Campagnes contre le « negationnisme » : la co-responsabilite des « allies » et des « nazis » dans l' « holocauste »

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La campagne idéologique qui vise aujour­d'hui à assimiler les positions politiques de la Gauche communiste face à la 2e guerre mondiale à du « négationnisme » ([1]), c'est-à-dire la remise en cause de l'extermination des juifs par les nazis, a deux objectifs. Le premier est de salir et de discréditer aux yeux de la classe ouvrière, le seul cou­rant politique, la Gauche communiste, qui refusa de céder à l'Union sacrée face à la se­conde guerre mondiale. En effet seule la Gauche communiste dénonça la guerre – comme l'avaient fait avant elle, Lénine, Trotsky et Rosa Luxemburg à propos de la première guerre mondiale – comme une guerre inter-impérialiste de même nature que celle de 1914-18, en démontrant que la prétendue spécificité de cette guerre, celle d'une lutte entre deux systèmes, la « démocratie » et le « fascisme », n'était qu'un pur mensonge destiné à embrigader les prolétaires dans une gigantesque bou­cherie. Le second ob­jectif s'inscrit dans l'of­fensive idéologique qui veut faire croire aux prolétaires que la démocratie bourgeoise se­rait, malgré ses imperfections, le seul sys­tème possible et qu'il leur faut donc se mo­biliser pour la dé­fendre ; c'est ce qu'on leur demande aujour­d'hui par le matraquage de diverses campa­gnes politico-médiatiques, de l'opération « mains propres » en Italie à « l'affaire Dutroux » en Belgique, en pas­sant par le battage « anti-Le Pen » en France. Et dans cette offensive, le rôle dévo­lu à la campa­gne « anti-négationniste » est de présenter le fascisme comme « le mal ab­solu » et ce faisant de dédouaner le capita­lisme comme un tout de sa responsabilité dans l'holo­causte.

Encore une fois, nous voulons réaffirmer avec force que la Gauche communiste n'a aucune espèce de parenté, même lointaine, avec la mouvance « négationniste » ras­semblant l'extrême-droite traditionnelle et « l'ultra-gauche », concept étranger à la Gauche communiste (1). Pour nous, il n'a jamais été question de nier ou de chercher à atténuer la terrifiante réalité des camps d'ex­termination nazis. Comme nous l'avons dit dans le numéro précédent de cette revue : « Vouloir amoindrir la barbarie du régime nazi, même au nom de la dénonciation de la mystification antifasciste, revient à amoin­drir la barbarie du système capitaliste dé­cadent, dont ce régime n'est qu'une des ex­pressions. » Aussi, la dénonciation de l'anti­fascisme comme instrument de l'embriga­dement du prolétariat dans le pire carnage inter-impérialiste de l'histoire et comme moyen de dissimuler quel est le vrai respon­sable de toutes ces horreurs, à savoir le capi­talisme comme un tout, n'a jamais signifié la moindre complaisance dans la dénonciation du camp fasciste dont les premières victimes furent les militants prolétariens. L'essence de l'internationalisme prolétarien, dont la Gauche communiste s'est toujours faite le défenseur intransigeant – dans la droite li­gne de la vraie tradition marxiste et donc à l'encontre de tous ceux qui l'ont bafouée et trahie, trotskistes en tête – a toujours consis­té à dénoncer tous les camps en présence et à démontrer qu'ils sont tous également res­ponsables des horreurs et des souffrances indicibles que toutes les guerres inter-impé­rialistes infligent à l'humanité.

Nous avons montré dans des numéros précé­dents de cette revue que la barbarie dont a fait preuve le « camp démocratique » durant la seconde boucherie mondiale n'avait rien à envier à celle du camp fasciste, dans l'hor­reur comme dans le cynisme avec lequel fu­rent perpétrés ces crimes contre l'humanité que furent les bombardements de Dresde et de Hambourg ou encore le feu nucléaire s'abattant sur un Japon déjà vaincu ([2]). Nous nous attacherons dans cet article à montrer de quelle complicité consciente ont fait preuve les Alliés, en gardant soigneusement le silence jusqu'à la fin de la guerre sur les génocides auxquels se livrait le régime nazi, et ce alors que le « camp de la démocratie » n'ignorait rien de la réalité des camps de concentration et de leur fonction.

