Questions d'organisation, III : le congres de La Haye de 1872 : la lutte contre le parasitisme politique.

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Dans les deux premiers articles de cette sé­rie, nous avons montré quelles étaient les origines de l'Alliance de Bakounine, com­ment elle s'est développée et de quelle façon la bourgeoisie avait soutenu et manipulé cette machine de guerre contre la Première Internationale. Nous avons vu la priorité ab­solue qu'ont donné à la défense des principes prolétariens de fonctionnement dans la lutte contre l'anarchisme organisationnel, Marx, Engels et tous les éléments prolétariens sains de l'Internationale. Dans cet article, nous tirerons les leçons du Congrès de La Haye qui a constitué l'un des moments les plus importants de la lutte du marxisme con­tre le parasitisme politique. Les sectes so­cialistes qui ne trouvaient désormais plus leur place dans le jeune mouvement prolé­tarien en plein développement, ont alors orienté le principal de leur activité à lutter non contre la bourgeoisie mais contre les or­ganisations révolutionnaires elles-mêmes. Tous ces éléments parasites, malgré les di­vergences politiques existant entre eux, se sont ralliés aux tentatives de Bakounine pour détruire l'Internationale.

Les leçons de la lutte contre le parasitisme au Congrès de La Haye sont particulière­ment valables aujourd'hui. A cause de la rupture de la continuité organique avec le mouvement ouvrier du passé, on peut faire bien des parallèles entre le développement du milieu révolutionnaire après 1968 et ce­lui des débuts du mouvement ouvrier ; en particulier il existe non une identité mais une forte similarité entre le rôle du parasi­tisme politique à l'époque de Bakounine et celui qu'il joue aujourd'hui.

La tâche des révolutionnaires après la Commune de Paris

Le Congrès de La Haye de la Première Internationale en 1872 est l'un des Congrès les plus célèbres du mouvement ouvrier. C'est à ce Congrès qu'a eu lieu la « confrontation » historique entre le mar­xisme et l'anarchisme. Ce Congrès a ac­compli un pas décisif dans le dépassement de la phase sectaire qui avait marqué les premières années du mouvement ouvrier. A La Haye, le Congrès a jeté les bases pour le dépassement de la séparation entre les or­ganisations socialistes d'un côté et les mou­vements de masse de la lutte de classe de l'autre. Le Congrès a fermement condamné le « rejet » petit-bourgeois de « la politi­que » par les anarchistes ainsi que leurs « réserves » vis-à-vis des luttes défensives de la classe. Surtout, il a déclaré que l'émancipation du prolétariat nécessitait qu'il s'organise en parti politique autonome, en opposition à tous les partis des classes pos­sédantes (« Résolution sur les statuts », Congrès de La Haye).

Ce n'est pas un hasard si c'est à ce moment-là que furent traitées ces questions. Le Congrès de La Haye était le premier congrès international à se tenir après la défaite de la Commune de Paris. Il a eu lieu pendant la vague internationale de terreur réactionnaire qui s'est abattue sur le mouvement ouvrier au lendemain de cette défaite. La Commune de Paris avait montré le caractère politique de la lutte de classe prolétarienne. Elle avait montré la nécessité et la capacité de la classe révolutionnaire à organiser la confron­tation avec l'Etat bourgeois, sa ten­dance historique à détruire cet Etat et à le remplacer par la dictature du prolétariat, pré-condition du socialisme. Elle avait mon­tré à la classe ouvrière qu'elle ne pouvait mettre en oeuvre le socialisme par des ex­périences coopératives de type proudhonien, ni par des pactes avec la classe dominante tels que les proposaient les lassalliens, ni, non plus, grâce à l'action audacieuse d'une minorité décidée comme Blanqui le défen­dait. Par dessus tout, la Commune de Paris a montré à tous les authentiques révolution­naires prolétariens que la révolution socia­liste n'est en aucune façon une orgie d'anar­chie et de destruction, mais un processus or­ganisé et centralisé ; et que l'insurrection ouvrière n'amène pas à l'« abolition » im­médiate des classes, de l'Etat et de l'« autorité » mais requiert, de façon impé­rieuse, l'autorité de la dictature du proléta­riat. En d'autres termes, la Commune de Paris a totalement prouvé la position du marxisme et complètement évincé les « théories » des bakouninistes.

En fait, au moment du Congrès de La Haye, les meilleurs représentants du mouvement ouvrier prenaient conscience du poids qu'avaient eu dans la direction de l'insurrec­tion, les proudhoniens, les blanquistes, les bakouninistes et autres sectaires ; ce poids avait constitué la faiblesse principale de la Commune. Il était lié à l'incapacité de l'Internationale à avoir une influence dans les événements de Paris de la façon centrali­sée et coordonnée d'un parti de classe.

Aussi, après la chute de la Commune de Paris, la priorité absolue pour le mouvement ouvrier a été de secouer le joug de son pro­pre passé sectaire, de surmonter l'influence du socialisme petit-bourgeois.

Tel est le cadre politique qui explique le fait que la question centrale traitée au Congrès de La Haye n'a pas été la Commune de Paris elle-même mais la défense des statuts de l'Internationale contre les complots de Bakounine et de ses adeptes. Les historiens bourgeois que cela déconcerte en ont conclu que ce Congrès était lui-même l'expression du sectarisme puisque l'Internationale avait « préféré » traiter d'elle-même plutôt que des résultats d'un événement de la lutte de classe d'une importance historique. Ce que ne peut pas comprendre la bourgeoisie, c'est que la défense des principes politiques et organisationnels du prolétariat, l'élimination des théories et des attitudes organisationnel­les petites-bourgeoises de ses rangs consti­tuaient la réponse nécessaire des révolution­naires à la Commune de Paris.

