Coup sur coup, la France vient de s’engager dans deux expéditions guerrières sur le sol africain en 2013: au Mali depuis le 11 janvier et dernièrement en Centrafrique depuis le 7 décembre. La première, c’était au nom de la lutte contre le terrorisme pour stopper l’avancée des djihadistes dans le Sahel ; la seconde sous prétexte humanitaire, afin de protéger les populations et de mettre fin au chaos et aux massacres perpétrés par les fractions rivales qui sévissent dans le pays depuis le coup d’État de mars dernier. Tous ces alibis ne sont qu’un tissu de gros mensonges !
D’abord, quelle est la réalité sur le terrain ? “Si la France n’était pas intervenue, si nos soldats n’avaient pas commencé à séparer les belligérants et à désarmer les bandes, les massacres, les carnages, en ce moment même, continueraient”, a déclaré François Hollande. Quelle hypocrisie ! Quel cynisme ! Le président a même eu le culot d’ajouter devant les cercueils des premiers soldats français, deux jeunes paras tués lors d’un “accrochage” près de l’aéroport de Bangui, face aux familles des victimes: “En cinq jours, ils (y) sont parvenus au-delà même de ce que nous pouvions espérer” ! Même si François Hollande plastronne dans son costume de chef de guerre que “l’honneur de la France était de s’engager sans la moindre hésitation” pour soi-disant “mettre fin à des crimes contre l’humanité”, ce nouveau déploiement militaire de l’impérialisme français n’a nullement mis un terme au chaos, aux massacres et aux atrocités de part et d’autre. En fait, depuis le lancement de “l’opération Sangaris” et l’arrivée des nouvelles forces françaises dans le pays, portant ses effectifs à 1600 hommes, avec l’aval d’une résolution du Conseil de sécurité de l’Onu, les combats et violences entre milices chrétiennes et ex-rebelles musulmans, au pouvoir depuis le mois de mars, non seulement perdurent mais se sont intensifiés en Centrafrique. Depuis lors, ils ont fait plus de 600 morts et provoqué le déplacement de 159 000 personnes supplémentaires (soit 710 000 au total). Le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian a lui-même dû admettre que, depuis l’arrivée des nouvelles troupes d’intervention, “la spirale de l’affrontement s’est brutalement aggravée, ajoutant à la crise sécuritaire les prémices d’une crise humanitaire.” Fuyant les violences à Bangui, environ 45 000 personnes s’entassent près de l’aéroport dans des conditions d’hygiène dramatiques.
Mais, au-delà de ces faits, il s’agit de masquer que l’État français est directement responsable du déchaînement de la barbarie et n’a cessé de l’attiser pour assurer la sordide défense de ses propres intérêts impérialistes.
Elles s’inscrivent tout d’abord dans une politique de froid calcul visant à préserver les bases et les positions géostratégiques menacées de la France sur le sol africain. Le nouveau Livre blanc français sur la défense, sorti en mai dernier, avait déjà montré un revirement dans la “politique africaine” de l’État français: plus question de fermer les bases militaires tricolores en Afrique ! Mais on y rappelait que “les accords passés avec certains pays africains offrent à nos forces armées des facilités d’anticipation et de réaction à travers plusieurs implantations.” Le processus de désengagement, entamé sous le gouvernement de M. Lionel Jospin (au niveau des effectifs), puis élargi lors de la présidence Sarkozy (révision des accords de défense, fermeture de certaines bases en Afrique) a été de fait suspendu sous la présidence Hollande, au nom des nouvelles menaces “terroristes” dans le Sahel.
Par ailleurs, dans le rapport Pour une approche globale au Sahel, sorti en juillet 2013, l’ancien ministre socialiste de la Défense, Jean-Pierre Chevènement, et l’ex-président du Sénat, Gérard Larcher (UMP), recommandaient de concert de “ne pas réduire notre présence militaire en Afrique”, et “ne pas rétrécir aveuglément notre dispositif militaire, ni notre coopération structurelle”, mais de “profiter du nouveau contexte créé par l’opération Serval au Mali pour déplacer, en accord avec les États concernés, vers le Nord et l’Ouest le centre de gravité de nos implantations militaires en Afrique, renforcer notre stratégie d’accès et nous appuyer sur des échelons “légers” autour des zones de crise.” Ce rapport proposait parallèlement la consolidation de deux pôles autour de Dakar pour l’Afrique de l’Ouest, et, sur le même format, à Libreville, pour les États de l’Afrique centrale. Un autre volumineux rapport d’un groupe de travail présidé par un autre tandem de sénateurs Lorgeoux (de droite)-Bockel (de gauche), L’Afrique est notre avenir, présenté le 30 octobre dernier, élargit encore cette stratégie d’encerclement du continent par les bases de la Réunion au Sud et de Djibouti à l’Est. Mais les rapporteurs demandent aussi et surtout le maintien des points d’appui existants en Afrique, dessinant en creux une carte des intérêts français en Afrique: les trois bases de la côte occidentale encadrent la zone de l’Afrique francophone et le Golfe de Guinée, haut lieu de piraterie maritime, par lequel transite la majorité des approvisionnements en hydrocarbures et minerais africains ; tandis que les troupes à Djibouti, aux Émirats arabes unis et à la Réunion sont des moyens de contrôle des routes maritimes et pétrolières qui longent l’Est de l’Afrique en provenance des pays du Golfe et de l’Asie.
Et si le gendarme français retrouve le chemin de Bangui comme maintes fois depuis l’indépendance de ce pays en 1960 pour y rétablir son ordre néo-colonial, ce n’est nullement pour “permettre une amélioration de la situation humanitaire” ou à cause des “exactions extraordinaires” qui s’y déroulent. Car cela fait bientôt un an que les autorités françaises ferment les yeux sur les “actes abominables” se déroulant en Centrafrique et le silence était de mise jusqu’aujourd’hui à tous les étages du pouvoir français, grands médias compris. Le général François Bozizé (arrivé au pouvoir en 2003 par un coup d’Etat téléguidé par Paris) a été renversé fin mars 2013 par une coalition de groupes armés (la “Séléka”) soutenue en sous main par la France. En réalité, l’impérialisme français s’est servi de ces bandes armées pour se débarrasser de l’ancien “dictateur” qui échappait à son contrôle. La vraie raison du “lâchage” de l’ex-président Bozizé est la “trahison” de son maître français en allant “coucher” avec l’Afrique du Sud, rivale déclarée de la France derrière laquelle se cache à peine la Chine, l’autre redoutable concurrent en train de s’emparer des ressources pétrolières de ce pays. Pourtant, en fonction des “accords de défense” existant entre les deux pays (permettant, entre autres, la présence militaire française permanente en Centrafrique), Hollande aurait dû soutenir Bozizé qui avait fait appel à lui. Au lieu de cela, le président français a décidé de “punir” son “ex-ami dictateur” par tous les moyens y compris en facilitant l’avancée des bandes sanguinaires de la Seléka jusqu’au palais présidentiel entouré par ailleurs de centaines de militaires français.
Mais l’impuissance du nouveau dirigeant du pays, Michel Djotodia, à asseoir son autorité sur ses anciennes “bandes rebelles” de la Séléka, coalition hétérogène où domine un ramassis de mercenaires, brigands, pillards et tueurs, a poussé la France à intervenir directement et militairement. En l’absence d’un commandement unifié, les exactions contre les populations civiles se sont multipliées. “Les bandes armées se livrent à des razzias et des massacres. Des villages sont brûlés, pillés. Les habitants sont tués ou sont en fuite dans la brousse”, constatait l’organisation Human Rights Watch. Et il est pour l’instant impossible de connaître le nombre de morts qu’a engendrés ce conflit. Le département d’Etat américain évoque même une situation “prégénocidaire”. Les membres de la Séléka sont essentiellement des musulmans, pratiquants ou non, alors que la population centrafricaine est composée à 80 % de chrétiens. Le conflit a cristallisé les sentiments d’appartenance religieux et, après les pillages de la Séléka, des groupes d’autodéfense chrétiens – les “antibalaka” (anti-machette en sango) qui avaient déjà été formés ponctuellement par l’ancien dirigeant Bozizé, se sont regroupés et s’en sont pris aux populations musulmanes, assimilées aux anciens rebelles. Elles sont accusées d’avoir profité de l’arrivée des troupes françaises pour se livrer à des représailles sanglantes. Dès lors, les clivages religieux ont alimenté un cycle de ripostes. “On assiste à des représailles ciblées à la fois contre des villages chrétiens et musulmans, et les civils en sont les premières victimes”, analyse un responsable de Human Rights Watch. Même s’il existait des conflits traditionnels, d’ordre tant économique que religieux, entre éleveurs nomades musulmans et paysans sédentaires chrétiens, cette situation est inédite dans un pays où les populations vivaient mélangées dans les mêmes quartiers et les mêmes villages.
Ainsi, la France en voulant jouer les apprentis-sorciers est le premier responsable des massacres et de la barbarie avec la complicité active du gouvernement tchadien d’Idriss Déby ([1]). Elle trouvait un intérêt direct à mettre le pays à feu et à sang et elle est maintenant en train de s’enliser dans un bourbier où elle est contrainte de recourir à une militarisation encore plus large de la région en entraînant d’autres puissances et d’autres États dans un conflit de plus en plus incontrôlable. C’est le sens qu’il faut donner au projet de doubler les effectifs de la force interafricaine d’interposition mandatée par l’Onu pour atteindre 6000 hommes sur place et à sa sollicitation pour l’envoi de renforts de troupes au sein de l’Union Européenne. De plus, l’Elysée a prévu de demander à Bruxelles la création d’un “fonds de soutien pour les actions européennes”, afin de partager le lourd fardeau du financement des opérations militaires par les autres pays de l’UE.
L’opération Sangaris, censée rétablir la sécurité dans le pays et protéger les populations en désarmant milices et groupes armés avait été prévue pour six mois mais le président Hollande a déjà indiqué que “les troupes françaises resteraient en fait jusqu’à ce que les troupes africaines, puissent assurer elles-mêmes le maintien de l’ordre”. On sait ce que cela signifie : près d’un an après le début de l’opération Serval prétendue de courte durée, 2800 soldats français (sur les 4500 envoyés) sont encore au Mali où le quotidien continue à être régulièrement ponctué par des attentats, prises d’otages et assassinats.
En clair, l’État français n’a que faire du sort et des souffrances infligées aux populations centrafricaines, maliennes et autres. Il s’agit pour lui, simplement de défendre par tous les moyens les intérêts du capital national dans un des bastions de sa zone de domination impérialiste, le Sahel, région hautement stratégique et bourrée de matières premières, face aux autres requins impérialistes qui lui disputent son influence. Et il n’hésitera jamais à entraîner le continent africain dans de nouvelles horreurs pour cela.
Wim, 18 décembre
[1]) Le millier de militaires tchadiens déployé en République centrafricaine (RCA) dans le cadre de la force panafricaine fait preuve d’une certaine collusion sur le terrain avec les ex-Séléka, parmi lesquels se trouvent nombre de combattants du Tchad ou dont les parents en sont originaires. Avant l’indépendance, les deux pays n’en faisaient qu’un: l’Oubangui-Chari et la frontière de plus de 1000 km qui les séparent désormais reste à bien des égards artificielle. Il y a d’ailleurs 30 000 ressortissants tchadiens installés en Centrafrique et les Tchadiens, considérés comme les complices voire les promoteurs d’un pouvoir honni par a population majoritairement chrétienne, font figure de premières cibles pour tous ceux qui entendent régler leur compte.
Nous publions ci-dessous la traduction de l’article réalisé par Welt Revolution, organe de presse du CCI en Allemagne, sur les dernières élections qui ont eu lieu dans ce pays.
Au lendemain des élections du 22 septembre 2013 en Allemagne, la chancelière de la République Fédérale, Angela Merkel, également tête de file des démocrates-chrétiens, est actuellement en train de négocier la formation d’une “grande coalition” avec les sociaux-démocrates. Le nouveau gouvernement sera le troisième à être dirigé par A. Merkel. Le premier était également une grande coalition avec le deuxième plus grand parti du Parlement, le SPD. Le second gouvernement était une coalition avec le petit parti libéral FDP. Une des conséquences des récentes élections est qu’A. Merkel a perdu son partenaire de coalition. Pour la première fois depuis la fondation de la République fédérale d’Allemagne, suite à la Seconde Guerre mondiale, les libéraux n’ont pas réussi à entrer au parlement. Au moment où nous écrivons cet article, la formation d’une coalition des démocrates-chrétiens avec le SPD semble la plus probable. La course aux tractations entre les deux partis indique déjà que, bien que les démocrates-chrétiens aient un plus grand nombre de sièges au parlement, la nouvelle coalition avec le SPD, si elle devient réalité, sera “écrite de la main des sociaux-démocrates” comme les médias l’ont déjà déclaré. En d’autres termes, le programme du nouveau gouvernement n’attaquera pas tout de suite et frontalement la classe ouvrière, même si ces attaques se produiront forcément plus tard.
Le résultat le plus remarquable de ces élections est de loin le fait que la chancelière et son parti, qui ont déjà dirigé le pays pendant deux mandats, vont pouvoir célébrer un tel triomphe électoral. Dans un pays qui, depuis la guerre, a toujours été dirigé par des gouvernements de coalition, A. Merkel a été près de gagner la majorité absolue – un exploit en Allemagne. C’est d’autant plus remarquable que, dans la plupart des autres pays d’Europe, la situation économique est plus grave, et le besoin d’attaquer la classe ouvrière si important, que n’importe quel gouvernement, qu’il soit de droite ou de gauche, a tendance à devenir rapidement impopulaire, à perdre toute crédibilité et en conséquence à être renvoyé dans l’opposition lors des élections suivantes. C’est en fin de compte la soupape de sécurité qu’utilise actuellement la démocratie capitaliste en Europe : la colère de la population est canalisée et neutralisée dans un vote de protestation qui, pour la classe politique, a pour conséquence que l’équipe d’un gouvernement donné a peu de chances de durer dans le temps.
Un exemple édifiant de cet état de fait est donné par la France, où l’aile gauche du gouvernement de F. Hollande n’est plus célébrée par les médias comme un nouvel espoir pour la population ouvrière de l’Europe dans son ensemble, et a souffert après seulement un an de pouvoir de la perte de sympathie des électeurs. En Allemagne, nous voyons un développement contraire, du moins pour le moment. La question est : comment cela peut-il s’expliquer ?
Le secret sans doute le plus important de la force acquise lors des dernières élections par A. Merkel repose dans le fait qu’il n’était pas nécessaire, à ce moment-là, sous sa direction, d’attaquer massivement la population. Une des raisons qui expliquent cela est que son prédécesseur, le chancelier Gerhard Schröder, et sa coalition de gauche du SPD avec les Verts, avait déjà porté des attaques avec un tel succès qu’A. Merkel en tire toujours les bénéfices. L’“agenda 2010”, instauré par G. Schröder au début du nouveau siècle, a été un énorme succès du point de vue du capital. Il a réussi à réduire la masse salariale du pays d’une manière si radicale que ses principaux rivaux en Europe, notamment la France, ont protesté publiquement contre “les coupes salariales” du pouvoir économique dirigeant. Il a aussi réussi à renforcer la flexibilité de la force de travail, en particulier grâce à un développement accru de l’“emploi précaire”, pas seulement dans les secteurs traditionnellement mal payés mais aussi au cœur de l’industrie.
Troisièmement (et ce n’était pas la moindre des réalisations de G. Schröder), tout cela a été mené à travers une attaque brutale mais non généralisée ; en d’autres termes, au lieu d’attaquer le prolétariat comme un tout, les mesures ont été adoptées pour créer de profondes divisions dans la classe ouvrière, entre les ouvriers actifs et les chômeurs, entre les ouvriers ayant un CDI et les autres. Dans les grandes usines, un véritable système de division a été mis en place, entre les employés embauchés définitivement et les intérimaires qui faisaient le même travail pour seulement la moitié ou un tiers de salaire et qui, parfois, n’avaient même pas accès au restaurant d’entreprise. En conséquence, alors que dans beaucoup d’autres pays européens de telles attaques massives ont dû être menées sans qu’il y ait eu anticipation, suite au souffle de l’explosion de la crise financière en 2008, A. Merkel était dans une position confortable : ces mesures drastiques avaient déjà été prises en Allemagne et donnaient leurs fruits au capital.
Une autre spécificité à ce niveau est que les attaques en Allemagne n’ont pas été tramées par un de ces décriés “groupes d’experts” néolibéraux, mais en premier et essentiellement, par les syndicats. L’“agenda 2010” a été mis au point par une commission dirigée par Peter Hartz, un ami de G. Schröder, sur la question de Volkswagen, avec la participation directe du conseil d’usine des syndicats de Volkswagen et d’IG Metall, le syndicat des ouvriers de la métallurgie, le syndicat le plus puissant en Europe, qui (comme beaucoup d’employés l’ont déclaré publiquement), comprend mieux les intérêts d’une bonne direction que les dirigeants eux-mêmes. Il ne fait pas de doute que, aujourd’hui, la majorité de la bourgeoisie allemande, y compris les fédérations d’employeurs, est amère de voir que les sociaux-démocrates (et les syndicats avec eux) rejoignent A. Merkel dans un gouvernement de coalition. Et il ne fait pas de doute que A. Merkel, après avoir perdu son partenaire de coalition libéral, va de plus en plus prendre ses distances avec l’idéologie néolibérale et entonner des louanges sur “le bon vieux modèle de l’économie sociale de marché” allégée (dans lequel les syndicats participent directement à la marche du pays) et même commencer à faire la promotion de l’application de ce modèle au reste de l’Europe.
Une autre raison de cette “histoire de succès” d’Angela Merkel réside dans la force de compétitivité de l’économie allemande. Si l’avantage au niveau de la compétition était basé seulement sur les coupes salariales décrites plus haut, cet avantage se dissoudrait inexorablement face aux attaques brutales qui ont eu lieu ces dernières années en Europe. En réalité, la supériorité de l’Allemagne au niveau compétitif a une assise plus large dans la structure même de l’économie du pays. Il y a un danger, pour les marxistes, confrontés au mode de fonctionnement abstrait du capital, à se focaliser sur ce caractère abstrait et ainsi de tomber dans l’illusion que la relative force ou faiblesse du capital national dépende uniquement des critères abstraits tels que la composition organique du capital ou le taux d’endettement en relation avec les PNB, etc. Cela conduit à une vision purement schématique de l’économie capitaliste, dans laquelle les facteurs politiques, historiques, culturels, géographiques, militaires et autres sont perdus de vue. Par exemple, si on regarde le taux de croissance du niveau des dettes aux Etats-Unis et qu’on le compare à celui de la Chine, on peut seulement conclure que l’Amérique a déjà perdu la course contre les concurrents asiatiques et devrait arrêter d’évoquer le statut de “tiers-monde”. Mais n’oublions pas que les États-Unis sont encore un paradis capitaliste pour les “nouvelles entreprises” innovantes, que ce n’est pas une coïncidence si le centre des nouveaux médias se trouve aux Etats-Unis et que la politique culturelle stalinienne a conduit un pays comme la Chine à éviter d’imiter son rival.
Dans sa polémique avec le révisionniste E. Bernstein, Rosa Luxemburg (dans son livre Réforme ou révolution), explique que les “lois” découvertes par Karl Marx au sujet du développement de la composition organique du capital et de sa centralisation n’impliquent pas nécessairement la disparition des petites et moyennes entreprises. Au contraire, explique-t-elle, de telles petites entreprises demeurent nécessairement le cœur de l’innovation d’une technique qui est le portail d’un système économique basé sur la compétition et l’obligation d’accumuler. L’Allemagne n’est pas un paradis pour la création de nouvelles entreprises, comme les Etats-Unis (de plus, le poids écrasant de ses traditions bureaucratiques l’en empêche). Mais l’Allemagne demeure, à ce jour, la mecque du monde des moteurs et de l’industrie de la construction de machines. Cette force est souvent basée sur des empires familiaux hautement spécialisés, qui se transmettent leur savoir-faire de génération en génération et avec une main-d’œuvre hautement qualifiée formée uniquement par un système d’apprentissage et des traditions qui remontent au Moyen-Âge. Au cours des vingt dernières années, par une opération coordonnée entre les fédérations d’employeurs, le gouvernement, les banques et les syndicats, ces petites et moyennes entreprises de construction de machines ont été transformées en affaires d’envergure mondiale, sans nécessairement s’agrandir. Mais leur base de travail demeure l’Allemagne. Ici également, l’intervention des syndicats est évidente : là où un chef d’entreprise aura tendance à ne pas se demander si le profit vient d’Allemagne ou de l’étranger (du moment qu’il y a du profit), la pensée syndicale est viscéralement nationaliste, dans la mesure où leur fonction primordiale est de contrôler la force ouvrière en Allemagne même, pour les intérêts du capital et ceci peut être mieux fait si l’industrie et le travail restent “à la maison”. Le syndicat directement concerné des ouvriers métallurgistes, IG Metall, est un défenseur acharné de la production nationale (le “Standort Deutschland”).
Tout ceci aide à comprendre pourquoi l’Allemagne, jusqu’à ce jour, a été meilleure que la plupart de ses rivaux pour résister aux terribles ravages de la crise économique mondiale depuis 2008. Mais aucun de ces avantages ne l’aurait fait avancer, si la structure de l’économie capitaliste n’avait pas radicalement changé depuis la terrible dépression qui a commencé en 1929 et a conduit à la Seconde Guerre mondiale. A cette époque, l’Allemagne et les États-Unis ont été les premiers touchés et les plus gravement affectés. Ce n’est pas un hasard. Les crises du capitalisme décadent ne sont plus des crises d’expansion, elles sont des crises du système en tant que tel, se développant dans son cœur et affectant le centre directement. Mais, à l’opposé de 1929, la bourgeoisie aujourd’hui n’est pas seulement plus expérimentée, elle a de plus un appareil d’Etat capitaliste gigantesque à sa disposition, qui, s’il ne peut pas empêcher la crise économique, peut néanmoins dévier le cours naturel de la crise. C’est la raison principale pour laquelle, depuis la réapparition de la crise ouverte du capitalisme décadent à la fin des années 60, les Etats les plus forts économiquement ont été les plus capables de résister à la crise. Rien de tout cela ne peut empêcher la crise, non seulement de venir toujours au plus près des centres historiques du capitalisme, mais aussi de les affecter d’une manière toujours plus sérieuse. Mais cela n’entraîne pas nécessairement qu’il aura un effondrement économique partiel dans le futur proche comme en Allemagne ou aux États-Unis après 1929. De toute façon, la gestion internationale et européenne de la “crise de l’euro” dans les dernières années démontre clairement que les mécanismes de l’Etat capitaliste consistant à répercuter les effets de la crise sur les rivaux plus faibles fonctionnent toujours.
La crise de la propriété et de la finance qui a commencé en 2007-2008, ainsi que la crise de confiance dans la monnaie européenne commune qui a suivi, ont directement menacé la stabilité des banques allemandes et françaises et le secteur financier. Le résultat principal des différentes opérations européennes de sauvetage, tout l’argent si généreusement prêté à la Grèce, à l’Irlande, au Portugal, etc., a servi d’étayage des intérêts de la France et de l’Allemagne aux dépens des rivaux plus faibles et avec la conséquence supplémentaire que les ouvriers de ces pays ont dû supporter le plus fort des attaques. Et comme les raisons que nous avons données au commencement de cet article pour expliquer que le succès électoral de A. Merkel n’était pas de son propre fait, concernant cette question, A. Merkel et son ministre des finances W. Schaüble ont certainement défendu bec et ongles les intérêts de l’Allemagne, à tel point que les partenaires européens ont été souvent conduits au bord de l’exaspération. Et là il est clair que derrière le vote qui a plébiscité A. Merkel, il existe un élan nationaliste qui est très mauvais pour la classe ouvrière.
Il y a beaucoup de raisons objectives qui permettent de comprendre le triomphe électoral de A. Merkel : la résistance assez efficace de l’Allemagne, jusqu’à ce jour, à la profondeur de la crise historique et le succès relatif récent de A. Merkel dans la défense des intérêts allemands en Europe. Mais la raison la plus importante de son succès réside dans le fait que l’ensemble de la bourgeoisie allemande voulait ce succès et a tout fait pour y arriver. Les raisons de ce choix ne se trouvent pas en Allemagne elle-même, mais dans la situation mondiale comme un tout, qui est en train de devenir de plus en plus menaçante. Au niveau économique, la crise en Europe, et la confiance fluctuante dans l’euro sont loin d’avoir atteint le fond : le pire reste à venir. C’est pourquoi, la campagne autour de “maman Merkel”, la “mère sage et attentive” en charge de l’Etat allemand est maintenant si importante. Selon une école de pensée populaire dans le milieu économique bourgeois, “la théorie”, l’économie est à un haut degré une question de psychologie. Ils disent “économie” et cela signifie “capitalisme”. Ils disent “psychologie” et cela veut dire “religion” ou, devrions-nous dire, “superstition” ? Dans le volume I du Capital, K. Marx explique que le capitalisme est basé, “à un haut degré”, sur la croyance dans le pouvoir magique de personnes et objets (marchandises, argent) investis d’un pouvoir purement imaginaire. Aujourd’hui, la confiance des marchés internationaux dans l’euro est principalement basée sur la conviction que l’investissement allemand est une garantie de sérieux. “Maman Merkel” est devenue un fétiche pour le monde entier.
Le problème de la monnaie européenne commune n’est pas périphérique mais absolument central, à la fois économiquement et politiquement. Dans le capitalisme, la confiance entre les acteurs, sans laquelle un minimum de stabilité sociale n’est pas possible, n’est plus basée sur une confiance entre êtres humains, mais prend la forme abstraite de la confiance dans l’argent, dans l’unité monétaire courante. La bourgeoisie allemande sait, à partir de sa propre expérience de l’hyperinflation en 1923, que l’effondrement de la monnaie constitue la base des explosions d’instabilité et de débordement incontrôlables.
Mais il y a aussi une dimension politique. En effet, le gouvernement de Berlin est très inquiet du développement à long terme du mécontentement social en Europe, et au sujet de la situation présente en France. Berlin s’alarme de l’incapacité de la bourgeoisie de l’autre côté du Rhin à venir à bout des problèmes économiques et politiques. Et Berlin se désole des perspectives d’agitation sociale dans ce pays, alors que la classe ouvrière allemande, pendant les dix dernières années, a développé une admiration particulière pour le prolétariat français et tend à le prendre pour modèle. C’est avec une pleine conscience de ses responsabilités internationales qu’aujourd’hui, suite aux résultats des dernières élections, la bourgeoisie allemande a choisi un gouvernement consistant qui symbolise la force, la stabilité, la continuité, et avec lequel elle espère affronter les orages à venir.
Welt Revolution, 4 novembre
Le flot de bonnets rouges qui a couvert les rues bretonnes à plusieurs reprises cet automne exprime bel et bien la réalité de la crise économique tout en remuant les fonds troubles de l’idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise.
La situation économique de la Bretagne ne laisse pas indifférents ceux qui en subissent les conséquences : il est naturel que les fermetures d’usines, le chômage, les baisses de revenus dans tous les secteurs conduisent à l’exaspération et à la colère. Cependant, toutes les exaspérations et toutes les colères n’ont pas la même signification, les mêmes enjeux, les mêmes perspectives et les mêmes résultats.
Le relatif succès de ces manifestations résulte à la fois d’une préparation active de la bourgeoisie locale et d’un matraquage médiatique conséquent. Les petits patrons, les élus locaux et quelques grands patrons ont commencé dès le début de l’été à mettre en avant les difficultés de l’économie bretonne. Les difficultés des entreprises locales ont ainsi été relayées par la presse nationale qui a parfois décrit la situation de manière caricaturale et grotesque, présentant la Bretagne comme le dernier village gaulois “à ne pas être sorti de la crise.” Petit à petit, la contestation a gagné les syndicats qui, dans un élan d’unité régionale, ont rejoint le mouvement pour former une marée rouge “dépassant tous les clivages.”
L’unité n’allait évidemment pas de soi. Entre un grand patron de l’industrie agro-alimentaire, son ouvrier découpeur de poulet, son fournisseur, éleveur de volaille, et ses petits sous-traitants, on peine à voir ce qui peut les lier les uns aux autres, et encore plus ce qui peut les rassembler !
Le miracle de l’union est l’écotaxe. Voilà ce qui, selon la propagande, va “tuer l’économie bretonne” et unifie tous ceux qui, comme dans un jeu de dominos, vont en subir les conséquences d’un bout à l’autre de la chaîne. Finies les prétendues rivalités entre patronat et syndicats ! Finies les compétitions entre grosses boites et sous-traitants ! Et surtout, finis les antagonismes entre la classe ouvrière et la bourgeoisie ! Ainsi, cette “défense de la Bretagne” face à la “menace extérieure”, devenant une sorte de cause hexagonale, révèle sa nature réactionnaire. Le fait que cette idéologie des bonnets rouges puisse aussi bien fonctionner sur les secteurs les plus rétrogrades s’explique avant tout par l’état décomposé de la société capitaliste. Elle ne fait qu’alimenter une véritable idéologie nationaliste, un poison contre la conscience de la classe ouvrière.
Une question brûle en effet les lèvres : où est la classe ouvrière là-dedans ?
C’est la grande question récurrente posée, peu ou prou, dans la plupart des mouvements sociaux de ces dernières années : Printemps arabe, Indignés, Occupy, etc. La capacité de la classe ouvrière à retrouver son identité de classe et à affirmer, autour de ses intérêts propres, son rôle de seule force révolutionnaire en imposant sa perspective positive dans la société, c’est l’enjeu politique fondamental de la période actuelle.
Et justement, la fausse unité nationaliste ou régionaliste, réactionnaire et interclassiste des bonnets rouges est un clou empoisonné que tente d’enfoncer la bourgeoisie dans la tête des ouvriers pour saper les bases de mûrissement d’une prise de conscience en entraînant des prolétaires sur un chemin radicalement opposé à celui qu’ils doivent prendre. L’exploitation qui est faite par la bourgeoisie pèse nécessairement sur la réflexion ouvrière en accentuant les confusions existantes, instaurant un climat de peur et de perte de confiance momentanée en l’avenir. Dès lors, du fait que la classe ouvrière n’a pas encore la force d’affirmer son combat et du fait de son manque de perspective claire, les résistances immédiates et les réflexes de survie sont inspirés directement des expressions petite-bourgeoises qui alimentent les intérêts particuliers, et donc, plus globalement, ceux de la bourgeoisie.
Les petits paysans et artisans bretons souffrent de la crise à des degrés divers pouvant aller jusqu’à des situations extrêmes de pauvreté, d’endettement, de faillite. Evidemment ! L’écotaxe ne fait pas de bien aux comptes des PME bretonnes. Sans aucun doute ! Mais ce ne sont pas les petits paysans ni les petits patrons qui sont porteurs d’avenir dans cette société. Au contraire ! Ils constituent une force réactionnaire et donc historiquement conservatrice. Leurs intérêts sont intimement liés au capitalisme, même si celui-ci tend à les marginaliser de plus en plus. Pour la petite-bourgeoisie, sont salut passe par un utopique retour au pré-capitalisme, pas par son dépassement par la société communiste.
La classe ouvrière n’a en revanche rien à conserver dans le capitalisme et rien à perdre à son renversement. Elle a tout à gagner. Elle est la seule classe dans cette position et si elle parvient à porter ses intérêts propres sur le devant de la scène, la question du véritable dépassement du capitalisme pourra être concrètement posée.
Cela, la bourgeoisie le sait parfaitement. De même qu’elle sait parfaitement que la crise et les mesures que celle-ci la pousse à prendre toujours plus, toujours plus fort, toujours plus souvent, sont des catalyseurs de la colère ouvrière et de sa réflexion quant à la capacité du système en place à répondre à ses intérêts propres.
Pour la bourgeoisie, la tâche du moment est donc d’empêcher cette dynamique de prise de conscience alors même que ses attaques s’intensifient et créent ainsi un terrain favorable au développement des luttes. Alors elle sort le grand arsenal, l’arme ultime du nationalisme et de sa variante la plus ridicule : le régionalisme.
L’occupation du terrain idéologique est un enjeu central pour la classe dominante et c’est la raison pour laquelle, à côté du travail syndical de rabatteur des grandes masses ouvrières, il a fallu s’occuper aussi des quelques minorités ouvrières qui risquent de trouver la ficelle du bonnet rouge un peu trop grosse. En effet, les syndicats ne font pas l’unanimité dans les rangs prolétariens. En plus de leur sabotage en règle des luttes, nombreux sont ceux qui voient combien leur politique dans les plans sociaux consiste souvent à “minimiser” vaguement leur impact plutôt que de les remettre en cause, même si le partage des tâches est effectif, quelques syndicats gardant toujours une ligne d’apparence plus “radicale.” Dans le cas des bonnets rouges, il y a en plus la possibilité qu’un nombre significatif d’ouvriers voient d’un mauvais œil la perspective d’arpenter le bitume main dans la main avec le patron qui les exploite.
C’est là que Mélenchon, nouvel héros du stalinisme, et la ribambelle des partis gauchistes entrent en jeu, reprenant à leur compte le rejet de la “collaboration de classe” pour le recycler dans une contre-manifestation ridicule qui trimballera les quelques “radicaux” jusqu’à un épuisement stérile. Sa position radicale se teintera intelligemment (pour la bourgeoisie) d’un soutien critique au gouvernement et finira par opposer en filigrane l’unité nationale à l’unité régionale. En matière de pourriture idéologique, on est dans ce qui se fait de mieux ! Bref, entre ce mouvement réactionnaire “breton” et celui de Mélenchon, entre l’enfermement dans la région et le nationalisme, c’est bonnets rouges et rouges bonnets !
D’ailleurs, le mouvement des bonnets rouges finira lui aussi par s’épuiser. Les actions “coup de poing” de démontage de portiques “écotaxe” sont typiques de ces manœuvres syndicales permettant de déverser la colère des ouvriers dans des actions parfaitement stériles. L’issue de cet exutoire est le découragement le plus total.
Ce mouvement local, fait de “bric et de broc”, hyper médiatisé, est un exemple de la pourriture idéologique que la bourgeoisie cherchera à nous vendre dans les mois et les années à venir. La crise n’est pas finie, les attaques non plus. Leur multiplication va conduire la bourgeoisie à user de tout son arsenal. Si on a vu autant de bonnets rouges à la télé et dans la presse, si le gouvernement a fait quelques concessions, c’est parce que demain, la bourgeoisie les utilisera comme modèle de mobilisation plutôt que de laisser la classe ouvrière se réapproprier ses armes politiques, ses propres expériences et sa propre histoire.
GD, 19 décembre
Avec les immondes campagnes anti-immigrés, le populisme sans bornes des politiciens et les mensonges ultra-formatés des experts de la télévision, une atmosphère nauséabonde semble envahir les rues et les esprits. Mais, comme l’illustre l’inénarrable “débat” sur le travail nocturne et dominical – débat comme seule la bourgeoisie sait les cultiver : “pile, je gagne ; face, tu perds” – cette ambiance oppressante de division est aussi en partie une mise en scène soigneusement orchestrée par la classe dominante.
Un beau matin d’octobre, nous dit-on, les tribunaux interdirent à plusieurs enseignes de la distribution d’ouvrir leurs portes le dimanche et la nuit. Comme si l’épée de Damoclès venait de s’abattre sur leur tiroir-caisse, les “entrepreneurs” lésés se levèrent comme un seul homme pour “défendre les emplois” et “braver la Justice”, aussitôt suivis par des salariés en colère de voir l’État “empêcher les honnêtes gens de travailler et de les appauvrir”. Puis, avec la spontanéité naïve de la victime, quelques centaines de ces “honnêtes travailleurs” créèrent un comité sur les réseaux sociaux et sortirent dans la rue, avec banderoles, t-shirts et casquettes, pour des manifestations relayées à qui mieux-mieux par la presse. Sur l’air de “La France d’en bas veut travailler !” ou de “Laissez les étudiants ramasser un peu de monnaie !”
Tout cela est très émouvant, mais c’est une grossière mise en scène destinée à faire passer le travail dominical pour une réforme désirée par la “vraie France”, la masse silencieuse et laborieuse. Non seulement les banderoles et autres t-shirts imprimés étaient financés par les patrons des “manifestants spontanés” en question qui avaient, pour l’occasion, l’autorisation exceptionnelle de distribuer des tracts aux clients, non seulement au moins l’une des deux uniques “manifestantes spontanées” interviewées par la presse était une militante de l’UMP, mais, pour faire bonne mesure, le fameux “comité spontané” existait déjà depuis décembre 2012. Et que dire du savoureux témoignage d’un des “manifestants spontanés” qui a révélé avoir suivi avec ses “spontanés camarades de lutte” une authentique “formation” ( !) financée par ses employeurs pour préparer la manifestation, sinon que décidément, la bourgeoisie cherche à manipuler activement la classe ouvrière en donnant une image mensongère de l’état de “l’opinion” ? Comme si, “spontanément” quelqu’un pouvait souhaiter sacrifier au travail et à la consommation le seul jour de la semaine où il est possible de rassembler sa famille et ses amis ou se promener dans la nature !