Le fascisme a été voulu et soutenu par la bourgeoisie

Avant de démonter la complicité des Alliés par rapport aux crimes perpétrés par les na­zis dans les camps, il est bon de rappeler que l'avènement du fascisme – lequel, de la droite classique à la gauche et jusqu'à l'ex­trême gauche du capital, est toujours présen­té comme un monstrueux accident de l'his­toire, comme une pure aberration surgie du cerveau malade d'un Hitler ou d'un Mussolini – est au contraire bel et bien le produit organique du capitalisme dans sa phase de décadence, le résultat de la défaite subie par le prolétariat dans la vague révo­lutionnaire qui a fait suite à la première guerre mondiale.

Le mensonge selon lequel la classe domi­nante ne savait pas quels étaient les vrais projets du parti nazi, en d'autres termes qu'elle se serait fait piéger, ne tient pas un seul instant face à l'évidence des faits histo­riques. L'origine du parti nazi plonge ses racines dans deux facteurs qui vont détermi­ner toute l'histoire des années 1930 : d'une part l'écrasement de la révolution allemande ouvrant la porte au triomphe de la contre-ré­volution à l'échelle mondiale et d'autre part la défaite essuyée par l'impérialisme alle­mand à l'issue de la première boucherie mondiale. Dès le départ, les objectifs du parti fasciste naissant sont, sur la base de la terrible saignée infligée à la classe ouvrière en Allemagne par le Parti social-démocrate, le SPD des Noske et Scheidemann, de para­chever l'écrasement du prolétariat afin de re­constituer les forces militaires de l'impéria­lisme allemand. Ces objectifs étaient parta­gés par l'ensemble de la bourgeoisie alle­mande, au-delà des divergences réelles tant sur les moyens à employer que sur le mo­ment le plus opportun pour les mettre en oeuvre. Les SA, milices sur lesquelles s'ap­puie Hitler dans sa marche vers le pouvoir, sont les héritiers directs des corps francs qui ont assassiné Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht ainsi que des milliers de com­munistes et de militants ouvriers. La plupart des dirigeants SA ont commencé leur car­rière de bouchers dans ces mêmes corps francs. Ils ont été « la garde blanche » utili­sée par le SPD au pouvoir pour écraser dans la sang la révolution, et cela avec l'appui des très démocratiques puissances victorieuses. Celles-ci d'ailleurs, tout en désarmant l'ar­mée allemande, ont toujours veillé à ce que ces milices contre-révolutionnaires disposent des armes suffisantes pour accomplir leur sale besogne. Le fascisme n'a pu se dévelop­per et prospérer que sur la base de la défaite physique et idéologique infligée au proléta­riat par la gauche du capital, laquelle était seule en mesure d'endiguer puis de vaincre la vague révolutionnaire qui submergea l'Allemagne en 1918-19. C'est ce qu'avait compris parfaitement l'état-major de l'armée allemande en donnant carte blanche au SPD afin de porter un coup décisif au mouvement révolutionnaire qui se développait en janvier 1919. Et si Hitler ne fut pas suivi dans sa tentative de putsch à Munich en 1923, c'est parce que l'avènement du fascisme était jugé encore prématuré par les secteurs les plus lucides de la classe dominante. Il fallait, au préalable, parachever la défaite du proléta­riat en utilisant jusqu'au bout la carte de la mystification démocratique. Celle-ci était loin d'être usée et bénéficiait encore, au tra­vers de la République de Weimar (bien que présidée par le junker Hindenburg), d'un vernis radical grâce à la participation régu­lière, dans ses gouvernements successifs, de ministres venant du soi-disant parti « socialiste ».

