Situation internationale : Les grandes puissances impérialistes sont les fauteurs de guerre

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Les grandes puissances impérialistes sont les fauteurs de guerre dans l'ex-Yougoslavie, tout comme dans le reste du monde

 

L'hiver, et particulièrement le mois de fé­vrier 1994, a vu la guerre impérialiste en Yougoslavie passer à un stade supé­rieur, plus dramatique, aux enjeux plus élevés encore pour le monde capitaliste, avec le massacre du marché de Saraje­vo et l'intervention militaire directe des Etats-Unis et de la Russie. Mais la folie guerrière et les conflits régionaux ga­gnent aussi toute la planète : les ancien­nes Républiques méridionales et orienta­les de l'ex-URSS, le Moyen-Orient, l'Af­ghanistan, le Cambodge, l'Afrique.

En même temps, la crise économique étend et aggrave ses ravages sur des milliards d'êtres humains. Là aussi, l'im­passe, la catastrophe et la perspective d'une chute dramatique dans la misère gagnent toute la planète, ce qui ne pourra qu'alimenter encore plus les conflits et les guerres.

Le capitalisme mène le monde à la déso­lation et à la destruction. La guerre dans l'ex-Yougoslavie n'est pas une guerre d'un autre temps, du passé, ni d'une pé­riode transitoire, le prix à payer pour la fin du stalinisme, mais bel et bien une guerre impérialiste d'aujourd'hui, de la situation qui fait suite à la disparition du bloc de l'Est et de l'URSS. Une guerre de la phase de décomposition du capita­lisme décadent. Une guerre qui est l'an­nonce du seul devenir que peut offrir le capitalisme à l'ensemble de l'humanité.

Au bas mot 200 000morts -combien de blessés, d'invalides ? - tel est le tribut payé par la population en Bosnie et dans l'ex-Yougoslavie aux nationalismes et aux inté­rêts impérialistes. Les vies déchirées, « la purification ethnique » massive, les familles chassées de chez elles et déportées dont les membres sont séparés - se reverront-ils un jour ? - voilà la réalité du capitalisme. Il faut dénoncer la terreur exercée par chaque camp, par des milices et une soldatesque ivres de sang, de viols, de tortures. Il faut dénoncer la terreur qu'exercent les Etats bosniaque, serbe et croate, sur les réfugiés dont on exige la mobilisation forcée dans les différentes armées, sous peine de mort en cas de désertion. Et bien sûr, dénoncer la misère et la faim, crier son horreur devant les vieillards réduits à la mendicité, assassi­nés par un « snipper » parce qu'ils ne cou­rent pas assez vite, devant ces parents partis chercher du ravitaillement et déchiquetés par les obus qui tombent aveuglement, de­vant les enfants traumatisés à vie dans leur chair et dans leur coeur. Il faut dénoncer la barbarie du capitalisme. Il est responsable de ces tragédies.

Il faut dénoncer aussi, dans cette folie guer­rière, dans cette barbarie dont la population ne voit pas la fin, les nouvelles « valeurs », les nouveaux « principes », qui émergent du « nouvel ordre mondial » que la bourgeoisie nous avait promis après la chute du mur de Berlin : le chaos et le chacun pour soi. Les retournements d'alliance, la trahison, sont la règle : à peine signés, les accords de cessez-le-feu sont systématiquement bafoués ; les Bosniaques, les Croates, et les Serbes, se sont tour à tour alliés avec l'un contre l'autre, pour ensuite se retourner contre l'allié de la veille. Les Croates et les Bosniaques se sont entre massacrés à Mostar sous l'oeil bien­veillant des miliciens serbes alors qu'ils s'opposaient ensemble aux Serbes à Sarajevo. Jusqu'aux « Musulmans » de l'enclave de Bihac qui se sont entre-tués alors qu'ils étaient encerclés !

