Dans les trois premiers articles de cette série, nous avons
vu comment, appuyé et manipulé par les classes dominantes et par tout un
réseau de parasites politiques, Bakounine avait mené une lutte secrète contre
la 1re Internationale. Cette lutte était dirigée plus
particulièrement contre l'établissement de véritables règles et principes
prolétariens de fonctionnement au sein de l'Internationale. Alors que les
statuts de l'Association Internationale des Travailleurs (AIT) défendaient un
mode de fonctionnement unitaire, collectif, centralisé, transparent et discipliné,
et représentaient un pas qualitatif par rapport à la phase antérieure du
mouvement ouvrier qui était sectaire, hiérarchique et conspiratrice, l'Alliance
de Bakounine a mobilisé tous les éléments non-prolétariens qui ne voulaient
pas accepter ce grand pas en avant. Avec la défaite de la Commune de Paris et le
reflux international de la lutte de classe après 1871, la bourgeoisie redoubla
d'efforts pour détruire l'Internationale et surtout pour discréditer la vision
marxiste du parti ouvrier et les principes organisationnels qui s'établissaient
dans ses rangs de façon croissante. Donc, avant de se disperser,
l'Internationale organisa une confrontation ouverte et décisive avec le bakouninisme
lors de son congrès de La Haye
en 1872. Tout en réalisant qu'une Internationale ne peut pas continuer à
exister face à une défaite majeure du prolétariat mondial, les marxistes au
congrès de La Haye
eurent une préoccupation centrale : que les principes politiques et
organisationnels qu'ils avaient défendus contre le bakouninisme puissent être
transmis aux futures générations de révolutionnaires et servir de base pour
les futures Internationales. C'est aussi la raison pour laquelle les
révélations du congrès de La Haye
sur la conspiration de Bakounine au sein et contre l'Internationale furent
publiées et mises ainsi à la disposition de l'ensemble de la classe ouvrière.
Peut-être que la leçon la
plus importante que la 1re Internationale nous a transmise de sa lutte
contre l'Alliance de Bakounine, porte sur le danger que les éléments déclassés
en général et l'aventurisme politique en particulier représentent pour les
organisations communistes. C'est précisément cette leçon qui a été le plus
complètement ignorée ou sous-estimée par beaucoup de groupes du milieu
révolutionnaire actuel. C'est pour cela que la dernière partie de notre série sur
la lutte contre le bakouninisme est consacrée à cette question.
L'importance historique de l'analyse de la 1re Internationale sur Bakounine
Pourquoi la 1re Internationale n'a-t-elle pas décidé de
traiter sa lutte contre le bakouninisme comme une affaire purement interne,
sans intérêt pour ceux qui sont en-dehors de l'organisation ? Pourquoi
a-t-elle insisté autant pour que les leçons de cette lutte soient transmises
pour le futur ? A la base de la conception marxiste de l'organisation se
trouve la conviction que les organisations communistes révolutionnaires sont un
produit du prolétariat. En termes historiques, elles ont reçu un mandat de la
classe ouvrière. Comme telles, elles ont la responsabilité de justifier leurs
actions devant l'ensemble de leur classe, en particulier face aux autres
organisations et expressions politiques prolétariennes, face au milieu prolétarien.
C'est un mandat non seulement pour le présent mais aussi devant l'histoire
elle-même. De la même manière, il est de la responsabilité des futures
générations de révolutionnaires d'accepter ce mandat légué par l'histoire,
d'apprendre et de juger des combats de leurs prédécesseurs.
C'est pour cela que la
dernière grande bataille de la 1re Internationale fut consacrée à révéler au
prolétariat mondial et à l'histoire le complot organisé par Bakounine et ses
partisans contre le parti ouvrier. Et c'est pour cela qu'il est, aujourd'hui,
de la responsabilité des organisations marxistes de tirer ces leçons du passé
afin d'être armées dans la lutte contre le bakouninisme contemporain, contre
l'aventurisme politique actuel.
Consciente du danger
historique que les leçons tirées par la 1re Internationale représentaient pour ses
propres intérêts de classe, la bourgeoisie, en réponse aux révélations du
congrès de La Haye,
fit tout ce qui était en son pouvoir pour discréditer cet effort. La presse et
les politiciens bourgeois déclarèrent que le combat contre le bakouninisme
n'était pas une lutte pour des principes mais une lutte sordide pour le pouvoir
au sein de l'Internationale. Ainsi, Marx était censé avoir éliminé son rival
Bakounine au travers d'une campagne de mensonges. En d'autres termes, la
bourgeoisie essaya de convaincre la classe ouvrière que ses organisations utilisaient
les mêmes méthodes fonctionnaient exactement de la même manière que
celles des exploiteurs et donc n'étaient pas meilleures. Le fait qu'une grande
majorité de l'Internationale appuya Marx fut rabaissé au « triomphe de l'esprit de l'autoritarisme » dans ses
rangs et à la prétendue tendance paranoïa de ses membres à voir
des ennemis de l'Association cachés partout. Les bakouninistes et les
lassalliens firent même courir des rumeurs selon lesquelles Marx était
un agent de Bismarck.
