Le PCF au gouvernement défend le capital national contre la classe ouvrière (1944-1947)

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Si le PCF est le seul parti à être admis sans la moindre interruption dans tous les gouvernements bourgeois entre 1944 et 1947, ce n’est pas seulement parce qu’il est lui-même devenu un parti bourgeois à part entière. Ce n’est pas non plus uniquement pour le récompenser de ses états de service dans la Résistance et à la Libération. C’est surtout parce que l’ensemble de la bourgeoisie française a encore absolument besoin de lui dans cette période.

En effet, celle-ci est consciente que seul le parti stalinien est à même, après avoir pris une part prépondérante dans l’embrigadement du prolétariat pour la boucherie impérialiste, de ramener les ouvriers au travail à la fin de la guerre. C'est la présence du PC au gouvernement qui peut ensuite lui permettre d'entraîner les prolé­taires dans la reconstruction nationale en les persuadant de continuer à accepter les plus grands sacrifices, c’est-à-dire exiger d’eux le maximum de productivité tout en les mainte­nant dans les conditions d’existence les plus précaires et misérables. Malgré toutes les garan­ties qu’elle s’est donnée, malgré l’écrasement physique et l’encadrement idéologique du pro­létariat qu’elle a obtenus au cours des décennies précédentes, la bourgeoisie continue d’être han­tée par le souvenir de la révolution de 1917 et elle redoute par-dessus tout des explosions sociales à la fin de la guerre. Le parti stalinien s’acquittera parfaitement jusqu’au bout des tâches parti­culières qui lui ont été confiées.

Certes, c’est aussi à force de chauvinisme et de zèle nationaliste que le PCF a été placé pour la première fois à la Libération devant des responsabilités gouvernementales par un De Gaulle qui salue en lui "l’aile marchante de la Résistance".

A l’exact opposé du Parti bolchevik qui avait rassemblé toutes les énergies révolutionnaires du prolétariat pour s’opposer à la première guerre mondiale, le parti stalinien français tire sa force du cœur de la contre-révolution, de sa participation en première ligne au second holo­causte impérialiste généralisé.

A la botte de Staline et aux ordres des Alliés

Après avoir été intégré dans le gouvernement provisoire semi-officiel de la "France Libre" proclamé par De Gaulle à Alger en 1943, il conserve ses deux attributions ministérielles dans le nouveau gouvernement provisoire gaul­liste formé après la Libération de Paris en septembre 1944 (1). Cependant, dès ce mo­ment-là, la prudence politique du PCF qui se garde bien de réclamer davantage est condition­née par le fait qu’il obéit aux consignes expres­ses de Staline qui prépare les accords de Yalta et trame déjà avec les autres brigands impéria­listes victorieux un repartage du monde en deux blocs.

Dans cette attente, Duclos (2) qui dirige l’ap­pareil stalinien en l’absence de Thorez, consi­déré comme "déserteur" depuis sa fuite en URSS via l’Allemagne nazie en 1939 et son exil à Moscou, fait tout pour maintenir le "statu quo" et repousser les échéances électorales, reculant l’épreuve de force avec De Gaulle. Il se garde même de réagir lorsque De Gaulle décide de la dissolution des "milices patriotiques" le 28 octobre 1944, se pliant ainsi à l’ordre direct de Staline qui est de "ne s’opposer en rien aux exigences de De Gaulle, ni à celles des Alliés" (de l’aveu même de Tillon dans son livre On chan­tait rouge).

Parallèlement, la direction du PCF s’attache à écarter des plus hautes responsabilités de son appareil les chefs les plus "populaires" de la Résistance, soit en les faisant nommer dans des postes honorifiques de l'Etat bourgeois (minis tres, secrétaires d'Etat ou préfets), soit en les destituant purement et simplement de leurs fonctions. Le but de la manœuvre est de recons­tituer l'appareil stalinien autour des hommes qui ont déjà fait la preuve de leur docilité absolue envers la politique de Staline. Le 10 décembre 1944, c'est De Gaulle qui se rend à Moscou et signe le pacte franco-soviétique.

