Socialisme ou barbarie : la guerre dans le capitalisme

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La guerre dans le capitalisme décadent est radicalement différente de toutes les guerres du passé. Le caractère totalement irrationnel qu'elle y possède n'est que le reflet de l'absurdité d'un système social mondial devenu his­toriquement obsolète et barbare. Contrairement à ce qu'affirment très superficiellement certains courants révolu­tionnaires, une 3ème guerre mondiale - qui menacerait la survie même de l'humanité - ne créerait pas les condi­tions d'une révolution prolétarienne mondiale triomphante, au contraire.

"Historiquement, le dilemme devant lequel se trouve 1'humanité d'aujourd'hui se pose de la fa­çon suivante : chute dans la barbarie ou salut par le socialisme. Il est impossible que la guerre mondiale procure aux classes dirigeantes une nou­velle issue, car il n'en existe plus sur le ter­rain de la domination de classe du capitalisme. Le socialisme est devenu une nécessité non seule­ment parce que le prolétariat ne veut plus vivre dans les conditions matérielles que lui préparent les classes capitalistes, mais aussi parce que, si le prolétariat ne remplit pas son devoir de classe en réalisant le socialisme, l'abîme nous attend tous, tant que nous sommes." R. Luxembourg, Discours sur le Programme, 1919

Enoncée il y a soixante cinq ans, cette mise en garde a connu et connaît encore aujourd'hui une réalité et une actualité brûlantes. Pourtant, la justesse de ce point de vue, le seul qui réponde à la situation historique que nous vivons, malgré la terrible expérience de ces 65 années qui nous séparent du moment où ces lignes ont été écrites, ne représente pas la pensée la plus répandue, loin s'en faut.

De conflagrations internationales en conflits lo­calisés, de conflits localisés en préparations de nouvelles conflagrations internationales, les géné­rations actuelles et celles qui les ont enfantées ont tellement été imprégnées de cette atmosphère et de cette situation de guerre mondiale permanen­te depuis le début de ce siècle qu'elles ont le plus grand mal à en saisir la portée, la signifi­cation et les perspectives.

UNE IDEOLOGIE  AMBIANTE

Phénomène historique, la guerre mondiale, de par son caractère omniprésent et permanent, finit par hanter les esprits et à devenir dans la représen­tation collective un phénomène naturel, inhérent à la nature humaine. Inutile de dire que cette représentation mythique dans le vrai sens du terme est largement entretenue, suscitée et diffusée par les tenants de 1'idéologie dominante qui sont les maîtres d'oeuvre de cette situation de guerre et de préparation à la guerre mondiale permanente. L'idéologie pacifiste est elle-même le complé­ment indispensable de cette pensée par les sen­timents d'impuissance qu'elle entretient vis-à-vis de  tout  préparatif  ou  situation de  guerre.

Au moment où les tensions mondiales s'exacerbent encore et encore, où les moyens de destruction s'accumulent à un rythme difficile à suivre telle­ment il est rapide, alors que la crise économique mondiale dans laquelle la guerre mondiale trouve ses sources, plonge dans des abîmes sans fond, ce vieux discours réapparaît en force.

"Devant 1'efficacité malgré tout spectaculaire du système militaro-industriel américain, il peut paraître étonnant qu'un consensus ne s 'établisse pas aux USA autour de l'idée que la guerre, ou sa préparation,   engendre  la  prospérité...

Tandis qu'aux périodes de paix ont toujours cor­respondu de désolantes (sic!) phases de dépres­sion économique, les grandes pointes de la con­joncture  économique depuis 4 siècles (à grands traits, il y en a eu huit vues d 'Europe) ont toujours été les périodes de conflit : la guerre de Trente Ans, les guerres de religion (et leur re­construction) les guerres européennes de 1720, la guerre de succession d'Autriche et la guerre de Sept Ans, avec un sommet de prospérité en 1775, puis - comme après chaque dépression pacifique - les guerres de la Révolution et de 1'Empire fran­çais , en attendant celles de la fin du siècle au moment du Second Empire, puis la Première et la Seconde guerre mondiale." J.Grapin, Forteresse America (Ed.Grasset, p.85).