La vérité est que l’ouverture des magasins le dimanche et la nuit est déjà la norme dans bien des villes et que, loin de créer des emplois et de dynamiser l’économie, ces pratiques sont le résultat direct de la crise et de la concurrence acharnée que se livrent les enseignes pour tenter de prendre des parts de marché aux autres commerces !
El Generico, 24/10/2013
Nous publions ci-dessous la partie consacrée à la lutte de classe de la résolution sur la situation internationale adoptée lors du dernier congrès international du CCI. La première partie de cette résolution, qui a été publiée en français dans notre journal de septembre-octobre, montre comment l’impérialisme menace l’humanité de la plus effroyable des barbaries. Viennent ensuite le danger de destruction de l’environnement et les ravages de la crise économique. C’est dans ce contexte de faillite historique du capitalisme qu’est ensuite abordée la question de la lutte actuelle et à venir. En particulier, cette résolution souligne le lien entre le niveau des attaques de la bourgeoisie et les capacités de résistances du prolétariat : “Pour le mode de production capitaliste, la situation est sans issue. Ce sont ses propres lois qui l’ont conduit dans l’impasse où il se trouve et il ne pourrait sortir de cette impasse qu’en abolissant ces lois, c’est-à-dire en s’abolissant lui-même. […] La crise des “subprimes” de 2007, la grande panique financière de 2008 et la récession de 2009 ont marqué le franchissement d’une nouvelle étape très importante et significative de l’enfoncement du capitalisme dans sa crise irréversible. […] Cela ne veut pas dire cependant que nous allons revenir à une situation similaire à celle de 1929 et des années 1930. Il y a 70 ans, la bourgeoisie mondiale avait été prise complètement au dépourvu face à l’effondrement de son économie et les politiques qu’elle avait mises en œuvre, notamment le repliement sur soi de chaque pays, n’avaient réussi qu’à exacerber les conséquences de la crise. L’évolution de la situation économique depuis les quatre dernières décennies a fait la preuve que, même si elle était évidemment incapable d’empêcher le capitalisme de s’enfoncer toujours plus dans la crise, la classe dominante avait la capacité de ralentir le rythme de cet enfoncement […]. Il existe une autre raison pour laquelle nous n’allons pas revivre une situation similaire à celle des années 1930. A cette époque, l’onde de choc de la crise, partie de la première puissance économique du monde, les États-Unis, s’était propagée principalement vers la seconde puissance mondiale, l’Allemagne. C’est dans ces deux pays qu’on avait vu les conséquences les plus dramatiques de la crise, comme ce chômage de masse touchant plus de 30% de la population active, ces queues interminables devant les bureaux d’embauche ou les soupes populaires […]. A l’heure actuelle, […] les pays les plus développés de l’Europe du Nord, les États-Unis ou le Japon sont encore très loin d’une telle situation et il est plus qu’improbable qu’ils y parviennent un jour, d’une part, du fait de la plus grande résistance de leur économie nationale face à la crise, d’autre part, et surtout, du fait qu’aujourd’hui le prolétariat de ces pays, et particulièrement ceux d’Europe, n’est pas prêt à accepter un tel niveau d’attaques contre ses conditions d’existence. Ainsi, une des composantes majeures de l’évolution de la crise échappe au strict déterminisme économique et débouche sur le plan social, sur le rapport de forces entre les deux principales classes de la société, bourgeoisie et prolétariat.”
15. Alors que la classe dominante voudrait nous faire passer ses abcès purulents pour des grains de beauté, l’humanité commence à se réveiller d’un rêve devenu cauchemar et qui montre la faillite historique totale de sa société. Mais alors que l’intuition de la nécessité d’un ordre de choses différent gagne du terrain face à la brutale réalité d’un monde en décomposition, cette conscience vague ne signifie pas que le prolétariat est convaincu de la nécessité d’abolir ce monde, encore moins de celle de développer la perspective d’en construire un nouveau. Ainsi, l’aggravation inédite de la crise capitaliste dans le contexte de la décomposition est le cadre dans lequel s’exprime la lutte de classes actuellement, bien que d’une manière encore incertaine dans la mesure où cette lutte ne se développe pas sous la forme de confrontations ouvertes entre les deux classes. A ce sujet, nous devons souligner le cadre inédit des luttes actuelles puisqu’elles ont lieu dans le contexte d’une crise qui dure depuis presque 40 ans et dont les effets graduels dans le temps – en dehors des moments de convulsion –ont “habitué” le prolétariat à voir ses conditions de vie se dégrader lentement, pernicieusement, ce qui rend plus difficile de percevoir la gravité des attaques et de répondre en conséquence. Plus encore, c’est une crise dont le rythme rend difficile la compréhension de ce qui se trouve derrière de telles attaques rendues “naturelles” de par leur lenteur et leur échelonnement. C’est là un cadre très différent de celui de convulsions et de bouleversements évidents, immédiats, de l’ensemble de la vie sociale que l’on connaît dans une situation de guerre. Ainsi, il y a des différences entre le développement de la lutte de classe – au niveau des ripostes possibles, de leur ampleur, de leur profondeur, de leur extension et de leur contenu – dans un contexte de guerre qui rend le besoin de lutter dramatiquement urgent et vital (comme ce fut le cas lors de la Première Guerre mondiale au début du xxe siècle même s’il n’y eut pas immédiatement de réponse à la guerre) et dans un contexte de crise ayant un rythme lent.
Ainsi, le point de départ des luttes d’aujourd’hui est précisément l’absence d’identité de classe d’un prolétariat qui, depuis l’entrée du capitalisme dans sa phase de décomposition, a connu de grandes difficultés non seulement pour développer sa perspective historique mais même pour se reconnaître comme une classe sociale. La prétendue “mort du communisme” qu’aurait sonné la chute du bloc de l’Est en 1989, déchaînant une campagne idéologique qui avait pour but de nier l’existence même du prolétariat, a porté un coup très dur à la conscience et à la combativité de la classe ouvrière. La violence de l’attaque de cette campagne a pesé sur le cours de ses luttes depuis lors. Mais malgré cela, comme nous le constations dès 2003, la tendance vers des affrontements de classe a été confirmée par le développement de divers mouvements dans lesquels la classe ouvrière a “démontré son existence” à une bourgeoisie qui avait voulu “l’enterrer vivante”. Ainsi, la classe ouvrière dans le monde entier n’a pas cessé de se battre, même si ses luttes n’ont pas atteint l’ampleur ni la profondeur espérées dans la situation critique où elle se trouve. Toutefois, penser la lutte de classes en partant de “ce qui devrait être”, comme si la situation actuelle “était tombée du ciel”, n’est pas permis aux révolutionnaires. Comprendre les difficultés et les potentialités de la lutte de classes a toujours été une tâche exigeant une démarche matérialiste et historique patiente afin de trouver un “sens” au chaos apparent, de comprendre ce qui est nouveau et difficile, ce qui est prometteur.
16. C’est dans ce contexte de crise, de décomposition et de fragilisation de l’état du prolétariat sur le plan subjectif que prennent leur sens les faiblesses, les insuffisances et les erreurs, tout comme les potentialités et les forces de sa lutte, en nous confirmant dans la conviction que la perspective communiste ne dérive pas de façon automatique ni mécanique de circonstances déterminées. Ainsi, pendant les deux années passées, nous avons assisté au développement de mouvements que nous avons caractérisés par la métaphore des 5 cours :
1. des mouvements sociaux de la jeunesse précaire, au chômage ou encore étudiante, qui commencent avec la lutte contre le CPE en France en 2006, se poursuivent par les révoltes de la jeunesse en Grèce en 2008 et qui culminent dans les mouvements des Indignés et d’Occupy en 2011 ;
2. des mouvements massifs mais très bien encadrés par la bourgeoisie qui avait préparé le terrain à l’avance, comme en France en 2007, en France et en Grande-Bretagne en 2010, en Grèce en 2010-2012, etc. ;
3. des mouvements subissant le poids de l’interclassisme comme en Tunisie et en Égypte en 2011 ;
4. des germes de grèves massives en Égypte en 2007, Vigo (Espagne) en 2006, Chine en 2009 ;
5. la poursuite de mouvements dans des usines ou des secteurs industriels localisés mais contenant des germes prometteurs comme Lindsay en 2009, Tekel en 2010, les électriciens en Grande-Bretagne en 2011.
Ces 5 cours appartiennent à la classe ouvrière parce que malgré leurs différences, ils expriment chacun à son niveau l’effort du prolétariat pour se retrouver lui-même malgré les difficultés et les obstacles que sème la bourgeoisie ; chacun à son niveau a porté une dynamique de recherche, de clarification, de préparation du terrain social. A différents niveaux, ils s’inscrivent dans la recherche “du mot qui nous emmènera jusqu’au socialisme” (comme l’écrit Rosa Luxemburg en parlant des conseils ouvriers) au moyen des assemblées générales. Les expressions les plus avancées de cette tendance ont été les mouvements des Indignés et d’Occupy – principalement en Espagne – parce que ce sont ceux qui ont le plus clairement posé les tensions, les contradictions et les potentialités de la lutte de classes aujourd’hui. Malgré la présence de couches en provenance de la petite bourgeoisie appauvrie, l’empreinte prolétarienne de ces mouvements s’est manifestée par la recherche de la solidarité, les assemblées, l’ébauche d’une culture du débat, la capacité d’éviter les pièges de la répression, les germes d’internationalisme, une sensibilité aiguë à l’égard des éléments subjectifs et culturels. Et c’est à travers cette dimension, celle de la préparation du terrain subjectif, que ces mouvements montrent toute leur importance pour le futur.
17. La bourgeoisie, pour sa part, a montré des signes d’inquiétude face à cette “résurrection” de son fossoyeur mondial réagissant aux horreurs qui lui sont imposées au quotidien pour maintenir en vie le système. Le capitalisme a donc amplifié son offensive en renforçant son encadrement syndical, en semant des illusions démocratiques et en allumant les feux d’artifice du nationalisme. Ce n’est pas un hasard si sa contre-offensive s’est centrée sur ces questions : l’aggravation de la crise et ses effets sur les conditions de vie du prolétariat provoquent une résistance que les syndicats tentent d’encadrer par des actions qui fragmentent l’unité des luttes et prolongent la perte de confiance du prolétariat en ses propres forces.
Comme le développement de la lutte de classe auquel nous assistons aujourd’hui se réalise dans un cadre de crise ouverte du capitalisme depuis près de 40 ans – ce qui est dans une certaine mesure une situation sans précédent par rapport aux expériences passées du mouvement ouvrier, la bourgeoisie tente d’empêcher le prolétariat de prendre conscience du caractère mondial et historique de la crise en en cachant la nature. Ainsi, l’idée de solutions “nationales” et la montée des discours nationalistes empêchent la compréhension du véritable caractère de la crise, indispensable pour que la lutte du prolétariat prenne une direction radicale. Puisque le prolétariat ne se reconnaît pas lui-même comme classe, sa résistance tend à démarrer comme une expression générale d’indignation contre ce qui a lieu dans l’ensemble de la société. Cette absence d’identité de classe et donc de perspective de classe permet à la bourgeoisie de développer des mystifications sur la “citoyenneté” et les luttes pour une “vraie démocratie”. Et il y a d’autres sources à cette perte d’identité de classe qui prennent racine dans la structure même de la société capitaliste et dans la forme que prend actuellement l’aggravation de la crise. La décomposition, qui entraîne une aggravation brutale des conditions minimales de survie humaine, s’accompagne d’une insidieuse dévastation du terrain personnel, mental et social. Cela se traduit par une “crise de confiance” de l’humanité. De plus, l’aggravation de la crise, à travers l’extension du chômage et de la précarité, vient affaiblir la socialisation de la jeunesse et faciliter la fuite vers un monde d’abstraction et d’atomisation.
18. Ainsi, les mouvements de ces deux dernières années, et en particulier les “mouvements sociaux”, sont marqués par de multiples contradictions. En particulier, la rareté des revendications spécifiques ne correspond apparemment pas à la trajectoire “classique” qui va du particulier au général que nous attendions de la lutte de classe. Mais nous devons aussi prendre en compte les aspects positifs de cette démarche générale qui dérive du fait que les effets de la décomposition se ressentent sur un plan général et à partir de la nature universelle des attaques économiques menées par la classe dirigeante. Aujourd’hui, le chemin qu’a pris le prolétariat a son point de départ dans “le général”, ce qui tend à poser la question de la politisation d’une façon bien plus directe. Confrontée à l’évidente faillite du système et aux effets délétères de sa décomposition, la masse exploitée se révolte et ne pourra aller de l’avant que quand elle comprendra ces problèmes comme des produits de la décadence du système et de la nécessité de le dépasser. C’est à ce niveau que prennent toute leur importance les méthodes de lutte proprement prolétariennes que nous voyons (assemblées générales, débats fraternels et ouverts, solidarité, développement d’une perspective de plus en plus politique) car ce sont ces méthodes qui permettent de mener une réflexion critique et d’arriver à la conclusion que le prolétariat peut non seulement détruire le capitalisme mais construire un monde nouveau. Un moment déterminant de ce processus sera l’entrée en lutte des lieux de travail et leur conjonction avec les mobilisations plus générales, une perspective qui commence à se développer malgré les difficultés que nous devrons affronter dans les années qui viennent. C’est là le contenu de la perspective de la convergence des “cinq cours” dont nous parlions plus haut en cet “océan de phénomènes”, comme Rosa Luxemburg décrit la grève de masse.
19. Pour comprendre cette perspective de convergence, le rapport entre l’identité de classe et la conscience de classe est d’une importance capitale et une question se pose : la conscience peut-elle se développer sans identité de classe ou cette dernière surgira-t-elle du développement de la conscience ? Le développement de la conscience et d’une perspective historique est à juste raison associé à la récupération de l’identité de classe mais nous ne pouvons pas envisager ce processus se développant petit à petit selon une séquence rigide : d’abord forger son identité, ensuite lutter, ensuite développer sa conscience et développer une perspective, ou n’importe quel autre ordonnancement de ces éléments. La classe ouvrière n’apparaît pas aujourd’hui comme un pôle d’opposition de plus en plus massif ; aussi le développement d’une posture critique par un prolétariat qui ne se reconnaît pas encore lui-même est le plus probable. La situation est complexe, mais il y a plus de chances que nous voyions une réponse en forme de questionnement général, potentiellement positif en termes politiques, partant non d’une identité de classe distincte et tranchante mais à partir de mouvements tendant à trouver leur perspective propre au travers de leur propre lutte. Comme nous le disions en 2009, “Pour que la conscience de la possibilité de la révolution communiste puisse gagner un terrain significatif au sein de la classe ouvrière, il est nécessaire que celle-ci puisse prendre confiance en ses propres forces et cela passe par le développement de ses luttes massives” (Résolution sur la situation internationale, point 11, 18e Congrès du CCI). La formulation “développer ses luttes pour retrouver confiance en soi et en sa perspective” est tout à fait adéquate car elle veut dire reconnaître un “soi” et une perspective, mais le développement de ces éléments ne peut dériver que des luttes elles-mêmes. Le prolétariat ne “crée” pas sa conscience, mais “prend” conscience de ce qu’il est réellement.
Dans ce processus, le débat est la clef pour critiquer les insuffisances des points de vue partiels, pour démonter les pièges, rejeter la chasse à des boucs-émissaires, comprendre la nature de la crise, etc. A ce niveau, les tendances au débat ouvert et fraternel de ces dernières années sont très prometteuses pour ce processus de politisation que la classe devra faire avancer. Transformer le monde en nous transformant nous-mêmes commence à prendre corps dans l’évolution des initiatives de débats et dans le développement de préoccupations qui se basent sur la critique des puissantes chaînes qui paralysent le prolétariat. Le processus de politisation et de radicalisation a besoin du débat pour critiquer l’ordre actuel et apporter une explication historique aux problèmes. A ce niveau reste valable que “La responsabilité des organisations révolutionnaires, et du CCI en particulier, est d’être partie prenante de la réflexion qui se mène d’ores et déjà au sein de la classe, non seulement en intervenant activement dans les luttes qu’elle commence à développer mais également en stimulant la démarche des groupes et éléments qui se proposent de rejoindre son combat” (Résolution sur la situation internationale du 17e Congrès du CCI, 2007). Nous devons être fermement convaincus que la responsabilité des révolutionnaires dans la phase qui s’ouvre est de contribuer, catalyser le développement naissant de la conscience qui s’exprime dans les doutes et les critiques qui commencent déjà à se poser dans le prolétariat. Poursuivre et approfondir l’effort théorique doit être le centre de notre contribution, non seulement contre les effets de la décomposition mais aussi comme moyen de fertiliser patiemment le champ social, comme antidote à l’immédiatisme dans nos activités, car sans la radicalité et l’approfondissement de la théorie par les minorités, la théorie ne pourra jamais s’emparer des masses.
CCI
Dans la première partie de cet article, nous avons vu que la bourgeoisie donnait de fausses explications pour justifier la persistance de la malnutrition et des famines. Elle cherche en effet à dédouaner le système capitaliste de toutes les catastrophes alimentaires en culpabilisant les individus ou en pointant du doigt tel ou tel patron, telle ou telle entreprise, usant ici du dérivatif ancestral du bouc-émissaire. Dans ce deuxième article, nous verrons à quel point ce système barbare, favorisant le pillage et le gaspillage, est destructeur.
les crises alimentaires qui marquèrent le développement de la production capitaliste se sont accentuées avec l’entrée en décadence de ce système, et plus encore dans sa phase présente de pourrissement sur pied, de décomposition, prenant souvent des caractères qualitativement différents. Et même si le capitalisme a toujours empoisonné, affamé et détruit l’environnement, aujourd’hui, en cherchant à exploiter à son profit chaque parcelle du monde, son aspect destructeur et ravageur s’est étendu à toute la planète, ce qui fait que ce système menace aujourd’hui la survie même de l’espèce humaine.
En séparant la valeur d’usage et la valeur marchande des produits, le capitalisme a historiquement coupé l’humanité du but même de l’activité productive. L’agriculture a-t-elle pour objectif la satisfaction de besoins humains ? Eh bien, dans le capitalisme, la réponse est non ! Elle n’est qu’une production de marchandises dont le contenu et la qualité importent peu, pourvu qu’elles s’imposent sur le marché mondial en permettant au passage de reproduire la force de travail à faible coût.
Et avec la décadence du capitalisme, l’intensification de la production s’est systématisé, au détriment de la qualité. C’est ce qui apparaît comme la crue réalité lorsque l’on observe le développement de l’agriculture depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à nos jours. Au lendemain de la guerre, le mot d’ordre était : produire, produire et produire ! Dans la plupart des pays développés, l’industrie agricole a vu ses capacités de production augmenter de manière fulgurante. La généralisation des machines agricoles et de produits chimiques y furent pour beaucoup. Dans les années 1960-1980, l’intensification de l’agriculture porta même le nom trompeur de “révolution verte”. Ne voyons-là aucune considération écologique ! Il s’agissait en réalité de produire un maximum et à moindre coût, sans trop regarder la qualité du résultat, pour faire face à une concurrence exacerbée. Mais les contradictions d’un système en déclin ne pouvaient que s’accumuler et accroître ainsi la surproduction. Produire, produire… mais pour vendre à qui ? A ceux qui ont faim ? Certainement pas ! Faute de marchés solvables suffisants, les marchandises sont bien souvent détruites ou pourrissent sur place ([1]).
Des millions de personnes meurent de faim dans les pays d’Afrique ou d’Asie, des masses croissantes ont recours aux associations caritatives dans les pays développés mêmes, alors que de nombreux producteurs sont contraints de détruire une partie de leur production pour respecter des “quotas” ou maintenir artificiellement leurs prix !
L’enfoncement du système capitaliste dans sa crise historique rend le problème pire encore. Sur fond de crise économique chronique, les investisseurs avides de profits cherchent à placer leurs capitaux dans les valeurs de denrées alimentaires rentables (comme les riz ou les céréales), spéculent et jouent au casino sans aucun scrupule, quitte à affamer une partie croissante de la population mondiale : “Pour donner quelques chiffres particulièrement éclairants, le prix du maïs a quadruplé depuis l’été 2007, le prix du blé a doublé depuis le début 2008 et les denrées alimentaires ont globalement augmenté de 60 % en deux ans dans les pays pauvres” ([2]). Pour les populations en situation précaire comme au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en Indonésie ou aux Philippines, cette hausse est devenue tout simplement insupportable et a fini par provoquer des émeutes de la faim lors de ce qui est aujourd’hui appelé “La crise alimentaire de 2007-2008” ([3]). Comme une farce cynique, le même scénario, exacerbé par l’utilisation marquée de récoltes alimentaires pour la production de biocarburants (soja, maïs, colza, canne à sucre), s’est répété en 2010, entraînant à nouveau les plus démunis dans une misère encore plus extrême.
Parallèlement au sort tragique qu’il réserve à ces populations du “tiers monde”, le capitalisme n’oublie pas les exploités des pays “développés”. S’il est vrai que la production agricole a considérablement augmenté au cours de ces dernières décennies, permettant de réduire globalement le pourcentage de personnes sous-alimentées, il faut voir quel en est le résultat désastreux. L’intensification à outrance de l’agriculture avec utilisation massive et incontrôlée de produits chimiques a considérablement appauvri les sols, à tel point que la valeur nutritive des produits et leur teneur en vitamines le sont également ([4]). Des études récentes tendent à montrer la corrélation directe qu’il existe entre l’utilisation d’herbicides, insecticides et autre fongicides dans les cultures et l’augmentation patente du nombre de cancers et de maladies neurodégénératives ([5]). Par ailleurs, l’utilisation d’édulcorants comme l’aspartame (E 951 sur les étiquettes), ou le glutamate dans l’industrie agroalimentaire, comme la généralisation des colorants, se révèle très nocif pour la santé. Une expérience menée sur des rats a même révélé qu’ils détruiraient les cellules nerveuses ([6]). Nous n’allons pas faire ici la liste des différents produits nocifs présents dans nos assiettes, cela prendrait des pages et des pages.
“Tout est une question de doses”, nous dit-on. Mais au fond, aucune étude n’est rendue publique ou menée à terme pour mesurer les effets de ces différentes “doses” additionnées et ingérées dans un même produit jour après jour. On a seulement pu constater certains effets du nucléaire qui irradie nos aliments : comme après l’accident de Tchernobyl, avec l’explosion des cancers de la thyroïde, les malformations dans la population de la région suite à l’ingestion de denrées contaminées. Idem aujourd’hui au Japon depuis Fukushima avec les produits de la mer. Le caractère meurtrier du capitalisme a bel et bien pris une nouvelle dimension. Pour dégager des bénéfices, le capitalisme peut faire avaler n’importe quoi à ses exploités !
En écho au texte d’Engels publié dans ce numéro [7], rappelons quelques faits contemporains qui montrent de quelle manière le capitalisme se soucie de la santé de ses exploités : “En décembre 2002, l’affaire du ré-étiquetage de boite de lait en poudre Nestlé pour nourrisson, arrivées à leur date de péremption éclate. La multinationale a importé illégalement du lait d’Uruguay pour qu’il soit vendu en Colombie. […] Le journal El Tiempo du samedi 7 décembre fait remarquer “qu’aux 200 tonnes de lait saisies, […] s’ajoutent 120 autres tonnes, saisies alors qu’elles étaient en processus de ré-étiquetage pour simuler avoir été produites à l’intérieur du pays et pour cacher qu’il s’agissait de lait périmé non apte à la consommation humaine” ([7]).
Parmi les nombreux produits frelatés que produit le capitalisme, on trouve par exemple le saumon de Norvège qui, à l’instar des poulets de batterie, est bourré d’antibiotiques et même de colorants pour répondre aux exigences du marché. La concentration de médicaments dans leur organisme est telle que le saumon d’élevage est devenue une espèce monstrueuse et mutante avec des têtes déformées ou des nageoires échancrées… Mais parce qu’une ministre de ce pays détient plusieurs fermes et maintient fermement l’omerta, des universitaires ont été évincés car ils pointaient le danger cancérigène, voir la toxicité du saumon d’élevage. A quoi il faudrait ajouter les tonnes de polluants qui dérivent dans la mer, les PCB dans les fleuves, les déchets ou les éléments radioactifs enterrés ou non ([8])… Sans compter les méfaits des métaux lourds, la dioxine, l’amiante transportés dans nos aliments et nos assiettes. L’eau et les produits de la mer, l’air que nous respirons, les produits animaux que nous mangeons et les terres de culture sont profondément imprégnés de toutes ces sources permanentes de contamination.
Il y a de quoi être indigné par cette crise alimentaire permanente qui traverse la planète, affamant certains alors que d’autres sont empoisonnés.
La colère de ceux qui combattent les aberrations de ce système est profondément juste. Mais, en même temps, “contrôler et réduire le niveau de gaspillage est souvent au-delà des capacités du paysan, du distributeur ou du consommateur individuel, car cela dépend de la philosophie des marchés, de la sécurité de l’approvisionnement en énergie, de la qualité des routes et de la présence ou l’absence de centres de transport” ([9]). En définitive, cela revient à dire que la recherche de solutions au niveau local et individuel mène, à court ou moyen terme, dans une impasse. Agir en tant que “citoyen” responsable et éclairé, c’est-à-dire en tant qu’individu, n’apportera jamais de solutions à l’immense gaspillage que le capitalisme génère. La recherche de solutions “individuelles” ou “locales” porte l’illusion qu’il pourrait exister une réponse immédiate aux contradictions du capitalisme. Comme nous l’avons vu, les raisons en sont profondément historiques et politiques. C’est à ce niveau que le véritable combat doit être mené. “Maintenant les propagandistes du capital appellent à “améliorer les habitudes alimentaires”, à “réduire son poids” pour faire de la prévention, à éliminer la “malbouffe” des écoles... Pas un mot sur l’augmentation salariale ! Rien pour améliorer les conditions matérielles des opprimés ! Ils discourent sur les habitudes, les recettes de saison ou les maux congénitaux... Mais ils cachent la véritable cause de la dégradation alimentaire de l’humanité : la crise d’un système qui ne vit que pour le profit” ([10]).
Enkidu, 25 octobre
[1]) Suite à de mauvaises stratégies commerciales, liées à la levée de l’embargo indien sur son riz : “la Thaïlande a perdu son rang de premier exportateur mondial et le pays a accumulé l’équivalent d’une année de sa consommation. Les hangars de l’ancien aéroport de Bangkok seraient utilisés pour stocker le riz que l’on ne sait plus ou mettre pour qu’il ne pourrisse pas” (“La Thaïlande étouffée par son riz”, Le Monde du 24 juin 2013)
[2]) Revue Internationale 132, Crise alimentaire, émeutes de la faim : seule la lutte du prolétariat peut mettre fin aux famines.
[3]) http ://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_alimentaire_mondiale_de_2007-2008
[4]) “Dans la période de 1961 à 1999, l’utilisation d’engrais azotés et phosphatés a augmenté respectivement de 638 % et de 203 %, alors que la production de pesticides a augmenté de 854%”, Global Food Report, p.13, traduit par nous
[5]) Voir les travaux de la journaliste Marie Monique Robin, Notre poison quotidien.
[6]) Idem.
[7]) Christian Jacquiau, Les coulisses du commerce équitable, p.142.
[8]) “A Fukushima, 300 tonnes d’eau contaminée se déversent chaque jour dans le Pacifique”, Le Monde du 7 août 2013.
[9]) Global food report, p. 18.
[10]) “Mexique : l’obésité, nouveau visage de la misère sous le capitalisme”, sur le site web du CCI, Juin 2010.
Comme beaucoup d’entre vous ont pu le constater, nous n’avons pas organisé de réunion publique ni de permanence depuis plus d’un an. Nous tenons à vous en donner ici les raisons.
1. L’ensemble du CCI a pris la décision de mener une réflexion bilan sur sa fonction et sur le sens de son activité à partir d’une analyse approfondie sur la situation historique depuis l’effondrement du bloc de l’Est et sur les difficultés internes que nous avons rencontrées.
Nous avons pris conscience assez récemment que nous avons eu tendance à gaspiller nos faibles forces en nous dispersant dans une trop grande activité d’intervention à l’extérieur, et ceci au détriment de la construction de notre organisation sur le long terme. En particulier, nous avons pu constater (comme nous l’avons affirmé dans notre article de bilan du XXe congrès de RI) une tendance en notre sein à la perte des acquis du CCI et de l’histoire du mouvement ouvrier parmi les camarades de la vieille génération, notamment sur les questions d’organisation. Et ceci alors que nous avons la responsabilité de transmettre ces acquis aux jeunes camarades qui nous ont rejoints et qui vont devoir reprendre le flambeau de la vieille génération. Notre priorité est donc aujourd’hui d’œuvrer au renforcement de notre organisation, de faire tout un travail de transmission pour préparer l’avenir et armer la jeune génération afin qu’elle puisse assumer ses responsabilités dans le futur. C’est la raison pour laquelle, depuis un an, nous avons organisé des week-ends d’études et de discussions internes sur les questions d’organisation et avons été pas mal mobilisés dans ce travail.
Nous avons décidé de mettre à profit le temps que nous avons encore devant nous avant le surgissement de mouvements sociaux massifs pour faire ce travail vital de construction de l’organisation, de consolidation de nos acquis et également d’approfondissement théorique qui est la tâche première des organisations révolutionnaires. Le CCI n’a pas la conception de l’organisation des gauchistes. Nous ne sommes pas non plus un parti, mais un pont entre l’ancien parti (la Troisième Internationale) et le futur parti. C’est pour cela que notre activité s’apparente au travail d’une fraction car le CCI est encore une petite organisation même si nous avons des sections ou noyaux dans 18 pays sur 3 continents.
2. La deuxième raison pour laquelle nous n’avons pas organisé de réunion avec nos contacts ni de réunion publique réside dans le fait que nos forces ont été réduites par le départ de plusieurs camarades vers d’autres sections du CCI. Et malheureusement cet affaiblissement de nos effectifs n’a pas encore été compensé par l’arrivée de nouveaux camarades en nombre suffisant. De plus, nous avons des camarades dans la section en France qui ont eu également de graves problèmes de santé (l’un d’entre eux est d’ailleurs décédé récemment), ce qui a augmenté notre charge de travail.
3. La troisième raison réside dans le fait que nous avons privilégié nos voyages internationaux pour participer à des conférences et réunions des autres sections du CCI afin de consolider notre unité internationale, de même que pour discuter avec des contacts et sympathisants dans d’autres pays. La participation des militants de RI à notre activité internationale a donc plus de poids aujourd’hui que dans la période passée.
Nous avons donc décidé d’organiser des RP uniquement quand nos forces nous le permettent et en fonction des événements majeurs de la situation internationale. Par contre, afin de garder le lien avec nos contacts, nous pouvons envisager d’organiser des permanences à thème de temps en temps en fonction de votre demande et de nos propres disponibilités.
Compte tenu de notre charge de travail et de nos faibles forces, nous en profitons pour rappeler à nos sympathisants et contacts proches que leur aide est toujours la bienvenue que ce soit pour le suivi de la diffusion de notre presse dans les librairies ou dans les manifestations, ou pour des traductions ou rédaction d’articles. Et bien sûr pour animer notre forum de discussions sur notre site Internet.
Salutations communistes
RI, section en France du CCI, 26 octobre
Voici comment Engels présentait lui-même son livre La situation de la classe laborieuse en Angleterre, publié en 1845 et devenu depuis un classique du mouvement ouvrier : “Aux classes laborieuses de Grande-Bretagne : Travailleurs, c’est à vous que je dédie un ouvrage où j’ai tenté de tracer à mes compatriotes allemands un tableau fidèle de vos conditions de vie, de vos peines et de vos luttes, de vos espoirs et de vos perspectives.”
Nous en publions ci-dessous de larges extraits qui abordent la question particulière de ce qui serait appelé aujourd’hui “la malbouffe”. Faisant écho à notre série d’articles sur ce même thème, dont la deuxième partie est présente dans ce numéro page 6, ce texte d’Engels révèle que, derrière ce terme à la mode et mis actuellement en avant pour pointer du doigt tel ou tel patron sans scrupule, telle ou telle entreprise de l’agro-alimentaire faisant fi de toutes les règles sanitaires de base, se cache en réalité l’un des traits constants du capitalisme : ce système n’a jamais hésité à transformer la nourriture en poison au nom du profit.
aux travailleurs échoit ce que la classe possédante trouve trop mauvais. Dans les grandes villes anglaises, on peut avoir de tout et dans la meilleure qualité, mais cela coûte fort cher ; le travailleur qui doit joindre les deux bouts avec ses quelques sous ne peut pas dépenser tant. […] Les pommes de terre que les ouvriers achètent sont le plus souvent de mauvaise qualité, les légumes sont fanés, le fromage vieux et médiocre, le lard rance, la viande maigre, vieille, coriace, provenant souvent d’animaux malades ou crevés, souvent à demi pourrie. Les vendeurs sont, très fréquemment, de petits détaillants qui achètent en vrac de la camelote et la revendent si bon marché précisément à cause de sa mauvaise qualité. Les plus pauvres des travailleurs doivent se débrouiller autrement pour arriver à s’en tirer avec leur peu d’argent même lorsque les articles qu’ils achètent sont de la pire qualité. […] La viande qu’on vend aux ouvriers est très souvent immangeable – mais puisqu’ils l’ont achetée, il leur faut bien la manger.