Du 2 au 12 janvier 1945, Roosevelt, Churchill et Staline sont réunis à Yalta et ces deux derniers se livrent à un sordide maquignonnage en crayon­nant sur un bout de papier une carte de l'Europe où ils fixent le tracé de leurs zones d'influence respectives, dépècent toute l'Europe centrale et se disputent le sort de populations entières à coups de pourcentages. Finalement, pour le prix du sang de ses vingt millions de victimes dans la guerre, l’impérialisme russe se verra accordé par les Alliés, non seulement les terri­toires obtenus lors du pacte germano-soviéti­que, mais encore la Pologne, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie et une partie de l'Allemagne. En fait, les Alliés avaient besoin d'un nouveau gendarme à l'Est de l'Europe pour parer à toute éventualité de sou­lèvement prolétarien à la fin de la guerre. Ainsi, ils ont délibérément favorisé les entreprises d'occupation par l'Armée rouge pour mater les révoltes ouvrières à Varsovie et à Budapest (3). En échange de cette zone d'influence exclusive et de conquêtes militaires autorisées, faisant de l'URSS une superpuissance antagonique au parapluie américain déployé sur le nouveau bloc occidental, Staline s'engageait à laisser entière­ment l'Italie et la France, où les partis staliniens exerçaient pourtant une influence politique pré­pondérante, dans le camp américain, moyen­nant quoi ces partis pourraient assumer leur rôle antiprolétarien spécifique en embrigadant la classe ouvrière derrière la "reconstruction natio­nale" à travers une participation à des gou­vernements "démocratiques".

Le sort du PCF était ainsi scellé : sur ordre de Staline, et avec la bénédiction de tous les grandes "démocraties" occidentales, il n’engagerait pas d’épreuve de force pour la conquête du pouvoir mais serait en revanche systématiquement as­socié à celui-ci pour empêcher toute initiative prolétarienne et mieux désarmer la classe ouvrière. Très vite amnistié et accueilli triomphalement à Paris, Thorez s’empresse de décla­rer le 21 janvier 1945 : "Il faut un seul Etat, une seule police, une seule armée" et le PCF oblige alors les ouvriers et les ex-membres des "milices patriotiques" à rendre les armes accumulées pendant la Résistance. L’appareil du PCF est reconstitué autour de ses anciens leaders et Thorez, qui bénéficie toujours du plein soutien de Staline, retrouve ses fonctions de secrétaire général. A l’occasion de son Xe congrès en juin 1945, le parti stalinien fait éditer une brochure officielle largement diffusée dans laquelle l’his­toire du PCF est réécrite et accommodée à la mode stalinienne, faisant notamment disparaî­tre ses appels au "défaitisme révolutionnaire" et à la fraternisation avec l’occupant pendant le pacte germano-soviétique. Ainsi, à la place, il substitue un pseudo-appel préfabriqué à "la résistance contre les envahisseurs" lancé en juillet 1940. En réalité, il s’agira toujours de la même citation d’un fragment de discours tron­qué de Thorez, qui n’est rien d’autre qu’une énième déclamation populiste exaltée du secré­taire général, jouant une fois de plus de sa fibre la plus nationaliste.

