1936 : la gauche mène le prolétariat à la boucherie impérialiste

Dans la série Espagne 1936

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Il y a 50 ans, en 1936, au printemps, explosait en France une vague de grèves ouvrières spontanéescontre l'aggravation de l'exploitation provoquée par la crise économique et le développement de l'économie de guerre. En juillet, en Espagne, face soulèvement militaire de Franco, l'ensemble de la classe ouvrière partait aussi en grève pour répondre à l'attaque. Trotski crut voir le début d'une nou­velle vague révolutionnaire  internationale.

Cependant, en quelques mois, l'appareil politique de la gauche du capital, sachant se mettre à la tête de ces mouvements, parviendra à les saboter de l'intérieur, participera à leur répression et enfin, enfermant les ouvriers dans la fausse alternative fascisme/anti-fascisme, remplira le rôle de sergent-recruteur idéologique pour la préparation de ce qui allait être la 2ème boucherie inter-impérialiste mondiale.

Si nous consacrons, à l'occasion de cet anniversaire, deux articles sur ces événements, c'est parce qu'il  est aujourd'hui  indispensable   :

-    de dénoncer le mensonge colporté par "la gauche" du capital selon lequel celle-ci aurait été pendant ces événements 1'incarnation-des intérêts de la classe ouvrière, en montrant au contraire comment elle en fut  le bourreau   ;

-  de rappeler les leçons tragiques de ces expériences, en particulier le piège fatal que constitue pour la classe ouvrière d'abandonner le terrain de la défense intransigeante de ses intérêts spécifiques, pour se soumettre aux nécessités d'un camp bourgeois contre un autre   ;

-  de mettre en évidence ce qui distingue les années 30 - marquées par la défaite de la vague révolu­tionnaire des années 1917-23 et le triomphe de la contre-révolution - de l'actuelle période historique Ou de nouvelles générations de prolétaires cherchent à se dégager des idéologies contre-révolution­naires à travers une confrontation permanente et croissante contre le capital et cette même gauche ; une confrontation que le prolétariat ne pourra mener jusqu'à son terme, les révolution communiste, qu'en  se réappropriant  les  leçons,   si  chèrement payées,   de son expérience passée.

GUERRE D'ESPAGNE, répétition de la guerre mondiale

1986 marque le cinquantième anniversaire des événements de 1936 en Espagne. La bourgeoisie commémore cette date par des campagnes de falsification des faits, lançant le pernicieux message que les événe­ments de 1936 auraient été une "révolution prolétarienne", alors qu'aujourd'hui, par contre, nous serions dans une situation de "recul et de défaites", de "crise de la classe ouvrière", de soumission toujours plus  forte aux diktats  du  capitalisme.

Il est bien évident que cette leçon, que la bourgeoisie veut que nous tirions de ces événements passés, fait partie de toute sa tactique de dispersion, d'isolement, de division contre le développe­ment des luttes ouvrières. Il s'agit de les noyer dans un soi-disant climat d'apathie et de démobilisation pour s'opposer à  leur extension et  leur unification.

Face à ces manoeuvres, notre position militante défend les potentialités immenses des luttes actuel­ les du prolétariat avec la même force qu'elle rejette le mensonge d'une "révolution sociale" en 1936. Nous   nous   réclamons   du   courage   et   de   la   lucidité de BILAN qui dénonçait, contre le courant, la tuerie impérialiste perpétrée en Espagne, et qui nous fournit la méthode qui nous permet d'affirmer aujourd'hui les potentialités de la lutte de classe dans les années 80 et d'assumer une intervention déterminée en son sein.

GUERRE IMPERIALISTE OU REVOLUTION PROLETARIENNE ?         

Comment caractériser les événements qui se sont déroulés en Espagne à partir de 1931 et qui se sont accélérés à partir de 1936?

Notre méthode ne peut se fonder exclusivement sur la violence et la radicalité des heurts entre les classes qui secouèrent l'Espagne de l'époque, mais sur l'analyse du rapport de forces entre les classes à échelle capitaliste internationale et sur toute une époque historique

Cette analyse du cours historique nous permet de déterminer si les différents conflits et situations s'inscrivent dans un processus de défaites du prolétariat dans la perspective de la guerre impérialiste généralisée ou, par contre, dans un processus de montée de la lutte de classes s'orientant vers des affrontements de classe révolutionnaires.

Pour savoir dans quel cours s'inscrivent les événements de 1936, il faut répondre à une série de questions :

- quel était le rapport de forces mondial entre les classes ? Evoluait-il en faveur du prolétariat ou de la bourgeoisie ?

- quelle était l'orientation des organisations politiques du prolétariat ? Vers la dégénérescence opportuniste, la désagrégation et l'intégration dans le camp capitaliste ou, au contraire, vers la clarté et le développement de leur influence ? Plus concrètement : le prolétariat disposait-il d'un parti capable d'orienter ses combats vers la prise du pouvoir ?

- les conseils ouvriers se sont-ils développés et affirmés comme alternative du pouvoir ?

- les luttes prolétariennes ont-elles attaqué  l'Etat capitaliste sous toutes ses formes et institutions ?

Face à ces questions notre méthode est celle de BILAN et des autres communistes de gauche (par exemple la minorité de la Ligue des Communistes Internationaux de Belgique à la tête de laquelle se trouvait Mitchell) : ils partent d'une analyse historique et mondiale du rapport de forces dans laquelle inscrivent les événements d'Espagne; ils constatent non seulement l'inexistence d'un parti de classe, mais la débandade et le passage dans le camp de la bourgeoisie de la grande majorité des organisations ouvrières; ils dénoncent la récupération rapide des organismes ouvriers embryonnaires du 19 juillet 1936 par l'Etat capitaliste et, surtout, ils élèvent leur voix contre le piège criminel d'une soi-disant "destruction" de l'Etat capitaliste républicain qui "disparaît" sous la couverture d'un "gouvernement ouvrier" détruisant le terrain de classe des ouvriers et les mène à la tuerie impérialiste de la guerre contre Franco.

Quel était le rapport de forces après les terribles défaites des années 20 ? De quelle manière la mort de l'Internationale communiste ainsi que la dégénéres­cence accélérée des partis communistes conditionnaient-elles la situation des ouvriers espagnols ? Que restait-il, en définitive, dans les années 30 ? Un cours vers l'affrontement entre les classes ?

Répondre à ces questions était vital pour déterminer s'il y avait ou non révolution en Espagne et, surtout, pour se prononcer sur la nature du violent conflit militaire établi entre les forces franquistes et les forces républicaines, pour voir leur rapport avec l'ag­gravation des conflits impérialistes qui frappent le monde à cette époque.

L'ABANDON DU TERRAIN DE CLASSE

Le 19 juillet 1936, les ouvriers déclarent la grève contre le soulèvement de Franco et vont massivement aux casernes pour désarmer cette tentative, sans de­mander la permission au Front Populaire ni au Gou­vernement Républicain qui leur font autant de croche-pieds que possible. Unissant la lutte revendicative à la lutte politique, les ouvriers dans cette action arrêtent la main meurtrière de Franco. Mais une autre main meurtrière les paralyse en faisant sem­blant de leur serrer la main : c'est le Gouvernement Républicain, le Front Populaire, Companys, qui, avec l'aide de la CNT et du POUM, réussissent à faire que les ouvriers abandonnent le terrain de classe de la bataille sociale, économique et politique contre Franco et la République, et se déplacent sur le terrain capi­taliste d'une bataille exclusivement militaire dans les tranchées et la guerre de positions, exclusivement contre Franco. Devant la riposte ouvrière du 19 juillet l'Etat républicain "disparaît", la bourgeoisie "n'existe plus", tous se cachent derrière le Front Populaire et les organismes "plus à gauche" tels que le Comité Central de Milices Antifascistes ou le Conseil Cen­tral de l'Economie. Au nom de ce "changement révo­lutionnaire" si facilement conquis, la bourgeoisie de­mande et obtient des ouvriers l'Union Sacrée autour du seul et unique objectif de battre Franco. Les sanglants massacres qui ont lieu par la suite en Ara­gon, à Oviedo, à Madrid, sont le résultat criminel de la manoeuvre idéologique de la bourgeoisie républi­caine qui fait avorter les germes classistes du 19 juillet  1936.