Mais dès que la  menace prolétarienne fut définitivement conjurée, la classe domi­nante, sous sa forme – soulignons le – la plus classique, au travers des fleurons du capitalisme allemand tels Krupp, Thyssen, AG Farben, n'aura de cesse de soutenir de toutes ses forces le parti nazi et sa marche victorieuse vers le pouvoir. C'est que, dé­sormais, la volonté de Hitler de réunir toutes les forces nécessaires à la restauration de la puissance militaire de l'impérialisme alle­mand, correspondait parfaitement aux be­soins du capital national. Ce dernier, vaincu et spolié par ses rivaux impérialistes suite à la première guerre mondiale, ne pouvait que chercher à recon­quérir le terrain perdu en s'engageant dans une nouvelle guerre. Loin d'être le produit d'une prétendue agressivité congénitale ger­manique qui aurait enfin trouvé dans le fa­scisme le moyen de se dé­chaîner, cette vo­lonté n'était que la stricte expression des lois de l'impérialisme dans la décadence du système capitaliste comme un tout. Face à un marché mondial entièrement partagé, ces lois ne laissent aucune autre solution aux puissances impérialistes lésées dans le partage du « gâteau impérialiste » que celle d'essayer, en engageant une nou­velle guerre, d'en arracher une plus grosse part. La défaite physique du prolétariat al­lemand d'une part, et le statut de puissance impérialiste spoliée dévolu à l'Allemagne suite à sa défaite en 1918 d'autre part, firent du fascisme – contrairement aux pays vain­queurs où la classe ouvrière n'avait pas été physiquement écrasée – le moyen le plus adéquat pour que le capitalisme allemand puisse se préparer à la seconde boucherie mondiale. Le fascisme n'était qu'une forme brutale du capitalisme d'Etat qui était en train de se renforcer par­tout, y compris dans les Etats dits « démocratiques ». Il était l'instrument de la centralisation et de la con­centration de tout le capital dans les mains de l'Etat face à la crise économique, pour orienter l'ensemble de l'économie en vue de la préparation à la guerre. C'est donc le plus démocratiquement du monde, c'est-à-dire avec l'aval total de la bourgeoisie allemande, qu'Hitler arriva au pouvoir. En effet, une fois la menace prolé­tarienne définitivement écartée, la classe dominante n'avait plus à se préoccuper de maintenir tout l'arsenal démo­cratique, sui­vant en cela le processus alors déjà à l'oeu­vre en Italie.

Le capitalisme décadent exacerbe le racisme

« Oui, peut-être... » nous dira-t-on, « mais ne faites-vous pas abstraction de l'un des traits qui distinguent le fascisme de tous les autres partis et fractions de la bourgeoisie, à savoir, son antisémitisme viscéral, alors que c'est justement cette caractéristique particulière qui a provoqué l'holocauste ? » C'est cette idée que défendent en particulier les trotskistes. Ceux-ci, en effet, ne recon­naissent formellement la responsabilité du capitalisme et de la bourgeoisie en général dans la genèse du fascisme que pour ajouter aussitôt que ce dernier est malgré tout bien pire que la démocratie bourgeoise, comme en témoigne l'holocauste. Selon eux donc, devant cette idéologie du génocide, il n'y a pas à hésiter un seul instant : il faut choisir son camp, celui de l'antifascisme, celui des Alliés. Et c'est cet argument, avec celui de la défense de l'URSS, qui leur a servi à justi­fier leur trahison de l'internationalisme pro­létarien et leur passage dans le camp de la bourgeoisie durant la seconde guerre mon­diale. Il est donc parfaitement logique de re­trouver aujourd'hui en France par exemple, les groupes trotskistes – la Ligue Communiste Révolutionnaire et son leader Krivine avec le soutien discret, mais bien réel, de Lutte Ouvrière – en tête de la croi­sade antifasciste et « anti-négationniste », défendant la vision selon laquelle le fa­scisme est le « mal absolu » et, de ce fait, qualitativement différent de toutes les autres expressions de la barbarie capitaliste ; ceci impliquant que face à lui, la classe ouvrière devrait se porter à l'avant-garde du combat et défendre voire revitaliser la démocratie.