Une fois terminé le conflit actuel, s'il doit se terminer un jour, jamais la situation d'avant-guerre ne pourra revenir. Les Etats qui sub­sisteront seront dévastés et ne pourront se relever dans une situation de crise économi­que mondiale. Même si les bourgeoisies lo­cales ne pouvaient y échapper, et n'y ont pas échappé, aveuglées par leur propre nationa­lisme, par les différents intérêts particuliers, par le « chacun pour soi », la guerre en You­goslavie ne débouchera pas sur des Etats renforcés et viables. Tout au plus certains seigneurs de la guerre, certains roitelets lo­caux, vont pouvoir jouir de leur pouvoir et de leur racket, jusqu'à ce qu'un rival vienne les supplanter. C'est ce qui s'est passé au Liban, en Afghanistan, au Cambodge. C'est ce qui se passe en Géorgie, en Palestine, au Tadjikistan, et ailleurs. La Yougoslavie s'est « libanisée » à son tour.

L'INTERVENTION IMPERIALISTE DES GRANDES PUISSANCES EST RESPONSABLE DU DEVELOPPEMENT DE LA GUERRE ET DE SON AGGRAVATION

Si l'explosion de la Yougoslavie tenait direc­tement des effets de la décomposition, l'im­périalisme a trouvé dans cette même décom­position généralisée, et en Yougoslavie même, un terrain fertile à son action funeste. A l'origine, c'est l'Allemagne qui a poussé les Slovènes et les Croates à l'indépendance. Et ce sont les Etats-Unis et la France, entres autres, qui ont appuyé, à l'époque, les Serbes pour qu'il réagissent et donnent une leçon à la Croatie, et à l'Allemagne.

« Il n'y pas de soutien désintéressé, dès que le problème de la Bosnie est devenu le problème des Balkans, il s'est transformé en un problème de rapport de forces politiques, et les intérêts des grandes puissances ont pris le pas sur la réalité du conflit. » ([1])

Aujourd'hui, deux ans d'interventions direc­tes, militaires et diplomatiques, des grandes puissances dans le conflit, sous couvert de l'ONU et de l'OTAN, et si besoin était en­core, les derniers événements de février, la menace de frappes aériennes, l'envoi de cas­ques bleus russes, les chasseurs F16 de l'OTAN abattant des avions serbes, révèlent clairement, sans ambiguïté, le caractère impérialiste du conflit où les grandes puissan­ces défendent leurs intérêts les unes contre les autres : « Une politique internationale ef­fective continue d'être contrecarrée par les intérêts rivaux des principales puissances européennes. Avec la Grande-Bretagne, la France et la Russie protégeant effectivement les Serbes, et les Etats-Unis faisant ce qu'ils peuvent en faveur du gouvernement musul­man, ceux-ci mettent maintenant la pression sur la troisième partie en lutte, les Croates, dont le protecteur traditionnel, l'Allemagne, trouve peu politique de se dresser contre les autres puissances. » ([2])

Il y a longtemps que le masque de « l'humanitaire » est tombé. La presse bour­geoise internationale, on vient de le voir, ne l'évoque plus. Du coup apparaît au grand jour la nature et l'objectif des grandes pro­clamations des pacifistes et autres « humanistes » du monde bourgeois qui ap­pelaient à sauver la Bosnie, à arrêter le mas­sacre. Ils ont servi durant deux ans à essayer de mobiliser les populations, et particuliè­rement la classe ouvrière des grandes puis­sances industrialisées, derrière les interven­tions militaires, derrière l'impérialisme de leur propre bourgeoisie nationale. Une fois de plus, les grands pacifistes, qu'ils soient « philosophes », écrivains, artistes, curés, ou (h écologistes, se sont révélés, avec leur double langage, comme de dangereux va-t-en-guerre au service de l'impérialisme.

Les Etats-Unis a la contre-offensive

Depuis la guerre du Golfe où les Etats-Unis avaient fait la démonstration éclatante de leur leadership mondial, la bourgeoisie américaine a vécu de sérieuses déconvenues, un échec même, en Yougoslavie. D'abord in­capables de s'opposer au démembrement de cette dernière, et donc à l'indépendance de la Croatie qui manifestait une ouverture et une avancée pour l'Allemagne, les Etats-Unis se sont appuyés sur la Bosnie pour avoir un point d'ancrage dans la région. Mais là, ils se sont révélés incapables de garantir l'inté­grité et l'unité de ce nouvel Etat malgré leur puissance. Résultat : une Slovénie et une Croatie indépendantes sous influence alle­mande, une Serbie sous influence française d'abord, et aujourd'hui surtout russe, une Bosnie démantelée, un Etat-croupion sur le­quel il était difficile de s'appuyer. Le bilan était négatif pour la première puissance im­périaliste mondiale. Les Etats-Unis ne pou­vaient rester sur un échec qui mettait en cause leur « crédibilité » et leur leadership et les affaiblissait aux yeux du monde. Les Etats-Unis ne pouvaient rester sur un échec qui allait encourager encore plus les grands rivaux impérialistes, européens et japonais, et les petits impérialismes des pays « secondaires », à s'affirmer et à remettre en cause le « nouvel ordre mondial » américain.

