Revolution allemande (VI) : L'échec de la construction de l'organisation

Dans la série Révolution Allemande

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Nous avons vu dans le précédent article que le KPD est fondé en Allemagne fin décembre 1918 dans le feu des luttes. Bien que les Spartakistes aient accompli un excellent travail de propagande contre la guerre et soient intervenus de façon décidée et avec grande clarté dans le mouvement révolutionnaire lui-même, le KPD  n'est pas encore un parti solide. La construction de l'organisation vient juste de commencer, son tissu organisationnel ne possède qu'une trame encore très lâche. Lors de son congrès de fondation, le parti est marqué par une grande hétérogénéité. Différentes positions s'affrontent, non seulement sur la question du travail au sein des syndicats et celle de la participation au parlement mais, plus grave encore, il y a, sur la question organisationnelle, de grandes divergences. Sur cette question, l'aile marxiste autour de R. Luxemburg et de L. Jogiches, se trouve en minorité.

L'expérience de ce parti « non achevé » montre qu'il ne suffit pas de proclamer le parti pour que celui-ci existe et agisse en tant que tel. Un parti digne de ce nom doit disposer d'une structure  organisationnelle solide qui doit s'appuyer sur une même conception de l'unité de l'organisation quant à sa fonction et à son fonctionnement.

L'immaturité du  KPD à ce niveau a conduit à ce qu'il ne puisse pas véritablement remplir son rôle vis-à-vis de la classe ouvrière.

C'est une tragédie pour la classe ouvrière en Allemagne (et par voie de conséquence pour le prolétariat mondial)  que, durant cette phase aussi décisive de l'après-guerre, elle n'ait pas bénéficié, dans son combat, d'une contribution efficace du parti.

1919 : suite à la répression, le KPD absent des luttes

Une semaine après le congrès de fondation du KPD, la bourgeoisie allemande, début 1919, manigance le soulèvement de janvier (Voir Revue Internationale n° 83). Le KPD met immédiatement en garde contre cette insurrection prématurée. Sa Centrale souligne que le moment de l'assaut contre l'Etat bourgeois n'est pas encore venu.

Alors que la bourgeoisie entreprend une provocation contre les ouvriers, que la colère et l'envie d'en découdre se répandent au sein de la classe ouvrière, l'une des figures éminentes du KPD , Karl Liebknecht, se jette dans les luttes aux côtés des « hommes de confiance révolutionnaires », à l'encontre des décisions et mises en garde du parti.

Non seulement une tragique défaite est infligée à la classe ouvrière dans son ensemble, mais les coups de la répression touchent particulièrement durement les militants révolutionnaires. En plus de R. Luxemburg et de K. Liebknecht, nombre d'entre eux sont passés par les armes comme L. Jogiches assassiné en mars 1919. Le KPD se retrouve ainsi décapité.

Ce n'est pas un hasard si c'est justement l'aile marxiste autour de R. Luxemburg et L. Jogiches qui est la cible de la répression. Cette aile, qui a toujours veillé à la cohésion du parti, est constamment apparue comme le défenseur le plus résolu de l'organisation.

Le KPD est ensuite contraint, pendant des mois entrecoupés de quelques interruptions, à l'illégalité. Il est impossible à Die Rote Fahne de paraître de janvier à mars, puis de mai à décembre 1919. Ainsi, dans les vagues de grèves de février à avril (Voir Revue Internationale n° 83), il ne peut jouer le rôle déterminant qui lui incombe. Sa voix est quasiment étouffée par le capital.

Si le KPD avait été un parti suffisamment fort, discipliné et influent pour démasquer effectivement la provocation de la bourgeoisie, lors de la semaine de janvier, et pour empêcher que les ouvriers ne tombent dans ce piège, le mouvement aurait sûrement connu une tout autre issue.

La classe ouvrière paie ainsi au prix fort les faiblesses organisationnelles du parti qui devient la cible de la répression la plus brutale. Partout on fait la chasse aux communistes. Les communications entre ce qui reste de la Centrale et les districts du parti sont plusieurs fois rompues. Lors de la conférence nationale du 29 mars 1919 on fait le constat que « les organisations locales sont submergées d'agents-provocateurs ».