Dans la période qui suit ce congrès, c’est face à la colère des mineurs exaspérés par le blocage des salaires, le rationnement et la pénurie de vivres que ce même Thorez lance devant les corons de Waziers son fameux mot d’ordre en direction de la classe ouvrière : "Retroussez vos manches pour la reconstruction nationale !" Immédiatement après s'être opposé au projet gaulliste de nouvelle constitution qui proposait par référendum un renforcement du pouvoir exécutif aux dépens du pouvoir législatif de l’Assemblée Nationale, il devient le premier parti de France aux élections législatives d’oc­tobre 1945 avec 26 % des voix et 150 députés. En novembre, il renforce notablement ses posi­tions dans le gouvernement bourgeois en se faisant octroyer 5 ministères sur 21, et pas des moindres, avec Thorez à la Fonction publique, Ambroise Croizat au Travail, Marcel Paul à la Production industrielle, Billoux à l’Industrie, au Commerce et à l’Economie nationale et Tillon à l’Armement. Tout pour encadrer efficacement la classe ouvrière ! Le seul poste-clé qui lui échappe est bien sûr le contrôle de la Défense nationale dont l’Armement n’est qu’un appen­dice. Après le départ de De Gaulle le 21 janvier 1946, qui estime ne plus avoir assez de marge de manœuvre pour imposer un pouvoir plus auto­ritaire, le PCF devient le pivot de toutes les coalitions gouvernementales érigées face au gaul­lisme, d’abord avec le MRP (droite démocrate-chrétienne) et la SFIO, puis avec le parti radical centriste. Il élargit encore le champ de ses attributions avec le ministère des Anciens com­battants ou celui de la Santé publique et deux nouveaux secrétariats d’Etat. Et surtout, fin 1946, sous les gouvernements successifs de Gouin (SFIO), Bidault (MRP), du socialiste Blum et du radical Ramadier, Thorez est nommé vice-président du Conseil, c’est-à-dire le deuxième personnage de l’Etat bourgeois. Le parti stalinien connaît son apogée lors des élections législatives de novembre 1946 où il recueille près de 29 % des voix et Thorez évoque

pour la première fois une "voie spécifique fran­çaise, pacifique et démocratique de marche vers le socialisme".

Pendant toute cette période où il est au gou­vernement, le PCF se signale par sa participa­tion active à la répression. En mai 1945, le jour même de la capitulation de l’Allemagne, le ministre stalinien de l’Aviation Tillon ordonne le bombardement de Sétif et de Constantine en Algérie où des mouvements nationalistes re­mettant en cause la domination coloniale de l’impérialisme français avaient provoqué le soulèvement d’une partie de la population. Les morts et les blessés se comptent par dizaines de milliers et certains quartiers populaires sont réduits en cendres. Le PCF justifie ces massa­cres en déclarant que la rébellion était l’œuvre d’une "provocation fomentée par les grands trusts et par les fonctionnaires vichystes encore en place". En mai 1947 encore, il cautionne et n’émet pas la moindre protestation quand le gouvernement organise la terrible répression du mouvement indépendantiste malgache qui fait 80 000 morts et dans laquelle les prisonniers de l’armée française sont balancés des avions dans le vide pour qu’ils s’écrasent sur les villages.

Aux avants-postes de la répression contre la classe ouvrière

Mais surtout, à ce moment-là, les grèves ouvrières sont systématiquement dénoncées par les staliniens comme étant "l’arme des trusts", des "coups portés contre la démocratie" et des "actions de sabotage de la production destinés à rompre l’unité républicaine et anti­fasciste" (selon les extraits de l’Humanité rap­portés par Robrieux dans son Histoire inté­rieure du Parti communiste).

Ainsi tour à tour, les cheminots, les mineurs, les fonctionnaires et les métallos sont accusés d’être des traîtres, des agents de l’ennemi ou des manipulés. En même temps, le PCF aura con­tribué à faire accepter, au nom des sacrifices nécessaires pour le relèvement de l’économie "de la France éternelle", la détérioration catastro­phique des conditions de vie et de travail de la classe ouvrière dans l’immédiat après-guerre. Pour cela, il s’attache à détourner et dévoyer le mécontentement énorme des prolétaires vers un soutien à son programme de nationalisations dans l’industrie et les services comme à son entreprise de réforme de la fonction publique, le tout concocté avec l’ensemble de la bourgeoisie. Cependant la colère des ouvriers augmente à mesure que leurs conditions de vie se détério­rent. Les salaires sont bloqués depuis la guerre, les produits de première nécessité comme les chaussures ou les vêtements sont hors de prix ou introuvables, l’inflation galope, dopée par un marché noir toujours florissant, les tickets de rationnement existant depuis l'Occupation vont être maintenus jusqu’en 1950 (4).

