Tensions imperialistes : derriere les accords de paix, la guerre de tous contre tous

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A en croire les médias, la raison aurait enfin prévalu : l'action des grandes puissances, au premier rang desquelles les Etats-Unis, au­rait permis le début d'une réelle résolution du conflit le plus sanglant qu'a connu l'Europe depuis 1945. Les accords de Dayton signi­fieraient le retour de la paix dans l'ex-Yougoslavie. De même, tous les espoirs se­raient permis au Moyen-Orient, l'assassinat de Rabin n'ayant fait que renforcer la dé­termination des “ colombes ” et de leur tu­teur améri­cain à mener à bien jusqu'au bout le “ processus de paix ”. Dernier cadeau de Noël de Washington : le plus vieux conflit en Europe, celui opposant la Grande-Bretagne aux républicains d'Irlande du Nord, serait lui aussi en passe d'être surmonté.

Face à ces mensonges cyniques, les prolétai­res doivent garder en mémoire ce que pro­mettait déjà la bourgeoisie en 1989, après l'effondrement du bloc de l'Est : un “ nouvel ordre mondial ”, une “ nouvelle ère de paix ”. On sait ce qu'il en est advenu en réalité : guerre du Golfe, guerre en Yougoslavie, en Somalie, au Rwanda, etc. L'heure n'est pas à la paix mais, beaucoup plus gravement encore qu'il y a cinq ans, au déchaînement de la guerre de tous con­tre tous qui caractérise les rapports en­tre les principales puissances impéria­listes de la planète.

Loin d'être les “ colombes ” de la paix ou les pompiers acharnés à éteindre chaque foyer d'incendie guerrier que nous présentent les médias aux ordres de la bour­geoisie, les grandes puissances impérialistes sont les principaux fauteurs de guerre, de l'ex-Yougoslavie au Rwanda, en passant par l'Algérie et le Moyen-Orient. Par cliques ou pays interposés, elles se livrent une guerre qui, pour être encore en partie masquée, n'en est pas moins de plus en plus féroce. Les fameux accords de Dayton ne sont qu'un moment de la guerre opposant la première puissance mondiale à ses ex‑alliés du défunt bloc américain.

Derrière les accords de Dayton, le succès d'une contre offensive des Etats-Unis

En imposant les accords de Dayton, en en­voyant 30 000 soldats lourdement armés dans l'ex-Yougoslavie, ce ne sont pas les Serbes ou les Croates que visent les Etats-Unis, ce sont leurs anciens alliés européens devenus les principaux contestataires de leur suprématie mondiale : la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Leur but n'est pas la paix, mais la réaffirmation de leur hégémonie. De même, si les bourgeoisies fran­çaise, britannique et allemande en­voient un contingent dans l'ex‑Yougoslavie, ce n'est pas pour imposer la paix aux bel­ligérants ou défendre la population martyre de Sarajevo, mais pour défendre leurs pro­pres intérêts impérialistes. Sous le couvert de l'action humanitaire et des forces dites de paix de la Forpronu, Paris, Londres et Bonn (plus dis­crètement mais avec une efficacité redouta­ble), n'ont cessé d'attiser la guerre en favori­sant l'action de leurs protégés. Avec l'IFOR, la Force d'interposition sous l'égide de l'OTAN, c'est la même action criminelle qui va être perpétrée, mais à une échelle encore plus large, comme en témoigne l'importance des forces engagées, en hommes et en maté­riel. Le territoire de l'ex-Yougoslavie va continuer à être le prin­cipal champ de ba­taille des grandes puis­sances impérialistes en Europe.

