Mouvement ouvrier : le marxisme contre la franc-maçonnerie

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C'est suite à l'exclusion d'un de ses mili­tants ([1]) que le CCI a été amené à ap­profondir ce quel furent les positions des révolutionnaires face à l'infiltration de la franc-maçonnerie au sein du mouve­ment ouvrier. En effet, pour justifier la fondation d’un réseau d' « initiés » au sein de l’organisation, cet ex-militant distillait l'idée selon laquelle sa passion pour les idéologies ésotériques et les « connaissances secrètes » permettait une meilleure compréhension de l'his­toire, allant « au-delà » du marxisme. Il affirmait également que de grands révo­lutionnaires comme Marx et Rosa Luxemburg connaissaient l'idéologie franc-maçonne, ce qui est vrai, mais il laissait entendre qu’eux-mêmes étaient peut-être aussi franc-maçons. Face à ce type de falsifications éhontées visant à dénaturer le marxisme, il est nécessaire de rappeler le combat sans merci mené depuis plus d'un siècle par les révolu­tionnaires contre la franc-maçonnerie et les sociétés secrètes qu'ils considéraient comme des instruments au service de la classe bourgeoise. C'est l'objet de cet article.

A l’opposé de l’indifférentisme politique anarchiste, les marxistes ont toujours dé­fendu que le prolétariat, pour pouvoir ac­complir sa mission historique, devait com­prendre tous les aspects essentiels du fonc­tionnement de son ennemi de classe. Comme classe exploiteuse, ces ennemis du prolétariat enploient nécessairement le se­cret et la tromperie dans leurs luttes entre eux et contre la classe ouvrière. C’est pour­quoi Marx et Engels, dans toute une série d’écrits importants, ont dénoncé face à la classe ouvrière les structures et activités se­crètes de la classe dominante.

Ainsi, dans ses « Révélations de l’histoire diplomatique du 18e siècle », basées sur une étude exhaustive des manuscrits diplomati­ques du British Museum, Marx dénonça la collaboration secrète des ministères britan­nique et russe depuis l’époque de Pierre le Grand. Dans ses écrits contre Lord Palmerston, Marx révéla que la poursuite de cette alliance secrète était essentiellement dirigée contre les mouvements révolution­naires à travers l’Europe. En fait, au cours des deux premiers tiers du 19e siècle, la di­plomatie russe, bastion de la contre-révolu­tion à l’époque, était impliquée dans « tous les soulèvements et conspirations » du mo­ment, y compris les sociétés secrètes insur­rectionnelles telles que les Carbonari, es­sayant de les manipuler à ses propres fins. ([2])

Dans sa brochure contre « Monsieur Vogt » Marx mit en lumière comment Bismarck, Palmerston et le Tsar soutenaient les agents du Bonapartisme sous Napoléon III en France en infiltrant et dénigrant le mouve­ment ouvrier. Les moments marquants du combat du mouvement ouvrier contre ces manoeuvres cachées furent la lutte des marxistes contre Bakounine dans la 1re Internationale et des « Eisenachiens » contre l’utilisation des « Lassaliens » par Bismarck en Allemagne.

En combattant la bourgeoisie avec sa fasci­nation du caché et du mystère, Marx et Engels montrèrent que le prolétariat est l’ennemi de toute politique de secret et de mystification quelle qu’elle soit. A l’opposé du travailliste britannique Urquhart – dont la lutte pendant près de 50 ans contre les politiques secrètes de la Russie dégénéra en une « doctrine ésotérique secrète » d’une diplomatie russe « toute puissante » comme le « seul facteur actif de l’histoire mo­derne » (Engels) –, le travail des fondateurs du marxisme sur cette question fut toujours basé sur une approche matérialiste, scienti­fique et historique. Cette méthode démasqua l’ « ordre jésuite » caché de la Russie et de la diplomatie occidentale et démontra que les sociétés secrètes des classes dominantes étaient le produit de l’absolutisme et des « lumières » du 18e siècle, pendant lequel la royauté imposa une collaboration entre la noblesse déclinante et la bourgeoisie ascen­dante. L’ « internationale artistocratique-bourgeoise des lumières » à laquelle se réfé­rait Engels dans ses articles sur la politique étrangère tsariste, fournit aussi la base so­ciale pour la franc-maçonnerie qui surgit en Grande-Bretagne, le pays classique du com­promis entre l’artistocratie et la bourgeoisie. Alors que l’aspect bourgeois de la franc-ma­çonnerie attira beaucoup de révolutionnaires bourgeois au 18e et au début du 19e siècle, particulièrement en France et aux Etats-Unis, son caractère profondément réaction­naire en fit très tôt une arme surtout dirigée contre la classe ouvrière. Ce fut le cas après le soulèvement socialiste de la classe ou­vrière qui poussa rapidement la bourgeoisie à abandonner l’athéisme matérialiste de sa propre jeunesse révolutionnaire. Dans la se­conde moitié du 19e siècle, la franc-maçon­nerie européenne, qui avait été surtout jus­que là le divertissement d’une aristocratie qui s’ennuyait parce qu’elle avait perdu sa fonction sociale, devint de plus en plus un bastion du nouvel athéisme anti-matérialiste de la bourgeoisie dirigé essentiellement con­tre le mouvement ouvrier. Au sein du mou­vement maçonnique, toute une série d’idéologies se développèrent contre le marxisme, idéologies qui devaient devenir plus tard le dénominateur commun des mouvements contre-révolutionnaires du 20e siècle. Selon une de ces idéologies, le mar­xisme lui-même était une création de l’aile « illuminée » de la franc-maçonnerie alle­mande contre laquelle les « vrais » franc-maçons devaient se mobiliser. Bakounine, lui-même franc-maçon actif, fut le père d’une autre de ces allégations que le mar­xisme était une « conspiration juive » : « Tout ce monde juif, comprenant une seule secte dominante, une espèce de gens suceurs de sang, une sorte de parasite collectif, destructif, organique, qui va au-delà non seulement des frontières des Etats mais aussi des opinions politiques, ce monde est maintenant, au moins pour sa plus grande partie, à la disposition de Marx d’un côté, et de Rotschild de l’autre (...) Ceci peut pa­raître étrange. Que peut-il y avoir de com­mun entre le socialisme et une grande ban­que ? Le point est que le socialisme autori­taire, le communisme marxiste, exige une forte centralisation de l’Etat. Et là où il y a centralisation de l’Etat, il doit nécessaire­ment y avoir une banque centrale, et là où existe une telle banque on trouvera la nation juive parasite spéculant avec le Travail du peuple. » ([3])

