVERS DESQUELS LE PARTI POURRAIT VRAIMENT RENAITRE A UNE VIE NOUVELLE ET METTRE A NU TOUT CE QUI, SOUS L'EXCUSE DE LA DEFENSE DES POSITIONS TRADITIONNELLES, CACHER D'OPPORTUNISME ET EMPECHE UNE CLAIRE ELABORATION IDEOLOGIQUE ET UNE CONSEQUENTE ASSIMILATION DE LA PART DES MILITANTS."
C'est ainsi qu'on doit comprendre la vie intérieure celle de l'organisation est fondée la force, l'efficacité de l'activité de chacun des membres sur la continuelle et plus ample confrontation des idées suscitée et entretenue par toute la vie du parti.
Par contre, quand Maffi, grand chef du parti , déclare s'être “ABSTENU DE TRAITER TEL PROBLEME” parce que “JE SAVAIS QUE CETTE DISCUSSION AURAIT PU EMPOISONNER LE PARTI”, nous disons que ce souci manifeste incontestablement et au plus haut point la tendance à l'ossification et à la bureaucratisation de la vie intérieure de l'organisation.
Et c'est parce que c’est cette dernière conception qui prévaut dans le PCI que nous avons pu assister à cette fin absurde du Congrès dont nous parle Bernard, où “VERCESI S’EST EN QUELQUE SORTE EXCUSE D'AVOIR ETE UN TROUBLE-FETE ET D'AVOIR AMENE LE TROUBLE PARMI LES MILITANTS”. Parce que, en fin de compte, les uns pas plus que les autres n'admettre l'existence des tendances et des fractions au sein du parti : pour les uns comme pour les autres le parti reste une organisation monolithique, homogène et monopoliste .
Une des questions qui a provoqué les débats les plus orageux fut celle de la participation aux élections. Bien sûr, personne ne préconise une politique de parlementarisme actif. Cela ressort moins d'une certitude de l'inutilité de l'action parlementaire que du fait que les forces présentes du parti ne lui donne aucune possibilité d'avoir réellement des élus. Aussi peut-on se permettre, d'économiser un débat qui, ne peut que “TROUBLER INUTILEMENT LE PARTI”. C'est pour la même raison que le parti aux dernières élections pouvait se payer à bon marché d'être révolutionnaire à l'extrême, au point d'inviter les électeurs à ne pas voter, même pour lui. Mais nous connaissons déjà le cas d'un élu au conseil municipal qui a finalement trouvé de bonnes raisons pour garder son mandat d'élus. Après tout, la justification définitive de tout parlementarisme se trouve dans ces arguments théoriques donnés par Damen, pour justifier la participation du PCI à la campagne électorale. Damen dit “SI LA BOURGEOISIE EST CONTRAINTE (?) D'ADOPTER UN MOYEN DE LUTTE QUI PEUT ETRE EXPLOITE UTILEMENT PAR LE PARTI DE CLASSE POUR ETRE RETOURNE CONTRE ELLE, L'AVANT-GARDE REVOLUTIONNAIRE NE PEUT RENONCER A L'UTILISER ET A S'INFILTRER DANS LA COMPETITION ELECTORALE”.
Aucun trotskyste ne manquerait de souscrire à cette argumentation. C’est du pur et du pire Lénine de la maladie infantile du communisme. La vérité est que le prolétariat ne peut utiliser pour sa lutte émancipatrice “ LE MOYEN DE LUTTE POLITIQUE” propre à la bourgeoisie et destiné à son asservissement. Il en était tout autrement, à une période antérieure d'avant 1914 quand le prolétariat ne pouvait pas encore poser comme objectif concret immédiat la transformation révolutionnaire de la société d'où découlait la nécessité de lutter sur le terrain même du capitalisme pour lui arracher le maximum de réformes. le parlementarisme révolutionnaire en tant qu'activité réelle n'a, en fait, jamais existé, pour la simple raison que l'action révolutionnaire du prolétariat quand elle se présente à lui suppose sa mobilisation de classe sur un plan extra capitaliste, et non la prise des positions à l'intérieur de la société capitaliste, ce que Damen appelle “L'UTILISATION” et “L'INFILTRATION” intérieure.
La politique du parlementarisme révolutionnaire a largement contribué à corrompre les parties de la Troisième Internationale et les fractions parlementaires ont servi de forteresse de l'opportunisme, aussi bien dans les parties de la troisième qu'autrefois dans les parties de la Deuxième Internationale. Mais le participe passionniste crois t'avoir trouvé un argument impressionnant en déclarant : “LE PHENOMENE ABSTENTIONNISTE EST DESORMAIS DEPASSE CAR IL N'AVAIT DE RAISON D'ETRE QUE DANS UNE PERIODE OU UNE PRECISION DE PRINCIPE, FACE AU COURANT PARLEMENTAIRE, DU VIEUX PARTI SOCIALISTE, ETAIT NECESSAIRE. AUJOURD’HUI, OU IL N'Y A PLUS DE DOUTE POSSIBLE SUR LE CARACTERE NETTEMENT ANTI PARLEMENTAIRE", du PCI, "CELUI-CI…PEUT ADOPTER CETTE METHODE DE LUTTE". Voilà un raisonnement pour le mois astucieux : dans le vieux parti parlementaire nous définissions être d’anti-parlementaires mais maintenant, puisque notre parti est anti-parlementaire, alors nous pouvons faire du parlementarisme. Nous ne doutons pas que cette argumentation puisse impressionner les patientes du parti qui passe à l'instant n'ose mettre en doute son infaillible révolutionnaire, garantie a priori et à jamais. Ceux par contre qui ont connu l’IC pour y avoir milité, ou simplement pour avoir étudié son histoire, seront probablement moins enclins à ouvrir un tel crédit à n'importe quel parti, fut-il même le parti de Damen et de Maffi. Croit-on vraiment que le Parti bolchevik et l’IC dans ses premières années, étaient moins sincèrement révolutionnaires que le PCI d'Italie ? ils offraient au moins autant de garanties, ne serait-ce que par le fait qu'ils exprimaient les positions programmatiques les plus avancées du prolétariat de l'époque alors que le PCI d’Italie, d'après ses propres aveux, retarde notablement. Cependant toutes les précautions prises par l’IC ( lire les thèses du deuxième congrès sur le parlementarisme révolutionnaire) non pas empêché cette politique de devenir un levier de l'opportunisme. C'est que la dégénérescence du parti n'est pas uniquement fonction de la situation générale et de rapport de force de classe mais est encore fonction de la politique pratiquée par le parti. Le prolétariat a trop payé durant ces dernières 25 années pour que les militants d'avant-garde oublient cette vérité première.
A quel point est savonneuse la pente participationniste nous le constatons par les résultats obtenus, auxquels on se réfère volontairement à chaque instant pour prouver la force et l’influence du parti. Le rapporteur au congrès n’a pas manqué de cite que dans telle région la liste du parti, aux dernières élections, a obtenu quatre fois plus de voix. Comme si on pouvait parler de force et d’influence du parti alors que la vente de la presse baisse, que l’organisation a perdu la moitié de ses membres et que le niveau idéologique des membres, de l’aveu même des responsables, est "LAMENTABLE". En entendant Damen parler des victoires du parti on ne peut manquer de penser qu’il y a des victoires qui sont les pires des défaites.
Peut-être ne serait-il pas inutile, pour calmer un peu la fièvre des participationnistes, de leur citer l’exemple du parti trotskiste en France qui en 1946 avait également obtenu un succès groupant sur ses listes près de 70,000 voix. Cela n’a pas empêché ce parti de voir la masse de ses électeurs fondre comme neige au soleil aux élections suivantes, et un an après avoir vu fondre ses propres rangs. Une bonne partie de ses militants poussant la logique à aller vers les masses à fond, a fini par aller au Rassemblement Démocratique Révolutionnaire où le nombre est plus grand et où leurs paroles peuvent avoir plus d’écho.
Car c’est exactement ainsi que raisonne le camarade Damen : "EN PARTICIPANT AUX ELECTIONS", dit-il, face aux anti-participationnistes, "LE PARTI A PU PENETRER DANS LES GRANDES MASSES, PORTER LA NOUVELLE PAROLE, ESSAYER DE DONNER CORPS AUX VAGUES ASPIRATIONS DE SORTIR DES CHEMINS BATTUS." Pris par un noble sentiment de semer la bonne parole, l’idée ne lui vient pas à l’esprit que pour lever, la semence doit être faite en terrain approprié, sinon ce n’est qu’un gaspillage de grains et d’énergies. Le révolutionnaire n’a pas à s’inspirer des missionnaires de l’Armée du Salut allant prêcher la parole divine dans les bordels. La conscience socialiste ne s’acquiert pas dans n’importe quelle condition, elle n’est pas le fait de l’action volontariste, mais présuppose une tendance de détachement des ouvriers d’avec l’idéologie bourgeoise, et ce n’est assurément pas les campagnes électorales, moment de choix de l’abrutissement des ouvriers qui offre cette condition.
Il y a longtemps qu’il a été mis en évidence que les racines psychologiques de l’opportunisme sont, aussi paradoxale que cela puisse paraître, son impatience d’agir, son incapacité d’accepter le temps de recul et d’attente. Il lui faut immédiatement « pénétrer dans les masses, porter la bonne parole ». Il ne prend pas le temps de regarder où il met les pieds. Il est impatient de planter le drapeau du socialisme oubliant dans sa précipitation que ce drapeau n’a de valeur que pour autant qu’il est planté sur un terrain de classe du prolétariat et non quand il est jeté sur le premier tas de fumier du capitalisme.
Malgré l’orthodoxie léniniste, la trique de la discipline et les succès enregistrés, la résistance de militants contre la politique de la participation augmentait sans cesse. Cela prouve que le PCI d’Italie repose sur des éléments de bas très sains. Mais malgré les vives critiques le congrès n’a pas résolu la question. Le compromis accepté de renoncer à la participation aux élections de novembre laisse cependant la question de principe ouverte. Le culte de l’unité et de "ne troublons les membres de base" ont prévalu sur la clarté et l’intransigeance des positions. Ce n’est qu’un recul pour mieux sauter. Les militants révolutionnaires ne sauraient se contenter longtemps de ces demi-mesures. Avec ou sans l’assentiment des chefs de file ils devront liquider ces "vieilles armes émoussées" ou se liquider eux-mêmes en tant que révolutionnaires.
C’est assurément la position prise sur le problème syndical qui présente le fait saillant de ce congrès.
Quelle était la position antérieure du PCI ? La plus platement orthodoxe, une copie conforme de thèses de l’IC.
"LE TRAVAIL AU SEIN DES ORGANISATIONS ÉCONOMIQUES SYNDICALES DES TRAVAILLEURS, EN VUE DE LEUR DÉVELOPPEMENT ET DE LEUR RENFORCEMENT EST UNE DES PREMIÈRES TÂCHES POLITIQUES DU PARTI".
"LE PARTI ASPIRE À LA RECONSTRUCTION D’UNE CONFÉDÉRATION SYNDICALE UNITAIRE, INDÉPENDANT DES COMMISSIONS D’ÉTAT ET AGISSANT AVEC LES MÉTHODES DE LA LUTTE DE CLASSE ET DE L’ACTION DIRECTE CONTRE LE PATRONAT, DEPUIS LES REVENDICATIONS LOCALES ET DE CATÉGORIES JUSQU’AUX REVENDICATIONS GÉNÉRALES DE CLASSE. LES COMMUNISTES NE PROPOSENT ET NE PROVOQUENT LA SCISSION DES SYNDICATS DU FAIT QUE LES ORGANISMES DE DIRECTIONS SERAIENT CONQUIS OU DÉTENUS PAR D’AUTRES PARTIS". (Plateforme politique du PCI 1946).
C’est sur cette base qu’a été fondé le travail dans les syndicats et allant jusqu’à la participation, là où cela a été possible, surtout en province et dans les petits syndicats, dans les commissions et directions syndicales. Il a soutenu sans réserve les luttes revendicatives économiques considérant ces luttes comme "UNE DES PREMIÈRES TÂCHES POLITIQUES DU PARTI".
Cette conception fut longtemps un principe pour la GCI. Une des raisons de l’hostilité de la GCI à notre égard était notre position antisyndicale. Nous ne pouvons donc qu’exprimer notre satisfaction de voir le PCI abandonner aujourd’hui la plus grande partie de ses vieilles positions concernant l’organisation syndicale, et les revendications économiques.
Nous ne pouvons que souscrire à cette définition : « le parti affirme catégoriquement que le syndicat actuel est un organisme fondamental de l’état capitaliste, ayant pour but d’emprisonner le prolétariat dans le mécanisme productif de la collectivité nationale. » ou encore : "LA CLASSE OUVRIÈRE, AU COURS DE SON ATTAQUE RÉVOLUTIONNAIRE, DEVRA DÉTRUIRE LE SYNDICAT COMME UN DES MÉCANISMES LES PLUS SENSIBLES DE LA DOMINATION DE CLASSE DU CAPITALISME". Nous souscrivons d’autant plus volontiers que nous là, non seulement les idées que nous avons défendues depuis longtemps, mais la reproduction jusqu’à nos propres termes et expressions .
Remarquons cependant que dans la question syndicale, comme dans bien d’autres questions, le PCI a laissé une fois de plus une petite fenêtre ouverte permettant à l’occasion la re pénétration de ses mêmes idées qu’on vient de rejeter par la porte.
Par exemple quand le PCI "DÉCLARE SON INDIFFÉRENCE CONCERNANT LA QUESTION FORMELLE DE L’ADHÉSION OU NON-ADHÉSION DU TRAVAILLEUR AU SYNDICAT" il ne fait que prendre une position passive qui cache mal son attachement affectif au syndicat. Dire que "CE SERAIT PÊCHER PAR ABSTRACTION QUE PROPAGER LE MOT D’ORDRE DE LA SORTIE DES SYNDICATS, MOT D’ORDRE CONVENABLE SEULEMENT QUAND LES SITUATIONS HISTORIQUES POSERONT LES CONDITIONS OBJECTIVES POUR LE SABOTAGE DU SYNDICAT", c’est chercher des prétextes sophistiqués pour ne pas choquer les sentiments arriérés de masses. Si on est convaincu que le syndicat est et ne peut désormais n'être qu’un organisme d’état capitaliste, avec la fonction d’emprisonner les ouvriers au service de la conservation du régime capitaliste, on peut rester "INDIFFÉRENT" au fait que l’ouvrier fait ou non partie organiquement, pas plus que nous ne restons indifférents que les ouvriers fassent ou non partie des maquis, des comités de libération nationale, des parties où toutes autres formations politiques du capitalisme.
Il n’est jamais venu à l’esprit d’un militant sérieux que l’abandon par les ouvriers des formations politiques du capitalisme dépend de ce qu’il lancera ou non le mot d’ordre ; il sait parfaitement que cela sera le résultat des conditions objectives ; Mais cependant cela ne l'empêche pas mais au contraire exige de lui de faire la propagande et d'appeler les ouvriers à déserter ses organisations de la bourgeoisie. La désertion des organisations du capitalisme n'est pas seulement une manifestation mais également une condition de la prise de conscience des ouvriers. Et cela reste valable aussi bien pour les organisations syndicales que pour les organisations politiques. De toute façon l'indifférence en matière de position politique n'est que le camouflage d'un acquiescement affectif et honteux.
Mais il y a mieux. Le PCI dénonce les syndicats mais préconise le rassemblement des ouvriers dans la fraction syndicale. Qu’est-ce donc que cette fraction syndicale ?
“C'EST", dit d'abord le document de la CE déjà cité, "LE RESEAU DES GROUPES D'USINE DU PARTI QUI AGISSANT SUR LA BASE UNITAIRE DE SON PROGRAMME… ETC. CONSTITUE LA FRACTION SYNDICALE”.
On serait tenté de croire à la première lecture qu'il s'agit tout simplement de cellules du parti, mais à examiner de plus de plus près on s'aperçoit qu'il s'agit de tout autre chose. Premièrement, on comprend difficilement pourquoi l'ensemble des cellules d'usine se constituerait en un organisme à part, ses parents et divisant l'unité du parti en deux d'un côté les ouvriers groupés à part dans les cellules d'usine et d'un autre côté les non ouvriers groupés on ne sait pas exactement où, mais également à part. Deuxièmement, la gauche italienne s'est toujours opposée dans l’IC À l'introduction de cette structure des cellules d'usine, voyant en elle une tendance vers l'ouvriérisme et un moyen bureaucratique d'étouffer la vie idéologique du parti . Il serait vraiment surprenant que le PCI rompe aujourd'hui avec cette position traditionnelle et plus que jamais valable. Troisièmement, quels peuvent donc être les tâches spécifiques des membres ouvriers du parti distincte des tâches de l'ensemble du parti, et finalement on ne comprend pas que cet organisme centralisé, unifier sur le plan de l'ensemble du pays, constituerait et porterait précisément le nom de… la fraction syndicale.
En vérité, la fraction syndicale n'est pas les cellules d'usine du parti, mais bien une organisation séparée distingue du parti créé par celui-ci et dirigé par lui. Certainement le parti ne se fait pas trop d'illusions sur l'ampleur que peut prendre cette organisation dans l'immédiat et ”DANS LA SITUATION ACTUELLE, C'EST LA REDUCTION DE LA FRACTION SYNDICALE AU SEUL MEMBRE DU PARTI ET A QUELQUES SYMPATHISANTS AGISSANT DANS L'USINE OU DANS LE SYNDICAT, QUI SE VERIFIERA LE PLUS SOUVENT”. Mais ce n'est pas pour cela que le parti créé cette organisation il la destine à une fonction bien plus importante : “IL NE DEPEND PAS D'UN EFFORT VOLONTARISME DU PARTI MAIS DE L'EVOLUTION DE LA SITUATION GENERALE ET DE LA DYNAMIQUE DES LUTTES SOCIALES QUE DES PROLETAIRES SYNDIQUES OU NON INSCRIT OU NON A D'AUTRES PARTIES SE RASSEMBLENT AUTOUR DE NOS GROUPES D'USINE”.
De ces textes il ressort clairement que la fraction syndicale a une double fonction. Dans l'immédiat, ”AGISSANT DANS L'USINE OU DANS LE SYNDICAT”, et de servir dès à présent de noyau autour desquels se rassembleront demain les ouvriers de toutes les tendances, de tous les partis en quelque sorte des embryons de Soviets.
Il est à remarquer que le PCI qui craint de ”PECHER PAR ABSTRACTION” et préconisant la désertion des syndicats en l'absence des conditions objectives nécessaires ne crains cependant pas le péché de bluff en constituant aujourd'hui les embryons de futurs Soviets.
D’une part le parti a renoncé à son action dans le syndicat et à l'illusion de pouvoir agir, actuellement dans les masses, Non directement mais par l'intermédiaire d'une organisation spéciale créée à cette fin : la fraction syndicale point aussi ne pourrait-on rien lui reprocher, chacun a son compte et tout le monde est content.
Ainsi le pas en avant fait dans la question a été immédiatement suivie de deux pas en arrière .
Finalement, l'erreur d'hier a été doublée d'une confusion d'aujourd'hui. En ajoutant la confusion nouvelle à l'erreur passée, ça ne fait toujours qu'une confusion dans l'erreur et on n'a pas avancé d'un iota.
Nous venons de faire l'examen des travaux du PCI. Si on ne peut pas parler de son apport dans la clarification des problèmes fondamentaux de l'époque, de la vie même de ses partisans, on peut constater que le plus clair de son travail consistait dans le bouleversement total qu'il a apporté dans les positions et l'orientation prise à sa conférence constitutive.
On trouverait difficilement un autre exemple dans les annales des groupes politiques, ou une plateforme constitutive se trouve être aussi profondément malmenée et infirmée, dans un laps de temps aussi court.
Notre époque peut avec raison être caractérisée par ces changements brusques et la rapidité de son cours. Mais on ne serait attribué à cela le vieillissement surprenant de la plateforme du PCI car elle était déjà hors du cours et frappé de sénilité à sa naissance.
Cette constatation faite par les délégués eux-mêmes au Congrès n'est pas le fait du hasard. Elle a ses racines, entre autres, dans la suffisance et la prétention de détenir seule la vérité révolutionnaire, au sens les épaules à la seule idée de pouvoir apprendre quelque chose dans la confrontation d'idées avec d'autres groupes révolutionnaires dans les divers pays.
2 ans et demi ont suffi pour ne laisser subsister intacte aucune des pages de la plateforme de décembre 1945. C'est une leçon sévère mais qui pourrait être salutaire si les camarades de la GCI comprennent et acceptent cette leçon à cette seule condition l'expérience pourrait ne pas avoir été vaine.
Pour finir, et dans la mesure où il nous est possible et permis de juger de loin et de formuler un avis, nous estimons prématuré la conclusion tirée par le camarade Bernard qui dit “POUR LES MILITANTS SINCEREMENT REVOLUTIONNAIRES IL N'Y A PAS D'AUTRE VOIE QUE LA SCISSION ET LA CREATION D'UN NOUVEAU REGROUPEMENT POLITIQUE QUI EST COMME TACHE FONDAMENTALE LA RECHERCHE ET LA FORMULATION DES BASES IDEOLOGIQUE POUR LA FORMATION AU FUTUR DU VRAI PARTIE DE CLASSE”. Nous ne méconnaissons pas les immenses difficultés auxquelles peuvent se heurter ses camarades dans l'atmosphère qui règne dans le PCI. Mais il est incontestable que le PCI d'Italie reste à ce jour la principale organisation révolutionnaire prolétarienne et probablement la plus avancée en Italie. Tout comme après la conférence de 1945 nous estimons qu'en son sein sont rassemblés à un grand nombre de militants révolutionnaires saints et de ce fait cette organisation ne peut être considérée comme perdue d'avance pour le prolétariat.
En 1945 nous écrivions que derrière le patriotisme et l'apparence d'unité existent des divergences réelles qui ne manqueront pas de se manifester et de se cristalliser en tendance opportuniste et révolutionnaire. Aider à cette cristallisation, contribuer à dégager les énergies révolutionnaires afin qu’elles puissent trouver leur maturation et leur expression la plus avancée, telle nous paraît être encore aujourd'hui la tâche la plus urgente révolutionnaire, sincère.
Marco
“Le quart de l'État, de la nation, étant l'organisation juridique et politique interne de la classe capitaliste, toute modification interne, politique ou économique, au sein de cet état ne peut qu'intéresser la classe dont le maintien d'un état à base nationale constitue le fondement du maintien dans l'histoire. Cette classe possède le privilège d'opposer les moyens de production socio au producteur, et de faire marcher la production dans le sens de ces intérêts et de ces buts propres de classe, immédiat ou lointain : proprement économique, mais aussi historique”. K. Marx.
Le système capitaliste un poire fondement économique l'opposition entre le capital (moyen de production) à faire à la main et le travail (qui les met en mouvement).C'est ce qui distingue donc le mode capitaliste de production des modes antérieurs. En effet, sa forme de propriété exclu la propriété individuelle, forme de la propriété privée antérieure. L’histoire du capitalisme, si on la partage en trois périodes : capitalisme libre-échangiste, des monopoles, d'État, vois l'introduction d'une nouvelle division du travail social qu'il est subsisté apparemment dans la première période la propriété capitaliste comme une propriété privée individuelle, mais dont les fondements contiennent en eux-mêmes la dynamique de la négation de cette forme arriérée de propriété. le passage rapide du capitalisme libre-échangiste aux grandes sociétés par action et au monopole, constitue, dans un temps historique très restreint, et sur des espaces géographique très étendue, l'évolution du capitalisme vers sa maturité, en même temps que la démonstration de sa réalité de propriété sociale des moyens de production : les grandes sociétés, les trusts ou autre forme, rassemble, centralise entre leurs mains, l'administration et la gestion du capitaux, d'usine, de moyens de transport, dirigeant une quantité énorme d'employés, d'ouvrier, de personnel de maîtrise et d'ingénieur, disséminé géographiquement, et parfois d'entreprise dont les filiales ne se connaissent pas Entre elles. Une partie des capitalistes, les plus gros porteurs, représenter par des hommes d'affaires au sein des conseils d'administration, ne gère qu'un directement leurs intérêts, ses capitaux de plus en plus sont gérés par les techniciens qui finissent par être les véritables capitalistes tout en étant en fait que des salariés du capital. Le capital lui-même, représenté par la masse des usines et des machines et de tous les moyens qui servent à la production, devient un corps étranger aux personnes qui possèdent, dans un coffre-fort, des actions représentant de ce capital. Le capital doit fournir un pourcentage d'intérêt donné au porteur d'action, fournir au technicien de l'administration et de la direction à, un salaire plus un pourcentage de bénéfices d'entrepreneurs, enfin, les propriétaires du soldeur lequel les usines sont bâties doivent toucher la rentre de cette propriété foncière.
La plus-value que les ouvriers produisent, devient du capital accumulable, une partie de la plus-value, celle réservée à verser l'intérêt aux capitalistes, les bénéfices d'entreprises et la rente du sol, ne constituant plus en quelque sorte que "les frais du capital", tout comme le capital variable représente les "frais du travail". La société conduite par toute une hiérarchie d'administrateur et de directeur des moyens de production sociaux qui oppose à la classe ouvrière démuni qui n'a comme source de revenus que la vente de sa force de travail, produit en vue de l'accumulation sans cesse élargie, conditions de vie du mode capitaliste de production. Comme on le voit, le caractère spécifique que prend la production capitaliste implique une forme particulière de la division sociale du travail, une forme particulière du droit, de l'état, de la morale et de la pensée en général, de la classe dirigeant la production.
“... dans la production capitaliste, la masse des producteurs directs trouve devant elle le caractère social de sa production sous forme d'une autorité méticuleuse et d'un mécanisme social complètement ordonné et hiérarchisé ; mais cette autorité n'appartient à ces détenteurs qu'en tant que personnification des conditions de travail vis-à-vis du travail…”
Marx insiste sans cesse particulièrement sur le fait que l'État, un directeur d’entreprise, un député, un directeur de banque, un commerçant, un ouvrier, un employé, etc., ne sont que des expressions directes et sensibles de fonction dans la production, fonction qui, dans le mode de production capitaliste, dérivant avant tout des caractères de cette production. En d'autres termes, si dans le mode de production du système féodal des représentants politiques ou théocratiques de l'autorité, était avant tout des “maîtres politiques et théocratique”, et qui ne faisait que représenter une autorité politique et théocratique et non des conditions de travail en face du travail d'une façon directe, le mode de production capitaliste produit des divisions sociales, une division du travail, que, et à partir de fonctions déterminées dans la production.
