Epreuves de force dans le Caucase : une voix internationaliste en provenance de Russie

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Une série de réunions publiques sur la guerre en Géorgie a eu lieu mi-février en Allemagne. Vadim Damier du KRAS (Fédération des Travailleurs de l'éducation, de la science et de la technique), de Moscou, a présenté des exposés à Völklingen, Landshut, Kirchheim, Offenbach sur le Main, Mayence, Nottuln, Münster, Neu-Isenburg, Trèves et Hanovre. La réunion publique à Hanovre du 13 février 2009 était organisée par le DFG-VK (Deutsche Friedensgesellschaft – Vereignite KriegsdienstgegnerInnen). (association d’objecteurs de conscience). Environ une cinquantaine de participants étaient présents à cette réunion pour s'informer de la situation, poser ses questions et pour écouter une voix internationaliste en provenance de Russie contre la guerre.

Dans le texte d'introduction, le KRAS de Moscou a expliqué que « comme partout et comme toujours dans les conflits entre États, il n'y a pas de côté juste dans cette nouvelle guerre au Caucase. » Et les organisateurs de la réunion publique ont ajouté que « Vadim Damier et sa fédération s'opposent au nationalisme de toutes les parties en présence. »

La situation dans le Caucase

Dans son exposé, Vadim Damier a caractérisé la situation au Caucase comme une poudrière pouvant exploser à tout instant. Il a rappelé comment l'URSS jusqu'en 1989 a constamment cherché à entretenir et simultanément à geler les conflits en ce lieu, afin de monter les différentes communautés nationales les unes contre les autres pour les maintenir sous son contrôle. La pacifique concorde des républiques soviétiques formait ainsi plus une apparence qu'une réalité. L'effondrement de l'Union soviétique au début des années 1990 a ranimé les vieux conflits nationalistes en sommeil. La Géorgie a déclaré son indépendance et a adopté une nouvelle constitution en tant qu'État unitaire, ce qui a poussé en retour les minorités non-géorgiennes, soutenues par la Russie, à réclamer la leur. Cela a fourni l'occasion à Moscou de se poser comme « médiateur » entre le gouvernement de Tiflis et les séparatistes et d’imposer la présence des « troupes de paix » russes stationnées en Géorgie. Le Kremlin considère le Caucase comme un point décisif pour la stabilisation de sa propre fédération. Sa présence en Ossétie du Sud et en Abkhazie renforce aussi sa position par rapport à la Tchétchénie et au Caucase du Nord.

De plus, il y va dans ce conflit d'intérêts liés à l'énergie, parce qu'il passe là, ou sont en construction, des pipelines qui contournent la Russie. Ce qui correspond aux intérêts de l'Europe occidentale dont les gouvernements veulent éviter une dépendance trop forte et unilatérale par rapport à des livraisons énergétiques russes. Pour les États-Unis, il s'agit encore de son hégémonie mondiale. En outre, beaucoup d'argent est en jeu pour toutes les parties. La Russie a ainsi intérêt à faire apparaître les voies de transports traversant des pays comme la Géorgie comme trop dangereux.

Enfin, il y a dans ce conflit des intérêts stratégiques plus globaux. La Russie veut donner un coup d'arrêt à son refoulement hors de ses propres sphères d'influence. À l'époque de la présidence de Chevardnadze dans les années 1990, la Géorgie commençait déjà à jouer franchement la carte pro-occidentale. Tout en visant l'affiliation à l'OTAN, elle était en même temps prête à tolérer la présence des troupes russes sur le territoire national. Cela a été présenté par l'opposition de l'actuel chef d'État Saakaschvili comme une faiblesse. Cela prépara ainsi sa propre prise de pouvoir sur la base d'une position nationaliste radicale. Du fait de la crise économique, de la misère et de la division au sein de son propre parti, la fuite en avant de Saakaschvili s'est accélérée au cours de l'été 2008. En cherchant la confrontation militaire avec la domination russe, il tablait sur le soutien de la puissance protectrice de la Géorgie, l'Amérique. Mais cette puissance protectrice, aux prises à ce moment-là avec ses problèmes particuliers, n'était pas prête à chercher un conflit militaire ouvert avec la Russie. Celle-ci, comptant sur l'aventurisme militaire du gouvernement de Tiflis, s'y était préparée au mieux, de même que les enclaves séparatistes qu'elle soutient.

