Débat sur la violence (II) : il est nécessaire de dépasser le faux dilemme : pacifisme social-démocrate ou violence minoritaire

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[Nous continuons ici le débat sur la violence qui s’est déroulé sur notre site web en espagnol et en français suite à notre article sur les sabotages des voies ferrées de la SNCF1.]

Le 12 décembre dernier, un de nos lecteurs écrivait un commentaire2 qu’on peut lire, en espagnol, à la suite de notre article « Sabotage des lignes SNCF : des actes stériles instrumentalisés par la bourgeoisie contre la classe ouvrière ». Ce camarade pense que la seule motivation d’un tel article de notre part ne peut être que « de se démarquer de ces actions, en attaquant ceux qui ont été arrêtés et en adressant un message haut et clair à l’État : ce n’est pas nous, nous ne sommes pas des terroristes, pourvu qu’on ne prenne pas des coups » et que nous aurions agi comme « un regroupement de vieilles femmes terrorisées par le bruit des bottes des chiens de l’État ».

Contrairement à ce que pense cet intervenant, le but de l’article n’était pas du tout « d’attaquer les inculpés », mais de dénoncer l’infâme manœuvre de l’Etat français qui a utilisé les 10 personnes inculpées pour déchaîner une de ses habituelles campagnes contre la lutte ouvrière et l’activité des révolutionnaires. L’article se proposait, en particulier, d’alerter sur des pratiques parfois menées avec toute la meilleure foi du monde, mais que l’État instrumentalise en sous-main pour des objectifs qui sont à l’opposé des intentions de ceux qui mènent ces actions3

Ce camarade affirme « Je ne m’attends pas à ce que le CCI laisse tomber ses positions sur la violence, mais qu’il les expose avec clarté et soit prêt à en débattre ». Nous sommes pleinement d’accord avec cette proposition. Nous allons donc exposer notre position avec la volonté d’ouvrir un débat qui ne doit pas rester un échange entre nous et ce camarade mais qui, au contraire, est ouvert à tous avec l’objectif de dégager une synthèse qui nous permette de chasser les confusions et les insuffisances d’explication.

La situation actuelle et le faux dilemme dans lequel la bourgeoisie voudrait piéger les luttes ouvrières : pacifisme social-démocrate ou violence minoritaire.

Le débat sur la violence est une question brûlante, pleinement à l’ordre du jour. La lutte du prolétariat est violente, mais quels sont les moyens qui la servent ? Comment se construisent ces moyens ? Est-ce que toutes les formes de violence sont valables ? Et pour être plus concrets : les actions de violence minoritaire menées par des groupes isolés et spécialisés représentent-elles une contribution à la lutte prolétarienne ? 4

La situation actuelle est caractérisée par une maturation lente et difficile de la lutte ouvrière. Même si on est en train de vivre des expériences significatives dont il faudra tirer les leçons – en Grèce, en France, en Allemagne - nous n’avons pas encore assisté à des mouvements massifs de lutte où des expériences concrètes de violence prolétarienne aient pu se produire, pour pouvoir vraiment se prononcer sur ces expériences et bien les différencier de la violence venant d’autres couches sociales. Cependant, contribuer à la préparation de ces mouvements massifs et, plus concrètement, à ce qu’en leur sein, la violence de classe soit posée dans le sens de la classe, implique la réappropriation de l’expérience historique du prolétariat sur ce terrain, débat auquel nous invitons ce camarade mais aussi tous ceux que cela intéresse5.

La combativité ouvrière se déploie lentement et péniblement au milieu d’un énorme dispositif de la bourgeoisie – et surtout des syndicats – pour la saboter. Plus concrètement, nous assistons à une tentative idéologique de la bourgeoisie pour piéger les ouvriers dans un faux dilemme que nous pourrions formuler ainsi : « Si tu veux lutter massivement, va aux manifestations pacifistes et légalistes des syndicats, toutes bien situées sur le terrain réformiste, de soutien aux alternatives bourgeoises de gestion de la crise, avec des slogans tels que "les banquiers doivent payer", etc. Mais, attention, si tu es contre ça, il ne te reste que le moyen des actions minoritaires radicales d’affrontement isolé avec la police ».

