Chine 1928-1949, II : maillon de la guerre imperialiste

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Dans la première partie de cet article (Revue internationale, n° 81), nous avons tenté de nous réapproprier l'ex­périence historique révolutionnaire de la classe ouvrière en Chine. L'héroïque tentative insurrectionnelle du prolétariat de Shanghai le 21 mars 1927 fut à la fois le point culminant du mouvement formidable de la classe ouvrière qui avait commencé en Chine en 1919 et la dernière explosion de la vague révolu­tionnaire internationale qui avait fait trembler le monde capitaliste depuis 1917. Et pourtant, les forces alliées de la réaction capitaliste (le Kuomintang, les « seigneurs de la guerre » et les gran­des puissances impérialistes), renfor­cées qui plus est par la complicité de l'Exécutif d'une Troisième internatio­nale (IC) en plein processus de dégéné­res­cence, parvinrent à détruire ce mou­ve­ment de fond en comble.

Les événements postérieurs n'eurent plus rien à voir avec la révolution prolétarienne. Ce que l'histoire officielle nomme la « révolution populaire chinoise » ne fut en réalité qu'une succession effrénée de luttes pour la contrôle du pays entre fractions bourgeoises antagoniques, chacune d'elles servant d'ailleurs de paravent à l'une ou l'autre des puissances impérialistes. La Chine était devenue une « région chaude » supplémentaire des affrontements impéria­listes qui allaient déboucher sur la seconde guerre mondiale.

La liquidation du parti prolétarien

Selon l'histoire officielle, 1928 est une date décisive pour la vie du Parti communiste chinois (PCC), puisque cette année-là vit la création de « l'Armée rouge » et le début de la « nouvelle stratégie » basée sur la mobili­sation des paysans, promus « piliers » de la « révolution populaire ». Ce fut effective­ment une date décisive pour le PCC, mais pas dans le sens donné par l'histoire offi­cielle. L’année 1928 fut de fait, celle de la liquidation du Parti communiste de Chine en tant qu'instrument de la classe ou­vrière. La compréhension de cet événement est la base pour comprendre l'évolution postérieure de la Chine.

D'une part, le parti fut désarticulé et sévè­rement décimé avec la défaite du prolétariat. Comme nous l'avons déjà mentionné, quel­ques 25 000 militants communistes furent assassinés et plusieurs milliers souffrirent les persécutions du Kuomintang. Ces mili­tants étaient l'avant-garde du prolétariat ré­volutionnaire des grandes villes, qui s'était regroupée massivement au sein du Parti du­rant les années précédentes, faute d'orga­nismes unitaires du type conseils ouvriers. Dorénavant, non seulement le parti ne verra plus l'adhésion de nouvelles vagues d'ou­vriers, mais sa composition sociale même se transformera radicalement ainsi que ses principes politiques, comme nous l'aborde­rons par la suite.

Car la liquidation du Parti ne fut pas seulement physique, ce fut avant tout une liquidation politique. La période de ré­pression féroce contre le Parti communiste chinois coïncida avec l'irrésistible ascension du stalinisme en URSS et dans l'Internationale. La simultanéité de ces évé­nements favorisa de façon dramatique l'op­portunisme qui depuis des années était ino­culé au sein du PCC par l'Exécutif de l'IC, jusqu'à provoquer un processus de dégéné­rescence foudroyante.

Entre les mois d'août et de décembre 1927, on vit ainsi le PCC prendre la tête d'une sé­rie de tentatives aventureuses, chaotiques et désespérées, parmi lesquelles nous pouvons citer en particulier la « Révolte d'automne » (soulèvement de quelques milliers de pay­sans dans certaines régions qui se trouvaient sous l'influence du Parti), la mutinerie des régiments nationalistes de Nantchang (parmi lesquels agissaient quelques communistes), et enfin, du 11 au 14 décembre, la soi-disant « insurrection » de Canton, qui en réalité ne fut qu'une tentative d'insurrection planifiée et qui, ne bénéficiant pas du soutien de l'en­semble du prolétariat de la ville, se termina par un nouveau bain de sang. Toutes ces ac­tions se conclurent en défaites désastreuses au bénéfice des forces du Kuomintang, accé­lérant la dispersion et la démoralisation du Parti communiste, signifiant en fin de compte l'écrasement des derniers soubre­sauts révolutionnaires de la classe ouvrière.

Ces tentatives aventureuses avaient été inci­tées par les éléments que Staline avait pla­cés à la tête du PCC, et avaient comme ob­jectif de justifier la thèse de Staline sur « l'ascension de la révolution chinoise », bien que ces échecs furent utilisés postérieu­rement pour expulser, à travers de sordides manoeuvres, tous ceux qui précisément s'étaient opposés à elles.

1928 fut l'année du triomphe total de la contre-révolution stalinienne. Le IXe Plénier de l'IC valida le « rejet du trotskisme » comme condition d'adhésion et, pour finir, le VIe Congrès adopta la théorie du « socialisme en un seul pays », c'est-à-dire l'abandon de l'internationalisme prolétarien, point d'orgue qui signa la fin de l'Internationale en tant qu'organisation de la classe ouvrière. C'est dans ce cadre que se tint -en URSS- le 6e Congrès du PCC, qui pour ainsi dire initia la stalinisation « officielle » du Parti en prenant la décision de préparer une équipe de jeunes dirigeants inconditionnels de Staline ; c'était là un bouleversement radical de ce Parti, devenu un instrument du nouvel impérialisme russe ascendant. Cette équipe d’« étudiants re­tournés » devait tenter de s'imposer à la di­rection du parti chinois deux ans plus tard, en 1930.

