Pour tous ceux qui considèrent encore que le dernier espoir de l'humanité est le renversement révolutionnaire du capitalisme mondial, il est impossible de saluer le début de l'année 2017 sans rappeler qu'il s'agit du 100e anniversaire de la révolution russe. Et nous savons aussi que tous ceux qui martèlent l'idée qu'il n'y a pas d'alternative à l'ordre social actuel le rappelleront à leur manière.
Beaucoup d'entre eux vont, bien sûr, ignorer cet événement historique ou minimiser son importance en nous disant que ce n'est que de l'histoire ancienne. Tout aurait changé depuis - et à quoi bon parler d'une révolution de la classe ouvrière alors que la classe ouvrière n'existe plus ou qu'elle est tellement dégradée que le terme de révolution ouvrière peut même être assimilé à des votes de protestation en faveur du Brexit ou de Trump dans les vieux centres industriels décimés par la mondialisation ?
Ou, si l'on se souvient du bouleversement qui secoua le monde en 1917, dans la majorité des cas on le dépeint comme une sorte de conte d'horreur, mais avec une "morale" bien définie : voici ce qui arrive quand on défie le monde, si on tombe dans l'illusion qu'une forme sociale plus élevée est possible. On obtient quelque chose de bien pire. On obtient la terreur, les Goulags, l'État totalitaire omniprésent. Cela a commencé avec Lénine et sa bande fanatique de bolcheviks dont le coup d'État en octobre 1917 a tué la démocratie naissante en Russie, et il a fini avec Staline, avec toute la société transformée en un camp de travail forcé. Et puis tout s'est effondré, ce qui a démontré une fois pour toutes qu'il est impossible d'organiser la société moderne autrement que par les méthodes du capitalisme.
Nous n'avons pas l'illusion qu'il sera facile d'expliquer, en 2017, ce que signifie vraiment la révolution russe. Nous sommes dans une période d'extrême difficulté pour la classe ouvrière et ses petites minorités révolutionnaires, une période dominée par le sentiment de désespoir et la perte de toute perspective pour l'avenir, par le sinistre développement du nationalisme et du racisme qui sert à diviser les rangs de la classe ouvrière, par la démagogie haineuse des populistes de droite et de gauche, par des appels tapageurs pour défendre la "démocratie" contre ce nouvel autoritarisme.
Mais c'est aussi un moment pour rappeler le travail de nos ancêtres politiques, les fractions communistes de gauche qui ont survécu aux terribles défaites des mouvements révolutionnaires déclenchés par les événements de Russie en 1917 et qui ont essayé de comprendre la dégénérescence et la disparition même des partis communistes qui s'étaient constitués pour ouvrir la voie à la révolution. Résistant à la fois à la terreur ouverte de la contre-révolution sous ses formes staliniennes et fascistes et aux tromperies plus voilées de la démocratie, les courants communistes de gauche les plus lucides, tels que ceux groupés autour des revues Bilan dans les années 1930 et Internationalisme dans les années 1940, ont entrepris l'énorme tâche de tirer le "bilan" de la révolution. D'abord et avant tout, contre tous ses dénigreurs, ils ont réaffirmé ce qui avait été essentiel et positif dans la révolution russe. En particulier, ils ont mis en évidence :
que la révolution "russe" n'avait de sens qu'en tant que première victoire de la révolution mondiale et que son seul espoir était l'extension du pouvoir prolétarien au reste du globe ;
qu'elle a confirmé la capacité de la classe ouvrière de démanteler l'État bourgeois et de créer de nouveaux organes de pouvoir politique (notamment les soviets ou conseils de délégués ouvriers) ;
qu'elle a démontré la nécessité d'une organisation politique révolutionnaire défendant les principes de l'internationalisme et de l'autonomie de la classe ouvrière.
En même temps, les révolutionnaires des années 1930 et 1940 ont entrepris l'analyse douloureuse des erreurs coûteuses commises par les bolcheviks face à une situation sans précédent pour tout parti ouvrier, en particulier :
la tendance croissante du parti à se substituer aux soviets, et la fusion du parti avec l'État soviétique, qui sapaient à la fois le pouvoir des soviets et la capacité du parti à défendre les intérêts de classe des travailleurs, même face au nouvel État ;
le recours à la "Terreur rouge" en réponse à la Terreur blanche de la contre-révolution - processus qui a conduit les bolcheviks à s'impliquer dans la répression des mouvements de la classe ouvrière et des organisations prolétariennes ;
La tendance à voir le capitalisme d'État comme une étape de transition vers le socialisme, et même comme étant identique au socialisme.
Le CCI, depuis sa fondation, a tenté de poursuivre ce travail pour tirer les leçons de la révolution russe et de la vague révolutionnaire internationale de 1917-1923. Au fil des ans, nous avons réalisé une série d'articles et de brochures traitant de cette époque absolument vitale de l'histoire de notre classe. Durant l'année en cours et au-delà, nous veillerons à ce que ces textes soient davantage accessibles à nos lecteurs en compilant un dossier à jour de nos articles les plus importants sur la révolution russe et la vague révolutionnaire internationale. C'est ainsi que dès le mois de février, nous allons mettre en évidence les articles correspondant le plus directement au développement chronologique du processus révolutionnaire ou qui contiennent des réponses aux questions les plus importantes posées par les attaques de la propagande bourgeoise ou encore par les discussions dans et autour du milieu politique prolétarien. Ce mois-ci, nous allons mettre en première page de notre site un article écrit en 1997 sur la révolution de février. Il sera suivi d'articles sur les thèses d'avril de Lénine, les journées de juillet, l'insurrection d'octobre, etc. Et nous avons l'intention de maintenir ce processus sur une longue période, précisément parce que le drame de la révolution et de la contre-révolution a duré pendant un certain nombre d'années et ne s'est nullement limité à la Russie, mais a eu des échos à travers le monde, de Berlin à Shanghai, de Turin à la Patagonie, et de la zone industrielle de la Clyde en Grande-Bretagne à Seattle aux États-Unis.
Dans le même temps, nous chercherons à ajouter à cette collection de nouveaux articles traitant de questions que nous n'avons pas encore examinées en profondeur (comme l'assaut de la classe dominante contre la révolution à cette époque, le problème de la "Terreur rouge", etc.) ; articles qui répondent aux campagnes actuelles du capitalisme dirigées contre la mémoire révolutionnaire de la classe ouvrière ; et des articles qui examineront les conditions actuelles de la révolution prolétarienne - ce qu'elles ont en commun avec l'époque de la révolution russe, mais aussi et surtout les changements importants intervenus au cours des cent dernières années.
Le but de cette entreprise éditoriale n'est pas simplement de "célébrer" ou de "commémorer" des événements historiques passés depuis longtemps. Il est de défendre l'idée que la révolution prolétarienne est encore plus nécessaire aujourd'hui qu'elle ne l'était en 1917. Face aux horreurs de la Première Guerre impérialiste mondiale, les révolutionnaires de l'époque conclurent que le capitalisme était entré dans son époque de déclin, mettant l'humanité face l'alternative socialisme ou barbarie ; et les horreurs encore plus grandes - symbolisées par des noms comme Auschwitz et Hiroshima - qui ont suivi la défaite de la première tentative de révolution socialiste ont confirmé avec force le diagnostic des révolutionnaires. Un siècle plus tard, le fait que le capitalisme existe encore constitue une menace mortelle pour la survie même de l'humanité.
Écrivant depuis sa cellule en 1918, à la veille de la révolution en Allemagne, Rosa Luxemburg a exprimé sa solidarité fondamentale avec la révolution russe et le parti bolchevik, malgré toutes ses critiques très sérieuses des erreurs des bolcheviks, en particulier la politique de la terreur rouge. Ses paroles sont aussi pertinentes pour notre propre avenir que pour l'avenir qui a été le sien propre :
"Ce qui importe, c'est de distinguer dans la politique des bolcheviks l'essentiel de l'accessoire, la substance de l'accident. Dans cette dernière période, où nous sommes à la veille des luttes décisives dans le monde entier, le problème le plus important du socialisme est précisément la question brûlante du moment : non pas telle ou telle question de détail de la tactique, mais la capacité d'action du prolétariat, la combativité des masses, la volonté de réaliser le socialisme. Sous ce rapport, Lénine, Trotsky et leurs amis ont été les premiers qui aient montré l'exemple au prolétariat mondial; ils sont jusqu'ici encore les seuls qui puisent s'écrier avec Hutten : "J'ai osé !"
C'est là ce qui est essentiel, ce qui est durable dans la politique des bolcheviks. En ce sens, il leur reste le mérite impérissable d'avoir, en conquérant le pouvoir et en posant pratiquement le problème de la réalisation du socialisme, montré l'exemple au prolétariat international, et fait faire un pas énorme dans la voie du règlement de comptes final entre le Capital et le Travail dans le monde entier. En Russie, le problème ne pouvait être que posé. Et c'est dans ce sens que l'avenir appartient partout au "bolchevisme""1.
Que peut attendre le monde de la nouvelle administration Trump aux États-Unis ? Alors que dans le monde entier les élites politiques traditionnelles affichent consternation et anxiété, le gouvernement russe et les populistes de droite en Amérique et dans toute l'Europe voient l'histoire prendre leur parti. Et alors que des entreprises d'envergure mondiale (telles que celles de l'industrie automobile) craignent maintenant des représailles si elles ne produisent pas aux États-Unis, les Bourses et les instituts économiques, qui étaient initialement confiants, s'attendant à une augmentation de la croissance pour les États-Unis et même pour l'économie mondiale sous Trump. Quant à Monsieur le Président en personne, il est régulièrement en contradiction non seulement avec sa propre nouvelle administration mais aussi avec lui-même. L'OTAN, le libre-échange ou l'Union européenne peuvent être qualifiés d'"essentiels" dans une phrase et d'"obsolètes" dans la suivante.
Au lieu de participer à cette tentative de voir dans une boule de cristal ce que sera la politique de l'État américain dans un avenir proche, nous essaierons ici tout d'abord d'analyser pourquoi Trump a été élu Président alors que les élites politiques traditionnelles établies n'en voulaient pas. De cette contradiction entre ce que Trump représente et les intérêts de la classe dominante américaine comme un tout, nous espérons poser des bases plus solides afin de donner quelques premières indications de ce qui peut être attendu de cette présidence, sans tomber dans une spéculation excessive.
Ce n'est pas un secret que Donald Trump est considéré comme un corps étranger dans le Parti républicain qui l'a investi pour l'élection à la Maison Blanche. Il n'est ni assez religieux ou conservateur pour les fondamentalistes chrétiens qui jouent un rôle si important dans ce parti. Ses propositions de politique économique, telles qu'un programme d'infrastructure organisé par l'État, le protectionnisme ou le remplacement de "l'Obamacare" par une assurance sociale pour tous et étatisée, sont des anathèmes pour les néo-libéraux qui ont toujours de l'influence dans les cercles républicains, comme c'est aussi le cas dans le Parti Démocrate. Ses plans de rapprochement avec la Russie de Poutine l'opposent au lobby de l'armée et du renseignement, très puissant tant dans le Parti républicain que dans le Parti démocrate.
La candidature de Trump à la présidence a été rendue possible par une révolte sans précédent des membres et des sympathisants républicains contre leurs leaders. Les autres candidats, qu'ils soient venus du clan Bush, des évangélistes chrétiens, des néo-libéraux ou du mouvement Tea Party, avaient tous été discrédités par leur participation ou leur soutien à l'administration de George W. Bush qui a précédé celle d'Obama. Le fait que, face à la crise économique et financière de 2007-08, un président républicain n'ait rien fait pour aider des millions de petits propriétaires effectifs ou potentiels - qui dans de nombreux cas avaient perdu en même temps leur emploi, leur maison et leurs économies - alors qu'il renflouait des banques avec de l'argent public, était impardonnable pour les électeurs républicains traditionnels. De plus, aucun des autres candidats n'avait autre chose à proposer, sur le plan économique, que de poursuivre ce qui n'avait pas pu empêcher le désastre de 2008.
En fait, la rébellion des électeurs républicains traditionnels s'est dirigée non seulement contre leur direction, mais aussi contre certaines des "valeurs" traditionnelles du parti. Ainsi, la candidature de Trump n'a pas seulement été rendue possible, elle a été pratiquement imposée à la direction du parti. Bien sûr, celle-ci aurait pu l'empêcher - mais seulement au risque de s'éloigner d'une grande partie de sa base voire même de diviser le parti. Ceci explique pourquoi les tentatives de contrecarrer Trump n'ont été que timides et inefficaces. Finalement, le "Grand Old Party" a été obligé d'essayer de conclure un "marché" avec l'intrus de la côte est.
Une révolte similaire a eu lieu au sein du Parti démocrate. Après huit années d'Obama, la croyance dans le fameux "oui nous pouvons" ("oui nous pouvons" améliorer la vie de la population dans son ensemble) avait sérieusement décliné. Le leader de cette rébellion était Bernie Sanders qui se dit lui-même "socialiste". Tout comme Trump du côté républicain, Sanders était un nouveau phénomène dans l'histoire moderne des démocrates. Non que les "socialistes" en tant que tels soient un corps étranger au sein de ce parti. Mais ils en font partie en tant que minorité parmi d'autres, qui soulignent les revendications de pluralité multiculturelle au sein de ce parti. Ils sont considérés comme éléments étrangers quand ils revendiquent le droit de présenter leur candidature au Bureau ovale. Que ce soit sous Bill Clinton ou Barack Obama, les présidents démocrates contemporains ont combiné une touche de protection sociale avec des politiques économiques fondamentalement néo-libérales. Une politique économique étatique directement interventionniste à caractère fortement "keynésien" (telle que celle de F.D. Roosevelt avant et pendant la Seconde Guerre mondiale) est aujourd'hui un anathème tant pour la direction démocrate que la direction républicaine. Ceci explique pourquoi Sanders n'a jamais fait secret du fait que ses politiques sont plus proches sur certaines questions de celles de Trump qu'elles ne le sont de celles d'Hillary Clinton. Après l'élection de Trump, Sanders lui a immédiatement apporté son soutien dans la mise en œuvre de son projet d'"assurance pour tous".
Cependant, contrairement à ce qui s'est produit chez les républicains, la révolte dans le Parti démocrate a été écrasée avec succès et Clinton investie sans encombre à la place de Sanders. Cela a réussi non seulement parce que le Parti démocrate est le mieux organisé et contrôlé des deux partis mais aussi parce que l'élite de ce parti avait été moins discréditée que son équivalent républicain.
Mais paradoxalement, ce succès de la direction du parti n'a fait que paver le chemin de sa défaite aux élections présidentielles. En éliminant Sanders, les démocrates ont écarté le seul candidat qui avait de bonnes chances de battre Trump. Le Parti démocrate a réalisé trop tard que Trump serait l'adversaire, et qu'il avait sous-estimé son potentiel électoral. Il a aussi sous-estimé le degré de discrédit d'Hillary Clinton elle-même. Cela était surtout dû à son image de représentante de "Wall Street", des "oligarchies financières de la côte est" - communément vues comme les principaux "coupables" et en même temps les principaux bénéficiaires de la crise financière. En fait, elle avait fini par être identifiée à la catastrophe de 2008 presque autant que la direction républicaine elle-même. La suffisance arrogante de l'élite démocrate et son aveuglement envers la colère et le ressentiment populaires montants devaient caractériser l'ensemble de la campagne électorale de Clinton. Un exemple de cela a été sa dépendance unilatérale aux médias de masse les plus traditionnels, alors que l'équipe de campagne de Trump utilisait à fond les possibilités offertes par les nouveaux médias.
Parce qu'ils n'ont pas voulu de Sanders, ils ont eu Trump à la place. Même pour ceux qui, au sein de la bourgeoisie américaine, avaient une profonde aversion pour une phase d'expérimentation économique néo-keynésienne, Sanders aurait sans aucun doute été le moindre mal. Sanders, tout comme Trump, voulait ralentir le processus de ce qu'on nomme "mondialisation". Mais il aurait agi avec modération et avec un bien plus grand sens des responsabilités. Avec Trump, la classe dominante de la première puissance mondiale ne peut même pas être sûre de ce qui va se passer.
Les États-Unis sont un pays fondé par des colons et peuplé par des vagues d'immigration. L'intégration des différents groupes et intérêts ethniques et religieux dans une seule nation est la tâche en constante évolution historique du système constitutionnel et politique existant. Un défi particulier pour ce système est l'implication des leaders des différentes communautés immigrées dans le gouvernement, puisque chaque nouvel vague d'immigration commence en bas de l'échelle sociale et doit "gravir les échelons". Le prétendu melting-pot américain est en réalité un système hautement compliqué de coexistence (pas toujours) pacifique entre différents groupes.
Historiquement, à côté des institutions telles que les organisations religieuses, la formation d'organisations criminelles a été un moyen éprouvé pour les groupes exclus d'avoir accès au pouvoir. La bourgeoisie américaine a une longue expérience dans l'intégration du meilleur de la pègre dans les échelons supérieurs. C'est une saga familiale souvent répétée : le père gangster, le fils avocat ou politicien, le petit-fils ou la petite-fille philanthrope et mécène. L'avantage de ce système était que la violence sur laquelle elle reposait n'était pas ouvertement politique. Cela la rendait compatible avec le système étatique bipartite existant. Vers quel bord allaient les votes italiens, irlandais ou juifs dépendait de cet assortiment donné et de ce que Trump appellerait les "services" que les républicains et les démocrates offraient aux différents intérêts communautaires et particuliers. En Amérique, on doit constamment s'occuper de ces assortiments entre communautés, et pas seulement de ceux entre les différentes industries ou branches de l'économie par exemple.
Mais ce processus d'intégration politique essentiellement non-partisan, compatible avec la stabilité des appareils partisans, commença à faiblir pour la première fois face aux revendications des Noirs américains. Ces derniers étaient originellement venus en Amérique non en tant que colons mais en tant qu'esclaves. Ils ont dû pleinement subir depuis le début le racisme capitaliste moderne. Pour qu'une élite noire puisse avoir accès à l'égalité bourgeoise devant la loi ainsi qu'au pouvoir et aux privilèges, des mouvements ouvertement politiques devaient être créés. Sans Martin Luther King, le Mouvement des droits civiques mais aussi une violence d'un nouveau genre - les émeutes dans les ghettos noirs durant les années 1960 et les Black Panthers - la présidence Obama n'aurait pas pu exister. L'élite dominante établie a réussi à relever ce défi en associant le Mouvement des droits civiques au Parti démocrate. Mais de cette manière, la distinction existante entre les différents groupes ethniques et les partis politiques était remise en question. Le vote noir allait régulièrement au Parti démocrate. Au début, les républicains furent capables de développer un contrepoids à cette situation en obtenant une part plus ou moins stable du vote latino (d'abord et avant tout de la communauté des exilés cubains). Quant au vote "blanc", il continuait à aller d'un bord à l'autre en fonction des propositions faites. Cela jusqu'aux élections de 2016.
Un des facteurs qui a amené Trump à la Maison Blanche a été l'alliance électorale qu'il a faite avec différents groupes de "suprémacistes blancs". Contrairement au racisme à l'ancienne du Ku Klux Klan avec sa nostalgie du système esclavagiste qui régnait dans les États du sud jusqu'à la Guerre de Sécession, la haine de ces nouveaux courants se dirige contre les pauvres, qu'ils soient noirs ou hispaniques, urbains ou ruraux, stigmatisés comme criminels et parasites sociaux. Bien que Trump lui-même ne soit peut-être pas un raciste de ce type, ces suprémacistes blancs modernes ont créé une sorte de bloc électoral en sa faveur. Pour la première fois, des millions d'électeurs blancs ont voté non selon les recommandations de "leurs" différentes communautés, et pas pour l'un ou l'autre des partis, mais pour quelqu'un qu'ils voyaient comme le représentant d'une communauté "blanche" plus large. Le processus sous-jacent est celui d'une "communautarisation" croissante de la vie politique bourgeoise américaine. Un pas supplémentaire dans la ségrégation du soi-disant melting-pot.
Le dilemme de la classe dominante américaine et le "Rendre sa grandeur à l'Amérique" de Trump
Le problème de tous les candidats républicains qui ont essayé de s'opposer à Trump, et ensuite celui d'Hillary Clinton, était non seulement qu'ils n'étaient pas convaincants mais aussi qu'ils ne semblaient pas vraiment convaincus eux-mêmes. Tout ce qu'ils pouvaient proposer n'était que différentes variantes de "la routine habituelle". Avant tout, ils n'avaient aucune alternative au "Rendre sa grandeur à l'Amérique" de Trump. Derrière ce slogan, il n'y a pas seulement une nouvelle version du vieux nationalisme. L'américanisme de Trump est d'un nouveau genre. Il contient le clair aveu que l'Amérique n'est plus aussi "grande" qu'elle l'a été. Économiquement, elle a été incapable d'empêcher la montée de la Chine. Militairement, elle a subi une série de revers plus ou moins humiliants : Afghanistan, Irak, Syrie. L'Amérique est une puissance en déclin, même si elle reste économiquement et surtout militairement et technologiquement de loin le pays dominant. Mais pas seulement. L'Amérique n'est pas une exception dans un monde florissant par ailleurs. Son déclin en est venu à symboliser celui du capitalisme comme un tout. Le vide créé par l'absence de toute alternative en provenance des élites établies a contribué à donner sa chance à Trump.
Non pas que l'Amérique n'ait déjà tenté de réagir face à son déclin historique. Certains des changements annoncés par Trump ont déjà été initiés préalablement, en particulier sous Obama. Ils incluent une plus grande priorité pour la zone Pacifique, économiquement et surtout militairement, de sorte que les "partenaires" européens de l'OTAN ont été appelés à supporter une charge plus grande qu'auparavant au sein de cette institution. Au niveau économique ils concernent une politique économique plus dirigée par l'État afin de gérer la crise de 2008 et ses conséquences. Mais cela ne peut que ralentir le présent déclin, alors que Trump prétend être capable de l'inverser.
Face à ce déclin et aussi aux divisions croissantes de classe, raciales, religieuses et ethniques, Trump veut unifier la nation capitaliste derrière sa classe dominante au nom d'un nouvel américanisme. Les États-Unis, selon Trump, sont devenus la principale victime du reste du monde. Il prétend que, alors que les États-Unis ont épuisé leurs ressources ainsi qu'eux-mêmes à maintenir l'ordre mondial, tous les autres ont profité de cet ordre aux dépens du "propre pays de Dieu". Ici, les trumpistes ne pensent pas seulement aux Européens ou aux Est-Asiatiques qui inondent le marché américain de leurs produits. Un des principaux "exploiteurs" des États-Unis, selon Trump, est le Mexique qu'il accuse d'exporter son surplus de population dans le système d'aide sociale américain tout en développant en même temps sa propre industrie à un point tel que sa production automobile est en train de dépasser celle de son voisin du nord.
Cela équivaut à une forme nouvelle et virulente de nationalisme, rappelant le nationalisme allemand "opprimé" après la Première Guerre mondiale et le Traité de Versailles. L'orientation de cette forme de nationalisme n'est plus de justifier l'imposition d'un ordre mondial par l'Amérique. Cette orientation est de remettre soi-même en question l'ordre mondial existant.
Mais la question que le monde se pose est si Trump a une véritable offre politique en réponse au déclin de l'Amérique. Sinon, si son alternative est purement idéologique, il est peu probable qu'il dure très longtemps. Trump n'a certainement aucun programme cohérent pour son capital national. Personne n'est plus clair à ce sujet que Trump lui-même. Sa politique, a-t-il déclaré à maintes reprises, est de faire des "affaires juteuses" pour l'Amérique (et pour lui-même), dès que l'opportunité se présente. Le nouveau programme pour le capital américain est, semblerait-il, Trump lui-même : un homme d'affaires à la tête de l'État, amoureux du risque et qui a fait faillite plusieurs fois.
Mais cela ne signifie pas nécessairement que Trump n'a aucune chance d'au moins ralentir le déclin de l'Amérique. Il pourrait réussir au moins partiellement - mais seulement s'il est chanceux. Ici nous abordons le cœur du trumpisme. Le nouveau président, qui veut diriger le premier État du monde comme s'il s'agissait d'une entreprise capitaliste, est prêt, pour poursuivre ses objectifs, à prendre des risques incalculables - risques qu'aucun politicien bourgeois conventionnel dans sa position ne voudrait prendre. Si ça marche, cela peut se révéler être au bénéfice du capitalisme américain aux dépens de ses rivaux, mais sans trop de dégâts pour le système comme un tout. Mais si ça tourne mal, les conséquences peuvent être catastrophiques pour le capitalisme américain et mondial.
Nous pouvons déjà donner trois exemples du type de politiques risquées dans lesquelles Trump veut se lancer. Une d'entre elles est sa politique de chantage protectionniste. Son but n'est pas de mettre fin à l'actuel ordre économique mondial (la "mondialisation") mais d'obtenir un meilleur accord pour l'Amérique au sein de cet ordre. Les États-Unis sont le seul pays dont le marché intérieur est si grand qu'il peut menacer ses rivaux avec des mesures protectionnistes d'une telle ampleur. Le summum de rationalité de la politique de Trump est son calcul que les dirigeants politiques de ses principaux rivaux sont moins fous que lui, c'est-à-dire qu'ils ne se risqueront pas dans une guerre commerciale protectionniste. Mais si ces mesures devaient entraîner une réaction en chaîne incontrôlable, le résultat pourrait en être une fragmentation du marché mondial comparable à ce qui s'est produit durant la Grande Dépression des années 1930.
Le second exemple est celui de l'OTAN. Déjà l'administration Obama avait commencé à mettre sous pression les "partenaires" européens pour qu'ils s'impliquent davantage dans l'alliance en Europe et au-delà. La différence consiste dans le fait que Trump, maintenant, est prêt à menacer d'abandonner ou de mettre sur la touche l'OTAN si la volonté de Washington n'est pas suivie. Ici encore, Trump joue avec le feu, puisque l'OTAN est d'abord et avant tout un instrument pour sécuriser la présence de l'impérialisme américain en Europe.
Notre dernier exemple est le projet de Trump d'un "grand deal" avec la Russie de Poutine. Un des principaux problèmes de l'économie russe aujourd'hui est qu'elle n'a pas vraiment achevé la transformation d'un régime sous direction stalinienne en un ordre capitaliste fonctionnant correctement. Cette transformation était, durant une première phase, entravée par la priorité du régime de Poutine d'empêcher que des matières premières stratégiquement importantes ou l'industrie de l'armement soient raflées par du capital étranger. Le nécessaire processus de privatisation a été fait sans enthousiasme, de manière à ce qu'une large part de l'industrie russe fonctionne toujours sur la base d'une allocation administrative des ressources. Durant une seconde phase, le plan de Poutine était de s'atteler à la privatisation et à la modernisation de l'économie en collaboration avec la bourgeoisie européenne, et en premier lieu avec l'Allemagne. Mais ce plan a été contrecarré avec succès par Washington, essentiellement à travers sa politique de sanctions économiques contre la Russie. Bien que la raison de ces sanctions ait été la politique d'annexion de Moscou envers l'Ukraine, celles-ci avaient aussi pour but d'empêcher un renforcement des économies de la Russie et de l'Allemagne à la fois.
Mais ce succès - peut-être la principale réussite de la présidence Obama en Europe - a des conséquences négatives pour l'économie mondiale comme un tout. L'établissement d'une réelle propriété privée en Russie créerait un ensemble de nouveaux acteurs économiques solvables qui pourraient se porter garants pour les emprunts contractés sur la terre, les matières premières, etc. Au vu des difficultés économiques actuelles de l'économie mondiale, alors que même en Chine la croissance ralentit, le capitalisme peut-il se permettre de renoncer à de telles "affaires" ?
Non, selon Trump. Son idée est que ce n'est pas à l'Allemagne ou à l'Europe, mais à l'Amérique elle-même, de devenir le "partenaire dans la transformation" voulue par Poutine. Selon Trump (qui bien sûr souhaite aussi faire lui-même des affaires lucratives), la bourgeoisie russe, qui est à l'évidence incapable de s'atteler toute seule à sa modernisation, peut choisir entre trois partenaires possibles, le troisième étant la Chine. Puisque cette dernière est la plus grande menace pour l'Amérique, il est vital que Washington, et non Pékin, assume ce rôle.
Cependant, aucun des projets de Trump n'a provoqué autant que celui une telle résistance acharnée au sein de la classe dominante américaine. Toute la période entre l'élection de Trump et sa prise de fonction a été dominée par les tentatives conjointes de la "communauté du renseignement", les principaux médias et l'administration Obama de saboter le rapprochement envisagé avec Moscou. Sur ce sujet, tous ces acteurs estiment que les risques que Trump veut prendre sont trop élevés. Même s'il est vrai que le principal adversaire actuellement est la Chine, une Russie modernisée constituerait néanmoins un danger additionnel considérable pour les États-Unis. Après tout, la Russie est (aussi) une puissance européenne et l'Europe est toujours le cœur de l'économie mondiale. Et la Russie a toujours le deuxième plus important arsenal nucléaire derrière les États-Unis. Un autre problème possible est que, si les sanctions économiques contre la Russie étaient levées, le sphinx du Kremlin, Vladimir Poutine, serait tout-à-fait capable de se montrer plus malin que Trump en réintroduisant les Européens dans ses plans (dans le but de limiter sa dépendance de l'Amérique). La bourgeoisie française, par exemple, se prépare déjà à cette éventualité : deux des principaux candidats aux prochaines élections présidentielles en France (Fillon et Le Pen) ne font pas mystère de leur sympathie pour la Russie.
Pour le moment, l'issue de ce dernier conflit au sein de la bourgeoisie américaine reste ouverte. Jusque-là, l'argument de Trump reste unilatéralement économique (mais il n'est pas du tout exclu qu'il puisse étendre son aventurisme vers une politique de provocation militaire contre Pékin). Mais ce qui est vrai est qu'une réponse efficace sur le long terme à l'adversaire chinois doit comporter une forte composante économique, et ne peut seulement se situer au niveau militaire. Il existe deux domaines en particulier dans lesquels l'économie américaine doit supporter une plus lourde charge que la Chine, et que Trump devrait essayer de "rationaliser". L'un d'entre eux est l'énorme budget militaire. Sur cet aspect, la politique envers la Russie a aussi une dimension idéologique, depuis que ces dernières années l'idée que Poutine veuille rétablir l'Union soviétique a été une des principales justifications données pour la persistance à un niveau astronomique des dépenses de "défense".
L'autre budget que Trump veut réduire significativement est le budget de l'aide sociale. Ici, en attaquant la classe ouvrière, il peut cependant compter sur le soutien de la classe dominante comme un tout.
À côté d'une attitude d'aventurisme irresponsable, l'autre trait majeur du trumpisme est la menace de violence. Une de ses spécialités est de menacer les entreprises opérant à l'international de représailles si elles ne font pas ce qu'il veut. Ce qu'il veut, dit-il, ce sont des "emplois pour les travailleurs américains". Sa façon de harceler les grandes entreprises en tweetant a aussi pour but d'impressionner tous ceux qui vivent dans la peur constante, du fait que leur existence dépend des caprices de telles compagnies géantes. Ces ouvriers sont invités à s'identifier à sa force, qui est prétendument à leur service parce qu'ils sont de bons, obéissants et honnêtes Américains qui veulent travailler dur pour leur pays.
Durant sa campagne électorale, Trump a dit à son adversaire Hillary Clinton qu'il voulait la "mettre sous les verrous". Plus tard, il a déclaré qu'il ferait preuve de clémence envers elle - comme si la question de savoir quand d'autres politiciens se retrouvent en prison dépendait de ses propres caprices personnels. Une telle clémence n'est pas à prévoir pour les immigrants illégaux. Déjà Obama en a expulsé plus que tout autre président américain avant lui. Trump veut les emprisonner deux années avant de les expulser. La promesse d'une effusion de sang est le chiffon rouge avec lequel il attire la multitude croissante de ceux qui, dans cette société, sont incapables de se défendre mais ont soif de vengeance. Les gens qui viennent à ses meetings pour protester contre lui, il les fait tabasser sous les yeux des téléspectateurs. On a fait comprendre aux femmes, aux étrangers, aux soi-disant asociaux qu'ils devraient s'estimer chanceux de n'être exposés qu'à sa violence verbale. Non seulement il veut faire construire un mur pour empêcher les Mexicains d'entrer mais il promet aussi qu'ils le paieront eux-mêmes. À l'exclusion est ajoutée l'humiliation.
Ces menaces étaient évidemment un calcul dans la campagne électorale démagogique de Trump, mais en prenant ses fonctions il n'a pas perdu de temps pour faire passer une série de "faits accomplis" dans le but de prouver que, contrairement à d'autres politiciens, il allait faire ce qu'il avait promis. L'expression la plus spectaculaire de cette attitude - qui a causé un conflit énorme à la fois dans la bourgeoisie et dans la population en général - a été son "interdiction des musulmans", suspendant le droit des voyageurs d'un nombre soigneusement sélectionné de pays à majorité musulmane d'entrer ou de rentrer aux États-Unis. Ceci est avant tout une déclaration d'intention, un signe de sa volonté de cibler des minorités et d'associer l'Islam en général avec le terrorisme, malgré toutes ses dénégations du fait que ces mesures visent spécifiquement les musulmans.
Ce dont l'Amérique a besoin, dit Trump au monde, c'est de plus d'armes et de torture. Notre civilisation bourgeoise moderne ne manque pas de tels voyous et brutes vantardes, tout comme elle admire et acclame ceux qui prennent pour eux-mêmes tout ce qu'ils peuvent obtenir aux dépens des autres. Ce qui est nouveau est que des millions de gens, dans un des pays les plus modernes du monde, veulent d'un tel voyou comme chef d'État. Trump, comme son modèle et éventuel ami Poutine, sont populaires non pas en dépit mais en raison de leur brutalité.
Dans le capitalisme, il y a toujours deux alternatives possibles : l'échange d'équivalents ou le non-échange d'équivalents (le vol). On peut ou non donner à quelqu'un d'autre un équivalent de ce qu'on reçoit. Pour que le marché fonctionne, ses sujets doivent renoncer à la violence dans la vie économique. Ils le font sous la menace de représailles, telles que la prison, mais aussi sur la promesse que leur renoncement leur rapportera un avantage à long terme en sécurisant leur existence. Cependant, il n'en demeure pas moins que la base de la vie économique dans le capitalisme est le vol, la plus-value que les capitalistes obtiennent du surtravail non-payé des travailleurs salariés. Ce vol a été légalisé sous la forme de la propriété privée capitaliste des moyens de production ; ceci est imposé chaque jour par l'État, qui est l'appareil d'État de la classe dominante. L'économie capitaliste requiert un tabou de la violence sur la place du marché. Achat et vente sont supposés être des actions pacifiques - y inclus l'achat et la vente de force de travail : les ouvriers ne sont pas des esclaves. Dans les circonstances "normales", les travailleurs sont prêts à vivre plus ou moins en paix sous de telles conditions, bien qu'ils réalisent qu'il existe une minorité refusant de faire la même chose. Cette minorité est composée du milieu criminel, qui vit du vol, et de l'État, qui est le plus grand de tous les voleurs, tant au détriment de sa "propre" population (les impôts) qu'au détriment des autres États (la guerre). Et bien que l'État réprime les criminels en défense de la propriété privée, aux échelons supérieurs, les grands gangsters et l'État voleur tendent à collaborer plutôt qu'à s'opposer. Mais quand le capitalisme ne peut plus offrir de façon crédible ne serait-ce que l'illusion d'une possible amélioration des conditions de vie à la société dans son ensemble, la conformité de la société dans son ensemble vis-à-vis de sa propre norme commence à vaciller.
Aujourd'hui nous sommes entrés dans une période (ressemblant beaucoup à celle des années 1930) où de larges secteurs de la société se sentent dupés et ne croient plus que leur renonciation à la violence soit payante. Mais ils demeurent intimidés par la menace de répression, par le statut illégal du monde criminel. Cela se produit lorsque le désir de faire partie de ceux qui peuvent voler sans crainte devient politique. L'essence de leur "populisme" est l'exigence que la violence contre certains groupes soit légalisée, ou au moins non-officiellement tolérée. Dans l'Allemagne de Hitler, par exemple, le cours à la guerre mondiale était une manifestation "normale" de l'"État voleur", partagée par la Russie de Staline, l'Amérique de Roosevelt, etc. Ce qui était nouveau dans le national-socialisme était le vol systématique, organisé par l'État, d'une partie de sa propre population. Bouc-émissarisation et pogroms furent légalisés. L'Holocauste ne fut pas en premier lieu le produit de l'histoire de l'antisémitisme ou du nazisme. Il fut le produit du capitalisme moderne. Le vol devient la perspective économique alternative pour des secteurs de la population sombrant dans la barbarie. Mais cette barbarie est celle du système capitaliste lui-même. La criminalité fait autant partie de la société bourgeoise que la Bourse. Le vol et l'achat-vente sont les deux pôles de la société moderne avancée basée sur la propriété privée. La profession de voleur ne peut être abolie qu'en abolissant la société de classes. Quand le vol commence à remplacer l'achat-vente, c'est en même temps l'autoréalisation et l'autodestruction de la civilisation bourgeoise. En l'absence d'alternative, d'une perspective révolutionnaire communiste, l'envie d'exercer la violence contre les autres grandit.
Qu'arrive-t-il lorsque des parties de la classe dominante elle-même, suivies par certaines couches intermédiaires de la société, commencent à perdre confiance dans la possibilité de croissance soutenue pour l'économie mondiale ? Ou lorsqu'elles commencent à perdre l'espoir de pouvoir bénéficier elles-mêmes d'une quelconque croissance éventuelle ? En aucun cas elles ne voudront renoncer à leurs aspirations à une (plus grande) part de richesse et de pouvoir. Si la richesse disponible ne devait plus croître, elles peuvent toujours se battre pour obtenir une plus grande part aux dépens des autres. Là réside le lien entre la situation économique et la soif grandissante de violence. La perspective de la croissance commence à être remplacée par la perspective du vol et du pillage. Si des millions de travailleurs illégaux étaient expulsés, selon cette logique, il y aurait plus d'emplois, de logements, de protection sociale pour ceux qui restent. La même chose s'applique à tous ceux qui vivent du système des aides sociales sans rien débourser pour elles. Quant aux minorités ethniques, certaines d'entre elles ont des entreprises qui pourraient passer dans d'autres mains. Cette façon de penser remonte des profondeurs de la "société civile" bourgeoise.
Toutefois, selon une vieille expression, le poisson pourrit par la tête. C'est d'abord et avant tout l'État et l'appareil économique de la classe dominante elle-même qui produisent cette putréfaction. Le diagnostic des médias capitalistes est que la présidence de Trump, la victoire du Brexit en Grande-Bretagne, la montée du "populisme" de droite en Europe, sont le résultat d'une protestation contre la "mondialisation". Mais ceci est vrai uniquement si la violence est comprise comme l'essence de cette protestation et si la mondialisation n'est pas seulement comprise en tant qu'option économique parmi d'autres, mais en tant que terme désignant les moyens extrêmement violents par lesquels un capitalisme en déclin s'est maintenu en vie ces dernières décennies. Le résultat de cette gigantesque offensive économique et politique de la bourgeoisie (une sorte de guerre de la classe capitaliste contre le reste de l'humanité et contre la nature) s'est soldé par des millions de victimes, pas seulement parmi les populations ouvrières du globe mais également au sein de l'appareil de la classe dominante elle-même. C'est ce dernier aspect notable qui, de par son étendue, est absolument sans précédent dans l'histoire moderne. Sans précédent aussi est le degré auquel des parties de la bourgeoisie américaine et son appareil d'État lui-même ont été victimes de cette dévastation. Et ceci est vrai même si les États-Unis ont été le principal instigateur de cette politique. C'est comme si la classe dominante était obligée de couper des parties de son propre corps dans le but de sauver le reste. Des secteurs entiers de l'industrie nationale ont cessé leur activité parce que leurs produits pouvaient être fabriqués moins cher ailleurs. Non seulement ces industries elles-mêmes ont dû mettre la clé sous la porte, mais des parties entières du pays ont été dévastées au passage : régions et administrations, succursales locales des chaînes de distribution et des banques, sous-traitants, entreprises locales du bâtiment, etc. ont toutes été anéanties. Parmi les victimes figurent non seulement les travailleurs, mais aussi les grandes et les petites entreprises, les fonctionnaires et les dignitaires locaux. Contrairement aux ouvriers qui ont perdu leurs moyens de subsistance, ces victimes - bourgeois et petits-bourgeois - ont perdu leur pouvoir, leurs privilèges et leur statut social.
Ce processus a eu lieu, plus ou moins radicalement, dans tous les anciens pays industriels au cours des trois dernières décennies. Mais aux États-Unis, il y a eu, en outre, une sorte de tremblement de terre au sein de l'armée et de ce qu'on appelle l'appareil de renseignement. Sous Bush Jr. et Rumsfeld, des parties des forces armées et de sécurité et même des services de "renseignement" ont été "privatisées" - mesures qui ont coûté leurs emplois à de nombreux dirigeants de haut rang. De plus, le "renseignement" devait faire face à la concurrence des médias modernes tels que Google ou Facebook qui, à certains égards, sont aussi bien informés et aussi importants pour l'État que la CIA ou le FBI. Au cours de ce processus, l'équilibre des forces au sein de la classe dirigeante a changé, y compris au niveau économique, où les secteurs du crédit et de la finance ("Wall Street") et les nouvelles technologies ("Silicon Valley") ne sont pas seulement parmi les principaux bénéficiaires de la "mondialisation" mais aussi parmi ses principaux protagonistes.
Par opposition à ces secteurs, qui ont soutenu la candidature d'Hillary Clinton, les partisans de Donald Trump ne doivent pas être recherchés dans des fractions économiques spécifiques, bien que ses partisans les plus forts se trouvent parmi les dirigeants des anciennes industries qui ont tant décliné ces dernières décennies. Ils se trouvent plutôt ici et là, dans tout l'État et l'appareil économique du pouvoir. Ils étaient les tireurs isolés nourrissant, depuis derrière les coulisses, le feu croisé contre Clinton en tant que candidate présumée de "Wall Street". Ils comprenaient des magnats des affaires, des publicistes frustrés et des dirigeants du FBI. Pour ceux d'entre eux qui ont perdu espoir de devenir "grands" à nouveau, leur soutien à Trump était avant tout une sorte de vandalisme politique, une vengeance aveugle contre l'élite dirigeante.
Ce vandalisme se manifeste aussi dans la volonté de fractions importantes de la classe dirigeante - surtout celles liées aux industries du pétrole, du gaz et du charbon – de soutenir le rejet massif des connaissances scientifiques expliquant le changement climatique dont Trump a écarté l'idée comme étant un canular inventé par les Chinois. Ceci est une autre manifestation du fait que des parties importantes de la bourgeoisie ont tellement perdu toute vision d'un futur pour l'humanité qu'elles sont ouvertement prêtes à mettre leurs marges bénéficiaires ("nationales") au-dessus de toute considération pour le monde naturel, minant la base fondamentale de toute vie sociale humaine. La guerre contre la nature qui a été considérablement intensifiée par l'ordre mondial "néo-libéral" sera menée encore plus impitoyablement par Trump et ses comparses vandales.
Ce qui est arrivé est très grave. Alors que les principales fractions de la bourgeoisie américaine adhèrent encore à l'ordre économique mondial existant et veulent s'engager dans son maintien, le consensus à ce sujet au sein de la classe dirigeante dans son ensemble a commencé à s'effriter. C'est d'abord parce qu'une partie croissante de la bourgeoisie ne semble plus se soucier de cet ordre mondial. C'est en second lieu parce que les fractions dirigeantes ont été incapables d'empêcher l'arrivée d'un candidat de ces "desperados" à la Maison Blanche. L'érosion à la fois de la cohésion de la classe dominante et de son contrôle sur son propre appareil politique n'aurait pu se manifester plus clairement. Depuis sa victoire de la Seconde Guerre mondiale, la bourgeoisie américaine a pris le relais de son homologue britannique dans le rôle de chef de file de la gestion de l'économie mondiale dans son ensemble. En général, la bourgeoisie de la première puissance économique mondiale est la mieux placée pour assumer ce rôle. D'autant plus lorsque, comme les Etats-Unis, elle dispose de la force militaire pour donner à son autorité un poids supplémentaire. Il est remarquable qu'aujourd'hui, ni les Etats-Unis, ni leur prédécesseur Britannique, ne peuvent assumer ce rôle - et pour la même raison essentiellement. C'est le poids du populisme politique qui fait sortir Londres des institutions économiques européennes. Ce fut un signe de désespoir quand, au début de la nouvelle année, le Financial Times, l'une des voix importantes de la City de Londres, a appelé la chancelière allemande Angela Merkel à assumer la direction mondiale. Trump, en tout cas, semble peu disposé et incapable d'assumer ce rôle, et il n'y a aucun autre leader mondial pour le moment qui pourrait le remplacer. Une phase dangereuse est à venir pour le système capitaliste et pour l'humanité.
L'affaiblissement du principe de solidarité indique clairement que la victoire de Trump n'est pas que le résultat d'une perte de perspective par la classe capitaliste, mais aussi par la classe ouvrière. Sinon beaucoup moins de travailleurs seraient influencés négativement par ce qu'on appelle le populisme. Il est significatif, par exemple, qu'avec des millions de travailleurs blancs, de nombreux latinos semblent également avoir voté pour Trump, en dépit de ses diatribes contre eux. Beaucoup parmi ceux qui étaient les derniers à avoir accès à la "patrie de Dieu", précisément parce qu'ils ont peur d'être parmi les premiers à être expulsés, ont été attirés en pensant qu'ils seraient plus en sécurité si la porte était fermement fermée derrière eux.
Qu'est-il arrivé à la classe ouvrière, à sa perspective révolutionnaire, à son identité de classe et à ses traditions de solidarité ? Il y a plus d'un demi-siècle, la classe ouvrière faisait son retour sur la scène de l'histoire, surtout en Europe (mai 1968 en France, automne 1969 en Italie, 1970 en Pologne, etc.) mais aussi plus globalement. Dans le "Nouveau Monde", cette renaissance de la lutte des classes s'était manifestée en Amérique latine (surtout en Argentine en 1969), mais aussi en Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis. Il y avait deux expressions principales de cette résurgence. L'une consistait en un développement de grèves sauvages à grande échelle et d'autres luttes, souvent radicales, sur un terrain économique, pour des revendications de la classe ouvrière. L'autre expression consistait en la réapparition de minorités politisées parmi la nouvelle génération attirée par la politique prolétarienne révolutionnaire. Particulièrement importante était la tendance à développer une perspective communiste contre le stalinisme, plus ou moins clairement reconnu comme contre-révolutionnaire. Le retour au premier plan des luttes ouvrières, l'identité de classe et la solidarité, une perspective révolutionnaire prolétarienne, vont de pair. Dans les années 1960 et 70, probablement plusieurs millions de jeunes dans les vieux pays industriels ont été politisés de cette manière constituant ainsi un espoir d'humanité et une force pour le réaliser.