On pourra rétorquer qu’il est faux de prétendre que la bourgeoisie ait monté un tel dilemme : elle montre une « grande indignation » vis-à-vis des « actes de vandalisme » des jeunes prolétaires grecs en les montrant du doigt comme des ennemis pires que les terroristes. Mais, au-delà des réactions subjectives de tel ou tel bourgeois, n’est-il pas suspect que la bourgeoisie grossisse et souligne à grands traits chaque fois les actes d’affrontements minoritaires avec la police, en occultant soigneusement l’iceberg dont ils ne sont que la pointe : l’existence d’une agitation sociale exprimée dans des manifestations massives de travailleurs, de jeunes, d’étudiants, d’enseignants etc., les assemblées générales, les grèves, les initiatives spontanées des groupes d’ouvriers ?

Et au-delà de ce que voudrait la bourgeoisie, devons-nous, ouvriers, choisir entre ces deux termes ? Le choix serait-il : manifestation pacifique massive ou action radicale minoritaire ? N’est-ce pas là un piège que le prolétariat devra faire sauter pour retrouver son propre chemin de lutte de classe qui n’a rien à voir ni avec le pacifisme social-démocrate ni avec la violence minoritaire ? 6

Il existe beaucoup de formes de violence

Pour comprendre de quelle manière le prolétariat peut développer sa propre violence de classe, il est nécessaire d’aborder la question de la violence, sans prétendre ici en faire une analyse générale7. Nous allons exposer quelques réflexions que nous pensons nécessaires pour entamer un débat.

La violence est un élément de base dans la société de classe. Celle-ci ne peut pas fonctionner sans violence, de la même manière qu’elle ne pourra être abolie que par la violence. La paix est impossible dans les sociétés de classe. Quand on parle de « paix sociale », on parle, en vérité, de la soumission et de l’atomisation des travailleurs livrés à la violence de l’État bourgeois et des rapports capitalistes de production.

Cependant, de cette vérité, valable pour toutes les sociétés de classe, on tire souvent une conclusion erronée : on met la violence au niveau d’un concept abstrait, intangible, indépendant de l’histoire et des classes sociales. Comme nous le disions dans la Revue Internationale nº 14 « Dire et redire cette tautologie “violence = violence” et se contenter de démontrer que toutes les classes en usent, pour établir sa nature identique, est aussi intelligent, génial, que de voir une identité entre l’acte du chirurgien faisant une césarienne pour donner naissance à la vie et l’acte de l’assassin éventrant sa victime pour lui donner la mort, par le fait que l’un et l’autre se servent d’instruments qui se ressemblent : le couteau exerçant une action sur un même objet : le ventre, et recourant à une même technique apparemment fort semblable : celle d’ouvrir le ventre. »

Nous devons faire la différence. La violence des classes exploiteuses n’est pas la même que celle des classes exploitées. Tout au long de l’histoire, la violence et ses formes ont évolué, ont eu des expressions différentes. Et une même classe sociale adopte tout au long de sa trajectoire historique des moyens et des formes de violence différents.

Faire cette analyse est essentiel pour mener à bien le débat qui nous occupe, parce qu’autrement on s’embarquerait dans une discussion stérile et totalement éloignée des vrais problèmes, du genre « tout est violence », « à la violence, il faut répondre par la violence », « si tu n’est pas pour la violence en soi, c’est parce que tu est un pacifiste » et ainsi de suite avec des arguments qui ne mènent nulle part.

La violence de la bourgeoisie et la violence du prolétariat sont radicalement différentes. Non seulement elles ne poursuivent pas les mêmes buts, mais elles n’utilisent pas les mêmes moyens, elles n’ont pas les mêmes formes ni la même expression. C’est une erreur de les identifier parce que dans les deux cas, on pourrait toujours isoler le même élément chimique dans leur composition : la violence en général.