Voyons de quel ordre peuvent être ces fonctions. Le mode de production capitaliste repose avant toute chose sur l'opposition des conditions de travail et du travail. Nous avons donc d'un côté les détenteurs de ses moyens de production, des conditions de travail qui se trouve dans une situation sociale dominante, leur permettant, contre toutes les apparences de disposer de la force de travail. D’un autre côté nous avons les individus ne disposons que de leur force de travail. Ces deux classes sociales antagonistes constituent l'armature de la société capitaliste : D'un côté les détenteurs des moyens de production, de l'autre le détenteur de la force de travail. Mais du fait que cette société n'est pas n'est spontanément du néant, quel est le produit de condition historique et d'un processus historique nous devons d'abord partir de ce processus historique.
Ce processus historique Engels l'appel : "... la décomposition de connexions sociales antérieures..." (anti-Dühring - II - 153-)
“La décomposition de connexions sociales antérieures…” a donc amener progressivement la formation de la classe détentrice des moyens de production (genèse du capital et accumulation primitive) -d'une part, et de l'autre, la classe qui ne dispose que de sa force de travail. Mais ce procès historique s'est développé alors que les anciennes conditions sociales subsistaient. Nous avons donc, du point de vue historique une période où la bourgeoisie s'élève en tant que classe sociale indépendante dans le sein de ces ouvres les guillemets connexion sociale antérieure en est un produit et en subit donc encore toutes les influences prédominantes. Et nous avons le passage de ce milieu historico social économique un nouveau milieu, ou la bourgeoisie s'est établi en tant que place sociale prédominante, et où le mode de production capitaliste devient le mode de production prédominant dans la marche de l'histoire. Pendant toute la période historique ou le mode de production capitaliste et la bourgeoisie, lutte pour la prédominance, nous avons donc deux milieux : les connexions sociales antérieures existent encore, et la formation de nouvelles. Puis le mode de production capitaliste devient prédominant, et les milieux extra capitaliste subsiste, mais subissent l'influence sans cesse plus grande du nouveau mode de production. Ceci pour bien montrer que virgule dès sa genèse et jusqu'à ce qu'il devienne prédominant, le mode de production capitaliste, de par son développement propre, a vu se transformer :
1) les milieux sociaux au sein desquelles il a évolué ;
2) sa propre composition sociale.
Nous pouvons donc dire qu'à chaque période historique, et dans ces périodes historiques à chaque situation propre d'un pays sur le marché en général, correspond une différenciation dans la composition sociale des différentes fonctions que la division du travail du mode de production capitaliste détermine. Mais, pour être complet, il faut ajouter que la forme historique de l'état du capitalisme et la nation représentée par les parties, un parlement, un roi, un président, un chef.
Prenons comme exemple la France de 1789 à 1793, puis de Thermidor au 18 Brumaire et de Brumaire à Waterloo, prenons la sous Louis-Philippe ou sous Louis Bonaparte, la composition sociale de la classe dominante correspond effectivement à des nécessités devant lesquels cette Classe se trouve à placer du fait des nécessités créés par l'état général des forces productives et des moyens de production dont elle dispose.
La nécessité de la Révolution se fait sentir pour la bourgeoisie du fait que les forces productives dont elle dispose et tout dans le cadre trop étroit de l'État monarchique féodal (qui laisse le commerce anglais concurrencer en France même le commerce et la production française). La monarchie, en soi, ne gêne pas la bourgeoisie, à condition qu'elle devienne bourgeoise et reconnaisse les propres nécessités économiques de la bourgeoisie comme les nécessités nationales. La petite bourgeoisie et la paysannerie pousse et extériorise d'une façon extrêmement radicale les différentes expressions de la révolution (de la Terreur rouge à la Terreur blanche), ils ont aidé les nouvelles forces productives à se dégager des entraves de la société féodale, mais du jour où ils deviennent une entrave au développement de la bourgeoisie celle-ci les écrase à leur tour : c'est la préparation de Thermidor et son arrivée. À son tour la révolution bourgeoise française trouve sur son chemin l'Angleterre et ses alliés européens. Il lui faut rompre avec cette entrave. Le développement des forces productives la pousse à conquérir de nouvelles colonies pour tenter de compenser les pertes dues à la négligence de la monarchie absolue décadente. La bourgeoisie devient colonialiste dans le jeu de la concurrence internationale, les États se dressent sans cesse avec plus de violence les uns contre les autres, le militarisme de la bourgeoisie s'hypertrophie, etc….
Si nous voulons marquer la transition entre la société précapitaliste de la société capitaliste, nous dirons ceci deux points tant que le mode de production capitaliste ne sait pas établi d'une façon prédominante dans l'histoire, nous assistons à des évolutions extrêmement diverses et extrêmement lente dans les différents milieux humains. En Angleterre, le développement historique de la société féodale, ainsi que la situation géographique de l'Angleterre lui donne une situation extrêmement avancée du point de vue du développement social et économique. Par contre, en Amérique, à la même époque subsiste un développement social extrêmement arriéré, des hommes sortant à peine de la barbarie, alors qu'en Chine se perpétue un système féodal qui semble établi là pour l'éternité…
L'établissement du mode de production capitaliste et sa situation prédominante va bouleverser complètement les lois antérieures de développement, et faire obéir la marche du monde à ses propres lois, et cela dans une mesure croissante.
Si l'état de la bourgeoisie est le produit d'une certaine évolution historique de la propriété privée antérieure, ce n'est que dans la société bourgeoise qu'il trouve sa réelle signification dominante du point de vue historique et qu'il personnifie effectivement la classe dominante, autant du reste que cette classe se reconnaît en lui.
Avant la société bourgeoise, l'État est encore à un stade personnifié.
Le père dans la famille, l'évêque dans son évêché, le duc dans son bûcher, sont des expressions beaucoup plus immédiates de l'état réel. La monarchie absolue et la forme de l'État qui présuppose déjà l'établissement de la bourgeoisie, et s'il est à bourgeois en est la négation ce n'est que dans la mesure où le mythe de la production remplace celui d'un seul Dieu, dans la mesure où la religion passe des lois de Dieu aux lois de la production capitaliste, où l'homme n'est plus dominé par la nature mais par le mode de production. La transition historique passe à la domination de la nature par le mode de production capitaliste, ce mode de production dominant à son tour toute l'humanité ; l'État devient la religion en tant que personnification de la mystification du mode de production capitaliste.
si au début de son histoire la bourgeoisie a comme milieu de développement nécessaire la féodalité, si la décomposition des connexions sociales antérieures et la division du travail qui en résulte font ce qui crée le marché (Engels déjà cité) virgule l'ensemble des conditions de développement du mode de production capitaliste, et si ces connexions sociales antérieures et ce milieu social antérieur sont nécessairement un milieu et des connexions féodales, aussitôt que le mode de production capitaliste s'établit d'une façon prédominante dans l'histoire, il bouleverse tous les ordres sociaux, tous les développements particulier antérieur et modèle toute la société et son développement selon son développement propre. À partir de ce moment si dans deux secteurs particuliers, le développement propre à chaque nation garde une certaine empreinte et atavique de leur histoire particulière ce n'est plus qu'une enveloppe, une apparence, le développement du mode de production gardera ce qui lui est nécessaire et rejettera le reste. Plus l'évolution du mode de production capitaliste sera poussée plus après dominance sera assuré sur le marché mondial et plus les mouvements politiques qui se produiront à l'intérieur de chaque État seront le produit direct de l'influence des conditions générales du mode de production du capitalisme. Tant que le capitalisme n'est pas encore prédominant dans le monde, l'évolution de la bourgeoisie reste avant tout un produit de la décomposition des connexions sociales antérieures proprement national les garderont surtout se caractère typiquement national (Angleterre du 17e siècle et France 18e) tout en supposant déjà, dans ces différentes manifestations un développement et une tendance de développement universel.
Dès que la prédominance est atteinte, après 1848, ce sont les lois de la concurrence sur le marché mondial qui seront le facteur majeur des différents mouvements politiques de la bourgeoisie. Jusqu'en 1848, le prolétariat qui est né conjointement à la bourgeoisie, du développement même des forces productives du mode de production capitaliste, restera toujours plus ou moins politiquement à la remorque de la bourgeoisie. C’est le mouvement montant du nouveau mode de production qui prédomine tout autre préoccupation de la société. Le mouvement des ”Diggers” ou des “enragés” et des “égaux”, qu'on nous montre selon la théorie de la révolution permanente comme l'avant-garde de la révolution, comme une sorte de vague avancée du prolétariat par rapport à la bourgeoisie et à sa révolution, n'en sont au contraire que des excroissances. ce sont Cromwell et Bonaparte ils sont l'avant-garde : mais dès que le développement capitaliste a rompu toutes les anciennes murailles de Chine, dès que la lutte devient effectivement une lutte concurrentielle entre les différents groupes et nations capitalistes et que cette concurrence devient l'axe de la lutte de la bourgeoisie qui est maintenant la classe dominante, entre en jeu une nouvelle force historique qui agit pour son propre compte et dans le but de réaliser une nouvelle forme de société le prolétariat force agissante et pensante de la Commune de Paris et des révolutions russes et allemandes de 19917-19.
"Internationalisme" publie dans les pages qui suivent le préambule d'une brochure, en préparation, du camarade Morel, brochure destinée à porter le titre retenu pour le fragment inséré aujourd’hui.
Comme ce titre l’indique, c'est d'une "célébration" du centenaire du Manifeste communiste qu'il s'agit. Néanmoins, le problème traité dépasse largement le cadre d'une simple commémoration puisqu'il se rapporte aux fondements mêmes de la perspective socialiste de Marx, que l'auteur voit dans la "Théorie de la révolution permanente". Aussi, le centenaire n'est-il en fait qu'un prétexte à l'examen de problèmes posés par la Deuxième Guerre mondiale et le cours vers la troisième, problèmes cruciaux pour la réorientation révolutionnaire d'aujourd’hui.
Si nous publions le préambule de cette brochure, c'est afin de la faire connaître à l'avance, mais surtout d’ouvrir immédiatement une discussion sur les idées qui y sont présentées, car le texte résume l'essentiel de la thèse. Nous pensons en effet que le réexamen du matériel théorique du marxisme et la discussion ouverte pour ce réexamen font partie des tâches de l'heure. En publiant les pages ci-contre, nous appelons, par conséquent, à la critique de tous ceux qui croiront utile de l'exercer et à la discussion sur l'ensemble de ces problèmes.
La date mémorable de la publication du Manifeste Communiste (février 1848) rappelle notre entrée première et incontestable dans l'histoire. C'est à cette date que se réfèrent tous nos jugements et toutes nos appréciations sur les progrès que le prolétariat a faits dans les cinquante dernières années. C'est cette date qui marque le commencement de l'ère nouvelle.
Labriola "Essais sur la conception matérialiste de l'histoire". Marcel Giard. P.3
L'année en cours voit la célébration du centenaire du Manifeste communiste. La presse officielle elle-même s'empare de cet anniversaire et le commémore à sa manière, on sait laquelle. Quoi d'étonnant ? Le capitalisme survit aujourd'hui en usurpant les idées socialistes de la classe ouvrière et en faisant mine d'adopter le marxisme après l'avoir falsifié et vidé de sa substance. De la gauche à la droite, revues, journaux, ouvrages traitent abondamment du marxisme pour le faire plus ou moins leur. En France, on l'enseigne à ce qui fut jadis l'École des Sciences Politiques. Dans ces conditions, il est logique que le régime prétende s'emparer du Manifeste communiste comme du reste, puisqu'il fut le point de départ du mouvement ouvrier révolutionnaire.
Lorsque les journaux des partis "ouvriers", social-démocrate et stalinien (et aussi, pour leur part dérisoire, les feuilles trotskistes), disent leur mot à propos du centenaire, ils s'associent en réalité à l'œuvre de la consolidation capitaliste, leur rôle n'étant pas de préparer le prolétariat à la révolution mais d'axer la classe ouvrière dans l'idéologie du capitalisme d'État mondial. Ils ne font qu'œuvrer à l'annexion de la phraséologie socialiste par l'État. On le voit vendre à l'encan la substance d'un document qui, au siècle dernier, apporta à l'humanité le plus grand espoir qu'elle n’ait jamais connu.
Devant cette entreprise, aucune presse révolutionnaire n'est là pour apporter la réplique et donner au centenaire le sens qui lui conviendrait. Une telle presse ne saurait plus exister dans ces temps qui suivent la Deuxième Guerre mondiale. À la vérité, elle était déjà morte bien avant que n'éclate le conflit. Et ce ne sont pas les timides périodiques publiés aujourd’hui par quelques groupes qui peuvent prétendre la représenter, n'ayant ni écho dans la classe ouvrière ni influence sur le cours de l'Histoire ; ils ne constituent pas une pierre à proprement parler.
Ces circonstances pourraient décourager mais ce serait une erreur. Elles doivent, au contraire, inciter à examiner les problèmes à nouveau. Aussi, laissant là le romantisme des anniversaires et des louanges de circonstances, chercherons-nous modestement à examiner dans une brochure ce que le Manifeste peut encore signifier. Telle est en tout cas la seule attitude que Marx eut approuvée.
Il ne s’agit pas faire l'exégèse de ce document, car on sait ce qu'il contient. Mieux vaut laisser cette exégèse aux docteurs de la loi, aux amants des Écritures saintes. Un fait primordial compte avant tout : le Manifeste annonçait que les contradictions internes du capitalisme conduisaient "nécessairement" à l'avènement d’un ordre socialiste par la dictature du prolétariat. C'était le message qu’il lançait au monde. C’est lui que les ouvriers et même tous les hommes (y compris ceux qui prirent peur) retinrent. La méthode et la pensée de Marx se trouvent dans l'ensemble de ses œuvres, dans leur nombre, celles dont nous parlons ici. Mais ce qu'à juste titre on reconnaît comme spécifique au Manifeste communiste, c'est précisément cette annonce d'une perspective socialiste ouverte devant l'humanité.
Apprécier la valeur actuelle du Manifeste, c'est donc réexaminer cette perspective, profitant de ce qu'un centenaire tombé par hasard à un tournant décisif de l’histoire, en fournit le prétexte. Là est la vraie question à laquelle le marxisme doit faire face en urgence. Les dates successivement avancées, depuis un siècle, pour la chute du capitalisme sont, en effet, toutes passées, les unes après les autres. Le régime, loin de progresser et de laisser place à la dictature du prolétariat au cours de convulsions révolutionnaires, loin d'aboutir à l'avènement du socialisme, est entré, au contraire, dans un état de crise permanente. Décadent, plus barbare que jamais avec ses guerres, son totalitarisme, ses camps d'extermination, il s'est effondré sur lui-même, conduisant la civilisation bourgeoise à sa ruine.
En ce sens, on peut dire aussi qu'il est encore debout, survivant à la date qui apportait un terme à sa vie comme régime progressif, comme force de développement. Dans ces conditions, le socialisme reste-t-il une perspective possible alors que tous les espoirs passés semblent désormais enterrés, notamment depuis la Deuxième Guerre mondiale ?
C’est à cette question qu'il faut répondre. Il n'est pas sûr qu'on puisse le faire aujourd’hui. Faute de réponse claire et complète, il faut au moins tâcher d'en esquisser les éléments, sans cela la réorientation révolutionnaire exigée par la situation ne sera pas possible.
Mais pour faire cela, il faut se demander d'abord dans quelles conditions Marx s'était placé pour annoncer, par la voix du Manifeste, la transformation "nécessaire" du capitalisme en socialisme par la dictature révolutionnaire du prolétariat, puis retracer l'histoire réelle par rapport à l’histoire prévue, enfin faire le bilan d'une perspective nouvelle. Autrement dit, il faut commencer par resituer Marx et sa perspective par rapport à l'histoire, parce que le développement contemporain tend à masquer le sens véritable des conditions anciennes, puis envisager la perspective historique d'aujourd’hui. Ceci revient à partir de Marx et de sa doctrine comme éléments historiques. Car, s'il est clair que seules la méthode et la doctrine du grand révolutionnaire peuvent nous permettre de comprendre où va la société d'aujourd’hui (de même qu'elles lui permirent, à lui-même, de tracer une perspective légitime pour l'époque où il vivait), il n'empêche que cette méthode et cette doctrine sont, pour ce qui concerne le passé jusqu'à ce jour, désormais justifiables de la philosophie de l'histoire. Les idées de Marx, qui apparaissent dans la seconde moitié du 19ème siècle comme une vision géniale mais rationnelle de l'avenir, prennent pour nous, avec le recul, la valeur d'un fait social objectif appartenant au passé. Il en va pour elle comme des idées des penseurs bourgeois, Montesquieu, Saint-Simon ou tant d’autres. Elles ont guidé le mouvement ouvrier révolutionnaire du passé, donc agi et pesé sur l'histoire. Elles en font partie. Par exemple, telle idée restée alors purement générale chez Marx, telle conception limitée à sa valeur d'ensemble, prend rétrospectivement une signification historique précise, pas seulement en fonction de la pensée propre de Marx mais aussi des évènements postérieurs à leur formulation, voire même intervenus après que leur auteur eut disparu de ce monde. En d’autres termes, ce dont il s'agit, pour nous, c'est de savoir simultanément ce que Marx a dit et voulu dire de l'histoire, et ce que l'histoire a fait de Marx.
Cette tâche est-elle possible ? Il faut essayer de l'accomplir. Il faut reprendre les données de la perspective classique du socialisme.
Or, lorsqu'on examine cette perspective, on constate qu'elle s'est successivement renouvelée, soit avec Marx lui-même, soit depuis ; mais que ses lignes générales étant restées les mêmes, elle a donné naissance à une tradition qui domina constamment le mouvement révolutionnaire, tradition exprimée par une théorie connue sous le nom de "théorie de la révolution permanente".
C'est avec Trotsky que la théorie de la révolution permanente prit corps comme telle. Elle fut introduite et popularisée par lui aux environs de 1905, et l'appellation est également de cette époque. Elle soutenait qu'une révolution bourgeoise d'un pays arriéré du 20ème siècle ne pouvait être que l'œuvre de la dictature du prolétariat et devait nécessairement "trans-croitre" aussitôt en révolution socialiste. La théorie était liée par conséquent à une conception tout à fait déterminée, se rapportant aux relations entre pays arriérés et pays avancés dans l'impérialisme. Elle correspondait en principe à une phase du mouvement révolutionnaire et du marxisme bien postérieur à Marx. Elle était fonction de faits historiques inconnus de l'auteur du Manifeste. En ce sens, elle était étrangère à Marx.
Toutefois, lorsque Trotsky formula la théorie de la révolution permanente, il prétendit seulement adapter, à des circonstances nouvelles, ce qui constituait l'essence de la conception de Marx. Et, afin de montrer en quoi ses idées prolongeaient celles de son prédécesseur, le révolutionnaire russe, après être parti de sa théorie, remonta dans l'histoire afin de dégager quels éléments se trouvaient déjà chez Marx.
Si l'on reprend aujourd’hui cet ensemble, on constate, en effet, que malgré les différences historiques, il existe une unité de pensée entre Marx et Trotsky ou, pour mieux dire, entre les courants représentant le marxisme révolutionnaire du Manifeste communiste jusqu'à l'assassinat de l'ancien Commissaire du peuple. Comme on l'a déjà dit, les lignes générales sont restées les mêmes pendant ces cent années, fondant une perspective qui forme un tout homogène. Et c'est pourquoi, si l'on reconstitue aujourd’hui cette conception, en la considérant non plus seulement comme une vue sur la perspective de l'histoire mais comme un fait historique, on est amené à dire : avec et depuis Marx, la perspective marxiste du socialisme a toujours reposé sur une certaine conception de la révolution permanente et c'est pourquoi aussi on est fondé à s'y référer sous ce nom.
Cette théorie de la révolution permanente, prise en bloc sur cent ans d'histoire, reparait sur une double idée. La première était que la montée des forces productives, qui avait suscité l'avènement de la société capitaliste, ferait entrer ces forces en contradiction avec les rapports de production propres au régime. Au cours du bouleversement technique et économique réalisé par le capital, la société serait poussée, au-delà de l'ordre capitaliste, vers l'ordre socialiste. La seconde idée était que la substitution de cet ordre nouveau à l'ordre ancien ne pourrait se réaliser qu'au travers d'une révolution et par la dictature du prolétariat. Il faudrait pour cela que le prolétariat prenne conscience de la tâche qui lui était ainsi impartie. Cette "prise de conscience" ne serait évidemment pas le fruit d'une sorte d'intellection, l'histoire devait la susciter, la créer, la faire murir, la fortifier et l'élever au niveau requis pour qu'elle puisse opérer pleinement.
Puisqu'elle était "conscience", elle relèvera nécessairement des conditions subjectives de la société, c'est-à-dire de sa superstructure. Or, c'est dans la lutte de classes - la lutte idéologique et politique au cours de laquelle celles-ci ont une vie sociale dépassant les simples rapports économiques qui fondent leur existence - que cette conscience se formerait.
Pour qu'il en soit ainsi, il faudrait que cette lutte des classes amène le prolétariat à se former "en tant que classe", c'est-à-dire en parti politique[1]1. Précisément la révolution bourgeoise, fruit des luttes de classes par lesquelles s'étaient affirmés la domination et le développement de la société capitaliste, amenait la preuve qu'il en était bien ainsi. Elle créait les conditions sociales et le climat idéologique nécessaires. La révolution de 1848 l'avait indiqué et la Commune de Paris confirmé ; plus tard la révolution de 1917 le vérifiait.
Par révolution bourgeoise, il faut entendre, il est vrai, non pas seulement telle ou telle date précise, ou tels évènements déterminés au cours desquels les luttes de classes atteignent certains sommets (comme les crises de 1789, 1830, 1848, etc.), mais bien plutôt toute une période historique. En ce sens étendu, la révolution bourgeoise, qui s'était d’abord posée en Europe et en Amérique, avait commencé au 17ème siècle, dans les années précédant la révolution anglaise. Elle s'était prolongée, sur ces deux continents, pendant toute la période qui se termine avec la guerre de Sécession, la Commune de Paris et la naissance consécutive de l'impérialisme. Enfin, après avoir rebondi pour surgir à la fin du siècle dernier dans les États soumis à la pénétration impérialiste, elle se termine à son tour, dans ces pays, par les révolutions qui se situent autour des années 1905 et 1917.
Au cours de toute cette période, ce sont flux et reflux révolutionnaires successifs. Ces mouvements trouvent leur fondement économique dans les rythmes de progrès et de crises cycliques caractéristiques du développement capitaliste. La bourgeoisie, classe exploiteuse, était alors révolutionnaire ; elle faisait sa révolution, elle agissait par des méthodes insurrectionnelles et, grâce à ces conditions, le prolétariat, classe exploitée naissant dans les affres de la révolution bourgeoise, pouvait à son tour se frayer une voie vers sa propre conscience. En effet, devant l'exemple de la bourgeoisie, il passait à son tour à l'insurrection. Les idées dont il avait besoin se formaient et s'alimentaient aux sources de la pensée bourgeoise qui, alors, n’hésitait pas à hausser ses critiques de classe (dirigées contre le féodalisme, l'absolutisme, l'ancienne société) au niveau d'une critique de toute société et par la société capitaliste elle-même. Des penseurs de la bourgeoisie élaboraient les idées socialistes et certains pouvaient, en fonction de la logique même de leur position de révolutionnaires bourgeois, passer dans le camp de la classe ouvrière, contribuer alors à la formation de sa conscience, faire murir ses idées de classe, enfin l'élever, grâce à leurs recherches personnelles, à la connaissance et à la compréhension des buts historiques de la révolution. La classe ouvrière pouvait ainsi trouver un enrichissement en s'assimilant la seule culture disponible : la culture bourgeoise, dont elle-même était privée par sa position sociale.
C'est de cette façon que la révolution bourgeoise devait permettre au prolétariat d'acquérir sa conscience de classe développée jusqu'à sa forme supérieure : la "capacité" politique et historique. Celle-ci signifiait que le prolétariat serait capable non seulement de conduire la révolution - révolution faite au nom de la collectivité tout entière pour son salut et son épanouissement –, mais surtout d'organiser la société, une fois réalisée la transformation révolutionnaire. Cela impliquait notamment qu'elle soit capable de conserver le pouvoir après l'avoir conquis.
Des deux ordres de conditions ainsi considérées, les premières représentaient les conditions objectives de la révolution socialiste, les secondes les conditions subjectives. Toutes deux étaient nécessaires. La dictature du prolétariat, aboutissement de la révolution bourgeoise, serait la culmination, la trans-croissance de cette révolution.
Cette théorie avait représenté le fond même de la pensée de Marx, aussi bien sur la perspective que sur la révolution socialiste ; et si, après lui, elle prévalut aussi avec Lénine et Trotsky, c'est parce que ceux-ci la renouvelèrent, l'approfondirent, mais cette fois par rapport aux transformations du capitalisme concurrentiel en capitalisme des monopoles et au développement de l'impérialisme.
Il est vrai que certaines tendances marxistes posèrent les problèmes politiques de la révolution prolétarienne d'une manière qui pourrait faire croire, à première vue, qu'elles entendaient la perspective d'une façon différente. Tel fut le cas en particulier du courant de gauche - qu'attaqua Lénine - courant dont on peut tracer l’histoire depuis Rosa Luxemburg et la gauche allemande, les communistes de conseil de Hollande avec Gorter et Pannekoek, Amedeo Bordiga et la gauche du Parti Communiste italien, jusqu’à la Gauche Communiste Internationale d'avant la dernière guerre et aux tendances qui la prolongent jusqu'à aujourd’hui. Ces courants proclamèrent par exemple, dès 1918, que les luttes bourgeoises dans les pays opprimés par l'impérialisme avaient cessé de jouer comme facteur de la révolution socialiste. Cela ne voulait-il pas dire que, dans le langage qui était le leur, ils rejetaient la perspective classique telle qu'on la leur avait transmise, ils rejetaient la perspective classique telle qu'on l'a définie plus haut ?
