Où en est la crise économique ? : l’impasse

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LA CRISE S'APPROFONDIT LA GUERRE COMMERCIALE S'EXACERBE

LES ATTAQUES CONTRE LA CLASSE OUVRIERE S'INTENSIFIENT

Devant une population de travailleurs sceptiques, fatigués de voir le chômage s'accroître inexorablement depuis 15 ans et d'entendre tout aussi régulièrement que "la fin des difficultés de l'économie est proche", les gouvernements ont crié, au début 86, sur tous les toits, que cette fois-ci on commençait à voir le bout du tunnel -à condition, évidemment, que les travail­leurs acceptent encore quelques sacrifices. Pour­quoi ? Parce que les prix du pétrole s'effondraient sur le marché mondial et que le cours du dollar bais­saient. La presse parlait de "contre-choc pétrolier", de la "manne pétrolière" qui allait tout résoudre. Le cauchemar tendrait à sa fin.

Six mois plus tard les faits sont là : les capi­taux des pays industrialisés ont bien réalisé des économies sur la facture, pétrolière évaluées à 60 milliards de dollars, mais le chômage non seulement ne diminue pas mais ne fait que s'accroître et les annonces de nouveaux licenciements dans tous les sec­teurs se multiplient dans tous les pays.

Quant aux plans d'austérité, tous les gouverne­ments ne font quel es renforcer.

L'économie américaine ne cesse de ralentir sa croissance pour connaître au 2ème trimestre 86 son taux de croissance le plus faible depuis "l'année noire" de 1982 (+1,1%).

Le Japon, dont la production dépend plus que ja­mais directement de ses exportations vis-à-vis des USA, connaît pour la première fois depuis 1975 des taux de croissance négatifs (-0,5% du PNB au pre­mier trimestre) et le spectre d'une récession imminente. L'Europe subit, tout carme le Japon, les effets de l'essoufflement de l'économie US et les prévisions de croissance sont toutes successivement révisées à la baisse.

OU EST PASSEE LA "MANNE PETROLIERE"    ?

La chute du prix du pétrole et du dollar s'est bien traduite depuis la fin 85 par d'importantes économies en particulier pour les capitaux des pays industrialisés importateurs de pétrole (on parle de 60 milliards de dollars, soit l'équivalent de la production annuelle totale d'un pays comme l'Autriche ou le Danemark). Mais qu'ont fait jusqu'à présent les capitalistes avec cet argent ? Dans les pays sous-développés importateurs de pétrole il n'aura servi qu'à tenter d'éponger un peu de l'énorme en­dettement extérieur. Dans les pays industrialisés, il n'a fait pour le moment qu'alimenter les spécula­tions de toutes sortes (métaux précieux, taux de change des monnaies...) et en particulier celle ef­frénée qui enflamme depuis un an les principales places boursières d'occident.

Confrontés à la tâche quasi impossible de réaliser de véritables investissements productifs (ouverture de nouvelles usines, embauche de nouvelle main d'oeuvre) les capitaux se réfugient dans des manoeu­vres spéculatives. Les capitaux affluent, entre au­tre, aux bourses et les actions des entreprises mon­tent à des vitesses foudroyantes sans que pour autant celles-ci   se préparent significativement à inves­tir ou produire plus. C'est ainsi qu'on assiste à ce phénomène aussi absurde que lourd de menaces d'effondrements financiers où l'en voit en un an, entre mai 85 et mai 86, le cours des actions litté­ralement exploser : +25% en Grande-Bretagne, +30% aux USA et au Japon, +38% en France, +45% en Allema­gne, +206% en Italie ! Alors que les indices de la production industrielle stagnent ou reculent carré­ment : -0,8% en Grande-Bretagne, +0,6% aux USA, -1,7% au Japon (du jamais vu depuis 75), -1,8% en France, +1% en Allemagne, +1,2% en Italie.

La spéculation en de telles proportions est tou­jours un signe majeur de crise : elle traduit l'im­puissance de la machine productive et le déclin du capital' réel au profit de ce que Marx appelait le capital fictif. Pour l'avenir, c'est l'accumulation d'une bombe financière car les profits ainsi contenus sont tout aussi fictifs.

Les économies provoquées par la chute du prix du pétrole ne se transforment pas en facteur de crois­sance dans les pays industrialisés importateurs  car le problème de fond du capitalisme n'est pas un man­que de ressources financières mais le manque de dé­bouchés, de marchés solvables pour ses marchandises. Par contre, cette chute a des effets catastrophiques pour les pays exportateurs qui voient se réduire d'autant leur principale source de revenus. Au pre­mier plan de ces victimes, l'URSS, et à travers el­le, les pays de l'Est.