La violence du prolétariat et la violence de couches petites bourgeoises ne sont, elles non plus, pas identiques, ni même comparables. Le prolétariat n’identifie pas la violence de ces couches avec la violence de la bourgeoisie et, par ailleurs, il ressent de la sympathie et de la solidarité pour elles en essayant de les gagner à sa cause. Mais cela n’empêche que le prolétariat rejette catégoriquement les formes et les moyens de violence de ces couches, qui n’ont rien à voir avec sa propre violence de classe.

Violence de la bourgeoisie et violence du prolétariat

La violence de la bourgeoisie est basée sur la terreur. Il est évident que la terreur des États ouvertement dictatoriaux n’est pas la même que celle des États démocratiques. Dans ces derniers, l’État donne la primauté aux moyens politiques et psychologiques sans pour autant renoncer à un vaste arsenal de répression physique aussi bien légale qu’illégale, aussi bien en les confiant à des corps d’État spécialisés qu’à des bandes « privées ». Il va de soi, en plus, que la bourgeoisie n’hésite pas à recourir au terrorisme comme arme pour régler ses conflits internes ou impérialistes, mais aussi comme moyen pour intimider et réprimer le prolétariat. La violence de la bourgeoisie est prise en charge par des corps spécialisés, elle est minoritaire, elle cherche à diviser et à affronter les prolétaires, elle essaye de provoquer chez eux des sentiments de paralysie, de soumission et de docilité ; elle encourage les sentiments les plus destructeurs et irrationnels : le nationalisme, le racisme, la xénophobie, la haine...

La violence du prolétariat peut-elle être de la même nature ? Le camarade souligne d’ailleurs : « Est-ce que cela veut dire que toute forme de violence utilisée par des prolétaires, est en elle-même bonne ? NON. La violence en tant que tactique doit être en accord avec la fin qu’elle sert. Le but des révolutionnaires est celui de renverser l’État capitaliste, et la seule manière réelle d’y parvenir, c’est de rendre possible le changement dans le rapport de forces entre les classes. Pour cela, le prolétariat doit, à travers sa lutte, prendre conscience de ce qu’il est historiquement et agir en conséquence. Ce processus ne peut être mené à bien qu’en élargissant l’auto-organisation et l’unité de la classe ouvrière. Toute tactique qui contribue à l’auto-organisation et à l’unité de la classe ouvrière est par conséquent révolutionnaire. Est-ce que la grève et le sabotage, par exemple, peuvent être révolutionnaires ? : Oui, s’ils contribuent à une telle fin et s’ils ne la bloquent pas. »

Le camarade reconnaît que la violence du prolétariat ne peut pas être en contradiction avec la fin révolutionnaire pour laquelle il lutte. Il affirme aussi que la violence prolétarienne doit contribuer à son auto-organisation et son unité. Nous sommes pleinement d’accord avec cela. Le problème, cependant, c’est quand ce camarade réduit la violence à une question de tactique ou quand il met sur le même plan la grève et le sabotage.

Présenter la violence comme une tactique, c’est la transformer en une espèce d’instrument que nous pourrions utiliser de façon optionnelle, ça signifie qu’on la considère sous l’angle le plus superficiel : on voit le pistolet, le couteau, le heurt physique, mais pas qui s’en saisit et l’empoigne et dans quel contexte général il le fait. Voilà la question essentielle qui permet de comprendre la nature radicalement différente et totalement antagonique entre la violence des autres classes et celle du prolétariat : « La lutte du prolétariat, comme toute lutte sociale, est nécessairement violente mais la pratique de sa violence est aussi distincte de la violence des autres classes comme sont distincts leurs projets et leurs buts. Sa pratique, y compris la violence, est l’action d’immenses masses et non de minorités ; elle est libératrice, l’acte d’accouchement d’une société nouvelle harmonieuse, et non la perpétuation d’un état de guerre permanent, chacun contre tous et tous contre chacun. Sa pratique ne vise pas à perfectionner et perpétuer la violence mais à bannir de la société les criminels agissements de la classe capitaliste et l’immobiliser. (...) Sa force invincible ne réside pas tant dans sa force physique et militaire et encore moins dans la répression, que dans sa capacité de mobiliser ses larges masses, d’associer la majorité des couches et classes travailleuses non prolétariennes à la lutte contre la barbarie capitaliste. Elle réside dans sa prise de conscience et dans sa capacité de s’organiser de façon autonome et unitaire, dans la fermeté de ses convictions et dans la vigueur de ses décisions. Telles sont les armes fondamentales de la pratique et de la violence de classe du prolétariat ».8