En vérité, c'est le contraire qui est vrai ! Car, si ces courants préconisaient une politique révolutionnaire différente, parfois opposée à celle du courant marxiste dominant, du moins conservaient-ils la perspective de Marx. Et cela constituait une véritable contradiction.
En effet, il est exact, comme nous espérons que les chapitres qui suivent contribueront à le mettre en lumière, que du point de vue révolutionnaire le courant de gauche suivit, à partir d’une certaine époque, une politique plus juste que les autres tendances. Mais ceci est une autre question. Le fait est que les formations du courant de gauche concevaient elles aussi la révolution socialiste comme le terme naturel du développement du capitalisme et, dans l’ensemble, selon les conditions indiquées par Marx lui-même. On peut dire, alors, soit qu'ils ne tiraient pas de la perspective acceptée par eux les conclusions qui s'en déduisaient logiquement, soit que, jugeant correctement une situation historique et prenant des positions politiques opposées à celles héritées du mouvement traditionnel, ils n'allaient pas assez loin, s'abstenant de rejeter du même coup la perspective de Marx. L'insuffisance de recul historique explique, à notre sens, cette contradiction. Ces courants, qui aujourd'hui représentent les seules tendances marxistes révolutionnaires authentiques et sur lesquels repose présentement l'avenir du mouvement ouvrier révolutionnaire, se doivent d'en sortir rapidement.
La conclusion est donc bien que la perspective marxiste du socialisme, perspective fondée sur la théorie de la révolution permanente, a été universellement acceptée jusqu'à aujourd’hui, que ce soit tacitement ou ouvertement, implicitement ou au contraire, consciemment ou non, peu importe. D'ailleurs, même si certains courants minoritaires l'avaient rejetée, cela n'aurait pas d'importance ici. S'il s'agissait - ce qui doit être fait aussi - de rechercher une ligne politique proprement dite, alors cette question deviendrait primordiale, puisque, seule, elle permettrait de retracer comment a cheminé une position politique de classe au cours de toute une période. Mais, ce que nous tentons actuellement consiste seulement dans un essai de philosophie de l'histoire. Et, dans ce cas, un seul fait compte : la conception qui a prévalu a été effectivement celle de la révolution permanente. C'est elle qui a animé le courant dominant, c'est en fait par elle et en fonction d'elle que le prolétariat dans son immense majorité est intervenu dans l'histoire des derniers cent ans. Voilà le fait central : c'est de lui et seul que nous partons.
Il est clair que l'ensemble de ce qui se rapporte aux conditions subjectives de la révolution appartient désormais au musée de l'histoire, les conditions historiques comme la théorie et la perspective qui leur correspondaient. La révolution bourgeoise est en effet terminée à l'échelle mondiale, la "révolution permanente" ne peut donc plus opérer ; le capitalisme, loin de se développer, sombre dans la plus noire décadence, sans que, avant cette issue, le prolétariat soit venu, comme l'avait annoncé la perspective, relayer la bourgeoisie dans la tâche d’impulser la société en avant ? Le capitalisme des monopoles qui, après la mort de Marx, avait été la réalité pour plusieurs décades, disparaît à son tour. Il laisse la place au capitalisme d'État. Celui-ci est en pleine gestation à travers les guerres mondiales devenues le mode permanent d’existence du régime. Et de ce que l'on peut observer présentement, il apparaît que le prolétariat - asservi à l'État capitaliste devenu tout puissant par les syndicats et les anciens partis ouvriers - a disparu de la société comme classe indépendante douée d’aspirations révolutionnaires. Il est associé à des luttes qui n'ont en fait rien à voir avec des objectifs sociaux qui lui soient propres. Il devient un facteur actif de la survivance du capitalisme au travers d'une nouvelle forme structurelle. Dans ces conditions on ne peut se dérober à la question : ces événements ne sont-ils pas l'expression de son incapacité historique ?
Le travail qu'on s'est proposé plus haut d'entreprendre dans ce texte consistera à reprendre l'arsenal historique théorique du marxisme sur la révolution permanente (c'est-à-dire, en fait toute la théorie de la révolution sur laquelle il fondait sa perspective et son action) et à établir comment il a définitivement perdu toute valeur historique et pratique pour l'avenir au cours des événements que couronne la Deuxième guerre mondiale. On enregistrera donc son échec pour le passé. C'est seulement ensuite qu'on recherchera si toute perspective socialiste doit être abandonnée ou si, au contraire, les conditions du capitalisme d'État permettent une nouvelle perspective socialiste. Ce sera évidemment une perspective sans rapport avec celle admise jusqu’ici. Ainsi sera surmontée la contradiction dans laquelle le courant restait plongé dans l'entre-deux-guerres. Tel est, nous le croyons, le seul effort qu'on puisse entreprendre aujourd'hui, mais le seul aussi qui permet de célébrer à sa mesure le centenaire du Manifeste communiste.
MOREL
[1] Marx- Manifeste Communiste.
"La doctrine matérialiste de la modification des conditions et de l'éducation oublie que les conditions sont modifiées par les hommes et que l'éducateur doit être lui-même élevé. Elle doit donc diviser la société en deux parties dont l'une lui est supérieure. La coïncidence de la modification des circonstances et de la modification de l'activité humaine ou de la modification de soi-même ne peut être saisie et rationnellement comprise qu'en tant que pratique révolutionnaire." (Karl Marx - 3ème thèse sur Feuerbach)
La pensée humaine est le phénomène dont l'action a une influence maîtresse sur les autres. Du moment où l'on ne considère l’homme que comme une branche de la nature et dépendante d'elle, on est obligé de considérer l'histoire humaine comme un produit naturel au sens biblique du terme, c'est à dire déterminée par des facteurs naturels, indépendants, plus forts ou au-dessus d'elle-même.
Du jour où l’on considère l'histoire humaine non seulement comme ne dépendant pas de la nature, mais comme une tentative de domination des forces de la nature par l'homme et la mise en service des forces naturelles, dès ce moment on considère la connaissance sous un angle différent.
Dans le premier cas, la connaissance ne fait qu'enregistrer des phénomènes. Les discussions philosophiques et scientifiques n'auront qu’un sens interprétatif.
Dans le second cas, on est obligé de se rendre à l'évidence que la connaissance est active, c'est-à-dire qu'elle réfléchit sur les phénomènes dans le but de les transformer, et cela dans un sens qui cherche à atteindre sans cesse une plus grande perfection dans la satisfaction des besoins humains.
L'histoire, dans son évolution, a jusqu'à présent réalisé en partie cette tendance, au service de classes sociales dirigeant l'humanité et exploitant les fruits de son travail pour elles-mêmes. Il s'agit maintenant d'une phase toute nouvelle de l'histoire humaine fondée sur l'action révolutionnaire du prolétariat. Il s'agit de libérer l'humanité de la dernière classe dominante du monde, dont l'existence entrave son développement et l'entraîne dans le chaos causé par le maintien de cette classe à la direction de la société.
Nous entrons dans une crise dont l'issue est imprévisible. Seule la connaissance que nous avons des phénomènes historiques, économiques, sociaux et politiques nous permet de fonder une action dans le but de donner à cette crise une issue favorable à un développement ultérieur de l'humanité, sur la base du renversement du capitalisme par l'insurrection généralisée du prolétariat dans sens d'une révolution sociale, politique, économique et historique.
Dire seulement que la connaissance est active est cependant insuffisant. Toute classe sociale dominante fonde son existence sur une certaine connaissance du monde, connaissance dont la nature est en rapport avec les buts qu'elle s'assigne, avec le genre d'existence qu'elle tend à réaliser. Cette connaissance, qui tend à être imposée d'une manière ou d'une autre à l'ensemble des hommes, à deux aspects essentiels : 1) elle construit des systèmes scientifiques dans le but de satisfaire aux besoins qu'elle s'est donnée pour tâche de réaliser comme tels, 2) elle élabore des lois économiques, morales et politiques dans le but de conserver ce qu'elle a acquis pour ses enfants, contre les empiètements des autres classes de la société. Ces deux aspects de la connaissance sont développés indépendamment l'un de l'autre par la classe capitaliste. L'un sous le nom de sciences dites expérimentales se développe dans le but indiqué. L'autre sous le nom de sciences dites morales et politiques est développé uniquement dans le but de justifier en dernier ressort l'état de choses existant et de justifier, avec lui, la nécessité d'une classe dirigeante et d'un État national. Les connaissances sont alors transmises d'une génération à l'autre et les modifications qui y sont apportées sont déterminées en dernier ressort par les modifications opérées dans la société qui, comme le dit Marx "opèrent comme des lois naturelles."
La connaissance du prolétariat, partant d'autres préoccupations, voulant atteindre d'autres buts, procèdera d'une autre méthode.
La transformation à opérer dans la société est avant tout sociale et politique. Le prolétariat, moteur de la révolution, rejette l'apparente impartialité que tendent à revêtir certains "penseurs" ou "savants" "pour une partialité de classe basée sur une objectivité scientifique. La démarche du prolétariat est avant tout de prendre connaissance de la réalité sociale et politique pour fonder son action révolutionnaire sur cette réalité. La faculté que le prolétariat a, dans telle ou telle période historique, d'être plus réceptif à l'idéologie bourgeoise ou à l'idéologie révolutionnaire, est un phénomène qui n'a pas lieu d'être examiné ici mais qui s'explique du fait que la classe ouvrière est une catégorie économique pour le capital dans la société capitaliste et peut être empêchée momentanément d'envisager le devenir social ; elle obéit alors et est déterminée par les lois de cette société. Elle est par contre une classe historiquement révolutionnaire et peut être mise dans une situation historique où elle se trouve contrainte de se poser comme l'unique moteur du devenir humain.
Pour que la conscience et la connaissance que le prolétariat doit avoir de lui-même et du monde qu'il a à transformer se développent, il faut qu'il ait la faculté de développer en son sein une avant-garde. Le rôle des militants du parti révolutionnaire du prolétariat est de porter à la connaissance du prolétariat les conditions de son devenir révolutionnaire. Le prolétariat atteindra le plus haut point de sa maturité politique lorsque les problèmes qui font l'objet des discussions de l'avant-garde et du parti seront discutés largement dans sa presse et dans ses réunions politiques.
La condition de la révolution c'est donc non seulement que cette discussion ait lieu mais encore qu'elle s'y développe. Notre tâche est de favoriser son éclosion et son développement.
Nous n'avons pas à imposer une pensée mais à rechercher, dans la classe ouvrière et en commun avec elle, les moyens de faire la révolution. Nous ne pensons pas détenir seuls le monopole de la "pensée révolutionnaire", enfermée dans un tabernacle et qu'on sort devant les fidèles prosternés. Bien au contraire, nous pensons comme étant une des manifestations de la classe ouvrière de faire naître des groupes politiques. Notre tâche n'est pas autre chose que de participer à la vie de ces groupes politiques, expression de la classe, et de favoriser leur naissance et leur développement. C’est seulement par le développement de l'action révolutionnaire que les positions acquises peuvent se vérifier ; c'est seulement au travers de la vie de ces groupes que des positions sont acquises, renforcées et développées.
Ce qui est important pour la révolution, ce n'est pas que le parti compte un nombre d’adhérents suffisant mais que la conscience du prolétariat soit mure pour accomplir la tâche de diriger la société. Tout l'objectif à atteindre est là, il s'agit de faire que toute une classe, ses éléments les plus avancés du grand prolétariat industriel soient aptes à accomplir la tâche révolutionnaire la plus gigantesque de l'histoire.
Une méthode, vieille comme le mouvement ouvrier, consiste à créer des écoles pour apprendre aux ouvriers l'économie politique, les principes, etc. Cette méthode de la IIème et de la IIIème internationales, reprise par la IVème et par des groupes actuellement existants, a définitivement prouvé sa faillite ou du moins accompli, en son temps, une tâche pour laquelle elle avait été créée et qui est aujourd’hui dépassée. La méthode scolaire est à l'image de la faiblesse des professeurs es-révolution qui la pratiquent et la préconisent ; elle est la méthode, par excellence, d'étouffement de la pensée. On n'apprend pas aux ouvriers ce qu'est un syndicat, on discute avec ceux-ci de la nature du syndicat. On n'apprend pas aux ouvriers ce qu'est la bourgeoisie, on discute avec eux du patriotisme, du nationalisme ou de l'antisémitisme. On n'apprend pas aux ouvriers ce qu'est la plus-value quand on l'a plus ou moins bien compris soi-même mais ils sont incités à se plonger dans l'étude du capital - qui, rappelons-le, a été écrit par Marx pour les ouvriers révolutionnaires - lorsque, au cours des discussions, leur degré de maturité ayant augmenté, ils en éprouvent la nécessité. La véritable éducation révolutionnaire se fait au feu de la discussion. L'école, c'est la discussion. Chaque ouvrier, même ne sachant ni lire ni écrire est capable de participer à une discussion politique qui a trait à la vie de sa classe. La qualité de son argumentation varie avec son niveau d'éducation, sa maturité nécessite cette éducation, mais la nature de classe des arguments, aussi simples soient-ils, fournis en faveur d'une thèse ou d'une autre, ne varie pas. Tout ouvrier est capable de participer à des discussions à condition qu'il y manifeste de l'intérêt. Il est évident que les discussions sont en rapport avec le public auxquelles elles s’adressent. Si un large public ouvrier pouvait être réuni autour de la confrontation de plusieurs groupes, sur des questions politiques telles que : syndicats, parlementarisme, guerre, problèmes du regroupement de l'avant-garde, situation politique du moment, perspectives, etc., ce travail serait le plus fructueux et celui ayant, dans la classe ouvrière, les meilleurs résultats éducatifs.
La méthode scolaire - telle que la pratiquent par exemple Marc Paillet et ses amis - fatigue inutilement les ouvriers sans leur ouvrir de perspective révolutionnaire de classe. Elle conduit à l'étouffement de la pensée par éclectisme dilettante. On a ici substitué à l'activisme trotskiste un activisme éclectique de la pensée qui conduit partout sauf à une conscience militante, qui éloigne les camarades du prolétariat et des problèmes de la révolution.
La méthode scolaire - telle que la pratique la FFGC - exprime suffisamment son contenu. Un exemple : un camarade qui a lu la brochure "Salaires, prix et profits" est chargé de faire un exposé sur la plus-value et le problème de la valeur. L'exposé doit avoir un double but : former des conférenciers et éduquer en même temps les autres camarades. On oublie seulement que pour pouvoir exposer une matière il faut tout connaître à fond. La manière la meilleure pour la connaître étant d’ailleurs d'en discuter et de s'en instruire. Mais ici, on atteint le but inverse qu'on s’était assigné : le camarade ne connaît rien à la matière qu'il expose, il bégaie lamentablement, déformant, à chaque phrase nouvelle, les questions dont il parle. Il apprend aux autres et croit connaître des choses qu'il apprend de travers et ne connaît pas. Quant aux malheureux auditeurs, s'ils ne dorment pas tous au milieu de l'exposé, ils n'ont d'autre ressource que de penser à autre chose. Quand arrive la fin de l'exposé, on tape sur l'épaule des trois auditeurs péniblement attirés dans ce guet-apens pour leur demander s’ils n'ont pas quelques mots à dire qui pourrait tenir lieu de discussion. Et le camarade Gaspard, à qui est posée malencontreusement une question sur la loi de la valeur, répond en parlant des vaches à lait et de la rente foncière. Cette atmosphère de grotesque, pompeusement appelée "cercle d’étude" pour les ouvriers, sorte d’école du parti où école, professeurs et élèves sont à l'image du parti, est le milieu type d'abrutissement des ouvriers qui pourraient être intéressés par les idées révolutionnaires. On apporte un soporifique à des ouvriers qui ont besoin du stimulant de la discussion et de l'habitude de celle-ci, disparue depuis longtemps déjà du mouvement ouvrier.
Ceci est valable en tant que problème de la pensée dans le prolétariat, problème de la diffusion et de la confrontation des idées, problème de la connaissance active et révolutionnaire du prolétariat. Toute autre chose est le regroupement politique de l'avant-garde. Si une saine atmosphère de discussion loyale doit être créée dans le prolétariat, maintenant qu'ont passé social-démocratie, stalinisme, trotskisme et anarchisme avec leur méthode typiquement différente certes, mais pas meilleure, si cette méthode est la condition d'une prise de conscience révolutionnaire, le climat nécessaire pour rendre possible la diffusion des idées révolutionnaires et l'éducation politique du prolétariat, cela ne veut pas dire du tout que c'est là la méthode de regroupement de l'avant-garde. Cette méthode s'inspire de positions politiques principielles, tels les quatre points que nous avons énoncés comme critère de classe du prolétariat, à une étape donnée de l'histoire, actuellement.
Une chose est d'opposer les idées de groupes politiques devant un public ouvrier et autre chose est de former un organisme quelconque entre groupes en vue de n'importe quelle action, aussi limitée soit-elle.
Dans le premier cas, il s’agit d'un problème d'auto-éducation du prolétariat, dans le second cas d'un regroupement de nature politique.
Depuis la "Libération", nous n'avons fait que nous inspirer des mêmes méthodes, dans les deux cas :
- contre le sectarisme organisationnel des écoles et les monopoles de l'éducation, dans le premier ;
- pour une rigidité des principes politiques, dans le second.
Des camarades voient dans le fait que nous n'avons jamais réussi à créer l'atmosphère de discussion et de confrontation des idées préconisée, la faillite de la méthode. C'est seulement l'influence des évènements politiques et du développement d'un cours réactionnaire qui a, jusqu'à présent, empêché le prolétariat d’apporter, à la vie des groupes, des militants dans son avant-garde, un oxygène nécessaire et l'imposition de saines méthodes pour son éducation. Le prolétariat, définitivement embrigadé derrière les groupes politiques de la bourgeoisie en son sein, et cela depuis une quinzaine d’années, n'a jamais, même d'une façon réduite, pu apporter cet oxygène. On a assisté seulement à la naissance de groupes au cours et à la fin de la guerre, mais ils sont morts nés ou ne se sont pas développés. On a assisté à un processus continu de morcellement, de dissociation et de dislocation de l'avant-garde, dans une psychose de schizophrénie, à l’image de l'ambiance qui (...) capitalisme, du chaos dans lequel il est lui-même entraîné.
La méthode scolaire des sectes est l'aspect actuel de l'étouffement de ces groupes sur eux-mêmes. Notre réaction et nos méthodes ne peuvent donc pas avoir un très grand écho. C'est cependant autour de cette méthode et de son triomphe que doit être fondée une activité de groupe de militants révolutionnaires aujourd’hui. Le triomphe même partiel et momentané signifierait, même d'une façon partielle et momentanée, la reprise d'une vie de la pensée révolutionnaire dans la classe ouvrière et des possibilités de développement de cette pensée. Nous devons persister aussi longtemps qu'il le sera nécessaire ; la révolution est, en grande partie, à ce prix.
Depuis la "Libération", dans des discussions que nous avons tentées avec les CR-RKD, CR dissidents, UC etc. et avec des individualités éparses, nous avons échoué apparemment. En réalité, nous avons aidé ces groupes, en grande partie, à retrouver le néant d'où ils étaient sortis. Expérience certes négative. En réalité, nous avons aidé une crise à se développer. Si elle s'est développée en un sens négatif, c'est que ces groupes et camarades fondaient leur activité sur une perspective à rebours de la perspective réelle. Leurs aspirations, s'étant avérées en contradiction formelle avec les perspectives, ils se sont éteints pour le plus grand bien du prolétariat. Si leur crise s'était développée dans une voie différente, s'ils avaient fait un bilan et revu leurs perspectives et leurs positions, ils auraient pu continuer à vivre sinon à se développer. Le PCI d'Italie qui a réagi et ré-aligné ses positions, quoiqu’en retard et quoique seulement à la manière de compromis momentanés, a réussi de cette manière à prolonger sa vie ; il n'a cependant pas pu empêcher ses rangs de s'éclaircir. La FB vit une vie léthargique et hivernale de marmotte, attendant ainsi que le réveil lui soit apporté du dehors ; le réveil ou la mort, toute sa vie, comme celle de la FFGC, étant liée par l'intermédiaire d'un Bureau international, au parti d'Italie et non à la situation internationale du prolétariat. Quant à la FFGC, elle pense que, si elle emploie les méthodes de diffusion et de propagande du trotskisme, elle échappera au sort que ces méthodes ont donné comme résultat avec ce courant politique. C'est au repliement des groupes sur eux-mêmes, à la dissociation de la pensée d'avec le monde, qu'on assiste ; et l'activité de ces groupes est seulement l'expression de cette vérité. Le réveil de ces groupes sera pénible et seulement au prix du rejet des méthodes employées depuis leur naissance, ou sinon d'une mort sans gloire dans le grotesque, comme le groupe CR qui a publié son dernier numéro de "Pouvoir ouvrier" avec en gros titre "La révolution monte en Grèce, en Italie, en France, en Allemagne, etc."
Nous avons tenté, depuis la "Libération", de grouper le plus possible de groupes, d'individus et de sympathisants dans des cercles de discussion. Ces cercles n'ont, en général, pas groupé grand monde, chacun préférant faire sa petite cuisine pour soi. La discussion souvent n'a pas pris le caractère qui était nécessaire à éveiller l'intérêt de tous autour des problèmes qu'elle abordait. La faute n'en est encore pas à la méthode mais à l'immaturité des camarades qui menaient ces débats. Cependant, nous n'avons pas eu que du négatif dans notre besogne ; celle-ci nous a permis de contacter des camarades et surtout de diffuser nos bulletins. Mais, ce n'était pas là seulement le but poursuivi. Nous devrons tendre vers la réalisation de larges cercles d'ouvriers, où tout le monde discute les positions des groupes, et non des réunions entre groupes où des bonzes viennent s'affronter comme sur un ring oratoire.
Le camarade Marc a abordé ce problème dans une série d'articles intitulés "La tâche de l'heure". D'autre part, une résolution sur le parti parait en ce moment, qui expose nos positions fondamentales sur ce problème.
Nous avons toujours tenté de créer des organismes de contact entre les groupes révolutionnaires sur la base des autres points énoncés.
Quand le Bureau International des groupes de la GCI a été créé, nous nous sommes adressés à lui pour proposer notre concours. Voici les termes dans lesquels il nous a été répondu :
"Paris le 10 décembre 1946
Puisque votre lettre démontre une fois de plus la constante déformation des faits et des positions politiques prises, soit par les Fractions françaises et belges soit par le PCI, que vous ne constituez pas une organisation politique révolutionnaire et que votre activité se borne à jeter de la confusion et de la boue sur nos camarades, nous avons exclu, à l’unanimité, la possibilité d'accepter votre demande de participation à la réunion internationale des organisations de la GCI.
Pour le PCI, pour la FB, pour la FFGC"
Les camarades de la GCI n'ont certainement pas été mis au courant, et sont, en tous cas, placés devant le fait accompli. Il y a une révolution à faire contre de telles méthodes et nous nous sommes en grande partie unis pour en expurger le prolétariat. Nous n'aurons de cesse que le travail titanesque de la grande purge soit opéré, nous ou nos successeurs idéologiques.
Sur l'initiative des Communistes de Conseil, une conférence de contact a été tenue à Bruxelles, qui devait publier un bulletin international de discussion en plusieurs langues. Entre autres, les groupes de la FB, de la FFGC et du PCI ont été invités. Ils n'ont même pas daigné répondre. Sans doute, est-ce sous leur unique direction qu'ils désirent opérer le regroupement de l'avant-garde, ce qui est confirmé par les rapports qu'ils ont eus avec un groupe américain à qui ils conseillaient, entre autres, "de se méfier de certains individus". Cette méthode est celle qui a si bien réussi à la IIIème Internationale, puis à Trotsky, laquelle, en son temps, les camarades de la Fraction italienne ont dénoncé plus d’une fois. En plus des défaites que cette méthode a apportées au prolétariat quand il s'agissait d'organisations puissantes, cette méthode a aujourd’hui le privilège d'être profondément ridicule, vu la force de ceux qui veulent opérer ce regroupement dans un prolétariat international considérablement plus étendu et divers qu'antérieurement.
Pour manifester un amour-propre de secte, pour vouloir péter plus haut que son derrière, la GCI se retrouvera isolée et croupissante sans oxygène. Elle n'en portera pas moins une certaine responsabilité, car, en se contraignant elle-même au croupissement, c'est le développement de la pensée du prolétariat qu'elle entrave.
Nous gardons sur ces deux points nos positions solidement établies et nous continuerons à œuvrer en vue de la réalisation des buts révolutionnaires auxquels elles se rattachent. Nous ne pensons pas réaliser, en un jour, ces buts, même partiellement. Il faudra peut-être plusieurs années d'efforts, et peut-être d'autres secousses sociales graves et la mort de quelques groupes, pour que la renaissance de la pensée révolutionnaire soit possible. Notre action, elle, continue inlassablement.
La dernière expérience que nous avons faite cette année a prouvé, une fois de plus, le pourrissement des milieux se réclamant de la classe ouvrière, incapables de se situer sur un plan révolutionnaire. Le cercle auquel nous avons participé aurait pu, si tous les camarades l'avaient voulu, être un point de départ pour un élargissement des discussions. Au lieu de cela, on a eu affaire à la FFGC qui, pensant que le regroupement pour la révolution se fera autour d’elle et autour d'elle seulement, est venue à ce cercle pour en démontrer la non-viabilité en l'aidant à mourir. Ce cercle s'est éloigné des buts qu'il s'était assigné : de créer une atmosphère de discussion large où tout le monde pouvait assister, sous condition que les camarades seraient sûrs. Parmi les initiateurs de ce cercle, nombreux se sont dégonflés et n'y ont jamais paru, les autres ont tenté un cercle de discussion, un cercle d'étude dirigé par quelques-uns. À ce moment, nous avons pensé que si un tel organisme se créait, il ne pouvait pas faire moins que de se situer sur les quatre critères de classe fondamentaux, ou d’en faire, avant sa formation, l'objet d'une discussion approfondie. Puisqu'organisme il y avait, qui voulait se substituer à la discussion de l'ensemble des camarades et passer au-dessus d'eux, il fallait ces critères ou leur discussion afin que ne soit pas crée un organisme artificiel de plus, tendant à regrouper et à publier sans racines de classe. Cet organisme est mort-né. Tant mieux. Regrettons, une fois de plus, les méthodes de la FFGC. La FFGC étant politiquement le groupe plus proche de nous, il eut été normal que nous tendions nos efforts pour faire vivre sainement ce cercle et empêcher que se créât une tendance à la transformer en un vague organisme politique. Le jour où la FFGC comprendra, il sera sans doute trop tard pour elle.