« Pour ce qui est de la question syndicale, la conférence pense que le mot d'ordre "Hors des syndicats !" est pour l'instant déplacé. (...) L'agitation syndicaliste productrice de confusion doit être combattue non par des mesures de coercition mais par la clarification systématique des divergences de conception et de tactique. » (Centrale du KPD, conférence nationale du 29 mars 1919). Sur les questions programmatiques, il s'agit, à juste raison, dans un premier temps, d'aller au fond des divergences par la discussion.

Lors d'une conférence nationale tenue les 14 et 15 juin 1919 à Berlin, le KPD adopte des statuts qui affirment la nécessité d'un parti strictement centralisé. Et, bien que le parti prenne position clairement contre le syndicalisme, il est recommandé qu'aucune mesure ne soit prise à l'encontre des membres qui appartiennent à des syndicats.

Lors de la conférence d'août 1919, il est convenu de nommer un délégué par district du parti (il y en a 22), sans tenir compte de la taille de ceux-ci. Par contre chaque  membre de la Centrale obtient une voix. Lors du congrès de fondation de fin décembre 1918, aucun mode de nomination des délégués n'avait été établi et la question de la centralisation n'avait pas été non plus précisée. En août 1919, la Centrale est sur-représentée en voix alors que la place et l'opinion des sections locales se trouvent restreintes. Il existe ainsi un danger d'une tendance à l'autonomisation de la Centrale, ce qui renforce la méfiance déjà existante vis-à-vis de celle-ci. Cependant le point de vue de la Centrale et de Levi (qui a entretemps été élu à sa tête) défendant la nécessité de poursuivre le travail dans les syndicats et au parlement n'arrive pas à s'imposer dans la mesure où la majorité des délégués penche vers les positions de la Gauche.

Comme nous l'avons montré dans la Revue Internationale n° 83, les nombreuses vagues de luttes qui ébranlent toute l'Allemagne dans la première moitié de l'année 1919 et dans lesquelles la voix du KPD est à peine perceptible, jettent des flots d'ouvriers hors des syndicats. Les ouvriers sentent que les syndicats comme organes classiques de revendication ne peuvent plus remplir leur fonction de défense des intérêts ouvriers depuis qu'au cours de la guerre mondiale ils ont, aux côtés de la bourgeoisie, imposé l'Union Sacrée et qu'à nouveau, dans cette situation révolutionnaire, ils se trouvent du côté de celle-ci. En même temps, il n'y a plus la même ébullition qu'aux mois de novembre et décembre 1918 lorsque les ouvriers s'étaient unifiés dans les conseils ouvriers et avaient mis en cause l'Etat bourgeois. Dans cette situation, de nombreux ouvriers créent des « organisations d'usines » devant regrouper tous les ouvriers combatifs dans des « Unions ». Ces dernières se donnent des plates-formes en partie politiques visant au renversement du système capitaliste. De nombreux ouvriers pensent alors que les Unions doivent être le lieu exclusif du rassemblement des forces prolétariennes et que le parti doit se dissoudre en leur sein. C'est la période au cours de laquelle les conceptions anarcho-syndicalistes, ainsi que les idées du communisme de conseils rencontrent un large écho. Plus de 100 000 ouvriers s'unifient dans les Unions. En août 1919 l'Allgemeine Arbeiter Union (AAU, Union Générale des Ouvriers) est fondée à Essen.

Simultanément, l'après-guerre amène une détérioration rapide des conditions de vie de la classe ouvrière. Alors que durant la guerre elle avait dû verser son sang et subir la famine, que l'hiver 1918-19 l'avait complètement épuisée, la classe ouvrière doit maintenant encore payer le prix de la défaite de l'impérialisme allemand dans la guerre. En effet, durant l'été 1919, le Traité de Versailles est signé et impose au Capital allemand – et surtout à la classe ouvrière du pays – la charge du paiement des réparations de guerre.

Dans cette situation, la bourgeoisie allemande, qui a intérêt à réduire autant que possible le poids du châtiment, tente de faire du prolétariat son allié face aux « exigences » des impérialismes vainqueurs. Ainsi, elle soutient toutes les voix qui s'élèvent dans ce sens et en particulier celles de certains dirigeants du parti à Hambourg. Des fractions au sein de l'armée se mettent en contact avec Wolffheim et Laufenberg qui, à partir de l'hiver 1919-20, vont défendre la « guerre populaire nationale » dans laquelle la classe ouvrière se doit de faire cause commune avec la classe dominante allemande et se doit de « lutter contre l'oppression nationale ».