Impuissants dans les Balkans, leur contre-offensive s'est développée autour de deux axes au niveau mondial : leur intervention en Somalie et au Moyen-Orient avec l'ouver­ture - au prix de l'action militaire meurtrière d'Israël au Liban en juillet 1993 - des négo­ciations de paix entre l'Etat Hébreu et l'OLP ([3]). Ils faisaient la preuve de leur capacité militaire et diplomatique, de leur capacité à « régler des conflits » ce qui, parallèlement, mettait en évidence... l'incapacité des Européens à régler la guerre en Bosnie. D'autant que les Etats-Unis faisaient tout pour sabo­ter les différents plans de partition au profit des Serbes, que mettaient en avant les Euro­péens : en poussant le gouvernement bos­niaque à l'intransigeance et en réarmant son armée. Ce qui a permis à celle-ci de repren­dre l'offensive contre les Serbes et les Croa­tes durant l'hiver.

Cependant, cela ne pouvait suffire à faire regagner le terrain perdu à la première puis­sance mondiale, à effacer l'impression d'af­faiblissement. Certes, elle réussissait à blo­quer l'action des Européens, les négociations de paix en particulier, mais sans pouvoir re­prendre l'initiative. A force, la poursuite sanglante du conflit commençait à atteindre, par ricochet, encore plus la «crédibilité» des Etats-Unis eux-mêmes. Le massacre du marché de Sarajevo est venu à point pour relancer la donne du jeu impérialiste.

Alors que Clinton justifiait l'absence d'inter­vention militaire aérienne américaine par le refus des Français et des Britanniques, des voix de plus en plus nombreuses de l'appa­reil d'Etat américain poussaient à l'action : « Nous continuerons à avoir un problème de crédibilité si nous n'agissons pas » lui a ré­pondu Tom Foley ([4]), « Speaker » à la Chambre des Représentants. On le voit, Tom Foley est plus soucieux de la crédibilité militaire des Etats-Unis que des considéra­tions « humanitaires » qui sont avancées au « prime time » des télévisions à l'usage des populations et de la classe ouvrière.

L'ultimatum de l'OTAN redonne l'initiative aux Etats-Unis

L'ultimatum de l'OTAN qui a fait suite au carnage du marché de Sarajevo, a sanctionné l'impuissance européenne, de la France et de la Grande-Bretagne en particulier, obligées d'approuver les frappes aériennes qu'elles avaient toujours refusées et sabotées depuis le début du conflit. Il manifestait la prépon­dérance de l'OTAN, dont les Etats-Unis sont les maîtres, sur l'ONU et les casques bleus sur place, où le poids de la France et de la Grande-Bretagne était plus grand. Le retrait des canons serbes, obtenu par la menace aé­rienne de l'OTAN a été un succès pour les Etats-Unis. L'ultimatum leur a permis de reprendre l'initiative, d'avoir un pied dans la place, tant au plan militaire que diplomati­que. Néanmoins, ce succès restait encore limité. Il n'était qu'un premier pas. Il ne gommait pas le recul des mois précédents, en particulier la partition de la Bosnie.

« Les gouvernements européens ont joué un rôle cynique. (...) Les Européens voulaient utiliser le bombardement de Sarajevo et d'autres villes, pour faire pression sur le gouvernement bosniaque afin qu'il accepte un mauvais plan de partition qui leur dénie tout territoire vital et toutes routes de com­merce. S'ils acceptent maintenant de sous­crire aux frappes aériennes de l'OTAN contre les canons des assiégeants, ils atten­dent au moins en retour que Washington se joigne à leur manoeuvre diplomatique au moment même où le gouvernement bosnia­que a commencé à retrouver une force mili­taire et à récupérer certaines de ses pertes initiales. » ([5])