Philippe
Notre groupe s'est donné comme tâche le réexamen des grands problèmes que pose la nécessité de reconstituer un nouveau mouvement ouvrier révolutionnaire. Il devait considérer l'évolution de la société capitaliste vers le capitalisme d'État, et ce qui subsiste de l'ancien mouvement ouvrier servant, depuis un certain temps, d'appui à la classe capitaliste pour entrainer le prolétariat derrière elle ; il devait aussi examiner ce qui, dans le mouvement ouvrier, restait acquis et ce qui était dépassé depuis le Manifeste communiste (ce qui est l'objet tout particulièrement de la brochure présentée dans notre dernier numéro).
Enfin, il était normal que nous tendions à étudier les problèmes posés par la révolution et par le socialisme. C'est dans ce but que nous avons présenté une étude sur l'État après la révolution et que nous présentons aujourd'hui à la discussion une étude sur le problème du Parti révolutionnaire du prolétariat.
Cette question est, rappelons-le, une des questions les plus importantes du mouvement ouvrier révolutionnaire. C'est elle qui opposera Marx et les marxistes aux anarchistes, à certaines tendances socialistes-démocratiques et ensuite aux tendances syndicalistes révolutionnaires. Elle est le centre des préoccupations de Marx qui a gardé surtout une attitude critique à l'égard des différents organismes qui se sont nommés : partis "ouvriers", "socialistes", Internationales et autres. Marx, quoique participant activement, dans des moments donnés, à la vie de certains de ces organismes, ne les considéra jamais que comme des groupes politiques au sein desquels, selon la phrase du Manifeste, les communistes peuvent se manifester comme "avant-garde du prolétariat". Le but des communistes était de pousser plus loin l'action de ces organismes et de garder en leur sein toute possibilité de critique et d'organisation autonome. Ensuite, c'est la scission au sein du Parti Ouvrier Social-Démocrate russe entre tendances menchevik et bolchevik sur l'idée développée par Lénine dans "Que faire ?". C'est le problème qui opposera, dans les groupes marxistes ayant rompu avec la social-démocratie, Raden-kommunisten et KAPD à la IIIème Internationale. C'est aussi dans cet ordre de pensée que s'inscrira la divergence entre le groupe de Bordiga et Lénine au sujet de la politique de "Front Unique" préconisée par Lénine et Trotsky et adoptée par l'IC. C'est enfin sur ce problème que subsistera une des divergences essentielles entre différents groupes au sein de l'opposition : entre "trotskistes", "bordiguistes" et fera l'objet des discussions de tous les groupes qui se manifestèrent à cette époque.
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Aujourd'hui, nous avons à refaire l'examen critique de toutes ces manifestations du mouvement ouvrier révolutionnaire. Nous devons dégager dans son évolution, c'est-à-dire dans la manifestation de différents courants d'idées à ce sujet, un courant qui, selon nous, exprime le mieux l'attitude révolutionnaire, et essayer de poser le problème pour le futur mouvement ouvrier révolutionnaire.
Nous devons également reconsidérer d'une façon critique les points de vue d'où l'on a abordé ce problème, voir ce qu'il y a de constant dans l'expression révolutionnaire du prolétariat, mais aussi ce qu'il y a de dépassé et les problèmes nouveaux qui se posent.
Or, il est bien évident qu'un tel travail ne peut porter des fruits que s'il constitue un objet de discussion entre groupes et au sein des groupes qui se proposent de reconstituer un nouveau mouvement ouvrier révolutionnaire.
L'étude présentée aujourd'hui constitue donc une participation à cette discussion ; elle s'inscrit dans cet ordre de préoccupations et n'a donc pas d'autre prétention, quoique présentée sous la forme de thèses. Elle a surtout comme but de susciter la discussion et la critique plus que d'apporter des solutions définitives. C'est un travail de recherche qui vise moins à l'approbation ou au rejet pur et simple qu'à susciter d'autres travaux de ce genre.
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Cette étude a comme objet de préoccupation essentielle "la manifestation de la conscience révolutionnaire" du prolétariat. Mais il y a nombre de questions qui s'inscrivent au programme de ce problème du parti et qui ne sont qu'effleurées :
Il convient donc que les militants, qui comprennent que la tâche de l'heure est l'examen de ces divers problèmes, interviennent activement dans cette discussion, soit au travers de leurs propres journaux ou bulletins, soit dans ce bulletin pour ceux qui ne disposent pas momentanément d'une telle possibilité d'expression.
INTERNATIONALISME
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NB – Cette étude se divise en 5 parties :
1 – L'idée de la nécessité d'organisme politique agissant du prolétariat, pour la révolution sociale, semblait être acquise dans le mouvement ouvrier socialiste.
Il est vrai que les anarchistes ont toujours protesté contre le terme "politique" donné à cet organisme. Mais la protestation anarchiste provenait du fait qu'ils entendaient le terme de l'action politiques dans un sens très étroit, synonyme pour eux d'une action pour des réformes législatives : participation aux élections et aux parlements bourgeois, etc. Mais, ni les anarchistes ni aucun autre courant dans le mouvement ouvrier ne nient la nécessité du regroupement des révolutionnaires socialistes dans des associations qui, par l'action et la propagande, se donne pour tâche d'intervenir et d'orienter la lutte des ouvriers. Or, tout groupement - qui se donne pour tâche d'orienter, dans une certaine direction, les luttes sociales - est un groupement politique.
Dans ce sens, la lutte d'idée autour du caractère politique ou non-politique donné à ces organisations n'est qu'un débat de mots cachant au fond, sous des phrases générales, des divergences concrètes sur l'orientation, sur le but à atteindre et les moyens pour y parvenir. En d'autres termes, des divergences précisément politiques.
Si, aujourd'hui, surgissent à nouveau des tendances qui remettent en question la nécessité d'un organisme politique pour le prolétariat, c'est en conséquence de la dégénérescence (et de leur passage au service du capitalisme) des partis qui furent autrefois des organisations du prolétariat : les partis socialistes et communistes. Les termes de la politique et de partis politiques subissent actuellement un discrédit même dans des milieux bourgeois. Cependant, ce qui a conduit à des faillites retentissantes n'est pas la politique en général, mais certaines politiques, la politique n'étant rien d'autre que l'orientation que se donnent les hommes dans l'organisation de leur vie sociale. Se détourner de cette action, c'est renoncer à vouloir orienter la vie sociale et, par conséquent, à vouloir la transformer, c'est subir et accepter la société présente.
2 - La notion de classe est une notion essentiellement historico-politique et non simplement une classification économique. Économiquement, tous les hommes font partie d'un même système de production dans une période historique donnée. La division, basée sur les positions distinctes que les hommes occupent dans un même système de production et de répartition et qui ne dépasse pas le cadre de ce système, ne peut devenir le postulat de la nécessité historique du dépassement. La division en catégories économiques n'est alors qu'un moment de la contradiction interne constante se développant avec le système mais restant circonscrite à l'intérieur des limites de celui-ci. L'opposition historique est en quelque sorte "extérieure" dans le sens qu'elle s'oppose à l'ensemble du système pris comme un tout ; et cette opposition se réalise dans la destruction du système social existant et son remplacement par un autre basé un nouveau mode de production. La classe est la personnification de cette opposition historique, en même temps qu'elle est la force socialo-humaine le réalisant.
Le prolétariat n'existe, en tant que classe dans le plein sens du terme, que dans l'orientation qu'il donne à ses luttes, non en vue de l'aménagement de ses conditions de vie à l'intérieur du système capitaliste mais dans son opposition contre l'ordre social existant. Le passage de la catégorie à la classe, de la lutte économique à la lutte politique n'est pas un procès évolutif, un développement continu immanent, de façon que l'opposition historique de classe émerge automatiquement et naturellement après avoir été longtemps contenue dans la position économique des ouvriers. De l'une à l'autre, il y a un bond dialectique qui s'effectue. Il consiste dans la prise de conscience de la nécessité historique de la disparition du système capitaliste. Cette nécessité historique coïncide avec l'aspiration du prolétariat à la libération de sa condition d'exploité et la contient.
3 – Toutes les transformations sociales dans l'histoire avaient pour condition fondamentale déterminante le développement des forces productives devenues incompatibles avec la structure par trop étroite de l'ancienne société. C'est aussi dans l'impossibilité de dominer plus longtemps les forces productives qu'il a développées que le capitalisme accuse sa propre fin et la raison de son effondrement, et apporte ainsi la condition et la justification historique de son dépassement par le socialisme.
Mais, hormis cette condition, les différences dans le déroulement entre les révolutions antérieures (y compris la révolution bourgeoise) et la révolution socialiste restent décisives et nécessitent une étude approfondie de la part de la classe révolutionnaire.
Pour la révolution bourgeoise par exemple, les forces de production incompatibles avec le féodalisme trouvent encore la condition de leur développement dans un système de propriété d'une classe possédante. De ce fait, le capitalisme développe économiquement ses bases lentement et longtemps à l'intérieur du monde féodal. La révolution politique suit le fait économique et le consacre. De ce fait également, la bourgeoisie n'a pas un besoin impérieux d'une conscience du mouvement économique et social. Son action est directement propulsée par la pression des lois du développement économique qui agissent sur elle comme des forces aveugles de la nature et déterminent sa volonté. La conscience demeure un facteur de second ordre. Elle retarde sur les faits. Elle est plus enregistrement qu'orientation. La révolution bourgeoise se situe dans cette préhistoire de l'humanité où les forces productives encore peu développées dominent les hommes.
Le socialisme, au contraire, est basé sur un développement des forces productives incompatibles avec toute propriété individuelle ou sociale d'une classe. De ce fait, le socialisme ne peut fonder des assises économiques au sein de la société capitaliste. La révolution politique est la première condition d'une orientation socialiste de l'économie et de la société. De ce fait également, le socialisme ne peut se réaliser qu'en tant que conscience des finalités du mouvement, conscience des moyens de leur réalisation et volonté consciente de l'action. La conscience socialiste précède et conditionne l'action révolutionnaire de la classe. La révolution socialiste est le début de l'histoire, où l'homme est appelé à dominer les forces productives qu'il a déjà fortement développées et cette domination est précisément l'objet que se pose la révolution socialiste.
4 – Pour cette raison, toutes les tentatives d'asseoir le socialisme sur des réalisations pratiquées au sein de la société capitaliste sont, par la nature même du socialisme, vouées à l'échec. Le socialisme exige dans le temps un développement avancé des forces productives, avec pour espace la terre entière et pour condition primordiale la volonté consciente des hommes. La démonstration expérimentale du socialisme au sein de la société capitaliste ne peut pas dépasser, dans le meilleur des cas, le niveau d'une utopie. Et la persistance dans cette voie mène de l'utopie à une position de conservation et de renforcement du capitalisme1. Le socialisme en régime capitaliste ne peut être qu'une démonstration théorique, sa matérialisation ne peut prendre que la forme d'une force idéologique et sa réalisation que la lutte révolutionnaire du prolétariat contre l'ordre social.
Et, puisque l'existence du socialisme ne peut se manifester d'abord que dans la conscience socialiste, la classe qui le porte et le personnifie n'a d'existence historique que par cette conscience. La formation du prolétariat en tant que classe historique n'est que la formation de sa conscience socialiste. Ce sont là deux aspects d'un même processus historique, inconcevables séparément parce qu'inexistants l'un sans l'autre.
La conscience socialiste ne découle pas de la position économique des ouvriers ; elle n'est pas un simple reflet de leur condition de salariés. Pour cette raison, la conscience socialiste ne se forge pas simultanément et spontanément dans les cerveaux de tous les ouvriers et uniquement dans leurs cerveaux. Le socialisme en tant qu'idéologie apparaît séparément et parallèlement aux luttes économiques des ouvriers, tous les deux ne s'engendrent pas l'un l'autre quoique s'influençant réciproquement et se conditionnant dans leur développement ; tous les deux trouvent leurs racines dans le développement historique de la société capitaliste.
5 – Si les ouvriers ne deviennent "classe par elle-même et pour elle-même" (selon l'expression de Marx et Engels) que par la prise de conscience socialiste, on peut dire que le processus de constitution de la classe s'identifie au processus de formation des groupes de militants révolutionnaires socialistes. Le parti du prolétariat n'est pas une sélection, pas davantage une "délégation" de la classe mais c'est le mode d'existence et de vie de la classe elle-même. Pas plus qu'on ne peut saisir la matière en dehors du mouvement, on ne peut saisir la classe en dehors de sa tendance à se constituer en organismes politiques. "L'organisation du prolétariat en classe, donc en parti politique" (Manifeste Communiste) n'est pas une formule du hasard, mais exprime la pensée profonde de Marx-Engels. Un siècle d'expérience a magistralement confirmé la validité de cette façon de concevoir la notion de classe.
6 – La conscience socialiste ne se produit pas par génération spontanée mais se reproduit sans cesse ; et une fois apparue, elle devient dans son opposition au monde capitaliste existant, le principe actif déterminant et accélérant, dans et par l'action, son propre développement. Toutefois, ce développement est conditionné et limité par le développement de contradictions du capitalisme. Dans ce sens, la thèse de Lénine de "la conscience socialiste injectée aux ouvriers" par le parti, en opposition à la thèse de Rosa de "la spontanéité" de la prise de conscience engendrée au cours d'un mouvement partant de la lutte économique pour aboutir à la lutte socialiste révolutionnaire, est certainement plus exacte. La thèse de "la spontanéité" aux apparences démocratiques a, quant au fond, une tendance mécaniste d'un déterminisme économique rigoureux. Elle part d'une relation de cause à effet où la conscience socialiste ne serait que la résultante, l'effet d'un mouvement premier, à savoir la lutte économique des ouvriers qui l'engendrerait. Elle serait en outre d'une nature fondamentalement passive par rapport aux luttes économiques qui seront l'élément actif. La conception de Lénine restitue à la conscience socialiste et au parti qui la matérialise leur caractère de facteur et de principe essentiellement actifs. Elle ne la détache pas mais l'inclut dans la vie et dans le mouvement.
7 – La difficulté fondamentale de la révolution socialiste réside dans cette situation complexe et contradictoire : d'une part la révolution ne peut se réaliser qu'en tant qu'action consciente de la grande majorité de la classe ouvrière, d'autre part cette prise de conscience se heurte aux conditions qui sont faites aux ouvriers dans la société capitaliste, conditions qui empêchent et détruisent sans cesse la prise de conscience par les ouvriers de leur mission historique révolutionnaire. Cette difficulté ne peut absolument pas être surmontée uniquement par la propagande théorique indépendamment de la conjoncture historique. Mais moins encore que dans la propagande pure, la difficulté ne saurait trouver la condition de sa solution par les luttes économiques des ouvriers. Laissées à leur propre développement interne, les luttes des ouvriers contre les conditions d'exploitation capitaliste peuvent mener tout au plus à des explosions de révolte, c'est-à-dire à des réactions négatives mais qui sont absolument insuffisantes pour leur action positive de transformation sociale, uniquement possible par la conscience des finalités du mouvement. Ce facteur ne peut être que cet élément politique de la classe qui tire sa substance théorique, non des contingences et du particularisme de la position économique des ouvriers mais du mouvement des possibilités et des nécessités historiques. Seule l'intervention de ce facteur permet à la classe de passer du plan de la réaction négative au plan de l'action positive, de la révolte à la révolution.
8 – Mais il serait absolument erroné de vouloir substituer ces organismes - manifestations de la conscience de la classe - à la classe elle-même et ne considérer la classe que comme une masse informe destinée à servir de matériaux à ces organismes politiques. Cela serait substituer une conception militariste à la conception révolutionnaire du rapport entre la conscience et l'être, entre le parti et la classe. La fonction historique du parti n'est pas d'être un état-major dirigeant l'action de la classe considérée comme une armée et, comme elle, ignorant le but final, les objectifs immédiats des opérations et le mouvement "d'ensemble" des manœuvres. La révolution socialiste n'est en rien comparable à l'action militaire. Sa réalisation est conditionnée par la conscience qu'ont les ouvriers eux-mêmes dictant leurs décisions et actions propres.
Le parti n'agit donc pas à la place de la classe. Il ne réclame pas la "confiance" dans le sens bourgeois du mot, c'est-à-dire d'être une délégation à qui est confié le sort et la destinée de la société. Il a uniquement pour fonction historique d'agir en vue de permettre à la classe d'acquérir elle-même la conscience de sa mission, de ses buts et des moyens qui sont les fondements de son action révolutionnaire.
9 – Avec la même vigueur que doit être combattue cette conception du parti/état-major, agissant pour le compte et à la place de la classe, doit être rejetée cette autre conception qui, partant du fait que "l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes" (Adresse inaugurale), prétend lier le rôle du militant et du parti révolutionnaire. Sous le prétexte très louable de ne pas imposer leur volonté aux ouvriers, ces militants s'esquivent de leur tâche, fuient leurs propres responsabilités et mettent les révolutionnaires à la queue du mouvement ouvrier.
Les premiers se mettent en dehors de la classe, en la niant et en se substituant à elle, les seconds se mettent non moins en dehors d'elle en niant la fonction propre à l'organisation de classe qu'est le parti, en se niant comme facteur révolutionnaire et en s'excluant par l'interdiction qu'ils jettent sur leur propre action.
10 – Une correcte conception des conditions de la révolution socialiste doit partir des éléments suivants et les englober :
A) Le socialisme n'est une nécessité que du fait que le développement atteint par les forces de production n'est plus compatible avec une société divisée en classes.
B) Cette nécessité ne peut devenir réalité que par la volonté et l'action consciente de la classe opprimée, dont la libération sociale se confond avec la libération de l'humanité de son aliénation aux forces de production auxquelles elle a été assujettie jusqu'à ce jour.
C) Le socialisme, étant à la fois nécessité objective et volonté subjective, ne peut s'exprimer que dans l'action révolutionnaire consciente de sa finalité.
D) L'action révolutionnaire est inconcevable en dehors d'un programme révolutionnaire. De même, l'élaboration du programme est inséparable de l'action. Et c'est parce que le parti révolutionnaire est "un corps de doctrine et une volonté d'action" (Bordiga) qu'il est la concrétisation la plus achevée de la conscience socialiste et l'élément fondamental de sa réalisation.
11 – La tendance à la constitution du parti du prolétariat se fait dès la naissance de la société capitaliste. Mais, tant que les conditions historiques pour le socialisme ne sont pas suffisamment développées, l'idéologie du prolétariat comme la constitution du parti ne peuvent que rester au stade embryonnaire. Ce n'est qu'avec la "Ligue des Communistes" qu'apparait, pour la première fois, un type achevé d'organisation politique du prolétariat.
Quand on examine de près le développement de constitution des partis de classe, il apparaît immédiatement le fait que l'organisation en parti ne suit pas une progression constante mais, au contraire, enregistre des périodes de grand développement alternant avec d'autres pendant lesquelles le parti disparaît. Ainsi, l'existence organique du parti ne semble pas dépendre uniquement de la volonté des individus qui le composent. Ce sont les situations objectives qui conditionnent son existence. Le parti, étant essentiellement un organisme d'action révolutionnaire de la classe, ne peut exister que dans des situations où l'action de la classe ouvrière se fait jour. En l'absence de conditions d'action de classe des ouvriers (stabilité économique et politique du capitalisme, ou à la suite des défaites profondes des luttes ouvrières), le parti ne peut subsister. Il se disloque organiquement ou bien il est obligé pour subsister, c'est-à-dire pour exercer une influence, de s'adapter aux conditions nouvelles qui nient l'action révolutionnaire, et alors le parti inévitablement se remplit d'un contenu nouveau. Il devient conformiste, c'est-à-dire qu'il cesse d'être le parti de la révolution.
Marx, mieux que tout autre, a compris le conditionnement de l'existence du parti. À deux reprises, il se fait l'artisan de la dissolution de la grande organisation : en 1851, au lendemain de la défaite de la révolution et du triomphe de la réaction en Europe, une seconde fois en 1873 après la défaite de la Commune de Paris, il se prononce franchement pour la dissolution, la première fois de la Ligue des Communistes et la seconde fois de la 1ère Internationale.
12 – L'expérience de la 2ème Internationale confirme l'impossibilité de maintenir au prolétariat son parti dans une période prolongée d'une situation non-révolutionnaire. La participation finale des partis de la 2ème Internationale à la guerre impérialiste en 1914 n'a fait que révéler la longue corruption de l'organisation. La perméabilité et la pénétrabilité, toujours possibles et valables de l'organisation politique du prolétariat par l'idéologie de la classe capitaliste régnante, prennent, dans des périodes prolongées de stagnation et de reflux de la lutte de classe, une ampleur telle que l'idéologie de la bourgeoisie finit par se substituer à celle du prolétariat, qu'inévitablement le parti se vide de son contenu de classe (…) pour devenir l'instrument de classe de l'ennemi.
L'histoire des partis communistes de la 3ème Internationale a de nouveau démontré l'impossibilité de sauvegarder le parti dans une période de reflux révolutionnaire et de sa dégénérescence dans une telle période.
13 – Pour ces raisons, la constitution des partis d'une Internationale par les trotskistes depuis 1935 et la constitution récente d'un Parti Communiste Internationaliste en Italie, tout en étant des formations artificielles, ne peuvent être que des entreprises de confusion et d'opportunisme. Au lieu d'être des moments de la constitution du futur parti de classe, ces formations sont des obstacles et le discréditent par la caricature qu'elles présentent. Loin d'exprimer une maturation de la conscience et un dépassement de l'ancien programme, elles ne font que reproduire l'ancien programme qu'elles transforment en dogmes. Rien d'étonnant que ces formations reprennent les positions arriérées et dépassées de l'ancien parti en les aggravant encore, comme la tactique du parlementarisme, du syndicalisme, etc.
14 – Mais la rupture de l'existence organisationnelle du parti ne signifie pas une rupture dans le développement de l'idéologie de la classe. Les reflux révolutionnaires signifient en premier lieu l'immaturité du programme révolutionnaire. La défaite est le signal de la nécessité de réexamen critique des positions programmatiques antérieures et l'obligation de son dépassement sur la base de l'expérience vivante de la lutte.
Cette œuvre critique positive d'élaboration programmatique poursuit à travers des organismes émanant de l'ancien parti. Ils constituent l'élément actif dans la période de recul pour la constitution du futur parti dans une période d'un nouveau flux révolutionnaire. Ces organismes, ce sont les groupes ou fractions de gauche issus du parti après sa dissolution organisationnelle ou son altération idéologique. Telles furent la fraction de Marx dans la période allant de la dissolution de la Ligue à la constitution de la 1ère Internationale, les courants de gauche dans la 2ème Internationale (pendant la 1ère guerre mondiale) et qui ont donné naissance aux nouveaux partis et Internationale en 1919 ; telles sont les fractions de gauche et les groupes qui poursuivent leur travail révolutionnaire depuis la dégénérescence de la 3ème Internationale. Leur existence et leur développement sont la condition de l'enrichissement du programme de la révolution et de la reconstruction du parti de demain.
15 – L'ancien parti, une fois happé et passé au service de la classe ennemie, cesse définitivement d'être un milieu où s'élabore et chemine la pensée révolutionnaire et où peuvent se former des militants du prolétariat. Aussi, c'est ignorer le fondement de la notion du parti que d'escompter, sur des courants venant de la social-démocratie ou du stalinisme, pour servir de matériaux de construction du nouveau parti de classe. Les trotskistes - adhérant aux partis de la 2ème Internationale où ils poursuivent l'hypocrite pratique du noyautage en direction de ces partis, afin de susciter, dans ces milieux anti-prolétariens, des courants "révolutionnaires" avec qui ils veulent constituer le nouveau parti du prolétariat - montrent par là qu'eux-mêmes ne sont qu'un courant mort, expression d'un (…) d'avenir.
Le nouveau parti de la révolution ne peut se constituer sur la base d'un programme dépassé par les événements ; de même, il ne peut se construire avec des éléments qui restent organiquement attachés à des organismes qui ont cessé à jamais d'être de la classe ouvrière.
16 – L'histoire du mouvement ouvrier n'a jamais connu de période plus sombre et un recul plus profond de la conscience révolutionnaire que la période présente. Si l'exploitation économique des ouvriers apparaît comme condition absolument insuffisante pour la prise de conscience de leur mission historique, il s'avère que cette prise conscience est infiniment plus difficile que ne le pensaient les militants révolutionnaires. Peut-être faut-il, pour que le prolétariat puisse se ressaisir, que l'humanité connaisse le cauchemar de la 3ème guerre mondiale et l'horreur d'un monde en chaos, et que le prolétariat trouve d'une façon (…) place dans le dilemme "mourir ou se sauver" (…) qu'il trouve la condition de son ressaisissement.
17 – Il ne nous appartient pas, dans le cadre de cette thèse, de rechercher quelles sont les conditions précises qui permettront la prise de conscience du prolétariat, ni quelles seront les données de groupement et d'organisation unitaire que se donnera le prolétariat pour son combat révolutionnaire. Ce que nous pouvons avancer à ce sujet et que l'expérience des 30 dernières années nous autorise à affirmer d'une façon catégorique, c'est que ni les revendications économiques, ni toute la gamme des revendications dites "démocratiques" (parlementarisme, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, etc.) ne peuvent servir de fondement à l'action historique du prolétariat. Pour ce qui concerne la forme d'organisation, il apparaît, avec encore plus d'évidence, que ce ne pourront pas être les syndicats, avec leur structure verticale, professionnelle, corporatiste. Toutes ces formes d'organisation devront être reléguées au musée de l'histoire et appartiennent au passé du mouvement ouvrier. Mais, dans la pratique, elles doivent être absolument abandonnées et dépassées. Les nouvelles organisations devront être unitaires, c'est-à-dire englober la grande majorité des ouvriers et dépasser les cloisonnements particularistes des intérêts professionnels. Leur fondement sera le plan social, leur structure, la localité, les conseils ouvriers tels qu'ils ont surgi en 1917 en Russie, en 1918 en Allemagne, apparaissant comme le type nouveau d'organisation unitaire de la classe. C'est dans ce type de conseils ouvriers et non dans un rajeunissement des syndicats que les ouvriers trouveront la forme la plus appropriée de leur organisation.