La détermination américaine à revenir au premier plan de la scène yougoslave et à re­prendre fermement la baguette de chef d'or­chestre est à la hauteur des enjeux stratégi­ques vitaux représentés par ce pays situé en Europe, au carrefour de l'Europe et du Moyen-Orient. Mais, plus fondamentale­ment encore, il s'agit comme l'a clairement souligné Clinton, avec le soutien de l'en­semble de la bourgeoisie américaine, lors de son discours pour justifier l'envoi des trou­pes américaines, de “ l'affirmation du lea­d­ership américain dans le monde ”. Et afin que personne ne doute de la détermination de Washington à remplir cet objectif, il a précisé qu'il “ assumait l'entière respon­sa­bilité des dommages que pourraient subir les soldats américains. ” Ce lan­gage ou­vertement guerrier et cette fermeté qui tranchent après les flottements sur l'ex-Yougoslavie de la part de la bourgeoisie américaine s'expliquent par l'ampleur de la contestation de sa domination par l'Allemagne, le Japon et la France, mais aussi, changement historique, par son plus vieux et fidèle allié, la Grande-Bretagne. Réduits au rôle de simple challenger dans l'ex‑Yougoslavie, les Etats-Unis se devaient de frapper un grand coup pour enrayer la remise en cause la plus grave de leur supé­riorité mondiale depuis 1945.

Dans le n° 83 de la Revue internationale, nous avons explicité en détail la stratégie mise en oeuvre en ex-Yougoslavie, nous n'y reviendrons donc pas ici ; nous aborderons les résultats de cette contre-offensive de la première puissance mondiale. Celle-ci a été largement couronnée de succès. Les im­pé­rialismes britannique et français, quasiment seuls sur le terrain jusqu'à présent - ce qui leur conférait une importante capacité de manoeuvre face à tous leurs rivaux impéria­listes, manoeuvre qui a culminé avec la création de la FRR - vont devoir désormais “ coexister ” avec un fort contingent améri­cain et être obligés, bon gré mal gré, de su­bir les diktats de Washington, l'ONU étant écartée au profit de l'IFOR placée directe­ment sous le commandement américain, sous couvert de l'OTAN. Le déroulement même des pourparlers de Dayton s'inscrit to­talement dans le cadre du rapport de forces imposé par les Etats-Unis à leurs “ alliés ” européens. “ Selon une source française, ces pourparlers se sont déroulés dans une at­mosphère euro-américaine "insupportable". Ces trois semaines n'ont été, à en croire cette source, qu'une succession de vexations et d'humiliations infligées aux Européens par des Américains qui voulaient mener seuls la danse ” ([1]). Le fameux “ groupe de contact ” qui était dominé par le duo franco-britannique s'est vu réduit à Dayton à un mi­sérable strapontin et a dû, pour l'essentiel, obtempérer aux conditions dictées par les Etats-Unis :

- la relégation de l'ONU au rôle de simple observateur avec la disparition de la Forpronu, outil précieux dont s'étaient servi Paris et Londres pour la défense de leurs intérêts impérialistes, et son rempla­cement par une IFOR dominée et com­mandée par les Etats-Unis ;

- la dissolution de la FRR ;

- le développement des livraisons d'armes et de l'encadrement de l'armée bosniaque par les Etats-Unis.

Quant à la tentative française d'utiliser les états d'âme russes face au rouleau compres­seur américain, proposant de placer les trou­pes russes de l'IFOR sous leur contrôle, pour tenter d'enfoncer un coin dans l'alliance russo-américaine, elle a piteusement échoué, le contingent russe étant finalement placé sous le commandement des Etats-Unis. Et Washington a enfoncé le clou en soulignant que les vraies négociations avaient lieu  à Dayton et que la conférence prévue à Paris en décembre ne serait qu'une simple cham­bre d'enregistrement des décisions prises... aux Etats-Unis... et par eux.