Par ailleurs, la démonstration de force amé­ricaine était amoindrie par un retrait des Serbes en traînant les pieds et la protection que leur a fournie l'arrivée de casques bleus russes. «L'alliance (l'OTAN) n'a pas fait ses preuves. Et l'on continuera à douter de sa volonté et de sa capacité. » ([6]). L'aviation américaine allait essayer de corriger quelque peu cette mauvaise impression, en abattant quatre avions serbes qui survolaient le terri­toire bosniaque malgré l'interdiction qui leur en était faite, et alors que près de mille infractions avaient été relevées auparavant, sans provoquer de réaction de l'OTAN. La « crédibilité » des Etats-Unis leur imposait de saisir la bonne occasion au bon moment pour eux. Ils l'ont saisie.

Après l'ultimatum, les Etats-Unis mettent les Européens sur la touche

 

Le retour en force des Etats-Unis s'est con­crétisé par la signature de l'accord croato-musulman. Dès le début du mois de février, la pression des Etats-Unis s'est faite sentir sur la Croatie: « Il est temps maintenant de faire payer la Croatie, économiquement et politiquement. » ([7]), la menace avant le chantage. Ce que les Croates ont compris tout de suite, comme en témoigne le limo­geage du chef croate de Bosnie ultra-natio­naliste, Mate Boban, et son remplacement par quelqu'un de plus « raisonnable » et de plus contrôlable. Après la menace est venue le « deal », le marché, et la proposition : « Le seul moyen pour que la Croatie puisse obtenir un soutien international pour ré­clamer la Krajina est de reformer son al­liance avec la Bosnie. » ([8])

Est-il besoin de souligner que cette nouvelle alliance sous l'égide américaine qui promet à la Croatie la récupération de la Krajina oc­cupée par les Serbes, est directement dirigée contre ceux-ci ? Un pas vers la « paix » qui est porteur d'une aggravation encore plus terrible de la guerre, tant au plan « quantitatif» - l'embrasement de toute l'ex-Yougoslavie-, qu'au plan «qualitatif» si l'on ose dire - une guerre « totale » entre les armées régulières de Serbie et de Croatie.

A l'heure où nous écrivons, l'accord entre Croates et Bosniaques n'a pas éteint les af­frontements autour de Mostar en particulier. Mais pour sûr, c'est un succès pour les Etats-Unis dans la mesure où les pays européens, la France, la Grande-Bretagne et l'Allema­gne, qui sont obligées de « saluer » l'initia­tive, la voient d'un très mauvais oeil. Exit les négociations de Genève sous l'égide de l'Union Européenne. L'accord vient confir­mer et leur impuissance et leur mise sur la touche, au moins pour le moment. La signa­ture de l'accord à Washington même, la photo de Warren Cristopher, le Secrétaire d'Etat américain, debout derrière les signa­taires, est une douce revanche pour la bour­geoisie américaine après plus de deux ans de pieds de nez européens: «L'Europe en tant que principal arbitre de la crise you­goslave a fait son temps. » ([9])

 

l'agressivite imperialiste de la Russie

Le retour en force de la Russie « dans le concert des nations », sa ferme opposition à l'ultimatum de l'OTAN, puis le succès de sa diplomatie qui sauve la face des Serbes « en obtenant» le recul de leur artillerie des hauteurs de Sarajevo, l'envoi de casques bleus russes, sont une autre expression de la redistribution des cartes impérialistes depuis le massacre du marché de Sarajevo. Elle marque un réveil de « l'arrogance » impéria­liste de la Russie. Cette aspiration à rejouer un rôle de premier plan sur la scène inter­nationale s'était déjà clairement affirmée ces derniers mois.

Jusqu'à présent, l'attitude des Etats-Unis à l'égard de la Russie, était un soutien sans faille à Eltsine, tant sur le plan intérieur contre les fractions staliniennes conservatri­ces, que sur le plan extérieur. L'intervention russe dans son ancien empire s'est faite avec l'assentiment américain.

Que, dans les ex-républiques soviétiques, la Russie fasse pièce aux aspirations impéria­listes de l'Iran « islamiste » et de la Turquie qui penche toujours plus vers l'Allemagne, que la Russie impose à une Ukraine, tou­jours   troisième   puissance   nucléaire   du monde, mais dont l'économie est en pleine déconfiture, ses conditions et donc l'abandon de son flirt avec l'Allemagne, qu'une Russie s alliée s'arroge une zone d'influence sur le territoire de l'ancienne URSS, voilà qui ne pouvait que convenir à la bourgeoisie nord-américaine.