Aussi les délégués se rendirent-ils à La Haye non seulement pour répondre à la ré­pression internationale et aux calomnies contre l'Association mais aussi et surtout pour combattre l'attaque contre l'organisation qui venait de l'intérieur. Bakounine avait mené ces attaques internes et réclamait maintenant ouvertement l'abolition de la centralisation organisationnelle, le non res­pect des statuts, le non paiement des cotisa­tions des membres au Conseil Général et le rejet de la lutte politique. Surtout, il était contre toutes les décisions de la Conférence de Londres de 1871 qui, tirant les leçons de la Commune de Paris, défendait la nécessité que l'Internationale joue le rôle de parti de classe. Sur le plan organisationnel, cette Conférence avait appelé le Conseil général à prendre sans hésitation en charge sa fonction de centralisation pour incarner l'unité de l'organisation entre deux congrès. Et elle condamna l'existence de sociétés secrètes dans l'Internationale, ordonnant la prépara­tion d'un rapport sur les scandaleuses activi­tés de Bakounine et de Netchaiev en Russie, menées au nom de l'Internationale. Avec im­pudence, Bakounine prenait les devants car ses activités contre l'Internationale étaient en train d'être découvertes. Mais c'était surtout un calcul stratégique. L'Alliance comptait exploiter l'affaiblissement et la désorienta­tion de beaucoup de parties de l'Internationale, après la défaite de la Commune de Paris, dans le but de ruiner celle-ci lors de son Congrès même sous les yeux du monde entier. Bakounine avait atta­qué la « dictature du Conseil général » dans « la circulaire de Sonvilliers » de novembre 1871, qui avait été envoyée à toutes les sec­tions. Celle-ci visait habilement tous les éléments petits-bourgeois qui se sentaient menacés par la prolétarisation des méthodes organisationnelles de l'Internationale, mé­thodes défendues par les organes centraux. De longs extraits de la « circulaire de Sonvilliers » furent diffusés par la presse bourgeoise (« Le monstre de l'Internationale se dévore lui-même »). « En France où tout ce qui était lié d'une façon ou d'une autre à l'Internationale donnait lieu à des persécu­tions, elle fut postée aux domiciles. »

La complicité du parasitisme et de la classe dominante

Plus généralement, non seulement la Commune de Paris mais aussi la fondation de l'Internationale elle-même ont toutes deux constitué des manifestations d'un seul et même processus. L'essence de celui-ci, c'était la maturation de la lutte d'émancipa­tion du prolétariat. Depuis le milieu des an­nées 1860, le mouvement ouvrier avait commencé à dépasser les « désordres de l'enfance ». Ayant tiré les leçons des révo­lutions de 1848, le prolétariat n'acceptait plus d'être dirigé par l'aile radicale de la bourgeoisie et luttait à présent pour établir sa propre autonomie de classe. Mais celle-ci requérait qu'au sein même de ses rangs le prolétariat surmontât les conceptions et les théories organisationnelles de la petite-bourgeoisie, de la bohème et des éléments déclassés qui y subsistaient et avaient en­core une influence importante.

Aussi, ce n'est pas seulement vers l'exté­rieur, contre la bourgeoisie, mais dans l'Internationale elle-même que devait se me­ner la bataille pour imposer une démarche prolétarienne à ses propres organisations qui atteignaient, au lendemain de la Commune de Paris, une nouvelle étape. C'est dans ses rangs que les éléments petits-bourgeois et déclassés menèrent une lutte féroce contre l'établissement des principes politiques et organisationnels du prolétariat car cela vou­lait dire l'élimination de leur propre in­fluence dans l'organisation ouvrière.

De ce fait, « ces sectes, leviers du mouve­ment à leur origine, lui font obstacle dès qu'il les dépasse ; alors, elles deviennent réactionnaires. » ([1])

Le Congrès de La Haye se donna donc pour objectif d'éliminer le sabotage par les sectai­res de la maturation et de l'autonomisation de la classe ouvrière. Un mois avant le Congrès, dans une Circulaire à tous les membres de l'Internationale, le Conseil Général déclarait qu'il était largement temps d'en finir une fois pour toutes avec les luttes internes causées par la « présence d'un corps parasitaire ». Et il ajoutait : « En pa­ralysant l'activité de l'Internationale contre les ennemis de la classe ouvrière, l'Alliance sert magnifiquement la bourgeoisie et ses gouvernements. »

Le Congrès de La Haye a révélé que les sec­taires qui ne constituaient plus, désormais, un levier du mouvement, mais étaient deve­nus des parasites vivant sur le dos des or­ganisations prolétariennes, avaient organisé et coordonné internationalement leur guerre contre l'Internationale. Ils préféraient dé­truire le parti ouvrier plutôt que d'accepter que les ouvriers s'émancipent de leur in­fluence. Il a révélé que le parasitisme politi­que était prêt à s'allier à la bourgeoisie pour empêcher sa chute dans les fameuses pou­belles de l'histoire auxquelles il était des­tiné. Derrière une telle alliance se trouvait la haine commune à l'égard du prolétariat même si elle n'avait pas les mêmes causes. C'est l'un des accomplissements majeurs du Congrès de La Haye que d'avoir su mettre à nu l'essence de ce parasitisme politique : faire le travail de la bourgeoisie et participer à la guerre des classes possédantes contre les organisations communistes.

Les délégués contre Bakounine

Les déclarations écrites envoyées à La Haye par les sections, en particulier celles qui provenaient de France où l'Association me­nait clandestinement ses activités et dont beaucoup de délégués ne pouvaient assister au Congrès, témoignent de l'état d'esprit qui régnait dans l'Internationale à la veille de celui-ci. Les principaux points mis en avant étaient la proposition d'étendre les pouvoirs du Conseil Général, l'orientation vers un parti politique de classe et la confrontation à l'Alliance de Bakounine ainsi qu'à d'autres cas de violation flagrante des statuts.

Un des principaux signes que l'organisation était bien déterminée à démasquer les diffé­rents complots qui se développaient en son sein (et qui se concentraient tous autour de l'Alliance de Bakounine) en vue d'en finir avec eux fut la décision de Marx d'assister personnellement au Congrès. L'Alliance, qui existait en tant qu'organisation cachée dans l'organisation, était une société secrète éta­blie selon le modèle de la franc-maçonnerie. Les délégués étaient d'ailleurs tout-à-fait conscients que derrière les manoeuvres sec­taires autour de Bakounine se trouvait la classe dominante :

« ... Citoyens, jamais Congrès ne fut plus solennel et plus important que celui dont les séances vous réunissent à La Haye. Ce qui va en effet s'agiter, ce n'est pas telle ou telle insignifiante question de forme, tel ou tel banal article de règlement, c'est la vie même de l'Association.

