Thèses sur le rôle du part dans la révolution prolétarienne" (KAPD)

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PRESENTATION

Les Thèses sur le Parti du K.A.P.D. ont été écrites en juillet 1921 pour être discutées non seulement dans le parti mais au sein de l'Interna­tionale Communiste (I.C.) à laquelle il adhérait depuis décembre 1920 à titre sympathisant.

Le souci qui animait les rédacteurs des Thèses était double :

-  d'une part, se démarquer de la section officiel­le de l'I.C, le K.P.D., qui était devenu un parti typiquement centriste, après l'expulsion de la Gauche en octobre 1919. Né dans l'action, en avril 1920, au milieu des combats armés entre ouvriers de la Ruhr et la Reichswehr, le KAPD traduisait une orientation révolutionnaire face au KPD qui, par la bouche de son chef Levi, proclamait son "opposition loyale" au gouvernement social-démo­crate. Le KAPD, comme le PC d'Italie de Bordiga plus tard, était le prototype du parti révolution­naire né dans la période de décadence : un parti-noyau "étroit" à l'opposé des partis de masses préconisés par l'I.C, et dont le VKPD allait être le modèle après la fusion avec les Indépen­dants en décembre 1920.

-  d'autre part, face aux tendances "conseillistes" anti-parti, incarnées par Ruhle et l'A.A.U.D-E., affirmer le rôle indispensable du parti dans la révolution, comme corps unitaire centralisé et discipliné dans son programme comme dans l'action.

Les Thèses du KAPD -dont nous donnons ici une traduction d'Invariance (No. 8, octobre-décembre 1969) revue et corrigée par nos soins- sont parti­culièrement actuelles, en dépit de leurs faibles­ses. Une lecture attentive démolit la légende d'un KAPD "infantile" et "anti-parti", légende colpor­tée par les courants "bordiguistes". Au contraire, à la différence de la tendance Ruhle évoluant vers l'anarchisme, le KAPD est une partie intégrante de l'ensemble de la Gauche communiste internationale qui s'opposa à la dégénérescence de l'I.C.

C'est donc un non-sens et une contradiction absolue lorsque aujourd’hui des éléments ou des groupes conseillistes se réclament du KAPD. les Thèses du KAPD sont, sans ambiguïté aucune, une condamnation des idées conseillistes.

a)      La nature de la révolution prolétarienne

-    Contrairement aux éléments anarchisants de la Gauche allemande, le KAPD affirme que la question du pouvoir politique du prolétariat se pose non localement, dans l'usine considérée comme un "bas­tion de la révolution", mais à l'échelle mondiale. Elle passe par la destruction de l'Etat, laquelle implique une violence concentrée du prolétariat.

-    Contre l'usinisme de Ruhle et de l'AAUD-E, qui font de la révolution prolétarienne une simple question économique de gestion des usines, le KAPD souligne l'aspect unitaire de la révolution prolé­tarienne, comme processus politique (prise du pou­voir) et économique (prise en main de la produc­tion).

b) Le rôle et la fonction du parti

Il est frappant de voir, comme chez Bordiga, la même définition du parti : un corps programmatique (conscience) et une volonté d'action. De même, le parti n'est pas identique à la classe ; il en est une partie sélectionnée, la plus consciente. Le parti n'est pas au service de la classe, puisqu'il peut être amené pour la défense des intérêts glo­baux de la classe révolutionnaire, à entrer dans une "contradiction apparente" avec elle. Le parti n'est pas à la queue mais à l'avant-garde de la classe ouvrière.

Cette insistance sur le rôle politique du parti combat en fait les tendances "conseillistes" qui se développaient dans le prolétariat allemand après la défaite de 1919 et entraînaient un cer­tain apolitisme de type syndicaliste-révolution­naire dans le mouvement des Unions qui rassem­blaient alors des centaines de milliers d'ou­vriers. A ce repliement dans l'usine, voire la branche professionnelle, le KAPD oppose la néces­sité d'un combat politique intransigeant. Cette vision du parti n'a rien à voir avec celle de Pannekoek, dans les années 30, qui considérait qu'un "parti" ne peut être qu'un groupe d'études ou de travail. Pour le KAPD, comme pour le CCI au­jourd'hui, le parti est une organisation militante de la classe ouvrière. Elle est un facteur actif -un "parti de l'action"- dans la lutte de classe dont la fonction est de développer la conscience de classe du prolétariat qui passe par des phases d'hésitations et d'oscillations.

