Machiavélisme, conscience et unité de la bourgeoisie

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Les deux articles qui suivent sont le produit de discussions qui ont animé le CCI ; ils visent notamment à resituer le niveau  de conscience et la capacité de manœuvre de la bourgeoisie dans la période de décadence. Ce débat est lié à un autre,   sur le machiavélisme de la bourgeoisie, sur lequel  s'est cristallisée entre autre la "tendance" qui s'est formée et a quitté le CCI durant  l'hiver  1981[1].Cette tendance plutôt informelle a  éclaté en plusieurs groupes en  quittant le CCI : "L'ouvrier internationaliste" en France qui a dis­paru depuis, "News of war and révolution" et "The bulletin" en Grande-Bretagne qui portent tous la même critique au CCI ; celui-ci aurait une vision machiavélique de la bourgeoisie et policière de l'histoire. De même, dans le milieu politique des groupes tels que "Vo­lonté communiste" ou "Guerre de classe"[2] en France accusent le CCI de surestimer la conscience de la bourgeoisie.

Mais cette discussion ne pose pas  seulement la question  concrète de comment la bourgeoi­sie manœuvre dans la période de décadence ; elle pose la question plus générale de ce qu'EST la bourgeoisie, et de ce que cela  IMPLIQUE pour le prolétariat.
 

Pourquoi la bourgeoisie est machiavélique

Voyons d'abord qui était Machiavel ; cela permettra de comprendre ce qu'est le machia­vélisme, de voir de quoi il est effectivement question.

Il ne s'agit pas ici de faire une analyse exhaustive de l'œuvre de Machiavel et de son temps, mais de comprendre ce qu'il apporte du point de vue de l'idéologie bourgeoise en construction.

Machiavel est un homme d'Etat florentin, de l'époque de la Renaissance, essentiellement connu pour son oeuvre principale Le Prince. Bien sûr, Machiavel comme tout homme est borné par les limites de son temps, et sa compréhen­sion est conditionnée par les rapports de pro­duction de son époque, marquée par la décadence du féodalisme. Mais précisément, son temps est aussi celui d'une nouvelle classe qui vient postuler pour le pouvoir : la bourgeoi­sie qui commence à assurer sa domination sur l'économie, classe révolutionnaire de l'époque qui aspire à la domination politique de la socié­té. Le Prince de Machiavel n'est pas seulement une peinture fidèle du temps où il a été écrit, un reflet de la perversité et de la duplicité des gouvernements du XVI/XVII° siècle. Machiavel a d'abord compris la "vérité effective" de la poli­tique des Etats de son époque : peu importent les moyens ; l'essentiel est le but, conquérir et con­server le pouvoir. Son souci est avant tout d'en­seigner aux princes de son époque comment conser­ver le domaine conquis, comment ne pas s'en trouver dépossédé par quiconque. Machiavel est le premier à séparer la morale de la politique, c'est à dire la religion de la politique. Il se place du point de vue "technique". En effet, le prince ne gouver­ne pas son cheval pour le bien de ce dernier. Mais durant la féodalité, le prince n'a pas bien compris la raison d'Etat, et c'est ce que Machiavel se pro­pose de lui enseigner. Machiavel ne nous révèle rien en disant que les princes doivent mentir pour gagner, et aussi lorsqu'il constate qu'ils tien­nent rarement parole en politique : tout ceci, on le sait déjà depuis Socrate. La vie des princes, leur cynisme et leur peu de foi conditionnent le pouvoir grossier qu'ils détiennent déjà. Ayant assimilé le cynisme, il ne reste à Machiavel qu'à remettre en cause la foi, et c'est ce qu'il fait en remettant en cause la morale et son support : la religion. Peu importent les moyens pour la rai­son d'Etat. Ainsi, en rejetant tout préjugé d'or­dre moral pour l'exercice du pouvoir, Machiavel justifie l'emploi de la coercition et opère le rejet de la religion pour la domination d'une mi­norité d'hommes sur une majorité de leurs sembla­bles.

C'est pour cela qu'il est le premier idéologue politique de la bourgeoisie ; il émancipe la po­litique de la religion. Pour lui, comme pour la classe montante, le mode de domination peut être athée tout en se servant de la religion. Si l'his­toire antérieure du Moyen Age ne connaissait pas d'autre forme idéologique que la religion, la bourgeoisie va cristalliser peu à peu son idéo­logie propre en se débarrassant de la religion, tout en la conservant accessoirement. En détrui­sant le lien entre politique et morale, entre politique et religion, Machiavel détruit l'idée féodale du pouvoir de droit divin ; il fait le lit de la bourgeoisie.