Outre les souffrances de la classe ouvrière, les deux questions les plus brûlantes à l'époque aux États-Unis étaient la guerre du Vietnam (le gouvernement américain avait d'ailleurs introduit la conscription obligatoire) et l'exclusion raciste et la violence contre les Noirs. À l'origine, ces questions étaient au moins en partie des facteurs supplémentaires de politisation et de radicalisation. Cependant, dépourvus de toute expérience politique propre, dépourvus d'une orientation venue d'une génération plus ancienne politisée au sens prolétarien, les nouveaux militants nourrissaient d'énormes illusions sur les possibilités d'une transformation sociale rapide. En particulier, les mouvements de classe de l'époque étaient encore trop faibles pour obliger le gouvernement soit à mettre fin à la guerre du Vietnam, soit à protéger les noirs et les autres minorités contre le racisme et la discrimination (contrairement au mouvement révolutionnaire de 1905 en Russie, par exemple, qui incluait la révolte contre la guerre russo-japonaise ainsi que la protection des Juifs en Russie contre les pogroms). Alors qu'au sein de la bourgeoisie américaine se développaient des fractions qui, dans son propre intérêt de classe, voulaient mettre fin à l'engagement au Vietnam et permettre à une bourgeoisie noire américaine de partager son pouvoir, beaucoup de ces jeunes militants se sont retrouvés dans la politique bourgeoise, tournant ainsi le dos à la classe ouvrière. D'autres, tout en voulant rester attachés à la cause des travailleurs mais qui débordaient d'impatience, se sont présentés comme candidats de gauche aux élections des Etats ou se sont engagés dans les syndicats dans l'espoir de réaliser quelque chose d'immédiat et tangible pour ceux qu'ils prétendaient représenter. Des espoirs qui furent invariablement déçus. Les ouvriers ont développé une hostilité de plus en plus ouverte envers ces gauchistes qui, de plus en plus souvent, se discréditaient eux-mêmes ainsi que la réputation de la révolution par leur identification avec des régimes brutaux, contre-révolutionnaires, essentiellement staliniens, et par leur approche bourgeoise manipulatrice de la politique. Quant à ces militants eux-mêmes, ils développèrent à leur tour une hostilité envers la classe ouvrière qui refusait de les suivre - une hostilité qui se transformait souvent en haine. Tout cela représentait une destruction à grande échelle de l'énergie politique révolutionnaire. C'était une tragédie de presque toute une génération de la classe ouvrière qui avait pourtant débuté de façon aussi prometteuse. Ce qui advint ensuite ce fut l'effondrement du stalinisme en 1989 (incompris et dénaturé car présenté comme l'effondrement du communisme et du marxisme) et la fermeture de toutes les industries traditionnelles dans les vieux pays capitalistes (mal comprise et présentée comme correspondant à la disparition de la classe ouvrière dans cette partie du monde). Dans ce contexte (comme l'a souligné par exemple le sociologue français Didier Eribon), la gauche politique (qui, selon le CCI, est la gauche du capital, une partie de l'appareil de la classe dominante) a été parmi les premiers courants à déclarer la disparition de la classe ouvrière. Il est révélateur que, lors de la récente campagne électorale aux Etats-Unis, le candidat des démocrates (qui prétendait représenter le "travail organisé") n'a jamais fait référence à la classe ouvrière, alors que le multimillionnaire Donald Trump le faisait constamment. En fait, une de ses principales promesses électorales était d'empêcher "l'extinction" de la "classe ouvrière" américaine (comprise comme étant seulement "les cols bleus"). Sa classe ouvrière est une partie essentielle de la nation américaine, et elle correspond à un rêve capitaliste: patriotique, travailleuse, obéissante.
La disparition de l'avant-scène, pour le moment, de l'identité de la classe ouvrière et de sa solidarité est une catastrophe pour le prolétariat et pour l'humanité. Face à l'incapacité actuelle de l'une ou l'autre des deux grandes classes de la société moderne de présenter une perspective crédible propre, l'essence même de la société bourgeoise apparaît plus clairement à la lumière du jour: la désolidarisation. Le principe de solidarité qui est le filet de sécurité, plus ou moins de toutes les sociétés précapitalistes fondées sur l'économie naturelle plutôt que sur le "marché", est remplacé par le filet de sécurité de la propriété privée - pour ceux qui en disposent. Dans la société bourgeoise, il faut pouvoir s'aider soi-même, et pour cela les moyens ne sont pas la solidarité, mais la solvabilité et l'assurance. Pendant des décennies, dans les principaux pays industriels, l'État providence - bien que faisant partie intégrante de l'économie du crédit et des assurances - a été utilisé pour cacher cette élimination de la solidarité de l'agenda social. Aujourd'hui, le rejet de la solidarité n'est pas non seulement caché, mais il gagne du terrain.
Les manifestations de millions de personnes, principalement des femmes, partout aux États-Unis, contre le nouveau président, le lendemain de son investiture, ont montré clairement qu'une grande partie de la population active de l'Amérique ne soutient ni Trump ni la tendance qu'il défend. Cependant, loin de réussir à s'opposer au nationalisme de Trump, ces manifestations tendent à répondre à Trump sur son propre terrain en affirmant: "Nous sommes la véritable Amérique".
Ces manifestations montrent en effet que la politique populiste d'exclusion et de recherche de boucs émissaires n'est pas le seul danger pour la classe ouvrière. Cette jeune génération qui exprime sa protestation, si elle ne suit pas Trump, risque néanmoins de tomber dans le piège de la défense de la société bourgeoise "démocratique" et "libérale". Les fractions dirigeantes de la bourgeoisie seraient ravies d'obtenir le soutien des secteurs les plus intelligents et les plus généreux de la classe ouvrière pour défendre la version actuelle d'un système d'exploitation qui, même sans "populisme", est depuis longtemps devenu une menace pour l'existence de notre espèce et qui, de plus, est lui-même le producteur du "populisme" qu'il veut garder sous contrôle. Il est indéniable qu'aujourd'hui, pour de nombreux travailleurs, en l'absence d'une alternative révolutionnaire en laquelle ils peuvent avoir confiance, un Obama, Sanders ou Angela Merkel peuvent apparaître comme un moindre mal par rapport à un Trump, Farage, Le Pen ou "l'Alternative für Deutschland". Mais en même temps, ces travailleurs se sentent également indignés par ce que la "société libérale" a imposé à l'humanité au cours des dernières décennies. L'antagonisme de classe demeure.
Il convient également de souligner que la résistance au sein de la classe ouvrière au populisme n'est pas en soi une preuve que ces travailleurs suivent les libéraux bourgeois et sont prêts à sacrifier leurs propres intérêts de classe. Des millions de travailleurs au cœur du système mondialisé de production sont avant tout très conscients que leur existence matérielle dépend d'un système mondial de production et d'échange et qu'il ne peut y avoir de retour à une division du travail plus locale. Ils sont également conscients que ce que Marx appelle la "socialisation" de la production (le remplacement de l'individu par le travail associé) leur apprend à collaborer entre eux à l'échelle mondiale et que c'est seulement à une telle échelle que les problèmes actuels de l'humanité peuvent être surmontés. Dans la situation historique actuelle, en l'absence d'identité de classe et de lutte pour une société sans classes, le potentiel révolutionnaire de la société contemporaine se réfugie pour l'instant dans des conditions "objectives" : la persistance des antagonismes de classe ; le caractère inconciliable des intérêts de classe ; la collaboration mondiale des prolétaires dans la production et la reproduction de la vie sociale. Seul le prolétariat a un intérêt objectif et une capacité objective à résoudre la contradiction entre la production mondiale et l'appropriation privée et nationale de la richesse par les États. Puisque l'humanité ne peut pas retourner à une production marchande locale, elle ne peut aller de l'avant qu'en abolissant la propriété privée, en mettant le processus de production international à la disposition de l'humanité tout entière.
Sur cette base objective, les conditions subjectives de la révolution peuvent encore se rétablir, notamment par le retour de la lutte économique du prolétariat à une échelle importante et par le développement d'une nouvelle génération de minorités politiques révolutionnaires avec l'audace nécessaire de reprendre maintenant plus que jamais la cause de la classe ouvrière, et de le faire avec la profondeur nécessaire pour convaincre le prolétariat de sa propre mission révolutionnaire.
Steinklopfer (fin janvier 2017)
Dans le précédent article sur le mouvement ouvrier en Afrique du Sud (publié dans la Revue internationale n° 155), nous avons mis en évidence l’efficacité contre la lutte de clase du système d’apartheid combiné à l’action des syndicats et des partis et ce jusqu’à la fin des années 1960 où, face à un développement inédit de la lutte de classe, la bourgeoisie dut "moderniser" son dispositif politique et remiser ce système. Autrement dit, elle dut faire face au prolétariat sud-africain qui, à travers des luttes massives s’inscrivait dans les vagues de lutte qui marquèrent au niveau mondial la fin des années 1960 et le début des années 1970.
Dans cette introduction nous voulons attirer d’emblée l’attention du lecteur sur l’importance des questions qu’il traite. Si, face à de nouveaux mouvements sociaux, la bourgeoisie sud-africaine s’appuie sur ses armes traditionnelles les plus barbares - ses forces policières et militaires - la dynamique de la confrontation entre les classes porte en elle des développements inédits dans ce pays. La classe ouvrière n’y avait jamais encore fait preuve d’une telle combativité et d’un tel développement de sa conscience ; face à une bourgeoisie qui, elle non plus, n’avait jamais à ce point sophistiqué ses manœuvres, notamment en ayant largement recours à l’arme du syndicalisme de base animé par l’extrême gauche du capital. Dans cet affrontement entre les deux véritables classes historiques, la détermination du prolétariat ira jusqu’à provoquer objectivement le démantèlement du système d’apartheid se traduisant par la réunification de toutes les fractions de la bourgeoisie en vue de faire front face à la déferlante de la lutte de classe ouvrière.
Avant cela, suite à la vague de luttes qui marqua la période de 1973/1974 1, on assista en 1976 à un vigoureux prolongement de cet épisode de lutte : le soulèvement de la jeunesse scolarisée. En juin de cette année-là, quelques dix mille jeunes descendirent dans la rue pour protester contre l’enseignement obligatoire en afrikaans et plus généralement contre les mauvaises conditions de vie imposées par le système d’apartheid. Un mouvement de jeunes aussitôt suivi par la mobilisation des milliers d’adultes, ouvriers actifs et chômeurs. Durement secoué par cette formidable flamme prolétarienne, le pouvoir répondit, comme de coutume, en lâchant ses chiens sanguinaires – les forces de répression - sur les protestataires et massacrant des centaines de manifestants dont des enfants :
"Depuis les grandes grèves de 1973-74, un autre front de lutte s’est ouvert en Afrique du Sud : celui des écoliers et des étudiants noirs dont la colère a explosé en juin 1976 à Soweto. Depuis, l’insurrection populaire n’a guère connu d’accalmie. La violente répression policière (500 morts environ dans la seule cité de Soweto, des centaines d’autres à travers tout le pays, des milliers de blessés) a soudé l’ensemble du peuple noir dans ce combat commun.
Parmi les jeunes à l’origine du mouvement populaire, beaucoup sont tombés sous les balles de la police au cours des manifestations non violentes ou lors de raids de milices civiles dans les quartiers noirs. Les adultes, frappés par le courage et la détermination de la jeune génération, se sont joints à elle, et ont suivi les mots d’ordre lancés par ses porte-parole : des grèves ouvrières et le boycottage des transports ont été organisés à plusieurs reprises dans les cités noires de Johannesburg et du Cap. Ils ont été massivement suivis, y compris par les populations métisses de la province du Cap. Aux destructions de bâtiments scolaires, de débits de boisson, d’administrations et de moyens de transport qui ont marqué tout le début de la révolte populaire, ont fait suite des campagnes plus orchestrées, mais tout aussi suivies. Boycottage des cours et des examens jusqu’à la libération de jeunes emprisonnés, deuil général en mémoire aux victimes de la répression, boycottage des débits de boisson, des grands magasins, des fêtes de Noel". 2
Nous sommes ici en présence d’un grand mouvement insurrectionnel prolétarien contre la misère générale imposée par une des formes les plus brutales du capitalisme, à savoir à savoir l’apartheid. Un soulèvement de dignité de la part de la jeunesse faisant écho à la reprise de la lutte de classe internationale marquée par les grandes grèves ouvrières du début des années 1970 dans divers pays du monde. Un mouvement qui a fini par s’étendre dans les grandes zones industrielles du pays entraînant et mêlant dans un même combat ouvriers et populations de tous âges. Bien entendu face à une lutte de cette ampleur avec une colère prolétarienne déferlante tendant à ébranler le système, le pouvoir barbare ne put cacher son affolement et répondit par la terreur sanglante, quitte à susciter l’indignation générale dans le pays et amplifier la colère et la mobilisation de toute la population de Soweto et au-delà. Des ouvriers, des chômeurs et des familles avec enfants rejoignirent le combat des jeunes scolarisés et subirent eux aussi les matraques et les balles des forces de l’ordre à l’origine des milliers de victimes dans leurs rangs.
Mais la sauvagerie des tueries ne fit que radicaliser le mouvement qui se maintient jusqu’en 1977 avec des grèves et des manifestations massives et tendit surtout à se politiser en suscitant un foisonnement d’innombrables comités de lutte dits "civics" 3 constitués majoritairement par des travailleurs (syndiqués ou pas), des chômeurs, des jeunes et leurs parents.
"Les civics se sont rapidement développées au Cap à la fin des années soixante-dix. Elles prolongèrent d’une certaine manière les formes d’organisation au sein des townships qui étaient apparues au cours des mouvements de juin 1976 dans le Transvaal. Il y a pratiquement autant d’histoires spécifiques qu’il y a eu d’organisations puisque celles-ci naissaient très souvent à partir des besoins particuliers d’un township ou d’un quartier. Beaucoup ont pu apparaître sous la forme de comités de lutte soit pour le boycott des transports en commun contre une augmentation des tarifs, soit pour un boycott des loyers contre l’augmentation de ceux-ci. Certaines ont pris la forme de comités politiques traitant de tous les problèmes de la communauté. Le mouvement fut infiniment diversifié : les associations cultuelles, religieuses, de jeunesse, d’étudiants ou de lycéens, des parents d’élèves, furent progressivement assimilées à la notion de "civics". Il n’y avait donc pas simplement un comité par quartier ou par township ; il y avait un croisement complexe des appartenances militantes et des terrains d’intervention" 4.
Voilà un puissant mouvement social qui cristallisa à un haut niveau certaines des caractéristiques de la vague de luttes à l’échelle internationale. En effet, il est remarquable de voir que la forte combativité de la classe ouvrière qui se traduisit par des grèves massives s’exprima également par une forte volonté d’auto-organisation qui explique l’extraordinaire multiplication des "civics". À notre connaissance ce fut la première fois qu’on assista, avec cette ampleur, en Afrique du Sud (et sur le continent africain), à de telles formes d’auto-organisation, où plusieurs années durant la vie sociale des quartiers était littéralement l’affaire des habitants eux-mêmes qui débattaient de tous les sujets et prenaient en charge tous les problèmes les concernant. Ce fut là l’aspect le plus inquiétant pour la bourgeoisie qui voyait son autorité lui échapper "sauvagement". Certes on peut noter que quelques comités prirent, ici ou là, un caractère interclassiste ou une connotation religieuse, particulièrement à mesure que les forces bourgeoises (syndicats, partis, églises, etc.) y s’infiltraient. Cependant, il doit être clair que les "civics", en dépit de l’hétérogénéité idéologique qui les caractérisaient, étaient fondamentalement le produit d’une authentique lutte de classe prolétarienne. Par ailleurs, l’aspect auto-organisation du soulèvement de Soweto montre un pas supplémentaire par rapport à la politisation qui avait caractérisé le prolétariat sud-africain lors du puissant mouvement de luttes des années 1973/1974, particulièrement en termes de solidarité et d’unité dans le combat de classe. Dès lors on peut établir un lien évident de continuité entre les deux mouvements de lutte, le deuxième prenant le relais du premier pour aller plus loin dans le développement de la conscience de classe, comme l’illustre la citation suivante relative au bilan de la vague de luttes précédente :
"Le développement de la solidarité des travailleurs noirs au cours de l’action et la prise de conscience de leur unité de classe ont été soulignés par de nombreux observateurs. Cet acquis, non quantifiable, des luttes est considéré par eux comme le plus positif pour la poursuite de l’organisation du mouvement ouvrier noir. (…) Ces grèves étaient également politiques : le fait que les travailleurs demandaient le doublement de leur salaire n’est pas le signe de la naïveté ou de la stupidité des Africains. Il indique plutôt l’expression du rejet de leur situation et leur désir d’une société totalement différente. Les ouvriers retournèrent au travail avec quelques acquis modestes, mais ils ne sont pas plus satisfaits maintenant qu’ils l’étaient avant les grèves". (Brigitte Lachartre, Ibid.) De ce fait, on peut en déduire qu’un grand nombre des acteurs des grèves de 1973/74 ont ensuite été partie prenante du mouvement insurrectionnel de Soweto au sein duquel, grâce à leur expérience acquise précédemment, ils purent jouer un rôle déterminant quant à sa radicalisation et sa politisation. De telles potentialités pour le développement de la combativité de la combativité et de la conscience ne pouvaient que faire trembler la bourgeoisie qui, d’ailleurs, dut en prendre pleinement conscience y compris au niveau inter-impérialiste.
En effet, le mouvement de Soweto se prolongea par des grèves et des manifestations jusqu’en 1977 où la répression policière fit encore un grand nombre de victimes dont le jeune adolescent Steve Biko, militant du mouvement de la "Conscience Noire". L’assassinat de ce jeune dans les locaux de la police redynamisa les luttes et amplifia les manifestations d’indignation, la victime devenait ainsi un "martyre" de l’apartheid, notamment aux yeux de tous les défenseurs de la "cause noire" et au-delà dans le monde. Ainsi, en Afrique comme en Amérique et surtout en Europe où l’on assista à de nombreuses manifestations contre le régime d’apartheid pilotées notamment par les syndicats et les partis de gauche, l’on put lire (en France) des slogans tels que ceux-ci : "Contre les relations amicales (tourisme, sport, culture) franco-sud-africaines ; contre l’émigration française en Afrique du Sud ; contre les livraisons d’armes et de technologie en Afrique du Sud ; contre les importations de produits sud-africains, etc.". (B. Lachartre, Ibid.)
Conscient de l’intensification du mouvement avec notamment la radicalisation de la jeunesse prolétarienne de Soweto, le bloc impérialiste de l’OTAN accentua la pression sur son allié sud-africain (y compris sur le plan économique en allant jusqu’au boycott de produits sud-africains) pour éviter la déstabilisation politique qui menaçait à terme. Mais surtout pour faire face à l’exploitation idéologique des événements par le bloc russe qui, non content d’armer et de financer l’ANC, se mit également à instrumentaliser ouvertement les diverses manifestations de par le monde contre le régime d’apartheid. C’est dans ce contexte que les responsables sud-africains finirent par accepter les "conseils" de leurs parrains occidentaux en prenant conscience des risques encourus. Ainsi, on put voir même chez les dirigeants sud-africains les plus radicaux un changement de ton ou de tactique envers les grévistes :
"À moins que nous ne réussissions à créer une classe moyenne forte parmi les Noirs, nous aurons de sérieux problèmes." (Botha, ministre de la défense,). "On doit donner suffisamment aux Noirs pour qu’ils croient au développement séparé (expression pudique pour désigner le système de l’apartheid) et qu’ils veillent bien protéger ce qu’ils possèdent des agitateurs. Rien ne nous arrivera si nous donnons à ces gens suffisamment pour qu’ils aient peur de perdre ce qu’ils ont… Une personne heureuse ne peut devenir communiste." (Kruger, ministre de la police et de la justice).
Dès lors le gouvernement de Pretoria décida de faire un certain nombre de concessions allant dans le sens des revendications des jeunes en lutte, par exemple en retirant ainsi sa loi visant à imposer aux élèves africains l’enseignement en afrikaans et en levant également l’interdiction pour les habitants de Soweto de posséder ou de construire leurs propres maisons tout en se voyant reconnaître des droits associatifs impliquant l’existence d’organisations syndicales et politiques.
A dire vrai, le capital sud-africain (son secteur le plus "éclairé") n’avait pas attendu le mouvement de Soweto pour commencer à mettre en place ses orientations visant à assouplir le régime d’apartheid pour mieux contrecarrer les luttes ouvrières :
"La société avait bougé. Le système, n’était, à nouveau, plus à l’abri d’une déstabilisation. Le gouvernement et le patronat sud-africains allaient donc procéder à quelques rectifications, de manière à encadrer aussi bureaucratiquement que possible les évolutions sociopolitiques. Le Bantu Labour Regulation Act de 1973 compléta ainsi l’arsenal des réglementations du travail. Il instaura deux types de comités d’usines : Des comités d’entreprise (working committee) composés uniquement des représentants des travailleurs ; Le comité de liaison (liaison committee) était composé de représentants de l’employeur et des employés, en nombre égal (…) Et l’Urban Training Project joua le jeu et chercha à utiliser ces comités d’usine pour stabiliser les syndicats qu’il coordonnait". (Claude Jacquin, Ibid.)
La mise en place de ce dispositif bien avant l’éclatement du mouvement de révolte de Soweto exprimait clairement la volonté de la bourgeoisie sud-africaine de prendre en compte l’évolution de la situation dont le contrôle tendait à lui échapper. En effet, en tirant les leçons de la première vague de luttes des années 1972-74, elle dut prendre nombre de mesures audacieuses dont les principales visaient à donner plus de "pouvoir" aux syndicats africains en augmentant largement leur nombre et en élargissant les "droits" dans le but affiché d’éviter les "désordres politiques" 5. Il se trouve cependant que cela restait largement insuffisant pour empêcher le développement des luttes, comme l’a montré le mouvement de Soweto.
Dans le but manifeste de contrer la lutte de classe prolétarienne, le pouvoir sud-africain entreprit un grand virage en décidant d’instaurer de nouvelles orientations politiques visant ni plus ni moins au démantèlement (progressif) du système d’apartheid, ce qui signifie la dissolution des barrières raciales et l’intégration des mouvements nationalistes noirs dans le jeu politique (démocratique). Bref, pour en arriver là, le régime d’apartheid avait déjà dû être sérieusement ébranlé dans ses fondements.
En d’autres termes, au milieu des années 1970 tout change du fait de l’irruption de la lutte de classe, la bourgeoisie n’étant jusqu’alors pas vraiment inquiétée par la question sociale :
"Les événements de Soweto, de juin 1976, allaient confirmer le changement politique en cours dans le pays. La révolte des jeunes du Transvaal s’ajouta à la renaissance du mouvement ouvrier noir pour déboucher sur les grands mouvements sociaux et politiques des années quatre-vingt. Après les grèves de 1973, les affrontements de 1976 ferment ainsi la période de la défaite". (C. Jacquin, Ibid.)
Il s’agit là d’un véritable retournement de situation dans la mesure où l’apartheid fut conçu avant tout contre la lutte de classe en ayant pour but d’éviter la manifestation concrète d’une classe ouvrière multiraciale6 la ségrégation en matière d’attribution de "droits/privilèges" à des fractions de la classe ouvrière. Autrement dit, la théorie de la prétendue "suprématie" des Blancs sur les Noirs se traduisit concrètement par des emplois (qualifiés) et d’autres avantages réservés exclusivement aux ouvriers d’origine européenne, tandis que leurs camarades africains, indiens et métis devaient se contenter de conditions de travail, de rémunération et d’existence nettement plus défavorables 7. Ce faisant le régime d’apartheid parvint à corrompre une bonne partie de la classe ouvrière d’origine européenne en la faisant adhérer volontairement ou passivement à son système ségrégationniste. Et tout cela se solda par la très longue période (entre 1940 et 1980) de division du prolétariat sud-africain ainsi entravé dans sa capacité à développer des luttes à même de gêner la bonne marche du capitalisme.
Mais ce retournement de situation se traduisit aussi par un rapprochement entre les fractions de la bourgeoisie issues des deux anciennes puissances coloniales à savoir britannique et hollandaise qui, face à la montée en puissance du prolétariat, tendirent à l’unité de toutes les composantes ethniques, décidèrent d’oublier leur haine et divergences idéologiques ancestrales pour s’unir derrière le capital national sud-africain comme un tout.
Il s’agissait donc d’un tournant véritablement historique dans la vie de la bourgeoisie sud-africaine en général et au sein de la fraction afrikaner en particulier. En effet, depuis la terrible "guerre des Boers" 8 de 1899/1902, opposant Afrikaners et Britanniques, où les seconds écrasèrent les premiers, la haine entre les descendants des colons venus des deux anciennes puissances coloniales restait visible jusqu’à la veille de la fin de l’apartheid, alors même qu’elles durent gouverner ensemble le pays à plusieurs reprises. Une fraction importante des Afrikaners rêvait depuis longtemps de prendre sa revanche sur l’empire britannique, comme l’illustrèrent le fait que durant la Seconde Guerre mondiale une bonne partie des dirigeants afrikaners (notamment militaires) manifestèrent ouvertement leur soutien au régime hitlérien qui fut leur référence idéologique ainsi que la décision du pouvoir afrikaner de quitter le Commonwealth et de changer l’ancien nom du pays (Union Sud-Africaine) en le remplaçant par son appellation actuelle.
Pour aborder ce grand tournant historique qu’a constitué le démantèlement de l’Apartheid, le capital sud-africain a pu trouver un allier stratégique de taille, à savoir le syndicalisme, mais d’un nouveau genre, en l’occurrence le "syndicalisme radical" de "base" (comme on le verra plus loin), seul capable, à ses yeux, d’endiguer les vagues de lutte qui le menaçaient de plus en plus dangereusement. Et cette fois-ci, compte tenu de l’importance des enjeux de l’époque, ce furent tous les principaux acteurs décisifs de la bourgeoisie sud-africaine qui assumèrent clairement cette nouvelle orientation y compris donc les dirigeants afrikaners, à savoir les tenants de l’apartheid les plus réactionnaires, pour ne pas dire fascisants (à l’instar de Botha, Kruger, etc.). De même, comme on le verra plus loin, ce furent ces derniers en compagnie de De Klerk (ancien président) qui téléguidèrent directement le processus de négociation avec l’ANC de Mandela en vue de la dislocation du système d’apartheid.
Face à l’effondrement de tous les anciens appareils syndicaux provoqué par le feu des luttes des années 1970 et ce malgré le renforcement par l’État de leurs moyens d’action, la bourgeoisie décida alors de recourir carrément à ce que l’on appelle un "syndicalisme de base" ou "shop-stewards", prenant la forme de nouveaux syndicats "combatifs" se voulant "indépendants vis-à-vis des grandes centrales syndicales".
"(…) Durant les années soixante-dix, plusieurs courants syndicaux se sont développés et se sont différenciés sur fond de reprise des conflits sociaux. Leurs histoires s’entremêlent au rythme des scissions et des unifications. Trois projets syndicaux se sont ainsi développés sur la base de quelques postulats politiques et idéologiques distincts.
Le premier s’est constitué (ou reconstitué) autour de la tradition syndicale du South African Congress of Trade Unions (SACTU) et de son lien à l’African National Congress (ANC). Le second s’est formé à partir de la nouvelle mouvance Black Consciousness (Mouvement de la Conscience noire). Il formera notamment le Concil of Union of South Africa (CUSA). Le dernier, enfin, est apparu de manière originale, sans lien apparent avec un courant politique connu. Il a donné naissance, en 1979, à la Federation of South African Trade Unions (FOSATU)". (C. Jacquin, Ibid.)
Il s’agit là d’une recomposition radicale du dispositif syndical ayant pour objectif de neutraliser les luttes ouvrières au moyen de nouveaux instruments, à défaut de pouvoir les empêcher. Mais ce que cela montre d’abord c’est que le pouvoir dirigeant sud-africain était parfaitement conscient du danger que représentait le développement de la lutte de classe à partir de 1973 jusqu’au mouvement de Soweto en 1976 et au-delà. Il fit le constat que le système d’apartheid dans toutes ses formes n’était plus adapté à la montée de la combativité ouvrière s’accompagnant d’une prise de conscience grandissante de la part du prolétariat sud-africain. En clair, le pouvoir bourgeois dut prendre acte du fait que le système de syndicalisation basé sur la division des travailleurs selon leurs origines ethniques n’était plus adapté et que les grands appareils syndicaux, comme TUCSA (Trade UNION Council of South Africa) n’étaient plus crédibles auprès des ouvriers combatifs notamment de la jeune génération. D’où l’émergence de ces nouveaux syndicats appelés à jouer le rôle d’un syndicalisme de "base", de "combat", "indépendant" vis-à-vis des appareils syndicaux. Le passage suivant (C. Jacquin) relatif à la FOSATU (Federation of South Africa Trade Unions) est éloquent quant à la réalité de ces nouveaux syndicats :
"(…) Notre étude est particulièrement consacrée à ce courant syndical(FOSATU) qui s’est formé à partir de réseaux d’intellectuels et d’étudiants, eux-mêmes produits d’une phase spécifique de l’évolution socio-économique du pays.
(…) Ainsi, en à peine dix ans, un groupe d’intellectuels (majoritairement blancs) et d’ouvriers noirs aura créé une forme nouvelle d’organisation syndicale. Il se présentera d’abord comme un point de référence indépendant de l’ANC et radicalement opposé au Parti communiste. Il dirigera une grande partie des mouvements grévistes des années 1980".
Voilà un groupement syndical très "radical" et "critique" vis-à-vis des appareils syndicaux et politiques, mais aussi d’une grande singularité par rapport à ce que fut le système d’apartheid en étant capable de réunir ensemble blancs et noirs, ouvriers et intellectuels, opposants politisés radicaux de diverse obédience, bref un nouvel appareil syndical appelé à jouer un grand rôle dans la vie politique sud-africaine. Tout comme c’était le cas pour la bourgeoisie des grands pays industriels européens, face à la radicalisation de la lutte ouvrière, le capital sud-africain s’est vu contraint de recourir au "syndicalisme de base" 9. De même, comme en Europe, dans ces "syndicats radicaux" se trouvait en général un grand nombre de gauchistes, à l’instar de la FOSATU dirigée plus ou moins ouvertement par des éléments proches du "Unity Movement", c'est-à-dire des trotskistes. Nous y reviendrons plus loin. Comment les nouveaux syndicats de base, une fois formés, vont accomplir leur sale besogne à la tête ou à l’intérieur des mouvements de lutte de Soweto ?
Comme on pouvait s’y attendre, les concessions du pouvoir ne purent calmer véritablement le mouvement de Soweto, au contraire elles ne firent que le radicaliser mais parvinrent aussi à diviser ses acteurs aussi bien en milieu scolaire que chez les ouvriers. Par exemple, certaines organisations voulaient se satisfaire plus ou moins des concessions du gouvernement alors que d’autres à l’apparence plus radicale en demandaient plus. En fait il s’agit là d’un partage des tâches type du travail de division des syndicats. En effet, outre la FOSATU (parmi les nouveaux syndicats radicaux), le "Black Allied Worker Union- B.A.W.U." (Syndicat des travailleurs noirs réunis) joua un rôle important. Créé en 1973 dans la foulée des grandes grèves de Johannesburg, il militait pour le regroupement exclusif des travailleurs noirs de toutes catégories et de toutes branches industrielles.
"(…) Ses buts étaient principalement : "d’organiser et d’unifier les travailleurs noirs en un mouvement ouvrier puissant, capable d’obtenir le respect et la reconnaissance de fait des employeurs et du gouvernement ; d’améliorer les connaissances des travailleurs par des programmes éducatifs généraux et spécialisés, afin de promouvoir leurs qualifications ; de représenter les travailleurs noirs et leurs intérêts dans le monde du travail". (Brigitte Lachartre, Ibid.)
Donc un syndicat créé exclusivement par et pour les travailleurs noirs d’où son opposition à tous les autres syndicats, (même ceux qui n’étaient noirs qu’à 99 %). Mais l’orientation de ce syndicat fut particulièrement pernicieuse car elle donnait l’impression de faire de la "ségrégation positive" en prétendant remplir des objectifs légitimes, par exemple l’amélioration des connaissances des travailleurs noirs, ou encore promouvoir leurs qualifications. Et ce faisant il put "séduire" un grand nombre d’ouvriers à conscience de classe limitée. Autrement dit, il existait et agissait fatalement comme un obstacle à l’unité dans la lutte entre ouvriers de toutes origines ethniques. D’ailleurs pour enfoncer le clou, le B.A.W.U. se dirigea aussitôt vers le "Mouvement de la conscience noire" :
"Cette position reflète l’attitude générale des diverses organisations qui composent le Mouvement de la conscience noire, celle, en particulier, des étudiants noirs (South African Students Organisation- S.A.S.O.- qui s’est séparée de l’Union nationale des étudiants sud-africains (N.U.S.A.S.) afin, selon ses militants, d’échapper au paternalisme dont font preuve tous les Blancs quels qu’ils soient vis-à-vis des Noirs". (Brigitte Lachartre, Ibid.)
Ainsi des groupements en milieu étudiant adoptèrent ouvertement et sans difficulté l’orientation du syndicat B.A.W.U, c'est-à-dire devinrent ouvertement racistes et jouèrent le même rôle de division des rangs ouvriers que les syndicats blancs les plus racistes. En clair on est loin de la défense des intérêts communs du prolétariat sud-africain, et même de ceux de la fraction noire de la classe ouvrière. Et effet, derrière ce regroupement ou alliance entre ouvriers et étudiants on constate surtout la nocivité de la question raciale surtout quand celle-ci se décline en termes de "conscience noire" supposé s’opposer à la "conscience blanche" ou tout simplement à la conscience de classe prolétarienne. Ce alors même que les conditions étaient largement réunies pour l’unité dans la lutte comme l’ont montré les mouvements de grève qui se déroulaient dans le pays où de nombreux secteurs ouvriers combattaient sur des revendications de classe et non de race ce qui par ailleurs fit souvent leurs succès. De plus, aux difficultés de l’alliance entre ouvriers et étudiants liées à la division raciale et syndicale s’ajoutèrent le corporatisme et l’esprit petit bourgeois des intellectuels fortement présents dans ce mouvement de luttes. De ce fait, malgré la forte dynamique créée par la reprise générale de la lutte au début des années 1970, la combativité des ouvriers et de la jeunesse de Soweto fut détournée sur une voie sans issue ; le mouvement fut détourné et divisé par les rivalités entre cliques ethniques, corporatistes et petites bourgeoises, ce qui finit par étouffer toute tentative d’orientation purement prolétarienne de la lutte.
"(…) Un des aspects importants et non des moins surprenants de la création des syndicats africains du Natal, est le rôle qu’y jouèrent des groupes d’universitaires, étudiants ou enseignants de race blanche. L’importance du rôle de la poignée d’intellectuels qui s’engagea à fond auprès des travailleurs africains ne signifie pas que l’Université sud-africaine soit l’avant- garde de la contestation et du combat pour la libération des masses noires. Loin de là. Le conservatisme et le racisme de la jeunesse afrikaner, l’insouciance des étudiants anglophones et le corporatisme des intellectuels de métier sont la règle générale. Quant aux étudiants noirs, après s’être volontairement écartés des organisations étudiantes blanches (en 1972), il semble que leur combat pour leur propre survie en tant que groupe et leur participation au Mouvement de la conscience noire aient accaparé la totalité de leur force militante". (Brigitte Lachartre, Ibid.)
En clair, dans ces conditions l’avant-garde véritablement prolétarienne ne pouvait guère se mettre en avant, car ficelée et encadrée assez tôt, tantôt par les syndicalistes nationalistes ou racistes, tantôt par les factions corporatistes de la petite bourgeoisie intellectuelle téléguidée sournoisement par divers groupes politiques comme le PC, l’ANC et des éléments gauchistes. Dès lors on voit mieux les limites du développement de la conscience de classe notamment chez les jeunes de Soweto dont cette lutte fut leur première expérience en tant que membres de la classe prolétarienne.
Après s’être infiltré dans les divers organes de lutte de la jeunesse ouvrière de Soweto, l’ANC étendit son contrôle sur un grand nombre de jeunes radicaux issus des "civics" et parvint à les enrôler dans la lutte armée en les expédiant dans les camps d’entraînement militaire situés dans les pays voisins. L’ANC visait notamment ceux des éléments les plus actifs du mouvement de Soweto qui cherchaient à échapper à la répression policière du pouvoir sud-africain en leur promettant une sordide "formation" pour mieux lutter contre le régime d’apartheid. Et une fois sur place, nombreux jeunes critiques étaient systématiquement punis par l’emprisonnement voire par la mort.
"Ceux des soldats de l’ANC mal à l’aise avec cette politique n’avaient pas le droit de la discuter au nom de la discipline. En 1983, l’ANC qui participait à la guerre civile angolaise, envoyait des soldats contestataires y compris pour s’en débarrasser. Et quand les centaines de survivants qui revinrent se mutinèrent l’année suivante, ils furent réprimés. Pour cela il existait au Mozambique un camp-prison de l’ANC, celui de Quatro, où la torture était utilisée contre les opposants internes récalcitrants." 10
En clair, avant même d’arriver au pouvoir, l’ANC se comportait déjà comme bourreau de la classe ouvrière. Mais ce que le groupe trotskiste Lutte Ouvrière ne dit pas c’est que le parti de Mandela était impliqué dans la guerre en Angola dans les années 1980 pour le compte de l’ex-bloc impérialiste russe d’où le soutien qu’il recevait des pays voisins (opposants du bloc de l’OTAN) à savoir le Mozambique, l’Angola, le Zimbabwe, etc. C’était l’époque où l’ANC et le PC articulaient leur lutte de "libération nationale" avec les confrontations entre puissances impérialistes des deux blocs (Est/Ouest) en s’appuyant clairement sur le soutien de Moscou. De même, pendant qu’il brisait militairement les luttes à l’intérieur, le pouvoir sud-africain jouait à l’extérieur, en Afrique australe, le rôle de "gendarme délégué" du bloc impérialiste occidental, d’où son engagement militaire, tout comme ses rivaux, dans la guerre en Angola et dans d’autres pays voisins.
Depuis l’entrée du capitalisme en décadence (marquée par le premier conflit impérialiste mondial de 1914), partout le syndicalisme a cessé d’être un véritable organe de lutte pour la classe ouvrière, pire encore, il est devenu un instrument contre-révolutionnaire au service de l’État capitaliste. C’est d’ailleurs ce qu’a illustré l’histoire de la lutte des classes en Afrique du Sud 11. Mais l’étude de l’histoire du syndicalisme incarné par la FOSATU (Federation of South African Trade Unions) et le COSATU (Congress of South African Trade Unions) va nous montrer la puissance d’un syndicalisme nouveau capable de peser simultanément sur le prolétariat d’une grande combativité et sur le régime d’apartheid d’un autre âge. En effet, la FOSATU fit usage de son "génie" pernicieusement efficace au point de se faire entendre simultanément par l’exploité et l’exploiteur en parvenant ainsi à "gérer" astucieusement les conflits entre les deux véritables protagonistes, mais au service, en dernière analyse de la bourgeoisie. De même, la confédération joua un rôle de "facilitateur" à la "transition pacifique" entre le "pouvoir blanc" et le "pouvoir noir" se concrétisant par l’instauration d’un gouvernement d’"union nationale".
Fondée en 1979, elle était le fruit d’une recomposition syndicale faisant suite à la disparition ou à l’auto- dissolution des principaux anciens syndicats dans la foulée des vigoureux mouvements de grève de 1973 qui secouèrent fortement le pays tout entier.
Ce nouveau courant syndical a donné naissance aux plus importants syndicats de l’industrie (hormis celui des mines), comme par exemple, l’automobile, la métallurgie, la chimie, le textile, etc. L’année même où était fondée la FOSATU, l’État sud-africain lui facilitait la tâche en décidant d’accorder le titre d’"employé 12" à tous les Noirs y compris ceux des Bantoustans, suivis quelque temps après par les travailleurs africains venus des pays voisins. Cela constituait un formidable encouragement à la syndicalisation des travailleurs de tous les secteurs du pays, ce dont la FOSATU put bénéficier amplement par la suite pour construire son propre "projet de développement".
"Il (ce courant syndical) a développé au début des années quatre-vingt un projet syndical original et ce, à partir d’une conception explicitement indépendante des principales forces politiques ; il s’est formé à partir de réseaux d’intellectuels et d’étudiants, eux-mêmes produits d’une phase spécifique de l’évolution socio-économique du pays ; il correspondait à une véritable mutation sociale et économique du pays et a accompagné la transformation progressive de l’organisation du marché du travail." (C. Jacquin, Ibid.)
Ce fut donc dans ce contexte que ce courant syndical se propulsa en se voulant à la fois "gauche syndicale" et "gauche politique" et que nombre de ses dirigeants furent influencés par l’idéologie trotskiste et stalinienne critique, comme on peut le lire ainsi :
"Vers la fin des années vingt, aussi des militants adhérant aux critiques trotskistes se détachaient du Parti communiste. Certains d’entre eux furent dirigeants d’un mouvement assez large dans les années quarante, portant le nom de Unity Movement. Par ailleurs, un syndicaliste de renom dans les années trente et quarante, Max Gordon, était trotskiste.
Ce courant s’est fragmenté et fortement affaibli à la fin des années cinquante. Mais il existe toujours au Cap, dans les années soixante-dix, une forte implantation de ces groupes, principalement parmi les enseignants métis.
(…) Au cours des entretiens faits au Cap, en 1982 et en 1983, nous avions pu vérifier que le dirigeant du syndicat des travailleurs municipaux, John Erentzen, avait été membre du Unity Movement. Marcel Golding, avant d’entrer dans la direction syndicale des mineurs et d’en devenir l’un des dirigeants, a fait partie d’un groupe d’étude d’orientation trotskiste".
"(…) Alec Elwin (premier secrétaire de la FOSATU) se dit influencé au départ par les français Althusser et Poulantzas. Il mentionne l’importance pour des gens comme lui du débat qui existait dans la Grande Bretagne des années soixante-dix sur la question des shop-stewards, c'est-à-dire des délégués d’atelier et de l’organisation à la base. Un autre facteur important pour cette génération d’intellectuels radicaux est constitué par l’apport d’une analyse marxiste rénovée de l’apartheid (par des personnes comme Martin Legassick) dans des rapports aux relations de production capitaliste. Ainsi se dégageait progressivement une théorie alternative à celle du parti communiste." (C. Jacquin, Ibid.)
A travers ces citations on voit clairement le rôle joué historiquement 13 par le courant trotskiste ou sa "nébuleuse" dans les syndicats en général et dans le syndicalisme de base en particulier. En effet, on a vu précédemment que le courant trotskiste était partie prenante de la formation des nouveaux syndicats radicaux dans la foulée des luttes des années 1970. Dans ce cadre, il convient de souligner une facette spécifique de l’apport du trotskisme à la contre-révolution, à savoir "l’entrisme 14" dans les partis sociaux-démocrates (et dans les syndicats). En clair, il s’agit d’entrer (clandestinement) dans ces organisations bourgeoises pour soi-disant s’emparer (le moment venu) de leur direction (en vue de la révolution). En effet, cette pratique est en soi anti-prolétarienne et exprime un clair mépris de la classe ouvrière au nom de laquelle ses auteurs (masqués) prétendent agir. 15 Une autre conséquence de cette pratique est qu’elle est impossible d’identifier formellement les "entristes", de connaître ainsi, même approximativement, le nombre des dirigeants de la FOSATU qui furent sous l’influence trotskiste à un moment ou un autre de leurs parcours au sein des syndicats sud-africains.
On peut affirmer ici l’idée suivant laquelle, les dirigeants de la "gauche syndicale" incarnée par la FOSAT/COSATU furent marqués par diverses influences idéologiques bourgeoises : allant du trotskisme à la social-démocratie en passant par le stalinisme, le syndicalisme "Solidarnosc" (en Pologne), le "Parti des travailleurs" de Lula (Brésil), au gré des opportunités et obstacles à la réalisation de leur fumeux "projet syndical".
"En octobre 1983 le journal "Fosatu work news" publia un article en double page centrale sur Solidarnosc et la Pologne. Le fil conducteur est assez semblable à ce que des dirigeants de la FOSATU pouvaient penser des processus sud-africains : croissance industrielle, peu d’amélioration du statut social ouvrier, répression, exigence du contrôle, différenciation interne dans le syndicat et évolution du groupe Walesa… Et l’article se termine par : "la lutte des travailleurs polonais constitue une inspiration pour tous les autres travailleurs en lutte". (…) En 1985, les numéros 39 et 40 publiaient un long article reportage sur le Parti des travailleurs du Brésil(PT)". (C. Jacquin, Ibid.)
A travers cette citation, on peut voir clairement certaines similitudes de la démarche entre la FOSATU et les syndicats respectifs de Walesa et de Lula, notamment en termes de mode préparatoire en vue d’accéder au plus haut sommet de l’État.
Ainsi armée de son expérience de manœuvrière politico-syndicale acquise dans les luttes des années 1970/1980, la FOSATU pouvait sans risque majeur se mettre ouvertement au service du capital national sud-africain en profitant de son "aura" pour œuvrer à la constitution d’un nouveau syndicalisme débarrassé des anciens appareils syndicaux archaïques issus de l’apartheid, en faisant prévaloir sa fumeuse doctrine syndicale s’appuyant essentiellement sur les ouvriers d’industrie comme l’indiquait le texte de son premier congrès :
"La fédération sera essentiellement constituée de syndicats de branches industrielles dans la mesure où c’est, dans le cadre des structures industrielles existantes, le meilleur moyen de favoriser l’unité ouvrière et l’intérêt des travailleurs et dans la mesure aussi où c’est le meilleur moyen de nous concentrer sur les domaines des préoccupations ouvrières. Ceci, cependant, ne reflète pas un soutien aux actuels rapports industriels. (…) l’absence de division raciale (non-racialism), contrôle ouvrier (workers control), syndicats de branches, organisation à la base, solidarité ouvrière internationale, unité syndicale". (C. Jacquin, Ibid.)
Si l’on situe ce positionnement politico-syndical de la FOSATU dans le contexte de l’apartheid, on peut comprendre la relative facilité avec laquelle la fédération a pu attirer nombre d’ouvriers combatifs ou conscients de la nécessité de leur unité dans la lutte par de-là les frontières ethniques. En clair, elle se servit particulièrement de son "image combative" aux yeux d’un grand nombre d’ouvriers durant les luttes des années 1970/1980 pour gagner leur confiance, d’où d’ailleurs son statut de premier syndicat dans le secteur industriel. Avec son appareil de "syndicalisme combatif" bien organisé elle entra en discussions avec tous les autres syndicats ayant gardé une influence en vue de les fédérer mais non sans grosses difficultés, notamment avec ceux d’entre eux sous contrôle de l’ANC/PC. Elle dut buter aussi sur l’hostilité ou les réticences d’autres courants syndicaux en son propre sein avant de les convaincre ou les marginaliser, à l’instar du syndicat des mineurs (NUM) ou de certains syndicats proches de la mouvance de la "Conscience noire".
À l’origine (1979), la FOSATU était composée de trois syndicats enregistrés (légalement) et de neuf syndicats non enregistrés 16, ce qui veut dire que la seconde catégorie était dominante et son poids se reflétait dans les choix idéologiques et stratégiques de la fédération. Ce jusqu’au moment où la FOSATU décida d’amorcer un virage vers son intégration institutionnelle, c'est-à-dire en devenant de plus en plus l’interlocuteur du pouvoir (certes tout en restant "radical").
"Le débat sur l’enregistrement prit la forme d’une vive polémique contre les syndicats de la FOSATU qui étaient enregistrés. L’attaque vint de la GWU (pro Conscience noire) et, de manière bien plus virulente, de la part de la SAAWU (pro ANC). Les arguments étaient à peu près similaires : perte d’indépendance vis-à-vis de l’État et entrave à un véritable fonctionnement démocratique pour les syndicats qui devaient se plier aux contraintes du contrôle officiel, etc.
(…) D’autres débats furent menés au cours des négociations. Et ce fut la forme de la future Confédération qui préoccupa le plus la direction de la FOSATU. Il fallait convaincre que le modèle de la FOSATU était le mieux adapté avec ses sections syndicales d’entreprise, ses syndicats par branche industrielle, structures régionales (inter- professionnelles, dirons-nous selon la terminologie du syndicalisme français), sa démocratie à la base fondée sur des shop-stewards, etc.
(…) La direction de la FOSATU finit par convaincre la majorité de ses partenaires sur ces questions proprement syndicales. Mais il est important de signaler ici que le processus unitaire vers la fondation du COSATU se clarifia finalement quand la SAAWU changea de position, à notre avis, après que les directions en exil de l’ANC et du Parti communiste aient elles-mêmes décidé de modifier leur attitude. Et aussi quand la NUM, le syndicat des mines membre du CUSA et de très loin son principal affilié, décida, en décembre 1984, de rompre avec sa fédération et de participer pleinement et jusqu’au bout au lancement du COSATU 17". (C. Jacquin, Ibid.)
