Comment est organisée la bourgeoisie : Le mensonge de l'Etat « démocratique », II.

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L'exemple des rouages secrets de l'Etat italien

On pourrait croire, à écouter la propagande de la classe dominante, que celle-ci n'a qu'un souci : le bien de l'humanité. Le discours idéologique sur la « défense des libertés et de la démocratie», sur les «droits de l'homme » ou 1' « aide humanitaire » est en complète contradiction avec la réalité. Le battage qui accompagne ce discours est à la mesure du mensonge qu'il véhicule. Comme le disait déjà Goebbels, le maître de la propagande nazie : «r Plus le mensonge est gros, plus il a de chance d'être cru ». Cette « règle », l'ensemble de la bourgeoisie mondiale l'applique avec assiduité. L'Etat du capitalisme décadent a développé tout un appareil monstrueux de propagande, réécrivant l'histoire, couvrant d'un vacarme assourdissant les événements, pour masquer la nature barbare et criminelle du capita­lisme, qui n'est plus porteur d'un quelconque progrès pour l'humanité. Cette propagande pèse lourdement sur la conscience de la classe ouvrière. Elle est d'ailleurs conçue pour cela.

Les deux articles qui suivent, «L'exemple des rouages secrets de l'Etat italien » et « La bourgeoisie mexicaine dans l'histoire de l'impérialisme», montrent tous deux com­ment, derrière les discours propagandistes de circonstance, la bourgeoisie du capita­lisme décadent est une classe de gangsters, dont les multiples fractions sont prêtes à toutes les manoeuvres pour la défense de leurs intérêts dans l'affrontement qui les op­pose dans l'arène capitaliste et impérialiste et dans le front qui les unit face au danger prolétarien.

 

Pour bien combattre l'ennemi, il faut le connaître. Ceci est particulièrement vrai pour le prolétariat dont la conscience, la clarté dont il doit faire preuve dans sa lutte, est l'arme principale. Sa capacité à mettre à nu les mensonges de la classe dominante, à voir derrière le paravent de la propagande, notamment « démocratique », la réalité de la barbarie du capitalisme et de la classe qui l'incarne, est déterminante pour sa capacité future à jouer son rôle historique : mettre fin par la révolution communiste à la période la plus sombre que l'humanité ait jamais connue.

 

Le mensonge de l'Etat « démocratique », II. L'exemple des rouages secrets de l'Etat italien

 

La première partie de cet article ([1]) a abordé le cadre général qui permet de comprendre le développement totalitaire du fonctionnement de l'Etat dans le capitalisme décadent, y compris dans ses variantes démocratiques. Cette deuxième partie traite d'une illustration de ce fonctionnement, au travers du cas concret de l'Italie.

 

Depuis de nombreuses années, les scandales à répétition qui ont émaillé la vie politique de la classe dominante en Italie, notamment les affaires dites de la Loge P2 ([2]), du réseau Gladio et des liens avec la Mafia, ont permis de soulever un coin du voile vertueux dont se pare l'Etat démocratique et d'avoir un aperçu de la réalité sordide et criminelle de son fonctionnement. La piste sanglante des multiples attentats terroristes et mafieux, des « suicides » sur fond de faillites finan­cières trouve son origine au coeur même de l'Etat, dans ses manoeuvres tortueuses pour assurer son hégémonie. Une « affaire » chasse l'autre, et la classe dominante sait parfaitement utiliser la nouveauté apparente de chaque scandale pour faire oublier les précédents. Aujourd'hui, les autres grandes « démocraties » occidentales montrent du doigt la bourgeoisie italienne coupable de telles oeuvres, pour mieux faire croire qu'il s'agit là d'une situation particulière et spéci­fique. Machiavel et la Mafia, tout comme le Chianti et le Parmesan ne sont-ils pas des produits typiquement italiens? Pourtant, toute l'histoire scandaleuse de la bourgeoisie italienne, et les ramifications qu'elle met à jour, montre exactement le contraire. Ce qui est spécifique à l'Italie, c'est que les appa­rences démocratiques y sont plus fragiles que dans les autres démocraties historiques. Les scandales en Italie, lorsqu'on y regarde d'un peu plus près, mettent pourtant en évi­dence que ce qu'ils dévoilent n'est pas propre à l’Italie, mais est au contraire l'expression de la tendance générale du capitalisme dé­cadent au totalitarisme étatique et des anta­gonismes impérialistes mondiaux qui ont marqué le 20e siècle.

L'histoire de l’Italie depuis le début du siècle le démontre amplement.

LA MAFIA : au coeur de l'Etat et de la stratégie impérialiste

Depuis le milieu des années 1920, Musso­lini a déclaré la guerre à la Mafia. «Je l'assécherai comme j'ai asséché les marais Pontin » déclare-t-il. Les troupes du préfet Mori sont chargées de cette besogne en Sicile. Mais avec les années qui passent Cosa Nostra résiste et, lorsque se profile la perspective de la 2e guerre mondiale, la Mafia, implantée de manière solide dans le sud de l'Italie et aux Etats-Unis, devient un enjeu stratégique important pour les futurs belligérants. En 1937, Mussolini, intéressé à renforcer son influence parmi les italo-américains afin de tenter d'installer ainsi une « cinquième colonne » en territoire ennemi, accueille à bras ouvert Vito Genovese, l'ad­joint de Lucky Luciano, le boss de la Mafia américaine, en délicatesse avec la justice des Etats-Unis. Genovese devient un protégé du régime fasciste, invité plusieurs fois à la table du Duce à partager le spaghetti de l'amitié en compagnie, entre autres, de célé­brités telles que le Comte Ciano, gendre de Mussolini et ministre des Affaires étrangè­res et d’Hermann Goering. Il recevra en 1943 la plus haute distinction du régime fasciste, le Duce en personne lui épinglera l'Ordre de Commandatore sur la poitrine. Genovese rend de menus service au régime fasciste, éliminant des mafieux qui ne comprennent pas les nouvelles règles du jeu, organisant l'assassinat, à New-York, d'un journaliste  italo-américain,  Carlo  Tresca, responsable d'un journal antifasciste in­fluent, Il Martello. Mais surtout, l'adjoint de Lucky Luciano, va mettre à profit sa situa­tion privilégiée pour monter une structure de trafic en tous genres et développer son ré­seau d'influence : le préfet de Naples, Albini, devient son homme lige, et Genove­se réussit à le faire nommer sous-secrétaire d'Etat à l'intérieur en 1943. Ciano, qui s'adonne à la drogue, tombe aussi sous la coupe de Genovese dont il dépend pour son approvisionnement.