Comme on le sait, ce sont
exactement les mêmes accusations qui sont portées par la bourgeoisie et par le
parasitisme politique contre le CCI aujourd'hui.
De tels dénigrements,
lancés par la bourgeoisie et répandus par le parasitisme politique,
accompagnent inévitablement chaque combat organisationnel du prolétariat. Cela
est beaucoup plus sérieux et dangereux quand ils trouvent un certain écho au
sein du camp révolutionnaire lui-même. Ce fut le cas avec la biographie de Marx
par Franz Mehring. Dans ce livre, Mehring, qui fit partie du courant de la
gauche de la 2e Internationale, déclare que la brochure du
congrès de La Haye
sur l'Alliance était « inexcusable »
et « indigne de
l'Internationale ». Dans ce livre, Mehring défend non seulement
Bakounine mais aussi Lassalle et Schweitzer contre les accusations faites par
Marx et les marxistes. La principale accusation portée par Mehring contre Marx
est que celui-ci aurait abandonné la méthode marxiste dans ses écrits contre
Bakounine. Tandis que, dans tous ses autres travaux, Marx est toujours parti
d'une vision matérialiste de classe des événements, dans son analyse sur
l'Alliance de Bakounine, selon Mehring, il essaya d'expliquer le problème par
la personnalité et les actions d'un petit nombre d'individus : les
dirigeants de l'Alliance. En d'autres termes, au lieu d'une analyse de
classe, il accuse Marx d'être tombé dans une vision personnalisée et
conspiratrice au lieu de faire une analyse de classe. Toujours selon
Mehring, prisonnier de cette vision, Marx était obligé d'exagérer fortement les
fautes et le travail de sabotage de Bakounine de même que pour les dirigeants
du lassallisme en Allemagne. ([1])
En fait, Mehring refuse « par principe » d'examiner le
matériel fourni par Marx et Engels sur Bakounine quand il déclare : « Ce qui a conféré une attraction
particulière et une valeur durable à leurs autres écrits polémiques, la
recherche de points de vue nouveaux mis en lumière par la critique négative,
manque complètement dans ce travail. » ([2])
Là encore, c'est la même
critique qui est faite aujourd'hui, dans le milieu révolutionnaire, contre le
CCI. En répondant à ces critiques, nous allons maintenant démontrer que la
position de Marx contre Bakounine était vraiment basée sur une analyse matérialiste
de classe, une analyse de l'aventurisme politique et du rôle des déclassés.
C'est ce point de vue d'une importance cruciale, qui n'est pas « nouveau », que Mehring ([3]) et, avec lui, la
majorité des groupes révolutionnaires actuels, ont complètement oublié ou mal
compris.
Les déclassés : des ennemis des organisations prolétariennes
Contrairement à ce que
Mehring pensait, la 1re Internationale a vraiment fourni une analyse
de classe sur les origines et la base sociale de l'Alliance de Bakounine.
« Ses fondateurs, et les représentants des
organisations ouvrières des deux mondes qui, dans les congrès internationaux,
ont sanctionné les statuts généraux de l'Association, oubliaient que la largeur
même de son programme permettrait aux déclassés de s'y glisser et de fonder,
dans son sein, des organisations secrètes dont les efforts, au lieu d'être
dirigés contre la bourgeoisie et les gouvernements existants, se tourneraient
contre l'Internationale elle-même. Tel a été le cas avec l'Alliance de la
démocratie socialiste. » ([4])
La conclusion de ce même
document résume les aspects principaux du programme politique de Bakounine en
quatre points dont deux insistent de nouveau sur le rôle décisif des
déclassés : « 1. Toutes
les turpitudes, dans lesquelles se meut fatalement la vie des déclassés sortis
des couches sociales supérieures, sont proclamées autant de vertus
ultra-révolutionnaires (...) 4. La lutte économique et politique des
ouvriers pour leur émancipation est remplacée par les actes pandestructifs du
gibier de bagne, dernière incarnation de la révolution. En un mot, il faut
lancer le voyou, supprimé par les travailleurs eux-mêmes dans "les
révolutions sur le modèle classique de l'Occident", et mettre ainsi gratuitement à la disposition des réactionnaires une
bande bien disciplinée d'agents provocateurs. » ([5])
Et la conclusion
d'ajouter : « Les résolutions
prises par le Congrès de La Haye
contre l'Alliance étaient donc de devoir strict ; il ne pouvait laisser
tomber l'Internationale, cette grande création du prolétariat, dans le piège
tendu par le rebut des classes exploitantes. » ([6])
En d'autres termes, la
base sociale de l'Alliance était constituée par la canaille des classes
dominantes, les déclassés, essayant de mobiliser la canaille de la classe ouvrière,
le des éléments du lumpen-prolétariat pour ses intrigues contre les
organisations communistes.
