Après
le ralentissement de la croissance des forces productives, il
nous faut voir si l'on retrouve dans le capitalisme depuis 1914 et
surtout depuis 1945, cette condamnation aux crises de plus en plus
intenses et étendues (la seconde caractéristique
de la décadence économique d'une société).
Ceci nous amènera à analyser la question de la
production militaire et, à travers elle, le problème
plus général du travail improductif.
De 1914 à
1946, le tableau des crises offert par le capitalisme se passe
de commentaires : deux guerres mondiales et une dépression
comme celle de 1929, en moins de trente ans, c'est une série
éloquente en elle-même.
Deux remarques
peuvent cependant paraître utiles :
- Du fait qu'elle
fut une crise économique au sens le plus traditionnel du
terme, la dépression de 1929-34 est souvent citée comme
"LA" crise du capitalisme moderne. Mais les deux guerres
mondiales ont constitué des crises non moins profondes du
système. Tout comme la dépression économique de
l'entre-deux-guerres, les conflits mondiaux ont exprimé de la
façon la plus brutale L'IMPUISSANCE
DES RAPPORTS CAPITALISTES A CONTINUER DE SE REPRODUIRE NORMALEMENT.
Les crises économiques "pures" éliminent les
capitaux excédentaires par la faillite, les guerres par
la destruction physique et la violence armée. Mais dans
les deux cas, le contenu est le même : LE
CAPITAL EST CONTRAINT DE S'AUTODÉTRUIRE SOUS LA PRESSION DES
CONTRADICTIONS DE SON PROPRE MODE DE FONCTIONNEMENT. Dans
les deux cas, le système connaît des convulsions où
éclate violemment l'inadaptation définitive des
rapports de production dominants aux besoins et aux possibilités
de la société. Dans le monde dominé par le
capital, il n'est rien qui ne soit économique : ces "crises
politiques internationales" que sont les guerres mondiales, loin
de constituer des phénomènes extra-économiques
n'ont été que la manifestation barbare des crises
économiques les plus profondes.
- Contrairement aux
crises de la phase ascendante du capitalisme, les convulsions du
capitalisme décadent connaissent un mouvement général
et accentué d'aggravation systématique. Il y a
dans ce fait la preuve même de leur différence de
nature. La crise de 1929 a entraîné une chute de la
production supérieure à celle causée par la
première guerre mondiale ; la deuxième guerre a
été beaucoup plus destructrice que la première
et a provoqué un désastre sans comparaison possible
avec 1929.
Cette progression en
intensité traduit le caractère irréversible
d'un mouvement général de déclin.
-o-O-o-
De
1914 à la fin de la IIème guerre, l'importance et la
signification de ces convulsions paraissaient de plus en plus
évidentes. Mais l'absence de crise sérieuse au cours
des 20 années qui ont suivi a suffi à beaucoup pour
croire à la disparition définitive des crises du
capitalisme et, par voie de conséquence, pour reléguer
les crises de la période précédente dans le
paradis des "crises de croissance".
Et
pourtant, au lendemain de la IIème guerre, le capitalisme
repart sur des bases aussi viciées que celles qui l'y avaient
amené : l'expansion économique dépend plus que
jamais de deux béquilles (entre autres) qui viennent de
démontrer leur incapacité à plus ou moins long
terme :
1- les mécanismes
de "reconstruction" ;
2- la production à
des fins militaires.
Certes, les
destructions ont été beaucoup plus étendues
cette fois ci et la reconstruction pourra se prolonger plus
longtemps ; la guerre est devenue permanente au travers des
conflits locaux constamment entretenus et la production de matériel
de guerre a pris en temps de "paix" des proportions
supérieures à celles des temps de conflagration
mondiale. L'État a appris à mieux affronter les effets
des contradictions internes qui minent toujours plus le système
dont il tend progressivement à devenir le véritable
gérant. Bref, le capital se lance dans une nouvelle étape
de son déclin avec une panoplie de palliatifs
particulièrement efficaces ... mais la nature de
palliatif de ces moyens n'est démentie à aucun moment.
LES LIMITES
DE LA RECONSTRUCTION
Ce point a été
longuement aborde dans l'article "la crise" paru dans les
N° 6 et 7 de R.I. (ancienne série). Il serait inutile
de répéter ici ce qui se trouve clairement étayé
dans cet article. En y renvoyant le lecteur, nous nous contenterons
ici de rappeler quelques uns des principaux phénomènes
économiques qui, depuis la deuxième moitié
des années 60, expriment de manière inéquivoque
les limites de ce palliatif. L'achèvement de la reconstruction
des pays européens et du Japon autour de l'année 65
provoque des bouleversements profonds dans les circuits économiques
internationaux qui président à "l'expansion"
capitaliste depuis la guerre. Tous les systèmes de change
internationaux entrent en crise. L'agressivité
commerciale des anciens débouchés de l'industrie
américaine devient le sujet de préoccupation
primordiale la conjoncture économique. Les États Unis
connaissent en 1967 un déficit de leur balance commerciale
pour la première fois depuis 1893. Bref, ce qui avait permis
la vie du système depuis des décades arrive à
épuisement, sans que nulle part n'apparaisse une éventuelle
solution de rechange. Le cycle sur lequel se "développe"
le capitalisme depuis son entrée en déclin (crise
guerre reconstruction) arrive à nouveau a une échéance
fatale: la fin de la reconstruction.
