Notes sur la conscience de la bourgeoisie décadente

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1. Le prolétariat est la première classe révolu­tionnaire dans l'histoire qui n'a pas de pouvoir économique au sein de l'ancienne société, le prolétariat n'est pas une classe exploiteuse. Sa cons­cience, la conscience de soi, est donc d'une impor­tance cruciale pour le succès de sa révolution, alors que pour les précédentes classes révolution­naires, la conscience était un facteur secondaire, ou même négligeable pour la construction d'un pou­voir économique antérieur à la prise du pouvoir politique.

Pour la bourgeoisie, dernière classe exploi­teuse dans l'histoire, la tendance vers un déve­loppement d'une conscience de classe a été poussée beaucoup plus loin que pour les classes qui l'ont précédée, car elle avait besoin d'une victoire théorique et idéologique pour cimenter son triom­phe sur l'ancien ordre social. La conscience de la bourgeoisie a été poussée par deux facteurs-clés :

  • par le bouleversement constant des forces produc­tives, le système capitaliste est toujours plus étendu et en créant le marché mondial, il a por­té le monde à un niveau jamais atteint d'inter­relations ;
  • dès les premiers jours du système capitaliste, la bourgeoisie a eu à faire face à la menace de la classe destinée à être son fossoyeur : le pro­létariat.

Le premier facteur a poussé la bourgeoisie et ses théoriciens à développer une vision du monde alors que son système socio-économique était dans une phase d'ascendance, c'est à dire alors qu'il était encore basé sur un mode de production pro­gressiste. Le second facteur a constamment rappelé à la bourgeoisie que, comme classe, quels que soient les conflits d'intérêts entre ses membres, elle devait s'unifier pour la défense de son ordre social contre les luttes du prolétariat. Quelle que soit l'avance dans la conscience qu'a représentée la bourgeoisie par rapport aux classes dominantes qui l'ont précédée, la vision du monde de celle-ci était inévitablement tronquée par le fait que sa position de classe exploiteuse dans la société lui masquait la nature transitoire de son système.

2. L'unité fondamentale de l'organisation sociale au sein du capitalisme a été l'Etat-nation. Et dans les limites de l'Etat-nation, la bourgeoisie a organisé sa vie politique d'une façon compatible avec sa vie économique. Classiquement, la vie po­litique était organisée à travers des partis qui s'affrontaient les uns, les autres dans l'arène parlementaire.

Ces partis politiques, reflétaient au premier chef les conflits d'intérêts entre différentes branches du capital au sein de l'Etat-nation. Dès la confrontation des partis dans cette arène, les moyens de gouvernement étaient créés pour contrô­ler et diriger l'appareil d'Etat qui orientait alors la société vers les buts décidés par la bourgeoisie. Dans ce mode de fonctionnement, on pouvait voir la capacité de la bourgeoisie à déléguer son pouvoir politique à une minorité d'elle-même. (On peut re­marquer que cette organisation "classique" de la vie politique bourgeoise, selon le schéma parlementaire n'était pas un schéma d'application universelle, mais une tendance pendant la période ascendante du capitalisme. Les formes réelles variaient selon les différents pays en fonction de facteurs tels que : la rapidité du développement capitaliste; la capacité à résoudre les conflits avec l'ancien ordre social dominant; l'organisation concrète de l'appa­reil d'Etat; les pressions imposées par la lutte du prolétariat, etc..).

3.   Le passage du système capitaliste dans sa pério­de de décadence a été rapide, car le développement accéléré de la production capitaliste s'est violem­ment heurté à la capacité du monde à l'absorber. En d'autres termes, les rapports de production ont imposé de manière brutale leurs entraves sur les forces productives. Les conséquences apparurent très rapidement dans les événements mondiaux de la deuxième décade de ce siècle : en 1914, lorsque la bourgeoisie a démontré ce que signifiait l'époque de l'impérialisme; en 1917, lorsque le prolétariat a montré qu'il pouvait avancer sa solution histori­que pour l'humanité.