Le 2e congrès du KPD d'octobre 1919 :de la confusion politique à la dispersion organisationnelle

C'est dans le contexte du reflux des luttes ouvrières, suite aux défaites subies lors de la première moitié de 1919, que se déroule du 20 au 24 octobre le 2e congrès du KPD à Heidelberg. La situation politique et le rapport d'administration forment les premiers points à l'ordre du jour. Concernant l'analyse de la situation politique sont principalement abordés les plans économique et impérialiste et, en particulier, la position de l'Allemagne. Presque rien n'est dit sur le rapport de force entre les classes au niveau international. L'affaiblissement et la crise du parti semblent avoir supplanté l'analyse de l'état de la lutte des classes au niveau international. Par ailleurs, alors qu'il s'agit, en priorité, de tout faire pour tendre à regrouper l'ensemble des forces révolutionnaires, d'entrée de jeu la Centrale met en avant ses « Thèses sur les principes communistes et la tactique » – dont certains aspects vont avoir de lourdes conséquences pour le parti et ouvrir la porte à de nombreuses scissions – et cherche à les imposer.

Les thèses soulignent que « la révolution est une lutte politique des masses prolétaires pour le pouvoir politique. Cette lutte est menée par tous les moyens politiques et économiques. (...) Le KPD ne peut renoncer par principe à aucun moyen politique au service de la préparation de ces grandes luttes. La participation aux élections doit entrer en ligne de compte comme l'un de ces moyens. » Plus loin elles abordent la question du travail des communistes dans les syndicats afin de « ne pas s'isoler des masses ».

Ce travail dans les syndicats et dans le parlement n'est pas posé comme une question de principe mais comme une question de tactique.

Sur le plan organisationnel, les thèses rejettent, à juste raison, le fédéralisme et soulignent la nécessité de la centralisation la plus rigoureuse.

Mais le dernier point ferme la porte à toute discussion en affirmant que « les membres du KPD qui ne partagent pas ces conceptions sur la nature, l'organisation et l'action du parti doivent se séparer du parti. »

Certes, depuis le début, les divergences au sein du KPD concernant les questions fondamentales du travail dans les syndicats et la participation aux élections au parlement étaient profondes. Au congrès de fondation du parti, la première Centrale élue défendait une position minoritaire sur ces questions et ne cherchait pas à l'imposer. Cela reflétait une compréhension juste de la question de l'organisation en particulier chez les membres de la direction qui n'ont pas quitté le parti sur la base de cette divergence mais concevaient celle-ci comme un point qu'il fallait clarifier dans toutes ses conséquences au cours des discussions ultérieures. ([1])

Il faut prendre en considération le fait que la classe ouvrière, notamment depuis le début de la première guerre mondiale, s'est acquis une expérience importante pour commencer à dégager un point de vue clair contre les syndicats et contre les élections parlementaires bourgeoises. Malgré cette clarification, les positions sur ces questions ne constituent pas encore alors des frontières de classe ni une raison pour scissionner. Aucune composante du mouvement révolutionnaire n'a encore réussi à tirer, de façon globale et cohérente, les conséquences du changement de période historique qui est en train de se produire, c'est-à-dire l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence. Il règne encore, parmi les communistes, une grande hétérogénéité ; et dans la plupart des pays il y a des divergences sur ces questions. C'est aux communistes d'Allemagne que revient le mérite d'avoir ouvert la voie à la clarification, formulé les premiers les positions de classe sur ces questions. Au niveau international, ils sont d'ailleurs en minorité à ce moment-là. En mettant l'accent sur les conseils ouvriers comme seule arme du combat révolutionnaire, lors de son congrès de fondation en mars 1919, l'Internationale Communiste montre que toute son orientation va dans le sens de rejeter les syndicats et le parlement. Mais elle n'a pas encore de position fondée théoriquement et tranchée pour définir clairement son attitude. A son congrès de fondation, le KPD a adopté une position juste mais sans que ses fondements théoriques n'aient été encore suffisamment développés. Tout cela reflète l'hétérogénéité et surtout l'immaturité de l'ensemble du mouvement révolutionnaire à ce moment-là. Il se trouve confronté à une situation objective qui a fondamentalement changé avec un retard au niveau de sa conscience et de l'élaboration théorique de ses positions. En tous cas il est clair que le débat sur ces questions est indispensable, qu'il doit être impulsé et qu'il est impossible de l'éviter. Pour toutes ces raisons, les divergences programmatiques sur la question syndicale et sur la participation aux élections ne peuvent pas constituer, à ce moment-là, un motif d'exclusion du parti ou de scission de la part des tenants de l'une ou l'autre des positions en présence. Adopter l'attitude opposée aurait entraîné l'exclusion de R. Luxemburg et K. Liebknecht qui, au congrès de fondation, sont élus, sans conteste, à la Centrale mais appartiennent à la minorité sur la question syndicale et sur la participation aux élections.