Au contraire de la vigilance des 1re, 2e et 3e Internationales sur ces questions, une partie importante du milieu révolutionnaire actuel se contente d’ignorer ce danger ou de railler la prétendue vision « machiavélique » de l’histoire du CCI. Cette sous-estimation, liée à une ignorance évidente d’une partie impor­tante de l’histoire du mouvement ou­vrier, est le résultat de 50 ans de contre-ré­volution, qui ont interrompu la transmission de l’expérience organisationnelle marxiste d’une génération à l’autre.

Cette faiblesse est d’autant plus dangereuse que l’utilisation au cours de ce siècle des sectes et idéologies mystiques a atteint des dimensions allant beaucoup plus loin que la simple question de la franc-maçonnerie po­sée dans la phase ascendante du capitalisme. Ainsi, la majorité des sociétés secrètes anti-communistes, qui furent créées entre 1918 et 1923 contre la révolution allemande, n’avaient pas toute leur origine dans la franc-maçonnerie mais furent montées de toutes pièces par l’armée, sous le contrôle d’officiers démobilisés. En tant qu’instruments directs de l’Etat capitaliste contre la révolution communiste, elles furent démantelées dès que le prolétariat fut défait. De même, depuis la fin de la contre-révolu­tion à la fin des années 1960, la franc-ma­çonnerie classique n’est qu’un aspect de tout un dispositif de sectes religieuses, ésotéri­ques, racistes, aux idéologies, qui déclarent la guerre au matérialisme et au concept de progrès historique, avec une influence con­sidérable dans les pays industrialisés. Ce dispositif constitue une arme supplémentaire de la bourgeoisie contre la classe ouvrière.

La Première Internationale contre les sociétés secrètes

Déjà la Première Internationale a été la cible d'attaques enragées de la part de l'occul­tisme. Les adeptes du mysticisme catholique des carbonaristes et du mazzinisme étaient des adversaires déclarés de l'Internationale. A New York, les adeptes de l'occultisme de Virginia Woodhull essayèrent d'introduire le féminisme, l' « amour libre » et les « expériences parapsychologiques » dans les sections américaines. En Grande-Bretagne et en France, les loges maçonni­ques de l'aile gauche de la bourgeoisie, ap­puyées par les agents bonapartistes, organi­sèrent une série de provocations visant à discréditer l'Internationale et à permettre l'arrestation de ses membres, ce qui obligea le Conseil Général à exclure Pyat et ses partisans, et à les dénoncer publiquement. Mais le plus grand danger est venu de l'Alliance de Bakounine, une organisation secrète dans l'Internationale qui, avec les différents niveaux d' « initiation » de ses membres « aux secrets » et avec ses métho­des de manipulation (le Catéchisme révolu­tionnaire de Bakounine) reproduisait exac­tement l'exemple de la franc-maçonnerie.

On connaît bien l'énorme engagement que Marx et Engels ont manifesté pour repousser ces attaques, pour démasquer Pyat et ses partisans bonapartistes, pour combattre Mazzini et les actions de Woodhull, et par-dessus tout pour mettre à nu le complot de l'Alliance de Bakounine contre l'Internationale (voir la Revue Internationale n °84 et 85). La pleine conscience qu'ils avaient de la menace que constitue l'occul­tisme se retrouve dans la résolution propo­sée par Marx lui-même, adoptée par le Conseil général, sur la nécessité de combat­tre les sociétés secrètes. A la conférence de Londres de L'AIT, en septembre 1871, Marx insistait sur le fait que « ce type d'organisa­tion se trouve en contradiction avec le déve­loppement du mouvement prolétarien, à partir du moment où ces sociétés, au lieu d'éduquer les ouvriers, les soumettent à leur lois autoritaires et mystiques qui entravent leur indépendance et entraînent leur con­science dans une fausse direction. » (Marx-Engels, Oeuvres)