En clair, en intégrant en son sein le syndicat des mines (NUM) la FOSATU s’imposa définitivement dans les secteurs décisifs de l’économie du pays et devint dès ce moment-là le partenaire obligé du pouvoir en place. Elle renforça ainsi son contrôle sur les secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière et dès lors elle prit l’initiative de fédérer les principales centrales syndicales avec succès.
Voilà un parcours remarquable de la FOSATU qui réussit, de main de maître, à fédérer les principaux syndicats influents dans une grande confédération à l’échelle du pays débouchant sur la création du Congress of South African Trade Union (COSATU).
Une fois de plus la FOSATU montre par là son "génie politique" et son savoir-faire au plan organisationnel en passant d’une opposition radicale de gauche à une union avec les grands appareils bureaucratiques nationalistes dans le but évident d’accéder au pouvoir bourgeois et ce sans réaction ouvrière (ouverte) hostile à sa démarche. En fait on remarquera que ces "messieurs rabatteurs" de la classe ouvrière (vers les appareils bourgeois de gauche) durent procéder méthodiquement par étapes. Premier temps : en optant pour un "radicalisme" syndical et politique de gauche pour mieux séduire les ouvriers combattifs ; deuxième temps : en procédant à l’unification des appareils syndicaux et troisième temps : en favorisant la constitution d’un large front syndical et politique en vue de gouverner "sagement" le pays postapartheid.
Certes, pour l’unité syndicale et politique, le COSATU ne put intégrer deux courants proches de la mouvance "Conscience noire" et du PAC 18. Tous deux ayant préféré rester dans l’opposition avec leur propre fédération unitaire : National Council of Trade Unions (NACTU). De même n’y figuraient pas d’autres petits syndicats blancs ou corporatistes. Cependant ces derniers n’avaient pas d’influence décisive sur l’organisation des luttes, comparé au COSATU.
Toujours est-il que celui-ci est sur les rails, c’est à travers lui que les dirigeants de l’ex-FOSATU vont poursuivre leur "mission syndicale" jusqu’aujourd’hui en jouant leur rôle de gestionnaire (responsable) du capital sud-africain, en tant que ministres ou grands patrons d’entreprises.
En se généralisant et en prenant en charge dans la durée (globalement entre 1976 et 1985) toute la vie sociale des principaux quartiers des villes industrielles, les civics finirent par devenir l’enjeu central de tous les organes de pouvoir en Afrique du Sud. En d’autres termes, leur contrôle provoqua d’âpres empoignades entre brigands syndicaux/politiques.
"L’un des grands problèmes auquel dut faire face le nouveau mouvement syndical fut singulièrement celui du développement d’une autre forme d’organisation de la population noire, les CIVICS, ou community associations. Sous ce vocable ont été souvent regroupés toutes formes associatives se développant au niveau des townships.
Un travail considérable reste à faire sur ces mouvements car ils n’ont pas bénéficié de la même attention que les syndicats de la part des chercheurs.
(…) Il semble que le développement des CIVICS se soit surtout fait au départ au Cap sous l’impact des deux courants politiques concurrents à l’époque dans cette région : Celui de la gauche politique indépendante (la nébuleuse politique héritière du "Unity Mouvement") et celui lié ou influencé par l’ANC. Les réseaux d’associations se divisèrent selon les sympathies politiques. C’est ainsi qu’au Cap les militants du Unity Movement formèrent avec les associations qu’ils contrôlaient la Federation of Cap Civic Associations et que les militants de l’ANC et du Parti communiste formèrent de leur côté le Cape Area Housing Action Committee (CAHAC). Cette cartélisation s’accentua par la suite au plan national avec, en plus, l’activité propre du parti Azapo (héritier du Mouvement de la Conscience Noire) et celles des militants et sympathisants du PAC (Pan-Africanist Congress). Au milieu des années quatre-vingt la plupart des courants politiques apparaissaient ainsi publiquement sous la bannière des regroupements des CIVICS qu’ils contrôlaient". (C. Jacquin, Ibid.)
On ne peut que partager l’avis de l’auteur de la citation selon lequel les "CIVICS" n’ont pas bénéficié de la même attention que les syndicats de la part des chercheurs et qu’un important travail reste à faire sur ces mouvements. Ceci étant dit, l’autre élément majeur à souligner c’est le terrible acharnement dont les vautours syndicaux et politiques firent preuve pour neutraliser les organisations issues des luttes insurrectionnelles de Soweto. En effet, pour rattraper le mouvement don elles ne furent pas les initiatrices, toutes ces forces bourgeoises procédèrent par noyautage et diverses manœuvres sordides en vue de saborder les divers comités sous l’appellation "CIVICS" et parvinrent finalement à les contrôler et à s’en servir comme instruments de lutte d’influence en vue d’accéder au pouvoir. Ainsi, en 1983, on constata une série de manifestations et de grèves mobilisant de plus en plus de monde en particulier autour de Soweto, mais aussi dans d’autres régions. Ce fut le moment choisi par l’ANC pour accentuer son contrôle sur les mouvements sociaux en créant un organisme qui se nomma "United Democratic Front (Front démocratique uni)», une espèce de "forum" ou un simple "filet " dans lequel le parti de Mandela réussit à enfermer nombre de "CIVICS". De même que les rivaux de l’ANC ne tardèrent pas à répliquer en lui disputant la chasse aux mêmes groupes autonomes et, d’ailleurs, non sans violence criminelle de part et d’autre.
"(…) Des polémiques de plus en plus violentes se développèrent au rythme des grands conflits sociaux. Une grève générale, un stay-away local ou régional, voire un boycott des commerces tenus par des Blancs, s’adressent indistinctement aux employés des usines et à la population des townships. Dans ces régions comme celles de Port Elizabeth ou de East-London, où l’on comptait déjà à cette époque au moins 50 % de chômeurs il n’était pas possible d’organiser des mouvements de cette ampleur sans s’appuyer sur la complémentarité des CIVICS et des syndicats. Chaque partie affichait évidemment une telle conviction unitaire. Mais les enjeux politiques étaient tels que chacune cherchait à exercer une pression hégémonique sur l’autre. Il y eut toutes sortes de conflits y compris entre des associations contrôlées par l’AZAPO (Organisation du Peuple d’Azanie) et certains syndicats.
(…) Les exemples abondent des cas de violences physiques. Les dirigeants de la FOSATU se plaignaient que, par l’absence de réelle centralisation, des groupes de jeunes, liés aux CIVICS, s’en prenaient parfois à des travailleurs effectuant normalement leur travail. C’est ainsi que des chauffeurs d’autobus ont pu être attaqués, voire tués, par des jeunes ne comprenant pas, ou simplement ignorant l’opposition syndicale à tel ou tel appel". (C. Jacquin, Ibid.)
En résumé, voilà comment les "CIVICS" ont été sabordés par les diverses forces syndicales, nationalistes et démocrates se disputant leur contrôle. En d’autres termes, on voit là que l’ANC et ses rivaux n’hésitèrent pas à dresser nombre de jeunes à s’entretuer ou à attaquer et à tuer des ouvriers actifs comme des conducteurs de bus. Et ce pour le plus grand bien de l’ennemi commun, à savoir le capital national. Certes, en la matière, c’est l’ANC qui frôla le summum des crimes commis contre la jeunesse de Soweto pour avoir embrigadé dans un camp impérialiste un grand nombre d’anciens membres des "CIVICS" et les avoir envoyé au massacre pour la dite "libération nationale" (cf. chapitre précédent).
En 1982/83, contre les mesures d’austérité appliquées par le gouvernement, des grèves éclatèrent dans beaucoup de secteurs, en particulier dans les mines et dans l’automobile, mobilisèrent des dizaines de milliers d’ouvriers, affectant ainsi fortement les usines Général Moteurs, Ford, Volkswagen, etc. En effet, comme beaucoup d’autres pays de cette époque, l’Afrique du Sud fut frappée par la crise économique qui la plongea profondément dans la récession.
"La récession qui s’ouvre en 1981-82 est marquée par l’essoufflement de tout un système y compris sur le plan institutionnel. Entre 1980 et 1985, les faillites d’entreprise augmentèrent de 500%. Le taux d’escompte passa de 9,5% à 17% au cours de l’année 1981 ; il atteint 18% en 1982 et 25% en août 1985. En 1982, le pays bénéficiait encore d’une entrée nette de 662 millions de rands ; en 1983, ce fut au contraire un déficit de 93 millions de rands. Le rand qui valait 1,09 dollar américain en 1982, valait moins de 0,37 dollar à la fin de 1985. Le total des investissements passa de 2.346 millions de rands en 1981 à 1.408 millions en 1984. Cette même année, la dette extérieure atteint 24,8 milliards de dollars, dont 13 milliards à court terme. La production manufacturière baissa en volume, les coûts salariaux augmentèrent, le chômage crût, le volume des exportations diminua". (C. Jacquin, Ibid.)
Face à l’ampleur de la récession le gouvernement sud-africain dut prendre des mesures draconiennes contre les conditions de vie de la classe ouvrière, c'est-à-dire des licenciements massifs et baisses de salaires, etc. De son côté, malgré son énorme affaiblissement résultant principalement des luttes de cliques menées sur son dos par l’ANC et ses concurrents, la classe ouvrière ne put rester bras croisés et se devait donc de partir en lutte en montrant, une fois de plus, que sa combativité restait intacte. A ce propos, comme exemple éclairant, on peut prendre l’année1982 où la plupart des conflits portaient sur des revendications de salaires (170), suivis par les problèmes de licenciements et de réduction d’effectifs (56), alors que les conflits pour la reconnaissance d’un syndicat ne purent entraîner que 12 grèves. Ce dernier aspect est important car il signifie que les ouvriers ne ressentaient manifestement pas le besoin de se syndiquer pour entrer en lutte.
Toujours est-il que dans la période de 1982/1983 l’Afrique du Sud fut marquée par une augmentation ininterrompue des grèves. Dans ce cadre, il convient de noter une fois de plus le rôle anti-ouvrier du syndicalisme radical :
"Ce sont les syndicats de la FOSATU qui totalisent le plus de grèves à leur actif, et notamment ceux de la métallurgie et de l’automobile. Ce sont donc dans les régions où ces industries sont particulièrement présentes que l’on enregistre alors le plus de conflits. La région de l’Eastern-Cap, notamment les villes de Port Elisabeth et d’Uitenhage connaissent les taux les plus élevés de grèves : 55.150 grévistes dans cette région, en 1982, dont 51.740 grévistes pour l’industrie automobile. C’est dans l’East Rand que se concentrent le plus de mouvements dans la métallurgie : 40 pour un total de 13.884 grévistes. Ces chiffres peuvent être comparés aux 30.773 grévistes pour toute la région de Johannesburg, tous secteurs confondus(…) De telles comparaisons permettent de mesurer ce que pouvaient être, à cette époque, le poids relatif de la FOSATU dans l’ensemble du mouvement syndical indépendant…". (C. Jacquin, Ibid.) Même particulièrement encadrée, la classe ouvrière demeure pugnace et lutte sur un terrain de classe en refusant de subir sans réaction les attaques économiques de la bourgeoisie. Bien entendu, il est clairement perceptible que les ouvriers en lutte étaient fortement sous contrôle du syndicalisme notamment de base, se plaçant à la tête du mouvement pour en prendre le contrôle et finir par saborder les grèves avant qu’elles ne compromettent les intérêts du capital national sud-africain. Dans ce sens, il est remarquable de savoir qu’au cours des mouvements de grève (1982), aucun rôle ne fut attribué aux "CIVICS", au contraire tout fut l’affaire des syndicats, en particulier la FOSATU, qui put s’appuyer sur ses organisations de base radicalisées pour faire prévaloir la suprématie de sa "combativité" et dissuader toute tentative d’organisation autonome en dehors des appareils constitués comme interlocuteurs de l’État.
En 1984-85, d’importantes grèves éclatèrent au Transvaal/Port-Elisabeth mobilisant des dizaines de milliers d’ouvriers et parmi la population en mêlant des revendications multiples (salaires, éducation, logement, droit de vote, etc.). En effet, parallèlement aux grèves des mineurs et celles d’autres salariés, des commerces appartenant aux blancs et les transports publics furent boycottés activement, de même que des milliers de jeunes refusèrent de servir dans l’armée.
Face aux mouvements de contestation, le pouvoir sud-africain répondit en tendant une "petite carotte" d’une main et un "gros bâton" de l’autre. Ainsi il décida, d’un côté, d’accorder aux citoyens de couleur (indiens et métis) et aux Noirs le droit d’élire leurs propres députés ou représentants municipaux issus de leurs communautés. Et de l’autre côté, sa seule réponse aux revendications salariales et aux conditions de vie des protestataires, fut l’instauration l’état d’urgence. Et ce fut l’occasion de s’acharner sur les grévistes qu’il accusa de mener des "grèves politiques" pour mieux justifier sa répression barbare qui déboucha sur le licenciement de 20 000 mineurs et à l’assassinat d’un grand nombre d’ouvriers et l’emprisonnement de milliers d’autres.
À dire vrai, entre 1982 et 1987 le pays connaissait une augmentation ininterrompue des grèves, des manifestations et des affrontements meurtriers avec les forces de l’ordre.
"Le 9 août 1987 la NUM déclencha une grève dans les mines. 95% des syndiqués consultés, selon la loi, avaient voté en faveur de la grève. Celle-ci toucha toutes les mines où la NUM était implantée, soit 28 mines d’or et 18 mines de charbon. Ce conflit a été, et de loin, la plus longue grève des mines sud-africaines (le conflit de 1946 avait duré 5 jours), elle dura 21 jours et représenta 5, 25 millions de journées de débrayage. (…) La NUM jeta toutes ses forces dans cette bataille qui fut son plus grand défi depuis sa création en 1982. Elle revendiquait 30% d’augmentation des salaires, une prime de risque, un capital de 5 ans de salaire donné aux familles des mineurs morts par accident au lieu de deux années auparavant, 30 jours de congés payés et le 16 juin, anniversaire des révoltes de Soweto, désigné comme jour férié payé.
Les compagnies minières perdirent 17 millions de rands dans ce conflit mais ne cédèrent sur pratiquement rien. La coordination de la Chambre de des mines s’avéra efficace. Les directions restaient d’une extrême fermeté à commencer par celle de l’Anglo America 19"(C. Jaquin, Ibid.).
Une fois de plus la classe ouvrière fait preuve de combativité exemplaire même si cela ne suffit évidemment pas à faire reculer la bourgeoisie qui refusa de céder sur les principales revendications des grévistes. D’ailleurs, le patronat et l’État savaient pouvoir compter sur le contrôle des ouvriers par des syndicats, certes "radicaux" mais très "responsables" quand il s’agit de préserver les intérêts du capital national. Et pourtant, malgré cela, la classe ouvrière refusa d’abdiquer en reprenant le combat massivement dès l’année suivante, en 1988, où l’on compta jusqu’à 3 millions de grévistes pour une grève de trois jours, du 6 au 8 juin de cette année-là.
Mais, sur le plan politique, l’événement le plus marquant de cette période des années 1980 se produisit 1986. C’est l’année où commença à se concrétiser le vrai tournant politique qui sonna la fin du régime d’apartheid incarné principalement par les Afrikaners qui en faisait leur mode de gouvernement. En effet, après avoir réglé définitivement la "question syndicale" en intégrant dans le giron de l’État les principaux syndicats (cf. le cas de la FOSATU/COSATU), le pouvoir en place d’alors décida de mettre en œuvre le volet politique de sa réforme constitutionnelle. Dans ce cadre, des rencontres furent organisées (en secret) entre les dirigeants blancs sud-africains 20 et les responsables de l’ANC y compris Mandela qui, depuis sa prison, put recevoir régulièrement entre 1986 et 1990 des émissaires du gouvernement afrikaner en vue de la reconstruction du pays sur de nouvelles bases non raciales et en accord avec les intérêts du capital national. Les tractations entre les nationalistes africains et le gouvernement sud-africain se poursuivirent jusqu’en 1990, l’année de la libération de Mandela et de la fin de l’apartheid, la levée de l’interdiction du PC sud-africain et de l’ANC. Il va sans dire que le contexte international y fut pour quelque chose.
D’un côté, la chute du mur de Berlin annonçait l’effondrement soudain et brutal du principal allié de l’ANC/PC, le bloc soviétique ainsi qu’une perte de prestige pour le "modèle soviétique" que l’ANC avait adopté jusque-là ; ceci oblige alors l’ANC à revoir son attitude "anti-impérialiste" d’antan. D’un autre côté, la disparition du bloc soviétique faisait que la perspective de l’arrivée de l’ANC au pouvoir ne représentait plus aucun danger, sur le plan impérialiste, pour la bourgeoisie sud-africaine pro-occidentale. Et cela éclaire l’annonce par le président sud-africain, Frederick De Klerk, en février 1990, devant le parlement, de sa décision de légalisation de l’ANC, du PC et de toutes les organisations interdites, dans une perspective de négociation globale. Voici quels furent les arguments justifiant sa décision :
"La dynamique en cours dans la politique internationale a également créé de nouvelles opportunités pour l’Afrique du Sud. D’importants progrès ont été faits, entre autres choses, dans nos contacts extérieurs, particulièrement là où il y avait auparavant des limitations d’ordre idéologique. (…) L’écroulement du système économique en Europe de l’Est constitue aussi un signal (…) Ceux qui cherchent à imposer à l’Afrique du Sud un tel système en faillite devraient s’engager dans une révision totale de leur point de vue."
Et de fait, "ceux qui cherchaient à imposer à l’Afrique du Sud un tel système en faillite" (la coalition qui gouvernent l’Afrique du Sud aujourd’hui) décidèrent alors de s’engager effectivement dans une révision totale de leur point de vue en entrant définitivement dans les rangs des gestionnaires du capital national, à commencer par le COSATU.
"Début 1990 le débat sur la charte ouvrière dans le COSATU tourne définitivement à l’élaboration d’un ensemble de droits élémentaires (…) accompagnant les propositions constitutionnelles de l’ANC. Il n’est plus question d’un "programme politique" quel qui soit (…) ;
- Au cours de l’année 1990, des figures nationalistes de la NUMSA (syndicats affilié au COSATU) adhèrent au Parti communiste. Entre autres cas, Moses Mayekiso est élu membre de la direction provisoire du parti à nouveau légal ;
- En juillet 1991 le quatrième congrès du COSATU confirme une alliance entre le syndicat des mineurs(NUM) et celui de la métallurgie-automobile (NUMSA). Ils totalisent à eux deux 1000 délégués sur les 2.500 présents ;
(…) L’un des textes votés à ce congrès syndical dit : "Nous sommes partisans de former nos membres et de les encourager pour qu’ils rejoignent l’ANC et le Parti communiste". (C. Jacquin, Ibid.)
Dès lors ce fut toute la bourgeoisie sud-africaine qui s’engagea unie dans une nouvelle ère dite "démocratique" et bien entendu on invita toute la population notamment la classe ouvrière à s’unir derrière les nouveaux dirigeants en vue de la construction de l’Etat multiracial démocratique et, dès lors, la "fête" put commencer.
"La cooptation ne fait que commencer mais, déjà, il n’y a pas une seule grande entreprise qui ne cherche un certain nombre de cadres de l’ANC à intégrer à sa direction. Une véritable "génération Mandela" est ainsi absorbée dans les structures publiques ou privées perdant rapidement toute fidélité aux anciennes doctrines. L’appel à la "société civile" est devenu la clef de voûte de tous les discours afin de faire le pont entre le mouvement social encore fort et les arrangements au sommet. Mais pour qui se rappelle les thèmes politiques des années quatre-vingt il ne fait aucun doute que le glissement terminologique n’est pas de simple forme". (C. Jacquin, Ibid.)
En définitif, de par sa nature de classe bourgeoise, la gauche politico-syndicale ne pouvait absolument pas aller à l’encontre du système capitaliste, et ce en dépit son verbiage ultra radical et ouvriériste anticapitaliste prétendument pour la "défense de la classe ouvrière". Au bout du compte, la gauche syndicale s’avère comme étant un simple et redoutable rabatteur des ouvriers vers la gauche du capital. Mais sa contribution principale fut incontestablement le fait d’avoir réussi à construire sciemment le piège "démocratique/unité nationale" dans lequel la bourgeoisie put entraîner la classe ouvrière. D’ailleurs, en profitant de ce climat d’"euphorie démocratique", résultant largement de la libération de Mandela et compagnie en 1990, le pouvoir central dut s’appuyer sur son "nouveau mur syndical" que constitue le COSATU et son "aille gauche" pour dévoyer systématiquement les mouvements de lutte sur des revendications d’ordre "démocratique", "droits civiques", "égalités raciales", etc. Et ce quand bien même des ouvriers partaient en grève sur des revendications salariales ou visant à améliorer leurs conditions de vie. Et de fait, entre 1990 et 1993 où d’ailleurs un gouvernement d’ "union nationale de transition" fut formé, les grèves et les manifestations se faisaient rares ou restaient sans effets sur le nouveau pouvoir. D’autant moins qu’au poison des illusions démocratiques s’ajouta une terrible tragédie au sein de la classe ouvrière noire quand, en 1990, les troupes de Mandela et celles du chef zoulou Buthelezi s’affrontèrent militairement pour le contrôle des populations des townships. Ce conflit dura quatre ans et fit plus de 14 000 morts et des destructions massives d’habitations ouvrières. Pour les révolutionnaires marxistes cette lutte sanglante entre cliques nationalistes noires ne fit que confirmer, une fois de plus, la nature bourgeoise (et arriérée) de ces brigands qui exprimaient ainsi leur empressement à accéder aux commandes de l’État pour prouver définitivement leur aptitude à gérer les intérêts supérieurs du capital sud-africain. D’ailleurs, tel était l’objectif central du projet de la bourgeoisie quand elle décida le processus qui aboutit au démantèlement de l’apartheid et à la "réconciliation nationale" entre toutes ses fractions qui s’entretuaient sous l’apartheid.
Ce projet sera mis en œuvre fidèlement par Mandela et l’ANC entre1994 et 2014, y compris en massacrant nombre d’ouvriers résistant à l’exploitation et à la répression.
Lassou, septembre 2016
1 Nous parlons souvent des années "73/74" puis 76 sans évoquer formellement 1975. En effet cette année-là connut moins de luttes et apparut comme un moment de "pause" avant la "tempête de Soweto".
2 Brigitte Lachartre, Luttes ouvrières et libération en Afrique du Sud, Editions Suros, 1977.
3 Civics ou CBO (Community Based Organisations) : "associations populaires, souvent sur la base géographique d’un quartier ou d’une rue, dont les membres organisent eux-mêmes le fonctionnement et décident des objectifs". Cette définition est extraite de l’ouvrage La figure ouvrière en Afrique du Sud, Karthala, 2008.
4 Claude Jacquin, Une Gauche syndicale en Afrique du Sud (en 1978-1993), Editions l’Harmattan, 1994. L’auteur cité est journaliste et chercheur spécialiste des nouveaux syndicats sud-africains. Nous serons amenés dans la suite du texte à le citer à nouveau lorsqu'il rapporte des éléments pertinents permettant ce comprendre la réalité de la situation. Ce n'est pas pour autant que nous adhérons à son point de vue et nous signalerons des réserves que nous pouvons avoir avec certains de ses propos.
5 Selon l’expression d’un dirigeant sud-africain cité dans l’article "De la Seconde Guerre mondiale au milieu des années 1970" dans la Revue internationale n° 155.
6 Voir l’article "De la naissance du capitalisme à la veille de la Seconde Guerre mondiale", Revue internationale n° 154, sur le fondement de l’apartheid et ses méfaits sur la lutte de classe ouvrière.
7 En fait, les premières mesures discriminatoires furent instaurées en Afrique du Sud par le gouvernement travailliste en 1924 où siégeaient des Afrikaners.
8 Voir Revue internationale n° 154, "De la naissance du capitalisme à la veille de la Seconde Guerre mondiale", sur ce conflit (qui fit des centaines de milliers de victimes) et ses répercussions dans les relations entre les deux anciennes puissances coloniales.
9 Voir la brochure du CCI Les syndicats contre la classe ouvrière, qui aborde largement la question du "syndicalisme de base" et sa nature.
10 "L’Afrique du Sud : de l’apartheid au pouvoir de l’ANC [8]", Cercle Léon Trotsky.
11 Voir l’article de la Revue internationale n° 154 "De la naissance du capitalisme à la veille de la Seconde Guerre mondiale" et le n°155 "De la Seconde Guerre mondiale au milieu des années 1970".
12 Sous l’apartheid un sud-africain noir, s’il avait travaillé durant des décennies dans le pays n’était pas considéré comme étant "employé", car le terme était réservé aux "ayant –droits", c'est-à-dire essentiellement les travailleurs blancs (et dans une moindre mesure travailleurs métis et indiens).
13 Voir à ce propos la Revue internationale, n° 154 "De la naissance du capitalisme à la veille de la Seconde Guerre mondiale" et le n° 155 "De la Seconde Guerre mondiale" au milieu des années 1970".
14 L’entrisme dans les partis de gauche (PS/PC) fut théorisé par Léon Trotski dans les années 1930, pour plus de développement voir la brochure du CCI Le trotskisme contre la classe ouvrière.
15 Ce n’est certainement pas un accident que beaucoup de ces dirigeants de base (y compris Marcel Golding) ont quitté le syndicalisme à la fin du régime d’apartheid pour devenir des riches hommes d’affaires ou politiciens influents (nous y reviendrons dans le prochain article).
16 Selon l’apartheid, les syndicats enregistrés sont les syndicats reconnus par l’État, tandis que ceux non enregistrés sont tolérés jusqu’à certaine limite mais pas reconnus par la loi.
17 La NUM fut créée en 1982. Elle annonçait 20 000 membres en 1983, puis 110.000 en 1984. Au départ elle était hostile aussi à son enregistrement par l’Etat.
18 PAC : Pan-Africanist Congress, une scission de l’ANC dans les années 1950, parti ultra nationaliste (noir).
19 Cette compagnie dont le Patron (Oppenheimer) fut l’un des les plus grands soutiens à la syndicalisation des Africains, se montre ici particulièrement féroce face aux revendications des salariés (syndiqués ou pas).
20 Une délégation du patronat sud-africain se rendit en Zambie en 1986 pour y rencontrer la direction de l’ANC. Puis des échanges de courriers se développèrent entre 1986/1990 entre Mandela et Botha le chef d’Etat de l’Afrique du Sud, puis avec De Klerk qui lui succéda en 1989. E le tout déboucha sur la libération du dirigeant de l’ANC en 1990, ce qui annonça ainsi la fin de l’apartheid.
La révolution russe est sans conteste le fait le plus considérable de la guerre mondiale. La façon dont elle a éclaté, son radicalisme sans exemple, son action durable, tout cela réfute admirablement l'argument à l'aide duquel la social-démocratie allemande s'est efforcée, dès le début, de justifier la campagne de conquêtes de l'impérialisme allemand, à savoir la mission réservée aux baïonnettes allemandes de renverser le tsarisme et de délivrer ses peuples opprimés. Les dimensions formidables prises par la révolution en Russie, l'action profonde par laquelle elle a bouleversé toutes les valeurs de classe, développé tous les problèmes économiques et sociaux, et, par une marche conséquente, avec, pour ainsi dire, la fatalité d'un processus logique, elle est passée du premier stade de la république bourgeoise à des stades de plus en plus élevés - le renversement du tsarisme n'étant plus dans ce processus qu'un court épisode, presque une bagatelle - tout cela montre, clair comme le jour, que l'affranchissement de la Russie ne fut pas l'œuvre de la guerre et de la défaite militaire du tsarisme, des "baïonnettes allemandes dans des poings allemands", comme disait Kautsky [10], mais qu'elle avait en Russie même des racines profondes. Ce n'est pas l'aventure guerrière de l'impérialisme allemand, sous l'écusson idéologique de la social-démocratie allemande, qui a provoqué la révolution en Russie. Elle n'a fait au contraire que l'interrompre pour quelque temps, à ses débuts, après la première vague des années 1911-1913, et lui créer ensuite les conditions les plus difficiles et les plus anormales.
Mais pour tout observateur qui réfléchit, ce cours des choses est un argument de plus contre la théorie, défendue par Kautsky et tout le parti social-démocrate allemand, d'après laquelle la Russie, pays économiquement arriéré, en majeure partie agricole, ne serait pas encore mûre pour la révolution sociale. Cette théorie, qui n'admet comme possible en Russie qu'une révolution bourgeoise, d'où découle par conséquent, pour les socialistes de ce pays, la nécessité de collaborer avec le libéralisme bourgeois, est aussi celle de l'aile opportuniste du mouvement ouvrier russe, des mencheviks dirigés par Dan et Axelrod [11]. Les uns et les autres, les opportunistes russes comme les opportunistes allemands, s'accordent entièrement, dans cette façon de comprendre la révolution russe, avec les socialistes gouvernementaux d'Allemagne. D'après eux la Révolution russe n'aurait pas dû dépasser le stade que l'impérialisme allemand, dans l'imagination de la social-démocratie, posait comme noble but à la guerre, à savoir le renversement du tsarisme. Si elle est allée au-delà, si elle s'est posé comme tâche la dictature du prolétariat, cela a été, selon cette doctrine, une simple faute de l'aile radicale du mouvement ouvrier russe, des bolcheviks; et tous les déboires que la révolution a connus par la suite, toutes les difficultés qu'elle a rencontrées, ne sont que la conséquence de cette erreur. Théoriquement, cette doctrine, que le Vorwärts présente comme le fruit de la pensée "marxiste", aboutit à cette originale découverte "marxiste" : que la révolution socialiste est une affaire nationale et pour ainsi dire domestique, de chaque Etat en particulier. Dans la vapeur bleue de ce schéma abstrait, un Kautsky sait naturellement décrire en détail les relations économiques mondiales du capital, qui font de tous les Etats modernes un organisme indivisible. Mais la Révolution russe - fruit de l'entrelacement des relations internationales et de la question agraire - ne peut aboutir dans le cadre de la société bourgeoise.
Pratiquement, cette doctrine tend à écarter la responsabilité du prolétariat international, en premier lieu du prolétariat allemand, en ce qui concerne le sort de la Révolution russe, à nier, en un mot, les connexions internationales de cette révolution. En réalité, ce qu'ont démontré la guerre et la Révolution russe, ce n'est pas le manque de maturité de la Russie, mais l'incapacité du prolétariat allemand à remplir sa mission historique; et faire ressortir ce fait avec toute la netteté désirable est le premier devoir d'une étude critique de la Révolution russe. En misant sur la révolution mondiale du prolétariat, les bolcheviks ont précisément donné le témoignage le plus éclatant de leur intelligence politique, de leur fidélité aux principes et de la hardiesse de leur politique. C'est en cela que se manifestent les progrès formidables réalisés par le développement capitaliste au cours de la dernière décennie. La révolution de 1905-1907 ne trouva qu'un faible écho en Europe. C'est pourquoi elle ne pouvait être qu'un début. La suite et la fin en étaient liées au développement européen.
Il est clair que seule une critique approfondie, et non pas une apologie superficielle, peut tirer de tous ces événements les trésors d'enseignement qu'ils comportent. Ce serait en effet une folie de croire qu'au premier essai d'importance mondiale de dictature prolétarienne, et cela dans les conditions les plus difficiles qu'on puisse imaginer, au milieu du désordre et du chaos d'une conflagration mondiale, sous la menace constante d'une intervention militaire de la part de la puissance la plus réactionnaire d'Europe, et en face de la carence complète du prolétariat international, ce serait une folie, dis-je, de croire que, dans cette première expérience de dictature prolétarienne réalisée dans des conditions aussi anormales, tout ce qui a été fait ou n'a pas été fait en Russie ait été le comble de la perfection. Tout au contraire, la compréhension la plus élémentaire de la politique socialiste et de ses conditions historiques nécessaires obligent à admettre que, dans des conditions aussi défavorables, l'idéalisme le plus gigantesque et l'énergie révolutionnaire la plus ferme ne peuvent réaliser ni la démocratie ni le socialisme, mais seulement de faibles rudiments de l'une et de l'autre.
Bien comprendre ce fait, avec toutes ses conséquences profondes, est un devoir élémentaire pour les socialistes de tous les pays. Car ce n'est qu'à une telle compréhension amère qu'on peut mesurer toute la responsabilité du prolétariat international en ce qui concerne le sort de la Révolution russe. D'autre part, ce n'est que de cette manière qu'apparaît l'importance décisive de l'action internationale de la révolution prolétarienne - comme une condition essentielle, sans laquelle les plus grands efforts et les plus sublimes sacrifices du prolétariat dans un seul pays doivent inévitablement tomber dans un tourbillon de contradictions et d'erreurs.
Il ne fait d'ailleurs aucun doute que c'est avec les plus grandes hésitations que Lénine et Trotsky, les cerveaux éminents qui dirigent la révolution russe, ont fait plus d'un pas décisif sur leur chemin épineux, semé de pièges de toutes sortes, et que rien ne saurait être plus éloigné de leur esprit que de voir l'Internationale accepter comme un modèle suprême de politique socialiste, ne laissant place qu'à l'admiration béate et à l'imitation servile, tout ce qu'ils ont dû faire ou ne pas faire sous la contrainte et dans le tumulte des événements.
Ce serait une erreur de craindre qu'un examen critique des voies suivies jusqu'ici par la révolution russe soit de nature à ébranler le prestige du prolétariat russe, dont le fascinant exemple pourrait seul triompher de l'inertie des masses ouvrières allemandes. Rien de plus faux. Le réveil de la combativité révolutionnaire du prolétariat allemand ne saurait être provoqué, conformément aux méthodes de la social-démocratie allemande de bienheureuse mémoire, par des moyens de suggestion collective, par la foi aveugle en quelque autorité infaillible, que ce soit celle de ses propres "instances" ou celles de l'"exemple russe". Ce n'est pas en créant un enthousiasme artificiel, mais, au contraire, uniquement en lui faisant comprendre la terrible gravité, la complexité des tâches à accomplir, en développant sa maturité politique et sa capacité de jugement, que la social-démocratie, pendant de longues années, et sous les prétextes les plus divers, s'est efforcée d'étouffer systématiquement, que l'on pourra mettre le prolétariat allemand en mesure de remplir sa mission historique. Se livrer à une étude critique de la révolution, sous tous ses aspects, c'est le meilleur moyen d'éduquer la classe ouvrière, tant allemande qu'internationale, en vue des tâches que lui impose la situation présente.
Rosa Luxembourg
Avant de faire une incursion dans les tentatives de l'anarchisme espagnol pour établir le "communisme libertaire" pendant la guerre d'Espagne de 1936-39, nous avions publié la contribution de la Gauche communiste de France sur "l'État dans la période de transition" 1, un texte basé sur les acquis des fractions de gauche italiennes et belges durant les années 1930, et qui constituait déjà, à plusieurs égards, une avancée par rapport à leurs propres conceptions. La GCF était l'expression d'une certaine résurgence des organisations politiques prolétariennes dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale mais, au début des années 1950, le milieu prolétarien a été confronté à une grave crise alors qu'il devenait de plus en plus évident que la défaite profonde subie par la classe ouvrière n'avait pas été effacée par la guerre - au contraire, la victoire de la démocratie sur le fascisme avait encore aggravé la désorientation du prolétariat. Un long chemin était encore à parcourir avant que finisse la contre-révolution qui avait commencé dans les années 1920.
Dans notre livre La Gauche hollandaise, en particulier le chapitre 11, "Le Communistenbond Spartacus et le courant "conseilliste" (1942-1950)", nous avons examiné les développements importants qui ont eu lieu dans une partie de la gauche communiste hollandaise : la tentative du Communistenbond Spartacus d'ouvrir des discussions avec d'autres courants (tels que la GCF) et de se réapproprier certaines des anciennes positions du KAPD - ce qui constituait une distanciation vis-à-vis de ses idées antipartis développées dans les années 1930. Cependant, ces progrès étaient fragiles et les idées essentiellement anarchistes qui avaient été adoptées par la majorité de la gauche germano-hollandaise en réaction à la dégénérescence du bolchevisme revinrent bientôt en force, contribuant ainsi à un long processus de dispersion avec des groupes essentiellement locaux axés sur les luttes immédiates des travailleurs.
En 1952, la GCF éclatait : en partie à cause d'une prévision erronée concernant le cours historique, conduisant à la conclusion qu'une troisième guerre mondiale était imminente et au départ au Venezuela de Marc Chirik, le membre le plus influent du GCF ; et également en raison d'une combinaison de tensions personnelles et de divergences politiques non exprimées. Marc a lutté contre ces difficultés dans une série de "lettres de loin", dans lesquelles il a également tenté de décrire les tâches des organisations révolutionnaires dans les conditions historiques de l'époque, mais il a été incapable de mettre un terme à la désintégration du groupe. Certains de ses anciens membres ont rejoint le groupe Socialisme ou Barbarie autour de Cornelius Castoriadis, dont nous reparlerons dans un article ultérieur.
La même année, une scission majeure eut lieu entre les deux grandes tendances au sein du Parti Communiste Internationaliste en Italie - tendances qui existaient plus ou moins depuis le début, mais qui avaient été en mesure d'établir une sorte de Modus Vivendi alors que le parti se trouvait dans une phase euphorique de croissance. Alors que le recul de la lutte des classes était devenu de plus en plus évident et confrontée à la démoralisation de nombreux travailleurs qui avaient adhéré au Parti sur une base militante superficielle, l'organisation était inévitablement obligée de réfléchir à ses tâches et à son orientation future.
Les années 1950 et le début des années 60 constituèrent donc une autre période sombre pour le mouvement communiste qui faisait face à un véritable prolongement de la profonde contre-révolution qui s'était abattue sur la classe ouvrière dans les années 1930 et 40, mais cette fois dominée par l'image d'un capitalisme triomphant qui semblait avoir surmonté - peut-être définitivement - la crise catastrophique des années 1930. Ce fut le triomphe, en particulier, du capital américain, de la démocratie, d'une économie qui était passée assez rapidement de l'austérité d'après-guerre au boom de la consommation de la fin des années 1950 et du début des années 60. Certes, cette période "glorieuse" avait sa part d'ombre, en particulier la confrontation incessante entre les deux géants impérialistes avec sa prolifération des guerres locales et la menace globale d'un holocauste nucléaire. Parallèlement à cela, dans le bloc "démocratique", il y avait un véritable essor de la paranoïa vis-à-vis du communisme et de la subversion, illustrée par les chasses aux sorcières du Maccarthisme aux États-Unis. Dans cette atmosphère, les organisations révolutionnaires, là où il en existait, ont vu leur taille se réduire encore, et être encore plus isolées qu'elles ne l'avaient été dans les années 1930.
Cette période a ainsi marqué une rupture profonde dans la continuité du mouvement qui avait ébranlé le monde au lendemain de la Première Guerre mondiale, affectant même les courageuses minorités qui avaient résisté à l'avance de la contre-révolution. Comme le boom économique s'est maintenu, l'idée même que le capitalisme était un système transitoire, condamné par ses propres contradictions internes, paraissait beaucoup moins évidente qu'elle ne l'avait été dans les années 1914-1945, lorsque le système semblait être pris dans une succession de catastrophes gigantesques. Peut-être le marxisme lui-même avait-il échoué ? Ce fut clairement le message délivré par un certain nombre de sociologues et d'autres penseurs professionnels bourgeois, et de telles idées allaient bientôt pénétrer le mouvement révolutionnaire lui-même, comme nous l'avons vu dans notre récente série sur la décadence 2.
Malgré tout, la génération de militants qui avait été forgée par la révolution ou la lutte contre la dégénérescence des organisations politiques qu'elle avait fait surgir n'avait pas tout-à-fait disparu. Certaines des figures clés de la gauche communiste étaient restées actives après la guerre et dans la période de reflux des années 1950 et 60, et pour elles, malgré tout, la perspective du communisme était loin d'être morte et enterrée. Pannekoek, bien que n'étant plus rattaché à une organisation, publia son livre sur les conseils ouvriers et leur rôle dans la construction d'une nouvelle société 3; et jusque dans sa vieillesse, il est resté en contact avec un certain nombre de groupes qui sont apparus après la guerre, comme Socialisme ou Barbarie. Les militants qui avaient rompu avec le trotskisme pendant la guerre, comme Castoriadis et Munis, ont maintenu une activité politique et ont tenté d'esquisser une vision de ce qui se trouvait au-delà de l'horizon capitaliste. Et Marc Chirik, bien que "non organisé" depuis plus d'une décennie, n'avait en rien abandonné la pensée et la réflexion révolutionnaires ; quand il est revenu à la vie militante organisée au milieu des années 60, il avait précisé son point de vue sur un certain nombre de questions, notamment pas la moindre d'entre elles, les problèmes de la période de transition.
Nous reviendrons sur les écrits de Castoriadis, Munis et Chirik dans des articles à venir. Nous pensons qu'il est valable de parler de leurs contributions individuelles, même si le travail qu'ils ont effectué l'a été presque toujours été dans le contexte d'une organisation politique. Un militant révolutionnaire n'existe pas comme un simple individu, mais dans le cadre d'un organisme collectif qui, au bout du compte, est engendré par la classe ouvrière et sa lutte pour prendre conscience de son rôle historique. Un militant est par définition quelqu'un qui lui-même est engagé dans la construction et la défense d'une organisation politique. Mais - et là, comme nous le verrons ci-dessous, nous nous séparons des conceptions développées par Bordiga – une organisation révolutionnaire saine n'est pas celle dans laquelle l'individu sacrifie sa personnalité et abandonne ses facultés critiques ; au contraire, elle vise à exploiter plutôt qu'à supprimer l'individualité de différents camarades. Dans une telle organisation, il y a la place pour les contributions théoriques particulières de différents camarades et, bien sûr, pour le débat autour des objections soulevées par les militants individuels. Ainsi, comme nous l'avons constaté tout au long de cette série, l'histoire du programme communiste est non seulement l'histoire des luttes de la classe ouvrière, des organisations et des courants qui ont tiré les leçons de ces luttes et à partir desquelles un programme cohérent a été élaboré, mais aussi des militants individuels qui ont ouvert la voie dans ce processus d'élaboration.
Damen, et Bordiga en tant que militants révolutionnaires
Dans cet article, nous revenons au travail de la gauche communiste italienne qui, avant la guerre, sous la forme de la Fraction en exil, avait fait une contribution irremplaçable à notre compréhension des problèmes de la transition du capitalisme au communisme. Cette contribution avait également été construite sur les fondements marxistes élaborés par le courant de gauche en Italie au cours de la phase précédente, la phase de la Première Guerre impérialiste mondiale et de la vague révolutionnaire d'après-guerre ; et après la Deuxième Guerre impérialiste, l'héritage théorique de la gauche italienne n'avait pas disparu malgré les erreurs et les schismes qui affectaient le Parti Communiste Internationaliste. Si nous examinons la question de la période de transition ou d'autres questions, à travers toute cette période, il est impossible d'ignorer l'interaction et souvent l'opposition des deux principaux militants de ce courant : Onorato Damen et Amadeo Bordiga.
Pendant les jours de tempête de la guerre et de la révolution de 1914 à 1926, Damen et Bordiga ont démontré très clairement une capacité à s'opposer à l'ordre dominant, ce qui est la marque d'un militant communiste. Damen a été emprisonné pour agitation contre la guerre ; Bordiga a lutté sans relâche pour développer le travail de sa fraction au sein du Parti socialiste, pour faire pression pour une scission avec l'aile droite et les centristes et la formation d'un parti communiste sur des principes solides. Lorsque la nouvelle Internationale communiste elle-même a pris un cours opportuniste au début des années 1920, Bordiga était de nouveau sur la ligne de front de l'opposition à la tactique du Front uni et à la "bolchevisation" des PC ; à la réunion du Comité exécutif de l'IC à Moscou en 1926, il a eu l'immense courage de se lever et, face à Staline, de le dénoncer comme le fossoyeur de la révolution. Cette même année, Bordiga a lui-même été arrêté et exilé à l'île d'Ustica 4. Damen, quant à lui, a également été actif dans la résistance aux tentatives de l'IC visant à imposer sa politique opportuniste au parti italien, lequel avait initialement été dominé par la gauche. Avec Forticiari, Repossi et d'autres, il a formé le Comitato di Intesa en 1926 5. Au cours de la période fasciste, il a traversé plus d'un épisode de confinement et d'exil, mais il n'a pas été réduit au silence, prenant la tête d'une révolte des prisonniers dans Pianosa.
À ce stade, cependant, une différence dans l'attitude des deux militants devait avoir des conséquences à très long terme. Bordiga, placé en résidence surveillée et obligé d'abjurer toute activité politique (comme les fascistes semblaient doux alors !), évitait tout contact avec ses camarades et se concentrait entièrement sur son travail d'ingénieur. Il a reconnu que la classe ouvrière avait subi une défaite historique, mais n'en a pas tiré la même conclusion que les camarades qui formaient la Fraction en exil. Ces derniers avaient compris qu'il était plus que jamais nécessaire de maintenir une activité politique organisée, même si cela ne pouvait plus prendre la forme d'un parti. Ainsi, au moment de la formation de la Fraction italienne, et tout au long de la décennie très fertile qui a suivi, Bordiga a été entièrement coupé de ses développements théoriques 6. Damen, quant à lui, a maintenu des contacts et a regroupé un certain nombre de camarades de la Fraction à leur retour en Italie avec l'idée de contribuer à la formation du parti. Ces militants comptaient entre autres Stefanini, Danielis et Lecci, qui étaient restés fidèles aux positions essentielles de la Fraction, tout au long des années 1930 et de la guerre. En 1943, le Partito Comunista Internazionalista (PCInt) était proclamé dans le nord de l'Italie 7; il a ensuite été "refondé" en 1945, suite à un regroupement un peu hâtif avec des éléments autour de Bordiga dans le sud de l'Italie 8.
En conséquence, le parti unifié, formé autour d'une plate-forme écrite par Bordiga, était dès le début un compromis entre deux tendances. Celle autour Damen, était beaucoup plus claire sur de nombreuses positions de classe de base en grande mesure liées aux développements entrepris par la Fraction - par exemple, l'adoption explicite de la théorie de la décadence du capitalisme et le rejet de la position de Lénine sur l'autodétermination nationale.
En ce sens - et nous n'avons jamais caché notre critique de l'opportunisme profond qui sous-tendait la formation du parti dès le début - la tendance "Damen" a montré une capacité à assimiler certaines des avancées programmatiques les plus importantes faites par la Fraction italienne en exil, et même à adopter une position plus élaborée sur certaines des questions clés soulevées en son sein. Ce fut le cas avec la question syndicale : au sein de la Fraction, cette question avait donné lieu à un débat non résolu dans lequel Stefanini avait été le premier à défendre l'idée que les syndicats étaient déjà intégrés à l'État capitaliste. Bien qu'on ne puisse pas dire que la position de la tendance Damen était déjà complètement cohérente sur la question syndicale, elle était certainement plus claire que ce qui était devenu le point de vue dominant "bordiguiste" après la scission de 1952.
Ce processus de clarification a également englobé les tâches du parti communiste dans la révolution prolétarienne. Comme nous l'avons vu dans les articles précédents de la série 9, en dépit de quelques références persistantes au sujet du parti exerçant la dictature du prolétariat, la Fraction avait pour l'essentiel dépassé cette position en insistant sur le fait qu'une leçon clé de la révolution russe était que le parti ne devrait pas s'identifier à l'État de transition. La tendance Damen est allée encore plus loin et a précisé que la tâche du parti n'était pas d'exercer le pouvoir. Sa plate-forme de 1952, par exemple, affirme que "Jamais et sous aucun prétexte le prolétariat doit se départir de son rôle dans la lutte. Il ne doit pas déléguer son rôle historique à d'autres ou transférer son pouvoir à d'autres - même pas à son propre parti politique".