« L'Armée rouge » et les nouveaux « Seigneurs de la guerre »

La stalinisation ne fut cependant pas l'uni­que expression de la dégénérescence du PCC. L'échec de la série d'aventures durant la seconde moitié de l'année 1927 provoqua aussi la fuite de certains groupes qui y avaient participé vers des régions difficiles d'accès aux troupes gouvernementales. Ces groupes commencèrent à se réunir en déta­chements militaires, et l'un d'entre eux était celui de Mao Tsé-Toung.

Il faut préciser que jamais Mao Tsé-Toung n'avait donné de preuves particulières d'in­transigeance prolétarienne. Tout juste avait-il occupé un poste administratif de second ordre durant l'alliance entre le PCC et le Kuomintang, parmi les représentants de l'aile opportuniste. Une fois cette alliance brisée, il avait fui dans sa région natale du Junan où il dirigea la « révolte paysanne de l'automne », conformément aux directives staliniennes. Le désastre qui conclut cette aventure le força à se replier encore davan­tage jusqu'au massif montagneux de Chingkang, accompagné par une centaine de paysans. Pour pouvoir s'y établir, il conclut un pacte avec les bandits qui contrôlaient cette zone, apprenant d'eux les méthodes d'assaut. Son groupe enfin fusionna avec un détachement du Kuomintang commandé par l'officier Chu Te, qui fuyait lui aussi vers la montagne après l'échec du soulèvement de Nantchang.

Selon l'histoire officielle, le groupe de Mao serait à l'origine de la soi-disant Armée « rouge », ou « populaire », et des « bases rouges » (régions contrôlées par le PCC). Mao aurait « découvert » quelque chose comme la « stratégie correcte » pour la ré­volution chinoise. A vrai dire, le groupe de Mao ne fut jamais qu'un des multiples déta­chements similaires qui se formèrent simul­tanément dans une demi-douzaine de ré­gions. Tous engagèrent une politique de re­crutement parmi la paysannerie, d'avancée et d'occupation de certaines régions, parvenant même à résister aux assauts du Kuomintang durant quelques années, jusqu'en 1934. Ce qu'il faut retenir d'important ici, c’est la fu­sion politique et idéologique qui eut lieu entre l'aile opportuniste du PCC, certaines fractions du Kuomintang (le parti officiel de la bourgeoisie nationaliste) et même des mercenaires provenant de bandes de paysans déclassés. En réalité, le déplacement géo­graphique qui s'opérait sur la scène his­torique, des villes vers la campagne, ne correspondait pas simplement à un chan­gement de stratégie, il exprimait avec éclat la transformation de la nature de classe du Parti communiste.

Selon les historiens maoïstes, en effet, « l'Armée rouge » serait une armée de pay­sans guidée par le prolétariat. A la tête de cette armée ne se trouvait bien sûr pas la classe ouvrière, mais des militants du PCC -d'origine petite-bourgeoise pour la plupart- qui jamais n'avaient pleinement adhéré aux perspectives de la lutte du prolétariat (perspectives qu'ils finiront par rejeter dé­finitivement avec la défaite du mouvement), mêlés à des officiers du Kuomintang. Ce mélange se consolidera par la suite avec un nouveau déplacement de professeurs et d'étudiants universitaires nationalistes et li­béraux vers la campagne, ceux-ci formeront plus tard les cadres « éducateurs » des pay­sans durant la guerre contre le Japon.

Socialement, le Parti communiste de Chine deviendra alors le représentant des couches de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie déplacées par les conditions dominantes en Chine: des intellectuels, des militaires de carrière qui ne trouvaient de postes ni dans les gouvernements locaux car seuls y accédaient les notables, ni dans le gouvernement central très fermé et monoli­thique de Tchang-Kai Shek. L'idéologie des dirigeants de « l'Armée rouge » devint alors une espèce de compote à base de stalinisme et du « sunyasenisme ». Un langage pseudo marxiste plein de phrases sur le prolétariat qui ne faisaient que nuancer légèrement ce qui était devenu de plus en plus ouvertement le véritable objectif à atteindre : établir, avec l'aide d'un gouvernement « ami », un gou­vernement bourgeois « démocratique » pour remplacer le gouvernement bourgeois « dictatorial » de Tchang-Kai Shek. Dans les conditions crées par la décadence du capitalisme, ceci impliquait l'immersion to­tale du nouveau PCC et de son « Armée rouge » dans les conflits impérialistes.

La paysannerie chinoise est-elle une classe spéciale ?

Il est cependant vrai que les rangs de « l'Armée rouge » étaient surtout constitués de paysans pauvres. Ce fait (avec aussi le fait que le Parti continuait à s'appeler « communiste ») se trouve à la base de la création du mythe de la « Révolution popu­laire chinoise ».

C'est en réalité dès la seconde partie des an­nées 1920 qu'apparurent des théorisations au sein du PCC, surtout parmi ceux qui se mé­fiaient de la classe ouvrière, sur le caractère de classe particulièrement révolutionnaire de la paysannerie chinoise. On pouvait lire, par exemple, que « les grandes masses pay­sannes se sont soulevées pour accomplir leur mission historique... détruire les forces féodales rurales » ([1]). En d'autres termes, certains considéraient que la paysannerie était une classe historique capable de réali­ser certains objectifs révolutionnaires indé­pendamment des autres classes. Avec la dé­générescence politique du PCC, ces soi-di­sant théorisations allèrent bien plus loin, jusqu'à attribuer à la paysannerie rien de moins que la capacité de remplacer le prolé­tariat dans la lutte révolutionnaire. ([2])

En s'appuyant sur l'histoire des rébellions paysannes en Chine, ils prétendaient démon­trer l'existence d'une « tradition » (pour ne pas parler de « conscience ») révolution­naire dans la paysannerie chinoise. Ce que nous démontre en réalité l'histoire, c'est précisément l'absence d'un projet révolution­naire historique dans la paysannerie, qu'elle soit chinoise ou d'autres parties du monde, comme l'a démontré mille fois le marxisme. Pendant la période ascendante du capita­lisme, elle pu dans le meilleur des cas ouvrir la voie aux révolutions bourgeoises, mais dans la phase de décadence les paysans pauvres ne peuvent lutter de façon révo­lutionnaire que dans la mesure où ils adhèrent aux objectifs révolutionnaires de la classe ouvrière, car dans le cas con­traire ils deviennent des instruments de la classe dominante.