Cette citation résume le fond de la pensée domi­nante et décadente de notre époque. Habillé des attraits du bon sens et de l'objectivité, son but est de justifier la guerre par une pseudo prospé­rité; sa méthode est la confusion et l'amalgame historique, sa philosophie se ramène à la plate morale de l'homme belliqueux par nature. Il n'est d'ailleurs pour surprendre personne qu'en exergue du chapitre duquel a été extrait le passage ci-dessus cité, on puisse lire:

"Il semble que l'homme soit organiquement inca­pable de répondre à la question : "si on ne fait pas la guerre, qu' est-ce  qu'on fait ?".

Nous rejetons totalement cette pensée a-histori­que et métaphysique qui trace un trait d'égalité entre toutes les guerres, du Moyen-Age aux deux dernières guerres mondiales.

Un amalgame entre toutes les guerres pour la pé­riode qui va du Moyen Age jusqu'à aujourd'hui est une abstraction et une aberration historique tota­le. Tant dans leurs déroulements et implications que dans fleurs causes, les guerres du Moyen Age sont différentes des guerres napoléoniennes et des guerres du 18ème siècle autant que les deux guer­res mondiales le sont de toutes celles-ci.

En affirmant de telles absurdités, les théori­ciens de la bourgeoisie contemporaine sont loin en deçà des théoriciens bourgeois du siècle passé. Par exemple du général Von Clausewitz qui décla­rait :

"Tartares à demi incultes, républiques de l'an­cien monde, seigneurs et villes marchandes du Moyen Age, rois du 18ème siècle, princes et peu­ples enfin du 19ème siècle : tous font la guerre à leur manière, la font de différentes façons, avec d'autres moyens et pour un but 'différent " Général Von Clausewitz, De la guerre.

Que les idéologues, conseillers, chercheurs, parlementaires, militaires et hommes politiques, traduisent et défendent - et ils sont appointés pour cela - cette vision du monde où la guerre est présentée comme une force motrice de l'histoire, cela n'a rien d'étonnant. Par contre, cela devient vraiment désolant lorsqu'on retrouve cette même approche chez ceux qui se veulent être une force révolutionnaire. Dépouillée de ses attributs mo­raux et autres considérations fumeuses sur la na­ture humaine, c'est, cette fois, auréolée d'une prétendue démarche matérialiste et marxiste que certains groupes en arrivent aux mêmes conclusions sur la guerre considérée comme une force motrice de l'histoire. Que ce soit derrière l'idée que la guerre est une condition objective favorable à une révolution mondiale, que ce soit l'appréhension du militarisme comme débouché à la surproduction, que ce soit encore la vision des guerres - et il s'agit ici des guerres mondiales, propres à notre siècle - comme mode d'expression et solution aux contradictions du capitalisme. Nous ne voulons pas dire ici que ces éléments partagent les préoccupations de la bourgeoisie et de ses conseillers, cela serait gratuit et sans fondement. Nous ne remettons pas en cause leur conviction, mais leurs analyse, démarche et métho­de.

Celles-ci, en rayant d'un trait de plume toute l'expérience de ce siècle et de ses deux guerres mondiales, minimisent l'importance actuelle et de premier plan, vitale pour l'action, de l'alter­native : révolution ou guerre mondiale, transfor­mation radicale des moyens et des buts de la pro­duction, destruction du pouvoir politique et des Etats bourgeois ou destruction tout aussi radicale de la société humaine.

Dans la période de l'entre-deux-guerres, les ré­volutionnaires voyaient dans la perspective de la seconde guerre mondiale progressant à grands pas chaque année, le futur avenir d'un processus révo­lutionnaire. Ainsi envisageaient-ils cet avenir non comme une perspective catastrophique mais com­me une perspective ouverte, grosse d'un avenir ré­volutionnaire à l'image des années 1917-18. Le déroulement de la seconde guerre mondiale al­lait cruellement détruire à jamais cette illusion, la force de ces camarades résida justement, non pas dans cet entêtement aveugle incapable de toute remise en question d'une vision fausse démentie par" la réalité historique mais au contraire dans la capacité à tirer l'enseignement de la réalité historique, permettant ainsi à la théorie révolu­tionnaire de faire un bond en avant

L'EVOLUTION HISTORIQUE DE LA QUESTION DE LA GUERRE.

