Crise économique mondiale : l'explosion du chômage

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L'année 1994 a commencé marquée par une réalité majeure : l'explosion du chômage

L'année 1994 a commencé marquée par une réalité majeure : l'explosion du chômage dans le monde. Les gouver­nements des 7 premières puissances économiques occidentales ont pour l'oc­casion organisé, à grands renforts de propagande médiatique, une réunion exclusivement consacrée à cette ques­tion, qualifiée de « problème numéro un ». Le président américain devait so­lennellement y présenter «c un plan mondial contre le chômage », fondé sur la « réussite » des méthodes américaines. Au coeur de l'Europe, dans la pre­mière puissance du continent, le chô­mage bat des records inconnus depuis les années 1930. Le ministre allemand de l'économie, Gunter Rexold recon­naît : « Le fait que plus de quatre mil­lions de citoyens n'aient pas trouvé de travail constitue pour l'Etat et la société l'un des plus grands défis depuis la fon­dation de la République Fédérale. » Un rapport de l'Organisation internationale du travail affirme qu'il y a aujourd'hui 30 % des travailleurs dans le monde qui sont chômeurs ou sous-employés. Cela fait 820 millions de personnes : 120 millions sont des chômeurs officielle­ment « enregistrés », 700 millions sont des « sous-employés ». Quelle est la si­gnification de cette nouvelle aggravation du chômage ? Les méthodes du gou­vernement américain sont elles un re­mède efficace contre la maladie ? Quelles perspectives pour la lutte de classe ?


 

 

Une situation sans précédent

 

Plus l'idéologie dominante, dans la foulée des campagnes sur « l'effondrement du communisme », présente le capitalisme comme la seule forme d'organisation sociale possible pour l'humanité moderne, plus les ravages occasionnés par la subsistance de ce système s'avèrent dévastateurs. Le chômage, source de misère, d'exclusion, de désespoir, ce fléau qui incarne au plus haut point l'im­pitoyable et absurde dictature du profit capi­taliste sur les conditions d'existence de l'immense majorité de la société, constitue sans aucun doute la plus significative de ces calamités.

L'actuelle augmentation du chômage, ex­pression de la nouvelle récession ouverte dans laquelle le capitalisme s'enfonce depuis maintenant quatre ans, ne s'abat pas sur une monde jouissant du « plein emploi ». Loin s'en faut. Cela fait maintenant plus d'un quart de siècle, depuis la récession de 1967, qui marqua la fin de la prospérité consécu­tive à la reconstruction d'après-guerre, que la lèpre du chômage se répand systématique­ment sur la planète. La maladie s'est aggra­vée et répandue suivant le rythme des ralen­tissements de la « croissance » économique, avec des moments d'accélération et des pé­riodes de piétinement relatif. Mais les pé­riodes de soulagement ne sont jamais parve­nues à annuler les effets de l'aggravation précédente, et à travers des fluctuations di­verses, dans tous les pays, le nombre de chômeurs n'a cessé d'augmenter. ([1]) Depuis le début des années 1970, le terme même de « plein emploi » a quasiment disparu du vo­cabulaire. Les adolescents de deux dernières décennies se sont toujours vu appeler « la génération du chômage ».

L'explosion du chômage qui marque le début des années 1990 ne crée donc pas un nou­veau problème. Elle ne vient qu'empirer une situation déjà dramatique. Et elle le fait avec force.

L'Allemagne, première puissance économi­que européenne, a connu depuis 1991 une très forte augmentation du chômage. En janvier 1994, le chiffre officiel de deman­deurs d'emploi a dépassé le cap des quatre millions. Si l'on ajoute à ce chiffre celui des chômeurs « en traitement social », on atteint les six millions. Il s'agit du niveau le plus élevé connu dans ce pays depuis la dépres­sion des années 1930. Le taux de chômage officiel atteint 17 % dans l'ex-RDA, 8,8 % à l'ouest. Les perspectives pour l'avenir immé­diat sont tout aussi catastrophiques : 450 000 chômeurs de plus annoncés par les « experts » d'ici la fm de l'année. Des licen­ciements massifs sont prévus dans les sec­teurs les plus compétitifs et puissants de l'économie allemande : 51 000 suppressions d'emplois chez Daimler-Benz, 30 000 dans la chimie, 16 000 dans l'aéronautique, 20 000 chez Volkswagen...