Que l'extrême droite (le nazisme en particu­lier) soit profondément raciste, cela n'a ja­mais été contesté par la Gauche communiste pas plus d'ailleurs que la réalité effrayante des camps de la mort. La vraie question est ailleurs. Elle consiste à savoir si ce racisme et la répugnante désignation des juifs comme boucs-émissaires, responsables de tous les maux, ne serait que l'expression de la nature particulière du fascisme, le produit maléfique de cerveaux malades ou s'il n'est pas plutôt le sinistre produit du mode de production capitaliste confronté à la crise historique de son système, un rejeton mons­trueux mais naturel de l'idéologie nationa­liste défendue et propagée par la classe do­minante toutes fractions confondues. Le ra­cisme n'est pas un attribut éternel de la na­ture humaine. Si l'entrée en décadence du capitalisme a exacerbé le ra­cisme à un de­gré jamais atteint auparavant dans toute l'histoire de l'humanité, si le 20e siècle est un siècle où les génocides ne sont plus l'ex­ception mais la règle, cela n'est pas dû à on ne sait quelle perversion de la na­ture hu­maine. C'est le résultat du fait que, face à la guerre désormais permanente que doit me­ner chaque Etat dans le cadre d'un marché mondial sursaturé, la bourgeoisie, pour être à même de supporter et de justifier cette guerre permanente, se doit, dans tous les pays, de renforcer le nationalisme par tous les moyens. Quoi de plus propice, en effet, à l'épanouissement du racisme que cette atmo­sphère si bien décrite par Rosa Luxemburg au début de sa brochure de dé­nonciation du premier carnage mondial : « (...) la popula­tion de toute une ville chan­gée en populace, prête à dénoncer n'importe qui, à molester les femmes, à crier : hour­rah, et à atteindre au paroxysme du délire en lançant elle-même des rumeurs folles ; un climat de crime rituel, une atmosphère de pogrom, où le seul représentant de la di­gnité humaine était l'agent de police au coin de la rue. » Et elle poursuit en disant : « Souillée, déshono­rée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse, voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu'elle est... » (La crise de la Social-démo­cratie). On pourrait re­prendre exactement les mêmes termes pour décrire les multiples scènes d'horreur en Allemagne durant les années 1930 (pillages des magasins juifs, lynchages, enfants sépa­rés de leurs parents) ou évoquer, entre au­tres, l'atmosphère de pogrom qui régnait en France en 1945 quand le journal stalinien du PCF titrait odieuse­ment : « A chacun son boche ! ». Non, le racisme n'est pas l'apa­nage exclusif du fas­cisme, pas plus que sa forme antisémite. Le célèbre Patton, général de la très « démocratique » Amérique, celle-là même qui était censée libérer l'humanité de « la bête immonde », ne déclarait-il pas, lors de la libération des camps : « Les juifs sont pi­res que des animaux » ; tandis que l'autre grand « libérateur », Staline, organisa lui-même des séries de pogroms contre les juifs, les tziganes, les tchétchènes, etc. Le racisme est le produit de la nature foncière­ment na­tionaliste de la bourgeoisie, quelle que soit la forme de sa domination, « totalitaire » ou « démocratique ». Son nationalisme atteint son point culminant avec la décadence de son système.

La seule force en mesure de s'opposer à ce nationalisme qui suintait par tous les pores de la société bourgeoise pourrissante, à sa­voir le prolétariat, était vaincue, défaite physiquement et idéologiquement. De ce fait le nazisme, avec l'assentiment de l'ensemble de sa classe, put s'appuyer notamment sur le racisme latent de la petite-bourgeoisie pour en faire, sous sa forme antisémite, l'idéolo­gie officielle du régime. Encore une fois, aussi irrationnel et monstrueux que soit l'antisémitisme professé puis mis en prati­que par le régime nazi, il ne saurait s'expli­quer par la seule folie et perversité, par ailleurs bien réelles, des dirigeants nazis. Comme le souligne très justement la bro­chure publiée par le Parti Communiste International, Auschwitz ou le grand alibi, l'extermination des juifs « ... a eu lieu, non pas à un moment quelconque, mais en pleine crise et guerre impérialistes. C'est donc à l'intérieur de cette gigantesque en­treprise de destruction qu'il faut l'expliquer. Le problème se trouve de ce fait éclairci : nous n'avons plus à expliquer le "nihilisme des­tructeur" des nazis, mais pourquoi la des­truction s'est concentrée en partie sur les juifs. »