En fait, les princes à qui Machiavel enseigne, ce sont les "princes de la bourgeoisie", future classe dominante, car les princes féodaux ne peuvent entendre son message sans détruire du même coup les bases de domination du système féodal. Machiavel exprime le point de vue révo­lutionnaire à l'époque, de sa classe : la bour­geoisie.

Même dans ses limites, la pensée de Machiavel n'exprime pas seulement les limites de son épo­que, mais les limites de sa classe. Lorsqu'il pose la "vérité effective" comme une vérité éternelle, ce n'est pas tant l'illusion de son époque qu'il exprime que l'il­lusion de la bourgeoisie qui, comme toutes les classes dominantes qui l'ont précédée dans l'histoire, est aussi une classe exploiteuse. Machiavel pose explicitement ce qui a été im­plicite pour toutes les classes dominantes et exploiteuses dans l'histoire. Le mensonge, la terreur, la coercition, le chantage, la corrup­tion, le complot et l'assassinat politiques ne sont pas des moyens de gouvernement nouveaux ; toute l'histoire de l'antiquité comme celle de la féodalité le démontrent abondamment. Comme les patriciens de la Rome antique, comme l'aris­tocratie féodale, la bourgeoisie, elle aussi classe exploiteuse ne fait pas exception à la règle si ce n'est que patriciens et aristocra­tes "faisaient du machiavélisme sans le savoir" alors que la bourgeoisie est machiavélique et le sait. Elle en fait aussi une "vérité éter­nelle" parce qu'elle se vit comme éternelle, parce qu'elle suppose l'exploitation comme éternelle.

Comme toutes les classes exploiteuses, la bour­geoisie est aussi une classe aliénée. Parce que son chemin historique la mène vers le néant, elle ne peut en avoir conscience, elle ne peut admet­tre consciemment ses limites historiques.

Contrairement au prolétariat qui, comme classe exploitée et classe révolutionnaire dans la pério­de présente est poussée vers l'objectivité révo­lutionnaire, la bourgeoisie est prisonnière de sa subjectivité de classe exploiteuse. La différence entre la conscience de classe révolution­naire du prolétariat et la "conscience" de clas­se exploiteuse de la bourgeoisie n'est donc pas seulement une question de degré, de quantité, c'est une différence qualitative.

La vision du monde de la bourgeoisie porte iné­vitablement les stigmates de sa situation de clas­se exploiteuse et de classe dominante, qui de plus aujourd'hui, n'exprime plus rien de révolu­tionnaire, de progressiste pour l'ensemble de l'humanité depuis l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence. Elle exprime obligatoire­ment au niveau de son idéologie, la réalité du mode de production capitaliste, basé sur la re­cherche effrénée du profit, sur la concurrence de plus en plus exacerbée, sur une exploitation effrénée.

Comme toute classe exploiteuse, la bourgeoisie ne peut, malgré toutes ses prétentions, que tra­hir dans la pratique son mépris absolu pour la vie humaine. La bourgeoisie a d'abord été une classe de commerçants pour qui "les affaires sont les affaires", pour qui "l'argent n'a pas d'odeur". Machiavel ne fait rien d'autre que de traduire dans la séparation entre "politique" et "morale", la séparation que la bourgeoisie fait entre "affaires" et "morale". Dans ces con­ditions, pour la bourgeoisie, la vie humaine n'a d'importance qu'en tant que marchandise, que valeur d'échange.

Cette réalité, la bourgeoisie ne l'exprime pas seulement dans son rapport global aux classes exploitées et notamment à la principale, la clas­se ouvrière, mais en son sein même, dans son être, dans sa manière d'exister. Expression d'un mode de production basé sur la concurrence, toute sa vision ne peut être que celle d'une rivalité qui va se traduire par la rivalité de tous les indi­vidus entre eux, c'est à dire au sein même de la bourgeoisie. Parce qu'elle est une classe exploi­teuse, elle ne peut qu'avoir une vision hiérar­chique. Dans sa division, la bourgeoisie ne fait qu'exprimer la réalité d'un monde divisé en clas­ses, c'est à dire où l'exploitation existe.

Depuis qu'elle est classe dominante, la bour­geoisie a toujours appuyé son pouvoir par le mensonge de l'idéologie. La devise de la Répu­blique française triomphante de 1789 : "Liberté, égalité, fraternité" en est la plus parfaite il­lustration. Les premiers Etats démocratiques du monde qui s'imposent contre la féodalité en An­gleterre, en France, aux Etats Unis n'ont pas hésité, lorsqu'il s'agissait d'étendre leurs con­quêtes territoriales et coloniales, à employer sans vergogne les moyens les plus répugnants, et pour augmenter leurs profits, à imposer à la classe ouvrière l'exploitation la plus terrible, la répression la plus féroce.