Mais que la Russie ait des visées plus préci­ses sur les pays de l'ex-Pacte de Varsovie, quand elle s'oppose à leur intégration à l'OTAN, voilà qui inquiète les bourgeoisies européennes, l'Allemagne au premier chef, et qui provoque des interrogations au sein même de la bourgeoisie américaine, même si Clinton cède à sa demande en repoussant l'adhésion. Que la Russie enfin accède mili­tairement pour la première fois de toute son histoire dans les Balkans, même sous la forme symbolique - mais quel symbole ! - de quelques centaines de casques bleus, c'est-à-dire qu'elle ait franchi un pas important vers la réalisation de cet objectif historique vieux de plusieurs siècles, et jamais atteint, d'une ouverture sur la Méditerranée, voilà qui alerte la bourgeoisie américaine. Car point trop n'en faut. Cette vieille aspiration à la Méditerranée de la part de la Russie, tout comme la même aspiration de la part de l'Allemagne, ne peut être acceptée par les impérialismes américain, britannique et français qui, eux, y sont déjà présents, même avec un Eltsine et des « réformateurs » au pouvoir. « Nous n'avons pas affaire à du noir et du blanc, mais du gris. Il y aura forcément des choses que nous n'aimerons pas » a dit Clinton à propos de la Russie. ([10])

Mais de plus, dans la situation incontrôlable et incontrôlée qui se développe chaque jour un peu plus en Russie, le chaos et l'anarchie qui s'approfondissent, les départs du gouver­nement Eltsine des « réformateurs » pro­américains comme Gaïdar, au profit des fractions « conservatrices » de la bourgeoisie russe dont l'esprit ultra-nationaliste et re­vanchard s'incarne jusque dans les outrances de Jirinowski, ne peuvent qu'alarmer les puissances occidentales. Le risque est réel de voir une Russie incontrôlable, aux mains de néo-staliniens revanchards ou d'un Jiri­nowski.

Soyons clair, quelle que soit la fraction au pouvoir, ce retour de la Russie au premier plan dans les antagonismes impérialistes, ne signifie pas un retour à la situation de « stabilité » internationale qui avait prévalu de Yalta à la chute du mur de Berlin, et qui avait alimenté tous les conflits impérialistes de l'époque. Il ne signifie pas la réapparition de deux grandes puissances capables d'im­poser à leurs protégés respectifs les limites à ne pas dépasser. Il n'y aura pas de retour à la reconstitution d'un bloc impérialiste de l'Est mené par la Russie opposé à un bloc de l'Ouest. Le retour de la Russie, alimenté et dangereusement exacerbé par la situation de chaos dans le pays et la fuite en avant de la bourgeoisie russe, est porteur d'aggravation terrible des tensions et des antagonismes impérialistes, porteur de chaos et de guerres encore plus accentués au plan international.

L'utilisation de l'OTAN (qui avait été créée en 1949 pour faire face à l'URSS) pour im­poser aujourd'hui l'ultimatum à la Serbie, a constitué « une gifle magistrale ». Elle a si­gnifié un avertissement à la Russie, à Eltsine bien sûr, mais aussi aux autres frac­tions de l'appareil d'Etat russe, aux revan­chards et aux nostalgiques de la grandeur de l'URSS. «L'ultimatum de l'OTAN, en soi, était déjà suffisamment mortifiant » pour la Russie. ([11]) Les Etats-Unis ont voulu adres­ser un message clair à leur «partenaire» russe (la presse américaine ne parle plus d'« allié ») : attention, il y a des limites à ne pas dépasser. Au cas où le message n'aurait pas été bien entendu, l'attaque par l'aviation américaine des avions serbes est venue mettre les points sur les « i ». N’est-ce pas la première fois de son histoire que l'OTAN tire une seule balle en 45 ans d'existence ?