Bakounine lui-même était
l'incarnation de l'aristocrate déclassé : « ... ayant acquis dans sa jeunesse tous les vices des officiers
impériaux du passé (il était officier), il appliqua à la révolution tous les
mauvais instincts de ses origines tartares et aristocratiques. Ce type de
noble tartare est bien connu. C'était un véritable déchaînement de mauvaises
passions : les paris, le fouet et la torture pour les serfs, le viol des
femmes, la saoulerie jour après jour, inventant avec le raffinement le plus
barbare toutes les formes de la profanation la plus abjecte de la nature et de
la dignité humaines, telle était la vie agitée et révolutionnaire de ces
nobles. Le noble tartare Horostratus, n'a-t-il pas appliqué à la révolution,
par manque de serfs féodaux, toutes les mauvaises passions de ses
frères ? » ([7])
C'est cette attraction de
la lie des classes de la société, la plus haute et la plus basse, l'une pour
l'autre mutuelle entre les canailles des différentes classes de la
société qui explique la fascination de Bakounine, l'aristocrate déclassé,
pour le milieu criminel et le lumpen-prolétariat. Le « théoricien » Bakounine a besoin des énergies
criminelles de la pègre, du lumpen-prolétariat, pour accomplir son programme.
Ce rôle a été assumé par Netchaïev en Russie qui a mis en pratique ce que
Bakounine prêchait, manipulant et faisant chanter les membres de son comité et
exécutant ceux qui essayaient de le quitter. Bakounine n'hésita pas à théoriser
cette alliance des « grands
hommes » déclassés avec les criminels : « Le brigandage est une des formes les plus honorables de la vie
populaire russe. Le brigand, c'est le héros, c'est le défenseur, c'est le
vengeur populaire, l'ennemi irréconciliable de l'Etat et de tout ordre social
et civil établi par l'Etat, le lutteur à la vie et à la mort contre toute cette
civilisation de fonctionnaires, de nobles, de prêtres et de la couronne...
Celui qui ne comprend pas le brigandage ne comprendra rien dans l'histoire
populaire russe. Celui qui ne lui est pas sympathique, ne peut sympathiser avec
la vie populaire et n'a pas de coeur pour les souffrances séculaires et
démesurées du peuple ; il appartient au camp des ennemis, des partisans de
l'Etat. » ([8])
Les déclassés en politique : un terrain fertile pour la provocation
La motivation principale
de tels éléments déclassés, en entrant en politique, n'est pas l'identification
avec la cause de la classe ouvrière ou une passion pour son but, le communisme,
mais une haine brûlante et l'esprit de revanche du déraciné contre la société.
Dans son Catéchisme Révolutionnaire,
Bakounine déclare ainsi : « Il
n'est pas un révolutionnaire s'il tient à quoi que ce soit en ce monde. Il ne
doit pas hésiter devant la destruction d'une position quelconque, d'un lien ou
d'un homme appartenant à ce monde. Il doit haïr tout et tous également. » ([9])
N'ayant de lien de
loyauté à l'égard d'aucune classe de la société et ne croyant en aucune
perspective sociale sinon en son propre avancement, le pseudo-révolutionnaire
déclassé n'est pas animé par l'objectif d'un futur, d'une forme plus
progressive de la société mais par un désir nihiliste de destruction : « N'admettant aucune autre activité que
celle de la destruction, nous reconnaissons que les formes dans lesquelles
doit s'exprimer cette activité peuvent être extrêmement variées : poison,
poignard, noeud coulant, etc. La révolution sanctifie tout sans
distinction. » ([10])
Il devrait aller sans
dire Est-il
nécessaire de démontrer qu'une telle mentalité et un tel environnement
social représentent un terrain véritablement très favorable à la provocation
politique ? Si les provocateurs, les informateurs de police et les
aventuriers politiques (ces ennemis les plus dangereux des organisations
révolutionnaires) sont employés par les classes dominantes, ils n'en sont pas
moins produits spontanément par le processus constant de déclassement, surtout
dans le capitalisme. Quelques brefs extraits du Catéchisme Révolutionnaire de Bakounine suffiront à illustrer ce
point.