LA CHUTE DE PETROLE ET DU DOLLAR : DES MANIFESTATIONS D'UNE NOUVELLE AGGRAVATION DE LA CRISE ECONOMIQUE

Le pétrole n'est pas une matière première tout à fait comme les autres du fait de son importance militaire et économique et du fait que sa distri­bution et son traitement dans le monde dépendent pour l'essentiel des grandes "multinationales" pétrolières américaines... donc du Pentagone. Mais il n'en demeure pas moins une marchandise soumise à la pression des lois du marché. L'effondrement de son cours nominal n'est pas un phénomène isolé. Il s'in­tègre entièrement dans le phénomène global de l'ac­tuelle baisse des cours des matières premières (en­tre 1983 et 85, le prix des matières premières agri­coles exportées par les pays en voie de développe­ment ont chuté de 13%, celui des minéraux, minerais et métaux de 8% ; indice CNUCED). C'est là encore un symptôme typique de crise économique, capitaliste. Il y a surproduction de matières premières non pas parce que leur production a particulièrement augmen­té, au contraire, mais parce que les industries manufacturières qui les  consomment, sont elles-mêmes de plus en plus confrontées à la surpro­duction. La baisse de leur prix est le signe d'une insuffisance croissante du marché mondial, de la surproduction généralisée de toutes les marchandises.

Quant à la chute du dollar elle a une significa­tion immédiate qui traduit la situation catastrophi­que de la première puissance mondiale. Pour sortir de l'effondrement de la récession de 1982 le capital américain a dû recourir à une nouvelle fuite en avant dans l'endettement, en particulier par une foudroyan­te augmentation de son déficit public (cf. graphi­que). Entre 82 et 85 celui-ci a presque doublé, pas­sant de 128 à 224 milliards de dollars (et on estime qu'il ne sera pas inférieur à 230 milliards en 86), ce qui équivaut à peu près à la production annuelle de l'Espagne et de la Belgique réunis, ou à l'endette­ment total du Mexique, Brésil et Venezuela réunis ! Quant à sa balance commerciale -la différence entre la valeur des exportations et des importations- son déficit est passé de 34 milliards de dollars en 82 à 124 en 85, soit une augmentation de 265% en 3 ans. De ce fait, on est arrivé à cette situation particu­lièrement significative de l'état de santé du capi­talisme mondial que la première puissance économique est devenue l'Etat le plus endetté du monde.

La chute du cours du dollar est la manifestation de cet état de fait. Le capital américain est con­traint de laisser tomber le cours de sa monnaie car d'une part il y trouve le principal moyen de rédui­re le montant de sa dette astronomique (libellée en dollars), d'autre part parce qu'il n'a pas d'autre moyen pour améliorer la compétitivité de ses mar­chandises sur le marché mondial.

20 ANS APRES, LES PROBLEMES DES MARCHES POSES PAR LA FIN DE LA RECONSTRUCTION D'APRES-GUERRE REAPPARAISSENT AU GRAND JOUR AVEC UNE FORCE DECUPLEE

Mais au-delà de la signification immédiate de la baisse du dollar au niveau de l'économie américai­ne, on assiste à la manifestation de l'impasse dans laquelle se trouve le capitalisme mondial depuis la fin des années 60.

Pendant les années 50 et 60 (les "années dorées" disent aujourd'hui avec nostalgie les économistes bourgeois) l'économie mondiale a connu un développe­ment basé essentiellement sur la dynamique de la re­construction des puissances détruites pendant la 2è guerre mondiale. Les USA "exportaient massivement vers l'Europe et le Japon qui absorbaient tout aus­si massivement les produits "made in USA" et le mon­de entier honorait le roi dollar comme de l'or. Ce­pendant, dans la deuxième moitié des années 60, la reconstruction s'achève ([1]) : l'Europe et le Japon sont devenus des puissances qui, non seulement sont capables d'exporter plus qu'elles n'importent, mais qui en outre ne peuvent plus vivre sans exporter de plus en plus. Dès 1967 un puissant ralentissement de la croissance en Allemagne occidentale déclen­che une première récession mondiale. Eh 15 ans cel­le-ci sera suivie de trois autres récessions chacu­ne plus profonde et étendue que la précédente : 1970, 1975, 1982.


Le capitalisme occidental a jusqu'à présent sur­monté ces récessions, en un premier temps -au début des années 70- en "trichant" sur ses propres lois, en abandonnant certains des aspects les plus contraignants de ses propres mécanismes, un peu comme un navire qui, commençant à faire eau de toutes parts, jette à l'eau une partie de son intérieur pour ra­lentir sa perte. Mais il y est parvenu partout en ayant recours de façon de plus en plus massive au crédit sous toutes ses formes, c'est-à-dire en re­poussant à plus tard les échéances... et sans pour autant résoudre le problème de fond : son incapaci­té intrinsèque à créer lui-même de réels débouchés solvables suffisants pour absorber sa production.