Comme nous le montrons dans notre livre La Gauche communiste italienne, ces idées étaient liées de façon tout à fait logique à certains développements sur la question de l'État : "Beaucoup plus hardie est la position que prend le parti internationaliste sur la question de l'État dans la période de transition, visiblement influencé par Bilan et Octobre. Damen et ses camarades rejettent l'assimilation de la dictature du prolétariat à celle du parti, et face à "l'État prolétarien" préconisent dans les conseils la démocratie la plus large. Ils n'écartent pas l'hypothèse, vérifiée à Kronstadt, d'affrontements entre "l'État ouvrier" et le prolétariat, dans lequel cas le parti communiste se retrouverait aux côtés de ce dernier : "La dictature du prolétariat ne peut en aucun cas se réduire à la dictature du parti, même s'il s'agit du parti du prolétariat, intelligence et guide de l'État prolétarien. L'État et le parti au pouvoir, en tant qu'organes d'une telle dictature, portent en germe la tendance au compromis avec le vieux monde, tendance qui se développe et se renforce, comme l'expérience russe l'a montré, par l'incapacité momentanée de la révolution dans un pays donné à s'élargir, en soudant d'autres pays au mouvement insurrectionnel. Notre parti devra : a) éviter de devenir l'instrument de l'État ouvrier et de sa politique ; défendre les intérêts de la révolution même dans les affrontements avec L'État ouvrier ; b) éviter de se bureaucratiser, en faisant de son centre directif, comme de ses centres périphériques un champ de manœuvre pour le carriérisme révolutionnaire ; c) donc éviter que sa politique de classe soit pensée et réalisée avec des critères formalistes et administratifs."" 10
Cependant, la vision la plus cruciale de la Fraction - la notion même de fraction, c'est-à-dire la forme et la fonction de l'organisation révolutionnaire dans une période de défaite de la lutte des classe, a été entièrement perdue dans la tendance Damen, comme ce fut aussi le cas concernant la notion connexe de cours historique, c'est-à-dire la nécessité de comprendre le rapport global de force entre les classes qui peut subir des modifications profondes durant l'époque de la décadence du capitalisme. Incapables de faire une réelle critique de l'erreur capitale de 1943 - la constitution d'un "parti" dans un seul pays dans une période de profonde contre-révolution - les Damenistes ont aggravé l'erreur en théorisant que le parti est une nécessité permanente et même une réalité permanente. Ainsi, malgré le rétrécissement rapide à un "mini-parti", s'est maintenu dans celui-ci l'accent original du regroupement de 1943-45 visant à la construction d'une présence au sein de la classe ouvrière et à donner à ses luttes une direction décisive, au prix de ce qui était vraiment nécessaire : la priorité de la clarification théorique sur les besoins et les possibilités de la période.
La tendance opposée autour de figures comme Bordiga et Maffi était, en général, beaucoup plus confuse au sujet des positions les plus importantes de la classe ouvrière. Bordiga ignorait plus ou moins les acquis de la Fraction et préconisait un retour aux positions des deux premiers congrès de la Troisième Internationale qui, pour lui, étaient fondés sur "la restauration" du programme communiste par Lénine. Une suspicion extrême vis-à-vis "d'innovations" opportunistes au marxisme (qui, il est vrai, commençaient à prospérer sur le sol de la contre-révolution) l'a conduit à la notion de programme "invariant" qui avait été celé dans la pierre en 1848 et qu'il suffisait de déterrer alors qu'il avait périodiquement été enterré par les opportunistes et les traîtres 11. Comme nous l'avons souvent souligné, cette notion d'invariance est basée sur une géométrie très "variable", de sorte que, par exemple, Bordiga et ses disciples pouvaient à la fois affirmer que le capitalisme était entré dans son époque de guerres et de révolutions (une position fondamentale de la Troisième Internationale) et aussi polémiquer contre la notion de déclin qu'ils estimaient fondée sur une idéologie pacifiste et gradualiste. 12
Cette remise en cause de la décadence a eu des répercussions importantes quand il s'est agi d'analyser la nature de la révolution russe (définie comme une révolution double, pas différemment de la vision conseilliste), et en particulier quand il s'est agi de caractériser les luttes de libération nationale qui se multipliaient dans les anciennes colonies. Mao, au lieu d'être vu pour ce qu'il était, une expression de la contre-révolution stalinienne et un véritable produit de décomposition capitaliste, a été salué comme un grand révolutionnaire bourgeois dans le moule de Cromwell. Plus tard, les bordiguistes devaient fournir le même type d'appréciation des Khmers rouges au Cambodge, et cette incompréhension profonde de la question nationale allait causer des ravages dans le parti bordiguiste à la fin des années 1970, avec un nombre important d'éléments qui abandonnaient l'internationalisme.
Sur la question du parti et des erreurs des bolcheviks dans le fonctionnement de l'État soviétique, ce fut comme si la Fraction n'avait jamais existé. Le parti prend le pouvoir, investit la machine d'État, impose la terreur rouge sans pitié ... même les nuances importantes de Lénine sur la nécessité pour la classe ouvrière de se méfier du danger que l'État de transition devienne une machine bureaucratique et s'autonomise semblent avoir été oubliées. Comme nous le soutenons dans un article précédent de cette série 13, la contribution de Bordiga la plus importante sur les leçons de la révolution russe dans la période de l'après Seconde Guerre mondiale, "Force, violence et la dictature dans la lutte des classes" (1946), contient assurément quelques idées sur le problème de la dégénérescence, mais son antidémocratisme plutôt dogmatique ne lui permettait cependant pas de reconnaître le problème du parti et de l'État se substituant au prolétariat.14
Cependant, même si la tendance Bordiga n'a également jamais mis en cause ouvertement la formation du parti en 1943, elle a été en mesure de comprendre que l'organisation était entrée dans une période beaucoup plus difficile et que des tâches différentes étaient à l'ordre du jour. Bordiga avait, dans un premier temps, été sceptique quant à la formation du parti. Sans montrer la moindre compréhension de la notion de fraction - en effet, il avait plutôt enterré sa propre expérience de travail de fraction avant la Première Guerre mondiale avec ses théorisations ultérieures sur le parti formel et le parti historique 15 - il avait une certaine compréhension du fait que le simple maintien d'une routine de l'intervention dans la lutte immédiate n'était pas la voie à suivre, et qu'il était essentiel de revenir aux fondements théoriques du marxisme. Ayant rejeté la contribution de la Fraction et d'autres expressions de la gauche communiste, ce travail n'a pas été terminé, ni même entrepris en ce qui concerne les positions programmatiques clés. Mais en ce qui concerne certaines questions théoriques plus générales, et en particulier celles relatives à la nature de la future société communiste, il nous semble que, pendant cette période, c'est Bordiga, plutôt que les "Damenistes", qui nous a laissé l'héritage le plus important.
La passion pour le communisme: la défense par Bordiga des Manuscrits économiques et philosophiques de 1844
Le livre Bordiga et la passion du communisme, une collection d'écrits assemblés par Jacques Camatte en 1972, est le meilleur témoignage de la profondeur des réflexions de Bordiga sur le communisme, en particulier à travers deux grands exposés présentés lors des réunions du parti en 1959-60, qui sont dédiés aux Manuscrits économiques et politiques de 1844 de Marx : "Commentaires des Manuscrits de 1844 (1959-1960)", et "Tables immuables de la théorie communiste".
Voici comment Bordiga situe les Manuscrits de 1844 dans le corpus des écrits de Marx ! "Un autre lieu commun très vulgaire est que Marx est hégélien dans les écrits de jeunesse, que c'est seulement après qu'il fut théoricien du matérialisme historique, et que, plus vieux, il fut un vulgaire opportuniste. C'est une tâche de l'école marxiste révolutionnaire de rendre manifeste à tous les ennemis (qui ont le choix de tout prendre ou de tout rejeter) le monolithisme de tout le système depuis sa naissance jusqu'à la mort de Marx et même après lui (concept fondamental de l'invariance, refus fondamental de l'évolution enrichissante de la doctrine du parti)."("Commentaires …" p. 120).
Ici, nous avons à la fois dans un seul paragraphe les forces et les faiblesses de l'approche de Bordiga. D'une part, la défense intransigeante de la continuité de la pensée de Marx et la répudiation de l'idée que les Manuscrits de 1844 sont le produit d'un Marx qui était encore essentiellement idéaliste et hégélien (ou au moins Feuerbachien), une idée qui a été attribuée en particulier à l'intellectuel stalinien Althusser que nous avons déjà critiquée dans les articles précédents de cette série 16
Pour Bordiga, Les Manuscrits de 1844, avec leur exposé profond de l'aliénation capitaliste, et leur description inspirante de la société communiste qui la dépassera, indiquent déjà que Marx avait effectué une rupture qualitative avec les formes les plus avancées de la pensée bourgeoise. En particulier, Les Manuscrits de 1844, qui contiennent une grande partie consacrée à la critique de la philosophie hégélienne, sont la démonstration qu'ont lieu exactement à la même période l'assimilation complète de Hegel par Marx en matière de dialectique, sa rupture avec Hegel - ce qui signifiait renverser sa dialectique, "la remettre sur ses pieds" - et l'adoption d'une vision communiste du monde. Bordiga souligne en particulier le rejet par Marx du point de départ du système hégélien : l'individu avec un grand 'I'. "Ce qui est clair, c'est que pour Marx, l'erreur de Hegel est de faire reposer tout son colossal édifice spéculatif, avec son formalisme rigoureux, sur une base abstraite, la "conscience". Comme Marx le dira tant de fois, c'est de l'être qu'il faut partir, et non de la conscience qu'il a de lui-même. Hegel se renferme, dès le départ dans le vain dialogue éternel entre le sujet et l'objet. Son sujet est le "moi" entendu dans un sens absolu... " ("Commentaires …" p119).
D'autre part, il est évident que pour Bordiga Les Manuscrits de 1844 fournissent des preuves pour sa théorie de l'invariance du marxisme, une idée dont nous pensons qu'elle est contredite par le développement réel du programme communiste que nous avons tracé tout au long de cette série. Mais nous reviendrons sur cette question plus tard. Ce que nous partageons avec la vision de Bordiga à propos des Manuscrits de 1844 est, avant tout, la centralité de la conception de Marx de l'aliénation, non seulement dans Les Manuscrits de 1844 mais également dans l'ensemble de son œuvre ; nous partageons également un certain nombre d'éléments fondamentaux dans la conception de Bordiga de la dialectique de l'histoire de même qu'une vision exaltée du communisme qui, encore une fois, n'a jamais été répudiée par Marx dans son travail ultérieur (qu'il a au contraire, à notre avis, enrichie).
La dialectique de l'histoire
Les références de Bordiga à la notion d'aliénation dans Les Manuscrits de 1844 révèlent toute sa vision de l'histoire, car il insiste sur le fait que "le plus haut degré de l'aliénation de l'homme est atteint à l'époque capitaliste actuelle" ("Commentaires …" p. 124). Sans abandonner l'idée que l'émergence et le développement du capitalisme, et la destruction de l'ancien mode féodal d'exploitation, constituent une condition préalable à la révolution communiste, il méprise le progressisme facile de la bourgeoisie qui vante sa supériorité sur les modes de production antérieurs et leurs moyens d'appréhender le monde. Il suggère même que la pensée bourgeoise est d'une certaine manière vide en comparaison avec les points de vue précapitalistes tant tournés en dérision. Pour Bordiga, le marxisme a démontré que "… vos remontrances sont de vides et inconsistants mensonges, beaucoup plus caractérisés et plus nets que ne le sont les opinions plus anciennes de la pensée humaine que, vous, bourgeois, croyez avoir, pour toujours, submergées sous la fatuité de votre rhétorique illuministe." ("Commentaires …" p168). Par conséquent, même lorsque bourgeoisie et prolétariat formulent leur critique de la religion, il y a encore une rupture entre les deux points de vue de classe : "… que même dans les cas (non généraux) où les idéologues de la bourgeoisie moderne ont osé rompre ouvertement avec les principes de l'église chrétienne, nous, marxistes, nous ne définissons pas cette superstructure, l'athéisme, comme une plate-forme commune à la bourgeoisie et au prolétariat" ("Commentaires …" p. 117).
Avec de telles affirmations, Bordiga semble être en phase avec certains des critiques "philosophiques" du marxisme de la Deuxième Internationale (et, par extension, de la philosophie officielle de la Troisième), tels que Pannekoek, Lukacs et Korsch qui ont rejeté l'idée selon laquelle, tout comme le socialisme est la prochaine étape logique dans l'évolution historique qui ne nécessiterait que la "prise en charge" de l'État capitaliste et de l'économie, le matérialisme historique serait alors tout simplement la prochaine étape dans la progression du matérialisme bourgeois classique. Une telle vision est basée sur une sous-estimation profonde de l'antagonisme entre les conceptions bourgeoises et prolétariennes du monde, de la nécessité inévitable d'une rupture révolutionnaire avec les formes anciennes. Il y a continuité, bien sûr, mais elle est tout sauf progressive et pacifique. Cette façon d'aborder le problème est tout à fait conforme à l'idée que la bourgeoisie ne peut que voir le monde social et naturel à travers le prisme déformant de l'aliénation qui, sous son règne, a atteint son stade "suprême".
Le slogan "Contre l'immédiatisme" figure plus d'une fois dans les sous-titres de ses contributions. Pour Bordiga, il était essentiel d'éviter toute appréhension étroite du moment présent de l'histoire, et de regarder au-delà du capitalisme, vers l'arrière et vers l'avant. À l'époque actuelle, la pensée bourgeoise est peut-être plus immédiatiste que jamais, plus que jamais fixée sur le particulier, ici et maintenant, à court terme, car elle vit dans la peur mortelle que le fait de regarder la société actuelle avec l'œil de l'histoire permette de discerner sa nature transitoire. Mais Bordiga développe également une polémique contre les "grands écrits" classiques de la bourgeoisie dans sa période la plus optimiste : non pas à cause de leur grandeur, mais parce que le récit de la bourgeoisie déforme l'histoire véritable. Tout comme le passage de la pensée bourgeoisie à la pensée prolétarienne n'est pas qu'un pas en avant, l'histoire en général n'est pas une ligne droite allant de l'obscurité à la lumière, mais elle est une expression de la dialectique du mouvement : "le progrès de l'humanité et du savoir du tourmenté homo sapiens n'est pas continu, mais advient par de grands élans isolés parmi lesquels s'insèrent de sinistres et obscurs plongeons dans des formes sociales dégénérant jusqu'à la putréfaction" ("Commentaires …" p. 168). Ce n'est pas une formulation accidentelle : à un autre endroit du même texte, il dit "Les conceptions banales des idéologies dominantes voient ce chemin comme une ascension continue et constante ; le marxisme ne partage pas cette vision, et définit une série alternante de montées et de descentes, entrecoupées par de violentes crises" ("Commentaires …" p. 152). C'est là une réponse très claire, pourrait-on penser, à ceux qui rejettent le concept de l'ascendance et de la décadence des modes de production successifs.
La vision dialectique de l'histoire voit le mouvement comme résultant du conflit - souvent violent - des contradictions. Mais elle contient aussi la notion de spirale et de "retour à un niveau supérieur". Ainsi, le communisme de l'avenir est, dans une mesure importante, un retour de l'homme à lui-même, comme dit Marx dans les Manuscrits de 1844, car il est non seulement une rupture avec le passé, mais une synthèse de tout ce qui était humain en son sein : "l'homme retourne à lui-même et en lui-même non tel qu'il était parti à l'origine de sa longue histoire, mais disposant finalement de toutes les perfections d'un développement immense, mêmes acquises dans la forme de toutes les techniques, coutumes, religions, philosophies successives dont les côtés utiles étaient - s'il est permis de nous exprimer ainsi - captés dans la zone d'aliénation" ("Commentaires …" p. 125).
Un exemple plus concret de cela est donné dans un court article sur les habitants de l'île de Janitzio au Mexique 17, écrit en 1961, et inclus dans la collection de Camatte. Bordiga développe l'idée que "dans le communisme naturel et primitif" l'individu, toujours lié à ses frères humains dans une vraie communauté, ne connait pas la peur de la mort telle qu'elle a émergé avec l'atomisation sociale engendrée par la propriété privée et de la société de classes ; et cela nous donne une indication que dans le communisme de l'avenir, où le destin de l'individu sera lié à celui de l'espèce, la crainte de la mort personnelle de même que "tout culte de la vie et de la mort" seront dépassés. Bordiga confirme ainsi sa continuité avec ce fil central de la tradition marxiste qui affirme que, dans un certain sens, "les membres des sociétés primitives furent plus proches de l'essence humaine" ("Tables immuables …" p. 175) – et que le communisme du passé lointain peut aussi être compris comme préfiguration du communisme de l'avenir 18.
Ce que le communisme n'est pas
La défense par Bordiga des Manuscrits de 1844 est, dans une large mesure, une longue diatribe contre l'imposture du "socialisme vrai" dans les pays du bloc de l'Est, qui avait acquis un nouveau souffle de vie dans le sillage de la "guerre antifasciste" de 1939-45. Son attaque a été conçue à deux niveaux : la négation et l'affirmation ; négation de la revendication que ce qui existait dans les régimes soviétiques et similaires avait quelque chose à voir avec la conception de Marx du communisme, d'abord et avant tout sur le plan économique ; affirmation des caractéristiques fondamentales des relations de production communistes.
Selon une version d'une blague répandue dans l'ancienne URSS, un instructeur de l'école du parti donne une leçon à des membres du Jeune Komsomol sur la question clé suivante : Y-aura-t-il de l'argent dans le communisme ? : "Historiquement, camarades, il y a trois positions sur cette question. Il y a celle de la déviation proudhonienne-boukharinienne de droite : sous le communisme, tout le monde aura de l'argent. Ensuite, il y a celle de la déviation ultragauche infantile : sous le communisme, personne n'aura d'argent. Quelle est alors la position dialectique du marxisme-léninisme ? C'est très clair : sous le communisme, certaines personnes auront de l'argent, et d'autres n'en auront pas".
Que Bordiga ait connu ou non cette blague, sa réponse aux staliniens dans ses "Commentaires des manuscrits de 1844" va dans le même sens. Une préface à l'une des éditions staliniennes des Manuscrits de 1844 souligne que le texte de Marx contient une polémique contre la théorie de Proudhon des salaires égaux, ce qui implique que, pour le marxisme vrai pratiqué en URSS, sous le socialisme il doit y avoir des salaires inégaux. Mais, dans la section qui suit intitulée "Travail salarié ou socialisme", Bordiga souligne que dans les Manuscrits de 1844, ainsi que dans d'autres ouvrages tels que Misère de la philosophie et Le Capital, Marx "réfute la vacuité proudhonienne qui conçoit un socialisme conservant les salaires comme les conserve la Russie. Marx ne tape pas sur la théorie de l'égalité mais sur celle du salaire. Même si on veut le niveler, le salaire est la négation du socialisme. Mais non nivelé, il est à plus forte raison la négation du socialisme" ("Commentaires …" p. 129).
Et la section suivante est intitulée "Soit l'argent soit le socialisme" : tout comme le travail salarié persiste en URSS, il doit en être de même de son corollaire : la domination des rapports humains par la valeur d'échange, et donc par l'argent. Revenant sur la critique profonde de l'argent comme une expression de l'aliénation entre les êtres humains, que Marx, citant Shakespeare et Goethe, a développée dans les Manuscrits de 1844 et revenant au Capital, Bordiga insiste sur ce fait que "les sociétés où l'argent circule sont des sociétés de propriété privée ; elles restent dans la préhistoire barbare de l'espèce humaine …" ("Commentaires …" p. 137).
Bordiga, en fait, démontre que les staliniens ont plus en commun avec le père de l'anarchisme qu'ils veulent l'admettre. Proudhon, dans la tradition d'un "communisme brut" que Marx reconnaît déjà comme réactionnaire au point que lui-même a embrassé le communisme, envisage une société dans laquelle le "… le 'revenu annuel' fût socialement divisé en parties égales entre tous les membres de la société, devenus tous ouvriers salariés" (p. 132). En d'autres termes, ce type de communisme ou socialisme était celui dans lequel la misère de la condition prolétarienne a été généralisée plutôt que supprimée, et dans laquelle la "société" devient elle-même le capitaliste. Et en réponse à ceux - non seulement les staliniens, mais aussi leurs apologistes de gauche, les trotskystes - qui niaient que l'URSS pourrait être une forme de capitalisme parce qu'elle s'était (plus ou moins) débarrassée des propriétaires individuels de capital, Bordiga répond: "La question de savoir où sont les capitalistes n'a pas de sens. La réponse est écrite depuis 1844: la société est un capitaliste abstrait"("Commentaires …" p. 132).
La cible de la polémique dans ces essais ne se limite pas aux défenseurs manifestes de l'URSS. Si le communisme abolit la valeur d'échange, c'est parce qu'il a abolit toutes les formes de propriété 19 - non seulement la propriété d'État comme dans le programme du stalinisme, mais aussi la version anarchosyndicaliste classique (que Bordiga attribue également au groupe contemporain Socialisme ou Barbarie avec sa définition du socialisme comme étant la gestion de la production par les ouvriers) : "la terre aux paysans et les usines aux ouvriers et de semblables et piteuses parodies similaires du magnifique programme du parti communiste révolutionnaire" ("Tables immuables …" p. 178). Dans le communisme, l'entreprise individuelle doit être abolie en tant que telle. Si l'entreprise continue à être la propriété de ceux qui y travaillent, ou même de la communauté locale autour d'elle, elle n'a pas été vraiment socialisée, et les relations entre les différentes entreprises autogérées doivent nécessairement être fondées sur l'échange de marchandises. Nous reviendrons sur cette question lorsque nous nous pencherons sur la vision du socialisme développée par Castoriadis et le groupe Socialisme ou Barbarie.
Comme Trotsky dans les passages visionnaires à la fin de Littérature et Révolution 20- qui, en 1924, n'avait certainement pas eu connaissance des Manuscrits de 1844 - Bordiga s'élève alors de la sphère de la négation du capitalisme et de son aliénation, à une insistance sur ce que le socialisme n'est pas, et à l'affirmation positive de ce à quoi l'humanité ressemblera dans les stades supérieurs de la société communiste. Les Manuscrits de 1844, comme nous l'avons souligné dans un article au début de cette série 21, sont remplis de passages décrivant la façon dont les rapports entre les êtres humains et entre l'humanité et la nature seront transformés sous le communisme, et Bordiga cite abondamment les plus importants de ces passages dans ses deux textes, plus particulièrement là où ils traitent de la transformation des rapports entre les hommes et les femmes, et où ils insistent sur le fait que la société communiste permettra l'émergence d'un stade supérieur de la vie consciente.
La transformation des relations entre les sexes
Tout au long des Manuscrits de 1844, Marx répudie le "communisme vulgaire" qui, tout en attaquant la famille bourgeoise, continue de considérer la femme comme un objet et spécule sur une future "communauté des femmes". Contre ce "communisme vulgaire", Bordiga cite Marx mettant en évidence en quoi l'humanisation du rapport entre l'homme et la femme constitue un révélateur de l'avancée réelle de l'espèce. Mais en même temps, sous le capitalisme, la femme et le rapport entre les sexes, resteront prisonniers des rapports marchands.
Après avoir repris la pensée de Marx sur ces questions, Bordiga fait une digression momentanée sur le problème de la terminologie, de la langue.
"En citant ces passages, il est nécessaire d'adopter tour à tour le mot homme et le mot mâle dans la mesure où le premier mot indique tous les membres de l'espèce ... Quand on fit il y a un demi-siècle une enquête sur le féminisme dans les sociétés de propriété, l'estimable marxiste Filippo Turati répondit ces seuls mots : la femme ... est homme. Cela voulait dire : elle le sera dans le communisme, mais pour votre société bourgeoise c'est est un animal, un objet". ("Commentaires …" p. 150)
Le féminisme une déviation bourgeoise ? Cette position est fortement rejetée par ceux qui estiment qu'il peut y avoir un "féminisme socialiste" ou un "anarchoféminisme". Mais du point de vue de Bordiga, le féminisme a un point de départ bourgeois parce qu'il vise à "l'égalité" des sexes à l'intérieur des rapports sociaux existants ; et cela conduit logiquement à la revendication que les femmes devraient être "aussi" capables que les hommes de combattre dans les armées impérialistes ou de monter dans l'échelle sociale en devenant chefs d'entreprise et chefs d'État.
Le communisme n'a pas besoin de l'additif du féminisme ou même du "féminisme socialiste" pour avoir été, dès le début, un défenseur de la solidarité des hommes et des femmes à l'instant présent, mais cela ne peut être réalisé que dans la lutte de classes, dans la lutte contre l'oppression et l'exploitation capitaliste et pour la création d'une société dans laquelle la "forme originelle de l'exploitation" - celle de la femme par l'homme - ne sera plus possible. Plus que cela : le marxisme a aussi reconnu que la femelle de l'espèce - en raison de sa double oppression et de son sens moral plus avancé (lié notamment à son rôle historique dans l'éducation des enfants) - est souvent à l'avant-garde de la lutte, par exemple dans la révolution de 1917 de Russie, qui a commencé avec des manifestations de femmes contre la pénurie de pain, ou plus récemment dans les grèves massives en Egypte en 2007. En effet, selon l'école anthropologique de Chris Knight, Camilla Power et d'autres, qui se revendique de la tradition marxiste dans l'anthropologie, la morale féminine et la solidarité ont joué un rôle crucial dans l'émergence même de la culture humaine, dans la "révolution humaine" primitive 22. Bordiga est en accord avec cette façon de voir les choses comme il le montre dans la section des "Commentaires des Manuscrits …" intitulée "L'amour, besoin de tous", alors qu'il fait valoir que la fonction passive assignée aux femmes est un pur produit des rapports de propriété et que, en fait, "l'amour étant, selon la nature, le fondement de la reproduction de l'espèce, la femme est le sexe actif et les formes monétaires, envisagées d'après ce critère, se révèlent contre nature" ("Commentaires …" p. 156). Et il poursuit avec un résumé de la façon dont l'abolition des rapports marchands transformera cette relation: "Dans le communisme non monétaire, l'amour aura, en tant que besoin, le même poids et le même sens pour les deux sexes et l'acte qui le consacre réalisera la formule sociale que le besoin de l'autre homme est mon besoin d'homme, dans la mesure où le besoin d'un sexe se réalise comme un besoin de l'autre sexe".
Bordiga explique ensuite que cette transformation sera basée sur les changements matériels et sociaux introduits par la révolution communiste: "On ne peut pas proposer cela uniquement en tant que rapport moral fondé sur un certain mode de rapport physique, parce que le passage à la forme supérieure s'effectue dans le domaine économique : les fils et leur charge ne concernent pas les deux parents qui s'unissent mais la communauté." C'est là l'étape à partir de laquelle l'humanité future sera en mesure de franchir les limites imposées par la famille bourgeoise.
La vie consciente à un autre niveau
Dans un article précédent de cette série 23, nous avons fait valoir que certains passages des Manuscrits de 1844 n'ont de sens que si nous les considérons comme des anticipations d'une transformation de la conscience, d'un nouveau mode d'être que les rapports sociaux communistes rendront possibles. L'article examinait longuement le passage du chapitre "Propriété privée et communisme" où Marx parle de la façon dont la propriété privée (comprise dans son sens le plus large) a servi à limiter les sens humains, à entraver - ou, pour utiliser un terme plus précis de la psychanalyse, réprimer – l'expérience sensuelle humaine ; par conséquent, le communisme apportera avec lui "l'émancipation des sens", un nouveau rapport corporel et mental avec le monde qui peut être comparé à l'état d'inspiration vécu par les artistes dans leurs moments les plus créatifs.
Vers la fin du texte de Bordiga "Tables immuables …" il y a une section intitulée "À bas la personnalité : voilà la clef". Nous aborderons plus tard cette question de la "personnalité", mais nous voulons d'abord examiner la façon dont Bordiga, dans sa façon d'interpréter les Manuscrits de 1844, envisage la modification de la conscience humaine dans le futur communiste.
Il commence par affirmer que, dans le communisme, on sera "sorti de la tromperie millénaire de l'individu seul face au monde naturel stupidement appelé externe par les philosophes. Externe à quoi ? Externe au moi, ce déficient suprême ; externe à l'espèce humaine, on ne peut plus l'affirmer, parce que l'homme espèce est interne à la nature, il fait partie du monde physique". Et il poursuit en disant que "dans ce texte puissant, l'objet et le sujet deviennent, comme l'homme et la nature, une seule et même chose. Et même tout est objet : l'homme sujet "contre nature" disparaît avec l'illusion d'un moi singulier" ("Tables immuables …" p. 191).
Il ne peut ici que faire référence au passage du chapitre "Propriété privée et communisme" où Marx dit "… à mesure que partout dans la société la réalité objective devient pour l'homme la réalité des forces humaines essentielles, la réalité humaine et par conséquent la réalité de ses propres forces essentielles, tous les objets deviennent pour lui l'objectivation de lui-même, les objets qui confirment et réalisent son individualité, ses objets, c'est-à-dire qu'il devient lui-même objet" 24
Bordiga continue : "Nous avons que lorsque d'individu il devient d'espèce, l'esprit, pauvre absolu, se dissout dans la nature objective. Aux cerveaux individuels, misérables machines passives, on a substitué le cerveau social. De plus Marx a, avec le sens humain collectif, dépassé les sens corporels singuliers" ("Tables immuables …" p. 191). Et il continue à citer les Manuscrits de 1844 sur l'émancipation des sens, en insistant que celle-ci aussi indique l'émergence d'une sorte de prise de conscience collective – ce que l'on pourrait appeler un passage du "sens commun" de l'ego isolé à la communisation des sens.
Que faisons-nous de ces conceptions ? Avant de les rejeter comme de la science-fiction, il faut se rappeler que, dans la société bourgeoise en particulier, bien que nous prenions souvent l'ego comme étant le centre absolu de notre être ("Je pense, donc je suis"), il y a aussi une longue tradition de pensée qui insiste sur le fait que l'ego est seulement une réalité relative, au mieux une partie spécifique de notre être. Ce point de vue est incontestablement au cœur de la théorie psychanalytique, pour laquelle l'ego adulte n'émerge qu'à travers un long processus de répression et de division entre la partie consciente et la partie inconsciente de nous-mêmes – ce qui, en outre, constitue le "siège unique de l'anxiété" 25 parce que, pris comme il est entre les exigences de la réalité extérieure et les pulsions inassouvies enfouies dans l'inconscient, l'ego est constamment préoccupé par son propre renversement ou son extinction.
C'est également une perspective qui a été mise en avant dans un certain nombre de traditions "mystiques" à l'est et à l'ouest, même si elle a probablement été développée de la façon la plus cohérente par la philosophie indienne, et surtout par le bouddhisme avec sa doctrine du "anatta" - l'impermanence du soi séparé. Mais toutes ces traditions ont tendance à s'accorder qu'il est possible, en pénétrant directement l'inconscient, de dépasser la conscience quotidienne de l'ego - et donc le tourment de l'anxiété perpétuelle. Dépouillées des distorsions idéologiques qui accompagnent inévitablement ces traditions, leurs idées les plus lucides soulèvent la possibilité que les êtres humains sont capables d'atteindre un autre type de conscience dans lequel le monde autour de nous n'est plus considéré comme un autre hostile, et où l'essentiel de la prise de conscience se déplace - non seulement intellectuellement, mais également à travers une expérience directe et très corporelle - depuis l'atome isolé jusqu'au point de vue de l'espèce - en fait, plus encore que le point de vue de l'espèce, à savoir la nature - un univers en évolution°- qui devient consciente d'elle-même.
Il est difficile de lire les passages ci-dessus de Bordiga et de conclure qu'il parle de quelque chose de totalement différent. Et il est important de noter que Freud, dans les parties introductives à Malaise dans la civilisation, a reconnu la réalité du "sentiment océanique", cette expérience d'unité érotique avec le monde, mais il ne pouvait la concevoir que comme une régression à l'état infantile antérieure à l'émergence de l'ego. Cependant, dans la même section du livre, il accepte également la possibilité que les techniques mentales du yoga peuvent ouvrir la porte à des "états archaïques, depuis longtemps ensevelis, de la vie psychique". La question théorique que cela nous pose - et peut-être celle d'une investigation pratique qui est posée aux générations futures - est de savoir si les techniques séculaires de la méditation ne peuvent conduire qu'à une régression, à un effondrement dans le passé, dans l'unité indifférenciée de l'animal ou du nourrisson ; ou bien si elles peuvent faire partie d'un "retour dialectique vers la conscience", d'une exploration consciente de notre propre esprit. Dans cette optique, les cas de "sentiment océanique" lorsqu'ils se produisent concernent non seulement le passé infantile, mais aussi l'horizon d'une conscience humaine plus avancé et plus universelle. C'était certainement le point de vue adopté par Erich Fromm dans son étude Bouddhisme Zen et psychanalyse, par exemple lorsqu'il écrit à propos de ce qu'il appelle "l'état de dé-refoulement" qu'il définit comme "un état où l'on retrouve cette emprise sur la réalité immédiate et non déformée, cette simplicité et cette spontanéité de l'enfance. Mais comme ce retour à l'innocence se produit après avoir passé par le processus de l'aliénation, du développement de l'intellect, il se place à un niveau supérieur. Retourner à l'innocence n'est possible après qu'après avoir perdu son innocence" 26.
Contre la destruction de l'environnement
Mais les écrits théoriques de Bordiga au cours de cette période ne posent pas seulement la question du rapport de l'homme avec la nature à ce niveau très "philosophique". Bordiga a également soulevé cette question dans ses réflexions perspicaces sur les catastrophes capitalistes et le problème de l'environnement. En écrivant sur les catastrophes contemporaines comme l'inondation de la vallée du Pô en 1957 et le naufrage du paquebot Andrea Doria l'année précédente, Bordiga met à profit ses connaissances de spécialiste comme ingénieur et surtout son profond rejet du progrès bourgeois en montrant comment sa volonté d'accumuler contient les germes de ces catastrophes et, finalement, de la destruction du monde naturel lui-même 27. Bordiga est particulièrement véhément dans ses articles sur la frénésie d'urbanisation qu'il pouvait déjà discerner dans la période de reconstruction d'après-guerre, dénonçant l'entassement des êtres humains dans des espaces urbains de plus en plus limités et la philosophie qui va avec, le "verticalisme" dans la construction. Il fait valoir que cette réduction des êtres humains au niveau de fourmis est un produit direct des besoins de l'accumulation et sera inversée dans le communisme futur, réaffirmant la revendication de Marx et Engels pour surmonter la séparation entre ville et campagne: "Quand, après avoir écrasé par la force cette dictature chaque jour plus obscène, il sera possible de subordonner chaque solution et chaque plan à l'amélioration des conditions du travail vivant, en façonnant dans ce but ce qui est du travail mort, le capital constant, l'infrastructure que l'espèce homme a donnée au cours des siècles et continue de donner à la croûte terrestre, alors le verticalisme brut des monstres de ciment sera ridiculisé et sera supprimé, et dans les immenses étendues d'espace horizontal, les villes géantes une fois été dégonflées, la force et l'intelligence de l'animal-homme tendront progressivement à rendre uniforme sur les terres habitables la densité de la vie et celle de travail ; et ces forces seront désormais en harmonie, et non plus farouchement ennemies comme dans la civilisation difforme d'aujourd'hui, où ils ne sont réunies que par le spectre de la servitude et de la faim" 28. Il est également intéressant de noter que lorsque Bordiga, en 1952, a formulé une sorte de "programme révolutionnaire immédiat 29, il a inclus les revendications pour mettre un terme à ce qu'il a déjà vu comme l'engorgement inhumain et le rythme de vie provoqués par l'urbanisation capitaliste (un processus qui a atteint depuis lors des niveaux beaucoup plus élevés en irrationalité). Ainsi, le septième point des neuf que comporte ce programme appelle à "l'Arrêt de la construction d'habitations et de lieux de travail à la périphérie des grandes villes et même des petites, comme mesure d'acheminement vers une répartition uniforme de la population sur tout le territoire. Réduction de l'engorgement, de la rapidité et du volume de la circulation en interdisant celle qui est inutile" (dans un futur article nous avons l'intention de revenir sur les autres revendications de ce "programme" car elles contiennent un certain nombre de formulations qui peuvent, à notre avis, être fortement critiquées).
Il est intéressant de noter que, quand vient le moment de démontrer pourquoi tout ce que l'on appelle le progrès de la ville capitaliste n'a rien de cela, Bordiga a recours à un concept de décadence qu'il tend à jeter par la fenêtre dans d'autres polémiques - par exemple dans le titre "Le sinistre roman noir de la décadence sociale moderne" 30. Un tel terme est par ailleurs tout à fait conforme à l'idée générale de l'histoire que nous avons relevée ci-dessus, où les sociétés peuvent "dégénérer au point de putréfaction" et passer par des phases d'ascension et de déclin. C'est comme si Bordiga, une fois retiré du monde "étroit" de la confrontation des positions politiques, et obligé de revenir aux bases de la théorie marxiste, n'avait pas d'autre choix que de reconnaître que le capitalisme, comme tous les modes de production antérieurs, doit également entrer dans une époque de déclin ; et que nous sommes depuis longtemps dans cette époque, quelles que soient les merveilles de la croissance du capitalisme en décadence qui étouffent l'humanité et qui menacent son avenir.
Le problème avec "l'invariance"
Nous devons maintenant revenir à la notion de Bordiga selon laquelle les Manuscrits de 1844 fournissent des preuves pour sa théorie de "l'invariance du marxisme". Nous avons fait valoir à plusieurs reprises que cela est une conception religieuse. Dans une polémique cinglante 31 avec le groupe bordiguiste qui publie Programma Comunista, Mark Chirik a noté la similitude réelle entre le concept bordiguiste de l'invariance et l'attitude islamique de soumission à une doctrine immuable.
La cible de cet article était principalement, il est vrai, les épigones de Bordiga, mais que dit Bordiga lui-même au sujet de la relation entre le marxisme et les sources de la doctrine de "l'invariance" dans le passé ? Dans un texte fondateur intitulé précisément "L'invariance historique du marxisme", il écrit :
"Bien que le patrimoine théorique de la classe ouvrière révolutionnaire ne soit plus une révélation, un mythe, une idéologie idéaliste comme ce fut le cas pour les classes précédentes, mais une "science" positive, elle a toutefois besoin d'une formulation stable de ses principes et de ses règles d'action, qui joue le rôle et possède l'efficacité décisive qu'ont eu dans le passé les dogmes, les catéchismes, les tables, les constitutions, les livres-guides tels que les Védas, le Talmud, la Bible, le Coran ou la Déclaration des droits de l'homme. Les profondes erreurs, dans la substance ou dans la forme, contenues dans ces recueils ne leur ont rien ôté de leur énorme force organisatrice et sociale - d'abord révolutionnaire, puis contre-révolutionnaire, en succession dialectique - et même ce sont souvent ces "écarts" qui y ont précisément contribué". 32
Dans ses "Commentaires …", Bordiga était déjà conscient de l'accusation que de telles idées le ramenaient à une vision religieuse du monde :
"Quand, à un certain point, notre banal contradicteur (qui ne sait que rabâcher, sans originalité et sans vie, d'anciennes inepties que notre doctrine a, depuis longtemps, liquidées en puisant à la seule source dans laquelle, à certains moments, la vie porte sur son cours torturé le souffle original et nouveau ; et c'est mourir que de le perdre au moment de son irruption) nous dira que nous construisons ainsi notre mystique, se posant lui, le pauvre, comme l'esprit qui a dépassé tous les fidéismes et les mystiques, nous tournera en dérision en nous traitant de prosternés devant les tables mosaïques, ou talmudiques, de la Bible, ou du Coran, des évangiles ou des catéchismes, nous lui répondrons que même avec ça il ne nous a pas induits à prendre la position de ·défense requise à l'inculpé et même en mettant à part l'utilité de causer des ennuis au philistin de tout temps renaissant - nous lui répondrons également que nous n'avons pas de motifs de considérer comme une offense l'affirmation qu'on peut encore attribuer à notre mouvement - tant qu'il n'a pas triomphé dans la réalité (qui précède dans notre méthode toute conquête ultérieure de la conscience humaine) - une mystique et, si l'on veut, un mythe.
Le mythe, dans ses formes innombrables, ne fut pas un délire des esprits qui avaient leurs yeux physiques fermés à la réalité - naturelle et humaine de façon inséparable comme chez Marx - mais c'est une étape irremplaçable dans l'unique voie de conquête réelle de la conscience …" ("Commentaires …" p. 169).
Bordiga a raison de considérer que la pensée mythique a en effet été une "étape irremplaçable" dans l'évolution de la conscience humaine, et que la Bible, le Coran ou la Déclaration des droits de l'homme ont été, à un certain stade de l'histoire, véritablement des produits révolutionnaires. Il est également juste de reconnaître que l'adhésion à ces "tables de la loi" est devenue contre-révolutionnaire, à une autre étape de l'histoire. Mais si elle est devenue contre-révolutionnaire dans de nouvelles circonstances historiques c'est précisément du fait de la conception selon laquelle elles étaient immuables et inchangeables. L'Islam, par exemple, estime sa révélation plus pure que celle de la Torah juive, car soutient-il, alors que cette dernière a été soumise à la révision et à la rédaction ultérieure, pas un seul mot du Coran n'a été modifié à partir du moment où l'ange Gabriel l'a dicté à Mahomet. La différence entre le point de vue marxiste du programme communiste et le mythe ou le dogme religieux est que le marxisme voit ses concepts comme le produit historique des êtres humains et donc qu'ils sont soumis à la confirmation ou l'infirmation à travers le développement historique ou l'expérience, et non pas comme la révélation, une fois pour toutes, d'une source surhumaine. En effet, il insiste sur le fait que les révélations mythiques ou religieuses sont elles-mêmes des produits de l'histoire humaine, et donc limitées dans leur portée et leur clarté, même à leurs plus hauts points de réalisation. En acceptant l'idée que le marxisme est lui-même une sorte de mythe, Bordiga perd de vue la méthode historique qu'il est capable d'utiliser si bien ailleurs.
Bien sûr, il est vrai que le programme communiste lui-même n'est pas infiniment malléable et qu'il possède un noyau immuable de principes généraux tels que la lutte des classes, la nature transitoire des sociétés de classes, la nécessité de la dictature du prolétariat et le communisme. En outre, il y a un sens dans lequel ce schéma général peut apparaître comme un éclair d'inspiration. Ainsi Bordiga peut écrire:
"Une nouvelle doctrine ne peut apparaître à un moment quelconque de l'histoire. Il y a certaines époques de l'histoire, bien caractéristiques - et même rarissimes - où elle peut apparaître, comme un faisceau de lumière éblouissante, et si l'on n'a pas reconnu ce moment crucial et fixé la terrible lumière, il est vain de recourir ensuite aux bouts de chandelle avec lesquels le pédant universitaire ou le combattant de peu de foi tentent d'éclairer leur chemin." 33
Très probablement Bordiga a en tête la période incroyablement riche des travaux de Marx qui a donné naissance aux Manuscrits de 1844 et à d'autres textes fondamentaux. Mais Marx ne considérait pas ces textes comme ses derniers mots sur le capitalisme, la lutte des classes, ou le communisme. Même si, à notre avis, il n'a jamais abandonné le contenu essentiel de ces écrits, il les considérait comme des "premières ébauches" qui devaient être mises au point et auxquelles il fallait donner une base plus solide par d'autres recherches, en lien étroit avec l'expérimentation pratique / théorique réalisée par le mouvement réel du prolétariat.
Bordiga, dans les "Commentaires…" (Page 161) souligne également un passage spécifique des Manuscrits de 1844 qui viendrait prouver leur invariance. Dans ce passage, Marx écrit que "Le mouvement entier de l'histoire est donc, d'une part, l'acte de procréation réel de ce communisme - l'acte de naissance de son existence empirique - et, d'autre part, il est pour sa conscience pensante, le mouvement compris et connu de son devenir" 34
Et Bordiga ajoute que le sujet de cette conscience ne peut pas être le philosophe individuel : il ne peut être que le parti de classe du prolétariat mondial. Mais si, comme le dit Marx, le communisme est le produit de l'ensemble du mouvement de l'histoire, alors il doit avoir commencé à émerger bien avant l'apparition de la classe ouvrière et de ses organisations politiques, de sorte que la source de cette conscience doit être plus ancienne que la conscience elle-même - tout comme, dans la société capitaliste, le communisme est également plus vaste que les organisations politiques de la classe, même si ces dernières sont généralement son expression la plus avancée. En outre, étant donné que le communisme ne peut devenir clair pour lui-même, "compris et connu" que lorsqu'il devient le communisme prolétarien, c'est assurément une preuve supplémentaire que le communisme et la conscience communiste sont quelque chose qui évolue, qui n'est pas statique, mais est un processus en devenir - et donc ne peut pas être invariant.
Individu et espèce
La critique de l'individualisme a une longue histoire dans le marxisme, qui remonte aux critiques de Hegel par Marx, et en particulier à leur assaut contre Max Stirner ; et en argumentant contre le point de vue philosophique du penseur isolé, Bordiga est sur un terrain solide, citant la remarque tranchante de L'Idéologie allemande sur Saint Max dont "la philosophie se trouve dans la même relation à l'étude du monde réel que la masturbation à l'amour sexuel". Et comme nous l'avons vu, l'idée que l'ego est dans un certain sens une construction illusoire a aussi une longue histoire. Mais Bordiga va plus loin que cela. Comme nous l'avons également vu, la partie des "Tables immuables …" que nous citions plus haut, où Bordiga prédit que l'humanité communiste sera en mesure d'accéder à une sorte d'espèce ou de conscience cosmique, est intitulée "À bas la personnalité, c'est la clé". C'est comme si Bordiga voulait que l'être humain soit fondu dans l'espèce plutôt que réalisé à travers elle.
L'expérience d'un état de conscience qui va au-delà de l'ego a tendance à être une expérience de pointe plutôt qu'un état permanent, mais en tout cas, elle ne supprime pas nécessairement la personnalité. On pourrait dire que, dans l'avenir, cette forme de la personnalité en tant que masque, en tant que sorte de propriété privée, de face extérieure à l'illusion d'un moi absolu sera peut-être transcendée. Mais la nature elle-même a besoin de diversité pour pouvoir aller de l'avant, ce qui n'est pas moins vrai pour la société humaine. Même les bouddhistes ne prétendent pas que l'illumination fait disparaître l'individu. Il y a une histoire zen qui raconte comment un étudiant, approchant son professeur après avoir entendu que ce dernier avait atteint le "satori", le flash de l'éclair d'illumination, demande au maître "comment vous sentez-vous d'être illuminé ?" Ce à quoi maître répond" : "aussi misérable que d'habitude."
Et dans la même partie des "Tables immuables …", Bordiga cite la "splendide expression" des Manuscrits de 1844 qui dit que l'humanité est un être qui souffre, et que s'il ne souffre pas, il ne peut pas connaître la joie. Cet être charnel, mortel, être humain individu existera toujours dans le communisme, qui, pour Marx est "la seule société dans laquelle le développement original et libre des individus n'est pas un vain mot cesse d'être une simple phrase" (Idéologie allemande, "Le communisme comme tâche humaine". Ed La pléiade, p. 1321)
Ce sont bien sûr des questions pour l'avenir lointain. Mais les soupçons de Bordiga sur la personnalité individuelle ont des implications beaucoup plus immédiates sur la question de l'organisation révolutionnaire.