L'article 10 conseille au
« véritable militant »
d'exploiter ses camarades : « Chaque
compagnon doit avoir sous la main plusieurs révolutionnaires de second et de
troisième ordre, c'est-à-dire de ceux qui ne sont pas encore complètement
initiés. Il doit les considérer comme une partie du capital révolutionnaire
général, mis à sa disposition. Il doit dépenser économiquement sa part du
capital, tâcher d'en tirer le plus grand profit possible. »
L'article 18 met en avant
comment vivre aux crochets des riches : « Il faut les exploiter de toutes les manières possibles, les
circonvenir, les dérouter, et, nous emparant de leurs sales secrets, en faire
nos esclaves. De cette manière, leur puissance, leurs relations, leur influence
et leurs richesses deviendront un trésor inépuisable et un secours précieux
dans diverses entreprises. »
L'article 19 propose
l'infiltration des libéraux et des autres partis : « Avec eux on peut conspirer d'après leur propre programme,
faisant semblant de les suivre aveuglément. Il faut les prendre dans nos mains,
se saisir de leurs secrets, les compromettre complètement, de manière à ce que
la retraite leur devienne impossible, se servir d'eux pour amener des
perturbations dans l'Etat. »
L'article 20 parle de
lui-même : « La cinquième
catégorie est formée de doctrinaires, de conspirateurs, de révolutionnaires, de
tous ceux qui bavardent dans les réunions et sur le papier. Il faut les pousser
et les entraîner sans cesse à des manifestations pratiques et périlleuses qui
auront pour résultat d'en faire disparaître la majorité, en faisant de
quelques-uns d'entre eux de véritables révolutionnaires. »
L'article 21 : « La sixième catégorie est très
importante ; ce sont les femmes qui doivent être divisées en trois
classes : les unes, les femmes futiles, sans esprit et sans coeur, dont il
faut user de la même manière que de la troisième et quatrième catégorie d'hommes ;
les secondes, les femmes ardentes, dévouées et capables, mais qui ne sont pas
des nôtres parce qu'elles ne sont pas encore parvenues à l'entendement
révolutionnaire pratique et sans phrases ; il faut les employer comme les
hommes de la cinquième catégorie ; enfin les femmes qui sont entièrement
à nous, c'est-à-dire complètement initiées et ayant accepté notre programme
entier. Nous devons les considérer comme le plus précieux de nos trésors, sans
le secours duquel nous ne pouvons rien faire. » ([11])
Ce qui est frappant,
c'est la similarité entre les méthodes exposées par Bakounine et celles
employées par les sectes religieuses d'aujourd'hui qui, bien que dominées par
l'Etat, sont généralement fondées autour d'aventuriers déclassés. Comme nous
l'avons vu dans les précédents articles, le modèle organisationnel de Bakounine
était la franc-maçonnerie, le précurseur du phénomène moderne des sectes
religieuses.
Les aventuriers : une arme terrible contre le mouvement ouvrier
Les activités des
aventuriers politiques déclassés sont particulièrement dangereuses pour le
mouvement ouvrier. Les organisations révolutionnaires prolétariennes ne
peuvent exister et fonctionner correctement que sur la base d'une confiance
mutuelle profonde entre les militants et entre les groupes du milieu
communiste. Le succès du parasitisme politique en général, et des aventuriers
en particulier, dépend au contraire précisément de la capacité à saper la
confiance mutuelle, en détruisant les principes politiques de comportement des
militants sur lesquels les organisations de la classe sont basées.
Dans une lettre à
Netchaïev datée de juin 1870, Bakounine révèle clairement ses intentions
envers l'Internationale : « Nous
devons faire en sorte que ces sociétés, dont les buts sont proches des nôtres,
s'unissent à nous ou, au moins, se soumettent sans même s'en apercevoir. En
faisant cela, les éléments sur qui on ne peut compter devront être écartés.
Les sociétés qui nous sont hostiles ou nuisibles, devront être détruites. Pour
finir, le gouvernement devra être renversé. Tout ça ne peut être réalisé par
la seule vérité. Cela ne fonctionnera pas sans tromperies, intelligence et
mensonges. » ([12])
Une des « tromperies » classiques
consiste à accuser l'organisation des travailleurs d'employer les mêmes
méthodes que celles de l'aventurier lui-même. Ainsi, dans sa Lettre aux frères d'Espagne, Bakounine
affirme que la résolution de la conférence de Londres de 1872 contre les
sociétés secrètes, dirigée en particulier contre l'Alliance, n'a été adoptée
par l'Internationale que « pour
ouvrir la voie à leur propre conspiration pour la société secrète qui existe
depuis 1848 sous la direction de Marx, qui a été fondée par Marx, Engels et
Wolff maintenant décédé, et qui n'est rien d'autre qu'une société quasiment
exclusivement allemande de communistes autoritaires. (...) Il faut reconnaître
que la lutte qui s'est engagée dans l'Internationale n'est rien d'autre qu'une
lutte entre deux sociétés secrètes. » ([13])
Dans l'édition allemande,
il y a une note de bas de page de l'historien anarchiste Max Nettlau, un
admirateur passionné de Bakounine, qui admet que ces accusations contre Marx
sont complètement fausses ([14]). Rappelons aussi
l'écrit antisémite de Bakounine, Les
rapports personnels avec Marx, où le marxisme est présenté comme faisant
partie d'un complot juif supposé lié à la famille Rothschild et auquel nous
nous sommes référés dans notre article sur « Le
marxisme contre la
Franc-maçonnerie » dans la Revue Internationale n° 87.
Le projet du bakouninisme est Bakounine lui-même
Les méthodes employées
par Bakounine étaient celles d'un agitateur déclassé. Mais quel objectif
servaient-elles ?
La seule préoccupation
politique de Bakounine était Bakounine lui-même. Il entra dans le mouvement
ouvrier à la recherche de son propre projet.
