Polémique : le milieu politique prolétarien face à la guerre du golfe

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La guerre impérialiste constitue une épreuve de vérité pour les organisations qui se récla­ment de la classe ouvrière. En réalité, c'est une des questions qui permet le plus sûr­ement de déterminer la nature de classe d'une formation politique. Le conflit du Golfe vient d'en constituer une nouvelle illustration. Les partis bourgeois classiques, y compris les partis "socialistes" et "communistes", ont évidemment agi conformément à leur nature en s'alignant ouvertement sur la politique de guerre, ou en appelant à l’"arbitrage interna­tional" qui constitue la feuille de vigne de cette politique. Pour leur part, les organisa­tions qui se présentent comme "révolutionnaires", telles les organisations trotskistes, ont également montré clairement dans quel camp elles se trouvaient en appe­lant ouvertement ou hypocritement, selon les cas et les circonstances ([1]), au soutien de l'Irak. Cette épreuve de vérité a donc permis que se distinguent clairement les groupes qui se situent sur le terrain de classe prolétarien, elle leur a donné l'occasion de faire entendre la voix de l'internationalisme, à l'image des courants révolutionnaires aux cours des deux guerres mondiales. Mais si, dans l'ensemble, Tes groupes du milieu prolétarien ont affirmé une position de classe principielle face à la guerre, la plupart d'entre eux l'ont fait avec des arguments et des analyses qui, loin d'apporter une clarté au prolétariat, sont plutôt un facteur de confusion.

Dès le début de la crise du Golfe, la plupart de ces organisations n'ont pas failli à leur responsabilité internationaliste élémentaire : que ce soit dans la presse ou sous forme de tracts, l'ensemble du milieu politique prolétarien a pris position clairement pour dénoncer la guerre impérialiste, rejeter toute partici­pation dans l'un ou l'autre camp et appeler les ouvriers à engager le combat contre le capitalisme sous toutes ses formes et dans tous les pays ([2]). En somme, les organisations prolétariennes existantes ont montré qu'elles étaient... dans le camp du prolétariat.

Cependant, pour être en mesure d'affirmer leur inter­nationalisme, il a fallu à certaines d'entre elles recou­vrir d'un mouchoir pudique des élucubrations qui constituent habituellement leur fond de commerce. Il en est ainsi, par exemple, à propos du soutien que le prolétariat devrait apporter aux "luttes d'indépendance nationale" dans certains pays sous-développés.

Internationalisme et luttes d'«indépendance nationale»

Le mouvement ouvrier du début du siècle avait été traversé par un débat très animé sur la question des luttes de libération nationale (voir en particulier notre série d'articles dans la Revue Internationale n°34 et 37). Dans ce débat, Lénine était le chef de file d'une position qui estimait possible, alors que le phéno­mène de l'impérialisme avait déjà envahi toute la société, le soutien par le prolétariat de certaines luttes d'indépendance nationale. Cela ne l'avait pas empê­ché, cependant, de prendre, au cours de la première guerre mondiale, une position parfaitement interna­tionaliste, plus claire, par certains côtés, que celle de Rosa Luxemburg, qui défendait, sur la question na­tionale, la position opposée. Lors du deuxième congrès de l'Internationale Communiste (IC), c'est la position de Lénine qui était devenue celle de l'Internationale. Cependant, la réalité (en particulier lors de la révolution chinoise de 1927) allait rapide­ment démontrer la non-validité de cette position de Lénine et de PIC, au point que la Fraction de Gauche du Parti communiste d'Italie, pourtant de "tradition léniniste", allait, au cours des années 1930, l'abandonner. Mais aujourd'hui encore, la plupart des croupes qui se réclament de la Gauche italienne continuent à défendre la position de PIC, comme si rien ne s'était passé, ce qui les conduit à des contor­sions invraisemblables.

Ainsi, nous ne pouvons que saluer le souci internatio­naliste du Parti Communiste International lorsqu'il nous dit que :

"Les travailleurs n'ont rien à gagner et tout à perdre à soutenir les conflits impérialistes... (...) Que la rente pétrolière enrichisse des bourgeois irakiens, koweïtiens ou français ne changera pas le sort des prolétaires d'Irak, de Koweït ou de France : seule ta lutte de classe contre l'exploitation capitaliste peut le faire. Et cette lutte de classe n'est possible qu'en rompant l’ 'union nationale' entre les classes qui impose tou­jours des sacrifices aux prolétaires, qui les divise par le patriotisme et le racisme avant de les faire se massacrer sur les champs de bataille. " (Tract du 24 août 1990, publié par Le Prolétaire). Mais cette organisation fe­rait bien de se demander en quoi les prolétaires arabes défendent leurs intérêts de classe lorsqu'ils sont enrôlés, comme elle les y appelle, dans la guerre pour la constitution d'un Etat national palestinien. Un tel Etat palestinien, s'il arrivait à voir le jour, ne serait pas moins impérialiste (même si moins puissant) que ne l'est aujourd'hui l'Irak, et les ouvriers n'y seraient pas moins férocement exploités. Ce n'est pas pour rien que Yasser Arafat compte parmi les meilleurs amis de Saddam Hussein. Pour le courant "bordiguiste" (auquel appartient Le Prolétaire), il serait temps de se rendre compte que l'histoire a démontré depuis 70 ans, et en de nombreuses reprises, l'inconsistance de ces positions. Sinon, ses exercices de corde raide entre internationalisme et nationalisme ne pourront que le conduire à la chute, soit dans le néant, soit dans le camp bourgeois (comme c'est arrivé, au début des années 1980, pour une bonne partie de ses composantes, telles Combat en Italie et El Oumami en France).

