Crise economique : les « dragons » asiatiques s'essoufflent

See also :

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Les récentes grèves ainsi que les dif­fi­cultés économiques en Corée du Sud viennent ébranler un des arguments fa­voris utilisés par la bourgeoisie dans ses campagnes idéologiques de réfutation du marxisme. Déçue par la fin du « miracle » japonais, la bourgeoisie s'était rabattue sur les taux de crois­sance appréciables des « dragons asia­tiques » (Corée du Sud, Taiwan, Hongkong, Singapour) puis sur la mon­tée en puissance des nouveaux « tigres » (Thaïlande, Indonésie, Malaisie) : leur prospérité n'était-elle pas la « preuve » que des pays sous-déve­loppés peuvent rapidement émerger de la misère et que c'est le capitalisme avec ses lois du marché qui mérite de s'arroger ces réussites ? Et combien de fois ne nous a-t-on pas montré des ou­vriers en grève poursuivant leur travail tout en portant un brassard pour mar­quer leur mécon­tentement ? Le « dé­vouement aux inté­rêts de l'entre­prise » et « la discipline légendaire » des tra­vailleurs de l'Asie du sud-est nous étaient ainsi présentés par la bourgeoi­sie et ses médias aux ordres comme un des secrets de la réussite économique de ces pays et comme la preuve vivante de l'inanité de la thèse marxiste sur les irréductibles opposi­tions de classe.

Avec l'effondrement du bloc de l'Est et la faillite du stalinisme, présentée fallacieuse­ment comme celle du communisme, toute la bourgeoisie annonçait le triomphe de « l'économie de marché » et promettait une nouvelle ère de prospérité. Mais les réalités brutales de la crise, les mesures d'austérité et les licenciements massifs, sans précédents depuis 25 ans, sont venus contredire ces dis­cours triomphants et dissiper les brumes des mensonges idéologiques de cet avenir de « prospérité ». Plus que jamais, la bour­geoisie a un besoin urgent de modèles de réussite pour entretenir ses mythes afin de masquer la faillite historique de son sys­tème. Il lui faut empêcher au maximum que le prolétariat, son ennemi mortel, ne prenne conscience des véritables racines de la crise, ne comprenne que le capitalisme n'a d'autre avenir que d'enfoncer l'humanité dans une misère accrue et dans une multiplication de conflits de plus en plus meurtriers. C'est pourquoi, après la déconfiture de plus en plus patente des « modèles » allemand et ja­ponais, les suppôts idéologiques de la bour­geoisie en sont venus à la promotion d'exemples asiatiques définis comme « nouveaux pôles de croissance . Tel est un des nouveaux discours mystificateurs en vo­gue aujourd'hui.

Le « tiers-monde » dans la décadence du capitalisme

Seul le cadre global d'analyse de la déca­dence du capitalisme permet de comprendre la place et l'importance du relatif dévelop­pement économique des « dragons » asia­tiques et l' « exception » qu'ils constituent à la règle de la désindustrialisation massive du « tiers-monde » et à l'incapacité générale du mode de production capitaliste à déve­lopper les forces productives. Les chif­fres sont éloquents, le « tiers-monde » ne re­trouve son niveau d'industrialisation par habitant de 1750 que près de deux siècles plus tard, en 1960. Malgré tous les discours triomphants de la bourgeoisie sur le dyna­misme du Sud-est asiatique et le dévelop­pement dans le « tiers-monde », l'écart n'a fait que se creuser au cours de la décadence entre les pays industrialisés et le reste du monde : il a plus que doublé passant de 1 à 3,4 en 1913 à 1 à 8,2 en 1990. Alors qu'en phase ascendante la population intégrée au processus productif croissait plus rapide­ment que la population elle-même, au­jour­d'hui c'est au rejet d'une masse grandis­sante de travailleurs en dehors du système auquel nous assistons. Le capitalisme a achevé son rôle progressif notamment au travers de la fin du développement d'une des principales forces productives : la force de travail. La petite poussée d'industrialisation qu'a connu le « tiers-monde » au cours d'une période à cheval entre les années 1960-70, vigoureuse en terme de taux de croissance n'a en rien infléchi les grandes évolutions rappelées ci-dessus. Elle fut limitée dans le temps et l'es­pace, dépendante et fonction du mode d'ac­cumulation dans les pays dévelop­pés, et fi­nalement très coûteuse et per­nicieuse pour le « tiers-monde ». Mis à part quelques ex­ceptions, localisées pour l'essentiel dans le Sud-est asiatique, tous les essais de consti­tution d'une véritable assise industrielle per­formante ont échoué. Et pour cause, les puissances industrielles en place ne pou­vaient permettre la généralisation d'un pôle concurrent. ([1])