L'Internationale était
très claire là-dessus. Le premier texte important du Conseil Général sur
l'Alliance, la circulaire interne sur Les
prétendues scissions dans l'Internationale déclare déjà que le but de
Bakounine est de « remplacer le
Conseil Général par sa propre dictature personnelle. » Le rapport du
congrès sur l'Alliance développe sur ce thème : « L'Internationale était déjà fortement établie quand M.Bakounine
se mit en tête de jouer un rôle comme émancipateur du prolétariat. (...) Pour
se faire reconnaître comme chef de l'Internationale, il fallait se présenter
comme chef d'une autre armée dont le dévouement absolu envers sa personne lui
devait être assuré par une organisation secrète. Après avoir ouvertement implanté
sa société dans l'Internationale, il comptait en étendre les ramifications dans
toutes les sections et en accaparer par ce moyen la direction absolue. »
Ce projet personnel
existait bien avant que Bakounine pense à rejoindre l'Internationale. Quand
Bakounine s'échappe de Sibérie et arrive à Londres en 1861, il tire un bilan négatif
de sa première tentative pour s'établir lui-même dans les cercles
révolutionnaires d'Europe de l'Ouest durant les révolutions de 1848-49.
« Il n'est pas bon d'exercer son activité en pays
étranger. J'en ai fait l'expérience dans les années révolutionnaires : ni
en France, ni en Allemagne je n'ai pu prendre pied. Aussi, tout en conservant
dans le mouvement progressif du monde entier toute ma chaleureuse sympathie
d'autrefois, afin de ne pas dépenser dans le vide le reste de ma vie, je dois
dorénavant limiter mon activité directe à la Russie, à la Pologne, aux Slaves. » ([15])
Là, le motif de Bakounine
pour son changement d'orientation n'est pas les besoins de la cause mais
clairement la question de « prendre
pied » : c'est la première caractéristique des aventuriers
politiques.
Bakounine cherche à gagner les classes dominantes à ses propres ambitions
Ce texte est aussi connu
comme Manifeste Panslave de
Bakounine. « On dit que, peu de
temps avant sa mort, l'empereur Nicolas lui-même, se préparant à déclarer la
guerre à l'Autriche, conçut l'idée de faire appel à tous les slaves autrichiens
et turcs, aux hongrois et aux italiens, afin de les exciter à une insurrection
générale. Il avait soulevé contre lui la guerre d'orient, et pour se défendre,
il voulut se transformer d'empereur despote en empereur révolutionnaire. »
([16])
Dans sa brochure La cause des peuples de 1862, Bakounine
déclare sur le rôle du tsar contemporain Alexandre II de Russie que « c'est lui, lui uniquement qui
pourrait accomplir en Russie la plus grave et la plus bienfaisante révolution
sans verser une goutte de sang. Il le peut encore maintenant (...). Arrêter le
mouvement du peuple qui se réveille, après un sommeil de mille ans, est
impossible. Mais si le tsar se mettait fermement et hardiment à la tête du
mouvement, sa puissance pour le bien et pour la gloire de la Russie n'aurait pas de
bornes. » ([17])
Continuant dans cette
veine, Bakounine appelle le tsar à envahir l'Europe de l'Ouest : « Il est temps que les allemands s'en
aillent en Allemagne. Si le tsar avait compris que dorénavant il devait être,
non le chef d'une centralisation forcée, mais celui d'une fédération libre de
peuples libres, s'appuyant sur une force solide et régénérée, s'alliant la Pologne et l'Ukraine,
rompant toutes les alliances allemandes tant détestées, levant audacieusement
le drapeau panslave, il deviendrait le sauveur du monde slave. »
Voici les commentaires de
l'Internationale là-dessus. « Le
panslavisme est une invention du cabinet de Saint-Pétersbourg et n'a d'autre
but que d'étendre les frontières européennes de la Russie vers l'ouest et le
sud. Mais, comme on n'ose pas annoncer aux slaves autrichiens, prussiens et
turcs que leur destinée est d'être fondus dans le grand empire russe, on leur
présente la Russie
comme la puissance qui les délivrera du joug étranger et qui les réunira dans
une grande fédération libre. » ([18])
Mais, à part sa haine
bien connue pour les allemands, qu'est-ce qui poussait Bakounine à appuyer si
ouvertement le bastion principal de la contre-révolution en Europe, l'autocratie
moscovite ? En réalité, il essayait de gagner l'appui du tsar pour ses
propres ambitions politiques en Europe de l'Ouest. Le milieu politique radical
occidental grouillait d'agents tsaristes, de groupes et de publications
défendant le panslavisme et d'autres causes pseudo-révolutionnaires. La cour
russe avait ses agents et ses sympathisants aux places d'influence les plus
importantes comme l'illustre l'exemple de Lord Palmerston, le politicien
britannique le plus important de cette époque. Il est clair que la protection
de Moscou aurait été inestimable pour la réalisation des ambitions personnelles
de Bakounine.