Les dépenses du capital allemand pour l'unification avaient momentanément consti­tué un marché qui a permis à l'Europe de re­tarder un tant soit peu son entrée dans la ré­cession ouverte par rapport aux Etats-Unis ou la Grande Bretagne. La plongée de l'éco­nomie allemande en récession s'est accom­pagnée d'une explosion du chômage dans l'ensemble de l'Europe occidentale. Ainsi en un peu moins de trois ans les taux de chô­mage (officiels) sont passés de 9 à plus de 12 % en France, de 1,5 à plus de 9 % en Suède, de 6,5 à près de 10 % aux Pays-Bas et en Belgique, de 16 à 23,5 % en Espagne.

On estime qu'il faudrait en Europe une croissance d'au minimum 2,5 % par an pour simplement empêcher la poursuite de l'ac­croissement du chômage. On en est loin. Même les plus optimistes conjoncturistes ne prévoient pas de diminution du chômage en Europe avant l'année 1995, voire 1996. Pour la seule année 1994, l'OCDE prévoit un million de chômeurs en plus sur le vieux continent.

A cet accroissement quantitatif, il faut ajou­ter une rapide détérioration qualitative, marquée par le développement du chômage dit « de longue durée » et du chômage des jeunes ([2]), accompagnés de la diminution généralisée des allocations de chômage en temps et en valeur.

Le Japon, qui connaît sa plus forte récession depuis la 2e Guerre, voit aussi le chômage se développer. Même si le niveau absolu y reste encore bas en comparaison avec les au­tres puissances, le nombre de chômeurs « officiels » y est passé en trois ans de 1,3 millions à près de 2 millions. Ces chiffres ne donnent cependant qu'une idée très partielle de la réalité, le gouvernement japonais ayant suivi une politique qui consiste à préférer garder les chômeurs dans les usines, quitte à les payer moins et réduire le temps de tra­vail, plutôt que de les mettre à la rue. Mais cette politique, qui accompagnait celle des « emplois à vie » dans les grands conglomé­rats industriels, cède le pas à la multiplica­tion des licenciements et suppressions de postes. Toyota a clairement annoncé l'avenir en proclamant la fin de sa politique d'emploi garanti. ([3])

 

Face à cette situation, le gouvernement des Etats-Unis et, à sa suite, ceux du Canada et du Royaume-Uni, se vantent d'avoir réussi depuis deux ans à créer de nouveaux em­plois et à arrêter la croissance du chômage. Il est vrai que dans les puissances « anglo-saxonnes » les statistiques officielles consta­tent une réduction du chômage. Mais cette affirmation cache deux réalités majeures : la faiblesse quantitative de cette « reprise » de l'emploi et la mauvaise qualité des emplois créés.

Sur le plan purement quantitatif, l'actuelle « reprise » de l'emploi paraît insignifiante par rapport à celle qui suivit la récession de 1979-1982.

Ainsi, dans le secteur manufacturier aux Etats-Unis, le nombre d'emplois n'a fait, au mieux, que se maintenir globalement depuis 3 ans, certains secteurs connaissant même des baisses importants. Les grandes entre­prises industrielles continuent d'annoncer des licenciements massifs : dans le seul mois de novembre 1993, Boeing, ATT, NCR et Philip Morris ont annoncé 30 000 sup­pressions d'emplois pour les années à venir. Au cours de la reprise reagannienne des an­nées 1980, l'emploi industriel avait augmen­té de 9 %, alors qu'aujourd'hui cette augmen­tation ne dépasse pas 0,3 %. Dans le secteur tertiaire, l'administration Clinton se vante d'avoir augmenté de 3,8 % le nombre d'emplois, mais ce chiffre était de 8 % après 1982. Le budget présenté par Clinton pour 1995 est un des plus rigoureux depuis des années : « Il faut distinguer le luxe et la né­cessité ». Il prévoit la suppression de 118 000 emplois dans les administrations publiques, une étape vers les 250 000 sup­pressions annoncées pour les cinq années à venir.