Le 6 janvier 1844 (si je ne m’abuse), il y eut une session du tribunal de commerce à Manchester, au cours de laquelle onze bouchers ont été condamnés pour avoir vendu de la viande impropre à la consommation. […] Cette histoire parut à l’époque dans le Manchester Guardian avec les noms et le montant de l’amende. Durant les six semaines du 1er juillet au 14 août, le même journal rapporte trois cas semblables ; selon le numéro du 3 juillet, fut saisi à Heywood un porc de 200 livres mort et avarié qui avait été dépecé chez un boucher et mis en vente ; selon celui du 31, deux bouchers de Wigan, dont l’un s’était déjà rendu coupable jadis du même délit, furent condamnés à deux et quatre livres sterling d’amende, pour avoir mis en vente de la viande impropre à la consommation – et selon le numéro du 10 août, on saisit chez un épicier de Bolton 26 jambons non comestibles qui furent publiquement brûlés ; le commerçant fut condamné à une amende de 20 shillings. Mais ceci ne rend pas compte de tous les cas et ne représente pas même pour ces six semaines une moyenne d’après laquelle on pourrait établir un pourcentage annuel ; il arrive fréquemment, que chaque numéro du Guardian, qui paraît deux fois par semaine, relate un fait analogue à Manchester ou dans le district industriel environnant – et lorsqu’on réfléchit au nombre des cas qui doivent se produire sur les vastes marchés qui bordent les longues artères et qui doivent échapper aux rares tournées des inspecteurs des marchés, comment pourrait-on expliquer autrement l’impudence avec laquelle ces quartiers de bétail entiers sont mis en vente ? –, lorsqu’on songe combien doit être grande la tentation, vu le montant incompréhensiblement bas des amendes, lorsqu’on songe dans quel état doit être un morceau de viande pour être déclaré complètement impropre à la consommation et confisqué par les inspecteurs – il est impossible de croire que les ouvriers puissent acheter en général une viande saine et nourrissante. Cependant, ils sont encore escroqués d’une autre façon par la cupidité de la classe moyenne. Les épiciers et les fabricants frelatent toutes les denrées alimentaires d’une manière vraiment insoutenable avec un mépris total de la santé de ceux qui les doivent consommer. Nous avons donné plus haut, la parole au Manchester Guardian, écoutons maintenant ce que nous dit un autre journal de la classe moyenne – j’aime à prendre mes adversaires pour témoins – écoutons le Liverpool Mercury : On vend du beurre salé pour du beurre frais, soit qu’on enduise les mottes d’une couche de beurre frais, soit qu’on place au sommet de l’étalage une livre de beurre frais à goûter et qu’on vende sur cet échantillon les livres de beurre salé, soit qu’on enlève le sel par lavage et qu’on vende ensuite le beurre comme frais. On mêle au sucre du riz pulvérisé ou d’autres denrées bon marché qu’on vend au prix fort. Les résidus des savonneries sont également mêlés à d’autres marchandises et vendus pour du sucre. On mêle au café moulu de la chicorée ou d’autres produits bon marché, on va jusqu’à en mêler au café en grains, en donnant au mélange, la forme de grains de café. On mêle très fréquemment au cacao de la terre brune fine qui est enrobée de graisse d’agneau et se mélange ainsi plus facilement avec le cacao véritable. On mélange au thé des feuilles de prunellier et d’autres débris, ou bien encore on fait sécher des feuilles de thé qui ont déjà servi, on les grille sur des plaques de cuivre brûlant, pour qu’elles reprennent couleur et on les vend pour du thé frais. Le poivre est falsifié au moyen de cosses en poudre etc. ; le porto est littéralement fabriqué (à partir de colorants, d’alcool, etc...), car il est notoire qu’on en boit en Angleterre plus qu’on n’en produit dans tout le Portugal […]. Le pauvre, l’ouvrier, […] il lui faut aller chez les petits épiciers, peut-être même acheter à crédit et ces épiciers qui, en raison de leur petit capital et des frais généraux assez importants ne peuvent même pas vendre aussi bon marché – à qualité égale – que les marchands au détail plus importants, sont bien contraints de fournir consciemment ou non des denrées frelatées – à cause des prix assez bas qu’on leur demande et de la concurrence des autres. […] Mais ce n’est pas seulement sur la qualité mais encore sur la quantité que le travailleur anglais est trompé ; les petits épiciers ont la plupart du temps de fausses mesures et de faux poids et l’on peut lire chaque jour, un nombre incroyable de contraventions pour des délits de ce genre dans les rapports de police. […]
L’alimentation habituelle du travailleur industriel diffère évidemment selon le salaire. Les mieux payés, en particulier ceux des ouvriers d’usine chez lesquels chaque membre de la famille est en état de gagner quelque chose ont, tant que cela dure, une bonne nourriture, de la viande chaque jour et, le soir, du lard et du fromage. Mais dans les familles où on gagne moins, on ne trouve de la viande que le dimanche ou 2 à 3 fois par semaine et en revanche plus de pommes de terre et de pain ; si nous descendons l’échelle peu à peu, nous trouvons que la nourriture d’origine animale est réduite à quelques dés de lard, mêlés aux pommes de terre ; plus bas encore, ce lard lui-même disparaît, il ne reste que du fromage, du pain, de la bouillie de farine d’avoine (porridge) et des pommes de terre, jusqu’au dernier degré, chez les Irlandais, où les pommes de terre constituent la seule nourriture. […] Mais ceci est vrai dans l’hypothèse où le travailleur a du travail ; s’il n’en a pas, il est réduit totalement au hasard et mange ce qu’on lui donne, qu’il mendie ou qu’il vole ; et s’il n’a rien, il meurt tout simplement de faim, comme nous l’avons vu précédemment. […] Singulièrement à Londres, où la concurrence entre ouvriers croît en proportion directe de la population, cette catégorie est très nombreuse, mais nous la trouvons également dans toutes les autres villes. Aussi bien y a-t-on recours à tous les expédients : on consomme, à défaut d’autre nourriture, des pelures de pommes de terre, des déchets de légumes, des végétaux pourrissants, et on ramasse avidement tout ce qui peut contenir ne serait-ce qu’un atome de produit mangeable. Et, lorsque le salaire hebdomadaire est déjà consommé avant la fin de la semaine, il arrive fréquemment que la famille, durant les derniers jours, n’ait plus rien ou tout juste assez à manger pour ne pas mourir de faim. Un tel mode de vie ne peut évidemment qu’engendrer une foule de maladies et lorsque celles-ci surviennent, lorsque l’homme, dont le travail fait vivre essentiellement la famille et dont l’activité pénible exige le plus de nourriture – et qui par conséquent succombe le premier – quand cet homme tombe tout à fait malade, c’est alors seulement que commence la grande misère, c’est seulement alors que se manifeste de façon vraiment éclatante, la brutalité avec laquelle la société abandonne ses membres, juste au moment où ils ont le plus besoin de son aide.
Résumons encore une fois, pour conclure, les faits cités : les grandes villes sont habitées principalement par des ouvriers puisque, dans le meilleur des cas, il y a un bourgeois pour deux, souvent trois et par endroits pour quatre ouvriers ; ces ouvriers ne possèdent eux-mêmes rien et vivent du salaire qui presque toujours ne permet que de vivre au jour le jour ; la société individualisée à l’extrême ne se soucie pas d’eux, et leur laisse le soin de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille ; cependant, elle ne leur fournit pas les moyens de le faire de façon efficace et durable ; tout ouvrier, même le meilleur, est donc constamment exposé à la disette, c’est-à-dire à mourir de faim, et bon nombre succombent ; les demeures des travailleurs sont en règle générale mal groupées, mal construites, mal entretenues, mal aérées, humides et insalubres ; les habitants y sont confinés dans un espace minimum et dans la plupart des cas il dort dans une pièce, au moins une famille entière ; l’aménagement intérieur des habitations est misérable ; on tombe, par degré, jusqu’à l’absence totale des meubles les plus indispensables ; les vêtements des travailleurs sont également en moyenne médiocres et un grand nombre sont en guenilles ; la nourriture est généralement mauvaise, souvent presque impropre à la consommation et dans bien des cas, au moins par périodes, insuffisante, si bien qu’à l’extrême, il y a des gens qui meurent de faim. La classe ouvrière des grandes villes nous présente ainsi un éventail de modes d’existence différents – dans le cas le plus favorable une existence momentanément supportable : à labeur acharné bon salaire, bon logis et nourriture pas précisément mauvaise – du point de vue de l’ouvrier évidemment, tout cela est bon et supportable – au pire, une misère cruelle qui peut aller jusqu’à être sans feu ni lieu et à mourir de faim ; mais la moyenne est beaucoup plus proche du pire que du meilleur de ces deux cas. Et n’allons pas croire que cette gamme d’ouvriers comprend simplement des catégories fixes qui nous permettraient de dire : cette fraction de la classe ouvrière vit bien, celle-là mal, il en est et il en a toujours été ainsi ; tout au contraire ; si c’est encore parfois le cas, si certains secteurs isolés jouissent encore d’un certain avantage sur d’autres, la situation des ouvriers dans chaque branche est si instable, que n’importe quel travailleur peut être amené à parcourir tous les degrés de l’échelle, du confort relatif au besoin extrême, voire être en danger de mourir de faim […].
F. Engels (1845)
Depuis un siècle, nous nous trouvons à un nouveau carrefour dans l’histoire de l’humanité. La classe révolutionnaire a très tôt déjà et avec une clarté aiguë qualifié cette époque charnière avec la formule : “socialisme ou barbarie”. La lucidité de l’analyse marxiste que recèle ce slogan et qui s’exprime en lui, ne doit cependant pas être réduite à une formule creuse. C’est pourquoi, nous tenons à en souligner ici brièvement l’importance historique et la profondeur essentielle. En nous penchant sur les origines obscures et dissimulées du genre humain, nous ne pouvons qu’être stupéfaits et impressionnés par les étapes considérables qui ont permis à l’Homme d’opérer son émergence du monde animal et qui ont suivi cette émergence : les langues, l’écriture, les danses, l’architecture, la production d’une profusion de biens, sa capacité à se référer à la diversité et à la profondeur des besoins moraux, culturels, intellectuels et à la valeur de ces besoins, tout cela reflétant une richesse culturelle et une accélération de l’histoire qui nous fait frémir. Mais si nous portons notre attention sur les différentes époques de l’histoire humaine, nous devons aussi reconnaître qu’il n’y pas eu, et qu’il n’y a pas de développement continu et progressif. Encore plus dramatiquement, après l’avènement des sociétés de classes et la naissance des grandes “cultures” nous devons conclure que presque toutes ces dernières ont irrémédiablement disparu et que seules quelques-unes se sont transformées en quelque chose de nouveau. Nous constatons de nombreuses époques de régression culturelle et d’oubli des acquis, généralement accompagnées d’un abrutissement moral des hommes et de la brutalisation énorme des rapports humains. A la base des progrès accomplis par l’espèce humaine réside sa capacité à transformer la nature en vue de la satisfaction de ses besoins, en premier lieu matériels, et dans sa capacité à améliorer et développer ses moyens et techniques de production, ce que Marx appelle les “forces productives”. C’est fondamentalement le degré de développement de ces forces productives et la division du travail qu’elles impliquent qui déterminent la façon dont s’organise la société pour les mettre en œuvre, les “rapports de production”. Lorsque ces derniers constituent le cadre le plus adéquat au développement des premières, la société connaît un épanouissement, non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan culturel et moral. Mais lorsque ces rapports de production deviennent une entrave à la poursuite du développement des forces productives, la société connaît des convulsions croissantes et se trouve menacée par la barbarie. Pour ne prendre qu’un exemple historique : un des piliers de l’Empire romain était l’exploitation des esclaves, notamment pour les travaux agricoles, mais lorsque de nouvelles techniques agricoles ont fait leur apparition, elles ne pouvaient être mises en œuvre par des producteurs ayant un statut de bétail ce qui constitue une des causes de la décadence et de l’effondrement de cet Empire.
Aujourd’hui, nous pouvons voir l’éclat des grands bonds culturels (, de la révolution néolithique, jusqu’à la Renaissance, l’Humanisme et la Révolution russe comme un prélude à la révolution mondiale. Ces bonds culturels sont à chaque fois le résultat de longues périodes de lutte, où les nouveaux rapports sociaux devaient triompher des anciens. Ces grands bonds culturels nous portent vers le prochain saut : la première socialisation mondiale consciente, le socialisme ! Le marxisme, la théorie dont s’est doté le prolétariat dans son combat contre le capitalisme, a la capacité de porter un regard lucide et non mystifié sur l’histoire et de reconnaître les grandes tendances de celle-ci. Cela ne signifie pas qu’il peut lire le futur dans une boule de cristal. Nous ne pouvons pas prédire quand se produira la révolution mondiale, ni même si elle pourra effectivement avoir lieu. Cependant, nous devons défendre et comprendre en profondeur, contre toutes les résistances et incompréhensions qui affectent même certains révolutionnaires, l’énorme importance historique que constitue l’entrée du capitalisme dans sa décadence. L’alternative devant laquelle nous nous trouvons depuis 100 ans peut se résumer ainsi : soit effectuer le prochain saut social et culturel, le socialisme, soit la barbarie. La gravité de cette alternative est plus dramatique qu’à n’importe quelle époque connue jusqu’à aujourd’hui du fait que l’accroissement des contradictions entre les forces productives et les rapports de production ouvre la possibilité non seulement du déclin social et culturel, mais de la destruction totale de l’espèce humaine. Pour la première fois dans l’histoire, la question de l’existence-même de l’espèce humaine est en cause dans la décadence d’un mode de production. En même temps, il existe des possibilités historiques immenses pour un développement ultérieur : l’entrée dans la “véritable” histoire consciente de l’humanité. Le modèle capitaliste de socialisation est celui qui a connu la plus grande réussite dans l’histoire de l’humanité. Le capitalisme a absorbé en lui tous les milieux culturels des autres sociétés (pour autant qu’il ne les ait pas détruits) et a créé pour la première fois une société mondiale. La forme centrale de l’exploitation est le travail salarié, permettant l’appropriation et l’accumulation du sur-travail dont l’appropriation gratuite du travail coopératif énormément productif, du travail associé, socialisé. C’est ce qui explique l’incomparable explosion technique et scientifique liée à l’histoire de la montée du capitalisme. Mais l’une des particularités de la socialisation capitaliste c’est qu’elle s’est réalisée de façon inconsciente, déterminée par des lois qui, si elle sont l’expression de rapports sociaux déterminés, l’échange force de travail contre salaire, entre les producteurs et les détenteurs des moyens de production, se présentent comme “naturelles”, “immuables” et donc extérieures à toute volonté humaine. C’est dans cette vision de la réalité mystifiée, réifiée, où les être humains et les rapports entre eux deviennent des “choses”, que l’augmentation considérable des ressources matérielles, des forces productives apparaît comme un produit du capital et non comme le produit du travail humain. Cependant, avec la conquête du monde, il s’avère que la terre est ronde et finie. Le marché mondial est créé (après la destruction des formes alternatives de production, telles que la production textile chinoise, indienne et ottomane). Même si le succès du mode de production capitaliste constitue une étape progressive dans l’histoire humaine, le saut de la révolution industrielle signifie pour la majorité de la population du centre du capitalisme la destruction des formes de vie existant précédemment ainsi qu’une exploitation féroce, alors que dans de grandes parties du reste du monde, il signifie les épidémies, la faim et l’esclavage. Le capitalisme est sans doute le rapport d’exploitation le plus moderne, mais il est finalement tout aussi parasite que ses prédécesseurs. Pour maintenir en marche la machine de l’accumulation, la socialisation capitaliste nécessite toujours plus de matières premières et de marchés, de même qu’elle doit pouvoir compter sur une réserve d’êtres humains contraints de vendre leur force de travail pour survivre. C’est pour cela que sa victoire sur les autres modes de production passait par la ruine et la famine des anciens producteurs.
Le capitalisme se présente comme l’objectif et l’apogée du développement humain. Selon son idéologie, il n’y aurait rien en dehors de lui. Pour ce faire, cette idéologie doit occulter deux choses : d’une part que le capitalisme dépend historiquement au plus haut degré des rapports de production et du milieu extra-capitalistes, d’autre part que la socialisation capitaliste, comme toutes les formes qui l’ont précédée dans l’histoire de l’humanité, n’est qu’une étape dans le processus du devenir conscient de l’humanité. La force motrice de l’accumulation produit en permanence des contradictions internes, qui se déchargent de façon éruptive dans les crises. Dans la phase ascendante du capitalisme, ces crises étaient surmontées par la destruction du capital excédentaire et la conquête de nouveaux marchés. Le nouvel équilibre s’accompagnait d’une nouvelle extension des rapports sociaux capitalistes, mais avec le partage du marché mondial entre les puissances centrales du capitalisme, celui-ci atteint, dans les relations mondiales, une limite. A ce moment-là, les grands États nationaux ne peuvent poursuivre leur conquête du monde qu’en se trouvant face à face ; le gâteau étant entièrement partagé, chacun ne pouvait accroître sa propre part de celui-ci qu’en réduisant celle des autres. Les États développent leurs armements et fondent l’un sur l’autre dans la Première Guerre mondiale. Les forces productives enchaînées par les rapports de production historiquement dépassés se retournent dans la boucherie mondiale en force destructrice dotée d’un potentiel de destruction incroyable. Avec l’entrée du capitalisme dans sa décadence, la guerre devient une guerre de matériels soumettant l’essentiel de la production aux besoins militaires. La machine aveugle de destruction et d’anéantissement entraîne le monde entier dans l’abîme. Bien avant 1914, la gauche de l’Internationale socialiste, les forces révolutionnaires autour de Rosa Luxemburg et de Lénine, ont pris en main de toutes leurs forces la lutte contre la menace du massacre impérialiste. Le marxisme vivant, c’est-à-dire le véritable marxisme, qui n’est pas enfermé dans des dogmes et des formules toutes faites valables de tout temps, a reconnu qu’il ne s’agissait pas d’une nouvelle guerre entre les États-nations, semblable aux précédentes, mais que celle-ci marquait l’entrée dans la décadence du capitalisme. Les marxistes savaient que nous étions à une croisée des chemins historique (où nous nous trouvons toujours), qui menace pour la première fois de devenir une lutte pour la survie de l’espèce entière. L’entrée du capitalisme dans sa décadence il y a 100 ans est irréversible, mais cela ne signifie pas l’arrêt des forces productives. En réalité, ces forces sont tellement entravées et comprimées par la seule logique de l’exploitation capitaliste que le développement de la société est aspiré dans un tourbillon de plus en plus barbare. Seule la classe ouvrière est capable de donner à l’histoire une direction différente et de construire une nouvelle société. Avec une brutalité inimaginable jusqu’alors nous avons connu la tendance pure de la barbarie capitaliste après la défaite du soulèvement révolutionnaire des années 1917-23. Le cours à une autre guerre mondiale était ouvert, les hommes ont été réduits à des numéros et des matricules, enfermés dans des camps en vue d’une exploitation meurtrière ou de leur assassinat pur et simple. Les meurtres de masse staliniens ont été surpassés par la folie exterminatrice des nazis mais la bourgeoisie “civilisée” elle-même n’a pas voulu rater ce rendez-vous de la barbarie : ce fut l’utilisation de la bombe atomique “démocratique” rasant deux villes du Japon et infligeant aux survivants d’horribles souffrances. La machine de l’État capitaliste n’a “appris” de l’histoire que dans la mesure où elle s’interdit à elle-même l’autodestruction (la bourgeoisie ne va pas tout simplement se suicider pour laisser la scène de l’histoire au prolétariat), mais c’est seulement le retour de la classe ouvrière après 1968 qui offre une garantie contre le cours ouvert à la guerre. Cependant, si la classe ouvrière a pu barrer le chemin d’un nouvel holocauste mondial, elle n’a pu, pour autant imposer sa propre perspective. Dans cette situation, où aucune des deux classes déterminantes de la société ne pouvait apporter de réponse décisive à une crise économique irréversible et de plus en plus profonde, la société a connu de façon croissante un véritable pourrissement sur pieds, une décomposition sociale croissante rendant encore plus difficile l’accession du prolétariat à une claire conscience de sa perspective historique, une perspective qui était largement répandue dans ses rangs il y a un siècle.
Il y a cent ans et depuis lors, la classe ouvrière a été confrontée à une tâche historique énorme. La classe du travail associé, la classe ouvrière, en tant que porteuse de l’ensemble de l’histoire de l’humanité, en tant que classe centrale dans la lutte pour l’abolition des classes, doit s’élever contre cette barbarie. Dans la lutte contre la barbarie nihiliste et amorale du capitalisme, elle est l’incarnation de l’humanité prenant conscience d’elle-même. Elle est la force productive encore enchaînée de l’avenir. Elle recèle en elle le potentiel d’un nouveau bond culturel. Dans la lutte contre l’entrée en décadence du capitalisme toute une génération de révolutionnaires est apparue au plan mondial pour opposer à la socialisation dénaturée et réifiée du capitalisme l’association consciente de la classe ouvrière – guidée par le phare de l’Internationale communiste.
Avec la Révolution russe, elle a pris en main la lutte pour la révolution mondiale. Cette grande tâche d’assumer sa responsabilité pour l’humanité reste toujours pour nous, près de 100 ans après, électrisante et enthousiasmante. Cela montre que même face à la menace d’abrutissement s’élève une indignation morale au cœur de la classe ouvrière, qui est encore une boussole pour nous aujourd’hui. La classe ouvrière souffre avec l’ensemble de la société sous le fardeau de la décadence. L’atomisation et l’absence de perspective attaquent notre propre identité. Dans les confrontations à venir, la classe ouvrière démontrera si elle est capable de reprendre à nouveau conscience de sa tâche historique. C’est peut-être une courte étape historiquement que de passer de l’indignation morale à la politisation de toute une génération. Un nouveau bond culturel dans l’histoire de l’humanité est possible et indispensable, c’est ce que nous enseigne l’histoire vivante.
CCI
() Soyons clair que nous regroupons sous le terme de “culture” tout ce qui fait une société donnée : sa façon de se reproduire matériellement, mais aussi l’ensemble de sa production artistique, scientifique, technique et morale.
Au moment de mettre sous presse, la situation en Ukraine évolue très rapidement. L’article ci-dessous a été rédigé le 19 février. Le 20 février, 100 personnes au moins, selon les chiffres officiels, perdent la vie dans les affrontements entre la police anti-émeute et l’opposition anti-gouvernementale. Le soir même, les grandes puissances se mobilisent. La France dépêche sur place son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, pour négocier un accord visant à calmer la situation, la Russie son émissaire Vladimir Lukin. L’Allemagne, les Etats-Unis, tous se fendent de déclarations d’une extrême fermeté en faveur de la “paix”. Le lendemain, 21 février, un accord est effectivement signé, le ministre de l’Intérieur ukrainien est débarqué, des élections présidentielles anticipées promises et la libération de l’ancien Premier ministre emprisonnée depuis deux ans, Ioulia Timochenko, votée. Aussitôt, tous les médias du monde saluent cette “avancée extraordinaire”, le “courage” de l’opposition et l’implication des grandes démocraties. Seule la Russie tempère l’enthousiasme en dénonçant des “menaces pour la souveraineté” de l’Ukraine.
Il n’y a là aucune illusion à se faire. Toute cette énergie déployée par les grandes puissances n’a rien à voir avec une quelconque empathie pour les victimes de ce conflit. Si elles sont intervenues, c’est à la fois parce qu’aucune d’entre-elles n’a intérêt à ce que l’Ukraine s’enfonce dans la guerre civile et devienne ainsi incontrôlable, et à la fois parce que chacune d’entre-elles a ici défendu bec et ongle ses propres intérêts impérialistes, cherchant à exploiter la situation à son avantage. Le scepticisme de la Russie démontre simplement que, momentanément, c’est elle qui a perdu le plus dans cette concurrence impérialiste impitoyable.
Moins de dix ans après la pseudo ”révolution orange” de décembre 2004 qui, à l’époque, était partout brandie triomphalement comme un modèle de “liberté et de démocratie,” l’Ukraine est au bord de la guerre civile.
Les nouveaux affrontements violents et meurtriers entre les manifestants de l’opposition et la police anti-émeutes aux ordres du gouvernement sur la place de l’Indépendance (Maïdan), lieu symbolique de la “révolution orange”, après presque trois mois d’occupation et de face-à-face permanent avec les contre-manifestants soutenant le président pro-russe Ianoukovitch, constitue une nouvelle étape dans une escalade qui menace de basculer dans un véritable chaos sanglant.
Parallèlement, le mouvement de contestation a gagné l’Ouest et le Nord du pays. Dans de nombreuses villes, comme à Dniepopetrovsk, Poltava, Vinnitsa, Lvov, les protestataires ont pris d’assaut des bâtiments publics et des administrations régionales. Le même scénario s’est reproduit à Jitomir, Rovno, Tchernovtsy, Ivano-Frankovsk, Ternopol, Khmelnitski ou Loutsk. En même temps, notamment dans les régions orientales, des centaines de milliers d’Ukrainiens participent aux rassemblements en soutien du gouvernement actuel.
L’évolution dramatique de cette situation ne fait que confirmer la validité du cadre donné dans l’article que nous avons écrit en janvier dernier, déjà publié sur notre site web : “En Ukraine, la Russie cherche à desserrer l’étau de ses rivaux impérialistes” (.
La situation en Ukraine est essentiellement déterminée par les tensions impérialistes. Les conflits entre brigands impérialistes dans un pays plus que jamais tiraillé entre l’Est et l’Ouest, n’ont cessé d’alimenter une pression grandissante. En 2005, nous écrivions à propos de la “révolution orange” : “Derrière tout ce battage, l’enjeu réel n’est nullement dans la lutte pour la démocratie. Il se trouve en réalité dans l’affrontement de plus en plus aigu entre les grandes puissances (…) Depuis la dislocation de l’URSS et la constitution en catastrophe de la Communauté des États Indépendants en 1991, destinée à sauver les débris de son ex-empire, la Russie n’a cessé d’être menacée sur ses frontières, du fait même de la tendance permanente à l’éclatement qui lui est inhérente et sous la pression de l’Allemagne et des États-Unis. Avec la question de l’Ukraine, qui a toujours été, que ce soit pour la Russie tsariste ou soviétique, une pièce maîtresse, le problème se pose de façon bien plus cruciale. En effet, Moscou n’a pas d’accès direct à la Méditerranée, l’Ukraine est la seule et dernière voie qui lui reste vers l’Asie et la Turquie via la mer Noire où se trouvent en outre la base nucléaire russe de Sébastopol et la flotte russe. La perte de l’Ukraine reculerait de façon dramatique la position russe face aux pays européens, en premier lieu l’Allemagne et affaiblirait tout autant sa capacité à jouer un rôle dans les destinées de l’Europe et des pays de l’Est, pour la plupart déjà largement pro-américains. Mais de plus, il est certain qu’une Ukraine tournée vers l’Ouest (donc contrôlée par celui-ci et en particulier par les États-Unis), mettant plus à nu que jamais l’inanité grandissante du pouvoir russe, provoquerait une accélération du phénomène d’éclatement de la CEI, avec son cortège d’horreurs. Sans compter qu’il est plus que probable qu’une telle situation ne pourrait que pousser des régions entières de la Russie elle-même (dont les petits potentats locaux ne demandent qu’à ruer dans les brancards) à déclarer leur indépendance, encouragées par les grandes puissances déjà à l’œuvre” (.
L’origine de cette nouvelle crise remonte aux pressions exercées par les Russes et les Occidentaux sur la bourgeoisie ukrainienne dès la reprise du pouvoir par la fraction pro-russe lors des élections de 2010. Ce pays constitue un enjeu déterminant pour la Russie qui ne peut pas reculer d’une part face aux États-Unis, d’autre part face aux puissances de l’Union européenne impliquées (notamment l’Allemagne, historiquement liée à l’Ukraine). La grande différence de cette situation par rapport à 2004 provient de l’affaiblissement de la puissance américaine qui s’est accéléré avec ses aventures guerrières, notamment au Moyen-Orient (. Ainsi, tandis que la première “révolution” était une offensive américaine contre la Russie, la deuxième est de toute évidence une contre-offensive de la Russie qui est à l’origine du durcissement de la situation parce qu’elle ne peut pas se permettre de lâcher l’Ukraine.
Ce remake n’est donc pas une simple copie. Si la contestation des élections archi-truquées de novembre 2004 avait alors mis le feu aux poudres, aujourd’hui, le rejet de l’accord d’association avec l’UE au profit d’une commission incluant la Russie par le président Viktor Ianoukovitch est à l’origine de la crise. Ce pied de nez à l’UE, une semaine avant la date prévue de sa signature a aussitôt déclenché une violente offensive des différentes fractions pro-européennes de la bourgeoisie ukrainienne contre le gouvernement, criant à la “haute trahison” et demandant la destitution du président Ianoukovitch. Suite aux appels de l’opposition à “l’ensemble du peuple à réagir à cela comme il le ferait à un coup d’État, c’est-à-dire : descendre dans les rues,” les manifestants ont occupé le centre-ville de Kiev et la place de l’Indépendance. La répression brutale, les affrontements et les nombreux blessés permirent également au gouvernement de déclarer : “Ce qui se passe présente tous les signes d’un coup d’État” et d’organiser des contre-manifestations. Comme en 2004, les médias des grands pays démocratiques ont monté au pinacle cette “volonté du peuple ukrainien” de se “libérer” de la clique inféodée à Moscou. Les photos et les reportages ont mis en avant la dictature et la violence des répressions de la fraction pro-russe, les mensonges de la Russie et les diktats de Poutine. Occidentaux et Russes se sont mutuellement accusés le 1)er février, lors de la conférence annuelle de Munich sur la sécurité, de chercher à forcer la main à l’Ukraine pour qu’elle s’allie à l’Europe ou à la Russie. Le secrétaire d’Etat américain John Kerry n’est pas en reste, il a déclaré : “Les États-Unis et l’Union européenne se tiennent aux côtés du peuple ukrainien dans ce combat.” Cela se traduit par des menaces accrues de sanctions économiques de l’UE jusqu’ici ponctuelles car les États occidentaux savent qu’ils ne peuvent pas pousser le bouchon trop loin, de crainte de provoquer un chaos difficilement contrôlable et maîtrisable.
Depuis un mois, l’attitude du gouvernement Ianoukovitch n’a cessé de se durcir, se raidissant sous la pression de l’armée qui a appelé le président “à prendre des mesures énergiques et urgentes pour stabiliser la situation” en déclarant qu’il était intolérable pour l’ordre public de laisser prendre d’assaut par l’opposition des bâtiments publics. Cela s’est traduit aussi par le refus d’assouplir les conditions de détention de l’opposante Timochenko pour “raison médicale” mais surtout par la relaxe de deux hauts responsables (dont le maire de Kiev) accusés “d’abus de pouvoir” dans la répression féroce au cours de la dispersion par la police anti-émeutes des manifestations de fin novembre, décision qui n’a pas manqué d’envenimer la colère de la rue dans une situation déjà très tendue. De même, le climat de terreur est entretenu par la multiplication d’enlèvements d’opposants ensuite tués ou torturés par des bandes ou des milices armées.
Cette impasse tend à faire éclater la cohérence de toutes les fractions de la bourgeoisie ukrainienne dans une fuite en avant irrationnelle, dans une politique criminelle d’affrontement et de violence, notamment la politique de l’opposition. Mais la composition hétéroclite de cette dernière traduit à quel point la décomposition marque de son empreinte toute perspective politique, allant de la corruption mafieuse à l’agrégation en son sein de groupements ultra-nationalistes, voire ouvertement profascistes (.
Mais contrairement à 2004, l’espoir d’une vie meilleure et plus libre a fait long feu. Le chef de l’opposition Viktor Iouchtchenko qui avait pris, avec son clan, le pouvoir à la suite de la “révolution orange”, n’a pas manqué d’imposer des sacrifices et la répression à la classe ouvrière lorsqu’il était premier ministre et banquier du gouvernement de son prédécesseur pro-russe, Léonid Kuchma. Le clan Iouchtchenko, non seulement s’est servi des illusions de la population ukrainienne pour arriver au pouvoir, mais s’est considérablement enrichi sur le dos de l’État, ce qui lui a valu sa réputation de clique mafieuse et la détention de sa complice, Ioulia Timochenko. Mais la même Timochenko, soi-disant championne de la démocratie est à l’origine d’un crédit du FMI de 15 milliards de dollars obtenu en échange de conditions drastiques imposées à la classe ouvrière : augmentation de l’âge de départ à la retraite, augmentation des charges communales, du prix de l’électricité, de l’eau, etc.
En dépit de leurs désaccords sur les orientations impérialistes, les différentes fractions politiques de la bourgeoisie, pro ou antigouvernementales, n’ont pas d’autre perspective que d’imposer davantage de misère et d’horreurs au prolétariat. La bourgeoisie ne cesse de jouer sur la fibre nationaliste soigneusement entretenue en Ukraine.
Quelle doit être l’attitude de la classe ouvrière face à cela ?
L’engrenage de la guerre civile représente un très grand danger pour l’ensemble de la population et surtout pour la classe ouvrière qui court les pires risques de se faire totalement embarquer derrière l’une ou l’autre de ces fractions également bourgeoises, également criminelles et sans scrupules, notamment des forces d’opposition qui tentent de ranimer les mystifications et les illusions démocratiques de la “révolution orange” qui ont pourtant été cruellement déçues depuis.
Les prolétaires ont tout à perdre en prenant parti ou en se rangeant derrière l’un ou l’autre des camps en présence, en se laissant enrôler et finalement entraîner dans un casse-pipe pour des intérêts qui ne sont non seulement en rien les leurs mais qui leur sont diamétralement opposés.
Hier comme aujourd’hui, les manifestants qui soutiennent l’opposition ou ceux qui se sont rangés derrière Viktor Ianoukovitch ne sont que des pions, manipulés et baladés, sacrifiés derrière l’une ou l’autre des fractions bourgeoises rivales pour le compte de telle ou telle orientation impérialiste. La bourgeoisie ukrainienne et tous les requins qui gravitent autour d’elle expriment la réalité de l’impasse d’un système capitaliste à bout de souffle. La classe ouvrière est la seule classe radicalement opposée à ce système et porteuse d’un avenir pour l’humanité toute entière. Elle doit au contraire avant tout défendre sa propre perspective historique et combattre énergiquement les campagnes de recrutement et l’hystérie nationaliste qui visent à l’embrigader dans les combats que se livrent toutes les cliques bourgeoises concurrentes. La révolution prolétarienne dont elle est porteuse ne s’opposera non pas à une clique bourgeoise particulière au profit d’une autre, mais au système monstrueux qui les engendre : le capitalisme.
W., 19 février
() fr.internationalism.org
() Extrait de l’article “Élections en Ukraine : les grandes puissances sèment le chaos”, RI no 353 (janvier 2005).
() La tendance à l’affaiblissement des États-Unis depuis l’effondrement du bloc de l’Est en 1990 n’a cessé de se confirmer. Voir le Résolution sur la situation Internationale du 20e congrès du CCI.
(http ://fr.internationalism.org/revue-internationale/201401/8855/resolution-situation-internationale-20e-congres-du-cci)
() Par exemple le parti Svoboda, auparavant Parti national-socialiste d’Ukraine, se réclame historiquement de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), dont la branche armée (UPA) collabora activement avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale et massacra les Juifs de Galicie (ouest de l’Ukraine).
Sotchi est au départ une petite station balnéaire défraîchie, qui doit son existence et sa notoriété en Russie à sa situation géographique sur les bords de la mer Noire, seule région du pays où les hivers peuvent connaître des températures positives. Justement un problème pour organiser des compétitions qui requièrent beaucoup de neige et de glace. Cette région montagneuse ne dispose d’aucune infrastructure digne de ce nom : pas de route adaptée à un trafic important, pas de voie ferrée, une offre d’hébergement rachitique. Construire un village olympique et les enceintes sportives là où il n’y a que forêts et montagnes devait fatalement coûter une fortune et compromettre l’équilibre écologique de la région. Autrefois lieu de villégiature discret de Staline et de nombreux oligarques, lieu de rencontres au sommet des grands dirigeants du monde, Sotchi est une région du Caucase balayée par les conflits entre la Russie et les républiques issues de l’ex-URSS. Elle est traversée par les mouvances islamistes et nationalistes issues de nombreuses “minorités ethniques”. On comprend à ce titre les véritables intentions et la détermination de Vladimir Poutine à organiser ces Jeux exactement là où se trouvent les intérêts de l’impérialisme russe.
L’histoire des Jeux olympiques est d’ailleurs une longue histoire politique et impérialiste. Les Jeux antiques mettaient déjà en scène la rivalité des cités grecques, la trêve instituée alors par traité symbolisant ce passage temporaire de relais des lances aux javelots. Sparte, dont la domination militaire lui permettait de s’exonérer en partie du respect de la trêve, confirmait sa domination dans les stades.
Les Jeux modernes n’échappent bien entendu pas à la règle. Les Jeux de 1936 furent confiés à l’Allemagne avec le but avoué de sortir la nation perdante de la Première Guerre mondiale de son humiliation du Traité de Versailles. Ce sera finalement une vitrine pour le IIIe Reich. En 1972, les Jeux reviennent en Allemagne, à Munich, et sont le décor d’une prise d’otage spectaculaire de onze membres de la délégation israélienne par un groupe palestinien. En 1976, à Montréal, ce sera la présence de l’Afrique du Sud qui entraînera le boycott de plusieurs compétitions par plusieurs pays. Bien entendu, la guerre froide marquera les Jeux des tensions permanentes entre les deux têtes de blocs, les États-Unis et l’URSS. Alors que les premiers boycottèrent les Jeux de Moscou en 1980, les seconds ne se rendirent pas quatre ans plus tard à ceux de Los Angeles. Loin d’être anecdotique, ces événements furent marqués par des déclarations très violentes des deux camps, renforçant les tensions bien au-delà des simples enjeux prétendument sportifs.
Plus récemment, en 2008, même les plus distraits des observateurs n’auront pu échapper à la dimension profondément politique des Jeux de Pékin, à l’heure où la Chine ne cachait plus ses velléités d’influence mondiale sur les plans politique, économique et même militaire.
Les JO sont aussi d’immenses et coûteux chantiers et drainent vers eux, de ce fait, toute l’avidité capitaliste et la corruption qui l’accompagne. Il ne s’agit pas d’un simple effet pervers d’une compétition qui ne pourrait pas, bien malgré elle, conserver la pureté de ses intentions. Le système olympique lui-même se nourrit de cette corruption et de la convergence d’intérêts autour des Jeux. Alors que chaque attribution se déroule dans un soupçon général d’achat des voix des membres votants du Comité olympique international, certains Jeux ont été clairement de vastes opérations maffieuses, portant la corruption à des niveaux rarement atteints. Parmi ceux-ci, les Jeux de l’ère Juan Antonio Samaranch, ancien ministre du régime franquiste espagnol et qui présida le CIO de 1980 à 2001, ont sans aucun doute remporté une médaille d’or ! Plus encore qu’à Barcelone, son fief, M. Samaranch écrasa la compétition à Salt Lake City, en 2002, une ville dont personne n’aurait pu douter qu’elle puisse un jour accueillir des Jeux olympiques et qui, pour y parvenir, fut l’objet d’un système de corruption à grande échelle.
Un peu comme à Sotchi... sauf qu’en occurrence le record du monde explose ! Parler de monstrueuse gabegie est bien en deçà de la réalité. Le coût avancé de 36 milliards d’euros est de loin le plus élevé de l’histoire pour des Jeux olympiques, et il ne comprend même pas le coût de la “campagne” menée avant 2007 pour obtenir l’organisation des JO. 36 milliards d’euros, c’est six fois plus que les derniers Jeux d’hiver à Vancouver ! Les 6 milliards d’euros qu’auront coûté Vancouver auront à peine suffi à la Russie pour construire la route entre Adler, en bord de mer, et les stations d’altitude de Krasnaïa-Poliana.