La leçon de 1917 n'a pas été perdue par la bour­geoisie. A l'échelle mondiale, la classe dominante a su comprendre que sa première priorité dans cet­te période est de défendre son système social con­tre le soulèvement du prolétariat. Elle tend donc à s'unir face à cette menace.

4.   La décadence est l'époque de la crise historique du système capitaliste. De manière permanente, la bourgeoisie doit faire face aux principales carac­téristiques de la période: le cycle de crise-guer­re-reconstruction, et la menace contre l'ordre so­cial que constitue le prolétariat. En réponse, trois développements profonds se sont produits dans l'organisation du système capitaliste:

  • le capitalisme d'Etat;
  • le totalitarisme ;
  • la constitution de blocs impérialistes.

5.   Le développement du capitalisme d'Etat constitue le mécanisme par lequel la bourgeoisie a organisé son économie au sein de chaque nation pour affronter une crise qui s'approfondit sans cesse pendant la période de décadence. Mais si le capitalisme d'Etat est en premier lieu la réponse à la crise au niveau de la production, ce processus d'étatisation ne s'arrête pas là. De plus en plus, d'autres institutions ont été absor­bées par la voracité de la machine étatique pour en devenir des instruments, et là où elles n'exis­taient pas, elles ont été créées. L'appareil d'E­tat s'est aussi immiscé dans tous les aspects de la vie sociale. Dans ce contexte, l'intégration des syndicats dans l'Etat a été de la plus gran­de nécessité et a acquis la plus haute signifi­cation. Non seulement, ils existent dans la pério­de décadente pour faire en sorte que la produc­tion continue, mais encore, en tant qu'encadreurs du prolétariat, ils sont devenus des agents im­portants de la militarisation de la société.

Les différences et les antagonismes au sein de la bourgeoisie ne disparaissent pas dans chaque capital national pendant la période de décadence, mais ils sont l'objet d'une mutation considéra­ble à cause du pouvoir de l'Etat. En somme, les antagonismes au sein de la bourgeoisie à l'échel­le nationale ne se sont atténués que pour réappa­raître dans une concurrence encore plus acharnée entre les nations à l'échelle internationale.

6.   L'une des conséquences du capitalisme d'Etat est que le pouvoir dans la société bourgeoise tend à passer des mains du législatif à l'appareil exécutif de l'Etat. Ceci a une profonde consé­quence sur la vie politique de la bourgeoisie puisque cette vie a lieu dans le cadre de l'Etat. Dans la période de décadence, la tendance domi­nante dans la vie politique bourgeoise est au totalitarisme, tout comme elle est à l'étatisation dans sa vie économique.

Les partis politiques ne sont plus l'émanation des divers groupes d'intérêts comme ils l'étaient au 19ème siècle. Ils deviennent des expressions du capital d'Etat envers des secteurs spécifiques de la société. En un sens, on peut dire que les partis politiques de la bourgeoisie dans n'importe quel pays, ne sont que des fractions du parti totalitaire éta­tique. Dans certains pays, l'existence d'un parti unique étatique se voit très clairement comme en URSS. Cependant, dans les "démocraties", ce n'est qu'à certains moments qu'on peut voir exister clairement un seul parti étatique. Par exemple :

  • le pouvoir de Roosevelt et du Parti Démocrate aux USA à la fin des années 30 et pendant la se­conde guerre mondiale ;
  • "l'état d'exception" en Grande-Bretagne pendant la seconde guerre mondiale et la création du Cabi­net de Guerre.