Pour ce qui est du Royaume-Uni et du Ca­nada, la reprise de l'emploi s'y résume pour le moment à des mouvements marginaux, quasiment insignifiants.

Les faits sont simples : il y a aujourd'hui dans l'ensemble de ces trois pays 4 millions de chômeurs de plus qu'il y a 3 ans. ([4])

Quant à la qualité des emplois, la réalité des Etats-Unis illustre dans toute sa profondeur l'ampleur du désastre économique. Les tra­vailleurs y sont de plus en plus plongés dans une situation d'instabilité et d'insécurité permanente. On est chômeur pendant six mois, on travaille pendant trois. La fameuse « mobilité » de l'emploi se traduit dans les faits par une sorte de répartition du chô­mage. On est chômeur moins longtemps qu'en Europe, mais plus souvent. D'après un récent sondage, parmi les personnes qui ont un travail aux Etats-Unis, 40 % ont déclaré craindre le perdre dans l'année qui vient. Les emplois créés le sont, pour l'essentiel, dans le secteur tertiaire. Une grande partie est constituée par des « services » tels que garer des voitures dans les grands restaurants, promener des chiens, garder des enfants, emballer des paquets aux caisses des super­marchés, etc. A coup de « petits boulots », on transforme les chômeurs en valets à (très) bon marché... 30 millions de personnes, soit 25 % de la population active américaine, sont en-dehors du circuit normal de l'emploi, c'est-à-dire vivent directement sous la pres­sion du chômage.

Quelles que soient les formes que prend la maladie, aux Etats-Unis ou en Europe, dans les pays industrialisés ou dans les pays sous-développés, le chômage est devenu effecti­vement « le problème numéro un » de notre époque.

Quelle est la portée de cette réalité ?

 

La signification du développement chronique et massif du chômage

 

Pour la classe ouvrière la signification né­gative du chômage est une évidence qu'elle vit quotidiennement. Pour le prolétaire qui ne trouve pas de travail, c'est l'expulsion de ce qui constitue la base des relations socia­les : le processus de production. C'est, pen­dant quelque temps, lorsqu'il a la chance de recevoir des allocations, l'impression de vi­vre en « parasite » de la société, puis c'est l'exclusion, la misère totale. Pour celui qui travaille c'est l'obligation de supporter tou­jours plus les «abus» de la classe domi­nante, au nom du chantage : « si tu n'est pas content, il y a des milliers de chômeurs qui sont prêts à prendre ta place ». Pour les prolétaires, le chômage, en tant que réalité et en tant que menace, constitue une des plus efficaces formes de répression, une des pires aggravations de tout ce qui fait de la machine capitaliste un instrument d'ex­ploitation et d'oppression.

La signification négative du chômage peut apparaître cependant moins évidente pour la classe capitaliste. D'une part, celle-ci subit le classique aveuglement des classes exploi­teuses, incapables de percevoir véritable­ment les méfaits sociaux de leur domina­tion ; d'autre part, elle a besoin de croire et de faire croire que l'irrésistible montée du chômage depuis plus d'un quart de siècle constitue, non pas une maladie propre à la sénilité historique de son système, mais un phénomène presque « naturel », une sorte de fatalité due au progrès technique et aux né­cessités d'adaptation du système. « Il faut s'y faire, mes amis, les emplois d'hier ne re­viendront  pas, »   déclarait   le   secrétaire américain au Travail, Robert Reich, pendant la réunion du G7 sur le chômage.

En fait, la propagande sur « la nouvelle re­prise » essaie de théoriser la situation qui se développe dans certains pays (Etats-Unis, Royaume-Uni, Canada), où la production a recommencé de croître, sans que pour autant le chômage se soit significativement réduit.

Mais il n'y a rien de « naturel » ni de « sain » dans le développement massif du chômage. Même du point de vue de la santé du capitalisme lui-même, le développement chronique et massif du chômage est une manifestation in équivoque de décrépitude.