Bakounine espérait
persuader le tsar de donner à sa politique intérieure une teinte
révolutionnaire-démocratique en convoquant une assemblée nationale. Cela aurait
permis à Bakounine d'organiser le mouvement polonais et les mouvements
d'émigrés et autres radicaux à l'Ouest comme le cheval de Troie ultra-gauche de
Russie en Europe occidentale : « Malheureusement,
le tsar ne jugea pas à propos de convoquer l'Assemblée nationale à laquelle,
dans cette brochure, Bakounine posait sa candidature. Il en fut pour ses frais
de manifeste électoral et pour ses génuflexions devant Romanov. Indignement
trompé dans sa candide confiance, il ne lui restait plus qu'à se lancer à
corps perdu dans l'anarchie pandestructive. » ([19])
Ayant été déçu par le
tsarisme mais inébranlable dans sa quête d'un rôle personnel dirigeant sur
les mouvements révolutionnaires européens, Bakounine se mit à graviter autour
de la franc-maçonnerie au milieu des années 1860 en Italie, fondant lui-même
différentes sociétés secrètes (voir le premier article de cette série).
Utilisant ces méthodes, Bakounine infiltra d'abord la bourgeoise « Ligue pour la Paix » qu'il essaya
d'unir à l'Internationale « sur un
pied d'égalité » et le tout sous sa propre direction (voir le
deuxième article de cette série). Quand cela aussi échoua, il infiltra et
essaya de prendre l'Internationale elle-même, surtout au moyen de son Alliance
secrète. Pour ce projet comportant la destruction de l'organisation politique
mondiale de la classe ouvrière, Bakounine réussit finalement à gagner l'appui
chaleureux des classes dominantes.
« Toute la presse libérale et celle de la police se
trouva ouvertement à ses côtés (de l'Alliance) ; dans sa diffamation personnelle du Conseil général, elle fut
soutenue par les soi-disant réformateurs de tous les pays. » ([20])
La déloyauté envers toutes les classes haïes de la société
Bien que cherchant leur
appui, Bakounine n'a jamais été simplement un agent du tsarisme, de la franc-maçonnerie,
de la « Ligue pour la Paix », de la presse
ou de la police occidentales. Comme tous les déclassés, il n'avait pas plus de
loyauté envers les classes dominantes qu'envers les classes exploitées de la
société. Au contraire, son ambition était de manipuler et de tromper pareillement
la classe ouvrière et la classe dominante afin de réaliser ses ambitions
personnelles et prendre sa revanche sur la société comme un tout. C'est pour
cela que les classes dominantes, parfaitement au courant de ce fait,
utilisèrent Bakounine chaque fois qu'il leur convenait mais ne lui firent
jamais confiance, et furent ravies de l'abandonner à son sort aussitôt qu'il
devint inutile. Ainsi, dès qu'il fut démasqué publiquement par
l'Internationale, sa carrière politique s'acheva.
Bakounine avait une
véritable et violente haine contre les classes dominantes féodale et
capitaliste. Mais, comme il haïssait encore plus la classe ouvrière, et
globalement méprisait les exploités, il voyait la révolution et le changement
social comme la tâche d'une petite élite déterminée de déclassés sans scrupule
sous sa propre direction personnelle. Cette vision de la transformation
sociale était nécessairement une absurdité fantaisiste et mystique puisqu'elle
n'émanait d'aucune classe solidement enracinée dans la réalité sociale mais
seulement des fantasmes vengeurs d'un élément étranger au prolétariat.
Surtout, comme tous les
aventuriers politiques, Bakounine pensait changer la société non pas par la
lutte de classe mais par l'habileté manipulatrice de la fraternité révolutionnaire :
« ...pour la vraie révolution, il
faut non des individus placés à la tête de la foule et qui la commandent, mais
des hommes cachés invisiblement au milieu d'elle, reliant invisiblement par
eux-mêmes une foule avec l'autre, et donnant ainsi invisiblement une seule et
même direction, un seul et même esprit et caractère au mouvement.
L'organisation secrète préparatoire n'a que ce sens là, et ce n'est que pour
cela qu'elle est nécessaire. » ([21])
Une telle vision n'était
pas nouvelle mais avait été développée, depuis la révolution française, au sein
de la branche maçonnique des « Illuminés »
qui devint par la suite spécialisée dans l'infiltration du mouvement ouvrier.
Bakounine partageait la même idée aventurière de la politique et surtout de la « libération » personnelle,
anarchique et totale, au moyen de la politique machiavélique de l'infiltration
dans laquelle les différentes classes de la société sont jouées les unes
contre les autres.
C'est pour cela que le
projet politique de l'Alliance était d'infiltrer et de prendre le pouvoir non
seulement dans l'Internationale mais aussi dans les organisations de la classe
dominante.