Cette lutte contre les oscillations et les hési­tations est un combat politique constant, autant au sein du parti que dans la classe:

-   dans le parti, contre les tendances centristes de conciliation avec la bourgeoisie ou avec l'anarchisme petit-bourgeois. C'est ainsi que le KAPD dut exclure la tendance "national-bolchéviste" de Hambourg groupée autour de Wollfheim et de Laufenberg qui préconisait, soutenue par des na­tionalistes allemands pro-URSS, la "guerre révolu­tionnaire" contre les pays de l'Entente. De même fut exclue la tendance Ruhle en Saxe qui niait toute nécessité d'un parti politique du proléta­riat.

-   dans la classe, le parti se trouve à la tête des luttes en maintenant fermement la boussole de son programme, guidé par une volonté d'action révolu­tionnaire. Si le parti est incapable de juger clairement d'une situation révolutionnaire et de l'orienter par la clarté de ses mots d'ordre, au moment où la classe se trouve dans un état de flottement, il risque de connaître le sort du Spartakusbund en janvier 1919, à Berlin, incapable de proposer une perspective claire aux ouvriers. Au moment décisif, le parti joue un rôle fondamen­tal, soit pour pousser à l'offensive, lorsque la situation est mûre, soit pour appeler au repli (comme le parti bolchevik en juillet 1917), même au prix d'une "contradiction apparente" avec les fractions les plus avancées de la classe, lors­qu'elles sont isolées du reste de la masse prolé­tarienne.

Pour être la "tête et l'arme de la révolution", aux moments cruciaux de la lutte révolutionnaire, le KAPD a compris les changements profonds qui s'opéraient dans la structure du parti dans la période de décadence du capitalisme.

c) Structure et  fonctionnement du parti

En soulignant la nécessité d'un "noyau communis­te solide", le KAPD comprend clairement l'impossi­bilité de partis de masses révolutionnaires. Dans la période historique "des guerres et des révolu­tions" (suivant les termes de l'I.C), le parti ne peut rassembler qu'une petite minorité de la classe, la plus décidée et la plus consciente de la nécessité de la révolution. Il n'est plus, comme au XIXe siècle, un parti de réformes rassem­blant de larges masses ouvrières et les organi­sant, mais un parti forgé dans le feu de la révo­lution. Les conditions de la décadence (totalita­risme et illégalité) imposent une sélection rigou­reuse des militants communistes. Pour cette rai­son, mais aussi par le fait que le parti se déve­loppe très rapidement sur le plan numérique dans les périodes révolutionnaires, en attirant à lui des masses qui la veille étaient non politisées ou dans la mouvance des partis de la gauche capi­taliste (stalinisme, gauchisme, etc.), il est vital qu'il n'accroisse pas "l'effectif de ses membres plus rapidement que ne le permet la force d'absorption du solide noyau communiste" (thèse No 9).

Cette vision du parti est très proche de celle de Bordiga en 1921. De même l'affirmation d'une discipline de parti détruit la légende entretenue naguère par le PCI (Programme Communiste) d'un KAPD anti-centraliste et "anarchisant". La thèse 7 affirme que le parti communiste est "une volonté unitaire, organisée et disciplinée".