Pour la classe capitaliste, le chômage consti­tue une réalité qui, dans un premier temps du moins, par le chantage qu'il permet de pratiquer, renforce son pouvoir sur les ex­ploités et lui permet de mieux les saigner, ne fut-ce que par la pression qu'il exerce à la baisse sur les salaires. C'est une des raisons pour lesquelles la classe dominante a tou­jours besoin d'un volant de chômage perma­nent.

Mais ce n'est là qu'un aspect des choses. Du point de vue du capital, au-delà d'un mini­mum, le développement du chômage consti­tue un facteur négatif, destructeur de capital, il est la manifestation d'une maladie. Le ca­pital ne se nourrit que de chair proléta­rienne. La substance du profit, c'est du tra­vail vivant. Ce ne sont ni les machines, ni les matières premières qui lui fournissent le profit, mais le « sur-travail » des exploités. Lorsque le capital licencie de la force de travail, il se prive de la source véritable de son gain. S'il le fait, ce n'est pas parce qu'il aime ça, mais parce que les conditions du marché et les impératifs de rentabilité le lui imposent.

L'enfoncement chronique dans le chômage massif traduit dans la réalité deux contradic­tions fondamentales, mises en évidence par Marx, qui condamnent historiquement le capitalisme :

- l'incapacité de ce dernier à créer, par ses propres mécanismes, un marché solvable suffisant pour écouler toute la production qu'il est en mesure de réaliser ;

- la nécessité de « remplacer des homme par des machines» pour assurer sa compétitivité, ce qui se traduit par une tendance permanente à la baisse du taux de profit.

L'actuelle explosion du chômage, qui vient s'ajouter à la masse de chômeurs qui s'est accumulée pendant plus de vingt-cinq ans de 1967 à aujourd'hui, n'a rien à voir avec une « salutaire restructuration » due au « progrès ». Elle représente au contraire la preuve pratique de l'impuissance définitive du système capitaliste.

 

Les « solutions » capitalistes

 

La réunion du G7 consacrée au problème du chômage a été un événement typique de la manipulation spectaculaire avec laquelle gouverne la classe dominante. Le message médiatique de l'opération se résumait à ceci : « Vous qui vous demandez si vous allez per­dre votre emploi ou si vous allez en trouver un ; vous qui vous inquiétez de voir vos en­fants devenir chômeurs, sachez que les gou­vernements des 7 principales puissances économiques occidentales s'en préoccupent et s'en occupent. »

Evidemment, il n'en est sorti aucune décision concrète, à part demander au secrétariat de l'OCDE de mieux comptabiliser les chômeurs ou l'engagement à tenir une nouvelle réunion du G7 en juillet, à Naples, pour parler à nouveau sur le problème.

Le « plan mondial contre le chômage » an­noncé par Clinton s'est en fait résumé à l'af­firmation de la part des Etats-Unis de leur ferme volonté d'intensifier leur agressivité dans la guerre commerciale qui les oppose au reste du monde. En demandant au capital japonais de mieux ouvrir son marché inté­rieur, en exigeant des européens qu'ils abaissent leurs taux d'intérêts pour relancer leur production (et donc leurs importations en provenance des Etats-Unis), le discours de Clinton ne faisait que confirmer l'avertis­sement lancé par son représentant au com­merce, M. Kantor : « Personne ne doit avoir de doutes sur notre engagement à aller de l'avant, à ouvrir des marchés et à dévelop­per le commerce, comme nous l'avons fait depuis que le président Clinton a pris en charge ses fonctions. »

Le spectacle du G7 a au moins mis en évi­dence que les différents capitaux nationaux sont incapables effectivement de trouver une solution mondiale au chômage, que la seule chose qu'ils savent et peuvent faire, c'est le chacun pour soi et tous contre tous, l'exacerbation de la guerre commerciale.