Ainsi, grâce avant tout à leur puissance militaire et au fait que la seule loi qui ré­gisse la jungle de l'impérialisme est la loi du plus fort, la première puissance mondiale est parvenue non seulement à rétablir spectacu­lairement ses positions dans l'ex-Yougoslavie, mais à rabattre sérieusement les prétentions de tous ceux qui osaient con­tester sa toute-puissance, au premier rang desquels le tandem franco-britannique. Le coup porté aux bourgeoisies britannique et française est d'autant plus rude que, derrière leur présence en ex-Yougoslavie, ces derniè­res défendent leur statut de puissances mili­taires méditerranéennes de premier plan et, par là-même, leur statut de puissances qui, bien que moyennes et historiquement décli­nantes, entendent continuer à jouer un rôle d'importance mondiale. Avec le renforce­ment de la présence de l'armée américaine en Méditerranée, c'est leur rang impérialiste qui se trouve directement menacé. Cette vaste contre-offensive américaine vise avant tout à punir les trublions franco-britan­ni­ques. Mais l'Allemagne est elle aussi tou­chée par cette stratégie. Pour l'impérialisme allemand, l'enjeu essentiel est, via l'ex-Yougoslavie, l'accès à la Méditerranée et la route du Moyen-Orient. Grâce aux victoires de ses protégés croates, il avait commencé à réaliser cet objectif. La forte présence amé­ricaine ne peut que le gêner en limitant sa marge de manoeuvre. Ainsi, le fait que la Hongrie, pays lié à l'Allemagne, accepte de servir de base arrière aux troupes américai­nes ne peut que signifier une menace directe pour les intérêts de l'impérialisme allemand. Ceci confirme que l'alliance nouée avec les Etats-Unis au cours du printemps 1995 ne peut être que momentanée. Les Etats-Unis se sont appuyés sur l'Allemagne, par croates interposés, pour rétablir leur position, mais cet objectif étant atteint, il n'est désormais plus question pour eux de laisser librement agir leur plus dangereux concurrent, la seule des grandes puissances qui a la capacité de devenir à terme le chef de file d'un nouveau bloc impérialiste.

Dans cette zone stratégique vitale qu'est la Méditerranée, les Etats-Unis ont donc fait la claire démonstration de qui mène la danse, et ils ont infligé un coup très sérieux à tous leurs rivaux en brigandage impérialiste dans ce qui reste plus que jamais l'enjeu décisif de la foire d'empoigne de l'impérialisme : l'Europe. Mais en rappelant qu'ils étaient bi­en décidés à utiliser leur force militaire, c'est aussi à l'échelle mondiale qu'ils mènent cette contre-offensive, car c'est au niveau mondial que se pose le problème de la dé­fense de leur suprématie menacée par le dé­chaînement du chacun pour soi et la lente montée en puissance de l'impérialisme alle­mand. Au Moyen-Orient, de l'Irak à l'Iran, en passant par la Syrie, partout les Etats-Unis ont accentué la pression pour imposer “ l'ordre américain ”, en isolant et en dé­stabilisant les Etats qui refusent les diktats de Washington et sont sensibles aux sirènes européennes ou japonaises. Ils cherchent à évincer l'impérialisme français de ses chas­ses gardées en Afrique. Ils favorisent l'action des fractions islamistes en Algérie, et ils n'hésitent pas à fomenter en sous-main l'uti­lisation de ce qui était jusqu'à présent l'arme des faibles, le terrorisme ([2]). Ils ne sont certainement pas étrangers aux troubles af­fectant la Côte d'Ivoire et le Sénégal, et alors que Paris cherchait à stabi­liser ses relations avec la fraction au pouvoir au Rwanda, le premier résultat de la nou­velle mission de l'inusable Jimmy Carter est une nouvelle dégradation des rapports entre Kigali et Paris. En Asie, confrontée à un Japon sup­portant de plus en plus mal sa tu­telle, comme l'ont illustré les manifestations mas­sives contre les bases américaines à Okinawa, et à une Chine entendant bien profiter de la fin des blocs pour affirmer ses prétentions impérialistes, y compris lorsque celles-ci s'opposent aux intérêts des Etats-Unis, la première puissance mondiale al­terne carotte et bâton pour mettre au pas tous ceux qui contestent sa domination. Elle est ainsi récemment parvenue à imposer le maintien de ses bases militaires au Japon.