La rébellion des Taïpings (principal et plus « pur » mouvement de la paysannerie chi­noise, qui éclata en 1850 contre la dynastie mandchoue et ne fut totalement défait qu'en 1864) avait montré les limites de la lutte de la paysannerie. Les Taïpings voulaient ins­taurer le règne de Dieu sur Terre, une so­ciété sans propriété privée individuelle, sur laquelle régnerait un monarque légitime, véritable fils de Dieu, qui serait le déposi­taire de toute la richesse de la communauté. Cela veut bien dire que s'ils avaient bien re­connu la propriété privée comme source de tous leurs maux, cette conscience n'était pas accompagnée -et ne pouvait l'être en aucune façon- d'un projet viable de société future mais d'un utopique retour à la dynastie idyl­lique perdue. Durant les premières années, les puissances militaires qui pénétraient déjà en Chine laissèrent faire les Taïpings, les utilisant pour affaiblir la dynastie, et la rébellion s'étendit à tout le royaume, mais les paysans furent incapables de former un gouvernement central et d'administrer les terres. Le mouvement atteint son point culminant en 1856 lorsque la tentative de prise de Pékin, capitale impériale, échoua. Le mouvement commença alors à s'éteindre, victime d'une répression massive à laquelle collaborèrent bien sûr les puissances impé­rialistes susnommées. Ainsi, la révolte des Taïpings affaiblit la dynastie mandchoue, mais ce ne fut que pour ouvrir les portes à l'expansion impérialiste de la Grande-Bretagne, de la France et de la Russie. La paysannerie avait servi la table de la bourgeoisie. ([3])

Des années plus tard, en 1898, éclata une autre révolte de moindre envergure, celle des Boxers, dirigée à ses origines contre la dynastie et les étrangers. Cette révolte mar­qua cependant la décomposition et la fin des mouvements paysans indépendants, l'impé­ratrice ayant réussi à s'en emparer et à l'uti­liser dans sa propre guerre contre les étran­gers. Avec la désintégration de la dynastie et la fragmentation de la Chine aux débuts du siècle, beaucoup de paysans pauvres ou sans terres s'engagèrent dans les armées profes­sionnelles des seigneurs de la guerre régio­naux. Enfin, les traditionnelles sociétés se­crètes pour la protection des paysans se transformèrent en mafias au service des capitalistes, dont le rôle dans les villes était de contrôler la force de travail et de servir de briseurs de grèves.

Les théorisations sur la nature révolution­naire de la paysannerie trouvaient bien évi­demment leur justification dans l'efferves­cence effective de la paysannerie, en parti­culier dans le sud de la Chine. Ces théorisa­tions, cependant, ignoraient totalement le fait que cette réanimation était due à la révo­lution dans les grandes villes industrielles et que, précisément, l'unique espoir d'éman­cipation des paysans ne pouvait venir que de la victoire du prolétariat urbain.

Mais la mise sur pied d'une « Armée rouge » n'eut rien à voir avec le prolétariat, ni avec sa révolution. On peut dire qu'elle n'eut rien à voir même avec la constitution de milices révolutionnaires propres aux périodes insur­rectionnelles. Il est certain que les paysans s'engageaient dans « l'Armée rouge » ; pous­sés par les terribles conditions de vie qu'ils subissaient, espérant obtenir ou défendre des terres, cherchant à gagner une subsis­tance comme soldats. Toutes ces raisons étaient exactement celles qui les poussaient aussi à s'engager dans n'importe quelle ar­mée des seigneurs de la guerre qui pullu­laient alors en Chine.

L'« Armée rouge » dû d'ailleurs, dans un premier temps, donner l'ordre à ses troupes d'arrêter les mises à sac des régions conqui­ses. L'« Armée rouge » était un corps tota­lement étranger au prolétariat, comme cela put se vérifier en 1930 quand, après avoir pris l'importante ville de Changsha, elle ne put la garder que quelques jours parce que les ouvriers de la ville la reçurent froide­ment quand ce n'est pas avec hostilité, et rejetèrent l'appel à la soutenir par une nou­velle « insurrection ».

La différence entre les dirigeants de cette armée et les seigneurs de la guerre tradi­tionnels résidait dans le fait que ceux-ci s'étaient déjà établis dans la structure sociale chinoise et faisaient visiblement partie de la classe dominante, alors que ceux-là luttaient pour s'y faire une place, ce qui leur permet­tait d'alimenter les espoirs des paysans et leur donnait un caractère plus dynamique et agressif, une plus grande flexibilité au mo­ment de passer des alliances et de se vendre à l'impérialisme le plus offrant.

En résumé, on pourrait dire que la défaite de la classe ouvrière en 1927 ne projeta pas la paysannerie à la tête de la révolution, mais bien au contraire la jeta dans la tempête de conflits nationalistes et impérialistes, dans lesquels elle ne joua le rôle que de chair à canon.

Les conflits impérialistes

Dès que le prolétariat fut écrasé, le Kuomintang devint pour un certain temps l'institution la plus puissante de Chine, la seule force capable de garantir l'unité du pays -en combattant ou en s'alliant aux sei­gneurs de la guerre régionaux- et, de ce fait, devint aussi l'enjeu des disputes entre puis­sances impérialistes. Nous avons déjà cité celles-ci quand nous avons dit que depuis 1911, l'effort des grandes puissances impé­rialistes transparaissait derrière les conflits pour former un gouvernement national. Au début des années 30, le rapport de forces entre elles s'était modifié sous plusieurs as­pects.

