Milieu politique prolétarien : «Emancipacion Obrera» à la dérive

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Les convulsions qui secouent actuellement le monde, manifestations de l'entrée du capi­talisme dans une phase de décomposition, imposent aux organisations du milieu politique prolétarien une décantation politique plus rigoureuse. La confrontation de leurs prises de position devrait contribuer a cette décantation, permettant une intervention qui soit un facteur de clarification et non de plus grande confusion pour l'ensemble de la classe ouvrière. Malheureusement, il n'en est rien.

L'accélération de l'histoire met en relief la paralysie et le retard des analyses des organi­sations politiques prolétariennes. Au lieu d'une confrontation de positions sérieuse, nous voyons des accords superficiels, d'occasion, pour quelque «publication commune», dont la seule raison d'être semble un accord tacite pour intensifier les attaques non fondées contre le CCI, parce qu'il est la seule organisation qui essaie d'aller au fond des choses dans les analyses de la situation actuelle, et parce qu'il en appelle à la responsabilité du milieu révolutionnaire. La persistance d'une telle attitude est porteuse du risque que ces organisations restent fixées à des formes d'existence parasitaires. Et si cela constitue un risque pour les organisations qui puisent leurs racines dans des fractions de la gauche communiste, et donc sont capables de se maintenir sur un terrain de classe, le risque est encore plus grand pour les regroupements politiques prolétariens relativement jeunes qui n'ont pas pu - ou pas voulu - s'accrocher au fil des positions historiques de la classe. C'est ce qui arrive au groupe Emancipacion Obrera (Argentine).

Défendre le milieu politique prolétarien, même des attaques des amis

Il y a quelques mois, Emancipacion Obrera (EO) a publié une brochure sous le titre «Nous voulons tout» dans laquelle ce groupe, outre qu'il disperse ses idées sur la lutte de résistance du prolétariat et autres thèmes, donne pesamment dans la calomnie à la mode dans le milieu politique prolétarien, contre le CCI, avec des envolées du style :

«Les mots d'ordre du CCI se réduisent plus ou moins à « pain, paix et travail », mot d'ordre connu de tout le réformisme mondial, du stalinisme, du trotskisme et de tous les "ismes" qui composent la gauche du capital, y compris des secteurs bourgeois qui ne sont pas de gauche».

Ce «plus ou moins» avec lequel commence la citation, est représentatif de l’esprit qui anime toute la bro­chure : l'esprit de l'ambiguïté dans les prises de posi­tion de EO, l'esprit de «jeter la pierre et cacher la main». Ainsi dès l’introduction nous lisons que :

«A côté dépositions qui gardent des ressemblances avec les nôtres, nous avons d'importants désaccords avec des points qu'ils (le CCI) ont en commun avec la gauche du capital (...).». Et : «ce n'est pas parce que le CCI n'est pas exactement identique à nous, mais parce qu'il n'a pas achevé la rupture avec la gauche du capital...».

Ainsi, selon ces camarades, le CCI aurait les mêmes positions que la gauche du capital... sans être exac­tement des leurs. C'est confus. Cependant la confu­sion ne vient pas de l'organisation analysée, mais de l'analyste. Il ne peut pas exister en effet une organisa­tion qui soit en même temps bourgeoise et proléta­rienne (EO ne parle pas de faiblesses ou de dévia­tions, mais de mots d'ordre et de positions). Donc, ou bien le CCI est une organisation bourgeoise et EO devrait expliquer pourquoi il a maintenu des relations politiques pendant des années avec cette organisa­tion. Ou bien EO a la position opportuniste selon laquelle une organisation prolétarienne pourrait maintenir des liens avec une organisation bourgeoise. Ou le CCI est une organisation prolétarienne et alors EO substitue la calomnie à la critique et au débat.

Mais le CCI n'est pas la seule victime de la confusion. En parlant de Rosa Luxemburg et en particulier de son oeuvre Réforme ou révolution, EO la situe avec le plus grand mépris comme l'exemple le plus pur du réformisme, dont le CCI serait imbibé. EO n'est pas capable de comprendre que précisément l'oeuvre citée constitue un outil fondamental avec lequel l'aile révolutionnaire - dont Rosa était une des principales représentantes - du parti prolétarien de l'époque (la social-démocratie de la fin du 19e siècle au début du 20e siècle) combattait le réformisme.