Mais c'est sans aucun doute le voyage triom­phal que vient d'accomplir Clinton en Irlande qui illustre le plus fortement la dé­termination de la bourgeoisie américaine à punir “ les traîtres ” et à rétablir ses posi­tions. En imposant à la bourgeoisie britanni­que la reprise des négociations avec les na­tionalistes irlandais, en affichant ouverte­ment sa sympathie pour G. Adams, le patron du Sinn Fein, Clinton adresse à la Grande-Bretagne en substance le message suivant : si tu ne rentres pas dans le rang, si tu ne re­viens pas à de meilleurs sentiments envers l'ami américain, sache que même sur ton sol tu n'es pas à l'abri de nos représailles. A travers ce voyage, Washington exerce donc une très forte pression sur son ex-allié bri­tannique, pression à la mesure de l'impor­tance historique du divorce survenu au sein de la  plus vieille et solide alliance impéria­liste du 20e siècle. Cependant, le fait même que les Etats-Unis soient obligés d'utiliser de tels moyens pour tenter de ramener dans leur orbite la bourgeoisie dont ils étaient le plus proche, témoigne en même temps des limites, malgré ses succès indéniables, de la contre-offensive américaine.

Les limites de la contre offensive

Comme le reconnaissent les diplomates eux-mêmes, les accords de Dayton n'ont rien ré­glé sur le fond, tant sur le futur de la Bosnie, divisée en deux, voire trois entités, que sur l'antagonisme fondamental opposant Zagreb et Belgrade. Cette “ paix ” n'est donc rien d'autre qu'une trêve lourdement armée, avant tout parce que ces accords imposés par les Etats-Unis ne sont qu'un moment du rapport de forces mettant aux prises Washington et les autres grandes puissances impérialistes. Pour le moment, ce rapport de forces penche clairement en faveur des Etats-Unis, qui ont contraint leurs rivaux à céder, bon gré mal gré, mais les Etats-Unis n'ont cependant remporté qu'une bataille et non la guerre elle-même. La lente érosion de leur prépondérance mondiale est enrayée, mais elle n'est pas arrêtée pour autant.

Aucune puissance impérialiste ne peut espé­rer rivaliser sur le terrain strictement mili­taire avec la première puissance mondiale et cela confère à cette dernière un formidable atout vis-à-vis de tous ses concurrents, en limitant considérablement leur marge de manoeuvre. Mais les lois de l'impérialisme les contraignent - ne serait-ce que pour sub­sister sur l'arène impérialiste - à continuer par tous les moyens à chercher à s'affranchir de la pesante tutelle américaine. Ne pouvant que difficilement s'opposer directement aux Etats-Unis, ils ont recours à ce qu'on peut appeler une stratégie de contournement.

La France et la Grande-Bretagne ont ainsi dû accepter l'éviction de la Forpronu et de la FRR au profit de l'IFOR, mais le fait qu'elles participent à cette force avec un contingent qui, si l'on additionne les troupes françaises et britanniques, est d'une importance pres­que égale aux troupes déployées par Clinton, ne signifie aucunement qu'elles vont docile­ment se plier aux ordres du commandement américain. Avec une telle force, le tandem franco-britannique se dote des moyens né­cessaires à la défense de ses prérogatives impérialistes et donc à la tentative de con­trecarrer à la première occasion l'action en­treprise par Washington. Le sabotage sera plus facile à réaliser que lors de la guerre du Golfe, du fait d'abord de la nature du terrain, ensuite et surtout parce que cette fois Londres et Paris sont dans le même camp, celui des opposants à la politique améri­caine, et enfin parce que le contingent des Etats-Unis est beaucoup moins imposant que celui de “ La Tempête du Désert ”. Si la France et la Grande-Bretagne augmentent encore leur présence militaire dans l'ex-Yougoslavie, c'est donc pour garder intacte leur force de nuisance et mettre le maximum de bâtons dans les roues des Etats-Unis, tout en conservant les moyens de contrarier l'avancée de l'impérialisme allemand dans cette région.