Sans s'étendre sur une question sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir, nous de­vons cependant rappeler que l'essentiel de l'industrialisation dans le « tiers-monde » s'est concentré dans cinq pays seulement : le Brésil et les quatre « dragons » ([2]). Ensemble, ces cinq pays qui fournissent près de 80 % des exportations de produits manu­facturés du « tiers-monde » ne concernent que 6 % de la population de ce même « tiers-monde ». A considérer les seuls qua­tre « dragons », le déséquilibre est en­core plus grand : en 1990 ils fournissent les deux tiers de l'ensemble des exportations de pro­duits manufacturés de tout le « tiers-monde » mais n'en représentent que 3 % en terme de population. Limité dans l'espace, ce « développement » le fut également dans le temps. La brève inversion de dynamique au cours des années 1967-77 (cf. tableau ci-dessous) fait à nouveau place à l'augmenta­tion de l'écart relatif : la crois­sance de la production dans le « tiers-monde » en re­vient à un rythme inférieur à celui des pays industrialisés. Des zones en­tières ont même cessé de croître, puisque le produit par tête y a tout simplement reculé. Les années 1980, véritable décennie perdue pour le « tiers-monde », sont venues mettre définitivement fin aux illusions. Les quelques exceptions qui échappent à cette évolution générale ne sauraient infirmer la tendance globale. La décennie 1980 s'illustre par une quasi stag­nation du produit par tête (0,7 %) pour les pays du Sud :

PIB par habitant

 

 

 

 

 

 

 

 

Nord

Sud

 

 

1960-67

4,0 %

2,5 %

 

 

1967-77

3,0 %

4,3 %

 

 

1977-90

2,2 %

0,7 %

Source : P.N.U.D., Rapport 1992

Pourquoi le développement du Sud-est asiatique après la seconde guerre mondiale

C'est seulement dans le cadre du contexte général rappelé ci-dessus que l'on peut abor­der la question du pourquoi, de l'ampleur et de la nature de la croissance dans le Sud-est asiatique. Tout d'abord, il faut écarter l'in­clusion du Japon dans les performances chif­frées de cette région du monde. le Japon est le seul pays de la région à avoir connu la ré­volution industrielle au 19e siècle et à s'être dégagé de toute domination coloniale impor­tante directe ou même indirecte. Ce pays, qui a réalisé sa mutation capitaliste à travers la « révolution Meiji » de 1867, est incon­testablement à considérer parmi toutes les puissances économiques ayant émergées pendant la phase ascendante du capitalisme.