D'un côté, à partir de la contre-révolution stalinienne s'initia une nouvelle politique impérialiste russe. La « défense de la patrie socialiste » impliquait la création d'une zone d'influence autour d'elle, qui lui serve de protection rapprochée. Cela se traduisit en Chine par le soutien aux « bases rouges » formées à partir de 1928 à qui Staline prédi­sait un avenir radieux, mais aussi et surtout par la recherche d'une alliance avec le gou­vernement du Kuomintang.

D'un autre côté, les États-Unis montraient toujours plus leur volonté de dominer ex­clusivement toutes les régions baignées par le Pacifique, remplaçant grâce à leur domi­nation économique croissante les vieilles puissances telles que la France ou la Grande-Bretagne dans leurs anciens empires coloniaux. Pour y parvenir, il leur fallait qui plus est mettre un terme aux rêveries ex­pansionnistes du Japon. Il était de toute fa­çon évident depuis le début du siècle que le Pacifique serait trop étroit pour les États-Unis et le Japon. L'affrontement entre les deux puissances éclata réellement dix ans avant le bombardement de Pearl-Harbor, dans la guerre pour le contrôle de la Chine et du gouvernement du Kuomintang.

Ce fut en fin de compte le Japon qui dut prendre l'initiative du conflit impérialiste en Chine, car de toutes les puissances engagées dans ce pays elle était celle qui avait le plus besoin de marchés, de matières premières et de main d'oeuvre bon marché. Elle occupa la Mandchourie en septembre 1931, et dès janvier 1932 envahit les provinces du nord de la Chine, établissant une tête de pont à Shanghai après avoir bombardé « préventivement » les quartiers ouvriers de la ville. Le Japon parvint à s'allier avec quelques seigneurs de la guerre et commen­ça à instaurer ce qui fut appelé les « régimes fantoches ». D'ailleurs, Tchang-Kai Shek n'offrit qu'un simulacre de résistance à l'in­vasion, étant lui-même déjà en tractations avec le Japon. C'est alors que les États-Unis et l'URSS réagirent, chacun de son côté, en faisant pression sur le gouvernement de Tchang-Kai Shek pour qu'il résiste effecti­vement à l'invasion japonaise. Les USA réagirent cependant avec plus de calme, car ils attendaient que le Japon s'enlise dans une longue et usante guerre en Chine, ce qui ne manqua pas d'arriver. Staline, quand à lui, ordonna en 1932 aux « bases rouges » qu'elles déclarent la guerre au Japon, tout en établissant simultanément des relations di­plomatiques avec le régime de Tchang-Kai Shek alors que celui-ci livrait de furieuses attaques contre les « bases rouges ». En 1933, Mao Tsé-Toung et Fang Chi Ming proposèrent une alliance avec quelques gé­néraux du Kuomintang qui s'étaient rebellés contre Tchang-Kai Shek à cause de sa poli­tique de collaboration avec le Japon, mais les étudiants « retournés » rejetèrent cette alliance... pour ne pas affaiblir les liens qui se tissaient entre l'URSS et le régime de Tchang-Kai Shek. Cet épisode montre bien que le PCC s'était bien engagé dans le jeu des querelles et des alliances inter-bourgeoi­ses, bien que Staline à ce moment-là n'ait considéré « l'Armée rouge » que comme un « élément de pression » et ait préféré s'ap­puyer sur une alliance durable avec Tchang-Kai Shek.

La « Longue marche »...vers la guerre impérialiste

C'est dans ce cadre de tensions impérialistes croissantes que pendant l'été 1934, les déta­chements de « l'Armée rouge » qui se can­tonnaient dans les « bases de guérilla » du sud et du centre du pays commencèrent à se déplacer vers le nord-ouest, vers les régions agrestes plus éloignées du contrôle du Kuomintang, et à se concentrer dans la ré­gion de Chan-Si. Cet épisode, connu sous le nom de « la Longue marche » est selon l'histoire officielle l'acte le plus significatif et épique de la « révolution populaire chi­noise ». Les livres d'histoire regorgent d'ac­tes d'héroïsme, narrant l'odyssée de ces ré­giments à travers marécages, torrents et montagnes... L'analyse des événements met cependant rapidement à découvert les sordi­des intérêts bourgeois qui étaient en jeu dans cet épisode.

L'objectif fondamental de la Grande marche était avant tout l'embrigadement des paysans dans la guerre impérialiste qui mijotait entre le Japon, la Chine, la Russie et les Etats-Unis. De fait, Po Ku (stalinien membre du groupe des « étudiants retournés ») avait déjà posé la question de l'éventualité de la mobilisation de régiments de « l'Armée rouge » pour lutter contre les japonais. Les livres d'histoire soulignent que la sortie de la région sudiste de Chan-Si de la « zone soviétique » fut le résultat de l'in­sup­portable siège mis en place par le Kuomintang, mais ils restent ambigus au moment d'expliquer que les forces de « l'Armée rouge » furent expulsées principa­lement à cause du changement de tactique ordonné par les staliniens, passant de la forme de la guérilla, qui avait permis à « l'Armée rouge » de résister pendant des années, à la forme des combats frontaux contre le Kuomintang. Ces affrontements provoquèrent la rupture de la frontière « de sécurité » protégeant la zone des guérillas et l'urgence de la nécessité de l'abandonner, mais ce ne fut en rien « l'erreur grave » des « étudiants retournés » (comme plus tard Mao en fit l'accusation, malgré qu'il ait lui-même participé à cette stratégie) : bien au contraire, ce fut un succès pour les objectifs des staliniens, qui voulaient obliger les pay­sans armés à abandonner les terres qu'ils avaient jusque là défendues avec tant d'acharnement, pour marcher vers le nord et se concentrer en une seule armée régulière prête pour la guerre qui s'annonçait.