Significative également de cette stratégie de contournement, est la bruyante sollicitude de la bourgeoisie française pour les quartiers serbes de Sarajevo, avec la lettre adressée à Clinton à ce sujet par Chirac et le soutien affiché des officiers français de la Forpronu à Sarajevo aux manifestations des nationa­l­istes serbes. Devant la fermeté montrée par Washington, Paris recule et prétend qu'il ne s'agit que d'une maladresse d'un général qui est alors relevé de ses fonctions, mais ce n'est que partie remise jusqu'à la prochaine occasion. Un autre exemple est la bonne opération réalisée par la France avec les élections en Algérie et la confortable réélec­tion de l'homme de la bourgeoisie française, le sinistre Zéroual. Les manoeuvres de Paris autour de la prétendue “ rencontre man­quée ” entre Chirac et Zeroual à New York ont permis à la France de détourner et de re­prendre à son compte la revendication amé­ricaine d' “ élections libres ” en Algérie, et les Etats-Unis se sont ainsi trouvés en posi­tion de ne plus pouvoir contester les résul­tats d'une élection à la participation aussi importante.

La récente décision française de se rappro­cher des structures de l'OTAN, par la pré­sence désormais permanente en son sein du chef d'état-major de l'armée française, est aussi une illustration de la même stratégie. Sachant qu'elle ne peut lutter à armes égales avec la bourgeoisie américaine, la bour­geoisie française fait au sein de l'OTAN dominée par les Etats-Unis ce que la Grande-Bretagne fait au sein de la CE do­minée par l'Allemagne : s'intégrer pour en contrecarrer la politique.

Avec le sommet euro-méditerranéen de Barcelone, la France là encore chasse direc­tement sur les plates-bandes américaines. D'une part, elle renforce les liens de l'Europe avec les principaux protagonistes du conflit du Moyen-Orient, la Syrie et Israël, alors que les Etats-Unis ont réduit l'Europe au rôle de simple spectateur du “ processus de paix ”. D'autre part, elle s'oppose aux ma­noeuvres de déstabilisation dont elle est victime au Maghreb à travers la mise sur pied d'une tentative de coordination des po­litiques de sécurité face au terrorisme isla­miste. Si les résultats de ce sommet sont limités, il ne faut cependant pas sous-esti­mer leur importance à l'heure où les Etats-Unis renforcent leur présence en Méditerranée et font le forcing pour imposer la “ pax americana ” au Moyen-Orient.

Mais là où la limite de la contre-offensive des Etats-Unis se vérifie avec le plus de force, c'est dans le maintien et même le ren­forcement de l'alliance franco-britannique. Celle-ci s'est développée ces derniers mois dans des domaines aussi essentiels que la coopération militaire, l'intervention en ex-Yougoslavie et la coordination de la lutte contre le terrorisme islamiste. Après avoir affiché un bruyant soutien à la reprise des essais nucléaires français, la bourgeoisie bri­tannique brave directement Washington en acceptant d'aider Paris dans la lutte contre un terrorisme islamiste largement téléguidé par les Etats-Unis, attestant par là-même de la profondeur de la distance prise avec la bourgeoisie américaine.

Tous cela illustre l'importance des obstacles auxquels sont confrontés les Etats-Unis pour mettre fin et dépasser la crise de leur hégé­monie. Ils peuvent marquer des points im­portants contre leurs adversaires et rempor­ter des succès spectaculaires, mais ils ne peuvent construire et imposer autour d'eux un ordre ressemblant, ne serait-ce que de loin, à ce qui prévalait à l'époque du bloc américain. La disparition des deux blocs impérialistes qui avaient dominé la planète pendant plus de quarante ans, en mettant fin au chantage nucléaire grâce au­quel les deux chefs de file imposaient leurs diktats à tous les membres de leur bloc, a li­béré le chacun pour soi au point que celui-ci est désormais devenu la tendance dominante régissant l'en­semble des rapports impéria­listes. Dès que les Etats-Unis bombent le torse en faisant étalage de leur supériorité militaire, tous leurs rivaux reculent, mais ce recul est tacti­que et momentané, et en au­cune façon une réelle allégeance et soumis­sion. Plus les Etats-Unis s'efforcent de réaf­firmer leur prédominance impérialiste, en rappelant avec brutalité qui est le plus fort, plus les contestataires de l'ordre américain renforcent leur détermination à la remettre en cause, car pour eux, il s'agit d'une question de vie et de mort, celle de leur capacité à tenir leur rang dans l'arène impérialiste.