Crédits massifs à certains pays sous-développés, aux, pays du bloc de l'Est, aux pays producteurs de pétrole, enfin crédits au gouvernement de la premiè­re puissance mondiale pour financer son armement.

C'est ainsi qu'on voit au cours des années 70 "le miracle brésilien", la modernisation industrielle de certains pays de l'Est (Pologne) avec des prêts occidentaux, le boom des pays pétroliers.

Mais au début des années 80 l'ensemble de ces crédits arrive à échéance : il ne suffit pas de construire des usines et de les faire tourner en­core faut-il pouvoir vendre ce qu'elles produisent. Les pays qui ont acquis quelques nouvelles capa­cités industrielles, incapables de se faire une place dans un marché mondial sursaturé et dominé par les vieilles puissances, se déclarent les uns après les autres incapables de rembourser leurs dettes, et donc à posteriori incapables de continuer à acheter : on connaît la banqueroute du capital polonais en 1980.Celles des autres pays périphériques se succèdent les unes après les autres. Les importations des pays sous-développés non produc­teurs de pétrole qui croissaient encore en 1980 au rythme de 11% par an, chutent a -5% l’an en 1982. La croissance de celles des pays pétroliers de la périphérie passent de 21% en 1980 à 2% en 82 et -3% en 83.

La récession de 1982, la plus profonde et étendue depuis la 2de guerre mondiale fut la manifestation éclatante de la faillite de cette fuite en avant.

La "relance américaine" de 83-84, faite au prix des déficits que l'on cannait, empêchera que le sys­tème bancaire mondial, et donc le système économique lui-même, ne s'effondre totalement. Cependant, mal­gré les gigantesques moyens mis en oeuvre par le capital américain, la relance n'en sera pas une réellement : elle ne réussit pas à relancer l'éco­nomie des pays périphériques qui s'effondre, l'Euro­pe elle-même ne parvenant qu'à stagner. Dès la mi-85 la "locomotive" donne tous les signes de l'essouf­flement.

L'actuelle baisse du dollar, le développement ver­tigineux du protectionnisme américain, les mesures prises par le gouvernement US pour réduire son dé­ficit public, sont la manifestation de la fin de cette quatrième tentative de "relance" d'un capita­lisme mondial décadent qui, depuis près de 20 ans, s'enfonce dans des convulsions- toujours plus profon­des et tragiques pour l'humanité, incapable de dé­passer ses propres contradictions.

LES PERSPECTIVES

Contraction du marché mondial par la banqueroute des pays sous-développés - producteurs de pétrole ou non -, par celle de l'économie des pays de l'Est, par 1'incessibilité pour les grandes puissances de poursuivre la fuite en avant dans l'endettement, me­naces d'effondrement bancaires et financiers, même les économistes bourgeois les plus optimistes ne se risquent plus à parler sérieusement de véritable relance.

L'avenir des différents capitaux du monde est ce­lui de la plongée dans la récession et d'une exacerbation sans précédent d'une guerre commerciale sans quartiers pour les parts de marché entre les capi­taux "survivants".

Plus le marché mondial se rétrécit et plus cette guerre devient et deviendra aiguë. Or l'arme princi­pale dans cette concurrence pour les marchés, c'est la réduction des prix de vente et donc des coûts de production, celui de la force de travail en premier lieu.

Licenciements de la main d'oeuvre dans les sec­teurs considérés peu compétitifs, 'flexibilité" de la force de travail, généralisation du travail temporaire et précaire, réduction des salaires ver­sés sous forme monétaire, réduction des salaires versés sous forme de prestations sociales - de la sécurité sociale aux allocations familiales en pas­sant par les retraites, l'enseignement, la santé, etc.

De l'Australie à la Norvège, du Japon à la Belgi­que, de l'Argentine aux Etats-Unis, tous les gou­vernements appliquent des plans dits "d'austérité" destinés à réduire les coûts de main d'oeuvre, à attaquer brutalement les conditions d'existence de la classe ouvrière, pour permettre au capital de survivre.

Plus que jamais la logique de l'exploitation capi­taliste apparaît pour ce qu'elle est : la négation antagonique des intérêts les plus élémentaires des travailleurs.

La décomposition de ce système barbare et décadent se fait et se fera en réduisant les classes exploi­tées à une misère intenable. Mais, ce faisant, elle développe les conditions qui permettent au proléta­riat mondial, à travers sa lutte de résistance, de réaliser enfin son unité internationale et de s'af­fronter à sa tâche historique : la destruction du capitalisme et la construction du communisme.

R.V.



[1] Voir notre brochure   "La décadence du capitalisme" sur 1'analyse de l'évolution du capitalisme depuis la seconde guerre mondiale