Ensuite, citant l'oeuvre de Lénine, Explication du projet de Programme, EO suppose qu il traite de «l'exposition la plus traditionnelle du problème (de la conscience), conception sur laquelle se retrouve d'accord la majorité des groupes politiques qui se disent révolutionnaires à l'intérieur et à l'extérieur de la gauche du capital», et, plus loin : «... A côté de choses correctes, on voit ses limites, son point faible. Il ne sort pas de la problématique de la résistance au capitalisme et l'alternative politique en reste à obtenir de l'influence dans le pouvoir d'Etat».

Récemment, EO considérait que des organisations prolétariennes et capitalistes pourraient «s'accorder» sur quelque chose, c'est-à-dire, avoir des positions politiques communes. En plus, la pensée révolution­naire de Lénine est complètement détournée, la cita­tion critiquée est de fait un commentaire inspiré du premier chapitre du Manifeste Communiste sur «comment s'accroît la force de la classe ouvrière à partir de sa lutte de résistance pour se convertir en lutte pour le pouvoir politique». EO rabaisse Lénine au niveau d'un vulgaire chercheur de poste. Son rai­sonnement est le même que celui dont il gratifie le CCI.

A propos du CCI : «A côté de positions semblables aux nôtres... des points communs avec la gauche du capital».

A propos de Lénine : «A côté de choses correctes, on voit ses limites.»

Mais la «limite» n'est pas ici le fait de Lénine, mais bien de EO qui se trompe sur l'histoire du mouvement révolutionnaire du prolétariat, la rend confuse, et la dévalorise. Dans une autre partie de la brochure, on peut lire :

«Le mot d'ordre traditionnel (repris par Engels, la social-démocratie, Lénine, Staline, Trotsky, Mao, Fidel, Tito, etc.) selon lequel après la révolution il doit en être "de chacun selon ses possibilités, à chacun selon son travail" s'est révélé être un moyen de perpétuer le capitalisme». Ici EO va jusqu'à établir une ligne de continuité entre les dirigeants du prolétariat comme Engels, Lénine ou Trotsky, et les bourreaux du prolé­tariat, les chiens sanglants du capital comme Staline, Mao, Fidel ou Tito. C'est tout juste si Marx et Engels sont épargnés par les traits ignorants de ces cama­rades : «Le même mot d'ordre qui a rendu fameux le Manifeste de Marx et Engels "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous" a démontré sa grave (sic) insuffisance».

Ainsi donc, la brochure «Nous voulons tout» est en premier lieu une manifestation du fait qu'EO perd la boussole et n'est pas capable de distinguer clairement les frontières de classe qui séparent une organisation prolétarienne d'une organisation du capital. Et ce, parce qu'elle n'est pas non plus capable de com­prendre que les positions révolutionnaires de la classe ouvrière, de même que la forme dans laquelle elles sont exprimées dans l'oeuvre de tel ou tel révolutionnaire, ont une évolution, en même temps qu'une continuité, tout au long de l'histoire du mouvement ouvrier. Continuité des positions de classe auxquelles tout regroupement politique prolétarien doit s'accrocher, s'il ne veut pas se voir ballotté d'un côté à l'autre par l'idéologie bourgeoise, fréquemment présentée sous les dehors d'idées «nouvelles» et «originales». Et attention. La question n'est pas qu'il faut s'incliner devant les révolutionnaires du passé comme s'ils étaient sacrés ou s'ils ne pouvaient pas avoir des insuffisances et commettre des erreurs, ou s'interdire toute critique envers eux ainsi qu'envers les organisations révolutionnaires. La question est que, pour pouvoir entreprendre une critique qui exprime mieux les positions de classe, ou qui leur permette d'avancer, il faut d'abord les comprendre, tout au moins il faut pouvoir les différencier des positions ennemies.