LES LIMITES
DU STIMULANT ÉCONOMIQUE MILITAIRE
Nous avons vu
précédemment les "vertus" du débouché
constitué par les besoins militaires ainsi que l'importance de
ce facteur dans l'économie capitaliste depuis la seconde
guerre. Les limites de ce type de débouché reconnu
communément comme un des principaux "aiguillons de
l'expansion capitaliste" à notre époque, doivent
être analysées si l'on veut comprendre le fondement de
l'inévitabilité de l'actuelle crise aiguë du
système. Nous nous attarderons particulièrement sur ce
sujet non seulement parce qu'il constitue une partie de la réponse
au problème des crises de la décadence du capitalisme,
mais aussi parce qu'il est une des illustrations les plus
spectaculaires d'un phénomène particulièrement
significatif de cette décadence : le développement
vertigineux des secteurs improductifs aux dépens du
secteur productif.
La confusion
générale qui règne à propos de la nature
de la production militaire n'est pas étrangère à
notre souci de tenter de clarifier le problème : il n'est en
effet pas rare d'entendre des "marxistes" prétendre
que toute distinction entre des productions telles que celle
d'armement et des productions aboutissant à des moyens de
production ou de subsistance, correspond à des "critères
éthiques" totalement étrangers aux critères
économiques marxistes ( 1
).
L'ARMEMENT :
UNE PERTE SÈCHE POUR LE CAPITAL GLOBAL
Le capital ne vit
que pour et par son auto-valorisation, c'est a dire ce processus qui
part de l'exploitation du travail vivant -extraction de la plus
value- et aboutit à l'accroissement du capital grâce à
la transformation d'une part de cette plus value en nouveau capital.
Le capital n'est pas
synonyme de richesse accumulée même s'il est aussi cela.
Sa caractéristique spécifique réside l° :
dans sa capacité à extirper du surtravail et 2° :
dans le but de cette exploitation : l'accroissement du capital.
Or, les armes ont
cette particularité majeure de posséder une valeur
d'usage qui ne leur permet en aucun cas d'entrer sous quelque forme
que ce soit dans le processus de production. Une machine à
laver peut servir à reconstituer la force de travail, tout
comme du pain ou des chemises. Par le contenu de leur valeur d'usage,
ces biens peuvent servir comme capital sous la forme de capital
variable. Un ordinateur, une tonne de fer ou une machine à
vapeur, en tant qu'ils sont des moyens ou des objets de travail
peuvent fonctionner comme capital sous forme de capital constant.
Mais des armes ne peuvent que détruire ou rouiller.
Prenons l'exemple de
Marcel Dassault, un des premiers producteurs d'armes du monde, qui
vend des armes à des pays étrangers et à l'État
français. Considérons d'abord le premier cas : par
exemple la vente de Mirage au Pérou. Dassault reçoit
en contrepartie une somme d'argent dont il pourra se servir pour
remplacer le capital dépensé et accroître le
capital de son entreprise, en achetant de nouvelles machines, et de
nouvelles quantités de forces de travail. Pour le capital
Dassault, c'est une affaire normale, productive. Pour le capital
français il en est de même.
Qu'en est-il pour le
capital péruvien ? Pour se procurer l'argent nécessaire
à l'achat de ces Mirage, le Pérou a du -par exemple-
vendre pour une valeur équivalente de farine de poisson. Cette
valeur, il aurait pu l'employer à accroître son propre
pouvoir d'exploitation, son capital (des usines de farine ou des
bateaux de pêche ...). Au lieu de cela, il la transforme
en bombardiers supersoniques. Ceux-ci rempliront éventuellement
de fierté la clique militaire "progressiste" au
pouvoir, mais le capital national ne pourra en tirer les moyens
d'extraire un sous de plus-value (à moins de monter une
compagnie de transport civil ce qui est peu rentable). Pour le
capital péruvien, cette opération se solde donc par une
DESTRUCTION DE CAPITAL.