Cette contradiction entre l'internationalisme, qui constitue une condition essentielle d'appartenance au camp du prolétariat, et le soutien aux luttes natio­nales, une autre organisation du courant bordiguiste l'a résolue à sa façon, mais qui n'est malheureusement pas celle de la clarté. Ainsi on peut lire dans 77 Pro­gramma comunista d'octobre 1990 : "On peut com­prendre que, dans leur désespoir, les masses palesti­niennes, s'agrippent aujourd'hui au mythe de Saddam, comme hier et en d'autres circonstances à celui de Assad : le développement des événements ne tardera pas à démontrer que le 'héros' d'aujourd'hui, au même titre que celui d'hier, n'est que volonté étatique de puis­sance, et que le chemin de leur émancipation passe uni­quement à travers la révolution socialiste contre tous les potentats, arabes comme non arabes, du Moyen-Orient."  

On constate ici toute l'ambiguïté de la position de Programma.

En premier lieu, le concept de "masses" est confusionniste par excellence. Dans les "masses", on peut tout mettre, y compris des couches sociales comme la paysannerie qui, l’histoire l'a montré, sont loin d'être des alliés de la révolution prolétarienne. Ce qui constitue la question centrale pour les communistes, celle pour laquelle ils existent, c'est la prise de conscience du prolétariat. Or il existe un prolétariat palestinien, relativement nombreux et concentré, mais qui est particulièrement intoxiqué par le natio­nalisme (au même titre, d'ailleurs, que le prolétariat israélien qu'il côtoie). En second lieu, on ne voit pas pourquoi on tient à "comprendre" particulièrement la soumission de la population palestinienne à l'idéologie nationaliste. Que les couches petites-bourgeoises qui constituent cette population soient infectées par le nationalisme, c'est un phénomène courant dans l'histoire, qui correspond à leur nature et à leur place dans la société. Que le prolétariat lui-même soit victime de cette infection constitue, comme toujours et dans toutes les circonstances, une tragédie témoignant de sa faiblesse face à la bourgeoi­sie. On peut toujours "comprendre" les causes histo­riques, sociales et politiques d'une telle faiblesse (comme on pouvait, par exemple, "comprendre" en 1914 les causes de 1’embrigadement du prolétariat européen derrière les drapeaux nationaux), mais cela ne signifie pas qu'il faille faire la moindre concession politique à cette faiblesse. Ceux qui, au cours de la première guerre mondiale, passaient leur temps à comprendre" le nationalisme des ouvriers français, allemands ou russes, c'étaient bien les "social-chau­vins" à la Plekhanov et les "centristes" à la Kautsky, et sûrement pas les révolutionnaires comme Lénine, Rosa Luxemburg ou Karl Liebknecht qui, eux, consa­craient tous leurs efforts à combattre ce nationalisme.

A quoi bon, en fin de compte, s'intéresser particuliè­rement "aux masses" palestiniennes si c'est pour les appeler (en fait, seul le prolétariat est réellement capable d'entendre un tel appel) à faire la révolution socialiste ? Cet appel, c'est aux ouvriers de tous les pays qu'il doit s'adresser. Ce n'est pas seulement au Moyen-Orient que le combat révolutionnaire doit se mener, mais dans le monde entier. Et les ennemis à abattre, ce ne sont pas seulement tous les "potentats", mais tous les régimes bourgeois, et par­ticulièrement les régimes "démocratiques" qui domi­nent les pays les plus avancés. On voit là toute l'absurdité de la position "bordiguiste". Par une fidé­lité stupide à la position "classique" de Lénine et de l'Internationale Communiste, les bordiguistes conti­nuent à réciter, comme une litanie, des phrases sur les "masses" des pays coloniaux ou semi-coloniaux. Après ce qu'il est advenu du Vietnam, du Cambodge et autres nations "libérées", la Palestine constituait un des derniers lieux où la "libération nationale" pou­vait faire illusion (auprès de ceux, évidemment, qui avaient envie de s'illusionner). Aujourd'hui, cepen­dant, avec l'évidence de l'impasse que représente la lutte pour un Etat palestinien "indépendant et démo­cratique", on en vient à abandonner cette position classique (puisque celle-ci appelait les ouvriers à un soutien de certaines luttes nationales), mais sans le dire, et de façon honteuse, comme c'est de façon hon­teuse qu'on se tortille pour "comprendre" les mystifi­cations bourgeoises.

Cependant, ce ne sont pas ces contorsions ridicules qui, en soi, constituent le problème fondamental posé par la "fidélité" aux positions erronées de l'IC. La véritable gravité du maintien, contre vents et marée, de cette position (et même si on en abandonne, par la force des réalités, la substance) réside dans le fait qu'elle constitue la feuille de vigne favorite derrière laquelle se réfugie toute l'ignominie des différentes variétés de gauchistes dans leur soutien à la guerre impérialiste. C'est au nom des luttes de "libération nationale" contre 1' "impérialisme" que ces gau­chistes, comme les staliniens "pur jus", ont participé à l'enrôlement de multitudes de prolétaires des pays arriérés dans les massacres inter impérialistes (souvenons-nous du Vietnam !). Aujourd'hui, c'est au nom de cette même lutte "anti-impérialiste" que les

gauchistes, et particulièrement les trotskistes, appellent les prolétaires irakiens à aller se faire massacrer. En ce sens, toute confusion, tout manque de clarté sur la question nationale, ne peut que favoriser, même si on s'en défend, le sale travail des secteurs "radicaux" de la bourgeoisie.