Nous savons que Bordiga a fait une critique acerbe du fétichisme bourgeois de la démocratie, parce que cette dernière est basée sur la notion fausse du citoyen isolé et sur le fondement réel d'une société atomisée par l'échange des marchandises. Les idées qu'il a développées dans le principe démocratique et ailleurs nous permettent de mettre en lumière la vacuité fondamentale des structures les plus démocratiques de l'ordre capitaliste. Mais il arrive un moment dans la pensée de Bordiga où il perd de vue ce qui était authentiquement "progressiste" dans la victoire de l'échange des marchandises sur toutes les formes plus anciennes de la société : la possibilité de critique, la pensée individuelle sans laquelle la "science positive" - que Bordiga revendique encore comme étant le point de vue du prolétariat - n'auraient pas vu le jour. Appliquée à la conception de Bordiga du parti, cette manière de penser conduit à la notion d'organisation "monolithique", "anonyme" et même "totalitaire" - termes qui ont tous été utilisés et approuvés dans les canons bordiguistes. Elle conduit à théoriser la négation de la pensée individuelle et donc des divergences internes et des débats. Et comme avec tous les régimes totalitaires, il y a toujours au moins une personne qui devient tout sauf anonyme - qui devient l'objet d'un culte de la personnalité. Et ceci est précisément ce qui a été justifié dans le Parti communiste Internationaliste dans la période d'après-guerre par ceux qui ont vu dans Bordiga le "leader brillant", le génie qui pourrait trouver des réponses à tous les problèmes théoriques posés à l'organisation (même quand il n'était pas membre du parti). C'est cette façon aberrante de penser qui est attaquée dans l'article de la GCF "Contre la conception du chef génial" 35
La contribution de Bordiga
Nous avons parfois critiqué l'idée de Bordiga qu'un révolutionnaire est quelqu'un pour qui la révolution est déjà arrivée. Dans la mesure où elle implique l'inévitabilité du communisme, ces critiques sont valables. Mais il y a aussi quelque chose de vrai dans l'affirmation de Bordiga. Les communistes sont ceux qui représentent l'avenir dans le présent, comme le pose le Manifeste communiste, et en ce sens ils mesurent le présent - et le passé - à la lumière de la possibilité du communisme. "La passion pour le communisme" de Bordiga - son insistance sur la démonstration de la supériorité du communisme sur tout ce que la société de classe et le capitalisme avait engendré - lui a permis de résister aux fausses visions du progrès capitaliste et "socialiste" qui ont été serinées à la classe ouvrière durant les années 1950 et 60 et, peut-être plus important encore, de démontrer dans la pratique que le marxisme n'est en fait pas un dogme invariant, mais une théorie vivante, car il n'y a aucun doute que les contributions de Bordiga sur le communisme enrichissent notre compréhension de celui-ci.
Plus tôt dans cet article nous nous sommes référés à la nécrologie de Damen de 1970, qui visait à évaluer la contribution politique globale de Bordiga. Damen commence par la liste de toutes les choses "que nous devons à Bordiga", par-dessus tout l'immense contribution qu'il a faite dans sa période "classique" sur la théorie de l'abstentionnisme et la relation entre le parti et la classe. Mais, comme nous l'avons vu, c'est à juste titre qu'il n'épargne aucune critique à Bordiga concernant son retrait de l'activité politique entre la fin des années 1920 et le début des années 1940, son refus de se prononcer sur tous les drames économiques et politiques qui emplissent cette période. En examinant son retour à la vie politique à la fin de la guerre, Damen est encore cinglant sur les ambiguïtés de Bordiga concernant la nature capitaliste de l'URSS. Il aurait pu aller encore plus loin en montrant comment le refus de Bordiga de reconnaître les acquis de la Fraction a conduit à une claire régression politique sur des questions clés telles que la question nationale, les syndicats et le rôle du parti dans la dictature du prolétariat. Mais ce qui manque dans le texte de Damen est une évaluation de la contribution réelle à notre compréhension du communisme que Bordiga a entreprise dans ses dernières années - une contribution que la gauche communiste doit encore assimiler, notamment parce qu'elle a, par la suite, été reprise par d'autres aux programmes douteux, tels que le courant "communisateur" (dont Camatte a été l'un des pères fondateurs), qui l'ont utilisée pour produire des résultats que Bordiga lui-même aurait certainement désavoués. Mais cela exigera un autre article, et avant cela, nous voulons nous pencher sur les autres "théories de la révolution prolétarienne" qui ont été élaborées dans les années 50, 60 et 70.
C D Ward
1 "Après la Seconde Guerre mondiale: débats sur la manière dont les ouvriers exerceront le pouvoir après la révolution". https://fr.internationalism.org/icconline/201401/8873/apres-seconde-guerre-mondiale-debats-maniere-dont-ouvriers-exerceront-pouvoir [14]
2 Revue internationale n° 147. "Décadence du capitalisme : le boom d'après-guerre n'a pas renversé le cours du déclin du capitalisme". https://fr.internationalism.org/rint147/decadence_du_capitalisme_le_boom_d_apres_guerre_n_a_pas_renverse_le_cours_du_declin_du_capitalisme.html [15]
3 https://www.marxists.org/francais/pannekoek/works/1936/00/pannekoek_19360000.htm [16]. Voir aussi l'article référencé dans la note 1.
4 À Ustica, il a rencontré Gramsci qui avait joué un rôle central pour imposer la ligne de l'IC dans le parti italien en écartant Bordiga du leadership. À ce moment, Gramsci était déjà malade et, en dépit de leurs divergences considérables, Bordiga n'a pas hésité à prendre la défense de ses besoins de base et de travailler avec lui à la formation d'un cercle éducatif marxiste.
5 Cette plateforme a été récemment republiée en anglais sous forme d'une brochure de la Tendance Communiste Internationaliste. https://www.leftcom.org/en/adverts/2011-11-01/the-platform-of-the-committee-of-intesa-of-1925-is-now-available-once-again [17]
6 Les problèmes pratiques auxquels Bordiga a été confronté au cours de cette période étaient incontestablement considérables : il était suivi par deux agents de police partout où il allait. Néanmoins, il y a eu un aspect volontaire dans la démarche d'isolement de Bordiga vis-à-vis de ses camarades et de Damen. Une sorte de nécrologie, écrite peu après la mort de Bordiga en 1970, est très critique concernant son comportement politique : "Son comportement politique, son refus constant de prendre une attitude politiquement responsable, doivent être pris en compte au regard de ce climat particulier. Ainsi, de nombreux événements politiques, dont certains d'une grande importance historique, comme le conflit Trotsky-Staline et le stalinisme lui-même ont été dédaigneusement ignorés et sont restés sans réaction de sa part. Il en allait de même concernant notre Fraction à l'étranger, en France et en Belgique, concernant l'idéologie et la politique du parti de Livourne, la Seconde Guerre mondiale et, enfin, l'alignement de l'URSS avec le front impérialiste. Pas un mot, pas une ligne de la part de Bordiga ne sont apparus tout au long de cette période historique qui était d'une dimension plus vaste et complexe que la Première Guerre mondiale". https://www.leftcom.org/en/articles/2011-01-21/amadeo-bordiga-beyond-the-myth-and-the-rhetoric-0 [18]. (Traduit par nous). Une étude des "années d'obscurité" de Bordiga a été publiée en italien par Arturo Peregalli et Sandro Saggioro, intitulée Amadeo Bordiga. - La sconfitta e gli anni Oscuri (1926-1945). Edizioni Colibri, Milan, Novembre 1998.
7 Lire à ce propos deux articles de la Revue internationale, respectivement les numéros 36 et 90,"Le deuxième congrès du parti communiste internationaliste (Internationalisme n°36, juillet 1948)" ; https://fr.internationalism.org/rinte36/pci.htm [19] et "Polémique : à l'origine du CCI et du BIPR, I - La fraction italienne et la gauche communiste de France" ; https://fr.internationalism.org/rinte90/bipr.htm [20].
8 Voir l'article suivant de la Revue internationale n° 36, Le deuxième congrès du parti communiste internationaliste (Internationalisme n°36, juillet 1948). https://fr.internationalism.org/rinte36/pci.htm [19]
9 Voir en particulier dans la Revue internationale n° 127, l'article "Les années 1930 : le débat sur la période de transition". https://fr.internationalism.org/rint127/communisme_periode_de_transition.html [21]
10 La Gauche communiste d'Italie. Chapitre "Le Partito Comunista Internazionalista d'Italie". P 220. Ces aperçus sur les dangers potentiels émanant de l'État "prolétarien" semblent avoir été perdus, à en juger par la surprise exprimée par le délégué du PCInt / Battaglia Comunista, lors du deuxième congrès du CCI, après avoir pris connaissance d'une proposition de résolution sur l'État de la période de transition qui était basée sur les acquis de la Fraction et de la GCF. Cette résolution a finalement été adoptée lors du Troisième Congrès: https://fr.internationalism.org/rint11/periode_de_transition.htm [22]. Voir aussi la Revue internationale n° 47, "La période de transition : polémique avec le PCInt Battaglia Comunista". https://fr.internationalism.org/rinte47/polem.htm [23].
11 Dans sa préface à Russie et Révolution dans la Théorie Marxiste (Éditions Spartacus 1975), Jacques Camatte montre que le Bordiga des années révolutionnaires après la Première Guerre mondiale ne défendait pas la notion d'invariance, se référant notamment pour cela au premier article de la collection, "Les leçons de l'histoire récente", qui fait valoir que le mouvement réel du prolétariat peut enrichir la théorie, et qui critique ouvertement certaines des idées de Marx sur la démocratie et quelques-unes des prescriptions tactiques du Manifeste communiste : "le système du communisme critique doit naturellement être compris en liaison avec l'intégration de l'expérience historique postérieure au Manifeste et à Marx, et, s'il le faut, dans un sens opposé à certaines comportements tactiques de Marx et d'Engels qui se sont révélés être erronés". (p. 71)
12 Lire dans la Revue Internationale n°147, "Décadence du capitalisme : le boom d'après-guerre n'a pas renversé le cours du déclin du capitalisme". https://fr.internationalism.org/rint147/decadence_du_capitalisme_le_boom... [15].
13 Lire l'article : "Après la Seconde Guerre mondiale: débats sur la manière dont les ouvriers exerceront le pouvoir après la révolution". https://fr.internationalism.org/icconline/201401/8873/apres-seconde-guer... [14].
14 Comme souligné dans un récent article de C Derrick Varn sur le blog Symptomatic Commentary, "The brain of society: notes on Bordiga, organic centralism, and the limitations of the party form" (), Bordiga semblait réticent à abandonner la notion de parti non seulement se maintenant durant la phase la phase supérieure du communisme mais également y agissant comme l'incarnation du cerveau social. https://symptomaticcommentary.wordpress.com/2014/08/19/the-brain-of-society-notes-on-bordiga-organic-centralism-and-the-limitations-of-the-party-form/ [24].
15 Amadeo Bordiga. 1965. "Considérations sur l'activité organique du parti lorsque la situation générale est historiquement défavorable". https://www.quinterna.org/lingue/francais/historique_fr/consid%C3%A9rati... [25]
16 Voir en particulier dans la Revue internationale n° 70, " Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessite matérielle. L'aliénation du travail constitue la prémisse de son émancipation ". https://fr.internationalism.org/rinte70/communisme.htm [26] ; dans la Revue internationale n° 75 "L'étude du Capital et des fondements du communisme".
17 Intitulé, "À Janitzio, ils n'ont pas peur de la mort."
18 Voir également un article précédent de la Revue internationale n° 81 dans la série "Le communisme n'est pas un bel idéal, mais une nécessite matérielle. Marx de la maturité : communisme du passe, communisme de l'avenir". https://fr.internationalism.org/rinte81/comm.htm [27].
19 Une exposition assez claire de la conception de Bordiga du socialisme peut être trouvée dans un article d'Adam Buick du Parti socialiste de Grande-Bretagne qui, malgré ses nombreux défauts, a toujours très bien compris que le socialisme signifie l'abolition du travail salarié et de l'argent. https://libcom.org/library/bordigism-adam-buick [28]
20 Voir dans la Revue internationale n° 111, dans la série "Le communisme est à l'ordre du jour de l'histoire", l'article "Trotski et la "culture prolétarienne"".
21 Voir dans la série "Le communisme une nécessité matérielle", l'article de la Revue internationale n° 71, "Le communisme : véritable commencement de la société humaine" ; https://fr.internationalism.org/rinte71/communisme.htm [29].
22 Lire dans la Revue internationale n° 150, "Le communisme primitif et le rôle de la femme dans l'émergence de la culture [30]" et dans la Revue internationale n° 151, l'article "le communisme primitif et le rôle de la femme dans l'émergence de la solidarité" ; https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201304/6967/a-propos-du-livre-communisme-primitif-nest-plus-ce-quil-etait-ii-co [31].
23 Revue internationale n° 71. https://fr.internationalism.org/rinte71/communisme.htm; [32]
24 Manuscrits économiques et politiques de 1844. "Propriété privée et communisme". 3. https://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/manuscrits_1844/Manuscri... [33]
25 Freud, New Introductory Lectures, London 1973, p 117. Notre traduction.
26 Erich Fromm, Bouddhisme Zen et psychanalyse, 1960, chapitre "Dé-refoulement et illumination". Éditions Quadrige / PUF. Fromm, un descendant de l'école de Francfort qui a également beaucoup écrit sur les premiers écrits de Marx, considère aussi que le véritable but de la psychanalyse (qui ne pourrait être atteint à grande échelle que dans une "société saine"), n'est pas seulement de soulager les symptômes névrotiques ou de subordonner les instincts au contrôle intellectuel, mais de rendre l'inconscient conscient et d'accéder ainsi à la vie non réprimée. Il définit ainsi la méthode de la psychanalyse par rapport à cet objectif : "elle examine le développement psychique d'un individu depuis son enfance et s'efforce de faire revivre en lui les premières afin de l'aider à expérimenter ce qui est, pour le moment, maintenant refoulé. Elle procède en découvrant pas à pas les illusions sur le monde qui habitent l'individu, pour diminuer les distorsions parataxiques et les intellectualisations aliénantes. L'individu qui suit ce processus, en devenant de moins en moins un étranger à lui-même, devient moins de moins en moins étranger au monde ; puisqu'il est entré en contact avec son univers intérieur, il est entré en contact avec l'univers extérieur. La fausse conscience disparaît, et avec elle la polarité conscient-inconscient" (Chapitre "Dé-refoulement et illumination". Ailleurs (un peu avant le passage cité), il compare cette méthode avec celle du Zen, qui utilise différents moyens, mais aussi passe par une série de petites réalisations ou "satoris" vers un niveau qualitativement plus élevé d'être dans le monde.
27 Voir la collection Murdering the Dead : Amadeo Bordiga sur le capitalisme et d'autres catastrophes, Antagonisme Press, Revue 2001. Voir aussi notre article sur les inondations en Grande-Bretagne qui se penche sur la notion de Bordiga du rôle de la destruction dans l'accumulation capitaliste: http: //en.internationalism. org / Révolution Inte / 201403/9567 / inondation-forme-choses-vient
28 Espèce Humaine et Croûte Terrestre, Petite Bibliothèque Payot, p168
29 Le programme révolutionnaire immédiat. https://www.sinistra.net/lib/upt/prolac/muue/muueapebuf.html [34].
31 Revue internationale n°°14. "Une caricature de parti : le parti bordiguiste". https://fr.internationalism.org/rinte14/pci.htm [36].
32 "L'invariance historique du Marxisme". https://www.sinistra.net/lib/bas/progco/qioe/qioennobef.html [37].
33 Idem.
34 Manuscrits économiques et politiques de 1844. Propriété privée et communisme. 1.
35 Lire dans la Revue internationale n° 33, l'article "Problèmes actuels du mouvement ouvrier - Extraits d'Internationalisme n°25 (août-1947) - La conception du chef génial" ; https://fr.internationalism.org/rint33/Internationalisme_chef_genial.htm [38]
Ce numéro de la Revue internationale rassemble quatre documents qui expriment nos préoccupations actuelles concernant la situation mondiale et notre rôle en son sein en tant que révolutionnaires.
Pour commencer, une nouvelle prise de position sur la Catalogne. Elle n'est pas la première de notre part sur les évènements récents comme les lecteurs de nos publications, surtout sur notre site web, l'auront remarqué. En octobre 2017, nous avons distribué un tract "Confrontations en Catalogne: la démocratie et la Nation sont le passé réactionnaire, le prolétariat est l'avenir [47]", traduit en différentes langues. Un certain nombre d'autres articles ont paru, notamment sur notre page en langue espagnole, mais ces événements devront être suivis de près dans la période à venir et cette prise de position ne sera certainement pas la dernière.
Le mouvement indépendantiste en Catalogne est en contradiction directe avec la gestion "rationnelle" de l'État capitaliste et de l'économie au niveau de la Catalogne, de l'Espagne et de l'Union européenne. Les seuls dans les rangs de la bourgeoisie mondiale qui pourraient bénéficier d'un nouvel approfondissement de ce processus seraient des Poutine, rivaux d'une UE forte dans la compétition inter impérialiste mondiale. Mais l'aspect qui doit nous préoccuper le plus, c'est l'impact de ces événements sur le prolétariat. La fièvre nationaliste autour de "l'indépendance" de la Catalogne est un coup dur contre la classe ouvrière non seulement de cette région, mais aussi sur le plan international, étant donné l'importance mondiale de la lutte des classes en Espagne.
Nous voyons que beaucoup de ceux qui ont participé à la révolte des Indignados en 2011 -un mouvement qui s'est orienté vers l'internationalisme, vers les principes prolétariens– abandonnent aujourd'hui toute idée de lutte contre le capitalisme et se joignent aux manifestations en faveur ou contre l'indépendance. Les familles prolétariennes sont déchirées entre ceux qui soutiennent Puigdemont ou d'autres fractions de la cause catalane et ceux qui, soutenant les "Españolistas", pensent que l'Espagne doit rester un seul pays. Et où sont les internationalistes? Ils sont actuellement une minorité assiégée, mais il est plus que jamais nécessaire qu'ils parlent haut et fort.
Le deuxième article porte sur la vie de la bourgeoisie de la puissance économique et militaire la plus puissante, les États-Unis, qui se trouvent au cœur du désordre mondial grandissant. L'analyse qu'il développe fait partie d'une analyse de la classe dirigeante dans les principaux pays occidentaux. L'article souligne les grandes difficultés de la classe dirigeante aux Etats-Unis après presque un an de présidence Trump. Un chapitre important de cet article est consacré aux relations entre les deux anciens leaders de bloc et au rôle que la Russie joue aujourd'hui dans les options stratégiques américaines. Ces analyses doivent être considérées comme une continuation de l'orientation décidée lors du 21ème congrès international en 2015 d'analyser de manière critique la situation internationale, sans exclure une réflexion autocritique sur les erreurs que nous avons pu commettre à ce niveau dans le passé (cf. dans la Revue Internationale 156 : "40 ans après la fondation du CCI, quel bilan et quelles perspectives pour notre activité ? [48]").
Le troisième texte de la présente revue est notre "Manifeste sur la révolution d'Octobre 1917 en Russie", un siècle après la première révolution prolétarienne réussie. Nous l'avons publié en ligne en octobre et nous avons organisé une série de réunions publiques sur ce sujet. Tout d'abord, nous devons défendre le caractère internationaliste de la révolution d'Octobre appartenant à un mouvement de classe mondiale contre le capitalisme. Sans ce point de référence, et sans un examen courageux de toutes les erreurs commises et des faiblesses rencontrées, une nouvelle tentative ne pourra pas être victorieuse à l'avenir. La révolution russe fait partie de notre histoire, de l'histoire du prolétariat, malgré sa dégénérescence et les atrocités commises en son nom par la suite. Le Manifeste ne répond pas seulement aux campagnes bourgeoises actuelles, mais tire aussi les leçons et essaie de donner des indications pour la perspective du communisme d'aujourd'hui. Bien que la révolution ne se soit pas propagée au monde entier et que le processus soit resté isolé et donc sans perspective réelle de vaincre le capitalisme, "l’insurrection d’Octobre est encore à ce jour le point le plus élevé atteint par la lutte de classe prolétarienne – une expression de sa capacité à s'organiser à grande échelle, consciente de ses objectifs, confiante dans son rôle de prise en main de la vie sociale. C'était l’anticipation de ce que Marx appelait "la fin de la préhistoire", de toutes les conditions dans lesquelles l’humanité est à la merci de forces sociales inconscientes ; l’anticipation d’un futur dans lequel, pour la première fois, l’humanité fera sa propre histoire selon ses propres besoins et ses propres desseins".
Le dernier texte de cette revue est la "Résolution sur la lutte de classes internationale", un document du dernier congrès international du CCI au printemps 2017.
Avec cette analyse globale de la situation, nous commençons à rendre compte des résultats de notre congrès, qui a traditionnellement pour tâche fondamentale de décider des orientations générales de nos activités pour la période à venir. L'analyse de la situation mondiale en est un élément crucial.
La résolution est centrée sur la situation sociale, le rapport de forces entre les deux principales classes de la société capitaliste actuelle - la bourgeoisie et le prolétariat. Près de trois décennies après l'effondrement de l'ancien système des blocs et le début de ce que nous appelons la période de décomposition du capitalisme, nous essayons toujours de mieux comprendre les défis auxquels les révolutionnaires sont confrontés aujourd'hui, d'affiner nos concepts du cours historique et de la décomposition : "Les mouvements de classe qui ont surgi dans les pays avancés après 1968 marquaient la fin de la contre-révolution, et la résistance maintenue de la classe ouvrière constituait un obstacle à la "solution" de la bourgeoisie à la crise économique : la guerre mondiale. Il était possible de définir cette période comme un "cours à des affrontements de classe massifs", et d’insister sur le fait qu’un cours à la guerre ne pouvait s’ouvrir sans une défaite directe d’une classe ouvrière insurgée. Dans la nouvelle phase, la désintégration des deux blocs impérialistes a éliminé la guerre mondiale de l’ordre du jour indépendamment du niveau de la lutte de classe. Mais cela signifiait que la question du cours historique ne pourrait plus être posée dans les mêmes termes. L’incapacité du capitalisme à dépasser ses contradictions signifie toujours qu’il ne peut offrir à l’humanité qu’un futur de barbarie, dont on peut déjà préfigurer les contours dans une combinaison infernale de guerres locales et régionales, de désastres écologiques, de pogromes et de violence sociale fratricide. Mais à la différence de la guerre mondiale, qui requiert une défaite physique directe tout autant qu’idéologique de la classe ouvrière, cette "nouvelle" descente dans la barbarie opère de manière plus lente, plus insidieuse, qui peut embrigader graduellement la classe ouvrière et la rendre incapable de se reconstituer en tant que classe. Le critère pour évaluer l’évolution du rapport de force entre les classes ne peut plus être celui d’empêcher la guerre mondiale, et est devenu en général, plus difficile à prévoir."(Résolution point 11)
De quels critères avons-nous besoin aujourd'hui pour évaluer correctement l'équilibre des forces de classe ?
Nous ne pensons pas que le point de non-retour a été franchi, que la classe ouvrière dans les centres de l'essor historique du capitalisme mondial, et avec elle la masse gigantesque du prolétariat en Chine, ont été vaincues. Nous voyons encore dans cette situation qu’il existe un potentiel pour le développement de ce que nous appelons la dimension politico-morale de la lutte prolétarienne : "l'émergence d'un rejet profond du mode de vie existant de la part de secteurs plus larges de la classe." (Point 24)
Cette situation difficile a également une conséquence sur nos tâches en tant que minorité de la classe. Les minorités révolutionnaires sont un produit de la classe et ont un rôle spécifique - à l'heure actuelle, elles constituent un pont organisationnel entre les luttes révolutionnaires du passé et celles de l'avenir, même si, entre les deux, la distance est énorme.
Novembre 2017
La Catalogne, Barcelone en particulier, est un de ces lieux inscrits dans la mémoire du prolétariat espagnol et mondial. Les luttes, les victoires et les défaites de la classe ouvrière dans ce territoire ont marqué l’histoire de notre classe. Aussi, dans la situation présente, le CCI, par cet article et d’autres qui l’ont précédé dans notre presse territoriale, veut alerter notre classe face au danger d’être entrainée peu ou prou par la bagarre nationaliste qui s’y déroule. Elle n’en sortirait pas indemne.
De l’espoir du Mouvement des Indignés en 2011…
C’est au même endroit et avec à peine quelques années de distance, qu’on a pu assister à deux scénarios sociaux non seulement différents mais complètement opposés.
Barcelone, quelques jours après le 15 mai 2011 : lors du mouvement des Indignés, la Place de Catalogne est une ruche de réunions et d'assemblées ; il y a plus de 40 commissions qui abordent des questions qui vont de la catastrophe environnementale à la solidarité avec les luttes en Grèce contre les coupes sociales. Il n’y a pas un seul drapeau. Par contre, il y a partout des bibliothèques improvisées avec des livres apportés par des anonymes et à la disposition de tous, pour élargir la vision du mouvement, et partout sont présentes l'indignation et la profonde inquiétude face au sombre avenir que la survie de ce système entraîne pour l'humanité tout entière. Ces mêmes places, à Barcelone ou ailleurs en Espagne, dans le sillage du mouvement initié à la Puerta del Sol de Madrid, voient des gens de tout âge, de toutes langues, de toutes conditions, se réunir et débattre, avec du respect et un sens de l'écoute. Vers les assemblées convergent, jour après jour, des manifestations ouvrières, des manifestations contre les coupes budgétaires dans les soins de santé, des délégations des quartiers cherchant la solidarité des personnes présentes pour essayer d'arrêter l’énième expulsion, etc. Les assemblées agissent comme un cerveau collectif qui essaie de relier les différentes expressions de la lutte à la recherche d'une cause commune unificatrice. "Nous sommes antisystème parce que ce système est inhumain", voilà ce qui est fièrement proclamé. Mais le mouvement subit une répression impitoyable[1], on dénonce cette violence mais aussi "celle d’un salaire mensuel de 600 euros".
…à l’arriération et l'hystérie nationaliste en 2017
Et voilà que dans ces mêmes rues, aujourd'hui à Barcelone et dans la région, des centaines de milliers de personnes manifestent "pour l'indépendance de la Catalogne". Mais ces manifestations-là sont instrumentalisées, elles ne peuvent constituer qu’une masse de manœuvre qui obéit à des actions convoquées par de sombres "cerveaux de l'ombre", pour des actions qui ont un sens incompréhensible pour les figurants d'une pièce écrite par d'autres. C'est ce qui est arrivé à ceux qui ont reçu les coups de matraques de la police, en défendant les urnes lors du référendum du 1er octobre, qui ont vu comment, dans les jours qui ont suivi la tenue du référendum, ses propres organisateurs ayant après-coup relativisé la tenue même de la consultation en la réduisant à un acte purement "symbolique". Ou ceux qui se sont laissés emporter par l'euphorie du "Nous sommes déjà une République" après la pantomime de proclamation de ladite République catalane le 27 octobre. Il s’agissait, comme les dirigeants indépendantistes l'ont affirmé par la suite, d’un acte virtuel, et "symbolique". À l’extrême opposé du mouvement du 15 Mai en 2011, pour se joindre à de tels actes nationalistes, l’esprit critique est évidemment de trop. Il suffit d’avoir en tête un "discours national" bien mitonné. Ceci est le propre de tout nationalisme, mais dans le cas de la Catalogne et d’autres contrées "sans État", ce discours est un pataquès où tout est mélangé dans des esprits conditionnés pour qu’aucune critique ne puisse se faire jour. Ainsi on se revendique d’une Arcadie mythifiée, une patrie catalane qui n’a jamais existé. Dans ce processus, un ennemi est nécessaire et ce ne peut-être que l’Etat central et ses vestiges soi-disant "fascistes". Et un bouc-émissaire : les "Espagnols" en général et tout ce qui y ressemble, qui seraient la cause de toutes les souffrances de cette société; et ainsi on est prêt à répondre au quart de tour aux appels faits par les réseaux sociaux pour marcher, tête baissée et yeux fermés, aux côtés des exploiteurs catalans, des Catalans corrompus, des corps de répression de la police catalane, des "ultras catalanistes" qui passent leur temps à pointer du doigt et à intimider les "autres" (dans le cas présent, ceux qui se montrent tièdes vis-à-vis d’un "anti-espagnolisme" obligatoirement viscéral). Et c'est ce même mode opératoire ignoble qui est suivi par d’autres manifestants qui, dans les jours qui suivent, défilent dans ces mêmes rues, à leur tour "contre l'indépendance de la Catalogne". Cette fois, le paradis perdu usurpé est celui de la "coexistence pacifique de tous les Espagnols". Cette fois-ci, les boucs émissaires coupables de la misère ou de l'incertitude sur l'avenir sont "ceux qui enfreignent la loi" ou "ceux qui veulent briser l'Espagne". Et voilà ces manifestants qui marchent aussi coude à coude avec une cohorte similaire d'exploiteurs, de corrompus et d’organes répressifs, avec aussi leurs "ultras espagnolistes", dans une logique de persécution et d'intimidation violente plus ou moins ouverte contre les autres[2].
Deux options opposées et antagoniques pour l'avenir de la société
Entre le mouvement des Indignés de 2011 et les récentes orgies patriotardes catalanes ou espagnoles, il y a une frontière de classe et un gouffre dans les perspectives. Le premier, malgré ses énormes difficultés indéniables, était l’expression d’une classe - le prolétariat - qui porte avec elle le projet d’une transformation sociale à l'échelle planétaire, en quête d'une explication cohérente des origines des problèmes qui affectent le monde entier, créant la base pour une véritable unification de toute l'humanité et en surmontant ainsi les divisions de classe, de race, de culture, etc. C'était donc un mouvement fondé sur la recherche d'une solution révolutionnaire pour l'avenir de la société, libérant l'humanité des chaînes de l'exploitation. Les orgies patriotardes, par contre, sont basées sur des réminiscences, des atavismes, de tout un passé mythifié et mystificateur. Non seulement cela, mais elles justifient et approfondissent la division et le rabaissement de frères de classe en nationalistes des deux bords. Leur perspective n'est pas celle d'une avancée révolutionnaire, mais d'un recul réactionnaire dans un passé clos, plein de méfiance et de peur. Le facteur qui les nourrit n'est pas la recherche d'une nouvelle organisation sociale fondée sur la satisfaction des besoins de tous, mais la décomposition du vieil ordre social qui règne sur la base du "chacun pour soi".
Comment en est-on arrivés là ?
Les uns et les autres donnent des explications circonstancielles et locales. Selon les nationalistes catalans, on assisterait à une résurgence des vestiges franquistes qui ont perduré en Espagne après la transition démocratique. Selon les nationalistes espagnols, la dérive indépendantiste serait une sorte de fuite en avant pour cacher les turpitudes d'un régime de corruption mis en place dans les administrations catalanes depuis des décennies. Le principal démenti de ces balivernes justificatives est le comportement même des acteurs de ce processus. Pendant des décennies, le principal parti de la Généralité (l'administration autonome catalane), anciennement connue sous le nom de CiU et aujourd'hui PDeCat[3], a fondé son hégémonie sur un régime clientéliste et corrompu. Mais cela n’a pas empêché les gouvernements espagnols successifs, de gauche comme de droite, de payer le soutien de ce parti au gouvernement central au moyen d'une juteuse compensation à la charge du budget de l'État. Et de leur côté, les nationalistes catalans n'ont jamais fait la fine bouche avec ces "résidus du franquisme" de l'État espagnol dont ils parlent, en passant des accords avec le PP[4], puis avec Zapatero[5] (les gouvernements tripartites d'ERC et d'Iniciativa[6] - qui sont maintenant des soutiens communs de la maire de Barcelone). Lorsque le PdeCat est retourné à la tête de la Généralité en 2010, le nouveau président, Artur Mas[7], n'a pas hésité à compter sur le PP pour mener un programme d'austérité implacable contre les conditions de vie de la population qui inspirera plus tard Mariano Rajoy[8] lui-même.
Les causes historiques
C'est pourquoi nous pouvons dire que l'explication de la dérive séparatiste en Catalogne ne trouve pas ses origines dans des facteurs de l'évolution historique spécifique de la Catalogne ou de l'Espagne, mais dans les conditions historiques mondiales, dans l'entrée de l'ensemble du capitalisme mondial dans sa phase finale de décomposition sociale.
Le marxisme n’a jamais nié l'existence des facteurs particuliers dans l'évolution du capitalisme dans chaque pays. En particulier, dans le cas des séparatismes en Espagne, se dressant comme une barrière réactionnaire supplémentaire face à la nécessité du prolétariat de se voir comme une classe indivisible, il a reconnu le poids d'un développement déséquilibré entre les zones plus ouvertes au commerce et à l'industrie, et les autres plus enfermées dans l'isolement et incapables de rattraper leur retard[9]. Mais le marxisme explique aussi que ces conflits locaux et ces contradictions évoluent en étant conditionnés par le cours du capitalisme à l'échelle mondiale. Cela est particulièrement évident dans le cas du nationalisme. Si, aux XVIIIe et XIXe siècles, la formation de certaines nouvelles nations pouvait représenter une avancée décisive pour la démolition des structures féodales et le développement de forces productives, une fois que le capitalisme a atteint la fin de son stade ascendant au début du XXe siècle, la "libération nationale" devient un mythe nettement réactionnaire, désormais au service de l'encadrement de la population et de la classe révolutionnaire en particulier, pour et dans la guerre impérialiste[10]. C'est pourquoi les vrais révolutionnaires ont toujours dénoncé le caractère anti-prolétarien des séparatismes en Espagne, comme défenseurs outranciers de l'exploitation et ennemis déclarés de la classe ouvrière, ainsi que le prolétariat de Catalogne, l'un des plus anciens du mouvement ouvrier mondial, a pu le constater à maintes reprises.
L'histoire du prolétariat en Catalogne aux prises avec le nationalisme
Ce n'est pas un hasard si Barcelone a été le théâtre de la première grève générale sur le territoire espagnol en 1855. C’est un produit de l’industrialisation précoce de la Catalogne. Pas de hasard, non plus, si cette ville fut le siège du Congrès des Travailleurs de la Région Espagnole, qui en 1870 constitua la base de la Première Internationale en Espagne[11]. Ce n'est pas une simple coïncidence si, contre les manifestations les plus avancées de la lutte des classes, comme la grève de "La Canadiense" à Barcelone en 1919, la bourgeoisie catalane a déployé, en 1920-1922, le pistolerisme patronal contre les grèves et les militants d'organisations anarcho-syndicalistes[12]. Ce n'est pas un hasard si, pour cette raison, le nationalisme catalan (sous la direction de Francisco Cambó), avec les secteurs les plus arriérés de l'armée espagnole, a été le principal promoteur de la dictature de Primo de Rivera (1923-1930). Ce n'est pas non plus par hasard si c’est la Généralité catalane (Companys avec le soutien des staliniens, et la complicité de la CNT elle-même) qui est devenue un bastion de l'État républicain espagnol poussant – par la mystification et la force des armes - les ouvriers à abandonner la lutte de classe, contre l'exploitation, et à rejoindre les front militaires de la guerre entre le camp fasciste et le camp démocratique, aussi bourgeois l'un que l'autre, et préfigurant ainsi les camps de la Deuxième boucherie impérialiste mondiale. Il n'est pas fortuit que la Généralité catalane ait été chargée de la mission criminelle de détruire par le sang et le feu la tentative du prolétariat de Barcelone en mai 1937, la dernière tentative du prolétariat de combattre sur son propre terrain de classe contre les exploiteurs de tous les camps et de toutes les patries[13], avant d'être enfermé dans la confrontation inter-impérialiste.
Ce n'est pas non plus un hasard si ce sont les ouvriers de Catalogne, arrivés parfois des régions les plus arriérées d’Espagne, qui, dans les années 1970, ont transformé leurs luttes (le Baix Llobregat en 1973, SEAT en 1975) en véritables phares pour la lutte de la classe ouvrière de l’Espagne entière. La classe ouvrière en Catalogne, par son propre développement et son expérience accumulée, est un maillon important de ce caractère associé de la production de toute la richesse sociale que le prolétariat international incarne et qui se heurte à l’appropriation privée et nationale de cette richesse. Dans la région de Barcelone, on trouve des travailleurs de plus de soixante nationalités, des ingénieurs stagiaires américains aux travailleurs immigrés sub-sahariens. Tous font partie intégrante et fondamentale de la même classe ouvrière mondiale, même si l’idéologie capitaliste, surtout à travers ses forces d’extrême-gauche, s’efforce d’insuffler le sentiment d’appartenance "nationale" ou "régionale" dans les rangs du prolétariat pour justement désagréger son unité de la classe.[14]
Quel enjeu pour le prolétariat en Catalogne comme pour le prolétariat mondial ?
Aujourd'hui, c'est tout ce potentiel accumulé au cours des décennies de lutte ouvrière qui est menacé par l'avancée de la décomposition sociale capitaliste. Cela ne veut pas du tout dire qu’on soit déjà dans une situation sociale dans laquelle les ouvriers sont prêts à se soumettre au rôle de chair à canon, dans les querelles entre les différentes bandes de la classe exploiteuse, ce qui correspondrait à un triomphe complet de l'alternative bourgeoise à la crise historique du capitalisme. Ceci est illustré dans la situation actuelle de la Catalogne par le fait que les travailleurs ne suivent pas du tout avec enthousiasme les appels aux grèves générales "pour l'indépendance", mais cela ne veut pas dire, pour autant, que les travailleurs aient la conscience de représenter une alternative pour l'avenir de l'humanité, qui puisse bannir la guerre de tous contre tous que le capitalisme en décomposition porte dans ses entrailles.
Particulièrement déroutantes pour la conscience de la classe ouvrière, les alternatives qui postulent qu'il y aurait une solution "rationnelle" à ces tensions au sein de la classe exploiteuse, alors que l'avancée de la décomposition capitaliste pousse à l'enracinement parmi la population des solutions "populistes" de plus en plus irrationnelles, qui vont de la sortie de l'Union européenne (que proposent, par exemple la CUP ou des secteurs de Podemos[15]), à la soumission totale à l’État espagnol, comme le défendent les partis "constitutionalistes". Le nationalisme et la violence finissent nécessairement par se rencontrer. L'illusion d'une "révolution du sourire", revendiquée par certains partisans du séparatisme catalan, comme le rêve de cette vie "normalisée" présentée comme une alternative par le bloc espagnoliste, sont une pure fiction mystificatrice. Comme nous l'avons déjà souligné dans notre article "Pays de l'Est : la barbarie nationaliste [49]" (Revue internationale n° 62) Pays de l'Est : la barbarie nationaliste: "Toute forme, toute expression de nationalisme, fût-il grand ou petit, porte obligatoirement et fatalement la marque de l'agression, de la guerre, du "tous contre tous", de l'exclusivisme et de la discrimination."
L'alternative du prolétariat mondial est une perspective complètement différente pour l'humanité. Comme nous le soulignions dans cet article sur la barbarie nationaliste : "La lutte du prolétariat a donné lieu au dépassement des divisions de nature nationale, ethnique, religieuse et linguistique, avec lesquelles le capitalisme - poursuivant le travail d'oppression des modes de production antérieurs - a tourmenté l'humanité. Dans le corps commun de la lutte unie pour les intérêts de classe, ces divisions disparaissent de manière naturelle et logique. La base commune, ce sont les conditions d’exploitation qui, partout, ne font qu’empirer avec la crise mondiale, l’intérêt commun est l'affirmation de leurs besoins en tant qu'êtres humains contre les besoins inhumains et de plus en plus despotiques de la marchandise et l'intérêt national."
Ce qui est en jeu aujourd'hui dans la situation du prolétariat mondial en Catalogne, c'est que la classe révolutionnaire mette en avant la défense des intérêts de l'humanité dans son ensemble, mette en avant sa solidarité de classe internationale contre la désagrégation sociale que le capitalisme en décadence favorise.
Face à la recherche d'un refuge dans de fausses identités locales ou régionales, dans la vision d’un futur enchaîné au carcan étriqué du "chacun pour soi" au détriment des autres, du pessimisme social croissant, s’impose, au contraire, la confiance dans les valeurs de l’association ouvrière internationale contre les divisions nationales, la conscience que la barbarie qu’annonce le monde actuel est le résultat de l'inhumanité de la soumission de la planète aux lois capitalistes de la loi de la valeur et de la concurrence. Avant tout, il incombe aux groupes qui revendiquent d’être à l'avant-garde de la classe ouvrière de dénoncer tous les pièges qui divisent notre classe et, surtout, ceux qui tentent de justifier leur soutien à l'une ou l'autre fraction de la classe exploiteuse parce que l’une ou l’autre serait "moins répressive" ou plus favorables aux intérêts de la lutte pour la libération du prolétariat. Si l'alternative révolutionnaire mondiale du prolétariat finalement échouait, la perspective serait celle d'une guerre de tous contre tous, où il sera difficile de distinguer quelle fraction sera la plus cruelle et plus inhumaine en imposant sa propre survie au détriment du reste de la race humaine.
Lorsque la police a essayé de démolir les camps du mouvement du 15 Mai à Barcelone en 2011, un cri s'est élevé :"Nous sommes tous Barcelone". Il a été entendu dans toutes les places et toutes les manifestations, et nulle part plus bruyamment qu'à la Puerta del Sol de Madrid. La recrudescence du nationalisme en Catalogne est un coup porté non seulement contre le prolétariat de Barcelone, mais aussi contre le prolétariat de toute l'Espagne - puisque dans tout le pays, les prolétaires ont été entraînés dans des mobilisations pour ou contre l'unité de l'État espagnol. Ce poison a également touché les nombreux immigrants espagnols qui travaillent actuellement dans d'autres pays européens, où il y a eu de petites mais significatives manifestations autour du même thème. Et ce coup porté au prolétariat espagnol est aussi un coup porté au prolétariat mondial tout entier, précisément à cause de la profondeur des traditions révolutionnaires du prolétariat en Espagne. Comme toujours, la solidarité avec les travailleurs d'Espagne ne peut que résider dans le développement de la lutte internationale des classes.
Valerio, 5 décembre 2017
[1] Le 27 mai 2011, la police catalane chargea brutalement, suivant les ordres du gouvernement nationaliste catalan en lien étroit avec le ministère de l’intérieur espagnol pour essayer de "nettoyer" la place de Catalogne. Il y a eu plus de 100 blessés.
[2] Ce climat de recherche de tous les maux de la société dans l’autre moitié de la population avait déjà été encouragé lors des mobilisations contre les attentats terroristes du 17 aout à Barcelone. Lire dans Acción Proletaria: de septembre 2017 "Atentados terroristas en Cataluña: la barbarie imperialista del capitalismo en descomposición [50]".
[3] Convergence et Union (CiU) était une coalition de la droite catalane qui a gouverné la région depuis la "transition démocratique" (1978) avec quelques intermèdes de gauche. Il y avait deux composantes : l’une plutôt nationaliste et l’autre plutôt autonomiste, mais toutes deux favorables au pacte avec le pouvoir central et surtout solidement unies dans des combines clientélistes qui ont fait de CiU l’un des partis le plus corrompus d’Espagne. La coalition a disparu et les plus nationalistes, aujourd’hui séparatistes, ont fondé le Parti Démocrate Européen de Catalogne (PDECat), avec Puigdemont à sa tête.
[4] Parti Populaire, celui de Rajoy, qui gouverne aujourd’hui en Espagne, un autre champion de la corruption.
[5] Chef du gouvernement espagnol socialiste (2004-2011). Après avoir minimisé la crise économique des années 2008, il mit en place des mesures anti-ouvrières qui ont ouvert la voie à leur approfondissement brutal par le gouvernement de Rajoy.
[6] Le gouvernement catalan (2003-2010) formé par la "gauche" : PS, ERC (Gauche Républicaine de Catalogne) et une coalition, Iniciativa, incluant le parti stalinien et les Verts.
[7] A. Mas a été président de la Généralité entre 2010 et2016. Après avoir fait basculer la droite vers l’indépendantisme, il organisa le premier referendum pour l’indépendance. C’est Carles Puigdemont qui lui a succédé.
[8] Chef de la droite et du gouvernement espagnol. Il a mis en place l’article 155 de la constitution pour prendre directement en charge la Généralité catalane, destituant ses ministres, en emprisonnant certains. Le président Puigdemont s’est réfugié en Belgique.
[9] Cela est à son tour le résultat, comme l’avait clarifié Marx, du caractère exceptionnel des conditions du développement du capitalisme en Espagne qui a eu pendant des siècles tout un monde où investir ses capitaux sans avoir besoin d’engager une modification généralisée de ses structures féodales et une industrialisation dans la "mère patrie". Nous avons résumé l’analyse des séparatismes en Espagne dans un article récent, L’imbroglio catalan montre l’aggravation de la décomposition capitaliste [51].
[10] Lire notre brochure Nation ou classe et aussi notre dénonciation du caractère réactionnaire de la revendication du “droit des peuples à l’autodétermination” dans nos articles “Les révolutionnaires face à la question nationale”, Revue Internationale nº 34 et 42.
[11] Le territoire du Congrès (la "région espagnole" et absolument pas la "nation catalane") est une indication du climat internationaliste qui était mis en avant dans ces premiers pas du mouvement ouvrier, qui voyait dans chaque territoire une région de l’humanité libérée à l’échelle planétaire.
[12] Ce qui fait croître encore plus l’indignation qu’on ressent quand on voit ceux qui se proclament les héritiers de la "Rosa de Foc" ("Rose de feu", le nom que les anarchistes donnaient à la Barcelone des années 1920-30, tant s’y étaient multipliés les incendies sociaux), faire aujourd’hui des courbettes devant ceux qui luttent contre "l’oppression nationale de la Catalogne".
[13] Nous encourageons vivement la lecture de notre brochure avec les textes de la Gauche Communiste sur la guerre d’Espagne : "1936: Franco y la República masacran al proletariado".
[14] La campagne menée actuellement par les formations d’extrême-gauche du capital - les CUP ou Podemos- sur l’identification de l’intérêt social avec l’intérêt national est l’héritière, avec un ton encore plus aberrant si cela est possible, de la campagne déployée dans les années 1970 et 80 par leurs géniteurs staliniens pour subordonner les luttes contre l’exploitation aux consignes de la "Liberté démocratique" ou du "Statut d’Autonomie" pour la Catalogne.
[15] CUP : Candidature d’Unité Populaire : regroupement d’anciens gauchistes de tout poil et d’anarchistes tendance "municipaliste", se disant "anticapitalistes". C’est l’extrême-gauche du nationalisme catalan, soutien critique et "social" des partis nationalistes. Ils avaient réussi à imposer à la droite catalaniste le retrait d’Artur Mas, trop clientéliste et corrompu. Ils sont les animateurs principaux des CDR (Comités de défense de la République), de création récente et en lien avec d’autres institutions "culturelles", convoquées à coups de réseaux sociaux pour faire la traque, tels des brigades de choc du nationalisme, à tout ce qu’ils considèrent comme "espagnoliste". Sur Podemos, on peut lire "Podemos : des habits neufs au service de l’empereur capitaliste [52]". C’est un parti national espagnol avec des "franchises" régionales. Celle de la Catalogne avec ses alliés (dont la maire de Barcelone) ne sait pas très bien sur quel nation danser, ils sont cependant favorables à un référendum avec l’accord du pouvoir central.
L’année dernière, les "élites" dominantes du capitalisme mondial ont été choquées par l’issue du referendum au Royaume-Uni sur l’appartenance des Britanniques à l’Union Européenne (avec le "Brexit"), et par le résultat des élections présidentielles aux États-Unis (avec le Président Trump). Dans les deux cas, les résultats obtenus ne correspondaient pas aux intentions, ni aux intérêts des fractions dirigeantes de la classe bourgeoise. Nous allons donc examiner une série d’éléments qui sont reliés entre eux dans le but de faire un premier bilan de la situation politique aux États-Unis et en Grande-Bretagne dans le sillage de ces événements. [1] Pour élargir l’angle d’attaque de notre examen, nous développerons aussi une analyse de la politique de la classe dominante dans les deux principaux pays d’Europe continentale : la France et l’Allemagne. En France, les élections présidentielles et législatives ont eu lieu au début de l’été 2017. En Allemagne, les élections générales au Bundestag ont eu lieu en septembre. La bourgeoisie des deux pays était obligée de réagir à ce qui s’est passé en Grande-Bretagne et aux États-Unis, et elle a réagi.
En choisissant de nous concentrer sur ces quatre pays, ces chapitres n’essaieront pas de faire une analyse de la vie politique de la bourgeoisie dans deux pays, la Russie et la Chine, qui jouent un rôle clef dans la constellation des puissances capitalistes impérialistes, aujourd’hui. Une étude de leur situation reste à faire. Ceci étant dit, nous devons dire que toutes deux, la Russie et la Chine, jouent un rôle extrêmement important dans notre analyse de la situation politique des quatre pays capitalistes centraux "de l’Ouest" qu’on doit examiner dans ces chapitres. Nous nous concentrerons aussi sur la vie politique des classes dominantes, sans entrer dans celle du prolétariat. Ici encore, il est clair que la situation actuelle pose une série de questions et de défis à la classe ouvrière que les organisations révolutionnaires doivent prendre à bras le corps et contribuer à clarifier, ce que nous essaierons de faire dans des articles à venir. Pour le moment, nous recommandons aux lecteurs de consulter la "Résolution sur la lutte de classe internationale [53]" de notre dernier congrès international, publiée également dans ce numéro de la Revue Internationale.