Pour organiser les JO de Sotchi, il a fallu exproprier des milliers de gens, racheter des stations à leurs propriétaires en ressortant des cartons les bonnes vieilles méthodes de pression staliniennes, tailler sans discernement dans les forêts, les montagnes, édifier des enceintes sportives parfaitement démesurées et mégalomaniaques. Tout cela pourquoi ? Pour les vertus du sport ? Pour l’idéal olympique ?
La région de Sotchi est, historiquement, une zone de tensions permanentes. Frontière entre l’Europe et l’Asie, le Caucase était traversé par la route de la soie. Très vite la Russie tsariste lança ses cosaques dans la région afin d’étendre son territoire, décimant les populations locales et les poussant à la diaspora dans toute l’Europe.
Aujourd’hui, cette zone reste un enjeu primordial pour la Russie post-soviétique. Sotchi se trouve à proximité des républiques instables du Caucase du nord, en particulier la Tchétchénie qui depuis son indépendance proclamée en 1991 est en proie à des conflits qui ont massacré ou poussé à l’exil la moitié de sa population. Sotchi, est également très proche de l’Abkhasie, une sécession de la Georgie opérée lors d’une guerre de l’été 2008, presque en même temps que les Jeux de Pékin. Une guerre où toutes les grandes puissances auront été mettre leur nez de charogne, espérant retirer de cette explosion soudaine le moyen de placer quelques billes dans la région.
Le Caucase n’a rien perdu de son intérêt impérialiste pour les grandes puissances. Les États-Unis y mènent depuis la fin de la guerre froide une longue opération de retour d’influence qui porte petit à petit ses fruits : l’Azerbaïdjan accueille des bases de l’OTAN et la Georgie a également signé des accords avec l’OTAN. Face à ces succès, les puissances européennes tentent de faire valoir leurs intérêts en travaillant à la réouverture de la route de la soie, plus pragmatiquement en recherchant la continuité des liens géopolitiques et commerciaux avec l’Asie du sud-est.
Ces rivalités ne sont pas sans conséquences : 986 personnes auraient péri en 2013 à cause des conflits dans le nord Caucase (.
La Russie n’est évidemment pas étrangère à ces tensions, elle occupe même la première place. Sa candidature et l’obtention des JO à Sotchi s’inscrit totalement dans sa stratégie d’influence locale. A l’heure où la Russie gesticule sur tous les théâtres impérialistes pour marquer sa présence et tenir tête à ses trois plus grands ennemis, les États-Unis, la Chine et les puissances européennes (en Syrie, en Ukraine, etc.), la vitrine olympique à trois kilomètres de la frontière géorgienne est une claire mise en scène de la souveraineté russe sur le Caucase. Poutine se met d’ailleurs lui-même en scène, cherchant à tirer au maximum les marrons du feu.
Cette guerre d’influence dans une région stratégique n’a pas de prix : pas celui, en tout cas, des vies humaines perdues sur les chantiers, des milliards d’euros dépensés en pots-de-vin et gaspillés dans la démesure, d’une nature écrasée par les bulldozers… pour deux semaines de compétition avant que tout cela ne soit laissé à l’abandon comme peuvent l’être aujourd’hui les installations de bien des JO, ceux d’Athènes tout particulièrement.
La démonstration de force que représentent ces JO est impressionnante et à la hauteur de l’instabilité et l’insécurité de cette région. Entre 37 et 100 000 hommes sont mobilisés (il y en avait 6000 à Vancouver). Des lois d’exception sont promulguées limitant les déplacements, offrant des pouvoirs élargis aux forces de l’ordre pour mener des écoutes et des interpellations. Cette opération “gros-bras” ne suffit pourtant pas à obtenir la confiance des grandes puissances. Trêve olympique ou pas, les athlètes français sont accompagnés par un contingent du GIGN et du RAID. Quant aux États-Unis, ils ont préféré laisser deux vaisseaux se promener dans les eaux de la mer Noire…
Les JO de Sotchi sont donc intimement liés à la situation impérialiste mondiale, comme la plupart des Jeux précédemment organisés. Et cela ne pourra que continuer à l’avenir : les trois prochains pays qui accueilleront les JO sont le Brésil, la Corée du Sud et le Japon. Quand ont connaît leur situation sur la scène impérialiste, on comprend aisément que ces pays ont des intérêts bien plus brutaux qu’économiques et sportifs.
Même le Caucase pourrait revenir sur la scène olympique dans quelques années. Borjomi en Georgie était en lice en 2007 face à Sotchi, avec le succès que l’on sait. Elle pourrait de nouveau se porter candidate pour 2026. La Russie laissera-t-elle faire ? On ne peut qu’en douter...
GD, 12 février 2014
() Knot, site caucasien, cité par lemonde.fr
L’affrontement entre le ministre de l’Intérieur Manuel Valls et l’humoriste Dieudonné a alimenté les colonnes de la presse pendant plusieurs semaines. Cet accrochage est une manifestation, au même titre que la poussée électorale du FN, les manifestations contre le mariage homosexuel rassemblant des milliers de personnes ou celles des “bonnets rouge”, d’une orchestration nourrie par une véritable montée en puissance médiatique. Récemment encore, tandis qu’une hystérie collective s’emparait des pourfendeurs de la théorie du genre, des propos ouvertement xénophobes étaient scandés sans vergogne par les manifestants du “Jour de colère”, ce triste cortège où s’étaient rassemblées les innombrables chapelles de l’extrême-droite, réactivées pour l’occasion par ce climat favorable.
La France est néanmoins loin d’être le seul pays à connaître une telle dynamique. Partout dans le monde, les partis et mouvances populistes, du Tea Party américain aux islamistes salafistes, sont en mesure de mobiliser et de troubler parfois le jeu politique. Il suffit d’ailleurs de lire sur Internet les commentaires de n’importe quel site d’actualité en n’importe quelle langue pour mesurer l’extraordinaire capacité de mobilisation de la “fachosphère”.
L’un des effets les plus significatifs de la promotion de ces idéologies d’extrême-droite est la prolifération ou le renouveau de mouvances, certes marginales mais parfois très violentes, nihilistes et complètement hystériques, à l’image des JNR de Serge Ayoub ou du Bloc Identitaire. En fait, l’incapacité de la bourgeoisie à imposer sa réponse historique, la guerre mondiale, à la crise de son système, conjuguée aux immenses difficultés du prolétariat à défendre sa propre alternative historique, la révolution, sont un terrain propice au développement de ce type d’expressions politiques que l’Etat instrumentalise en permanence.
Le succès relatif de cette idéologie nauséabonde qu’est l’antisémitisme et ses délires complotistes sont à ce titre un des produits de la décomposition du système capitaliste. Pour se faire une idée précise du degré d’irrationalité qui frappe le milieu dont Dieudonné est aujourd’hui la figure médiatique, il suffit, par exemple, d’écouter les indigestes monologues de son maître à penser, le semi-intellectuel d’ultra-droite, Alain Soral, qui pullulent sur le web. Tous les ingrédients d’un “néo-fascisme” mal bricolé sont là : l’obsession du complot sioniste et maçonnique, le mépris goguenard pour tout ce qui n’est pas “viril” – entendez les femmes et les homosexuels – les divagations mystico-religieuses, la haine épidermique pour toute expression un tant soit peu saine de lutte des classes... le tout généreusement saupoudré d’un orgueil démesuré où, entre deux insultes à connotation sexuelle, ce “bon client” des émissions de divertissement bas-de-gamme se peint lui-même en théoricien illustre disposé au martyre.
Mais au-delà des provocations de Dieudonné et de ses amis, des déclarations hypocrites du gouvernement et des rebondissements judiciaires, la classe dominante a soigneusement maintenu les débats sur un terrain complètement pourri pour le prolétariat, celui de ce faux choix : lutte contre l’antisémitisme ou liberté d’expression ? Le milieu sordide, composé d’Alain Soral et du négationniste Robert Faurisson, dans lequel grenouille Dieudonné, tout comme les appels du gouvernement à “défendre les valeurs de la République” révèlent en effet le sens profond de la fausse alternative mis en avant par la classe dominante : fascisme ou démocratie ! Ce vieux mot d’ordre, jadis destiné à embrigader la classe ouvrière sous les drapeaux des régiments pour être transformée en chair à canon, est encore aujourd’hui un poison idéologique poussant le prolétariat dans les bras de l’État démocratique, c’est-à-dire dans ceux de son ennemie de classe, la bourgeoisie.
Ce relatif dynamisme de l’extrême- droite ne doit en effet pas cacher que son exploitation médiatique n’échappe pas à une logique machiavélique d’encadrement idéologique de la classe ouvrière, créant un véritable écran de fumée sur une situation où les attaques anti-ouvrières se multiplient et redoublent : comme sous Mitterrand, le PS stimule l’extrême-droite pour constituer un repoussoir crédible au profit de la défense, non seulement des “valeurs des partis de gauche” en particulier, mais surtout de la démocratie en général, cette expression politique particulièrement sournoise de la dictature capitaliste.
Les manœuvres habiles du PS constituent ainsi une vaste hypocrisie. En effet, le gouvernement a cru bon d’envoyer en première ligne dans sa “lutte contre le racisme et la haine” Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur en charge du harcèlement et du lynchage abject de Roms, le chef d’orchestre de l’expulsion de la petite Léonarda, celui qui voulait, en 2009, “plus de whites, plus de blancos” dans sa bonne ville d’Evry !
D’ailleurs, la violence médiatisée des propos de l’extrême-droite n’a d’égale que la barbarie parfaitement tangible des gouvernements démocratiques largement responsables des “tragiques accidents” de migrants embarqués au large de la Méditerranée et traqués à l’ombre de bien des frontières.
Face à la barbarie de toutes les fractions de la bourgeoisie, le prolétariat ne vaincra pas la xénophobie et la chasse aux immigrés en s’alliant à tel ou tel parti de l’appareil politique ; il n’a d’autre solution pour cela que de développer sa lutte autonome, sur un terrain de classe pour un monde nouveau, solidaire et sans concurrence, sans patrie ni frontière.
El Generico, 11 février
Nous publions ci-dessous la traduction d’un article d’Acción Proletaria, organe de presse du CCI en Espagne, qui analyse la grève des éboueurs de Madrid de novembre 2013, en mettant l’accent sur un facteur essentiel et vital pour la lutte de classe : la solidarité ouvrière.
Le 17 novembre dernier, les assemblées générales des services de voirie de Madrid mettaient fin à 13 jours de grève en acceptant un accord qui évitait le licenciement de près de 1200 d’entre eux ainsi que les menaces de coupes salariales allant jusqu’à 43 %. À la sortie de ces assemblées, l’ambiance parmi les travailleurs était au soulagement, en se sentant vainqueurs, au moins momentanément, à l’issue d’une lutte interminable contre les attaques incessantes de ce système contre nos conditions de vie. Ils avaient ainsi ce sentiment non pas tant pour les résultats tangibles de la négociation – car les travailleurs ont été contraints d’accepter le gel de leur salaire jusqu’en 2017 de même qu’un dossier de Contrat Temporaire de travail limité à 45 jours par an jusqu’à cette année-même – que pour la forme dans laquelle ils ont réussi à résister à cet énième coup de hache : soutenus par une émouvante démonstration de solidarité ouvrière. Une solidarité qui s’est révélée à tout le personnel des trois entreprises concessionnaires chargées de la voirie de Madrid et qui s’est étendue aux travailleurs de l’entreprise publique TRAGSA, aux bars des districts les plus populaires de Madrid où étaient installées des “caisses de soutien” comme forme spontanée de caisses de secours pour compenser les pertes économiques des grévistes ou dans la concentration de la solidarité entre eux qui s’est produite lors de la dernière nuit de négociation…
Les médias et tout particulièrement les chaînes de télévision – tellement habituées elles-mêmes aux programmes “poubelles” – ont focalisé l’attention précisément sur les sacs d’ordures et sur les protagonistes montrés comme des rebuts sociaux. D’abord, en ce qui concerne ces médias, il n’y pas un journal télévisé qui n’ait sorti ses caméras dans les rues pour interroger la population sur la gêne occasionnée “par la grève” (jamais auparavant on n’a effectué la moindre enquête sur la gêne engendrée par les coupes dans le budget des services de voirie) ou sur leurs répercussions économiques, sauf pour les commerçants, les hôteliers, etc. Il s’agissait en définitive de lancer une campagne idéologique habituelle pour monter la population contre les travailleurs de la voirie. Une campagne comme celle qui a été utilisée avec succès dans de précédentes occasions, y compris avec la complicité des syndicats.[1] Cependant cette fois, l’opinion publique, surtout dans les quartiers ouvriers de Madrid, a penché du côté des grévistes. Ainsi par exemple dans une “proclamation” de l’Assemblée populaire de Lavapiés, on pouvait lire : “Que les travailleuses et les travailleurs en grève illimitée soient un exemple pour nous tous. Aucune personne sensée ne resterait les bras croisés en regardant venir les événements (…) Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est seulement une préfiguration du Madrid sale et laissé à l’abandon qui s’abattra sur nos quartiers populaires, si la grève était un échec et il s’ensuivra qu’il y aura moins d’ouvriers et dans des conditions pires. (…) Si les travailleurs/travailleuses qui protègent nos rues et nos jardins (et par conséquent nous tous) se mettent en grève, nous devons les soutenir jusqu’au bout, nous devons être avec eux dans les piquets de grève et dans les manifestations (…) Si on emprisonne les grévistes, nous devons être chaque jour plus nombreux dans les rues. Que la raison et la rage des travailleurs ne soit pas réduite au silence par les policiers, les juges, les patrons, les médias, les politiciens et les chefs syndicaux. Si la grève se termine, que ce soit parce que nous y avons gagné quelque chose et non à cause d’accords conclus sur le dos des travailleurs et des travailleuses…” [2].
Quand on a cherché à faire passer les grévistes pour des “maîtres-chanteurs”, les travailleurs se sont souvenus que l’origine des licenciements était une baisse du budget de la voirie de la municipalité de Madrid et que les entreprises concessionnaires – filiales des grands constructeurs – s’étaient engraissés avec la spéculation immobilière et d’autres cadeaux accordés par l’administration, alors qu’on voulait la mettre sur le dos des employés de ces entreprises et de la population des quartiers ouvriers de Madrid.
Il est vrai que l’attitude arrogante de la maire de Madrid, digne épouse de l’ex-président Aznar (en tout cas “digne” de lui, sans aucun doute…), a servi à chauffer un peu plus l’atmosphère de soutien à la lutte. Quand elle a posé un ultimatum pour arriver à un accord au milieu de la nuit du 15 novembre, en menaçant de faire appel aux travailleurs de l’entreprise publique TRAGSA pour faire avorter la grève, elle s’est heurtée au refus de ces travailleurs (qui étaient à leur tour menacés de licenciements) de jouer le rôle de “jaunes” vis-à-vis de leurs camarades, 200 travailleurs qu’elle voulait recruter sur l’heure et à toute vitesse – et à travers des entreprises d’intérim – pour ne pas paraître complètement ridiculisée. Cette même nuit, pendant que la maire supervisait un semblant de service minimum revêtue d’un manteau de fourrure, le patronat lui-même a accepté de remplacer les coupes de salaires par un gel de salaires jusqu’en 2017, et à reporter à la nuit suivante – dépassant ainsi la date de l’ultimatum – la décision sur les licenciements. Dans les rangs ouvriers s’est étendu le sentiment que, cette fois, on pouvait freiner l’attaque.
Pourquoi ? Parce que nos exploiteurs se seraient montrés plus raisonnables ? Rien n’est plus éloigné de la réalité : quelques jours plus tard, les mêmes protagonistes – ou presque – ont annoncé une attaque très semblable dirigée cette fois contre les travailleurs des laveries des hôpitaux de Madrid. Est-ce que les syndicats ont “fait volte face” (comme le répète le PSOE !) pour défendre les travailleurs ? On ne peut pas dire cela quand on voit qu’ils ont signé des accords qui impliquent des milliers de licenciements et des réductions de salaires dans les banques, à Panrico, chez RTVE, etc. Dans la nuit du samedi 16 novembre, alors que les syndicats des travailleurs des services de voirie de Madrid étaient prêts à accepter une proposition qui comprenait un chiffre plus réduit de licenciements (de fait, l’UGT est restée à la table des négociations et les Commissions ouvrières l’ont quittée bien qu’ils y soient revenus par la suite), des centaines de travailleurs – non seulement du secteur de la voirie mais aussi d’autres – se sont rassemblés autour du bâtiment où se tenaient lesdites négociations, et ont commencé à appeler à une manifestation pour le jour suivant. Quelques heures après, les entreprises ont retiré le plan de licenciements annoncé, le remplaçant par des mesures de mise en chômage technique temporaire.
Le facteur clé au cours de cette lutte : la solidarité, a été le fruit d’un changement occulté par la propagande bourgeoise, qui a préféré polariser l’attention sur le ramassage des sacs-poubelles, ou sur les déclarations de la maire qui, récemment, est réapparue auprès des médias pour se plaindre d’une campagne permanente dirigée contre elle. Pour les exploités, au contraire, le plus important, c’est la réponse que donnait un gréviste anonyme à un reporter de télévision qui lui demandait ce qu’il avait retenu de positif dans cette grève : “Découvrir que celui qui travaille à côté de moi est un véritable camarade.”
Le mécanisme “de base” sur lequel repose le système capitaliste est un chantage impitoyable : le travailleur isolé ne peut obtenir ses moyens de subsistance que si sa force de travail profite au capital. La propagande de nos exploiteurs insinue sournoisement que cela est un “ordre” inhérent à la nature humaine, voulant réduire notre existence à être cette marchandise, en cherchant par tous les moyens que la valeur “sur le marché” de cette marchandise soit le prix le plus bas possible. La conséquence, c’est que la détermination de la valeur de cette force de travail ne dépend pas uniquement des lois aveugles de l’échange capitaliste (l’offre et la demande, la loi du profit et la valeur d’échange…), mais aussi de paramètres moraux comme le courage et l’indignation face à l’inhumanité des lois qui régissent la société, la solidarité et la défense de la dignité des travailleurs. Ici s’opposent deux mondes séparés par un abyme : celui des besoins humains et celui des intérêts du capital.
Toute tentative de sacrifier les premiers aux seconds se présente comme une défense de la “compétitivité” de l’entreprise, ou au seul profit de rentabiliser des services publics tels que la santé, l’éducation ; quelle que soit la soumission des conditions de vie des exploités à la défense des institutions du système, à telle ou telle entreprise, à telle ou telle industrie locale ou régionale, ou bien aux intérêts de la nation, cela implique précisément le sabotage du principe même de la solidarité entre les exploités, pour susciter une fraternité frauduleuse entre exploiteurs et exploités. La contribution la plus importante de la lutte des travailleurs des services de voirie de Madrid n’est pas d’avoir montré un chemin infaillible pour arracher des concessions au patronat, mais d’avoir cherché celui de la solidarité qui va dans un sens prolétarien de renforcement de l’unité de classe et pas dans le sens contraire de soumission des travailleurs à la logique de l’exploitation.
On a assisté ces derniers temps à un nouveau déluge de milliers et de milliers de licenciements et, parmi ceux qui “conservaient” leur poste de travail, à des coupes brutales de salaires. De toutes parts. L’inquiétude des travailleurs est croissante face au cynisme des exploiteurs qui annoncent la sortie de la crise et des rentrées d’argent pour l’économie espagnole tandis que s’accumulent les stigmates d’une paupérisation chaque fois plus généralisée et dramatique. Cette agitation se traduit souvent par des mobilisations de protestation. Mais nous devons être honnêtes et ne pas nous laisser duper. Dans la grande majorité des cas, cette agitation dans les rangs ouvriers a été récupérée par les partis de gauche du capital et les syndicats à travers une ribambelle de mobilisations éparpillées et surtout détournées sur un terrain de fausse solidarité, celui de la défense des institutions démocratiques.
On peut prendre l’exemple de la Radio-télevision valenciana [3] où l’indignation face aux licenciements a été “canalisée” derrière la défense “d’une télévision de service public et régionaliste”. Sur ce terrain, les syndicats ont eu les mains libres pour justifier les licenciements et les réductions de salaires (comme l’a fait le comité d’entreprise à travers le plan de viabilité qu’il a proposé) au nom, bien sûr, du sauvetage du “patrimoine national”. Sur ce terrain, on a contraint les salariés de Canal 9 à défiler aux côtés des députés du PSOE qui, quand ils étaient au pouvoir, ont réalisé le plus massif plan de licenciements de la radio-télévision espagnole !
Sur ce terrain pourri, nos “exploiteurs” nous sont présentés comme des “alliés” et les travailleurs des autres entreprises, des autres secteurs de la production, ou d’autres pays, nous sont présentés comme des concurrents et des ennemis. C’est ce que l’on a pu voir par exemple chez Panrico ou chez FAGOR. Dans le premier cas, les travailleurs de l’entreprise de Santa Perpetua de Mogoda qui ont refusé d’accepter les licenciements et les coupes salariales se sont vus exposés à une offensive brutale du patronat et des médias, mais aussi des syndicats en leur racontant que leur intransigeance et celle des travailleurs des autres entreprises mettrait en danger “l’avenir” de la boîte. Un autre cas s’est produit dans le Groupe Mondragon, maison-mère de FAGOR et jusqu’à tout récemment modèle de “l’essor industriel basque” et des avantages du “système de coopérative”, et qui aujourd’hui s’est vu brisé en jetant à la rue plus de 5000 de nos frères de classe, qui cependant se sont retrouvés empêtrés dans une bagarre pour savoir quelle unité de production était “rentable” ou quels travailleurs auraient droit au “privilège” d’un reclassement dans d’autres entreprises du groupe…
La concurrence entre travailleurs [4] peut sauver la rentabilité des investissements capitalistes mais implique la ruine des exploités. La solidarité de classe ne suffit pas à protéger indéfiniment les travailleurs des attaques de ce capitalisme en période de décadence, mais elle montre la voie d’une alternative sociale, à une autre forme de compréhension des relations entre les hommes sans se soumettre aux lois du marché. Comme il est indiqué dans le Manifeste Communiste, écrit il y a plus de 150 ans : “Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union grandissante de tous les travailleurs.”
Valerio, 25 novembre 2013
1. Comme nous l’avons dénoncé par exemple dans notre article d’avril 2013 :
2. Le texte complet de la “proclamation” de cette assemblée, dans le feu de la lutte des Indignés (“mouvement du 15 mai”), peut être consulté sur www.alasbarricadas.org/noticas/node/26904 [21].
3. Voir aussi notre article : es.internationalism.org/cci-online/201311/3953/lo-que-esta-en-juego-con-el-cierre-de-canal-9 [22]
4. L’industrie de l’automobile espagnole survit à la crise en partie grâce à un abaissement brutal de la main d’œuvre avec des contrats pour des jeunes qui n’atteignent pas 70% du salaire. Le résultat le plus significatif de cela, c’est de voir comment le Parti Populaire (droite) et les syndicats se réjouissent conjointement de rafler “la production” à d’autres entreprises comme Ford, Nissan, SEAT… Mais cela ne fournira jamais le pain quotidien ni pour aujourd’hui, ni pour demain. A moins que ne s’impose une solidarité de classe, il y aura toujours quelqu’un de plus désespéré prêt à accepter d’abaisser le coût de sa force de travail.
Nous publions ci-dessous des extraits d’un rapport sur la lutte de classe daté de décembre 2000 (publié dans la Revue internationale no 107, 4e trimestre 2001). Nous montrions clairement à l’époque comment le poids de la décomposition pouvait affecter la conscience du prolétariat. Les éléments politiques contenus dans ce rapport restent à notre sens toujours d’actualité pour comprendre les obstacles et les difficultés de la classe ouvrière aujourd’hui.
L’ouverture de la décomposition est un résultat du cours historique identifié par le CCI depuis les années 1960, puisqu’elle est partiellement conditionnée par l’incapacité de la bourgeoisie à mobiliser la société pour la guerre. Mais elle nous a aussi contraint à soulever le problème du cours historique d’une façon nouvelle qu’on n’avait pas prévue :
– d’abord, l’éclatement des deux blocs impérialistes formés en 1945, et la dynamique du chacun pour soi que cela a déclenché – tous deux produits et expressions de la décomposition – sont devenus un nouveau facteur obstruant la possibilité d’une guerre mondiale. Tout en exacerbant les tensions militaires sur toute la planète, cette nouvelle dynamique l’a de loin emporté sur la tendance à la formation de nouveaux blocs. Sans blocs, sans un nouveau centre capable de défier directement l’hégémonie américaine, une précondition vitale pour déchaîner la guerre mondiale est absente.
– en même temps, cette évolution n’apporte aucune consolation quelle qu’elle soit à la cause du communisme puisqu’elle a créé une situation dans laquelle les bases d’une nouvelle société pourraient être sapées sans guerre mondiale et donc sans la nécessité de mobiliser le prolétariat en faveur de la guerre. (…) Le nouveau scénario envisage la possibilité d’un glissement plus lent mais non moins mortel dans un état où le prolétariat serait fragmenté au-delà de toute réparation possible et les bases naturelles et économiques pour la transformation sociale également ruinées à travers un accroissement des conflits militaires locaux et régionaux, les catastrophes écologiques et l’effondrement social. De plus, tandis que le prolétariat peut lutter sur son propre terrain contre les tentatives de la bourgeoisie de le mobiliser pour la guerre, c’est bien plus difficile par rapport aux effets de la décomposition.
C’est particulièrement clair par rapport à l’aspect “écologique” de la décomposition : bien que la destruction par le capitalisme de l’environnement naturel soit devenu en lui-même une véritable menace pour la survie de l’humanité – question sur laquelle le mouvement ouvrier n’a eu qu’un aperçu partiel jusqu’aux toutes dernières décennies – c’est un processus contre lequel le prolétariat ne peut pas faire grand-chose tant qu’il n’assume pas lui-même le pouvoir politique à l’échelle mondiale. (…)
Nous pouvons donc voir que la décomposition du capitalisme place la classe ouvrière dans une situation plus difficile qu’auparavant. Dans la situation précédente, il fallait une défaite frontale de la classe ouvrière, une victoire de la bourgeoisie dans une confrontation classe contre classe, avant que ne soient pleinement remplies les conditions pour une guerre mondiale. Dans le contexte de la décomposition, la “défaite” du prolétariat peut être plus graduelle, plus insidieuse, et bien moins facile à contrecarrer. Et par-dessus tout ça, les effets de la décomposition, comme nous l’avons maintes fois analysé, ont un impact profondément négatif sur la conscience du prolétariat, sur son sens de lui-même comme classe, puisque dans tous ses différents aspects – la mentalité de gang, le racisme, la criminalité, la drogue, etc. – ils servent à atomiser la classe, à accroître les divisions en son sein, et à le dissoudre dans une foire d’empoigne sociale généralisée. (…)
L’ouverture de la période de décomposition a donc changé la façon dont nous posons la question du cours historique mais elle ne l’a pas rendue caduque, au contraire. En fait, elle tend à poser de façon encore plus aiguë la question centrale : est-ce trop tard ? Le prolétariat a-t-il déjà été battu ? Existe-t-il un obstacle à la chute dans la barbarie totale ? (…) Dans les conditions d’aujourd’hui où la décomposition du capitalisme peut engloutir le prolétariat sans qu’aient eu lieu ni défaite frontale ni ce type de mobilisation “positive”, les signes d’une défaite insurmontable sont par définition plus difficiles à discerner. Néanmoins, la clé de la compréhension du problème se trouve au même endroit qu’en 1923, ou qu’en 1945 (...) – dans les concentrations centrales du prolétariat mondial et avant tout en Europe occidentale. Ces secteurs centraux du prolétariat mondial ont-ils dit leur dernier mot dans les années 1980 (ou comme certains le pensent, dans les années 1970), ou gardent-ils assez de réserves de combativité, et un potentiel suffisant pour le développement de la conscience de classe, afin d’assurer que des confrontations de classes majeures soient encore à l’ordre du jour de l’histoire ?
Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’établir un bilan provisoire (…) de la période qui a suivi l’effondrement du bloc de l’Est et l’ouverture définitive de la phase de décomposition.
Là, le problème réside dans le fait que, depuis 1989, le “schéma” de la lutte de classe a changé par rapport à ce qu’il avait été durant la période qui a suivi 1968. (...) Pendant les différentes vagues de lutte, il était évident que les luttes dans un pays pouvaient être un stimulant direct pour les luttes dans d’autres pays (par exemple le lien entre mai 1968 et l’Italie 1969, entre la Pologne 1980 et les mouvements qui ont suivi en Italie, entre les grands mouvements des années 1980 en Belgique et les réactions ouvrières dans les pays voisins). En même temps, on pouvait voir que les ouvriers tiraient des leçons des mouvements précédents – par exemple, en Grande-Bretagne où la défaite de la grève des mineurs a provoqué une réflexion dans la classe sur la nécessité d’éviter d’être piégé dans de longues grèves d’usure isolées, ou encore en France et en Italie, en 1986 et 1987, où des tentatives de s’organiser en dehors des syndicats se sont mutuellement renforcées l’une l’autre.
La situation depuis 1989 ne s’est pas caractérisée par des avancées aussi facilement discernables dans la conscience de classe. Cela ne veut pas dire que pendant les années 1990, le mouvement n’ait eu aucune caractéristique. Dans le “Rapport sur la lutte de classe” pour le 13e Congrès du CCI, nous avons mis en évidence les principales phases que le mouvement a traversées :
– le puissant impact de l’effondrement du bloc de l’Est, accentué par les campagnes sans merci de la bourgeoisie sur la mort du communisme. Cet événement historique a mis une fin brutale à la troisième vague de luttes et inauguré un profond reflux tant sur le plan de la conscience que sur celui de la combativité de classe, dont nous subissons toujours les effets, en particulier sur le plan de la conscience ;
– la tendance à une reprise de la combativité à partir de 1992 avec les luttes en Italie, suivies en 1993 par des luttes en Allemagne et en Grande-Bretagne ;
– les grandes manœuvres de la bourgeoisie en France en 1995 qui ont servi de modèle à des opérations similaires en Belgique et en Allemagne. A ce moment-là, la classe dominante se sentait assez confiante pour provoquer des mouvements à grande échelle visant à restaurer l’image des syndicats. En ce sens, ces mouvements étaient à la fois le produit du désarroi dans la classe et d’une reconnaissance par la bourgeoisie que ce désarroi ne durerait pas éternellement et que des syndicats crédibles constitueraient un instrument vital pour contrôler de futures explosions de la résistance de la classe ;
– le développement lent mais réel du mécontentement et de la combativité au sein de la classe ouvrière confrontée à l’approfondissement de la crise s’est confirmé avec une vigueur supplémentaire à partir de 1998 avec les grèves massives au Danemark, en Chine et au Zimbabwe. Ce processus s’est illustré encore plus durant l’année passée avec les manifestations des employés des transports new-yorkais, les grèves des postiers en Grande Bretagne et en France, et, en particulier, par l’explosion importante de luttes en Belgique à l’automne 2000. (…).
Aucun de ces mouvements cependant n’a eu ni l’échelle ni l’impact capables de fournir une véritable riposte aux campagnes idéologiques massives de la bourgeoisie sur la fin de la lutte de classe ; rien de comparable aux événements de mai 68 ou à la grève de masse en Pologne, ni à certains mouvements suivis des années 1980. (…) Dans ce contexte, il est difficile même aux révolutionnaires de voir clairement un type de lutte ni des signes définis de progrès de la lutte de classe dans les années 1990. (...)
Cette tendance d’une classe ouvrière désorientée à perdre de vue son identité de classe spécifique, et donc à se sentir au fond impuissante face à la situation mondiale de plus en plus grave est le résultat d’un certain nombre de facteurs entremêlés. Au niveau le plus fondamental – et c’est un facteur que les révolutionnaires ont toujours eu tendance à sous-estimer, précisément parce qu’il est si basique – se trouve la position première de la classe ouvrière en tant que classe exploitée subissant tout le poids de l’idéologie dominante. En plus de ce facteur “invariant” dans la vie de la classe ouvrière, il y a l’effet dramatique du 20e siècle – la défaite de la vague révolutionnaire, la longue nuit de la contre-révolution, et la quasi-disparition du mouvement politique prolétarien organisé pendant cette période. Ces facteurs, par leur nature même, restent extrêmement puissants pendant la phase de décomposition, en fait même ils renforcent tous deux leur influence négative et sont eux-mêmes renforcés par celle-ci. (...) L’effondrement du stalinisme – produit par excellence de la décomposition – est ensuite utilisé par la bourgeoisie pour renforcer encore plus le message selon lequel il ne peut y avoir d’alternative au capitalisme, et que la guerre de classe est terminée.
Cependant, afin de comprendre les difficultés particulières que rencontre la classe ouvrière dans cette phase, il est nécessaire de se centrer sur les effets plus spécifiques de la décomposition sur la lutte de classe. Sans entrer dans les détails puisque nous avons déjà écrit beaucoup d’autres textes sur ce problème, nous pouvons dire que ces effets opèrent à deux niveaux : le premier sont les effets matériels, réels du processus de décomposition, le second est la manière dont la classe dominante utilise ces effets pour accentuer la désorientation de la classe exploitée. Quelques exemples :
le processus de désintégration apporté par un chômage massif et prolongé, en particulier parmi les jeunes, par l’éclatement des concentrations ouvrières traditionnellement combatives de la classe ouvrière dans le cœur industriel, tout cela renforce l’atomisation et la concurrence entre les ouvriers. Ce processus objectif directement lié à la crise économique est ensuite renforcé par les campagnes sur “la société post-industrielle” et la disparition du prolétariat. (...) La fragmentation de l’identité de classe dont nous avons été témoins durant la dernière décennie en particulier ne constitue en aucune façon une avancée mais est une claire manifestation de la décomposition qui comporte de profonds dangers pour la classe ouvrière.
Les guerres qui prolifèrent à la périphérie du système et qui se sont rapprochées du cœur du capital sont évidemment une expression directe du processus de décomposition et contiennent une menace directe contre le prolétariat de ces régions qui sont dévastées et par le poison idéologique déversé sur les ouvriers mobilisés dans ces conflits : la situation au Moyen Orient témoigne amplement de ce dernier aspect en particulier. Mais la classe dominante des principaux centres du capital utilise aussi ces conflits -pas seulement pour développer ses propres intérêts impérialistes- mais aussi pour augmenter ses assauts contre la conscience des principaux bataillons prolétariens, aggravant le sentiment d’impuissance, de dépendance envers l’Etat “humanitaire” et “démocratique” pour résoudre les problèmes mondiaux, etc.
Un autre exemple important est le processus de “gangstérisation” qui a pris beaucoup d’ampleur durant la dernière décennie. Ce processus englobe à la fois les plus hauts échelons de la classe dominante – la mafia russe étant une caricature d’un phénomène plus vaste – et les couches les plus basses de la société, y compris une proportion considérable de la jeunesse prolétarienne. (…) La classe dominante (…) n’hésite pas à “emballer” l’idéologie de “bande” à travers la musique, le cinéma ou la mode, la cultivant comme une sorte de fausse rébellion qui oblitère toute signification d’appartenance à une classe pour exalter l’identité de la bande, que cette dernière se définisse en termes locaux, raciaux, religieux ou autre.
(…) Néanmoins, contre toutes ces pressions, contre toutes les forces qui proclament que le prolétariat est mort et enterré, les révolutionnaires doivent continuer d’affirmer que la classe ouvrière n’a pas disparu, que le capitalisme ne peut pas exister sans le prolétariat, et que le prolétariat ne peut pas exister sans lutter contre le capital. Pour un communiste, c’est élémentaire. Mais la spécificité du CCI, c’est qu’il est prêt à s’engager dans une analyse du cours historique et du rapport de forces global entre les classes. Et ici, il faut affirmer que le prolétariat mondial au début du 21e siècle, malgré toutes les difficultés auxquelles il s’affronte, n’a pas dit son dernier mot, représente toujours l’unique barrière au plein développement de la barbarie capitaliste et contient toujours en lui-même la potentialité de lancer des confrontations de classe massives au cœur du système.