C'est cela qui explique que le succès rem­porté par les Etats-Unis lors de la guerre du Golfe en 1991 a été aussi éphémère et ra­pi­dement suivi par une très sensible aggra­va­tion de la contestation de l'autorité amé­ri­caine à l'échelle mondiale, dont le divorce de la Grande-Bretagne avec les Etats-Unis est la manifestation la plus éclatante. A l'heure où l'opération montée par la bour­geoisie américaine en ex-Yougoslavie n'est, malgré son succès actuel, qu'une pâle répli­que de celle qui avait été déployée en Irak, les points importants marqués depuis l'été 1995 par la première puissance mondiale ne peu­vent pas fondamentalement renverser la ten­dance à l'affaiblissement historique de la su­prématie des Etats-Unis dans le monde, malgré leur supériorité militaire.

Le chacun pour soi et l'instabilité des alliances impérialistes

Le chacun pour soi, qui caractérise de ma­nière croissante l'ensemble des rapports im­périalistes, est à la racine de l'affaiblisse­ment de la superpuissance américaine, mais celle-ci n'est pas la seule à en subir les con­séquences. Toutes les alliances impérial­is­tes, y compris les plus solides sont affectées. Les Etats-Unis ne peuvent pas ressusciter un bloc impérialiste à leur dévotion, mais leur plus dangereux concurrent, le seul qui puisse espérer être un jour en mesure de di­riger un nouveau bloc impérialiste, l'Allemagne, souffre de la même incapacité. L'impérialisme allemand a marqué de nom­breux points sur la scène impérialiste, en ex-Yougoslavie où il s'est rapproché de son ob­jectif d'accès à la Méditerranée et au Moyen-Orient, par Croates interposés ; en Europe de l'Est, où il est très solidement implanté ; en Afrique, où il n'hésite pas à semer la pertur­bation dans les zones d'influence de la France ; en Asie, où il cherche à dévelop­per ses positions ; au Moyen-Orient, où il faut désormais compter avec lui ; sans oublier l'Amérique Latine. Partout l'impérialisme allemand tend à s'affirmer comme une puis­sance conquérante face aux Etats-Unis sur la défensive et aux “ seconds couteaux ” que sont la France et la Grande-Bretagne, en utilisant à fond sa force économique, mais aussi de plus en plus, même si c'est discrè­tement, sa force mili­taire. Avec l'arsenal d'armes convention­nelles récupérées de l'ancienne Allemagne de l'Est, l'Allemagne est désormais le deuxième vendeur d'armes du monde, loin devant la France et la Grande-Bretagne réunies. Et jamais l'armée allemande n'a été autant mise à contribution depuis 1945 que dans la période actuelle. Cette avancée cor­respond à la tendance em­bryonnaire au développement d'un bloc al­lemand, mais au fur et à mesure que l'impé­rialisme allemand démontre sa puissance, presque symétri­quement surgissent les obs­tacles à cette tendance. Plus l'Allemagne montre ses muscles, plus son plus fidèle et solide allié, la France, prend ses distances avec son trop puissant voisin. De la question de l'ex-Yougoslavie à la reprise des essais nu­cléaires français essentiellement dirigés contre l'Allemagne, en passant par le futur de l'Europe, les frictions ont succédé aux frictions entre les deux Etats, alors que, a contrario, d'excellents rapports se nouaient entre le vieil et irréductible ennemi de l'Allemagne, la Grande-Bretagne, et la France. La multiplication des rencontres en­tre Chirac et Kohl et les déclarations léni­fi­antes qui s'en suivent ne doivent pas faire illusion ; elles sont plus le signe de la dé­gradation que de la bonne santé des rapports franco-allemands. L'ensemble des facteurs politiques, géographiques et historiques, dans le cadre de la tendance dominante au chacun pour soi, pousse à un refroidissement de l'alliance franco-allemande. Celle-ci s'était forgée pendant la “ guerre froide ” dans le cadre du “ bloc occidental ” d'une part, et elle avait d'autre part pour but, côté français, de contrer l'action du cheval de Troie des Etats-Unis dans la CEE, la Grande-Bretagne. Ces deux facteurs ayant disparu - avec la fin du bloc de l'ouest et la très sensible prise de distance de la bour­geoisie britannique vis-à-vis de son tuteur américain -, la France, effrayée par la puis­sance de son voisin qui a gagné trois guerres contre elle depuis 1870, est poussée à un rapprochement avec la Grande-Bretagne, pour mieux résister à la pression venue d'ou­tre-Atlantique, mais aussi pour se protéger de la trop puissante Allemagne. Impérialismes tous deux déclinants, la France et la Grande-Bretagne tentent de mettre en commun ce qui leur reste de puis­sance militaire pour se défendre face à Washington et à Berlin. La solidité de l'axe Paris-Londres dans l'ex-Yougoslavie trouve là sa racine, d'autant plus que ces deux puis­sances militaires méditerranéennes ne peu­vent que voir leur statut dévalorisé par une avancée allemande et une trop forte pré­sence américaine.