Les livres d'histoire tentent aussi de donner à la Longue marche un caractère classiste, une espèce de mouvement social ou de lutte de classe. « L'Armée rouge » aurait sur son passage « semé le grain de la révolution », par la propagande et même en distribuant la terre aux paysans. Ces actions n'avaient comme but que d'utiliser ces paysans pour protéger les arrières du gros des troupes de « l'Armée rouge ». Dès le début de la Longue marche, la population civile habitant les « bases rouges » fut utilisée pour couvrir la retraite de l'Armée. Cette tactique, saluée pour son ingéniosité par les historiens, qui consiste à laisser les populations civiles servir de cible pour protéger les manoeuvres de l'armée régulière, est propre des armées des classes exploiteuses, et il n'y a rien d'hé­roïque à laisser assassiner femmes, vieillards et enfants pour protéger des sol­dants entraînés.

La Longue marche ne fut pas une voie de la lutte de classe ; bien au contraire, elle fut la voie vers des accords et des alliances avec ceux qui étaient jusque là catalogués comme « réactionnaires féodaux et capitalistes », et qui comme par magie devenaient de « bons patriotes ». Le 1er août 1935, alors que les régiments de la Longue marche étaient en garnison à Sechouan, le PCC lança un appel à l'unité nationale de toutes les classes pour expulser le Japon hors de Chine. En d'autres termes, le PCC appelait tous les tra­vailleurs à abandonner la lutte de classe pour s'unir avec leurs exploiteurs et ser­vir de chair à canon dans la guerre que livraient ces derniers. Cet appel était une application anticipée des résolutions du septième et dernier congrès de l'Internationale communiste qui se tenait à la même époque et qui lança le fameux mot d'ordre « du Front populaire antifasciste », grâce auquel les partis communistes stalini­sés purent collaborer avec leurs bourgeoisies nationales et devenir le meilleur instrument pour envoyer les travailleurs se faire étriper dans la deuxième boucherie impérialiste mondiale qui s'annonçait.

La Grande marche atteint officiellement son apogée en octobre 1935, lorsque le détache­ment de Mao arriva à Ye-Nan (province de Shan-Si dans le nord-ouest du pays). Des années plus tard, le maoïsme fit de la Longue marche l'oeuvre glorieuse et exclu­sive de Mao Tsé-Toung. L'histoire officielle préfère passer sous silence que Mao n'avait fait que prendre la tête d'une « base rouge » qui existait déjà bien avant son arrivée et qu'il n'arriva en catastrophe à son terme qu'avec 7 000 des 90 000 hommes qui étaient partis avec lui de Kiangsi, car des milliers parmi eux étaient morts (plus sou­vent du fait des difficultés naturelles que victimes des attaques du Kuomintang) et d'autres milliers étaient restés à Sechuan, divisés par une scission entre cliques diri­geantes. Ce n'est qu'à la fin de 1936 que le gros de « l'Armée rouge » se concentra enfin réellement, quand arrivèrent les régiments en provenance de Junan et Sechuan.

L'alliance du PCC et du Kuomintang

En 1936, l'effort de recrutement de paysans du PCC fut étayé par des vagues de centai­nes d'étudiants nationalistes qui allèrent à la campagne après le mouvement anti-japonais des intellectuels bourgeois fin 1935 ([4]). Il ne faut bien sûr pas en déduire que les étu­diants devenaient communistes, mais plutôt que le PCC était déjà devenu un organe re­connu par la bourgeoisie, ayant le même in­térêt de classe.

Cependant, le bourgeoisie chinoise n'était pas unanime dans son opposition au Japon. Elle était divisée en fonction des penchants respectifs de chacune de ses fractions envers les grandes puissances. On peut le vérifier en examinant le cas du généralissime Tchang-Kai Shek lequel, comme nous l'avons vu, ne se décidait pas à entreprendre une campagne frontale contre le Japon et attendait que le combat entre les grandes puissances indique clairement de quel côté pencher. Les généraux du Kuomintang et les Seigneurs de la guerre régionaux étaient aussi divisés de façon identique.

C'est dans cette ambiance qu'eut lieu le fa­meux « incident de Sian ». En décembre 1936, Chang-Hsueh-Liang (un général anti­japonais du Kuomintang) et Yang-Hu-Cheng, Seigneur de guerre de Sian, qui en­tretenaient de bons rapports avec le PCC, mirent Tchang-Kai Shek en état d'arrestation et allaient le juger pour haute trahison. Staline ordonna cependant immédiatement et sans discussion au PCC non seulement qu'il libère Tchang-Kai Shek, mais en outre qu'il enrôle ses armées dans le Front popu­laire. Dans les jours suivants eurent lieu des négociations entre le PCC, représenté par Chou-En-Lai, Yeh-Chien-Ying (autant dire Staline), les Etats-Unis représentés par Tu-Song, le plus puissant et corrompu monopo­liste de Chine, parent de Tchang, et Tchang-Kai Shek lui-même qui fut finalement obligé de pencher du côté des Etats-Unis et de l'URSS (alliance provisoire contre le Japon) ; c'est à ce prix qu'il pu continuer à être le chef du gouvernement national et qu'il peut mettre sous son commandement le PCC et « l'Armée rouge » (qu'il rebaptisa Huitième régiment). Chou-en-Lai et d'autres « communistes » participèrent à ce gouver­nement de Tchang tandis que l'URSS et les Etats-Unis prêtaient militairement main forte à Tchang-Kai Shek. Quand à Chang-Hsueh-Liang et Yang-Hu-Cheng, ils furent livrés à la vengeance de Tchang-Kai Shek qui emprisonna le premier et assassina le second.