7.  Dans le contexte du capitalisme d'Etat, les différences qui séparent les partis bourgeois ne sont rien en comparaison de ce qu'ils ont en com­mun. Tous partent d'une prémisse générale selon laquelle les intérêts du capital national sont supérieurs à tous les autres. Cette prémisse fait que les différentes fractions du capital national sont capables de travailler très étroitement en­semble, surtout derrière les portes fermées des commissions parlementaires et aux plus hauts éche­lons de l'appareil d'Etat. En réalité, ce n'est qu'un petit bout des débats de la bourgeoisie qui se montre au parlement. Et les membres du parle­ment, sont en fait, devenus des fonctionnaires d'Etat.

8.  Néanmoins, dans toutes les nations, il existe des divergences au sein de la bourgeoisie. Mais il est très important de distinguer parmi elles :

  • celles qui constituent des divergences d'orien­tation réelles: ces différentes fractions du capi­tal national peuvent à un moment donné ne pas voir un des aspects de l'intérêt national, comme par exemple ce qui divisa le Parti Conservateur et Tra­vailliste dans les années 40 et 50 sur ce qu'il fallait faire de l'Empire britannique. La question de l'appartenance à un bloc impérialiste est éga­lement une divergence possible, comme on  le voit très souvent dans les pays du Tiers-Monde dans les guerres localisées. A de tels moments, de grands schismes peuvent se développer dans l'Etat, et mê­me des blocages importants de son fonctionnement ;
  • les divergences qui viennent des pressions sur les différentes parties selon la position et la fonction qu'elles occupent dans la société : il peut ainsi y avoir un accord général sur des orientations, mais un désaccord sur la façon de les met­tre à l'oeuvre. C'est ce qu'on a vu, par exemple, en Grande-Bretagne à propos des efforts de renfor­cement de l'emprise syndicale sur la classe ouvriè­re à la fin des années 60 et au début des années 70 ;
  • les divergences qui ne sont que des "salades" pour détourner l'attention et mystifier les populations : par exemple, tout le "débat" sur les accords Salt et leur ratification par le Congrès américain au cours de l'été 79 était une opération idéologi­que qui couvrait le fait que la bourgeoisie avait pris d'importantes décisions concernant les prépara­tifs d'une troisième guerre mondiale et la straté­gie qu'elle voulait mettre en place pour continuer d'aller vers la guerre.

Il y a souvent des aspects de chacune de ces di­vergences dans les désaccords de la bourgeoisie, surtout au moment des élections.

9. Comme les antagonismes entre les Etats se sont aiguisés tout au long de cette période de la vie du capitalisme, le capital mondial a tendu à pous­ser les caractéristiques du capitalisme d'Etat à l'échelle internationale, à travers la formation de blocs. Et si la formation des blocs a permis une certaine atténuation des antagonismes entre les Etats membres de chaque bloc, elle n'a fait que porter la rivalité à un niveau supérieur, entre les blocs, clivage final du système capitaliste mondial où toutes les contradictions économiques se trouvent concentrées.

Avec la formation des blocs, les anciennes allian­ces entre groupes d'Etats capitalistes (d'importan­ce plus ou moins égale) ont été remplacées par deux groupements au sein desquels les capitaux plus faibles sont subordonnés à un capital dominant. Et de même que dans le développement du capitalisme d'Etat, l'appareil d'Etat s'immisce dans tous les aspects de la vie économique et sociale, de même l'organisation du bloc pénètre tout Etat qui en est membre. Deux exemples :

  • la création de moyens de régulation de toute l'économie mondiale depuis la dernière guerre mon­diale (les accords de Bretton Woods, la Banque Mondiale, le FMI, etc.) ;
  • la création d'une structure de commandement mi­litaire dans chaque bloc (OTAN, Pacte de Varsovie).