Tout comme cette intervention militaire di­recte  des  Etats-Unis  en  ex-Yougoslavie, l'intervention militaire russe, tout aussi di­recte, est un nouvel élément d'extrême importance dans la situation internationale. Les deux marquent un pas de plus dans la guerre, un pas de plus dans l'exacerbation ^des tensions impérialistes, un pas de plus dans le chaos et le « tous contre tous », tant dans les Balkans - pauvres populations qui ne sont pas au bout de leurs souffrances -que sur le reste de la scène internationale.

L’EUROPE IMPUISSANTE

Si la nouvelle donne de la situation interna­tionale au plan des rivalités impérialistes s'illustre par le retour en force des impéria­lismes des Etats-Unis et de la Russie en ex­Yougoslavie, elle est caractérisée aussi par son corollaire : l'impuissance et l'affaiblis­sement des puissances européennes, tout particulièrement de la France et de la Grande-Bretagne. Celles-ci, qui avaient réussi durant deux ans, à saboter les inten­tions d'intervention militaire américaine, à narguer ouvertement les Etats-Unis, et à oc­cuper un rôle de premier plan sur les ter­rains militaire et diplomatique, ont dû rava­ler leurs prétentions et se ranger finalement derrière ce qu'elles avaient systématique­ment refusé : les frappes aériennes de l'OTAN sur les Serbes. De son côté, l'Alle­magne n'a pu qu'assister impuissante à la contre-offensive américaine, qui signifiait certes une pression sur les Serbes dont elle ne pouvait qu'être satisfaite, mais aussi une pression sur la Croatie, son allié, ce dont au contraire, elle ne pouvait se réjouir.

L'avancée allemande est bloquée

En fait, avec les derniers événements, l'Al­lemagne voit se multiplier les obstacles à son affirmation comme puissance impéria­liste « leader », comme pôle impérialiste alternatif aux Etats-Unis. La Russie, avec l'aval américain, tend à lui disputer l'Europe centrale et l'Ukraine. En Yougoslavie, où « l'Autriche, la Croatie et la Slovénie ne peuvent plus compter sur un  "leadership" allemand clair» ([12]), l'Allemagne voit les Etats-Unis lui disputer, chose impensable il y a encore deux mois, la Croatie. Incapable qu'elle est de lui offrir ce que les Etats-Unis lui promettent : la Krajina. Elle voit même l'impérialisme américain lui interdire tout rôle réel dans les négociations et dans l'al­liance entre les Croates et les Musulmans. Absente sur le terrain, puisqu'elle n'a pas de troupes parmi les soldats de l'ONU, seule grande puissance avec le Japon à ne pas avoir de siège permanent au Conseil de sé­curité des Nations Unies sur lequel elle ne peut donc peser, et encore moins poser son veto, elle ne peut que jouer en sous-main -elle ne s'en prive pas bien sûr - et assister impuissante, pour l'instant, à la contre-offensive américaine.

Par ailleurs, la nouvelle « arrogance » fusse inquiète l'Allemagne. Car même si celle-ci peut essayer parfois de « flirter » avec la Russie, les deux ayant en commun l'objectif d'accéder à la Méditerranée, sur le long terme, au plan historique, les deux ont aussi des intérêts impérialistes opposés et contradictoires, particulièrement en Europe de l'Est et dans les Balkans. L'Allemagne est donc prise entre son aspiration à devenir une des premières puissances impérialistes, donc à s'affirmer contre les Etats-Unis tout parti­culièrement, et l'inquiétude d'une Russie chaotique, dont seuls les Etats-Unis peuvent la protéger militairement.

Incapable de suivre la mise américaine, l'impérialisme français est mis hors-jeu

La France, pour qui « le maintien de la coo­pération politique franco-allemande comme noyau de la Communauté Européenne continue d'être la priorité de la diplomatie française » ([13]) au niveau général et histori­que, s'est opposée localement à l'avancée allemande en Croatie et vers la Méditerra­née. En même temps, elle s'est opposée à toute ingérence américaine. Elle a donc es­sayé de jouer seule, avec la Grande-Breta­gne, ce qui s'est révélé être au-dessus de ses forces.

Ayant perdu l'écoute de la partie Serbe, me­nacées par l'offensive militaire bosniaque, les négociations de paix sous leur égide pa­ralysées, la France et la Grande-Bretagne étaient dans l'impasse. Situation inconforta­ble. La bourgeoisie française ayant épuisé ses atouts, en a tiré les conséquences en priant les Etats-Unis et l'OTAN d'intervenir. Incapable de relancer à hauteur de la mise américaine, elle a du se coucher pour pouvoir rester à la table du jeu impérialiste.