Pour le capital
MONDIAL, la nature
improductive des armes n'a pas disparue : elle s'est tout simplement
déplacée d'un point de la sphère à un
autre. Quels que soient les échanges réalisés,
il n'en demeure pas moins que, quelque part dans le monde, du travail
productif a été stérilisé pour le
développement du capital. L'endroit où se fait
sentir le poids de cette improductivité ne change rien au
problème : ce n'est pas parce que les armes passent une
frontière qu'elles transforment leur nature vis-à-vis
du capital global.
Considérons
maintenant le deuxième cas : Dassault vend ses Mirage à
l'État français. Pour le marchand de canons,
l'opération est toujours aussi rentable et productive pour son
capital. Mais pour le capital français global, elle ne l'est
plus. Que ce soit par des impôts sur le capital, le revenu, ou
des taxes indirectes, c'est toujours de la plus-value extraite au
travail vivant que l'État, client de Dassault, prend pour
acheter ses Mirage. Pour le capital national, c'est là de la
plus-value gaspillée. Aussi, à chaque fois qu'il
consacre, en gaspillant cette plus-value, une partie du travail à
la production d'armes pour sa propre consommation, c'est autant
de plus-value qui ne valorisera pas le capital, qui sera consommée
improductivement.
LE CONCEPT DE
CAPITAL GLOBAL
Il est commun
d'opposer à cette analyse l'idée selon laquelle le
concept de capital global est une pure abstraction, sans existence
réelle qui ne peut être utilisé dans une
argumentation concernant le problème de la rentabilité
d'un type de production. Selon cet argument, chaque capitaliste ou
nation se soucie bien peu du "capital global". Il serait
par conséquent absurde de vouloir définir une
totalité économique à partir d'une somme
d'entités antagonistes.
Le fait que le
capital, comme globalité, ne vive que sous la forme divisée
n'implique pas qu'il n'existe pas. L'ensemble des voleurs d'une ville
vit en constante concurrence les uns par rapport aux autres et la loi
de leur milieu n'est que celle du plus fort. Il n'en demeure pas
moins que cet ensemble existe en lui-même, qu'il a des intérêts
propres (par exemple face à la police). Le fait qu'il ne
puisse exister pour lui-même, c'est à dire avec une
conscience collective et unifiée de ses intérêts
et agissant en fonction d'eux, ne change rien au problème.
Le capital global est toujours une somme de capitaux antagonistes. Il
n'en existe pas moins avec des lois générales qui
agissent à son niveau uniquement, avec des phénomènes
propres (guerres mondiales, crises mondiales) qui s'imposent à
chacune de ses fractions et sur lesquels aucune fraction n'a de prise
réelle.
Dans le capitalisme,
la domination du capital s'est depuis longtemps étendue à
l'ensemble de la planète. N'importe quelle marchandise peut
contenir aujourd'hui du travail et des matières premières
des quatre coins du monde. Dans un tel état de choses, c'est
d'abord la réalité du capital global qui détermine
la réalité de chacune de ses parties et non l'inverse.
La production
militaire massive est un phénomène qui, par son
origine, son déroulement et ses effets, concerne l'économie
capitaliste mondiale. Vouloir juger sa nature en dehors du concept de
capital global, c'est tout simplement renoncer à l'analyse.
Pour analyser le
problème de la reproduction du capital, Marx n'hésite
pas à se situer sur ce terrain :
"Pour
débarrasser l'analyse générale d'incidents
inutiles, il faut considérer le monde commerçant comme
une seule nation." (Livre 1 du Capital)
Cela n'a rien à
voir avec une soi-disant théorie de l'ultra-impérialisme.
C'est la prise en considération du seul terrain OBJECTIF
où peuvent prendre tout leur sens les phénomènes
fondamentaux du capitalisme développé.
Certains cependant,
acceptent le concept de capital global (qui peut s'appliquer au
niveau mondial comme au niveau national -capital national), sans pour
cela croire à la possibilité d'une production qui
soit simultanément rentable pour un capitaliste -ou une
fraction du capital global- et ne le soit pas pour le capital global.
C'est l'objection qui pourrait être formulée par la
boutade américaine : "Ce qui est bon pour la General
Motors est bon pour les États-Unis". On s'imagine que si
la production militaire est productive pour un capitaliste, elle
l'est aussi pour le capital global.
Tout comme dans le
cas de l'objection précédente, ici encore la
RÉALITÉ
CONTRADICTOIRE du capital est ignorée. La contradiction
fondamentale du système capitaliste, celle qui sous-tend
toutes ses contradictions, c'est celle qui oppose le caractère
de plus en plus universel, socialisé du processus de
production aux rapports de propriété privée,
parcellaire selon lesquels il est réalisé. Dans la
première vision, seul l'aspect parcellaire, divisé du
capital est pris en considération, la globalité du
capital étant ignorée. Ici, ce sont les antagonismes
inévitables entre capitaux qui sont laissés de côté,
pour faire place à une vision harmonieuse d'un capital global
sans contradictions entre ses parties et le tout. Les conditions dans
lesquelles un capitaliste particulier réalise son profit sont
évidemment liées à long terme à celle de
l'ensemble du capital. Mais il peut arriver que ce lien se
distende temporairement au point de faire apparaître "ce
qui est mauvais" pour les USA comme ce" qui est bon pour la
General Motors" ! (L'exemple classique est celui du capitaliste
producteur de biens de consommation nécessaires à la
classe ouvrière : toute augmentation générale
des salaires est, pour lui, condition supplémentaire de
réalisation (marché), alors qu'elle constitue une
menace pour le taux de profit pour l'ensemble du capital).