10. Marx a dit que c'est seulement en temps de crise que la bourgeoisie devient intelligente. C'est vrai, mais comme beaucoup de visions de Marx, il faut le considérer dans le contexte de la nouvelle période historique. La vision d'ensemble de la bourgeoisie s'est considérablement rétrécie avec sa transformation de classe révolutionnaire en classe réactionnaire dans la société. Aujour­d'hui, la bourgeoisie n'a plus la vision du mon­de qu'elle avait au siècle précédent et en ce sens, elle est beaucoup moins intelligente. Mais au niveau de sa propre organisation pour survivre, pour se défendre, la bourgeoisie a montré une capacité immense de développement des techniques de contrôle économique et social bien au delà des rêves de la classe dominante du 19ème siè­cle. En ce sens, la bourgeoisie est devenue "intelligente" face à la crise historique de son systè­me socio-économique.

Malgré ce que nous venons de mentionner sur les trois évolutions significatives de la vie bour­geoise dans la décadence, il faut réaffirmer les contraintes qui pèsent au départ sur la conscien­ce de la bourgeoisie, son incapacité à avoir une conscience unie ou à comprendre pleinement la na­ture de son système.

Mais si le développement du capitalisme d'Etat et d'une organisation à l'échelle du bloc n'ont pas pu réaliser l'impossible, ils ont procuré à la bourgeoisie des mécanismes hautement développés qui lui permettent d'agir de manière concertée : la ca­pacité de la bourgeoisie à organiser le fonctionne­ment de toute l'économie mondiale depuis la secon­de guerre mondiale, ce qui lui a permis de prolon­ger la période de reconstruction et de repousser la réapparition d'une crise ouverte et qui fait que des types de krach comme celui de 1929 n'ont pas recommencé, en est un témoignage. Ces actions étaient toutes basées sur le développement d'une théorie sur les mécanismes et les "imperfections" (comme la bourgeoisie aime les appeler) du mode de production. En d'autres termes, c'est consciemment que la bourgeoisie l'a fait.

La capacité de la bourgeoisie à agir de façon concertée au niveau diplomatique et militaire s'est également manifestée plusieurs fois : les actions, et non des moindres, qui ont eu lieu plusieurs fois au Moyen-Orient depuis 30 ans par exemple.

Cependant, si la bourgeoisie a relativement les mains libres pour agir au niveau purement économi­que et militaire, là où elle n'a affaire qu'à elle-même, le fonctionnement de l'Etat est plus complexe là où il faut s'occuper des questions sociales car celles-ci comprennent les mouvements des autres classes, en particulier du prolétariat.

11. Par rapport au prolétariat, l'Etat peut utili­ser différentes branches de son appareil dans une division du travail cohérente : même dans une seule grève, les ouvriers peuvent avoir à faire fa­ce à une combinaison des syndicats, de la propagan­de et des campagnes de presse et de télévision avec leurs différentes nuances et de celles des dif­férents partis politiques, de la police, des ser­vices sociaux, et parfois de l'armée. Comprendre que ces différentes parties de l'Etat agissent de façon concertée ne veut pas dire que chacune d'en­tre elles est consciente de tout le cadre général au sein duquel elle accomplit ses tâches et sa fonction.

La bourgeoisie n'a pas besoin que toutes ses par­ties comprennent ce qui se passe. La bourgeoisie peut déléguer ses pouvoirs à une minorité de ses membres. C'est pour cela que l'Etat n'est pas en­travé d'une façon significative par le fait que l'ensemble de la classe dominante ne se rende pas compte de tous les aspects de la situation. Il est donc possible de parler de "plans" de la bourgeoi­sie même si ce n'est qu'une partie de celle-ci qui les fait.

Ceci ne peut   fonctionner que par la façon dont les différentes armes se complètent. Les dif­férentes armes de l'Etat ont différentes fonctions, et comme elles sont aux prises avec la partie de la société à laquelle elles correspondent, elles transmettent également aux plus hauts niveaux de l'organisation de l'Etat, les pressions qu'elles subissent, et participent donc à ce qu'il décide et détermine ce qui est possible ou pas.