Ayant quitté son terrain de classe, le prolétariat non seulement devra subir l’égorgement guerrier mais, en conséquence, il  lui sera imposé toujours plus de sacri­fices au nom de la production pour la guerre "de libé­ration" : réduction des salaires, inflation, rationne­ments, journées de travail épuisantes... Désarmé po­litiquement et physiquement, le prolétariat de Barce­lone se soulèvera de désespoir en mai 1937 et sera vilement massacré par ceux qui l'avaient bassement trompé : "Le  19 juillet 1936, les prolétaires de Barcelone, AVEC LEURS POINGS NUS, écrasèrent l'attaque de  bataillons  de Franco, ARMES JUS­QU'AUX DENTS. Le 4 mai 1937, ces mêmes  prolétai­res, MUNIS D'ARMES, laissent  sur le pavé bien plus de victimes  qu'en  juillet  lorsqu'il  doivent repousser Franco et c'est  le gouvernement antifas­ciste -comprenant jusqu'aux  anarchistes et  dont le POUM  est indirectement solidaire-  qui déchaîne la racaille des forces répressives contre les ouvriers." (BILAN  "Plomb,  mitraille, prison : ainsi  répond le front populaire aux ouvriers de Barcelone osant résister à l'attaque capitaliste") "Les fronts  militaires : une nécessité imposée par les situations ? Non ! Une nécessité pour le ca­pitalisme afin d'encercler et d'écraser les ou­vriers ! Le 4 mai 1937 apporte la preuve éclatante qu'après le 19 juillet, le prolétariat avait à combattre Companys, Giral, tout autant que Franco. Les fronts militaires ne pouvaient que creuser la tombe des ouvriers parce qu'ils représentaient les fronts de la guerre du capitalisme contre le prolétariat. A cette guerre, les prolétaires espa­gnols -à 1 'exemple de leurs frères russes de 1917- ne pouvaient riposter qu'en développant le défai­tisme révolutionnaire dans les deux camps de la bourgeoisie : le républicain comme le "fasciste", et en transformant la guerre capitaliste en guerre civile en vue de la 'destruction totale de l'Etat bourgeois. (BILAN, idem)

L'argument" selon lequel en Espagne 1936, il y a eu une "révolution" est d'une incroyable légèreté et im­plique une totale ignorance des conditions d'une réelle révolution prolétarienne.

Le contexte international était à la défaite et la dé­sagrégation ouvrières :-"Si le critère internationa­liste veut dire quelque chose, il faut affirmer que sous le signe d'une croissance de la contre-révolution au niveau mondial, 1'orientation poli­tique de l'Espagne, entre 1931 et 1936, ne pouvait que poursuivre une direction parallèle et non le cours inverse, d'un développement révolutionnaire. La révolution ne peut atteindre son plein déve­loppement que comme produit d'une situation révo­lutionnaire à échelle internationale. Ce n'est que sur cette base que nous pouvons expliquer les défaites de la Commune de Paris et de la Commune russe de 1905, ainsi que la victoire du proléta­riat russe en octobre 1917" (Mitchell : "La guerre en Espagne",   janvier   1937).

Les organisations politiques prolétariennes souffraient, dans leur immense majorité, une terrible débandade : les PC s'intégraient définitivement à leurs capitaux nationaux respectifs, le trotskysme se perdait drama­tiquement dans l'opportunisme, les rares organisations fidèles au prolétariat ("Bilan", etc.) souffraient d'un terrible isolement : "Notre  isolement n'est pas for­tuit : il est la conséouence d'une profonde vic­toire du capitalisme mondial qui est parvenu à gangrener jusqu'aux groupes de la gauche communis­te dont le porte-parole a été jusqu'à ce  jour Trotsky." (BILAN "L'isolement de notre fraction devant les événements d'Espagne"). "S'il restait le moindre doute  sur le rôle fonda­mental du parti dans la révolution, l'expérience espagnole depuis juillet 1936 aurait suffi pour l'effacer définitivement. Même si on assimile l'attaque de Franco à l'aventure de Kornilov en août 1917(ce qui  est faux historiquement et po­litiquement le contraste entre les deux évolu­tions est  impressionnant  L'une, en Espagne déter­mine la collaboration  progressive entr  les classes jusqu'à l'union sacrée de  toutes  les for­ces politiques ; l'autre, en Russie  se dirige vers  une élévation de la  lutte de classes qui cul­mine dans  1'insurrection victorieuse, sous le con­trôle vigilant du parti bolchevique, trempé, tout au long de quinze années de lutte, par la critique et  la  lutte armée".(Mitchell : "La guerre en Espagne", janvier 1937).

Il ne peut y avoir une débandade opportuniste vers la bourgeoisie de toutes les forces révolutionnaires en même temps que les masses ouvrières vont de victoire en  victoire. C'est tout le contraire : la montée de la lutte de classes est le résultat, en même temps qu'elle l'impulse, d'un mouvement de clarification et de regroupement des révolutionnaires et le fait que ceux-ci se trouvent réduits à leur plus simple ex­pression traduit, en même temps qu'il le renforce, un  cours de  défaites  de  la classe  ouvrière.

LA SOUMISSION A L'ETAT BOURGEOIS

Malgré la propagande qui a été faite sur la "valeur révolutionnaire" des Comités d'Usine, les collectivités, etc. , il n'a pas existé non plus de conseils ouvriers en 1936 : "Immédiatement étouffés, les comités d'usine, les comités de contrôle des entreprises où l'expropriation ne fut pas réalisée (en consi­dération du capital étranger ou pour d'autres con­sidérations) se transformèrent en organes devant activer la production et, par là, furent déformés dans leur signification de classe. Il ne s'agis­sait pas d'organismes créés pendant une grève in­surrectionnelle pour renverser l'Etat, mais d'or­ganismes orientés vers 1'organisation de la guerre, condition essentielle pour permettre la survivance et le renforcement de cet Etat'.' (BILAN "La leçon des     événements d'Espagne")

Pour entraîner les ouvriers dans la boucherie inter capitaliste, tous, de Companys au POUM, d'Azana à la CNT "cèdent le pouvoir" aux organismes ouvriers :

"En face d'un incendie de classe, le capitalisme ne peut même pas songer à recourir aux méthodes classiques de la légalité. Ce qui le menace, c'est 1'INDEPENDANCE de la lutte prolétarienne condi­tionnant l'autre étape révolutionnaire vers l'abo­lition de la domination bourgeoise. Le capitalisme doit donc renouer les fils de son contrôle sur les exploités. Ces fils, qui. étaient précédemment la magistrature, la police, les prisons, deviennent dans la situation extrême de Barcelone, les Comi­tés des Milices, les industries socialisées, les syndicats ouvriers gérant les secteurs essentiels de l'économie, les patrouilles de vigilance, etc." (BILAN "Plomb, mitraille, prison : ainsi répond le front populaire aux ouvriers de Barcelone osant résister à    l'attaque capitaliste")

En fin de comptes, le pire des mensonges a été le mirage criminel de la soi-disant "destruction" ou "dis­parition" de l'Etat républicain. Laissons la voix mar­xiste de BILAN et la minorité de la Ligue des Com­munistes dénoncer ce mensonge :

1) "En ce qui concerne 1'Espagne, on a souvent évoqué la révolution prolétarienne en marche, on a parlé de la dualité de pouvoirs, le pouvoir "ef­fectif"   des  ouvriers,   la   gestion   'socialiste',   la 'collectivisation' des usines et de la terre, mais à aucun moment n'ont été posés sur des bases mar­xistes le problème de l'Etat ni celui du parti." (Mitchell :"La  guerre d'Espagne")