De fait, et sûrement sans s'en rendre compte, EO a apporté sa pierre dans la campagne idéologique que la bourgeoisie mondiale a lancée contre le prolétariat avec le motif de l'effondrement du bloc impérialiste de l'Est, campagne qui identifie la révolution d'octobre avec le capitalisme d'Etat qui s'est instauré après sa défaite, et qui prétend établir une ligne de continuité entre Marx, Lénine et Staline, pour «prouver» que le marxisme conduit au stalinisme.

D'autre part, le silence complice et opportuniste d'autres groupes du milieu envers cette brochure de EO est préoccupant. Enchantés des attaques que EO lance contre le CCI, ils ne se sont pas préoccupés du fait que EO remet en question les frontières de classe qui définissent le milieu politique prolétarien, le marxisme en général. Dans ces conditions, le moins que puisse faire le CCI est de défendre les positions de base de la classe et du milieu politique révolution­naire, même si, à cette occasion, l'attaque ne pro­vient pas de l'ennemi que nous avons en face de nous, mais des amis.

Luttes de résistance et révolution

Mais quelle est cette «grave insuffisance» qui selon EO provient de Marx et Engels, passe par Rosa Luxemburg et Lénine et arrive jusqu'au CCI ? Quel est ce point sur lequel tous «s'accordent» avec la gauche du capital, «y compris avec des secteurs bourgeois qui ne sont pas de gauche» ? Il s'agit de la position la plus fondamentale, essentielle, du marxisme, avec laquelle les camarades s'embrouillent pendant les 60 pages de leur brochure sans en venir à bout : la position selon laquelle, la lutte de résistance des ouvriers contre les effets de l'exploitation capitaliste conduit dans son développement (dans son extension, unification, approfondissement, sa radicalisation) à la lutte révo­lutionnaire de la classe ouvrière contre le capitalisme, comme un tout, pour le détruire et construire la société communiste. Et comme cette position se maintient tout au long de l'histoire du mouvement ouvrier et est répétée constamment de multiples façons dans la littérature marxiste - il n'y a qu'à relire le premier chapitre du Manifeste Communiste -, il est naturel que EO finisse par vouloir jeter le marxisme dans le camp bourgeois. Voyons un des paragraphes qui résume sa position. Il se réfère aux luttes pour des augmentations de salaires et dit :

«... c'est une illusion criminelle de croire que l'unification des luttes actuelles (nous sommes dans ces luttes, nous y participons, et c'est pour cela que nous savons ce qu'elles sont) puissent créer la force qui nous permette de détruire le capitalisme et de créer le com­munisme. Principalement pour quatre raisons :

1)   Les luttes actuelles se font en majorité sur un terrain limité, essayer de conserver la force de travail... Bien sûr, il faut les faire, mais il ne faut pas nier leurs limites et pire encore quand elles sont encadrées par des mots d'ordre tels que pain, paix et travail... D'autres sortes de luttes sont aussi nécessaires, d'autres sortes d'orientations, d'objectifs (souligné par EO).

2)   Ces luttes en elles-mêmes ne créent pas la force, pas plus que leur unité ne permet de détruire le capita­lisme : cela se fait avec un autre type de lutte, et un autre type de méthode (l'insurrection en est un exemple) et, certainement, avec d'autres objectifs.

3)   Si l'avant-garde prolétarienne n'est pas organisée en parti... il n'y a pas de possibilité pour que mûrisse une alternative prolétarienne réellement capable de vaincre le capital.

4)   Ce parti ne surgit pas spontanément de ces luttes... pas plus qu'il ne peut surgir de façon isolée de la lutte de classe réelle...».

Tout cela se réduit à une contradiction qu'établit EO entre les «luttes actuelles» et les «luttes d'un autre type qui sont nécessaires». EO nie que les luttes de résis­tance font partie du processus de l'unification de la classe en vue de la révolution, pour ce groupe elles ne font pas partie de la lutte de classe «réelle». Deux questions s'imposent :