Sabotage et grève ne sont pas la même chose et partent de pratiques de classe différentes9. La grève contient deux éléments qui ne sont pas comparables. D’un coté, elle possède un potentiel libérateur qui donne au prolétariat une force considérable : l’union, la solidarité, l’initiative commune, le dépassement de la concurrence et de la division entre ouvriers. D’un autre coté, elle possède un élément de pression, l’arrêt de la production. Ce deuxième élément est inévitable, fait partie de la société de classe de laquelle le prolétariat ne peut pas s’abstraire.

Mais le plus important est le premier élément. Le camarade critique comment les syndicats dénaturent les grèves et il a tout à fait raison. Mais d’où vient ce détournement ? Justement, il réside dans le fait qu’on nie et qu’on détruit le premier élément, celui qui donne la force du prolétariat, et on n’admet que le second, de sorte que les syndicats réduisent la grève à une simple paralysie de la production, que les travailleurs partent chez eux ou au bar du coin. Ils la transforment en un simple instrument tactique destiné à « faire pression » sur les patrons. La bourgeoisie octroie le « droit de grève » pour le frelater en le rabaissant à une simple protestation, à une simple pression contractuelle « entre associés qui négocient ».

Avec cette amputation, la grève finit par ressembler au sabotage. Les deux sont des moyens de pression. Mais la pression ou la nuisance des uns envers les autres ne sont pas des moyens révolutionnaires ni libérateurs mais des aspects les plus quotidiens de la vie sous le capitalisme et qui participent activement à sa reproduction. Les États sont des maîtres en matière de sabotage pour contrer les rivaux, les entreprises exécutent des coups bas en tout genre. La violence du prolétariat veut dire force, imposition, coups, mais par d’autres moyens radicalement différents et qui contiennent en eux-mêmes une perspective de libération de l’humanité : c’est la violence de la massivité, de l’unité, de la solidarité, de l’exercice de la capacité à réfléchir ensemble et de prendre des décisions collectivement, d’agir en tant que classe auto-organisée qui sait imposer avec force ses objectifs.

La conception mécaniciste, parfaitement superficielle, ne voit de la violence que quand il y a des heurts physiques, des cocktails Molotov, des assauts, des destructions... Par contre, la massivité, la solidarité de classe, l’auto-organisation, tout cela ne leur apparait pas comme de la « violence » parce qu‘en apparence c’est « pacifique », ce serait une espèce de « pacifisme genre Gandhi ».

La violence est bien plus que des tirs, des affrontements ou des bombes, c’est essentiellement un changement dans le rapport de forces entre les classes. La violence pour le prolétariat est une question politique : comment établir un rapport de force contre la classe capitaliste et son État de telle sorte qu’il puisse résister à leurs attaques et passer à l’offensive jusqu’à leur abolition définitive ?

Lorsque les ouvriers parviennent à s’unir, ils dépassent la violence du capital qui les réduit à l’atomisation, ils imposent la violence de leur action en tant que classe unie. Lorsque les ouvriers arrivent à étendre leur lutte, ils sont en train de vaincre la division avec laquelle le capital les enchaîne par entreprise, secteur, catégorie ; ils mettent en avant ce qui remet le plus en cause cette société bâtie sur la concurrence et sur les coups portés les uns contre les autres : la solidarité. Lorsque les ouvriers s’organisent en Assemblées générales et développent leurs propres réseaux d’unification, ils font éclater le carcan de fer des syndicats qui les maintiennent dans la passivité, la dispersion et la désorganisation, et ils expriment le défi d’une classe organisée. Lorsque les ouvriers discutent, réfléchissent et décident collectivement, ils sont en train de vaincre la violence quotidienne qui fait d’eux des êtres perdants, grégaires, enfermés dans leurs problèmes, ils soulèvent une force qui oppose à l’Etat sa propre alternative.