La bourgeoisie aussi a essayé de discréditer le prolétariat à travers les allégations des médias suivant lesquelles l'Internationale et la Commune de Paris auraient toutes deux été organisées par une direction secrète de type maçonnique. Dans une interview au journal The New York World, qui suggérait que les ouvriers étaient les instruments d'un « conclave » d'audacieux conspirateurs pré­sents au sein de la Commune de Paris, Marx déclarait : « Cher monsieur, il n'y a pas de secret à éclaircir... à moins que ce ne soit le secret de la stupidité humaine de ceux qui ignorent obstinément le fait que notre Association agit en public, et que des rap­ports développés de nos activités sont pu­bliés pour tous ceux qui veulent les lire. » La Commune de Paris, selon la logique du World, « pourrait également avoir été une conspiration des francs-maçons car leur contribution n'a pas été petite. Je ne serais vraiment pas étonné si le pape venait à leur attribuer toute la responsabilité de l'insur­rection. Mais envisageons une autre expli­cation. L'insurrection de Paris a été faite par les ouvriers parisiens. »

Le combat contre le mysticisme dans la Deuxième Internationale

Avec la défaite de la Commune de Paris et la mort de l'Internationale, Marx et Engels ont appuyé le combat pour soustraire de l'influence de la franc-maçonnerie des orga­nisations ouvrières dans des pays comme l'Italie, l'Espagne ou les Etats-Unis (les « Chevaliers du Travail »). La Deuxième Internationale, fondée en 1889, était, au dé­but, moins vulnérable que la précédente à l'infiltration occultiste, car elle avait exclu les anarchistes. L'ouverture même du pro­gramme de la Première Internationale avait permis à des « éléments déclassés de s'y faufiler et d'établir, en son coeur même, une société secrète dont les efforts, au lieu d'être dirigés contre la bourgeoisie et les gouver­nements existants, l'étaient contre l'Internationale elle-même. » (Rapport sur l'Alliance au congrès de La Haye, 1872)

Alors que la Deuxième Internationale était moins perméable sur ce plan, les attaques ésotériques commencèrent, non pas au moyen d'une infiltration organisationnelle, mais à travers une offensive idéologique contre le marxisme. A la fin du 19e siècle, la franc-maçonnerie allemande et autri­chienne se vantait d'avoir réussi à libérer les universités et les cercles scientifiques du « fléau du matérialisme ». Avec le dévelop­pement des illusions réformistes et de l'op­portunisme dans le mouvement ouvrier, au début du siècle, c'est à partir de ces scienti­fiques d'Europe centrale que le mouvement bernsteinien adopta « la découverte » du « dépassement du marxisme » par l'idéa­lisme et l'agnosticisme néo-kantien. Dans le contexte de la défaite du mouvement prolé­tarien en Russie après 1905, la maladie de la « construction de Dieu » pénétra jusque dans les rangs du bolchevisme, d'où elle fut néanmoins rapidement éradiquée. Au sein de l'Internationale comme un tout, la gauche marxiste développa une défense héroïque et brillante du socialisme scientifique, sans pour autant être capable de stopper l'avancée de l'idéalisme, si bien que la franc-maçon­nerie commença à gagner des adeptes dans les rangs des partis ouvriers. Jaurès, le fa­meux leader ouvrier français, défendait ou­vertement l'idéologie de la franc-maçonnerie contre ce qu'il appelait « l'interprétation économiste pauvre et étroitement matéria­liste de la pensée humaine » du révolution­naire marxiste Franz Mehring. Dans le même temps, le développement de l'anarcho-syndicalisme en réaction au réformisme ou­vrit un nouveau champ pour le développe­ment d'idées réactionnaires, parfois mysti­ques, basées sur les écrits de philosophes comme Bergson, Nietzsche (celui-ci s'étant qualifié lui-même de « philosophe de l'éso­térisme ») ou Sorel. Cela, en retour, affecta des éléments anarchistes au sein de l'Internationale comme Hervé en France ou Mussolini en Italie qui, à l'éclatement de la guerre, s'en allèrent rejoindre les organisa­tions de l'extrême-droite de la bourgeoisie.

Les marxistes tentèrent en vain d'imposer une lutte contre la franc-maçonnerie dans le parti français, ou d'interdire aux membres du parti en Allemagne une « seconde loyauté » pour ce type d'organisations. Mais, dans la période d'avant 1914, ils ne furent pas assez forts pour imposer des mesures organisationnelles semblables à celles que Marx et Engels avaient fait adopter dans l'AIT.

La Troisième Internationale contre la franc-maçonnerie

Déterminé à surmonter les faiblesses organi­sationnelles de la deuxième internationale qui favorisèrent sa faillite en 1914, le Komintern a lutté pour l'élimination totale des éléments « ésotériques » de ses rangs. En 1922, face à la l'infiltration au sein du Parti communiste français d'éléments appar­tenant à la franc-maçonnerie et qui ont gan­gréné le parti dès sa fondation au congrès de Tours, le 4e congrès de l'Internationale Communiste, dans sa « Résolution sur la question française » devait réaffirmer les principes de classe dans les termes sui­vants :

« L'incompatibilité de la franc-maçonnerie et du socialisme était considérée comme évidente dans la plupart des partis de la Deuxième Internationale (...) Si le deuxième Congrès de l'Internationale Communiste n'a pas formulé, dans les conditions d'adhésion à l'Internationale, de point spécial sur l'in­compatibilité du communisme et de la franc-maçonnerie, c'est parce que ce principe a trouvé sa place dans une résolution séparée votée à l'unanimité du Congrès.