Cependant, si jusqu'au début du XXè siècle, le pouvoir de la bourgeoisie repose essentiellement sur le pouvoir de son économie triomphante, sur l'expansion tumultueuse des forces productives, sur le fait que réellement par sa lutte, la clas­se ouvrière peut parvenir à arracher une amélio­ration de sa situation matérielle, depuis l'entrée du monde capitaliste dans sa période de décadence caractérisée par la tendance à l'écroulement de l'économie, la bourgeoisie voit la base matériel­le de sa domination sapée par la crise de son économie. Dans ces conditions, les aspects idéo­logiques et répressifs de sa domination de classe vont devenir essentiels. Le mensonge et la ter­reur vont devenir les moyens du gouvernement de la bourgeoisie.

Le machiavélisme de la bourgeoisie n'est pas l'expression d'un anachronisme ou une perversion de l'idéal bourgeois de "démocratie", il est conforme à son être, à son existence réelle. Ce n'est pas une "nouveauté" dans l'histoire, c'est une de ses plus sinistres banalités. Si toutes les classes exploiteuses l'ont exprimé à diffé­rents niveaux, la bourgeoisie va le porter à un seuil qualitatif jamais atteint auparavant. En faisant éclater le cadre idéologique de la domi­nation féodale : la religion, la bourgeoisie émancipe la politique de la religion, ainsi qu'elle le fait du juridique, des sciences et de l'art. Elle en fait un instrument conscient de sa domination. C'est sur ce plan que résident à la fois l'avancée et les limites de la bour­geoisie.

Ce n'est pas le CCI qui a une vision machia­vélique de la bourgeoisie, c'est la bourgeoisie qui, par définition, est machiavélique. Ce n'est pas le CCI qui a une vision conspirative et po­licière de l'histoire, c'est la bourgeoisie. Cette vision, elle n'arrête pas de l'étaler à toutes les pages de ses livres d'histoire, exal­tant les individus, s'étalant sur les complots, sur les aspects superficiels des rivalités de cliques sans réellement voir les déterminations profondes, déterminantes dont ces épi phénomènes ne sont que l'écume de la vague.

Finalement, pour les révolutionnaires, consta­ter que la bourgeoisie est machiavélique est relativement secondaire et banal. Ce qui est l'es­sentiel est d'en tirer les implications pour la lutte du prolétariat.

Toute l'histoire de la bourgeoisie montre son intelligence manoeuvrière et particulièrement la période de décadence, martelée par deux guerres mondiales où la bourgeoisie a montré qu'elle ne reculait devant aucune barbarie, aucun mensonge[3].

Croire qu'aujourd'hui la bourgeoisie n'est pas capable de développer la même habileté manoeuvriè­re et le même manque de scrupule qu'elle manifes­te dans ses rivalités internes face à son ennemi de classe historique, le prolétariat, conduit à une profonde sous-estimation de l’ennemi que la classe ouvrière doit affronter.

Les exemples historiques de la Commune de Paris et de la Révolution Russe montrent déjà que face au prolétariat, la bourgeoisie peut mettre ses antagonismes les plus forts, ceux qui la poussent à la guerre, sous le boisseau pour s'unir face à la classe capable de la détruire.

Mais surtout, la classe ouvrière qui pour la première fois dans l'histoire est à la fois clas­se révolutionnaire et classe exploitée, ne peut s'appuyer sur aucune force économique pour réa­liser sa révolution politique. Sa conscience est sa force essentielle. Cela, la bourgeoisie l'a bien compris : "Gouverner,   c'est mettre vos su­jets hors d'état de vous nuire et même d'y pen­ser" disait déjà Machiavel ; cela est on ne peut plus vrai aujourd'hui.

Parce que la terreur ne peut seule suffire, tou­te la propagande bourgeoise n'a pas d'autre rôle que de maintenir le prolétariat dans les chaînes de l'exploitation, de l'embrigader pour des inté­rêts qui lui sont étrangers, d'entraver le développement de sa conscience de la nécessité et de la possibilité de la révolution communiste.