Au plus haut niveau de l'appareil d'Etat, il est possible, pour ceux qui commandent, d'avoir une sorte de tableau global de la situation et des options qu'il faut prendre de façon réaliste pour y faire face. Tout en disant cela, il est cependant important de noter :

  • que ce tableau n'est pas l'expression claire, non mystifiée (une conscience du type de celle que peut avoir le prolétariat) de la situation, mais une approche pragmatique de celle-ci ;
  • que celle-ci n'est pas unitaire, mais divisée, c'est à dire que les différentes fractions de la bourgeoisie peuvent ne pas la "partager" ;
  • que les inévitables contradictions de la bour­geoisie créent des discordances considérables.

Dans l'appréciation du fonctionnement de tout appareil étatique, il est important de reconnaître les points suivants :

  • il faut faire une distinction entre une conscien­ce qui ouvre à la compréhension du système social capitaliste (celle du prolétariat) et celle qui ne se développe que pour défendre ce système (la cons­cience de la bourgeoisie]; c'est ainsi que l'armée "d'analystes sociaux" qu'utilise l'Etat peut aider à défendre le système social, mais jamais à le comprendre ;
  • l'activité de la bourgeoisie n'est pas dominée par les caprices subjectifs des individus ou de parties de la classe dominante mais en réponse aux forces fondamentales qui agissent dans la société à un moment donné.

12. En conséquence, les manœuvres de la bourgeoi­sie, que cette dernière en soit consciente ou non, sont déterminées, structurées et limitées par et dans le cadre :

  • de la période historique (décadence) ;
  • de la crise conjoncturelle (ouverte ou non) ;
  • du cours historique (vers la guerre ou vers la révolution) ;
  • du poids momentané de la lutte de classe (avan­cée/reflux).

En fonction de l'évolution de la situation, l'im­portance relative de secteurs-clés de la bour­geoisie se renforce au sein de l'appareil d'Etat, selon que leur rôle et leur orientation deviennent plus clairs. Dans la plupart des pays du monde, ce processus mène automatiquement au gouvernement l'équipe choisie, comme résultat de l'existence du seul parti unique.

Cependant, dans les "démocraties" en général dans les pays les plus forts, le processus de ren­forcement de certaines fractions de l'appareil d'Etat et le processus de choix des équipes gou­vernementales ne sont pas les mêmes. Par exemple, on a vu pendant plusieurs années en Grande-Breta­gne se renforcer la gauche dans les syndicats au niveau local de l'appareil d'Etat, alors que le Parti Travailliste perdait le pouvoir politique. La dictature totalitaire de la bourgeoise reste, et par un tour de prestidigitation adroit: la popu­lation choisit "librement" ce que les conjurés ont déjà choisi pour elle. Le plus souvent, la ruse marche et les "démocraties" ne maintiennent le mécanisme électoral que parce qu'elles ont ap­pris à le manipuler.

Le "libre choix" de l'équipe dirigeante par l'électorat est conditionné par :

  • les programmes que ces partis choisissent de défendre ;
  • la propagande de la presse et la télévision ;
  • le soutien (ou autre) apporté par des institu­tions d'importance comme les syndicats et les organismes patronaux, à un parti ou à un autre ;
  • l'existence de partis tiers qui agissent comme alternateurs ou comme ciment ;
  • la réorientation de certaines parties des pro­grammes électoraux selon les effets sur l'électorat comme le montrent les sondages d'opinion ;
  • après les élections, les manoeuvres des diffé­rentes composantes de la bourgeoisie pour obte­nir ce que les nécessités imposent.