Le capitalisme est né dans la boue et le^ sang et son expansion mondiale fut ponctuée au 19ème siè­cle par une multitude de guerres : les guerres na­poléoniennes qui devaient secouer les structures féodales dans lesquelles étouffait l'Europe, les guerres coloniales sur les continents africain et asiatique, les guerres d'indépendance comme aux Amériques, les guerres d'annexions comme celle de 1870 entre la France et l'Allemagne, et une ky­rielle d'autres.

Chacune de ces guerres représentait à la fois le point d'aboutissement d'un développement du ca­pitalisme dans sa marche conquérante à travers le monde ou bouleversait les anciennes structures-politiques agraires et féodales en Europe. En d'autres termes, à travers ces guerres, le capital unifiait le marché mondial tout en divisant le monde en nations irréductiblement concurrentes.

Mais tout a une fin et l'ascension vertigineuse du capitalisme dans sa conquête du monde connaît cette fin elle aussi dans les limites du marché mondial. Dès la fin du siècle passé, le monde est partagé en propriétés coloniales et zones d'influ­ence entre les différentes nations capitalistes développées. Dès lors, la guerre et le militarisme commencent à connaître une autre dynamique : 1'im­périalisme, la lutte à mort entre les différentes nations pour le partage d'un monde dont l'étendue limitée n'arrive plus à assouvir les appétits ex­pansionnistes de chacun. Appétits devenus immenses de par leur développement antérieur. Pour décrire cette situation, nous ne pouvons pas mieux faire que Rosa Luxemburg qui dresse le tableau suivant :

"Déjà, depuis les années 80, on assistait à une nouvelle ruée particulièrement violente vers les conquêtes coloniales. L'Angleterre s'empare de 1'Egypte et se crée un empire colonial puissant en Afrique du Sud ; en Afrique du Nord, la France occupe Tunis et en Asie Orientale, elle occupe le Tonkin ; l'Italie s’implante en Abyssinie, la Rus­sie achève ses conquêtes en Asie Centrale et péné­tre en Mandchourie, l'Allemagne acquiert ses pre­mières colonies en Afrique et dans le Pacifique et finalement les Etats Unis entrent également dans la danse en acquerrant avec les Philippines des "intérêts" en Asie Orientale qui, à partir de la guerre sino-japonaise de 1895, déroule une chaîne presque ininterrompue de guerres sanglantes, cul­mine dans la grande campagne de Chine et s'achève avec la guerre russo-japonaise de 1904.

Ces événements, qui se succédèrent coup sur coup-, créèrent de nouveaux antagonismes en dehors de 1'Europe : entre 1'Italie et la France en Afri­que du Nord, entre la France et 1'Angleterre en Egypte, entre l'Angleterre et la Russie en Asie Centrale, entre le Japon et 1'Angleterre en Chine, entre les Etats Unis et le Japon dans 1'Océan Pa­cifique.

(...) Cette guerre de tous les Etats capitalistes les uns contre les autres sur le dos des peuples d'Asie et d'Afrique, guerre qui restait étouffée mais qui couvait sourdement, devait Conduire tôt ou tard à un règlement de comptes général ... le vent semé en Afrique et en Asie devait un jour s'abattre en retour sur l'Europe sous la forme d'une terrible tempête, d'autant plus que ce qui se passait en Asie et en Afrique avait comme con­tre-coup une intensification de la course aux arme­ments  en  Europe.

(...) la guerre mondiale (devait éclater) aussitôt que les oppositions partielles et changeantes en­tre les Etats impérialistes trouveraient un axe central, une opposition forte et prépondérante au­tour de laquelle ils puissent se condenser temporairement. Cette situation se produisit lorsque l'impérialisme allemand fit son apparition." Rosa Luxemburg, La Brochure de Junius.