Il ne s’agit pas d’une foi aveugle, ni d’une vérité éternelle ; nous n’excluons pas la possibilité que nous puissions dans le futur réviser notre analyse et reconnaître qu’un changement fondamental dans ce rapport a eu lieu au détriment du prolétariat. Nos arguments se basent sur une observation constante des processus au sein de la société bourgeoise qui nous a menés à conclure :
– que malgré les coups portés à sa conscience pendant la dernière décennie, la classe ouvrière conserve d’énormes réserves de combativité qui ont fait surface dans un nombre considérable de mouvements pendant cette période. C’est d’une importance vitale parce que même s’il ne faut pas confondre combativité et conscience, le développement de la résistance ouverte aux attaques du capital constitue dans les conditions d’aujourd’hui une condition plus cruciale que jamais pour que le prolétariat redécouvre son identité en tant que classe ce qui est une précondition à une évolution plus générale de la conscience de classe ;
– qu’un processus de maturation souterraine s’est poursuivi et s’exprime entre autres par l’émergence “d’éléments en recherche” dans le monde entier, une minorité croissance qui se pose sérieusement des questions sur le système existant et est à la recherche d’une alternative révolutionnaire. (...) Leur arrivée sur la scène aura un effet considérable sur le milieu prolétarien existant, transformant sa physionomie et le contraignant à rompre avec ses habitudes sectaires établies depuis longtemps.
La permanence de la menace prolétarienne peut aussi se mesurer, dans une certaine mesure, “en négatif” – en examinant les politiques et les campagnes de la bourgeoisie. Nous pouvons voir cela à différents niveaux – idéologique, économique et militaire. Au niveau idéologique, la campagne sur “l’anticapitalisme” est un bon exemple. (...) L’insistance d’aujourd’hui sur “l’anticapitalisme” est (...) une expression de l’usure de la mystification sur le “triomphe du capitalisme”, de la nécessité que le capitalisme récupère et dévoie le potentiel d’un questionnement réel au sein de la classe ouvrière. Le fait que les protestations anticapitalistes n’aient mobilisé les ouvriers que d’une façon marginale ne diminue pas leur impact idéologique général.
(…) Au niveau économique, nous avons montré ailleurs que la bourgeoisie des grands centres continuera d’utiliser tous les moyens à sa disposition pour empêcher l’économie de s’effondrer, de “s’ajuster” à son niveau réel. La logique derrière est à la fois économique et sociale. Elle est économique dans le sens où la bourgeoisie doit à tous prix continuer à faire tourner son économie et même maintenir ses propres illusions sur les perspectives d’expansion et de prospérité. Mais elle est aussi sociale dans le sens où la classe dominante vit toujours dans la terreur qu’un plongeon dramatique de l’économie ne provoque des réactions massives du prolétariat qui serait capable de voir plus clairement la banqueroute réelle du mode de production capitaliste.
De façon peut-être encore plus importante, dans tous les conflits militaires majeurs impliquant les puissances impérialistes, centrales pendant cette dernière décennie (les conflits du Golfe, des Balkans, d’Afrique), nous avons assisté à une grande prudence de la classe dominante, à sa répugnance à utiliser d’autres hommes que des soldats professionnels dans ces opérations, et même dans ce cas, à son hésitation à risquer la vie de ces soldats de peur de provoquer des réactions “au retour au pays”. (…) Il n’est pas du tout évident aujourd’hui que la classe ouvrière des grands pays industriels soit prête à marcher derrière les drapeaux nationaux, à s’enrôler dans des conflits impérialistes majeurs (...). Le capitalisme est toujours contraint de masquer ses divisions impérialistes derrière une façade d’alliances pour une intervention humanitaire. (...) Pour le moment il est impossible de voir quels thèmes idéologiques pourraient être utilisés pour justifier la guerre entre les principales puissances impérialistes aujourd’hui – elles ont toutes la même idéologie démocratique et aucune ne peut pointer le doigt contre un “Empire du mal” qui représenterait la menace numéro un à son mode de vie : l’antiaméricanisme encouragé dans un pays comme la France n’est qu’un pâle reflet des idéologies passées d’antifascisme et d’anti-communisme. Nous avons dit que le capitalisme devait toujours infliger une défaite majeure et ouverte à la classe ouvrière des pays avancées avant de pouvoir créer les conditions pour la mobiliser directement dans une guerre mondiale. (...) C’est une réelle expression du poids “négatif” d’un prolétariat non défait sur l’évolution de la société capitaliste.
Nous avons évidemment reconnu que dans le contexte de la décomposition, le prolétariat pourrait être englouti sans une telle défaite frontale et sans une guerre majeure entre les puissances centrales. Il pourrait succomber à l’avancée de la barbarie dans les pays centraux, un processus d’effondrement social, économique et écologique comparable mais encore plus cauchemardesque que ce qui a déjà commencé à arriver dans des pays tels que le Rwanda ou le Congo. Mais bien que plus insidieux un tel processus ne serait pas invisible et nous en sommes encore loin – ce fait s’exprime lui aussi “en négatif” dans les récentes campagnes sur les “demandeurs d’asile” qui se basent dans une grande mesure sur la reconnaissance que l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord restent des oasis de prospérité et de stabilité par rapport aux parties d’Europe de l’est et du tiers-monde les plus affectées par les horreurs de la décomposition.
On peut donc dire sans hésitation que le fait que le prolétariat n’ait pas été défait dans les pays avancés continue de constituer une barrière au plein déchaînement de la barbarie dans les centres du capital mondial.
Mais pas seulement : le développement de la crise économique mondiale décape lentement l’illusion qu’un brillant avenir se profile – un futur fondé sur la “nouvelle économie” où tout le monde serait dépositaire d’enjeux. Cette illusion s’évaporera encore plus quand la bourgeoisie sera contrainte de centraliser et d’approfondir des attaques contre les conditions de vie de la classe ouvrière afin de “s’ajuster” à l’état réel de son économie. Et bien que nous soyons encore loin d’une lutte ouvertement politique contre le capitalisme, nous ne sommes probablement pas très loin d’une série de luttes défensives dures et même à grande échelle quand le mécontentement du prolétariat qui couve prendra la forme d’une combativité directe. Et c’est dans ces luttes que les graines d’une politisation future pourront être semées. Il va sans dire que l’intervention des révolutionnaires sera un élément clé de ce processus.
C’est donc en reconnaissant de façon claire et sobre les difficultés et les dangers terribles qui font face à notre classe que les révolutionnaires peuvent continuer à affirmer leur confiance : le cours historique ne s’est pas tourné contre nous. La perspective de confrontations de classe massives reste devant nous et continuera à déterminer notre activité présente et future.
CCI
Plus de 300 morts et des dizaines de blessés graves, parfois des gamins d’à peine 16 ans, ensevelis dans les décombres ! L’explosion qui a ravagé la mine de Soma, à l’Ouest de la Turquie, est la catastrophe industrielle la plus meurtrière de l’histoire du pays. Il ne s’agit nullement d’un “accident”, d’un caprice du hasard ou d’une triste fatalité devant laquelle, impuissants, nous ne pourrions que nous incliner avec résignation. Il s’agit d’un crime ! Un crime du capital !
Parmi les morts, il y avait de nombreux réfugiés de la guerre civile en Syrie et la grande majorité de ces victimes avait entre 16 et 20 ans.
Après l’effondrement de la mine, par milliers, les travailleurs et leurs enfants étudiants sont spontanément sortis dans la rue non seulement à Soma et Izmir (ville portuaire proche de Soma) mais aussi dans les grandes villes turques, Ankara et Istanbul, et dans les régions kurdes. Depuis, bravant la répression féroce, les grenades lacrymogènes et les coups de matraques, les manifestants descendent sur le pavé chaque jour plus nombreux, près d’un an après le grand mouvement social de défense du parc Gezi d’Istanbul.
Cette colère, la bourgeoisie turque et ses médias aux ordres l’occultent totalement. Sur toutes les chaînes de télévision, les seules images qui défilent en boucle, ce sont celles des familles en deuil pleurant et priant pour leurs morts, alternant avec les discours de Ergdogan et du ministre de l’Energie qui promettent de les indemniser (comme si cette aumône pouvaient soulager leur douleur ou ranimer les morts !). Et pour calmer la tension sociale, désamorcer la colère des mineurs, on leur promet aussi de leur donner un autre emploi après la fermeture de la mine.
Le black-out des médias sur les manifestations de rue et les assemblées d’étudiants occupant les universités s’accompagne d’un quadrillage policier de toute la population. Aucune information ne filtre de ce qui se passe à Soma, mises à part les prières et les pleurs des familles. Le gouvernement a mobilisé tous ses imams et ses curés pour tenter d’intoxiquer la colère des ouvriers dans l’opium de la mystification religieuse afin de leur faire courber l’échine, les enfoncer dans un sentiment d’impuissance, de résignation et de docilité à l’ordre capitaliste.
Dans les manifestations, la solidarité avec les familles des victimes et l’indignation face à l’incurie du gouvernement et du patronat se heurtent à la répression brutale de l’État policier.
La photographie de cette jeune femme brandissant une pancarte où est écrit : “Ceci n’est pas un accident, c’est un meurtre. Le gouvernement est responsable” est très significative de la profondeur de la colère et du mécontentement social.
A l’heure où nous écrivons cet article, des assemblées générales ouvertes à tous s’organisent entre étudiant et travailleurs dans les universités d’Istambul et d’Ankara, suite à la répression des manifestions de rue.
A côté des curés et des imams, la bourgeoisie turque mobilise également toutes ses forces démocratiques d’“opposition” pour endiguer tout risque d’explosion sociale. Derrière la focalisation sur la responsabilité du gouvernement se dissimule le slogan démocratique qui s’est répandu dans tous les cortèges : “Gouvernement démission !”. Les forces du “progrès” démocratiques (partis de gauche, d’extrême gauche et syndicats) jouent donc leur propre partition pour le maintien de l’ordre capitaliste et de l’union nationale, de l’union sacrée des prolétaires avec leurs propres exploiteurs. Leurs discours “radicaux” contre le gouvernement Erdogan ne visent qu’un seul objectif : désamorcer la bombe sociale en dévoyant la colère des travailleurs et des étudiants dans le piège électoral. Les curés appellent les prolétaires à s’agenouiller et à prier, les forces d’opposition les appellent à se disperser dans les isoloirs électoraux, c’est-à-dire à revendiquer une meilleure gestion du capital national par une clique bourgeoise plus “compétente” !
En effet, l’élection présidentielle aura lieu en août prochain, pour la première fois au suffrage universel. D’ici là, toutes les trompettes démocratiques vont retentir pour transformer les exploités en simples “citoyens”. Ce n’est pas par hasard si les opposants d’Erdogan insistent à ce point sur “la carence du contrôle des lieux de travail par les pouvoirs publics”, en particulier dans les mines. Et ce n’est pas une coïncidence non plus si les syndicats ont proclamé une journée de grève générale afin de “protester contre les négligences et le laxisme des autorités”. Les syndicats et l’opposition marchent main dans la main pour focaliser l’attention sur M. Erdogan, c’est-à-dire pour semer l’illusion qu’un autre dirigeant, qu’une autre clique d’exploiteurs au gouvernement, pourrait gérer plus “humainement” l’exploitation des prolétaires et donc pour empêcher toute réflexion sur les causes réelles et le vrai responsable de cette catastrophe : le système capitaliste comme un tout !
Évidemment, les déclarations provocatrices du Premier ministre ne peuvent que contribuer à renforcer ce sentiment de rejet de ce triste sire au cynisme sans borne. Quand M. Erdogan déclare froidement que “les accidents sont dans la nature même des mines” devant les familles, les voisins, les amis, les frères de classe des victimes, il ne peut que susciter encore plus d’indignation et de colère. Et quand on le voit gifler des manifestants tenus par des flics et qu’un de ses assistants assène des coups de pieds à un autre manifestant à terre, cela frise la provocation !
L’arrogance, la brutalité et le cynisme d’Erdogan montrent le vrai visage de toute la classe bourgeoise, une classe mondiale d’exploiteurs et d’assassins. Le capitalisme à “visage humain” est une pure mystification car la bourgeoisie, quelle que soit la clique au gouvernement, de droite comme de gauche, se moque royalement des vies humaines. Sa seule préoccupation, c’est le profit. Et qu’il soit laïc ou pas, l’État bourgeois, c’est toujours l’État policier, comme on le voit dans les pays démocratiques les plus développés où les manifestations sont toujours bien encadrées d’un côté par les partis d’opposition, les syndicats (et leur “service d’ordre”), de l’autre par les forces de répression.
Akin Celik, le directeur d’exploitation de Soma Kömür Isletmeleri, avait déclaré en 2012, dans un entretien à un journal turc, être parvenu à réduire les coûts de production à 24 dollars la tonne contre 130 dollars avant la privatisation de la mine. Comment a-t-il réalisé un tel prodige ? Évidemment en rognant partout où il le pouvait, en particulier sur la sécurité et avec la bénédiction de ces syndicats qui aujourd’hui dénoncent l’incurie gouvernementale. “Il n’y a aucune sécurité dans cette mine. Les syndicats ne sont que des pantins et la direction ne pense qu’à l’argent”, on ne pourrait être plus clair que ce mineur de Soma ().
Mais l’avidité et la cupidité patronale n’est pas la cause fondamentale des catastrophes industrielles et “accidents” de travail. Si les coûts doivent être sans cesse rognés, c’est afin de préserver la productivité de l’entreprise, sa compétitivité. Autrement dit, la nature même du fonctionnement du mode de production capitaliste, basé sur la concurrence, sur le marché mondial, la production pour le profit, poussent inexorablement les patrons, même les moins “inhumains”, à mettre en danger la vie de ceux qu’ils exploitent. Pour la classe bourgeoise, le prolétaire, le travailleur salarié, n’est rien d’autre qu’une marchandise à qui elle achète la force de travail au plus bas prix. Et pour faire baisser les coûts de production, la bourgeoisie rogne de plus en plus et fait des économies sur les conditions de sécurité sur les lieux de travail. Les exploiteurs n’ont que faire de la vie, de la santé, de la sécurité des exploités. La seule chose qui compte, c’est le chiffre d’affaire, le taux de plus-value, les carnets de commande de leurs clients, etc.
Selon le rapport publié en 2003 par l’Organisation internationale du travail (OIT), chaque année dans le monde, 270 millions de salariés sont victimes d’accidents du travail et 160 millions contractent des maladies professionnelles. L’étude révèle que le nombre de travailleurs morts dans l’exercice de leur métier dépasse, par an, les deux millions... Chaque jour, donc, le travail tue 5000 personnes !
Et cette horreur n’est pas l’apanage du tiers-monde. En France, chaque année, selon la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM), 780 salariés sont également tués par leur travail (plus de 2 par jour !). Il y a 1 350 000 accidents du travail environ, ce qui correspond à 3700 victimes par jour, soit, pour une journée de huit heures, à 8 blessés par minute...
Que l’on traverse les frontières ou les âges, l’exploitation capitaliste sème partout et toujours la mort. Comme le mettait déjà en évidence Engels en 1845 dans son étude sur La situation de la classe laborieuse en Angleterre :
“La mine est le théâtre d’une foule d’accidents horribles et précisément ceux-là doivent être portés directement au compte de l’égoïsme de la bourgeoisie. L’hydrogène carburé, qui s’y dégage si souvent, forme en se mélangeant à l’air atmosphérique un composé gazeux explosif qui s’enflamme facilement au contact d’une flamme et tue quiconque se trouve à proximité. Des explosions de ce genre surviennent presque chaque jour ici ou là ; le 28 septembre 1844, il y en eut une à Haswell Colliery (Durham) qui causa la mort de 96 personnes. L’oxyde de carbone qui s’y dégage aussi en grandes quantités se dépose dans les parties profondes de la mine en une couche qui dépasse parfois la taille d’un homme, asphyxiant quiconque y pénètre. (…) On pourrait éviter parfaitement les effets funestes de ces deux gaz à condition d’assurer une bonne ventilation des mines au moyen de puits d’aération, mais le bourgeois ne veut pas y consacrer son argent et il préfère ordonner à ses ouvriers de se servir simplement de la lampe Davy, celle-ci leur est souvent tout à fait inutile en raison de la pâle lueur qu’elle diffuse ; et c’est pourquoi ils préfèrent la remplacer par une simple bougie. Si une explosion se produit alors, c’est la négligence des ouvriers qui en est cause, alors que si le bourgeois avait installé une bonne ventilation, toute explosion aurait été presque impossible. De plus, à chaque instant une portion de galerie ou une galerie entière s’effondre, ensevelissant ou écrasant des ouvriers ; la bourgeoisie a intérêt à ce que les veines de charbon soient exploitées au maximum, d’où ce genre d’accidents.”
Une seule solidarité avec les victimes de Soma : lutter partout contre nos propres exploiteurs !
Les morts de Soma, ce sont nos morts ! Ce sont nos frères de classe qui ont été tués par le capitalisme. Ce sont nos frères de classe qui sont réprimés et matraqués aujourd’hui dans les manifestations en Turquie ! Les exploités de tous les pays doivent se sentir concernés par cette catastrophe. Car la vraie catastrophe, c’est le système capitaliste !
Face à la barbarie de ce système qui sème la mort non seulement dans les conflits guerriers mais de plus en plus en temps de “paix” sur les lieux de travail, les exploités de tous les pays doivent refuser de faire cause commune avec leurs exploiteurs. La seule solidarité qu’ils doivent manifester aux familles endeuillées de Soma, c’est la lutte sur leur propre terrain de classe. Partout sur les lieux de travail, dans les lycées et universités, dans les assemblées, il faut discuter des causes véritables de cette tragédie. Il faut déjouer les pièges de tous les réformistes et chiens de garde de l’ordre bourgeois qui agitent l’épouvantail Erdogan pour masquer le vrai coupable : le capitalisme mondial.
Aux mots d’ordre des curés “Ne luttez pas, priez !”, aux mots d’ordre des forces d’opposition démocratiques “Ne luttez pas, votez !”, il faut riposter :
“Solidarité avec nos frères de classe en Turquie. A bas le capitalisme ! Engageons le combat contre tous les exploiteurs de tous les pays !”.
RI,16 mai 2014
() Source : www.france24.com/fr/20140514-turquie-explosion-mine-charbon-morts-prisonniers-accident-erdogan [26]
En octobre 2013, un nouveau “groupe politique” est né et s’est donné le nom pompeux de “Groupe international de la Gauche communiste” (GIGC). Ce nouveau groupe décline son identité : il est constitué de la fusion entre 2 éléments du groupe Klasbatalo de Montréal et d’éléments de l’ex-prétendue “Fraction interne” du CCI (FICCI) qui ont été exclus du CCI en 2003 pour leurs comportements indignes de militants communistes : en plus du vol, de la calomnie, du chantage, ces éléments ont franchi le Rubicon par leurs comportements délibérés de mouchards, notamment en publiant à l’avance sur Internet la date de la Conférence de notre section au Mexique et en affichant de façon insistante les véritables initiales d’un de nos camarades présenté comme le “chef du CCI”. Nous renvoyons nos lecteurs non avertis aux articles publiés à l’époque dans notre presse ().
Dans un de ces articles, “Les méthodes policières de la FICCI”, nous avions clairement mis en évidence que ces éléments offrent à titre gracieux leurs bons et loyaux services à l’État bourgeois. Ils passent le plus clair de leur temps à une activité de surveillance assidue du site Internet du CCI, cherchant à s’informer de tout ce qui se passe dans notre organisation, se nourrissant et colportant les ragots les plus nauséabonds ramassés dans les égouts (et notamment sur le couple Louise-Peter, deux militants du CCI, qui les obsède et les excite au plus haut point depuis plus de dix ans !). Ultérieurement à cet article, ils avaient encore aggravé leur cas en publiant un document de 114 pages, reproduisant de nombreux extraits des réunions de notre organe central international, qui se proposait de faire la démonstration de leurs accusations contre le CCI. Ce que ce document démontrait en réalité, c’est que ces éléments ont un cerveau malade, totalement aveuglé par la haine contre notre organisation, et que c’est consciemment qu’ils livrent à la police des informations sensibles afin de favoriser le travail de celle-ci.
A peine né, ce petit avorton dénommé “Groupe international de la Gauche communiste” lance son cri primal en déchaînant une propagande hystérique contre le CCI, comme en témoigne le placard publicitaire affiché sur son site Web : “Une nouvelle (ultime ?) crise interne dans le CCI !” accompagné bien sûr d’un “Appel au camp prolétarien et aux militants du CCI”.
Depuis plusieurs jours, ce “groupe international” (composé de 4 individus) mène une activité frénétique, adressant lettre sur lettre à tout le “milieu prolétarien” ainsi qu’à nos militants et à certains de nos sympathisants (dont ils ont récupéré les adresses) afin de les sauver des “griffes” d’une prétendue “faction liquidationniste” (un clan Louise, Peter, Baruch).
Les membres fondateurs de ce nouveau groupe, deux mouchards de l’ex-FICCI, viennent de franchir un pas supplémentaire dans l’ignominie en dévoilant clairement leurs méthodes policières visant à la destruction du CCI. Ce prétendu “Groupe international de la Gauche communiste” sonne le tocsin et crie à tue-tête qu’il est en possession des Bulletins internes du CCI. En exhibant leur trophée de guerre et en faisant un tel tintamarre, le message que ces mouchards patentés cherchent à faire passer est très clair : il y a une “taupe” dans le CCI qui travaille main dans la main avec l’ex-FICCI ! C’est clairement un travail policier n’ayant pas d’autre objectif que de semer la suspicion généralisée, le trouble et la zizanie au sein de notre organisation. Ce sont les mêmes méthodes qu’avait utilisées le Guépéou, la police politique de Staline, pour détruire de l’intérieur le mouvement trotskiste des années 1930. Ce sont ces mêmes méthodes qu’avaient déjà utilisées les membres de l’ex-FICCI (et notamment deux d’entre eux, Juan et Jonas, membres fondateurs du “GIGC”) lorsqu’ils ont fait des voyages “spéciaux” dans plusieurs sections du CCI en 2001 pour organiser des réunions secrètes et faire circuler des rumeurs suivant lesquelles l’une de nos camarades (la “femme du chef du CCI”, suivant leur expression) serait un “flic”. Aujourd’hui, le même procédé pour tenter de semer la panique et détruire le CCI de l’intérieur est encore plus abject : sous le prétexte hypocrite de vouloir “tendre la main” aux militants du CCI et les sauver de la “démoralisation”, ces indicateurs professionnels adressent en réalité le message suivant à tous les militants du CCI : “Il y a un (ou plusieurs) traîtres parmi vous qui nous donne vos Bulletins internes, mais on ne vous donnera pas son nom car c’est à vous de chercher par vous-même !”. Voilà le véritable objectif de toute cette agitation fébrile de ce nouveau “groupe international” : introduire une fois encore le poison du soupçon et de la méfiance au sein du CCI pour chercher à le détruire de l’intérieur. Il s’agit bien d’une véritable entreprise de destruction dont le degré de perversion n’a rien à envier aux méthodes de la police politique de Staline ou de la Stasi.
Comme nous l’avions rappelé à plusieurs reprises dans notre presse, Victor Serge dans son livre bien connu et qui est une référence dans le mouvement ouvrier, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, met clairement en évidence que la diffusion du soupçon et de la calomnie est l’arme privilégié de l’État bourgeois pour détruire les organisations révolutionnaires : “la confiance en le parti est le ciment de toute force révolutionnaire (…) Les ennemis de l’action, les lâches, les bien installés, les opportunistes ramassent volontiers leurs armes dans les égouts ! Le soupçon et la calomnie leur servent à discréditer les révolutionnaires (…) Ce mal – le soupçon entre nous – ne peut être circonscrit que par un grand effort de volonté. Il faut – et c’est d’ailleurs la condition préalable de toute lutte victorieuse contre la provocation véritable dont chaque accusation calomnieuse portée contre un militant fait le jeu – que jamais un homme ne soit accusé à la légère, et que jamais une accusation formulée contre un révolutionnaire ne soit classée. Chaque fois qu’un homme aura été effleuré d’un pareil soupçon, un jury de camarades doit statuer et se prononcer sur l’accusation ou sur la calomnie. Règles simples à observer si l’on veut préserver la santé morale des organisations révolutionnaires.” Le CCI est la seule organisation révolutionnaire qui soit restée fidèle à cette tradition du mouvement ouvrier en défendant le principe des Jurys d’Honneur face à la calomnie : seuls des aventuriers, des éléments troubles et des lâches ne veulent pas faire la clarté devant un Jury d’Honneur ().
Victor Serge affirme également que les motivations qui conduisent certains militants à offrir leurs services aux forces de répression de l’État bourgeois ne sont pas forcément la misère matérielle ou la lâcheté : “il y a beaucoup plus dangereux, les dilettanti, aventuriers qui ne croient en rien, blasés sur l’idéal qu’ils ont naguère servi, épris du danger, de l’intrigue, de la conspiration, d’un jeu compliqué où ils dupent tout le monde. Ceux-là peuvent avoir du talent, jouer un rôle à peu près indéchiffrable”. Et parmi le profil du mouchard ou de l’agent provocateur, on trouve, selon Victor Serge, d’ex-militants “blessés par le parti”. De simples blessures d’orgueil, des griefs personnels (jalousie, frustration, déception…), peuvent conduire des militants à développer une haine incontrôlable contre le parti (ou contre certains de ses membres qu’ils considèrent comme des rivaux) et à offrir leurs services aux forces de répression de l’État bourgeois.
Tous les “Appels” tapageurs de cette agence officieuse de l’État bourgeois qu’est le “GIGC” ne sont que des appels au pogrom contre certains de nos camarades (nous avions déjà dénoncé dans notre presse les menaces proférées par un membre de l’ex-FICCI qui avait dit à l’un de nos militants “toi, je vais te trancher la gorge !”). Ce n’est nullement un hasard si ce nouvel “Appel” des mouchards de l’ex-FICCI a été immédiatement relayé par l’un de leurs complices et “ami”, un certain Pierre Hempel (qui publie une feuille de chou, du genre “presse people”, aussi indigeste que délirante) intitulé Le Prolétariat universel [27] dans lequel on peut lire des propos du style “Peter et sa pouffiasse”. La “pouffiasse” en question étant bien entendu notre camarade harcelée depuis plus de 10 ans par les mouchards et potentiels tueurs de l’ex-FICCI et leurs complices. Voilà par quel genre de littérature (très “prolétarienne”) est relayée aujourd’hui l’“appel” de ce prétendu “Groupe international de la Gauche communiste” qui attise la curiosité (et le voyeurisme) de tous les charognards du petit “milieu” soi-disant “prolétarien”. On a les amis qu’on mérite !
Mais ce n’est pas tout. En consultant les liens qui figurent en note (), nos lecteurs qui appartiennent vraiment au camp de la Gauche communiste, pourront se faire une idée un peu plus précise du pedigree de ce nouveau “Groupe international de la Gauche communiste” : il est sponsorisé depuis plusieurs années par une tendance au sein d’une autre officine de l’État bourgeois, le NPA (parti d’Olivier Besancenot qui se présente aux élections et qui est invité régulièrement sur les plateaux de la télévision). Cette tendance du NPA lui fait régulièrement une publicité tapageuse, à la Une de son site Internet ! Si un groupe de l’extrême gauche du Capital fait autant de publicité pour la FICCI et son déguisement (le “GIGC”), c’est bien la preuve que la bourgeoisie sait reconnaître ses fidèles serviteurs : elle sait sur qui elle peut compter pour tenter de détruire le CCI. Ainsi, les mouchards du “GIGC” seraient en droit de réclamer une décoration à l’État (remise par le ministre de l’Intérieur, évidemment !) à qui ils ont rendu des services bien plus éminents que ceux de la plupart des récipiendaires de breloques.
Le CCI fera toute la clarté et informera ses lecteurs des suites de cette affaire. Il est tout à fait possible que nous soyons infiltrés par un (ou plusieurs) élément troubles. Ce ne serait pas la première fois et nous avons une longue expérience de ce type de problème au moins depuis l’affaire Chénier, un élément exclu du CCI en 1981 et qui, quelques mois plus tard, travaillait officiellement pour le Parti socialiste alors au gouvernement. Si tel est le cas, bien évidemment, nous appliquerons nos Statuts comme nous l’avons toujours fait.
Mais nous ne pouvons pas écarter une autre hypothèse : l’un de nos ordinateurs a pu être piraté par les services de la police (qui surveille nos activités depuis plus de 40 ans). Et il n’est pas à exclure que ce soit la police elle-même (en se faisant passer pour une “taupe”, militant anonyme du CCI) qui ait transmis à la FICCI certains de nos Bulletins internes sachant pertinemment que ces mouchards (et notamment les deux membres fondateurs de ce prétendu “GIGC”) en feraient immédiatement bon usage. Cela n’aurait d’ailleurs rien de surprenant puisque les cow-boys de la FICCI (qui tirent toujours plus vite que leur ombre !) se sont déjà fait avoir en 2004 en flirtant avec un “inconnu” d’une officine stalinienne en Argentine, le “citoyen B” qui se cachait derrière un prétendu “Circulo de comunistas internacionalistas”. Ce “Circulo” purement virtuel présentait le grand avantage de publier des mensonges ignobles et grossiers contre notre organisation, mensonges qui ont été complaisamment relayés par la FICCI. Dès que ces mensonges ont été démontés, le “citoyen B” a disparu de la circulation, laissant la FICCI dans la consternation et le plus grand désarroi.
La FICCI prétend que “Le prolétariat a besoin de ses organisations politiques plus que jamais afin de s’orienter vers la révolution prolétarienne. Un affaiblissement du CCI reste toujours un affaiblissement du camp prolétarien dans son ensemble. Et un affaiblissement du camp prolétarien implique nécessairement un affaiblissement du prolétariat dans la lutte de classe.” C’est d’une immonde hypocrisie. Les partis staliniens se proclamaient des défenseurs de la révolution communiste alors qu’ils en étaient les plus féroces ennemis. Personne ne doit être dupe : quel que soit le scénario, présence en nos rangs d’une “taupe” de la FICCI ou manipulation par les services officiels de l’État, le dernier “coup d’éclat” de la FICCI-GIGC démontre clairement que sa vocation n’est absolument pas de défendre les positions de la Gauche communiste et d’œuvrer à la révolution prolétarienne mais de détruire la principale organisation actuelle de la Gauche communiste. C’est une agence policière de l’État capitaliste, qu’elle soit rétribuée ou non.
Le CCI s’est toujours défendu contre les attaques de ses ennemis, notamment contre ceux qui veulent le détruire par des campagnes de calomnies et de mensonges. Cette fois non plus il ne se laissera pas faire. Il ne sera ni déstabilisé, ni intimidé par cette attaque de l’ennemi de classe. Toutes les organisations prolétariennes du passé ont dû faire face aux attaques de l’État bourgeois en vue de les détruire. Elles se sont défendues farouchement et, bien souvent, ces attaques, loin de les affaiblir, ont au contraire renforcé leur unité et la solidarité entre militants. C’est de cette façon que le CCI et ses militants ont toujours réagi face aux attaques et aux mouchardages de la FICCI. C’est ainsi que, dès qu’a été connu l’“appel” ignoble du “GIGC”, toutes les sections, tous les militants du CCI, se sont immédiatement mobilisés pour défendre avec la plus grande détermination notre organisation et nos camarades ciblés dans cet “appel”.
CCI, 4 mai 2014
() “Défense de l’organisation : les méthodes policières de la “FICCI [28]””, “Les réunions publiques du CCI interdites aux mouchards [29]”, et “Calomnie et mouchardage, les deux mamelles de la politique de la FICCI envers le CCI [30]”.
() Voir notamment notre communiqué du 21 février 2002, “Le combat des organisations révolutionnaires contre la provocation et la calomnie – Communiqué à nos lecteurs [31]”.
Voilà cinq ans que la population du nord du Nigeria vit dans l’horreur et la terreur. Depuis 2009 et son appel au djihad, Boko Haram n’a de cesse de commettre les pires exactions. Ce groupe terroriste massacre tous ceux qui semblent s’écarter de sa doctrine islamiste : villageois, écoliers… Rien que depuis le début de cette année, l’ONG Amnesty International estime que leurs crimes ont fait mille cinq cents victimes. L’objectif est simple : faire appliquer la charia, la loi islamique. Ce groupe et son idéologie barbare sont incontestablement une expression caricaturale de la décomposition du capitalisme. Il s’agit en particulier d’écarter tout ce qui relève de la culture et de l’éducation dite “moderne” ou “occidentale”, “Boko Haram” signifiant littéralement “l’éducation occidentale (ou moderne) est interdite”. Leur dernier exploit macabre vient d’ailleurs de faire la Une des médias de toute la planète : le 14 avril, ces terroristes ont enlevé deux cent soixante-seize lycéennes dans leur dortoir à Chibok. Ils ont ensuite fanfaronné devant les caméras pour annoncer leur mise en vente comme esclaves. Si cinquante-trois d’entre elles sont parvenues à s’échapper, un mois après, personne ne sait ce que sont devenues les deux cent vingt-trois autres jeunes filles.
L’indignation face à une telle barbarie a secoué immédiatement les réseaux sociaux dans tous les pays. Le 23 avril est ainsi apparu sur le Web le mot clef #Bring Back Our Girls (Rapportez nos filles), mot d’ordre relayé spontanément en quelques jours par des millions d’internautes. Il s’agit là d’une réaction saine, d’un refus de rester indifférent, d’un refus de s’habituer aux pires atrocités commises chaque jour dans ce monde barbare. La classe laborieuse, comme en grande partie les couches non-exploiteuses, qui subissent partout les mêmes conditions indignes, sont ainsi souvent bouleversées par le sort d’autres êtres humains qui leur sont inconnus mais avec qui elles se sentent pourtant liées. Dans ce sentiment instinctif d’appartenir à une seule et même humanité, à se solidariser, voire à s’unir pour lutter, recèle l’une des clefs de l’avenir.
La grande bourgeoisie, par la bouche de ses dirigeants politiques, son intelligentsia, ses figures médiatiques… s’est elle aussi fendue de déclarations afin de manifester tout son émoi et sa solidarité. Ainsi, entre autres exemples, Michelle Obama, la Première dame des États-Unis, posant ci-contre pour la photo.
Cette image a fait le tour du monde comme symbole de la mobilisation des puissants pour ces 223 jeunes filles en danger. Quel cynisme ! Quelle hypocrisie sans borne ! Si Boko Haram est un rassemblement de fous fanatiques meurtriers, la grande bourgeoisie est tout aussi barbare. Cette classe dirige un système d’exploitation inhumain et ne recule devant rien pour défendre ses intérêts. C’est froidement et en toute conscience qu’elle commet des massacres de masse, à grande échelle : les deux guerres mondiales, le Vietnam ou la Corée, la guerre du Golfe en 1991, celles d’Afghanistan ou d’Irak dans les années 2000… la liste des boucheries impérialistes est sans fin. A ses yeux, la vie des esclaves n’a aucune valeur. D’ailleurs, concrètement, derrière le paravent médiatique, dans le monde réel, au Nigeria, ce sont les parents qui sont partis à la recherche de leurs propres filles, se cotisant pour payer l’essence.
Tout ce cirque médiatique ne visait en réalité qu’une seule chose, redorer à peu de frais le vernis des dirigeants politiques des grands pays démocratiques. Quelques belles photos, quelques déclarations, quelques clics sur les réseaux sociaux et pourquoi pas quelques larmes de crocodiles devant les caméras, voilà comment tous ces bouchers veulent nous faire oublier leurs propres croisades sanguinaires.
Cette grande propagande internationale n’est une fois de plus qu’une immense opération de marketing destinée à régénérer l’idéologie démocratique en profitant de la barbarie. La guerre menée par Boko Haram, même si elle ne semble pas directement affecter l’économie du pays, une des premières du continent africain, le pétrole, les grandes villes, les zones de production étant toutes au sud quand le groupuscule terroriste décapite et éviscère à tour de bras dans le nord, apparaît comme une opportunité pour orchestrer une campagne médiatique efficace, une campagne qui laisse dans l’ombre le véritable mobile de son agitation. Même si l’intérêt purement économique et immédiat pour les grandes puissances d’intervenir directement paraît a priori assez limité, nul doute que les requins impérialistes tournant autour de cette région géostratégique voient par contre une occasion pour essayer de s’implanter militairement face à leurs rivaux. Ainsi, le 6 mai, les États-Unis ont annoncé l’envoi de forces armées ; puis la France leur a emboîté le pas en annonçant, le 7 mai, l’envoi d’une “équipe spécialisée” et le Royaume-Uni mobilisera bientôt lui aussi des “conseillers spéciaux” et des forces spéciales de son armée de l’air. Tous ces gens cyniques se moquent et se fichent totalement des lycéennes ! L’expérience nous montre la signification de ces élans humanitaires des représentants de la grande bourgeoisie : un même alibi pour avancer, encore une fois, leurs pions respectifs dans la guerre impérialiste sans merci que les nations se livrent continuellement.
DG, 15 mai 2014
Les accrochages meurtriers dans la région de Donetsk, les tensions et nouvelles provocations dans l’Est de Ukraine, comme le référendum pro-russe bidon et les divers petits coups de force des troupes spéciales russes, les manifestations et actions diverses tendant à échapper à tout contrôle, les réactions sporadiques de l’armée ukrainienne, tout cela ne relève pas d’une “réalité du xixe siècle” ou d’un “autre âge” comme veulent le faire croire bon nombre d’observateurs, mais bel et bien de la logique interne du système capitaliste, d’un système en décomposition, toujours bien présent et toujours meurtrier.