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, avec l'en­trée en guerre en 1941, l'importance straté­gique de la Mafia est reconnue. Sur le plan intérieur, il s'agit d'éviter la création d'un front intérieur au sein de l'immigration d'ori­gine italienne, et la Mafia qui contrôle, entre autre, les syndicats des dockers et des ca­mionneurs, secteurs vitaux pour l'achemi­nement de l'approvisionnement des armées, devient dans ces conditions un interlocuteur incontournable de l'Etat américain. Pour ren­forcer sa crédibilité, la Mafia organise en février 1942, le sabotage, dans le port de New-York, du paquebot Normandie en cours de réaménagement pour le transport de trou­pes qui devient la proie des flammes. Peu après, une grève générale des dockers fo­mentée par le syndicat mafieux paralyse l'ac­tivité du port. Finalement, la Marine américaine demande à Washington l'autorisation de négocier avec la Mafia et son chef Lucia­no, alors en prison ; autorisation que Roosevelt s'empressera d'accorder. Bien que ce fait soit toujours nié par l'Etat américain et les détails de l'Opération Underworld (puisque tel fut son nom) toujours classifiés secrets, bien que Lucky Luciano ait toujours procla­mé jusqu'à sa mort que tout cela n'était que «foutaises et galéjades à l'usage des cons » ([3]), après des décennies de silence, le fait que l'Etat américain ait négocié une alliance avec la Mafia est aujourd'hui généralement reconnu. Conformément à la promesse qui sera faite, Luciano sera libéré au lendemain de la guerre et « exilé » en Italie. Pour justi­fier cette grâce, Thomas Dewey, celui qui, comme procureur, avait organisé l'arresta­tion et le jugement de Luciano dix ans plus tôt, et qui, grâce à cette publicité, était entre temps devenu le gouverneur de l'Etat de New-York, déclara dans une interview au New York Post : « Une enquête exhaustive a établi que l'aide apportée par Luciano à la Marine pendant la guerre a été considérable et précieuse. »

Des services, la Mafia en a effectivement rendus de très importants à l'Etat américain durant la guerre. Après avoir placé ses billes dans les deux camps, quand à la mi-1942 le rapport de forces bascule plus nettement en faveur des Alliés, la Mafia met ses forces à la disposition des Etats-Unis. Sur le plan in­térieur, elle va engager ses syndicats dans l'effort de guerre, mais c'est surtout en Italie qu'elle va s'illustrer. Les troupes américaines durant le débarquement de 1943 en Sicile vont bénéficier du soutien efficace de la Mafia sur place. Débarqués le 10 juillet, les soldats américains font une véritable prome­nade de santé, rencontrent très peu d'opposi­tion et sept jours plus tard seulement Palerme est sous leur contrôle. Pendant ce temps, la 8e armée britannique qui, elle, n'a probablement pas bénéficié du même sou­tien mafieux, dut se battre pendant cinq se­maines et subir de nombreuses pertes pour atteindre partiellement ses objectifs. Cette alliance avec la Mafia aurait, selon certains historiens, sauvé la vie à 50 000 soldats américains. Le General Patton appellera, à partir de ce moment, le parrain sicilien Don Calogero Vizzini, l'organisateur de cette déroute italo-allemande, le « General Mafia ». En récompense celui-ci, qui avait passé des années en prison, sera élu maire de sa ville, Villalba, sous l'oeil bienveillant des Alliés. Une semaine après la chute de Palerme, le 25 juillet, Mussolini est éliminé par le Grand conseil fasciste et un mois après l'Ita­lie capitule. Dans ce processus qui suit le débarquement en Sicile, le rôle du réseau d'influence constitué par Genovese sera très important. Ainsi, Ciano participe aux côtés de Badoglio à l'élimination de Mussolini. La structure de marché noir mise en place dans la région de Naples travaillera en complète harmonie avec les forces Alliées pour un profit mutuel. Vito Genovese deviendra l'homme de confiance de Charlie Poletti, gouverneur militaire américain de toute l'Ita­lie occupée. Par la suite Genovese, de retour aux Etats-Unis, deviendra là-bas le principal boss mafieux de l'après-guerre.

L'alliance qui s'est nouée durant la guerre entre l'Etat américain et la Mafia ne va pour­tant pas s'achever avec celle-ci, l’Honorata Societa est un partenaire qui s'est révélé trop efficace et trop utile pour risquer qu'elle serve d'autres intérêts, alors qu'avec la fin de la 2e guerre mondiale, l'Etat américain voit se profiler l'émergence d'un nouveau rival impérialiste : l'URSS.

LE RESEAU « GLADIO » : une structure de manipulation pour les intérêts stratégiques du bloc

En octobre 1990, le président du conseil Giulio Andreotti révèle l'existence d'une or­ganisation clandestine, parallèle aux servi­ces secrets officiels, financée par la CIA, in­tégrée à l'OTAN et chargée de faire face à une éventuelle invasion russe et, par exten­sion, à lutter contre l'influence communiste : le réseau Gladio. Ce faisant, il provoque un beau tollé. Pas seulement en Italie, mais internationalement dans la mesure où une telle structure a été constituée dans tous les pays du bloc occidental sous le contrôle des Etats-Unis.

«Officiellement», le réseau Gladio a été constitué en 1956, mais son origine réelle remonte à la fin de la guerre. Avant même que la deuxième guerre mondiale ne soit achevée, alors que le destin des forces de l'Axe est déjà scellé, le nouvel antagonisme qui se développe entre les Etats-Unis et l'URSS polarise l'activité des états-majors et des services secrets. Les crimes de guerre et les responsabilités sont oubliés au nom de la guerre qui commence à se mener contre l'in­fluence du nouvel adversaire russe. Dans toute l'Europe les services Alliés, et notam­ment américains, opèrent un recrutement tous azimuts d'anciens fascistes et nazis, d'hommes de sac et de corde, d'aventuriers de tous poils, au nom de la sacro-sainte lutte contre le « communisme ». Les « vaincus » trouvent là une occasion de se refaire une virginité à bon compte.

En Italie, la situation est particulièrement délicate pour les intérêts occidentaux. Il y existe le Parti stalinien le plus fort d'Europe occidentale qui sort de la guerre auréolé de gloire pour son rôle déterminant dans la ré­sistance face au fascisme. Alors que se pré­parent les élections pour 1948, conformé­ment à la nouvelle constitution mise en place à la Libération, l'inquiétude grandit parmi les stratèges occidentaux, car nul ne peut être certain du résultat, et une victoire du PCI serait une catastrophe. En effet, alors que la Grèce est plongée dans la guerre ci­vile et que le PC menace d'y prendre le pou­voir par la force, que la Yougoslavie est en­core dans l'orbite russe, la chute de l'Italie sous l'influence de 1’URSS signifierait un désastre stratégique de première grandeur pour les intérêts occidentaux, avec le risque de perdre le contrôle de la Méditerranée et donc l'accès au Moyen-Orient.