Des mains impures et souillées de sang ré­publicain cherchent depuis longtemps à je­ter parmi nous une désunion dont profiterait seul le plus criminel des monstres, Louis Bonaparte ; des intrigants honteusement ex­pulsés de notre sein, des Bakounine, des Malon, des Gaspard Blanc et des Richard essayent de fonder nous ne savons quelle ridicule fédération qui, dans leurs projets ambitieux, doit écraser l'Association. Eh bien, citoyens, c'est ce germe de discorde, grotesque par ses visées orgueilleuses mais dangereux par ses manoeuvres audacieuses, c'est ce germe qu'il faut anéantir à tout prix. Sa vie est incompatible avec la nôtre et nous comptons sur votre impitoyable énergie pour remporter un décisif et éclatant succès. Soyez sans pitié, frappez sans hésitations, car si vous reculiez, si même vous faiblis­siez, vous seriez responsables non seulement du désastre essuyé par l'Association mais encore des terribles conséquences qui en ré­sulteraient pour la cause du prolétariat. » (Les membres parisiens de l'AIT, section Ferré, aux délégués du Congrès de La Haye, 23/08/1872) ([2])

Et contre la revendication des bakouninistes qui réclamaient l'autonomie des sections et la quasi-abolition du Conseil Général, or­gane central représentant l'unité de l'organi­sation :

« Si vous prétendez que le Conseil est un agent inutile, que les fédérations peuvent s'en passer en correspondant entre elles... alors l'Association internationale est dislo­quée... Eh bien, nous vous déclarons, nous Parisiens, que nous n'avons pas à chaque génération, versé notre sang à flots pour la satisfaction des intérêts de clocher. Nous vous déclarons que vous n'avez rien compris du caractère et de la mission de l'Association Internationale. » (Déclaration de sections parisiennes aux délégués de l'Association internationale réunis en Congrès, lue à la douzième séance du Congrès le 7 septembre 1872) (2)

Les sections déclaraient encore :

« Nous ne voulons pas nous transformer en société secrète, nous ne voulons pas non plus tomber dans le marais de l'évolution purement économique. Parce que la société secrète aboutit à des aventures où le peuple est toujours victime... » (2)

La question des mandats

Ce que peut concrètement signifier l'infil­tration du parasitisme politique dans les or­ganisations prolétariennes est illustré par le fait que, des six jours prévus pour le Congrès de La Haye (du 2 au 7 septembre 1872), deux jours entiers durent être consa­crés à la vérification des mandats. En d'au­tres termes, il a été nécessaire de vérifier quels étaient les délégués qui disposaient réellement de mandats et qui les manda­taient. Ces questions étaient loin d'être tou­jours très claires. Dans certains cas, on ne savait même pas si les délégués étaient membres de l'organisation ou si les sections qui les avaient envoyés existaient vraiment.

Ainsi Serraillier, le correspondant pour la France au Conseil Général, n'avait jamais entendu parler d'une section à Marseille qui mandatait un membre de l'Alliance, pas plus qu'il n'avait reçu ses cotisations. « Il prouve­ra plus tard que des sections se sont formées en vue de ce Congrès. » ([3])

Le Congrès a dû se prononcer et voter sur l'existence ou non de certaines sections !

Se trouvant minoritaires au Congrès, les supporters de Bakounine ont, à leur tour, cherché à contester les différents mandats, ce qui a aussi fait perdre du temps.

Le membre de l'Alliance, Alerini, déclare que les auteurs des Prétendues scissions dans l'Internationale (c'est-à-dire le Conseil général) devraient être exclus. En fait leur seul crime était de défendre les statuts de l'organisation. L'Alliance cherchait aussi à violer les règles de vote existantes en vou­lant interdire aux membres du Conseil géné­ral de voter au même titre que les délégués mandatés par les sections.

Un autre ennemi des organes centraux, « Mottershead... trouve étonnant qu'un ci­toyen (Barry) qui n'est pas regardé à Londres comme un représentant de la classe ouvrière représente ici une section alle­mande. » Marx lui répondit que c'était à mettre au crédit de Barry que de ne pas « représenter ici une clique de meneurs an­glais plus ou moins vendus à Dilke et con­sorts » et qu'il avait été expulsé du Conseil fédéral anglais du fait de « son refus de servir les intrigues de Mr. Hales. » (3) Hales et Mottershead soutenaient effective­ment la tendance anti-organisationnelle en Grande-Bretagne.

Ne détenant pas la majorité, l'Alliance a tenté, en plein congrès, un putsch contre les règles de l'Internationale, ce qui correspon­dait à sa « conception » des règles, c.a.d valables pour les autres mais pas pour l'élite bakouniniste.

Dans la proposition 4 au Congrès, les mem­bres espagnols de l'Alliance ont cherché à faire passer l'idée que les seuls votes qui de­vaient être pris en compte étaient ceux des délégués disposant d'un « mandat impéra­tif » de leurs sections. Les votes des autres délégués ne devaient ainsi, selon eux, être comptabilisés qu'après que leurs sections aient discuté et voté les motions du Congrès. Le résultat de cette proposition aurait été que la mise en application des résolutions n'aurait pu avoir lieu que deux mois après le Congrès. Elle n'avait d'autre but que de dé­considérer le Congrès, que de le présenter comme n'étant plus l'instance suprême de l'organisation.

Morago annonça alors « que les délégués espagnols ont le mandat de s'abstenir jus­qu'au moment de l'abolition du mode de votation » et qu'« il n'est pas juste que le mandat d'un grand nombre n'ait pas plus de poids que celui d'un petit nombre. » (3)

Dans les notes de Joukowski, on trouve la réponse suivante : « Lafargue déclare qu'il a un mandat contraire à celui des autres délé­gués de l'Espagne. » (3)

Cela révélait la réalité du fonctionnement des délégués appartenant à l'Alliance : ceux qui prétendaient avoir un « mandat impé­ratif » de leurs sections obéissaient en réa­lité aux instructions secrètes de l'Alliance, direction alternative cachée, opposée au Conseil Général et aux statuts.

Pour renforcer leur stratégie les membres de l'Alliance firent un chantage au Congrès. Le bras droit de Bakounine, Guillaume, face au refus du Congrès de violer ses propres règles pour faire plaisir aux bakouninistes espa­gnols, « proteste en disant que les Jurassiens vont aussi s'abstenir. » (3) Ils n'en restèrent pas là et menacèrent de quitter le Congrès.

En réponse à ce chantage, « le président ré­pond que leur conduite est inconcevable, car ce qu'ils se font un jeu d'attaquer n'est ni l'oeuvre du Conseil général, ni celle du pré­sent Congrès, mais les statuts de l'Association Internationale des Travailleurs. » (3)

Comme Engels le souligna : « Ce n'est pas notre faute si les espagnols sont dans la triste position où ils ne peuvent voter, ce n'est pas non plus la faute des ouvriers es­pagnols mais celle du Conseil fédéral espa­gnol qui est composé de membres de l'Alliance. » ([4])

Face au congrès, Engels formula ainsi l'al­ternative :

« Nous devons décider si l'AIT doit conti­nuer à fonctionner sur une base démocrati­que ou être dominée par une clique (cris et protestations au mot clique) secrètement or­ganisée en violation des statuts. » ([5])

« Ranvier proteste contre les menaces de quitter la salle proférées par Splingard, Guillaume et d'autres qui ne font que prou­ver que ce sont EUX et pas nous qui se sont prononcés A L'AVANCE sur les questions en discussion ; il espère que tous les agents de la police du monde démissionneront ainsi. » (4)

« Morago parle de la tyrannie du Conseil, mais n'est-ce pas ce Morago lui-même qui vient imposer la tyrannie de son mandat au Congrès. » (3) (Intervention de Lafargue)

Le Congrès répondit aussi sur la question des mandats impératifs : une telle procédure voulait dire que le Congrès n'était qu'une chambre d'enregistrement de votes présentés par les délégations et déjà adoptés. Il n'était plus ainsi l'instance suprême de l'organisa­tion qui prend les décisions en tant que corps souverain.