L'inévitable
disharmonie qui règne dans le système de propriété
privée ne peut que s'accroître avec le déclin du
système. Aussi cette phase connaît-elle le développement
de l'intervention de l'État en vue de pallier par une
centralisation forcée aux tendances de plus en plus puissantes
à la désagrégation.
Il n'y a donc rien
d'étonnant à ce qu'un même critère de
rentabilité, dans le système capitaliste, donne des
résultats différents selon qu'il est appliqué à
un capitaliste particulier ou au capital global.
Il nous faudra
expliquer pourquoi et comment c'est l'État, représentant
du capital national, qui entretient le capitaliste marchand de
canons, alors que la production de ce dernier est "improductive"
pour le capital national (nous laissons de côté la
possibilité de reporter les frais sur un autre État).
Et en premier lieu, il est nécessaire de définir de
façon précise le critère marxiste de
"productivité" et d'"improductivité''
d'une industrie.
TRAVAIL
PRODUCTIF ET TRAVAIL IMPRODUCTIF
La réponse de
Marx peut être résumée par la fameuse formule
: "EST PRODUCTIF LE TRAVAIL
QUI CRÉE DIRECTEMENT DE LA PLUS-VALUE, CEST A DIRE QUI
VALORISE LE CAPITAL" ( 2
) Cette formulation est spécifique au mode de production
capitaliste. Elle est distincte de celle qui s'applique "à
la question du travail productif en général",
lorsqu'on étudie "le procès de travail, sous
son aspect le plus simple, commun à toutes ses formes
historiques, comme acte qui se passe entre l'homme et la nature"
( 3
)
De ce point de vue
général, historiquement, est productif tout travail du
moment qu'il aboutit à un produit et que ce produit correspond
à un besoin humain quelconque.
"Dans le
processus de travail, l'activité de l'homme effectue, à
l'aide des moyens de travail, une modification voulue de son objet.
Le processus s'éteint dans le produit, c'est à dire
dans une valeur d'usage, une matière assimilée aux
besoins humains par un changement de forme. Le travail, en se
combinant avec son objet, s'est matérialisé et la
matière est travaillée. Ce qui était
mouvement chez le travailleur apparaît maintenant dans le
produit comme une propriété en repos. L'ouvrier a tissé
et le produit est un tissu.
Si l'on considère
l'ensemble de ce mouvement du point de vue de son résultat, du
produit, alors tous les deux, moyen et objet de travail se présentent
comme moyens de production, et le travail lui même comme
travail productif." ( 4
)
Ceci dit, Marx
explique :
"Cette
détermination du travail productif devient tout à fait
insuffisante dès qu'il s'agit de la production capitaliste".
(nous soulignons)
Le processus
productif prend sous le capitalisme des formes spécifiques qui
ne permettent plus de se contenter de cette formulation, quasiment
tautologique. Il y a deux raisons :
l- : La première
apparaît du point de vue du travail face au capital. Dans le
capitalisme, la force de travail est achetée par le capital
dont elle semble devenir une partie intégrante. Cette force ne
peut affirmer sa capacité productive qu'en restituant au
capital une somme de valeur supérieure à celle qu'elle
en reçoit (salaire). Pour être productif comme travail
vivant et non comme simple partie du capital, il ne suffit plus que
le travail produise n'importe quelle valeur dans n'importe quelle
quantité : il faut qu'il crée une "survaleur",
une PLUS-VALUE.
2- : La deuxième
raison apparaît du point de vue du capital face au travail
vivant. Le but du capital n'est pas de satisfaire des besoins, mais
de produire du profit, de la plus-value. Cela n'élimine pas la
détermination primitive du travail productif, dans la mesure
où le capitalisme produit des marchandises, donc des valeurs
d'usage. Mais cette détermination devient "insuffisante".
La valeur d'usage n'est plus comme dans les systèmes passés
le fondement de la production... elle ne demeure que comme un
pis-aller, un soutien nécessaire de la valeur d'échange,
mais dont le contenu spécifique est indifférent au
capitaliste.
Aussi ne suffit-il
pas, pour le capitaliste, que le travail qu'il achète se
concrétise dans une valeur d'usage quelconque : il faut qu'il
VALORISE SON CAPITAL.