2)   "Ce problème fondamental (il se réfère à la question de l'Etat) a été remplacé par celui  de la destruction des 'bandes fascistes' et l'Etat bour­geois est resté debout en adoptant une apparence 'prolétarienne'. On a permis que ce qui domine soit l'équivoque criminelle sur sa destruction partielle et on a juxtaposé à l'existence d'un 'pouvoir ouvrier réel' le 'pouvoir de façade' de la bourgeoisie, qui se concrétisera en Catalogne dans deux organismes 'prolétariens' : le Comité Central des Milices Antifascistes et le Conseil d'Economie." (Mitchell, idem)

3) "Le Comité Central des milices représente l'arme inspirée par le capitalisme pour entraîner, par l'organisation des milices, les prolétaires en dehors des villes et de leurs localités, vers les fronts territoriaux où ils se feront massacrer impitoyablement. Il représente l'organe qui réta­blit l'ordre en Catalogne, non avec les ouvriers, mais contre ceux-ci, qui seront dispersés sur les fronts. Certes l'armée régulière est pratiquement dissoute, mais elle est reconstituée graduellement avec les colonnes de miliciens dont 1'Etat-Major reste nettement bourgeois, avec les Sandino, les Villalba et consorts. Les colonnes sont volon­taires et elles peuvent le rester jusqu'au moment où finiront la griserie et 1 'illusion de la révo­lution et réapparaîtra la réalité capitaliste. Alors on marchera à grands pas vers le rétablisse­ment officiel de l'armée régulière et vers le service obligatoire." (BILAN "La leçon des événe­ments  d'Espagne")

4) "Les ressorts essentiels de l'Etat bourgeois sont  restés  intacts   :

-   l'armée a pris d'autres formes - en devenant des milices- mais elle a conservé son contenu bour­geois en défendant les intérêts capitalistes de la guerre antifasciste   ;

-la police, formée par les gardes d'assaut et les gardes civils, n'a pas été dissoute mais s'est cachée pendant un temps dans les casernes pour re­paraître  au moment  opportun   ;

-   la bureaucratie du pouvoir central a continué à fonctionner et a étendu ses ramifications à l'in­térieur des milices et du Conseil de 1'Economie dont elle n'a pas du tout été un agent exécutif, mais au contraire à qui elle a inspiré des directives en accord avec les intérêts capitalistes." (Mitchell, idem)

5) "Les tribunaux ont été rétablis rapidement dans leur fonctionnement avec l'aide de 1'ancienne magistrature, plus la participation des organisa­tions "antifascistes". Les Tribunaux populaires de Catalogne partent toujours de la collaboration entre les magistrats professionnels et des repré­sentants de tous les partis. [...] Les banques et la Banque d'Espagne sont restées intactes et par­tout des mesures de précaution furent prises pour empêcher (même par la force des armes) la mainmise   des   masses."   (BILAN, op. cit.)

ANNEES 30 - ANNEES 80

Nous avons déjà vu que, comme Marx l'a dit, l'idéo­logie bourgeoise nous présente la réalité cul par ­dessus tête : les années 30 seraient ainsi des années "révolutionnaires" tandis qu'aujourd'hui nous serions dans une époque "contre-révolutionnaire".

Si la bourgeoisie insiste tellement sur cette réalité renversée c'est précisément à cause de la profonde crainte qu'elle ressent devant les potentialités de la lutte ouvrière à notre époque et parce que, en même temps, elle regrette ces années 30 où elle a pu enrô­ler le prolétariat pour la boucherie impérialiste et lui présenter chacune de ses défaites comme de "grandes victoires".

A L'EPOQUE, en 1936, les mystifications sur l’anti-fascisme, la "défense de la démocratie", faire prendre parti entre fractions opposées du capital (fascisme/anti-fascisme, droite/gauche, Franco/République), pola­risent de manière croissante le prolétariat mondial, augmentant sa démoralisation et son adhésion aux plans de guerre de la bourgeoisie, culminant dans la terrible boucherie de  1939-45.

AUJOURD'HUI les mystifications de l’anti-fascisme, la défense nationale, le soutien à la Russie "patrie du socialisme", convainquent de moins en moins les ou­vriers qui montrent une hostilité et une méfiance croissantes devant de tels   mensongers. Cela ne s'est certes pas traduit, pour le moment, en une compré­hension massive de la nécessité d'opposer une alterna­tive révolutionnaire à la débâcle du capitalisme, lais­sant prévaloir trop souvent encore une attitude de scepticisme et d'expectative. Mais cette attitude peut et doit se transformer, avec le développement des luttes ouvrières contre les attaques toujours plus bru­tales et massives du capital en crise, et avec l'inter­vention des révolutionnaires en leur sein.

A L'EPOQUE, les gouvernements de gauche, les Fronts Populaires, ont suscité une ample adhésion de la part de la classe ouvrière, au point que ce sont eux qui, dans beaucoup de pays (France, Suède, Espagne) ont assumé la tâche de convaincre les ou­vriers d'accepter "pour le bien de la Patrie", tous les sacrifices imaginables.

AUJOURD'HUI, la classe ouvrière s'oppose, en défense de ses besoins en tant que classe, à tout gouverne­ment, fût-il de droite ou de gauche, au point d'"appliquer dans la pratique" la consigne que BILAN défendait sans succès dans les années 30 : "Ne pas faire le jeu de la gauche quand on lutte contre la droite et ne pas avantager la droite quand, on lutte contre la gauche". Une démonstration concluante en est que les gouvernements "socialistes" en France, en Grèce, en Espagne, en Suède, etc. ont eu affaire à des ripostes massives et acharnées des travailleurs qui ne se sont pas laissés tromper par le chantage selon lequel ils seraient en train de s'opposer à "leur" gouvernement.

A L'EPOQUE, les partis prolétariens, créés lors de la formation de la 3ème Internationale, les partis com­munistes, menaient à terme un processus tragique de dégénérescence opportuniste en s'intégrant définitive­ment au camp capitaliste et en utilisant leur passé ouvrier -qui était indiscutable- pour cautionner une politique de défense de l'Etat bourgeois. Quant aux fractions communistes qui s'en étaient dégagées et poursuivaient le travail de défense intransigeante des positions de classe, elles étaient de plus en plus ré­duites à l'isolement et se heurtaient à l'incompréhen­sion croissante des ouvriers.

AUJOURD'HUI les organisations qui ont su rester fidèles à la continuité historique des positions com­munistes élargissent leur écho dans la classe, en même temps que surgissent, un peu partout, des noyaux, des groupes, des éléments, qui n'ont aucune illusion sur les forces de gauche du capital et recherchent véri­tablement une cohérence communiste. Tout cela, bien qu'à ses débuts et encore entravé par les doutes et les hésitations, constitue la base d'un processus de décantation politique qui conduit à la constitution du Parti Communiste Mondial, d'une nouvelle Internatio­nale du prolétariat.

En d'autres termes, alors que les luttes ouvrières de 1936, en particulier en Espagne, s'inscrivaient dans le cours ouvert par la défaite de la vague révolution­naire de 1917-23, et le triomphe de la contre-révo­lution en Allemagne, Italie, Europe centrale, Russie, les combats ouvriers de notre époque s'inscrivent dans un processus de reconstitution de l'unité du prolétariat mondial qui se dégage de l'emprise de l'idéologie de la classe dominante pour livrer de nouvelles batailles décisives contre le capital.

LES MANOEUVRES DE LA GAUCHE : UNE EXPERIENCE A NE PAS OUBLIER

La comparaison des deux époques nous conduit à une autre leçon fondamentale : la  continuité  qui  existe dans le travail anti-ouvrier des partis de gauche et des syndicats, à l'époque et aujourd'hui. Leurs tacti­ques ne sont pas les mêmes car, comme nous venons de le voir, les différences dans le rapport de forces entre les classes et dans l'état de la conscience ou­vrière sont évidentes, mais ce qui n'a pas changé est leur fonction anti-ouvrière en tant que bastion fon­damental de l'Etat capitaliste contre les luttes ou­vrières.