Pour expliquer pourquoi la population juive, même si elle ne fut pas la seule, fut désignée tout d'abord à la vindicte générale, puis ex­terminée en masse par le nazisme, il faut prendre en compte deux facteurs : les be­soins de l'effort de guerre allemand et le rôle joué dans cette sinistre période par la petite bourgeoisie. Cette dernière fut réduite à la ruine par la violence de la crise économique en Allemagne et sombra massivement dans une situation de lumpen prolétarisation. Dès lors, désespérée et en l'absence d'un proléta­riat pouvant jouer le rôle de contrepoison, elle donna libre cours à tous les préjugés les plus réactionnaires, caractéristiques de cette classe sans avenir, et se jeta, telle une bête furieuse, encouragée par les formations fa­scistes, dans le racisme et l'antisémitisme. Le « juif » était supposé représenter la fi­gure par excellence de « l'apatride » qui « suce le sang du peuple » ; il était désigné comme le responsable de la misère à la­quelle était réduite la petite-bourgeoisie. Voila pourquoi les premières troupes de choc utilisées par les nazis étaient issues des rangs d'une petite-bourgeoisie en train de sombrer. Et cette désignation du « juif » comme l'ennemi par excellence aura aussi comme fonction de permettre à l'Etat alle­mand, grâce à la confiscation des biens des juifs, de ramasser des fonds destinés à con­tribuer à son réarmement militaire. Au dé­but, il dut le faire discrètement pour ne pas attirer l'attention de ses vainqueurs de la première guerre mondiale. Les camps de dé­portation, au départ, eurent la fonction de fournir à la bourgeoisie une main d'oeuvre gratuite, toute entière dédiée à la prépara­tion de la guerre.

Le silence complice des Alliés sur l'existence des camps de la mort

Alors que, de 1945 à aujourd'hui, la bour­geoisie n'a eu de cesse de nous exhiber, de façon obscène, les montagnes de squelettes trouvés dans les camps d'extermination nazis et les corps affreusement décharnés des survivants de cet enfer, elle fut très discrète sur ces mêmes camps pendant la guerre elle-même, au point que ce thème fut absent de la propagande guerrière du « camp démo­cratique ». La fable que nous ressert régu­lièrement la bourgeoisie selon laquelle ce n'est qu'avec la libération des camps en 1945 que les Alliés se seraient véritablement ren­dus compte de ce qui se passait à Dachau, Auschwitz ou Treblinka, ne résiste pas à la moindre étude historique. Les services de renseignement existaient déjà et étaient très actifs et efficaces comme l'attestent des cen­taines d'épisodes de la guerre où ils jouèrent un rôle déterminant ; et l'existence des camps de la mort ne pouvait échapper à leur investigation. Cela est confirmé par toute une série de travaux d'historiens de la se­conde guerre mondiale. Ainsi le journal français Le Monde, par ailleurs très actif dans la campagne « anti-négationniste », écrit dans son édition du 27 septembre 1996 : « Un massacre [celui perpétré dans les camps] dont un rapport du parti social-démocrate juif, le Bund polonais, avait, dès le printemps 1942, révélé l'ampleur et le ca­ractère systématique fut officiellement con­firmé aux officiels américains par le fameux télégramme du 8 août 1942, émis par G. Riegner, représentant du Congrès Juif mondial à Genève, sur la base d'informa­tions fournies par un industriel allemand de Leipzig du nom d'Edouard Scholte. A cette époque on le sait, une grande partie des juifs européens promis à la destruction étaient encore en vie. » On voit donc que les gouvernements Alliés au travers de multi­ples canaux, étaient parfaitement au courant des génocides en cours dès 1942. Pourtant les dirigeants du « camp démocratique », les Roosevelt, Churchill et consorts, firent tout pour que ces révélations, pourtant incontes­tables, ne fassent l'objet d'aucune publicité et donnèrent à la presse de l'époque des consignes d'extrême discrétion sur ce sujet. En fait ils ne levèrent pas le moindre petit doigt pour tenter de sauver la vie de ces millions de condamnés à mort. C'est ce que confirme ce même article du journal Le Monde : « (...) l'Américain D. Wyman a montré, au milieu des années 1980, dans son livre Abandon des juifs (Calmann-Lévy), que quelques centaines de milliers d'existences auraient pu être épar­gnées sans l'apathie, voir l'obstruction, de certains organes de l'administration améri­caine (comme le Département d'Etat) et des Alliés en général. » Ces extraits de ce très bour­geois et démocratique journal ne font que confirmer ce qu'a toujours affirmé à ce pro­pos la Gauche communiste, en particulier dans la brochure Auschwitz ou le grand alibi. Et c'est ce texte qui est aujourd'hui désigné à la vindicte comme étant, ce qui est un mensonge infâme, à l'origine des thèses « négationnistes ». Le silence de la coalition impérialiste opposée à l'Allemagne hitlé­rienne montre déjà ce que valent ces ver­tueuses et tonitruantes proclamations d'indi­gnation devant l'horreur des camps après 1945.