L'exception du Sud-est asiatique ne peut se comprendre que dans le cadre de la lutte à mort que se sont livrés les deux nouveaux blocs militaires (OTAN et Pacte de Varsovie) à l'issue du second conflit inter-impérialiste. Contenue en Europe dans l'immédiat après-guerre, l'expansion du bloc de l'Est se déporte vers l'Asie. Le soutien soviétique accordé à la fraction bourgeoise maoïste qui arrive au pouvoir en 1949, con­jugué à la guerre de Corée, déterminent les Etats-Unis à développer des politiques pour endiguer au maximum les percées de son ennemi impérialiste dans cette partie du monde. Sachant que la misère économique et sociale est le principal argument sur le­quel s'appuient les fractions nationalistes pro-soviétiques pour arriver au pouvoir dans certains pays d'Asie, les Etats-Unis vont faire des zones qui se situent au voisinage immédiat de la Chine (Taiwan, Hongkong, Corée du Sud et Japon), les avant-postes de la « prospérité occidentale ». La priorité pour les Etats-Unis sera d'établir un cordon sanitaire par rapport à l'avancée du bloc so­viétique en Asie. Contrairement à sa poli­ti­que menée dans le reste du monde, les Etats-Unis vont déployer un arsenal impres­sionnant de mesures pour saper les bases objectives du mécontentement social dans ces pays. Ainsi, alors que la puissance amé­ricaine s'est, quasiment partout dans le monde, violemment opposée aux réformes agraires et institutionnelles et a soutenu les fractions bourgeoises les plus rétrogrades en place, elle va promouvoir des politiques économico-sociales « révolutionnaires » dans les quatre pays asiatiques cités. Ces politiques n'ont d'autres raisons que celles géostratégiques propres à cette partie du monde. La Corée du Sud, par exemple, ne disposait d'aucun atout particulier. Dépourvu de matières premières et dont l'essentiel de l'appareil industriel se localisait au Nord, ce pays se retrouvait exsangue au lendemain de la guerre : la baisse de la production atteint 44 % et celle de l'emploi 59 %, les capitaux, les moyens de production intermédiaires, les compétences techniques et les capacités de gestion étaient quasi inexistants. Seuls les impératifs de la guerre froide ont poussé les Etats-Unis à soutenir la Corée du Sud à bout de bras. Contrairement aux stupides asser­tions sur le formidable auto-développement du Sud-est asiatique, la croissance des qua­tre « dragons » est le pur produit d'une vo­lonté américaine dans le contexte exacer­bé de la guerre froide. Il n'y a guère de doute que sans l'aide massive apportée par les Etats-Unis dès le début et pendant de lon­gues années, ces pays, et particulière­ment la Corée du Sud et Taiwan, n'auraient pas pu survivre en tant qu'Etats nationaux :

1) L'appui militaire et économique des Etats-Unis, de par son ampleur, a constitué l'équivalent d'un plan Marshall pour l'Asie. La croissance dans les années 1950-70 a été soutenue par l'aide extérieure américaine qui crevait tous les plafonds imaginables (elle n'est dépassée, en terme relatifs, que par l'aide reçue par Israël, pour des raisons stratégiques analogues). De 1945 à 1978, la Corée du Sud a reçu quelques 13 milliards de dollars, soit 600 par tête, et Taiwan 5,6 milliards, soit 425 par tête. Entre 1953 et 1960, l'aide étrangère contribue pour environ 90 % à la formation du capital fixe de la Corée du Sud. L'aide fournie par les Etats-Unis atteignait 14 % du PNB. en 1957. A Taiwan entre 1951 et 1965, l'aide « civile » américaine s'élevait à 6 % du PNB. et l'aide militaire à 10 %. Dans les années 1950, plus de 80 % des importations coréennes et 95 % du déficit commercial de Taiwan étaient fi­nancés par l'assistance économique améri­caine. Cette aide a cessé en 1964 pour Taiwan et en 1980 seulement pour la Corée du Sud. Mais même ainsi l'aide en nature a continué. Des céréales et d'autres fournitures ont été données à la Corée en contrepartie de restrictions « volontaires » de ses expor­tations de textiles. Les surplus alimentaires américains ont servi à maintenir de bas sa­laires dans les deux pays. En Asie du Sud-est l'aide a été relayée dans le courant des années 1970 par l'investissement direct d'outre-mer (essentiellement américain puis japonais) et surtout par l'endettement ex­té­rieur (cf. tableau ci-dessous) ; en outre, pour la Corée et Taiwan, c'est également l'expor­tation industrielle qui a pu prendre le relais.

2) De même qu'ils l'ont fait au Japon, des réformes agraires ont été imposées à l'initia­tive des gouvernements militaires améri­cains, lesquelles ont eu de profondes consé­quences sur la structure de classe des diffé­rents pays et sur l'autonomisation rela­tive des Etats. Ainsi en Corée, l'année 1945 a marqué le début de la réforme agraire avec la décision du gouvernement militaire amé­ricain de redistribuer aux anciens fer­miers et cultivateurs coréens les terres jusque-là contrôlées par les japonais. La réforme agraire a donc contribué à instaurer une stabilité politique en supprimant toute éventualité d'émeutes paysannes. A Taiwan les américains exigent la réforme agraire conçue par la commission sino-américaine de reconstruction rurale (JCRR). Celle-ci est dotée de pouvoirs exceptionnels et son bud­get pris en charge par les Etats-Unis.