"La
plus-value, produit spécifique du processus de la production
capitaliste, est crée uniquement grâce à
l'échange avec le travail productif. Ce qui en constitue la
valeur d'usage spécifique pour le capital, ce n'est pas son
caractère utile bien déterminé, pas plus que les
quantités utiles particulières du produit dans lequel
il se matérialise, mais son caractère d'élément
créateur de la valeur d'échange (plus-value)."
( 5
)
"Seul est
productif le travail dont le processus s'identifie avec le processus
productif de consommation de la force de travail par le capital ou le
capitaliste." ( 6
)
Bref, la spécificité
de la détermination du travail productif en capitalisme
diffère de la détermination générale
valable pour les systèmes passés du fait de la
différence qu'introduit ce système au niveau du
"processus productif de la consommation de la force de
travail".
Cette différence
ne réside pas dans l'extraction même de la plus-value :
le seigneur féodal ou l'esclavagiste de l'antiquité
tiraient aussi le profit du surtravail de leurs serfs et esclaves. Ce
qui distingue la plus-value des autres formes de surtravail, c'est le
fait qu'elle est TRANSFORMÉE
EN NOUVEAU CAPITAL et non consommée
improductivement selon le mode antique ou féodal. C'est
seulement lorsque cette transformation de la plus-value est
achevée que LA VALORISATION
du capital s'est réalisée (accumulation du capital).
Le problème
de la possibilité de cette transformation est donc fondamental
dans la définition du travail productif dans le système
capitaliste.
"La
distinction entre travail productif et travail improductif est
importante eu égard a l'accumulation, car seul l'échange
contre le travail productif est une des conditions de la
reconversion de la plus-value en capital." ( 7
)
Or, c'est à
ce niveau que naissent la plupart des confusions concernant le
problème du travail productif. En effet, les conditions de
transformation de la plus-value diffèrent selon qu'elles
concernent le capitaliste individuel ou le capital global.
Un capitaliste ne
consomme qu'exceptionnellement ce que son entreprise produit. Chaque
fraction du capital n'est qu'un atome au sein d'un réseau dont
la complexité s'accroît au même rythme que la
socialisation de la production. Chaque capitaliste n'a de ce réseau
qu'une conscience très parcellaire et pratiquement aucune
prise sur lui. Une fois la marchandise créée, elle
disparaît de la sphère du capitaliste qui l'a produite.
Ce qui importe à ce dernier, c'est d'en recevoir la
contrepartie monétaire qui lui permettra de puiser à
son tour dans le circuit productif, les biens nécessaires à
la reconstitution et à la valorisation de son capital.
Il en découle
que pour le capitaliste individuel, ou de façon générale,
pour une fraction du capital global, "... le fait pour le
travail d'être productif n'a absolument rien à voir avec
le contenu déterminé du travail, son utilité
particulière ou la valeur d'usage particulière dans
laquelle il se matérialise." ( 8
) Quelle que soit la valeur d'usage de ses produits, du moment qu'il
parvient à en réaliser la valeur d'échange, sa
plus-value peut être transformée en capital. Celui-ci
est valorisé et le travail qu'il a employé est
productif.
Aussi du point de
vue d'une fraction du capital global, ainsi que du point de vue de
chaque travailleur face au capital, la détermination du
travail productif est INDÉPENDANTE
DU CONTENU UTILE DE CE TRAVAIL.
Le capital global,
par contre, consomme lui-même l'essentiel de sa production
puisqu'il est l'ensemble des capitalistes. Le contenu de la valeur
d'usage de ce qu'il produit conditionne directement ses
possibilités d'expansion, de valorisation.
"Pour
accumuler, il faut transformer une partie du produit net en capital.
Mais à moins de miracles, on ne saurait convertir en capital
que des choses propres à fonctionner dans le procès de
travail, c'est à dire des moyens de production et
d'autres choses propres à soutenir le travailleur, c'est à
dire des subsistances. Il faut donc qu'une partie du surtravail
annuel ait été employée à produire
des moyens de production et de subsistances additionnels, en sus de
ceux nécessaires au remplacement du capital avancé. En
définitive, la plus-value n'est donc convertible en capital
que parce que le produit net dont elle est la valeur, contient déjà
les éléments matériels d'un nouveau "capital"".
(Marx) ( 9
)
Du point de vue du
capital global, du processus de l'accumulation générale
du capital -et c'est le SEUL
POINT DE VUE QUI PEUT ÊTRE PRIS EN CONSIDÉRATION LORSQUE
L'
ON
JUGE DU DÉVELOPPEMENT DU SYSTÈME CAPITALISTE-
est productif le travail qui crée de la plus-value ET
QUI SE CRISTALLISE DANS LES VALEURS D'USAGES SUSCEPTIBLES
D'ÊTRE CONSOMMÉES PRODUCTIVEMENT DANS LE PROCESSUS
D'ACCUMULATION DU CAPITAL.