d)       L'intervention dans les luttes économiques

      La question de l'intervention est posée claire­ ment par le KAPD. La réponse est à l'opposé de celle d'"Invariance" -et par la suite du milieu moderniste- qui dans sa traduction fait un contre­ sens tout à fait révélateur. En effet, "Invarian­ce" ajoute une négation (ne pas) là où le KAPD affirme que le "parti doit... se lier aux mouve­ments des masses ouvrières engendrés par la misère économique". Certes, par la suite, en 1922, Gorter et Schrôder (dirigeant du KAPD) feront scission en préconisant la non-participation aux luttes économiques de la classe, sinon "à titre indivi­duel" (sic). Il va de soi que tout parti révolutionnaire participe politiquement aux luttes re­vendicatives. Ce qui le distingue des "modernis­tes" c'est l'affirmation que le prolétariat se soude comme classe à travers les luttes partiel­ les, comme condition de la marche vers la lutte globale politique pour le pouvoir. Ce qui le dis­tingue, en second lieu, des tendances "conseillistes" qui ne voient que la lutte économique (et jouent les vierges effarouchées lorsque la lutte se politise et va dans le sens des mots d'ordre du parti révolutionnaire), c'est son activité politique. Aller dans le sens inverse de la poli­tisation de la lutte, comme le font les "conseillistes", ne peut mener qu'à "renforcer l'esprit de l'opportunisme" (thèse 11), en séparant luttes re­vendicatives et luttes révolutionnaires. Ce qui le distingue, en troisième lieu, des tendances "bordiguistes", c'est qu'il ne s'érige pas en organi­sateur et directeur matériel de la lutte : "il doit essayer de clarifier spirituellement de tels mouvements afin de les pousser aux luttes effecti­ves, les élargir et accélérer leur mouvement par l'appel à la solidarité, afin qu'ils prennent des formes révolutionnaires et, si possible politi­ques". Même si les termes employés ici ne peuvent être les nôtres par une confusion de langage, où "spirituelle" a une résonance idéaliste et où la lutte révolutionnaire semble précéder la lutte po­litique, le souci profond d'être un facteur actif de la lutte apparaît clairement dans les thèses. Le parti est un facteur de volonté et de conscien­ce.

Cet esprit le CCI le fait sien. Le parti qui surgira demain ne pourra être ni un cercle de phraseurs timorés ni une direction autoproclamée de la classe. Pour être facteur actif, le parti doit d'abord être le produit de la conscience de classe, qui se cristallise alors par une volonté de minorités significatives de la classe.

En republiant ces thèses, nous ne pouvons passer sous silence les faiblesses et les manques qui transparaissent ici et là et font que nous nous réapproprions le programme du KAPD de façon critique. Ces faiblesses ne sont pas seulement dues au caractère hâtif de la rédaction des thèses en vue du Ille congrès de l'I.C, ce qui les rend parfois obscures. Elles découlent de confusions présentes dans le KAPD et qui finalement expli­quent pour une grande part sa disparition comme courant.

QUELQUES FAIBLESSES DES THESES DU KAPD

a) La double organisation

Le fait que les Unions (AAUD) aient surgi avant que se créât le KAPD et sur des positions politi­ques voisines explique que le KAPD se conçoive à la fois comme un produit et comme la "direction spirituelle" des AAU. Il apparaît dans les thèses une conception pyramidale où le parti crée et di­rige les Unions, lesquelles créent les conseils ouvriers. Cette conception substitutiste coexiste de façon confuse avec une théorie "éducationniste" ("travail  d'éducation"  de  la  classe).

Dans la confusion qui naît d'une série de défai­tes décisive du prolétariat allemand, le KAPD assimile en fait organisations d'usine révolution­naires, qui constituent les débris des conseils ouvriers, et Unions. Les comités d'usine ne peu­vent devenir permanents que dans une vague de mon­tée révolutionnaire et, soit disparaissent avec sa défaite, soit constituent l'élément moteur des conseils avec son triomphe.

En maintenant ces comités, après la vague révolutionnaire, de façon permanente sous forme de base de masse reconnaissant les thèses du parti ; (dictature du prolétariat, antiparlementarisme, I destruction des syndicats), le KAPD finit par être absorbé par les AAU, amenant la décomposition du parti en 1929.