Malgré les conditions historiques différentes, un exa­men des virages, des manoeuvres des partis de gau­che, des syndicats -particulièrement de la CNT- dans l'Espagne de 1936, peut nous offrir des leçons pour combattre leurs manoeuvres et pièges dans les luttes actuelles.

En 1931, le PSOE, qui avait déjà montré son intégra­tion au capital espagnol avec sa collaboration ouverte avec la dictature de Primo de Rivera (Largo Caballero a été conseiller d'Etat du dictateur et l'UGT faisait office d'indicateur dans les usines) a fait allian­ce avec les républicains et, jusqu'en 1933, a participé à la féroce répression des luttes ouvrières et paysan­nes,

Mais, comme nous l'avons indiqué "La gauche n'accom­plit pas [sa fonction capitaliste] uniquement et même pas généralement au pouvoir. La plupart du temps, elle 1'accomplit plutôt en étant dans 1'op­position parce qu'il est généralement plus facile de l'accomplir en étant dans l'opposition qu'au pouvoir. (...) Leur présence au gouvernement les rend plus vulnérables, leur usure au pouvoir plus grande et leur crédibilité se trouve plus rapide­ ment mise en- question. Dans une situation d'insta­bilité, cette tendance est encore accélérée. Or, la baisse de leur crédibilité les rend inaptes pour assurer leur fonction d'immobilisation de la classe ouvrière"  (Revue Internationale n°18, p.25, 26 : "Dans l'opposition comme au gouverne­ment, la "gauche" contre la classe ouvrière").

Pour ces raisons, le PSOE qui, en janvier 1933, se tachait les mains de sang ouvrier à Casasviejas, quit­tait le gouvernement en mars et, suivi par l'UGT, "radicalisait" son langage au point que Largo Caballero, ancien conseiller d'Etat de Primo de Rivera et ministre du Travail de 1931 à 1933, devenait le "Lénine espagnol" !

Dans l'opposition, le PSOE promettait aux ouvriers la "révolution" et parlait partout d'"immenses dépôts d'armes prêts pour quand viendrait le moment oppor­tun de réaliser l'insurrection". Avec cette "musique céleste", il s'opposait aux luttes revendicatives des ouvriers qui, soi-disant, "portaient préjudice aux plans d'insurrection" et tout ce qu'il visait était, de même que son compère en Autriche à la même époque, d'amener les ouvriers à un affrontement suicide avec l'Etat  bourgeois pour  les saigner cruellement.

En octobre 1934 les ouvriers des Asturies sont tombés dans ce piège. Leur héroïque insurrection dans les zones minières et dans la ceinture industrielle d'Oviedo et de Gijon s'est trouvée complètement isolée par le PSOE qui a empêché par tous les moyens que dans le reste de l'Espagne, particulièrement à Madrid, les ouvriers ne secondent le mouvement. Tout au plus a-t-il toléré des grèves "pacifiques", incapables d'éten­dre  le  front ouvert par les mineurs des Asturies.

Cette manoeuvre criminelle du PSOE et de l'UGT a permis au gouvernement républicain d'écraser la révolte ouvrière par une répression sauvage. A la tête des troupes du massacre se trouvait Franco, qualifié par les partis de l'époque de général "professionnel, loyal à la République".

Mais le massacre des Asturies a ouvert une répression féroce dans tout le pays : tout militant ouvrier re­marqué était mis en prison sans que le "Lénine espa­gnol", Largo Caballero,  ne bougeât  le petit doigt.

Le doigt que le PSOE a bougé, en concordance avec une tactique générale mise en pratique dans d'autres pays européens, a été le fameux "Front Populaire". Ensemble avec le PSOE, l'UGT et les partis républi­cains (Azana et Cie) se sont ligués le PCE (illustrant par là son passage définitif dans la défense de l'Etat bourgeois), la CNT et le POUM, deux organismes qui avaient jusqu'alors été ouvriers, qui l'ont appuyé "de manière critique".

Le "Front Populaire" prétendait ouvertement rempla­cer la lutte ouvrière par la farce électorale, la lutte en tant que classe contre toutes les fractions du capital par la lutte sur le terrain de ce dernier con­tre sa fraction "fasciste" au bénéfice de son aile "antifasciste". A la lutte revendicative d'ouvriers et de paysans pauvres, il opposait un illusoire et ridicule "programme de réformes" qui ne serait jamais appli­qué. A la seule perspective possible pour le proléta­riat (sa révolution communiste) il opposait une fantasmagorique "révolution démocratique".

Il s'agissait là d'un crime de démobilisation des ou­vriers, de dévoiement de leur combat sur le terrain de la bourgeoisie, c'était une manière concrète de les désarmer, de briser leur unité et leur conscience, de les livrer, pieds et poings liés, aux militaires qui, depuis le jour même du triomphe du Front Populaire (février 1936), préparaient tranquillement un bain de sang parmi les ouvriers avec l'assentiment tacite du gouvernement "populaire".

Quand enfin Franco s'est soulevé le 18 juillet, le Front Populaire, montrant son vrai visage, n'a pas seulement essayé de calmer les ouvriers et de les renvoyer chez eux, mais a refusé catégoriquement de répartir les armes. Dans une fameuse déclaration, le Front Populaire appelait au calme et lançait sa devise "LE GOUVERNEMENT COMMANDE, LE FRONT PO­PULAIRE OBEIT", ce qui revenait concrètement à de­mander aux ouvriers de rester passifs et obéissants afin de se laisser massacrer par les militaires. C'est ce qui est arrivé à Séville, où les ouvriers ont suivi les consignes de calme et d'attente "des ordres du gouvernement", données par le très "antifasciste" PCE, ce qui a permis au général Queipo del Llano de prendre facilement le contrôle et d'organiser un ter­rible bain de sang.

Ce ne fut, comme nous l'avons vu plus haut, que le soulèvement pour leur propre compte des ouvriers à Barcelone et dans d'autres centres industriels, sur leur propre terrain de classe, unissant la lutte revendicati­ve à la lutte politique, qui a paralysé pour un mo­ment le bourreau Franco.

Mais les forces de gauche du capital, les PSOE-PCE et compagnie, ont su réagir à temps et ont déployé une manoeuvre qui allait devenir décisive. Rapide­ment, en 24 heures, ils se sont mis à la tête du sou­lèvement ouvrier et ont essayé de l'acheminer -avec succès- vers l'affrontement exclusivement contre Franco -laissant ainsi le chemin libre à la République et au Front Populaire- et exclusivement sur un ter­rain   militaire,   hors  du  terrain  social,  revendicatif   et politique, hors des grandes concentrations industriel­les et urbaines.

En vingt-quatre heures le gouvernement de Martinez Barrio -formé pour négocier avec tes militaires rebel­les et organiser avec eux le massacre des ouvriers- a été remplacé par le gouvernement de Giral, plus "in­transigeant" et "antifasciste".

Mais l'essentiel a été de s'assurer l'appui incondition­nel de la CNT, qui regroupait le gros des ouvriers en Espagne et qui, rapidement, a déconvoqué la grève et a orienté les organismes ouvriers créés spontané­ment dans les usines et quartiers ouvriers -les Comi­tés, les Milices, les Patrouilles de Contrôle- vers la collaboration "antifasciste" avec les autorités républi­caines (les Companys, Azana, Front Populaire, etc.) et vers leur transformation en agences de recrutement d'ouvriers pour la boucherie sur le front.

Avec ce pas culminait la dégénérescence de la CNT qui s'intégrait définitivement à l'Etat capitaliste. La présence de ministres cénétistes au gouvernement ca­talan d'abord et au gouvernement central ensuite, pré­sidé par l'inévitable Largo Caballero, ne faisait que sceller cette trajectoire. Tous les organismes diri­geants de la CNT déclarèrent une guerre féroce con­tre les rares courants qui, même dans une terrible confusion, luttaient pour défendre une position révo­lutionnaire. Ce fut le cas, par exemple, des groupes autour de la revue "Les Amis du Peuple". Ils se sont trouvés isolés, expulsés, envoyés aux positions les plus dangereuses du front, dénoncés indirectement à la police républicaine, etc., par toute la bande des Garcia  Oliver, Montseny , Abad de Santillan, et Cie.