C'est pourquoi nous
affirmons que le travail (vivant et mort) consacré à la
production de biens tels que les armes (ainsi que les produits de
luxe, etc.) CONSTITUENT DU
TRAVAIL IMPRODUCTIF.
"Pas plus
que les marchandises achetées par le capitaliste pour sa
consommation privée, les services qu'il achète
volontairement ou involontairement (à l'État,
etc.) pour sa consommation à cause de leur valeur d'usage ne
deviennent des facteurs du capital. Par conséquent, ce ne sont
pas des travaux productifs et leurs agents ne sont pas des
travailleurs productifs". (10
)
La plupart des
confusions parmi les marxistes au sujet du travail productif ont deux
sources :
1- Le fait que Marx
ait la plupart du temps abordé le problème du
point de vue du CAPITALISTE
ISOLÉ, ou du travailleur en tant qu'exploité
par le capital. Deux raisons peuvent contribuer à
expliquer cette insistance de Marx sur un seul aspect du problème
:
a) La polémique
qu'il livrait à ce sujet avec J-B. Say et Bastiat qui
situent le problème sur ce terrain ;
b) L'importance
relativement secondaire du problème dans le cours du
développement général du capitalisme, au temps
où Marx écrit (Les dépenses improductives du
capital -faux frais- ne prendront des proportions véritablement
significatives qu'à partir de la lère guerre
mondiale.) ( 11
)
2- La deuxième
source de confusion réside peut-être dans le contenu du
terme "plus-value".
Supposons une nation
capitaliste qui au cours d'une année ne produit que des biens
et des services dont la consommation est directement productive,
c'est-à-dire des marchandises entrant directement dans le
processus de production (Nous supposons donc exclue toute
production de biens de luxe ou d'armes par exemple).
Au bout de l'année,
et après avoir remboursé tous les frais de production
engagés pendant l'année, les capitalistes se trouvent
en possession d'une masse de produits dont ils disposent à
l'exclusion du reste de la société : c'est la masse de
plus-value, la plus-value réelle du capital global de la
nation
Supposons encore
qu'au bout de cette première année, ils décident
de ne pas consacrer -comme ils l'ont fait jusqu'à présent-
toute la plus-value extraite à la production de nouveaux
biens productifs : afin de récompenser leur situation de
privilégiés, ils s'accordent à créer une
industrie de luxe ; afin de se défendre d'éventuelles
agressions d'autres nations, ils décident de créer une
industrie militaire. Ces deux nouvelles industries vont évidemment
fonctionner selon des rapports de production capitalistes : salariat,
etc. ( 12
)
Le problème
est le suivant : quelle est la nature et l'origine du profit que vont
encaisser les capitalistes de ces nouveaux secteurs ? Les
travailleurs de ces industries créent-ils de la plus value ?
Quel est le rapport entre le profit des capitalistes de ce secteur et
la plus-value réelle du secteur productif ?
La réponse
apparaît clairement du moment qu'on réalise que toute la
production de ces secteurs est achetée par les capitalistes,
par l'ensemble des capitalistes (à travers leur appareil
d'État lorsqu'il s'agit de biens militaires). Les salaires
des travailleurs de ces industries, ainsi que les profits des
capitalistes correspondants, sont payés avec de la plus value
déjà créée. Le capital global ne va pas
se valoriser d'une seule heure de travail fourni par ces industries
improductives. Il va par contre consacrer une part de la plus-value
qui aurait pu être dédiée à son
auto-valorisation, à l'entretien aussi bien des travailleurs
que des capitalistes de ces branches.
Du point de vue du
CAPITAL GLOBAL -national
dans ce cas- ces travailleurs ne créent donc pas de la
plus-value. Au contraire, ils en consomment. Mais du point de vue des
capitalistes des secteurs concernés, ces travailleurs
leur fournissent -par leur surtravail- LE
DROIT DE PUISER (au prorata de leur capital engagé,
suivant la loi du "milieu capitaliste") DANS
LA MASSE DE LA PLUS-VALUE RÉELLE.
Dassault ou Chanel
fournissent aux autres capitalistes des marchandises produites selon
le mode d'exploitation capitaliste dans la valeur de ces
marchandises, il y a inclus le travail non payé fourni
par les travailleurs et dont l'équivalent en valeur appartient
bien -toujours selon la loi capitaliste- à Dassault et à
Chanel. Les autres capitalistes achètent ces marchandises à
leur valeur et donc réalisent la plus value de leurs
confrères.
La force de travail
des secteurs improductifs a donc affirmé sa capacité
productive face au capital immédiat qui l'a achetée
en lui fournissant une valeur supérieure à celle
qu'elle en a reçu. Elle a créé de la plus-value
pour lui. Mais pour le capital global, elle en a détruit.