«défaitisme révolutionnaire» et internationalisme

Il n'est pas que la position de soutien aux luttes de "libération nationale" qui conduise à des concessions aux campagnes gauchistes. Il en est de même du mot d'ordre de "défaitisme révolutionnaire" qui, au nom également de la "tradition", a été utilisé par certains groupes lors de la guerre du Golfe. Ce mot d'ordre a été mis en avant par Lénine au cours de la première guerre mondiale. Il répondait à la volonté de dénon­cer les tergiversations des éléments "centristes" qui, bien que d'accord "en principe" pour rejeter toute participation à la guerre impérialiste, préconisaient cependant d'attendre que les ouvriers des pays "ennemis" soient prêts a engager le combat contre celle-ci avant d'appeler ceux de "leur" propre pays à en faire autant. A l'appui de cette position, ils avan­çaient l'argument que, si les prolétaires d'un pays devançaient ceux des pays ennemis, ils favoriseraient la victoire de ces derniers dans la guerre impérialiste. Face à cet "internationalisme" conditionnel, Lénine répondait très justement que la classe ouvrière d'un pays n'avait aucun intérêt en commun avec "sa" bourgeoisie, précisant, en particulier, que la défaite de celle-ci ne pouvait que favoriser son combat, comme on l'avait déjà vu lors de la Commune de Paris (résultant de la défaite face à la Prusse) et avec la révolution de 1905 en Russie (battue dans la guerre contre le Japon). De cette constatation, il concluait que chaque prolétariat devait "souhaiter" la défaite de "sa" propre bourgeoisie. Cette dernière position était déjà erronée à l’époque, puisqu'elle conduisait les révolutionnaires de chaque pays à revendiquer pour "leur" prolétariat les conditions les plus favo­rables à la révolution prolétarienne, alors que c'est au niveau mondial et, dans un premier temps, dans les grands pays avancés (qui étaient tous impliqués dans a guerre) que la révolution devait avoir lieu. Cepen­dant, chez Lénine, la faiblesse de cette position n'a jamais conduit à une remise en cause de l'internationalisme le plus intransigeant (c'est même cette intransigeance qui l'avait conduit à un tel "dérapage"). En particulier, il ne serait jamais venu à Lénine 1’idée d'apporter un soutien à la bourgeoisie du pays "ennemi", même si, en toute logique, une telle attitude pouvait découler de ses "souhaits". En revanche, cette position incohérente a été par la suite utilisée en de multiples reprises par des partis bour­geois à coloration "communiste" pour justifier leur participation à la guerre impérialiste. C'est ainsi, par exemple, que les staliniens français ont brusquement "redécouvert", après la signature du pacte germano-russe de 1939, les vertus de 1'"internationalisme prolé­tarien" et du "défaitisme révolutionnaire", vertus qu'ils avaient oubliées depuis longtemps et qu'ils ont répudiées avec la même rapidité dès que l'Allemagne est entrée en guerre contre l'URSS en 1941. C'est le même "défaitisme révolutionnaire" que les staliniens italiens ont pu utiliser pour justifier, après 1941, leur politique à la tête de la1'résistance" contre Mussolini. Aujourd'hui, c'est au nom du même "défaitisme révolutionnaire" que les trotskistes des pays (et ils sont nombreux) impliqués dans le combat contre Saddam Hussein justifient le soutien de ce dernier.

C'est pour cela que, dans la guerre du Golfe, il est nécessaire que les révolutionnaires soient particuliè­rement clairs sur le mot d'ordre de "défaitisme révolu­tionnaire" s'ils ne veulent pas, même involontaire­ment, favoriser les campagnes gauchistes.