Pour faire face à cette menace, les divisions de la guerre sont vite oubliées par la bour­geoisie italienne. En mars 1946, le Haut Commissariat pour les sanctions contre le fascisme, chargé d'épurer l'Etat des éléments qui s'étaient trop impliqués dans le soutien à Mussolini, est dissous. Les partisans sont démobilisés. Les autorités mises en place par les Comités de libération, notamment à la tête de la police, sont remplacées par des responsables naguère nommés par Musso­lini. De 1944 à 1948, on estime que 90 % du personnel de l'appareil d'Etat du régime fasciste a réintégré ses fonctions.

La campagne électorale censée sanctifier la nouvelle république démocratique bat son plein. L'establishment financier et industriel, l'armée, la police, qui avaient été les princi­paux soutiens du régime fasciste, se mobili­sent et, face au danger « communiste », em­bouchent la trompette de la défense de la démocratie occidentale, leur ancien ennemi. Le Vatican, fraction essentielle de la bour­geoisie italienne qui, après avoir soutenu le régime de Mussolini, avait joué double-jeu durant la guerre, comme à son habitude, se lance aussi dans la campagne électorale et le Pape devant 300 000 fidèles réunis sur la place Saint-Pierre déclare que « celui qui of­frirait son aide à un parti qui ne reconnaît pas Dieu serait un traître et un déserteur ».

La Mafia dans le sud de l'Italie va s'em­ployer activement dans la campagne électo­rale, finançant la Démocratie-chrétienne, donnant des consignes de vote à sa clientèle.

Tout cela sous l'oeil bienveillant et avec le soutien actif des Etats-Unis. En effet, l'Etat américain ne ménage pas ses efforts. Aux Etats-Unis, une campagne, « lettere à Italia » est mise en place pour que les italo-américains envoient à leur famille en Italie des lettres recommandant le « bon » vote. La radio Voice of America qui, durant la guerre, vilipendait les méfaits du régime fasciste, dénonce dorénavant à longueur de journée les dangers du «communisme». Deux se­maines avant les élections, le Plan Marshall est approuvé, mais les Etats-Unis n'ont pas attendu cette échéance pour inonder le gou­vernement italien de dollars. Quelques se­maines avant, une aide de 227 millions de dollars avait été votée par le Congrès. Les partis et les organisations hostiles au PCI et au Front démocratique qu'il fédère reçoivent une aide sonnante et trébuchante : la presse américaine évalue alors les sommes dépen­sées dans ces circonstances à 20 millions de dollars.

Mais pour le cas où tout cela ne suffirait pas à faire échec au Front démocratique du PCI, les Etats-Unis vont mettre en place une stra­tégie secrète destinée à faire face à un éven­tuel gouvernement dominé par les staliniens. Les diverses cliques de la bourgeoisie ita­lienne opposés au PCI -responsables de l'appareil d'Etat, armée, police, grands in­dustriels et financiers, Vatican, parrains de la Mafia - sont contactés par les services se­crets américains qui coordonnent leur action. Un réseau clandestin de résistance à une éventuelle mainmise «communiste» est structuré. Il recrute parmi les «anciens» fascistes, l'armée, la police, le milieu mafieux et, de manière générale, parmi tous les « anti-communistes » convaincus. La résurgence des groupes fascistes est encou­ragée au nom de la défense des « libertés ». Des armes sont distribuées clandestinement. L'éventualité d'un coup d'Etat militaire est envisagée et ce n'est pas un hasard si, quel­ques jours avant l'élection, 20 000 carabi­niers sont engagés dans des manoeuvres avec du matériel blindé et si le ministre de l'Intérieur, Mario Scelba, déclare avoir orga­nisé une structure capable de faire face à une insurrection armée. En cas de victoire du PCI la sécession de la Sicile est prévue. Les Etats-Unis peuvent compter pour cela sur la Cosa Nostra qui soutient dans cette intention la lutte « indépendantiste » de Salvatore Giuliano, tandis que l'état-major amé­ricain prévoit sérieusement une occupation de la Sicile et de la Sardaigne par ses forces armées.

Finalement, le 16 avril 1948, avec 48 % des voix, la Démocratie-chrétienne l'emporte avec 40 sièges de majorité. Le PCI est ren­voyé dans l'opposition. Les intérêts occiden­taux sont saufs. Mais les premières élections de la nouvelle république démocratique ita­lienne issue de la Libération n'ont rien eu de démocratique. Elles sont le produit d'une gigantesque manipulation. Et de toute façon, si le résultat en avait été défavorable, les forces « démocratiques » de l'Occident étaient prêtes à organiser un coup d'Etat, à semer le désordre, à susciter une guerre ci­vile pour restaurer leur contrôle de l'Italie. C'est sous ces auspices et dans ces condi­tions rien moins que « démocratiques » qu'est née la république italienne. Jusqu'à aujourd'hui elle en porte les stigmates.

Pour parvenir à ce résultat électoral, loin du cadre officiel du fonctionnement « démocratique », une structure clandestine, regroupant les secteurs de la bourgeoisie les plus favorables aux intérêts occidentaux et formant ainsi la clique dominante au sein de l'Etat italien, a été mise en place sous la houlette des Etats-Unis. Ce qui sera plus tard dénommé le réseau Gladio regroupe ainsi secrètement un cerveau politique : le sommet ; un corps économique : les diffé­rents clans intéressés qui en tirent profit tout en le finançant ; des bras armés : la piétaille aux ordres, recrutée par les services secrets de toutes sortes, et chargée des basses beso­gnes. Cette structure a montré son efficacité et elle sera maintenue. En effet, avec le dé­veloppement des antagonismes impérialistes de la période dite de la « guerre froide », avec la présence d'un PC très puissant en Italie, ce qui était valable du point de vue des intérêts stratégique occidentaux au len­demain de la guerre reste d'actualité.

Cependant, manipuler les résultats électo­raux, au travers d'un contrôle serré des par­tis politiques, des principaux organes de l'Etat, des médias et du coeur de l'économie, ne suffisait pas. Le danger d'un retourne­ment de situation au profit du PCI subsistait. Depuis la fin de la guerre, pour faire face à la « subversion communiste », l'organisation Gladio (ou son équivalent sous quelque nom que ce soit) a préparé l'éventualité d'un coup d'Etat militaire pour le compte du bloc occidental.

- En 1967, L'Expresso dénonce les prépara­tifs putschistes organisés trois ans plus tôt par les carabiniers et les services secrets. Par la suite, dans leur enquête, les juges vont se heurter au secret d'Etat, à la dissi­mulation des preuves par les services se­crets, à l'obstruction des ministères et d'hommes politiques influents et à une sé­rie de décès mystérieux parmi les protago­nistes de l'affaire.