Mais, quelles que soient les formes nouvelles d'organisation unitaire de la classe, elles ne changent en rien le problème de la nécessité de l'organisme politique qu'est le parti, ni le rôle décisif qu'il a à jouer. Le parti restera le facteur conscient de l'action de classe. Il est la force motrice idéologique indispensable à l'action révolutionnaire du prolétariat. Dans l'action sociale, il joue un rôle analogue à l'énergie dans la production. La reconstruction de cet organisme de classe est à la fois conditionnée par une tendance, se faisant jour dans la classe ouvrière, de rupture avec l'idéologie capitaliste et s'engageant pratiquement dans une lutte contre le régime existant, en même temps que cette reconstruction est une condition d'accélération et d'approfondissement de cette lutte et la condition déterminante de son triomphe.
18 – On ne saurait déduire du fait de l'inexistence, dans la période présente, des conditions requises pour la construction du parti, à l'inutilité ou à l'impossibilité de toute activité immédiate des militants révolutionnaires. Entre "l'activisme" creux des faiseurs de partis et l'isolement individuel, entre un aventurisme et un (…) impuissant, le militant ne saurait faire un choix mais les combattre comme étant également étrangers à l'esprit révolutionnaire et nuisibles à la cause. Rejetant également la conception volontariste de l'action militante qui se présente comme l'unique facteur déterminant le mouvement de la classe et la conception mécaniste du parti, simple reflet passif du mouvement, le militant doit considérer son action comme un des facteurs qui, dans l'interaction avec les autres facteurs, conditionne et détermine l'action de la classe. C'est en partant de cette conception que le militant trouve le fondement de la nécessité et de la valeur de son activité, en même temps que la limite de ses possibilités et de sa portée. Adapter son activité aux conditions de la conjoncture présente, c'est le seul moyen de la rendre efficiente et féconde.
19 – La volonté de construire, en toute hâte et à tout prix, le nouveau parti de classe, en dépit des conditions objectives défavorables et en les violentant, relève à la fois d'un volontarisme aventuriste et infantile et d'une fausse appréciation de la situation et de ses perspectives immédiates, et finalement d'une totale méconnaissance de la notion de parti et des rapports entre le parti et la classe. Aussi, toutes ces tentatives sont fatalement vouées à l'échec, ne réussissent, dans les meilleurs des cas, qu'à créer des groupements opportunistes se trainant dans les sillages des grands PARTIS de la 2ème et de la 3ème Internationales. La seule raison qui justifie alors leur existence n'est plus que le développement en leur sein d'un esprit de chapelle et de secte.
Ainsi, toutes ces organisations sont non seulement happées, dans leur positivité, par leur "activisme" immédiat dans l'engrenage de l'opportunisme mais encore produisent, dans leur négativité, un esprit borné propre à des sectes, un patriotisme de clocher, un attachement craintif et superstitieux à ses "chefs", à la reproduction caricaturale du (…) des grandes organisations, à la déification des règles d'organisation et à la soumission à une discipline "librement consentie", d'autant plus tyrannique et plus intolérable qu'elle est en proportion inverse au nombre.
Dans son double aboutissement, la construction artificielle et prématurée du parti conduit à la négation de la construction de l'organisme politique de la classe, à la destruction des cadres et à la perte, à une échéance plus ou moins brève mais certaine, du militant épuisé, dans le vide et complètement démoralisé.
20 – La disparition du parti, soit par son rétrécissement et sa dislocation organisationnelle comme ce fut le cas pour la 1ère Internationale, soit par son passage au service du capitalisme comme ce fut le cas pour les partis de la 2ème et de la 3ème Internationales, exprime dans l'un et l'autre cas la fin d'une période dans la lutte révolutionnaire du prolétariat. La disparition du parti est alors inévitable et aucun volontarisme ou la présence d'un chef plus ou moins génial ne saurait l'en empêcher.
Marx et Engels ont vu à deux reprises l'organisation du prolétariat, à la vie de laquelle ils ont pris part d'une façon prépondérante, se briser et mourir. Lénine et Luxemburg ont assisté impuissants à la trahison des grands partis sociaux-démocrates. Trotsky et Bordiga n'ont rien pu pour transformer la dégénérescence des partis communistes et leur transformation en une monstrueuse machine du capitalisme que nous connaissons depuis.
Ces exemples nous enseignent, non pas l'inanité du parti comme le prétend une analyse superficielle et fataliste, mais seulement que cette nécessité qu'est le parti de la classe n'a pas une existence d'après une ligne uniformément continue et ascendante, que son existence même n'est pas toujours possible, que son développement et son existence sont en correspondance et étroitement liés à la lutte de classe du prolétariat qui lui donne naissance et qu'il exprime. C'est pourquoi la lutte des militants révolutionnaires, au sein du parti, au cours de la période de sa dégénérescence et avant sa mort en tant que parti ouvrier, a un sens révolutionnaire, mais non celui, vulgaire, que lui ont donné les diverses oppositions trotskistes. Pour ces derniers, il s'agissait des redressements ; et pour redresser, il fallait avant tout que l'organisation et son unité ne soient pas mises en péril. Il s'agissait pour eux de maintenir l'organisation dans sa splendeur passée alors que, précisément, les conditions objectives ne le permettaient pas et que la splendeur de l'organisation ne pouvait se maintenir qu'au prix d'une altération constante et croissante de sa nature révolutionnaire et de classe. Ils cherchaient, dans des mesures organisationnelles, les remèdes pour sauver l'organisation, sans comprendre que l'effondrement organisationnel est toujours l'expression et le reflet d'une période de reflux révolutionnaire et souvent la solution de loin préférable à sa survivance (…), et qu'en tout cas ce que les révolutionnaires avaient à sauver, c'était non l'organisation mais l'idéologie de classe, risquant de sombrer dans l'effondrement de l'organisation.
Ne comprenant pas les causes objectives de l'inévitable perte de l'ancien parti, on ne pouvait comprendre la tâche des militants dans cette période. De l'échec de la sauvegarde de l'ancien parti à la classe, on concluait à la nécessité de construire dans l'immédiat un nouveau parti. L'incompréhension ne faisait que se doubler d'un aventurisme, le tout basé sur une conception volontariste du parti.
Une étude correcte de la réalité fait comprendre que la mort de l'ancien parti implique précisément l'impossibilité immédiate de construire un nouveau parti ; elle signifie l'inexistence, dans la période présente, des conditions nécessaires pour l'existence de tout parti, aussi bien ancien que nouveau.
Dans une telle période, seuls peuvent subsister de petits groupes révolutionnaires assurant une solution de continuité, moins organisationnelle qu'idéologique, condensant en leur sein l'expérience passée du mouvement et de la lutte de la classe, présentant le trait d'union entre le parti d'hier et celui de demain, entre le point culminant de la lutte et de la maturité de la conscience de classe dans la période de flux passé vers son dépassement dans la nouvelle période de flux dans l'avenir. Dans ces groupes, se poursuit la vie idéologique de la classe, l'auto-critique de ses luttes, le réexamen critique de ses idées antérieures, l'élaboration continue de son programme, la maturation de sa conscience et la formation de nouveaux cadres de militants pour la prochaine étape de son assaut révolutionnaire.
21 – La période présente que nous vivons est le produit d'une part de la défaite de la première grandiose vague révolutionnaire du prolétariat international qui a mis fin à la Première Guerre impérialiste et qui a atteint son point culminant dans la révolution d'octobre 1917 en Russie et dans le mouvement spartakiste de 1918-19, d'autre part par les transformations profondes opérées dans la structure économico-politique du capitalisme évoluant vers sa forme ultime et décadente : le capitalisme d'État. Au surplus, un rapport dialectique existe entre cette évolution du capitalisme et la défaite de la révolution.
Malgré leur combativité héroïque, malgré la crise permanente et insurmontable du système capitaliste et l'aggravation inouïe et croissante des conditions de vie des ouvriers, le prolétariat et son avant-garde ne purent tenir tête à la contre-offensive du capitalisme. Ils ne trouvèrent pas, face à eux, le capitalisme classique et furent surpris par ses transformations, posant des problèmes auxquels ils n'étaient pas préparés ni théoriquement ni politiquement. Le prolétariat et son avant-garde - qui, longtemps et couramment, avaient confondu capitalisme et possession privée de moyens de production, socialisme et étatisation - se sont trouvés déroutés et désemparés devant les tendances du capitalisme moderne à la concentration étatique de l'économie et à sa planification. Dans leur immense majorité, les ouvriers se sont laissés gagner à l'idée que cette évolution présentait un mode de transformation original de la société du capitalisme vers le socialisme. Ils se sont associés à cette œuvre, ils ont abandonné leur mission historique de classe et sont devenus les artisans les plus surs de la conservation de la société capitaliste.
Ce sont là les raisons historiques qui donnent au prolétariat sa physionomie actuelle. Tant que ces conditions prévaudront, tant que l'idéologie du capitalisme d'État dominera le cerveau des ouvriers, il ne saurait être question de reconstruction du parti de classe. Ce n'est que lorsqu'au travers des cataclysmes sanglants qui jalonnent la phase du capitalisme d'État, le prolétariat aura saisi tout l'abime qui sépare le socialisme libérateur du monstrueux régime étatique actuel, quand il se manifestera en son sein une tendance croissante à se détacher de cette idéologie qui l'emprisonne et l'annihile, que la voie sera à nouveau ouverte à "l'organisation du prolétariat en classe, donc en parti politique". Cette étape sera d'autant plus vite franchie et facilitée par le prolétariat que les noyaux révolutionnaires auront su faire l'effort théorique nécessaire pour répondre aux problèmes nouveaux posés par le capitalisme d'État et à aider le prolétariat à retrouver sa solution de classe et les moyens pour sa réalisation.
22 – Dans la période présente, les militants révolutionnaires ne peuvent subsister qu'en formant des petits groupes se livrant à un travail patient de propagande forcément limité dans son étendue, en même temps qu'à un effort acharné de recherches et de clarification théorique.
Ces groupes ne s'acquitteront de leur tâche que par la recherche des contacts avec d'autres groupes sur les plans national et international, sur la base des critères délimitatifs des frontières de classe. Seuls de tels contacts et leur multiplication en vue de la confrontation des positions et la clarification des problèmes permettront aux groupes et militants de résister physiquement et politiquement à la terrible pression du capitalisme dans la période présente et permettront à ce que tous les efforts soient une contribution réelle à la lutte émancipatrice du prolétariat.
23 – Le parti ne saurait être une simple reproduction de celui d'hier. Il ne pourrait être reconstruit sur un modèle idéal tiré du passé. Aussi bien que son programme, sa structure organique et le rapport qui s'établit entre lui et l'ensemble de la classe sont fondés sur une synthèse de l'expérience passée et des nouvelles conditions plus avancées de l'étape présente. Le parti suit l'évolution de la lutte de classe et à chaque étape de l'histoire de celle-ci correspond un type propre de l'organisme politique du prolétariat.
À l'aube du capitalisme moderne, dans la 1ère moitié du 19ème siècle, la classe ouvrière, encore dans sa phase de constitution menant des luttes locales et sporadiques, ne pouvait donner naissance qu'à des écoles doctrinaires[1], à des sectes conspiratives et à des ligues. La Ligue des Communistes était l'expression la plus avancée de cette période en même temps que son Manifeste et son appel de "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous", elle annonçait la période suivante.
La 1ère Internationale correspond à l'entrée effective du prolétariat sur la scène des luttes sociales et politiques dans les principaux pays d'Europe. Aussi, groupe-t-elle toutes les forces organisées de la classe ouvrière, ses tendances idéologiques les plus diverses. La 1ère Internationale réunit à la fois tous les courants et tous les aspects de la lutte ouvrière contingents, économiques, éducatifs, politiques et théoriques. Elle est au plus haut point l'organisation unitaire de la classe ouvrière dans toute sa diversité.
La 2ème Internationale marque une étape de différenciation entre la lutte économique des salariés et la lutte politique sociale. Dans cette période de plein épanouissement de la société capitaliste, la 2ème Internationale est l'organisation de la lutte pour des réformes et des conquêtes politiques, l'affirmation politique du prolétariat, en même temps qu'elle marque une étape supérieure dans la délimitation idéologique au sein du prolétariat, en précisant et élaborant les fondements théoriques de sa mission historique révolutionnaire.
La 1ère guerre mondiale signifiait la crise historique de la société capitaliste et l'ouverture de sa phase de déclin. La révolution socialiste passa dès lors du plan de la théorie au plan de la démonstration pratique. Sous le feu des événements, le prolétariat se trouvait, en quelque sorte, forcé de construire hâtivement son organisation révolutionnaire de combat. L'apport programmatique monumental des premières années de la 3ème Internationale s'est avéré cependant insuffisant et inférieur à l'immensité des problèmes à résoudre, posés par cette phase ultime du capitalisme et de sa transition révolutionnaire. En même temps, l'expérience a vite démontré l'immaturité idéologique générale de l'ensemble de la classe. Devant ces deux écueils et sous la pression des nécessités surgies des événements et de leur rapidité, la 3ème Internationale était amenée à répondre par des mesures organisationnelles : la discipline de fer des militants, etc.
L'aspect organisationnel devant suppléer à l'inachèvement programmatique et le parti à l'immaturité de la classe aboutissaient à la substitution du parti à l'action de la classe elle-même et à l'altération de la notion du parti et des rapports de celui-ci avec la classe.
24 – Sur la base de cette expérience, le futur parti aura pour fondement le rétablissement de cette vérité que : la révolution, si elle contient un problème d'organisation, n'est cependant pas une question d'organisation. La révolution est avant tout un problème idéologique, de maturation de la conscience dans les larges masses du prolétariat.
Aucune organisation, aucun parti ne peut se substituer à la classe elle-même, car plus que jamais reste vrai que "l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes". Le parti, qui est la cristallisation de la conscience de classe n'est ni différent ni synonyme de la classe. Le parti reste nécessairement une petite minorité ; son ambition n'est pas la plus grande force numérique. À aucun moment, il ne peut ni se séparer ni remplacer l'action vivante de la classe. Sa fonction reste celle d'inspiration idéologique au cours du mouvement et de l'action de la classe.
25 – Au cours de la période insurrectionnelle de la révolution, le rôle du parti n'est pas de revendiquer le pouvoir, ni de demander aux masses de lui "faire confiance". Il intervient et développe son activité en vue de l'autre mobilisation de la classe, à l'intérieur de laquelle il tend à faire triompher les principes et les moyens d'action révolutionnaire.
La mobilisation de la classe autour du parti, à qui elle "confie" ou plutôt abandonne la direction, est une conception reflétant un état d'immaturité de la classe. L'expérience a montré que, dans de telles conditions, la révolution se trouve finalement dans l'impossibilité de triompher et doit rapidement dégénérer en entrainant un divorce entre la classe et le parti. Ce dernier se trouve rapidement dans l'obligation de recourir de plus en plus à des moyens de coercition pour s'imposer à la classe et devient ainsi un obstacle redoutable pour la marche en avant de la révolution.
Le parti n'est pas un organisme de direction et d'exécution. Ces fonctions appartiennent en propre à l'organisation unitaire de la classe. Si les militants du parti participent à ces fonctions, c'est en tant que membres de la grande communauté du prolétariat.
26 – Dans la période post-révolutionnaire, celle de la dictature du prolétariat, le parti n'est pas le parti unique, classique des régimes totalitaires. Ce dernier se caractérise par son identification et son assimilation avec le pouvoir étatique dont il détient le monopole. Au contraire, le parti de classe du prolétariat se caractérise en ce qu'il se distingue de l'État en face de qui il présente l'antithèse historique. Le parti unique, totalitaire tend à s'enfler et à incorporer des millions d'individus pour en faire l'élément physique de sa domination et de son oppression. Le parti du prolétariat au contraire, de par sa nature, reste une sélection idéologique sévère ; ses militants n'ont pas d'avantages à conquérir ou à défendre. Leur privilège est d'être seulement les combattants les plus clairvoyants, les plus dévoués de la cause révolutionnaire. Le parti ne vise donc pas à incorporer en son sein de larges masses, car, au fur et à mesure que son idéologie deviendra celle des larges masses, la nécessité de son existence tendra à disparaître et l'heure de sa dissolution commencera à sonner.
27 – Les problèmes - concernant les règles d'organisation, qui constituent le régime intérieur du parti - occupent une place aussi décisive que son contenu programmatique. L'expérience passée et, plus particulièrement, celle des partis de la 3ème Internationale ont montré que la conception du parti constitue un tout unitaire. Les règles organisationnelles sont un aspect et une manifestation de cette conception. Il n'y a pas une question d'organisation séparée de l'idée qu'on a sur le rôle et la fonction du parti et du rapport de celui-ci avec la classe. Aucune de ces questions n'existe en soi et toutes sont des éléments constitutifs et expressifs du tout.
Les partis de la 3ème Internationale avaient de telles règles ou tels régimes intérieurs parce qu'ils se sont constitués dans une période d'immaturité évidente de la classe, ce qui les a amenés à substituer le parti à la classe, l'organisation à la conscience, la discipline à la conviction.
Les règles organisationnelles du futur parti devront donc être en fonction d'une conception renversée du rôle du parti, dans une étape plus avancée de la lutte, reposant sur une maturité idéologique plus grande de la classe.
28 – Les questions du centralisme démocratique ou organique, qui occupèrent une place prépondérante dans la 3ème Internationale, perdront de leur acuité pour le futur parti. Quand l'action de la classe reposait sur l'action du parti, la question de l'efficacité pratique maximum de cette dernière devait nécessairement dominer le parti qui, d'ailleurs, ne pouvait comporter que des solutions fragmentaires.
L'efficacité de l'action du parti ne consiste pas dans son action pratique de direction et d'exécution, mais dans son action idéologique. La force du parti ne repose donc pas sur la soumission disciplinaire des militants mais sur leur connaissance, leur développement idéologique plus grand, leurs convictions plus sures.
Les règles de l'organisation ne découlent pas de notions abstraites, hissées à la hauteur de principes immanents et immuables : démocratie ou centralisme. De tels principes sont vides de sens. Si la règle de décisions prises à la majorité (démocratie) apparaît, à défaut d'une autre, plus appropriée, être la règle à maintenir, cela ne signifie nullement que, par définition, la majorité possède la vertu d'avoir le monopole de la vérité et des positions justes. Les positions justes découlent de la plus grande connaissance de l'objet, de la plus grande pénétration et du resserrement plus étroit de la réalité.
Aussi, les règles intérieures de l'organisation sont en fonction de l'objectif que se donne et qui est celui du parti. Quelle que soit l'importance de l'efficacité de son action pratique immédiate, que peut lui donner l'exercice d'une discipline plus grande, elle demeure toujours moins importante que l'épanouissement maximum de la pensée des militants et, en conséquence, lui est subordonnée.
Tant que le parti reste le creuset où s'élabore et s'approfondit l'idéologie de la classe, il a pour règle non seulement la liberté la plus grande des idées et des divergences, dans le cadre de ses principes programmatiques, mais a pour fondement le souci de favoriser et d'entretenir sans cesse la combustion de la pensée, en fournissant les moyens pour la discussion et la confrontation des idées et des tendances en son sein.
29 – Vu sous cet angle concernant la conception du parti, rien ne lui est aussi étranger que cette monstrueuse conception d'un parti homogène, monolithique et monopoliste.
L'existence de tendances et de fractions au sein du parti n'est pas une tolérance, un droit pouvant être accordé, donc sujet à discussion.
Au contraire, l'existence des courants dans le parti - dans le cadre des principes acquis et vérifiés - est une des manifestations d'une conception saine de la notion de parti.
Juin 1948
Marco
[1] C'est ce qu'est advenu de tous les courants du socialisme utopique qui, devenus des "écoles", ont perdu leur aspect révolutionnaire pour se transformer en forces conservatives actives. Voir le Proudhonisme, le Fouriérisme, le coopérativisme, le réformisme et le Socialisme d'État.
Il y a de nombreuses leçons à tirer de la relativement récente affaire yougoslave. Elle vient confirmer des thèses et hypothèses et détruire certaines théories. Les questions qui sont en jeu sont surtout celles-ci :
Voilà à peu près les grandes questions qui sont débattues et sur lesquelles la crise yougoslave donne une clarté nouvelle. Encore faut-il vouloir voir clair.
Nous allons examiner des tableaux comparatifs du commerce extérieur des pays d'Europe orientale depuis 1928 et essayer, au travers de ces comparaisons, de montrer que certaines affirmations purement théoriques –que nous avons faites dans ce bulletin et dans des exposés discussions et conférences– se relient à des expériences pratiques. Seulement, il y a des camarades qui portent des lunettes déformantes qui les empêchent de voir, dans les faits, ce qu'ils expriment. Si on n'est pas d’accord sur la portée essentielle d'un certain nombre de faits, aucune discussion n'est possible dans la théorie puisque l'on voit le monde différemment.
Entre 1928 et 1938, le commerce extérieur des pays d'Europe orientale et centrale a diminué de moitié. La guerre est venue. Après la guerre, les pays vainqueurs (à part les USA) sont presque aussi mal en point que les vaincus. Leur commerce extérieur n'atteint pas ou a du mal à atteindre le stade de 1938 ; et la situation déjà engagée en 1928 – dans le commerce extérieur de ces pays – n'a fait que s'aggraver dans des proportions considérables. Eh bien, le camarade Laroche, lui, continue, et cela depuis des années, à répéter que la guerre c'est la période d'euphorie progressive du capitalisme : "C'est, dit-il, justement à la faveur de la guerre et grâce à elle que le capitalisme se développe." (!!!)
On assiste à la fin de l'Europe. Pour que cette fin mette en branle le monde capitaliste tout entier, il faut que le mal dont elle souffre ne soit pas spécifiquement européen mais bien international. Et, en fait, la situation en Extrême-Orient, quoique revêtant des caractères différents, marque bien, dans l'orientation de sa tendance, le caractère de pourrissement général, de décomposition d'un mode économique de production, du maintien dans l'histoire d'une classe que marque la décadence générale du capitalisme. L'Europe est historiquement le vieux capitalisme ; et cela suffit, comme argumentation, pour tenter de faire d'un fait général un fait particulier à l'Europe. En Extrême-Orient, nous avons affaire à de jeunes pays capitalistes. Depuis la fin du premier grand conflit mondial, aucun n'a réussi à s’émanciper nationalement d'une façon réelle, comme ce fut le cas des pays nés même à la fin du XIXème siècle. Aucun pays ne peut se développer sans immédiatement rencontrer les frontières d'un conflit entre les deux grands impérialismes qui emplit le monde tout entier et les entraîne dans leur sillage plus ou moins direct. N'est-ce pas là l'expression la plus éclatante de la décadence du capitalisme ?
Faut-il encore s'entendre sur les termes que l'on emploie. Développement du capitalisme signifie, pour nous, quand existait une période historique où de grands pays capitalistes pouvaient se développer sans que pour cela les conflits locaux qui présidaient à ces développements deviennent immédiatement l'objet d'un conflit généralisé. Autrement dit, tant qu'un pays (ou des pays), cherchant à se développer, ne rencontrait comme obstacle que des obstacles locaux et non le monde capitaliste tout entier. Il semble que cela soit clair. C'est clair qu'un misérable peuple juif – qui combat pour se créer un État et se constituer en Nation, qui compte peut être deux millions d'individus – ne se heurte pas seulement aux Arabes, pas seulement, derrière eux, aux Anglais, pas seulement à de grands monopoles pétroliers, mais encore aux rivalités des russes et des américains au Moyen-Orient. Les grandes rivalités inter-impérialistes qui permirent, à une certaine époque, le développement considérable de l'industrie dans ces contrées, sur le dos – nous le savons – des indigènes, ne sont plus maîtresses des conflits qu'elles ont fomentés. Au début, ces conflits intestins étaient entretenus savamment selon la devise "diviser pour régner" ; aujourd’hui, les grands impérialismes sont incapables de dominer ces conflits intestins, ne pouvant solutionner les leurs propres. La situation se retourne alors contre eux ; la guerre, par son exacerbation, empêche le développement. Et partout, la situation du capitalisme offre cette image d'un monde qui se désintègre, du chaos d’un schisme universel.
Chine, Indochine, Indonésie, Inde sont, depuis la fin du conflit généralisé, entre les "démocraties" et le bloc de l’Axe, dans une situation perpétuelle de conflit larvé ou franchement ouvert. En chine, la guerre dure depuis 1927 ; la situation catastrophique est celle qui règne dans ce pays aujourd’hui, où tout le monde sait que la guerre entre la chine du Nord et la Chine "gouvernementale" ne peut que se continuer indéfiniment jusqu'à ce qu'une solution soit intervenue dans le conflit entre russes et américains. En Indochine et en Indonésie, la France et la Hollande préfèrent détruire leurs colonies plutôt que de leur donner leur indépendance nationale. Cela signifierait, pour ces pays, la perte effective de ces colonies qu'ils n'ont pas la puissance économique nécessaire pour continuer à les contrôler d'une manière "libérale". Les intérêts français en Indochine quitteront celle-ci avec les troupes françaises qui y combattent. La puissance économique américaine, celle pas encore totalement décrépie de l'Angleterre, certains intérêts Chinois, feraient loi. Aussitôt indépendante, l'Indochine serait investie par des capitaux étrangers et sa jeune bourgeoisie ne serait là que comme intermédiaire, comme gérante de son entreprise hypothéquée. C'est ce qui explique que n'importe quel parti français, y compris le Parti Communiste Français, aurait fait la guerre en Indochine malgré la démagogie qu'il a faite quand il s'est trouvé dans l'opposition. Il a voté les crédits militaires ; ses ministres sont responsables autant que les autres de l’état de fait actuel ; seuls des intérêts politiques momentanés d'oppositionnel lui permettent cette démagogie.
Aux Indes enfin, de temps à autre, la presse annonce que le conflit du Cachemire dure toujours.
Que l'on soit optimiste ou non sur l'avenir de la société humaine en général, il n'en reste pas moins que, pour le quart d’heure, nous vivons une sorte de prélude à l'Apocalypse. Et si telles sont les prémisses, il ne semble pas que, à chaque lendemain, l'avenir immédiat aille en s'améliorant, témoin ce qui se passe à Berlin.