Les grands principes qui ont été affirmés ne sont autres que les exigences de la compéti­tivité pour chaque capital national. Et, de ce point de vue, il est certain que le capital américain pouvait offrir sa récente politique économique comme modèle. Celle-ci a en effet mis en pratique toutes les recettes pour tenter de rentabiliser une économie dé­faillante en l'armant contre la concurrence :

Licencier la main d'oeuvre « excédentaire »

«Si nous sommes honnêtes envers nous-mêmes, la restauration de la compétitivité industrielle est hostile à l'emploi. » C'est ainsi que s'exprimait lors du G7 un haut fonctionnaire de l'Union européenne, un des rédacteurs du Livre blanc présenté par De­lors. Nous avons vu comment le capital américain a mis en pratique ce principe en développent la « mobilité de l'emploi. »

Augmenter la rentabilité et la productivité de la main d'oeuvre employée

Pour cela l'administration Clinton n'a fait qu'infliger avec vigueur la vieille méthode capitaliste : payer moins les exploités tout en les faisant travailler plus. Clinton l'a for­mulé en termes très concrets : « Une plus longue semaine de travail qu'il y a 20 ans, pour un salaire équivalent. » Et c'est la réa­lité : le temps de travail hebdomadaire dans les industries manufacturières aux Etats-Unis est aujourd'hui effectivement le plus élevé depuis 20 ans. Quant aux salaires, Clinton avait promis pendant sa campagne électorale de revaloriser le salaire minimum, et même de l'indexer sur l'inflation. Il n'en a rien été. Et, comme ce minimum est quasi­ment gelé depuis le début des années 1980, cela fait plus de dix ans que le salaire mini­mum réel ne cesse de baisser aux Etats-Unis. Pour ce qui est de la dite « protection sociale », c'est-à-dire cette partie du salaire que le capital verse sous forme de certains services et allocations publiques, l'adminis­tration démocrate présente son fameux plan pour établir un système de santé national comme un progrès. En réalité, il ne s'agit pas d'une dépense supplémentaire du capital américain en faveur des exploités, mais au contraire, d'une tentative pour rationaliser une réalité anarchique et absurde qui, en fin de compte, aboutit à ce que les frais de santé par travailleur soient, dans ce pays, parmi les plus élevés du monde.

Intensifier l'exploitation de la force de travail par la modernisation de l'appareil de production

Depuis deux ans les investissements pour l'équipement des entreprises a fortement augmenté aux Etats-Unis (+15% en 1993, un taux analogue est prévu pour 1994). Ces investissements, pour importants qu'ils soient dans certains secteurs, ne s'accompa­gnent pas pour autant d'une augmentation significative de l'emploi. Ainsi, par exemple, ATT, qui se prépare à investir d'énormes sommes pour la mise en place des « autoroutes de la communication », projet de grands travaux annoncés pour la décennie, vient en même temps d'annoncer 14 000 li­cenciements.

Les méthodes américaines ne sont en fait que les vieilles recettes de guerre économi­que du capital contre les concurrents et con­tre les exploités. Les autres capitaux natio­naux n'en ont pas de différentes sur le fond. Les gouvernements de la vieille Europe, qui se vantent tant d'avoir un système exem­plaire de protection sociale, mènent depuis des années un travail systématique de ré­duction des « dépenses sociales ». « Certaines mesures, telles que le volet so­cial (annexé au traité de Maastricht) sont à ranger au musée auquel elles appartien­nent », déclarait récemment Kenneth Clarke, Chancelier de l'échiquier du Royaume-Uni. C'est le même discours et la même pratique qui ont été développés par tous les gouver­nements, même si ce n'est pas partout présenté de façon aussi provocante.

Dans le meilleur des cas, ces politiques peu­vent permettre de reporter les effets de la crise sur des capitaux concurrents ([5]). En aucun cas, elles ne fournissent une solution générale.

L'accroissement de la rentabilité et de la productivité de la force de travail peut favo­riser, dans un premier temps, le capital d'un pays aux dépens des autres, mais, du point de vue global, avec la généralisation de cet accroissement de productivité, cela ne fait que reposer de façon encore plus aigus le problème de l'insuffisance des marchés pour absorber la production réalisable. Moins de travailleurs employés avec des salaires moindres c'est autant de débouchés en moins. Plus de productivité c'est autant de marchés supplémentaires à trouver.

Chaque capital national ne peut combattre le problème à son échelle spécifique qu'en l'ag­gravant à l'échelle générale.