La manoeuvre du Front Populaire de la "guerre anti­fasciste, a été définitive et a conduit les ouvriers es­pagnols à une tuerie aux proportions monstrueuses : plus d'un million de morts. Mais la tuerie s'est pro­ longée par des souffrances incroyables à l'arrière pas seulement franquiste mais aussi républicaine. Là, au nom de la guerre "antifasciste", les quelques conquêtes ouvrières concédées pour calmer le soulèvement ouvrier du 19 juillet 1936, ont été immédiatement annulées, la CNT ayant été la première à le demander. Les salaires de misère, les journées épuisantes, les rationnements, la militarisa­tion du travail, ont scellé une exploitation sauvage et totale des ouvriers.

Le PCE fut alors le principal parti de l'exploitation, du sacrifice pour la guerre et la répression anti-ouvrière.

Le parti stalinien avait comme mot d’ordre "Non aux grèves dans l'Espagne démocratique", et cela était plus qu'un mot d’ordre, c'était le drapeau pour em­pêcher, au moyen de la police -qu'il contrôlait en majorité- toute lutte, toute revendication dans les usines. C'est la succursale catalane du PCE, le PSUC, qui a organisé, en janvier 1937, une manifestation "populaire" contre les Comités d'Usine trop réticents aux impératifs de la militarisation.

Le PCE est devenu, dans l'Espagne républicaine, le parti de l'ordre. C'est comme ça qu'il a acquis l'es­time de nombreux militaires, propriétaires agricoles et industriels, fonctionnaires de la police, et de nom­breux et qualifiés "senontos" d'extrême-droite qui y ont adhéré ou l'ont appuyé. Avec cet aval, il a rapi­dement contrôlé les appareils répressifs de l'Etat républicain, vidant les prisons des fascistes et pa­trons et les remplissant d'ouvriers combatifs.

 

Le point culminant de ces bons et loyaux services rendus au capitalisme a été la tuerie de mai 1937. Les ouvriers de Barcelone, en ayant assez de tant de souffrances et d'exploitation, se sont soulevés devant la provocation de la police face aux travailleurs du téléphone. Le PCE a immédiatement organisé une répression féroce, déplaçant des troupes de Valence et du front d'Aragon. La CNT et le POUM, faisant des appels au "calme", à la "réconciliation entre frères", etc., ont collaboré en immobilisant les ouvriers. Franco a arrêté momentanément les hostilités pour faciliter aux bourreaux staliniens l'écrasement des ouvriers.

 

La guerre d'Espagne se prolongea jusqu'en 1939. Elle se conclut par la victoire de Franco et l'établissement du régime politique que l'on sait. L'effroyable répression qui  s'en  suivit sur les prolétai­res   qui a/aient participé à la guerre  dans le camp républicain. acheva la saignée que la bourgeoisie venait d'effectuer sur un des secteurs les plus comba­tifs du prolétariat à cette époque. Les horreurs de la dictature obscurantiste firent en partie oublier celles de la "dictature-démocratique" de la République du début des années 30 et tout le tra­vail de sabotage et répression des luttes ouvrières par les forces "de gauche" du capital (PCE, PSOE, CNT) pendant les années de la guerre civile. Cinquante ans après, les prolétaires espagnols subis­sent le pouvoir et l'exploitation capitaliste à nouveau sous la forme de la démocratie bourgeoise, franquistes et républicains réconciliés derrière une même armée et une même police pour préserver et gérer l'ordre social existant.

 

Cinquante ans après, alors que la résistance ouvrière contre les effets de la crise économique capitaliste fait de nouveau se reconstituer, aux quatre coins de la planète, l'armée des prolétaires de tous les pays, les avertissements de BILAN de 1936, les leçons de la tragédie espagnole, doivent être clairement assi­milés : les prolétaires ne peuvent se défendre effica­cement qu'en comptant uniquement sur leurs propres forces, imposant l'autonomie de leur classe. Tout abandon du terrain tracé par la défense intransigeante de leurs intérêts de classe au profit d'une quelconque alliance avec quelque fraction que ce soit de la classe dominante,  se  fait  à  leurs dépens et conduit aux pires défaites.

Adalen

 

 

LE "FRONT POPULAIRE" EN FRANCE, du dévoiement des grèves à l'union nationale (extraits de Bilan)

 

"Le Front Populaire s'est avéré être le processus réel de la dissolution de la conscience de classe des prolétaires, l'arme destinée à maintenir .dans toutes les circonstances de leur vie sociale et politique les ouvriers sur le terrain du maintien de la société bourgeoise."  BILAN N° 31 - Mai-juin 1936

En ce début des années 30, 1 'anarchie de la production capitaliste est totale. La crise mondiale jette sur le pavé des millions de prolétaires. Seule 1'économie de guerre, pas seulement la production massive d'armement mais aussi toute 1'infrastructure nécessaire à cette production, se développe puissamment. Autour d'elle 1'industrie s'organise ; elle impose les nouvelles organisations du travail dont le "tay­lorisme"  sera un des plus beaux rejetons.

Sur le front social, malgré la puissante contre-révolution "venue de l'intérieur" en Russie, malgré l'écrasement du prolétariat le plus puissant du monde, la classe ouvrière d'Allemagne, le monde va­cille, semble encore hésiter à la croisée des chemins entre une nouvelle guerre mondiale ou un nouveau souffle révolutionnaire, seul capable d'endiguer la terrible perspective et d'ouvrir les portes d'un nouvel avenir. L'écrasement du mouvement ouvrier en Italie, les fronts populaires ([1]) de France et d'Espagne, les idéologies d'union nationale, alimenté par la plus colossale duperie et escroquerie idéologique de ce siècle -1'"antifascisme"- auront finalement raison de ces dernières hésitations. En 1939 le monde basculera dans la boucherie, il est minuit dans le siècle. L'avenir n'a plus d'avenir, il est tout entier absorbé et détruit dans le présent de la haine, du meurtre et de la destruction mas­sive.

Le mérite de ce grand service rendu au capitalisme d'avoir vaincu les dernières poches de résistance ouvrières en emprisonnant le prolétariat dans une idéologie nationaliste, démocratique, en lui faisant abandonner le terrain de la lutte contre les conséquences de la crise historique du capitalisme, revient à ceux qui aujourd'hui fêtent ce sinistre anniversaire : la gauche capitaliste et ses garde-chiourme  syndicaux.

Fêter 1'anniversaire du Front Populaire, c'est fêter l'anniversaire de la guerre, de la victoire finale sur le prolétariat international de 1'idéologie nationaliste et de la collaboration de classes qui allait amener trois ans après les ouvriers de toutes les nations dans le colossal fratricide de la seconde  guerre mondiale.

L'histoire du Front Populaire a été élevée au rang de mythe et la vérité, tant de ce qui l'a amené, de son contenu réel et surtout de ses conséquen­ces, est bien loin de ce qu'en disent ceux qui se revendiquent de ce passé glorieux et qui 1'évo­quent  aujourd'hui  avec nostalgie.

Pour faire parler la vérité sur ces années noires où la conscience de la classe ouvrière sabordée par ceux qui s'en réclamaient sombra dans la pire des servitudes, le nationalisme, nous avons choisi de laisser la parole à ceux qui, contemporains de cette bien triste époque, peut-être la plus triste de toute l'histoire du mouvement ouvrier, surent, à l'écart des grandes hystéries idéologiques, maintenir haut le drapeau de 1'émancipation ouvrière, à commencer par l'internationalisme. Nous laisserons donc la parole à la revue BILAN sur le contenu, le déroulement et 1'attitude de la gauche officielle dans les luttes ouvrières ainsi que sur les "acquis' ouvriers" du front populaire.