Le travailleur
exploité d'une industrie capitaliste improductive est
tout autant un prolétaire que celui du secteur productif.
Mais alors que la plus-value que crée le second fait partie de
la plus-value RÉELLE
qui valorise le capital global, la plus-value du premier n'est source
de profit que pour le capitaliste immédiat ; elle est une
charge improductive pour le capital global.
Notre point de
départ a été de répondre à la
question : l'armement est-il une solution aux crises
capitalistes ? Peut-il empêcher une prochaine crise ? Ces
questions nous ont amené à poser le problème des
caractéristiques du travail productif.
La réponse à
ce dernier problème nous permet maintenant de conclure de
façon claire à la première question :
L'ARMEMENT
N'EST PAS UNE SOLUTION AUX CRISES
Le débouché
constitué par les besoins militaires représente
simultanément une lourde charge pour l'économie de
chaque puissance. Elle est pour le capital un gaspillage inouï,
pour le développement des forces productives une production à
inscrire au passif du bilan définitif. ( 13
)
On peut estimer que
dans les dernières décades les USA ont transformé,
en moyenne, le tiers de leur surplus annuel (produit net) en
biens militaires. C'est à dire que -au bas mot- si ces
dépenses pouvaient être transformées en biens
productifs, la croissance américaine (si elle trouvait les
débouché nécessaires évidemment)
serait ipso facto de 33% plus rapide.
La production d'un
canon n'implique pas seulement pour le capital la perte du travail
qu'il contient. Il y a surtout une stérilisation de ce
travail, un BLOCAGE du processus d'auto-valorisation permanente du
capital. Le travail qui, après un long processus, se
cristallise dans un tel bien, bloque le processus
définitivement. En plus de la simple perte du travail passé,
le capital supporte la charge de la paralysie de son processus
productif.
Il apparaît
donc clairement qu'en aucun cas, le "stimulant militaire"
ne peut assurer l'éternité de l'expansion capitaliste.
Comme débouché, il ne peut être qu'un stimulant
accessoire (en période de reconstruction, par exemple) et en
tout état de cause, ses effets sont -tout comme ceux de la
reconstruction- de durée limitée : une nation qui
transformerait tout son surplus annuel en armes verrait sa
croissance économique totalement bloquée au bout
d'un an. Elle ne pourrait reprendre son expansion économique
qu'en rentabilisant ces armes, c'est à dire la guerre (et
encore faudrait-il que la nation soit victorieuse). ( 14
) Plus la part de
surplus transformée en armes est importante, plus courte est
la durée des effets stimulants de ce débouché,
plus vite la question de leur rentabilisation se pose avec acuité.
Plus cette solution tarde, plus le poids immense de la charge
improductive s'exerce sur l'économie nationale : INFLATION,
BAISSE DE COMPÉTITIVITÉ des produits nationaux
dans le marché international (car les coûts des produits
incluent de plus en plus les frais militaires), ce qui à
son tour, par la perte de marché qui en découle, vient
aggraver le problème initial de manques de débouchés.
L'insistance de plus
en plus pressante du gouvernement américain auprès des
nations européennes afin qu'elles prennent en charge leur
propre défense militaire, n'a pas d'autre explication.
Ceci dit, il faut
répondre à la question posée de savoir
pourquoi, si la production militaire est si néfaste pour
le développement du capital, toutes les nations du monde,
et en premier lieu les grandes puissances, consacrent une part aussi
gigantesque de leurs capacités à ce type de
produits ?
Nous avons vu que la
demande créée par les besoins militaires possède
une série d'avantages particuliers comme débouchés
: par exemple, elle touche à presque tous les domaines de
l'industrie, tout en privilégiant les secteurs où le
capital est le plus concentré (secteurs de pointe).
Le rôle de
stimulant économique a fait dire à certains que le
développement de cette industrie était le fruit de la
volonté consciente des capitalistes de créer un
DÉBOUCHÉ
ARTIFICIEL inventé pour les besoins d'une économie
menacée en permanence d'étouffement par le manque de
marchés. Rien n'est plus faux.
Le capitalisme
produit des marchandises. Certes ce qui l'intéresse en premier
lieu dans la marchandise, c'est sa VALEUR
D'ÉCHANGE, sa contrepartie monétaire. Mais cela
ne lui permet pas pour autant de ne pas tenir compte de son soutien
par la VALEUR D'USAGE. Un
bien qui ne possède pas de valeur d'usage, c'est à dire
qui ne correspond pas à un besoin social quel qu'il soit, est
tout, sauf une marchandise. IL n'a pas sa place dans le monde du
capital. L'acheteur d'armements, l'État capitaliste,
autant que n'importe quel autre capitaliste, demeure prisonnier
de la loi de la valeur : il ne peut acheter que ce qui correspond
effectivement à un besoin réel.