Le fait, qui s'est révélé d'une façon inatten­due au 4e Congrès de l'Internationale Communiste, de l'appartenance d'un nombre considérable de communistes français aux loges maçonniques est, aux yeux de l'Internationale Communiste, le témoignage le plus manifeste et en même temps le plus pitoyable que notre Parti français a conser­vé, non seulement l'héritage psychologique de l'époque du réformisme, du parlementa­risme et du patriotisme, mais aussi des liai­sons tout à fait concrètes, extrêmement compromettantes pour la tête du Parti, avec les institutions secrètes, politiques et car­riéristes de la bourgeoisie radicale (...)

L'Internationale considère comme indispen­sable de mettre fin, une fois pour toutes, à ces liaisons compromettantes et démoralisa­trices de la tête du Parti Communiste avec les organisations politiques de la bourgeoi­sie. L'honneur du prolétariat de France exige qu'il épure toutes ses organisations de classe des éléments qui veulent appartenir à la fois aux deux camps en lutte.

Le Congrès charge le Comité Directeur du Parti Communiste français de liquider avant le 1er janvier 1923 toutes les liaisons du Parti, en la personne de certains de ses membres et de ses groupes, avec la franc-maçonnerie. Celui qui, avant le 1er janvier, n'aura pas déclaré ouvertement à son or­ganisation et rendu publique par la presse du Parti sa rupture complète avec la franc-maçonnerie est, par là-même, automatique­ment exclu du Parti communiste sans droit d'y jamais adhérer à nouveau, à quelque moment que ce soit. La dissimulation par quiconque de son appartenance à la franc-maçonnerie sera considérée comme péné­tration dans le Parti d'un agent de l'ennemi et flétrira l'individu en cause d'une tache d'ignominie devant tout le prolétariat. »

Au nom de l'internationale, Trotsky dénonça l'existence de liens entre la « franc-maçon­nerie et les institutions du parti, le comité de rédaction, le comité central » en France.

« La ligue des droits de l'homme et la franc-maçonnerie sont des instruments de la bourgeoisie qui font diversion à la con­science des représentants du prolétariat français. Nous déclarons une guerre sans pitié à ces méthodes car elles constituent une arme secrète et insidieuse de l'arsenal bourgeois. On doit libérer le parti de ces éléments. » (Trotsky, La voix de l'Internationale : le mouvement communiste en France)

De façon similaire, le délégué du Parti communiste allemand (KPD) au 3e congrès du Parti Communiste italien à Rome, en se référant aux thèses sur la tactique commu­niste soumises par Bordiga et Terracini, af­firmait : « Le caractère irréconciliable évi­dent entre l'appartenance simultanée au Parti Communiste et à un autre Parti, s'applique, en dehors de la pratique politi­que, aussi à ces mouvements qui, en dépit de leur caractère politique, n'ont pas le nom ni l'organisation d'un parti (...) on trouve ici en particulier la franc-maçonnerie. » (« Les thèses italiennes », Paul Butcher dans L'Internationale, 1922)

Le développement vertigineux des sociétés secrètes dans la décadence capitaliste

L'entrée du capitalisme dans sa phase de dé­cadence depuis la première guerre mondiale a entraîné un gigantesque développement de l'Etat capitaliste et en particulier de ses ap­pareils militaires et répressifs (espionnage, police secrète, etc.). Cela implique-t-il que la bourgeoisie n'avait plus besoin de ses so­ciétés secrètes « traditionnelles » ? Ce fut en partie le cas. Là où le totalitarisme de l'Etat capitaliste décadent a pris une forme brutale et non dissimulée comme dans l'Allemagne hitlérienne, l'Italie de Mussolini ou la Russie de Staline, les loges maçonniques ou autres, ou les regroupements secrets furent égale­ment interdits.

Cependant, même ces formes brutales de capitalisme ne peuvent complètement se dispenser d'un appareil parallèle, sans exis­tence officielle, secret ou illégal. Le totali­tarisme du capitalisme d'Etat implique le contrôle dictatorial de l'Etat bourgeois, pas seulement sur toute l'économie, mais sur l'ensemble des aspects de la vie sociale. Ainsi, dans les régimes staliniens, la mafia constitue une partie indispensable de l'Etat, dans la mesure où elle contrôle la seule par­tie de l'appareil de distribution qui fonc­tionne réellement, mais qui officiellement est supposée ne pas exister : le marché noir. Dans les pays de l'ouest, la criminalité or­ganisée est une partie du régime de capita­lisme d'Etat non moins indispensable.

Mais sous cette forme de capitalisme d'Etat prétendument démocratique, les appareils de repression et d'infiltration tant officiels que non officiels ont connu un développement pharamineux.

Sous son maquillage démocratique, l'Etat impose sa politique sur les membres de sa propre classe et combat les organisations de ses rivaux impérialistes et celles de son en­nemi de classe prolétarien d'une manière pas moins totalitaire que sous le nazisme ou le stalinisme. Sa police politique officielle et son appareil d'informateurs est tout aussi omniprésent que dans n'importe quel autre Etat. Mais alors que l'idéologie « démocratique » ne permet pas à cet appa­reil d'agir aussi ouvertement que la Gestapo en Allemagne ou la Guépéou en Russie, la bourgeoisie occidentale est amenée à déve­lopper et à s'appuyer à nouveau sur ses an­ciennes traditions de franc-maçonnerie ou de mafia politique, mais cette fois sous le con­trôle direct de l'Etat. Ce que la bourgeoisie occidentale ne fait pas ouvertement et léga­lement, elle le fait dans l'illégalité et secrè­tement.