Cet article, rédigé en mars, revient spécifiquement sur l’hypocrisie de la classe dominante, notamment occidentale, qui persiste à se parer d’une image “pacifiste”, garante des “droits”, se donnant bonne conscience en enfumant les esprits par l’annonce de “sanctions” à l’égard des dirigeants russes.
L’article ci-dessous nous invite à aller au-delà de la simple dénonciation et indignation pour revenir sur la nécessité d’aller à la racine du problème : le fait que chaque Etat, petit ou grand, est impérialiste et donc que le prolétariat ne doit en aucun cas soutenir l’un ou l’autre des camps belligérants. Dans un prochain article nous reviendrons en profondeur sur l’analyse des événements qui se déroulent en Ukraine.
Quand les troupes russes s’emparèrent des bâtiments stratégiques en Crimée, le secrétaire d’État américain John Kerry prononça cette condamnation sans concession : “Au xxie siècle, il est inconcevable de se comporter comme au xixe siècle, en envahissant un autre pays, sous un prétexte totalement fallacieux.”
Poutine, cependant, empruntant une expression à Tony Blair, insista sur le fait que la demi-invasion de l’Ukraine était une “intervention humanitaire” et que, de toutes façons, les forces qui ont pris possession du Parlement de Crimée étaient de simples “unités d’auto-défense” qui ont acheté leurs uniformes russes dans un magasin d’occasions.
Il n’est pas difficile de voir la vacuité et l’hypocrisie de ces représentants du capital. La déclaration de Kerry a été accueillie par un torrent de protestations à gauche : celle-ci a fait remarquer que le fait d’inventer des prétextes pour justifier l’invasion d’autres pays correspond exactement au comportement des États-Unis depuis les vingt dernières années et plus : il suffit de rappeler l’invasion en 2003 de l’Irak, justifiée par la suspicion de présence d’armes de destruction massive, ou le comportement des États-Unis au xixe siècle. De même, l’appel de Poutine pour des motifs humanitaires porte le monde entier à se moquer de lui lorsqu’on pense à Grozny réduite à des décombres dans les années 1990 quand l’armée russe a réprimé sans ménagement les tentatives des Tchétchènes voulant rompre avec la Fédération de Russie.
Le comportement des États du xixe siècle est une référence pour l’impérialisme. A cette époque de l’histoire du capitalisme, les grandes puissances ont construit des empires énormes en envahissant des pans entiers de l’espace pré-capitaliste, à la recherche de marchés. Les efforts désespérés pour s’emparer des espaces restants, s’y accrocher ou se les partager, furent un facteur décisif dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale.
De tous les marxistes et aussi de notre point de vue, Rosa Luxemburg avait la vision la plus clairvoyante des origines et de la nature de l’impérialisme. Elle a ainsi analysé la signification de cette transition de l’impérialisme du xixe au xxe siècle : “Avec le degré d’évolution élevé atteint par les pays capitalistes et l’exaspération de la concurrence des pays capitalistes pour la conquête des territoires non capitalistes, la poussée impérialiste, aussi bien dans son agression contre le monde non capitaliste que dans les conflits plus aigus entre les pays capitalistes concurrents, augmente d’énergie et de violence. Mais plus s’accroissent la violence et l’énergie avec lesquelles le capital procède à la destruction des civilisations non capitalistes, plus il rétrécit sa base d’accumulation. L’impérialisme est à la fois une méthode historique pour prolonger les jours du capital et le moyen le plus sûr et le plus rapide d’y mettre objectivement un terme. Cela ne signifie pas que le point final ait besoin à la lettre d’être atteint. La seule tendance vers ce but de l’évolution capitaliste se manifeste déjà par des phénomènes qui font de la phase finale du capitalisme une période de catastrophes” ().
Ces mots ont été écrits un an avant l’éclatement de la Première Guerre mondiale. Et nous sommes toujours en train de vivre cette “période de catastrophes”, marquée par une crise économique globale, deux guerres mondiales, des guerres par procuration meurtrières (souvent menées au nom de la décolonisation) au cours de la guerre froide, puis les conflits exprimant le chaos qui a envahi le globe après la chute du vieux système des blocs Est-Ouest.
Dans ce conflit, l’impérialisme peut avoir changé de forme – le fait de garder des colonies, par exemple, comme dans le cas de la Grande-Bretagne et de la France, devenait le signe d’un déclin impérialiste plutôt que d’une force, et la nation capitaliste la plus puissante, les États-Unis, a supplanté les vieux empires en utilisant son immense force économique pour asseoir sa domination sur de larges pans de la planète. Mais, même les États-Unis ont été obligés encore et encore d’utiliser leur force militaire pour soutenir leur influence économique, y compris par l’invasion d’autres pays, de la Corée à Grenade et du Vietnam à l’Irak. De même leur principal rival durant la guerre froide, l’URSS, qui, du fait de sa faiblesse économique, utilisait un contrôle militaire brutal, seule façon de tenir la cohésion de son bloc : comme nous avons pu le voir avec les invasions de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie. Et bien que l’URSS n’existe plus, la Russie de Poutine ne lâche rien sur l’option militaire pour défendre ses intérêts nationaux.
En bref : l’impérialisme, loin d’être un phénomène du xix siècle, dirige toujours le monde. Et comme Rosa Luxemburg l’écrivait de la prison où elle était détenue pour s’être opposée au bain de sang de 1914 : “La politique impérialiste n’est pas l’œuvre d’un pays ou d’un groupe de pays. Elle est le produit de l’évolution mondiale du capitalisme à un moment donné de sa maturation. C’est un phénomène international par nature, un tout inséparable qu’on ne peut comprendre que dans ses rapports réciproques et auquel aucun État ne saurait se soustraire” ().
En d’autres termes, toutes les nations sont impérialistes aujourd’hui, de la plus grande à la plus petite, toutes sont poussées par les exigences impérieuses de l’accumulation capitaliste à s’étendre aux dépens de leurs rivaux, à utiliser la guerre, le massacre et le terrorisme pour défendre leurs intérêts économiques et diplomatiques. De même, la phrase nationaliste “ne sert plus qu’à masquer tant bien que mal les aspirations impérialistes, à moins qu’elle ne soit utilisée comme cri de guerre, dans les conflits impérialistes, seul et ultime moyen idéologique de capter l’adhésion des masses populaires et de leur faire jouer leur rôle de chair à canon dans les guerres impérialistes” ().
R. Luxemburg, comme Lénine, Trotski, Pannekoek, Rosmer et les autres, était une internationaliste. Elle ne considérait pas la société du point de vue de “son pays” mais de “sa classe”, la classe ouvrière, qui est la seule classe réellement internationale parce qu’elle est exploitée et attaquée par le capitalisme dans tous les pays. Elle savait que le nationalisme avait toujours été une façon de cacher la réalité fondamentale selon laquelle la société capitaliste est divisée en classes – une qui possède l’économie nationale et qui contrôle l’État national, et l’autre qui ne possède rien d’autre que sa force de travail. Dans le passé, alors que le capitalisme venait d’émerger de la vieille société féodale, l’idéal de la libération nationale pouvait servir les intérêts de la révolution bourgeoise progressiste, mais, dans la période du déclin du capitalisme, rien de positif ne reste du nationalisme, si ce n’est d’entraîner les exploités dans la guerre, pour la survie de leurs exploiteurs.
C’est pourquoi les internationalistes, en 1914, ont défendu la poursuite et l’approfondissement de la lutte de classe contre leur propre classe dominante ; pour la solidarité avec les ouvriers des autres pays luttant contre leur classe dominante ; pour l’unification éventuelle des ouvriers du monde entier en une révolution contre la loi capitaliste en tout lieu. C’est pourquoi ils ont adopté la même position au moment de la Seconde Guerre mondiale, guerre de procuration entre les États-Unis et l’URSS, et c’est pourquoi nous adoptons la même position contre les guerres d’aujourd’hui. Nous ne cautionnons pas la politique “du moindre mal” contre “l’ennemi numéro un”, nous ne défendons pas les “petites nations” contre les nations plus fortes. Nous ne soutenons pas non plus qu’il existe un “nationalisme des opprimés” qui serait moralement supérieur au “nationalisme de l’oppresseur”. Toutes les formes de nationalisme aujourd’hui sont également réactionnaires et meurtrières.
Dans le conflit actuel en Ukraine, nous ne défendons pas la “souveraineté” de l’Ukraine, soutenue par l’impérialisme américain, pas plus que nous ne défendons le militarisme russe mobilisé contre les États-Unis ou l’influence européenne sur leur flanc sud. Nous ne sommes pas non plus “neutres” ou pacifistes. Nous sommes partisans de la lutte de classes dans tous les pays, même si, comme en Ukraine ou en Russie aujourd’hui, la lutte de classes est noyée dans les combats de fractions concurrentes de la classe dominante.
Contre les barricades des drapeaux nationaux, divisant les ouvriers d’Ukraine et de Russie, contre la menace que constitue l’intoxication patriotique, qui risque de les entraîner dans un massacre terrible, les internationalistes ne doivent pas perdre de vue le mot d’ordre du mouvement ouvrier :
“La classe ouvrière n’a pas de patrie ! Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !”
CCI, mars 2014
() R. Luxemburg, L’Accumulation du capital, 1913, “III – Les conditions historiques de l’accumulation”, 31 : “Le protectionnisme et l’accumulation”.
() Brochure de Junius, éd. Spartacus, 1994, p. 127.
() Idem, page 128.
Cet article tente de mieux comprendre la situation sociale ambiante dominée par l’abattement qui règne en France depuis 2010. Mais parce que, comme il est dit dans l’article, “Le prolétariat n’a pas de patrie, il mène partout le même combat, il forme dans tous les pays une seule et même classe ; les défaites ou les victoires d’une partie du prolétariat dans un coin quelconque du globe sont les défaites ou les victoires du prolétariat comme un tout à l’échelle mondiale, chaque lutte portant atteinte à la confiance ou au contraire soulevant l’enthousiasme selon son issue”, la dynamique de la lutte de classe y est étudiée dans sa dimension historique et internationale, avec toutes les interdépendances que cela engendre. L’impact des mouvements sociaux en France influe sur le prolétariat de tous les pays, comme les mouvements à travers le monde influent sur la situation en France. Comme nous le verrons, cette dimension internationale de la lutte prolétarienne est bien connue de la bourgeoisie qui est capable face à son ennemi mortel, le prolétariat, de dépasser ses divisions nationales pour se concerter et s’entraider.
Depuis le mouvement social contre la réforme des retraites en 2010, voilà bientôt quatre ans, il n’y a plus eu une seule manifestation d’envergure en France. Pourtant, les raisons de lutter ne manquent pas. Prises sous le feu croisé de la crise économique et des attaques gouvernementales, les conditions de vie ne cessent de se dégrader. Les licenciements, les plans sociaux et les fermetures d’usines atteignent des sommets (63 100 entreprises ont déposé le bilan en 2013, égalant ainsi le record de 2009) ; chaque fonctionnaire doit réaliser toujours plus de tâches avec toujours moins de collègues, des moyens matériels déplorables et une immense pression morale culpabilisante, souvent proche du harcèlement, les aides sociales fondent comme neige au soleil. Des milliers de chômeurs se font radier chaque mois de Pôle emploi au moindre prétexte, perdant ainsi toutes indemnités ; les impôts et taxes en tout genre explosent… Plus encore que les attaques qui touchent le prolétariat dans sa chair, le mépris de la bourgeoisie pour les travailleurs, simples bêtes de somme à ses yeux, est insupportable. La situation est donc révoltante et devrait soulever massivement bien plus que de la colère : de l’indignation ! Alors pourquoi y a-t-il actuellement si peu de réactions ? Pourquoi cette morne plaine sociale ? Pire. Depuis plusieurs mois, les quelques manifestations qui font la Une des journaux sont celles de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie, qui prônent le repli communautaire ou régionaliste et déversent toute leur haine contre les homosexuels, les Juifs, les femmes qui avortent…
Essayer de comprendre cette situation, sans se bercer de douces illusions ni sombrer dans le désespoir, en affrontant les difficultés réelles du développement de la lutte contre le capitalisme, telle doit être l’attitude de tous ceux qui souhaitent contribuer au mieux à l’avènement d’un autre monde. Ces mots de Rosa Luxemburg prononcés en janvier 1919 devant les ouvriers de Berlin en pleine insurrection, doivent être pour tous une source d’inspiration : “Je crois qu’il est sain pour nous d’avoir en pleine clarté devant les yeux toutes les difficultés et les complications de cette révolution. Car j’espère bien que, pas plus que sur moi, cette description des grandes difficultés des tâches qui s’accumulent n’a pas sur vous un effet paralysant ; au contraire : plus la tâche est grande, plus nous rassemblerons toutes nos forces” ().
Le stalinisme est le fossoyeur de la révolution prolétarienne de 1917. Après que le gouvernement allemand ait écrasé dans le sang les insurrections de 1919, 1921 et 1923, le prolétariat de Russie s’est retrouvé totalement isolé ; la contre-révolution a alors inexorablement gagné du terrain jusqu’à sa victoire totale. Seulement, ce triomphe de la bourgeoisie ne s’est pas réalisé par la victoire guerrière de l’armée blanche, comme les Versaillais ont en 1871 écrasé la Commune de Paris, mais de “l’intérieur” sous le masque rouge du Parti bolchevik qui a peu à peu dégénéré puis trahi la classe ouvrière ().
Ce fut là un véritable drame historique, non seulement parce que la victoire de la contre-révolution a signifié la déportation ou le massacre par millions des combattants restés fidèles au combat de 1917, mais aussi parce que ces crimes purent être commis au nom du communisme. Le plus grand mensonge de l’histoire “communisme = stalinisme” fut un terrible poison idéologique inoculé dans les veines ouvrières. Il a permis de déformer de façon monstrueuse ce qu’était réellement le combat prolétarien pour l’émancipation de l’humanité. Pour tous les dupes de ce mensonge honteux, quel choix reste-t-il ? Soit continuer à se revendiquer du communisme en défendant, de façon aveugle ou “critique”, “la patrie du socialisme”, c’est-à-dire l’URSS et tous ses crimes ; soit rejeter sans distinction l’URSS, la révolution russe et toute l’histoire du mouvement ouvrier. Tel fut le premier coup de poignard du stalinisme.
Et le second ? Il fut donné à l’occasion de l’effondrement de l’URSS. Une immense campagne idéologique fut orchestrée au début des années 1990 ; la mort du communisme et même “la fin de l’histoire” furent décrétées1. Le même message a été matraqué et matraqué encore sur toutes les têtes : le combat révolutionnaire de la classe ouvrière mène à la pire barbarie. “A la poubelle Marx, Engels et Lénine puisqu’ils ne sont finalement que les pères de Staline ! A la poubelle les leçons des luttes ouvrières de l’histoire puisqu’elles ne peuvent engendrer qu’un monstre ! Vive le capitalisme éternel !” Les sociologues et autres spécialistes en tout genre sont venus apporter ici leur petite contribution en ajoutant que, de toutes façons, la classe ouvrière n’existait plus en Europe ou aux États-Unis puisque l’industrie avait presque disparu ; le bleu de chauffe et Le Manifeste de 1848 étaient donc des reliques.
Il ne faut surtout pas sous-estimer la puissance destructrice phénoménale de cette idéologie. Les travailleurs de telle ou telle branche, les chômeurs, les retraités, les jeunes précaires… se sont retrouvés dans les années 1990 atomisés puisqu’ils n’avaient plus de classe visible à laquelle se rattacher, sans avenir puisque la lutte pour un monde meilleur était officiellement impossible et sans passé puisque la lecture des livres et les leçons du mouvement ouvrier avaient prétendument abouti à l’horreur stalinienne. Le désespoir, le no future, la solitude ont ainsi fait un bond énorme, tout comme les sentiments de solidarité et la combativité ont reculé. Sans perspective, le tissu social s’est décomposé et se décompose encore ().
C’est ainsi que la dynamique de luttes née avec le tremblement de terre prolétarien de Mai 1968 en France et qui ne cessait de parcourir le monde, s’est brisée en 1990 et 1991. La bourgeoisie est parvenue à faire croire au prolétariat qu’il n’existait plus, que sa révolution n’avait jamais été, n’est pas et ne sera jamais ().
La bourgeoisie est la classe dominante la plus machiavélique et manœuvrière de l’histoire. Et si la Commune de Paris de 1871 et surtout la Révolution russe de 1917 lui ont bien fait comprendre une chose c’est que ses capacités, elle doit les employer à tout mettre en œuvre pour empêcher le prolétariat d’affirmer sa perspective historique. Un bref résumé des manœuvres et pièges tendus par la bourgeoisie depuis le début des années 1990 aux travailleurs vivant en France est à ce titre très éclairant sur la façon dont cette classe a constamment eu pour préoccupation d’endiguer le développement de la conscience du prolétariat en exploitant sans relâche la principale faiblesse de son ennemi mortel, celle de ne plus savoir qui il est, d’avoir perdu son identité :
En 1995, la bourgeoisie française a profité du déboussolement des travailleurs pour redorer à peu de frais le blason de ses plus fidèles chiens de garde, les syndicats. Comme elle savait parfaitement qu’une prise en mains des luttes par les travailleurs eux-mêmes était alors impossible compte tenu de l’état de faiblesse de la conscience prolétarienne, la bourgeoisie française s’est permise de créer artificiellement un mouvement massif en lançant simultanément deux attaques, l’une de grande ampleur et touchant tout le monde (le plan Juppé sur la Sécurité sociale) et une spécifique (contre les “privilèges” des cheminots), ce qui était à l’évidence une provocation. Il s’agissait d’un calcul permettant aux syndicats d’apparaître pour l’occasion “unis, combatifs et radicaux”. Dans quel but ? Face à l’usure accélérée des syndicats et à la défiance des travailleurs suscitée par trente-cinq ans de sabotage des mouvements sociaux (depuis mai 1968 et les luttes qui s’en suivirent dans les années 1970 et 1980), il était important pour la bourgeoisie d’imprimer une nouvelle image positive de ses officines d’encadrement de la classe ouvrière et de pousser les ouvriers à leur faire confiance. C’est pourquoi face à ce mouvement en carton-pâte, le gouvernement Juppé a fait mine de trembler et a retiré officiellement ses attaques. Les syndicats pouvaient triompher, le message selon lequel “la lutte paye si et seulement si vous suivez comme des moutons vos syndicats” était passé (). Car il n’y a rien pour la bourgeoisie de plus dangereux que des prolétaires qui commencent à penser et à s’organiser par eux-mêmes.
En 2003, l’ambiance sociale a changé. Alors la bourgeoisie a sorti la même partition : deux attaques simultanées, la première générale (une énième réforme des retraites) et une particulière (suppression de milliers de postes dans l’Éducation nationale). Mais le gouvernement l’a joué différemment. La manœuvre était simple : masquer l’attaque sur les retraites qui touchait toute la classe ouvrière, en harcelant un secteur spécifique avec une mesure spécifique. Et c’est ici que les syndicats, recrédibilisés par la manœuvre de 1995, sont entrés en scène. Refoulant la question des retraites au second plan, ces officines ont mis en avant la revendication particulière des travailleurs de l’Éducation nationale. Ainsi, le secteur de la classe ouvrière le plus touché, au lieu de devenir la locomotive d’un mouvement plus large et global, s’est englué dans le piège du corporatisme. Les enseignants se sont retrouvés isolés et impuissants. Les syndicats finiront d’épuiser les éléments les plus combatifs en les entraînant dans des actions désespérées et stériles comme le blocage des examens de fin d’année. Et afin de parachever le travail de sape, la bourgeoisie pris un malin plaisir à annoncer à grand renfort de publicité que pas un seul jour de grève ne serait payé. Le Premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, pouvait ainsi, en guise de conclusion, ressortir son message adressé à toute la classe ouvrière : “Ce n’est pas la rue qui gouverne.”
En 2006, le mouvement contre le CPE n’a pas été voulu et programmé par la bourgeoise. Au contraire, il va la surprendre. A l’origine, l’attaque semble bénigne : il s’agit d’instaurer un nouveau contrat précarisant encore un peu plus le travail des moins de vingt-cinq ans. Seulement, une large partie des jeunes futurs prolétaires vont réagir de façon inattendue en prenant en mains la lutte à travers de vraies assemblées générales et en refusant de se laisser enfermer dans un mouvement de “jeunes”, en en appelant au contraire à la solidarité des autres secteurs, des retraités, des chômeurs. Cela ne se fait d’ailleurs pas sans heurts avec les syndicats étudiants qui tentent partout de saboter cette auto-organisation et cette volonté d’extension du mouvement. Et la mayonnaise prend. Manifestation après manifestation, toujours plus nombreux sont les membres de la classe ouvrière à venir grossir les rangs, de façon totalement désintéressée (puisque la réforme prévue ne les touche pas directement) ; ils sont portés par ce qui est le ciment de notre classe : le sentiment de solidarité. La bourgeoisie a l’intelligence de sentir clairement le danger et retire immédiatement le projet pour mettre un terme à cette dynamique menaçante.
L’année suivante, en 2007, le vent enthousiasmant de cette expérience souffle encore un peu. Les cheminots d’un côté, les lycéens et étudiants de l’autre sont attaqués séparément et de façon ciblés. Nombreux sont les lycéens à se joindre au mouvement de lutte des cheminots et les manifestations rassemblent de façon relativement plus large des travailleurs des autres secteurs, des retraités et des chômeurs. Lors d’assemblées générales, des dirigeants syndicaux sont conspués et chassés (). Cela dit, cette fois, parce que l’élan de solidarité au sein de la classe est tout de même moindre qu’en 2006 et que les assemblées générales demeurent au main des syndicats, le gouvernement ne cède pas ; les attaques passent et la lutte finit par s’épuiser. Le prix à payer pour la bourgeoisie pour faire passer le message selon lequel “lutter ne paie pas” est un discrédit important des syndicats. Mais la défaite n’est pas suffisamment amère pour le prolétariat au goût de la bourgeoisie, elle ne pouvait donc en rester là.
En 2008 et 2009, en Guadeloupe, face à la cherté de la vie, la colère est immense. La bourgeoisie française va alors utiliser ce prolétariat combatif mais isolé, manquant d’expérience et empoisonné par la division raciale entre les blancs et les noirs, comme des cobayes dans un laboratoire grandeur nature pour tester ses manœuvres. S’en suit la plus grande mobilisation ouvrière de l’histoire de l’île, quantitativement impressionnante, mais totalement encadrée de bout en bout par le syndicat local (le LKP). Ce mouvement s’achèvera avec quelques promesses de contrôle des prix et quelques aides ponctuelles et surtout un immense épuisement de la combativité. La manœuvre était rodée et pouvait donc être appliquée à plus grande échelle à la métropole.
2010 va ainsi connaître tout au long de l’année une série de manifestations massives. Là encore, la colère est immense face à une forte dégradation des conditions d’accès à la retraite, symbole d’un avenir de plus en plus noir. Mais d’emblée les syndicats prennent les affaires en mains. En fait, ils s’étaient entretenus déjà préventivement de nombreuses fois à l’Élysée, leur riposte était donc déjà planifiée et décidée collectivement avec le gouvernement. Mois après mois d’abord, puis semaine après semaine ensuite, ils mobilisent largement et font défiler des millions de travailleurs lors de “journées d’action” toutes aussi stériles les une que les autres. Une toute petite minorité réagira d’ailleurs en prônant dans des assemblées générales organisées en dehors du contrôle syndical et rassemblant quelques dizaines de personnes, la prise en mains de la lutte par les travailleurs eux-mêmes. Mais cet appel, profondément juste pour l’avenir, ne pouvait être qu’un vœu pieux dans la situation immédiate marquée par un encadrement syndical absolu. Au fil de ces journées d’action, où les discussions sont interdites par la kermesse syndicale, où les rencontres entre les différents secteurs de la classe des exploités est impossible du fait du “parcage” syndical, chacun restant bien en rang sous “sa” banderole, aux côtés de “ses” collègues, où les assemblées générales sont organisées en catimini pour les syndiqués et selon une savante règle de division proche du saucissonnage (secteur par secteur, boîte par boîte, corporation par corporation et parfois même étage par étage…), le résultat est un épuisement, un découragement et surtout un sentiment d’impuissance croissant. Pour parachever ce travail de sape et alors que le mouvement commence à décliner, les syndicats finissent par se radicaliser en prônant le blocage de l’économie par l’occupation du secteur prétendument stratégique des raffineries. Les ouvriers les plus combatifs se retrouvent donc isolés à devoir défendre seuls le blocage de “leur” unité de production pétrolière. Cette manœuvre, il faut en avoir conscience, fut d’une redoutable efficacité pour la bourgeoisie car, quatre années plus tard, le sentiment d’impuissance ressenti à l’époque fut tel que la situation sociale est encore marquée aujourd’hui par le sceau de l’abattement.
Le timing de cette manœuvre doit aussi interroger. Pourquoi cette volonté d’épuiser la combativité ouvrière en France précisément à ce moment là ? A l’été 2007, avec la crise des subprimes et surtout à l’automne 2008 avec la faillite de la banque Lehman Brothers, la crise économique mondiale connaît une brusque aggravation. En Europe, la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne sont touchés de plein fouet alors que la France est relativement épargnée, notamment par l’explosion massive du chômage et la baisse des salaires des fonctionnaires. Pourtant, c’est bien en France que va avoir lieu en premier la “riposte” syndicale. Pourquoi ? Par le mouvement artificiel de 2010 qui va durer jusqu’à épuisement, il est tout à fait possible que la bourgeoisie ait ici réalisée une sorte de contre-feu : sentant la colère et la réflexion se développer dans les pays les plus gravement atteints par la crise, en particulier en Espagne (pays qui a lui aussi une longue expérience de luttes ouvrières), il fallait préventivement épuiser la colère et décourager à la lutte en France. Voir s’étendre une seule et même lutte entre ces deux prolétariats voisins serait dangereux pour la bourgeoisie et donc inacceptable. Quoi qu’il en soit, cette manœuvre syndicale de la bourgeoisie française a eu effectivement comme résultat de démoraliser les travailleurs de l’hexagone juste avant que ne se développe un mouvement social porteur de l’autre côté des Pyrénées. En 2011, en effet, quand le mouvement des Indignados (les indignés) va naître sur la place de La Puerta del Sol à Madrid et se propager aux quatre coins du monde, même en Israël ou aux États-Unis sous le nom des Occupy, il viendra s’échouer lamentablement en France sur la résignation de prolétaires épuisés et abattus. L’extension géographique du mouvement des Indignados vers ses plus proches voisins et frères de classe a ainsi été brisée et les Indignés se sont finalement retrouvés isolés… ce qui explique en partie qu’en Espagne aussi la situation sociale est depuis lors très morne malgré les coups de boutoirs puissants et incessants de la crise économique. Le prolétariat n’a pas de patrie, il mène partout le même combat, il forme dans tous les pays une seule et même classe ; les défaites ou les victoires d’une partie du prolétariat dans un coin quelconque du globe sont les défaites ou les victoires du prolétariat comme un tout à l’échelle mondiale, chaque lutte portant atteinte à la confiance ou au contraire soulevant l’enthousiasme selon son issue. C’est pourquoi cette réussite de la bourgeoisie dans la prévention de la convergence des mouvements en France et en Espagne, explique le recul des luttes depuis la fin 2011 bien au-delà des frontières de ces deux seuls pays, le contre-coup de l’isolement des Indignados s’est répercuté à l’échelle internationale. L’autre raison de cette dynamique négative, qui doit toujours être inscrite dans le cadre de la décomposition et de la perte d’identité de classe du prolétariat depuis 1990, est le tour sinistre qu’a pris le “Printemps arabe”. En effet, les mouvements sociaux initiaux de Tunisie et d’Égypte, avec le symbole de l’occupation de la place Tahrir, même s’ils étaient d’emblée marqués par la faiblesse de l’interclassisme, étaient aussi animés par une vague d’indignation et concrètement de grèves de la classe ouvrière. Le mouvement des Indignados y avait d’ailleurs vu une source d’inspiration et de courage, clamant aux premiers jours de lutte à Madrid ce slogan internationaliste : “De la place Tahrir à la Puerta del Sol !”. Seulement, en Libye puis en Syrie, le prolétariat trop faible historiquement n’a pu apporter son souffle ; ce sont au contraire la guerre civile et les enjeux impérialistes tant régionaux qu’internationaux qui ont fini par dominer totalement la situation, engendrant toutes les horreurs imaginables de la guerre capitaliste. L’Égypte a alors basculé aussi à son tour, dans une moindre mesure évidemment, dans cette barbarie faite d’affrontements meurtriers dans le seul intérêt des bandes bourgeoises rivales. Le message apparent qui ressort de cet enchaînement, et relayé abondamment par les médias généreux en images horribles, est que la lutte sociale, l’aspiration à la dignité et à la liberté, sont des impasses qui mènent à toujours plus de chaos. Et les derniers événements en Ukraine confirment encore un peu plus ce sentiment. Il faudra un véritable effort de réflexion au sein de la classe ouvrière pour comprendre les raisons réelles de cette dégénérescence vers la guerre civile :
– le prolétariat n’a rien à gagner à se battre pour plus de démocratie bourgeoise ou un “capitalisme plus humain” car cela revient à se battre pour maintenir ce système d’exploitation qui ne peut être que barbare ;
– il à tout à perdre à se laisser entraîner derrière la confrontation des différentes cliques et bandes de la bourgeoise ;
– il n’a aucun intérêt local, régional, national, communautaire, ethnique, religieux à défendre ;
– sa lutte est celle de l’abolition de l’exploitation, des classes et des frontières à l’échelle du monde ;
– sa force est celle du développement de sa conscience et de sa moralité, de son auto-organisation et de sa solidarité internationale !
La bourgeoisie distille en permanence quantités de mensonges et autres subterfuges qui pourrissent insidieusement la réflexion. Toutes les manœuvres de la bourgeoisie française depuis les années 1990 renvoient ainsi à cette autre grande arme de la classe dominante face à son ennemi : son intelligence et la force de sa propagande idéologique :
Les années qui ont suivi l’effondrement de l’URSS furent dominées par cette offensive idéologique impitoyable sur la mort du communisme et “la fin de l’histoire” ; années durant lesquelles le mensonge “stalinisme = communisme” fut répété jusqu’à satiété. Ce fut là un coup porté terrible à la confiance des ouvriers à lutter pour un monde meilleur, comme nous l’avons déjà vu précédemment.
Les manifestations de 2003 montraient, nous l’avons dit aussi, un léger timide changement du climat social par rapport au désespoir ambiant des années 1990 ; non seulement la colère et la combativité étaient très grandes mais surtout une réflexion commençait à se développer depuis le début des années 2000 sur l’évolution de la situation mondiale. La marchandisation de toute activité humaine, la destruction de la planète et la précarité galopante étaient autant de sujets d’inquiétude. L’antimondialisme des années 1990, qui prônait fondamentalement le repli nationaliste et exprimait ainsi la peur face à l’avenir, s’est alors mué en altermondialisme, animé d’une volonté de lutte contre l’uniformisation et la standardisation, volonté symbolisée par ce slogan : “un autre monde est possible”. Cette évolution est intéressante car elle révèle un changement d’état d’esprit au sein de la classe ouvrière. En effet, la bourgeoisie a dû s’adapter, faire évoluer sa propagande pour attirer dans ses filets idéologiques les ouvriers et détourner ainsi leur réflexion des racines profondes du mal de l’humanité : le capitalisme, l’exploitation de l’homme par l’homme, la société de classes. Car l’antimondialisme comme l’altermondialisme sont des pièges idéologiques tendus par la bourgeoisie pour diluer les ouvriers dans l’interclassisme, les éloigner de toutes pensées révolutionnaires et les rabattre vers les “combats” pour “plus de démocratie”, “une politique moins libérale et plus humaine”, un “commerce équitable”, etc. ().
Quelques années plus tard, à partir de l’été 2007, l’aggravation considérable de la crise va pousser la bourgeoisie à adapter une nouvelle fois son discours. Traditionnellement, le discours dominant sur la situation économique mondiale est de nier la gravité de la situation. Lors de la faillite de la banque Lehman Brothers, à l’automne 2008, au contraire, tous les médias, tous les politiciens et tous les intellectuels vont agiter les bras et crier à la catastrophe : le monde était menacé de s’arrêter de tourner, l’économie mondiale pouvait sombrer dans le gouffre des dettes et l’apocalypse nous attendait tous. Pourquoi ce changement radical de ton ? Pourquoi arrêter de cacher la gravité réelle de la situation économique mondiale pour, à l’inverse, la dramatiser de façon outrancière ? La crise économique ne pouvant plus être cachée, la bourgeoisie a décidé d’en parler à longueur de journée pour mieux la déformer et éviter toute réflexion libre. Surtout, ce discours alarmant est venu justifier les “nécessaires sacrifices”. Là aussi, il faut réfléchir à une éventualité : le gouvernement américain et sa banque centrale, la FED, avaient parfaitement les moyens financiers de sauver Lehman Brothers, ils ont pourtant choisi de la laisser se déclarer en faillite. Il n’est pas exclu qu’il s’agissait de trouver une raison pour déclencher une panique médiatique et justifier les “nécessaires sacrifices”. Augmenter la rentabilité des économies nationales américaines et européennes était devenu en effet une nécessité vitale face à la concurrence croissante des “pays émergents”, de la Chine tout particulièrement. Au nom de la “lutte contre les déficits”, nombreux sont les pays menant encore des politiques de réductions drastiques des aides sociales, des salaires, du nombre de fonctionnaires, etc. () Par exemple, aujourd’hui, l’Espagne a effectivement restauré la compétitivité de son économie nationale et exporte à nouveau ().
La bourgeoisie française a elle aussi joué cette carte. De nombreux fonctionnaires partant en retraite n’ont pas été remplacés, les salaires ont été gelés, les aides sociales réduites, les impôts augmentés… Mais il n’y a pas eu comme chez d’autres pays voisins d’attaques de grande ampleur : les réformes structurelles promises de la Sécurité sociale, de l’assurance- chômage, des régimes des retraites, du statut des fonctionnaires… ne cessent d’être reportées.
Il s’agit encore d’une preuve de l’intelligence de la bourgeoisie. Le prolétariat vivant en France est, comme partout ailleurs, atomisé et ne sait plus qu’il existe. Cela dit, et le mouvement de 2006 en a été une nouvelle preuve, il s’agit d’un prolétariat expérimenté et historiquement combatif. Ainsi, même terriblement affaiblie dans la conscience que la classe ouvrière a d’elle-même, une attaque frontale et massive du Capital français risquerait de déclencher un mouvement social tout aussi frontal et massif. Non seulement la bourgeoisie française ne veut pas de cela, mais les bourgeoisies voisines le craignent aussi.
Donc, depuis 2010 et la manœuvre qui a démoralisé les travailleurs, la classe dominante s’emploie à faire perdurer ce calme plat social : elle attaque de façon incessante les conditions de vie et de travail mais par petites touches, de-ci, de-là. Si le lion, sûr de sa force, se jette d’un bond sur la gazelle, les hyènes qui privilégient l’intelligence et la stratégie, harcèlent, mordillent et usent leur proie, avec patience et précision. En l’occurrence, la bourgeoisie française, même si chaque président élu se rêve en lion (), agit en véritable hyène contre les travailleurs. Elle attaque tel secteur ou tel autre, réduit de quelques euros telle aide ou augmente telle taxe, selon le vieil adage “diviser pour mieux régner”. La bourgeoisie appuie volontairement là où cela fait mal : puisque depuis les années 1990, la classe ouvrière a perdu son identité de classe, que règne la décomposition du tissu social et l’atomisation, elle s’abat sur les travailleurs petits paquets par petits paquets, voire individu par individu.
La gauche, au pouvoir depuis la victoire du socialiste François Hollande en 2012, s’avère une nouvelle fois particulièrement douée à ce petit jeu fait d’hypocrisie, de sournoiserie et d’instrumentalisation de la décomposition. En effet, non seulement elle a l’art et la manière d’enrober ses attaques, de les faire passer incognito mais elle sait aussi se dépenser sans compter pour lever un épais brouillard idéologique. En mettant en avant sa loi légalisant le mariage pour tous, en combattant avec forte publicité l’antisémitisme de “l’humoriste” Dieudonné ou encore en créant une taxe touchant particulièrement les petits industriels, paysans, commerçants et artisans, elle savait parfaitement qu’elle ferait se lever la frange la plus nauséabonde de la société. Et cela n’a pas loupé. Manifestations anti-homos, anti-Juifs, pour la “défense des régions” qui se vantaient de rassembler main dans la main petits patrons et ouvriers sous un même “bonnet-rouge” (), etc., rien n’a manqué à ce tableau affligeant.