Avec la première guerre mondiale, la guerre change ainsi radicalement de nature, de forme, de contenu et d'implications historiques.

Comme son nom 1' indique, elle devient mondiale, et elle imprègne de façon permanente toute la vie de la société. Le monde capitaliste dans son en­semble ne rétablit un semblant de paix que soit pour écraser un sursaut révolutionnaire comme en 1917-18-19, soit sous la poussée irrésistible de contradictions qu'il ne maîtrise pas pour préparer un conflit à une échelle supérieure.

Ce fut le cas entre les deux guerres mondiales. Et depuis la seconde guerre mondiale, le monde n'a pas connu un seul instant de paix véritable. Dès la fin de celle-ci, l'axe d'une future guerre mon­diale était posé, axe autour duquel s'articule au­jourd'hui encore l'antagonisme entre le bloc russe et le bloc américain. De même était établie, par les bombardements atomiques de Nagasaki et Hiroshima, la dimension qu'elle devrait prendre.

Alors qu'au siècle passé, le militarisme restait une composante périphérique de la production in­dustrielle et que les affrontements guerriers eux aussi avaient pour théâtre d'opération la périphé­rie des centres industriels développés, à notre époque, la production d'armements se gonfle déme­surément par rapport à l'ensemble de la production et tend à s'approprier pour son propre compte l'ensemble des énergies et forces vitales de la société. Les centres industriels deviennent enjeux et théâtres d'opérations militaires.

C'est ce processus où le militaire supplante et s'assujettit l'économique pour ses propres besoins auquel nous assistons depuis le début du siècle. Processus qui connaît aujourd'hui une accélération foudroyante.

C'est dans la crise généralisée de l'économie capitaliste que la guerre mondiale plonge profon­dément ses racines. Cette crise est son sol nour­ricier. Dans cette mesure, la guerre mondiale, ex­pression la plus haute de la crise historique du capitalisme, résume et concentre dans sa nature propre toutes les caractéristiques qui ne sont au­tres que l'autodestruction.

"Dans ces crises, une grande partie, non seule­ment des produits déjà créés, mais encore des for­ces productives existantes est livrée à la des­truction. Une épidémie sociale éclate qui, à toute autre époque, eut semblé absurde : 1'épidémie de la surproduction. (...). Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de vivres, trop d'industrie, trop de commerce." Le Manifeste Communiste

A partir du moment où cette crise ne peut trou­ver d'issue temporaire dans une expansion du mar­ché mondial, la guerre mondiale de notre siècle exprime et traduit ce phénomène d'autodestruction d'un système qui, par lui-même, ne peut dépasser ses contradictions historiques.

LE  MILITARISME COMME INVESTISSEMENT : GUERRE ET  PROSPERITE.

- Le militarisme et l'économie.

La pire des erreurs concernant la question de la guerre est de considérer le militarisme comme un "champ d'accumulation", un investissement en quel­que sorte qui serait rentabilisé dans les phases de guerre et la guerre en elle-même comme un mode, sinon  "le  mode"  d'expansion  du  capitalisme.

Cette conception, quand elle n'est pas une sim­ple justification du militarisme comme chez les idéologues de la bourgeoisie déjà cités et chez les révolutionnaires ayant une vision schématique, provient le plus souvent d'une mauvaise interpré­tation des guerres du siècle passé.

La place exacte du militarisme dans l'ensemble du procès productif pouvait encore faire illusion dans la phase d'expansion mondiale et la réalisa­tion du marché mondial. Par contre, la situation historique qui s'ouvre avec la première guerre mondiale, en situant la guerre sur un tout autre plan qu'au siècle précédent, enlève toute ambiguï­té quant à 1'"investissement militaire". Au siècle dernier, où les guerres restaient locales et ponctuelles, le militarisme n'a pas représenté un investissement productif dans le vrai sens du terme, mais toujours des faux frais. Dans tous les cas, la source de profit ne se trou­vait pas dans l'exploitation de la force de tra­vail en uniforme et mobilisée sous le drapeau na­tional, dans les forces productives immobilisées, dans les forces de destruction que sont les armes, mais seulement dans l'élargissement de l'empire colonial, du marché mondial, dans les sources de matières premières exploitables à une grande échelle et à des coûts salariaux presque nuls, dans les structures politiques nouvellement créées permettant une exploitation capitaliste de la for­ce de travail. En période de décadence, hormis les producteurs d'armements, le capital considéré glo­balement ne tire aucun profit de la production d'armements et du maintien sur pied d'une armée. Au contraire, tous les frais engendrés par le mi­litarisme sont pertes sèches.