Ainsi, quand l'armée américaine envahit l'Italie de Mussolini en 1943, elle n'amena pas avec elle que la Mafia.

« Dans le sillage des divisions motorisées américaines progressant vers le Nord, les loges maçonniques se développèrent comme des champignons après la pluie. Ce n'était pas seulement une réaction au fait que pré­cédemment elles avaient été interdites par Mussolini qui avait persécuté leurs mem­bres. Les puissants regroupements maçon­niques américains participèrent à ce déve­loppement, en prenant immédiatement sous leur coupe leurs frères italiens. » ([4])

Ici se trouve l'origine de l'une des plus fa­meuses parmi les innombrables organisa­tions parallèles de la bourgeoisie occiden­tale, la Loge de la Propagande Due (Loge P2) en Italie. Ces structures non officielles coordonnèrent la lutte des différentes bour­geoisies nationales et du bloc américain con­tre l'influence du bloc soviétiques rival, dans tous les aspects de la vie sociale. De telles loges recrutent aussi parmi les leaders de l'aile gauche de l'Etat capitaliste, dans les partis staliniens et gauchistes, dans les syn­dicats.

Une série de scandales et révélations (liés à l'éclatement du bloc de l'est après 1989) ont fait apparaître au grand jour le travail qu'as­sumaient de tels regroupements, au profit de l'Etat, dans la lutte contre l'ennemi impéria­liste. Mais un secret de la bourgeoisie de­meure soigneusement dissimulé encore : c'est le fait que, dans la décadence, sa vieille tradition d'infiltration maçonnique des or­ganisations ouvrières a aussi fait partie du répertoire de l'appareil d'Etat du totalita­risme démocratique. Cela fut le cas à chaque fois que le prolétariat a sérieusement mena­cé la bourgeoisie : tout au long de la vague révolutionnaire de 1917-23, mais aussi de­puis 1968 avec la fin de la contre-révolution qui a suivi la défaite de cette vague.

Un appareil contre-révolutionnaire parallèle

Comme Lénine l'a souligné, la révolution prolétarienne en Europe occidentale à la fin de la première guerre mondiale était con­frontée à une classe dominante plus puis­sante et plus intelligente qu'en Russie. Comme en Russie, la bourgeoisie occiden­tale, face à la vague révolutionnaire, a joué immédiatement la carte démocratique en mettant au pouvoir la gauche, c’est-à-dire les anciens partis ouvriers, en annonçant la tenue d'élections ainsi que des projets pour la « démocratie industrielle » et pour « intégrer » les conseils ouvriers dans la constitution et l'Etat.

Mais la bourgeoisie occidentale est allée au delà de ce qu'a fait l'Etat russe après février 1917. Elle a commencé immédiatement à construire un gigantesque appareil contre-révolutionnaire parallèle à ses structures of­ficielles.

A cette fin, elle a mis à profit l'expérience politique et organisationnelle des loges ma­çonniques et des ordres de la droite popu­laire qui s'étaient spécialisés dans le combat contre le mouvement socialiste avant la guerre mondiale, achevant ainsi leur inté­gration dans l'Etat. Une organisation de ce type, l' « Ordre Germanique » et « la Ligue du Marteau », fut fondée en 1912 en ré­ponse à l'imminence de la guerre et à la vic­toire électorale du parti socialiste. Elle af­firmait dans son journal son but « d'organiser la contre-révolution ». « La sainte vendetta liquidera les leaders révolu­tionnaires au tout début de l'insurrection, sans hésiter à lutter contre les masses cri­minelles avec leurs propres armes. » ([5])

Victor Serge fait référence aux services se­crets de l' « Action Française » et des « cahiers de l'anti-France » qui rensei­gnaient sur les mouvements d'avant-garde en France déjà pendant la guerre ; il parle des informateurs et services de provocateurs des partis fascistes en Italie et des agences de détectives privés aux Etats-Unis qui « fournissent à volonté aux capitalistes des mouchards discrets, des provocateurs ex­perts, des tireurs d'élite, des gardes, des contremaîtres et aussi des militants syndi­caux corrompus à souhait » (édition fran­çaise). Et la compagnie Pinkerton est suppo­sée employer 135 000 personnes.

« En Allemagne, les forces vitales de la réaction se concentrent, depuis le désarme­ment officiel du pays, dans les organisations plus qu'à demi secrètes. La réaction a com­pris que même aux partis secondés par l'Etat, la clandestinité est une ressource précieuse. Contre le prolétariat, il va de soi que toutes ces organisations assument plus ou moins les fonctions d'une police oc­culte. » ([6])

Afin de ne pas affaiblir le mythe de la dé­mocratie, ces organisations contre-révolu­tionnaires en Allemagne et dans d'autres pays n'appartenaient pas officiellement à l'Etat. Elles avaient des sources de finance­ment privées. Certaines étaient même décla­rées illégales, se présentaient elles-mêmes comme ennemies de la démocratie et al­laient jusqu'à assassiner des leaders « démocrates » bourgeois comme Rathenau et Erzberger, et commettre des putschs de droite (Putsch de Kapp en 1920, d'Hitler en 1923). Elles purent ainsi jouer un rôle pri­mordial de mystification du prolétariat en le précipitant dans la défense de la contre-révo­lutionnaire « démocratie » de Weimar.