C'est ainsi que fut signée la nouvelle al­liance entre le PCC et le Kuomintang. Ce n'est que grâce aux contorsions idéologiques les plus grotesques et la propagande la plus abjecte que le PCC pu justifier auprès des travailleurs son traité avec Tchang-Kai Shek, ce boucher qui avait écrasé la révolu­tion prolétarienne et assassiné des dizaines de milliers d'ouvriers et de militants com­munistes en 1927.

Il est certain que les hostilités entre les for­ces armées du Kuomintang dirigées par Tchang et « l'Armée rouge » reprirent en 1938. C'est ce qui permet aux historiens of­ficiels d'agiter l'idée de la possibilité que le pacte avec le Kuomintang n'eût été qu'une tactique du PCC au sein de la « révolution ». Mais l'importance historique réelle de ce pacte n'est pas tant dans le suc­cès ou l'échec du pacte entre le PCC et le Kuomintang que dans la mise en évidence historique de l'absence d'antagonisme de classe entre ces deux forces ; dans la mise en évidence historique que le PCC n'avait plus rien à voir avec le parti prolétarien des années 20 qui s'était affronté au capital et qu'il était devenu un instrument aux mains de la bourgeoisie, le champion des embriga­deurs de paysans pour la boucherie impéria­liste.

Bilan : une lueur dans la nuit de la contre-révolution

En juillet 1937, le Japon entreprit l'invasion à grande échelle de la Chine et ce fut le dé­but de la guerre sino-japonaise. Seule une poignée de groupes révolutionnaires qui sur­vécurent à la contre-révolution, ceux de la Gauche communiste, tels le Groupe com­muniste internationaliste de Hollande ou le groupe de la Gauche communiste italienne qui publiait en France la revue Bilan, furent capables d'anticiper et de dénoncer que ce qui se jouait en Chine n'était ni une « libération nationale », ni encore moins la « révolution », mais la prédominance d'une des grandes puissances impérialistes ayant des intérêts dans la région : le Japon, les Etats-Unis ou l'URSS. Que la guerre sino-japonaise, au même titre que la guerre espa­gnole et les autres conflits régionaux, était le prélude assourdissant de la deuxième bou­cherie impérialiste mondiale. Au contraire, l'Opposition de gauche de Trotsky, qui lors de sa constitution en 1928 était également parvenue à dénoncer la politique criminelle de Staline de collaboration avec le Kuomintang comme une des causes de la dé­faite de la révolution prolétarienne en Chine, cette Opposition de gauche, prison­nière d'une analyse erronée du cours histori­que qui lui faisait voir dans chaque nouveau conflit impérialiste régional une nouvelle possibilité révolutionnaire, et prisonnière en général d'un opportunisme croissant, consi­dérait la guerre sino-japonaise comme « progressiste », comme un pas en avant vers la « troisième révolution chinoise ». Fin 1937, Trotsky affirmait sans honte que « s'il y a une guerre juste, c'est la guerre du peuple chinois contre ses conquérants... toutes les organisations ouvrières, toutes les forces progressives de la Chine, sans rien céder de leur programme et de leur indé­pendance politique, feront jusqu'au bout leur devoir dans cette guerre de libération, indépendamment de leur attitude vis-à-vis du gouvernement Tchang-Kai Shek. » ([5]) Avec cette politique opportuniste de défense de la patrie « indépendamment de leur atti­tude face au gouvernement », Trotsky ou­vrait complètement les portes à l'enrôlement des ouvriers dans les guerres impérialistes derrière leurs gouvernements, et à la trans­formation, à partir de la deuxième guerre mondiale, des groupes trotskistes en ser­gents-recruteurs de chair à canon pour le capital. La Gauche communiste italienne, au contraire, dans son analyse de la Chine, a été capable de maintenir fermement la posi­tion internationaliste de la classe ouvrière. La position sur la Chine constitua un des points cruciaux de la rupture de ses relations avec l'Opposition de gauche de Trotsky. Ce qui se dessinait était une frontière de classe. Pour Bilan, « Les positions communistes en face des événements de Chine, d'Espagne et de la situation internationale actuelle ne peuvent être fixées que sur la base de l'éli­mination rigoureuse de toutes les forces agissant au sein du prolétariat et qui disent au prolétariat de participer au massacre de la guerre impérialiste. » ([6]) « (...) Tout le problème consiste à déterminer quelle classe mène la guerre et à établir une poli­tique correspondante. Dans le cas qui nous occupe, il est impossible de nier que c'est la bourgeoisie chinoise qui mène la guerre, et qu'elle soit agresseur ou agressée, le devoir du prolétariat est de lutter pour le défai­tisme révolutionnaire tout autant qu’au Japon. » ([7]) Dans le même sens, la Fraction belge de la Gauche communiste internatio­nale (liée à Bilan) écrivait : « Aux côtés de Tchang-Kai Chek, bourreau de Canton, le stalinisme participe à l'assassinat des ou­vriers et des paysans chinois sous la ban­nière de la 'guerre d'indépendance'. Et seule leur rupture totale avec le Front national, leur fraternisation avec les ouvriers et les paysans japonais, leur guerre civile contre le Kuomintang et tous ses alliés, sous la di­rection d'un Parti de classe, peut les sauver du désastre. » ([8]) La voix ferme des groupes de la gauche communiste ne fut pas écoutée par une classe ouvrière défaite et démorali­sée, qui se laissa entraîner à la boucherie mondiale. Cependant, la méthode d'analyse et les positions de ces groupes représentè­rent la permanence et l'approfondissement du marxisme et constituèrent le pont entre la vieille génération révolutionnaire qui avait vécu la vague insurrectionnelle du proléta­riat au début du siècle et la nouvelle géné­ration révolutionnaire qui surgit avec la fin de la contre-révolution à la fin des années 1960.