Toutes les parties en présence ont poursuivi leurs propres intérêts de puissance impérialiste. Il n'y a aucun « côté juste ». Et comme partout dans toute guerre impérialiste, c'est la population de chaque région qui en est la victime.

Les participants de la réunion publique ont voulu savoir, entre autres, quel rôle a joué la constellation des composantes religieuses et ethniques dans la région. Vadim a expliqué que les Géorgiens sont majoritairement des chrétiens orthodoxes, mais avec leur propre église nationale traditionnelle. Les Abkhazes comme les Ossètes sont mixtes religieusement, mais ne sont pas des Géorgiens. Les dirigeants de tous les bords jouent pleinement sur ces différences. Il existe des villages géorgiens dans les enclaves, et inversement, aussi bien que des villages mixtes et de nombreux mariages mixtes. Il a comparé l'actuelle situation tragique à l'ancienne Yougoslavie pendant les guerres des années 1990, où « des nettoyages ethniques » ont également eu lieu et où beaucoup de familles explosèrent pour des raisons ethniques. Il a indiqué que le gouvernement Poutine, critiqué par les occidentaux, a donné exactement la même justification à la guerre que l'OTAN en son temps en Yougoslavie : empêcher le génocide d'un peuple. La partie géorgienne a utilisé de son côté le même argument pour la guerre que celle avancée par Moscou par rapport à la Tchétchénie auparavant : la garantie de l'unité et de l'intégrité nationales.

Le mouvement anti-guerre

En Russie, on ne dispose que de peu d'informations concernant la situation en Géorgie, d'après le camarade. Certes, il y a en Géorgie des pacifistes connus tels « War Resistance Informations ». Cependant, une considérable hystérie guerrière semble y avoir régné parmi la population pendant les opérations militaires. En Russie, ce n'était pas non plus différent. Il y prédomine, comme Vadim Damier l'a appelé, une sorte de « syndrome de Weimar » : la légende d'une « URSS trahie, mais jamais vaincue » qui aurait subi une injustice historique comme l'Allemagne avec le Traité de Versailles à la fin de la Première Guerre mondiale et que « la nouvelle Russie » aurait à venger. Ainsi y a-t-il eu en Russie pendant la guerre une recrudescence des agressions contre des « étrangers » caucasiens.

Parmi la très petite « opposition à la guerre » en Russie se sont trouvés des groupes de l'opposition libérale extraparlementaire qui souhaitent « de bonnes relations avec l'ouest », des vieux staliniens qui « protestent » contre tout ce que fait le gouvernement, tout comme quelques trotskistes peu nombreux qui ont amorcé un rapprochement avec les positions internationalistes. Il a mentionné le forum Internet « Nouveau Zimmerwald ». Le milieu anarchiste a réagi de façon plus ou moins internationaliste. Quelques actions de protestation se sont déroulées dans des villes comme Moscou et Saint-Petersbourg. Celles-ci n'ont attiré que quelques centaines de participants, où à plusieurs reprises des groupes de défense des droits de l'homme surtout ont focalisé l'attention, comme ceux par exemple qui se sont déclarés en faveur du « plan de paix » du président français Sarkozy.