Cette faiblesse dans le point de vue internationaliste, tel qu'il est exprimé au travers du mot d'ordre de "défaitisme révolutionnaire", nous la trouvons sous une forme tout à fait caricaturale dans 77 Partito Comunista n° 186 : "Nous ne sommes pas cependant indifférents à l'issue de la guerre : nous sommes, en premier lieu, comme communistes révolutionnaires, défaitistes, nous sommes de ce fait favorables à la défaite de notre pays et plus généralement des pays occidentaux ; nous souhaitons la défaite la plus reten­tissante pour l'impérialisme états unien qui, étant le plus puissant du monde, représente le pire ennemi pour le mouvement prolétarien international, le chien de garde du capitalisme au niveau planétaire. " 77 Partito "souhaite" la défaite de l'impérialisme américain... comme les gauchistes, pour qui les croisades "anti ­impérialistes" ne sont rien d'autre que des prétextes pour appeler à participer à la guerre impérialiste, évidemment, Il Partito rejette une telle participation. Mais à quoi sert alors de "souhaiter", si c'est pour s'interdire tout moyen d'agir pour que le "souhait" devienne réalité. Pour les communistes, la réflexion théorique n'a pas pour objectif la spéculation gratuite, c'est un guide pour l'action. Les gauchistes, eux, sont conséquents. Et c'est justement le grand danger présenté par la position d'Il Partito. Avec ses "souhaits", cette organisation encourage, au lieu de les combattre fermement, les mystifications "anti­ impérialistes" qui pèsent sur une partie de la classe ouvrière. Et, à partir de là, ses protestations interna­tionalistes en porte-à-faux ne pèsent pas lourd face à la logique des gauchistes. Qu’il le veuille ou non, Il Partito se fait ainsi le rabatteur pour le compte de ces derniers. Il est heureux, cependant, que la position de ce groupe ait peu de chances d'être entendue. C'est vrai que la défaite du principal gendarme mondial affaiblirait plus l'ensemble de la bourgeoisie que sa victoire. L'ennui, c'est que ce genre de chose n'existe que "dans l'abstrait" où l'on peut échafauder tous les plans sur la comète que l'on veut. Dans la réalité, et en l'absence d'intervention divine, la victoire va à l'impérialisme le plus fort : aujourd'hui, même Sad­dam Hussein, malgré sa mégalomanie, ne croit pas qu'il puisse vaincre les Etats-Unis ([3]). Ainsi, en révé­lant ouvertement sa nature de spéculation futile et puérile, en affichant son ridicule et son absurdité, '"analyse" de Il Partito a au moins la qualité de réduire le danger constitué par une position fausse, celle du "défaitisme révolutionnaire".

Cependant, les erreurs des groupes prolétariens n'ont pas toujours le mérite d'être rendues inoffensives par leur absurdité. En particulier, il faut se garder de slo­gans tels que "Pour nous ouvriers de tous les pays, notre plus grand ennemi est 'notre' propre Etat", slogan qui figure dans la prise de position du Bureau International pour le Parti Révolutionnaire (BIPR) intitulée : "Contre Bush et l'impérialisme occidental, Contre Saddam et l'expansionnisme irakien, Non à la guerre au Moyen-Orient" (Déclaration reproduite dans Battaglia Comunista de septembre 1990 et Workerç Voice n° 53). Ce n'est pas un hasard si ce slo­gan est le même que "L'ennemi principal est notre propre bourgeoisie" qui est le titre d'un tract diffusé en France par un groupe appelé "Internationale ouvrière pour reconstruire la 4e Internationale", c'est-à-dire un groupe trotskiste. Ce slogan (qui s'apparente à celui de "défaitisme révolutionnaire") aussi avait été mis en avant au cours de la première guerre mondiale, notamment par les spartakistes en Allemagne. On peut constater aujourd'hui à quel point il peut facile­ment être récupéré par la bourgeoisie. En fait, tout mot d'ordre qui s'adresse à tel ou tel secteur du prolé­tariat en particulier, en lui assignant des tâches distinctes, sinon différentes de celles des autres secteurs, est ambigu et peut être retourné plus facilement contre la classe ouvrière par les gauchistes. Même si le prolétariat mondial est, à l'origine, séparé en sec­teurs nationaux, du fait de la division de la société bourgeoise elle-même, le sens de sa lutte historique est de tendre vers une unité mondiale. Il appartient justement aux révolutionnaires de contribuer active­ment à la constitution de cette unité mondiale. C'est pour cela qu'il ne peut exister aujourd'hui qu'un seul programme pour une organisation communiste (et non un programme par pays) comme c'est le cas pour le CCI. Comme l'écrivait Marx : "Le prolétariat ne peut exister qu'à l'échelle de l'histoire universelle, de même que le communisme, qui en est l'action, ne peut absolument pas se rencontrer autrement qu'en tant qu'existence historique universelle." Dans le même sens, les perspectives que doivent mettre en avant les révolutionnaire sont les mêmes pour tous les pays et tous les secteurs du prolétariat mondial, contraire­ment à ce que fait le BIPR dans son document pour expliciter le slogan signalé plus haut. En effet, ce do­cument, présenté comme l'émanation d'un même organe, existe en deux versions, et il faut constater que celle destinée aux ouvriers de langue anglaise a une allure bien plus gauchiste que celle en langue ita­lienne (nous attendons la version française et alle­mande de ce texte). Dans cette version anglaise (et non dans l'autre) on peut lire, en effet :

"Nous devons combattre ses plans et préparatifs de guerre [de notre "propre" Etat, NDLR]. Cela signifie en premier lieu que nous exigeons le retrait immédiat de toutes les forces occidentales envoyées dans le Golfe. Toutes les tentatives d'envoyer de nouvelles forces doi­vent être combattue par des grèves aux ports et aux aéroports par exemple. Si les combats éclatent nous devons appeler à la fraternisation entre les soldats irakiens et les soldats occidentaux et à ce qu'ils retour­nent leurs fusils contre leurs officiers. En second lieu, cela signifie combattre les tentatives d'imposer plus d'austérité et de réduction des prestations sociales au nom de l’'intérêt national' (...) La crise du pétrole, comme en 1974, va fournir [à la bourgeoisie] un alibi parfait pour expliquer l'effondrement du système. Notre réponse doit être de repousser les mensonges, repousser l'hystérie nationaliste, et combattre pour un niveau de vie plus élevé. En particulier, nous appelons les ouvriers britanniques du pétrole de la mer du Nord à développer leur lutte et à empêcher les patrons d'augmenter la production. Cette grève doit être éten­due afin d'inclure tous les ouvriers du pétrole et tous les autres ouvriers. Pas de sacrifice pour les guerres impérialistes."