Ce silence s'expliquerait-il par l'antisémi­tisme latent de certains dirigeants Alliés comme l'ont soutenu des historiens israé­liens après la guerre ? Que l'antisémitisme ne soit pas l'apanage des tenants des régimes fascistes est, comme nous l'avons évoqué plus haut, une chose certaine. Mais ce n'est pas là la véritable explication du silence des Alliés dont d'ailleurs certains des dirigeants étaient juifs ou très proches des organisa­tions juives, comme Roosevelt par exemple. Non, là encore, l'origine de cette remarqua­ble discrétion réside dans les lois qui régis­sent le système capitaliste, quels que soient les oripeaux, démocratiques ou totalitaires, dont il drape sa domination. Comme pour l'autre camp, toutes les ressources du camp Allié étaient mobilisées au service de la guerre. Pas de bouches inutiles, tout le monde doit être occupé, soit au front, soit dans la production d'armements. L'arrivée en masse des populations en provenance des camps, des enfants et des vieillards qu'on ne pouvait pas envoyer au front ou à l'usine, des hommes et des femmes malades et épuisés qu'on ne pouvait immédiatement intégrer dans l'effort de guerre, aurait désorganisé ce dernier. Dès lors on ferme les frontières et on empêche par tous les moyens une telle im­migration. Le ministre de sa très gra­cieuse et très démocratique majesté britan­nique, A. Eden décida en 1943 (c'est-à-dire à une période où la bourgeoisie anglo-saxonne n'ignorait rien de la réalité des camps), à la demande de Churchill, « qu'aucun navire des Nations unies ne peut être habilité à ef­fectuer le transfert des réfugiés d'Europe. » Et Roosevelt ajoutait que « transporter tant de monde désorganiserait l'effort de guerre » (Churchill, Mémoires, T.10). Voilà les sordides raisons qui conduisirent ces « grands démocrates » et « antifascistes » patentés à garder le silence sur ce qui se passait à Dachau, Buchenwald et autres lieux de sinistre mémoire ! Les considéra­tions humanitaires qui étaient censées les animer n'avaient pas leur place de­vant leurs sordides intérêts capitalistes et les besoins de l'effort de guerre.

La complicité directe du « camp démocratique » dans l'holocauste

Les Alliés ne se contentèrent pas d'entretenir soigneusement le silence durant toute la guerre sur les génocides perpétrés dans les camps ; ils allèrent beaucoup plus loin dans le cynisme et l'abjection. Si d'un côté ils n'ont jamais hésité à faire tomber un déluge de bombes sur les populations allemandes, pour l'essentiel ouvrières, de l'autre ils se sont refusés à tenter la moindre opération militaire en direction des camps de la mort. Ainsi, alors que dès le début 1944 ils pou­vaient sans difficultés bombarder les voies ferrées menant à Auschwitz, ils se sont vo­lontairement abstenus. Non seulement cet objectif était à ce moment-là à portée de leur aviation mais deux évadés du camp leur avaient décrit en détail le fonctionnement de celui-ci et la topographie des lieux.

Dans l'article cité plus haut, Le Monde rap­porte : « des dirigeants juifs hongrois et slo­vaques supplient les Alliés de passer à l'ac­tion, alors que les déportations des juifs de Hongrie ont commencé. Ils désignent même un objectif : le carrefour ferroviaire de Kosice-Pressow. Les allemands pouvaient, il est vrai, assez rapidement réparer les voies. Mais cet argument ne vaut pas pour la des­truction des crématoires de Birkenau, qui aurait incontestablement désorganisé la machine d'extermination. Rien ne sera fait. En définitive, il est difficile de ne pas recon­naître que même le minimum n'a pas été tenté, noyé qu'il a été par la mauvaise vo­lonté des états-majors et des diplomates. »