Le réseau contre la révolution prolétarienne

C'est à travers l'expérience en Allemagne, qui était le principal centre hors de Russie de la vague révolutionnaire de 1917-23, qu'on peut le mieux appréhender l'ampleur des opérations contre-révolutionnaires que mène la bourgeoisie lorqu'elle sent sa domi­nation de classe menacée. Un gigantesque réseau de défense de l'Etat bourgeois fut mis en place. Ce réseau utilisa la provocation, l'infiltration et le meurtre politique pour sou­tenir tant les polices contre-révolutionnaires du SPD et des syndicats que la Reichswehr et la non officielle « armée blanche » des corps-francs. L'exemple le plus connu est celui du NSDAP (le parti nazi) qui fut fondé à Munich en 1919 sous le nom de « Parti des travailleurs allemands » pour lutter con­tre la révolution. Hitler, Göring, Röhm et les autres leaders nazis ont débuté leur carrière politique en tant qu'informateurs et agents contre les conseils ouvriers de Bavière.

Ces centres « illégaux » de la contre-révolu­tion faisaient, en réalité, partie intégrante de l'Etat. Bien que ces spécialistes de l'assassi­nat, tels les meurtriers de Liebknecht et Luxemburg, et les tortionnaires de centaines de dirigeants communistes, aient été passés en jugement, soit ils furent déclarés non coupable, soit ils obtinrent des peines sym­boliques, soit ils purent s'échapper. Bien que leurs caches d'armes aient été découvertes par la police, l'armée réclama les armes sous prétexte qu'elles lui avaient été volées.

L’organisation Escherish (« Orgesh »), la plus importante et la plus dangereuse des armées anti-prolétariennes après le putsch de Kapp, ayant pour but déclaré de « liquider le Bolchevisme », « avait près d’un million de membres armés, possédant d’innombrables dépôts d’armes cachés, et travaillant avec les méthodes des services secrets. A cette fin, l’Orgesch a maintenu une agence de renseignement » ([7]). Et le « Teno », soi-disant un service technique in­tervenant en cas de catastrophe publique, était en réalité une troupe de 170 000 hom­mes utilisée essentiellement pour briser les grèves.

La Ligue Anti-bolchevique, fondée le 1er décembre 1918 par des industriels, orientait sa propagande en direction des ouvriers. « Elle suivit attentivement le développement du KPD (Parti communiste allemand) et es­saya de l’infiltrer au moyen de ses informa­teurs. C’est à cette fin qu’elle mit en place un réseau d’informateurs camouflé derrière le nom de quatrième département. Elle maintint des liens avec la police politique et des unités de l’armée. » ([8])

A Munich l’occulte société de Thulé, liée à l’Ordre Germanique d’avant-guerre cité pré­cédemment, créa l’armée blanche de la bourgeoisie bavaroise, les corps-francs Oberland, coordonna la lutte contre la ré­publique des conseils en 1919, et prit en charge le meurtre de Eisner, un dirigeant de l’USPD, dans le but de provoquer un insur­rection prématurée. « Son deuxième dépar­tement était son service de renseignement, avec une activité organisée et étendue d’infiltration, d’information et de sabotage. Selon Sebottendorff, chaque membre de la ligue de combat avait rapidement et sous un autre nom une carte de membre du groupe Spartacus. Les informateurs de la Ligue de Combat siégeaient également dans les comi­tés du gouvernement des conseils et de l’armée rouge, et rapportaient chaque soir au centre de la société de Thulé les plans de l’ennemi. » ([9])

L'arme principale de la bourgeoisie contre la révolution prolétarienne n'est ni la répres­sion ni la subversion mais l'influence idéo­logique et organisationnelle de ses organi­sations de « gauche » dans les rangs du prolétariat. C'est ce rôle essentiel qu'ont joué la social-démocratie et les syndicats. Mais le poids du soutien qu'ont représenté l'infiltra­tion et la provocation aux efforts de la gau­che du capital contre le combat des ouvriers fut particulièrement révélé par le « National-Bolchévisme » durant la révolu­tion allemande. Influencée par le pseudo anti-capitalisme, le nationalisme extrémiste, l'antisémitisme et l'anti-libéralisme des or­ganisations parallèles de la bourgeoisie, avec lesquelles elle tenait des réunions se­crètes, la prétendue « gauche » de Hambourg autour de Laufenberg et Wollfheim a développé une version contre-révolutionnaire du « communisme de gau­che » qui a contribué de façon décisive à diviser le tout nouveau KPD en 1919, et à le discréditer en 1920.

Le travail d'infiltration bourgeoise au sein de la section de Hambourg du KPD commença déjà à être découvert par le parti en 1919 quand furent démasqués environ 20 agents de la police directement en lien avec le GKSD, un régiment contre-révolutionnaire de Berlin. « A partir de là eurent lieu des tentatives répétées pour pousser les ouvriers de Hambourg à se lancer dans des attaques armées de prisons ou dans d'autres actions aventuristes. » ([10])

L'organisateur de ce travail de sape contre les communistes de Hambourg, Von Killinger, devint peu de temps après un di­rigeant de l' « Organisation Consul », une organisation secrète terroriste et criminelle financée par les junkers, dont le but était l'infiltration des organisations communistes et l'unification de la lutte de tous les autres groupes de droite contre le communisme.

La défense de l'organisation révolutionnaire

Au début de cet article, nous avons vu com­ment les communistes internationalistes ti­rèrent les leçons de l'incapacité qu'avait eue la deuxième Internationale à mener un com­bat plus rigoureux au niveau organisationnel contre la franc-maçonnerie et les sociétés secrètes.