Ce piège idéologique est redoutable. D’abord, il diffuse dans la société, soit ces idées putréfiées, soit une peur face à cette dynamique décrite comme fascisante. Ensuite, il crée l’illusion que la gauche est progressiste puisque se dressent face à elle les éléments les plus ouvertement réactionnaires. Dans les deux cas, cela renforce le déboussolement de la classe ouvrière, la perte de vue de qui elle est et de la force sociale qu’elle représente en diluant les ouvriers dans ces mouvements interclassistes (pro- ou anti-gouvernementaux).
La seconde partie de cet article, d’ores et déjà disponible sur notre site internet, sera publiée dans le prochain numéro de ce journal et aura pour chapitres : “La solidarité internationale de la bourgeoisie face au prolétariat en France” et “L’avenir appartient à la lutte de classe”.
Pawel, 6 mars 2014
() Citée par Paul Frölich, in Rosa Luxemburg, éd. L’Harmattan, p. 347.
() Lire nos brochures sur la Révolution russe et le stalinisme.
1) Le philosophe et économiste américain Francis Fukuyama eu ainsi un succès retentissant en pronostiquant en 1989 “la fin de l’histoire” (c’est à dire la fin de la lutte des classe) la victoire absolue du “monde libéral” (c’est à dire du capitalisme) et la chute brutale du nombre de guerres. La guerre du Golfe en 1990, quelques mois seulement après cette déclaration triomphante, révèle la profondeur et la véracité de la thèse de ce grand visionnaire de la bourgeoisie (sic !).
() Lire nos “Thèses sur la décomposition”, disponibles sur notre site web.
() Rosa Luxemburg, parlant de la révolution, et cela quelques jours avant de mourir elle-même assassinée par la soldatesque aux ordres de la social-démocratie nouvellement au pouvoir, finit son dernier texte, L’ordre règne à Berlin, par ces quelques mots soulignant l’importance pour le prolétariat de l’Histoire (du lien entre le passé, le présent et le futur), ainsi que sa confiance dans l’avenir : “J’étais, je suis et je serai”.
() En réalité, le plan Juppé est passé intégralement, petit bout par petit bout, les années suivantes.
() Lire nos articles sur le web “Intervention des militants du CCI dans deux AG de travailleurs de la SNCF : les cheminots démasquent les syndicats [38]” et “Un exemple de solidarité des lycéens avec les cheminots [39]”.
() Lire notre article sur le web : “L’altermondialisme : un piège idéologique contre le prolétariat”.
() Alors que, par ailleurs, les banques centrales et tous les États continuent de creuser les déficits en soutenant artificiellement l’économie à coups de dettes.
() Il s’agit d’un exemple illustrant les contradictions qui traversent le capitalisme. La compétitivité de l’économie espagnole est importante pour la santé économique de ce pays mais aussi pour que cesse la crise financière qui travers l’Union européenne. Néanmoins, les exportations de l’Espagne participent également à la saturation du marché et mettent à mal les économies voisines, comme celles de la France.
() Churchill avait, lui, pour surnom “Le dernier lion”.
() Les manifestants portaient le bonnet rouge breton comme signe de ralliement.
Le 14 avril 2014, ce qui semble être la plus grande grève de mémoire récente en Chine commença dans l’une des usines de Yue Yuen à Duongguan, au sud du pays. Selon les estimations, le nombre de grévistes variait de trente à quarante mille, le South China Morning Post du 18 avril avançant le nombre de cinquante mille grévistes. La grève a démarré dans l’une des sept usines de la Yue Yuen Industrial Holding Company installée à Taiwan, le plus gros fabricant de chaussures de marque du monde, produisant des chaussures pour Nike, Adidas, Convers, Reebok, Timberland et des douzaines d’autres encore. Une femme qui avait travaillé dans une de ces usines venait juste de se mettre en retraite et avait constaté que la pension versée était bien inférieure à ce qu’elle croyait toucher. Une grève a éclaté à l’usine et quelques centaines d’ouvriers sont sortis, immédiatement suivis de milliers d’autres dans les six autres sites, les jours suivants. Quelques jours plus tard, environ deux à six mille ouvriers (selon les estimations) sont sortis du site de Yue Yuen dans la province voisine de Jiangxi sur la même revendication concernant l’insuffisance du salaire social.
L’insuffisance de financement pour la protection des ouvriers (les pensions, les assurances accidents, les indemnités de licenciement, les prestations maladie et chômage) est en train de devenir un réel problème pour la classe ouvrière en Chine, particulièrement quand les usines ferment, sont relocalisées dans des endroits moins chers, comme au Vietnam par exemple, ou ailleurs dans le pays comme ici dans la province turbulente de Shenzhen vers la province du Huizhou qui est (pour le moment) plus calme. Cette pénurie chronique est certainement un phénomène lié aux entreprises étrangères, comme l’ont suggéré certaines fractions de la bourgeoisie chinoise (comme ils l’ont fait dans le passé en relation avec les affaires liées aux intérêts japonais) mais c’est néanmoins la pratique courante du capitalisme chinois de même que celle de tous les États capitalistes occidentaux, consistant à rogner encore et toujours sur les pensions, les indemnités de chômage et les prestations sociales des ouvriers. Il est également significatif que la classe ouvrière en Chine soit en train de commencer à se poser la question du budget pour les pensions et les autres prestations à long terme. Cela montre, tout comme pour les ouvriers à l’Ouest, le grand intérêt et le malaise qui existent pour l’avenir et la future génération d’ouvriers. Leurs actions sont sur la même ligne que la lutte contre les coupes dans les retraites en France en 2010 qui ont mobilisé des ouvriers de tous âges dans les rues en une immense manifestation de colère et de protestation. C’est la même question qui a provoqué la grève du métro à New York en décembre 2005 quand les patrons ont essayé de réduire les futurs paiements de pensions et de restreindre les remboursements médicaux, amenant quelque trente-cinq mille ouvriers à débrayer. Un intérêt similaire pour l’avenir a contribué à mobiliser les ouvriers et les jeunes dans des manifestations de masse en Espagne et en Grèce, amenant des dizaines de milliers de personnes dans les rues. Il a fallu toutes la rouerie des syndicats britanniques pour étouffer le questionnement et la colère des ouvriers en Grande-Bretagne, contre une attaque brutale sur les retraites dans les secteurs public et privé ; les syndicats ont aidé les patrons à faire passer les coupes, diminuant les retraites des ouvriers directement employés par eux d’un côté et augmentant les contributions de l’autre.
Un autre problème a surgi pour le prolétariat chinois : les coupes dans les prestations sociales et l’augmentation du nombre de fermetures d’usines ont entraîné le fait que de nombreux emplois sont maintenant classés par l’État comme “temporaires”. Cela génère une grande difficulté pour inscrire les enfants à l’école, obtenir des soins médicaux et toutes les prestations citées plus haut, particulièrement en l’absence de permis de résidence permanente. Là, les ouvriers ne sont pas seulement en train de lutter pour une coupe plus faible dans le “salaire social” mais ils font grève également pour obtenir une augmentation de salaire de 30 %. L’entreprise a fait des propositions aux ouvriers mais, selon toute vraisemblance, ils ne les ont pas acceptées ; la “People’s Republic” a oublié de parler du piège tendu par l’appareil syndical dans les négociations arrangées. Comme le dit le porte-parole et directeur exécutif de Yue Yuen, George Lui, le 22 avril : “Nous ne savons pas trop avec qui négocier”. C’est un vrai problème pour la classe dominante chinoise et cela l’amène à réagir au coup par coup par la répression violente à l’inverse de la tactique à long terme du sabotage subtil opéré par les syndicats à l’Ouest par exemple.
Malgré l’esprit combatif et la solidarité exprimés par la classe ouvrière en Chine, ou à cause d’eux, il y a également des problèmes et des obstacles auxquels les ouvriers doivent se confronter, tout comme leurs frères de classe à l’Ouest. Le nombre de grèves en Chine était cette année trois fois plus important que l’an dernier à la même période. Il y a également eu une augmentation de l’agitation sociale et il faut se souvenir que 99 % des grèves en Chine sont illégales et sauvages. Cette année, les chercheurs parlent d’“une augmentation notable du nombre de grèves et de protestations d’ouvriers depuis la Luna New Year Holiday en février… le mouvement des ouvriers (les grèves et protestations) continue sur une très large base dans toute une série d’industries dans le pays.” Soulignant la réponse répressive de l’État chinois, l’étude poursuit en disant qu’il y a “une nette augmentation de l’intervention de la police et des arrestations d’ouvriers en colère”. Avec un appareil syndical faible et dédaigné, il n’est pas étonnant que la police anti-émeute ait été généreusement déployée ici au Dongguan, dans la mesure où elle est de plus en plus contre la lutte de classe en Chine. On ne dispose pas encore d’une information claire au sujet de la conduite et de l’organisation de cette grève par les ouvriers pour des raisons évidentes mais il est certain que les ouvriers ressentent le besoin d’organiser des assemblées et d’élire leurs propres délégués (il y a eu un appel des ouvriers à se rendre dans une usine de Dongguan pour l’élection de leurs propres délégués et cette grève a certainement des “dirigeants”). Cependant, nous n’en connaissons pas les détails. Ce qui est sûr, c’est que peu de temps après le début de la grève, alors qu’environ un millier d’ouvriers du site de Yue Yuen avaient entamé une marche (peut-être vers une autre usine), la police anti-émeute est intervenue avec des chiens et les “dirigeants” ont été arrêtés, certains ont dû être hospitalisés. La police anti-émeute a également effectué des raids, arrêtant quelques ouvriers dans et autour de l’usine. Il est tout-à-fait possible que certains militants aient été dénoncés par les gorilles de l’omniprésente All China Federation of Trade Unions (ACFTU) ; cette fédération compte 900 000 adhérents, la plupart membres du Parti, et existe dans tout le pays.
Les grèves des ouvriers de Yue Yuen sont monnaie courante (comme l’a été la vague de grève générale en Chine pendant quelque temps) mais des problèmes similaires ont émergé des grèves précédentes cette année : à l’usine IBM de Shenzhen et aux magasins Walmart en mars dernier. L’ACFTU a joué un rôle décisif dans l’installation de 400 magasins Walmart en Chine en 2006-2007 dans un contexte de volonté gouvernementale d’implanter des syndicats dans les sociétés privées. Une partie du marché consistait en ce que tous les employés du Walmart verraient leur cotisation syndicale directement prélevée sur leur salaire. Cela est maintenant légitime pour l’industrie chinoise et c’est un marché très lucratif pour l’ACFTU avec ses 260 millions d’adhérents. Les syndicats britanniques (et généralement les syndicats occidentaux) ont pratiqué la même arnaque depuis des décennies, s’enrichissant directement sur la masse salariale avec la bénédiction des patrons et de la loi.
La protestation des ouvriers contre les indemnités de licenciement minables offertes par Walmart au moment de la fermeture de leur magasin dans la ville de Changde, province du Hunan, est intéressante par la tentative de radicaliser des éléments de l’ACFTU. Le meneur du mouvement est un certain Huang Xingguo, secrétaire de branche et président du syndicat. Il apparaît que Huang, comme beaucoup de dirigeants syndicaux chinois, vient de la gestion administrative et qu’il semble maintenant apparemment dévoué à la cause des ouvriers. Les ouvriers à l’Ouest connaissent la collusion entre administration et syndicats, même s’il y a davantage de flou idéologique là-bas. Huang a fait un pas supplémentaire dans l’imitation des syndicats occidentaux en impliquant des groupes de conseillers juridiques et en prenant la voie toute tracée par les syndicats britanniques consistant à rechercher l’harmonie du travail par les tribunaux. C’est une tendance qui tend à se développer en Chine dans la mesure où cette fraction de la bourgeoisie chinoise recherche la paix sociale à travers la négociation dans le cadre de la loi. D’autre militants, qui ont été impliqués dans la grève initiale ont été arrêtés, mais, à la différence de Huang, qui a des accointances avec la clique des avocats, ils n’ont pas été soutenus par le syndicat américain AFL-CIO. A l’inverse de celui-ci, un certain Wu Guijun, véritable représentant des ouvriers pendant leur grève de trois semaines à l’usine Diweixin (fabrique de meubles) située à Shenzhen province de Hong-kong, faisait partie des 200 ouvriers arrêtés et détenus. Il est toujours en prison et a fait l’expérience malheureuse d’avoir été soutenu par des hommes de lettres libéraux occidentaux, des penseurs, des représentants syndicaux, des défenseurs des droits de l’homme et même (sans doute pour défendre ses propres intérêts impérialistes) la Commission exécutive du Congrès américain, tous réclamant le droit de grève et de protester qui n’existe même pas dans leur propre pays.
Les grèves en cours dans le Dongguan, la vague de grèves qui continue en Chine, montrent le courage militant de larges masses du prolétariat. Mais, comme leurs camarades à l’Ouest, la classe ouvrière en Chine doit affronter et surmonter des obstacles importants. La grève montre aussi le rôle des syndicats qui sont mandatés partout pour protéger l’intérêt national dans tous les pays où ils travaillent. La fonction des syndicats, et cela se voit clairement en Chine, est de surveiller les ouvriers, de concert avec la police anti-émeute, de faciliter les attaques contre eux et de protéger l’État. C’est ce qui arrive en ce moment en Chine, avec ses particularités, mais ce travail anti-ouvrier est une caractéristique des syndicats partout.
Baboon, un sympathisant du CCI, 24 avril 2014
Ces dernières années, de plus en plus nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour mettre en avant des revendications encore plus radicales et rechercher une solution pour une transformation plus fondamentale de la société. Les mouvements de lutte de ces dernières années (Occupy, Indignés, etc.) ont mis en évidence que des revendications partielles en tant que telles, des revendications sur des terrains particuliers de la société, bien qu’elles peuvent constituer un point de départ pour la lutte, sans suite et sans extension dans et par la lutte, se brisent tôt ou tard. Un texte signé Sander du KSU (1), tente de formuler une réponse à cette question.
”Viser les réformes semble, à première vue, plus réaliste, mais il vaut la peine de lutter pour une société qui est entièrement comme tu l’imagines. En revendiquant des réformes, on risque d’affaiblir la lutte une fois que les revendications ont été satisfaites. (…) Des causes sous-jacentes (…) sont faciles à reprendre à leur compte par des parties modérées qui ensuite récupèrent la résistance. Quand par contre, on lutte pour une toute autre société (…) alors il est possible sur cette base de davantage développer, parce que le but final dès le début est une société totalement différente et ainsi on peut continuer vers ce qu’on vise véritablement” ().
Et Sander n’est pas le seul qui constate que poser des “revendications réalistes” ne favorise pas le combat. D’autres voix également font un plaidoyer pour radicaliser les revendications :
”Celui qui soumet l’art aux lois du marché, après tout, abolit la promesse sur l’avenir. Car du véritable art est hors normes, un sens du possible et de l’imagination et c’est là que le changement commence. Aussi l’artiste et les amoureux de la culture doivent, en ce qui concerne la gestion de la culture, oser réfléchir sur un changement radical” ().
“Les dernières années m’ont appris que beaucoup de gens entre temps savent qu’un changement radical est inévitable. Les crises sociales, écologiques et économiques ne peuvent pas être résolues par un ‘business as usual’. Les conceptions existantes ont mené vers les crises et ne peuvent être employées pour les résoudre” ().
Mais comment mettre en avant des revendications encore plus radicales si on a déjà lutté pour l’abolition du capitalisme ? Quelque part désorientés, mais non découragés et battus, les camarades combatifs du KSU se retirent pour soigner leurs blessures et tirer les leçons, à la recherche d’une autre façon d’enfoncer une plus grande brèche dans le mur de l’État capitaliste. Plusieurs articles sont parus sur le site web du KSU, qui essayent de donner un élan à un nouveau concept stratégique pour la lutte à venir.
Toutes sortes de groupes, surtout anarchistes, ont depuis des années pris ces mêmes chemins battus. Le KSU est un des rares groupes dans le milieu politique qui montre encore une vraie vie et garde la capacité de prendre un autre chemin, dans une tentative de sortir de l’impasse dans laquelle il est arrivé, en partie suite à son propre activisme. C’est un regroupement qui existe depuis plusieurs années mais qui n’est pas un groupe d’action classique. Même si rien n’indique que de nombreuses discussions ont lieu au sein du groupe, les participants sont néanmoins intéressés par la théorie. Régulièrement des textes sont publiés, surtout des reprises, qui approfondissent l’un ou l’autre thème.
Le groupe est assez hétérogène, n’a pas de concept idéologique fixe (anarchiste, situationniste, moderniste, etc.)et développe surtout des activités dans le cadre de l’enseignement supérieur et de la science. Même si le noyau est resté pratiquement le même depuis plusieurs années, le groupe attire encore régulièrement des nouveaux, jeunes gens qui, avec des nouvelles idées, ravivent le groupe. Récemment encore par la publication de quelques contributions sur une stratégie utopique, qui pourrait éventuellement redonner une perspective à la lutte anticapitaliste :
Prenons par exemple l’article titré : “Ecotopia”, dans lequel on tend à présenter une alternative utopique d’une société où la nature est au centre, face à la dérive d’une croissance continue et de la consommation infinie, produits logiques du mode de production capitaliste ;
Un deuxième article sur le site, intitulé : “Réalité au-dessus des rêves et de l’imagination ?”, écrit : “les rêves sur un meilleur monde. Irréaliste ! pas pratique ! gaspillage de temps ! dangereux ! Nous avons oublié la valeur de l’idéalisme” ;
Dans un troisième article sur le site du KSU, nommé : “La pensée non pratique comme solution pratique, on lit : “… des autres font immédiatement le choix du but ultime et avancent des revendications utopiques (…) en élargissant le but, plus nombreux seront ceux qui peuvent s’y retrouver (…) cela parait utopique, mais c’est peut-être le façon la plus pratique de s’y prendre”.
Que ces trois articles cités expriment non seulement les besoins d’un groupe quelconque mais répondent aussi à un besoin plus large parmi les couches non exploiteuses, est confirmé par le fait qu’au cours de l’année passée, plusieurs livres sont parus sur le thème de l’utopie :
– La nouvelle coopération entre la réalité et l’utopie (Walter Lotens) ;
– De la crise vers l’utopie réalisable (Jan Bossuy) ;
– La nouvelle démocratie et autres formes de politique (Willem Schinkel).
S’y ajoutent d’autres initiatives :
– Konfrontatie a consacré un numéro de sa revue pour une grande partie à la question de l’utopie ;
– une série de trois émissions de radio, il y a un an, traitait de l’idée utopiste ;
– dernièrement, a eu lieu une discussion de forum à Leiden sur le même sujet.
L’anticapitalisme donc, ne suffit pas. Cela entre-temps, les camarades du KSU l’ont probablement également bien compris. Cela avait, en passant, déjà été souligné lors d’une contribution précédente sur le site du KSU . Il doit y avoir également une perspective, une perspective réelle d’une autre société. Celle-ci représente un autre avenir, constitue une attirance qui peut donner une orientation et une inspiration à la lutte actuelle. Selon Willem Schinkel, on aurait justement besoin de plus d’imagination utopique, car cela constitue un moyen de dépasser la “politique d’une simple gestion des problèmes”.
Afin de dépasser la nature purement anticapitaliste de la lutte, certains soulignent l’importance des rêves. Parce que la pensée utopique est l’art de rêver d’une alternative. Pour transcender notre réalité, nous devons en effet apprendre à regarder au-delà de l’horizon du capitalisme et donner un contenu à une vision d’un monde alternatif et meilleur. Pour donner une forme dans nos têtes à un tel avenir, nous avons besoin de nous inscrire à un certain idéal, même s’il reste fondé sur une base matérielle. Libéré de la nécessité de rechercher une solution pratique à la misère quotidienne du capitalisme, un espace est libéré pour créer dans nos pensées une représentation idéale.
“L’imagination au pouvoir !”, a été le célèbre slogan de la révolte de mai 1968. Non pas que l’imagination suffise pour réaliser une autre société. Mais l’imagination peut avoir une fonction importante. “Nous devons à nouveau oser rêver. Parce que les rêves d’un monde meilleur signifient une réflexion critique sur le monde actuel. Car si on réfléchit à des choses qui semblent impossibles, on est en mesure de penser en dehors du cadre, peu importe que notre idée soit oui ou non “réaliste”” (“Réalité au-delà des rêves et de l’imagination ?”)
La lutte contre le capitalisme se compose de trois éléments :
– la lutte contre les attaques sur nos conditions matérielles de vie : notre revenu et sur l’éducation, sur la santé... ;
– la lutte pour le pouvoir politique : le remplacement du système de la propriété privée par la propriété collective ;
– la lutte contre l’aliénation, contre le rétrécissement de la conscience, contre l’abrutissement par un mode de vie comme une machine, comme des aspects importants du volet culturel de la lutte.
Ce troisième volet culturel de la lutte se caractérise par des caractéristiques fondamentales de l’homme, telles que l’engagement moral (la voix de l’intérieur) et les sentiments artistiques (le sens de la beauté), mais aussi par des aspects tels que l’imagination, la créativité, l’intuition. “L’imagination a tout. Elle décide de la beauté, de la justice et du bonheur, qui signifient tout dans le monde” (Blaise Pascal). La lutte “pour le socialisme n’est pas seulement une question de pain et de beurre, mais un mouvement culturel...” (Rosa Luxemburg).
Dans les yeux de Henriette Roland Holst la lutte obtient toute son importance seulement quand la raison et l’intuition coulent conjointement. Il s’agissait pour elle “d’écouter la voix intérieure”, où “la véracité et l’empathie sont les deux principales puissances psychiques”. Selon Henriette Roland Holst, le monde n’est pas connu dans son intégralité que par la raison. L’intuition, le sentiment, la perception et leur synthèse dans l’imagination sont les autres composants indispensables (“Le communisme et la morale”).
”En élargissant l’objectif, plus de gens se reconnaîtront dans le but (....) Cela parait utopique...”. En fait, dans la période actuelle, l’établissement d’une utopie dans le cadre de la lutte revendicative n’a jamais conduit à une forme de mobilisation générale des travailleurs, des étudiants, des chômeurs. La revendication “utopique” : un revenu de base pour tous, qui depuis plusieurs décennies est mise en avant par les gauchistes, mène à l’opposé de l’unification dans la lutte. La revendication comparable de “gratuité de l’enseignement”, qu’entre autre le KSU récemment avait mis en avant comme une revendication “utopique”, n’a pas fonctionné. C’est parce que l’“utopie” ne se définit pas au niveau de la lutte matérielle, mais est une expression typique de la lutte “spirituelle”.
Bien sûr, la lutte pour la défense des conditions matérielles de vie est et reste dans les circonstances actuelles, la première préoccupation dans la lutte de la classe. Parce que sans un minimum vital, la vie de toute façon n’est pas digne d’être vécue. Cependant la lutte contre le capitalisme et son idéologie étroite ne s’arrête pas là. Car la poursuite d’une véritable conscience, de la vérité, est motivée non seulement par des intérêts matériels, comme un revenu décent pour tous, mais aussi par l’idée d’une sorte d’“idéal”.
”Nous avons oublié la valeur de l’idéalisme.” Non ! Mais sans nous considérer comme des idéalistes, la valeur la plus élevée de la lutte pour une autre société finalement ne se trouve pas sur le plan matériel, mais sur le plan de la conscience, de la lutte spirituelle. Et nous ne pouvons l’utiliser que si nous comprenons que l’idée créative en constitue un élément indispensable. Dépasser dans la tête – la représentation idéale donc – des limites du système actuel n’est pas possible sans faire appel à l’inspiration de l’imagination. Des structures idéales dans nos esprits sont capables de faire monter à la surface une force intérieure profonde, qui peut fournir un stimulus majeur à la lutte.
Il doit être clair qu’il serait myope de nous limiter aux sources d’inspiration, développées par les utopistes socialistes ci-dessus et Kropotkine. Nous devons considérer dans un contexte plus large la valeur de l’imagination, la pensée créative qui tout au long de l’histoire de l’humanité a toujours été une force majeure dans son progrès. En effet, les gens vivent également dans un monde d’idées et d’idéaux, dont la poursuite à certains moments peut être plus puissante que l’instinct de préserver le niveau des conditions matérielles immédiates. Ainsi, les révolutionnaires sociaux-démocrates en 1905, lors de la montée révolutionnaire en Russie, par exemple, ont été “surpris, rattrapés et dépassés par la turbulence du mouvement, ses nouvelles formes d’apparence, son imagination créatrice...”.
Un exemple d’un effort, conduit par l’imagination et l’inspiration, est la vie de Léon Tolstoï. La source de sa force venait des profondeurs de sa grande personnalité qui lui a donné le courage de rechercher sans préjudice la vérité. Comme a écrit Rosa Luxemburg dans le Leipziger Volkszeitung (1908) “tout au long de sa vie et de son œuvre, c’était en même temps une contemplation agitée de la vérité dans la vie humaine”. Il était un chercheur et un combattant, mais était loin d’être un socialiste révolutionnaire. “Avec son art, il a embrassé toute la passion humaine, toutes les faiblesses et les humeurs” qui lui ont permis, jusqu’à son dernier souffle, de lutter pour faire face aux problèmes sociaux les yeux ouverts.
Zyart, 15 janvier 2014
() Sander van Lanen ; KSU.
() L’imagination au pouvoir ! Egalement dans le domaine de la gestion de la culture ; 20-09-2013, DeWereldMorgen.
() Martijn Jeroen van der Linden, économe d’entreprise, Hoogeveen.
Quand la guerre éclate le 4 août 1914, ce n’est guère une surprise pour les populations européennes et pour les ouvriers plus particulièrement. Cela fait des années, depuis le début du siècle, que les crises se succèdent : les crises marocaines de 1905 et 1911, les guerres balkaniques de 1912 et 1913, pour ne nommer que les plus graves. Ces crises mettent directement aux prises les grandes puissances qui se sont toutes lancées dans une course effrénée aux armements : l’Allemagne entame un immense programme de construction navale auquel la Grande-Bretagne doit inévitablement répondre. La France introduit le service militaire de trois ans et finance par des emprunts énormes la modernisation des chemins de fer russes destinés à acheminer les troupes vers la frontière avec l’Allemagne, ainsi que la modernisation de l’armée serbe. La Russie, après la débâcle du conflit russo-japonais en 1905, impulse un programme de réformes des forces armées. Contrairement à ce que la propagande sur les origines de la guerre nous dit aujourd’hui, celle-ci était sciemment préparée et surtout voulue par toutes les classes dominantes des grandes puissances.
Aucune surprise donc, mais pour la classe ouvrière, ce fut un choc terrible. Par deux fois, à Stuttgart en 1907 et à Bâle en 1912, les partis socialistes frères de la Deuxième Internationale ont pris des engagements solennels de défendre les principes internationalistes, de refuser l’embrigadement des ouvriers dans la guerre et d’y résister par tous les moyens. Le congrès de Stuttgart adopte un amendement de résolution proposé par la gauche – Lénine et Rosa Luxemburg : “Au cas où la guerre éclaterait [les partis socialistes] ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste”. Jean Jaurès, le grand tribun du socialisme français, déclare au même congrès que “L’action parlementaire ne suffit plus dans aucun domaine... Nos adversaires sont épouvantés devant les forces incalculables du prolétariat. Nous, qui avons si orgueilleusement proclamé la faillite de la bourgeoisie, ne permettons pas que la bourgeoisie puisse parler de la faillite de l’Internationale”. Au congrès du Parti socialiste français, à Paris en juillet 1914, Jaurès fait adopter la formulation selon laquelle “Le congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière, simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés, ainsi que l’agitation et l’action populaires sous les formes les plus actives, entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre.”
Et pourtant, en août 1914, l’Internationale s’effondre ou, plus exactement, elle se disloque lorsque tous les partis qu’elle regroupe (à quelques honorables exceptions près, comme les Russes ou les Serbes) trahissent l’internationalisme prolétarien, son principe fondateur, au nom de la défense de la “patrie en danger” et de la “culture”. Et chaque bourgeoisie, alors qu’elle se prépare à jeter dans l’abattoir des millions de vies humaines, se présente bien évidemment comme le summum de la civilisation et de la culture, alors que l’ennemi en face n’est que bestialité assoiffée de sang et responsable des pires atrocités...
Comment une telle catastrophe est-elle possible ? Comment ceux qui, quelques mois, voire quelques jours auparavant, ont menacé la bourgeoisie des conséquences de la guerre pour sa propre domination, ont pu se rallier sans résistance à l’union sacrée avec l’ennemi de classe – le Burgfriedenpolitik selon le terme allemand ?
De tous les partis de l’Internationale, c’est le Sozialdemokratische Partei Deutschlands, le Parti social-démocrate allemand (SPD), qui porte la plus lourde responsabilité. Dire cela ne disculpe en rien les autres partis, et tout particulièrement le parti français. Mais le parti allemand est alors le fleuron de l’Internationale, le joyau fabriqué par le prolétariat. Avec plus d’un million de membres et plus de 90 publications régulières, le SPD est de loin le parti le plus fort et le mieux organisé de l’Internationale. Sur le plan intellectuel et théorique, il est la référence pour tout le mouvement ouvrier : les articles publiés dans sa revue théorique, la Neue Zeit, donnent le “la” sur le plan de la théorie marxiste et Karl Kautsky, rédacteur en chef de la Neue Zeit, est même parfois considéré comme le “pape du marxisme”. Comme l’écrit Rosa Luxemburg, “Au prix de sacrifices innombrables, par un travail minutieux et infatigable, [la social-démocratie allemande] a édifié une organisation exemplaire, la plus forte de toutes ; elle a créé la presse la plus nombreuse, donné naissance aux moyens de formation et d’éducation les plus efficaces, rassemblé autour d’elle les masses d’électeurs les plus considérables et obtenu le plus grand nombre de sièges de députés. La social-démocratie allemande passait pour l’incarnation la plus pure du socialisme marxiste. Le parti social-démocrate occupait et revendiquait une place d’exception en tant que maître et guide de la IIe Internationale” (Brochure de Junius).
Le SPD est le modèle que cherche à imiter tous les autres, même les bolcheviques en Russie. “Dans la IIe Internationale, le “groupe de choc” allemand avait un rôle prépondérant. Pendant les congrès, au cours des sessions du bureau de l’Internationale socialiste, tout était suspendu à l’opinion des Allemands. En particulier lors des débats sur les problèmes posés par la lutte contre le militarisme et sur la question de la guerre, la position de la social-démocratie allemande était toujours déterminante. ‘Pour nous autres Allemands, ceci est inacceptable’ suffisait régulièrement à décider de l’orientation de l’Internationale. Avec une confiance aveugle, celle-ci s’en remettait à la direction de la puissante social-démocratie allemande tant admirée : elle était l’orgueil de chaque socialiste et la terreur des classes dirigeantes dans tous les pays” (Brochure de Junius). C’est donc au parti allemand qu’il incombait de mettre en œuvre les engagements de Stuttgart et de lancer la résistance à la guerre.
Et pourtant, le jour fatidique du 4 août 1914, le SPD rejoint les partis bourgeois du Reichstag pour voter les crédits de guerre. Du jour au lendemain, la classe ouvrière dans tous les pays belligérants se trouve désarmée et sans organisation, parce que ses partis politiques et ses syndicats sont passés à la bourgeoisie et sont désormais les principaux organisateurs non pas de la résistance à la guerre mais au contraire de la militarisation de la société en vue de la guerre.
Aujourd’hui, la légende veut que les ouvriers aient été emportés comme le reste de la population par une immense vague de patriotisme, et les médias aiment nous montrer les images des troupes qui partent au front le fleur au fusil. Comme beaucoup de légendes, celle-ci n’a que peu à voir avec la réalité. Certes, il y a eu des manifestations d’hystérie nationalistes mais elles étaient essentiellement le fait de la petite-bourgeoisie, de jeunes étudiants abreuvés de patriotisme. En France et en Allemagne, les ouvriers au contraire manifestaient par centaines de milliers contre la guerre en juillet 1914 : ils seront réduits à l’impuissance par la trahison de leurs organisations.
En réalité, bien sûr, la trahison du SPD ne s’est pas faite du jour au lendemain : elle était préparée de longue date. La puissance électorale du SPD a caché une impuissance politique, mieux encore, c’est même justement la puissance électorale du SPD et la puissance de l’organisation syndicale allemande qui ont réduit le SPD à l’impuissance en tant que parti révolutionnaire. La longue période de prospérité économique et de relative liberté politique qui suit l’abandon des lois anti-socialistes et la légalisation des partis socialistes en Allemagne, à partir de 1891, finit par convaincre les dirigeants parlementaires et syndicaux que le capitalisme est entré dans une nouvelle phase où il a surmonté ses contradictions internes, au point que l’avènement du socialisme se ferait, non plus par un soulèvement révolutionnaire des masses, mais par un processus graduel de réformes parlementaires. Gagner aux élections deviendra ainsi le but principal de l’activité politique du SPD et le groupe parlementaire prendra en conséquence un poids de plus en plus prépondérant au sein du parti. Le problème, cela malgré les meetings et les manifestations ouvrières lors des campagnes électorales, c’est que la classe ouvrière ne participe pas aux élections en tant que classe mais en tant qu’individus isolés, en compagnie d’autres individus appartenant à d’autres classes – dont il ne faut pas heurter les préjugés. Ainsi, lors des élections de 1907, le gouvernement impérial du Kaiser mène une campagne en faveur d’une politique coloniale agressive et le SPD – qui jusqu’alors s’était opposé aux aventures militaires – subit des pertes importantes en nombre de sièges au Reichstag. Les dirigeants du SPD et surtout le groupe parlementaire, en tirent la conclusion qu’il ne faut pas se heurter directement aux sensibilités patriotiques et de ce fait, le SPD résistera à toutes les tentatives au sein de la Deuxième Internationale (notamment au Congrès de Copenhague en 1910) de discuter des mesures précises à adopter contre la guerre dans le cas où celle-ci éclaterait.
Évoluant dans un monde bourgeois, les dirigeants et l’appareil du SPD en prennent de plus en plus l’état d’esprit. La fougue révolutionnaire qui a permis à leurs prédécesseurs de dénoncer la guerre franco-prussienne en 1870 s’estompe chez les dirigeants, pire encore, elle est vue comme dangereuse car exposant le parti à la répression. En fin de compte, en 1914, derrière sa façade imposante, le SPD est devenu “un parti radical comme les autres”. Le parti adopte le point de vue de sa bourgeoisie, il vote les crédits de guerre et seule une petite minorité de gauche reste ferme pour résister à la débâcle. Cette minorité, pourchassée, emprisonnée, persécutée, sera à l’origine du groupe Spartakus qui se hissera à la tête de la révolution allemande en 1919 et qui fondera la section allemande de la nouvelle Internationale, le KPD.
C’est presque une banalité de dire que nous vivons toujours à l’ombre de la guerre de 14-18. Elle représente le moment où le capitalisme a encerclé et dominé la planète, intégrant l’ensemble de l’humanité dans un seul marché mondial, ce marché mondial qui était et qui est l’objet de toutes les convoitises des puissances. À partir de 1914, l’impérialisme, le militarisme domineront la production, la guerre deviendra mondiale et permanente. Depuis, le capitalisme menace de mener toute l’humanité à sa perte !
Le développement de la Première Guerre mondiale n’était pas inévitable. Si l’Internationale avait rempli ses engagements, elle n’aurait peut-être pas pu empêcher la guerre, mais elle aurait pu animer la résistance ouvrière qui n’a pas manqué de surgir, lui donner une direction politique et révolutionnaire, ouvrant ainsi la voie, pour la première fois de l’histoire, à la possibilité de créer une communauté planétaire, sans classes et sans exploitation, mettant fin à la misère et aux atrocités qu’un capitalisme impérialiste et décadent inflige depuis lors à l’espèce humaine. Il ne s’agit pas là d’un vœu pieux et illusoire ; la révolution russe a au contraire fait la preuve que la révolution n’était pas (et n’est pas) seulement nécessaire, mais aussi possible. Car c’est bien cet extraordinaire assaut du ciel par les masses, cet immense élan prolétarien qui a fait trembler la bourgeoisie internationale et l’a contrainte à arrêter prématurément la guerre. Guerre ou révolution, barbarie ou socialisme, 1914 ou 1917... : la seule alternative qu’a l’humanité ne pourrait apparaître avec plus de clarté !