Mais c'est sur la question organisationnelle que le KPD est le plus profondément divisé. Lors de son congrès de fondation, il n'est qu'un rassemblement, situé à la gauche de l'USPD, qui se divise en plusieurs ailes en particulier sur la question de l'organisation. L'aile marxiste autour de R. Luxemburg et L. Jogiches, qui défend de la façon la plus déterminée l'organisation, son unité et sa centralisation, fait face à tous ceux qui ou bien sous-estiment la nécessité de l'organisation ou bien considèrent celle-ci avec méfiance, voire même avec hostilité.

Voila pourquoi le premier défi que doit relever le 2e congrès du parti est celui de prendre à bras le corps la défense et la construction de l'organisation.

Mais déjà les conditions objectives ne lui sont pas très favorables. En effet :

– La vie de l'organisation est très sévèrement mise à mal par les agissements de la bourgeoisie. La répression et les conditions d'illégalité qu'elle subit ne lui permettent pas de mener une vaste discussion dans les sections locales sur les questions programmatiques et organisationnelles. Dans cette mesure, lors du congrès, la discussion ne bénéficie pas de la meilleure préparation.

– La Centrale élue lors du congrès de fondation se trouve largement décimée : trois des neuf membres (R. Luxemburg, K. Liebknecht, L. Jogiches) ont été assassinés ; F. Mehring est décédé et trois autres ne peuvent pas participer aux travaux du congrès à cause des poursuites dont ils font l'objet. Ne restent que P. Levi, Pieck, Thalheimer et Lange.

Dans le même temps, les idées conseillistes et anarcho-syndicalistes prennent leur essor. Les partisans des Unions plaident pour la dissolution du parti dans les Unions, d'autres poussent à adopter une attitude de retrait dans les luttes revendicatives. Les concepts de « parti des chefs », de la « dictature des chefs » commencent à se répandre montrant que les tendances anti-organisationnelles gagnent du terrain.

Au cours de ce congrès, les conceptions organisationnelles erronées qui le traversent vont être la cause d'un véritable désastre. Déjà, pour la nomination des délégués, Levi s'arrange pour que le partage des voix s'établisse en faveur de la Centrale. Il jette ainsi par dessus bord les principes politiques qui avaient prévalu lors du congrès de fondation (même si celui-ci n'avait pas réussi à définir des statuts ni décider de la répartition précise des délégations). Au lieu d'être soucieux de la représentativité des délégués locaux qui expriment un état des positions politiques dans les sections aussi hétérogène soit-il, il pousse, comme en août 1919 à Francfort, à ce que la position de la Centrale soit toujours majoritaire.

Dés le départ donc, l'attitude de la Centrale accentue les divisions et prépare l'exclusion de la véritable majorité.

Par ailleurs, à l'instar des débats se déroulant dans presque tous les partis communistes sur la question du parlement et des syndicats, la Centrale aurait dû présenter ses thèses comme contribution à la discussion, comme moyen de poursuivre la clarification et non comme le moyen de l'étouffer et d'expulser du parti les tenants de la position adverse. Le dernier point des thèses, qui prévoit l'exclusion de tous ceux qui ont des divergences, reflète une conception organisationnelle fausse, celle du monolithisme, en contradiction avec la conception marxiste de l'aile qui s'était regroupée autour de R. Luxemburg et L. Jogiches qui a toujours préconisé la discussion la plus large possible dans l'ensemble de l'organisation.

Alors qu'au congrès de fondation, la Centrale élue adopte le point de vue politique juste de ne pas considérer les divergences existantes même sur des questions fondamentales comme les syndicats et la participation aux élections comme des motifs de scission ou d'exclusion, celle qui est en place lors du 2e congrès, s'appuyant sur une conception fausse de l'organisation, contribue à la désagrégation fatale du parti.

Les délégués qui représentent la position majoritaire issue du congrès de fondation, conscients de ce danger, réclament la possibilité de consulter leurs sections respectives et de « ne pas précipiter la décision de scission ».