Tout ce qui passe dans la production industrielle d'armements pour y être transformé en moyens de destruction ne peut être réintroduit dans le pro­cessus de production dans le but de produire de nouvelles valeurs et marchandises. La seule chose que peut engendrer l'armement est la destruction et la mort, un point c'est tout.

Cette argumentation d'un "investissement mili­taire" et guerrier, s'appuyant sur l'expérience des guerres du siècle passé, n'est pas nouvelle. On la retrouve textuellement défendue par la So­cial- démocratie lors de la guerre de 14-18. Ecou­tons encore Rosa Luxemburg :

"D'après la version officielle reprise telle quelle par les leaders de la social-démocratie, la victoire représente pour 1'Allemagne la perspecti­ve d'un essor économique illimité et sans obstacle et la défaite, au contraire, la menace d'une ruine économique. Cette conception s'appuie à peu près sur le schéma de la guerre de 1870. Or, la prospé­rité que connut 1'Allemagne après la guerre de 1870 ne résultait pas de la guerre, mais bien de 1'unification politique, même si celle-ci n'avait que la forme rabougrie de 1'Empire allemand créé par Bismarck. L'essor économique découla de l'uni­fication politique malgré la guerre et malgré les nombreux obstacles réactionnaires qu'elle entraî­na. L'effet propre de la guerre victorieuse, ce fut de consolider la monarchie militaire de 1'Allema­gne et le régime des junkers prussiens, alors que la défaite de la France avait contribué à liquider l'Empire et à instaurer la République. Mais au­jourd'hui il en va autrement dans tous les Etats impliqués. Aujourd'hui, la guerre ne fonctionne plus comme une méthode dynamique susceptible de procurer au jeune capitalisme naissant les condi­tions politiques indispensables de son épanouisse­ment 'national'." Rosa Luxemburg (Ibid. opus cité).

D'autre part, cette citation offre un double in­térêt, par son contenu, bien sûr, mais aussi par­ce qu'elle émane de Rosa Luxemburg. En effet, beaucoup  de militants révolutionnaires qui défendent l'idée suivant laquelle le militarisme peut constituer un "champ d'accumulation" pour le capital, tirent argumentation d'un texte de la même Rosa Luxemburg, texte écrit bien avant la guerre de 14-18 (L'accumulation du Capital) et qui con­tient un chapitre ou justement elle défend l'idée erronée suivant laquelle le militarisme consti­tuerait un "champ d'accumulation".

On voit ici comment l'expérience de la première guerre mondiale l'a fait radicalement revenir sur sa position (puissent nos camarades suivre cet exemple!).

- La guerre et la prospérité.

L'autre facette de ce mythe du militarisme comme investissement peut être exprimée de la façon sui­vante : le domaine militaire grèverait peut-être dans un premier temps les finances publiques, provoquant d'énormes déficits, s'emparant d'une grande partie du salaire social, accaparant une partie importante et essentielle de l'appareil pro­ductif qui ne peut plus par lui-même être employé à la production de moyens de consommation ; mais, après les guerres, tous ces "investissements" se retrouveraient justifiés par une nouvelle phase de prospérité. Conclusion : l'investissement militai­re ne serait pas productif immédiatement, à court terme, mais il le serait à long terme prétendue "prospérité" qui a suivi la première guerre mondiale a été on ne peut plus relative et limitée. En fait jusqu'en 1924, l'Europe vit dans le marasme économique (notamment en Allemagne où ce marasme prend des allures de cataclysme) de telle sorte qu'en 1929, son niveau de production a rattrapé à peine celui de 1913. Le seul pays où ce terme ait eu un semblant de réalité ce fut les Etats-Unis (d'où ce mot de "prospérité" est parti) pays dont la contribution à la guerre fut des plus limitées en durée et en destructions (aucune sur son sol).