Déjà, le deuxième congrès mondial de l'Internationale communiste, en 1920, avait adopté une motion du parti italien contre les francs-maçons, motion qui officiellement ne faisait pas partie des « 21 conditions » pour adhérer à l'internationale mais qui officieu­sement était connue comme la 22e condi­tion. En fait, les fameuses 21 conditions d'août 1920 obligèrent toutes les sections de l'Internationale à organiser des structures clandestines pour protéger l'organisation face à l'infiltration, pour faire des investiga­tions en direction des activités de l'appareil illégal contre-révolutionnaire de la bour­geoisie. Elles les amenèrent également à soutenir le travail centralisé internationale­ment qui était dirigé contre les actions poli­tiques et répressives du capital.

Le troisième congrès en juin 1921 adopta des principes destinés à mieux protéger l'Internationale contre les informateurs et agents provocateurs, par l'observation sys­tématique des activités, officielles et secrè­tes, de la police, de l'appareil paramilitaire, des francs-maçons, etc. Un comité spécial, l'OMS, fut créé pour coordonner internatio­nalement ce travail.

Le KPD, par exemple, publiait régulière­ment des listes d'agents provocateurs et d'in­formateurs de la police exclus de ses rangs, avec leur photo et la description de leur mé­thodes. « D'août 1921 à août 1922 le dépar­tement d'information démasqua 124 infor­mateurs, agents provocateurs et escrocs. Soit ils avaient été envoyés dans le KPD par la police ou des organisations de droite, soit ils avaient espéré exploiter financièrement le KPD pour leur propre compte. » (4)

Des brochures furent préparées sur cette question. Le KPD découvrit aussi qui avait tué Liebknecht et Luxemburg, publia les photos des assassins et demanda l'aide de la population pour les pourchasser. Une orga­nisation spéciale fut créée pour défendre le parti contre les sociétés secrètes et les or­ganisations paramilitaires de la bourgeoisie. Ce travail incluait des actions spectaculai­res. Ainsi, en 1921, des membres du KPD, déguisés en policiers, perquisitionnèrent les locaux d'un bureau de l'armée blanche russe à Berlin et confisquèrent les papiers. Des at­taques surprises furent menées contre les bureaux secrets de la criminelle « Organisation Consul ».

Et surtout, le Kominterm alimentait réguliè­rement toutes les organisations ouvrières en avertissements concrets et en informations sur les experts du bras occulte de la bour­geoisie afin de l'anéantir.

Après 1968 : la renaissance des manipulations occultes contre le prolétariat

Avec la défaite de la révolution communiste après 1923, le réseau secret anti-prolétarien de la bourgeoisie fut soit dissout soit affecté à d'autres tâches par l'Etat. En Allemagne, beaucoup de ces éléments furent plus tard intégrés dans le mouvement nazi.

Mais quand les luttes ouvrières massives de 1968 en France mirent fin à 50 ans de con­tre-révolution et ouvrirent une nouvelle pé­riode de développement de la lutte de classe, la bourgeoisie commença à réactiver son ap­pareil caché anti-prolétarien. En mai 1968 en France, « le Grand Orient salua avec enthousiasme le magnifique mouvement des étudiants et des ouvriers et envoya de la nourriture et des médicaments à la Sorbonne occupée. » ([11])

Ce « salut » n'était qu'hypocrisie. Dès après 1968, en France, la bourgeoisie va mettre en branle ses sectes « néo-templières », « rosicruciennes » et « martinistes » dans le but d'infiltrer les groupes gauchistes et au­tres, en collaboration avec les structures du SAC (le Service d'Action Civique, créé par les hommes de main de De Gaulle). Par exemple, Luc Jouret, le gourou du « Temple solaire », a commencé sa carrière d'agent d'officines parallèles semi-légales en infil­trant des groupes maoïstes ([12]), avant de se retrouver en 1978 comme médecin parmi les parachutistes belges et français qui sautèrent sur Kolwesi au Zaïre.

En fait, les années suivantes apparurent des organisations du type de celles utilisées con­tre la révolution prolétarienne dans les an­nées 1920. A l'extrême-droite, le Front Européen de Libération a fait renaître la tradition du National-Bolchevisme. En Allemagne, le front Ouvrier Social Révolutionnaire, suivant sa devise : « la frontière n'est pas entre la gauche et la droite, mais entre au-dessus et en dessous », se spécialise dans l'infiltration de différentes organisations de gauche. La Loge de Thulé a également été refondée comme société se­crète contre-révolutionnaire. ([13])

Parmi les services de renseignement privés de la droite moderne on trouve ceux de la Ligue Mondiale Anticommuniste, ceux du Comité du Travail ou encore ceux du Parti Européen du Travail dont le leader Larouche est décrit par un membre du Conseil National de Sécurité des Etats Unis comme ayant « le meilleur service privé de rensei­gnement du monde. » ([14]) En Europe, cer­taines sectes rosicruciennes sont d'obédience américaine, d'autres d'obédience européenne telle que l' « Association Synarchique d'Empire » dirigée par la famille des Habsbourg qui a régné sur l'Europe à travers l'empire austro-hongrois.