Mais la Centrale du parti exige une décision immédiate. Trente et un des participants disposant d'une voix délibérative votent pour les thèses, 18 contre. Ces 18 délégués, qui représentent pour la plupart les districts du parti les plus importants numériquement et qui sont presque tous délégués des anciens ISD/IKD, sont dès lors considérés comme exclus.

Toute rupture ne peut avoir lieu que sur les bases les plus claires

Pour traiter avec responsabilité une discussion dans une situation de divergence, il est nécessaire que chaque position puisse être présentée et débattue largement et sans restriction. De plus, dans son attaque contre l'aile marxiste, Levi amalgame toutes les divergences et utilise l'arme de la déformation pure et simple.

Car il existe, en effet, dans ce congrès les divergences les plus diverses. Otto Rühle, par exemple, prend position le plus ouvertement contre le travail au parlement et dans les syndicats, mais sur la base d'une argumentation conseilliste. Il tire à boulets rouges sur la « politique des chefs ».

Les camarades de Brême, également adversaires résolus de tout travail au sein du parlement et des syndicats, ne rejettent pas le parti, au contraire. Cependant au congrès, ils ne défendent ni énergiquement ni clairement leur point de vue laissant le terrain libre aux agissements destructeurs d'aventuriers comme Wolffheim et Laufenberg ainsi qu'aux fédéralistes et aux unionistes.

Il règne ainsi une confusion générale. Les différents points de vue n'apparaissent pas clairement. En particulier sur la question organisationnelle, où une séparation claire entre les partisans et les adversaires du parti se doit d'être effectuée, tout est mélangé.

La position de rejet des syndicats et des élections parlementaires n'est pas à mettre sur le même plan et sur un pied d'égalité avec celle qui rejette par principe le parti. C'est malheureusement le contraire que fait Lévi quand il caractérise tous les adversaires du travail dans les syndicats et au parlement comme des ennemis du parti. Il accomplit ainsi une totale déformation des positions et fausse complètement l'enjeu posé.

Face à cette façon de procéder de la Centrale il y a différentes réactions. Seuls Laufenberg et Wolffheim, ainsi que deux autres délégués, considèrent la scission comme inévitable et la sanctionnent en proclamant le soir même la fondation d'un nouveau parti. Auparavant ces deux individus ont répandu la méfiance et retiré la confiance dans la Centrale sous prétexte de l'existence de certaines lacunes dans le rapport sur les finances. Dans une manoeuvre trouble, ils cherchent même à éviter tout débat ouvert sur la question de l'organisation.

Les délégués de Brême adoptent en revanche une attitude responsable. Ils ne veulent pas se laisser expulser. Ils reviennent le lendemain afin de poursuivre leur activité de délégués. Mais la Centrale fait déplacer la réunion dans un lieu tenu secret refusant ainsi la présence de cette minorité. Elle se débarrasse ainsi d'une importante partie de l'organisation non seulement en utilisant des ficelles dans le mode de désignation des délégués mais aussi en l'excluant de force du congrès.

Le congrès est imprégné de fausses visions de l'organisation. La Centrale de Levi a une conception monolithique de l'organisation selon laquelle il n'y a pas de place pour les positions minoritaires dans le parti. A l'exception des camarades de Brême qui, malgré leurs divergences, combattent pour rester dans l'organisation, l'opposition, elle-même, partage cette conception monolithique dans la mesure où elle excluerait bien la Centrale si elle le pouvait. De part et d'autre, on se précipite vers la scission sur les bases les plus confuses. L'aile qui représente le marxisme sur les questions organisationnelles n'est pas parvenue à imposer son point de vue.

C'est ainsi que s'installe parmi les communistes en Allemagne une tradition qui va par la suite constamment répéter le même schéma : chaque divergence aboutit à une scission.

Les positions programmatiques fausses ouvrent la porte à l'opportunisme

Comme nous l'avons déjà évoqué plus haut, les thèses, qui ne considèrent encore le travail au sein du parlement et des syndicats que d'un point de vue essentiellement tactique, expriment une difficulté répandue alors dans l'ensemble du mouvement communiste : celle de tirer les leçons de la décadence et de reconnaître que celle-ci a fait surgir avec elle de nouvelles conditions rendant inadéquats certains anciens moyens de lutte.

Le parlement et les syndicats sont devenus des rouages de l'appareil d'Etat. La Gauche a perçu ce processus bien plus qu'elle ne l'a compris théoriquement.