« Serrailler dit qu'il n'a pas les mains liées comme Guillaume et ses camarades qui se sont déjà fait à l'avance une idée sur tout puisqu'ils ont accepté des mandats impéra­tifs qui les obligent à voter d'une certaine façon ou à se retirer. » (4)

Dans son article « Le mandat impératif et le Congrès de La Haye », Engels révèle la vé­ritable fonction du « mandat impératif » dans la stratégie de l'Alliance : « Pourquoi les alliancistes, ennemis dans la chair et le sang de tout principe autoritaire, insistent-ils avec tant de roublardise sur l'autorité des mandats impératifs ? Parce que pour une société secrète telle que la leur, existant à l'intérieur d'une société publique telle que l'Internationale, il n'y a rien de plus confor­table qu'un mandat impératif. Les mandats de leurs alliés seront tous identiques. Ceux des sections qui ne sont pas sous l'influence de l'Alliance ou qui se rebellent contre elle, se contrediront entre eux, de sorte que la société secrète aura souvent la majorité ab­solue et toujours la majorité relative, tandis qu'à un congrès sans mandat impératif, le sens commun de délégués indépendants les unira rapidement à un parti commun contre le parti de la société secrète. Le mandat im­pératif est un moyen de domination extrê­mement efficace, et c'est pourquoi l'Alliance, malgré son anarchisme, soutient son autori­té. » ([6]

La question des finances :le « nerf de la guerre »

Comme les finances, en tant que base maté­rielle du travail politique, sont vitales pour la construction et la défense de l'organisation révolutionnaire, il était inévitable que le pa­rasitisme politique s'y attaquât ; c'était un des principaux moyens de saper l'Internationale.

Avant le Congrès de La Haye, il y eut des tentatives de boycotter ou de saboter le paiement des cotisations au Conseil général tel qu'il était prévu par les statuts. Parlant de la politique de ceux qui, dans les sections américaines, s'étaient révoltés contre le Conseil général, Marx déclarait :

« Le refus de paiement des cotisations et même d'objets demandés par la section au Conseil général, correspondait à un avis de la Fédération jurassienne disant que si l'Amérique refusait les cotisations ainsi que l'Europe, le Conseil général tomberait de lui même. » (3)

A propos de la deuxième section « rebelle » de New-York, « Ranvier trouve qu'on joue avec les règlements. La section 2 s'est sépa­rée du Conseil fédéral, s'est endormie et, à l'approche du Congrès universel, a voulu y être représentée et y protester contre ceux qui ont agi. Comment d'ailleurs cette section s'est-elle mise en règle avec le Conseil géné­ral ? C'est seulement le 26 août qu'elle a payé ses cotisations. Une pareille conduite frise la comédie et ne peut être tolérée. Ces petites coteries, ces églises, ces groupes in­dépendants les uns des autres sans lien commun ressemblent à de la franc-maçon­nerie et ne peuvent être tolérés dans l'Internationale. » (3)

Le Congrès décida, avec raison, que seules les délégations ayant payé leurs cotisations pourraient y participer. Voici comment Farga Pellicer a « expliqué » l'absence des cotisations des alliancistes espagnols : « Quant aux cotisations, il s'expliquera :... la situation était difficile, ils ont eu à lutter contre la bourgeoisie, et presque tous les ouvriers appartiennent à des trade-unions. Ils tendent à unir tous les travailleurs contre le capital. L'Internationale fait de grands progrès en Espagne, mais la lutte est coû­teuse. Ils n'ont pas payé leurs cotisations, mais ils le feront. » (3)

En d'autres termes, ils gardaient pour eux l'argent de l'organisation. Telle fut la ré­ponse du trésorier de l'Internationale :

« Engels, secrétaire pour l'Espagne, trouve étrange que les délégués arrivent avec l'ar­gent dans leurs poches et n'aient pas encore payé. A la Conférence de Londres, tous les délégués s'étaient immédiatement acquittés, et les espagnols devaient en faire de même ici car c'était indispensable pour la valida­tion des mandats. » (3)

Deux pages plus loin, on lit dans le procès-verbal : « Farga Pellicer remet les cotisa­tions, moins le dernier trimestre qui n'est pas rentré » (3), c'est-à-dire l'argent que, soi-disant, il n'avait pas !

Il n'était pas surprenant qu'ensuite, l'Alliance et ses supporters aient proposé de diminuer les cotisations des membres en vue d'affai­blir l'organisation. Le Congrès, quant à lui, proposait de les augmenter.

« Brismée est pour la diminution des coti­sations car les travailleurs ont à payer à la section, au Conseil fédéral et que c'est une grande charge pour lui de donner dix centi­mes par an au Conseil général. » (3)

Frankel y répondit en défense de l'organisa­tion :

« Frankel est ouvrier salarié et justement il pense que dans l'intérêt de l'Internationale il faut absolument augmenter les cotisations. Il y a des fédérations qui ne paient qu'au dernier moment et le moins possible. Le Conseil n'a pas le sou en caisse (...) Frankel croit qu'avec les moyens de propagande que permettra l'augmentation des cotisations (...) les divisions cesseraient dans l'Internationale et elles n'existeraient pas aujourd'hui si le Conseil général avait pu envoyer des émissaires dans les différents pays où elles se sont manifestées. » (3)

Sur cette question, l'Alliance obtint une vic­toire partielle : les cotisations furent mainte­nues au niveau précédent.

Finalement, le Congrès rejeta fermement les calomnies de l'Alliance et de la presse bour­geoise à ce sujet :

« Marx observe que tandis que les membres du Conseil avançaient leur argent pour payer les frais de l'Internationale, des ca­lomniateurs dont la Fédération jurassienne a été l'un des organes, ont accusé ces mê­mes membres de vivre du Conseil. Lafargue dit que la Fédération jurassienne a été l'un des organes de ces calomnies. » (3)

La défense du Conseil général au coeur de la défense de l'Internationale

« Le Conseil général... met à l'ordre du jour en tant que question la plus importante à discuter au Congrès de la Haye la révision des statuts et règlements généraux. » (Résolution du Conseil général sur l'ordre du jour du Congrès de La Haye)

Sur le plan du fonctionnement, la question centrale portait sur la modification suivante des règles générales :

« Article 2. Le Conseil général est tenu d'exécuter les résolutions du Congrès et de veiller dans chaque pays à la stricte obser­vation des principes fondamentaux et des Statuts et règlements généraux de l'Internationale.