Des versions de gauche de telles organisa­tions contre-révolutionnaires ne sont pas moins actives. En France, par exemple, des sectes se sont constituées dans la tradition « martiniste », une variante de la franc-ma­çonnerie qui, dans l'histoire, s'est spécialisée dans les missions secrètes d'agents d'in­fluence complétant le travail des services secrets officiels ou dans l'infiltration et la destruction des organisations ouvrières. De tels groupes propagent l'idée que le com­munisme soit n'explique pas tout et doit être enrichi ([15]), soit qu'il peut être instauré plus sûrement par les manipulations d'une mino­rité éclairée. Comme d'autres sectes, ils sont spécialisés dans l'art de la manipulation des personnes, pas seulement leur comportement individuel mais surtout leur action politique.

Plus généralement, le développement de sec­tes occultes et de regroupements ésoté­riques dans les dernières années n'est pas seulement l'expression du désespoir et de l'hystérie de la petite-bourgeoisie face à la situation historique mais est encouragé et organisé par l'Etat. Le rôle de ces sectes dans les rivalités impérialistes est connu (cf. l'utilisation de l'Eglise de Scientologie par la bourgeoisie américaine contre l'Allemagne). Mais tout ce mouvement « ésotérique » fait également partie de l'attaque idéologique de la bourgeoisie contre le marxisme, particu­lièrement depuis 1989 avec la prétendue « mort du communisme ». Historiquement, c'est face au développement du mouvement socialiste que la bourgeoisie européenne commença à s'identifier avec l'idéologie mystique de la franc-maçonnerie, particuliè­rement après la révolution de 1848. Aujourd'hui la haine profonde de l'ésoté­risme envers le matérialisme et le mar­xisme, aussi bien qu'envers les masses pro­létariennes considérées comme « matérialistes » et « stupides », n'est rien d'autre que la haine que concentrent la bour­geoisie et la petite-bourgeoisie face au prolé­tariat non vaincu. Incapable elle-même d'of­frir aucune alternative historique, la bour­geoisie oppose au marxisme le mensonge selon lequel le stalinisme était du commu­nisme mais aussi la vision mystique suivant laquelle le monde ne pourra être « sauvé » que lorsque la conscience et la rationalité auront été remplacées par les rituels, l'intui­tion et les supercheries.

Aujourd'hui, face au développement du mysticisme et à la prolifération des sectes occultes dans la société capitaliste en dé­composition, les révolutionnaires doivent ti­rer les leçons de l'expérience du mouvement ouvrier contre ce que Lénine appelait « le mysticisme, ce cloaque pour les modes con­tre-révolutionnaires. » Ils doivent se réap­proprier cette lutte implacable menée par les marxistes contre l'idéologie franc-maçonne. Ils doivent « rendre la honte plus honteuse encore en la livrant à la publicité » (comme le disait Marx) en dénonçant fermement ce type d'idéologie réactionnaire.

Au même titre que la religion, qualifiée par Marx au siècle dernier, d' « opium du peu­ple » les thèmes idéologiques de la franc-maçonnerie moderne sont un poison distillé par l'Etat bourgeois pour détruire la consc­ience de classe du prolétariat.

Le fait que le mouvement ouvrier du passé ait dû mener un combat permanent contre l'occultisme est assez peu connu aujourd'hui. En réalité, l'idéologie et les méthodes d'infil­tration secrète de la franc-maçonnerie ont toujours été un des fers de lance des tentati­ves de la bourgeoisie pour détruire, de l'in­térieur, les organisations communistes. Si le CCI, comme beaucoup d'organisations révo­lutionnaires du passé, a subi la pénétration en son sein de ce type d'idéologie, il est de son devoir et de sa responsabilité de com­muniquer à l'ensemble du milieu politique prolétarien les leçons du combat qu'il a me­né pour la défense du marxisme, de contri­buer à la réappropriation  de la vigilance du mouvement ouvrier du passé face à la politi­que d'infiltration et de manipulation par l'appareil occulte de la bourgeoisie.

Kr.




[1]. Voir l’avertissement publié à ce sujet dans toute la presse territoriale du CCI.

 

[2]. Voir La politique étrangère de la Russie tsariste, Engels.

 

[3]. .Bakounine, cité par R. Huch, Bakunin und die Anarchie (Bakounine et l’anarchie).

 

[4]Terror, Drahtzieher und Attentäter (Terreur, manipulateurs et assasins), Kowaljow-Mayschew. La version est-allemande du livre soviétique fut publiée par les éditeurs militaires de la RDA.

 

[5]Die Thule-Gesellschaft (L’histoire de la Loge de Thulé), Rose.

 

[6]Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, V. Serge.

 

[7]Der Nachrichtendienst der KPD (Les services de renseignement du KPD), publié en 1993 par d'anciens historiens de la police secrète de l’Allemagne de l’Est, la STASI.

 

[8]. Idem.

 

[9]Die Thule-Gesellshaft.

 

[10]Der Nachrichtendienst der KPD.

 

[11]Frankfurter Allgemeine Zeitung, Supplement, 18 mai 1996.

 

[12]L'Ordre du Temple solaire.

 

[13]. Drahtzieher im braunen Netz (Ceux qui tirent les ficelles dans le réseau brun), Konkret.

 

[14]. Cité dans Geschäfte und Verbrechen der Politmafia (Les affaires et les crimes de la mafia politique, Roth-Ender).

 

[15]. Ces conceptions ont pour but de discréditer le communisme et le marxisme, d'affaiblir la conscience de classe, d'obscurcir une arme essentielle du prolétariat : sa clarté théorique.