Ce processus n’a rien de pacifique. Premièrement, parce qu’il implique l’existence d’initiatives d’affrontement, de défense et d’attaque, ce qui requiert à tout moment des moyens adéquats. Deuxièmement, parce qu’on doit affronter la répression de l’Etat bourgeois, qui emploie toute sorte de moyens, des balles et des gaz lacrymogènes jusqu’aux provocations et les pièges en tous genres, en passant par les plus destructrices : les campagnes de calomnie, de lynchage moral et physique, la haine... Face à cela, la plus grande violence que le prolétariat puisse exercer contre le capital, c’est sa capacité à s’affirmer en tant que masse unie, solidaire, consciente de sa mission et de sa force, prête à lutter jusqu’au bout et à accueillir en son sein les autres classes non exploiteuses de la société. Cette détermination, cette fermeté est celle qui crée les bases pour mener à bien la tâche de détruire l’État, où l’insurrection joue un rôle décisif.

Dans le prolétariat, ce n’est pas la violence qui produit la conscience mais c’est la conscience qui utilise et recourt à des moyens violents, en fonction de l’évolution de la lutte.

La violence du prolétariat est consciente. Le camarade croit que, parce que nous mettons en garde le prolétariat face au danger de provocation et à la présence des provocateurs, nous lui nierions son « droit à se défendre » : « Si demain mes camarades de travail et moi-même, nous sortons manifester dans la rue et nous répondons aux provocations policières ou à l’attaque directe de la police, serions-nous qualifiés par le CCI de provocateurs policiers ? Est-ce que nous, les ouvriers, n’avons pas le droit de nous défendre face aux attaques de l’Etat bourgeois et de sa police ?, Est-ce que nous n’avons pas le droit de contre-attaquer nos ennemis ? Parce que si le CCI ou n’importe quelle autre organisation nous refusent ce droit, elle ne fait que nous livrer pieds et poings liés à la répression ».10

Bien sûr qu’il faut se défendre ! Et que ce soit clair, bien sûr qu’il faut passer à l’offensive ! Mais ceci doit se faire consciemment et non pas en agissant comme un taureau qui court derrière tout ce qui bouge.

Le camarade dit : « je ne crois pas que nous devrions nous préoccuper autant de ce que l’État fait (nous savons très bien comment il va riposter), mais nous devrions nous occuper surtout de ce que notre classe fait ou ne fait pas ». Nous ne sommes pas d’accord avec cette idée : le prolétariat a besoin de connaître la politique de la bourgeoisie et d’avoir pleinement conscience de ses manœuvres, de ses campagnes, etc., pour ainsi apprendre à les anticiper et les démonter. Nous ne devons pas tomber dans les mêmes souricières dans lesquelles l’État essaye continuellement de nous faire tomber ! Cette capacité à comprendre comment la bourgeoisie agit et manœuvre est une des composantes de base de l’action consciente du prolétariat. Le prolétariat est une classe historique. Il n’est pas comme ses frères en souffrance qui l’ont précédé, les esclaves et les serfs qui étaient capables de se révolter, mais qui ne pouvaient pas mener à leur terme une lutte consciente.

L’histoire du prolétariat est remplie de provocations que la bourgeoisie a tendues à notre classe et qui ont été parfois un facteur important de défaite. En Autriche en 1919, au moment où il y avait une possibilité d’extension de la révolution depuis la Hongrie où elle avait triomphé, la bourgeoisie envoya un agent provocateur qui entraîna une partie du jeune parti communiste dans une insurrection prématurée et mal préparée qui contribua à arrêter la maturation d’une possible insurrection massive. La bourgeoisie allemande provoqua le prolétariat de Berlin en janvier 1919 pour l’amener à un affrontement prématuré qui lui permit de défaire les travailleurs paquets par paquets, d’abord à Berlin, puis à Brême, plus tard à Hambourg, en Bavière ensuite, etc.