- Dans la nuit du 7-8 décembre 1970, un commando d'extrême-droite occupe le mi­nistère de l’Intérieur à Rome. Ce complot avorte et les quelques centaines d'hommes en armes qui se promènent dans la nuit romaine rentreront chez eux à l'aube. Aventurisme de quelques éléments fascis­tes ? A voir ! L'instruction, qui va durer sept ans, montrera que ce complot a été organisé par le prince Valerio Borghese, qu'il bénéficiait de complicités militaires au plus haut niveau, de complicités politiques au sein de la Démocratie-chrétienne et du Parti social-démocrate, et que l'attaché mi­litaire de l'ambassade américaine était en liaison étroite avec les initiateurs du coup. Là encore, l'enquête sera peu à peu étouf­fée, même si l'Amiral Miceli, responsable des services secrets, est destitué en 1974 à la suite d'un mandat d'arrêt qui l'inculpe « d'avoir promu, constitué et organisé en concours avec d'autres personnes une as­sociation secrète de militaires et de civils destinée à provoquer une insurrection ar­mée. »

- En 1973, un autre complot visant à fomen­ter un coup d'Etat est découvert par la po­lice italienne, organisé par l'ancien ambas­sadeur d'Italie à Rangoon, Edgardo Sogno. Encore une fois, l'instruction est empêchée de mener son enquête au nom du « secret d'Etat ».

Cependant, à bien les considérer, ces com­plots, plus que de réelles tentatives de coup d'Etat qui auraient échoué, semblent au contraire correspondre à des préparatifs « au cas où » et à des manoeuvres pour entretenir une atmosphère politique. En effet, en 1969, Italie est secouée par une vague de grèves, 1'« automne chaud », qui marque le réveil de la lutte de classe et vient aviver, dans la tête des stratèges de l'OTAN, la peur d'une dé­stabilisation de la situation sociale en Italie. Au lendemain de 1969, une stratégie va être élaborée, destinée à rétablir l'ordre et à ren­forcer l'Etat : la « stratégie de la tension. »

LA « STRATEGIE DE LA TENSION » : la provocation comme méthode de gouvernement

En 1974, Roberto Caballero, un fonction­naire du syndicat fasciste Cisnal, déclare dans une interview à L'Europeo : « Quand des troubles apparaissent dans le pays (désordres, tensions syndicales, violences), l'Organisation se met en action pour créer les conditions d'un rétablissement de l'or­dre si les troubles ne se produisent pas, ils sont créés par l'organisation elle-même, par le truchement de tous ces groupes d'extrême-droite (quand il ne s'agit pas de groupes d'extrême-gauche) aujourd'hui impliqués dans les procès sur la subversion noire, » et il précise aussi que le groupe dirigeant de cette organisation « qui comprend des repré­sentants des services secrets italiens et amé­ricains ainsi que de puissantes sociétés mul­tinationales, a choisi une stratégie de désordre et de tensions qui justifie le réta­blissement de l'ordre. »

En 1969, on dénombre 145 attentats commis. Le point culminant, cette année-là, sera atteint le 12 décembre avec des explo­sions meurtrières à Rome et Milan faisant 16 morts et une centaine de blessés. L'en­quête sur ces attentats va s'égarer durant trois ans sur la piste anarchiste avant qu'elle ne s'oriente, malgré tous les obstacles mis sur son chemin, sur la piste noire, celle de l'extrême-droite et des services secrets. L'année 1974 est marquée par deux explo­sions meurtrières à Brescia (7 morts, 90 blessés) et dans un train, Italicus (12 morts, 48 blessés). Encore une fois, c'est la piste noire qui est mise en évidence. Cependant, à partir de cette année 1974, le terrorisme « noir » de l'extrême-droite laisse la place au terrorisme des Brigades rouges qui atteint son sommet avec l'enlèvement et l'assassinat du président du Conseil, Aldo Moro. Mais en 1980 l'extrême-droite refait son appari­tion violente avec le sanglant attentat de la gare de Bologne (90 morts) qui lui est fina­lement attribué. Une fois de plus, les servi­ces secrets sont mouillés par l'instruction et de nouveau des généraux responsables de ces services passeront en procès.

La « stratégie de la tension » a été mise en oeuvre avec cynisme et efficacité pour ren­forcer un climat de terreur et justifier ainsi le renforcement des moyens de répression et de contrôle de la société par l'Etat. Le lien entre le terrorisme d'extrême-droite et les services secrets a été clairement mis en évi­dence par les enquêtes qui ont été menées, même si celles-ci ont été globalement étouf­fées. Par contre, en ce qui concerne le terro­risme d'extrême-gauche, mené par des grou­pes comme les Brigades rouges et Prima Linea, ces liens n'ont pas été démontrés de manière claire par les enquêtes policières. Pourtant, là aussi, avec le recul du temps, les témoignages et les éléments s'accumulent qui tendent à démontrer que le terrorisme « rouge » a été encouragé, manipulé, utilisé, sinon parfois directement impulsé par l'Etat et ses services parallèles.

Il faut déjà constater que les attentats des Brigades rouges ont finalement le même ré­sultat que celui des néo-fascistes : créer un climat d'insécurité propice aux campagnes idéologiques de l'Etat visant à justifier le renforcement de ses forces répressives. Dans la deuxième moitié des années 1970, ils tombent à point pour faire oublier ce que les enquêtes commençaient à mettre en évi­dence : à savoir que les attentats de 1969 à 1974 n'étaient pas l'oeuvre d'anarchistes, mais d'éléments fascistes utilisés par les services secrets. Justifiés par une phraséologie révolutionnaire, ces attentats « rouges » sont le meilleur moyen pour semer la confu­sion dans le processus de clarification de la conscience en train de s'opérer au sein de la classe ouvrière. Ils permettent de faire peser lourdement le poids de la répression sur les éléments les plus avancés du prolétariat et sur le milieu révolutionnaire, assimilés au terrorisme. Bref, du point de vue de l'Etat, il est bien plus utile que le terrorisme « noir ». C'est d'ailleurs pour cela que, dans un pre­mier temps, les médias de la bourgeoisie au service de l'Etat attribuent les premiers at­tentats réalisés par l'extrême-droite à des anarchistes, tel était d'ailleurs le but de la manoeuvre : une provocation.