Le fondement historique de ces développements politiques réside dans un processus plus profond : la décomposition de l’ordre social capitaliste qui s’accélère. Nous recommandons vivement que la lecture de cet article et des suivants soit accompagnée d’une lecture ou d’une relecture de nos "Thèses sur la décomposition [54]" publiées dans la Revue Internationale n° 107, disponibles sur notre site. Pour nous, la situation actuelle est une grande confirmation de ce que nous avions souligné dans ce texte écrit il y a plus d’un quart de siècle. En particulier, l’examen concret de la situation actuelle confirme que c’est d’ailleurs la classe dominante elle-même qui est la première et la plus affectée par cette décomposition de son système, et que (sauf face à une menace prolétarienne) la bourgeoisie a de plus en plus de difficultés à maintenir son unité politique et sa cohésion.
(Steinklopfer, 23.08.17et réactualisé.)
[1] Ces chapitres qui sont conçus pour être lus comme une unité ont été d’abord écrits pendant l’été 2017 après les élections générales en Grande-Bretagne et les présidentielles et les législatives en France, mais avant les élections au Bundestag en Allemagne. Pour plusieurs raisons, ce travail n’a pu être publié à l’époque. Quelques mises à jour et corrections ont été faites, mais nous avons choisi de ne pas changer la section sur l’Allemagne où la situation même après les élections reste extrêmement incertaine. Voir notre analyse sur les élections en Allemagne [55]. Cela a aussi été écrit avant la dernière crise dans les rapports entre les États-Unis et la Corée du Nord et entre les États-Unis et l’Iran sur les problèmes des programmes atomiques et de fusées de ce que Washington appelle "les États-voyous". Pour la crise avec Corée du Nord, voir notre article "Menace de guerre entre la Corée du Nord et les États-Unis : c'est le capitalisme qui est irrationnel [56] "
En réaction à l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, les médias du reste du monde et les porte-paroles du "libéralisme" en Amérique même ont donné une image sinistre d’une planète bientôt plongée par Trump dans les affres d’une catastrophe protectionniste telle que celle qui s’était déjà produite après 1929. Il était affirmé que le protectionnisme était le programme du "populisme" politique en général et de Donald Trump en particulier. À ce moment-là déjà, dans notre article sur le populisme et sur l’élection de Trump, nous disions qu’un programme économique particulier (protectionniste ou autre) n’est pas une caractéristique majeure du populisme de droite. Au contraire, ce qui caractérise cette sorte de populisme, au niveau économique, est le manque de tout programme cohérent. Soit ces partis n’ont que peu ou rien à dire sur les questions économiques, soit – comme dans le cas de Trump – ils veulent une chose un jour et son contraire le lendemain. Bien que Trump au pouvoir ait déjà fait la preuve de son penchant pour "l’unilatéralisme" en menaçant ou en commençant à retirer les États-Unis de deux des plus importants accords commerciaux : celui de NAFTA (avec l’Amérique du Nord) et le TPP (avec l’Asie, sans la Chine). Dans le premier cas, cela reste une menace à laquelle vont s’opposer beaucoup de compagnies américaines importantes. Dans le second cas, l’accord réel n’a jamais été signé, si bien qu’un retrait formel des États-Unis n’est pas nécessaire. En même temps, Trump a suspendu les négociations sur le TTIP (Traité de Libre Echange Transatlantique) avec l’Union Européenne – mais son intention en procédant de la sorte reste peu claire. Selon ses propres propos, son but est d’imposer "un meilleur traité" pour l’Amérique. Jetant tout le poids des États-Unis pour faire pression sur les autres, Trump joue avec des enjeux importants, comme nous avions prévu qu’il le ferait. Le résultat reste, lui, imprévisible. Ce qui est clair, cependant, c’est qu’au niveau de la politique économique, les classes dominantes des autres pays ont profité de la rhétorique protectionniste de Trump pour blâmer unilatéralement les États-Unis pour ce qui est, d’abord et avant tout, un produit du capitalisme global. Ce dont nous avons été témoins récemment, ce n’est rien de moins qu’une étape qualitativement nouvelle de la vie économique ou de la lutte à mort entre les puissances capitalistes dominantes – quelque chose qui a déjà commencé avant que Trump ne devienne président. Et, en même temps que les autres gouvernements font à voix haute des déclarations "en défense du libre-échange" contre Trump, en réalité, ils ont tous adopté sa rhétorique contre le dumping et pour "le libre, mais aussi équitable, échange". Jadis un slogan des ONG, "le commerce équitable", est aujourd’hui le cri de guerre de la lutte économique bourgeoise. Le protectionnisme n’est ni nouveau, ni le monopole des États-Unis. Il fait partie de la compétition capitaliste, et il est pratiqué par tous les pays.
Le protectionnisme formel du marché n’est cependant qu’une des formes que prend le conflit. Une autre est l’arme des sanctions. Les sanctions économiques contre Moscou, surtout promues par les États-Unis, sont presqu’autant dirigées contre l’économie européenne que contre la Russie. En particulier, le renouvellement de ces sanctions et leur intensification (imposées par une coalition de Démocrates et de Républicains, contre la volonté du président), mettent ouvertement en question les arrangements de l’Europe de l’Ouest avec la Russie sur les nouveaux oléoducs et pipelines, et cela a provoqué une avalanche de protestations, surtout en Allemagne. Sous Obama déjà, la bourgeoisie américaine avait aussi commencé à poursuivre légalement en justice les compagnies allemandes qui opéraient aux États-Unis, comme la Deutsche Bank et Volkswagen. Il ne serait pas exagéré de parler d’une guerre commerciale offensive des Américains contre l’Allemagne, d’abord et avant tout contre son industrie automobile. Nous ne doutons pas une minute que les gens de VW ou Mercedes soient coupables de toutes les saloperies dont ils ont été accusés (centrées sur la falsification des contrôles de pollution). Mais ce n’est pas la principale raison pour laquelle ils sont poursuivis, et la preuve en est que d’autres "coupables" n’ont été que peu affectés par les procédures légales.
Bien que Trump, à la différence de son prédécesseur, n’ait pas pris de telles mesures pour le moment, il continue à menacer massivement, pas tant l’Europe, mais surtout la Chine. De son point de vue, il a de bonnes raisons de le faire. Au niveau économique déjà, la Chine est actuellement en train de faire surgir deux menaces gigantesques pour les intérêts des États-Unis. La première d’entre elles est la soi-disant nouvelle Route de la Soie, un programme d’infrastructure massive visant à relier l'Asie du Sud-est, le Moyen Orient, l’Afrique et l’Europe à la Chine grâce à un vaste système de trains modernes, d’autoroutes, de ports et d’aéroports, par terre et par mer. Pékin a déjà promis mille milliards de dollars pour cela, le programme le plus ambitieux pour des infrastructures dans l’histoire jusqu’à nos jours. La seconde menace est que la Chine (mais aussi le Japon) a commencé à retirer des capitaux des États-Unis et de la zone dollar et à établir des accords bilatéraux avec d’autres gouvernements (les États qu’on appelle les BRICS, mais aussi le Japon et la Corée du Sud) pour accepter des paiements dans toutes les autres monnaies[1], au lieu de payer en dollars. Bien qu’il y ait évidemment des limites objectives au niveau jusqu’auquel peuvent aller la Chine et le Japon sans se créer eux-mêmes des problèmes, ces mouvements représentent une grave menace pour les États-Unis : "tôt ou tard, le marché de la monnaie reflètera le rapport de force dans le commerce international – signifiant un ordre multipolaire avec trois centres de pouvoir. Dans un futur prévisible, le dollar devra partager son rôle dominant avec l’Euro et le Yuan chinois. (…) Cela n’affectera pas que l’économie et le secteur social, mais aussi l’armement militaire de la puissance mondiale" 5. Cela risque d’ailleurs de saper, sur le long terme, la supériorité militaire écrasante des États-Unis, la suprématie écrasante du dollar comme la monnaie du commerce mondial finance actuellement à un degré considérable leur gigantesque machine militaire et leur dette d’État. Bien que les États-Unis et l’Union Européenne menacent tous deux la Chine de nouveaux droits de douane pour répondre à ce qu’ils appellent le dumping chinois, ce à quoi ils veulent avant tout arriver, c’est que Pékin soit dépouillé de son statut, dans les institutions économiques internationales, de "pays en voie de développement" (qui donne à la Chine beaucoup de possibilités légales de protéger son propre marché). L’élément dans le programme économique de Trump, qui a cependant le plus impressionné la classe dominante, pas seulement aux États-Unis, est sa "réforme des impôts" planifiée. Le Frankfurter Allgmeine Zeitung en Allemagne a déclaré que cela constituerait – si cela devait se réaliser – rien de moins qu’une "révolution des impôts"[2]. Son idée principale n’est pas nouvelle en elle-même, mais va dans la même direction que des "réformes" semblables dans l’ère "néo-libérale" : celle de taxer autant que possible la consommation plutôt que la production. Comme tout le monde paie la taxe à la consommation, de tels transferts constituent une espèce de suppression d’impôts pour les propriétaires des moyens de production. Convaincus que les États-Unis sont le seul grand pays où un tel système de taxation pourrait être imposé d’une façon réellement radicale, Trump espère, en rendant la production aux États-Unis virtuellement libre d’impôts, ramener at home les compagnies américaines, leurs quartiers généraux étant actuellement dans des endroits comme Dublin ou Amsterdam, mais aussi la production à l’étranger, et devenir plus attractive pour les investisseurs et les producteurs étrangers. Cela semble surtout être la contre-offensive que Donald Trump a en tête dans l’étape actuelle de l’économie de guerre.
Sur le plan économique, Trump n’est rien d’autre qu'en opposition à la politique "néolibérale" dont il se réclame parfois. S’il a un but, celui de son gouvernement de milliardaires ressemble plus au "parachèvement" de la "révolution néolibérale". Derrière la rhétorique de son conseiller précédent, Steve Bannon, sur la "destruction de l’État", se cache l’État néolibéral, une forme particulièrement brutale et puissante de capitalisme d’État. Mais le problème de l’administration Trump aujourd’hui n’est pas seulement que son programme économique se contredit. C’est aussi que ces éléments de son programme qui pourraient être des plus utiles à la bourgeoisie américaine sont vraiment peu certains d’être mis en œuvre. La raison en est le chaos dans l’appareil politique de la première classe dominante du monde.
[1] Josef Braml : Trump’s Amerika, page 211. Braml Work for the German Society for Foreign Policy. (DGAP)
[2] Frankfurter Allgemeine Zeitung 02.04.2017. Le journal FAZ est un des porte-paroles dominants de la bourgeoisie allemande.
Aujourd’hui, il y a dans le bureau ovale un président qui voudrait gérer le pays comme une simple entreprise capitaliste et qui semble n’avoir aucune compréhension de choses comme l’État et l’habileté politique ou la diplomatie. C’est en soi un signe clair de la crise politique dans un pays comme les États-Unis. Depuis 2010, la vie politique de la bourgeoisie aux États-Unis a été caractérisée par une tendance de tous les principaux protagonistes à se bloquer les uns les autres. Les Républicains radicaux ont retardé le plan budgétaire de la présidence Obama, par exemple, à un tel niveau que, à des moments critiques, l’État a été sur le point d’être incapable de payer même les salaires de ses employés. L’obstruction mutuelle entre le président et le Congrès, entre les Républicains et les Démocrates, et au sein des deux partis (en particulier, au sein du premier) a atteint un niveau tel que cela a commencé à handicaper gravement la capacité des États-Unis à remplir leur rôle de maintenir un minimum d’ordre au capitalisme global. Un exemple de cela en est la réforme des structures du Fond Monétaire International (FMI), qui devenait nécessaire pour répondre au poids croissant des BRICS en particulier (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) dans l’économie mondiale. Le président Obama reconnaissait que, si les institutions économiques internationales, inspirées par les États-Unis et sous leur conduite, devaient continuer à accomplir leur fonction de donner certaines "règles du jeu" à l’économie mondiale, il n’y avait aucun moyen d’éviter de donner aux "pays émergents" plus de droits et de votes en leur sein. Mais cette restructuration a été bloquée par le Congrès américain pendant pas moins de cinq ans. En conséquence, la Chine a pris l’initiative de créer la dite Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII). Pire encore, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France ont décidé de participer à la BAII (mars 2015). Un pas majeur a été fait dans la création d’une architecture institutionnelle alternative, dirigée par les Chinois, pour l‘économie mondiale. L’opposition en Amérique n’a même pas eu de succès en empêchant la "réforme" du FMI.
Donald Trump souhaitait mettre fin à cette tendance à une paralysie rampante du système de pouvoir américain en détruisant le pouvoir de l’establishment, des "élites" établies, en particulier au sein des partis politiques eux-mêmes. Il est évident que cet establishment n’a aucune intention de rendre son pouvoir. Le résultat de la présidence de Trump, au moins jusqu’à maintenant, a transformé cette tendance au blocage en une crise à grande échelle de l’appareil politique américain. Une furieuse lutte de pouvoir s’est enclenchée entre les trumpistes et leurs opposants, entre le président et le système judiciaire, entre le Maison Blanche et les parti politiques, au sein du parti Républicain lui-même – que Trump a plus ou moins kidnappé en tant que moyen de sa candidature présidentielle – et même dans l’entourage du président lui-même. Une lutte de pouvoir qui se mène aussi dans les media : CNN et la presse de la côte Est contre Breitbart et Fox News. Les tribunaux et les municipalités bloquent la politique de Trump en matière d’immigration. Sa "réforme de la santé" pour remplacer celle d’Obama manque de soutien dans son "propre" camp républicain. Les fonds pour construire son mur contre le Mexique n’ont pas été alloués. Même sa politique étrangère est ouvertement contestée, en particulier, son intention de faire une "bonne affaire" avec la Russie. Le président frustré, agissant par coups de tête, branché sur Twitter, a licencié des membres éminents de sa propre équipe les uns après les autres. En même temps, pas à pas, l’opposition construit un mur pare-feu autour de et contre lui, constitué de campagnes médiatiques, d’investigations et de la menace de poursuite, et même de destitution (impeachment). Sa capacité de gouverner le pays, et même sa santé mentale, sont mises en question publiquement. Ce développement n’est pas spécifique aux États-Unis. Au cours des deux dernières années, par exemple, on a vu une série de manifestations massives contre la corruption, que ce soit en Amérique latine (au Brésil par exemple), en Europe (Roumanie) ou en Asie (Corée du Sud). Ce sont des protestations, non contre l’État bourgeois, mais contre l’idée que l’État bourgeois fait correctement son travail (et bien sûr, il y a des protestations contre certaines factions – souvent à l’avantage d’une autre faction). En réalité, ladite corruption n‘est qu’un symptôme de problèmes plus profonds. La gestion permanente, non seulement de l’économie, mais de l’ensemble de la société bourgeoise par l’État, est un produit de la décadence du capitalisme, l’époque globale inaugurée par la Première Guerre mondiale. Le déclin du système nécessite un contrôle permanent de l’État avec une tendance de plus en plus totalitaire : le capitalisme d’État. Sous sa forme actuelle, l’appareil capitaliste d’État, y compris l’administration, le processus de prise de décisions et les partis politiques, est un produit des années 1930 et/ou de la période après Deuxième Guerre mondiale. En d’autres termes, tout cela existe depuis des décennies. Au cours du temps, la tendance innée à l’inertie, à l’inefficacité, à l’affirmation de l’intérêt personnel et à l'autoperpétuation devient de plus en plus marquée. Cela vaut aussi pour la "classe politique", avec une tendance croissante des politiciens et des partis politiques et d’autres institutions à préserver leurs propres intérêts acquis, au détriment de ceux du capital national dans son ensemble. Le "néolibéralisme" s’est en partie développé pour répondre à ce problème. Il essayait de rendre les bureaucraties plus efficaces en introduisant des éléments de compétition économique directe dans leur mode de fonctionnement. Mais sur beaucoup de plans, le système "néolib" a aggravé le mal qu’il voulait soigner. La volonté de faire des économies dans le fonctionnement de l’État a fait naître un nouvel appareil gigantesque, celui de ce qu'on appelle le lobbysmelobbyisme. En dehors de ce système de lobbies, s’est développé en retour la sponsorisation, de groupes ou d’individus privés, de ce qu’on appelle aux États-Unis les Comités d’Action Politique (CAP) : "think tanks", instituts politiques et soi-disant mouvements de base. En mars 2010, la Cour d’appel américaine garantissait le droit à des fonds illimités pour de tels organismes. Depuis lors, des groupes privés puissants ont de plus en plus exercé une influence directe sur la politique nationale. Un exemple en est le vote de la "Grover Norquist Initiative" (vote d’une motion lancée par le Républicain Grover Norquist) qui a réussi à obtenir une large majorité de Républicains à la Chambre des députés pour jurer publiquement et solennellement que jamais plus n'aurait lieu de vote en faveur d’augmentations d’impôts. Un autre exemple en est l’institut Cato et le Mouvement Tea Party sponsorisés par les frères Koch (des magnats du pétrole). L’exemple le plus pertinent, peut-être, dans le contexte actuel, est celui de Robert Mercer (appartenant à une espèce de droite équivalente à celle du "libéral" George Soros), apparemment un brillant mathématicien, qui a utilisé ses talents en mathématiques pour devenir un des leaders milliardaires en fonds spéculatifs et pour créer un puissant instrument d’investigation et de manipulation de l’opinion publique appelé Cambridge Analytica. Ce dernier institut, avec sa chaîne d'information Breitbart axée sur la supériorité de la race blanche, a probablement eu un rôle décisif dans la victoire à la présidence de Donald Trump, et a aussi été impliqué dans des manipulations d’opinions pour un résultat pro-Brexit dans le référendum au Royaume-Uni[1].
L’indication la plus claire du fait que l’obstruction mutuelle au sein de la classe dominante a franchi un nouveau pas qualitatif – celle d’une crise politique à grande échelle – est que, bien plus que dans les années passées, l’orientation impérialiste et la stratégie militaire de la superpuissance sont elles-mêmes devenues la principale pomme de discorde et des sujets donnant prise au blocage de l’État.
[1] Pour une analyse plus détaillée des contradictions entre la politique de Trump et les intérêts de la principale fraction de la bourgeoisie américaine, voir notre article "L'élection de Trump et le délitement de l'ordre capitaliste mondial [58]" de la Revue internationale n° 158, qui développe aussi le contexte du déclin global des États-Unis et le cancer du militarisme qui se développe toujours et qui pèse sur son économie.
Une des particularités des élections présidentielles américaines de 2016 a été (comme dans les "républiques bananières" proverbiales) qu’aucun des deux candidats n’acceptait sa défaite. Trump l’avait déjà annoncé avant le jour de l’élection, mais sans dire ce qu’il ferait dans le cas d’une défaite. En ce qui concerne Hillary Clinton, au lieu de blâmer qui que ce soit d’autre pour sa défaite (elle-même par exemple)[1], elle avait décidé d'en attribuer la responsabilité à Vladimir Poutine. En même temps, une grande partie de l’establishment politique américain a repris ce thème, si bien que le "Russia-gate" est devenu le principal instrument d’opposition à l’administration Trump au sein de la classe dominante américaine. Comme le monde entier le sait maintenant, les connexions de Trump avec la Russie remontent à l’année 1987, quand Moscou était encore la capitale de l’URSS et "l’Empire du Mal" aux yeux des États-Unis. Selon un film documentaire récent, sur ZDF, la deuxième chaine d’État en Allemagne[2], c’était la connexion russe de Trump, notamment ses liens d'affaires avec la pègre russe, qui a (peut-être plusieurs fois) sauvé Trump de la faillite. En tout cas, l’idée centrale des investigations contre Trump à propos de la Russie, c’est que la personne qui est devenue président des États-Unis dépend du Kremlin et est peut être l’objet de chantage de la part de ce dernier. Ce qui est surtout vrai, c’est que les trumpistes voulaient et veulent toujours changer radicalement la politique des États-Unis avec la Russie, faire une "une bonne affaire" avec Poutine.
Il est nécessaire, ici, de rappeler brièvement l’histoire des relations Amérique-Russie depuis l’effondrement de l’Union Soviétique.
Pendant les jours grisants de la "victoire" américaine dans la guerre froide, il y avait dans la classe dominante américaine un sentiment très fort que son ancien rival en tant que superpuissance pourrait devenir une espèce d’État vassal et, surtout, la source d’abondants profits. Le premier président russe, Boris Eltsine, se reposait sur des conseillers américains ("néolib") dans le processus de conversion du système stalinien existant en "économie de marché". Le résultat a été un désastre économique. En ce qui concerne les conseillers américains "experts", leur principale préoccupation était de faire passer autant que possible la fabuleuse richesse en matières premières de la Russie sous contrôle américain. La présidence d’Eltsine (1991-1999), un gouvernement de type mafieux, était plus ou moins prête à vendre les ressources du pays au meilleur offrant. L’administration qui lui a succédé, celle de Vladimir Poutine, bien qu’elle ait d’excellents rapports avec le milieu russe, s’est rapidement avérée être un régime d’une toute autre sorte, gérée par des bureaucrates des services secrets déterminés à défendre l’indépendance de la mère-patrie Russie et à garder ses richesses pour eux-mêmes. Ce fut donc Poutine qui a empêché la prise de contrôle américaine sur l’économie russe. Cette perte sérieuse a correspondu à un déclin plus global de l’autorité américaine, déclin qui voyait la plupart de ses anciens alliés, et même un certain nombre de puissances secondaires dépendantes, commencer à contester l’hégémonie de la seule superpuissance mondiale restante.
Depuis l’ascendance de Poutine, les soi-disant "néocons", les instituts et les think-tanks "conservateurs" et ouvertement belliqueux aux États-Unis, ont perpétuellement plaidé pour un "changement de régime" à Moscou. Une fois de plus, la Russie sous Poutine est devenue une espèce "d’empire du mal" pour la propagande guerrière de l’impérialisme américain. Malgré le changement abrupt dans la politique américaine de la Russie sous Poutine, la politique américaine est restée vis-à-vis de la Russie, jusqu’en 2014, fondamentalement la même. Son axe principal était l’encerclement de la Fédération de Russie, d’abord et avant tout avec le déploiement de l’OTAN de plus en plus près du cœur de la Russie. Avec l’intégration des anciens pays baltes de l’URSS dans l’OTAN, la machine militaire américaine s’est retrouvée à encercler l’enclave russe de Kaliningrad, à une distance presque accessible à pied des faubourgs de Saint-Pétersbourg, la deuxième ville de Russie. Cependant, quand Washington a offert à deux anciennes composantes de l’Union Soviétique de devenir membre de l’OTAN – l’Ukraine et la Géorgie –, ce sont d’autres "partenaires" de l’OTAN qui l’en ont empêché, en particulier l’Allemagne, qui a réalisé que cette étape allait vraisemblablement provoquer une espèce de réaction militaire de Moscou.
Les "partenaires" occidentaux ont d’ailleurs été d’accord sur une procédure plus subtile : l’Union Européenne a offert à l’Ukraine un accord de "libre échange". Mais comme l’Ukraine avait déjà un accord similaire avec la Fédération de Russie, les conséquences de l’arrangement entre Bruxelles et Kiev allaient être que les marchandises européennes, via l’Ukraine, pourraient entrer librement en Russie. Bruxelles a cependant délibérément exclu Moscou de ses négociations avec Kiev. La réaction de Moscou à cet arrangement entre Bruxelles et Kiev ne s’est donc pas fait attendre : l’Ukraine devait choisir entre un marché partagé avec l’UE, ou avec la Russie. Il est apparu une situation qui menait à une confrontation ouverte entre forces "pro-occidentales" et "pro-russes" en Ukraine. À l’époque, le Vieux Grand manitou de la diplomatie américaine, Henry Kissinger, disait à CNN que le changement de régime à Kiev était une espèce de répétition générale de ce qui arriverait à Moscou. [3] Mais il s’est alors produit quelque chose que personne à Washington ne semble avoir prévu : une contre-offensive militaire russe. Ses trois principales composantes étaient le mouvement séparatiste soutenu par Moscou en Ukraine orientale, l’annexion de la péninsule de Crimée sur la côte de la Mer Noire ukrainienne, et l’intervention militaire de la Russie en Syrie. Il est apparu une nouvelle situation, dans laquelle la cohérence et l’unité de la politique américaine vis-à-vis de la Russie ont commencé à s’effriter.
Un accord pouvait encore avoir lieu à Washington sur l’étranglement économique de la Russie, vu comme une réponse adéquate à la contre-offensive de Moscou. Les trois piliers de cette politique – encore en place – sont : des sanctions économiques : l'affaiblissement du secteur énergétique russe en maintenant le prix du pétrole et du gaz aussi bas que possible sur le marché mondial ; enfin, l’intensification de la course aux armements avec une Russie qui était économiquement incapable de tenir la cadence. Mais, à partir de 2014, il y a eu des dissensions croissantes sur la manière dont l’Amérique devait répondre à la Russie au niveau militaire. Une faction dure a surgi, qui devait soutenir Hillary Clinton à l’élection présidentielle de 2016. Un de ses représentants était le commandant en chef des forces de l’OTAN en Europe, Philip Breedlove. En novembre 2014, et de nouveau en mars 2015, Breedlove a répandu ce qui allait s’avérer être une fake-news, que l’armée russe avait envahi l’est de l’Ukraine. Cela ressemblait à une tentative de créer un prétexte pour une intervention de l’OTAN en Ukraine. Le gouvernement allemand était tellement alarmé qu’à la fois la chancelière Merkel et le ministre des affaires étrangères Steinmeier ont condamné publiquement ce qu’ils appelaient "la propagande dangereuse" du commandant de l’OTAN.[4] Breedlove, évidemment, n’engendrait pas l’amour, mais la guerre. Selon la revue allemande Cicero (04.03.16), Breedlove a aussi proposé au Congrès américain d’attaquer Kaliningrad, le port russe situé sur la mer Baltique, en guise de réponse adéquate à l’agression russe plus au sud. Il n’était pas le seul à partager cette manière de voir. L’agence Associated Press a rapporté que le Pentagone était en train d’envisager l’usage de l’arme atomique contre la Russie. Et, lors d’une conférence de l’Association de l’Armée américaine en octobre 2016, des généraux américains disaient qu’une guerre avec la Russie et même la Chine, était "presque inévitable".[5] Ces déclarations étaient extrêmes, mais elles montrent la force inébranlable de la position "antirusse" au sein des cercles militaires américains. Alarmé par cette escalade, celui qui avait été en dernier à la tête de l’État de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, a écrit une contribution pour le Time Magazine (27.01.17), titrée "Il semble que le monde se prépare à la guerre", dans laquelle il voulait mettre en garde contre le danger d’une catastrophe nucléaire en Europe. Gorbatchev ne réagissait pas moins qu’à une idée qui était de plus en plus mise en avant par les think-tanks conservateurs aux États-Unis : que les risques imposés par un conflit nucléaire avec la Russie étaient devenus calculables et pouvaient être "minimisés" - au moins pour les États-Unis. Selon cette "école de pensée", un tel conflit ne serait pas déclaré mais se développerait à partir de la "guerre hybride" (Breedlove) avec la Russie, dans laquelle les distinctions entre les affrontements armés, la guerre conventionnelle et la guerre nucléaire s'estompent. C’est en réponse à une telle "pensée à haute voix" à Washington que le Kremlin a "assuré" le monde entier que la capacité de frappe nucléaire russe était encore telle que, non seulement Berlin, mais Washington aussi seraient "rasés jusqu’au sol" si l’OTAN attaquait la Russie. [6]
Face à cette considération croissante de l’option militaire contre la Russie, l’opposition s’est développée non seulement au sein de l’OTAN mais aussi au sein de la classe dominante américaine. Le sommet de l’OTAN de septembre 2014 au Pays de Galles a rejeté la proposition d’intervenir militairement en Ukraine et a abandonné, au moins temporairement, l'idée que Kiev devienne un membre de l’OTAN. Et à partir de ce moment, Barack Obama, tant qu’il a été en place, tout en contribuant à la modernisation des forces armées ukrainiennes, a toujours rejeté un engagement militaire américain direct dans ce pays. Mais la réaction la plus importante politiquement à la situation avec la Russie au sein de la bourgeoisie américaine a été celle de Donald Trump. Pour comprendre comment dans ce contexte, une nouvelle position sur la politique vis-à-vis de la Russie en est arrivée à être formulée dans la bourgeoisie américaine, il faut garder à l’esprit que la Russie n’a pas la même signification pour les États-Unis qu’elle avait il y a un quart de siècle, pendant "la période de lune de miel" entre Bill Clinton et Boris Eltsine. À cette époque, l’objectif principal de la politique russe de l’Amérique était la Russie elle-même, le contrôle de ses ressources. Aujourd’hui, le contrôle américain de la Russie serait plus un moyen d’un nouveau dessein : l’encerclement militaire du nouvel ennemi n°1 qui est la Chine. Dans ce contexte qui a changé, Donald Trump pose une question très simple au reste de sa classe : si la Chine est maintenant notre principal ennemi, pourquoi n’essayons-nous pas de gagner Moscou à une alliance contre la Chine ? La Russie n’est ni l’amie naturelle de la Chine, ni l’ennemi naturel des États-Unis.
La question qui pour le moment présente le plus d’intérêt pour le "courant dominant" de la bourgeoisie américaine (en particulier les supporters d’Hillary Clinton), est cependant différente : est-ce que le Kremlin a eu une influence sur l’issue des dernières élections présidentielles ? Répondre à cette question n’est pas difficile en fait. Poutine a non seulement influencé les élections, il a même contribué à créer au sein de la bourgeoisie américaine un groupe ouvert à conclure des arrangements avec Moscou. Les principaux moyens qu’il a utilisés dans ce but ont été des plus légitimes dans la société bourgeoise : la proposition de traités d’affaires. Par exemple, l’arrangement proposé à Exxon Oil et à son président, Rex Tilllerson – maintenant secrétaire d’État (ministère des affaires étrangères) – est estimé à 500 milliards de dollars. Nous pouvons donc comprendre comment, après tous les discours de la bourgeoisie au cours des dernières décennies sur les sources d’énergie fossile qui appartiennent au passé, il y a un gouvernement à Washington aujourd’hui avec une surreprésentation de l’industrie pétrolière et même du charbon : ce sont les parties de l’économie à qui la Russie peut le plus offrir.
Bien que Trump ait apparemment réussi à convaincre Henry Kissinger de sa proposition (Kissinger est devenu un conseiller de Trump et un avocat de la "détente" avec la Russie), il est très loin d’avoir convaincu la majorité des gros bonnets qui lui sont opposés. Une des raisons en est que, ce que Dwight Eisenhower, dans son discours d’adieu en tant que président des États-Unis (17.02.1961) appelait le "complexe militaro-industriel", se sent menacé dans son existence par un traité possible avec la Russie. C’est parce que la Russie, pour le moment, continue à être la principale justification du maintien d’un appareil aussi gigantesque. À la différence de la Russie, la Chine, au moins pour le moment, bien qu’étant une puissance atomique, n’a pas un tel assemblage de missiles nucléaires intercontinentaux menaçant directement les plus grandes villes des États-Unis.
[1] Son mari, l’ex-président Bill Clinton, aurait été furieux de l'incompétence avec laquelle sa campagne avait été gérée.
[2] ZDF Zoom : Gefärhrliche Verbindungen – Trump und seine Geselschäftspartner ("Connexions dangereuses – Trump et ses partenaires en affaires") de Johannes Hano et Alexander Sarovic.
[3] Youtube, 17.08.2015.
[4]Der Spiegel, 07.03.2015. "NATO Oberbefehlshaber Breeedlove irritiert die Allierten". (OTAN, le commandant en chef irrite les alliés.)
[5] Wolfgang Bittner : Die Eroberung Europas durch die États-Unis (La Conquête de l’Europe par les États-Unis), page 151.
[6] Youtube, 05.02.2015
En Grande-Bretagne, le premier ministre Theresa May a avancé les élections à juin 2017, dans le but de donner une plus grande majorité à son Parti Conservateur avant d’entrer dans la phase de négociations des conditions dans lesquelles le pays va quitter l’Union Européenne. Mais à la place, elle a perdu la majorité qu’elle avait, se rendant elle-même dépendante du soutien des unionistes protestants de l’Ulster (Irlande du Nord) du DUP (Parti unioniste nord-irlandais). Le seul succès du premier ministre à ces élections a été que le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, la ligne dure des "brexiteurs" à la droite du Parti Conservateur) n’est plus représenté au parlement. Malgré cela, la dernière débâcle électorale des conservateurs a clairement mis en évidence que le problème fondamental reste irrésolu – le problème qui, il y a un an, rendait possible que le referendum sur l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union Européenne ait produit un résultat – le "Brexit" - qu’une majorité des élites politiques n’avait pas voulu. Ce problème est la profonde division au sein des Conservateurs – un des deux principaux partis étatiques en Grande-Bretagne. Quand la Grande-Bretagne a adhéré à ce qui était alors la "communauté européenne", au début des années 1970, les Conservateurs (Tories) étaient déjà divisés sur cette question. Un fort ressentiment contre "l’Europe" n’a jamais été surmonté dans les rangs des Conservateurs. Dans les années récentes, ces tensions intérieures au Parti se sont développées en luttes ouvertes pour le pouvoir, qui ont de plus en plus entravé la capacité du parti à gouverner. En 2014, le premier ministre Tory, David Cameron, a réussi à mettre en échec les nationalistes écossais en organisant un referendum sur l’indépendance de l’Ecosse et en gagnant une majorité pour le maintien de l’Ecosse dans le Royaume-Uni. Enhardi par ce succès, Cameron a tenté de réduire au silence les opposants à l’adhésion britannique à l’Union Européenne de la même manière. Mais cette fois, il avait sérieusement mal calculé les risques. Le référendum a eu comme résultat une petite majorité pour quitter l’UE, alors que Cameron avait fait campagne pour rester. Un an plus tard, les Tories sont plus divisés que jamais sur cette question. Sauf qu’aujourd’hui, le conflit n’est plus entre être membre ou non de l’UE, mais de savoir si le gouvernement va adopter une attitude "souple" ou "dure" dans les négociations des conditions à la sortie de la Grande-Bretagne. Bien sûr, ces divisions au sein des partis politiques sont des émanations de tendances plus profondes au sein de la société capitaliste, l’affaiblissement de l’unité et de la cohésion nationale dans la phase de sa décomposition.
Pour comprendre pourquoi la classe dominante en Grande-Bretagne est aussi divisée sur ces questions, il est important de rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, Londres était le fier souverain de l’empire le plus grand et le plus étendu dans l’histoire humaine. C’est grâce à ce passé doré que la haute société britannique est encore aujourd’hui la classe dominante la plus riche en Europe occidentale. [1] Et, alors qu’un bourgeois allemand moyen s’engage traditionnellement dans une entreprise industrielle, son homologue, bourgeois britannique moyen, va vraisemblablement posséder une mine en Afrique, une ferme en Nouvelle-Zélande, un ranch en Australie, et/ou une forêt au Canada (pour ne pas citer des biens immobiliers et des actions aux États-Unis) du fait d’un héritage familial. Bien que l’Empire britannique et même le Commonwealth britannique appartiennent au passé, ils jouissent d’une "vie après la mort" très tangible. Les "dominions blancs" (qui ne sont plus appelés ainsi à l’heure actuelle), le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande partagent encore formellement avec la Grande-Bretagne le même monarque à la tête de l’État. Ils partagent aussi par exemple (de même qu’avec une autre ancienne colonie de la couronne : les États-Unis) une coopération privilégiée entre leurs services secrets. Nombreux sont ceux dans la classe dominante de ces pays qui ont le sentiment de toujours appartenir, sinon à la même nation, au moins à la même famille. D’ailleurs, ils sont souvent reliés entre eux par les mariages, par des partages de la même propriété et par des intérêts d’affaires. Quand la Grande-Bretagne, en 1973, sous le premier ministre conservateur Heath a rejoint ce qui était alors le "Marché commun" européen, ce fut un choc et même une humiliation pour des parties de la classe dominante britannique que leur pays ait été obligé de réduire ou même de rompre ses relations privilégiées avec leurs anciennes "colonies de la couronne". Tous les ressentiments accumulés pendant des décennies sur la perte de l’Empire britannique ont commencé, et continué, à se décharger contre "Bruxelles". Un ressentiment qui allait vite être accru par le courant néolibéral (très important en Grande-Bretagne depuis l’époque de Margaret Thatcher jusqu’à maintenant) pour qui la "bureaucratie monstrueuse" de Bruxelles était un anathème. Un ressentiment partagé par la classe dominante dans les anciens dominions tels que Rupert Murdoch, le milliardaire australien des médias, aujourd’hui un des "Brexiteurs" les plus fanatiques. Mais au-delà de la force de ces liens ancestraux, il était assez humiliant qu’une Grande-Bretagne qui autrefois "régnait sur les flots" ait les mêmes droits de vote en Europe que le Luxembourg ou que la tradition de la loi romaine règne dans les institutions européennes continentales et l’emporte sur la vieille loi anglo-saxonne.
Mais tout cela ne veut pas dire que les "Brexiteurs" ont, ou aient jamais eu, un programme cohérent pour quitter l’Union Européenne. La résurrection de l’Empire, ou même du Commonwealth dans sa forme originelle, est clairement impossible. La motivation de beaucoup des dirigeants du Brexit, à part le ressentiment, et même une certaine perte de vue de la réalité, est le carriérisme. Boris Johnson, par exemple, le leader de la fraction "Brexit" des Tories l’année dernière, semblait encore plus surpris et consterné que son opposant, le leader du Parti, David Cameron, quand il a entendu les résultats du referendum. Son but ne semblait pas, en fait, être le Brexit, mais de remplacer Cameron à la tête du parti.
Le fait est que ce soit les conservateurs, plus que le Labour, qui sont autant divisés sur cette question est également un produit de l’histoire. Le capitalisme en Grande-Bretagne a triomphé, non pas grâce à l’élimination, mais à travers l’embourgeoisement de l’aristocratie : les grands propriétaires terriens sont devenus eux-mêmes des capitalistes. Mais leurs traditions orientaient plus leurs intérêts dans le capitalisme vers la propriété de terres, de biens immobiliers et de matières premières que vers l’industrie. Comme ils possédaient déjà plus ou moins l’ensemble de leur propre pays, leur appétit pour les profits capitalistes est devenu un des principaux moteurs de l’expansion britannique au-delà des mers. Plus grand devenait l’empire, plus cette couche de propriétaires de terre et de biens immobiliers pouvait prendre le dessus sur la bourgeoisie industrielle (cette partie qui avait été initialement la pionnière de la première "révolution industrielle" dans l’histoire). Et tandis que le Labour, de par à son lien étroit avec les syndicats, est traditionnellement plus proche du capital industriel, les grands propriétaires terriens et de biens immobiliers tendent à se rassembler dans les rangs des Tories. Bien sûr, dans le capitalisme moderne, la vieille distinction entre capital industriel, foncier, marchand et financier, tend à s’atténuer du fait de la concentration du capital et de la domination de l’État sur l’économie. Néanmoins, les traditions différentes, tout autant que les différents intérêts qu’elles expriment encore partiellement, mènent toujours leur propre vie.
Aujourd’hui, il y a un risque de paralysie partielle du gouvernement. Les deux ailes du Parti Conservateur (qui se présentent actuellement comme les partisans d'un Brexit "dur" contre un Brexit "mou"), sont plus ou moins prêtes à faire tomber le premier ministre May. Mais, au moins pour le moment, aucune des deux fractions ne semble oser donner le premier coup, si grande est la peur d’élargir le fossé au sein de ce parti. Si le parti conservateur s’avérerait incapable de résoudre rapidement ce problème, d’importantes fractions de la bourgeoisie britannique pourraient commencer à penser à l’alternative d’un gouvernement travailliste. Immédiatement après le Brexit, le Labour s’est présenté dans un état encore pire que le parti conservateur, si cela est possible. La fraction parlementaire "modérée" était mécontente de la rhétorique de gauche du leader de son parti, Jeremy Corbyn - dont ils avaient le sentiment qu’il repoussait les électeurs - et de son refus de s’engager lui-même en faveur du maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE. Ils semblaient aussi prêts à faire tomber leur leader. En même temps, Corbyn les a impressionnés par sa capacité à mobiliser les jeunes électeurs dans les élections récentes. D’ailleurs, si l’incendie tragique de Grenfell Tower (dont la population tient le gouvernement conservateur pour responsable) avait eu lieu avant les élections, au lieu de juste après, il n’est pas interdit de penser que Corbyn serait maintenant premier ministre à la place de May. En l’état actuel des choses, Corbyn a déjà commencé à se préparer à gouverner en laissant tomber certaines de ses revendications les plus "extrêmes", telles que l’abolition des sous-marins Trident dotés de têtes nucléaires qui sont en cours de modernisation.
[1] Des magazines tels que Fortune publient des données annuelles sur les banques, les compagnies, les familles et les individus les plus riches du monde
En France, Emmanuel Macron et son nouveau mouvement "La République En Marche" (LREM) ont remporté de façon spectaculaire les élections présidentielles et les élections législatives (au parlement) de l’été 2017. Cette victoire du meilleur candidat possible pour battre le populisme en France a été le produit de sa capacité à recueillir un large soutien autour de cet objectif dans la bourgeoisie française, la bureaucratie de l’Union Européenne et de la part de personnages politiques influents comme Angela Merkel. Le Front National (FN), le principal parti "populiste" du pays, n’a eu aucune chance au deuxième tour des élections présidentielles contre Macron. Plombée par l’arriération de ses origines, en particulier par la domination du clan Le Pen, la double défaite électorale du FN l’a plongée dans une crise ouverte. Dans un éditorial de première page sur la situation, sous le titre "La France tombe en morceaux", le quotidien suisse souvent astucieux, le Neue Zürcher Zeitung écrit que : "le système de partis français tombe en morceaux". Cette analyse a été publiée le 4 février 2017, bien avant que la victoire de Macron puisse détourner l’attention de l’effritement des partis établis. Si, comme nous l’avons vu, le parti Républicain aux États-Unis a été pris en otage par Donald Trump et si le parti conservateur en Grande Bretagne est divisé, en France, deux des principaux partis établis sont en train de patauger. Le parti conservateur "Les Républicains" n’a remporté que 22% des votes, tandis que le Parti socialiste (PS) a fait encore moins bien, n’obtenant que 5,6% aux élections législatives. Au préalable, aucun des deux candidats de ces deux partis n’avait réussi à se qualifier pour le second tour des élections présidentielles (où étaient opposés les deux candidats qui avaient remporté le plus de voix au premier tour). Au lieu de cela, la candidate populiste spectaculairement incompétente, Marine Le Pen, a perdu contre la nouvelle star montante Macron, qui n’avait même pas un parti derrière lui.
Au début de la campagne présidentielle, la plupart des experts s’attendaient à un combat entre le président en place à cette époque, François Hollande du PS, et, à droite, Alain Juppé, un modernisateur, très prisé par des courants importants au sein de la bourgeoisie française. Cinq ans avant, François Hollande devenait président, après avoir été nommé par le parti socialiste, dans une primaire hautement médiatisée, une procédure d’élection du candidat présidentiel par chaque parti sur le modèle américain. Les Républicains, pensant que ce qui avait marché pour les socialistes ne pouvaient être un échec pour eux, ont décidé de faire leur propre "primaire". En faisant cela, ils perdaient le contrôle du processus de nomination. À la place de Juppé, ou d’un autre candidat plus ou moins solide, François Fillon a été nommé. Bien que favori du vote catholique et de parties de la haute société très conservatrice, il était clair pour une partie importante de la bourgeoisie française que Fillon n’était en aucune façon assuré de la victoire contre Marine Le Pen s’il se qualifiait pour le deuxième tour. Mais si le jugement politique n’était pas une qualité particulière du candidat Fillon, son entêtement l’était. Malgré le scandale dirigé contre lui, Fillon a refusé de démissionner et les LR sont restés coincés avec leur candidat "canard boiteux". Du côté des socialistes, le président en exercice Hollande renonçait à une deuxième candidature au vu de l’absence de soutien des électeurs comme à l’intérieur de son parti. En ce qui concerne le premier ministre sous Hollande, Manuel Valls, il échouait à la primaire du parti, dans laquelle, pour protester contre la direction, la base nommait à la place le candidat à peine connu mais réputé plus à gauche, Benoît Hamon.
La perte de contrôle des partis établis a été une occasion pour Emmanuel Macron. Ce dernier s’était déjà fait la main en tant que réformateur économique et politique quand il avait servi de conseiller au premier gouvernement dirigé par le PS sous la présidence de Hollande, et ensuite en tant que membre du second gouvernement dirigé par Valls. À cette époque, son but semble d’avoir été de démarrer un processus de modernisation économique en France, quelque chose dans la ligne de "l’Agenda 2010" de Gerhard Schröder en Allemagne. Mais Macron n’est pas resté longtemps au gouvernement, réalisant bien vite qu’à la différence du SPD en Allemagne, le parti socialiste n’était pas assez fort, pas assez discipliné et uni pour faire passer un tel programme.
Au début de 2017, le capitalisme français a vu surgir une situation très dangereuse pour lui. Confronté à l’incompétence des principaux partis établis, le danger d’une victoire électorale du Front National ne pouvait plus être écarté. Ses idées de faire sortir la France de la zone Euro étaient en contradiction flagrante avec les intérêts des fractions dominantes du capital français. Face à ce danger, ce fut Macron qui a sauvé la situation. Il l’a fait, dans une grande mesure, en utilisant la méthode du populisme contre les populistes.
D’abord, Macron a réussi à voler un des thèmes courants favoris des populistes : celui de la faillite historique de la droite et de la gauche traditionnelles parce qu’elles ont été trop occupées à s’opposer l’une à l’autre idéologiquement et dans leurs luttes de pouvoir, pour bien servir la "cause de la nation". Mais Macron n’a pas seulement adopté ce langage, il l’a mis en pratique en recrutant délibérément des soutiens et des supporters à la fois de gauche et de droite pour son nouveau mouvement "En marche". Son affirmation de ne servir "ni la gauche ni la droite, mais seulement la France" l’a aidé à désarmer politiquement Marine Le Pen. Il a même été capable de présenter le FN comme appartenant lui-même à "l’establishment", comme un parti de droite depuis longtemps.
En second lieu, Macron a répondu au dégoût général croissant vis-à-vis des partis existants en mettant en avant, non pas un parti, mais un mouvement et surtout en se mettant en avant … lui-même. Ce faisant, il prenait en considération une mode de plus en plus grande au sein de parties de la société bourgeoise : l’aspiration à l’autorité d’un leader fort. Si un politicien "irresponsable" comme Trump pouvait avoir du succès avec cette tactique, pourquoi pas Macron (qui se voit comme hautement responsable !) ? Au lieu de prendre en otage un ou deux des principaux partis établis, Macron a incité, de l’extérieur, à une sorte de mutinerie dans les partis et à la défection dans chacun d’entre eux. En tant que tel, il a sérieusement contribué à faire des dégâts dans ces partis. Selon une théorie du sociologue allemand Max Weber (1864-1920), la "direction charismatique" est une des trois formes de la domination bourgeoise. Dans la période après Deuxième Guerre mondiale, en France, il y a une tradition : celle du Général de Gaulle (1890-1970) qui en 1958, "a sauvé" une nation qui était dans les affres de la guerre d’Algérie. Ce faisant, De Gaulle a modifié la structure de la Constitution nationale et de la politique des partis d’une façon qui, à long terme, s’est avérée n’être ni particulièrement efficace, ni stable.