Enfin, last but not least, la reprise des in­vestissements aux Etats-Unis a été financée, une fois de plus, par le crédit. La seule dette publique nette est passée en quatre ans de 30% à 39% du PIB. Un mouvement analogue s'est développé d'ailleurs dans les autres pays pour faire face à la récession. Cela ne fait que venir aggraver la situation financière mondiale, fragile et explosive, rongée par deux décennies de crédits et de spéculations en tous genres.

Pour encourager le recours au crédit, le gou­vernement américain à imposé, depuis trois ans, des taux d'intérêt à court terme extrê­mement bas. L'augmentation de ces taux est tout aussi inévitable que dangereuse pour l'équilibre financier mondial. Le faible coût de l'argent à court terme a permis la consti­tution d'énormes capitaux spéculatifs. La bourse de Wall Street, en particulier, en a été inondée ([6]). Le relèvement du coût des crédits risque d'entraîner un véritable krach financier qui ruinerait rapidement les efforts réalisés pour tenter d'endiguer la montée du chômage.

Les « solutions » qu'offrent aujourd'hui les gouvernements pour affronter le problème du chômage, outre qu'elles constituent des attaques directes contre les conditions d'existence des exploités, ont cette particula­rité de reposer sur les sables mouvants de l'endettement à outrance et de la spéculation sans limites.

 

Quelles perspectives pour la lutte de classe ?

 

Même s'il venait à connaître un véritable effondrement économique, le capitalisme ne disparaîtra pas de lui-même pour autant. Sans l'action révolutionnaire du prolétariat, ce système continuera de pourrir sur pied entraînant l'humanité dans une barbarie sans fin.

Quel rôle joue et jouera le chômage dans le cours de la lutte de classe ?

La généralisation du chômage, pour la classe exploitée, c'est pratiquement pire que la pré­sence d'un agent de la police dans chaque foyer, dans chaque lieu de travail. Par le chantage ignoble qu'il permet à la classe dominante sur les travailleurs, il rend plus difficile la lutte.

Cependant, à partir d'un certain degré, la ré­volte contre cette répression elle-même de­vient un puissant stimulant du combat de classe et de sa généralisation. A partir de quelle quantité, de quel pourcentage de chômeurs, cette transformation peut-elle se produire? La question est en elle-même sans réponse, car ce qui est en question ce n'est pas un rapport mécanique entre écono­mie et lutte de classe, mais un processus global complexe où la conscience des prolé­taires joue le premier rôle.

Nous savons cependant qu'il s'agit d'une si­tuation totalement différente de celle de la grande dépression économique des années 1930.

Du point de vue économique la crise des années 1930 fut résolue par le dévelop­pement de l'économie de guerre et les politi­ques keynésiennes (en Allemagne, à la veille de la guerre, le chômage avait presque totalement « disparu ») ; aujourd'hui la véri­table efficacité de l'économie de guerre, ainsi que de toutes les politiques keynésien­nes se trouve derrière nous. Celle-ci s'est usée jusqu'à conduire à la situation présente, laissant comme solde une bombe financière d'endettement.

Du point de vue politique, l'actuelle situa­tion du prolétariat mondial n'a rien à voir avec ce qu'elle était dans les années 1930. Il y a soixante ans, la classe ouvrière subissait tout le poids des défaites sanglantes et dramatiques qu'elle avait essuyées pendant la vague révolutionnaire de 1917-23, en particulier en Allemagne et en Russie. Idéologiquement et physiquement vaincue, elle se laissait embrigader, atomisée derrière les drapeaux des bourgeoisies nationales, pour marcher vers une deuxième boucherie mondiale.

Les générations de prolétaires d'aujourd'hui n'ont pas subi de défaites importantes. A partir des luttes de 1968 - premières répon­ses à l'ouverture de la crise économique - elles ont, à travers des hauts et des bas, des avancées et des reculs dans leur combativité et leur conscience, ouvert et confirmé un nouveau cours historique.

Les gouvernements ont raison de trembler devant ce qu'ils appellent « les troubles so­ciaux » que peut produire le développement du chômage.

Ils ont su, et ils savent utiliser les aspects du chômage qui rendent plus difficile la lutte prolétarienne : son aspect répressif, diviseur, atomisant, le fait qu'il rejette toujours plus une fraction de la classe révolutionnaire, en particulier les jeunes, de plus en plus inter­dits d' « entrer dans la vie active », dans une marginalisation décomposée et destructrice.