Pourquoi EO pense que ces luttes doivent être, «bien sûr», soutenues. Réponse : «nous devons lutter pour ces simples raccommodages parce que nous n'avons pas encore la force pour faire la révolution». Ici est exprimé clairement que pour EO il n'existe pas de relation entre la lutte de résistance et la révolution, et que si on lutte pour ces «raccommodages» c'est parce qu'on ne peut pas faire autre chose. Non parce que cette lutte contribue en quoi que ce soit à la révolu­tion, puisque ce sont deux choses opposées. Ceci est d'une inconséquence totale, puisque si EO considère que les luttes actuelles ne servent qu'à «obtenir des raccommodages» mais à chaque moment affirme qu'on doit «les faire» et qu'ils participent à ces luttes, c'est que ce groupe rabaisse le rôle de l'organisation révolutionnaire à celui d'une oeuvre de charité. En réalité, les révolutionnaires interviennent dans les luttes de résistance parce qu'ils ont la conviction qu'en principe elles constituent un point de départ pour le développement de la lutte révolutionnaire. C'est une autre question que de savoir comment, à partir de ces luttes, avec l'intervention du parti, de la conscience, se développe la lutte révolutionnaire.

Seconde question : quel serait cet autre «type de luttes», cette «lutte de classe réelle» qui créerait la force et l'unité de la classe. Là, la confusion de EO est encore plus grande.

D'un côté ils mentionnent l'insurrection, mais ce n'est pas de cela qu'on parle. Il ne suffit pas de définir le point culminant pour attaquer le pouvoir bour­geois, encore faut-il définir le chemin que le proléta­riat doit prendre pour atteindre ce point culminant. L'histoire de la classe ouvrière ne connaît d'autre chemin que celui qui passe par le développement de ses luttes de résistance, de son mouvement de grèves. C'est dans ces luttes qu'il peut forger son unité, sa conscience, ses organisations, qui lui permettent d'aller à l'assaut révolutionnaire.

D'un autre côté, bien qu'on n'ait pas une idée claire, explicite de ce que EO veut dire par la «lutte de classe réelle», qui devrait se substituer aux «luttes actuelles», la brochure y fait allusion. Par exemple, elle se réfère à des émeutes de la faim pour dire : «il est certain que ce sont des réactions sans perspectives (...) mais il y a une composante des luttes que nie le CCI». Ailleurs, par rapport aux réactions de colère des ouvriers (comme bastonner un délégué syndical ou se battre avec la police) contre les abus dont ils sont l'objet de la part des forces du capital dans le travail et la vie quotidienne, ils disent : «Ces petites luttes, font aussi partie de la lutte et en de nombreux cas comportent des caractéristiques très importantes pour la lutte révolu­tionnaire...»; ou bien, à propos des actions comme dresser des barricades, brûler des voitures qu'on voit dans certaines grèves, ils approuvent : «il est certain que beaucoup d’actions, y compris désespérées, n'ont pas de perspectives et ne se produiraient pas si la classe ouvrière répondait comme une seule personne (...) mais aujourd'hui ce n'est pas la situation et si nous voulons intervenir dans la lutte réelle, nous devons partir des réalités (...)».

Il s'agit là de trois situations différentes :

-  de révoltes de masses affamées et désespérées (voir "Les révolutionnaires face aux émeutes de la faim", Revue Internationale n° 63) ;

-  de réactions isolées d'ouvriers ;

-  de grèves de résistance (qui sont rejetées à certains moments, et ici saluées, pourquoi ?).

Qu'est ce qu'elles ont en commun ? Quelle est cette «composante de lutte très importante», cette «lutte réelle» ? Simplement, la violence désespérée. Selon EO, «Dans la mesure où la nécessité de détruire l'Etat n'apparaît pas intégrée à la façon dont le CCI pose les problèmes, (nous nous référons plus loin à cette ques­tion) (...) il est logique qu'ils sous-estiment ou mépri­sent les moments d affrontements avec les forces de l'ordre capitaliste (...)».