« Il peut arriver que face à la subversion communiste les gouvernements de pays Alliés fassent preuve de passivité ou d'indé­cision. L'espionnage militaire des Etats-Unis doit avoir le moyen de lancer des opé­rations spéciales capables de convaincre les gouvernements des pays Alliés et l'opinion publique de la réalité du danger d'insurrec­tion. L'espionnage militaire des Etats-Unis devrait chercher à infiltrer les foyers d'in­surrection au moyen d'agents en mission spéciale chargés déformer certains groupes d'action au sein des mouvements les plus radicaux. ». Cette citation est extraite du US Intelligence Field Manual, manuel de cam­pagne des espions américains, dont les responsables de Washington prétendent qu'il est un faux. Mais il a été authentifié par le Colonel Oswald Le Winter ([4]), ancien agent de la CIA et officier de liaison en Europe, dans un documentaire télévisé consacré à Gladio. Il lui donne aussi un contenu concret en déclarant dans cet interview: «Les Brigades rouges avaient été infiltrées de même que Baader-Meinhof et Action Directe. Plusieurs de ces organisations ter­roristes de gauche étaient infiltrées et sous contrôle », et précise que « des rapports et des documents émis par notre bureau de Rome attestaient que les Brigades rouges avaient été infiltrées et que leur noyau diri­geant recevait ses ordres de Santovito.». Le général Santovito était à l'époque le chef des services secrets italiens (SISMI). Source plus fiable, Federico Umberto d'Amato, an­cien chef de la police politique et ministre de l'Intérieur de 1972 à 1974, raconte avec fierté : « Les Brigades rouges ont été infiltrées. Cela a été difficile parce qu'elles étaient dotées d'une structure très fermée et très efficace. Toutefois, elles ont été infil­trées de façon remarquable, avec des résul­tats optimaux. »

Plus que tout autre attentat commis par les Brigades rouges, l'enlèvement d'Aldo Moro, l'assassinat de son escorte, sa séquestration et son exécution finale en 1978 vont faire soupçonner une manoeuvre d'un clan dans l'Etat et des services secrets. On s'étonne que les Brigades rouges, composées de jeunes éléments révoltés, très motivés et convaincus, mais sans grande expérience de la guerre clandestine, aient pu mener à bien une opération d'une telle envergure. L'en­quête met en lumière plusieurs faits trou­blants : présence d'un membre des services secrets sur le lieu de l'enlèvement, les balles qui ont été tirées ont subi un traitement spé­cial utilisé dans les services spéciaux, etc. Alors que le scandale suscité par la décou­verte de la main de l'Etat dans les attentats de 1969 à 1974, faussement attribués aux anarchistes, commençait à être oublié, le doute renaît dans l'opinion publique ita­lienne sur une manipulation étatique der­rière les attentats des Brigades rouges. En effet, Aldo Moro est enlevé à la veille de la signature du « Compromis historique » qui devait sceller une alliance de gouvernement entre la Démocratie-chrétienne et le PCI, et dont Moro était le maître d'oeuvre. Sa veuve déclare : « Je savais par mon mari, ou par une autre personne, qu'aux environs de 1975 on l'avait averti que ses tentatives d'amener toutes les forces politiques à gouverner en­semble pour le bien du pays déplaisaient à certains groupes et à certaines personnes. On lui avait dit que s'il persistait à vouloir mener à bien son projet politique, il risquait de payer son obstination très chère. » L'op­tion du «Compromis historique » aurait eu pour résultat d'ouvrir les portes du gouver­nement au PCI. Moro qui était au courant, en tant que président du Conseil, de l'exis­tence de Gladio, pensait probablement que le travail d'infiltration mené depuis des années au sein de ce parti, afin de le soustraire à l'influence de l'Est, et que son éloignement grandissant des options politiques russes, le rendaient acceptable au yeux de ses alliés occidentaux. Mais la manière dont l'Etat le lâcha durant son enlèvement montre que ce n'était pas le cas. Finalement, le « Compromis historique » n'a pas été signé. La mort de Moro correspond donc parfaite­ment à la logique des intérêts défendus par Gladio. Et lorsque D'Amato parle de « résultats optimaux » obtenus dans l'infil­tration des Brigades rouges, pense-t-il à l'as­sassinat de Moro ?

Les diverses enquêtes butaient toujours sur l'obstruction de certains secteurs de l'Etat, les manoeuvres administratives dilatoires et le sacro-saint secret d'Etat. Mais avec le dé­voilement de la Loge P2 en 1981, les juges voient leurs soupçons confirmés quant à l'existence d'une structure parallèle, d'un gouvernement occulte qui tirait les ficelles dans l'ombre et organisait la « stratégie de la tension ».

LA LOGE P2 : le véritable pouvoir occulte de l'Etat

En 1981, la Garde des finances découvre la liste de 963 « frères » membres de la Loge P2. Sur cette liste figurent le Gotha de la bourgeoisie italienne : 6 ministres en exer­cice, 63 hauts fonctionnaires des ministères, 60 politiciens dont Andreotti et Cossiga, 18 juges et procureurs, 83 grands industriels dont Agnelli, Pirelli, Falk, Crespi, des ban­quiers tels Calvi et Sindona, des membres du Vatican tel le cardinal Casaroli, de grands noms du secteur de la communication comme Rizzoli propriétaire du Corriere de la Sera, ou Berlusconi propriétaire de nom­breuses chaînes de télévision, quasiment tous les responsables des services secrets depuis des années dont les généraux Allavena, chef du SIFAR de juin 1965 à juin 1966, Miceli nommé à la tête des services secrets en 1970, l'Amiral Casardi qui lui succède, le Général Santovito alors patron du SISMI, 14 généraux de l'armée, 9 amiraux, 9 généraux des carabiniers, 4 généraux de l'aéronauti­que et 4 de la garde des finances, pour ne ci­ter que les officiers les plus capes. Mais il faut aussi citer des universitaires, des syndi­calistes, des responsables de groupes d'ex­trême-droite. A l'exclusion des radicaux, des gauchistes et du PCI, tout l'éventail politique italien est représenté. Cette liste n'est pour­tant certainement pas complète. De nom­breux autres noms au moment du scandale ont été cités sans qu'une preuve puisse être apportée. Des rumeurs invérifiables ont même couru sur la participation de membres influents du PCI à la P2.

Pourtant, on pourrait penser qu'il n'y a là rien que de très habituel. En effet, il est cou­rant de retrouver au sein de la franc-maçon­nerie de nombreux notables qui pratiquent ses rites et qui trouvent là un bon moyen de cultiver leurs relations et de remplir leur carnet d'adresses. La personnalité du Grand-Maître, Licio Gelli, est pourtant troublante.

