Les frais improductifs

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Il n'y a pas que l'armement qui soit une industrie improductive pour le capital. La décadence du capitalisme depuis 1914 est caractérisée par le développement vertigineux de toute une série d'activités économiques improductives. Toutes ces dépenses ont ceci de commun qu'elles ont une même raison d'être : PALLIER AUX DIFFICULTÉS CROISSANTES QUE RENCONTRE DANS TOUS LES DOMAINES LE SYSTÈME ÉCONOMIQUE POUR CONTINUER A SE REPRODUIRE.

L'armement est seulement l'une d'entre elles (si nous avons été amené à le traiter à part, c'est du fait de l'importance de son rôle comme stimulant économique.)

Parmi les dépenses de ce type, qui ont connu des développe­ments particulièrement importants, on peut citer :

l-  les dépenses destinées à maintenir "la paix sociale" : il s'agit d'une part des frais occasionnés par l'entretien de tout corps d'em­ployés qui va des CRS aux appareils syndicaux, et des assistantes sociales jusqu'au personnel des facultés de sociologie. D'autre part, de toutes les dépenses telles que les allocations de chômage etc. (La Grande Bretagne par exemple entretient plus d'un million de chômeur depuis plus de sept ans !)

2- les dépenses destinées à pallier aux difficultés économiques intérieures à chaque nation -ou à chaque entreprise-. Gonflement démesuré de l'administration économique générale de l'État : organisme de planification, d'intervention etc. ... Il faut ajouter à ceci tous les frais de prise en charge d'entreprises déficitaires, ainsi que les aberrations toujours croissantes de l'agriculture dans le système capitaliste : arrachage d'arbres, stérilisation de terres, destruction de récoltes et de surplus, frais "d'assainissement" des marchés agricoles.

D'autre part, les dépenses des entreprises privées confrontées en permanence à des problèmes de vente et de commercialisation toujours plus insolubles, et aigus du fait de la concurrence : mar­keting, gestion de l'entreprise et surtout publicité (ces frais sont généralement plus faibles dans les pays à capitalisme d'État ; ils y sont cependant largement compensés par les gaspillages gigan­tesques que la lourdeur et l'irresponsabilité bureaucratique font subir aux circuits de commercialisation). Le développement du secteur tertiaire est en grande partie le résultat de ce type de dé­penses improductives.

3-  Les dépenses occasionnées par des aberrations résultant de l'action désespérée des entreprises dans certains pays (USA et en partie Europe et Japon) pour tenter de pallier au manque de dé­bouchés. Le plus frappant de ces phénomènes est la réduction de la valeur d'usage des biens de consommation (voitures, bas, biens électroménagers, etc.) construits consciemment en vue d'abréger la durée de leur utilisation. Cette technique est renforcée par la publicité destinée à créer les MODES et donc à DÉMODER (Sur l'ampleur souvent insoupçonnée de ces phénomènes depuis la IIème guerre et du gaspillage qu'ils représentent, voir le livre de Vance Packard : "L'art du gaspillage"). Parmi ces aberrations, l'exemple de la voiture (moyen de transport de la force de travail) devient de plus en plus un gaspillage nuisible.

4-  Les dépenses occasionnées par les rapports internationaux en particulier l'ampleur des dépenses militaires dépassent toute ima­gination. Les dépenses militaires des USA et de l'URSS ensemble sont à elles seules supérieures à la somme des revenus nationaux de toute l'Amérique Latine plus l'Inde, plus le Pakistan ! Quant aux États du Moyen-Orient, ils consacrent en moyenne 25% de leur PNB à l'armement. Dans les 10 dernières années, le capital mondial a plus dépensé en armes qu'au cours des 50 premières années de ce siècle, les deux guerres mondiales comprises.


L'HYPERTROPHIE DU SECTEUR IMPRODUCTIF, CA­RACTÉRISTIQUE DE LA DÉCADENCE

Les dépenses improductives existaient déjà dans le capitalisme ascendant. La consommation de luxe de la classe dominante par exemple -dont nous n'avons pas estimé nécessaire de parler plus haut, mais dont le caractère improductif est tout aussi évident- existe depuis le début du capital. Il en est de même de la police, de l'armée, de l'administration.

Mais,

1) L'ampleur de ces dépenses au cours des siècles précédents n'a rien de comparable avec celle qu'elles ont si rapidement acquise depuis 60 ans.

2) Le contenu improductif de ces "FAUX FRAIS" de production se trouvait, dans le capitalisme ascendant, atténué par le caractère de FORCE PRODUCTIVE que les rapports de production eux-mêmes pouvaient posséder. Lorsque le capitalisme envahit la planète en détruisant les rapports de production précapitalistes, lorsqu'il impose ses techniques au monde entier, ses rapports de productions constituent, par la même, des forces productives. Les frais généraux nécessaires à leur maintien bénéficient à cette époque de la nature productive de ces rapports ports. Ainsi par exemple, lorsqu'une armée impérialiste imposait les rapports capitalistes dans une partie du monde, le capital mondial s'enri­chissait d'autant. Ces armées constituaient en certaines occasions de véritables forces productives pour le capital.

Ceci disparaît entièrement du moment que le monde est partagé entre puissances. Les guerres ne peuvent plus aboutir qu'à des repartages, toutes conquête nouvelle étant devenue impossible.

Dès lors, toute puissance capitaliste ne peut gagner militaire­ment une zone qu'aux dépens d'une autre. Pour le capital mondial, la guerre ne peut représenter qu'un déchirement interne, un gas­pillage néfaste.

Lorsque les rapports de production capitalistes cessent d'être porteurs du développement des forces productives pour en devenir des entraves, tous les "faux-frais" qu'ils peuvent occasionner, deviennent de simples gaspillages. Ce qu'il est important de noter, c'est que cette inflation de "faux-frais" a été un phénomène inévi­table qui s'est imposé au capitalisme avec autant de violence que ses contradictions.

L'histoire des nations capitalistes depuis un demi-siècle est rempli de "politiques d'austérité", d'essais de retour en arrière, de luttes contre l'expansion incontrôlée des frais de l'État, des dépen­ses improductives en général. A chaque fois que la concurrence internationale s'exacerbe de façon critique, la question de ces dépenses se trouve posée de façon plus aiguë. ( 1 )

Toutes ces tentatives aboutissent cependant systématiquement à des échecs. On se rappelle le plan d'austérité de Nixon (15 août 1972), et le budget anti-inflationniste qui l'accompagna : malgré tous les discours, les dépenses militaires -principale source d'in­flation aux USA- étaient une fois encore augmentées. Les dépen­ses improductives jouent pour le capitalisme décadent le même rôle que certains médicaments poisons pour certains malades. Plus la maladie s'aggrave, plus il faut augmenter la dose ; plus cette dose augmente, plus la maladie s'aggrave. L'inflation est le cancer du capitalisme moderne. Les dépenses improductives sont son principal aliment. Or, plus le capitalisme connaît de diffi­cultés, plus il doit développer ses "faux-frais". Ce cercle vicieux, cette gangrène qui ronge le système du salariat n'est qu'un des symptômes d'une même maladie : la décadence capitaliste.

Les issues sont connues depuis plus d'un demi-siècle : guerre mondiale ou révolution prolétarienne ; socialisme ou barbarie.

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1 Le succès aux USA d'un Ralph Nader, ennemi des voitures qui tuent et des produits qui se cassent tout seuls, ne vient pas uniquement de la colère des "consommateurs".