L'erreur de la double organisation se retrouve jusque dans le fonctionnement du KAPD, puisqu'à ; côté de lui se fonda, en 1921, une organisation de jeunesse (KAJ) autonome par rapport au parti.  !

b) Fraction et opposition ;

A la différence de la Fraction italienne, plus tard, le KAPD se concevait comme une "opposition" dans l'Internationale et non comme un corps organisé ayant une continuité organique avec l'ancien parti. Son expulsion du Komintern en septembre 1921 ne lui permit pas de se rattacher avec les gauches les plus significatives, comme celle de Bordiga. L'existence de groupes en Hollande, Bul­garie et Grande-Bretagne sur les positions du KAPD, donna l'illusion à une minorité, et sous l'influence de Gorter, de pouvoir proclamer arti­ficiellement l'existence d'une Internationale com­muniste ouvrière (KAI), ce qui entraîna une scis­sion dans le KAPD en mars 1922, qui se solda par la désagrégation numérique du parti. Désormais, le KAPD maintenu (tendance de Berlin opposée à celle d'Essen, qui suivait Gorter) devait se survivre jusqu'en 1933. Face à Gorter, il montrait que la nouvelle Internationale ne surgirait que lorsque les conditions objectives et subjectives seraient mûres. Mais les apports sur les questions de la fraction, de l'Internationale, furent ceux de la Gauche italienne après 1933.

Ces faiblesses et manques dans les thèses du KAPD ne doivent pas nous faire perdre de vue ses apports, qui, avec ceux de la Gauche italienne et, en partie, ceux de la Gauche hollandaise,sont ceux dont nous nous revendiquons.

Face au danger conseilliste dans la classe de­main et face aux oscillations centristes, ces thèses montrent la nécessité du parti pour remplir sa fonction indispensable afin que triomphe la révolution mondiale. Il doit être clair que son triomphe dépendra de la maturité des minorités communistes et de leur capacité à ne pas être en retard par rapport aux mouvements révolutionnaires. L'histoire du KAPD montre a contrario que l'issue de la révolution dépend en grande partie de la capacité des révolutionnaires à former au niveau international le parti, non pas pendant, mais avant l'éclatement de la révolution. Les années 80 sont des années de vérité pour le mi1ieu révolutionnaire, particulièrement pour le CCI qui doit rester vigilant contre toute sous-estimation conseilliste de la nécessité d'un parti et être l'élément le plus actif pour poser les bases de sa constitution future.

Chardin

 

THESES ("Proletarier" No 7, juillet 1921)

1- La tâche historique de la révolution proléta­rienne est de mettre dans les mains des masses travailleuses les trésors de la terre, d'abolir la propriété des moyens de production, ce qui rend impossible l'existence d'une classe possédante, exploiteuse et dirigeante basée sur la possession des biens privés. Le but est la libération de l'économie sociale de toutes les entraves du pou­voir politique à l'échelle mondiale.

2- L'abolition effective du mode de production ca­pitaliste, l'appropriation de toute la production et sa distribution dans les mains des classes la­borieuses, la suppression des antagonismes de classe, le dépérissement des institutions politi­ques et la construction de la société communiste sont un procès historique dont les moments parti­culiers peuvent être prévus exactement. En ce qui concerne la question du rôle de la violence poli­tique au sein de ce procès, quelques points peu­vent être fixés.

3- La révolution prolétarienne est en même temps procès économique et politique. Elle ne peut ni en temps que procès économique, ni en temps que pro­cès politique, trouver une conclusion dans le cadre national ; bien plus, l'établissement d'une commune mondiale est son but vital, nécessaire. Il découle que, jusqu'à la défaite définitive, â l'échelle mondiale, du pouvoir du capital, les futures fractions triomphantes du prolétariat, ont aussi besoin d'une violence politique pour se préserver et, si possible, pour attaquer la vio­lence  politique  de  la contre-révolution.