A la tête de cette loge, Gelli est inconnu du grand public, mais le développement de l'enquête et les révélations qui se succèdent va montrer l'influence déterminante qu'il a exercée sur la politique italienne durant des années. Personnage à l'histoire édifiante, Gelli a commencé sa carrière comme mem­bre du parti fasciste. A 18 ans il s'engage chez les Camicie nere, les « chemises noi­res » qui vont combattre en Espagne. Pen­dant la guerre il collabore activement avec les nazis auxquels il livre des dizaines de partisans et de déserteurs. A partir de 1943 il semble qu'il commence à faire double jeu en contactant la Résistance et les services secrets américains. Après la guerre il se ré­fugie en Argentine et revient sans problèmes en Italie en 1948. Au début des années 1960 il s'inscrit à la Franc-maçonnerie, participe à la loge Propaganda due, dont il devient rapi­dement le Grand Maître et où il est rejoint par les principaux responsables des services secrets. Sa puissance alors est confirmée par de nombreux témoignages. Lors du mariage d'un de ses enfants, d'éminentes personnali­tés tels le président du Conseil Amintore Fanfani et, semble-t-il, le pape Paul VI, envoient des cadeaux somptueux. Selon les enquêteurs, en signe d'amitié, Agnelli lui aurait offert un téléphone en or massif. Au début des années 1980, Gelli téléphone presque chaque jour au président du Con­seil, au ministre du Commerce et de l'Indus­trie, à celui des Affaires étrangères, aux di­rigeants des principaux partis politiques de la Péninsule (démocrate-chrétien, socialiste, social-démocrate, républicain, libéral et néo­fasciste). A sa résidence près de Florence et dans les salons privés du luxueux hôtel Excelsior où il reçoit, défile le Gotha de l'Establishment italien, notamment Andreotti, qui est en fait son représentant politique officiel, son âme damnée.

La conclusion de la commission d'enquête sur la Loge P2 ne manque pas d'intérêt. Elle estime que Gelli « appartient aux services secrets dont il est le chef; la Loge P2 et Gelli sont l'expression d'une influence exer­cée par la maçonnerie américaine et la CIA sur le Palazzo Giustiniani depuis sa réou­verture après la guerre ; une influence qui témoigne de la dépendance économique à l'égard de la Maçonnerie américaine et de son chef Frank Gigliotti. » Gigliotti est lui-même un agent de la CIA. En 1990, un ex­ agent de la CIA, Richard Brenneke, dans une interview à la télévision qui fait scan­dale, déclare : « Le gouvernement des Etats-Unis finançait la P2 jusqu'à 10 millions de dollars par mois. » Voilà qui est clair. La P2 et Gladio ne font qu'un. L'acte d'accusa­tion du 14 juin 1986 fait état de « l'existence en Italie d'une structure secrète composée de militaires et de civils qui, s'étant donnée comme finalité ultime le conditionnement des équilibres politiques existants à travers le contrôle de l'évolution démocratique du pays, a tenté de réaliser cet objectif en se servant des moyens les plus divers, parmi lesquels le recours direct aux attentats commis par des organisations néo-fascis­tes » et parle d' « une sorte de gouvernement invisible dans lequel la P2, des secteurs dé­viants des services secrets, le crime organi­sé et le terrorisme sont étroitement liés. »

Mais pourtant, ce constat lucide des juges ne va pas changer grand chose au fonctionne­ment de l'Etat italien. Soupçonné d'avoir commandité l'attentat de Bologne, Gelli s'exile à l'étranger. Arrêté dans une banque suisse le 13 septembre 1982, alors qu'il reti­rait 120 millions de dollars d'un compte nu­méroté, le vieil homme sera l'auteur d'une invraisemblable évasion de sa prison gene­voise le 10 août 1983, et il s'évanouira dans la nature, jusqu'à ce que, quatre ans plus tard, il vienne se livrer aux autorités helvé­tiques. De Suisse Gelli sera extradé en Ita­lie. Mais alors qu'en son absence il avait, en 1988, été condamné à 10 ans de prison, il sera rejugé en 1990 et finalement acquitté. Le scandale de la P2 est banalisé, oublié. La Loge P2 a disparu mais, n'en doutons pas, une autre structure occulte a du la remplacer, tout aussi efficace. En 1990, Cossiga, président de la République et ex-membre de la P2, pourra déclarer avec satisfaction à propos de Gladio, qu'il est « fier que le se­cret ait pu être gardé pendant 45 ans. » Ou­bliés les dizaines de morts victimes des at­tentats, oubliés les multiples assassinats. De nouveaux scandales viennent à point faire oublier les anciens.

QUELQUES LEÇONS

Tous ces événements, où la grande histoire de l'Italie voisine avec le crime et le fait di­vers, n'ont finalement eu que peu d'écho en dehors de la péninsule. Tout cela est apparu comme des « affaires italiennes », sans cor­respondance avec ce qui se passait dans les autres grandes démocraties occidentales. En Italie même, le rôle de la Mafia a été surtout présenté comme un produit régional du sud de l'Italie, la « stratégie de la tension » comme l'oeuvre de secteurs dévoyés des ser­vices secrets, et les scandales politiques comme un simple problème de corruption de certains politiciens. Bref, les véritables le­çons ont été escamotées et, de scandales en révélations, de procès médiatisés en démis­sions de responsables étatiques, l'illusion d'une lutte de l'Etat contre ces atteintes à l'ordre démocratique a été maintenue. Pour­tant, ce que met clairement en évidence ce bref historique des « affaires » qui ont ébranlé la république italienne depuis les années 1930 est tout autre.

- Les « affaires » ne sont pas un produit spé­cifiquement italien, mais le résultat de l'ac­tivité internationale de la bourgeoisie, dans un contexte de rivalités impérialistes exa­cerbées. Dans ces conditions, cela signifie que l'Italie, loin d'être une exception, est au contraire un exemple de ce qui existe par­tout.

- Elles ne sont pas l'expression d'une minori­té dévoyée de la classe dominante, mais el­les traduisent le fonctionnement totalitaire de l'Etat du capitalisme décadent, même si celui-ci se cache derrière le masque de la démocratie.

Aussi bien l'histoire de l'ascension de Cosa Nostra que les révélations de l'existence des réseaux Gladio et de la Loge P2, montre qu'il ne s'agit pas d'affaires italiennes, mais bien d'affaires internationales.

Cela est particulièrement évident avec l'af­faire Gladio. Le réseau Gladio était, par dé­finition, une structure secrète de l'OTAN, donc internationale. Elle était la courroie de transmission clandestine du contrôle des Etats-Unis sur les pays de leur bloc, destinée à s'opposer aux manoeuvres de l'impéria­lisme adverse et aux risques de déstabilisa­tion sociale par tous les moyens, y compris les moins avouables. C'est pourquoi elle était secrète,. De la même manière qu'elle a existé et agi en Italie, elle a existé et agi dans les autres pays du bloc occidental. Il n'y a aucune raison qu'il en soit autrement : aux mêmes causes, les mêmes effets.