Sans entrer dans les détails, les exemples sui­vants illustrent des utilisations récentes de ces mécanismes :

  • peu avant l'élection présidentielle américaine de 1976, il devint clair qu'une victoire de Carter était en jeu. Ce n'est qu'à ce moment là que l'AFL-CIO décida de soutenir Carter et mobiliser les ou­vriers pour voter. Le succès de Carter ne fut as­suré que pendant la dernière quinzaine de la cam­pagne ;
  •   en 1980, l'élection présidentielle de Reagan a été assurée par deux stratagèmes : Kennedy a per­mis que la nomination de Carter par le Parti Dé­mocrate ne bénéficie pas d'un soutien clair. Anderson a été présenté comme un troisième candi­dat "sérieux" afin de prendre des votes à Carter tout en lui permettant de trouver les fonds pour faire sa campagne ;
  • l'adaptation minutieuse des plateformes élec­torales en réponse aux résultats des sondages est ouvertement explicitée aux USA par les médias ;
  • en Grande-Bretagne, le Lib-Lab Pact (Pacte entre les Libéraux et les Travaillistes) a rendu possi­ble à une minorité travailliste de rester au gou­vernement malgré les crises parlementaires;
  • grâce au soutien de partis minoritaires aux Con­servateurs par un vote de non-confiance aux Tra­vaillistes, il fut possible aux Travaillistes de regagner l'opposition face aux luttes qui surgissent en 1979 ;
  • en février 1974, Heath a appelé aux élections en vue d'obtenir un soutien pour briser la grève des mineurs. Cela lui a permis de former un gouverne­ment avec l'appui des Libéraux. Cependant, tout en reconnaissant le besoin pour le Parti Travailliste d'aller au pouvoir pour contrôler la lutte des ou­vriers, les Libéraux ont refusé et ouvert la voie à Wilson et à la période du "Contrat Social".

Ces quelques exemples illustrent les mécanismes dont dispose la bourgeoisie et le fait qu'elle sait les utiliser. Cependant, selon les pays, la bour­geoisie a un appareil plus ou moins flexible. A cet égard, les USA et la Grande-Bretagne disposent probablement de la machine la plus efficace des "démocraties". On peut voir en France, par contre, un exemple d'un appareil relativement moins souple, et dans les élections présidentielles de 1981, les défaillances de la bourgeoisie.

13.  On a déjà mentionné le cadre imposé par la pé­riode aux manoeuvres de la bourgeoisie. Dans les périodes où la lutte de classe est relativement faible, la bourgeoisie choisit ses équipes diri­geantes en fonction de critères avant tout écono­mique et de politique étrangère. Dans de tels cas, on voit relativement clairement les objectifs que poursuit la bourgeoisie dans ce que fait le gouver­nement. Ainsi, dans les années 50, le gouvernement anglais -la fraction Eden du Parti Conservateur- répondait à la nécessité pour la bourgeoisie de dé­fendre l'Empire Britannique contre les assauts américains. Cet effort fut anéanti avec l'affaire de Suez en 1956. L'économie britannique pouvait cependant fonctionner sous l'égide du Parti Conser­vateur (durant la période de la fraction Macmillan, le Parti Conservateur a mis en oeuvre la plupart des orientations des Travaillistes), et elle le fit jusqu'en 1964. Il n'y a pas nécessairement de critère absolu pour juger si un gouvernement donné est le meilleur ou non pour la bourgeoisie.

Ce n'est pas le cas dans les périodes de surgissement de la lutte de classe, comme celle ouverte depuis 1968. Au fur et à mesure que la crise elle-même et la lutte de classe s'intensifient, le ca­dre imposé à la bourgeoisie devient plus défini et plus contraignant et les conséquences d'une erreur par rapport à ce cadre deviennent plus dangereuses pour elle.

Dans les années 70, la bourgeoisie a cherché en même temps à résoudre sa crise économique, de pal­lier à la lutte de classe et de se préparer à la guerre. Dans les années 80, elle n'essaie plus de résoudre la crise économique; il est devenu géné­ralement clair que c'est impossible. Le cadre qui est imposé à la bourgeoisie est déterminé par la lutte de classe et les préparatifs de guerre; il est devenu clair que ces derniers dépendent de sa capacité à répondre à la première. Dans une telle situation, la façon dont la bourgeoisie pré­sente à la classe ouvrière sa politique, est cru­ciale, car en l'absence de solutions réelles, les mystifications prennent de plus en plus d'impor­tance.