Pour paraphraser notre camarade, oui, le prolétariat « a le droit » de connaître et de se réapproprier sa propre histoire pour ainsi éviter de retomber dans les pièges et les provocations que la bourgeoisie lui a déjà tendus dans le passé.

Violence des couches petites-bourgeoises et violence du prolétariat

Le prolétariat cohabite avec d’autres couches sociales : petite-bourgeoisie, marginaux urbains, etc. Ces couches sociales ne sont pas des ennemis du prolétariat. Celui-ci doit les gagner à sa cause, parce que cela peut rendre plus efficace la violence qu’il peut opposer à l’État en l’isolant socialement, ce qui est une condition préalable pour mener à bien l’assaut contre lui et sa destruction révolutionnaire.

Or, pour gagner ces couches, il est crucial que le prolétariat affirme son propre terrain de classe, ses propres méthodes de lutte, sa propre organisation et sa propre perspective révolutionnaire.

Ce n’est pas le prolétariat qui doit descendre sur le terrain confus, désespéré et interclassiste de ces couches sociales, mais ce sont celles-ci qui doivent être hissées sur le terrain de classe, révolutionnaire et libérateur, propre au prolétariat.

Cette position n’est pas seulement valable pour ce qui concerne les revendications sociales et politiques, elle concerne aussi les méthodes de violence et l’action de ces couches sociales. Les couches marginalisées urbaines expriment leur violence par le biais d’explosions massives de rage et de désespoir telles des flambées spectaculaires qui s’éteignent rapidement. Les couches petites-bourgeoises désespérées, quant à elles, tendent à faire des actes de sabotage et de terrorisme organisés en groupes minoritaires.

Le prolétariat n’a pas à se perdre dans ce genre de violence stérile qui n’est que l’expression des couches sans avenir historique. Il doit faire le contraire : gagner ces couches sociales non exploiteuses à la violence révolutionnaire, massive et consciente.

Le prolétariat doit exprimer de la sympathie et de la solidarité aussi bien vis-à-vis des couches petites-bourgeoises désespérées que des marginaux des villes. Mais cela ne doit jamais le porter à accepter comme siennes les méthodes de combat chaotiques et sans avenir pratiquées par ces couches sociales. Ceci est particulièrement important vis-à-vis des groupes et des mouvements – comme cette mouvance « autonome » - qui se revendiquent de « principes » fumeux, qui, dans le meilleur des cas se trouvent à osciller entre la bourgeoisie et le prolétariat et qui, en fait, brandissent comme le « principe des principes » la pratique d’une violence minoritaire radicale11.

D’habitude, on donne trois arguments pour spéculer sur une prétendue « contribution » à la lutte ouvrière de la part de ces mouvements pratiquant la violence minoritaire :

1) ils « cassent la paix sociale », ce qui aiderait le prolétariat à prendre conscience et à se lancer dans la lutte ;

2) ils peuvent livrer les combats « préliminaires » dans l’affrontement violent avec l’État bourgeois ;

3) ils développent un travail « d’avant-garde », sur le terrain militaire, en ce qui concerne l’organisation de la violence armée.

Examinons ces arguments.

1º) Ces actions « ne brisent pas la paix sociale », mais, au contraire, elles la renforcent. Au-delà de la sympathie possible que le prolétariat pourrait ressentir pour certains de ces éléments qui se révoltent contre l’oppression existante, le caractère minoritaire et isolé de ce genre d’actions renforce les sentiments d’atomisation, d’isolement, répandent davantage l’impuissance et la passivité que la révolte et la mobilisation. Par ailleurs, quel genre de conscience peut développer ces « actions exemplaires de force » ? La conscience prolétarienne vient de l’expérience collective de lutte, de la compréhension, par le débat, de la situation, de la préoccupation de l’avenir et aucunement du « bruit » que de telles actions pourraient faire. Est-ce que le prolétariat est une masse de moutons à laquelle quelques « héros » doivent montrer « comment lutter » ?