Avec cet éclairage, on peut mieux compren­dre les forces qui étaient à l'oeuvre derrière le coup d'Etat des colonels en Grèce en 1967, celui de Pinochet au Chili en 1973, ou encore tous ceux qui se sont succédés en Amérique latine durant les années 1970. De même, ce n'est pas seulement en Italie que, à partir de la fin des années 1960, des vagues d'attentats terroristes se sont développées, qui ont aidé l'Etat à mener des campagnes idéologiques intenses destinées à débousso­ler la classe ouvrière qui reprenait le chemin de la lutte et à justifier le renforcement de son arsenal répressif En Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, au Japon, en Espagne, en Belgique, aux Etats-Unis, on peut, à la lumière de l'exemple italien, pen­ser avec raison que, derrière les agissements terroristes de groupes d'extrême-droite, d'extrême-gauche, nationalistes, il y a la main de l'Etat et de ses services secrets, et l'expression d'une stratégie internationale organisée sous les auspices du bloc.

De même, l'exemple édifiant en Italie du rôle de la Mafia révèle que ce n'est pas là un fait très récent, ni un produit spécifiquement local. L'intégration de la Mafia au coeur de l'Etat italien n'est pas un phénomène nou­veau : elle date de plus de cinquante ans. Elle n'est pas le produit d'une simple et lente gangrène affairiste qui affecterait seulement les politiciens les plus corrompus : elle est le résultat du bouleversement des alliances qui s'est opéré durant la seconde guerre mon­diale. La Mafia, pour le compte des Alliés, a joué un rôle déterminant dans la chute du régime mussolinien et, pour paiement de ses services, a gagné une place centrale dans l'Etat. L'alliance qui est scellée avec la guerre ne va d'ailleurs pas cesser avec celle-ci. La Mafia restera, comme clique de la bourgeoisie italienne, le principal point d'appui des Etats-Unis. Le poids et le rôle important de la Mafia au sein de l'Etat ita­lien est donc, avant tout, le résultat de la stratégie impérialiste américaine.

Alliance contre-nature entre le champion américain de la défense de la démocratie et le symbole du crime au nom des impératifs stratégiques mondiaux ? Alliance, oui, con­tre-nature, certainement pas. La réalité ita­lienne ne fait que mettre en évidence un phénomène mondial du capitalisme déca­dent : au nom des sacro-saints impératifs de la raison d'Etat et des intérêts impérialistes, les grandes puissances qui, sur le devant de la scène médiatique, claironnent leurs convictions démocratiques, nouent, dans l'arrière-cour, des alliances qui montrent le mensonge de tous leurs discours officiels. C'est une banalité de constater que les mul­tiples dictateurs qui sévissent à la périphérie sous-développée du capitalisme subsistent grâce au parrainage intéressé d'une puis­sance ou d'une autre. Il en est de même pour les clans mafieux dans le monde : leur acti­vité peut se développer impunément parce qu'ils savent aussi rendre des services précieux aux divers impérialismes dominants qui se partagent la planète.

Ils sont même le plus souvent partie inté­grante des fractions dominantes de la bour­geoisie des pays où ils sévissent. C'est évi­dent pour toute une série de pays dont la production et l'exportation de drogue consti­tuent l'activité économique essentielle, favo­risant au sein de la classe dominante l'ascen­sion des gangs qui contrôlent ce secteur de l'économie capitaliste qui prend de plus en plus d'importance. Mais cette réalité n'est pas l'apanage des pays sous-développés et l'exemple vient du haut de la hiérarchie du capitalisme mondial. Ainsi, l'alliance entre l'Etat américain et la Mafia italienne, pendant la deuxième guerre mondiale, trouve aussi son pendant au niveau interne aux Etats-Unis où, par la même occasion, la branche américaine de Cosa Nostra est en fait invitée à participer, avec ses moyens, aux affaires de l'Etat. De même, la situation au Japon n'est pas sans rappeler celle de l'Italie et les récents scandales qui y ont éclaté mettent en lumière l'omniprésence des liens entre les politiques et la Mafia locale. L'exemple italien est donc aussi valable pour les deux premières puissances économiques mondiales où ce qu'on appelle la Mafia a conquis une place de choix au sein de l'Etat. Ce n'est cependant pas seulement dû au poids économique considérable lié à la maîtrise de secteurs économiques extrême­ment lucratifs -drogue, jeu, prostitution, racket, etc. - , mais aussi aux services « spécialisés » que ces cliques de gangsters peuvent rendre et qui correspondent parfai­tement aux besoins de l'Etat du capitalisme décadent.

Il est vrai que la bourgeoisie la plus « respectable » a toujours su, lorsque cela était nécessaire, utiliser les services d'agents spéciaux, ou ceux de ses fractions les moins fréquentables pour des activités « non-offi­cielles », c'est-à-dire illégales selon ses pro­pres lois. Au 19e siècle, les exemples ne manquent pas : l'espionnage bien sûr, mais aussi l'embauche de gros bras du milieu pour casser des grèves ou l'utilisation de Mafias locales pour favoriser la pénétration colo­niale. Mais à cette époque cet aspect de la vie du capitalisme était limité et circonstan­ciel. Depuis son entrée dans sa phase de dé­cadence au début du siècle, le capitalisme est dans une situation de crise permanente. Il ne peut plus, pour assurer sa domination, s'appuyer sur la réalité du progrès qu'il ap­porte, car tel n'est plus le cas. Pour perpé­tuer son pouvoir, de plus en plus, il a du re­courir au mensonge et à la manipulation. De plus, au cours du 20e siècle, marqué par deux guerres mondiales, l'exacerbation des tensions impérialistes est devenue un facteur prépondérant de la vie du capitalisme. Dans la foire d'empoigne qu'est devenue la pla­nète, tous les coups, même les plus tordus, sont permis pour assurer la survie. Pour ré­pondre à ces nécessités, le fonctionnement de l'Etat a dû s'adapter. Dans la mesure où la manipulation et le mensonge, que ce soit pour les besoins de la défense impérialiste ou ceux du contrôle social, sont devenus des aspects essentiels de sa survie, le secret et sa préservation sont devenus un aspect cen­tral de la vie de l'Etat capitaliste, le fonc­tionnement démocratique classique de la bourgeoisie et de son Etat, tels qu'il existait au 19e siècle, n'est plus possible. Il n'est perpétué que comme illusion destinée à masquer la réalité d'un fonctionnement éta­tique totalitaire, qui n'a plus rien de démo­cratique. La réalité du pouvoir et ses agis­sements, parce qu'ils devenaient inavoua­bles, ont été occultés. Non seulement le pouvoir effectif s'est concentré au sein de l'exécutif, aux dépens du législatif, dont la représentation, le parlement, est devenu un simple paravent destiné à alimenter les campagnes médiatiques, mais de plus, au sein même de cet exécutif, le pouvoir est concentré entre les mains des spécialistes du secret et des manipulations en tous genres. Dans ces conditions, non seulement l'Etat a dû recruter une abondante main d'oeuvre spécialisée, créant une multitude de services spéciaux, tous plus secrets les uns que les autres, mais en son sein, l'ascension des cli­ques de la bourgeoisie les plus expérimen­tées dans le secret et l'activité « illégale » a été, comme conséquence, favorisée. Dans ce processus, l'Etat totalitaire a étendu son em­prise sur l'ensemble de la société, y compris ses bas-fonds, aboutissant à une symbiose extraordinaire où il devient difficile de dis­tinguer un représentant politique d'un homme d'affaires, d'un agent secret ou d'un gangster, et vice versa.