Il faut malheureusement constater que la branche bri­tannique du BIPR place au premier plan de son inter­vention le mot d'ordre classique de tous les gauchistes au sein du prétendu mouvement "anti-guerre" : "Retrait des troupes occidentales du Golfe". Il apporte ainsi sa petite contribution aux campagnes des sec­teurs d'extrême gauche de la bourgeoisie visant, non seulement à permettre que le Golfe soit contrôlé par le "peuple arabe" (c'est-à-dire par les impérialismes locaux), mais surtout à répandre les illusions dans la possibilité de bloquer la politique de guerre de la bourgeoisie au moyen d'une campagne légaliste de "manifestations pour la paix", de "mobilisation de l'opinion publique", etc. Et on sait que ces illusions constituent le meilleur moyen pour détourner les ouvriers de la seule arme avec laquelle ils puissent combattre le développement de la guerre : la lutte sur leur propre terrain de classe rejetant l'inter-classisme des campagnes pacifistes. Une telle politique erronée n'est  pas  nouvelle  de  la part  de  la  Communist Workers Organisation (CWO), puisque c'est le même slogan gauchiste, "Impérialisme hors du Golfe", qu'elle avait mis en avant lors de l'intervention de 1 armada occidentale dans la guerre Irak-Iran en 1987 ([4]).

Concernant l'appel à la grève dans les ports et les aéroports lancé par la CWO, on pourra signaler, pour sa gouverne et celle de ses supporters, qu il a rencon­tré un écho en France où les marins du port de Mar­seille ont arrêté le travail pour retarder (d'une jour­née) le départ de troupes vers le Golfe. Précisons tou­tefois que c'était à l'appel du syndicat CGT contrôlé par les staliniens. Et cela n'a rien de surprenant : si ces crapules se sont permises de lancer une telle "action d'éclat", c'est qu'elles savaient pertinemment qu'à l'heure actuelle une telle méthode de "lutte" ne présente aucun danger pour la bourgeoisie. En réalité, ce n'est pas à travers des luttes particulières de tel ou tel secteur de la classe ouvrière que celle-ci peut combattre la politique de guerre de la bourgeoisie (et c'est également valable pour les ouvriers du pétrole dont la solidarité avec leurs frères de classe irakiens ne passe en aucune façon par une lutte spécifique dans cette branche, même si, pris d'un scrupule, la CWO l'appelle ensuite à s'élargir). Cette politique est la seule "réponse" que cette classe, dans son ensemble, puisse apporter à la crise sans issue de son système et à la décomposition généralisée que cette crise engendre aujourd'hui. Seule la lutte de l'ensemble du prolétariat, comme classe, sur le ter­rain de classe, et non en tant que telle où telle catégo­rie spécifique peut s'opposer réellement à la guerre impérialiste. Elle seule, en particulier, ouvre le chemin vers l'unique réponse historique que la classe ouvrière puisse apporter à la guerre impérialiste : le renversement du capitalisme lui-même.

C'est pour cela, également, que l'appel "à la fraterni­sation entre les soldats irakiens et tes soldats occiden­taux et à ce qu'ils retournent leurs fusils contre leurs officiers" est erroné dans la situation présente en tant que perspective immédiate. Ce mot d ordre est tout à fait juste en général. Il constitue une application de la vision internationaliste qui consiste à appeler le pro­létariat à "transformer la guerre impérialiste en guerre civile" ; et c'est comme tel qu'il s'est concrétisé à la fin de la première guerre mondiale, notamment entre les soldats russes et les soldats allemands. Mais cette concrétisation suppose un degré de maturité impor­tant dans la conscience du prolétariat, lequel n'existait pas au début de la guerre mais s'est juste­ment développé au cours de celle-ci. Un degré de conscience qui allait permettre aux ouvriers de Rus­sie, puis à ceux d'Allemagne, de se lancer dans le combat révolutionnaire. Cette conscience, en revanche, n'existait pas à la fin de la seconde guerre mondiale. Par exemple, les soldats allemands, qui étaient prêts à déserter, y renonçaient dans la mesure où, dans les pays occupés, le chauvinisme était tel parmi les ouvriers, qu'ils risquaient de se faire lyncher par ces derniers. Aujourd'hui, nous ne sommes évi­demment pas dans la contre-révolution telle qu'elle existait en 1945, mais la situation présente est égale­ment loin de celle de la fin de la première guerre mondiale, sur le plan de la conscience dans la classe ouvrière. C'est pour cela que la guerre du Golfe ne permet pas de réponse immédiate, sur le terrain, de la part du prolétariat. Encore une fois, la réponse de classe de celui-ci se joue essentiellement à l'arrière des combats actuels, dans les grandes métropoles du capitalisme, et se situe fondamentalement à l'échelle historique. Le rôle des révolutionnaires n'est pas, avec un "radicalisme" uniquement verbal, de mettre en avant des "recettes" qui pourraient "tout de suite" arrêter la guerre du Golfe. Il consiste à défendre au sein de l'ensemble du prolétariat mondial une vision claire des enjeux véritables qui sont posés par la guerre du Golfe et des responsabilités qui en découlent pour lui et pour ses luttes.