EO s'avance sur une pente glissante. De fait, la vio­lence de classe (qu'on lise bien) est une «composante» de la lutte du prolétariat, et, évidemment non seule­ment dans l'insurrection pour abattre définitivement le pouvoir bourgeois, mais aussi dans toute la période qui la précède. Déjà les luttes de résistance, pour s’étendre sous le contrôle des ouvriers eux-mêmes, impliquent un affrontement avec l'appareil étatique, avec les syndicats, la police, la justice. Ce à quoi nous nous opposons sans cesse, ce que nous dénonçons dans tous les cas, c'est que les ouvriers s'enferment, ou mieux, soient enfermés par les radicaux petit-bourgeois, les syndicats ou la police, dans des actes de violence désespérés, isoles, minoritaires, qui empêchent ou entravent les tendances à l'unité de la classe, qui impliquent l'affrontement direct avec des organismes de répression pouvant mobiliser et concentrer une force très supérieure à celle d'un quelconque groupe d'ouvriers ou d'une grève isolée. Nous appelons à ne pas tomber dans cette violence déses­pérée «sans perspectives», qui conduit à des impasses, a des défaites et à la démoralisation de secteurs entiers de la classe ouvrière.

Rien n'est plus stupide et dangereux que de poser la question comme le fait EO : «il est criminel au­jourd'hui d'appeler à s'armer de mitraillettes pour défendre un piquet de grève de la police, mais il est aussi criminel de ne pas chercher des moyens d'autodéfense en fonction des forces réelles d'aujourd'hui». Nous avons là, dans son essence, le piège du radicalisme petit bourgeois provocateur : inciter un groupe d'ouvriers à l'affrontement avec la police, mais en leur disant de ne pas utiliser d'armes à feu, sachant que la police peut en faire usage quand elle le veut. L’alternative relative au type de défense que devraient employer les ouvriers dans un piquet de grève est fausse. Les ouvriers se défendent toujours le mieux qu'ils peuvent, il n'y a qu'à se souvenir de la grève des aciéries au Brésil il y a deux ans, où les ouvriers avaient posé des pièges dans les installations de l'usine et inventé avec talent des artifices avec les outils pour affronter l'armée... et pourtant, malgré leur vaillante riposte, ils furent écrasés. La véritable alternative est : ou les ouvriers s'enferment dans leur usine jusqu'à ce qu'ils soient réprimés par une force policière plusieurs fois supérieure, qui aura inévita­blement le dessus, ou ils sortent pour chercher la soli­darité de classe, l'extension de la lutte, la force de la masse. Bien que ce chemin soit plus difficile et plus long, c'est le seul qui puisse conduire non seulement à l'obtention de revendications et à faire échec à la répression, mais encore est le seul moyen de contri­buer à forger l'unité de la classe nécessaire pour ren­verser le capitalisme. Est-ce que les camarades de EO comprennent maintenant notre position ?

Le dernier point sur les luttes ouvrières. Mêlé à la cri­tique faite au CCI d'appuyer les luttes de résistance, EO utilise l'argument que le CCI met en avant «une unité sans aucune perspective anti-capitaliste et inté­grée au capitalisme... qui obligatoirement amène à de nouvelles défaites», «le principal problème du CCI... n'est pas son appui à ces luttes (de résistance) mais sa tentative de les enfermer dans un schéma politique économiciste».

C'est-à-dire, il ne s'agit pas là du «caractère limité des luttes», mais du fait que le CCI essaie de les limiter. Ceci est une accusation réellement grave parce qu'elle identifie le CCI à un instrument de la bourgeoisie, comme les syndicats, dont la fonction est précisément de tenter d'encadrer les luttes et de les mener à la défaite. EO devrait au moins avoir quelque solide argument pour la lancer. Et pourtant, il n en a pas. Cette accusation est soutenue par des phrases des plus floues, faisant référence à ce que le CCI ne parle pas toujours de l'objectif final ou de la lutte armée, du style de «ce thème n'est pas traité avec l'importance qu'il doit avoir»; «quelques textes isolés semblent reconnaître... mais c'est insuffisant» ; «soit dit en pas­sant (oui, camarades, ce que vous dites est toujours dit "en passant"), il semble que le CCI ne défende pas non plus la dictature du prolétariat dans ses tracts».

Que signifie tout cela ? Qu'une fois que EO a perdu de vue la délimitation des frontières de classes, des posi­tions qui séparent une organisation du capital d'une organisation révolutionnaire du prolétariat, elle est amenée à penser qu'une organisation révolutionnaire se juge... a la quantité de fois qu'elle écrit «prendre le pouvoir !», «guerre révolutionnaire !», «nous voulons tout !». C'est regrettable, mais cela nous fait penser au «travail politique dans les masses» que prône le gau­chisme petit bourgeois le plus radical : balancer des tracts et couvrir les murs de mots d'ordre aussi ultra­radicaux et ultra-révolutionnaires... que vides de contenu. Où va donc le groupe EO?