Telle est la raison de fond du rôle croissant des secteurs mafieux dans la vie du capital. Mais la Mafia n'est pas le seul exemple. L'affaire de la Loge P2 montre que la Maçonnerie est un instrument idéal, par son fonctionnement occulte et ses ramifications internationales, pour être utilisée comme ré­seau d'influence par les services secrets pour les besoins de la politique impérialiste. Cela fait d'ailleurs longtemps que les diverses obédiences maçonniques dans le monde ont été investies par le pouvoir d'Etat et mises au service des puissances impérialistes occi­dentales qui les utilisent selon leurs plans. C'est d'ailleurs probablement le cas de la majeure partie des sociétés secrètes d'une quelconque importance.

Mais la Loge P2 n'était pas seulement un outil de la politique impérialiste américaine. Elle était d'abord une partie du capital ita­lien et elle montre, au-delà du verbiage dé­mocratique, la réalité du fonctionnement de l'Etat et de son totalitarisme. Elle regroupait en son sein des clans de la bourgeoisie qui dominent de manière occulte l'Etat depuis des années. Cela ne veut pas dire qu'elle re­groupait toute la bourgeoisie italienne. Déjà, à priori le PCI en était exclu, représentant une autre faction à l'orientation en politique étrangère tournée vers l'Est. Il est également probable que d'autres cliques existent au sein du capital italien, ce qui pourrait expli­quer que le scandale ait éclaté. En son sein de la Loge P2 cohabitaient d'ailleurs plu­sieurs clans soudés par les intérêts conver­gents sous la houlette américaine face au danger commun représenté par l'impéria­lisme russe et le danger de subversion «communiste». La liste trouvée dans la résidence de Gelli permet d'identifier cer­tains de ces clans : les grands industriels du nord, le Vatican, un secteur très important de l'appareil d'Etat, notamment les états-ma­jors de l'armée et des services secrets, et de manière plus discrète, la Mafia. Le lien de cette dernière avec la Loge P2 apparaît avec la présence des banquiers Sindona et Calvi, le premier mort empoisonné en prison et le deuxième étrangement pendu sous un pont de Londres, qui tous deux ont été impliqués dans des scandales financiers quand ils gé­raient à la fois les fonds du Vatican et de la Mafia. Etranges alliances parfaitement si­gnificatives du capitalisme contemporain. La Loge P2 nous présente un cocktail sulfureux qui montre encore une fois que souvent la réalité dépasse la fiction la plus échevelée : sociétés occultes, services secrets, Vatican, partis politiques, milieux des affaires, de l'industrie et de la finance, Mafia, journalis­tes, syndicalistes, universitaires, etc.

En fait, avec la Loge P2 est dévoilé le véri­table centre de décision occulte qui a présidé aux destinées du capitalisme italien depuis la guerre. Gelli se nommait lui-même, avec un humour cynique, le «grand marionnet­tiste », celui qui, derrière la scène, tirait les ficelles et dont les « marionnettes » étaient les hommes politiques. Le grand jeu démocratique de l'Etat italien n'était donc qu'une habile mise en scène. Les décisions les plus importantes étaient prises ailleurs que dans les structures officielles (assemblée natio­nale, ministères, présidence du Conseil, etc.) de l'Etat italien. Cette structure secrète de pouvoir s'est maintenue quel qu'ait été le résultat des multiples consultations électora­les qui se sont déroulées durant toutes ces années. D'ailleurs, la Loge P2 avait toutes les cartes dans sa manche pour, comme en 1948, manipuler les élections et maintenir le PCI à l'écart. Quasiment tous les leaders des partis démocrates-chrétiens, républicains, socialistes, étaient à sa dévotion et le jeu « démocratique » de 1'« alternance » n'était qu'un trompe-l'oeil. La réalité du pouvoir, elle, ne changeait pas. En coulisse, Gelli et sa Loge P2 continuaient à contrôler l'Etat.

Là encore, il n'y a aucune raison pour qu'il s'agisse d'une spécificité italienne, même si ailleurs, le centre occulte de décision ne prend pas forcément l'aspect quelque peu folklorique d'une loge maçonnique. Depuis quelques années, l'aggravation brutale de la crise et le bouleversement des alignements impérialistes dû à la disparition du bloc de l'Est provoquent un chamboulement des alliances entre les cliques qui existent au sein de chaque capital national. Loin d'être l'expression d'une soudaine volonté de res­taurer un fonctionnement démocratique, les campagnes qui se développent aujourd’hui dans de nombreux pays, au nom du net­toyage de l'Etat de ses éléments les plus pourris, ne sont que l'expression de règle­ments de compte entre diverses cliques pour le contrôle central de l'Etat. La manipulation des médias, l'usage à bon escient des dos­siers compromettants, sont les armes de cette lutte qui peut aussi prendre d'autres formes plus sanglantes.

En fait, tout cela montre, avec le recul, que, loin d'être une exception, l'Italie, qui depuis des années voit se succéder les scandales po­litiques, était l'exemple édifiant et annoncia­teur de ce qui s'est aujourd'hui généralisé.

JJ.

Quelques références. Sur la Mafia : « Le syndicat du crime », J.-M. Charlier et J. Marcilly, Presses de la Cité, Paris 1980. Sur Gladio et la Loge P2 : « Intelligences secrètes », F. Calvi et O. Schmidt, Hachette, Paris 1988 ; « Gladio », EPO, Bruxelles 1991 ; ainsi que le documentaire télévisé en trois parties « Gladio », BBC 1992. Sur la « stratégie de la tension » en Italie : « Il partito del golpe », G. Flamini, Ferrara, Boloventa 1981.


[1] Revue Internationale n°76.

[2] P2 signifie « Propaganda due », Propagande deux.

[3] Testament de Lucky Luciano

[4] Ainsi que par Licio Gelli, le chef de la Loge P2, dans une interview pour ce même documentaire télévisé