2°) Tout le processus qui va des luttes de résistance jusqu’à l’insurrection révolutionnaire internationale doit être assumé collectivement par le prolétariat et personne ne peut le remplacer dans aucun de différents aspects ou phases. Le substitutionnisme est la vision qui consiste à prétendre qu’une minorité peut livrer et préparer les combats armés « préliminaires » à la révolution. Le substitutionnisme –dans toutes ses manifestations12- ne fait que fomenter la passivité et la démobilisation du prolétariat en le menant à une subordination à une minorité qui se prétend « éclairée », quand elle n’est pas « illuminée », ou « armée ».

3º) La violence, encore une fois, ce n’est pas quelque chose de technique, spécifique, extérieur à la lutte de classe du prolétariat, mais c’est son expression-même face à l’Etat bourgeois, c’est la classe elle-même en lutte, massive et auto-organisée, ce qui veut dire déjà violence contre l’État bourgeois, ce qui implique un défi contre l’ordre établi. De ce point de vue, même si le prolétariat crée des détachements « spécialisés », tels que les piquets de lutte, les patrouilles de contrôle, la garde rouge dans le cas des révolutions russes de 1905 et 1917, il le fait après une décision collective et sous contrôle collectif des assemblées générales et des Conseils ouvriers. Ainsi, par exemple, le Comité militaire révolutionnaire qui dirigea l’insurrection d’Octobre 1917 était un organe créé par les Soviets en septembre 1917 et dans lequel participaient des bolcheviques, des anarchistes internationalistes, des socialistes-révolutionnaires et même des mencheviques !

Le prolétariat n’a rien à espérer de la pratique, et moins encore des principes - généralement inexistants - des couches sociales sans avenir. Ce sont, au contraire, les éléments individuels se détachant de ces couches qui doivent se joindre à la lutte du prolétariat s’ils veulent avoir un avenir.

CCI 23-12-08

 


2 Voir ce commentaire et d’autres aussi bien sur les pages en espagnol qu’en français de notre site.

3 Sans aller chercher bien loin, les lecteurs peuvent s’en convaincre en lisant dans notre article la reproduction d’une partie de l’interview faite à un expert en manipulations et provocations bourgeoises : l’onorevole Cossiga, plusieurs fois ministre (notamment de l’Intérieur et de la Défense), premier ministre et ancien président de la République italienne.

4 Il faut préciser que des affrontements avec la police des groupes de travailleurs ou d’étudiants – même minoritaires - et l’organisation d’actions de violence de la part des groupes minoritaires spécialisés ne sont pas du tout la même chose.

5 Ce camarade dit « Lors de la révolution russe, les révolutionnaires n’ont pas pris d’assaut le palais d’hiver avec des sucettes, et lors de la révolution allemande, les ouvriers ne défendaient pas les barricades à Berlin avec des bonbons ». Il a tout à fait raison. Aussi, nous l’invitons à réfléchir sur les différentes contributions que nous avons faites sur ce sujet. Entre autres, par exemple, « La révolution d'Octobre 1917 : oeuvre collective du prolétariat », Revue internationale nº 72, en particulier le chapitre « L'insurrection, oeuvre des soviets », et aussi « La révolution russe : l'insurrection d'Octobre, une victoire des masses ouvrières » (plus spécialement le chapitre « Le prolétariat prend le chemin de l'insurrection ») Revue internationale nº 91.