4- Aux motifs de politique extérieure qui rendent nécessaire pour les fractions triomphantes du prolétariat la persistance d'une violence politi­que (dans sa propre sphère de domination aussi) s'ajoutent des motifs d'évolution interne. Consi­dérée en tant que procès politique, la révolution présente un moment décisif : celui de la prise du pouvoir politique. Considérée en tant que procès économique, elle ne présente pas un tel moment décisif parce que la prise en charge concrète de l'économie de la part du prolétariat et la refonte de l'économie de profit en économie de consommation réclame un travail de longue haleine. Il va de soi que la bourgeoisie durant tout ce procès ne négligera rien pour défendre le profit et, dans ce but, pour ravir à nouveau, pour elle, le pouvoir politique. A cette fin, elle tentera, dans les pays ayant une idéologie démocratique évoluée - pays depuis longtemps industrialisés - d'utili­ser les mots d'ordre de la tromperie démocratique afin de mystifier les prolétaires. De ce fait, la violence politique forte et impitoyable des ouvriers révolutionnaires est le minimum nécessai­re requis, jusqu'à ce que s'accomplisse complète­ ment la prise en mains de l'économie de la part du prolétariat et, de ce fait, la privation pour la bourgeoisie de tout fondement économique de son existence. C'est cela la dictature du prolétariat.

5- La nécessité d'une violence de domination poli­tique du prolétariat révolutionnaire même après la victoire politique de la révolution fonde, en même temps, la nécessité d'une organisation politique du prolétariat révolutionnaire aussi bien après qu'avant la prise du pouvoir politique.

6- Les conseils ouvriers politiques (soviets) sent la forme large d'organisation historique pour la domination et l'administration prolétarienne ; ils émergent chaque fois que la lutte de classe se ra­dical i se et devient une lutte pour la totalité du pouvoir.

7- La forme historique convenable pour le rassem­blement des combattants prolétariens les plus conscients, les plus éclairés, les plus disposés à l'action, est le parti. Comme le but de la révolu­tion prolétarienne est le communisme, le parti ne peut exister qu'en tant que parti où programme et esprit sont communistes. Le parti doit être une totalité élaborée programmatiquement, fondue en une volonté unitaire, organisée et disciplinée à partir de la base. Il doit être la tête et l'arme de la révolution.

8- La première tâche du parti communiste, aussi bien avant qu'après la prise du pouvoir, est - parmi les confusions et les oscillations de la révolution prolétarienne - de maintenir clairement et sans se laisser déconcerter, la seule boussole sûre : le communisme. Le parti communiste doit dans toutes les situations, inlassablement et sans  aucune hésitation, montrer aux masses proléta­riennes, le but et le chemin, non seulement par des mots mais par des actes. Il doit dans toutes les questions de la lutte politique avant la prise du pouvoir pousser avec l'acuité la plus totale, à la séparation entre réformisme et révolution. Il doit flétrir toute solution réformiste en tant que rafistolage, en tant que prolongation de vie du vieux système d'exploitation, que trahison de la révolution, trahison des intérêts de la classe ouvrière toute entière. De même qu'il ne peut exister la moindre communauté d'intérêts entre exploiteurs et exploités, de même il ne peut exis­ter le moindre lien politique entre révolution et réformisme ; le réformisme social-démocrate, sous quelque masque qu'il puisse se cacher, est aujour­d'hui le plus dur obstacle pour la révolution et le dernier espoir de la bourgeoisie.

9- Le parti communiste doit donc tout d'abord, de façon absolument tranchante, tenir à l'écart de lui tout réformisme et tout opportunisme ; il en est de même pour son programme, sa tactique, sa presse, ses mots d'ordre particuliers et ses actions. En particulier, il ne devra jamais accroître l'effectif de ses membres plus rapide­ment que ne le permet la force d'absorption du noyau communiste solide.

10- Au cours de la révolution, les masses ouvrières passeront par d'inévitables oscillations. La révo­lution est un processus dialectique non seulement dans sa totalité mais aussi dans ses phases parti­culières. Le parti communiste en tant qu'organisa­tion des éléments conscients doit de ce fait essayer de ne pas succomber lui-même à ces oscil­lations et les surmonter ; il doit aider les mas­ses par la clarté et la pureté de ses mots d'or­dre, l'accord entre ses mots d'ordre et ses ac­tions, sa position en tête de la lutte, la recti­tude de ses prévisions, à surmonter rapidement et à la racine de telles hésitations. Le parti commu­niste doit donc, par toute son attitude, dévelop­per la conscience de classe du prolétariat même au prix d'une contradiction extérieure apparente avec les larges masses. C'est ainsi seulement que le parti communiste gagnera au cours de la lutte ré­volutionnaire la confiance des masses et conduira un travail d'éducation sur une vaste échelle.