Mais, le chômage, par la violence de l'atta­que qu'il représente contre les conditions d'existence de la classe révolutionnaire, par le fait même qu'il prend une ampleur univer­selle, frappant sans distinction tous les secteurs, dans tous les pays, met en évidence que, pour les exploités, l'issue ne dépend pas d'une question de gestion, de réforme ou de restructuration du capitalisme, mais de la destruction du système lui-même.

L'explosion du chômage révèle dans toute son ampleur l'impasse capitaliste et la res­ponsabilité historique de la classe ouvrière mondiale.

RV.

 

 



[1] En 1979, après la «reprise» qui suivit la récession de 1974-75 (dite du «premier choc pétrolier»), il y avait toujours 2 millions de chômeurs en plus qu'en 1973 aux Etats-Unis, 750 000 en Allemagne de l'Ouest. Entre 1973 et 1990, à la veille de l'actuelle récession, le nombre « officiel » de chômeurs dans la zone de l'OCDE (les 24 pays industrialisés d'Occident - y compris le Japon, l'Australie et la Nouvelle-Zélande) - avait augmenté de 20 millions, passant de 11 à 31 millions. Il ne s'agit là que des pays les plus riches. Dans le « tiers-monde » ou dans l'ancien « bloc socialiste», l'ampleur de la catastrophe est incomparablement plus grave. Après la récession de 1980-82, nombreux sont les pays sous-développés qui ne se sont plus relevés et qui ont entamé un enfoncement sans fin dans la misère et le sous-emploi.

 

[2] Début 1994, 50 % des chômeurs en Europe le sont depuis plus d'un an. Les « experts » prévoient que fin 1994 un quart des chômeurs y auront moins de 20 ans. {International Herald Tribune, 14 mars 1994).

[3] Le Japon doit faire face à une très forte réduction de ses exportations, c'est-à-dire du principal moteur de sa croissance. Cette réalité se fait sentir dans tous les secteurs de son économie. Mais elle est particulièrement significative dans celui des produits électroniques de consommation, domaine où le Japon est très performant. Ainsi les exportations de ce secteur ont-elles chuté de près de 25 % en 1993 et ne représentent aujourd'hui que 50 % de ce qu'elles étaient en 1985. Pour la première fois le Japon a dû, en 1993, importer plus de postes de télévisions couleurs qu'il en a exportés.

Le paradoxe est que ces importations proviennent pour l'essentiel des entreprises japonaises implantées dans le Sud-est asiatique afin de profiter de coûts de main d'oeuvre inférieurs.

Le « boom » économique exceptionnel de certaines économies asiatiques trouve en réalité sa source dans la crise mondiale qui contraint les capitaux des principales puissances, soumis à la plus impitoyable guerre commerciale, à « délocaliser » certaines de leurs productions dans des pays à main d'œuvre bon-marché (...et disciplinée) afin de baisser leurs coûts.

[4] 2,3 millions de plus aux Etats-Unis, 1,2 million au Royaume-Uni, 600 000 au Canada.

 

[5] Ainsi, par exemple, une partie de la « reprise » américaine récente s'est faite directement aux dépens du capital japonais auquel elle a réussi à enlever certaines parts de marché.

 

[6] Il en est ainsi des valeurs boursières dites « dérivatives »dont la caractéristique est de reposer non plus sur des critères économiques, liés à la santé desentreprises qu'elles sont supposées représenter, mais sur des équation mathématiques fondées sur des mécanismes purement spéculatifs. (Signe des temps, une grande partie des investissements informatiques des dernières années aux Etats-Unis ont été destinés à moderniser et élargir les capacités des entreprises qui spéculent avec ces systèmes ultra­modernes.) Ces valeurs représentent une masse colossale d'argent: le portefeuille de Salomon Brothers en contient pour 600 milliards de dollars, celui de la Chemical Bank 2 500 milliards. A eux deux seuls cela fait 3 100 milliards de dollars, soit l'équivalent du PIB annuel de l'Allemagne, plus la France et le Danemark !