Emancipacion Obrera à la dérive

Il y a maintenant plus de quatre ans que nous avons établi des relations politiques avec EO, avec la publi­cation dans les pages de cette revue de sa «Proposition internationale» et d'un début de correspondance (Revue Internationale n°46 et 49, 1986-87). A cette époque, nous avons salué la préoccupation et l'effort des camarades de contribuer à l'unification des forces révolutionnaires dans le monde. Pourtant, nous ne nous sommes pas privés de signaler ce qui, de notre point de vue, constituait les faiblesses de ce regrou­pement. En particulier, nous l'avons prévenu contre l'idée que le critère pour «reconnaître» les groupes révolutionnaires pourrait être «la pratique» sans plus. Nous disions que :

«Une "pratique" séparée de tout fondement politique, de toute orientation, de tout cadre de principes, n'est qu'une pratique suspendue en l'air, un immédiatisme borné, mais ne saurait jamais être une activité vraiment révolutionnaire. Toute séparation entre théorie et pra­tique optant soit pour la théorie sans pratique, soit pour la pratique sans théorie, détruit l'unité des luttes immédiates et du but historique». (Revue Internatio­nale n° 49)

Ainsi nous signalions l'urgente nécessité, encore plus grande pour les groupes «jeunes», face à la rupture organique de plus de cinquante ans, produit de la défaite de la vague révolutionnaire du début de ce siècle, de s'efforcer de «tenter de rétablir la continuité historique et politique du mouvement», (id.) Nous l'avons alerté à l'époque du danger de tomber dans l'attitude de certains groupes à qui «il paraît plus avantageux de rester dans l'ignorance et même d'effacer purement et simplement le passé et de consi­dérer que l'histoire de la lutte des classes commence avec eux... dans leur volonté d'effacer le passé, se considérant être sortis du néant, ils se condamnent à n'être que du néant», (id.) Ce qui à cette époque appa­raissait comme des «faiblesses» passagères d un corps jeune, tend aujourd’hui à se convertir en maladie chronique : le mépris pour la théorie, la négation de la continuité historique du mouvement ouvrier. Et que nous offre EO en échange ? Peu, réellement peu.

Ainsi, le problème de la conscience de classe, appa­raît à EO comme un «noeud gordien» qu'ils ne tentent pas de dénouer, mais qu'ils préfèrent «trancher d'un coup de hache» (p. 50 de «Nous voulons tout»). Pour EO, le débat de deux siècles dans le mouvement ouvrier est «résolu» sans grande difficulté. Pour eux, nul besoin de marxisme, ils ont simplement besoin... d'un dictionnaire :

«Si nous y prêtons réellement attention (EO nous fait la leçon), en réalité le spontané non seulement n'est pas        l'inconscient mais suppose que ce qu'on fait sponta­nément, on le fasse volontairement... du dictionnaire, "spontané" : volontaire et de son propre mouvement"

(...)». Et de ce jeu sur les mots infantile, EO tire la conclusion : «au spontané ne s'oppose pas le conscient, mais l'organisé... et notre tâche fondamentale n'est pas que les ouvriers prennent conscience, mais de prendre part à leurs prises de position, à ce qu'il prennent parti», et plus loin : «la tâche du parti (...) n'est pas de "développer la conscience" ou qu'il y ait prise de conscience, mais qu'il y ait prise de parti (...)", "la tâche du parti est de défendre une position, un parti (sic: «la situation du prolétariat ne trou­vera pas de solution quand les ouvriers "prendront conscience" qu'ils sont exploités, ou que la bourgeoisie est l'ennemi, que le capitalisme est une merde ! Combiens d'ouvriers et d'ouvrières le savent déjà sans l'aide des "révolutionnaires" ? Est-ce que cela change la réalité de cette situation? (...) la question est en premier lieu la position, le parti qu 'ils prennent (...)»