De tous les mythes sur l'histoire du Front Popu­laire, les acquis ouvriers, et parmi ceux-ci les "congés payés", sont  de loin les  plus répandus.

 

LES    ACQUIS    DU    FRONT    POPULAIRE    : UNE LARGE FUMISTERIE

La lecture des longues citations de BILAN nous ap­prendra, si l'on ne le sait déjà, que la période du Front Populaire ne fut en rien idyllique en ce qui concerne la condition ouvrière, les longues et dures grèves qui ponctuent toute son histoire en sont déjà le meilleure indication. Quant aux congés payés, pour ne prendre qu'un exemple, il nous faut tout d'abord dire que les luttes qui les obtinrent furent toujours le fait spontané des ouvriers en butte à  la militarisation du  travail   :

"Ce n'est pas par hasard que ces grandes grèves se déclenchent dans l'industrie métallurgique en débu­tant par les usines d'avions. C'est qu'il s'agit de sec­teurs qui travaillent aujourd'hui à plein rendement, du fait même de la politique de réarmement suivie dans tous les pays. Ce fait ressenti par les ouvriers fait qu'ils ont dû déclencher leurs mouvements pour di­minuer le rythme abrutissant de la chaîne : amélio­rer leurs salaires : obtenir un contrat collectif de travail et la reconnaissance des   syndicats par le patronat ; des vacances payées, sur la base d'une intensification du travail en métallurgie qui se fait en l'onction de la guerre. C'est donc là un paradoxe dou­loureux dont les ouvriers ne sont pas responsables mais qui revient aux forces du capitalisme qui ont réduit les travailleurs à cette situation." (BILAN n° 31, mai-juin 1936, p. 1013)

Si face à la tension de la force de travail dans le cadre du renforcement de 1'économie de guerre et aux nouvelles organisations du travail que celles-ci induisaient, les ouvriers furent accu­lés à la lutte pour, entre autres, obtenir une pause annuelle, dans les mains des syndicats cette victoire pour laquelle ceux-ci n'avaient d'ail­leurs aucun mérite, devint un but final, une institution qui devait permettre 1'intégration de la classe ouvrière à 1'économie de guerre dans le cadre de  la militarisation du  travail.

A LA VEILLE DU FRONT POPULAIRE : LE POISON  NATIONALISTE

Les articles de BILAN donnent de la période qui s'étend de juillet 1934 jusqu'au printemps 1937 un autre éclairage que le conte de fées traditionnel­lement raconté par la gauche. Sur quelles bases s'est constitué le Front Populaire ?

SOUS LE SIGNE DU 14 JUILLET

C'est' sous le signe d'imposantes manifestations de masses que le prolétariat français se dissout au sein du régime capitaliste. Malgré les milliers et les mil­liers d'ouvriers défilant dans les rues de Paris, on peut affirmer que pas plus en France qu'en Allemagne ne subsiste une classe prolétarienne luttant pour ses objectifs historiques propres. A ce sujet, le 14 juillet marque un moment décisif dans le processus de désa­grégation du prolétariat et dans la reconstitution de l'unité sacro-sainte de la Nation capitaliste. Ce fut vraiment une fête nationale, une réconciliation offi­cielle des classes antagonistes des exploiteurs et des exploités ; ce fut le triomphe du républicanisme inté­gral que la bourgeoisie, loin d'entraver par des services d'ordre vexatoires, laissa se dérouler en apothéose. Les ouvriers ont donc toléré le drapeau tricolore de leur impérialisme, chanté la "Marseillaise" et même applaudi les Daladier, Cot et autres ministres capita­listes qui avec Blum, Cachin, ont solennellement juré "de donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse et la paix au monde" ou, en d'autres termes, du plomb, des casernes et la guerre impérialiste pour tous.

Il n'y a pas à dire, les événements vont vite. Depuis la déclaration de Staline, la situation s'est rapidement clarifiée. Les ouvriers ont désormais une patrie à dé­fendre, ils ont reconquis leur place dans la Nation et, désormais, ils admettent que toutes les proclamations révolutionnaires concernant l'incompatibilité entre l'In­ternationale et la "Marseillaise", la révolution commu­niste et la Nation capitaliste, ne sont que des phrases que la révolution d'Octobre a lancées vainement, puisque Staline en  a  montré  l'insuffisance [...].

Le 14 juillet vint donc une apothéose finale du dé­vouement prolétarien à la république démocratique. C'est l'exemple des militants communistes et socia­listes qui détermina les ouvriers -hésitant à juste titre- d'entonner la Marseillaise. Quel spectacle inou­bliable, écrira le "Populaire" ; quel triomphe, ajoutera l'"Humanité". Et les uns comme les autres feront in­tervenir le "vieil ouvrier" classique qui, "en pleurant", exprimera sa joie de voir l'hymne  de  ses exploiteurs, des bourreaux de juin, des assassins des communards, des civilisateurs du Maroc et de la guerre de 1914, redevenir prolétarien. Duclos, dans son discours, dira qu'en saluant le drapeau tricolore, les ouvriers saluent le passé "révolutionnaire" de la France, mais que leur drapeau rouge représente le futur. Mais ce passé se continue dans le présent, c'est-à-dire dans l'exploita­tion féroce des ouvriers, dans les guerres de rapine du capitalisme jetant au massacre des générations entiè­res de prolétaires. En 1848 également, la bourgeoisie essaya de ressusciter le passé, les traditions de 93, les principes de Liberté, Egalité, Fraternité, pour voiler les contrastes présents des classes : la tuerie de juin fut  la conséquence  des  illusions prolétariennes.[...]

Et après cette imposante manifestation de défaite de la classe appelée à renverser la société bourgeoise, à instaurer une société communiste, l'on se demande si, vraiment, une menace fasciste pourrait se poser en France. Jusqu'ici, il semble bien que les Croix de Feu aient plus été un moyen de chantage, un épouvantail pour accélérer la désagrégation des masses proléta­riennes au travers du front commun qu'un danger réel. Mais on érigea l'antifascisme en loi suprême jus­tifiant les pires capitulations, les compromissions les plus basses pour arriver par là à concentrer les ou­vriers loin de leurs revendications immédiates, loin de leurs organisations de résistance, sur un front d'antifascisme comportant même Herriot. Ce n'est pas un hasard si les arrêtés-lois vinrent immédiatement après le 14 juillet et s'ils trouvèrent le prolétariat dans un état d'incapacité manifeste bien que des milliers d'ou­vriers aient défilé en clamant "les Soviets" quelques jours auparavant. [...] (BILAN, juillet-août   1933)

FACE AUX LUTTES REVENDICATIVES

La préparation du Front Populaire annonçait donc déjà son futur déroulement, en particulier face aux luttes revendicatives des ouvriers. Comment s'est déroulée la fameuse année 1936 sur le front social   ?

LA RECONCILIATION DES FRANÇAIS ET L'UNITE SYNDICALE

Un souffle d'air frais a traversé la France le 6 dé­cembre dernier ; le parlement a vécu une "journée historique" lorsque Blum, Thorez, Ybarnegaray ont scellé la "réconciliation des Français". Désormais, plus de luttes meurtrières ne doivent ensanglanter la France républicaine et démocratique. T out le monde va fraternellement désarmer. Le fascisme est vaincu. Le Front Populaire a sauvé les institutions républi­caines. Si ces événements n'entraînaient à leur suite des millions d'ouvriers français, s'ils ne contenaient tellement de faits répugnants, l'on serait tenté de rire aux éclats devant les bouffonneries qu'ils contien­nent. Personne ne menaçait la République bourgeoise et tous la voulaient menacée. La droite accusait la gauche et vice-versa. Le Front Populaire proclamait son civisme républicain alors que La Roque et ses Croix de Feu répétaient la même litanie. Les forma­tions Croix de Feu -certes plus puissantes et infini­ment mieux armées que les ouvriers- ne menaçaient pas plus la République que les formations de combat ou d'auto-défense du Front Populaire, puisque les uns et les autres se mettaient à son service pour renfor­cer la domination capitaliste qui est d'autant plus républicaine qu'elle y trouve largement son compte.