1937-1949 : avec l'URSS ou les Etats-Unis ?

Comme nous le savons, la seconde guerre mondiale se termina par la défaite du Japon, et des puissances de l'Axe en 1945, et cette défaite impliqua l'abandon total de la Chine par ces puissances. Mais la fin de la guerre mondiale ne marqua pas la fin des affronte­ments impérialistes. Immédiatement s'établit la rivalité entre les deux grandes puissances, USA et URSS, qui maintiendront le monde pendant plus de quarante ans au bord de la troisième -et dernière- guerre mondiale. Et alors même que se retirait l'armée japonaise, la Chine devenait déjà un terrain d'affronte­ment entre ces deux puissances.

Il n'est pas fondamental de relater les vicissi­tudes de la guerre sino-japonaise dans cet article, dont le but est de démysti­fier la soi-disant « révolution populaire chi­noise ». Il est cependant intéressant d'en souligner deux aspects en lien avec la politi­que menée par le PCC entre 1937 et 1945.

Le premier concerne l'explication de l'ex­tension rapide des zones occupées par « l'Armée rouge » entre 1936 et 1945. Comme nous l'avons dit, Tchang-Kai Shek n'était pas partisan d'opposer frontalement ses armées aux japonais, et il tendait à recu­ler et se retirer à chacune des avancées de ceux-ci. L'armée japonaise quand à elle avançait rapidement en territoire chinois, mais n'avait pas la capacité d'établir une administration propre dans les zones occu­pées : elle dut très rapidement se limiter à occuper les voies de communication et les villes importantes. Cette situation provoqua deux phénomènes : le premier, c'est que les Seigneurs de la guerre régionaux se retrou­vaient isolés du gouvernement central, ce qui les conduisait soit à collaborer avec les japonais dans les fameux « gouvernements fantoches », soit à collaborer avec « l'Armée rouge » pour résister à l'invasion ; le second, c'est que le PCC sut profiter habilement du vide politique créé par l'invasion japonaise dans le nord-ouest de la Chine et mettre en place sa propre administration.

Connue sous le nom de « Nouvelle démo­cratie », cette administration a été saluée par les historiens comme un « régime démo­cratique » d'un « type nouveau ». La « nouveauté » n'était pas feinte, car pour la première fois dans l'histoire un parti « communiste » mettait en place un gouver­nement de collaboration de classe ([9]), s'ef­forçait de préserver les rapports d'exploita­tion et protégeait jalousement les intérêts de la classe capitaliste et des grands propriétai­res. Le PCC avait compris qu'il n'était pas indispensable de réquisitionner les terres et de les donner aux paysans pour obtenir leur soutien : inondés par les exactions de toute sorte, il suffisait d'une petite diminution des impôts (si petite que les grands propriétaires et les capitalistes y étaient favorables) pour que les paysans soient favorables à l'admi­nistration du PCC et s'engagent dans « l'Armée rouge ». Parallèlement à ce « nouveau régime », le PCC installa aussi un gouvernement de collaboration de classe (entre bourgeoisie, grands propriétaires et paysans) connu sous le nom des « Trois tiers », dont un tiers des postes était occupé par les « communistes », un tiers par des membres d'organisations paysannes et le troisième par les grands propriétaires et capitalistes. Une fois de plus, les contor­sions idéologiques les plus saugrenues des théoriciens style Mao Tsé-Toung furent né­cessaires au PCC pour « expliquer » aux travailleurs ce « nouveau type » de gouver­nement.

Le second aspect de la politique du PCC qu'il faut souligner est moins connu, car pour des raisons idéologiques évidentes, les historiens tant maoïstes que pro-américains préfèrent l'occulter bien qu'ils soient parfai­tement documentés. L'implication de l'URSS dans la guerre en Europe qui l'empêcha de prêter une « aide » efficace au PCC pendant des années, les nouvelles oscillations entre le Japon et les Etats-Unis du gouvernement de Tchang-Kai Shek à partir de 1938 dans l'attente de l'issue du conflit mondial ([10]) et l'engagement dans la guerre du Pacifique des américains à partir de 1941, tous ces évé­nements pesèrent fortement pour faire bas­culer le PCC du côté des Etats-Unis.

A partir de 1944, une mission d'observation du gouvernement des Etats-Unis s'établit dans la base rouge du Yenan, avec comme mission de sonder les possibilités de colla­boration entre les Etats-Unis et le PCC. Pour les dirigeants de ce parti, et en particulier pour la clique de Mao Tsé-Toung et Chu-Teh, il était clair que les Etats-Unis seraient les grands vainqueurs de la guerre et ils en­visageaient de se mettre sous leur tutelle. La correspondance de John Service ([11]), un des responsables de cette mission, signale avec insistance au sujet des leaders du PCC, que :

- le PCC considère comme hautement im­probable l'instauration d'un régime soviéti­que en Chine et qu'il recherche davantage l'instauration d'un régime « démocratique » du type occidental, qu'il est même disposé à participer à un gouvernement de coali­tion avec Tchang-Kai Shek pourvu d'éviter la guerre civile à la fin de la guerre contre le Japon ;

- le PCC pense qu'une période très longue de plusieurs dizaines d'années sera nécessaire au développement du capitalisme en Chine, condition pour que puisse être envi­sagée l'instauration du socialisme. Et si ce jour lointain venait à exister, ce socialisme s'installerait de façon progressive et non à travers des expropriations violentes. Que, donc, en installant un gouvernement natio­nal, le PCC était disposé à mener à son terme une politique de « portes ouvertes » aux capitaux étrangers et principalement aux capitaux américains ;

- le PCC, prenant en compte aussi bien la faiblesse de l'URSS que la corruption de Tchang-Kai Shek et son attirance vers le Japon, désirait l'aide politique, financière et militaire des Etats-Unis. Qu'il était même disposé à changer de nom (comme il l'avait déjà fait avec « l'Armée rouge ») afin de pouvoir bénéficier de cette aide.