3) De nombreuses réformes institutionnelles et sociales ont été entreprises pour saper les bases de l'ancien régime et dynamiser la so­ciété. Contrairement au soutien systéma­ti­que apporté à la bourgeoisie foncière dans les autres pays du « tiers-monde », et no­tamment en Amériques centrale et du Sud, la politique américaine en Asie a contribué à la déstructurer, faisant ainsi sauter un ob­s­tacle économique et politique à l'industriali­sation. Ainsi, dès 1959, le démembrement des grandes propriétés terri­ennes et la ré­partition des parcelles agri­coles, sans véri­table indemnisation, étaient relativement équitables ([3]) en Corée du Sud contribuant à la destruction d'un système de classes hé­réditaire (Yangban) fondé sur la propriété du sol ([4]).

4) Mais les Etats-Unis ne se sont pas bornés à fournir aide et soutien militaires, aide fi­nancière et assistance technique ; ils ont en fait pris en charge dans les différents pays toute la direction de l'Etat et de l'économie. En l'absence de véritables bourgeoisies na­tionales, le seul corps social pouvant pren­dre la tête de l'entreprise de modernisation voulue par les Etats-Unis était représenté par les armées. Un capitalisme d'Etat par­ti­culièrement efficace sera instauré dans cha­cun de ces pays. La croissance économique sera aiguillonnée par un système qui alliera étroitement le secteur public et privé, par une centralisation quasi militaire mais avec la sanction du marché. Contrairement à la variante est-européenne de capitalisme d'Etat qui engendrera des caricatures de dé­rives bureaucratiques, ces pays ont allié la centralisation et la puis­sance étatique avec la sanction de la loi de la valeur. De nom­breuses politiques inter­ventionnistes ont été mises en place : la formation de conglomé­rats industriels, le vote de lois de protection du marché intérieur, le contrôle commercial aux fron­tières, la mise en place d'une pla­nification tantôt impérative, tantôt incita­tive, une ges­tion étatique de l'attribution des crédits, une orientation des capitaux et ressources des différents pays vers les sec­teurs porteurs, l'octroi de licences exclusi­ves, de monopoles de gestion, etc. Ainsi en Corée du Sud, c'est grâce à la relation uni­que tissée avec les « chaebols » (équivalents des « zaibatsus » japonais), grands conglo­mérats industriels souvent fondés à l'initia­tive ou avec l'aide de l'Etat ([5]), que les pou­voirs publics sud-coréens ont orienté le dé­veloppement économique. A Taiwan, les entreprises pub­liques fournissaient 80 % de la production industrielle dans les années 1950... Voilà un taux qui n'a rien à envier aux ex-pays de l'Est ! Après une baisse dans les années 1960 cette proportion augmente à nouveau dans les années 1970 quand l'Etat prend en charge le programme d'édification d'industries lourdes.

Loin de constituer un contre-exemple, le Sud-est asiatique est en réalité une magis­trale illustration d'une des caractéristiques fondamentales de la décadence d'un mode de production : l'incapacité d'un développement spontané d'une bourgeoisie nationale auto­nome. A une époque où la bourgeoisie a terminé son rôle historiquement progressif, c'est à l'Etat, et qui plus est aux mains de l'armée – la seule structure offrant encore force et cohérence dans le « tiers-monde » –, que revient le rôle de tuteur de la société, tuteur mis en place, formé et financé par la première puissance mondiale dans le contex­te particulier de la configuration inter-im­périaliste d'après 1945. S'il n'y avait pas eu cet ensemble de circonstances, on peut ai­sément imaginer, et plus particulièrement pour la Corée du Sud et Taiwan, qu'après leur longue décadence sous les Yin et les Mandchous, ces pays auraient été conduits dans l'impasse comme le reste du « tiers-monde ». Voilà qui fait des quatre « dragons » (et du Japon) des exemples non reproductibles. Voilà qui remet à sa place les ridicules assertions de PI sur « les ca­pacités d'émergence de bourgeoisies locales périphériques pouvant s'industrialiser et ri­valiser avec les anciens pays industriels. »