La situation dans l'armée russe

Actuellement, l'armée est réduite à un million de soldats, le service militaire a été ramené de 2 ans à 1 an. L'opposition libérale réclame une armée professionnelle. Vadim Damier a pris position autant contre la professionnalisation de l'armée que contre le service militaire, et rappelé que l'armée professionnelle peut, le cas échéant, être une arme encore plus sûre dans les mains de la classe dominante, surtout contre sa propre « population ». Il a rappelé que lors de la grève des travailleurs de Novotscherkask, en 1962, beaucoup de conscrits avaient refusé de tirer. Le camarade a également décrit le règne des brimades dans l'armée qui sont tolérées, au moins comme moyen de division et de discipline des appelés du contingent. En revanche, les comités des « Mères des soldats » essayent de faire quelque chose contre cela.

Le travail du KRAS

Enfin, le camarade a présenté le travail de son groupe, le KRAS, qu'il a présenté comme un syndicat anarcho-syndicaliste de Moscou, membre de l'Association Internationale des Travailleurs, éditant la revue en russe « Action directe ». Vadim Damier a caractérisé son groupe comme « a-national » et « antimilitariste ». Ainsi, il a déjà adopté une position internationaliste conséquente par rapport aux guerres en Tchétchénie. Par rapport à la guerre en Géorgie, le KRAS a publié une prise de position internationaliste qui a été traduite par d'autres groupes en de nombreuses langues dans le monde (et aussi par le CCI). Tandis que le KRAS représentait jusqu'à présent un groupe interprofessionnel, il essaye maintenant de se développer comme un syndicat pour les scientifiques. En outre, il essaye d'intervenir dans la lutte des classes et de tirer les enseignements des luttes internationales.

L'importance de l'internationalisme et la question de la lutte des classes

Le CCI a salué à cette réunion publique la position internationaliste conséquente du KRAS par rapport à la guerre impérialiste. Nous avons souligné la fermeté de principe des camarades par rapport à cette question, ainsi que leur courage d'être restés fidèles à ce principe fondamental du prolétariat contre toute agitation chauvine depuis autant d'années au vu et au su de tout le monde. Nous avons souligné, comme il est important pour les internationalistes de tous les pays eu égard à la prolifération des conflits militaires et à la domination de l’idéologie impérialiste pro-russe sur ce plan, d'entendre une voix internationaliste en provenance de là-bas. Nous avons souligné que dans cette attitude, ce n'est pas le succès immédiat qui importe. Il s'agit plutôt de parvenir à rester fermement à contre-courant de l’opinion publique y compris de l'atmosphère empoisonnée régnant au sein de sa propre classe, pour être capable de s’opposer la guerre et surtout de se lier aux réactions de classe du prolétariat. Nous avons aussi rappelé comment la révolution s'est développée justement de cette manière à la fin de la Première Guerre mondiale, en Russie mais aussi par exemple en Allemagne. Séparée de la lutte des classes, la lutte contre la guerre menace de glisser dans un mouvement anti-guerre interclassiste et donc impuissant. Par conséquent, nous avons soulevé la question de l’impact de la crise économique pour le développement de la lutte des classes, en Russie aussi bien qu'au niveau international. La lutte internationale de la classe ouvrière par rapport à la crise de l'économie mondiale possède le potentiel de devenir un mouvement en mesure, par un processus de politisation croissant, d'intégrer la question de la lutte contre la guerre.

Vadim Damier a répondu que le chômage s'élève actuellement officiellement à 1,5 million, mais à 7 millions en réalité. D'ici à la fin de l'année, on prévoit officiellement jusqu’à 7 millions de chômeurs. La misère produite par le non-versement des salaires du temps du gouvernement d'Eltsine au début des années 1990 fait en outre une réapparition massive. Ainsi, la population se trouve-t-elle actuellement en état de choc. Il y a eu des « révoltes sociales » dans les États baltes, et il est probable qu'il s'en produira aussi en Russie à l'avenir. Mais en Russie l'idée d'une alternative manque justement, puisque des décennies de stalinisme ont discrédité toute idée d'une possible société sans classes. Ainsi, le danger d'un nationalisme croissant ne peut pas non plus être écarté.

CCI