11- Le parti communiste ne doit naturellement pas se détacher des masses : c'est-à-dire qu'il doit - en dehors du travail qui va de soi d'une propagande inlassable - se lier aux mouvements des masses ouvrières engendrés par la misère économique, les revendications partielles, il doit essayer de cla­rifier spirituellement de tels mouvements afin de les pousser aux luttes effectives, les élargir et accélérer leurs mouvements par l'appel à la soli­darité active, afin qu'ils prennent des formes révolutionnaires et, si possible, politiques. Mais la tâche du parti communiste ne peut être de se poser plus bête qu'il n'est, c'est-à-dire que sa tâche ne peut pas être de renforcer l'esprit de l'opportunisme en développant, sous la responsabi­lité du parti, des revendications partielles réformistes.

12- Mais le travail pratique le plus important des communistes pour la lutte économique des travail­leurs réside dans l'organisation de l'arme de la lutte qui est, dans les époques révolutionnaires, dans les pays hautement développés, la seule arme utilisable pour de telles luttes ; c'est-à-dire les communistes doivent veiller à ce que les ouvriers révolutionnaires (pas seulement les mem­bres du parti communiste) se regroupent dans les entreprises et que les organisations d'entreprises se fondent en Unions pour donner forme à 1'instru­ment adapté à la prise en charge de la production par la classe ouvrière.

13- Les organisations d'entreprise révolutionnaire (les Unions) constituent l'humus d'où surgiront, dans la lutte, des comités d'action, les cadres pour les revendications économiques partielles et finalement pour la production des travailleurs luttant eux-mêmes, la préparation et l'infrastruc­ture apte à sous-tendre les conseils ouvriers révolutionnaires.

14- En créant ainsi la vaste organisation de classe du prolétariat révolutionnaire, les communistes, outre qu'ils conservent en tant que parti la force d'un corps unitaire programmatique fermé et qu'ils mettent en valeur, dans l'Union comme partout, la pensée communiste en tant que loi suprême, assurent la victoire de la révolution proléta­rienne et celle plus éloignée de la société commu­niste.

15- Le rôle du parti après la victoire politique de la révolution dépend des rapports internationaux et du développement de la conscience de classe des ouvriers. Tant que la dictature du prolétariat (la violence politique de la classe ouvrière victo­rieuse) est nécessaire, le parti communiste doit tout faire pour sauvegarder le développement dans une direction communiste. Dans ce but, il est in­dispensable que, dans tous les pays industriels développés, les prolétaires révolutionnaires eux-mêmes, sous la direction spirituelle des commu­nistes, prennent part, de la manière la plus ample, à la prise en charge et à la refonte de la production. L'organisation selon les entreprises et en Unions, l'apprentissage dans les perpétuels conflits partiels, la création de comités d'ac­tions, constituent la préparation qui sera entre­prise, au cours de la lutte révolutionnaire, par l'avant-garde des ouvriers eux-mêmes.

16- Dans la mesure où l'Union, en tant qu'organisa­tion de classe du prolétariat, se renforce après la victoire de la révolution et devient capable de consolider les fondements économiques de la dicta­ture sous la forme du système des conseils, elle gagnera en importance vis-à-vis du parti. Dans la mesure où, ultérieurement, la dictature du prolé­tariat sera assurée grâce à son ancrage dans la conscience des larges masses, le parti perdra de sa signification au profit des conseils ouvriers. Finalement, dans la mesure où la consolidation de la révolution au moyen de la violence politique devient superflue, la dictature se transformant en société communiste, le parti disparaît.

Proletarier, juillet 1921, n°7. (traduction d'Invariance n°8 , oct-déc. 69, revue).