Au point de vue de la situation immédiate, les dupes de la journée historique du 6 décembre .sont incontes­tablement   les ouvriers. Déjà, après leur résistance de Brest et de Toulon, ils furent qualifiés de "provoca­teurs" par les chiens déchaînés du Front Populaire. Après la "réconciliation", le prolétaire qui tentera de résister par la violence à la violence capitaliste sera assommé, injurié et remis par les adeptes du front populaire entre les mains des agents de police. Contre les spartakistes, disait Rosa Luxemburg, les social-patriotes mobilisèrent ciel et terre, déchaînèrent le fer et le feu : Spartakus devait être massacré ! En France, le Front populaire, fidèle à la tradition des traîtres, ne manquera de provoquer au meurtre contre ceux qui ne se plieront pas devant le "désarmement des Français " et qui, comme à Brest et à Toulon, déclencheront des grèves revendicatives, des batailles de classe contre le capitalisme et en dehors de l'em­prise des piliers du Front Populaire. (BILAN n°26, décembre-janvier  1936)

Cette attitude en ce début de l'année 1936 n'est que le prélude au fantastique travail de sape de la gauche et des syndicats lors du mouvement du printemps.

Les conditions qui accompagnent le triomphe du Front Populaire sont donc celles qui voient l'anéantissement de la conscience de classe des ouvriers. Le triomphe du gouvernement du Front Populaire consacre la dis­parition de toute résistance prolétarienne au régime bourgeois, du moins de toute résistance organisée du prolétariat. Des centristes ([2]) aux socialistes, tous s'efforcent de bien faire ressortir que le gouverne­ment Blum ne sera pas un gouvernement révolution­naire, qu'il ne touchera pas à la propriété bourgeoise, qu'il ne faut pas que les possédants prennent trop au sérieux la formule centriste : faire payer les riches. Le programme du Front Populaire porte comme pre­mier point l'amnistie et non la révolution ; l'épuration des administrations ; la dissolution des Ligues et puis des mesures économiques de grands travaux que l'on exécutera, comme en Belgique M. de Man en exécute pour résorber le chômage. Les centristes seront satis­faits des dernières décisions du parti radical, décla­rant participer au gouvernement Blum et exigeant l'unité de vote de ses élus au gouvernement. Deux bonnes décisions dira l'"Humanité" qui s'empressera de crier que le Front Populaire représente enfin la re­vanche des Communards sur Versailles. Toute la presse bourgeoise louera la modération des socialistes et des centristes et l'on ne prendra pas trop au sérieux les accusations de l'extrême droite criant que le PC prépare l'avènement des Soviets avec ses comités de Front Populaire. Mais dans cette atmosphère idyllique une seule note discordante : les menaces de conflits de salaires de prolétaires lassés des promesses "d'humanisation" des décrets-lois. A grande peine la CGT avait liquidé la menace d'une grève générale des mineurs du Pas-de-Calais, menace qui pouvait tomber comme un pavé dans une mare entre les deux tours électoraux. Après la victoire du Front Populaire des mouvements se déterminent pro­gressivement jusqu'à embrasser ces derniers temps l'ensemble de la région parisienne. Un journaliste belge a fait remarquer très justement que les mouve­ments en France se sont déclenchés un peu sur le type des grèves de mai 1936 en Belgique : en dehors et contre les syndicats, en somme comme des mouve­ments "sauvages". [...]

A partir du 14 mai, le mouvement atteint la région parisienne. C'est à Courbevoie, où les ouvriers font la grève dans l'usine et arrachent 0,25 F d'augmentation et un contrat collectif de six mois. C'est à Villacoublay où les ouvriers obtiennent des vacances payées, puis à Issy-les-Moulineaux, à Neuilly, à Gennevilliers. Partout les mouvements se déclenchent en dehors de toute  intervention  des syndicats,  spontanément,  et acquièrent tous le même caractère : des grèves au sein de l'usine.

Le jeudi 28 mai, c'est enfin la grève chez Renault, où 32.000 ouvriers se mettent en branle. Le vendredi et samedi les entreprises métallurgiques de la Seine en­trent dans le mouvement. [...] Dans l'"Humanité" et dans le "Populaire" on fit un particulier effort pour bien prouver que le Front Po­pulaire n'était pour rien dans ces mouvements et sur­tout dans leurs formes. Il fallait à tout prix tranquil­liser la bourgeoisie qui, comme le prouve l'article de Gallus dans l'"Intransigeant", n'était pas le moins du monde effrayée. Le capitalisme comprenait parfaite­ment qu'il ne pouvait être question d'une véritable occupation des usines, mais d'une lutte ouvrière pre­nant pour champ de combat l'intérieur de l'usine où l'intrusion des partis du Front Populaire, de la CGT est moins à craindre. En Belgique aussi les grèves des mineurs en mai 1935 eurent ce caractère et l'expri­mèrent clairement en refusant de recevoir dans la mine des délégués officiels des syndicats socialistes du POB ou du PC.

De pareils mouvements sont symptomatiques et gros de dangers pour le capitalisme et ses agents. Les ou­vriers sentent que leurs organisations de classe sont dissoutes dans le Front Populaire et que leur terrain d'action spécifique devient leur lieu de travail où ils sont unis par les chaînes de leur exploitation. Dans de pareilles circonstances une fausse manoeuvre du capi­talisme peut déterminer des heurts, des chocs qui peuvent ouvrir les yeux aux travailleurs et les éloi­gner du Front Populaire. Mais Sarraut comprit encore une fois la situation. Il laissa faire. Pas de gardes mobiles, pas de brutale expulsion des travailleurs des usines. Des marchandages, et puis laisser faire socia­listes et centristes.

Le 30 mai, Cachin tente de lier ces mouvements de classe en opposition au Front Populaire à ce dernier. Il écrit : "Le drapeau tricolore fraternise sur l'usine avec le drapeau rouge. Les ouvriers sont unanimes à soutenir les revendications générales : Croix de Feu, Russes blancs, étrangers, socialistes communistes, tous sont fraternellement unis pour la défense du pain et le respect de la loi". Mais le "Populaire" du même jour n'est pas complètement d'accord avec cette ap­préciation, car après avoir chanté victoire au sujet de la rentrée chez Renault, il écrit : "C'est fini. C'est la victoire. Seuls dans l'Ile Seguin, quelques exaltés -il y a des sincères, mais aussi des provocateurs Croix de Feu- semblent en douter". Il est probable que la "victoire chez Renault n'ait pas été approuvée par de nombreux ouvriers qui n'ont pas voulu faire preuve de 'cet esprit conciliant' dont Frachon parle dans l'"Humanité" et qui les détermina très souvent à reprendre le travail 'avec une partie seulement de ce qu'ils réclament'". Ceux-là seront les "provocateurs", les "Croix de Feu".

Ces messieurs du Front Populaire ont bien mis en évidence non seulement pour la bourgeoisie, mais aussi pour les ouvriers eux-mêmes, qu'il ne s'agissait pas d'événements révolutionnaires. Cela "une occupation révolutionnaire, écrit le "Populaire", allons donc ! Partout : joie, ordre, discipline". Et l'on montre des photos d'ouvriers dansant dans les cours des usines ; on parle de parties de plaisir : "les ouvriers se bai­gnent, ou jouent à la belote ou flirtent." (BILAN n° 31, mai-juin  1936)

DU SABOTAGE A LA REPRESSION DIRECTE ET IMPITOYABLE

Ainsi, avant, pendant son règne, le Front Populai­re ne fut jamais le front ouvrier contre le capi­talisme mais le front de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. C'est en tant que tel qu'il  signa son oeuvre contre-révolutionnaire avec le sang des ouvriers parisiens. C'est ce que nous montre la répression  du printemps37.