5) Pour assurer le succès économique de ces pays d'Asie, les Etats-Unis ont garanti l'ou­verture de leur marché. La Corée du Sud mais surtout Taiwan, ont également bénéfi­cié de la compétition économique nippo-américaine qui s'est développée au cours du temps, notamment par les privilèges doua­niers accordés par le paragraphe 807 du code des douanes américain pour la réexpor­tation aux Etats-Unis de composants as­semblés ou retravaillés à l'étranger. C'est pourquoi de nombreuses firmes américaines ont délocalisé leurs opérations d'assemblage à l'étranger pour bénéficier des bas salaires locaux et ainsi endiguer le flot d'importa­tions japonaises à bon marché aux Etats-Unis. Ainsi, vers la fin des années 1960, la moitié des importations améri­caines se fai­saient sous le couvert de ce paragraphe 807 et, pour la plus grande part, elles prove­naient d'entreprises américaines du Mexique ou de Taiwan. Mais les japonais ont riposté en faisant de même à Taiwan. Par ailleurs, le soutien américain s'est étendu jusqu'à la tolérance à l'égard de mesures protectionnis­tes que la Corée du Sud et Taiwan prenaient pour protéger leurs industries de substitution aux importations, en dépit des avis contrai­res du FMI, de la Banque Mondiale ou du GATT. Bien plus tard, quand ces pays sont passés à des indus­tries orientées vers l'ex­portation, ce sont les Etats-Unis qui ont di­rigé et organisé ce tournant en dictant prati­quement l'ensemble des réformes nécessai­res.

6) Enfin, soulignons-le, cette croissance économique est avant tout le produit d'une exploitation féroce de la classe ouvrière du Sud-est asiatique et d'une militarisation à outrance de toute la vie sociale : bas salai­res, temps de travail harassant, flexi­bilité intense, contrôle social permanent par le rattachement complet du salarié à l'entre­prise, occupation militaire des usines à cha­que conflit social, etc. C'est incon­testable­ment une des fractions du prolétariat mon­dial les plus sauvagement exploités et dont les ouvriers ont payé le plus durement le « miracle économique » dans leur chair. Ainsi, la Corée du Sud est le pays qui dé­tient les plus hauts taux d'accidents du tra­vail et de maladies professionnelles dans le monde. Les ouvrières sud-coréennes, dont les salaires n'atteignent même pas la moitié des salaires masculins, ont longtemps consti­tué le groupe de travailleurs préféré des patrons, essentiellement les jeunes femmes célibataires ayant au moins terminé l'école moyenne. Ces données expliquent le faible taux de croissance démographique, 1,4 % par an, dont la source réside dans l'exploitation des femmes, et non, comme on le prétend, dans le « haut niveau de déve­loppement ». Contrairement aux autres pays du « tiers-monde », les « dragons » n'ont pas eu à souffrir d'une explosion démogra­phique freinant la croissance économique (4 % de croissance, avec une démographie de 3 %, assure 1 % de crois­sance par habi­tant seulement). De surcroît, les trente an­nées de croissance dans ces pays ont engen­dré un véritable désastre écolo­gique qui vient s'ajouter aux conditions de vie épou­vantables.

Loin des grands poncifs de la propagande bourgeoise sur le dynamisme du capitalisme et sur « la possibilité pour de nouveaux ar­rivants sur le marché mondial de s'indus­trialiser et rivaliser avec les an­ciens », le développement du Sud-est asia­tique ne pro­cède d'aucun mystère. Le Japon et les quatre « dragons » étaient désignés par les Etats-Unis pour revitaliser l'Asie ori­entale et faire barrage contre les « ennemis » chinois et soviétique. Ces Etats militaires ou à parti unique ont joui dans l'après-seconde guerre mondiale d'un espace de respiration dont bien peu d'autres ont pu bénéficier. Cette « parenthèse développementiste » dans l'es­pace et dans le temps confirme au con­traire la thèse que toute la décadence du mode de production capitaliste est déter­minée par les conflits inter-impérialistes, par une lutte économique à mort sur un mar­ché mondial sursaturé et donc par le poids surdétermi­nant du militarisme et de l'économie de guerre.