Le prolétariat – partout absent en tant que classe indépendante, avec son idéologie propre, tendant à poser ses buts propres de classe – se trouve, au contraire, disséminé dans l'immense schisme universel, derrière tous ces chefs nationalistes qui fleurissent en Europe et dans le monde, comme des champignons de culture. Les ouvriers combattent derrière les uns et les autres comme des mercenaires. C'est la plus haute expression de la décadence de notre société que de voir des jeunes ouvriers allant combattre dans les troupes de mercenaires pour "s'évader", "se libérer". On connaît tous la raison d'être et la pathologie de cet état de la jeunesse moderne : la décomposition du capitalisme, le schisme dans la société et dans la pensée, qui se traduit par cet élan morbide vers une "libération" dans la destruction.
C’est cela –et ce sont aussi les immenses destructions qui se poursuivent, dont les bilans commencent à être connus– que certains appellent "la condition de développement euphorique du capitalisme". C'est à croire qu'atteint par le mal ambiant, le schisme de leur esprit tente de faire rentrer la réalité dans leurs schémas théoriques.
Mais, est-ce à dire que la société capitaliste s'effondrera en quelques années et que ce sera la fin du monde promise par les chrétiens ? La décadence de l'Empire romain a duré presque mille ans. Il faudra bien se pencher sur ce problème et commencer par reconnaître son existence, se rendre compte que nous vivons la décadence du capitalisme, décadence dont la guerre de 1914-18 a été le signal et la crise de 1929 la confirmation. Le propre des époques de décadence est justement que les hommes ne se rendent pas compte de ce qu'ils vivent, du moins c'est ce qu'affirme Sismondi dans son "Histoire de la chute de l'Empire romain" ; les hommes perdent contact avec la réalité du monde considéré dans son ensemble, pour s'attacher à des problèmes particuliers, à des fractions de problème. C'est la traduction de la désagrégation du monde et d'une société, dans la dissociation des idées.
Dans l'ambiance mondiale du capitalisme en décadence, l'Europe est particulièrement touchée ; c'est elle qui, pour l'instant, en supporte le fardeau le plus lourd ; et les nuages qui s’amoncellent chaque jour dans le ciel de Berlin nous laissent à penser que nous ne vivons que le prologue.
Dominant le monde à la fin du XIXème siècle, l'Europe voit son déclin s'engager très nettement dès la Première guerre mondiale. Ce n'est pas par hasard que la Révolution Russe n'est pas restée une révolution locale mais a atteint effectivement toute l'Europe centrale, ayant une portée et une signification internationales. Jusqu'en 1928-1929, cependant, la crise révolutionnaire ayant été circonscrite, la classe capitaliste espérait encore dans la SDN et des jours meilleurs. La crise de 1929 ne lui laissa pas d'illusions. C'est dans sa capacité de surmonter une crise que l'on peut voir la force d'un pays. L'Europe ne put surmonter la crise ; même dans l'effort de guerre, elle n'atteint que rarement, dans certains pays, le niveau de 1928. En 1938, à la veille de la guerre, en pleine course aux armements, l'Europe plafonne autour de la moitié du commerce extérieur de 1928. Aujourd'hui, alors qu'il s'agit encore de s'engager vers la production d'armements, la seule possible pour le capitalisme décadent, l'Europe a du mal à dépasser 1938 (voir les chiffres à la page suivante). Et le schisme politique, effet de l'amoindrissement de l'Europe, devient, à son tour, condition de son effondrement.
Les quelques tableaux du commerce extérieur des pays d’Europe orientale vont mieux nous mettre à même de situer concrètement ce dont il s'agit pour chacun de ces pays. Les commentaires de chaque pays seront complétés par la suite.
Les chiffres représentent des millions de dollars. Ces statistiques sont extraites de "L'inventaire de l'économie européenne" publié par l’INSEE (oct.-déc. 1947)
Tableau 1 : TOTAL GÉNÉRAL DU COMMERCE EXTÉRIEUR EUROPÉEN
Ces chiffres se passent de commentaires ; les exportations tombent comme une tendance fatale, seules les importations remontent dans le commerce extérieur européen. Dans ces conditions, il faudra bien trouver des moyens pour équilibrer la balance commerciale :
- des moyens économiques : faire travailler la classe ouvrière à plus vil prix et plus ;
- des moyens politiques : l'inféodation aux grands impérialismes.
Tableau nº 2 : POLOGNE
Une première remarque s'impose : en 1928, la Pologne achète plus qu'elle ne vend. En 1938, bien qu'elle ait vendu plus qu'elle a acheté, on se rend compte facilement que c'est à cause de circonstances exceptionnelles, car la tendance générale est à ce que la disproportion entre les importations et les exportations aille en s'accentuant dans le sens du renforcement des importations et de l'affaiblissement des exportations. Les pertes subies à cause de la guerre plus l'effort polonais actuel d'industrialisation tendent encore, après la guerre, à renforcer cette tendance. Un fait est ici particulièrement remarquable également, c'est la chute du commerce extérieur de 1928 à 1938, et la reprise de 1946 qui semble dépasser, du moins dans la valeur des importations, 1938. Enfin, fait qui se remarquera avec la même précision dans tous les pays d'Europe orientale, la Russie prend, dans le commerce extérieur de ces pays, la place que l'Allemagne y occupait avant sa défaite et, dans certains cas, tendra à supplanter l'Angleterre et les États-Unis.
Tableau Nº 3 : TCHÉCOSLOVAQUIE
Tableau 4 : ROUMANIE
La Roumanie sort très affaiblie de la guerre ; affaiblie à cause de sa participation aux côtés de l'Allemagne, affaiblie à cause des destructions de la guerre mais, aussi et surtout, par la perte de grandes portions de territoires qu'elle avait acquis à la fin de la guerre de 1914-18 et qui, pour la Bessarabie, fait retour à la Russie sous la forme suivante : la plus grande partie forme la RSS de Moldavie, une autre partie est annexée à l'Ukraine, ainsi que la Bukhovine. C'est une très grosse amputation pour la Roumanie.
Les Réparations, fixées par la Russie à la signature du traité de paix, se montent à 300 millions de dollars ; tous les avoirs allemands sont confisqués au profit de la Russie.
Dans ces conditions, on s'explique aisément qu'en 1946 le commerce extérieur roumain ne pouvait être brillant. Les importations des États-Unis doivent probablement comporter, à cette époque, une partie importante de machinerie nécessaire à la Roumanie pour la remise en marche de son industrie du pétrole qui est vitale pour elle. Un exemple intéressant montrera la nature des exportations roumaines et ce qu'elles peuvent rapporter :
- En 1945[1], la Roumanie produit 4.763.067 T. de pétrole ; Elle en exporte 3.320.000 T. dont 2.959.846 T. sont livrées à la Russie a titre de réparations et 191.134 T. seulement sont exportées en Russie, Hongrie, Bulgarie et Angleterre.
Tableau 5 : HONGRIE
La Hongrie qui sort également terriblement éprouvée de cette guerre a, en plus de ses destructions, 200 milliards de dollars de réparations à payer à la Russie. La crise interne, qui a suivi la guerre, a vu la Hongrie devenir un des pays en tête des pays inflationnistes du monde, après la chine. Ce qui montre tout au moins de réelles difficultés de réadaptation.
Tableau 6 : BULGARIE
La Bulgarie, elle, sort à peu près indemne de la guerre et sa situation se traduit immédiatement dans la situation de son commerce extérieur qui est sensiblement le même qu'en 1938. Seuls les avoirs allemands sont confisqués par la Russie au terme du traité de paix. Elle est nettement favorisée par rapport aux autres anciens alliés de l'Allemagne à tous points de vue ; nous verrons plus loin les raisons politiques de cet état de choses et ses conséquences.
La fédération yougoslave, affaiblie par la résistance acharnée que les groupes de partisans, formant une véritable armée, ont opposée à l'Allemagne, fait cependant bonne figure. Décidée à une industrialisation forcenée, la Yougoslavie importe du matériel d'équipement. Dans son commerce extérieur, la Russie n'a fait que remplacer l'Allemagne comme client, tandis que l'Angleterre et les États-Unis surtout deviennent ses principaux fournisseurs.
La récente crise yougoslave a révélé qu'alors que les autres pays d'Europe orientale tendaient à restreindre leur commerce direct avec les anglo- américains, la Yougoslavie, au contraire, tendait à accentuer l'état de fait actuel et antérieur, en demandant le déblocage de dollars et en traitant l'exportation de bois de mine et autres produits avec l'Angleterre, sans doute pour équilibrer la balance commerciale avec ce pays.
Que l'Europe a perdu la place qu'elle avait sur le marché mondial, qu'elle soit passée successivement de plus de la moitié des exportations à la place qu'elle occupe aujourd'hui où elle importe plus qu'elle n'exporte, et des produits fabriqués comme des moteurs et des machines, ce n'est pas la place ici de l'examiner dans le détail mais c'est surtout vrai pour l'Europe orientale d'une part et occidentale d'autre part.
Encore avant la guerre, l'Allemagne et l'Angleterre figuraient au premier plan du commerce extérieur, à l'intérieur de l'Europe orientale. La place a été occupée immédiatement par la Russie. L'Angleterre a tenté de reprendre la place qu'elle occupait avant la guerre. Les États-Unis ont essayé de s'y introduire pour devenir les principaux fournisseurs : prendre la place de l'Allemagne et évincer les autres pays. Tous les pays directement limitrophes de la Russie ont été intégrés par divers moyens au bloc russe et leur commerce extérieur se fait pour l'essentiel avec ce pays. Des importations de machinerie sont encore fournies par les États-Unis et cela parce que ces pays ne peuvent pas faire autrement. La Russie, elle-même, désirerait poursuivre avec les États-Unis des relations commerciales réduites pour ses approvisionnements en outillage. Mais, pour l’essentiel, la Russie devient la maîtresse incontestée du commerce extérieur de ces pays. Il n'y a pas là une question uniquement d'imposition brutale, par la force mais d'intérêts nationaux traditionnels du commerce de ces pays d'Europe qui, en l'absence de l'Allemagne se retournent naturellement vers la Russie : la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie et même la Bulgarie. Ces pays font des échanges commerciaux traditionnellement au maximum à l'intérieur de l'Europe et avec leurs voisins, exportant très peu outre-mer. De toute façon, il n'y avait plus place en Europe pour les capitaux anglo-américains. L'Allemagne les avait expulsés par la violence ; la Russie les expulse également. Ceci est également le reflet d'une situation européenne où ces capitaux ne peuvent plus prendre place s'il y a une grande puissance européenne, comme le fut l'Allemagne en 1939 et comme est aujourd’hui la Russie. Il y va ici des intérêts nationaux des petits pays subalternes qui ont meilleur compte, dont les intérêts sont plus liés à la présence d'une grande puissance européenne continentale plutôt qu'a l’Angleterre, puissance décadente devant la montée américaine. Dans ces conditions, la classe capitaliste des pays de l'Europe orientale est naturellement tournée vers la participation à un bloc européen avec, comme centre, une grande puissance comme l'était l'Allemagne ou comme l'est aujourd’hui la Russie. Cependant, si les intérêts économiques sont tels, la politique voit plus loin. La politique de l'Allemagne en 1939 a besoin de brusquer, elle ne peut attendre de faire de la propagande pour "l'Europe-Unie" et pour organiser économiquement cette Europe. Elle est contrainte de faire la guerre sous peine de mourir d'asphyxie. Le fait qu'elle soit contrainte de brusquer les opérations est une marque de faiblesse, un expédient. La réalisation de l'unité européenne par la force rencontre la résistance des pays parce qu’ils ne croient pas à la victoire de l'Allemagne.
Aussitôt que celle-ci consolide ses victoires, elle rencontre une beaucoup plus grande audience. En tous les cas, la Roumanie, la Hongrie, la Bulgarie s’intègrent aux côtés de l'Allemagne plus facilement, comme ils trouveront un changement politique rapide en faveur de la Russie, parce que leurs intérêts sont plus immédiatement liés à ceux de la grande puissance européenne. La Pologne et la Tchécoslovaquie avaient besoin que la puissance de l'Angleterre et de la France en Europe soit beaucoup amoindrie pour tourner leur regard vers le pays grande puissance européenne. Il se trouve que c'est la Russie ; il aurait très bien pu se faire que ce soit l'Allemagne.
Mais les lendemains politiques ne sont rien moins que sûr. S'il y a une fraction de la classe capitaliste d'une Nation qui représente, au pouvoir de l'État, les intérêts immédiats de cet État, il n'en reste pas moins que plusieurs conjonctures peuvent être envisagées pour l'avenir de cet État. C'est uniquement sur ce fait que naissent, se développent et meurent les divergences politiques au sein d'une classe capitaliste et, bien entendu, ce sont les couches les plus défavorisées par la politique d'un quelconque État qui serviront à l'opposition comme terrain d'élaboration et comme masse de manœuvre, jusqu'au jour où le pouvoir de cet État tombera, pour une raison ou pour une autre, dans les mains de cette opposition. Alors, les mêmes mécontents serviront aux nouveaux oppositionnels.
Nous allons examiner plus loin, quelques cas concrets : la Bulgarie particulièrement. Nous ne parlerons pas ici de la Tchécoslovaquie dont un camarade a parlé en détail au moment de la prise du pouvoir par les staliniens.
Un fait d'ores et déjà important à souligner au sujet de la Yougoslavie. La Russie n'a fait que prendre la place de l'Allemagne dans son commerce extérieur mais, contre tous les autres pays de l'Europe orientale, elle est loin d'y occuper la première place. Ce sont les États-Unis et l'Angleterre qui occupent cette place. En tant que puissance danubienne, la Yougoslavie est politiquement aux côtés des pays centre-européens ; mais, en tant que puissance ayant un large débouché sur l'Adriatique et par là sur la Méditerranée, le problème se trouve différent. Surtout que la Yougoslavie vise, par l'importance de son commerce extérieur, par le plan quinquennal d'industrialisation, à une place très importante en Europe orientale, à la place maîtresse de la confédération balkanique. Mais elle rencontre ici un adversaire dans la Bulgarie qui brigue la place. Elle vise à la place maîtresse dans la confédération danubienne, mais rencontre un adversaire dans la Tchécoslovaquie, plus continentale qu'elle et dont l’appareil industriel est autrement puissamment assis. Enfin, elle trouve un adversaire dans la Russie. La Russie préfère s'appuyer, dans sa politique danubienne, sur la Tchécoslovaquie, pays qui, dans la conjoncture actuelle, est un allié plus sûr, d'abord parce que plus immédiatement proche, ensuite parce qu'ayant une puissance industrielle déjà constituée ; elle préfère s'appuyer sur la Bulgarie dans sa politique balkanique parce que la Bulgarie est une puissance de Nième ordre, qu'elle peut la tenir plus immédiatement sous sa main, qui a beaucoup à faire oublier et sera par là un allié plus servile. Dans ces conditions, la tendance de la montée de la puissance yougoslave se trouve entravée en Europe orientale ; il ne lui reste qu'à se soumettre ou à ruer dans les brancards.
C'est là la cause principale de la politique plus "dure" de la Yougoslavie, et c'est également là la cause essentielle de ses frottements sérieux avec le Kominform.
L’exemple de la Bulgarie illustrera de la meilleure façon l'adaptation d'un État à de nouvelles tâches politiques, cela en fonction de l'évolution de la situation générale (les évènements sont décrits dans le "Monde" du 30 mai 1945 sous le titre : "La Bulgarie depuis 1939") :
Il s'agit de la politique pro-Allemagne de Boris :
Dès sa naissance, la Résistance nationale est un organisme fondamentalement bourgeois qui se pose comme but l'organisation de la Nation après la défaite de l'Allemagne et du gouvernement qui pratique la politique pro-allemande. La Résistance prend également, dès sa naissance, le caractère des intérêts capitalistes en jeux. L'alliance des différentes démocraties contre l'Axe. Cependant, en Europe orientale, contrairement à ce qui se passe en Europe occidentale, les pro-russes sont ceux qui dominent les autres éléments du Front National. C'est que, à l’intérieur du "bloc démocratique", la géographie politique russo-américaine détermine l'orientation et la tendance des différentes bourgeoisies. En France, les FTP staliniens sont des alliés que l'on supporte, mais la haute main sur la Résistance est, au travers du CNR, entre les mains des groupes orientés vers les pays anglo-saxons parce que les intérêts de la France sont, en cas de défaite de l'Allemagne, plus immédiatement liés à ces puissances. Ce n'est toutefois pas par hasard si les staliniens sont, dès cette époque, les ultra- nationalistes : ils sont déjà, à l'époque, une représentation des éléments qui se plient le moins à l'asservissement de la France à l'Amérique et, plus naturellement, orientés vers une alliance avec la Russie pour une politique plus "dure" vis-à-vis de l'Allemagne et où la France participerait pour une grande part au dépècement du vaincu. D'un point de vue français, cette politique rencontre une très large audience et c’est ce qui explique la montée en flèche du PCF après la "libération". Mais en regard des intérêts généraux, le grand capitalisme français a, malgré l'avilissement de sa situation (réduit au rang de "petit vassal"), plus immédiatement besoin des États-Unis qui peuvent d'ailleurs aussi l'aider plus immédiatement. Dans ces conditions, l'élément dominant ne sera pas stalinien, quoique ce dernier aura une très forte influence. Par contre, en Europe orientale, les staliniens, même n'ayant pas une aussi grande influence au début dans certains pays, pourront acquérir rapidement cette influence à la faveur d'une conjoncture politique où la Russie devient le poids principal en Europe orientale à la chute de l'Allemagne. Et la preuve que dans ces pays, les intérêts de la bourgeoisie sont représentés et entendent y être tous défendus, c'est d'abord la participation dans les différents Fronts Nationaux de groupes politiques qui, après l'effondrement de l'Allemagne et quand l'antagonisme russo-américain aura pu se donner libre cours, devront disparaître. Ils prendront de nouveau le "maquis" (comme voulait le faire Michaïlevitch en Yougoslavie) ou s’expatrieront (comme Mikholaiczyck en Pologne), pour, en attendant le dénouement de la situation présente, représenter les intérêts nationaux en vue de la réadaptation de l’État aux situations qui pourront éventuellement se présenter.
En Bulgarie, la défaite allemande pose de nouveaux problèmes pour l’État capitaliste bulgare, "…la fortune changeait de camp, écrit le "Monde", … il s'agissait pour la Bulgarie, à l'heure de la débâcle allemande, de sortir du mauvais pas où elle s’était fourvoyée. Des cabinets se succédèrent dans un effort désespéré pour traiter avec les anglo-saxons à qui l'on a déclaré la guerre. Un cabinet Mouraviev, composé de démocrates et d’agrariens de droite, offre même une participation aux communistes. Comme si cela pouvait suffire, alors que les russes tout puissants déferlaient en Roumanie jusqu'à la frontière bulgare !
Les russes le firent tout de suite comprendre et rudement, en déclarant, le 5 septembre, la guerre à la Bulgarie.
Le 9 septembre, un coup d'État monté par l'actuel ministre de la guerre, le général Veltchev, membre du Zveno, réussissait grâce à l'appui du commandant en chef des troupes bulgares, le général Marino, et donnait enfin le pouvoir au Front démocratique de la Patrie. L'armistice était bientôt conclu …etc… etc.”
Et l'on peut ajouter que la Bulgarie, grâce à ce tour de passe-passe, grâce à cette adaptation ultra-rapide aux circonstances, sort indemne de la guerre. Le roi Boris, pro-allemand, en faisant la politique de Hitler, avait reçu en compensation un large territoire en Grèce et du territoire en Roumanie. Dimitrov sauve sa patrie en conservant, malgré l'échec de Hitler, le principal de l'acquis de Boris et la situation de la Bulgarie dans les Balkans acquise dès cette époque.
En Roumanie, l'adaptation fut plus dure parce que de larges intérêts capitalistes étaient traditionnellement rattachés à l'Angleterre. Plus dure encore celle de Tchécoslovaquie où les intérêts capitalistes liés au capitalisme anglo-saxon étaient encore plus forts. Cependant, l'adaptation a dû se faire devant la nouvelle orientation de la politique économique de l'Europe centrale autour de la Russie :
Si l'on comprend que le stalinisme représente, dans tous ces pays, une politique d'État capitaliste liée, pour des intérêts nationaux momentanés, à la grande puissance européenne du moment qu'est devenue la Russie, on comprendra aisément que les petits pays vaincus n'ont rien de mieux à faire, pour l'instant, que de s'aligner sur la politique de ce pays ; mais, on comprendra aisément aussi qu'un pays plus fort, moins proche immédiatement de la Russie, dans le camp des pays vainqueurs, comme la Yougoslavie, ait, sur des questions d'intérêts nationaux, des litiges ou des frictions qui se traduisent par des luttes politiques.
Le Parti Communiste Yougoslave, représentant de ces intérêts, les défend.
L’axe, pour comprendre la question yougoslave, est d'abord de comprendre que la politique des partis staliniens, où qu’ils soient, se pose comme voulant donner à l'État de la Nation une certaine orientation politique tendant à garantir l'indépendance et l'intégrité de la nation. Le nationalisme et le chauvinisme stalinien n'est pas de la démagogie ; il est lié, en tant que moyen au but, en tant que contenu idéologique, à la nature de classe du contenant. La forme de l'État stalinien, comme "démocratie" autoritaire, est un capitalisme d'État attachant la classe ouvrière à la politique nationale de ce capitalisme. L'organe essentiel de ce rattachement est le syndicat, le parti étant le milieu où sont formés et recrutés les cadres pour la direction de cet État en même temps que le "guide vigilant de la Nation", c'est-à-dire le soutien, partout et par tous les moyens, de cet État. Toute politique d'État cherche à établir un équilibre entre les classes qu'il entend gouverner ; la politique stalinienne entend réaliser cet équilibre en intégrant dans la Nation la classe ouvrière dont le capitalisme d'État a besoin pour réaliser ses plans économiques. Le fonctionnement de la "démocratie" dite "libérale" intègre la classe ouvrière dans la Nation en faisant participer les syndicats et les partis "ouvriers" à la machine étatique parlementaire, constamment remaniable selon les besoins du moment. Les syndicats sont des organismes consultatifs, les partis “ouvriers” participent honnêtement à la gestion de l'État. Quand le besoin s'en fait sentir plus immédiatement, on porte plus d'attention aux syndicats et aux partis ouvriers ou, au contraire, on fait une politique plus nettement "réactionnaire", comme le dit le vieux jargon politique.
Dans les pays de "démocratie" autoritaire, la classe ouvrière est intégrée à la Nation d'une façon beaucoup plus solide, plus cimentée. Les syndicats – qui, en "démocratie" parlementaire sont de simples rouages de l'État, des organismes consultatifs - deviennent entièrement intégrés à l'État en "démocratie" autoritaire de capitalisme d'État ; ils sont fondus dans l'État qui prend l'allure d'un organisme immensément hypertrophié et dépersonnalisé, où la classe ouvrière rencontre en face d'elle ses propres délégués syndicaux comme des agents salariés du capital en son propre sein. La police et la discipline du travail est directement le rôle du syndicat, rôle qui bien entendu est lié à toute une émulation du travail et du "rôle grandiose tenu par la classe ouvrière dans la Nation". La classe ouvrière - qui, traditionnellement, était habituée à réclamer pour qu'on lui porte attention et qu'on lui jette de temps en temps un os à ronger, qui avait traditionnellement l'habitude d'être considérée comme la dernière roue du carrosse capitaliste - devient, avec la montée du capitalisme d'État, une des roues principales et l'objet d’attentions toutes spéciales, elle est "instruite" et corrompue idéologiquement à l’aide de tout un matériel de propagande spécialement étudié à son intention par des spécialistes des "questions ouvrières", minée de mouchards syndicaux et politiques, soigneusement contrôlée, scrupuleusement dirigée sur le lieu même du travail. Et, quoique les staliniens ne soient pas les seuls à employer ces méthodes que tout capitalisme d'État emploie, ce sont eux qui ont poussé au maximum la participation ouvrière à l'État, l'enrégimentement idéologique et politique "de la grande masse du peuple".
La Yougoslavie est un complexus tout à fait original. Pays essentiellement agricole, composé d'une masse paysanne représentant à peu près de 80 % de la population, paysannerie extrêmement arriérée, elle désirait, à la chute des pays européens du bloc de l’axe, prendre, dans son coin, une importance que l'absence de l'Allemagne et de l'Italie lui donnait espoir d'acquérir. Elle s'engage dans un programme d'industrialisation à outrance sur le plan intérieur et, sur le plan extérieur, elle se prépare à jouer en Europe, grâce à Trieste qu'elle espère acquérir sur le dos de l'Italie vaincue et à un rôle dominant dans une fédération balkanique et danubienne ainsi qu'à l'alliance avec la Russie, le rôle de pont entre l'Orient et l'Occident. En même temps, grâce à son effort d'industrialisation, elle vise au rôle dominant dans la Fédération balkanique. La situation au lendemain de la "libération" pouvait lui laisser ces espoirs. Nous avons déjà signalé la situation particulière de son commerce extérieur, le seul pays d’Europe orientale gouverné par un parti communiste et ayant l'essentiel de ses fournitures venant des pays anglo-saxons, décidé d'ailleurs à poursuivre une politique économique que dans le sens d’échanges avec ces pays comme les évènements récents l’ont montré.