Nous posons la question : pourquoi personne n'a eu avant l'idée de regarder un dictionnaire, où il est clai­rement dit que le spontané et le volontaire sont iden­tiques, ce qui supprime le problème de la sponta­néité ? Est-ce parce que jusqu'à présent personne ne s'est rendu compte du «nombre d’ouvriers qui ont déjà pris conscience sans que cela change la réalité», fait qui anéantit le problème de la conscience ? Pourquoi, avoir construit tant de partis sans que jusqu'à mainte­nant personne ne se soit rendu compte que la tâche du Parti était - comme son nom l'indique - de «faire que la classe prenne parti» ? Peut-on prendre au sérieux les balivernes que nous sert aujourd'hui EO, après nous avoir fait découvrir les «graves insuffisances» du marxisme ?

Si  nous  prenons  au  sérieux  EO,   nous  pourrions essayer d'expliquer que le problème de la conscience n'est pas un problème de définition du dictionnaire, mais la question fondamentale de la lutte du proléta­riat ; la lutte pour la conscience de classe, qui est aussi la lutte pour briser et dépasser l'idéologie bour­geoise, n'est que l'expression de la lutte de classe du prolétariat pour faire prévaloir ses objectifs histo­riques en mettant à bas la société dominante. Nous       pourrions aussi essayer d'expliquer que la conscience de classe n'est pas ce que chaque ouvrier «sait» ou croit savoir, mais ce que la classe ouvrière est appelé historiquement à réaliser. Que la conscience de classe ne peut être séparée de la pratique, c'est-à-dire que la conscience du prolétariat s'exprime en tant que lutte révolutionnaire. Nous pourrions aussi tenter de défi­nir le cadre du débat dans le camp révolutionnaire sur la question de la conscience de classe : est-ce que ce sont les masses qui atteignent cette conscience ou seulement l'avant-garde, et en fonction de la position adoptée, les différentes organisations ont un certain type d'intervention et d'orientation au sein de la classe... Mais est que cela servirait à quelque chose pour EO ?

Certainement, dans la position de EO on peut reconnaître une certaine influence du courant bordiguiste, qui considère que la conscience à laquelle parviennent les masses est limitée à la reconnaissance du parti révolutionnaire, à leur capacité de «parti pris» dont parle EO, et que le parti est dépositaire de la conscience de classe globale. Pourtant, cette ressemblance s'arrête là. EO suit une toute autre route. Ses considérations sur les «insuffisances» des positions marxistes sont un rejet des luttes de résistance à cause de leurs «limites» ; sa préoccupation de rencontrer une lutte de classes réelle» ; ses difficultés à distinguer les frontières de classe ; son insistance sur une phraséo­logie «radicale» ; son idée que la classe a déjà pris conscience et qu'il lui reste seulement à se donner un parti, etc. ; tout cela n'est pas l'expression d'une posi­tion politique ferme, cohérente mais d'un désespoir. Désespoir parce qu'il n'existe pas de parti, parce que la révolution n'est pas encore immédiatement réali­sable. Le titre même de la brochure, «Nous voulons tout» en est l'expression. Comme s'il suffisait de publier des millions de petits papiers, avec la même consigne «nous voulons tout, prenons tout», pour que l'insurrection ait lieu.

Le désespoir n'est pas l'essence de l'organisation révolutionnaire, qui est d'être capable de saisir, au moins dans ses grandes lignes, le cours historique de la lutte de classe, ce qui lui donne de l'assurance et de la patience. Le désespoir est propre au radicalisme petit bourgeois et EO dérive malheureusement dans ce sens. Nous considérons comme étant de notre devoir d'alerter les camarades d'EO de ce risque, de les appeler à réagir contre des tendances radicaloïdes, plus évidentes à chaque nouvelle publication. Quant aux groupes du milieu politique prolétarien, et parti­culièrement ceux qui aujourd'hui maintiennent des relations étroites avec EO, nous les appelons à assu­mer leurs responsabilités et de débattre avec EO de ses faiblesses... l'attitude de «laisser passer» sous le prétexte d'un accord occasionnel est de d'opportunisme : la gangrène des organisations révolutionnaires.

Ldo, octobre 1990