Mais contrairement à ce que déplore ce journal bourgeois, ce n'est pas par une sim­ple « mauvaise volonté » ou « lourdeur bu­reaucratique » que le « camp démocrate » fut complice de l'holocauste. Cette compli­cité fut, comme on va le voir, totalement consciente. Les camps de déportation furent au début essentiellement des camps de tra­vail où la bourgeoisie allemande pouvait bé­néficier à moindre coût d'une main d'oeuvre réduite à l'esclavage, toute entière consacrée à l'effort de guerre. Même si déjà à l'époque il existait des camps d'extermina­tion, ils étaient jusqu'en 1942 plus l'excep­tion que la règle. Mais à partir des premiers revers mili­taires sérieux subis par l'impéria­lisme allemand, en particulier face au for­midable rouleau compresseur mis en place par les Etats-Unis, le régime nazi ne pouvait déjà plus nourrir convenablement la popula­tion et les troupes allemandes. Il décida de se débarrasser de la population excédentaire enfermée dans les camps, et dès lors, les fours crématoires se répandirent un peu par­tout et accomplirent leur sinistre besogne. L'horreur indicible de ce qui se perpétrait dans les camps pour alimenter la machine de guerre allemande était le fait d'un impéria­lisme aux abois qui reculait sur tous les fronts. Cependant bien que l'holocauste fut perpétré sans le moindre état d'âme par le régime nazi et ses sbires, il ne rapportait pas grand chose au capitalisme allemand qui était, comme on l'a vu, lancé dans une course désespérée pour réunir les moyens nécessaires à une résistance efficace face à une avancée de plus en plus irrésistible des Alliés. C'est dans ce contexte que plusieurs négociations furent tentées par l'Etat alle­mand, en général directement par les SS, auprès des Alliés dans le but de chercher à se débarrasser, avec profit, de plusieurs cen­taines de milliers, voir de millions de pri­sonniers.

L'épisode le plus célèbre de ce sinistre mar­chandage fut celui qui a concerné Joël Brand, le dirigeant d'une organisation semi-clandestine de juifs hongrois. Ce dernier, comme l'a raconté A. Weissberg dans son li­vre L'histoire de J. Brand et comme cela a été repris dans la brochure Auschwitz ou le grand alibi, fut convoqué à Budapest pour y rencontrer le chef des SS chargé de la ques­tion juive, A. Eichmann. Celui-ci le chargea de négocier auprès des gouvernements an­glo-américains la libération d'un million de juifs en échange de 10 000 camions. Eichmann était prêt à réduire ses préten­tions, voire à accepter d'autres types de mar­chandises. Les SS, pour preuve de leur bonne foi et du caractère on ne peut plus sé­rieux de leur offre, se déclarèrent prêts à li­bérer sans contrepartie 100 000 juifs dès qu'un accord de principe serait obtenu par J. Brand. Dans un premier temps, celui-ci connut les pires difficultés (jusqu'à subir une incarcération dans des prisons anglaises du Proche-Orient) pour rencontrer des représen­tants des gouvernements Alliés. Ces difficul­tés n'étaient pas le fruit du hasard : à l'évi­dence, une rencontre officielle avec cet « empêcheur de tourner en rond » était à éviter.

Quand il put enfin discuter des propositions allemandes avec Lord Moyne, le responsable du gouvernement britannique pour le Proche-Orient, celui-ci lui opposa un refus catégorique qui n'avait rien de personnel (il ne faisait qu'appliquer les consignes du gou­vernement britannique) et qui était encore moins l'expression d'un « refus moral face à un odieux chantage ». Aucun doute n'est en effet possible à la lecture du compte rendu que fit Brand de cette discussion : « Il le supplie de donner au moins un accord écrit, quitte à ne pas le tenir, ça ferait toujours 100 000 vies sauvées, Moyne lui demande alors quel serait le nombre total ? Eichmann a parlé d'un million. Comment imaginez-vous une chose pareille, mister Brand ? Que ferais-je de ce million de juifs ? Où les mettrai-je ? Qui les ac­cueillera ? Si la terre n'a plus de place pour nous, il ne nous reste plus qu'à nous laisser exterminer dit Brand désespéré. » Comme le souligne très justement Auschwitz ou le grand alibi à propos de ce glorieux épisode de la seconde boucherie mondiale : « Malheureusement si l'offre existait, il n'y avait pas de demande ! Non seulement les juifs mais aussi les SS s'étaient laissés pren­dre à la propagande humanitaire des alliés Les alliés n'en voulaient pas de ce million de juifs ! Pas pour 10 000 camions, pas pour 5 000, même pas pour rien. »