Cependant, la Russie a vendu Trieste pour des avantages politiques propres à elle ; elle a fait un marché, en son intérêt propre en Europe, qui tend à amadouer l'Italie dans l'espoir d'en déloger les américains un jour, et cela sur le dos de la Yougoslavie. Et, non seulement les Yougoslaves s'inquiètent du sort futur de Trieste - qu'ils étaient pour le moins capables de vendre eux-mêmes contre des avantages ou contre-parties dont ils auraient bénéficié -, non seulement ils pensaient avoir le droit, de par leur situation de vainqueurs, de disposer eux-mêmes de Trieste, mais encore ils s'inquiètent que la situation d'une Italie favorisée ne les amoindrisse en fait et n'entrave la réalisation de leur rêve de grande puissance méditerranéenne. D'autre part, la Yougoslavie, initiatrice pendant la guerre d'un projet de fédération balkanique et danubienne, se voit préférer la Bulgarie et Dimitrov dans le rôle dirigeant de cette entreprise, et voit ses projets de devenir une grande puissance économique dans le bloc russe d'Europe orientale annihilés par la rentrée triomphale de la Tchécoslovaquie qui devient immédiatement l'objet de soins tous spéciaux du Kremlin. Dans ces conditions, on s'explique très bien l'attitude du Parti Communiste Yougoslave en tant que représentant des intérêts nationaux du capitalisme de cette fédération de pays. Les accusations que Tito a reçues du Kremlin sont plus de nature à renforcer sa position à la tête de cet État. De telles accusations nuiraient beaucoup plus à un parti comme le parti stalinien français qui, en tant que parti d'opposition en France en verrait plutôt sa force amoindrie. Le parti stalinien français n'en a pas moins eu ses divergences avec Moscou sur la question de l'internationalisation de la Ruhr. Il n'est pas tellement certain que le Parti communiste Français, s'il se trouvait au pouvoir en France dans la conjoncture actuelle, serait aussi fermement, même en apparence, cimenté au Kominform ; Thorez n'a-t-il pas déclaré qu'il n’était pas contre le plan Marshall "en soi" mais seulement pour une meilleure utilisation qui laisse à la France une plus totale indépendance nationale.
Le monde capitaliste est une totalité d'entités capitalistes dont la science économique peut étudier l'évolution ou les rapports internes en le considérant comme une totalité. Mais totalité n'a jamais voulu dire unité. Chaque entité capitaliste constitue un antagonisme pour le voisin. La constitution d'unions entre entités capitalistes n'a jamais été autre chose que des unités entre des antagonismes qui s'effaçaient devant un antagonisme plus puissant, dominant sur le moment tous les antagonismes et les faisant passer au second plan. Cela ne veut donc pas dire, parce qu'il y a un bloc impérialiste ou la constitution d'un tel bloc, que nous assistons à l'unité de plus en plus grande du monde capitaliste. Cela veut dire, au contraire, qu'au-dessus des antagonismes traditionnels, qu'au-dessus des antagonismes entre les différentes entités capitalistes, d’autres antagonismes plus forts s'élèvent qui dominent le moment et qui font que l'attention générale est dominée par cet antagonisme ; mais tous les autres antagonismes subsistent et même le fait qu’ils sont étouffés momentanément implique qu'ils devront un jour éclater. Le monde capitaliste est constitué d'antagonismes fondamentaux et historiques : antagonisme entre le prolétariat et la classe capitaliste et antagonismes nationaux au sein de la classe capitaliste. Ce n’est pas parce que, à un moment dans l’histoire, le prolétariat prendra la première place en degré d’importance dans les antagonismes du monde capitaliste que les antagonismes inter-capitalistes disparaîtront ; ils pourront, peut-être, s'estomper momentanément et localement, mais ils ne disparaîtront qu'avec le capitalisme lui-même. Les antagonismes inter-impérialistes, quoique d'une nature de classe capitaliste, ne font pas disparaître les autres antagonismes de la société. Ils apparaissent quand l'antagonisme prolétariat-classe capitaliste est estompé. Ils estompent eux-mêmes momentanément les autres antagonismes inter-capitalistes mais les laissent subsister entiers et, à l'occasion, en suscitent de nouveaux. En conséquence, toute théorie qui consiste à voir le monde capitaliste comme une unité face au prolétariat et faisant la guerre en vue de le détruire consciemment, ou bien voyant la société actuelle comme étant constituée par un seul antagonisme entre deux grandes unités : le capitalisme d'une part et le stalinisme d'autre part (théorie qui conduit à poser le problème absurde du super-impérialisme après la suppression d'un des antagonistes), ces théories perdent le contact avec la réalité du monde capitaliste décadent dont la tendance est, malgré des antagonismes inter-impérialistes qui font apparaître le monde capitaliste comme momentanément formé de deux unités uniques aux prises ; au contraire, le monde capitaliste décadent va vers la désagrégation, la désintégration, la dissociation, la dislocation des unités. Et le capitalisme d'État -qui apparaît comme l'unité la plus absolue de la Nation, de la classe capitaliste- révèle, au contraire, des antagonismes en puissance au sein même du monde de la classe capitaliste, antagonismes inconciliables et qui vont en s'accentuant. C'est, dans la mesure où l'on comprend les antagonismes inter-impérialistes comme des super-antagonismes, que l'on peut comprendre qu'ils ne deviennent souvent que l'occasion ou le prétexte, dans certains cas particuliers, pour mettre de l'huile sur le feu sur des antagonismes déjà existants leur donnant une violence, une acuité qu'ils n'auraient peut-être pas pris dans d'autres périodes du capitalisme. Un nouveau regard sur la situation aux Indes ou en Palestine peut nous en convaincre. Un regard sur la situation en Grèce ou en Chine nous donne une image de l'acuité des antagonismes inter-capitalistes à l'époque du capitalisme d'État, au sein même de deux tendances profondément nationales de la classe capitaliste, et dont l'antagonisme actuel entre la Russie et les États-Unis n'est que le prétexte.
La tendance du capitalisme décadent au schisme de plus en plus grand, au chaos, c'est là que réside la nécessité essentielle du socialisme voulant réaliser le monde comme une unité. La lutte pour le socialisme commence par poser, comme principe premier, l'unité des prolétaires du monde entier en vue de réaliser un monde dont la réalisation par le prolétariat le niera en tant que classe, par la négation de tous les antagonismes entre les classes.
La phrase "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" garde tout son sens profondément révolutionnaire ; c'est de cette union seule que prendra fin la décadence du monde et la destruction de la société.
Philippe
[1] Extrait des “Cahiers de l’Economie Soviétique” nº II
La saison théâtrale, qui a pris fin au début de cet été, nous a valu, à Paris, deux œuvres dramatiques d'un grand intérêt pour la politique. L'une est le film "Les raisins de la colère", réalisé d'après l'œuvre de Steinbeck, l'autre la pièce de Sartre "Les mains sales". Cette dernière reste d'actualité et, par conséquent aussi, les quelques remarques qui vont lui être consacrées, puisqu'on annonce sa reprise pour l'automne.
Ce serait un lieu commun de redire qu'aucune œuvre littéraire n'est étrangère aux conditions historiques du moment où elle nait, et que ces conditions lui fournissent à la fois les idées qu'elle met en scène et l'auditoire à laquelle on la destine. Le "public", au sens spécifique qu'on doit entendre dans ce cas, "fait", en quelque sorte, la pièce, la porte et la justifie parce que ce sont précisément les idées mises en œuvre par le drame qu'il vient lui-même rechercher dans la salle de spectacle. L'œuvre d'art ne parle qu'à des convertis ; elle est création parce qu'elle correspond à une attente.
Est-ce à dire que toute œuvre dramatique intéresse la politique proprement dite ? Certes non. Tout d'abord, l'art en général est une des formes de la vie sociale et, à ce titre aussi l'art dramatique ; et c'est pourquoi, dans sa totalité, il pose un problème considérable pour le mouvement révolutionnaire. Il concerne un des aspects authentiques de la révolution. Mais il ne touche à la politique, moment et aspect particuliers des rapports et de la lutte des classes, que s'il évoque consciemment des idées immédiatement en rapport avec une appréciation de l'ordre social, soit pour le justifier, soit pour le critiquer et ce ne peut être de toute façon le cas que pour le seul art littéraire. Dans ce cas encore, la réciproque est également vraie, c'est-à-dire que la politique conditionne directement l'œuvre dramatique. Aussi, ne peut-on, à son tour, la comprendre que par rapport au cadre historique qui lui sert de référence. Tout bachelier sait fort bien que le théâtre de Corneille, par exemple, avec ses héros imbus d'honneur, était l'expression d'un féodalisme cherchant à se survivre à l'heure de la retraite assignée par l'histoire ; celui de Molière ou de Beaumarchais une traduction des aspirations de la bourgeoisie à s'assurer la domination de la société sous les derniers règnes de l'ancien régime. Le marxisme, pour sa part, va plus loin en disant que toute expression dramatique intéressant la politique est une expression de classe. Les deux exemples -fort plats d'ailleurs par leur aspect scolaire- que l'on vient de rappeler, disent suffisamment pourquoi.
Les deux œuvres auxquelles nous nous intéressons ici touchent à la politique puisqu'elles prétendent attaquer, par une critique sociale ou philosophique, les méfaits du capitalisme des monopoles. Elles sont donc l'expression d'une idéologique de classe. Du point de vue de la philosophie de l'histoire, nous savons qu'il n'en peut être autrement.
Mais, de quelle classe ? Voilà la question. Si l'on se fiait à une opinion commune, il s'agirait d'œuvres "révolutionnaires" par leur critique sociale et leur esprit philosophique, sinon au sens littéraire, ce qui, de toute façon, ne serait pas le cas. Par-là, cette opinion commune veut dire -en doutez-vous ?- qu'elles expriment les aspirations subversives du prolétariat.
C'est en réalité fort loin d'être le cas et nous espérons le montrer. "Les raisins de la colère" et "Les mains sales" ne se placent nullement au point de vue de la classe ouvrière, mais à celui de la bureaucratie omnipotente autour de laquelle s'édifie aujourd'hui le capitalisme d'État, phase du capitalisme succédant à celle des monopoles. Certes, ce ne sont point les bureaucrates que l'on voit sur scène mais des paysans, des ouvriers ou des intellectuels. Mais ce qui compte c'est que toute l'analyse, comme la succession dramatique, se présente dans ces œuvres non pas par rapport aux aspirations de classe propre à ces derniers mais aux idées qui traduisent l'existence et la lutte sociale spécifique de la bureaucratie. Or l'on sait que celle-ci exerce la répression idéologique sur laquelle se fonde son pouvoir social en trompant la conscience des masses par l'emploi d'un verbiage "révolutionnaire" dérobé à l'ancien mouvement ouvrier aujourd'hui disparu. C'est grâce à ce verbiage que la bureaucratie parvient à identifier l'État capitaliste avec le socialisme et à provoquer une nouvelle aliénation de la conscience universelle dans l'État. Le prétendu caractère "révolutionnaire" des deux œuvres, où la bureaucratie incarne le bien et le "bourgeois" le mal, est donc bien spécifique de l'idéologie de classe qu'elles reproduisent. Par conséquent, c'est lui aussi qu'il s'agit de démasquer.
Commençons par "Les raisins de la colère". C'est un film américain, d'ailleurs un chef-d'œuvre, dont le thème est le suivant : une famille de paysans pauvres est expropriée - de même que toutes les familles de la région - par une grosse société agricole, et se laisse allécher, tous ses biens étant perdus, par les racoleurs du capital agricole californien. Elle émigre donc vers la Californie dans l'espoir de bons salaires, sous la conduite de son élément le plus actif, jeune garçon énergique récemment libéré après plusieurs années de prison pour homicide au cours d'une rixe. En route, les vieux meurent d'épuisement dans la Ford antédiluvienne qui, sous l'amoncellement du mobilier, sert de roulotte. Le voyage est long, pénible, au milieu d'un monde hostile par sa richesse, sa technique, son rythme de vie. Presque au terme du voyage, sans un sou en poche, cette famille en loque mais joyeuse croit enfin trouver du travail. Or, c'est pour tomber dans le troupeau des émigrants misérables. Ils sont relégués, avec ses derniers, dans des camps sordides où le capital agricole puise une main-d'œuvre qu'il utilise à des salaires de famine sur ses cultures. Les nouveaux arrivants, prêts à accepter du travail pour n'importe quelle rémunération, sont utilisés pour faire concurrence à la main-d'œuvre en place et abaisser ses salaires déjà misérables. Les travailleurs, lorsqu'ils ne sont pas laissés livrés à eux-mêmes, sont parqués avec leur famille sur les exploitations, sous la surveillance brutale d''une police privée qui les mène matraque au poing. Des grèves éclatent ; elles sont manœuvrées par les patrons pour abaisser encore les salaires. Au cours des désordres, le jeune héros tue une nouvelle fois. La victime est un des garde-chiourmes qui s'apprêtait à le matraquer. La famille doit fuir encore. Elle tombe enfin sur un camp organisé, propre, disposant du confort le plus moderne, où elle trouve pour finir un travail bien payé dans la réfection des routes. Elle mène dès lors une vie décente, respectée, saine enfin. Hélas ! Les traiteurs de main-d'œuvre, stipendiés par les patrons locaux, interviennent pour semer désordre et rixes dans le camp. La police officielle, saisie du crime de notre héros, vient enquêter en silence ; et celui-ci comprenant que ses malheurs sont moins le produit de sa malchance que d'un système social qui réduit des millions d'hommes à la misère, laisse sa famille à sa nouvelle fortune et part dans la nuit pour échapper à la police et s'instruire sur les moyens de militer en faveur de sa classe et de contribuer à son organisation.
Trouverait-on un meilleur exemple de film révolutionnaire ? Je crois que la jeunesse parisienne honnête l'a pensé. Du côté stalinien, on a pavoisé : n'était-ce pas un exemple des méfaits du capitalisme américain, la démonstration de ses méthodes sordides ? "Timeo danaos et dona ferrentes", "je crains les grecs et leurs cadeaux"[1]. En vérité, si un concert unanime s'est formé dans le public d'"avant-garde" pour louer la portée sociale de ce film, c'est pour les raisons que nous avons dites : il représente en fait une apologie du capitalisme d'État.
Par conséquent, il a trouvé immédiatement écho et résonance auprès des milieux -notamment dans une certaine jeunesse- qui forment l'aile marchante des transformations du régime et qu'imprègne la phraséologie "révolutionnaire" et "communiste" escroquée au marxisme et au mouvement ouvrier.
En effet, le récit que nous avons donné plus haut représente ce qu'à première vue on retient du film. Tout autre est pourtant ce qu'on y comprend dès qu'on lit entre les images.
En vérité, le thème de l'oppression dont est victime la paysannerie, thème qui caractérise l'essence de drame, ressortit directement, dans le film tel qu'il est conçu, à la démagogie prétendument "pro-paysanne" qui caractérise toutes les réactions. La sympathie, ici développée en faveur de cette famille de fermiers, est en définitive destinée à prouver, non point l'horreur du système capitaliste et de l'exploitation du travail, mais les méfaits du progrès technique, le caractère "privilégié" du prolétariat industriel dans la société, la nécessité du salut par l'État et celle du corporatisme syndical qui le prolonge.
En effet, l'expropriation qui fut à l'origine de cette migration paysanne est présentée, non pas comme l'œuvre de la classe sociale formée par la grande propriété capitaliste de la terre et les compagnies agricoles, mais comme celle des tracteurs à chenilles ! Ceux-ci brisent les limites de la salutaire petite propriété exploitée en famille, avec de "bons" outils dont le manche tient bien en main, dans une bonne misère et (…) abrutissement. Il faut à ces machines de grands domaines, des mécaniciens ; elle exige la monoculture, bref tous les éléments du rendement du travail qui, comme l'on sait, font le malheur de l'homme et défigurent le paysage. Cette terre où nos ancêtres ont toujours vécu et où, par conséquent, il devient pour nous un "devoir" de vivre, va-t-on nous la prendre ? Tel est le dilemme tragique qui fait vibrer le cœur de ces paysans et, avec lui, le cœur de notre metteur en scène hollywoodien.
Cependant, voilà nos paysans en route sans moyens, sans argent. Les vexations quotidiennes se succèdent. Surprise : elles proviennent d'ouvriers. Voici, par exemple, qu'il faut acheter un morceau avec les derniers sous. On s'arrête, on entre dans une boutique (un "drugstore"). Des conducteurs de camion, solides, bien nourris, habillés de bons vêtements de travail sont attablés. Ils n'ont qu'un regard sans ménagement pour les intrus. En partant, ils laissent à la serveuse une dot en guise de pourboire. "Ah, ces camionneurs ! Toujours plein d'argent" dit-elle.
À un autre moment, on fait de l'essence. Les deux employés qui actionnent la pompe ironisent sur la Ford. Ce sont deux nègres. Ils sont tout de blanc vêtus, chemise repassée au pressing, plis impeccables, casquette d'amiral suisse. Quand les vagabonds repartent, ils échangent sur eux quelques remarques cyniques, sans même sourire. Ils s'offrent des cigarettes (…). Concluons : leur présence est aussi scandaleuse pour la misère paysanne que l'était celle des camionneurs.
Pourra-t-on dire que ces détails se trouvent là "par hasard" ? La démagogie anti-ouvrière est toujours le propre de cet esprit réactionnaire qui n'a que larmes d'attendrissement pour les paysans arriérés et abrutis par la société bourgeoise. Il oublie que le capital seul est responsable de cet abrutissement. "La civilisation, dit Trotsky, a fait du paysan un âne qui porte le bât ; à la fin des fins, la bourgeoisie n'a fait que changer la forme du bât." Et les millions d'ouvriers chômeurs qu'ont compté les États-Unis à l'époque où est sensé se passer ce film ? Et les nègres qui, au nombre de 13 millions, sont refoulés en marge de la société américaine ? Combien accèdent à des emplois bien payés et bien blanchis dans les garages, pour les millions qui, dans le sud ou ailleurs, vivent dans des trous, bêtes traquées qui risquent la mort lorsqu'ils osent montrer un réflexe d'homme libre ou de l'intérêt pour une femme blanche ? Faut-il les oublier sous prétexte que l'exploitation capitaliste a aussi ses misères dans les campagnes ? Dans tout le film, on ne voit pas un bourgeois véritable, pas un des capitalistes dans les griffes desquelles tombent nos paysans. Ils restent par derrière, dans l'ombre, telle la grande machine invisible d'oppression chez Kafka. Cela, certes, accroit la grandeur dramatique de l'œuvre. Mais, en même temps, la responsabilité des malheurs sociaux qu'elle stigmatise se trouve rejetée sur des classes qui, pourtant, sont en fait elles aussi des victimes.
Ce qui, précisément, montre qu'aucun de ces détails n'est accidentel, mais correspond bien à une conception idéologique : c'est le rôle de sauveur qui est dévolu à l'État. Ce camp si accueillant, si propre, si moral, dont les régisseurs (façonnés à l'image des visions douceâtres de l'optimisme puritain) sont des gentlemen pleins de tact et de délicatesse, ce camp où enfin, après toutes leurs tribulations, les expropriés trouvent le bonheur, il appartient au gouvernement. C'est un de ces chantiers d'État dans lequel l'armée des sans-travail, laissée pour compte par le capital privé, permet à la machine administrative de faire concurrence à celui-ci, d'entreprendre des travaux publics. Dans les camps des patrons privés, la famille errante avait pourri, sans nourriture, au milieu des bestioles ; elle avait reçu des coups de trique, peiné dur pour un gain dérisoire. Dans le camp du gouvernement, par contre, tout est paradisiaque, accueillant, du directeur aux WC. Ainsi, se dégage la vue manichéiste propre au haut-fonctionnaire de Washington, selon laquelle le méchant patron incarne Satan, tandis que l'État-patron représente le Bon-Dieu. Le film est donc, dans une perspective historique, à la gloire de l'encasernement des travailleurs américains. Le camp de travail n'est certes pas spécial à l'Amérique. Il a régné dans l'Allemagne hitlérienne, il ronge le régime de Staline, il existe sporadiquement dans toute l'Europe. Ce qui est particulier aux camps américains, c'est qu'aujourd'hui ils sont assortis d'un confort qui fait l'envie des ouvriers "libres" du monde entier, alors que partout ailleurs les camps évoquent le travail contraint, prolongé, militarisé et mal payé, parfois même l'extermination. Cette différence tient toutefois, simplement, à une autre : celle qui sépare le niveau économique des USA de celui du reste du monde ; différence écrasante en faveur des premiers, qui permet au capital américain de traiter l'esclave d'État avec la délicatesse qu'on emploie ailleurs pour les nourrissons. Mais, attendons un peu ! Le système des camps d'État est un système mondial, le produit nouveau mais inéluctable de la décadence du capitalisme et de sa chute dans la barbarie, et les plus fortes chances sont qu'une troisième guerre universelle (et elle est proche), si elle prenait fin comme la dernière, c'est-à-dire sans révolution, verrait les camps américains prendre une forme analogue à celle des camps d'Europe et d'URSS. Une nouvelle guerre signifierait, en effet, la ruine du capital monopoliste américain, la destruction par les bombes de richesses importantes sur le territoire de l'Union et, partant, une étatisation massive du capital à un niveau économique, beaucoup plus proche du marasme actuel de l'Europe. Les camps américains cesseraient d'avoir leur confort pour devenir des camps de travail forcé. "Les raisins de la colère ont donc entrepris de louer un système qui, demain, à la mesure d'une décadence plus vaste, fera des expropriés du capital monopoliste des esclaves du capital d'État, outil sur l'épaule, estomac vide et en colonne par quatre.
La "vocation" qui, à la fin, frappe subitement le héros du film, lui fait "découvrir" d'un seul coup, intuitivement, les voies de sa lutte sociale, est digne d'être remarquée. Elle correspond tout simplement au cadre que l'on vient de dégager. La découverte correspond à peu près à ceci : après tout, si l'État sait faire tant de choses, il vaut bien d'y penser. Et le garçon partira au petit matin, sur la grand-route, après sa vision d'une nuit, se sentant "responsable", "appelé", enfin comme il se doit dans l'entendement d'un metteur en scène qui partage l'idéologie protestante des bourgeois anglo-saxons. Mais qu'a-t-il assimilé au juste et que pourra-t-il faire. Il n'a participé à aucune lutte ; la grève des émigrants à laquelle il a pris part est passée par-dessus sa tête. Quelle idéologie, même rudimentaire, anime sa conscience renouvelée ? Aucune. Il n'a rien vu, en fait, et par conséquent qu'a-t-il pu comprendre ? C'est un travailleur, dira-t-on, que peut-il savoir ? Mensonge. Les matelots du cuirassé "Potemkine" et le marin Joukov d'"Au loin une voile" savaient où ils allaient. Qu'étaient-ils ? Des matelots, soit, mais aussi des révolutionnaires, et à côté d'eux les incultes, les ouvriers sans conscience politique (ils sont nombreux), pour aussi sympathiques qu'ils aient été, tenaient cependant une place secondaire. C'est ce qui faisait de ces deux films soviétiques des œuvres révolutionnaires. Ici, c'est le contraire qui se produit. Le jeune paysan américain qu'on nous montre est inculte idéologiquement. Pourtant, il s'apprête à lancer un "message" à ses frères, bien qu'il soit un être sans conscience développée : essentiellement un apolitique. Sa psychologie annonce donc le totalitarisme américain naissant.
Le sort qu'on lui réserve est par conséquent bien simple. Il partira rejoindre l'organisation de "masse", les rangs du syndicalisme ou de tout autre mouvement analogue. Autrement dit, il ira militer dans une organisation dont le rôle historique est aujourd'hui de développer le capitalisme d'État, de pousser au développement de la sécurité sociale, des nationalisations etc. (Roosevelt, dans son "New-Deal", avait favorisé, aidé, soutenu le syndicalisme ; il s'était appuyé sur lui - en particulier sur le CIO - contre le Parti républicain ; il l'avait transformé en rouage indirect de l'appareil d'État. En même temps, il avait ouvert ses usines "nationalisées" et ses confortables camps de travail).
Le héros des "Raisins de la colère", esclave d'État de demain, trouvera - soyons en sûr - la place qu'on lui assigne dans une lutte syndicale, apolitique et anti-révolutionnaire, génératrice de nouveaux et de "meilleurs" camps d'État.
(à suivre)
MOREL
[1] Phrase mise dans la bouche de Laocoon par Virgile dans l'Énéide (II, 49)
Un vent de rébellion a passé sur les plaines polonaises. Mais le souffle court est venu, en la personne de Gomulka, s'affaler dans un fauteuil, y confesser ses péchés nationalistes. Comparée à l'épuration sans à-coups du stalinisme roumain, celle menée dans les rangs staliniens en Pologne semble singulièrement plus animée. C'est qu'Anna Pauker, en ménagère avisée sait laver son linge sale en famille. C'est surtout que la situation intérieure de la Pologne ainsi d'ailleurs que l'attitude adoptée par Belgrade à l'encontre des semonces et représailles du Kremlin rendait pressante autant qu'inévitable une mise au pas des velléitaires du "déviationnisme".
En Pologne, à l'instar des autres pays européens sous la coupe du stalinisme moscovite, la politique des prébendes du capital d'État s'est axée sur un développement forcené de l'industrie, complétée par une "collectivisation" des terres. Les motifs en sont multiples. Historiques : la liquidation physique ou la fuite au cours de la guerre des grands propriétaires a donné mainmise, aux dirigeants du nouvel État polonais, sur l'essentiel du capital social existant encore en 1945-46. Ces dirigeants se trouvent face aux problèmes que pose la colonisation des territoires ex-allemands en même temps que la reconstruction d'un pays atrocement dévasté. On notera aussi qu'en Pologne les seules couches sociales où se peuvent recruter les agents directs de Capital d'État sont celles des techniciens et fonctionnaires du parti d'État s'appuyant sur les masses ouvrières et les contrôlant, et tenant les paysans en main par leur contrôle des stations de tracteurs ; distributions des semences, engrais, etc. Enfin, la Russie, qui a besoin de compléments à son industrie, s'est décidée -après pillage- à soutenir quelque peu la politique d'industrialisation par prêt et "remises" sur "réparations".
Cependant, la pénurie en outillage principalement a dû faire la Pologne se retourner vers l'ouest, vers les États-Unis et les pays marshalliens. Des accords ont été passés, des échanges effectués qui ont donné à réfléchir aux Gomulka et autres dirigeants de l'appareil étatique. Le lourd tribut prélevé par la Russie leur a paru disproportionné par rapport à l'aide effectivement fournie par elle. D'autant que la Russie a offert déjà tout ce qu'elle pouvait offrir : les grands territoires du nord et de l'ouest ou, si l'on peut dire, auquel manque un aval occidental.