Les difficultés actuelles dans le Sud Est asiatique

Certes, cette parenthèse a connu un certain succès, très certainement au-delà des prévi­sions américaines d'après-guerre ; elle s'est même partiellement retournée contre son initiateur sur le plan économique. Cependant cette situation ne peut qu'être temporaire. Avec un temps de retard, tout comme pour le Japon à l'heure actuelle, ces îlots de « prospérité » dans le Sud-est asia­tique, emprunteront le chemin de la réces­sion. Les difficultés actuelles dans ces pays montrent que cette région du monde ne fait pas exception. Ils entrent progressivement dans une zone de turbulences économiques et de difficultés croissantes. Les récents problèmes économiques et conflits sociaux sont triplement illustratifs. D'une part, que la crise économique du capitalisme est bien mondiale, et que, si elle a pu relativement épargner quelques zones géographiques pour un temps, elle touche tous les pays du monde même si c'est encore à des degrés divers. Les exceptions se font de plus en plus rares et les grands déterminants de la crise mondiale homogénéisent les situations. Ceci vient apporter un premier coup au my­the du soi-disant « modèle Sud-est asia­ti­que ». D'autre part, les grèves en Corée ap­portent un cinglant démenti à tous les dis­cours intégrateurs visant à diviser le prolé­tariat mondial. Elles montrent l'unité inter­nationale d'intérêt de la classe ouvrière, contre les mythes d'une classe ouvrière asia­tique soumise et soucieuse de « l'intérêt na­tional supérieur ». Enfin, la crise et les conflits sociaux viennent démentir un autre mythe, le mythe d'une issue économique possible au sein du capitalisme.

A l'heure actuelle, avec la saturation du marché mondial et les difficultés économi­ques au coeur même des Etats-Unis, la pé­riode où les « dragons » profitaient de l'ou­verture du marché américain se clôture. La « conquête » tolérée du marché améri­cain par les « dragons » asiatiques dans l'après-guerre a implique en retour une dépendance croissante à l'égard de la poli­tique améri­caine. Ainsi la Corée du Sud – et la situation est analogue pour Taiwan – est un pays très extraverti et donc très dépen­dant du marché mondial (en 1987, ses ex­portations équiva­laient à 40 % du PNB), surtout américain (la même année le marché américain absorbait 40 % des exportations sud-coréennes). Du jour au lendemain, l'économie coréenne peut entrer violemment en récession suite à un ralentissement du commerce mondial, une modification nota­ble des taux de change ou à des mesures protectionnistes. Cette dépen­dance est d'autant plus grande, et économi­quement vouée à l'échec, que ce sont les ex­cédents commerciaux déclinant avec les Etats-Unis, qui doivent financer les déficits commerci­aux croissant en biens d'équipe­ments et en technologie avec le Japon ; biens nécessaires pour assurer le maintien de la compétitivité coréenne. Ici, un nouvel obs­tacle s'ajoute, le succès des « dragons » s'étant appuyé sur des technologies éprou­vées mais produites à plus faible coût, ces pays, pour négocier le tournant d'une pro­duction à plus haute valeur ajoutée, doivent s'endetter à outrance et tomber sous la dé­pendance technologique d'un Japon qui con­trôle de plus en plus l'économie de toute la région.

D'ailleurs, la poursuite du succès des deux premières décennies d'après-guerre s'est prolongé en grande partie grâce aux vieilles recettes des déficits publics et de l'endette­ment (cf. tableau ci-dessous) qui ont puis­samment alimenté l'inflation.