Les membres de la mission américaine insis­tèrent auprès de leur gouvernement sur le fait que le futur était du côté du PCC. Les Etats-Unis cependant ne se décidèrent ja­mais à utiliser des « communistes » et fina­lement, un an plus tard, quand le Japon se retira en 1945 et que la Russie envahit rapi­dement le nord de la Chine, il ne resta pas d'autre issue au PCC et à Mao Tsé-Toung que de s'aligner, momentanément, sur l'URSS.

***

Entre 1946 et 1949, l'affrontement entre les deux superpuissances provoqua directement l'affrontement entre le PCC et le Kuomintang. Au cours de cette guerre, beaucoup de généraux du Kuomintang pas­sèrent avec armes et bagages du côté des « forces populaires ». On peut dès lors compter quatre périodes au cours desquelles la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie ren­forcèrent le PCC. Celle qui vint parachever la défaite de la classe ouvrière fin 1928, celle qui trouva ses origines dans le mouve­ment étudiant en 1935, celle de la période de guerre contre le Japon et, finalement, celle qui fut provoquée par l'effondrement du Kuomintang. Les « vieux bourgeois » (exception faite des grands monopolistes di­rectement alliés à Tchang-Kai Shek comme les Soong) se retrouvèrent au PCC et se mêlèrent aux « nouveaux » bourgeois issus de la guerre.

En 1949, le Parti communiste de Chine, à la tête de la soi-disant « Armée rouge », prit le pouvoir et proclama la République popu­laire. Mais cela n'eut absolument rien à voir avec le communisme. La nature de classe du parti « communiste » qui prit le pouvoir en Chine était totalement étrangère au com­munisme, était totalement antagonique au prolétariat. Le régime qui s'instaura alors ne fut jamais qu'une variante du capitalisme d'État. Le contrôle de l'URSS sur la Chine ne dura qu'une dizaine d'années et s'acheva avec la rupture des relations entre les deux pays. A partir de 1960, la Chine tenta de « se rendre indépendante » des grandes puissances et prétendit se hisser elle-même à leur niveau en tentant de créer un « troisième bloc » mais dès 1970 elle dû se décider à virer définitivement vers le bloc occidental dominé par les Etats-Unis. Beaucoup d'historiens, russes en tête, accu­sèrent alors Mao de trahison. Les communis­tes savent très bien que le tour­nant de Mao vers les Etats-Unis ne fut en aucune façon une trahison de Mao, mais au contraire l'aboutissement de son rêve.

Ldo.

(La troisième et dernière partie de cet article sera consacrée à l'ascension du maoïsme)



[1]. Rapport sur une enquête du mouvement paysan à Junan, mars 1927, Textes choisis de Mao Tsé-Toung.

 

[2]. Isaac Deutscher parvint lui aussi quelques années plus tard à cette conclusion absurde qui voulait que si les secteurs déplacés de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie urbaine pouvaient diriger le Parti communiste, alors il n'y avait aucune raison pour que les paysans ne puissent se substituer au prolétariat dans une révolution du type « socialiste » (Maoism its origin and Outlook. The chinese cultural revolution).

 

[3]. L'absence de projet historique viable est un des traits marquants des grands mouvements paysans (c'est le cas par exemple de la guerre en Allemagne au XVIe siècle, de la rébellion des Taïpings et de la « Révolution mexicaine » en 1910) : leur idéologie reste utopique, ne cherchant en fin de comptes, malgré quelques velléités communautaires, que le retour à une situation perdue irrémédiablement. Bien que les armées paysannes aient réussi à détruire de fond en comble les grandes propriétés, elles n'ont jamais été capables de former un gouvernement central unifié. Leur aboutissement n'a été que d'ouvrir la voie à la bourgeoisie.

 

[4]. Il convient de rappeler que les universités de ce temps-là n'étaient pas les universités de masse d'aujourd'hui, auxquelles peuvent accéder quelques fils d'ouvriers. Les étudiants d'alors « étaient les enfants de la bourgeoisie opulente ou des fonctionnaires gouvernementaux ; beaucoup étaient des enfants d'intellectuels... qui avaient vu décroître leurs revenus avec la ruine de la Chine, et qui pouvaient dès lors prévoir les désastres qu'allait entraîner l'invasion japonaise » (Enrica Colloti Pischel, La Révolution chinoise, Tome II).

 

[5]Lutte Ouvrière n° 37, 1937-38, Cité dans Bilan n° 46, janvier 1938.

 

[6]Bilan n° 45, novembre 1937.

 

[7]Bilan n° 46, janvier 1938.

 

[8]Communisme n° 8, novembre 1937.

 

[9]. La bourgeoisie était aussi la classe dominante en URSS, mais il s'agissait d'une bourgeoisie nouvelle, surgie de la contre-révolution.

 

[10]. Tchang-Kai Shek se retourna contre le PCC dès 1938. En août, il déclara hors la loi les organisations du parti « communiste », et en octobre il ferma la base de Shan-Si. Entre 1939 et 1940 des affrontements opposèrent le Kuomintang et « l'Armée rouge » et courant janvier 1941, Shek tendit une embuscade au IVe régiment (un détachement de « l'Armée rouge » qui s'était formé dans le centre du pays. Il cherchait par ces actions à gagner la confiance du Japon, sans pour autant rompre avec les alliés, attendant pour trancher la fin du deuxième conflit mondial.

 

[11]. Publié en 1974 lors du virage chinois en faveur des Etats-Unis, sous le titre Lost chance in China. The world war II despatches of John S. Service, JW Esherick (éditeur). Vintage Books, 1974.