Quant à la période de reconstruction consécutive à la seconde guerre mondiale, si elle a connu l'ampleur que l'on sait entre 1950 et la fin des années 60, c'est fondamentalement parce que l'ap­pareil productif de la première économie mondiale, loin devant les autres, les USA, n'a pas été dé­truit par la guerre. Avec une production représen­tant 40% de la production mondiale totale, les USA ont pu permettre à l'Europe et au Japon de se re­construire malgré les terribles destructions de la seconde guerre mondiale.

Venue tardivement au monde, bénéficiant des im­menses ressources que représentait le vaste conti­nent américain tant en matières premières qu'en marchés extra-capitalistes, le capitalisme améri­cain vit jusqu'au milieu des années 20 dans une dynamique quelque peu spécifique tout en devenant la principale économie mondiale alors que la vieille Europe plonge dans la crise (les USA ne participeront d'ailleurs à la première guerre mon­diale que de façon minime). Ce n'est que vers 1929 que, ayant épuisé toutes les ressources de sa dy­namique propre, le capital US commence à plonger dans la crise, une crise à la dimension de l'éco­nomie américaine.

C'est alors que la bourgeoisie américaine, à l'occasion de la seconde guerre mondiale, va tour­ner toute son énergie - militairement, bien sûr - sur le reste du monde tout en restant à l'abri des destructions de la guerre sur son propre sol.

C'est de cette situation dont une des manifesta­tions est la constitution du bloc russe que vont naître dès la fin. de la seconde guerre mondiale les conditions d'un nouvel affrontement mondial, dont la préparation est aujourd'hui accélérée. En vingt ans le capitalisme mondial a ratissé tous les fonds de tiroirs, exploitant jusqu'à la moindre parcelle du globe toute possibilité d'ex­tension du marché mondial dont une des expressions est la décolonisation qui, en fait a livré directe­ment à la concurrence du marché mondial ces nations pseudo-autonomes, c'est-à-dire à la lutte d'influ­ence entre les deux grands blocs impérialistes. Ce qui a d'ailleurs eu pour résultat d'attiser les conflits locaux qui, d'Asie jusqu'en Afrique, n'ont pas cessé depuis comme moments des affronte­ments entre les deux grands blocs impérialistes. On peut appeler cela "prospérité" ; nous, nous l'appelons par son nom : boucherie, barbarie et décadence.

LA GUERRE COMME PROCESSUS CONTROLABLE.

Nous avons énoncé plus haut que la caractéristi­que de la nature de la crise de surproduction, l'autodestruction, trouvait sa plus haute expres­sion dans la guerre mondiale.

Il en est de même de la capacité du capitalisme à contrôler la spirale militariste et l'engrenage de la guerre. De la même manière que la bourgeoisie est incapable de maîtriser le processus qui plonge l'économie dans une crise chronique dont les secousses sont toujours plus fortes, elle n'est pas capable de maîtriser l'engrenage militaire de plus en plus meurtrier qui menace l'existence même de l'humanité.

Mieux encore, comme pour la crise économique, chaque mesure que prend la bourgeoisie pour se mettre à l'abri se retourne contre elle. Que face à la surproduction on décide une politique générale d'endettement et voilà que cette politique de fuite en avant projette la crise de surproduction vers des sommets jamais atteints... et rendant im­possible tout retour en arrière. Que face à la menace militaire de l'adversaire, la bourgeoisie décide de mettre en oeuvre un armement d'une puis­sance décuplée et ne voilà-t-il pas que l'adversaire finit par faire de même et la surenchère ne s'ar­rête jamais.

Les caractéristiques de l'armement nucléaire éclairent particulièrement cette situation. A la fin de la seconde guerre mondiale, celui-ci devait être une force dissuasive ; l'URSS ne prendrait jamais le risque d'une guerre mondiale sous la me­nace du parapluie atomique du bloc US. Pourtant, dès la fin des années 50, l'URSS se dotait d'un armement de nature similaire. Pour la première fois de leur histoire les USA se trouvaient menacés sur leur propre territoire.