La bourgeoisie doit s'affronter au problème de la lutte de classe aujourd'hui alors que  :

  • ses palliatifs économiques sont arrivés à leur fin ;
  • la classe ouvrière a déjà eu droit à toute la période de "contrat social" ou autre et ne peut plus être mobilisée sur ce terrain ;
  • la bourgeoisie doit imposer des niveaux plus forts d'austérité à une classe ouvrière non bat­tue;

La bourgeoisie est confrontée à la nécessité im­médiate d'écraser la classe ouvrière. C'est ce qui rend le cadre de la gauche dans l'op­position un facteur fondamental de la situation ac­tuelle pour la bourgeoisie. Cela devient un critè­re d'évaluation des préparatifs de la bourgeoisie pour faire face à la classe.

14.  On a déjà montré que face au prolétariat, la bourgeoisie tend à s'unir et que sa conscience tend à devenir plus "intelligente". On a vu de claires expressions de ce processus depuis 10 ans et plus :

  • lors des événements de 1968 et leur suite immé­diate, chaque capital national a tâché de traiter avec "son" prolétariat. Là, on peut voir une bour­geoisie unie derrière   l'Etat  confrontant une  classe ouvrière  montante pour la pre­mière fois ;
  • comme la lutte de classe a continué à se dévelop­per, la bourgeoisie s'est vue forcée de faire fa­ce au prolétariat au niveau du bloc. On l'a vu pour la première fois au Portugal en 1974 et en Italie, où ce n'est que grâce au soutien d'autres pays du bloc, qu'on a trouvé des ressources et des mystifi­cations face à la lutte ouvrière ;
  • avec la Pologne en 1980-81, où la bourgeoisie a dû pour la première fois s'organiser entre blocs face au prolétariat. En cela, nous pouvons voir les débuts d'un processus où la bourgeoisie doit mettre de côté ses rivalités impérialistes afin de faire face au prolétariat, phénomène jamais vu de­puis 1918.

Nous sommes donc dans une période où la bourgeoi­sie commence à s'organiser à l'échelle mondiale pour faire face au prolétariat, utilisant des mé­canismes créés en grande partie pour répondre à d'autres nécessités.

15. Comme le prolétariat entre dans une période de confrontation de classe décisive, il devient impé­ratif de mesurer la force et les ressources de l'ennemi de classe. Les sous-estimer reviendrait à désarmer le prolétariat qui a besoin de clarté et de conscience, et qui doit se débarrasser des illu­sions pour faire face à l'enjeu historique.

Comme ce texte a tenté de le montrer, l'appa­reil d'Etat de la bourgeoisie se renforce dans le monde entier pour faire face au prolétariat. Nous pouvons nous attendre à ce que ce processus se poursuive, que l'Etat devienne plus sophisti­qué et que la conscience de la bourgeoisie devien­ne plus alerte et un facteur plus actif dans la situation. Cependant, cela ne veut pas dire que l'ennemi du prolétariat devient de plus en plus fort. Au contraire, le renforcement de l'Etat a lieu sur des fondements qui s'effondrent. Les con­tradictions de l'ordre bourgeois sont la cause du fait que la société fait "craquer ses habits". Car même si l'Etat se renforce, il ne sera pas ca­pable de redresser le déclin du système que détermi­nent des facteurs historiques. L'Etat peut être fort, mais sa force est fragile.

Parce que le système social se désintègre, le prolétariat sera capable d'affronter l'Etat au ni­veau social en attaquant ses fondements, en élar­gissant la brèche provoquée par les contradictions sociales. Le succès du mouvement du prolétariat tendant encore à élargir cette brèche dépendra de la confrontation avec la première ligne de défense de l'Etat bourgeois : les syndicats.

Marlowe