Ainsi, dans le paragraphe
14 de son Catéchisme révolutionnaire,
Bakounine nous dit : « Un
révolutionnaire doit pénétrer partout, dans la haute classe comme dans la
moyenne, dans la boutique du marchand, dans l'église, dans le palais
aristocratique, dans le monde bureaucratique, militaire et littéraire, dans la
troisième section (police secrète),
et même dans le palais impérial. »
Les statuts secrets de
l'Alliance déclarent : « Tous
les frères internationaux se connaissent. Il ne doit jamais exister de secret
politique entre eux. Aucun ne pourra faire partie d'une société secrète
quelconque sans le consentement positif de son comité, et au besoin, quand
celui-ci l'exige, sans celui du comité central. Et il ne pourra en faire partie
que sous la condition de leur découvrir tous les secrets qui pourraient les
intéresser soit directement soit indirectement. »
Le rapport de la Commission du congrès
de La Haye
commente ce passage comme suit : « Les
Pietri et les Stieber n'emploient comme mouchards que des gens inférieurs et
perdus ; en envoyant ses faux frères dans les sociétés secrètes, pour en
trahir les secrets, l'Alliance impose le rôle d'espion aux hommes-mêmes qui,
dans son plan, doivent prendre la direction de la "révolution universelle". »
L'essence de l'aventurisme politique
Tout au long de son
histoire, le mouvement ouvrier a été affaibli par les réformistes et les
opportunistes petits-bourgeois et parfois par des carriéristes effrontés qui ne
croyaient pas à l'importance ou au futur du mouvement ouvrier et qui ne s'en
souciaient pas. L'aventurier politique, au contraire, est convaincu que le
mouvement ouvrier est d'importance historique. Sur ce point, il reprend à
son compte cette idée essentiel du marxisme révolutionnaire. C'est pour
cette raison qu'il rejoint le mouvement ouvrier. Un aventurier n'est attiré ni
par la monotonie grise du réformisme ni par la médiocrité d'un bon boulot. Il
est, au contraire, quelqu'un de déterminé à jouer un rôle historique. Cette
grande ambition distingue l'aventurier du petit-bourgeois carriériste et
opportuniste.
Alors que le
révolutionnaire rejoint le mouvement ouvrier afin de l'aider à réaliser sa
mission historique, l'aventurier le rejoint pour que celui-ci serve sa propre
mission « historique ».
C'est ce qui distingue nettement l'aventurier du révolutionnaire prolétarien.
L'aventurier n'est pas plus révolutionnaire que le carriériste ou le
réformiste petit-bourgeois. La différence est que l'aventurier a une vision de
l'importance historique du mouvement ouvrier. Mais il s'y rattache d'une
manière complètement parasitaire.
L'aventurier est en
général un déclassé. Il y a de nombreux individus de ce type au sein de la
société bourgeoise, avec de grandes ambitions et avec une très haute opinion
de leurs propres capacités, mais qui sont incapables de réaliser leurs hautes
ambitions au sein de la classe dominante. Pleins d'amertume et de cynisme, de
telles personnes glissent souvent vers le lumpen-prolétariat menant une
existence de criminel ou de bohème. D'autres se révèlent comme une force de
travail idéale pour l'Etat comme informateur ou agent provocateur. Mais, au
sein de ce magma de déclassés, il y a quelques individus d'exception ayant le
talent politique pour reconnaître que le mouvement ouvrier peut leur donner une
seconde chance. Ils peuvent essayer de s'en servir comme tremplin pour obtenir
renommée et importance et prendre ainsi une revanche sur la classe dominante
qui est, en réalité, l'objet de leurs efforts et de leurs ambitions. De telles
personnes sont constamment pleines de ressentiments face au manque de reconnaissance,
par la société en général, de leur supposé génie. En même temps, elles sont
fascinées, non pas par le marxisme ou le mouvement ouvrier mais par le pouvoir
de la classe dominante et ses méthodes de manipulation.
Le comportement de
l'aventurier est conditionné par le fait qu'il ne partage pas le but du
mouvement qu'il a rejoint. Evidemment, il doit cacher son projet personnel réel
au mouvement comme un tout. Seuls ses plus proches disciples peuvent être
amenés à avoir une idée de son attitude réelle envers le mouvement.
Comme nous l'avons vu
dans le cas de Bakounine, il y a une tendance inhérente chez les aventuriers
politiques à collaborer en secret avec les classes dominantes. En réalité, une
telle collaboration appartient à l'essence même de l'aventurisme. Sinon,
comment l'aventurier est-il supposé accomplir son « rôle historique » ? Sinon, comment peut-il
s'affirmer vis à vis de la classe dont il se sent rejeté ou ignoré ? En
fait, c'est seulement la bourgeoisie qui peut accorder l'admiration et la
reconnaissance que recherche l'aventurier et que la classe ouvrière ne va pas
lui donner.
Certains des aventuriers
les plus connus dans le mouvement ouvrier étaient aussi, comme Malinovsky, des
agents de la police. Mais en général, les aventuriers ne travaillent pas
directement pour l'Etat mais pour eux-mêmes. Quand les bolchéviks ouvrirent
les archives de la police politique russe, l'Okhrana, ils trouvèrent les
preuves que Malinosky était un agent de la police. Mais aucune preuve n'a été
trouvée pour ce qui est de Bakounine. Marx et Engels n'ont jamais accusé
Bakounine ou Lassalle d'être des agents appointés de l'Etat. Et même jusqu'à
aujourd'hui, il n'y a aucune preuve qu'ils l'aient été.