Endettement extérieur en % du P.N.B.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1970

1980

1985

1994

Chine

-

2,2

-

19

Inde

15

12

15

34

Indonésie

30

28

37

57

Thaïlande

11

26

36

43

Philippines

21

54

52

60

Malaisie

11

28

-

37

Corée du Sud

23

48

43

15

Inflation

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1980-90

1990-94

Chine

5,8

10,8

Inde

8

10,1

Indonésie

8,5

7,4

Thaïlande

3,9

4,4

Philippines

14,9

9,6

Malaisie

1,7

3,7

Corée du Sud

5,9

6,3

Source : Banque Mondiale

Comme dans les précédentes « success story » du « tiers-monde », la croissance depuis le début de la crise est une bulle gonflée par l'endettement qui peut éclater à tout moment. Les grands investisseurs en sont bien conscients : « Parmi les raisons qui ont rendu les pays industriels les plus riches si soucieux de doubler (!) la ligne des crédits de secours du FMI jusqu'à 850 mil­liards, il y a celle qu'une nouvelle crise du style Mexique est à craindre, cette fois dans le Sud Est asiatique. Le développement des économies dans le Pacifique a favorisé un flux énorme de capital dans le secteur privé, qui a remplacé l'épargne intérieure, condui­sant à une situation financière instable. La question est de savoir quel sera le premier des dragons d'Asie à tomber » (Guardian, 16 octobre 1996). Chaque fois qu'un mythe s'écroule et menace de dévoiler la faillite de tout le système capitaliste, la bourgeoisie en invoque de nouveaux. Il y a quelques an­nées, c'étaient les miracles allemand et ja­ponais ; ensuite, après l'effondrement du bloc de l'Est, ce fut les promesses de « lendemains qui chantent » grâce à l'ouver­ture de « nouveaux marchés » ; au­jourd'hui se sont les « dragons » qui sont à l'honneur. Mais les récentes et futures dif­ficultés dans la région montrent et mon­treront à la classe ouvrière que les petits empereurs sont éga­lement nus, déchirant un peu plus le voile que tend la bourgeoisie pour masquer la faillite du mode de produc­tion capitaliste.

C.Mcl.

Sources : Aseniero Georges, « Le contexte transnational du développement de la Corée du Sud et de Taiwan », article publié dans « Mondialisation et accumula­tion », L'Harmattan, 1993. Bairoch Paul, « Le Tiers-Monde dans l'impasse », Gallimard, 1992 ; « Mythes et paradoxes de l'histoire économique », La découverte, 1994. Banque mondiale, « Rapport sur le développement dans le monde », annuel. Coutrot & Husson, « Les destins du Tiers-Monde », Nathan, 1993. Chung H. Lee, « La transformation économique de la Corée du Sud », OCDE, 1995. Dumont & Paquet, « Taiwan le prix de la réus­site », La découverte, 1987. Lorot & Schwob, « Singapour, Taiwan, Hongkong, Corée du Sud, les nouveaux conquérants ? », Hatier, 1987. P.N.U.D., « Rapport mondial sur le développement humain », Economica, 1992.



[1]. Ainsi, si l'ensemble du « tiers-monde » à écono­mie de marché avait exporté par habitant autant d'articles manufacturés que la moyenne des quatre « dragons », cela aurait représenté une quantité pro­che de la consommation totale des pays développés occidentaux !

 

[2]. Si la Corée du Sud et Taiwan sont deux pays re­groupant respectivement 44,5 et 19 millions d'habi­tants, Hongkong et Singapour sont deux cités-Etats insulaires fondées par les colonisateurs bri­tanniques et ne rassemblant que 6,1 et 2,9 millions d'habitants chacun.

 

[3]. On estime de fait qu'en moyenne, le revenu des 80 % d'exploitants les plus pauvres a augmenté de 20 % à 30 %, alors que le revenu des 4 % les plus riches a connu une baisse de quelque 80 %.

 

[4]. D'autres modifications volontaristes ont été ini­tiées sous l'égide des Etats-Unis comme la mise en oeuvre de grands programmes éducatifs à la base de la constitution d'une main d'oeuvre instruite et facile à former.

 

[5]. La première et la plus importante source de fi­nancement a été l'acquisition par les « chaebols » des biens assignés, à des prix nettement sous-éva­lués. Au lendemain de la guerre ils représentaient 30 % du patrimoine sud-coréen anciennement dé­tenu par les japonais. Initialement placés sous la tu­telle de l'Office américain des biens assignés, ils ont été dis­tribués par l'Office lui-même et par le gou­vernement ensuite.