A ce moment encore, les discours se voulaient rassurants. L'armement nucléaire devait rester une "force dissuasive". Un fossé immense séparait l'armement classique de l'armement nucléaire et ce dernier avait, paraît-il, pour vocation de canton­ner les deux grandes puissances mondiales en de­hors de toute velléité d'affrontement direct.

L'histoire de ces 15 dernières années, de la fin de la reconstruction à aujourd'hui, est venue ba­layer ce joli rêve. Au cours de ces 15 années, nous avons pu assister, d'abord lentement puis de ma­nière accélérée, à un processus de modernisation des armements de toutes natures, classique et nu­cléaire. L'armement nucléaire s'est miniaturisé et s'est diversifié. Aux vecteurs à longue portée d'une puissance de feu massive (missiles inter­continentaux) se sont ajoutés les vecteurs à moyen­ne portée à la puissance de feu sélective (les fa­meux SS 20 et Pershing qui poussent comme champi­gnons actuellement en Europe de l'Ouest et de l'Est) qui, dès lors, rendaient possible un affron­tement nucléaire géographiquement limité.

D'autre part, aux parades nucléaires qui n'é­taient constituées jusqu'alors que de la riposte, s'est ajouté le développement de systèmes de défense, c'est-à-dire de destruction en vol anti­missiles, systèmes qui vont culminer dans ce que l'on appelle "la guerre des étoiles" par l'emploi de satellites.

D'un autre côté, l'armement classique, dans son processus d'accumulation et de modernisation, al­lait lui même intégrer le nucléaire dans sa puis­sance de feu. Développement qui trouve son apogée contemporaine dans la bombe à neutrons, arme nu­cléaire dite "de terrain", c'est-à-dire utilisable dans un affrontement classique. Joli tableau et belle réussite !

L'alibi du bombardement de Nagasaki et Hiroshima a été, aussi stupide qu'il peut paraître aujour­d'hui, "la paix". De même pour le déploiement de l'arsenal thermonucléaire. Dans la réalité, la crise historique du capitalisme et la course aux armements qui en découle, n'a réussi que le tour de force de combler le vide qui existait entre l'armement classique et l'armement nucléaire, se donnant ainsi les moyens matériels d'une escalade des conflits au niveau classique le plus bas à la destruction massive la plus haute.

En conclusion nous pouvons dire que pas plus que la bourgeoisie n'a été capable de contrôler le dé­veloppement de l'armement jusqu'à aujourd'hui, elle ne saurait, en cas de conflit mondial, contrôler une escalade ahurissante vers la destruc­tion généralisée.

D'un certain point de vue, le mot d'ordre "so­cialisme ou barbarie" est aujourd'hui dépassé. Le développement de la décadence du capitalisme fait qu'aujourd'hui celui-ci devrait plutôt s'énoncer : socialisme ou continuation de la barbarie, socialisme ou destruction de l'humanité et de toute forme de vie sur la terre.

Nous en sommes arrivés aujourd'hui à un point fatidique de l'histoire de l'humanité où celle-ci possède -avec les fantastiques moyens matériels et scientifiques dont elle s'est dotée- les moyens ou de s'autodétruire ou de se libérer totalement du joug des sociétés de classe et de la pénurie.

Nous avons déjà largement écrit sur l'argument que la guerre serait une condition favorable à une initiative révolutionnaire ([1]). Nous ne retien­drons donc ici que quelques aspects.

Ceux qui affirment que la guerre mondiale est une condition favorable, voire nécessaire, pour engager un processus révolutionnaire, appuient cette assertion extrêmement dangereuse sur 1'"ex­périence historique" : histoire de la Commune de Paris se développant après le siège de Paris de la guerre de 1870, et plus encore, l'expérience de la révolution russe.