Et, justement, l'incapacité politique des différents groupes du milieu prolétarien à mettre en avant des mots d'ordre appropriés à la situation présente se retrouve lorsqu'il s'agit de comprendre les véritables enjeux de celle-ci, ces deux faiblesses étant liées, évidemment.

Les incompréhensions des enjeux de la guerre

Comme beaucoup de commentateurs sérieux de la presse bourgeoise, la plupart des groupes ont réussi à mettre en évidence les origines immédiates de l'aventure irakienne : non pas la "folie mégalomane" d'un Saddam Hussein, mais le fait que l'Irak, après 8 ans de guerre terriblement meurtrière et ruineuse contre l'Iran, était pris à la gorge par une situation économique catastrophique et un endettement exté­rieur de près de 80 milliards de dollars. Comme l'écrit Battaglia Comunista dans son numéro de septembre 1990 : "L'attaque contre le Koweït est donc le geste classique de celui qui, sur le point de se noyer, tente le tout pour le tout". En revanche, les raisons fondamen­tales du formidable déploiement militaire des Etats-Unis et de ses acolytes passent complètement par des­sus la tête de ces mêmes groupes.

Pour Le Prolétaire, en effet : "Les Etats-Unis ont défini sans fard l’'intérêt national américain' qui les faisait agir : garantir un approvisionnement stable et à un prix raisonnable du pétrole produit dans le Golfe : le même intérêt qui les faisait soutenir l'Irak contre l'Iran les fait soutenir maintenant l'Arabie Saoudite et les pétro-monarchies contre l'Irak." (tract déjà cité). C'est la même idée qu'énonce la CWO, elle aussi, dans un tract : "En fait, la crise du Golfe est réellement une crise pour le pétrole et pour qui le contrôle. Sans pétrole bon marché, les profits vont chuter. Les profits du capitalisme occidental sont menacés et c'est pour cette raison et aucune autre que les Etats-Unis prépa­rent un bain de sang au Moyen-Orient...". Quant à Battaglia Comunista, c'est, avec un langage plus pré­tentieux qu'elle défend la même idée : « Le pétrole, présent directement ou indirectement dans presque tous les cycles productifs, a un poids déterminant dans le procès de formation de la rente monopoliste et, en conséquence, le contrôle de son prix est d'une impor­tance vitale (...) Avec une économie qui donne claire­ment des signes de récession, une dette publique d'une dimension affolante, un appareil productif en fort défi­cit de productivité par rapport aux concurrents euro­péens et japonais, les Etats-Unis ne peuvent le moins du monde se permettre en ce moment de perdre le contrôle d'une des variables fondamentales de toute l'économie mondiale : le prix au pétrole. »

 

A cet argument, qui est également celui de beaucoup de groupes gauchistes qui n'ont qu'une idée en tête : vilipender la rapacité de l'impérialisme américain afin de justifier leur soutien a Saddam Hussein, 77 Programma Comunista apporte un début de réponse : « Dans tout cela, le pétrole (...) n'entre que comme dernier facteur. Dans les grands pays industriels, les réservoirs sont pleins et, dans tous les cas, la majorité de l'OPEP (...) est prête à augmenter la production et ainsi stabiliser les prix du brut ». En fait, 1’argument du pétrole pour expliquer la situation actuelle ne va pas très loin. Même si les Etats-Unis, de même que l'Europe et le Japon, sont évidemment intéressés à pouvoir importer un pétrole à bon marché, cela ne saurait expliquer l'incroyable concentration de moyens militaires opérée par la première puissance mondiale dans la région du Golfe. Une telle opération ne fait que grever encore plus les déficits déjà considé­rables des Etats-Unis et coûtera bien plus à l'économie de ce pays que l'augmentation du prix du pétrole demandée initialement par l'Irak. D'ailleurs, dès à présent, avec la perspective d'affrontements majeurs, ce prix a grimpe bien au delà du niveau qui aurait pu être établi par des négociations avec ce pays si les États-Unis avaient voulu de telles négociations (ce n'est certainement pas pour faire "respecter" les intérêts du cheikh Jaber et de son peuple que les Etats-Unis font preuve d'une intransigeance totale vis-à-vis de l'occupation du Koweït). Et les destruc­tions qui résulteront de l'affrontement militaire ris­quent fort d'aggraver encore les choses. Si vraiment c'était le prix du pétrole qui préoccupait fondamen­talement les Etats-Unis, on peut dire qu'ils ne s'y prennent pas de la meilleure façon : leur démarche évoquerait plutôt celle d'un éléphant voulant mettre de l'ordre dans un magasin de porcelaine.