Une certaine historiographie récente tente de montrer que ce refus était avant tout dû au veto opposé par Staline face à ce type de marchandage. Ce n'est là qu'une tentative de plus pour chercher à masquer et à atténuer la responsabilité des « grandes démocra­ties » et leur complicité directe dans l'holo­causte. C'est ce que révèle la mésaventure survenue au naïf J. Brand dont on ne peut sérieusement contester le témoignage. De plus, durant toute la guerre, ni Roosevelt ni Churchill n'ont eu pour habitude de se lais­ser dicter leur conduite par Staline. Avec le « petit père des peuples », ils étaient plutôt au diapason, faisant preuve du même cy­nisme et de la même brutalité. Le très « humaniste » Roosevelt opposera d'ailleurs le même refus à d'autres tentatives ultérieu­res des nazis, en particulier lorsque, fin 1944, ils essayèrent encore de vendre des juifs à l' « Organisation des Juifs Américains  », transférant pour preuve de leur bonne volonté près de 2 000 juifs en Suisse, comme le raconte dans le détail Y. Bauer dans un livre intitulé Juifs à ven­dre (Editions Liana Levi).

Tout ceci n'est ni une bavure ni le fait de di­rigeants devenus « insensibles » à cause des terribles sacrifices qu'exigeait la conduite de la guerre contre la féroce dictature fasciste comme veut le faire croire la bourgeoisie. L'antifascisme n'a jamais exprimé un réel antagonisme entre d'un côté un camp défen­dant la démocratie et ses valeurs, et de l'au­tre un camp totalitaire. Il n'a été dès le dé­part qu'un « chiffon rouge » agité devant les yeux des prolétaires pour justifier la guerre à venir en masquant son caractère classi­quement inter-impérialiste pour le repartage du monde entre les grands requins capitalis­tes (c'est ce que l'Internationale Communiste avait mis en avant dès la signature du Traité de Versailles et qu'il fallait absolument gommer de la mémoire ouvrière). Il a été surtout le moyen de les embrigader dans la plus gigantesque boucherie de l'histoire. Si, pendant la guerre, il fallait faire le silence sur les camps et fermer soigneusement les frontières à tous ceux qui tentaient d'échap­per à l'enfer nazi pour « ne pas désorganiser l'effort de guerre », après la fin de la guerre il en a été tout autrement. L'immense publi­cité faite soudain, à partir de 1945, aux camps de la mort représentait une formida­ble aubaine pour la bourgeoisie. Braquer tous les projecteurs sur la réalité mons­trueuse des camps de la mort permet­tait en effet aux Alliés de masquer les cri­mes in­nombrables qu'ils avaient eux-mêmes perpé­trés. Ce battage assourdissant permet­tait aussi d'enchaîner solidement une classe ou­vrière (qui risquait de renâcler contre les immenses sacrifices et la misère noire qu'elle continuait de subir même après la « Libération ») au char de la démocratie. Celle-ci était présentée par tous les partis bourgeois, de la droite aux staliniens, comme une valeur commune aux bourgeois et aux ouvriers, valeur qu'il fallait absolu­ment défendre pour éviter, à l'avenir, de nouveaux holocaustes.

En attaquant la Gauche communiste aujour­d'hui, la bourgeoisie, en fidèle adepte de Goebbels, met en pratique son célèbre adage selon lequel plus un mensonge est gros plus il a de chances d'être cru. Elle cherche en ef­fet à la présenter comme l'ancêtre du « négationnisme ». La classe ouvrière doit rejeter une telle calomnie et se souvenir qui a fait fi du terrible sort réservé aux déportés dans les camps, qui a utilisé cyniquement ces même déportés pour en faire le symbole de la supériorité intangible de la démocratie bourgeoise et justifier ainsi le système d'ex­ploitation et de mort qu'est le capitalisme. Aujourd'hui face à tous les efforts de la classe dominante pour raviver la mystifica­tion démocratique notamment au moyen de l'antifascisme, la classe ouvrière doit se sou­venir ce qui lui est advenu, durant les an­nées 1930-40, quand elle s'est faite piéger par ce même antifascisme et qu'elle a fina­lement servi de chair à canon au nom de « la défense de la démocratie ».

RN.


[1]. Pour un développement sur cette campagne qui prétend assimiler le « négationnisme » et la Gauche communiste, voir « L'antifascisme justifie la barbarie », Revue internationale n° 88.

 

[2]. Voir « Les massacre et les crimes des "grandes démocraties" », Revue internationale n° 66, « Hiroshima, Nagasaki, les mensonges de la bourgeoisie », n° 83.