Mais, comme Marx et
Engels l'ont mis en évidence, l'aventurier politique n'est pas moins mais plus
dangereux pour les organisations prolétariennes que le commun des agents de la
police. C'est la raison pour laquelle les agents découverts au sein de
l'Internationale furent rapidement exclus et dénoncés sans grande incidence
pour le travail de celle-ci, alors que la découverte des activités de
Bakounine a duré plusieurs années et a menacé l'existence même de l'organisation.
Il n'est pas difficile, pour des communistes, de comprendre qu'un informateur
de la police est leur ennemi. L'aventurier, au contraire, dans la mesure où il
a travaillé pour son propre compte, sera toujours défendu par le
sentimentalisme petit-bourgeois, comme le montre le triste exemple de Mehring.
L'histoire montre à quel
point ce sentimentalisme est dangereux. Tandis que Bakounine et Lassalle (deux
cas semblables) ou les « national-bolchéviks »
autour de Laufenberg et Wollfheim, à la fin de la 1re guerre mondiale à Hambourg, passèrent des
accords secrets avec la classe dominante contre le mouvement ouvrier, plusieurs
autres « grands »
aventuriers rejoignirent carrément les rangs de la bourgeoisie :
Parvus, Mussolini, Pilsudski, Staline et d'autres.
L'aventurier et le mouvement marxiste
Bien avant la fondation
de la 1re Internationale, le mouvement marxiste avait
développé un tableau complet de l'aventurisme politique comme phénomène au
sein de la classe dominante. Cette analyse fut faite surtout en relation avec
Louis Bonaparte, « Empereur »
de France de 1852 à 1870. Dans la lutte contre Bakounine, le marxisme a
développé tous les éléments essentiels d'un tel phénomène dans le mouvement
ouvrier, cependant sans en utiliser la terminologie. Dans le mouvement ouvrier
allemand, le concept de l'aventurisme fut développé dans la lutte contre le
dirigeant lassallien Schweitzer qui, en collaboration avec Bismarck, travailla
au maintien de la scission au sein du parti ouvrier. Dans les années 1880,
Engels et d'autres marxistes dénoncèrent l'aventurisme politique des dirigeants
de la « Social Democratic federation »
en Grande-Bretagne et comparèrent leur comportement à celui des bakouninistes.
A partir de là, le mouvement ouvrier dans son ensemble commença à s'approprier
cette notion malgré l'existence d'une résistance opportuniste. Dans le
mouvement trotskiste d'avant la seconde guerre mondiale, elle s'avéra être une
nouvelle fois une arme importante pour la défense de l'organisation, trouvant
une claire illustration dans les cas de Molinier et autres.
Aujourd'hui, dans le
cadre de la phase de décomposition du capitalisme avec l'accélération sans
précédent du processus de déclassement et de lumpenisation qui touche la
société, face à l'offensive que mène la bourgeoisie contre le milieu
révolutionnaire, en particulier par l'utilisation du parasitisme, il est vital,
pour les organisations politiques du prolétariat, de se réapproprier la
conception marxiste de l'aventurisme afin d'être le mieux armé pour le démasquer
et le combattre.
Kr.
[1]. Le discrédit apporté par Mehring à la lutte marxiste contre le
bakouninisme et le lassallisme allait avoir des effets dévastateurs sur le
mouvement ouvrier durant les décennies suivantes. Non seulement il mena à une
réhabilitation partielle d'aventuriers politiques comme Bakounine ou Lassalle
mais surtout, il permit à l'aile opportuniste de la social-démocratie, avant
1914, de faire tomber dans l'oubli les leçons des grandes luttes pour la
défense des organisations révolutionnaires menées dans les années 1860 et 1870.
Ce fut un élément décisif dans la stratégie opportuniste pour isoler, au sein
de la 3e Internationale, les bolchéviks dont la lutte
contre le menchévisme s'inscrit dans cette grande tradition. La 3e Internationale souffrit aussi de ce legs de
Mehring. Ainsi, en 1921, un article de Stoecker Sur le bakouninisme se base sur la critique de Marx par Mehring
afin de justifier les aspects les plus dangereux et les plus aventureux de « L'Action de mars 1921 » du
KPD (Parti communiste allemand) en Allemagne.
[2]. Karl Marx, Mehring,
traduit de l'anglais par nous.
[3]. Dans les dernières années de sa vie, durant la Première Guerre
Mondiale, Mehring devint un des défenseurs les plus passionnés des bolchéviks,
au sein de la Gauche
allemande, révisant ainsi, au moins implicitement, sa critique antérieure de
Marx sur les questions organisationnelles.
[4]. L'Alliance de la démocratie
socialiste et l'Association Internationale des Travailleurs, Rapport publié
par ordre du Congrès international de La Haye, dans Marx/Bakounine :
socialisme autoritaire ou libertaire ? Editions 10-18, 4e trimestre
1975, Tome II.
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