LA FRANCE "LIBRE, FORTE ET HEUREUSE" ASSASSINE LES PROLETAIRES

Les sifflements des balles ont arraché le masque du Front Populaire. Les cadavres ouvriers ont expliqué la "pause" du gouvernement Blum. Dans les rues de Clichy, le programme du Front Populaire s'est mani­festé au travers des fusils des gardes mobiles et rien ne pouvait mieux l'illustrer.

Ah ! Les défenseurs de l'ordre républicain, les bour­reaux de la démocratie bourgeoise peuvent pousser leurs cris d'allégresse. L'émeute est matée et le vieux cri traditionnel : "l'ordre règne, dans Varsovie" peut retentir à nouveau car les cosaques de Max Dormoy veillent.

Mais le sang ouvrier n'a pas rougi impunément les pa­vés de Paris, ce Pans où l'on s'apprêtait à commé­morer les Communards de 1871. Désormais l'Union Sacrée acquiert une signification de sang et les ou­vriers pourront retirer de cette tragique expérience un précieux enseignement de classe. Ils sauront notam­ment que l'on ne peut "réconcilier les Français" par la capitulation volontaire du mouvement ouvrier. La garde mobile sera présente pour l'imposer avec ses fusillades. Ils sauront aussi que la démocratie bour­geoise, "la France libre, forte et heureuse" et le fa­meux mot d'ordre du "Front Populaire", "le Pain, la Paix, la Liberté" signifie : le surarbitre pour les re­vendications ouvrières, l'emprunt de la défense natio­nale et les fusils des gardes mobiles, pour les mani­festations prolétariennes dépassant le cadre tracé par les socialo-centnstes. [...]

Voilà dix mois que les ouvriers sont aux prises avec le Front Populaire et la chanson commence à s'user. Pourquoi Blum ne réprime-t-il pas ce danger fasciste que l'on dit si imminent ? Pourquoi reprend-on aux ouvriers tout ce qu'ils avaient cru gagner avec leurs mouvements de grèves ? Pourquoi les traite-t-on de "provocateurs" lorsqu'ils passent à l'attaque malgré l'arbitrage ? Blum fait la "pause" uniquement pour les ouvriers qui doivent continuer à faire des sacri­fices.

Tout cela a créé un état d'irritation parmi les ou­vriers qui se manifeste particulièrement dans la région parisienne où les bonzes réformistes-centristes sont acculés dans les assemblées syndicales. Déjà, devant cet état de tension, ils avaient décidé d'organiser deux manifestations aux environs de Paris : l'une pour les chômeurs et l'autre pour les ouvriers. Enfin, en métallurgie l'on se trouvait devant des demandes d'ou­vriers, de grève générale, afin de protester contre les décisions du surarbitre

C'est dans cette situation tendue que les socialo-centristes ont donné le dernier carré de l'antifascisme pour maintenir les ouvriers dans le chemin de l'Union Sacrée, consentie "volontairement" par les travailleurs. La contre-manifestation de Clichy devait être impo­sante : on allait montrer à de La Roque que "la Na­tion française" vit et lutte pour la démocratie bour­geoise dont Messieurs Daladier-Herriot sont d'authen­tiques représentants. La bourgeoisie aussi se prépa­rait, car connaissant la situation parmi les ouvriers, elle se méfiait un peu des chefs socialo-centnstes pou­vant être débordés par leurs troupes. Les gardes mobiles furent armés sérieusement comme s'ils partaient en guerre. Parmi les dirigeants des forces répressives existait la conviction que "la pause" de Blum était aussi la pause des mouvements ouvriers. La directive était donc de réprimer férocement ces derniers et l'ambiance nécessaire fut certainement créée parmi les gardes  mobiles.  Il n'y avait pas, et  il ne pouvait y avoir de contradiction entre les chefs "fascistes" de la police et le gouvernement du Front Populaire. Celui-ci parlait de la "pause" en expliquait la néces­sité aux ouvriers alors que les premiers ne faisaient que l'appliquer avec la mentalité bornée du policier qui applique brutalement ses instructions sans s'occu­per des conséquences. [...]

Deux forces se sont heurtées à Clichy : le prolétariat et la bourgeoisie. Les travailleurs concentrés en masse pour des buts antifascistes ont trouvé dans leur nom­bre imposant la force d'exalter leur colère et d'ex­primer la tension imprimée dans leurs chairs de pro­létaires éternellement dupés : la bourgeoisie est pas­sée à la répression là où le Front Populaire ne pouvait plus maintenir les ouvriers sur le front des inté­rêts capitalistes. [...]

Rien n'a   pu   dénaturer   la   bataille   de   Clichy,   comme rien   n'a   pu   dénaturer   les  massacres  de   la  Tunisie  et ceux   qui   se  déroulent  ces  derniers  temps  en   Algérie, en Indochine.  C'est  le  Front  Populaire,  qui  en  voulant rester   au   pouvoir   pendant   "la   pause"   doit   passer   au massacre  des  prolétaires de  la  métropole et  des colo­nies où  l'accumulation  des reculs imposés aux ouvriers par  Blum,  pousse  à  des  batailles  de  plus en plus vio­lentes.  Le  programme  démagogique  du  Front Populaire arrive au bout de  son  rouleau et  le  nouveau program­me   passe   par   le massacre     des   ouvriers.   Et   que   l'on ne   cherche   pas   les   "provocations"   ailleurs   que   dans la situation qui    est faite aux ouvriers. La  vérité  se  dégage   ici   avec  une  clarté  qui   se  passe de   commentaires   :   les   ouvriers   en   exigeant   la   grève la  faisaient  contre  l'Etat capitaliste  qui  les avait  mi­traillés   et      se   trouvait   le   Front   Populaire.   Les socialo-centnstes   conscients   de    cette^   situation   (qui pourrait    déterminer    la    bourgeoisie    à    employer    un autre   matériel   que   celui   de   Blum   pour   maintenir   sa domination)   essayait   d'en   faire   une   vulgaire   manifes­tation  antifasciste.  C'est  pourquoi  il  fallait en  limiter strictement    la   durée   (jusqu'à   midi)   ;   bien   marquer qu'il   ne   s'agissait   pas   de   réaliser   des   ordres   du  jour demandant  la grève générale  pour  défendre  les reven­dications   ouvrières   (communiqué   de    la   CGT    et   de l'Union des Syndicats parisiens).

Et enfin,  il  s'agissait  non  de  lutter  contre  le gouver­nement du Front Populaire mais de le consolider. (BILAN n° 40, avril-mai   1937)

Prénat

GLOSSAIRE :

Front Populaire : coalition électorale, puis ensuite gouvernementale (1936-37), de la gauche capitaliste, regroupant Parti Socialiste (SFIO), Parti Radical (ou "Radicaux"), Parti Communiste Français.

Croix de Feu : organisation d'"Anciens combattants", d'extrême-droite. Fondée en 1927, elle sera dissou­te en 1936.


QUELQUES-UNS DES HOMMES POLITIQUES :

Duclos, Cachin : dirigeants du PCF.

Thorez : Secrétaire général du PCF.

Daladier : dirigeant du Parti Radical.

Blum : dirigeant du Parti Socialiste SFIO, mènera la coalition gouvernementale du Front Populaire.

Herriot : Président de la Chambre des députés de 1936 à 1940, dirigeant du Parti Radical Socialiste. 

La Roque : dirigeant des Croix de Feu.

 

JOURNAUX :

L'Intransigeant : journal de droite, classique.

L'Humanité : organe quotidien du PCF.

Le Populaire : journal du Parti socialiste.



[1] Un bref glossaire donnant les principaux partis et mouvements, hommes politiques, journaux, est  disponible en fin d'article.

[2] La Gauche communiste et Bilan considéraient comme « centristes » les staliniens et les partis communistes affiliés à l'Internationale. Sur « centrisme et opportunisme » voir la Revue Internationale n°44.