Mais Macron ne s’inscrit pas seulement la tradition de De Gaulle. Il est aussi l’expression d’une nouvelle tendance dans la bourgeoisie en réponse à la montée du "populisme". Aux élections du printemps de cette année, aux Pays-Bas, le premier ministre en exercice, Mark Rutte, décrivait la victoire électorale des partis "pro-Euro et pro-UE" sur l’enfant terrible du populisme de droite, Geert Wilders, comme la victoire du "bon" populisme sur le "mauvais". En Autriche, dans une tentative de contrer le FPÖ populiste, l’ÖVP conservateur, pour la première fois, est allé dans la campagne électorale, non pas sous son propre nom, jadis prestigieux, mais en tant que "liste électorale de Sebastian Kurz – ÖVP". En d’autres termes, le parti avait décidé de se cacher derrière le nom du jeune vice-chancelier dont on comptait sur le "charisme" et d’un ministre des affaires étrangères qui avait récemment menacé de mobiliser les tanks sur la frontière avec l’Italie contre les réfugiés.
En troisième lieu, Macron a suivi l’exemple de la chancelière allemande, Angela Merkel, en défendant ouvertement le "projet européen". Alors que les partis établis sapaient leur crédibilité en adoptant la rhétorique anti-européenne du FN, tout en continuant en réalité à maintenir l’adhésion de la France à l’Union Européenne, à la zone Euro et à la "zone Schengen". Cette position claire contribuait à rappeler à une société bourgeoise en désordre que le capital français est un des principaux bénéficiaires de ces institutions européennes.
Comme De Gaulle dans les années 1940 et 1950, Macron a été un coup de chance pour la bourgeoisie française aujourd’hui. C’est en grande partie grâce à lui que la France a évité d’atterrir dans une impasse politique similaire à celles où se trouvent actuellement ses homologues américain et britannique. Mais le succès à plus long terme de cette opération de sauvetage est tout, sauf garanti. En particulier, s’il arrivait quelque chose à Macron, ou si sa réputation politique s’altérait gravement, sa République en Marche risque de tomber en morceaux. C’est le handicap caractéristique de la "direction charismatique". Il en va de même pour la nouvelle star politique de l’opposition de gauche française : Jean-Luc Mélenchon, qui a réussi à répondre à la désagrégation de la gauche bourgeoise traditionnelle (les partis socialistes et communistes comme le trotskisme) en créant un mouvement de gauche autour de lui, d’une manière qui ressemble de façon frappante à celle de Macron lui-même. Mélenchon n’a pas perdu de temps pour jouer son rôle : canaliser le mécontentement prolétarien face aux attaques économiques à venir dans les impasses de la bourgeoisie. Quasiment du jour au lendemain, la division du travail entre les deux M, Macron et Mélenchon, est devenue un des axes de la politique de l’État français. Mais là encore, le mouvement autour de Mélenchon reste instable pour le moment, avec un risque d’éclatement si son leader chancelle.
Les élections générales en Allemagne sont prévues pour la mi-septembre. L’Allemagne a aussi vu la montée d’un parti populiste d’opposition de droite, "l’Alliance pour l’Allemagne" (AfD). Mais bien qu’il semble que ce parti puisse entrer vraisemblablement pour la première fois au parlement national, le Bundestag, il a peu de chance pour le moment de mettre à mal les plans des principales fractions de la bourgeoisie allemande, politiquement et économiquement relativement stables. La campagne électorale actuelle de la chancelière Merkel nous en dit beaucoup sur la situation du capitalisme allemand. Son mot d’ordre est : stabilité. Sans utiliser les mêmes mots, sa démarche semble inspirée par celle d’après-guerre de son prédécesseur, le chancelier démocrate- chrétien, Konrad Adenauer, qui jadis faisait campagne avec la devise "pas d’expériences nouvelles". Dans les circonstances présentes, "pas d’expériences nouvelles" est l’expression de la compréhension que l’Allemagne a d’elle-même comme étant plus ou moins le seul havre de stabilité politique parmi les puissances majeures du monde occidental actuellement. Mais derrière cette fixation sur la stabilité, il y a aussi une alarme croissante. La principale source de consternation de la classe dominante allemande, ce sont les États-Unis. Nous avons déjà mentionné les menaces protectionnistes de Trump. Il y aussi son retrait unilatéral de l’accord de Paris sur le climat, et en particulier, l’offensive américaine contre l’industrie automobile allemande qui a commencé sous l’administration Obama. Mais la menace contre les intérêts de l’impérialisme allemand ne se limite pas aux questions économiques ou environnementales. Elle concerne d’abord et avant tout les questions militaires et soi-disant de sécurité. Une brève récapitulation historique est ici nécessaire.
Sous le règne de la coalition "Vert-Rouge", dirigée par les sociaux-démocrates de Gerhard Schröder (1998-2005), l’Allemagne s’était rapprochée de la Russie de Poutine, en développant des projets communs pour l’énergie, et en rejoignant Moscou (et Paris) dans le refus de soutenir la guerre de George W. Bush en Irak. La successeuse de Schröder, Merkel, comme beaucoup de politiciens de l’ancienne Allemagne de l’Est (RDA), une "atlantiste" loyale, a modifié cette orientation en réaffirmant le "partenariat" avec l’Amérique comme pierre angulaire de la politique étrangère allemande. Sous Obama, Washington a offert à Berlin le rôle de bras droit des États-Unis en Europe. L’Allemagne était appelée à assumer une plus grande partie du travail de l’OTAN en Europe, permettant à l’Amérique de se concentrer d'avantage sur l’Extrême-Orient et son principal rival, la Chine. En retour, pour ce rehaussement de statut, Merkel devait abandonner "le rapport spécial" avec Moscou que Schröder avait inauguré. Mais en même temps, Washington réassurait Berlin qu’il "n’abandonnait pas l’Europe à son destin", en modernisant la présence militaire américaine en Allemagne, y compris au niveau militaire. Mais sous la surface, déjà pendant le second mandat d’Obama, des tensions sont apparues entre Berlin et Washington. C’est devenu visible pendant la "crise des réfugiés" de l’été 2015. Les appels de la bourgeoisie allemande à un soutien américain ont été négligés de manière presque démonstrative. Ce que demandait Berlin n’était pas que les États-Unis accueillent des Syriens ou d’autres réfugiés, mais qu’ils interviennent politiquement et même militairement de manière à tenter de stabiliser la situation en Syrie, Lybie et ailleurs dans le bassin méditerranéen. Mais Washington n’a rien fait en ce sens. Au contraire, Obama a affirmé de façon répétée que la "crise des réfugiés était seulement le problème de l’Europe". Mais c’est surtout sur la politique à l’égard de la Russie que les rapports entre Berlin et Washington sont devenus de plus en plus conflictuels. L’Allemagne sous Merkel a soutenu et soutient encore la politique de l’OTAN d’encerclement de la Russie et espère, en tant que bras droit de l’Amérique, être un de ses principaux bénéficiaires. Mais elle s’est opposée et s’oppose à la stratégie américaine (dont Hillary Clinton était la championne, bien plus que Barak Obama) de remplacer le gouvernement Poutine à Moscou. D’ailleurs, sur cette question, l’opposition au sein de la bourgeoisie européenne s’amplifie, même si elle ne s’exprime pas toujours ouvertement.[1] Après la chute de la coalition "Rouge-Vert" de Schröder, la fraction de la bourgeoisie allemande qui a des liens étroits avec la Russie n’a ni disparu, ni n’est restée inactive. En particulier, avec la formation du gouvernement de la Grande Coalition entre les démocrates-chrétiens et les sociaux-démocrates il y a 4 ans, les "amis de Poutine" au sein du SPD sont revenus au pouvoir. On peut parler d’une certaine division du travail entre les fractions de Merkel et de Schröder, et c’est probablement plus astucieux et plus favorable aux intérêts allemands, si les amis de Schröder ne jouent que le rôle de partenaires mineurs dans le gouvernement (comme c’est le cas actuellement). Mais il y a aussi eu des activités en coulisses de cette fraction. Selon les premiers résultats des investigations publiques sur les connexions de la Russie avec Trump aux États-Unis, la Deutsche Bank a joué un rôle central en encourageant les affaires et d’autres transactions entre Trump et "l’oligarchie russe". Elle préfère voir Poutine soutenu plutôt que renversé par "l’Occident". On sait aussi que des parties de l’industrie allemande ont généreusement contribué à la campagne électorale de Trump.
***Et c’est un secret de Polichinelle que l’un des bastions de la fraction Schröder-Gabriel [2] en Allemagne est la province de Basse-Saxe et la firme Volkswagen que cet État provincial possède et exploite en partie. Avec cet éclairage, on peut mieux comprendre que les procès contre Volkswagen et la Deutsche Bank aux États-Unis ne sont pas motivés qu’économiquement, mais surtout politiquement, et pourquoi, sept semaines avant les élections générales nationales, une lutte de pouvoir s’est instaurée en Basse-Saxe (et chez Volkswagen) mettant fin à la coalition Rouge-Vert à Hanovre. Bien qu’elle ne partage pas nécessairement ses orientations, la chancelière Merkel a, dans une certaine mesure, toléré les activités de cette autre fraction et a essayé de bénéficier de ses liens à la fois avec Poutine et Trump. Aujourd’hui cependant, les "faucons" antirusses à Washington font monter la pression non seulement sur Trump, mais aussi sur le gouvernement Merkel. La réponse de Merkel a été typiquement à double face. D’un côté, elle maintient ses contacts avec les trumpistes. De l’autre, elle maintient le nouveau leadership américain à une distance démonstrative en public. Il y a peu de pays en Europe occidentale où la critique de la nouvelle administration à Washington soit aussi ouverte et sévère, et autant partagée par l’ensemble de la classe politique qu’en Allemagne. De pair avec Erdogan, Trump a éclipsé Poutine en tant que "méchant" comme cible favorite des médias allemands. Nous sommes en droit de conclure que la bourgeoisie allemande a d'avantage profité des mauvaises manières politiques et autres déclarations à l’emporte-pièce dans le camp de Trump, pour prendre des distances politiques avec les États-Unis à un degré où, dans d’autres circonstances, cela aurait provoqué un scandale international. Dans ces circonstances, la pression exercée par Washington (accrue par Trump) sur les "partenaires" européens de l’OTAN – l’Allemagne en particulier - pour qu’ils augmentent leur budget militaire est en réalité plus que bienvenue (même si beaucoup de politiciens affirment le contraire en public). Berlin a déjà mis en œuvre cette augmentation. Le projet est d’augmenter les dépenses militaires des 1,2% actuels du PIB allemand à 2% en 2024 – presque le double du taux actuel. Si c’était conforme à la demande de Trump de 3% du PIB, l’Allemagne aurait le plus gros budget militaire des États européens (au moins 70 milliard par an). De plus, l’Allemagne a récemment changé officiellement sa "doctrine de défense". Après la fin de la Guerre froide, il avait été officiellement déclaré que l’Allemagne et l’Europe occidentale n’étaient plus sous menace militaire directe. Aujourd’hui, cette doctrine a été révisée, établissant que la "défense du territoire" est une fois de plus le principal but de la Bundeswehr. Avec cette nouvelle doctrine, l’État allemand ne réagit pas qu’à la contre-offensive récente de la Russie en Ukraine et en Syrie, mais aussi aux craintes grandissantes à l’égard de la stabilité politique de la Russie, et du chaos qui pourrait s’y développer. L’Allemagne profite aussi du "Brexit" pour accroître la militarisation des structures de l’Union Européenne et manifester une certaine indépendance vis-à-vis de l’OTAN (chose que la Grande-Bretagne était capable d’empêcher tant qu’elle était un membre actif de l’UE). Sous le mot d’ordre de "guerre au terrorisme", et "guerre à l’entrée illégale d’immigrants", l’UE a déclaré ne plus être seulement une union économique ou politique, mais aussi (et même "par-dessus tout" selon Merkel et Macron) une "union sécuritaire".
[1] Par exemple, lors d’un symposium à Berlin, cet été, organisé par le Neue Zürcher Zeitung, il était mis en avant que le principal danger pour la stabilité de l’Europe n’est pas le régime de Poutine, mais l’effondrement possible du régime de Poutine.
[2] Schröder est officiellement sur la liste du personnel du projet de pipeline allemand avec Gazprom russe. Gabriel, qui en est venu récemment à prôner une "solution fédérale" au conflit en Ukraine peu différente de celle dont Moscou fait la propagande, est le nouveau ministre des affaires étrangères d’Allemagne.
La bourgeoisie allemande a été parmi les toutes premières à reconnaître le talent et le potentiel politiques d’Emmanuel Macron. Dès le début de la campagne électorale française, une grosse partie de la classe politique en Allemagne et presque l’ensemble des médias soutenaient vigoureusement sa candidature. Evidemment, la bourgeoisie allemande ne dispose que de moyens limités pour influencer directement une élection française. En France, le grand public ne suit ni les médias allemands, ni ce qu’y disent les politiciens. Mais "l’élite politique" française prend nécessairement note de ce qui est dit ou fait de l’autre côté du Rhin. Avec sa position claire en sa faveur, la bourgeoisie allemande a contribué à convaincre les sphères influentes proches du pouvoir en France que Macron était un homme politique capable et sérieux. Ce soutien des Allemands à Macron n’était pas seulement motivé par la volonté d’arrêter Marine Le Pen, et de sauver l’Union Européenne. Macron a aussi été le seul candidat présidentiel à faire du renouveau du tandem franco-germanique un des points centraux de son programme électoral.
Macron a pris cet axe Paris-Berlin très au sérieux. Selon lui, la France n’est pas encore capable d’assumer son rôle dans une telle "alliance", parce qu’elle n’a pas encore résolu ses problèmes économiques. Il n’y a qu’une France revivifiée économiquement, dit-il, qui pourrait représenter quelque chose de similaire à un partenaire égal de l’Allemagne. Il voit sa perte relative de compétitivité économique comme la principale menace de la stature de la France dans sa capacité à jouer un rôle dans "la cour des grands" à une échelle internationale. Pour cette raison, Macron pose l’acceptation de son programme économique comme condition de la constitution d’un axe solide avec l’Allemagne. En posant les choses en ces termes, il a formulé un programme d’action qui peut apparaître à première vue souhaitable et réaliste pour la classe dominante de son pays. Il présente sa "réforme" comme la condition du maintien de la gloire impérialiste de la France, et en même temps, comme quelque chose de souhaitable et de réalisable – parce que ce sera soutenu par l’Allemagne. Par la même occasion, il a formulé un objectif à la fois souhaitable et réalisable pour la classe dominante allemande. Que ce soit vis-à-vis de la Russie ou vis-à-vis des États-Unis, Berlin a besoin de l’appui de Paris. Pour l’obtenir, Berlin devra soutenir la "modernisation" économique de la France.
L’insistance de Macron sur son programme économique comme étant la condition de tout le reste ne signifie pas qu’il a une vision économique limitée des problèmes auxquels la France est confrontée. Selon une ancienne analyse d’un de ses prédécesseurs en tant que président français, Valery Giscard d’Estaing, le principal problème économique de la France n’est pas son appareil industriel et agricole, qui est en grande partie hautement et efficacement compétitif, mais son appareil politique arriéré, et le rapport bureaucratique, rigide, qui lie la politique à son économie (le "système étatique" existant en France, qu’Helmut Schmidt et d’autres dirigeants allemands ont critiqué depuis des décennies). Macron veut faire face à ce problème aujourd’hui. À sa façon, un peu comme Trump aux États-Unis, il veut "bousculer" les vieilles élites. Mais il doit aussi surmonter la résistance possible de la classe ouvrière française. Que Macron soit capable ou non d’imposer ses attaques contre les conditions de vie et de travail du prolétariat français, pourrait bien décider du sort de l’expérience d’En Marche et de la présidence de Macron, pouvant se solder par un succès comme par un échec.
Chaque fois que Macron parle du tandem franco-germanique, alors qu’il mentionne toujours ces dimensions politiques et économiques, il insiste sur le fait que cela doit être vu, d’abord et avant tout, comme une question militaire (une question de "sécurité"). En réalité, l’axe dont parlent Macron et Merkel n’est pas une alliance impérialiste stable, comme c’était encore possible dans les conditions de la Guerre froide. Cela ressemble plus à un arrangement fondé sur une plus grande détermination à défendre une politique commune de certains pays de l’UE –exprimée par la réaction au Brexit– et à diminuer la dépendance vis-à-vis des États-Unis en réaction aux "positions" de Trump. L’association entre l’Allemagne et la France dans un tandem dirigeant de l’UE est rendue possible par la complémentarité entre ces deux pays. La France est la puissance militaire dominante en Europe, sur le même pied que la Grande-Bretagne, et réellement plus forte que l’Allemagne, et pas seulement du fait qu’elle possède l’arme nucléaire. La codirection avec la France pourrait bénéficier à l’Allemagne en lui conférant une crédibilité politique et diplomatique plus grande. Par ailleurs, la France pourrait attendre des retombées positives d’une alliance avec le leader économique de l’Europe, principalement une contre-tendance au déclin économique et politique qu’elle subit. Et plus. L’existence d’une telle codirection présente l’avantage de susciter moins de craintes chez les autres partenaires de l’UE qu’une Allemagne qui en assume à elle seule le leadership.
Les premières consultations gouvernementales franco-germaniques après l’élection de Macron ont décidé, entre autres, de la mise en chantier d’un avion de combat commun pour remplacer à la fois l’Eurofighter et le Rafale ; le renforcement de "Frontex" contre les réfugiés et la mise en place d’un registre commun d’entrée et de sortie dans l’UE ; sous la direction de l’Allemagne, le développement, avec l’Italie et l’Espagne, d’un drone militaire européen ; de nouveaux investissements dans des tanks modernes, dans la technologie spatiale et des bateaux de guerre. Le "ministre des affaires étrangères" de l’UE, Mogherini, s’est joint à Merkel et Macron pour déclarer une "alliance européenne pour la zone du Sahel". L’Allemagne a déclaré sa volonté, "en principe", d’accroitre ses investissements privés et publics en Europe et d’apporter son soutien financier aux missions militaires françaises actuelles en Afrique. Tout cela derrière le mot d’ordre : "Protéger l’Europe".
L’œil du cyclone du capitalisme en décomposition est aujourd’hui le pays central du système bourgeois : les États-Unis. Le triomphe électoral d’un président qui personnifie la vague populiste a déjà démontré à quel point cette émergence est contraire aux intérêts "rationnels" du capital national et des factions de la bourgeoisie qui les représentent le mieux (au niveau sécuritaire, militaire, diplomatique et politique) qui ont le plus le sens des "besoins de l’État". Là, la tendance dominante à présent est clairement l’intensification des tensions et même une impasse authentique au sein de la classe dominante. Mais, précisément parce que les États-Unis sont si centraux pour le monde capitaliste, la pression sur la bourgeoisie américaine s’accroît chaque jour pour essayer de trouver une solution à cette situation difficile. Mais comment ? Pour le moment, il ne semble pas que l’administration Trump soit capable d’imposer sa politique – la résistance au sein de la classe dominante semble être trop forte. Une autre possibilité est que les trumpistes cèdent et adoptent tacitement la politique de leurs opposants (ou au moins, se montrent plus enclins à des compromis). Bien qu’il y ait des signes dans ce sens, il y a aussi des signes qui vont aussi dans le sens contraire. L’option la plus en discussion est "l’impeachment" du président. L’inconvénient de cette méthode, qui vise à écarter Trump du bureau ovale, est qu’elle menace de devenir une procédure politique, légalement compliquée et qui s’éternise. D’autres options, prometteuses d’une résolution plus rapide du problème, sont sans aucun doute sur la table aussi, même si elles ne sont pas discutées aussi librement : l’une d’entre elles est de faire reconnaître et déclarer le président "dément", donc incapable. Il est aussi possible que Trump (ou quelqu’un d’autre) essaie de sortir de l’impasse avec des aventures militaires à l’étranger. Un des avantages de la "guerre contre le terrorisme" menée par George W. Bush était qu’il permettait à son gouvernement, au moins temporairement, d’unifier la classe dominante derrière lui, et d’imposer de grandes parties de son programme "néo-conservateur". Aujourd’hui, des pays comme la Corée du Nord ou l’Iran offrent des cibles tentantes pour de telles opérations, puisqu’elles sont étroitement liées, non seulement à la Russie, mais aussi à la Chine. S’il y a une chose sur laquelle la bourgeoisie américaine est d’accord, c’est que Pékin est le principal rival aujourd’hui.
Steinklopfer, 23.08.17et réactualisé.
1. L’élection de Donald Trump en tant que président des États-Unis, qui a suivi de près les résultats inattendus du referendum au Royaume-Uni sur l’Union Européenne, a créé une vague de malaise, de peur, mais aussi de questionnement dans le monde. Comment "nos" dirigeants, ceux qui sont supposés être en charge de l’ordre mondial actuel, ont-ils pu laisser arriver de telles choses – une tournure des événements qui semble aller contre les intérêts "rationnels" de la classe capitaliste ? Comment s’est-il fait qu’un fier-à-bras, un voyou, un arnaqueur narcissique qui raconte n’importe quoi, soit maintenant à la tête de l’État le plus puissant du monde ? Et plus important : qu’est-ce que ça nous enseigne sur vers quoi va le monde aujourd’hui ? Sommes-nous en train de plonger dans une crise de civilisation, ou même de l’humanité elle-même? Ce sont des questions auxquelles les révolutionnaires doivent donner des réponses claires et convaincantes.
Un siècle de lutte classe
2. Dans notre vision, la condition réelle de la société humaine ne peut être comprise qu’en la regardant du point de vue de la lutte de classe, de la classe exploitée de cette société, le prolétariat, qui n’a pas intérêt à cacher la vérité et dont la lutte l'oblige à surmonter toutes les mystifications du capitalisme en vue de le renverser. Il n’est possible, également, de comprendre les événements "actuels", immédiats ou localux qu’en les situant dans un cadre historique mondial. C'est là l'essence de la méthode marxiste. C’est pour cette raison, et pas simplement parce que 2017 est le centenaire de la révolution en Russie, que nous commençons par revenir un siècle en arrière ou plus pour comprendre l’époque historique au sein de laquelle les développements les plus récents de la situation mondiale ont eu lieu : celle du déclin ou décadence du mode capitaliste de production.
La révolution en Russie a été la réponse de la classe ouvrière aux horreurs de la première guerre impérialiste mondiale. Comme ce fut affirmé par l'Internationale communiste en 1919, cette guerre a marqué le commencement de la nouvelle époque, la fin de la période ascendante du capitalisme, de la première grande explosion de "globalisation" capitaliste parce qu’elle entrait en collision avec les barrières que posait la division du monde entre États nationaux rivaux : "l'époque des guerres et des révolutions". La capacité de la classe ouvrière de renverser l'État bourgeois dans tout un pays et de se doter d'un parti politique capable de la guider vers la "dictature du prolétariat" montrait que la perspective d'abolir la barbarie capitaliste était une possibilité et une nécessité historiques.
Plus encore, le Parti bolchevique qui, en 1917, était à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire, a su voir que la prise du pouvoir par les conseils ouvriers en Russie ne pouvait se maintenir que si c’était le premier assaut d’une révolution mondiale naissante. La révolutionnaire allemande, Rosa Luxemburg, a également compris que si le prolétariat mondial ne répondait pas au défi posé par l’insurrection d’Octobre, et ne mettait pas fin au système capitaliste, l’humanité serait plongée dans une époque de barbarie croissant, une spirale de guerres et de destruction qui mettrait danger la civilisation humaine.
Avec la révolution mondiale en vue, et avec la nécessité de créer pour le prolétariat un pôle de référence alternatif à la Social-Démocratie désormais contre-révolutionnaire, le Parti bolchevique a pris la tête de la création de l'Internationale communiste dont le premier congrès s'est tenu à Moscou en 1919. Les nouveaux partis communistes, particulièrement ceux en Allemagne et en Italie, étaient les fers de lance de l'extension de la révolution prolétarienne vers l'Europe de l'Ouest.
3. La révolution en Russie a bien sûr été l’étincelle d’une série de grèves de masse à l’échelle du monde et de soulèvements qui ont contraint la bourgeoisie à mettre fin à la boucherie impérialiste, mais la classe ouvrière internationale n’a pas été capable de prendre le pouvoir dans d’autres pays, à part quelques tentatives limitées dans le temps en Hongrie et dans quelques villes allemandes. Confrontée cependant à la plus grande menace de son fossoyeur potentiel, la classe dirigeante a été capable de surmonter ses rivalités les plus aiguës pour s’unir contre la révolution prolétarienne : en isolant le pouvoir des soviets en Russie par le blocus, l’invasion et le soutien à la contre-révolution armée, en se servant des partis ouvriers sociaux-démocrates et des syndicats, qui avaient déjà démontré leur loyauté au capital en participant à l’effort de guerre impérialiste, pour infiltrer ou neutraliser les conseils ouvriers en Allemagne et les dévoyer vers un accommodement avec le nouveau régime bourgeois "démocratique". Mais la défaite de la révolution n’a pas seulement démontré la capacité à gouverner d’une nouvelle classe dirigeante réactionnaire qui s'est maintenue; elle a aussi résulté de l’immaturité de la classe ouvrière qui a été forcée de faire une transition rapide de ses luttes pour des réformes à la lutte pour la révolution, alors qu'elle portait encore en elle beaucoup d’illusions profondes sur la possibilité d’améliorer le régime capitaliste grâce au vote démocratique, à la nationalisation des industries clefs ou à la gratuité des avantages sociaux pour les couches les plus pauvres de la société. De plus, la classe ouvrière a été gravement traumatisée par les horreurs de la guerre, dans laquelle la fine fleur de la jeunesse avait été décimée, et en est sortie avec de profondes divisions entre ouvriers des nations "victorieuses" et "vaincues".
En Russie, le parti bolchevique, confronté à l’isolement, à la guerre civile, et à l’effondrement économique, et plus encore, impliqué dans l’appareil de l’État soviétique, a fait une série d’erreurs désastreuses qui l’ont de plus en plus conduit à des conflits violents avec la classe ouvrière, notablement la politique de la "terreur rouge" qui impliquait la suppression des manifestations et des organisations politiques, culminant dans l’écrasement de la révolte de Cronstadt en 1921, quand cette dernière réclamait la restauration du pouvoir authentique des soviets qui avait existé en 1917. Au niveau international, l’Internationale Communiste, qui était aussi de plus en plus liée aux besoins de l’État soviétique plutôt qu'à ceux de la révolution mondiale, a commencé à recourir à des politiques opportunistes qui ont sapé sa clarté originelle, comme la tactique du front unique adoptée en 1922.
Cette dégénérescence a suscité l'émergence d'une opposition de Gauche importante, notamment dans les partis allemand et italien. Et c'est à partir de cette dernière que la Fraction italienne a été capable, à la fin des années 1920, de dégager les leçons de la défaite finale de la révolution.
4. La défaite de la vague révolutionnaire mondiale a donc confirmé les mises en garde des révolutionnaires en 1917-18 à propos des conséquences d’un tel échec : un nouvel enfoncement dans la barbarie. La dictature du prolétariat en Russie, a non seulement dégénéré, mais s’est transformée en dictature capitaliste contre le prolétariat, un processus qui a été confirmé (alors qu’il avait déjà commencé avant) par la victoire de l’appareil stalinien avec sa doctrine du "socialisme dans un seul pays". La "paix" mise en place pour en finir avec la menace de la révolution a rapidement mené à de nouveaux conflits impérialistes qui ont été accélérés et intensifiés par l’éclatement de la crise de surproduction en 1929, un signe supplémentaire du fait que l’expansion du capital entrait en collision avec ses propres limites. La classe ouvrière dans les pays centraux du système, spécialement aux États-Unis et en Allemagne, a pleinement subi les coups de la dépression économique, mais ayant tenté et échoué de faire la révolution une décennie avant, c’était fondamentalement une classe défaite, malgré certaines expressions réelles de résistance de classe, comme aux États-Unis et en Espagne. Elle a donc été incapable de s’opposer à une nouvelle marche vers la guerre mondiale.
5. La fourche de la contre révolution avait trois dents principales : le stalinisme, le fascisme, la démocratie, chacune d’entre elles a laissé des profondes cicatrices dans la psyché de la classe ouvrière.
La contre-révolution a atteint sa plus grande profondeur dans les pays où la flamme révolutionnaire s’était élevé le plus haut. Mais partout, confrontée à la nécessité d’exorciser le spectre prolétarien, pour faire face à la plus grande crise économique de son histoire, et pour préparer la guerre, le capitalisme a pris une forme toujours plus totalitaire, pénétrant par tous les pores de la vie sociale et économique. Le régime stalinien donnait le ton : une économie de guerre complète, la répression de tous les dissidents, des taux d’exploitation monstrueux, un vaste camp de concentration. Mais le pire legs du stalinisme – de son vivant tout autant que des décennies après son effondrement – est qu’il a pris le masque du véritable héritier de la révolution d’octobre. La centralisation du capital dans les mains de l’État a été vendue au monde comme du socialisme, l’expansion impérialiste comme de l’internationalisme prolétarien. Bien que, dans les années où la révolution d’octobre était encore un souvenir vivant, beaucoup d’ouvriers aient continué à croire au mythe de la mère patrie socialiste, beaucoup plus s’étaient détournés de toute idée de révolution avec les révélations successives de la véritable nature du régime stalinien. Les dégâts qu’a faits le stalinisme à la perspective du communisme, à l’espérance que la révolution de la classe ouvrière puisse inaugurer une forme supérieure d’organisation sociale, sont incalculables, et pas moins parce que le stalinisme n’est pas tombé du ciel sur le prolétariat mais a été rendu possible par la défaite internationale du mouvement de classe et surtout la dégénérescence de son parti politique. Après la trahison traumatisante des partis sociaux-démocrates en 1914, pour la seconde fois, en l’espace de moins de 20 ans, les organisations que la classe ouvrière avait travaillé puissamment à créer et à défendre ont trahi et son devenues son pire ennemi. Pouvait-il y avoir un plus grand coup porté à la confiance en lui du prolétariat, à sa conviction dans la possibilité d’amener l’humanité à un niveau de vie sociale plus élevé ?
Le fascisme, initialement un mouvement d’exclus des classes dominantes et moyennes, et même de renégats du mouvement ouvrier, a pu être adopté par les factions les plus puissantes du capital allemand et italien parce qu’il coïncidait avec leurs besoins : achever l’écrasement du prolétariat et la mobilisation pour la guerre. Il s’était spécialisé dans l’utilisation de techniques "modernes" pour déchaîner les sombres forces de l’irrationalité qui reposent sous la surface de la société bourgeoise. Le nazisme, en particulier, le produit d’une défaite beaucoup plus dévastatrice de la classe ouvrière en Allemagne, a atteint de nouveaux niveaux dans l’irrationalité, en étatisant et industrialisant le pogrom médiéval et en conduisant les masses démoralisées dans une marche folle vers leur autodestruction. La classe ouvrière, dans son ensemble, n’a pas succombé à une quelconque croyance positive dans le fascisme –au contraire, elle était beaucoup plus vulnérable au leurre de l’antifascisme, qui était le principal cri de ralliement de la guerre à venir. Mais l’horreur sans précédent des camps de la mort nazis n’en a pas moins été, que le goulag stalinien, un coup porté à la confiance dans le futur de l’humanité –et donc à la perspective du communisme.
La démocratie, la forme dominante de la domination bourgeoisie dans les pays industriels avancés, s’est présentée comme l’opposante à ces formations "totalitaires" - ce qui ne l’empêchait pas de soutenir le fascisme quand il achevait le mouvement ouvrier révolutionnaire, ou en s’alliant avec le régime stalinien dans la guerre contre l’Allemagne d’Hitler. Mais la démocratie s’est avérée être une forme beaucoup plus intelligente et durable de totalitarisme que le fascisme, qui s’est effondré dans les décombres de la guerre, ou le stalinisme qui (à l’exception notable de la Chine et du régime atypique de la Corée du Nord) allait tomber sous le poids de la crise économique et de son incapacité à être compétitif sur le marché mondial, dont il avait essayé de contourner les lois par décret d’État.
Les gestionnaires du capitalisme démocratique ont aussi été forcés par la crise du système d’utiliser l’État et le pouvoir du crédit pour faire plier les forces du marché, mais ils n’ont pas été obligés d’adopter la forme extrême de centralisation de haut en bas des régimes du bloc de l’Est, imposée par une situation de faiblesse matérielle et stratégique. La démocratie a survécu à ses rivaux et est devenue la seule option dans les pays centraux capitalistes d’occident. Jusqu’à aujourd’hui, c'est choquant de remettre en question la nécessité d’avoir soutenu la démocratie contre le fascisme durant la 2ème Guerre Mondiale, et ceux qui disent que derrière la façade démocratique il y a la dictature de la classe dominante sont rejetés comme étant des théoriciens du complot. Déjà, pendant les années 1920 et 1930, le développement des media de masse dans les démocraties constituait un modèle pour la diffusion de la propagande officielle qui faisait envie à un Goebbels, tandis que la pénétration des rapports marchands dans les sphères des loisirs et de la vie de famille, introduite par le capitalisme américain, fournissait un canal plus subtil à la domination totalitaire du capital que le simple recours aux mouchards et à la terreur sans fard.
6. Contrairement aux espoirs de la minorité révolutionnaire très réduite qui maintenait des positions internationalistes pendant les années 1930 et 1940, la fin de la guerre n’a pas conduit à un nouveau surgissement révolutionnaire. Au contraire, ce fut la bourgeoisie, avec Churchill à l’avant-garde, qui a tiré les leçons de 1917 et détruit dans l’œuf toute possibilité de révolte prolétarienne, avec son tapis de bombes sur les villes allemandes et sa politique de "laisser les italiens mariner dans leur propre jus", lors du resurgissement de grèves massives au Nord de l’Italie en 1943. La fin de la guerre a donc approfondi la défaite de la classe ouvrière. Et, de nouveau contrairement aux attentes de beaucoup de révolutionnaires, la guerre n’a pas été suivie par une nouvelle dépression économique et une nouvelle marche à la guerre mondiale, même si les antagonismes impérialistes entre "blocs victorieux" subsistaient comme une menace permanente pesant sur l’humanité. La période post-guerre a vu, à la place, une phase de réelle expansion des rapports capitalistes sous le leadership américain, même si une partie du marché mondial (le bloc russe et la Chine) tentait de se fermer à toute pénétration de capital occidental. La poursuite de l’austérité et de la répression dans le bloc de l’Est a provoqué des révoltes ouvrières importantes (Allemagne de l’Est, 1953 ; Pologne et Hongrie, 1956), mais à l’ouest, après quelques expressions de mécontentement, comme les grèves de 1947 en France, il y a eu une atténuation graduelle de la lutte de classe, à un point tel que les sociologues ont pu commencer à théoriser "l’embourgeoisement" de la classe ouvrière, conséquence de l’expansion du consumérisme et du développement de l’État Providence. Et d’ailleurs, ces deux aspects du capitalisme après 1945 ont constitué un poids supplémentaire important affectant la possibilité de la classe ouvrière de se reconstituer en force révolutionnaire : le consumérisme atomise la classe ouvrière, et répand l’illusion que chacun peut atteindre le paradis de la propriété individuelle ; le providentialisme – qui a souvent été introduit par les partis de gauche et présenté comme une conquête de la classe ouvrière, est un instrument encore plus significatif du contrôle capitaliste. Il sape la confiance de la classe ouvrière en elle-même et la rend dépendante de la bienveillance de l’État ; et plus tard, dans une phase d’immigration massive, son organisation par l’État-nation allait signifier que la question de l’accès aux soins, aux logements, et autres prestations deviendrait un puissant facteur de bouc-émissarisation des immigrés et de divisions dans la classe ouvrière. En même temps, de pair avec la disparition apparente de la lutte de classe dans les années 1950 et 1960, le mouvement politique révolutionnaire s’était réduit au plus grand isolement de son histoire.
7. Certains de ces révolutionnaires qui ont maintenu une activité pendant cette période noire, ont commencé à dire que le capitalisme avait, grâce à une gestion bureaucratique étatique, appris à contrôler les contradictions économiques analysées par Marx. Mais d’autres, plus clairvoyants, comme le groupe Internationalismo au Venezuela, ont reconnu que les vieux problèmes – les limites du marché, la tendance à la chute du taux de profit – ne pouvaient être conjurés, et que les difficultés financières subies à la fin des années 1960, marquaient une nouvelle phase de crise économique ouverte. Ils ont aussi salué la capacité d’une nouvelle génération de prolétaires de répondre à la crise par la réaffirmation de la lutte de classe – une prédiction amplement confirmée par le formidable mouvement de mai 1968 en France, et la vague de luttes internationales qui a suivi, qui ont démontré que les décennies de contre-révolution arrivaient à leur fin, et que la lutte du prolétariat devenait un obstacle à l'ouverture par la nouvelle crise d'un cours à la guerre mondiale.
8. Le surgissement prolétarien de la fin des années 60 et du début des années 70, avait été précédé par une fermentation politique croissante au sein de larges couches de la population dans les pays capitalistes avancés et, en particulier, chez les jeunes. Aux États-Unis, les manifestations contre la guerre au Vietnam et la ségrégation raciale, les mouvements chez les étudiants en Allemagne qui manifestaient un intérêt pour une démarche plus théorique de l’analyse du capitalisme contemporain ; en France, l’agitation des étudiants contre la guerre au Vietnam et le régime répressif dans les universités ; en Italie, les "opéraïstes" ou tendances autonomes qui réaffirmaient l’inévitabilité de la lutte de classe quand les sages sociologues proclamaient qu’elle était obsolète. Partout, une insatisfaction grandissante vis-à-vis de la vie déshumanisée présentée comme le fruit délicieux de la prospérité économique d’après-guerre. Une petite minorité, portée par le surgissement des luttes combatives en France et dans d’autres pays industriels, a pu participer à la formation d’une avant-garde politique consciente, internationaliste, et pas moins parce qu’une minorité en son sein avait commencé à redécouvrir la contribution de la Gauche Communiste.
9. Comme nous ne le savons que trop, le rendez-vous entre la minorité et le mouvement de classe plus large n’a eu lieu qu’épisodiquement pendant les mouvements de la fin des années 60 et début 70. C’était en partie le résultat du fait que la minorité politisée était lourdement dominée par une petite bourgeoisie mécontente : le mouvement étudiant, en particulier, n’avait pas cette forte composante prolétarienne qui est apparue du fait des changements dans l’organisation du capitalisme au cours des quelques décennies suivantes. Et malgré des mouvements de classe puissants dans le monde, malgré de sérieuses confrontations entre les ouvriers et les forces de contrôle en leur sein – syndicats et partis de gauche – la majorité des luttes de classe sont restées des luttes défensives et n’ont que rarement posé directement des questions politiques. De plus, la classe ouvrière a été confrontée à des divisions importantes dans ses rangs comme classe mondiale : le "rideau de fer" entre l’Est et l’Ouest, et les divisions entre les travailleurs soi-disant "privilégiés" des centres du capital et les masses déshéritées dans les anciennes zones coloniales. Tandis que la maturation d’une avant-garde politique était freinée par une vision d’une révolution immédiate, et des pratiques activistes, typiques de l’impatience petite bourgeoise, qui ne réussissaient pas à saisir le caractère à long terme du travail révolutionnaire et le niveau gigantesque des tâches théoriques auquel faisait face la minorité politisée. La prédominance de l’activisme a rendu de grandes parties de la minorité vulnérable à la récupération par le gauchisme ou, quand les luttes ont faibli, à la démoralisation. En même temps, ceux qui rejetaient le gauchisme étaient souvent entravés par des notions conseillistes qui rejetaient l’ensemble du problème de la construction de l’organisation. Cependant, une petite minorité a été capable de surmonter ces obstacles et de se réapproprier la tradition de la Gauche communiste, initiant une dynamique de croissance et de regroupement qui s’est maintenue au cours des années 1970, mais qui a connu sa fin au début des années 1980, marquée symboliquement par l’arrêt des Conférences Internationales. L’échec des luttes de cette période à atteindre un plus haut niveau politique, à jeter les graines de ce qui, dans les rues et les réunions de 1968 avait posé le problème du remplacement du capitalisme à l’Est et à l’Ouest par une nouvelle société, allait avoir des conséquences très significatives dans la décennie suivante.
Néanmoins, cet énorme poussée d’énergie prolétarienne "n’était pas seulement à bout de souffle", mais a requis un effort concerté de la classe dominante pour la dévoyer, la faire dérailler, et la réprimer. Fondamentalement, cela eut lieu au niveau politique, en utilisant au maximum les forces de la gauche capitaliste et les syndicats qui ont eu une influence considérable dans la classe ouvrière. Que ce soit par la promesse d’élire des gouvernements de gauche, ou par une stratégie plus tardive de "gauche dans l’opposition" couplée au développement du syndicalisme radical au cours des deux décennies qui ont suivi 1968, l’instrumentalisation des organes que les ouvriers voyaient dans une certaine mesure comme leurs était indispensable à l’encadrement des luttes de la classe. En même temps, la bourgeoisie tirait tous les avantages qu'elle pouvait des changements structurels que lui imposait la crise mondiale: d'une part, l'introduction de changements technologiques qui ont remplacé la main-d'œuvre qualifiée et non qualifiée dans des industries comme les docks, l'automobile et l'imprimerie; d'autre part, le mouvement vers la "mondialisation" du processus de production, qui a décimé des réseaux industriels entiers dans les vieux centres du capital et déplacé la production vers les régions périphériques où la main-d'œuvre était incomparablement moins chère et les profits beaucoup plus importants. Ces changements dans la composition de la classe ouvrière dans le cœur du capitalisme, qui touchaient souvent des secteurs qui avaient été au centre de la lutte dans les années 70 et au début des années 80, devinrent des facteurs supplémentaires dans l'atomisation de la classe et la destruction de son identité de classe.
10. Malgré certaines pauses, la dynamique de lutte enclenchée en 1968 s’est maintenue au cours des années 70. Le point culminant dans la maturation de la capacité du prolétariat de s’auto-organiser et d’étendre sa lutte fut atteint dans les grèves de masse en Pologne en 1980. Cependant, ce zénith a aussi marqué le début d’un déclin. Bien que les grèves en Pologne aient révélé l’interaction classique entre revendications économiques et politiques, à aucun moment, les ouvriers en Pologne n’ont posé le problème d’une nouvelle société. Sous cet aspect, les grèves étaient "en dessous" du mouvement de 68, quand l’auto-organisation était encore quelque peu embryonnaire, mais qui fournissait un contexte à un débat beaucoup plus radical sur la nécessité de la révolution sociale. Le mouvement en Pologne, à quelques exceptions près très limitées, considérait "l’occident libre" comme la société alternative qu’il voulait, l’idéal de gouvernements démocratiques, les "syndicats libres", et tout le reste. En occident même, il y avait eu quelques expressions de solidarité avec les grèves en Pologne, et à partir de 1983, face à une crise économique qui s’approfondissait rapidement, nous avons vu une vague de luttes qui étaient de plus en plus simultanées et globales dans leur ampleur ; dans un grand nombre de cas, elles montraient un conflit croissant entre travailleurs et syndicats. Mais la juxtaposition des luttes dans le monde ne signifiait pas automatiquement qu’il y avait une conscience de la nécessité de l’internationalisation consciente de la lutte, ni que la confrontation avec les syndicats, qui font bien sur partie de l’État, impliquait une politisation du mouvement dans le sens d’une prise de conscience que l’État doit être renversé, ni une capacité grandissante de mettre en avant une perspective pour l’humanité. Même encore plus que dans les années 1970, les luttes des années 80 dans les pays avancés sont restées sur le terrain des revendications sectorielles, et en ce sens, sont restées vulnérables au sabotage par les formes radicales de syndicalisme. L’aggravation des tensions impérialistes entre les deux blocs au cours de cette période a certainement fait naître une préoccupation croissante envers la menace de guerre, mais cela a été largement dévoyé vers des mouvements pacifistes qui empêchaient effectivement le développement d’une connexion consciente entre résistance économique et danger de guerre. En ce qui concerne les petits groupes de révolutionnaires qui maintenaient une activité organisée pendant cette période, bien que capables d’intervenir plus directement dans certaines initiatives de la classe ouvrière, ils allaient, à un niveau plus profond, à contre-courant face à la méfiance de la "politique" qui prévalait dans la classe ouvrière dans son ensemble - et ce fossé grandissant entre la classe et la minorité politique a lui-même été un facteur supplémentaire de l’incapacité de la classe à développer sa propre perspective.
L’impact de la décomposition.
11. La lutte en Pologne, et sa défaite, allaient s’avérer fournir un résumé du rapport de force global entre les classes. Les grèves ont clairement indiqué que les ouvriers d’Europe de l’Est n’étaient pas prêts à combattre dans une guerre au nom de l'empire russe, et cependant, ils n’étaient pas capables d’offrir une alternative révolutionnaire à la crise du système qui s’approfondissait. D’ailleurs, l’écrasement physique des ouvriers polonais a eu des conséquences politiques extrêmement négatives dans toute cette région pour la classe ouvrière absente en tant que classe dans les soulèvements qui ont initié la disparition des régimes staliniens, et de ce fait vulnérable à une vague sinistre de propagande nationaliste qui est personnifiée aujourd’hui dans les régimes autoritaires qui règnent en Russie, Hongrie et Pologne. La classe dominante stalinienne, incapable de traiter la crise et la lutte de classe sans répression brutale, a montré qu’elle manquait de flexibilité politique pour s’adapter aux circonstances historiques changeantes. Ainsi, en 1980-1981, la scène était déjà préparée pour l’effondrement du bloc de l’Est dans son ensemble, marquant une nouvelle phase dans le déclin historique du capitalisme. Mais cette nouvelle phase, que nous définissons comme celle de la décomposition du capitalisme, a ses origines dans un blocage beaucoup plus ample entre les classes. Les mouvements de classe qui ont surgi dans les pays avancés après 1968 marquaient la fin de la contre-révolution, et la résistance maintenue de la classe ouvrière constituait un obstacle à la "solution" de la bourgeoisie à la crise économique : la guerre mondiale. Il était possible de définir cette période comme un "cours à des affrontements de classe massifs", et d’insister sur le fait qu’un cours à la guerre ne pouvait s’ouvrir sans une défaite directe d’une classe ouvrière insurgée. Dans la nouvelle phase, la désintégration des deux blocs impérialistes a éliminé la guerre mondiale de l’ordre du jour indépendamment du niveau de la lutte de classe. Mais cela signifiait que la question du cours historique ne pourrait plus être posée dans les mêmes termes. L’incapacité du capitalisme à dépasser ses contradictions signifie toujours qu’il ne peut offrir à l’humanité qu’un futur de barbarie, dont on peut déjà préfigurer les contours dans une combinaison infernale de guerres locales et régionales, de désastres écologiques, de pogromes et de violence sociale fratricide. Mais à la différence de la guerre mondiale, qui requiert une défaite physique directe tout autant qu’idéologique de la classe ouvrière, cette "nouvelle" descente dans la barbarie opère de manière plus lente, plus insidieuse, qui peut embrigader graduellement la classe ouvrière et la rendre incapable de se reconstituer en tant que classe. Le critère pour évaluer l’évolution du rapport de force entre les classes ne peut plus être celui d’empêcher la guerre mondiale, et est devenu en général, plus difficile à prévoir.