Article 6. Le Conseil général a également le droit de suspendre des branches, sections, conseils ou comités fédéraux et fédérations de l'Internationale jusqu'au prochain Congrès. » (Résolution relative aux règles administratives)

A l'inverse, les ennemis du développement de l'Internationale cherchaient à détruire son unité centralisée. Il est manifeste que « l'opposition de principe à la centralisa­tion » ne constituait qu'un prétexte pour l'Alliance dont les statuts secrets convertis­saient la « centralisation » en une dictature personnelle d'un seul homme, celle du « Citoyen B. » (Bakounine). Derrière l'amour des bakouninistes pour le fédéra­lisme résidait, en fait, la conscience que la centralisation constituait l'un des principaux moyens de résistance de l'Internationale à la destruction, l'empêchant d'être démantelée morceau par morceau. Pour réaliser cette « sainte destruction » les bakouninistes ex­ploitèrent les préjugés fédéralistes des élé­ments petit-bourgeois dans l'organisation :

« Brismée veut qu'on révise d'abord les Statuts, ce qui pourrait bien amener la sup­pression du Conseil général, ce qui a déjà été proposé par les belges à leur Congrès et n'a été remis qu'à la condition de couper ongles et crocs au Conseil. » (3)

Quant à Sauva (Etats-Unis), « ses mandatai­res à lui veulent le maintien du Conseil mais ils veulent d'abord qu'il n'ait aucun droit et que ce souverain n'ait pas le droit de donner des ordres à ses domestiques (rires). » (3)

Le Congrès rejeta ces tentatives de destruc­tion de l'unité de l'organisation en adoptant le renforcement du Conseil général, trans­mettant ainsi un message que les marxistes ont suivi jusqu'à nos jours. Comme Hepner l'a déclaré au cours du débat :

« Hier soir, deux grandes idées ont été mentionnées : centralisation et fédéralisme. Cette dernière s'est exprimée dans l'absten­tionnisme ; mais cette abstention de toute activité politique mène au poste de police. » ([7])

Et Marx de rajouter : « Sauva a changé d'opinion depuis Londres. Quant à l'auto­rité, à Londres il était pour l'autorité du Conseil général et contre celle des Conseils fédéraux ; ici il a défendu le contraire. » (...) « Par pouvoir du Conseil on ne parle pas de celui qui a existé, ce n'est donc pas pour nous mais pour l'institution. »

«  Marx a déclaré qu'il voterait plutôt pour l'abolition que pour un Conseil boîte à let­tre » (3)

Contre l'exploitation par les bakouninistes de la peur petite bourgeoise de la « dictature », Marx argumentait :

« Mais que nous attribuions au Conseil gé­néral les droits d'un prince nègre ou d'un tsar russe, son pouvoir est illusoire si le Conseil général cesse d'exprimer la volonté de la majorité de l'AIT. » (4)

 « Le Conseil général n'a ni armée, ni bud­get, il n'a que sa force morale et si vous lui retiriez ses pouvoirs, vous ne seriez qu'une force factice. » (3)

Le Congrès fit également le lien entre la question des principes prolétariens de fonc­tionnement et celle de la nécessité d'un parti politique de classe (autre changement ma­jeur qu'il adopta dans ses statuts). Ce lien s'illustrait dans la lutte contre « l'anti-au­toritarisme » qui constituait une arme contre le parti et contre la discipline de parti.

« Ici nous entendons des discours contre l'autorité. Nous sommes également contre les excès de toutes sortes mais une certaine autorité, un certain prestige seront toujours nécessaires pour permettre la cohésion du parti. Il est logique que les antiautoritaires doivent aussi abolir les conseils fédéraux, les fédérations, les comités et même les sec­tions puisque de l'autorité y est exercée à un degré plus ou moins grand ; ils doivent partout établir l'anarchie absolue, c.a.d transformer l'Internationale combattante en parti petit bourgeois en robe de chambre et en pantoufles. Comment peut-on s'opposer à l'autorité après la Commune ? Nous, ou­vriers allemands, sommes pour le moins convaincus que la Commune a failli en grande partie parce qu'elle n'a pas exercé assez d'autorité ! » ([8])


L'enquête sur l'Alliance

Durant le dernier jour du Congrès, le rapport de la commission d'enquête sur l'Alliance fut présenté et discuté.

Cuno déclarait : « Il est absolument sûr qu'il y a eu des intrigues dans l'Association ; des mensonges, des calomnies et des tricheries ont été prouvées. La commission a fait un travail de surhomme, elle a siégé pendant 13 heures aujourd'hui. Maintenant, elle de­mande un vote de confiance pour l'accepta­tion des demandes mises en avant dans le rapport. » (4)

En fait, le travail de la commission d'en­quête pendant le Congrès fut phénoménal. Une montagne de documents fut examinée. Une série de témoins furent appelés pour rendre compte de différents aspects de la question. Engels lut le rapport du Conseil général sur l'Alliance. Il est significatif que l'un des documents présentés par le Conseil général à la commission ait été : « Les sta­tuts généraux de l'Association Internationale des Travailleurs après le Congrès de Genève, 1866 ». Cela illustre le fait que ce qui menaçait l'Internationale n'était pas les divergences politiques qui peuvent être traitées normalement dans le cadre prévu par les statuts mais la violation systématique des statuts eux-mêmes. Bafouer les principes organisationnels de classe du prolétariat constitue toujours un danger mortel pour l'existence et la réputa­tion des organisations communistes. La pré­sentation des statuts secrets de l'Alliance par le Conseil général prouvait suffisamment que c'était le cas ici.

La commission, élue par le Congrès, ne prit pas sa tâche à la légère. La documentation fournie par son travail est aussi longue que tous les autres documents du Congrès pris ensemble. Le texte le plus long, le rapport d'Outine, demandé par la Conférence de Londres l'année précédente, fait presque 100 pages. A la fin, le Congrès de La Haye de­manda la publication d'un document encore plus long, le fameux texte « L'Alliance de la Démocratie Socialiste et l'Association Internationale des Travailleurs ». Les or­ganisations révolutionnaires n'ayant rien à cacher au prolétariat ont toujours voulu in­former celui-ci sur ces questions dans la me­sure où le permettait la sécurité de l'organi­sation.