En réalité, l'ampleur même du déploiement militaire fait la preuve que l'enjeu, pour les Etats-Unis, comme pour tous les autres pays, va bien au delà d'une ques­tion de prix du pétrole. C'est ce que touche du doigt Battaglia Comunista en essayant d'élargir son cadre d'analyse : "La rupture des équilibres issus de la seconde guerre mondiale a, en réalité, ouvert une phase historique dans laquelle nécessairement d'autres devront se constituer accentuant de ce fait la concur­rence entre les différents appétits impérialistes (...) une chose est sûre, [quelle que soit l'issue de ce conflit] aucune des questions que la crise du golfe a mises en évidence ne pourra trouver de solution de cette façon". Mais c'était trop lui demander : immédiatement, cette organisation se noie de nouveau dans... le pétrole : "Une fois l'Irak éliminé, pour l'exemple, il ne se passera pas longtemps avant que quelqu'un d'autre ne pose la même question : modifier la répartition de la rente [pétrolière] à l'échelle mondiale : parce que c'est cette répartition qui détermine la hiérarchie internatio­nale que la crise de l'URSS a remise en cause. " C'est là un point de vue original : qui contrôle le pétrole (ou la "rente pétrolière, pour faire plus "marxiste") contrôle la planète : pauvre URSS qui ne le savait pas et dont l'économie, en même temps que la puissance impérialiste, s'est effondrée alors qu'elle était le pre­mier producteur mondial... de pétrole. Quant à Pro­gramma, s'il comprend bien qu'il y a autre chose de plus important que le pétrole, il n'arrive pas à dépas­ser les généralités : "l’enchevêtrement d'un conflit né d'intérêts de puissance colossaux, qui en se résolvant ne pourra qu'en susciter de nouveaux, défaisant et recomposant les alliances...". Comprenne qui pourra. Voila qui n'apporte pas beaucoup de clarté à la classe ouvrière, en tout cas. Il est clair, par contre, que Pro­gramma ne comprend pas grand chose, lui non plus.

 

La sous estimation de la gravite de la situation actuelle

En fin de compte, s'il y a un point commun entre les différentes analyses de la signification de la guerre du Golfe, c'est bien la sous-estimation dramatique de la gravité de la situation dans laquelle se trouve le monde capitaliste aujourd'hui. Tels des montres arrê­tées, les groupes prolétariens, même lorsqu'ils par­viennent a reconnaître le bouleversement que vient de subir l'arène impérialiste mondiale avec la disparition du bloc russe, sont incapables d'en mesurer la dimen­sion et les implications réelles. Ils ne font que plaquer des schémas du passé à cette nouvelle situation, de la même façon qu'ils se contentent de répéter des mots d'ordre qui, des leur origine, étaient erronés. Nous ne développerons pas ici notre analyse suivant laquelle le capitalisme est entré aujourd'hui dans la phase ultime de sa décadence : celle de la décomposition générale de la société (voir Revue Internationale n°57 et 61). De même, nous ne reviendrons pas en détail sur notre propre prise de position sur la guerre du Golfe (voir éditorial de la Revue internationale n° 63 et 64), ni sur la question du militarisme dans la période actuelle (voir l'article "Militarisme et décomposition" dans ce numéro). Mais c'est notre devoir de dire que le refus des groupes communistes de regarder en race la réa­lité actuelle dans toute sa gravité (lorsqu'ils ne nient pas, purement et simplement, que le capitalisme est un système décadent, comme le font les bordiguistes) ne saurait leur permettre d'assumer pleinement leur responsabilité face à la classe ouvrière.

La guerre du Moyen-Orient, en effet, n'est pas sim­plement une guerre comme les autres, face à laquelle il suffit de réaffirmer les positions classiques de l'internationalisme, surtout sous la forme erronée du "défaitisme révolutionnaire". Le formidable déploie­ment militaire des Etats-Unis ne vise pas uniquement l'Irak, loin de là. La mise au pas de ce pays n'est qu'un prétexte pour "faire un exemple" afin de dis­suader toute velléité future, d'où qu'elle vienne, de jouer un jeu qui pourrait déstabiliser 1'"ordre mon­dial". Cet "ordre" était en parti assuré lorsque le monde était partagé entre deux grands "gendarmes". Si l'antagonisme entre ces derniers alimentait et atti­sait toute une série de guerres, il contraignait celles-ci, en même temps, à ne pas échapper au contrôle des "superpuissances", et en particulier, à ne pas prendre une extension qui aurait risqué de conduire à une guerre généralisée pour laquelle les pays avancés n'étaient pas prêts du fait du non-embrigadement du prolétariat. Mais l'effondrement complet du bloc de 'Est n'a pu qu'ouvrir la boîte de Pandore de tous les antagonismes impérialistes existant entre les diffé­rentes composantes du bloc occidental lui-même, et qui avaient été bridés tant qu'existait la menace du bloc adverse. L'acte de décès du bloc de l'Est consti­tuait donc la condamnation à mort du bloc de l'Ouest. C'est bien ce qu'exprimait le rapt du Koweït par l'Irak, lequel, jusqu'alors, s'était comporté en bon défenseur des intérêts occidentaux contre l'Iran. Cependant, le principal antagonisme impérialiste entre anciens "alliés" du bloc américain ne concerne pas les pays de la périphérie mais bien les pays cen­traux, c'est-à-dire les puissances économiques que sont les Etats d'Europe occidentale, le Japon et les Etats-Unis eux-mêmes. Si les ex-alliés de cette puis­sance au sein de feu le bloc occidental, sont bien inté­ressés à mettre au pas les seconds couteaux du "tiers-monde" lorsqu'ils tentent de sortir de leur rôle, ils sont beaucoup moins intéressés dans une opération de police dont l'objectif principal est d'assurer leur allégeance à cette même puissance. L'intervention militaire des Etats-Unis, même si elle contraint cette fois-ci leurs ex-vassaux à rabattre leurs prétentions, ne pourra mettre un terme définitif aux déchirements impérialistes, puisque ces déchirements font partie de la vie même du capitalisme, et qu'ils ne pourront qu'être encore exacerbés par l'aggravation irréver­sible de la crise de ce système, son enfoncement irré­médiable dans les convulsions de sa décadence et de sa décomposition. Sans être une guerre mondiale, la guerre du Golfe est donc la première manifestation majeure d'un chaos et d'une barbarie comme jamais la société humaine n'en a connus.