Tous les ponts ne peuvent pas être brutale­ment coupés entre la France et l'Allemagne, étant donné l'étroitesse et l'ancienneté des relations entre les deux pays, notamment sur le plan économique. Mais l'alliance franco-allemande ressemble de plus en plus à un souvenir, et la tendance à la constitution d'un futur bloc impérialiste autour de l'Allemagne est considérablement entravée.

Le développement du chacun pour soi, en­gendré par la décomposition du système ca­pitaliste, et déchaîné par la fin des blocs im­périalistes, mine les alliances impérialistes les plus solides, celle entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, ou encore celle entre la France et l'Allemagne, même si cette dernière n'avait pas la même solidité et ancienneté. Cela ne signifie pas qu'il n'y au­ra plus d'alliances impérialistes. Tout impé­rialisme pour survivre doit nouer des allian­ces. Mais désormais ces alliances seront plus instables, plus fragiles, plus sujettes à retournement. Certaines auront une solidité relative, à l'image de l'alliance franco-bri­tannique actuelle, mais cette solidité ne sau­rait de comparer à celle ayant existé pendant près d'un siècle entre Londres et Washington, ou même à celle entre Bonn et Paris depuis la 2e guerre mondiale. D'autres seront purement circonstancielles, comme celle nouée au printemps 1995 entre les Etats-Unis et l'Allemagne. D'autres encore seront à géométrie variable, tantôt avec l'un sur telle question, tantôt avec l'autre sur un front différent.

Cela aura pour résultat un monde encore plus instable et dangereux, où la généralisa­tion de la guerre du tous contre tous entre les grandes puissances impérialistes entraî­nera dans son sillage toujours plus de guer­res, de souffrances et de destructions pour l'immense majorité de l'humanité. L'utilisa­tion de la force brute, à l'image de ce que font les grands Etats soi-disant civilisés dans l'ex-Yougoslavie, ne peut que s'intensifier. A l'heure où la nouvelle récession ouverte que connaît le capitalisme mondial pousse la bourgeoisie à asséner de nouveaux coups terribles à la classe ouvrière, celle-ci doit se rappeler que le capitalisme c'est la misère, mais c'est aussi la guerre et son cor­tège d'indicible barbarie et, qu'elle seule, par sa lutte peut y mettre fin.

RN, 11 décembre 1995.



[1]Le monde, 29 novembre 1995.

 

[2]. Il ne serait pas étonnant que les Etats-Unis aient une responsabilité à un certain niveau dans la vague d'attentats sur le territoire français depuis l'été 1995.