Comme lors de la guerre du Golfe. C'est ce que le Président Mitterrand appelle : « tenir son rang ». C'était ça ou être exclue de  la ta­ble avec perte et fracas.

La Grande-Bretagne sous la pression américaine

Pour la Grande-Bretagne, la contradiction et l'échec ont été à peu près les mêmes. Lieutenant historique des Etats-Unis, leur plus fidèle allié dans les rivalités impérialis­tes, et hostile, elle aussi, à toute avancée de l'Allemagne dans les Balkans, la bourgeoisie britannique n'en a pas moins, signe des temps, signe du règne croissant du chaos et du chacun pour soi, voulu défendre ses inté­rêts spécifiques en Yougoslavie, et en parti­culier ne pas « partager » sa présence politi­que et militaire dans la région avec la bour­geoisie américaine. La redistribution des cartes qu’a occasionnée le bombardement du marché de Sarajevo et l'ultimatum de l'OTAN, auquel le gouvernement Major s'est déclaré hostile, se sont accompagnés d'une forte pression sur la Grande-Bretagne avant le voyage de son premier ministre à Washington. ([14])

 

« L'approche à court terme dans le désastre bosniaque orchestré par la Grande-Breta­gne, menace de déstabiliser une bonne par­tie de l'Europe. (...) John Major devrait re­partir de Washington sans aucun doute sur le fait que sa politique bosniaque sera étu­diée minutieusement et que tout opportu­nisme supplémentaire qui exacerberait la crise des Balkans, ne sera pas facilement oublié, ni pardonné. » ([15])

Cette pression américaine et la situation difficile dans laquelle la Grande-Bretagne s'est retrouvée en Bosnie, ont imposé à la bourgeoisie britannique de rentrer dans le rang et d'approuver l'ultimatum de l'OTAN (d'autant qu'elle se retrouvait seule depuis l'approbation de la France). Comme le disait The Guardian, «Dans un discours aux Communes, le ministre des Affaires étrangè­res Douglas Hurd a trahi les motivations cachées de ce revirement. Il a souligné par trois fois la nécessité de rétablir la crédi­bilité et la solidarité au sein de l'OTAN, et en particulier le soutien des Etats-Unis à cette organisation. » ([16])

Avec l'OTAN, les Etats-Unis imposent aux européens de rentrer dans le rang

Les Etats-Unis viennent avec éclat de réaf­firmer à la face du monde leur leadership mondial. Ils ont finalement réussi à refaire le coup de la Guerre du Golfe : faire rentrer dans le giron américain -pour le moins en Yougoslavie et pour le moment en tout cas -les puissances européennes qui  voulaient s’en dégager. Et particulièrement, l'Allemagne, la France surtout et des pays (l'Italie, l'Espagne, la Belgique par exemple) qui, bien qu'assumant un rôle secondaire, n'ou­blient pas de défendre leurs intérêts impé­rialistes et de jouer la carte européenne, et donc anti-américaine, derrière la France et l'Allemagne. De même, cette impuissance de l'Europe, obligée d'en appeler aux Etats-Unis, prend une signification pour l'ensem­ble des impérialismes de la planète qui sont poussés d'une manière ou d'une autre à s'élever contre les intérêts américains. C'est une victoire  pour  la  bourgeoisie  américaine, une victoire qui porte en elle l'exacerbation des antagonismes impérialistes et des guerres.