La commission a établi, sans aucun doute possible, le fait que Bakounine avait dissout puis refondé l'Alliance au moins trois fois pour tromper l'Internationale ; qu'il s'agissait d'une organisation secrète au sein de l'Association agissant contre les statuts dans le dos de l'organisation, dans le but de s'en emparer ou de la détruire.

La commission reconnut également le carac­tère irrationnel, ésotérique de cette forma­tion :

« Il est évident que dans toute cette organi­sation il existe trois degrés différents dont certains mènent les autres par le bout du nez. Toute l'affaire paraît si exaltée et ex­centrique que la commission se tord de rire sans arrêt. Ce genre de mysticisme est géné­ralement considéré comme une maladie mentale. Dans toute l'organisation se mani­feste le plus grand absolutisme. » (Procès-verbal de la commission d'enquête sur l'Alliance) (4)

Le travail de la commission fut entravé par plusieurs facteurs. L'un d'entre eux fut l'ab­sence de Bakounine au Congrès. Après avoir proclamé, à sa façon grande gueule, qu'il viendrait défendre son honneur au Congrès, il préféra laisser ses disciples le faire. Mais il proposa une stratégie ayant pour but de saboter l'enquête. D'abord, ses adeptes refu­sèrent de divulguer quoi que ce soit sur l'Alliance ou sur les sociétés secrètes en gé­néral pour « des raisons de sécurité », comme si leurs activités avaient visé la bourgeoisie et non l'AIT. Guillaume répéta ce qu'il avait déjà défendu au Congrès suisse romand :

« Chaque membre de l'Internationale garde la liberté pleine et entière de s'affilier à n'importe quelle société secrète, fût-ce même à la franc-maçonnerie ; une enquête sur une société secrète, ce serait simplement une dé­nonciation à la police. » ([9])

De plus, le mandat impératif rédigé pour les délégués du Jura au Congrès stipulait :

« Les délégués du Jura élimineront toute question personnelle et ne mèneront des dis­cussions sur ce sujet que s'ils y sont forcés ; ils proposeront au Congrès qu'il oublie le passé et, pour le futur, la nomination d'un jury d'honneur qui devra prendre une déci­sion chaque fois qu'une accusation sera portée contre un membre de l'Internationale. » (4)

C'est un document d'esquive politique. La question de clarifier le rôle joué par Bakounine comme leader d'un complot con­tre l'Internationale est posée comme étant une « question personnelle » et non une question politique. Les investigations doi­vent être réservées « pour le futur » et pren­dre la forme d'une institution permanente pour régler les disputes comme le ferait un tribunal bourgeois. C'est une façon d'émas­culer totalement toute commission d'enquête ou tout jury d'honneur prolétarien.

Enfin, l'Alliance se posait comme « victime » de l'organisation. Guillaume con­testait « le pouvoir du Conseil général à mener une enquête sur l'Internationale. » ([10]). Il affirmait que « tout le procès, c'est d'eliminer la soi-disant minorité, en réalité la majorité... c'est le principe fédéraliste qu'on condamne ici. » ([11])

« Alerini pense que la commission n'a que des convictions morales et pas de preuves matérielles ; il a appartenu à l'Alliance et il en est fier (...) » Il accusa : « mais vous êtes la sainte inquisition ; nous demandons une enquête publique avec des preuves con­cluantes et tangibles. » ([12])

Le Congrès alla jusqu'à nommer un sympa­thisant de Bakounine, Splingard, à la com­mission. Celui-ci dut admettre que l'Alliance avait existé comme société secrète dans l'Internationale bien qu'il ne comprît pas la fonction de la commission. Il y voyait son rôle comme celui d'un « avocat défendant Bakounine » (qui, de toutes façons, était as­sez grand pour se défendre lui-même) et non comme partie d'un corps collectif d'investi­gation.

« Marx dit que Splingard s'est conduit dans la commission comme un avocat de l'Alliance, pas comme un juge impartial. » ([13])

L'autre accusation était qu'il n'y avait « pas de preuves ». Marx et Lucain y répondirent.

« Splingard sait très bien que Marx a donné tous ces documents à Engels. Le Conseil fé­déral espagnol lui-même a fourni des preu­ves et il (marx) en a ajouté de Russie mais ne peut divulguer le nom de celui qui les a envoyées ; sur ce sujet en général, la com­mission a donné sa parole d'honneur de ne rien divulguer de ce qu'elle a traité, en par­ticulier aucun nom, sa décision à ce sujet est irrévocable. » ([14])

Lucain déclara : « Je demande si on doit at­tendre que l'Alliance ait perturbé et désor­ganisé toute l'Internationale, puis apporter des preuves. Mais nous refusons d'attendre aussi longtemps. Nous attaquons le mal là où nous le voyons car c'est notre devoir. » ([15])

Le Congrès, sauf la minorité bakouniniste, soutint les conclusions de la commission. En réalité, la commission ne proposa que 3 ex­clusions : celles de Bakounine, Guillaume et Schwitzguébel. Seules les deux premières furent adoptées par le Congrès. Voila ce que vaut la légende selon laquelle l'Internationale voulait éliminer une minorité gênante par des moyens disciplinaires ! Contrairement à ce qu'anarchistes et con­seillistes proclament, les organisations pro­létariennes n'ont pas besoin de telles mesu­res, elles n'ont pas peur d'une clarification politique totale à travers le débat, mais y sont, au contraire, très attachées. Et elles n'excluent des membres que dans des cas, totalement exceptionnels, d'indiscipline ou de déloyauté graves.

Comme l'a dit Johannard à La Haye : « L'exclusion de l'AIT constitue la sentence la pire et la plus déshonorante qui puisse être portée contre un homme ; un tel homme ne pourra plus jamais faire partie d'une so­ciété honorable. » (4)

Le front parasitaire contre l'Internationale

Nous ne traiterons pas ici de l'autre décision grave du Congrès, c'est-à-dire le transfert du Conseil général de Londres à New York. La raison de cette proposition c'est que, malgré la défaite des bakouninistes, le Conseil gé­néral à Londres pouvait tomber entre les mains d'une autre secte, les blanquistes. Ces derniers, refusant de voir le recul internatio­nale de la lutte de classe causé par la défaite de la Commune de Paris, risquaient de dé­truire le mouvement ouvrier par une série de luttes de barricades sans raison d'être. En fait, alors qu'à l'époque Marx et Engels espé­raient pouvoir ramener plus tard le Conseil général en Europe, la défaite de Paris avait marqué le début de la fin de la première Internationale. ([16])

Par contre, ce sur quoi nous conclurons cet article, c'est sur l'une des plus grandes réali­sations historiques accomplies par le Congrès de La Haye. Cette réalisation que la postérité a fondamentalement ignorée ou complètement incomprise (comme Franz Mehring par exemple, dans sa biographie de Marx), c'est d'avoir su identifier l'existence du parasitisme politique contre les organi­sations ouvrières.