12. Dans la phase initiale de la renaissance du mouvement communiste après 1968, la thèse de la décadence du capitalisme avait gagné de nombreux adeptes et fournissait le socle programmatique d’une gauche communiste revivifiée. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : la majorité des nouveaux éléments qui cherchent dans le communisme une réponse aux problèmes auxquels est confrontée l’humanité trouvent toutes sortes de raisons pour résister au concept de décadence. Et quand on en arrive à la notion de décomposition, que nous défendons, comme phase finale du déclin du capitalisme, le CCI semble plus ou moins être seul. D’autres groupes acceptent l’existence des principales manifestations de la nouvelle période – la mêlée générale inter-impérialiste, le retour d’idéologies profondément réactionnaires comme le fondamentalisme religieux, et le nationalisme rampant, la crise dans les rapports entre l’homme et le monde naturel – mais peu d’entre eux tirent la conclusion que cette situation dérive d’une impasse dans le rapport de force entre les classes ; peu d'entre eux également sont d’accord que tous ces phénomènes sont des expressions d’un changement qualitatif dans la décadence du capitalisme, de toute une phase ou période qui ne peut se renverser que par la révolution prolétarienne. Cette opposition au concept de décomposition prend souvent la forme de diatribes contre les tendances "apocalyptiques" du CCI, puisque nous en parlons comme de la phase terminale du capitalisme, ou contre notre "idéalisme" puisque, bien que nous voyions les conséquences à long terme de la crise économique comme un facteur clef de la décomposition, nous ne voyons pas simplement les facteurs économiques comme l’élément décisif dans l’entrée dans cette nouvelle phase. Derrière ces objections, il y a un échec de la compréhension du fait que le capitalisme, comme dernière société de classe dans l’histoire, est voué à cette espèce d’impasse historique, du fait que, à la différence des sociétés de classe antérieures, lorsqu'elles entraient en déclin, le capitalisme ne peut pas donner naissance en son sein à un nouveau mode de production plus dynamique, alors que la seule voie vers une forme supérieure de vie sociale doit être construite, non pas sur le produit automatique de lois économiques, mais sur un mouvement conscient de l’immense majorité de l’humanité, qui est par définition la tâche la plus difficile jamais entreprise dans l’histoire.
13. La décomposition était le produit du blocage de la bataille entre les deux principales classes. Mais elle s’est aussi révélée comme un facteur actif dans les difficultés croissantes de la classe ouvrière depuis 1989. Les campagnes très bien orchestrées sur la mort du communisme qui ont accompagné la chute du bloc russe – qui montrait la capacité de la classe dominante d’utiliser les manifestations de la décomposition contre les exploités – ont été un élément très important dans le travail de sape de la confiance en soi de la classe et de sa capacité à réaffirmer sa mission historique. Le communisme, le marxisme, la lutte de classe même ont été déclarés dépassés, rien de plus que de l’histoire morte. Mais les effets négatifs énormes et durables des événements de 1989 sur la conscience, la combativité et l'identité de classe du prolétariat ne sont pas seulement le résultat de la gigantesque campagne anti-communiste. L'efficacité de cette campagne doit elle-même être expliquée. Elle ne peut être comprise que dans le contexte du développement spécifique de la révolution et de la contre-révolution depuis 1917. Avec l'échec de la contre-révolution militaire contre l'URSS elle-même et, en même temps, la défaite de la révolution mondiale, a émergé une constellation complètement inattendue, sans précédent : celle d'une contre-révolution venant de l'intérieur d'un bastion prolétarien, et d'une économie capitaliste en Union soviétique sans aucune classe capitaliste historiquement développée. Ce qui en a résulté, ce n'est nullement l'expression d'une nécessité historique plus élevée, mais une aberration historique : la direction d'une économie capitaliste par une bureaucratie d'État bourgeois contre-révolutionnaire, une bureaucratie totalement non qualifiée et non adaptée à une telle tâche. Bien que l'économie à direction stalinienne se soit montrée efficace pour l'URSS dans l'épreuve de la seconde guerre mondiale, elle a échoué complètement, au long terme, à générer un capital national compétitif.
Bien que les régimes staliniens aient été des formes particulièrement réactionnaires de la société bourgeoise décadente, non pas une rechute dans un quelconque type de régime féodal ou despotique, ils n'étaient en aucun sens du terme des économies capitalistes "normales". Avec son effondrement, le stalinisme a rendu un dernier service à la classe dominante. Par-dessus tout, les campagnes sur la mort du communisme ont semblé trouver une confirmation dans la réalité elle-même. Les déviations du stalinisme par rapport à un capitalisme fonctionnant correctement étaient si graves et considérables, qu'il semblait effectivement ne pas être capitaliste aux yeux de la population. Avant cela, et aussi longtemps qu'il avait été capable de se maintenir, il semblait prouver que des alternatives au capitalisme sont possibles. Même si cette alternative particulière au capitalisme était tout sauf attirante pour la majorité des ouvriers, son existence, néanmoins laissait une brèche potentielle dans l'armure idéologique de la classe dominante. La résurgence de la lutte de classe dans les années 1960 fut capable de tirer profit de cette brèche pour développer la vision d'une révolution qui serait à la fois anticapitaliste et antistalinienne et basée, non sur une bureaucratie d'État ou sur un parti-État, mais sur les conseils ouvriers. Si, durant les années 1960 et 1970, la révolution mondiale était vue par beaucoup comme une utopie irréalisable, un songe-creux, c'était le résultat de l'immense pouvoir de la classe dominante ou de ce qui était considéré comme la marque égoïste et destructive inhérente à notre espèce. Cependant, de tels sentiments de désespoir pouvaient trouver, et trouvaient quelquefois un contrepoids dans les luttes massives et la solidarité du prolétariat. Après 1989, avec l'effondrement des régimes "socialistes", un facteur qualitatif nouveau a surgi : l'impression de l'impossibilité d'une société moderne non basée sur des principes capitalistes. Dans ces circonstances, il est bien plus difficile pour le prolétariat de développer, non seulement sa conscience et son identité de classe, mais aussi ses luttes économiques défensives, dans la mesure où la logique des besoins de l'économie capitaliste pèse beaucoup plus si elle semble n'avoir aucune alternative.
En ce sens, bien qu'il ne soit certainement pas nécessaire que toute la classe ouvrière devienne marxiste, ou développe une claire vision du communisme, pour faire une révolution prolétarienne, la situation immédiate de la lutte de classe est considérablement altérée, dépendant du fait si oui ou non de larges secteurs de la classe voient le capitalisme comme pouvant être remis en question.
14. Mais, œuvrant d’une façon plus sournoise, l’avancée de la décomposition en général et "en elle-même" a érodé dans la classe ouvrière son identité de classe et sa conscience de classe. C’était particulièrement évident chez les chômeurs de longue durée ou les couches employées à temps partiel "laissées pour compte" par les changements structuraux introduits dans les années 1980 : Alors que dans le passé, les chômeurs avaient été à l’avant-garde des luttes ouvrières, dans cette période, ils étaient beaucoup plus vulnérables à la lumpenisation, au gangstérisme et à la diffusion d’idéologies comme le djihadisme ou le néofascisme. Comme le CCI l’avait prévu dans la période immédiatement après les événements de 89, la classe allait entrer dans une longue période de recul. Mais la longueur et la profondeur de ce recul se sont même avérées plus grandes que ce à quoi nous nous étions attendus. D’importants mouvements d’une nouvelle génération de la classe ouvrière en 2006 (le mouvement anti-CPE en France) et entre 2009 et 2013 dans de nombreux pays à travers le monde (Tunisie, Égypte, Israël, Grèce, États-Unis, Espagne…) en même temps qu’une certaine résurgence d’un milieu intéressé par les idées communistes, ont rendu possible de penser que la lutte de classe allait de nouveau, une fois de plus, occuper le centre de la scène, et qu’une nouvelle phase du développement du mouvement révolutionnaire allait s’ouvrir. Mais de nombreux développements au cours de la dernière décennie ont justement montré à quel point les difficultés auxquelles sont confrontées la classe ouvrière et son avant-garde sont profondes.
15. Les luttes autour de 2011 étaient explicitement liées aux effets de la crise économique qui s’approfondissait, leurs protagonistes se référant souvent, par exemple, à la précarité de l’emploi et au manque d'opportunités pour les jeunes, même après plusieurs années d’études universitaires. Mais il n’y a pas de lien automatique entre l’aggravation de la crise économique et le développement qualitatif de la lutte de classe – une leçon essentielle des années 1930, quand la Grande Dépression a eu tendance à mener à plus de démoralisation, dans une classe qui était déjà défaite. Et, étant données les longues années de recul et de désorientation qui l’ont précédé, le tremblement de terre financier de 2007-2008, allait avoir un impact largement négatif sur la conscience du prolétariat.
Un élément important à cet égard a été la prolifération du système de crédit lui-même, qui avait été au cœur de l’expansion économique des années 1990 et 2000 mais dont les contradictions intrinsèques accéléraient maintenant le crash. Ce processus de "financiarisation" opérait alors non seulement au niveau des grandes institutions financières mais aussi de la vie de millions de travailleurs. À ce niveau, la situation est très différente de celle des années 1920 et 1930, quand pour la plus grande partie, les soi-disant classes moyennes (petits propriétaires, professions libérales, etc.) mais pas les ouvriers, avaient des économies à perdre ; et quand la protection de l’État suffisait à peine à empêcher les prolétaires de mourir de faim. Si, d’un côté, la situation matérielle immédiate de beaucoup de travailleurs dans de tels pays est donc toujours moins dramatique qu’il y a 8 ou 9 décennies, par ailleurs, des millions de travailleurs, précisément dans de tels pays, se retrouvent dans un pétrin qui n’existait que très peu dans les années 1930 : ils sont devenus des débiteurs, souvent à un niveau important. Pendant le 19ème siècle, et encore dans une grande mesure avant 1945, les seuls qui faisaient crédit aux travailleurs étaient le bar local, le café et l’épicerie. Les travailleurs devaient avoir recours à leur solidarité de classe dans les moments d’épreuves particulières. Faire crédit aux prolétaires a commencé à grand échelle avec les crédits au logement et à la construction, mais a ensuite explosé dans les dernières décennies avec le développement du crédit à la consommation à l’échelle des masses. Le développement toujours plus raffiné, rusé et perfide de cette économie de crédit pour une grande partie de la classe ouvrière, a eu des conséquences extrêmement négatives pour la conscience de classe prolétarienne. L’expropriation du revenu de la classe ouvrière par la bourgeoisie est cachée et apparaît incompréhensible quand elle prend la forme d’une dévaluation de l'épargne, de la faillite des banques ou des régimes d’assurance, ou la confiscation de la propriété de la maison sur le marché. La précarité croissante des assurances de "l’État Providence" et de leur financement, facilite la division des travailleurs entre ceux qui paient pour ces systèmes publics, et ceux qui en bénéficient sans avoir payé d’équivalent. Et le fait que des millions de travailleurs soient tombés dans l’endettement, est un moyen nouveau, supplémentaire et puissant pour discipliner le prolétariat.
Même si le résultat du crash a été l’austérité pour la plupart et un transfert encore plus éhonté de richesse au profit d'une petite minorité, le résultat global du crash n’a pas été d’aiguiser ou de développer une compréhension du fonctionnement du système capitaliste : le ressentiment contre l’inégalité croissante a été dans une grande mesure dirigé contre "l’élite urbaine corrompue", un thème qui est devenu le principal fonds de commerce du populisme de droite. Et même quand la réaction à la crise et aux injustices qui y sont liées ont fait naître des formes plus prolétariennes de lutte, comme le mouvement Occupy aux États-Unis, ces dernières étaient dans une très grande mesure plombées par une tendance à faire porter le chapeau aux banquiers cupides ou même à des sociétés secrètes qui ont délibérément manigancé le crash pour renforcer leur contrôle sur la société.
16. La vague révolutionnaire de 1917-1923, comme les mouvements insurrectionnels précédents de la classe ouvrière, (1871, 1905) avaient été déclenchés par une guerre impérialiste, conduisant les révolutionnaires en pointe à considérer que la guerre provoquait les conditions les plus favorables à la révolution prolétarienne. En réalité, la défaite de la vague révolutionnaire a montré que la guerre pouvait créer des divisions profondes dans la classe, en particulier entre les prolétaires des nations "victorieuses" et ceux des nations "vaincues". De plus, comme l’ont démontré les événements à la fin de la 2ème Guerre Mondiale, la bourgeoisie a tiré les leçons nécessaires de ce qui est arrivé en 1917, et a montré sa capacité à limiter les possibilités de réactions prolétariennes à la guerre impérialiste, notamment en développant des stratégies et des formes de technologie militaire qui rendent la fraternisation entre armées opposées de plus en plus difficile.
Contrairement aux promesses de la classe dominante occidentale après la chute du bloc impérialiste russe, la nouvelle phase historique qui s'ouvrait n'était en aucune façon une époque de paix et de stabilité mais de la propagation du chaos militaire, de guerres de plus en plus insolubles qui ont ravagé des pans entiers de l’Afrique et du Moyen Orient et ont même frappé aux frontières de l’Europe. Mais tandis que la barbarie qui se déployait en Irak, Afghanistan, Rwanda et maintenant Yémen et Syrie, a certainement suscité l’horreur et l’indignation de sections notables du prolétariat mondial – y compris dans les centres capitalistes où la bourgeoisie a été directement impliquée dans ces guerres – les guerres de la décomposition n’ont que très rarement donné naissance à des formes prolétariennes d’opposition. Dans les pays les plus directement affectés, la classe ouvrière a été trop faible pour s’organiser contre les gangsters militaires locaux et leurs sponsors impérialistes. C’est flagrant dans la guerre actuelle en Syrie, qui a non seulement vu un carnage sans merci de la population par les bombardements aériens et autres, surtout par les forces officielles de l’État, mais aussi le dévoiement d’un mécontentement social initial par la création de fronts militaires et l’embrigadement des opposants au régime dans une myriade de gangs armés, chacun plus brutal que l’autre. Dans les centres capitalistes, de tels scénarios épouvantables ont surtout engendré des sentiments de désespoir et d’impuissance – notamment parce qu’il peut sembler que toute tentative de se rebeller contre le système actuel ne peut qu’aboutir à une situation encore pire. Le triste sort du "printemps arabe" a pu être utilisé facilement contre la possibilité de révolution. Mais le démembrement sauvage de pays tout entiers à la périphérie de l’Europe a, au cours des dernières années, commencé à avoir un effet boomerang sur la classe ouvrière au centre du système. Ceci peut être résumé en deux questions : d’un côté, le développement de plus en plus chaotique à l’échelle mondiale d’une crise des réfugiés qui est vraiment planétaire dans son étendue, et de l’autre, le développement du terrorisme.
17. Le moment déclencheur de la crise des réfugiés en Europe, a été l’ouverture des frontières de l’Allemagne (et de l’Autriche) aux réfugiés de la "route des Balkans" à l’été 2015. Les motifs de cette décision de la chancelière Merkel étaient doubles. D’abord, la situation économique et démographique en Allemagne (une industrie florissante confrontée à la perspective d'une pénurie de main d'œuvre qualifiée et "motivée".). Deuxièmement, le danger de l’effondrement l'ordre public en Europe du Sud-Est du fait de la concentration de centaines de milliers de réfugiés dans des pays incapables de les gérer.
La bourgeoisie allemande avait cependant mal calculé les conséquences de sa décision unilatérale sur le reste du monde, en particulier en Europe. Au Moyen Orient et en Afrique, des millions de réfugiés et d’autres victimes de la misère capitaliste ont commencé à faire des plans pour gagner l’Europe, l’Allemagne en particulier. En Europe, les règles de l’UE, telles que "Schengen" ou le "Pacte de Dublin pour les réfugiés" a fait du problème de l’Allemagne celui de l’Europe dans son ensemble. Un des premiers résultats de cette situation, en conséquence, a été une crise de l’Union Européenne – peut être la plus grave de son histoire jusqu’à ce jour.
L’arrivée de tant de réfugiés en Europe a rencontré au début une vague spontanée de sympathie au sein de larges secteurs de la population – un élan qui est encore fort dans des pays comme l’Italie ou l’Allemagne. Mais cet élan a très vite été étouffé par une réaction xénophobe en Europe orchestrée non seulement par les populistes mais aussi par les forces de sécurité et les défenseurs professionnels de la loi et de l’ordre bourgeois, qui étaient alarmés par l’afflux soudain et incontrôlé de personnes non identifiées. La peur d’une arrivée d’agents terroristes allait de pair avec la crainte que l’arrivée de tant de musulmans ne renforce le développement des sous-communautés d’immigrants au sein de l’Europe, qui ne s’identifient pas à l’État nation du pays où ils vivent. Ces peurs se sont encore renforcées avec l’accroissement d’attaques terroristes en France, Belgique, Allemagne. En Allemagne même, il y a eu un net accroissement des attaques terroristes de droite contre les réfugiés. Dans des parties de l’ancienne RDA, une véritable atmosphère de pogrom s’est développée. En Europe de l’ouest dans son ensemble, après la crise économique, la "crise des réfugiés" est devenue le second facteur (accru par le terrorisme fondamentaliste) attisant les flammes du populisme de droite.
Comme la crise économique après 2008 avait créé de graves divisions au sein de la bourgeoisie sur la meilleure façon de gérer l’économie mondiale, l’été 2015 a marqué le début de la fin de son consensus sur l’immigration. La base de cette politique jusqu’à maintenant avait été le principe de la frontière semi-perméable. Le mur contre le Mexique que veut construire Donald Trump existe déjà, tout comme celui qui entoure l’Europe (également sous la forme de bateaux militaires de patrouille et de prisons dans les aéroports). Mais le but des murs actuels est de ralentir et de réguler l’immigration, pas de l’empêcher. Faire rentrer illégalement des immigrés les criminalise, les obligeant ainsi à travailler pour un salaire de misère dans des conditions abominables sans aucun droit aux avantages sociaux. De plus, en obligeant les gens à risquer leur vie pour obtenir l'admission, le régime frontalier devient une sorte de mécanisme de sélection barbare, où seuls passent les plus audacieux, déterminés et dynamiques.
L’été 2015 marque en fait le début de l’effondrement du système d’immigration existant. Le déséquilibre entre le nombre sans cesse croissant de ceux qui cherchent à rentrer d’un côté et la demande faiblissante de force de travail dans le pays où ils entrent de l’autre, (l’Allemagne constituant une exception) est devenu intenable. Et comme d’habitude, les populistes ont une solution facile à portée de main : la frontière semi-perméable doit être rendue imperméable, quel que soit le niveau de violence requis. Là, de nouveau, ce qu’ils proposent semble très plausible du point de vue bourgeois. Elle n'équivaut à rien d'autre que l’application de la logique des "communautés fermées" à l’échelle de pays entiers.
Là de nouveau, les effets de cette situation pour la conscience de la classe ouvrière sont, pour le moment, très négatifs. La chute du bloc de l’est était présentée comme le triomphe ultime du capitalisme démocratique occidental. Face à cela, il y avait l’espoir, du point de vue du prolétariat, que la crise de la société capitaliste, à tous les niveaux, allait contribuer à la fin à ternir cette image du capitalisme comme le meilleur système possible. Mais aujourd’hui – et malgré le développement de la crise – le fait que des millions de gens (pas seulement des réfugiés) soient prêts à risquer leur vie pour avoir accès aux vieux centres capitalistes que sont l’Europe et l’Amérique du Nord, ne peut que renforcer l’impression que ces zones sont (au moins comparativement), sinon un paradis, au moins des îlots de prospérité et stabilité relative.
A la différence d’avec l’époque de la Grande Dépression des années 1930, quand l’effondrement de l’économie mondiale était centré sur les États-Unis et l’Allemagne, aujourd’hui, grâce à une gestion globale capitaliste d’État, les pays capitalistes centraux semblent être vraisemblablement les derniers à s’effondrer. Dans ce contexte, une situation qui ressemble à celle d’une forteresse assiégée s’est créée en particulier (mais pas seulement) en Europe et aux États Unis. Le danger est réel que la classe ouvrière dans ces zones, même si elle n’est pas mobilisée activement derrière l’idéologie de la classe dominante, cherche la protection de ses "propres" exploiteurs ("l’identification avec l’agresseur" pour utiliser un terme psychologique) contre ce qui est perçu comme étant un danger commun venant de l’extérieur.
18. Le "contrecoup" des attaques terroristes résultant des guerres au Moyen Orient a commencé bien avant la crise actuelle des réfugiés. Les attaques d’Al-Qaïda contre les Twin Towers en 2001, suivies d’autres atrocités dans les transports à Madrid et à Londres, montraient déjà que les principaux États capitalistes allaient récolter ce qu’ils avaient semé en Afghanistan et Irak. Mais la série plus récente de meurtres attribués à l’État Islamique en Allemagne, France, Belgique, Turquie, aux États-Unis, et ailleurs, bien qu’ayant souvent apparemment un caractère plus amateur et même de hasard, dans lequel il devient de plus en plus difficile de distinguer un "soldat" terroriste entraîné d’un individu isolé et perturbé, et se produisant en conjonction avec la crise des réfugiés, a encore intensifié les sentiments de méfiance et de paranoïa dans la population, l’amenant à se tourner vers l’État pour demander sa protection vis-à-vis d’un "ennemi de l’intérieur" informe et imprévisible. En même temps, l’idéologie nihiliste de l’État Islamique et de ses émules offre un court moment de gloire aux jeunes immigrants rebelles qui ne voient pas de futur pour eux dans les semi-ghettos des grandes villes occidentales. Le terrorisme qui, dans la phase de décomposition, est de plus en plus devenu un moyen de faire la guerre entre États et proto-États, rend beaucoup plus difficile l’expression de l’internationalisme.
19. La montée actuelle du populisme a donc été alimentée par ces différents facteurs – la crise économique de 2008, l’impact de la guerre, du terrorisme, et de la crise des réfugiés – et apparaît comme une expression concentrée de la décomposition du système, de l’incapacité de l’une et l’autre des principales classes de la société à offrir une perspective pour le futur à l’humanité. Du point de vue de la classe dominante, cela signifie l'épuisement du consensus "néo-libéral" qui avait permis au capitalisme de se maintenir et même d’élargir l’accumulation depuis le début de la crise économique ouverte dans les années 1970, et en particulier, de l’épuisement des politiques keynésiennes qui avaient prédominé dans le boom d’après-guerre. Dans le sillage du crash de 2008, qui avait déjà élargi l’immense décalage de prospérité entre les rares très riches et la grande majorité, la dérégulation et la globalisation, de même que la "libre circulation" du capital et du travail dans un cadre inventé par les États les plus puissants du monde, ont été remis en question par une partie croissante de la bourgeoisie, dont la droite populiste est typique, même si elle peut simultanément mélanger néo-libéralisme et néo-keynésianisme dans le même discours de campagne. L’essence de la politique populiste est la formalisation politique, administrative et judiciaire de l’inégalité de la société bourgeoise. Ce que la crise de 2008 a contribué en particulier de mettre en évidence, c’est que cette égalité formelle est le véritable fondement d’une inégalité sociale plus éclatante que jamais. Dans une situation dans laquelle le prolétariat est incapable de mettre en avant sa solution révolutionnaire – l’instauration d’une société sans classe – la réaction populiste est de vouloir remplacer la pseudo-égalité hypocrite existante par un système "honnête" et ouvert de discrimination légale. C’est le creuset de la "révolution conservatrice" que plaide le conseiller en chef du président Trump, Steve Bannon.
Une première indication de ce que veulent dire des slogans tels que "l’Amérique d’abord" est donnée par le programme électoral "la France d’abord" du Front National. Il propose de privilégier les citoyens français, au niveau des emplois, de l’impôt et des avantages sociaux, par rapport aux ressortissants d’autres pays de l’Union Européenne, qui, à leur tour, seraient prioritaires par rapport aux autres étrangers. Il existe un débat similaire en Grande-Bretagne sur la question de savoir si, après Brexit, les citoyens de l'UE devraient bénéficier d'un statut intermédiaire entre les nationaux et les autres étrangers. Au Royaume Uni, l’argument principal émis en faveur du Brexit n’était pas une objection à la politique commerciale de l’UE ou un quelconque élan protectionniste britannique à l’égard de l’Europe continentale, mais la volonté politique de "reconquérir la souveraineté nationale" en ce qui concerne l’immigration et le marché national de la main d’œuvre. La logique de cette argumentation est que, en l’absence d’une perspective de croissance à plus long terme pour l’économie nationale, les conditions de vie des autochtones ne peuvent être plus ou moins stabilisées que par une discrimination à l'encontre de tous les autres.
20. Au lieu d’être un antidote au reflux long et profond de la conscience de classe, de l’identité de classe et de la combativité après 1989, la prétendue crise financière et de l’Euro a eu l’effet opposé. En particulier, les effets pernicieux de la perte de solidarité dans les rangs du prolétariat se sont considérablement accrus. Plus particulièrement, nous voyons la montée du phénomène de bouc-émissarisation, une façon de penser qui accuse les personnes – sur lesquelles on projette tout le mal du monde – de tout ce qui va mal dans la société. De telles idées ouvrent la porte au pogrom. Aujourd’hui, le populisme est la manifestation la plus frappante, mais loin d’être la seule, de ce problème, qui tend à imprégner tous les rapports sociaux. Au travail et dans la vie quotidienne de la classe ouvrière, de façon croissante, il affaiblit la coopération, et renforce l'atomisation, et le développement de la méfiance mutuelle et du mobbing.
Le mouvement ouvrier marxiste a depuis longtemps défendu les visions théoriques qui contribuent à faire contrepoids à cette tendance. Les deux visions les plus essentielles étaient les suivantes : a) que dans le capitalisme, l’exploitation est devenue impersonnelle, puisqu’elle fonctionne selon les "lois" du marché (loi de la valeur), les capitalistes eux-mêmes étant obligés de se soumettre à ces lois ; b) malgré ce caractère de machine, le capitalisme est un rapport social entre classes, puisque ce "système" est basé et maintenu par un acte de volonté de l’État bourgeois (la création et le renforcement de la propriété privée capitaliste) ; la lutte de classe n’est donc pas personnelle mais politique. Au lieu de combattre des personnes, elle lutte contre un système et la classe qui l’incarne pour transformer les rapports sociaux. Ces visions n’ont jamais immunisé même les couches les plus conscientes du prolétariat contre la bouc–émissarisation. Mais elle le rend plus résilient. Cela explique en partie pourquoi, même au cœur de la contre-révolution, y compris en Allemagne, le prolétariat a résisté à l’explosion d’antisémitisme, d'avantage et plus longtemps que d’autres parties de la société. Ces traditions prolétariennes ont continué à avoir des effets positifs, même quand les ouvriers ne se sont plus identifié de manière consciente au socialisme. La classe ouvrière reste donc la seule véritable barrière à l'extension de ce type de poison, même si certaines de ses parties ont été sérieusement affectées.
21. Tout cela a entraîné un changement dans la disposition politique de la société bourgeoise dans son ensemble ; laquelle, cependant, n’est pas du tout pour le moment en faveur du prolétariat. Dans des pays comme les États-Unis ou la Pologne, où les populistes sont maintenant au gouvernement, les manifestations importantes dans les rues ont surtout défendu la démocratie capitaliste existante et sa réglementation "libérale". Une autre question qui mobilise les masses est la lutte contre la corruption, au Brésil, en Corée du Sud, en Roumanie ou en Russie. Le mouvement des "5 étoiles" en Italie est principalement animé par la même question. La corruption, endémique dans le capitalisme, prend des proportions épidémiques dans sa phase terminale. Dans la mesure cela nuit à la productivité et à la compétitivité, ceux qui luttent contre elles sont les meilleurs défenseurs des intérêts du capital national. Les quantités de drapeaux nationaux brandis lors de telles manifestations ne sont pas le fruit du hasard. Il y a aussi un renouveau de l’intérêt dans le processus électoral bourgeois. Certaines parties de la classe ouvrière sont en proie à voter pour les populistes, sous l’influence du repli de la solidarité, ou comme une sorte de protestation contre la classe politique établie. L'un des obstacles au développement de la cause de l’émancipation est aujourd’hui l’impression qu’ont ces travailleurs qu’ils peuvent davantage ébranler et faire pression sur la classe dominante au moyen d'un vote pour les populistes plutôt que par la lutte prolétarienne. Mais le danger le plus grand, peut-être, est que les secteurs les plus modernes et globalisés de la classe, au cœur du processus de production, puissent, par indignation contre la vile exclusion prônée par le populisme, ou à partir d’une compréhension plus ou moins claire que ce courant met en danger la stabilité de l’ordre existant, tomber dans le piège de la défense du régime capitaliste démocratique régnant.
22. La montée du populisme et de l’anti-populisme présente certaines similitudes avec les années 1930, quand la classe ouvrière a été prise entre dans le cercle vicieux du fascisme et de l’antifascisme. Mais malgré ces similitudes, la situation historique actuelle n’est pas la même que dans les années 1930. À cette époque, le prolétariat en Union Soviétique et en Allemagne avait subi non seulement un revers politique mais aussi une défaite physique. À l’opposé, la situation aujourd’hui n’est pas une situation de contre-révolution. Pour cette raison, la probabilité que la classe dominante tente d’imposer une défaite physique au prolétariat n'est à l'heure actuelle que très faible. Il y a une autre différence avec les années 1930 : l'adhésion idéologique des prolétaires au populisme ou à l'anti-populisme n'est nullement définitive. Beaucoup d'ouvriers qui, aujourd'hui, votent pour un candidat populiste peuvent, du jour au lendemain, se retrouver en lutte aux côtés de leurs frères de classe, et la même chose vaut pour les ouvriers entraînés dans des manifestations antipopulistes. La classe ouvrière aujourd’hui, surtout dans les vieux centres du capitalisme, n’est pas prête à sacrifier sa vie pour les intérêts de la nation, malgré l’influence grandissante du nationalisme sur certains secteurs de la classe, ni n’a perdu la possibilité de combattre pour ses intérêts propres et ce potentiel continue à affleurer , même si c’est de façon beaucoup plus dispersée et éphémère que pendant la période 68-69 et celle entre 2006 et 2013. En même temps, un processus de réflexion et de maturation au sein d’une minorité du prolétariat se poursuit en dépit des difficultés et des reculs, et cela, en retour reflète un processus plus souterrain qui a lieu au sein de couches plus larges du prolétariat.
Dans ces conditions, la tentative de terroriser la classe serait potentiellement dangereuse et très probablement contre-productive. Elle pourrait fortement éroder chez les ouvriers les illusions qui existent sur le capitalisme démocratique, qui constituent un des plus importants avantages idéologiques des exploiteurs.
Pour toutes ces raisons, il est beaucoup plus dans l’intérêt de la classe capitaliste d'utiliser les effets négatifs de la décomposition et l’impasse du capitalisme, contre la classe ouvrière.
1917, 2017 et la perspective du communisme.
23. Un des principales lignes d’attaque de la bourgeoisie "libérale" contre la révolution d’octobre 1917 a été, et continuera à être, les prétendus contrastes entre les espérances démocratiques du soulèvement de février, et le "coup d’État" d’octobre des Bolcheviks, qui a plongé la Russie dans le désastre et la tyrannie. Mais la clef pour comprendre la révolution d’octobre est qu’elle se fondait sur la nécessité de casser le front de guerre impérialiste, qui était maintenu par toute les factions de la bourgeoisie et notamment son aile "démocratique", et donc donner le premier coup de la révolution mondiale. C’était la première réponse claire du prolétariat mondial à l’entrée du capitalisme dans son époque de déclin, et c’est à ce niveau surtout qu’octobre 1917, loin de constituer une relique des temps ancien, est le poteau indicateur du futur de l’humanité.
Aujourd’hui, après tous les contrecoups qu’elle a subis de la part de la bourgeoisie mondiale, la classe ouvrière semble très éloignée de la reconquête de son projet révolutionnaire. Et, pourtant : "dans un sens, la question du communisme est au cœur même de la situation difficile de l’humanité aujourd’hui. Il domine la situation mondiale sous la forme du vide qu’il a créé par son absence". (Rapport sur la situation mondiale). Les multiples actes de barbarie des 20e et 21e siècles, d'Hiroshima et Auschwitz à Fukushima et Alep, sont le lourd prix que l’humanité a payé pour l’échec de la révolution communiste au cours de toutes ces décennies ; et si, en ce temps avancé de la décadence de la civilisation bourgeoise, les espoirs de transformation révolutionnaire étaient définitivement brisés, les conséquences pour la survie de la société seraient encore plus graves. Et cependant, nous sommes convaincus que ces espoirs sont toujours vivants, toujours fondés sur des possibilités réelles.
D’un côté, ils sont fondés sur la possibilité et la nécessité objectives du communisme, qui est contenue dans le clash qui s’accentue entre les forces de production et les rapports de production. Ce clash est devenu plus aigu précisément parce que le capitalisme décadent en décomposition, en opposition avec les sociétés de classe antérieures qui ont subi toute une période de stagnation, n’a pas arrêté son expansion globale et sa pénétration de tous les pores de la vie sociale. On peut voir cela à plusieurs niveaux :
Dans la contradiction entre le potentiel contenu dans la technologie moderne et son utilisation actuelle dans le capitalisme : le développement de la technologie de l’information et de l’intelligence artificielle, qui pourraient être utilisées pour contribuer à libérer l‘humanité du travail fastidieux et raccourcir énormément la journée de travail, a conduit à la suppression d’emplois d’un côté, et à prolonger la journée de travail de l’autre.
Dans la contradiction entre le caractère associé à l’échelle mondiale de la production capitaliste et la propriété privée qui, d’un côté, met en lumière la participation de millions de prolétaires dans la production de la richesse sociale et son appropriation par une petite minorité dont l’arrogance et le gaspillage deviennent un affront aux conditions de vie qui stagnent ou carrément à l’appauvrissement que vit la grande majorité. Le caractère objectivement global de l’association du travail s’est accru de manière spectaculaire dans les dernières décennies, en particulier, avec l’industrialisation de la Chine et d’autres pays d’Asie. Ces nouveaux bataillons prolétariens, qui se sont souvent montré extrêmement combatifs, constituent potentiellement une grande source nouvelle de force pour la lutte de classe globale, même si le prolétariat d’Europe occidentale reste la clef de la maturation politique de la classe ouvrière vis à vis d’une confrontation révolutionnaire avec le capital.
Dans la contradiction entre la valeur d’usage et la valeur d’échange qui s’exprime surtout dans la crise de surproduction et tous les moyens qu’utilise le capitalisme pour la surmonter, en particulier, le recours massif à la dette. La surproduction, cette absurdité intrinsèque au capitalisme, met en évidence en même temps la possibilité de l’abondance et l’impossibilité d’y arriver sous le capitalisme. Un exemple de développement technologique met encore en évidence cette absurdité : Internet a rendu possible de distribuer toutes sortes de biens gratuitement (musique, livres, films, etc.) et cependant, le capitalisme, à cause du besoin de maintenir le système de profit, a dû créer une énorme bureaucratie pour s’assurer qu’une telle libre distribution demeure restreinte ou n’opère principalement que comme un forum faisant de la publicité pour des marchandises. De plus, la crise de surproduction se traduit par des attaques continuelles contre le niveau de vie de la classe ouvrière et l'appauvrissement de la masse de l'humanité.
Dans la contradiction entre l’expansion globale du capital, et l’impossibilité d’aller au-delà de l’État-nation. La place particulière de la globalisation qui a commencé dans les années 1980, nous a plus que jamais rapproché du point prédit par Marx dans les Grundrisse : "l’universalité vers laquelle il tend irrésistiblement rencontre des barrières dans sa nature même, qui, à une certaine étape de son développement, lui permettront d’être reconnu comme étant lui-même la plus grande barrière à cette tendance, et conduira donc à partir de là à son propre dépassement"1. Cette contradiction, bien sûr, pouvait déjà être perçue par les révolutionnaires au temps de la première guerre mondiale, puisque la guerre elle-même était la première expression claire qu’alors que l’État nation se survivait à lui-même, le capitalisme ne pouvait pas réellement aller au-delà. Et aujourd’hui, nous savons que la disparition – en fait la chute – du capital ne prendra pas une forme purement économique : plus il se rapproche d’une impasse économique, plus grande sera sa dérive vers "la survie" au détriment des autres par des moyens militaires. La belligérance ouvertement nationaliste des Trump, Poutine, et autres signifie que la globalisation capitaliste, loin d’unifier l’humanité, nous pousse toujours plus près de l’autodestruction, même si la descente aux enfers ne prendra plus nécessairement la forme d’une guerre mondiale.
Dans la contradiction entre la production capitaliste et la nature, qui était considérée comme un "cadeau gratuit" depuis les débuts du capitalisme (Adam Smith) et qui a atteint des niveaux sans précédent dans la phase de décomposition. Cela s’exprime de la façon la plus évidente dans le vandalisme ouvert de ceux qui nient le changement climatique et qui sont au contrôle aux États-Unis et dans la montée de leur ennemi juré, la Chine, où la recherche frénétique de croissance à tout prix a donné le jour à des villes où l’air n’est pas respirable, en plus du danger d’envol du réchauffement global, et - dans une combinaison bizarre de superstition antique et de capitalisme moderne gangster – qui a accéléré la destruction complète en Afrique et ailleurs, d’espèces, prisées pour les vertus curatives magiques de leurs cornes ou de leurs peaux. Le capitalisme ne peut exister sans cette manie de croissance mais il est incompatible avec la santé de l’environnement naturel dans lequel vit et respire l’humanité. La perpétuation même du capital menace donc l’existence de l’espèce humaine, et pas seulement au niveau militaire mais aussi au niveau de ses rapports avec la nature.
L’aiguisement insupportable des contradictions citées ci-dessus les mène toutes à une seule solution : la production mondiale associée pour l’usage et pas pour le profit, une association pas seulement entre êtres humains mais une association entre êtres humains et la nature. Peut-être que la plus grande expression de ce potentiel aujourd’hui – pour cette transformation- est-elle donc qu’au sein des secteurs les plus modernes et les plus centraux du prolétariat mondial, la jeune génération, bien que de plus en plus consciente de la gravité de la situation historique, ne partage plus la désespérance du "no future" des décennies précédentes. Cette confiance est fondée sur la reconnaissance de la productivité associée de chacun : sur le potentiel représenté par le progrès scientifique et technique, sur "l’accumulation" de connaissances et des moyens d’y accéder, et sur la croissance d’une compréhension plus profonde et plus critique de l’interaction entre l’humanité et le reste de la nature. En même temps, cette partie du prolétariat – comme nous l’avons vu dans les mouvements, en Europe occidentale en 2011, qui à leur point culminant ont brandi le slogan de "révolution mondiale" - est beaucoup plus consciente du caractère international de l’association du travail aujourd’hui, et donc plus capable de saisir les possibilités de l’unification internationale des luttes.
Mais l’unification globale du prolétariat est une solution que le capital doit éviter à tout prix, même quand il doit adopter des moyens qui montrent les limites inhérentes à la production pour l’échange. Le développement du capitalisme d’État dans l’époque de décadence est, en un sens, une sorte de recherche désespérée d’une façon de maintenir une société unie par des moyens totalitaires, une tentative de la classe dominante d’exercer son contrôle sur la vie économique dans une période où le développement des "lois naturelles" du système le pousse vers son propre effondrement.
24. Alors que le capitalisme ne peut conjurer la nécessité du communisme, nous savons que le nouveau mode de production ne peut surgir automatiquement, mais requiert l’intervention consciente de la classe révolutionnaire, le prolétariat. En dépit des difficultés extrêmes auxquelles est confrontée la classe aujourd’hui, de son incapacité apparente à faire resurgir sa "propriété" du projet communiste, nous avons déjà souligné nos raisons pour insister sur le fait que ce renouveau, cette reconstitution du prolétariat en classe pour le communisme, est encore possible aujourd’hui. Parce que, de la même manière que le capitalisme ne peut conjurer la nécessité objective du communisme, il ne peut supprimer entièrement les aspirations subjectives à une nouvelle société, ou la recherche de la compréhension de comment y arriver, au sein de la classe de l’association, le prolétariat.
La mémoire de ce que signifiait réellement l’octobre rouge et bien sur la mémoire que la révolution allemande et la vague révolutionnaire mondiale déclenchée par octobre se sont produites ne peuvent entièrement disparaître. Cela a été, pour ainsi dire, réprimé, mais tous les souvenirs réprimés sont destinés à réapparaître quand les conditions sont mures. Et il y a toujours, au sein de la classe ouvrière, une minorité qui a maintenu et élaboré l’histoire réelle et ses leçons à un niveau conscient, prête à fertiliser la réflexion de la classe quand elle redécouvrira la nécessité de donner un sens à sa propre histoire.
La classe ne peut atteindre ce niveau de recherche à une échelle de masse sans passer par la dure école des luttes pratiques. Ces luttes, en réponse aux attaques croissantes du capital, sont la base de granite du développement de la confiance en soi et de la solidarité sans limite qui sont générées par la réalité du travail associé.
Mais l’impasse atteinte dans les batailles économiques, purement défensives, du prolétariat depuis 1968 demande aussi, d’un côté, une lutte théorique, une recherche pour comprendre son passé "en profondeur" et son futur possible, une recherche qui ne peut que conduire à la nécessité pour le mouvement de classe de passer du local et du national à l’universel, de l’économique au politique, de la défensive à l’offensive. Alors que la lutte immédiate de la classe est plus ou moins un fait de la vie dans le capitalisme, il n’y a aucune garantie que ce pas suivant, vital, soit fait. Mais elle se manifeste, peu importe jusqu'à quel point avec ses limitations et confusions, par les luttes de la génération actuelle de prolétaires, surtout dans des mouvements comme celui des Indignados en Espagne qui était d’ailleurs une expression d’indignation authentique contre le système tout entier, - un système "obsolète" comme le proclamaient les manifestants sur leurs banderoles - d’un désir de comprendre comment fonctionne ce système, et ce qui pourrait le remplacer, et en même temps, de découvrir les moyens organisationnels qui peuvent être employés pour s’échapper des institutions de l’ordre existant. Ces moyens n’étaient pas essentiellement nouveaux : la généralisation des assemblées de masse, l’élection de délégués mandatés, c’était un écho bien clair de l'époque de soviets en 1917. C’était une claire démonstration du travail en profondeur de la "vieille taupe" dans les soubassements de la vie sociale.
Cela donnait aussi un premier aperçu d'un potentiel pour un développement de ce qu'on peut appeler la dimension politique-morale de la lutte prolétarienne : l'émergence d'un profond rejet du mode de vie et de comportement existant de la part de plus larges secteurs de la classe. L'évolution de ce moment est un facteur très important dans la préparation et la maturation à la fois de luttes massives sur un terrain de classe et d'une perspective révolutionnaire.
En même temps, l’échec du mouvement des Indignados à restaurer une réelle identité de classe souligne la nécessité de lier cette politisation naissante dans la rue et sur les places, à la lutte économique, au mouvement sur les lieux de travail, où la classe ouvrière a encore son existence la plus distincte. Le futur révolutionnaire ne repose pas sur une "négation" de la lutte économique comme le proclament les modernistes, mais sur une véritable synthèse des dimensions politiques et économiques du mouvement de classe, comme c’est observé et défendu dans Grève de masse de Luxemburg.
25. En développant cette capacité de voir le lien entre les dimensions politiques et économiques des luttes, les organisations politiques communistes ont un rôle indispensable à jouer, et c’est pourquoi la bourgeoisie fera tout ce qu’elle peut pour discréditer le rôle du parti bolchevik en 1917, en le présentant comme une conspiration de fanatiques et d’intellectuels intéressés seulement à s’approprier le pouvoir. La tâche de la minorité communiste n’est pas de provoquer les luttes ou de les organiser à l’avance, mais d’intervenir en leur sein pour éclaircir les méthodes et les buts du mouvement.
La défense de l'Octobre rouge exige aussi, bien sûr, la démonstration que le stalinisme, loin de représenter une quelconque continuité avec lui, était la contre-révolution bourgeoise contre lui. Cette tâche est d'autant plus nécessaire aujourd'hui face au poids des idées que l'effondrement du stalinisme aurait prouvé l'infaisabilité économique du communisme. Les effets négatifs de ce poids sur les minorités politiques en recherche – le milieu instable entre la gauche communiste et la gauche du capital – est considérable. Alors qu'avant 1989, des idées confuses mais manifestement anticapitalistes, par exemple de la variété conseilliste ou autonomiste, étaient relativement influentes dans de tels cercles, il y a eu depuis une avancée importante des conceptions basées sur la formation de réseaux d'échange mutuel au niveau local, sur la préservation et l'extension d'aires d'économies de subsistance ou sur les "communes" existant encore. L'avancée de telles idées indique que même les secteurs les plus politisés du prolétariat aujourd'hui sont souvent incapables de même imaginer une société au-delà du capitalisme. Dans ces circonstances, un des facteurs nécessaires préparant l'émergence d'une future génération de révolutionnaires est que les minorités révolutionnaires existant aujourd'hui exposent de la manière la plus profonde et convaincante (sans tomber dans l'utopisme) pourquoi aujourd'hui le communisme est non seulement une nécessité, mais aussi une possibilité très réelle et faisable.
Étant donnée la nature réduite et dispersée de la gauche communiste aujourd’hui, et les difficultés énormes auxquelles est confronté un plus large milieu d’éléments en recherche de clarté politique, il est évident qu’une distance énorme devra être parcourue entre le petit mouvement révolutionnaire actuel et toute capacité future d’agir comme une avant-garde authentique dans des mouvements de classe massifs. Les révolutionnaires et les minorités politisées ne sont pas simplement des produits passifs de cette situation, puisque leurs propres confusions contribuent à aggraver encore plus la désunion et la désorientation. Mais fondamentalement, la faiblesse de la minorité révolutionnaire est une expression de la faiblesse de la classe dans son ensemble, et il n’y a pas de recettes organisationnelles ou de mots d’ordre activistes qui soient capables d’y remédier.
Le temps n’est plus en faveur de la classe ouvrière, mais elle ne peut pas être plus rapide que son ombre. Elle est bien sur contrainte de récupérer beaucoup de ce qu’elle a perdu pas seulement depuis 1917, mais aussi des luttes de 1968-89. Pour les révolutionnaires, cela exige un travail patient, à long terme, d’analyse du mouvement réel de la classe et des perspectives révélées par la crise du mode de production capitaliste ; et sur la base de cet effort théorique, de fournir des réponses aux questions posées par ces éléments qui se rapprochent des positions communistes. L’aspect le plus important de ce travail est qu’il doit être vu comme une partie de la préparation politique et organisationnelle du futur parti, quand les conditions objectives et subjectives viendront de nouveau poser le problème de la révolution. En d’autres termes, les tâches de l’organisation révolutionnaire aujourd’hui sont semblables à celles d’une fraction communiste, comme cela a été élaboré très lucidement par la fraction Italienne de la gauche Communiste dans les années 1930.
1Cahier IV, Le chapitre sur le capital.
Liens
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[2] https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus4.htm
[3] https://fr.internationalism.org/tag/histoire-du-mouvement-ouvrier/revolution-russe
[4] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/revolution-proletarienne
[5] https://fr.internationalism.org/tag/5/50/etats-unis
[6] https://fr.internationalism.org/tag/30/475/donald-trump
[7] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/elections-aux-etats-unis
[8] https://www.lutte-ouvriere.org/clt/documents-archives-cercle-leon-trotsky-article-afrique-du-sud-de-l-apartheid-au-9666.html
[9] https://fr.internationalism.org/tag/5/434/afrique-du-sud
[10] https://www.marxists.org/francais/bios/kautsky.htm
[11] https://www.marxists.org/francais/bios/axelrod.htm
[12] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/troisieme-internationale
[13] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/rosa-luxemburg
[14] https://fr.internationalism.org/icconline/201401/8873/apres-seconde-guerre-mondiale-debats-maniere-dont-ouvriers-exerceront-pouvoir
[15] https://fr.internationalism.org/rint147/decadence_du_capitalisme_le_boom_d_apres_guerre_n_a_pas_renverse_le_cours_du_declin_du_capitalisme.html
[16] https://www.marxists.org/francais/pannekoek/works/1936/00/pannekoek_19360000.htm
[17] https://www.leftcom.org/en/adverts/2011-11-01/the-platform-of-the-committee-of-intesa-of-1925-is-now-available-once-again
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[24] https://symptomaticcommentary.wordpress.com/2014/08/19/the-brain-of-society-notes-on-bordiga-organic-centralism-and-the-limitations-of-the-party-form/
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[55] https://de.internationalism.org/content/2731/nach-dem-erfolg-der-populisten-schadensbegrenzung-durch-die-deutsche-bourgeoisie
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[66] https://fr.internationalism.org/tag/30/526/emmanuel-macron
[67] https://fr.internationalism.org/tag/5/38/allemagne
[68] https://fr.internationalism.org/tag/30/494/angela-merkel
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[70] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/courant-communiste-international