VERS L'AGGRAVATION DES TENSIONS IMPERIALISTES ET DU CHAOS

Le succès remporté par les Etats-Unis en ex-Yougoslavie n'est pas encore complet. Ils ne peuvent s'en contenter. L'alliance croato-musulmane qu'ils patronnent, si elle va jus­qu'à son terme, va porter l'affrontement avec la Serbie à un niveau supérieur. Les puis­sances européennes qui viennent de prendre une gifle, ne vont pas manquer de jeter de l'huile sur le feu. Eltsine, poussé par les fractions les plus conservatrices et nationa­listes, ne peut qu'accentuer la politique im­périaliste de la Russie. Mais pire encore, tous les Etats étant impérialistes, la chaîne des conflits impérialistes entraîne tous les pays dans un processus irréversible et inex­tricable d'affrontements et d'antagonismes : dans les Balkans, la Grèce, la Macédoine, l'Albanie, la Bulgarie, la Hongrie, la Rou­manie, et la Turquie ; en Asie ex-soviétique, la Turquie, la Russie et l'Iran ; en Afghanis­tan, la Turquie, l'Iran et le Pakistan ; au Ca­chemire, le Pakistan doté de l'arme atomique contre l’Inde, elle aussi, puissance nu­cléaire ; l’Inde contre la Chine au Tibet ; la Chine et le Japon contre la Russie pour des querelles de frontières et les îles Kouriles, etc. La guerre de tous contre tous. Et la liste est loin, très loin, d'être exhaustive.

La chaîne des conflits en cascade, les uns entraînant les autres, dans le désordre et le chaos, le chacun pour soi le plus complet, se tend de plus en plus. Elle entraîne le monde capitaliste dans la barbarie guerrière la plus noire. Se vérifie ainsi la position marxiste selon laquelle le capitalisme, c'est la guerre impérialiste, la « paix » ne faisant que pré­parer la guerre impérialiste. Se vérifie ainsi la thèse marxiste selon laquelle dans la pé­riode de décadence, tout Etat, petit ou grand, faible ou fort, est impérialiste. Se vérifie aussi la thèse marxiste selon laquelle la classe ouvrière, le prolétariat international, où qu'il se trouve, ne peut apporter son sou­tien au nationalisme, à sa bourgeoisie, une telle capitulation politique ne menant qu'à l'abandon de ses intérêts de classe, de ses luttes, ne menant qu'aux sacrifices matériels et physiques sur l'autel du nationalisme. Se vérifie l'affirmation marxiste que le capita­lisme en décadence n'a plus rien de positif à apporter à l'humanité, que sa décomposition entraîne celle-ci vers le néant, vers sa perte. Se vérifie l'alternative que mettaient en avant les communistes du début du siècle : socialisme ou barbarie.

Au prix d'innombrables et incommensura­bles souffrances, de larmes et de sang, l'échéance historique décisive se rapproche. Détruire le capitalisme avant qu'il ne dé­truise l'humanité entière, tel est l'enjeu, dramatique et gigantesque, telle est la mission historique du prolétariat !                  



[1] Libération, 22/2/94.

[2] The New York Times repris par l'International Herald Tribune, 3/3/94.

[3] Le massacre d'Hébron par un colon fanatique religieux juif que les soldats israéliens présents ont laissé faire de toute évidence, exprime la réalité de la «paix» que les Etats-Unis imposent au Moyen-Orient. Si le crime profite à l'Etat hébreu qui trouve ainsi une justification pour essayer de museler et de désarmer ses propres extrémistes, il aggrave encore plus la situation de chaos dans laquelle les territoires occupés et le territoire israélien lui-même sont en train de s'enfoncer. Si les négociations de paix et la constitution d'un Etat palestinien, en continuité avec la guerre du Golfe, sont, et seront, un succès des Etats-Unis, qui ont éliminé ainsi tout rival impérialiste de la région, la situation de désordre et d'anarchie, de décomposition, des deux Etats, et de la région, continuera à s'aggraver.

[4] Le Monde, 8/2/94.

[5] The New York Times, 9/2/94.

[6] The Guardian, repris dans Courrier Internatio­nal du 24/2/94.

[7] The New York Times repris par Y International Herald Tribune du 8/2/94.

[8] The New York Times repris dans Y International Herald Tribune du 26/2/94.

[9] The Guardian repris dans Courrier International du 24/2/94.

[10] Le Monde, 27/2/94.

[11] La Repubblica, repris dans Courrier Interna­tional du 24/2/94.

[12] International Herald Tribune, 14/2/94.

[13] 1bid.

[14] Le visa accordé par le gouvernement américain au leader de TIRA, Gerry Adams, et la publicité faite autour de sa visite aux Etats-Unis, son interview par Larry King, célèbre journaliste de CNN à une heure de grande écoute, ont été aussi une expression de la pression américaine sur le gouvernement Major.

[15] International Herald Tribune, 26/2/94.

[16] Repris dans Courrier International, 17/2/94.