D'autre part, Gomulka et ses sous-ordres du parti-État ou du ministère des territoires dits recouvrés se sont trouvés en tête d'une tendance visant au renforcement du caractère privé assez vaguement conféré à la propriété rurale lors de la réforme agraire ; lors aussi de la distribution des terres soustraites aux petits tenanciers ou hobereaux les 8.500.000 expulsés de manière ou d'autre. Gomulka et ses amis, ce faisant, traduisaient les désirs et les craintes conjugués de la paysannerie polonaise, soit 2/3 de la population polonaise. Leur politique, par un freinage dans l'organisation des kolkhozes ainsi que par un relâchement du contrôle étatique sur la production agricole, devait entraîner, à la campagne, une certaine extension du marché noir "accapareur de plus-value". D'où revendications sourdes et absentéisme dans la main-d’œuvre industrielle déjà rare à l'heure actuelle. Bierut et les sommités "dans la ligne" y ont mis le holà. L'opposition paysanne, latente, trouvera là quelque appoint ; la condition ouvrière n'en sera pas spécialement améliorée. En résumé, le limogeage, temporaire ou non, de Gomulka et de ses pareils clôt un débat entre bureaucrates avides. Les uns conscients des impératifs géographiques et des nécessités immédiates ont fait venir à résipiscence les autres, ceux qui, pour eux tout seuls, voulaient garder le gâteau polonais.
***
Aux yeux de Trotsky et selon qu'ils étaient ou non en grâce auprès de Staline, des personnages tels Zinoviev et Kamenev devenaient des "capitulards éhontés", des militants honnêtes et "non-carriéristes". Ses épigones ont-ils plus de suite dans le jugement ? Dans leurs fictions historiques, hier encore contées, Tito et sa clique représentaient "en potentiel... l'un des éléments de la dualité de pouvoir créée en partant de l'action de masses". Aujourd'hui, Tito rejette l'ultimatum du Kremlin et supervise, en conséquence, le congrès du parti d'État yougoslave. Que béni soit son nom ou, plus exactement, celui de la "révolution socialiste yougoslave" (sic !). C'est qu'il exprime "dans des conditions très particulières, la contradiction entre les aspirations révolutionnaires des masses et le rôle contre-révolutionnaire de la direction stalinienne". Pour tout dire, selon les trotskistes, ce serait les "masses ouvrières" de Yougoslavie qui auraient obligé Tito à "résister" au Kremlin.
Telle analyse en prend à son aise avec le déroulement des faits. Pour elle, "l'attirance du dollar est calomnie, au moins pour l'immédiat". Voire ! Il suffira, à ce propos, de consulter les chiffres cités dans le dernier numéro de notre bulletin. Ou bien, peut-être les trotskistes songent-ils à remplacer les exportations et investissements éventuels des anglo-saxons en Yougoslavie par des envois massifs d'épîtres à ce qu'ils appellent le PC yougoslave. Toujours est-il, les USA sont aujourd'hui les seuls dispensateurs de matériel d'équipement industriel et agricole, en même temps que les banquiers du monde.
Pour réaliser son plan d'industrialisation, la Yougoslavie a dû se tourner vers eux. Et bientôt, la vagissante "démocratie populaire" a vu trancher le cordon qui la liait au Kremlin. Intégrées qu'elles sont à l'État par le contrôle policier, par les syndicats, le parti unique, le rationnement alimentaire, etc., les masses ouvrières, en tant que luttant pour leurs objectifs de classe, n'ont en rien pesé sur le cours des événements. Lorsqu'une faction s'est dressée, qui entendait demeurer l'administrateur délégué du capital d'État russe dans les territoires yougoslaves, Tito et Rankovic, son grand maître de la police, l'ont mis à l'ombre.
Des "trahisons idéologiques" que le stalinisme de stricte observance dénonçait chez Tito, il les a, mutatis mutandis, retrouvées chez Gomulka. Mais moins fortement assise, la situation de ce dernier ne lui a pas permis de sauter le pas, d'entrebâiller la porte aux capitaux anglo-saxons. L'ex-Thorez polonais, bien sûr n'est pas plus trotskiste que le maréchal yougoslave. Mais, moins heureux que ce dernier, il ne recevra pas même une petite lettre du "SI" de la IV°. Honte, honte à ce capitulard et arriviste !
La bourgeoisie yougoslave a changé de tuteur. Et le trotskisme, illico, de rendre hommage "à ce parti de travailleurs révolutionnaires" qui, maintenant, va comprendre "la véritable signification des procès de Moscou" !!! Mais, il n'est pas exagéré d'affirmer la dernière évolution trotskiste annonce l'agonie de ce qui fut, en fin de compte, un courant de la pensée révolutionnaire. La guerre qui vient en rangeant, qu'il le veuille ou non, Tito dans "le camp américain" balaiera tout le fatras phraséologique qui va venir de la Rome du trotskisme. Mais, pour ceux de ses militants qui se refusent à opter pour l'un ou l'autre camp des impérialistes, le moment est encore d'assainir leurs cerveaux. Le temps presse !
Cousin
Après une crise ministérielle qui dura plus d'un mois, nous pouvons constater que les mêmes raisons, qui créèrent une situation d'instabilité gouvernementale, existent toujours. Ni la hausse du coût de la vie et les troubles afférents, ni les problèmes immédiats de l'économie française n'ont été résolus.
Le trouble qui s'opère dans les cerveaux des gens est explicable, car les ministres changent mais le verbiage gouvernemental reste le même. Pourtant, nous ne pensons pas que l'actuelle situation soit un produit d'incompétence étatique ou de mauvais établissement d'un plan économique. À quelque variante politique près, la même situation confuse -tant sur le plan social que sur le plan économique- règne dans la majeure partie des États vassaux des deux grands blocs impérialistes.
Ce fait ne peut être applicable qu'en fonction de la conjoncture mondiale. Pour nous, la situation internationale commande la situation française, ainsi que toutes les autres situations nationales. Cette idée maîtresse repose sur deux arguments essentiels.
Le premier part de l'état catastrophique de l'économie française qui, par le simple jeu de la concurrence capitaliste, devrait amener la chute du pays dans un chaos indescriptible. Et pourtant il n'en est rien. La France continue à produire avec un très haut prix de revient ; ceci la disqualifie sur le marché mondial et crée un déséquilibre dans sa balance commerciale qui l'oblige à inflationner et à faire des prêts de capitaux en dehors de ses importations courantes. Bien plus, l'inflation accroissant la dette extérieure, celle-ci n'est pas comptabilisée et se transforme, par la nécessité des choses, en aide presque gratuite.
Aussi, sans les capitaux étrangers, la France ne pourrait vivre. Mais il serait ridicule de supposer que l'aide intérimaire et le plan Marshall soient d'inspiration philanthropique.
Il est vrai que nous assistons de plus en plus à une introduction de capitaux américains dans des branches de l'industrie française, mais ce phénomène ne peut, en aucun cas, justifier les quelques centaines de millions de dollars donnés à la France.
Et c'est le deuxième argument, pensons-nous, qui répond. La France, comme tous les pays vassalisés économiquement, ne peut non seulement vivre en économie de paix mais avoir seulement une production de consommation. L'économie française ne tient que parce qu'elle entre dans le domaine des dépenses militaires américaines.
Hormis cette fonction, la France n'a plus aucun rôle à jouer sur le marché mondial. Aussi, voyons-nous, depuis la "libération", tous les plans économiques des divers gouvernements s'effondrer lamentablement. On ne peut leur reprocher de n'avoir pas été d'envergure ; la seule chose qui clochait était leur impossibilité d'application.
Nous avons bien le plan Monnet qui subit à chaque fois des remaniements importants ; il ne présente une courbe ascendante -qui correspond à la réalité- que dans la branche d'industrie lourde et matières premières. Cette indication n'est pas un hasard ; une industrie lourde est la base de la puissance militaire.
Nous pourrons donc résumer notre pensée en ceci : la situation internationale est une situation de guerre, qui commande chaque situation nationale et en particulier la France, dans le sens d'une politique de guerre tant sur le plan économique que sur le plan social. Examinons donc les répercussions de cette conjoncture de guerre sur les plans économique et social.
Depuis la "libération", tous les gouvernements qui se sont succédés, jusqu'à celui de Schumann en novembre 1947, ont essayé vainement de résoudre le problème de l'économie française de l'après-guerre. Au travers d'un dirigisme plus ou moins actif, c'est le capitalisme d'État qui s'installait. Au moyen des nationalisations et des contrôles de toutes les branches d'activités commerciales et industrielles, l'État tentait de donner une solution aux problèmes des prix et salaires. Si une seule partie de son plan flanchait, toute la politique économique aurait été remise en question. Le problème des capitaux et celui des salaires furent à la source de toutes les crises gouvernementales. Il y avait impossibilité de retarder la montée des prix ; le rendement industriel et la vieille technicité des méthodes engendraient le haut prix de revient. D'où la nécessité de bloquer les salaires en libérant les prix, d'assainir les finances publiques pour attirer les capitaux étrangers, seuls capables de rajeunir l'appareillage industriel, enfin faire cesser l'agitation sociale pour permettre un accroissement du rendement.
Le gouvernement Schuman de novembre 1947 est le premier à poser le problème en ce sens. Il ne s'agit plus de dresser un plan économique mais de pallier par des mesures exceptionnelles autant qu'aléatoires une situation inflationniste.
Et c'est ce que nous avons vu ; d'une part promesse de baisse, d'autre part blocage des salaires, rajustement des prix-hausse-prélèvement exceptionnel, retrait de la circulation des billets de cinq milles, collectage prématuré des impôts. Cette politique économique prétendait réduire le déficit budgétaire et diminuer de beaucoup la consommation intérieure.
L'échéance de juin était trop proche pour faire sentir les effets de cette politique économique. Et c'est une véritable dérobade du gouvernement devant les problèmes économiques en suspens. Schuman va jusqu'à démissionner, mais la relève doit se faire sans tenir les engagements de juin. La cascade de ministères qui s'en suivit ne fit que rendre plus urgent la nécessité d'appliquer la politique financière de Meyer-Reynaud. L'exemple du ministre des finances Pineau (soc.) en fut la confirmation. Le gouvernement qui succéda au deuxième gouvernement Schuman-Pineau devait revenir au plus vite à la politique Meyer-Reynaud.
Le gouvernement Queuille s'est donc posé comme tâche non de résoudre le problème économique français mais, vulgairement, un assainissement des finances publiques, une diminution de la consommation intérieure donc du pouvoir d'achat, pour donner des garanties viables à l'Amérique. De plus, une conjoncture internationale de guerre nécessite une finance publique en apparence saine, entrainant par là une possibilité de stabilisation sociale. Le geste de l'Amérique libérant 45 milliards de francs du plan Marshall, ainsi que la nouvelle de l'état-major occidental réclamant une dizaine de divisions blindées aux É-U pour la France, indiquent bien la nature politique des mesures financières du gouvernement Queuille. Si, aujourd'hui, on sent une réticence du côté américain, nul doute que les troubles sociaux actuels en sont la raison.
Cette raison, les staliniens la connaissent. Ils savent que la politique d'intégration de la France dans le bloc occidental peut se heurter à une situation déficitaire des finances publiques et de la monnaie, à une atmosphère de troubles sociaux pouvant transformer tout le dispositif militaire américain en Europe.
C'est sous cet angle que peut être interprétée la situation sociale française.
Nous savons que des mouvements sociaux ne peuvent exister que si une situation catastrophique de la classe ouvrière se trouve sous-jacente ; mais nous savons aussi combien il est facile de détourner la classe ouvrière pour servir la cause d'un impérialisme. Et les staliniens s'y emploient fort adroitement.
Le marasme économique, la hausse du coût de la vie, l'accroissement des impôts, devaient nécessairement créer une situation trouble. Les éléments petits-bourgeois, les commerçants manifestent dans la mesure de leurs moyens. Les boulangers, par exemple, décident de vendre le pain sans tickets. Le syndicat des moyennes et petites entreprises proteste véhémentement, on parle même d'une grève des impôts. Mais cette agitation n'est pas dangereuse, pourtant elle est symptomatique d'un état d'esprit.
La classe ouvrière voit son pouvoir d'achat diminuer tous les jours ; malgré la lassitude, elle ne peut rester indifférente. Ses mouvements, ses manifestations sont des réactions de désespoir, mais aussi de la confusion idéologique qui règne en son sein. Il est donc normal de voir les staliniens en profiter et même susciter les mouvements.
Pour le gouvernement, sa politique sociale sera à la mesure de sa politique financière. Une plus grande fermeté vis-à-vis des éléments troubles ou anti-occidentaux, une politique ouvrière de coercition et d'ordre bourgeois.
Pour les staliniens, au contraire, la tactique sera de profiter du mécontentement ouvrier pour créer le trouble au profit de l'impérialisme russe et, même si la classe ouvrière ne répond pas, créer des commandos de manifestants.
En conclusion, la situation semble dépendre du gouvernement ou des staliniens, elle représente bien la même configuration que sur le plan mondial où les impérialismes américain et russe se disputent la domination du monde.
La grande tragédie de cette époque réside essentiellement dans cette perspective, de voir la classe ouvrière servir de masse de manœuvre à l'un ou l'autre des impérialismes et cette situation se répercute dans les rangs de l'avant-garde révolutionnaire où la lassitude et le découragement éclaircissent les rangs.
Le problème, pensons-nous, n'est ni tactique ni principiel ; la confusion ouvrière, la dissémination des éléments d'avant-garde reposent sur un terrain idéologique qu'il nous faut rechercher.
Voilà la tâche des révolutionnaires dans cette période noire, tout le reste n'est qu'opportunisme menant dans l'un ou l'autre des camps impérialistes et pour finir à la guerre.
Mousso
Nous publions à partir de ce numéro une étude de A. Orso sur "Propriété et Capital" que nous empruntons à la revue "Prometeo".
Avec une formule simple, justifiée par les exigences de la propagande, on a toujours défini le socialisme comme l'abolition de la propriété privée -en ajoutant la précision : des moyens de production et des moyens d'échange. Même si une telle formule n'est ni complète ni adéquate, elle ne peut être rejetée. Mais, les vieilles et récentes substantielles questions sur la propriété personnelle, collective, nationale et sociale nous obligent à élucider le problème de la propriété en rapport avec l'antithèse théorique, non seulement historique mais aussi de lutte entre le capitalisme et le socialisme.
Tout rapport économique et social se projette en formulation juridique et, partant de telles positions, le Manifeste dit que les communistes mettent en avant, à toutes les étapes du mouvement, la "question de la propriété", étant donné qu'ils mettent en avant le problème de la production et, plus généralement que celui de la production, distribution, consommation, celui de l'économie. Dans une époque où la grande antithèse historique entre féodalisme et régime bourgeois était apparue d'abord comme un conflit idéologique et de droit, que comme rapports économiques et transformation des formes de production, on ne pouvait pas poser avec le maximum de relief, même dans une énonciation élémentaire, la forme juridique des revendications économiques et sociales du prolétariat.
Dans le passage fondamental de la préface à la "Critique de l'économie politique", Marx énonce la doctrine du contraste entre les forces productives et les formes de production, et il ajoute aussitôt "ou bien - et ceci est seulement une expression juridique - avec les rapports de propriétés, la juste acception de la formulation juridique ne peut se fonder que sur la juste présentation du rapport productif et économique que le socialisme postule d'instaurer."
En employant donc, en ce qu'il présente une utilité, le langage de la science courante du droit, il s'agit de rappeler les caractères discriminants du type capitaliste de production -qui seront définis en relation avec les types de production qui le précédèrent- et ultérieurement discriminer entre tels et tels caractères, ceux que le socialisme conserve et ceux au contraire qu'il devra dépasser et supprimer dans le processus révolutionnaire. Telle distinction doit être appliquée sur le terrain de l'analyse économique.
Capitalisme et propriété ne coïncident pas. Les diverses formes économico-sociales qui ont précédé le capitalisme avaient déterminé des institutions de la propriété. Nous verrons immédiatement qu'il a été utile au capitalisme de calquer sa structure juridique sur les formules et les canons dérivés directement des précédents régimes, bien que, en eux, les rapports d'appropriation fussent variés. Non moins élémentaire est la thèse qui, dans la perspective socialiste, présente le capitalisme comme la dernière économie fondée sur la forme juridique de la propriété puisque le socialisme, en abolissant le capitalisme, abolira aussi la propriété. Mais cette première abolition - et pour mieux dire, la succession violente et révolutionnaire - est un rapport purement dialectique et, ainsi, s'énonce avec plus de fidélité, en langage marxiste (notre thèse), que celle de l'abolition de la propriété, laquelle a une saveur un peu trop métaphysique et apocalyptique.
Revenons toutefois à la base de nos conceptions. La propriété est un rapport entre l'homme, la personne humaine, et les choses. Les juristes l'appellent la faculté de disposer d'une chose de la façon la plus étendue et la plus absolue, c'est-à-dire d'en user et d'en abuser. On sait que, pour nous marxistes, ces définitions éternelles ne plaisent pas et nous pourrions mieux donner une définition dialectique et scientifique du droit de propriété : elle est la faculté "d'empêcher" une personne humaine d'user d'une chose en regard d'une autre personne ou d'un groupe.
La variabilité historique du rapport émerge, par exemple, du fait que, pendant des siècles et des siècles, entre autres choses susceptibles d'être un objet de propriété, il y avait la personne humaine (esclavage). De plus, l'institution de la propriété ne peut prétendre aux prérogatives apologétiques d'être éternelle et naturelle ; nous l'avons prouvé plus d'une fois en nous référant à la société primitive dans laquelle la propriété n'existait pas, en ce que tout était acquis et usé en commun par les premiers groupes humains. Dans la relative première forme d'économie ou, pour mieux dire, dans la forme pré-économique, le rapport entre homme et chose était le plus simple.
Pour le nombre limité d'hommes et en raison de la gamme limitée des besoins – à peine supérieurs à ceux des animaux -, les choses nécessaires à la satisfaction des besoins mêmes - que le droit appela ensuite biens - sont mises par la nature à la disposition de tous ; et le seul acte productif consiste à les prendre quand on en a besoin. Les choses se réduisent aux fruits sauvages et, un peu plus tard, à la chasse et à la pêche. Il y avait des objets d'usage à profusion ; il n'y avait pas des objets issus même d'une embryonnaire intervention physique, technique ou travaillée de l'homme sur la matière offerte par la nature.
Avec le travail, la technique productive, l'augmentation de la population, la limitation de terres vierges libres où pouvoir s'étendre, surgissent les problèmes de distribution et il devient difficile de faire front à toutes les nécessités : la demande d'usage et de consommation des produits. Le contraste entre individus et individus, tributs et tributs nait. Il n'est pas utile de rappeler cette étape de l'origine de la propriété, ainsi que celle de l'appropriation pour la consommation, pour la formation des réserves, pour les débuts de l'échange permettant la satisfaction de toujours plus vastes exigences que le travail des hommes et des communautés a produit.
Au travers des processus variés apparaît le commerce, les objets qui n'avaient qu'une valeur d'usage deviennent marchandises ; à son tour, apparaît la monnaie et à la valeur d'usage se surajoute la valeur d'échange.
Parmi les divers peuples et au travers des diverses époques, nous devons comprendre quel fut l'événement de la technique productive en regard de la capacité d'intervention du travail d'homme sur les choses et la matière première ; quel fut le mécanisme de la production et de la distribution, des actes et des efforts productifs entre les membres de la société ; quel fut le jeu de la circulation des produits de main en main, de maison en maison, de pays en pays vers la consommation. Par tels faits, nous pourrons passer à la compréhension des formes juridiques correspondantes, lesquelles tendaient à coordonner les lois de tels processus, en attribuant à des organisations la discipline de ces processus et la possibilité de contraindre et de sanctionner ceux qui les transgressaient.
Pour les mêmes raisons énoncées qui font qu'on ne peut remonter à la primitive humanité pour ce qui est de la propriété des choses et des biens de consommation ainsi que de propriété d'esclaves, de même pour la propriété du sol et des biens immobiliers construits par l'homme. Une telle propriété, dans ses formes privées individuelles, vient en retard sur la propriété des biens mobiliers et des esclaves, en ce que, au début, la terre et les constructions immobilières sont ou bien en commun ou, au moins, attribués au chef du groupe familial, de tribu, de ville ou de région.
Même si on voulait contester que tous les peuples soient partis de cette première forme communautaire et ironiser sur une telle époque d'or, l'analyse qui nous intéresse sur la détermination des institutions juridiques par les stades de la technique n'en est pas infirmée.
En ramenant à un schéma les éléments connus de tous, il suffit de définir les lignes fondamentales des types historiques et successifs de société de classes, au travers des rapports de propriété de l'objet mobile et consommable ou utile de quelque façon, de l'homme esclave ou serf et de la terre. La propriété, dit le juriste, nait de l'occupation. Il le dit en pensant aux biens immobiliers, mais la formule est valable même pour la propriété de l'esclave et de l'objet-marchandise. En effet, "les objets mobiles appartiennent à leurs possesseurs". Le processus de la possession à la propriété se fait.
Si j'ai une quelconque chose en main, en général (même un autre homme ou un bout de terre), sans qu'un autre homme réussisse à se substituer à moi, je suis le possesseur. C'est une possession matérielle jusqu'ici. Mais la possession devient légitime et juridique, et s'élève jusqu'à devenir un droit de propriété quand j'ai la possibilité, contre un éventuel prétendant, de faire appel à la loi et à l'autorité et même à la force matérielle organisée par l'État qui, ainsi, me titularise dans ma propriété. Pour les objets mobiliers ou marchandises, la simple possession la propriété juridique jusqu'à ce que quelqu'un prouve que je lui ai soustrait l'objet par la force ou par la fraude. Pour l'esclave, dans les états bien ordonnés, il y avait un anagraphe domestique qui les enregistrait au patron. Pour les biens immobiliers -même actuellement la machine légale étant bien plus complexe-, la propriété dépend de titres de propriété enregistrés dans des registres publics et le contrôle du changement de propriété est plus complexe.
À la base donc de chaque régime de propriété, il y a un acte d'appropriation des biens en général. Les enfants d'esclave étaient propriété du patron ; s'ils s'enfuyaient, le patron pouvait les faire poursuivre par la loi qui les lui ramenait.
Dans le régime féodal, la production avec une main-d'œuvre d'esclaves semble en général abolie ainsi que la relative investiture de la loi qui discipline la propriété sur la personne humaine. Le fait de disposer de la terre se présente sous une forme plus complexe que celle du droit classique romain, en ce que, sur elle, s'appuie une hiérarchie de seigneurs qui culmine dans le souverain politique, lequel distribue à ses vassaux les terres, avec un régime juridique complexe. La base économique est le travail agricole non pas au travers d'esclaves mais de serfs de la glèbe, qui ne sont pas objets de propriété réelle et d'aliénation au patron mais, en fait, qui ne peuvent pas quitter la terre féodale sur laquelle ils travaillent avec leur famille. Les produits du travail sont appropriés pas qui ? Pour une certaine part, par le serf qui reçoit tout juste pour se nourrir lui et sa famille, tandis qu'il est astreint de travailler sur les vastes terres du seigneur qui s'approprie ainsi les produits. Dans les formes plus récentes, le serf se rapproche du colon, en ce que toute la terre du feudataire est divisée en petites fermes familiales mais où le patron prélève une part du produit de chacune de ces fermes familiales.
Dans ce régime, le travailleur a une parcelle de droit de s'approprier des produits de son travail pour les consommer comme il l'entend. Parcelle en ce que les produits appropriés par le travailleur contiennent le tribut en temps du travail ou en dîmes, dus au patron féodal, au clergé etc.
La production non agricole a un développement très faible, vu la technique arriérée, la faible urbanisation et les besoins primitifs dans la vie des populations. Mais les travailleurs des objets manufacturés sont des hommes libres, c'est-à-dire non liés au lieu de naissance et de travail. Ils sont les artisans renfermés dans les cadres d'organismes coopératifs mais économiquement autonomes. Dans la production artisanale du petit atelier et boutique, la propriété du travailleur s'exerce sur diverses espèces de biens : les instruments non compliqués du travail, les matières premières qu'il acquiert pour les transformer, les produits manufacturés qu'il vend. En mettant de côté les impôts de la coopérative et de la commune et certains droits féodaux sur les bourgs, l'artisan travaille seulement pour lui et jouit du fruit de tout son temps et de tout le résultat de son travail. La majeure partie des travailleurs agricoles consomme sur le lieu ce qu'il produit et vend très peu pour acheter les objets vestimentaires ou de quelque autre utilité. Les artisans et les marchands échangent avec les paysans et entre eux et, au plus, dans le cercle étroit de la cité, du village, de la campagne.
Peu à peu se dessinent les prémisses de la nouvelle ère capitaliste, avec les techniciens et les savants qui enrichissent et développent les procédés de manipulation des produits ; avec les découvertes géographiques et les inventions de nouveaux moyens de transport des personnes et des marchandises, qui élargissent continuellement le champ de circulation et les distances entre le lieu de fabrication et le lieu de consommation des produits.
Le processus de ces transformations est très varié et il connait d'étranges lenteurs et de rapides expansions. Tandis que, au début de l'ère moderne, nous voyons déjà des millions de consommateurs apprendre à connaître et adopter des objets et des marchandises ignorés et exotiques, créant ainsi de nouveaux besoins (café, tabac, etc.), il était encore possible au temps de la Première Guerre mondiale de voir une grande dame calabraise, grande propriétaire, dépenser, en un an, "un sou" pour le superflu, sa propriété lui fournissant le reste.
Étant arrivés à ce point, au travers de notre schématique mais juste rappel des périodes précédant le capitalisme, nous pourrons nous demander quelles sont les réelles caractéristiques différentielles de la nouvelle production et économie capitalistes et du régime bourgeois qui y puise ses bases.
Nous verrons immédiatement en quoi consistent les transformations que les nouveaux moyens techniques, les nouvelles forces de production mises à la disposition de l'homme, induisent après une longue et dure lutte dans les rapports de production, dans les possibilités et facultés d'appropriation des biens, en opposition à ce qui existait dans la précédente société, féodale et artisanale.
Nous commencerons ainsi à établir, de la manière la plus claire, les bases de notre interprétation ultérieure sur les relations effectives entre le système capitaliste et la forme d'appropriation des divers biens - marchandises à consommer, instruments de travail, terre, maisons - et l'étendre ainsi au processus de développement de l'ère capitaliste ainsi que sa fin.
ORSO
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[73] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/question-coloniale
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[354] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/frachon
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[368] https://fr.internationalism.org/en/tag/approfondir/marxisme-et-guerre-imperialiste
[369] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/harper
[370] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/lametrie
[371] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/renan
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[376] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/longchambon
[377] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/jean-malaquais
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