Notre façon de voir l'histoire nous enseigne exactement le contraire. L'expérience de la pre­mière vague révolutionnaire qui fut un sursaut fantastique où la classe ouvrière réussit à se sortir du bourbier et des charniers de quatre an­nées de guerre et à affirmer son internationalisme révolutionnaire, ne se reproduira plus.

Considérée de plus près,la situation du début de ce siècle nous montre que celle-ci était une si­tuation originale qui ne nous permet plus d'en ex­trapoler les caractéristiques de notre siècle, si ce n'est en négatif.

En tout état de cause, il faut d'ailleurs bien voir que la première vague révolutionnaire, amor­cée en Russie 17, ne parvient pas à s'étendre aux principaux pays vainqueurs : ni en Angleterre, ni en France, encore moins aux USA, la classe ouvrière ne réussit à reprendre le flambeau révolu­tionnaire allumé en Russie et en Allemagne. Nous n'inventons rien en tirant comme bilan que la guerre est la pire des situations pour que s'amorce un processus révolutionnaire. Dès le dé­but de ce siècle, en Allemagne par exemple, les révolutionnaires tirent  le même enseignement.

"C'était la révolution, revenant après quatre ans de guerre, après les quatre ans pendant les­quels le prolétariat allemand, grâce à 1'éducation que lui ont fait subir la social-démocratie et les syndicats, a fait preuve d'une telle mesure de faiblesse et de reniement de ses tâches socialis­tes. . .

En se plaçant sur le terrain du développement historique, il était certes impossible d'attendre beaucoup de cette Allemagne qui a offert l'image épouvantable de ce 4 août et des quatre années suivantes. On ne pouvait voir tout à coup le 9 no­vembre 1918, une révolution de classe grandiose, consciente de ses buts ; ce que nous a fait vivre le 9 novembre 1918, c'était pour les trois quarts l'effondrement de 1'impérialisme existant plutôt que la victoire d'un principe nouveau." Rosa Luxemburg, Discours sur le Programme

La seconde guerre mondiale, bien plus dévasta­trice et meurtrière, plus longue et colossale, portant à un niveau supérieur le caractère mondial de celle-ci, n'a pas provoqué la moindre amorce de situation révolutionnaire nulle part dans le mon­de. En particulier, ce qui avait permis les fra­ternisations sur le front durant la première guer­re mondiale : la prolongation des combats de tran­chées où les soldats des deux camps se trouvaient en contact direct, n'a pu se répéter lors de la deuxième guerre avec son emploi massif des blindés et de l'aviation. Non seulement la 2ème guerre n'a pas constitué un terrain fertile pour que se déga­ge une alternative révolutionnaire, mais encore ses conséquences désastreuses se sont prolongées bien au-delà de la guerre elle-même. Après celle-ci, il aura fallu que s'écoulent encore deux dé­cennies avant que le ressort de la lutte, de la combativité et les étincelles de la conscience du prolétariat ne rejaillissent dans le monde à la fin des années 60.

Par deux fois, la guerre mondiale a sonné minuit dans le siècle. La seconde fois, le raz de marée de barbarie qui a déferlé sur l'humanité a été in­comparablement plus puissant et destructeur que la première fois. Aujourd'hui, si une telle catastro­phe devait à nouveau advenir, c'est dans son exis­tence même que l'humanité serait irrémédiablement menacée. Au delà de la peste idéologique qui, en situation de guerre, infeste la conscience des millions d'ouvriers impliqués, dressant une bar­rière d'acier devant toute tentative de transfor­mation révolutionnaire, c'est dans la situation objective d'un monde transformé en ruines que cet­te possibilité serait balayée.

Dans l'éventualité d'une troisième guerre mon­diale, non seulement serait balayée toute possibi­lité d'un dépassement historique du capitalisme, mais, de plus, nous pouvons avoir la quasi certi­tude que l'humanité elle-même n'y survivrait pas. Cela situe toute 1'importance des combats présents du prolétariat comme seul obstacle au déferlement d'un tel cataclysme.

M. Prénat



[1] Voir nos articles dans la  Revue  Internationale °18 ("Le  cours historique") et 30 ("Pourquoi l'alternative guerre ou révolution?").