Voilà ce que les organisations révolutionnaires doi­vent affirmer clairement à leur classe afin que celle-ci puisse prendre pleinement conscience des enjeux de son combat contre le capitalisme. Sinon, elles seront totalement incapables d'assumer la tâche pour laquelle le prolétariat les a faites surgir et elles seront impitoyablement balayées par l'histoire.

FM, 1/11/90.



[1] Pour certaines organisations trotskistes, le langage diffère en fonction du support de leur prise de position : dans leur presse à grande diffusion, leur soutien à l'impérialisme irakien est masqué derrière toutes sortes de contorsions (il ne faut pas choquer le public !), mais dans leur publication "théorique" et leurs réunions publiques, qui s'adressent à un public plus "initié", c'est de façon ouverte qu'ils appellent au soutien de l'Irak. Là encore, les moyens et le but sont bien en accord : comme n'importe quel secteur de la bourgeoisie impliqué dans la guerre, le trotskisme utilise, pour par­venir à ses fins, les "techniques" classiques de dissimulation, de désinformation et de mensonge.

[2] Le silence dans lequel s'est maintenu jusqu'à présent le Ferment Ouvrier Révolutionnaire n'en est que plus inacceptable. Appa­remment, le FOR est beaucoup plus en verve lorsqu'il s'agit de faire des procès stupides aux autres organisations révolutionnaires, en leur faisant dire n'importe quoi (voir son article "Encore un plat piquant du CCI" dans L'arme de la critique n° 6) qu'au moment où il faut faire entendre la voix internationaliste contre la barbarie guerrière du capitalisme. Mais peut-être ce silence indique-t-il tout simplement que le FOR a cessé d'exister comme organisation. Une telle éventualité ne serait nullement surprenante : lorsqu'une orga­nisation révolutionnaire continue à affirmer, contre toute évidence, que le capitalisme n'est pas aujourd'hui en crise, comme l'a tou­jours fait le FOR, elle perd toute capacité à contribuer à la prise de conscience du prolétariat et devient sans objet.
 

[3] Il faut rendre à César ce qui est à César et à Bordiga la paternité de cette position. En effet, c'est lui qui, au début de la "guerre froide", avait mis en avant que la défaite du bloc impérialiste amé­ricain face au bloc russe plus faible, créerait les conditions les plus favorables au développement de la lutte prolétarienne. Cette posi­tion était dangereuse et pouvait parfaitement faire le jeu des trots­kistes et des staliniens. D'autant plus qu'elle n'avait pas la même stupidité que celle de ses épigones d'aujourd'hui puisqu'elle concernait des adversaires impérialistes d'une force comparable. Parmi ces épigones, on peut signaler également le "Mouvement communiste pour la formation du parti communiste mondial" qui a publié un tract intitulé "Pour arrêter la guerre, il faut arrêter économie". En soi, ce nouveau groupuscule ne représente pas grand-chose, mais son document est significatif des aberrations qui constituent le "patrimoine" du bordiguisme. En effet, outre les "souhaits" classiques en faveur d'une défaite des Etats-Unis, ce texte, en bonne fidélité bordiguiste, reprend à son compte des slo­gans mis en avant par Lénine au début du siècle tels que "Contre toute oppression des nationalités" et "Contre toute annexion". Au­jourd'hui, ces deux slogans peuvent parfaitement convenir à la bourgeoisie et favoriser ses campagnes mystificatrices. Ainsi, c'est au nom de la lutte contre "l'oppression des nationalités" que les prolétaires des différentes républiques de l'URSS sont à l'heure ac­tuelle appelés, et malheureusement avec succès, à abandonner leur terrain de classe pour le terrain pourri du nationalisme sur lequel ils vont s'entre-massacrer. De même, la "lutte contre les annexions" est, en ce moment même, le cheval de bataille de l'ONU, et parti­culièrement des Etats-Unis, dans leur croisade contre l'Irak.

[4] Dans le document signé en commun par Workers'Voice et Battaglia Communista, l'Irak est considéré, fort justement, comme un pays impérialiste. Il faut constater, cependant, que c'est une première pour la CWO qui, jusqu'à présent, considérait que seules les superpuissances étaient impérialistes. Il est dommage que cette organisation n'ait pas fait part aux lecteurs de sa presse de son changement d'analyse. A moins que la CWO ne conserve encore, malgré tout, sa vieille (et stupide) position. Cela expliquerait la rai­son du titre ambigu du document signé en commun avec Battaglia, où on fait une différence entre "l'impérialisme occidental et "l'expansionnisme irakien". Décidément, le BIPR et la clarté poli­tique sont toujours aussi fâchés l'un avec l'autre ! Pour sa part, l'opportunisme du BIPR continue à bien se porter. Merci pour lui !