Le Congrès de La Haye montra que l'Alliance de Bakounine n'avait pas agi toute seule mais qu'elle était le centre coordina­teur d'une opposition parasitaire au mouve­ment ouvrier soutenue par la bourgeoisie.

L'un des principaux alliés de l'Alliance dans sa lutte contre l'Internationale était constitué par le groupe autour de Woodhull et West en Amérique qu'on ne pouvait même pas qualifier d'« anarchiste ». « Le mandat de West est signé par Victoria Woodhull qui a mené des intrigues pendant des années pour accéder à la présidence des Etats-Unis ; elle est présidente des spiritualistes, prêche l'amour libre, fait des affaires bancaires, etc. » Elle publia, comme l'a rappelé Marx, le « célèbre appel aux citoyens de langue anglaise des Etats Unis dans lequel toute une série de non-sens sont attribués à l'AIT et sur la base duquel plusieurs sections fu­rent formées dans le pays. Entre autres cho­ses, l'appel mentionnait la liberté person­nelle, la liberté sociale (l'amour libre), la façon de s'habiller, le droit de vote des fem­mes, un langage universel, etc. (Ces gens) posaient la question des femmes avant celle de la classe ouvrière et refusaient de recon­naître l'AIT comme organisation ouvrière. » (Intervention de Marx) ([17])

Sorge révéla le lien de ces éléments avec le parasitisme international :

« Ils (la section 12) ont reçu les communi­cations des intrigants contre l'Association avec zèle et ardeur. A l'insu du Comité cen­tral, des autres sections, etc., ils deman­daient au Conseil général la domination de l'organisation en Amérique, intriguant ainsi contre leurs compagnons qui avaient le malheur d'être nés dans une autre partie du globe... Dans leurs conseils, ils ont souvent parlé avec dédain des Communards français et des athées allemands dont ils voulaient se débarrasser ; et ces déclarations ont été publiées avec leur consentement.

Nous demandons la discipline ; nous de­mandons la soumission, non pas à une per­sonne, un comité ou un conseil quelconque mais au principe, à l'organisation.

La classe ouvrière en Amérique se compose d'abord d'irlandais, puis d'allemands, puis de nègres et en quatrième lieu d'américains nés (...). Il nous faut donc des irlandais pour créer une bonne organisation ; et les irlandais nous ont déclaré et nous déclarent toujours que leurs compatriotes ne s'affilie­ront jamais à notre Association tant que Woodhull, Claflin et ses adhérents y jouent un rôle. »

La discussion mit à jour ensuite la coordi­nation internationale des attaques contre l'AIT avec les bakouninistes en leur centre.

« Le Moussu vit dans la Fédération juras­sienne la reproduction d'une lettre que lui adressait le Conseil de Spring Street en ré­ponse à l'ordre de suspension de la section 12 (...) concluant à la formation d'une nou­velle Association au moyen des éléments dissidents d'Espagne, de Suisse et ceux de Londres. Ainsi, non contents de méconnaître l'autorité que le Conseil général tient d'un Congrès, et de réserver leurs griefs jusqu'à ce jour, ainsi que le commandent les statuts, ces individus, prétendant fonder une société nouvelle, se mettent en rupture ouverte avec l'Internationale. »

Le Moussu « appelle surtout l'attention du Congrès sur la coïncidence des attaques dont le Conseil général et ses membres sont l'objet de la part de la Fédération juras­sienne et de sa soeur la Fédération des sieurs Vésinier et Landeck, cette dernière déclarée policière et ses rédacteurs expulsés comme policiers par la Société des Réfugiés de la Commune à Londres.

La falsification commise a pour effet de re­présenter les communalistes siégeant au Conseil général comme des admirateurs du régime bonapartiste, les autres membres étant des bismarckiens, ces misérables ne cessent de l'insinuer... Comme si les vérita­bles bismarckiens et les bonapartistes n'étaient pas ceux qui, comme ces écrivas­siers de toutes les fédérations, se traînent à la remorque des limiers de tous les gouver­nements pour insulter les vrais soutiens du prolétariat... Je leur dis donc, à ces vils in­sulteurs : vous êtes les dignes auxiliaires des polices bismarckienne, bonapartiste et thiériste. Vous êtes des faussaires ! »

Sur le lien entre l'Alliance et la police : « Dereure informe le Congrès qu'il y a une heure à peine Alerini lui a dit avoir été l'ami intime de Landeck, espion de la police à Londres. » ([18])

Le parasitisme allemand, sous la forme des lassalliens expulsés de l'« Association édu­cative des ouvriers allemands » à Londres, était également lié à ce réseau parasitaire in­ternational via le Conseil fédéraliste univer­sel de Londres mentionné plus haut, au sein duquel il collaborait avec d'autres ennemis du mouvement ouvrier tels que des francs-maçons radicaux français et les mazzinistes italiens.

« Le parti bakouniniste en Allemagne était l'Association générale des ouvriers alle­mands dirigée par Schweitzer et ce dernier fut finalement démasqué comme agent de la police. » (Intervention d'Hepner)

Le Congrès mit aussi en évidence la collabo­ration entre les bakouninistes suisses et les réformistes britanniques de la Fédération anglaise de Hales.

En réalité, en plus d'infiltrer et de manipuler des sectes dégénérées qui avaient appartenu dans le passé au mouvement ouvrier, la bourgeoisie a également créé ses propres or­ganisations en vue de contrer l'Internationale. Les philadelphiens et les mazzinistes de Londres tentèrent de s'empa­rer directement du Conseil général mais ils échouèrent avec l'éviction de leurs membres du sous-comité du Conseil général en sep­tembre 1865.

« Le principal ennemi des philadelphiens, l'homme qui a empêché qu'ils fassent de l'Internationale le théâtre de leurs activités, était Karl Marx. »

Le lien direct entre ce milieu et les ba­kouninistes que fait Nicolaïevski est plus que probable étant donnée leur identification ouverte avec les méthodes et les organisa­tions de la franc-maçonnerie.

Les activités destructrices de ce milieu fu­rent prolongées par les provocations terroris­tes de la société secrète de Félix Pyat, « la Commune révolutionnaire républicaine ». Ce groupe, ayant été exclu et condamné publiquement par l'Internationale, continua d'opérer en son nom, attaquant sans cesse le Conseil général.