6 Quand on parle de manifestation massive, on pense immédiatement à quelque chose de légal, pacifique, bien ordonné, parfaitement contrôlé. Rien de plus faux : les véritables manifestations ouvrières requièrent la rupture avec l’encadrement syndical, l’organisation des piquets de vigilance et, le cas échéant, l’affrontement avec la police. Tout ça n’a rien à voir avec une quelconque « paix » ou légalisme. Et de la même manière, une assemblée ouvrière n’est pas une mer calme. Il faut y affronter la police syndicale, organiser des actions de défense, la réquisition de locaux, etc. L’initiative récente d’un secteur d’ouvriers et d’étudiants grecs estsont là pour le démontrer. Voir « Grèce : une déclaration de travailleurs en lutte »

7 Nous avons déjà fait des analyses générales sur cette question : voir Revue internationale nº 14 « Terreur, terrorisme et violence de classe » et Revue Internationale nº 15 « Résolution sur la terreur, le terrorisme et la violence de classe ». Sauf indication particulière, les citations dans la suite de cet article sont tirées de ces deux articles.

8Résolution sur : TERRORISME, TERREUR et VIOLENCE de CLASSE”, dans Revue internationale nº 15, 1978.

9 Pour éviter tout malentendu nous voulons faire trois éclaircissements préalables : 1 : , le sabotage n’a rien à voir avec le terrorisme ; 2, ,: nous n’excluons pas qu’à certains moments de la lutte prolétarienne, des moyens de sabotage soient nécessaires contre ses ennemis; 3: , nous comprenons que certains éléments ouvriers minoritaires le pratiquent comme expression de désespoir et de rage, surtout individuels.

10 Récemment -–en 2007- les ouvriers égyptiens nous ont donné une démonstration de défense consciente contre la police : ils avaient occupé une usine ; on les a avertis que la police arrivait pour les en déloger ; ils ont téléphoné avec des portables à des ouvriers d’autres usines, aux voisins de leurs quartiers, aux femmes, etc. Une heure après l’arrivée de la police, celle-ci, surprise, s’est retrouvée encerclée par une foule de gens que ne faisait que grandir... Lors de la grève générale de Vigo en 2006, en apprenant que des camarades étaient arrêtés dans le palais de justice, plus de 10 .000 ouvriers s’y sont concentrés tout autour avec la menace de le prendre d’assaut. Voir Révolution Internationale n° 380, juin 2007 « Grèves en Egypte : la solidarité de classe, fer de lance de la lutte », Révolution Internationale n° 369, juin 2006: « Grève de la métallurgie à Vigo en Espagne : une avancée dans la lutte prolétarienne ».

11 Ce camarade affirme « qu’il faut savoir différencier ; ou alors, est-ce qu’on mettrait sur le même plan lETA et le MIL, Max Hölz et Michael Collins ? Sincèrement, je ne pense pas qu’il y ait quelqu’un de si borné. Et j’imagine que même le CCI se serait assis avec le MIL et Max Hölz, et il aurait mis les autres dans le camp qui est le leur, celui de la bourgeoisie». Pour rester dans le cas du MIL, Révolution Internationale, parmi les groupes initiaux du CCI, discuta avec les camarades du MIL et il montra sa solidarité envers Puig Antich, lorsque celui-ci fut assassiné par l’Etat franquiste. Le MIL était animé par des positions prolétariennes, mais celles-ci étaient contaminées par des positions erronées comme celle de la violence substitutioniste. Avec le MIL, le débat était possible. Ceci dit, le camarade a raison de différencier : le MIL ou Max Hôlz n’ont effectivement rien à voir avec l’ETA ou d’autres groupes terroristes qui ne sont, eux , que des représentants nationalistes d’une fraction de la bourgeoisie luttant avec ces moyens-là contre une autre. D’ailleurs, le terrorisme est fondamentalement, comme nous le disons, une méthode typiquement utilisée dans la lutte entre fractions nationalistes de la bourgeoisie.

12 On a souvent une vision bien restrictive et réductionniste du substitutionnisme, qui se limiterait à l’idée de la social-démocratie selon laquelle c’est le parti qui prend le pouvoir au nom de la classe ouvrière et lui “injecte” la consciente de l’extérieur. Il y a d’autres substitutionnismes tout aussi nuisibles comme celui des minorités « armées » qui prétendent « réveiller » la classe ou, de l’extérieur aussi, « préparer son combat armé ».

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