Si la bourgeoisie aujourd'hui entretient à grands frais tout un appareil politique d'enca­drement et de mystifications du prolétariat (parlement, partis, syndicats, associations diver­ses, etc.), instaure un contrôle absolu sur tous les médias (presse, radio, T.V.), c'est bien par­ce que la propagande -le mensonge- est une arme essentielle de la bourgeoisie. Pour alimenter cet­te propagande, la bourgeoisie n'hésite pas à pro­voquer l'évènement au besoin.

Ne pas voir cela revient à rejoindre le camp des idéologues que Marx raillait en écrivant : "Tan­dis que, dans la vie quotidienne,   tout  shopkeeper, tout boutiquier sait fort bien distinguer entre ce qu 'un  individu prétend être  et  ce qu 'il   est en  réalité,  notre historiographie n 'est pas enco­re parvenue à  ce savoir banal. Elle croit sur pa­role tout  ce que  chaque époque affirme et  s 'ima­gine à son propre sujet". Cela revient à ne pas voir la bourgeoisie parce qu'on n'est pas à même de comprendre ses manoeuvres et leur ampleur, parce qu'on n'en croit pas la bourgeoisie capable.

Pour ne citer que deux exemples, particulière­ment illustratifs,  prenons :

- les campagnes anti-terroristes internationales dont le but est de créer un climat d'insécurité afin de polariser l'attention du prolétariat et de lui  imposer un contrôle policier renforcé et toujours plus sévère. La bourgeoisie n'a pas seu­lement utilisé les actes désespérés d'une petite-bourgeoisie égarée, mais devant l'intérêt de tel­les campagnes, n'a pas hésité à provoquer l'évènement, a fomenter et organiser des attentats terroristes meurtriers afin d'alimenter sa propa­gande. Depuis longtemps, la bourgeoisie a compris le rôle essentiel de la gauche pour contrôler les ouvriers. Faire croire que les PC, les PS, les gauchistes, les syndicats défendent les intérêts de la classe ouvrière est une des tâches essen­tielles de la propagande capitaliste. C'est le mensonge qui pèse le plus lourdement sur la cons­cience du prolétariat.

Là est le machiavélisme de la bourgeoisie face au prolétariat. C'est simplement la manière d'ê­tre et d'agir de la bourgeoisie, rien de nouveau en soi dans tout cela. Dénoncer la bourgeoisie, c'est avant tout dénoncer ses manœuvres, ses mensonges, c'est le rôle des révolutionnaires.

La question de l'efficacité de la bourgeoisie dans ses manœuvres et sa propagande face au pro­létariat est une autre question. La bourgeoisie, dans les secrets de ses ministères, peut prépa­rer les complots, les manœuvres les plus habi­les, leur réussite dépend de facteurs autres et notamment de la conscience du prolétariat. Le meilleur moyen de renforcer cette conscience est pour la classe ouvrière de rompre avec tou­tes les illusions qu'elle peut avoir sur ses en­nemis de classe et sur leurs manœuvres.

Le prolétariat a devant lui une classe de gang­sters sans scrupules qui ne recule et ne recule­ra devant aucune manœuvre pour le maintien dans les fers de l'exploitation capitaliste. Cela, il doit le savoir.

J. J.

[1] Lire "Crise du milieu révolutionnaire", Revue Internationale n°28.

[2] News of War and Révolution", 70 High Street, Leicester, Grande-Bretagne.

"The Bulletin", Ingram, 580 George St. Aberdeen, Scotland, Grande-Bretaqne.

"Révolution Sociale", BP 30316 75767 Paris Cedex 16, France.

"Guerre de Classe" c/o Parallèles 47 rue St Honoré 75001 Paris, France.
 

[3] Les scandales épisodiques qui remontent à la surface comme les gaz nauséeux du marais, viennent montrer le répugnant état de décomposition de cette classe machiavélique qu'est la bourgeoisie. Af­faire Lockheed qui montre la  corruption  réelle du commerce international ;  affaire de la Loge P2 en Italie qui illustre à souhait le fonctionnement occulte de la bourgeoisie au sein de l'Etat, loin de tout principe "démocratique"  ;  affaire De Broglie où  un  ancien ministre influent  apparaît  tout  d'un coup à la  croisée de  trafic de fausse monnaie, d'armes, et d'escroquerie financière internationale ; affaire Matesa  en Espagne, la  liste serait  longue qui  trahit le manque de scrupules de cette classe de gangsters qu'est  la bourgeoisie.  La  scène de la politique internationale de la bourgeoisie est riche d'assassinats politiques,  de Sadate à Béchir Gemayel,  de  complots,   de coups d'Etat fomentés à l'aide des services  secrets  d'une des fractions dominantes de la bourgeoisie mondiale.