En Italie par exemple, la bourgeoisie monta une « Societa universale dei razionalisti » (Société universelle des rationalistes), sous la direction de Stefanoni, pour combattre l'Internationale dans ce pays. Son journal publiait les mensonges de Vogt et des las­salliens allemands sur Marx et défendait ar­demment l'Alliance de Bakounine. Le but de ce réseau de pseudo-révolutionnaires était de « calomnier à faire rougir les journaux bourgeois, dont ils sont les infâmes inspira­teurs, contre les internationaux », et ils ap­pelaient cela « grouper les ouvriers » (Intervention de Duval)

C'est pourquoi, au coeur des interventions de Marx au Congrès de La Haye, il y avait la nécessité vitale de défendre l'organisation contre toutes ces attaques. Sa vigilance et sa détermination doivent nous guider aujourd'­hui face à des attaques similaires.

« Quiconque sourit avec scepticisme à la mention de sections formées par la police doit savoir que de telles sections ont existé en France, en Autriche et ailleurs ; et le Conseil général a reçu la requête de ne re­connaître aucune section qui ne soit fondée par des délégués du Conseil général ou de l'organisation là-bas. Vésinier et ses cama­rades, que les réfugiés français ont récem­ment expulsés, sont naturellement de la Fédération jurassienne... Des individus comme Vésinier, Landeck et d'autres, à mon avis, forment d'abord un conseil fédéral puis une fédération et des sections ; les agents de Bismarck peuvent faire la même chose, donc le Conseil général doit avoir le droit de dissoudre ou de suspendre un con­seil fédéral ou une fédération... En Autriche, les braillards, l'ultramontagne, les radicaux et les provocateurs forment des sections afin de discréditer l'AIT ; en France, un commis­saire de police a formé une section. » (4)

« Le cas de suspendre un Conseil fédéral s'est présenté à New York ; il se peut que dans d'autres pays des sociétés secrètes veuillent s'emparer des Conseils fédéraux, il faut les suspendre. Quant à la faculté de former librement des fédérations, ainsi que Vésinier, Landeck et un mouchard allemand, elle ne peut être.

Monsieur Thiers se fait le domestique de tous les gouvernements contre l'Internationale et il faut au Conseil le pou­voir d'éloigner les éléments dissolvants. (...) Vos anxiétés sont des subterfuges car vous appartenez aux sociétés qui se cachent et sont les plus autoritaires. »

Dans la quatrième et dernière partie de cette série d'articles, nous traiterons de Bakounine, l'aventurier politique et nous ti­rerons des leçons générales de l'histoire du mouvement ouvrier sur cette question de l'aventurisme.

Kr.




[1]« Les prétendues scissions dans l'Internationale », La première Internationale, Editions 10/18, 1976.

 

[2]. Dans Le Congrès de la Haye de la Première Internationale, Procès-verbaux, Editions du Progrès, Moscou 1972.

 

[3]Le Congrès de la Haye de la Première Internationale, Procès-verbaux, Editions du Progrès, Moscou 1972.

Les citations du procès-verbal du Congrès de La  Haye du présent article sont soit reprises du Procès-verbal du Congrès pris en français par Benjamin Le Moussu (proscrit de La Commune et membre du Conseil général dès le 5 septembre 1871), retraduites du russe, soit traduites par nous de l'anglais.

 

[4]. Traduit du PV en anglais par nous.

 

[5]. Traduit du PV en anglais par nous.

Dans le PV français, on trouve : « La question est importante : nous allons voter si l'Internationale doit obéir à une coterie en société secrète. »

 

[6]. Traduit de l'anglais par nous

 

[7]. Traduit de l'anglais par nous.

Dans le PV en français on trouve : « Hepner dit que l'abstention a eu un triste succès en Allemagne - ils en ont assez - le parti étant des lassalliens mêlés de policiers. »

 

[8] Traduit de l'anglais par nous.

Dans le PV français on trouve : « (Hepner) n'aime pas l'autorité inutile ni le culte des personnes, mais elle est nécessaire en ce moment pour unir les forces révolutionnaires. - Il demande aux Communalistes présent si c'est l'autorité qui les a perdus ou bien le contraire. »

 

[9]. La vie de Karl marx, B. Nicolaïevski, Edition Gallimard, 1970.

 

[10]. Traduit de l'anglais par nous.

Dans le PV français on trouve : « Guillaume proteste contre l'enquête du Congrès sur une société secrète. »

 

[11]. Traduit de l'anglais par nous.

Dans le PV français, on trouve : « C'est un procès de tendance que vous faites(...) On a voulu condamner nos doctrines fédéralistes. »

 

[12]. Traduit de l'anglais par nous.

Dans le PV français, on trouve : « Alerini... Vous n'avez pas de preuves morales. Il a appartenu à l'Alliance. C'est elle qui a fait l'Internationale espagnole... Vous n'avez pas le droit de m'empêcher de faire partie des sociétés secrètes. Si vous le faites, je dirai que c'est une coterie, une église, une sainte inquisition. »

 

[13]. Traduit de l'anglais par nous.

Dans le PV français, on trouve : « Marx voit que Splingard parle comme l'avocat des accusés et non comme un juge d'instruction. »

 

[14]. Traduit de l'anglais par nous.

Dans le PV français, on trouve : Marx « en appelle à la commission pour prouver qu'il a apporté des pièces et qu'il est faux de dire qu'il n'a apporté que des affirmations - J'ai encore prouvé l'existence de l'Alliance, etc, etc.

Quant aux papiers secrets, nous ne les avons pas demandés – ils existent – les documents que j'ai communiqués n'étaient pas des choses secrètes. J'ai encore fait une allusion au procès Netchaiev. »

 

[15]. Traduit de l'anglais par nous.

Dans le PV français, on trouve : Lucain « Ce n'est pas assez de fonder une société qui tend à désorganiser l'Association et les auteurs de pareils projets -quand même ils ne réussiraient pas à les faire triompher- ne méritent-ils pas d'être expulsés de l'Internationale ? »

 

[16]. Lire la deuxième partie de cette série dans la Revue Internationale

 

[17]. Traduit de l'anglais par nous.

Dans le P.V. en français, on trouve : « Le second motif de son retrait (de la section 2 de New York), ce sont les intrigues politiques tendant à porter Mme Woodhull à la présidence des Etats Unis. » (Sauva)

« La section 12 veut l'émancipation des hommes et des femmes - elle s'occupe de la question politique pour atteindre ce but. L'homme et la femme sont esclaves l'un de l'autre, et si West pratique l'amour libre, cela le regarde seul. Il y a des spiritualistes parmi eux. Ils veulent en finir avec le mariage. » (West)

 

[18]. Traduit de l'anglais par nous.

Dans le P.V. en français de Le Moussu, on trouve : « Alerini dit que Landeck est un honnête homme. »