Les débouchés
qui S'INVENTENT À VOLONTÉ
n'existent que dans les rêves des capitalistes en faillite. Le
développement de l'industrie militaire est lié à
l'exacerbation des antagonismes inter-impérialistes. Dans un
monde entièrement partagé entre puissances, et dans un
partage où les participants connaissent des excédents
en permanence, la force militaire de chaque nation se transforme en
un outil INDISPENSABLE,
INÉVITABLE de sa survie économique. Les
guerres mondiales ont montré le prix dont une puissance peut
avoir à payer son insuffisance dans ce domaine.
10
"Matériaux...", p.390. On ne peut que constater
l'ignorance aussi bien du marxisme que de la réalité
capitaliste que montrent les "marxistes" à la Weber
qui- se réclamant de "l'aride et sèche théorie"
ne voient dans cette détermination du travail productif que
des "critères éthiques".
11
La détermination du travail productif sous le capitalisme ne
devient liée au contenu utile de ce travail qu'à
partir d'un certain degré de développement du système.
Les premières manufactures capitalistes produisaient
principalement des biens
"improductifs":
armes, poudre à canon, draperies de luxe, etc... Cela ne
posait, cependant pas de problèmes majeurs pour leur
développement. La raison en est que le secteur capitaliste
demeurait un simple atelier au milieu d'un processus social de
production où prédominent encore largement les
formes de production pré-capitalistes (essentiellement
féodales). La production agricole et artisanale pouvait
encore fournir aux manufactures capitalistes l'essentiel de la
matière des moyens de production et des biens de subsistance
nécessaires à une production qui fonctionnait avec une
composition technique du capital extrêmement faible,
c'est à dire où le travail vivant prédominait
largement sur le travail mort. (Les premières
manufactures étaient souvent de simples associations
d'artisans, travaillant avec leurs anciennes techniques, mais soumis
au régime du salariat par un entrepreneur).
Dans
ces conditions, le contenu de la valeur d'usage des marchandises
capitalistes avait peu d'importance pour le développement
du capital. C'est seulement lorsque le mode de production
capitaliste s'empare de l'ensemble de la production sociale
("domination réelle du capital")que la
détermination du travail productif doit tenir compte de son
utilité spécifique. C'est pourquoi Engels pouvait
écrire : "Au début du XlVe siècle, la
poudre à canon est passée des arabes aux européens
occidentaux et a bouleversé, comme nul ne l'ignore, toute la
conduite de la guerre. Mais l'introduction de la poudre à
canon et des armes à feu n'était nullement un
acte de violence, c'était un progrès industriel, donc
économique. L'industrie reste l'industrie, qu'elle s'oriente
vers la production ou la destruction d'objets" (Anti-DÎlhring
p. 200, Ed. Soc.).
H.
Weber qui a eu le malheur un jour de vouloir écrire sur ce
sujet dans la brochure déjà citée, n'a pas
manqué d'en déduire qu'aujourd'hui l'industrie
destinée à créer des armes, "ces biens de
consommation courante", constitue une industrie aussi
productive que toute autre. M. Weber ne voit vraiment pas pourquoi
il faut penser que quelque chose change dans la nature productive ou
improductive du travail des usines Dassault, selon qu'elles
produisent des bombardiers ou des avions de transport civil. Au XVe
siècle, toutes les entreprises capitalistes pouvaient se
consacrer à ne produire que des
armes et connaître une expansion certaine. Que M. Weber se
représente la même chose aujourd'hui -et en voyant ce
que deviendrait dans ce cas l'expansion capitaliste- peut-être
commencera-t-il à comprendre.
12
Nous supposons que cette nation ne fait pas de commerce extérieur
lui permettant de réléguer la charge improductive de
ces industries à d'autres nations comme dans l'exemple que
nous avions pris(exemple Dassault-Pérou).
13
Le travail vivant et les moyens de production dépensés
à ce type de production ne sont pas PRODUCTIFS, ils ne sont
pas des FORCES PRODUCTIVES -ou, si l'on veut se situer du point de
vue du critère général, abstrait, tel qu'il se
définir du point de vue du processus de travail, ce sont des
forces productives stérilisées, annihilées.
Seule la science et les techniques de production développées
dans ces secteurs, dans la mesure où elles demeurent après
la production et uniquement dans la mesure où elles
peuvent être appliquées à la création de
biens productifs, sont des forces productives.
14
L'image de l'URSS en train de démanteler des usines entières
en Tchécoslovaquie ou en Mongolie pour les rebâtir sur
son territoire, à la fin de la 2ème guerre mondiale,
illustre de la façon la plus spectaculaire les besoins de
cette "rentabilisation" de la production militaire.
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