C’est dans de telles circonstances qu’éclata de façon spontanée la grève de Renault le 25 avril 1947.

Le PCF et la CGT réagirent immédiatement, se déchaînant plus fortement encore qu’à l’ac­coutumée contre les grévistes qualifiés de "pro­vocateurs hitléro-trotskistes à la solde de De Gaulle qui veulent faire couler le sang". Incapa­bles de canaliser et de maîtriser la colère ouvrière qui est en train de se retourner contre eux et qui menace de faire tâche d’huile, ils sont contraints d’opérer un brutal revirement. Face à 20 000 grévistes à l’usine de Billancourt, à la veille de la grande parade-mascarade du 1er mai qu’ils avaient organisée, ils proclament leur "soutien aux légitimes revendications syndicales sur les salaires" des métallos. La grève va se terminer par une asphyxie et un échec des ouvriers, grâce aux efforts conjugués du PCF, des syndicats et de... Lutte Ouvrière (5). Mais l’ensemble de la bourgeoisie française va en tirer très rapidement les leçons. Il ne lui est plus possible d’encadrer la classe ouvrière en conservant le PC au gou­vernement. Sa place n'est plus là. Et le parti stalinien est bel et bien poussé dehors.

(Extrait de RI n° 279 - mai 1998)

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1Dans le gouvernement clandestin formé à Alger, François Billoux et Fernand Grenier sont nommés ministres, le premier comme ministre de la Santé publique, le second comme ministre de l'Air. Dans le gouvernement provisoire de 1944, le PCF conserve les mêmes attributions mais c'est Charles Tillon qui devient ministre de l'Aviation, en pleine Libération. Il est édifiant de remarquer que, par la suite, c'est le secteur de l'armement qui sera systématiquement confié au PC, traduisant les préoccupations fondamentales de la bourgeoisie : contrôler la récupération des armes.

2Duclos, numéro deux du parti, l'a effectivement dirigé seul pendant toute la période d'exil de Thorez entre 1939 et 1946. Mais s'il préférait "agir dans l'ombre", c'est parce qu'il a toujours été "l'oeil de Moscou" sur l'appareil, chargé en particulier de surveiller les agissements du secrétaire général (et dénonçant à l'occasion ses hésitations ou ses lâchetés). D'ailleurs Trotski lui-même l'avait publiquement dénoncé en 1937, après l'assassinat de son fils Sedov en France, comme "un vieil agent de la Guépéou".

3En fait, Staline s'est lui aussi cyniquement déchargé, à ce moment-là, de cette besogne sur l'armé hitlérienne en laissant stationner ses propres troupes dans les faubourgs de ces deux villes sans bouger le petit doigt pendant les tueries.

4A titre d’exemple, fin 1945, le rationnement était encore de 350 grammes de pain par jour et par personne, de 100 grammes de viande (avec os) par semaine, de 200 grammes de beurre et de 2 kilos de pommes de terre par mois.

5La Gauche Communiste de France, dont le CCI se revendique a, à l’époque, consacré un numéro entier de sa publication Internationalisme pour dénoncer les manœuvres complémentaires du PCF et de la CGT d’un côté et de l'Union Communiste (trotskyste) (publiant La Lutte de Classe, puis La Voix des Travailleurs de chez Renault, ancêtre de Lutte Ouvrière, dirigé à l'époque par Barta) de l'autre, qui participait là à son premier sabotage d’envergure d’une lutte ouvrière. Ce sabotage a d'ailleurs été à l'époque combattu à l'intérieur du comité de grève par un membre d'Internationalisme, aujourd'hui membre du CCI. En effet, pendant que le PC et la CGT s'opposent dans un premier temps directement aux grévistes, déversant les pires calomnies sur eux, le groupe La Lutte de Classe enferme la lutte dans des revendications réformistes comme l'échelle mobile (déjà réclamée par la CGT dés décembre 46) et pousse les ouvriers à "obliger" les bonzes syndicaux à défendre les revendications ouvrières à travers "une vraie CGT" et de "vraies nationalisations".