Par contre, l'orientation tactique prise par la direction du KPD, reposant sur une vision confuse de ces questions, va participer de la dérive opportuniste dans laquelle s'engage le parti et qui, sous prétexte de « ne pas se couper des masses », le pousse à faire de plus en plus de concessions à ceux qui ont trahi le prolétariat. Cette dérive va également s'illustrer par la tendance à rechercher une entente avec l'USPD centriste afin de devenir « un parti de masse ». Malheureusement, en excluant massivement tous ceux qui ont des divergences avec l'orientation de la direction, le KPD élimine de ses rangs un nombre important de militants fidèles au parti et se prive ainsi de l'indispensable oxygène de la critique seul capable de freiner cette gangrène opportuniste.

Ce qui est fondamentalement à la base de cette tragédie c'est l'absence de compréhension de la question organisationnelle et de son importance. Une leçon essentielle que nous devons tirer aujourd'hui est que toute exclusion ou scission est un acte trop sérieux et trop lourd de conséquences pour être pris à la légère. Une telle décision n'est possible qu'au terme d'une clarification préalable en profondeur et concluante. C'est pourquoi cette compréhension politique fondamentale se doit de figurer dans les statuts de toute organisation avec toute la clarté requise.

L'Internationale Communiste elle-même, qui d'un côté soutient la position de Levi sur la question syndicale et parlementaire, insiste de l'autre sur la nécessité de continuer à mener le débat de fond et refuse toute rupture causée par ces divergences. Lors du congrès de Heidelberg la direction du KPD a agi de sa propre autorité sans tenir compte de l'avis de l'Internationale.

En réaction à leur exclusion du parti, les militants de Brême créent un « Bureau d'information » pour l'ensemble de l'opposition afin de maintenir les contacts entre les communistes de gauche en Allemagne. Ils ont une compréhension juste du travail de fraction. Par souci d'éviter l'éclatement du parti et par des tentatives de compromis sur les points en litige les plus importants de la politique de l'organisation (les questions syndicale et parlementaire) ils luttent pour maintenir l'unité du KPD. C'est dans ce but que le 23 décembre 1919 le « Bureau d'information » lance l'appel suivant :

« 1. Convocation d'une nouvelle conférence nationale fin janvier.

2. Admission de tous les districts qui appartenaient au KPD avant la troisième conférence nationale, qu'ils reconnaissent les Thèses ou pas.

3. Mise à la discussion immédiate des Thèses et des propositions en vue de la conférence nationale.

4. La Centrale est tenue, jusqu'à la convocation de la nouvelle conférence, de cesser toute activité scissionniste. » (Kommunistische Arbeiter Zeitung, n° 197)

En proposant, pour le 3e congrès, des amendements aux thèses et en revendiquant leur réintégration dans le parti, les militants de Brême assument un véritable travail de fraction. Sur le plan organisationnel, leurs propositions d'amendements visent au renforcement de la position des groupes locaux du parti vis-à-vis de la Centrale tandis que sur les questions des syndicats et du parlementarisme ils font des concessions aux thèses de la Centrale. Par contre, cette dernière, dans les districts d'où proviennent les délégués exclus (Hambourg, Brême, Hanovre, Berlin et Dresde) poursuit sa politique scissionniste et met en place de nouveaux groupes locaux.

Lors du 3e congrès qui se tient les 25 et 26 février 1920, la saignée apparaît clairement. Alors qu'en octobre 1919 le KPD possédait encore plus de 100 000 membres, il n'en compte désormais que 40 000 environ. De plus, la décision du congrès d'octobre 1919 a produit un tel manque de clarté qu'au congrès de février règne la confusion sur l'appartenance ou non des militants de Brême au KPD. Ce n'est qu'au 3e congrès qu'est prise la décision définitive d'exclusion bien qu'elle fût déjà entrée en vigueur en octobre 1919.

La bourgeoisie favorise l'éclatement du parti

Suite au putsch de Kapp qui vient juste d'être déclenché, lors d'une conférence nationale de l'opposition tenue le 14 mars 1920, le « Bureau d'information » de Brême déclare qu'il ne peut prendre la responsabilité de créer un nouveau parti communiste et se dissout. Fin mars, après le 3e congrès, les militants de Brême retournent dans le KPD.

Par contre, aussitôt après leur exclusion les délégués de Hambourg, Laufenberg et Wolffheim, avaient annoncé la fondation d'un nouveau parti. Cette démarche ne correspond en rien à celle du marxisme vis-à-vis de la question organisationnelle. Toute leur attitude, après leur exclusion, révèle des agissements destructeurs intentionnels vis-à-vis des organisations révolutionnaires. En effet, dès ce moment-là, ils développent ouvertement et frénétiquement leur position « nationale-bolchévik ». Déjà au cours de la guerre ils avaient fait de la propagande pour la « guerre populaire révolutionnaire ». Contrairement aux Spartakistes ils n'ont pas adopté une position internationaliste mais ont appelé à la subordination de la classe ouvrière à l'armée « afin de mettre un terme à la domination du capital anglo-américain ». Ils ont même accusé les Spartakistes d'avoir poussé à la désagrégation de l'armée et ainsi d'avoir « poignardé celle-ci dans le dos ». Ces accusations se sont trouvées en parfaite unisson avec les attaques de l'extrême-droite après la signature du Traité de Versailles. Alors qu'au cours de l'année 1919 Laufenberg et Wolffheim se couvraient d'un masque radical par leur agitation contre les syndicats, après leur exclusion du KPD ils mettent au premier plan leur « attitude nationale-bolchévique ». Auprès des ouvriers de Hambourg, leur politique ne rencontre aucun écho important. Mais ces deux individus manoeuvrent adroitement et publient leur point de vue comme supplément au Kommunistische Arbeiter Zeitung sans l'accord du parti. Plus ils seront isolés dans le KPD et plus ils lanceront des attaques antisémites ouvertes contre le dirigeant du KPD, le taxant de « juif » et « d'agent anglais ». Il se révèlera plus tard que Wolffheim était le secrétaire de l'officier Lettow-Vorbeck et il sera dénoncé en tant qu'agent provocateur de la police. Il n'agit donc pas de sa propre initiative et son action vise, consciemment et systématiquement, avec le soutien de « cercles » opérant dans l'ombre, à la destruction du parti.

Le drame de l'opposition est de ne pas avoir su se démarquer de ces gens-là à temps et avec suffisamment de détermination. La conséquence en est que de plus en plus de militants sont dégoûtés par les activités de Laufenberg et Wolffheim et nombre d'entre eux ne se rendent plus aux réunions du Parti et se retirent. (Voir le procès-verbal du 3e congrès du KPD, p. 23)

Par ailleurs, cherchant à tirer profit de la série de défaites qu'elle lui a infligée durant l'année 1919, la bourgeoisie va développer une offensive contre le prolétariat au printemps 1920. Le 13 mars les troupes de Kapp et de Lüttwitz lancent une attaque militaire pour ramener l'ordre. Ce putsch vise clairement la classe ouvrière même si c'est le gouvernement SPD qui est en apparence « frappé ». Confrontés à l'alternative ou bien de riposter aux offensives de l'armée, ou bien de subir la répression sanglante, dans presque toutes les villes les ouvriers se soulèvent pour résister. Ils n'ont pas d'autre alternative que de se défendre. C'est dans la Ruhr où une « Armée Rouge » est créée que le mouvement de riposte est le plus fort.

Face à cette action de l'armée, la Centrale du KPD est complètement désorientée. Alors qu'au départ elle soutient la riposte du prolétariat, lorsque des forces du Capital vont proposer un gouvernement SPD-USPD « pour sauver la démocratie », elle va considérer celui-ci comme « un moindre mal » et même lui offrir « son opposition loyale ».

Cette situation d'ébullition dans la classe ouvrière ainsi que l'attitude du KPD vont fournir à tous ceux qui ont été exclus de ce dernier le prétexte pour fonder un nouveau parti.

DV.


[1]. « Avant tout, pour ce qui concerne la question de la non-participation aux élections, tu surestimes énormément la portée de cette décision. Notre "défaite" [c'est à dire la défaite dans les votes au congrès de la future Centrale sur cette question] n'a été que la victoire d'un extrémisme un peu puéril, en pleine fermentation, sans nuances. (...) N'oublie pas que les Spartakistes sont, pour une bonne part, une génération neuve sur laquelle ne pèsent pas les traditions abrutissantes du "vieux" parti et il faut accepter la chose avec ses lumières et ses ombres. Nous avons tous unanimement décidé de ne pas en faire une affaire d'Etat et de ne pas le prendre au tragique. » (Rosa Luxemburg, Lettre à Clara Zetkin, 11 janvier 1919).