Les sceptiques argueront que la révolution russe est restée isolée et a fini par sombrer, emportée par la contre-révolution stalinienne et ils ajouteront qu’à 14-18 a succédé 39-45. C’est parfaitement vrai. Mais pour ne pas en tirer de fausses conclusions, il faut en comprendre les causes, se demander pourquoi et ne pas se contenter d’avaler sans broncher la propagande officielle permanente. En 1917, la vague révolutionnaire internationale a débuté dans un contexte où les clivages de la guerre étaient encore profondément ancrés. Ces difficultés ont occasionné une hétérogénéité dans les rangs du prolétariat qui a été exploité par la classe dominante pour battre la classe ouvrière. Désorienté et déboussolé, le prolétariat n’a pu réellement s’unir dans un vaste mouvement international. Il est resté divisé au sein des camps “vainqueurs” et des “vaincus”. Les assauts révolutionnaires héroïques, comme celui de 1919 en Allemagne, ont alors pu être anéantis, écrasés dans le sang, principalement par l’entremise du grand parti ouvrier traître, la social-démocratie. L’isolement amorcé a ensuite permis à la réaction internationale de parfaire son crime, de défaire la Révolution russe pour préparer une deuxième grande boucherie mondiale, validant une seconde fois la seule alternative historique qui est encore devant nous : “socialisme ou barbarie” !
Jens, 30 juin
A peine les résultats des élections européennes tombaient qu’un constat s’imposait immédiatement : ce scrutin n’intéresse personne et prend de plus en plus ouvertement la forme d’un défouloir électoral. Comment s’en étonner ? Le Parlement européen est un véritable panier de crabes sans réel pouvoir et surtout destiné à donner une caution démocratique aux institutions de l’UE qui ne trompe personne. Sans même parler des magouilles très officielles des lobbies ou des chamailleries de couloir sur fond de sordides intérêts nationaux, les règles institutionnelles elles-mêmes montrent très clairement que ce sont les États et non le Parlement qui dictent la “politique européenne”. Le niveau de l’abstention, frôlant les 60 % depuis le début des années 2000, illustre le peu d’illusions sur les enjeux de cette élection : sauf dans les États obligeant la population à se déplacer aux urnes sous peine de sanction pécuniaire, la participation au scrutin de mai 2014 a rarement dépassé les 50 %, plongeant à 37 % au Pays-Bas et 36 % au Royaume-Uni, 19 % au Portugal, voire à 13 % en Slovaquie. Ceci, malgré toutes les campagnes de culpabilisation contre les abstentionnistes.
De même, en dépit du battage médiatique pré-électoral, avec ses désormais traditionnelles mises en garde contre la “menace” d’une montée en puissance de l’extrême-droite, les européennes se caractérisent de plus en plus par un vote atypique, avec des scores relativement honorables de partis secondaires, voire fantaisistes. Ainsi, à l’époque où “l’écologie politique” devait, disait-on, sauver le capitalisme et le monde des pires tourments, les partis écologistes en France ou en Allemagne faisaient jeu égal avec leurs alliés “socialistes”. De la même façon, la poussée des partis populistes et anti-européens dans plusieurs pays et ceux d’extrême-gauche dans certains autres a fortement marqué le dernier scrutin.
L’abstentionnisme et la poussée des partis qui ne sont pas destinés à diriger le gouvernement expriment un véritable mécontentement de la population vis-à-vis de la crise économique et de la multiplication des attaques, ainsi qu’un discrédit de l’appareil politique bourgeois et un rejet à l’égard des institutions que vient confirmer la faible mobilisation en faveur des partis de gouvernement dans de nombreux pays européens. La participation aux élections est une impasse, mais ce serait prendre des vessies pour des lanternes que de mettre superficiellement l’abstention au crédit de la conscience politique de la classe ouvrière. Pour éviter un tel écueil, il est indispensable de comprendre dans quelle dynamique et dans quel cadre historique s’inscrit ce résultat.
En fait, loin de manifester un développement de la conscience du prolétariat sur la nature de la démocratie bourgeoise et sur la perspective du communisme, l’abstention massive lors de ce dernier scrutin traduit plutôt ce dont la poussée du populisme est également porteuse : un certains désespoir, une peur de l’avenir et une profonde méfiance envers le monde politique.
Depuis plus de trente ans, le contexte mondial est dominé par une situation historique inédite que nous avions décrite en 1990 dans : “La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste”. Contrairement à la crise ouverte des années 1930, la classe ouvrière n’est aujourd’hui pas physiquement et idéologiquement écrasée par la contre-révolution qui s’était alors déchaînée après la défaite de la vague révolutionnaire de 1917. A partir de 1968, avec la fin de la contre-révolution, le prolétariat, bien qu’il n’ait pas encore trouvé la force de renverser le capitalisme a néanmoins trouvé celle d’empêcher la bourgeoisie de mettre à l’ordre du jour sa propre “réponse” à la décadence de son système : la guerre mondiale. “Certes, une réponse d’une incroyable cruauté, une réponse de nature suicidaire entraînant la plus grande catastrophe de l’histoire humaine, une réponse qu’elle n’avait pas choisi délibérément puisqu’elle lui était imposée par l’aggravation de la crise, mais une réponse autour de laquelle, avant, pendant et après, elle a pu, en l’absence d’une résistance significative du prolétariat, organiser l’appareil productif, politique et idéologique de la société”. Tandis que les contradictions du capitalisme ne cessent de s’approfondir, l’incapacité des deux classes fondamentales et antagonistes de la société à imposer leur perspective respective “ne peut que déboucher sur un phénomène de décomposition généralisée, de pourrissement sur pied de la société”.
Dans ce contexte d’impasse momentanée, la bourgeoisie ne peut que naviguer à vue, incapable de proposer une quelconque direction capable de mobiliser la société autour d’un objectif “commun” et “réaliste”. Or, non seulement la classe dominante n’est pas en mesure d’enrôler le prolétariat derrière elle, mais, incapable de s’entendre sur une réponse appropriée à la crise historique de son système, elle ne peut désormais plus imposer la même discipline qu’auparavant à l’ensemble de ses propres composantes politiques. Ceci entraîne de plus en plus les appareils, y compris de grands partis traditionnels, vers un manque de cohésion et le chacun pour soi. Cette impasse a nécessairement un impact négatif sur la vie politique de la bourgeoisie et la gestion de son État. Les crises politiques à répétition et toujours plus suicidaires, même au sein des grandes puissances, confirment pleinement cette analyse.
Les résultats des élections européennes s’inscrivent complètement dans ce cadre historique. Lorsque les différentes fractions de la bourgeoisie sont suffisamment disciplinées pour s’éclipser devant l’intérêt général de leur classe, il est relativement aisé, avec l’énorme appareil médiatique et idéologique dont elle dispose et la faiblesse politique actuelle de notre classe, de pousser le prolétariat vers l’isoloir et de lui suggérer un “choix raisonnable”. L’opération est beaucoup plus délicate lorsque les fractions de la bourgeoisie sont de moins en moins en mesure de marcher dans la même direction. Alors, ce sont surtout les tendances à l’irrationalité et à la haine aveugle, portées par le capitalisme en décomposition, qui pèsent sur les épaules du “citoyen” atomisé, isolé de sa classe.
Dans un tel contexte de décomposition sociale, où la classe ouvrière souffre d’une perte d’identité et d’un grave manque de confiance en elle-même, certains ouvriers peuvent suivre les leaders populistes qui critiquent faussement les hommes politiques et le “système”, qui mettent en avant la défense de la nation bourgeoise comme un cadre protecteur face à la crise du capitalisme et désignent toutes sortes de boucs émissaires pour l’expliquer.
Mais ces idéologies réactionnaires et ultranationalistes ne sont nullement l’apanage des populistes d’extrême-droite. Non seulement l’ensemble des partis bourgeois véhiculent plus ou moins ouvertement ces tendances à la haine et à la mentalité de pogrom, ainsi qu’un nationalisme inébranlable, mais, en plus, un populisme d’extrême-gauche, partageant le même chauvinisme hystérique, s’est raffermi ces dernières années. Que ce soit le Front de gauche, en France, Die Linke en Allemagne, Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne, toutes ces nouvelles devantures plus ou moins héritées du stalinisme prônent ouvertement le nationalisme et le rejet de l’étranger, cela, au nom de la “défense du peuple et des opprimés”. D’ailleurs, en France, par exemple, le Front national s’est inspiré du Parti communiste français, de tous les thèmes patriotiques de la “défense nationale contre l’impérialisme étranger” avec en plus le rejet de l’immigration. C’est pour cela que la poussée des partis d’extrême-gauche dans certains pays ne représente en rien un “pas en avant” pour la classe ouvrière ou une quelconque forme de prise de conscience. Ce “néo-stalinisme” n’est rien d’autre qu’un piège nationaliste destiné à pourrir la conscience des ouvriers les plus combatifs.
Avec la poussée électorale des fractions d’extrême-droite en Europe et dans le monde depuis les années 1980 et la participation au gouvernement de certaines d’entre-elles dans des pays comme l’Italie ou l’Autriche, où la droite traditionnelle étant très affaiblie fut contrainte d’accepter une coalition, les campagnes sur le “danger fasciste” ont redoublé, tout comme celles culpabilisant les abstentionnistes, les accusant de “faire le lit du fascisme” et de “bafouer la mémoire des héros morts pour la démocratie”. Lors des élections européennes de mai, la bourgeoisie n’a pas joué sur cette corde avec beaucoup de force mais il n’en reste pas moins que le thème de “la défense de la démocratie contre le fascisme” joue encore un rôle idéologique de premier plan. Tout comme il est illusoire d’espérer l’avènement d’une “vraie” démocratie où tous les hommes seraient “égaux” dans un système où ils sont exploités, la classe ouvrière n’a aujourd’hui rien à attendre du bulletin de vote et de l’État. Le capitalisme épuisé par ses propres contradictions n’a plus rien à offrir à l’humanité, ni grandes, ni petites réformes. Au contraire, le cirque électoral et toutes les campagnes antifascistes sont de véritables mystifications destinées à pousser la classe ouvrière dans les bras de la défense de l’État démocratique, cette expression politique particulièrement sournoise de la dictature capitaliste.
En fait, l’idéologie et les revendications des partis xénophobes sont aujourd’hui incompatibles avec l’exercice du pouvoir. L’extrême-droite est composée des fractions les moins lucides de la bourgeoisie et les moins en mesure de répondre aux besoins objectifs du capital. La mise en place de leurs revendications fantaisistes représenterait un véritable cataclysme que la bourgeoisie, dans son ensemble, ne peut pas permettre. Surtout, l’extrême-droite est marquée par son incapacité à comprendre les enjeux de l’encadrement idéologique de la classe ouvrière et de la mystification démocratique. C’est pour ces raisons que la classe dominante préfère “muscler” le discours des partis de droite traditionnels, à l’image de l’aile droite de l’UMP en France ou des fractions les plus souverainistes du Parti conservateur britannique.
Cependant, même lorsque les partis xénophobes parviennent, à l’occasion d’une coalition de circonstance, à se hisser au gouvernement, la réalité du capitalisme d’État et la nécessité de défendre les intérêts nationaux s’imposent de manière implacable, les contraignant alors à abandonner l’essentiel de leur programme politique. C’est ainsi qu’aussitôt aux affaires, le Mouvement social italien de Gianfranco Fini adopta, en 1995, un programme pro-européen de centre-droit en rupture complète avec son passé fasciste afin de faciliter son maintien au gouvernement de Silvio Berlusconi, tout comme la Ligue du Nord abandonna rapidement ses velléités indépendantistes. La même logique s’imposa en Autriche à Jörg Haider contraint d’assouplir ses revendications et d’adopter un programme plus “responsable” ou aux indépendantistes flamands en Belgique.
Pour comprendre pourquoi le fascisme n’est, aujourd’hui, pas à l’ordre du jour, il est indispensable de revenir aux circonstances historiques particulières dans lesquelles il est apparu. Après la Première Guerre mondiale, les pays vaincus, comme l’Allemagne, ou lésés, comme l’Italie, durent rapidement préparer le terrain à l’éclatement d’un nouveau conflit afin de répartir en leur faveur le marché mondial, de se doter d’un “espace vital” : “Pour cela, il fallait concentrer tous les pouvoirs au sein de l’État, accélérer la mise en place de l’économie de guerre, de la militarisation du travail et faire taire toutes les dissensions internes à la bourgeoisie. Les régimes fascistes ont été directement la réponse à cette exigence du capital national”.
Surtout, tout comme le stalinisme, le fascisme était une expression du développement du capitalisme d’État et de l’exploitation la plus brutale, ainsi qu’un instrument d’embrigadement de la classe ouvrière dans la guerre, que seul le contexte de la période contre-révolutionnaire a autorisé. Sans l’écrasement physique préalable des ouvriers orchestré par la gauche “socialiste” (la social-démocratie) et les partis démocratiques pendant la Révolution allemande ou les grèves de 1920 en Italie, jamais le fascisme n’aurait pu voir le jour. Inversement, dès la guerre d’Espagne en 1936, le “combat contre le fascisme” fut un puissant mot d’ordre d’embrigadement des ouvriers des pays démocratiques dans la guerre.
Bien que la contre-révolution des années 1920-1960 pèse encore sur la conscience du prolétariat, la bourgeoisie n’est aujourd’hui pas en mesure d’embrigader idéologiquement le prolétariat pour un nouveau conflit mondial, et encore moins de se priver des illusions démocratiques, sans se heurter à une réaction extrêmement dangereuse pour le maintien de sa domination. Si la propagande antifasciste ne joue plus son rôle de préparation à la boucherie planétaire comme pour la Seconde Guerre mondiale, elle demeure néanmoins un poison idéologique destiné à culpabiliser les abstentionnistes et à pousser le prolétariat dans les bras de la défense de l’État qui l’exploite, afin qu’il abandonne le combat sur son propre terrain de classe pour celui de la démocratie.
L’avenir ne se décide pas dans le bulletin de vote, mais dans la lutte de classe !
El Generico, 23 juin
Les quais bondés, des regards perdus sur les tableaux d’affichage où les mentions “retard” ou “annulé” clignotent comme des enseignes de casinos à Las Vegas, les gens pendus à leur téléphone portable... : ces scènes de grèves sont connues de beaucoup. Et pour ceux qui ont la chance d’y échapper directement, la télévision se fait un plaisir de nous en abreuver à l’envie. Les journalistes se glissent dans la foule pour recueillir les impressions des travailleurs crevés de leur journée de boulot et dont la seule envie – celle de retourner chez eux – se confronte à l’absence de trains ou, quand ils parviennent à en attraper un, à des wagons bondés de gens énervés, impatients et épuisés. Alors quand le journaliste leur tend son micro pour leur demander “comment ça va ?”, il ne faut pas s’étonner d’entendre que ça ne va pas ! La réponse la plus entendue a été : “Le premier jour, on veut bien comprendre que les cheminots fassent grève, mais quand même. Au bout de quelques jours, on n’en peut plus.” Et de moins en moins rares sont ceux qui finissent par dire : “Mais moi je n’y suis pour rien dans leurs problèmes ; d’ailleurs moi aussi j’en ai des problèmes au boulot, au moins autant !” Bingo ! Là, les syndicats peuvent enrouler les banderoles et débrancher les mégaphones, le but est atteint : la grève est impopulaire, les cheminots sont isolés, les ouvriers sont divisés.
La grève que viennent d’organiser les syndicats de cheminots est un exemple parfait du sabotage de la combativité ouvrière dont sont capables ces officines du pouvoir bourgeois. Alors même que la capacité d’un secteur de la classe ouvrière à se mobiliser contre les attaques portées par la bourgeoisie devrait avoir valeur d’exemple pour les autres secteurs, devrait faire réfléchir à la nécessité de ne pas subir passivement les attaques, alors même que ces grèves isolées et corporatistes devraient essayer de dépasser cet enfermement et rechercher la solidarité de tous les ouvriers ployant sous le poids de la crise pour construire une unité, une extension et un rapport de force en mesure de donner du poids aux revendications, c’est tout le contraire qui s’est passé.
La grève a été déclenchée sur la base de revendications les plus spécifiques possibles : les attaques contre le statut des cheminots ne sont pas vraiment différentes des attaques que subissent les statuts des fonctionnaires de l’État, des collectivités, de la santé ou des entreprises publiques. Pourtant, c’est le statut des cheminots qu’il fallait défendre, et celui-là seul. Les craintes pour l’emploi que soulèvent le rapprochement entre la SNCF et RFF (l’entreprise qui gère le réseau ferré) n’ont rien qui les différencie fondamentalement des craintes pour l’emploi que soulèvent d’autres rachats et fusions, délocalisations, fermetures, dans le public comme dans le privé. Mais, selon les syndicats, il ne fallait se battre que pour la SNCF et RFF. Les cheminots, c’est à part ! L’extension, c’est la dilution des revendications !
Mensonges ! Ces mots d’ordre ne sont là que pour circonscrire la lutte et couper court à toute riposte possible, miner le terrain pour empêcher toute forme de solidarité future avec les cheminots.
Comme si cet isolement ne suffisait pas, les syndicats poussèrent à une grève dure et longue, de celles qui pourrissent la vie des millions d’ouvriers qui dépendent du train pour travailler, étudier, récupérer leurs enfants à l’école… de celles qui épuisent les ouvriers grévistes eux-mêmes, sacrifiant des journées de salaire pour rien, rendus individuellement coupables des conséquences de leur mouvement.
La caricature est même poussée jusqu’à ce que ce soit l’entreprise qui appelle à la solidarité envers les étudiants dont l’année pouvait être gâchée par la grève, en demandant à grand renfort de spots radio de leur laisser la priorité !
Au final, tout le monde est épuisé, tout le monde est divisé, tout le monde en a marre.
Mais pourquoi cela se passe-t-il comme cela ? Pourquoi personne ne voit la manœuvre, aussi visible que le nez au milieu de la figure ? Pourquoi les cheminots ne se sont-ils pas dressés contre leurs syndicats en reprenant les choses en main, en montrant leur solidarité avec les ouvriers qu’ils transportent matin et soir ?
S’il y a sans aucun doute la très grande expérience des syndicats dans le sabotage des luttes de ce secteur hautement combatif et sensible, il faut aussi tenir compte, pour bien comprendre la situation, du contexte dans lequel la classe ouvrière se débat aujourd’hui.1 Depuis 2010 et les luttes contre la réforme des retraites, la classe ouvrière en France est incapable de réagir réellement aux coups pourtant nombreux et puissants que la bourgeoisie lui porte pour tenter de sauver son économie du marasme dans lequel elle s’enfonce inexorablement. La bourgeoisie a réussi à éloigner durablement la classe ouvrière de son identité de classe exploitée et porteuse d’une autre société.
A un niveau plus faible mais tout aussi significatif, la même manœuvre est menée avec les intermittents du spectacle, véritables prolétaires de la culture, que les syndicats baladent dans des actions stériles (occupation de théâtre le jour, quand il n’y a pas de représentation) et tout autant vectrices de divisions : annulations de spectacles au dernier moment, quand le public qui s’est parfois saigné pour s’offrir cette sortie se retrouve devant une porte fermée !
La classe ouvrière n’est pas ce qu’on nous montre aujourd’hui, cette masse anonyme de gens exaspérés par les grèves, jaloux de la réussite des autres, individualistes, incapables de la moindre solidarité… Il n’y a pas si longtemps, elle montrait un tout autre visage.
En 2006, le gouvernement lançait une attaque ciblée sur les jeunes à travers un nouveau type de contrat de travail au rabais, le Contrat première embauche (CPE). Déjà effrayés par les difficultés pour eux de trouver un emploi à la fin de leurs études, les jeunes ont manifesté une profonde indignation face à ce qui représentait une menace supplémentaire de paupérisation. La bourgeoisie n’avait pas prévu une telle réaction face à une mesure qui restait dans la lignée des contrats précaires qu’elle multiplie depuis les années 1980, surtout que les jeunes manifestants ont organisé leur lutte en gardant une méfiance et une relative autonomie vis-à-vis des syndicats. Mais ce que la bourgeoisie avait encore moins prévu, c’est qu’une partie de plus en plus grande d’ouvriers, a priori non concernés par ce contrat, ont été directement touchés par l’indignation de ces jeunes sacrifiés par la crise et ont commencé à rejoindre le mouvement. Face à cet élan de solidarité, mu par le rejet des conditions de vie proposées par le système aux nouvelles générations, face au danger de développement d’une réflexion de plus en plus large sur l’impasse économique du capitalisme, la bourgeoisie a cédé et vite coupé court en retirant son projet. Fait suffisamment rare et même unique ces dernières années pour être souligné.
Un an plus tard environ, alors que les cheminots subissent une énième attaque, les lycéens, eux-mêmes en lutte, vont spontanément rechercher la solidarité des ouvriers de la SNCF. Ici, pas de rejet, pas d’incompréhension, pas de ce sentiment de ras-le-bol qu’on a pu vivre ces dernières semaines. La méfiance que les cheminots expriment vis-à-vis des syndicats (allant jusqu’à huer les leaders Chérèque – de la CFDT – et Thibault – de la CGT – lors d’une manifestation) les amènera à organiser des assemblées générales bien plus ouvertes que lorsque les syndicats ont les mains totalement libres. Ces AG ouvertes permettront tout naturellement à des délégations de lycéens de venir soutenir la lutte et recueillir le soutien des grévistes. Évidemment, lorsque les AG sont gardées à l’entrée par des gros bras syndicalistes faisant comprendre aux “extérieurs” qu’ils n’ont rien à faire ici, c’est beaucoup plus difficile de venir apporter sa solidarité. Et pourtant, cela se passe très souvent comme ça !
Même si, en 2007, la bourgeoisie ira au bout de sa manœuvre, cet épisode de rapprochement de secteurs différents en lutte aura exprimé la solidarité, ce que la bourgeoisie réussit aujourd’hui à enrayer et camoufler, mais qu’elle ne parvient pas à anéantir définitivement.
Ne parvenant pas à l’anéantir, elle doit se servir de ces luttes pour diviser toujours plus la classe ouvrière, mais également redorer l’image des syndicats, présentés comme seuls vecteurs de la volonté de combattre ; seuls capables de faire “pression sur les directions”. Pendant ce temps, le gouvernement socialiste peut maintenir son cap, sa “feuille de route”, sans craindre ainsi une riposte ouvrière massive et incontrôlée.
Face aux manœuvres d’épuisement et de divisions organisées par les syndicats, la réaction doit être forte et immédiate : une lutte isolée est une lutte perdue d’avance. Seule une recherche d’extension et de solidarité des autres secteurs en lutte, dès le début de la grève, peut ouvrir une perspective positive. Ce n’est pas un hasard si les syndicats trouvent toujours le moyen de s’y opposer, en argumentant sur les spécificités des revendications, sur la nécessité de construire un rapport de force “d’abord au sein de la boite” ! Il n’y a de rapport de force à construire que sur le plan le plus large, autour des revendications communes, en éliminant toute caractérisation restrictive.
Le dernier mouvement à la SNCF est une expérience de plus de l’encadrement des luttes par la bourgeoisie à travers ses officines syndicales, une expérience de plus de ce qu’il faut absolument et résolument combattre dans les luttes de demain.
GD, 26 juin
1Lire à ce sujet notre article : "Quand la bourgeoisie fait croire au prolétariat qu’il n’existe pas (I) [49]".
La crise actuelle en Ukraine est la plus grave depuis l’éclatement de la Yougoslavie il y a vingt-cinq ans. En effet, la Russie essaie de défendre ses intérêts dans la région contre les tentatives des forces occidentales de gagner en influence, menaçant de déclencher une guerre civile et la déstabilisation de la région.
Le pays a un nouveau président, Petro Porochenko, élu à la majorité dès le premier tour des élections sur la promesse d’écraser sans délai “les séparatistes terroristes” à l’est du pays. Il ne saurait incarner un nouvel espoir. Sa carrière politique a commencé dans le Parti unifié social-démocrate d’Ukraine, puis il a rejoint le Parti des régions, loyal envers Koutchma, un allié de la Russie, avant de changer pour le Bloc Notre Ukraine de Iouchtchenko en 2001. Il a été ministre dans les gouvernements de Iouchtchenko et Ianoukovitch. Milliardaire du chocolat, il a été accusé de corruption en 2005 et s’est battu aux élections présidentielles avec le soutien de l’ancien boxeur Vitaly Klitschko – qui a été élu maire de Kiev au même moment – et de ses partisans corrompus Levochkin et Firtash. L’Ukraine est à présent dirigée par un nouvel oligarque corrompu, imposant la seule perspective que le système capitaliste pourri a en réserve pour l’humanité : le militarisme et l’austérité.
Incapable de vaincre rapidement les séparatistes pro-russes, le combat a continué, l’Ukraine repoussant un assaut des séparatistes à l’aéroport de Donetsk, au prix de douzaines de victimes et la perte d’un hélicoptère avec un général à son bord. Le combat continue et les séparatistes tiennent leurs positions.
Loin d’ouvrir une nouvelle époque de stabilité et de croissance, l’élection présidentielle du 25 mai a marqué une nouvelle étape dans le glissement vers la guerre civile sanglante, autant que les référendums tenus par les séparatistes de Crimée en mars et ceux de Donetsk et Louhansk en mai. Nous assistons à l’élargissement des divisions internes dans ce pays artificiel en faillite, amplifiées par les manœuvres impérialistes extérieures. Le risque est que ce pays soit déchiré par la guerre civile, le nettoyage ethnique, les pogroms, les massacres et l’extension des conflits impérialistes.
L’Ukraine est le deuxième pays d’Europe en termes de superficie, une construction artificielle comprenant 78 d’Ukrainiens et 17 de Russophones, majoritaires dans la région du Donbass, ainsi que différentes nationalités incluant les Tartares de Crimée. Les divisions autour des richesses économiques suivent les mêmes lignes de fractures, avec le charbon et la sidérurgie dans l’Est russophone, massivement exportés vers la Russie et représentant 25 des exportations la partie occidentale, quant à elle, théâtre de la “révolution orange” en 2004 et des manifestations sur Maïdan, la place de l’Indépendance à Kiev l’hiver dernier, lorgne vers l’Occident en cherchant son salut.
L’économie est en faillite. En 1999 la production avait baissé de 40 par rapport à son niveau de 1991, date de l’accession de l’Ukraine à l’indépendance. Après un léger frémissement, elle a de nouveau perdu 15 en 2009. L’outil industriel de l’Est est obsolète, hautement dangereux et polluant. L’épuisement des mines a entraîné une augmentation des risques d’accidents du travail en poussant plus vers des profondeurs allant jusqu’à 1200 mètres avec les menaces d’explosion de méthane et de poussière de charbon ainsi que d’éclatement de roches (comme les conditions dangereuses qui ont entraîné plus de trois cents morts récemment à Soma, en Turquie). La pollution des mines affecte l’approvisionnement en eau, alors que les moulins qui traitent les résidus de charbon et de fer vomissent un air pollué visible et que l’amoncellement des scories et du métal rouillés peuvent entraîner des glissements de terrain boueux (). Il faut ajouter à tout cela la radioactivité de l’exploitation minière de l’ère nucléaire soviétique. Ces industries ne sont pas compétitives à moyen terme, ou même à court terme, si elles doivent faire face à la compétition de l’UE et il est difficile d’entrevoir qui voudra bien effectuer les investissements nécessaires. Sûrement pas les oligarques dont l’objectif est de s’en mettre plein les poches au détriment de l’économie. Pas la Russie non plus, qui doit se débrouiller avec son industrie obsolète héritée de l’ère soviétique. Pas davantage le capital d’Europe de l’Ouest qui a décidé la fermeture de la plupart de ses propres industries minières et métallurgiques entre 1970 et 1980. L’idée que la Russie pourrait proposer une solution au désastre économique, à l’appauvrissement et au chômage qui n’a cessé de s’aggraver au fur et à mesure de l’enrichissement des oligarques – une sorte de nostalgie pour le stalinisme et son chômage déguisé – est une illusion dangereuse qui peut juste affaiblir la capacité de la classe ouvrière à se défendre elle-même.
Les illusions sur la monnaie européenne sont tout aussi dangereuses. Le FMI a apporté une garantie à hauteur de 14/18 milliards de dollars en mars, remplaçant les 15 milliards de dollars retirés par la Russie lors de la chute de Ianoukovitch. Cette garantie est conditionnée par une stricte austérité, entraînant une augmentation du prix du carburant de 40 et une coupe de 10 dans le secteur public, environ 24 000 emplois. Et les chiffres du chômage ne sont pas fiables, dans la mesure où beaucoup de personnes sont non enregistrées ou sous-employées.
Lorsque l’Ukraine faisait partie de l’URSS et qu’elle était bordée à l’Ouest par des pays satellites de la Russie, les divisions ne menaçaient pas l’intégrité du pays – ce qui ne veut pas dire que ces divisions n’existaient pas. Par exemple, il y a 70 ans, les Tartares de Crimée ont été expulsés et quelques-uns ne sont revenus que très récemment. Les divisions sont utilisées de façon nauséabonde assoiffant de sang toutes les parties. Le parti Svoboda, d’extrême-droite, n’est pas isolé, le gouvernement intérimaire de réhabilitation de Stepan Bandera, la va-t-en guerre nazie ukrainienne Ioulia Timochenko appellent tous au meurtre et au bombardement des dirigeants et de la population russes, et Porochenko met ceci en pratique. Le camp russe est tout aussi nauséabond et meurtrier. Ces deux clans ont formé des paramilitaires. Même Kiev ne compte pas seulement sur son armée régulière. Ces forces irrégulières comprennent les fanatiques les plus dangereux, mercenaires, terroristes, assassins, propageant la terreur sur les populations civiles et se tuant mutuellement. Une fois que ces forces sont lâchées, elles ont tendance à devenir autonomes, incontrôlables, conduisant au même bilan meurtrier qu’en Irak, Afghanistan, Libye ou Syrie.
L’impérialisme russe a besoin de la Crimée pour sa base navale de la mer Noire, une mer chaude avec accès à la Méditerranée. Privée de ses bases en Crimée, la Russie ne pourrait pas maintenir des opérations en mer Méditerranée ou dans l’océan Indien. Sa position stratégique dépend de la Crimée. Elle a besoin également de l’Ukraine pour la défense du gazoduc South Stream en cours de construction. C’est une préoccupation constante depuis l’indépendance de l’Ukraine. La Russie ne peut absolument pas tolérer l’existence d’un gouvernement pro-occidental en Crimée, d’où sa réponse négative à toute question sur un accord avec l’UE. En 2010, elle a consenti une remise sur le prix du gaz en échange d’une extension du bail de sa base navale en Crimée. Lorsque le gouvernement Ianoukovitch a renvoyé à plus tard l’accord d’association avec l’UE en novembre dernier, la Russie a répondu avec une offre d’aide de 15 milliards de dollars, qui a été suspendue quand Ianoukovitch a été désavoué et s’est enfui d’Ukraine. Peu de temps après, la Russie s’est emparée de la Crimée et a organisé un référendum pour son rattachement, ce qu’elle a pu utiliser dans sa propagande de guerre en faveur de l’annexion.
Ainsi, en mars, la Russie possédait la Crimée, de facto, sans reconnaissance internationale. Mais elle n’est toujours pas sécurisée, dans la mesure où elle est entourée par l’Ukraine, un pays qui est sur le point de signer un accord d’association avec l’UE et qui s’allie pour cela avec les ennemis de la Russie, sur le point de se libérer du chantage russe en trouvant de nouveaux donateurs en Europe de l’Ouest. Pour des raisons stratégiques, afin d’avoir un accès terrestre à la Crimée, la Russie a besoin de contrôler la partie orientale de l’Ukraine. Celle-ci est tout-à-fait différente de la Crimée, malgré le poids de la population russophone qui a fourni le prétexte à l’invasion. N’ayant pas de base militaire à l’Est de Ukraine, les référendums séparatistes de Donetsk et Louhansk ne peuvent pas sécuriser ces régions mais seulement les déstabiliser, entraînant davantage de combats. L’Ukraine de l’Est n’est même pas sûre de contrôler les gangs séparatistes locaux.
La Russie a une autre carte à jouer dans l’éventualité d’une déstabilisation de cette région : la Transnistrie, qui a fait sécession d’avec la Moldavie, à la frontière Sud-Ouest de l’Ukraine et qui a également une importante population russophone.
Ce n’est absolument pas un retour à la guerre froide. La guerre froide correspond à une période de plusieurs dizaines d’années de tensions militaires entre les deux blocs impérialistes qui se partageaient l’Europe. En 1989, la Russie s’est affaiblie au point de ne plus pouvoir contrôler ses satellites, ni même la vieille URSS, on l’a vu lors de la guerre contre la Tchétchénie. Maintenant, beaucoup de pays de l’Est de l’Europe font partie de l’OTAN, puissance implantée jusqu’aux frontières de la Russie. Cependant, cette dernière a toujours un arsenal nucléaire et conserve les mêmes intérêts stratégiques. La menace de la perte de toute influence en Ukraine est une menace d’affaiblissement qu’elle ne peut tolérer. Elle est donc obligée de réagir.
Les États-Unis sont la seule superpuissance restante, mais ils n’ont plus l’autorité d’un dirigeant de bloc sur ses “alliés” et concurrents en Europe cela est attesté par le fait qu’ils ne peuvent plus mobiliser ces puissances pour les épauler dans la deuxième guerre d’Irak, comme ils l’avaient fait lors de la première. Les États-Unis ont été quelque peu laminés par plus de vingt ans d’enlisement dans les guerres en Irak et en Afghanistan. De plus, ils font face à la montée d’un nouveau rival, la Chine, qui est en train de déstabiliser le Sud-Est asiatique et l’Extrême-Orient. En conséquence, malgré l’intention des États-Unis de diminuer leur budget militaire, ils sont obligés de focaliser leur attention sur cette région du monde. Obama a dit : “Quelques-unes de nos plus grandes erreurs passées ne viennent pas de notre désengagement, mais de notre acharnement à nous précipiter dans des aventures militaires, sans penser aux conséquences”. Cela ne signifie pas que les États-Unis ne vont pas essayer d’avoir une part du gâteau en Ukraine, par la voie diplomatique, la propagande et des opérations secrètes, mais il n’y a pas de perspective d’intervention militaire immédiate. La Russie n’est pas face à un Occident unifié, mais face à une multitude de pays qui défendent tous leurs propres intérêts impérialistes, même s’ils condamnent verbalement l’intervention de la Russie en Ukraine. La Grande-Bretagne ne veut pas que des sanctions compromettent les investissements russes dans la City, l’Allemagne pense à sa dépendance actuelle pour l’approvisionnement en gaz russe, même si elle cherche d’autres sources énergétiques. Les États baltes sont favorables à une condamnation et des actions très sévères dans la mesure où une grande proportion de leurs populations étant russes, ils se sentent aussi menacés. C’est ainsi que le conflit ukrainien a déclenché une nouvelle spirale de tensions militaires dans l’Est de l’Europe, montrant qu’elles sont un cancer incurable.
A présent, la Russie affronte des sanctions qui sont potentiellement handicapantes puisqu’elles concernent les exportations de pétrole et de gaz. La signature récente d’un contrat pour vendre du gaz à la Chine va être d’un grand secours. La Chine n’a pas suivi l’ONU dans la condamnation de l’annexion de la Crimée par la Russie. Au niveau de la propagande, elle a revendiqué Taïwan sur les mêmes bases que les prétentions russes sur la Crimée : l’unité des peuples parlant chinois mais elle ne veut pas admettre le principe d’auto-détermination pour ses nombreuses minorités.
Toutes les factions de la bourgeoisie, à la fois à l’intérieur de l’Ukraine et celles qui manœuvrent de l’extérieur, font face à une situation dans laquelle tout mouvement fait empirer les choses. Cela fait penser au “zugzwang” aux échecs, un jeu qu’adorent les Russes et les Ukrainiens, dans lequel tout mouvement effectué par un joueur ne peut qu’aggraver sa situation, ce qui fait qu’il ne peut que bouger – ou abandonner. Par exemple, Kiev et l’UE souhaitent un rapprochement, ce qui ne peut conduire qu’à un conflit avec la Russie et au séparatisme à l’Est la Russie veut affermir son contrôle de la Crimée, mais comme elle ne peut pas prendre le contrôle de l’Ukraine ou de sa partie orientale, tout ce qu’elle peut faire c’est distiller la discorde et l’instabilité. Plus ils essaient de défendre leurs intérêts, plus la situation devient chaotique et plus le pays glisse vers la guerre civile ouverte – comme la Yougoslavie dans les années 1990. C’est une caractéristique de la décomposition du capitalisme, la classe dominante ne peut pas proposer de perspective rationnelle à la société et la classe ouvrière n’est pas encore capable de mettre en avant sa propre perspective.
Le risque, pour la classe ouvrière, dans cette situation, est d’être embrigadée derrière l’une ou l’autre des différentes factions nationalistes. Ce danger est accru par l’hostilité historique basée sur la vraie barbarie portée par chaque faction tout au long du xxe siècle : la bourgeoisie ukrainienne peut rappeler à la population et particulièrement à la classe ouvrière la famine qui a tué des millions de personnes suite à la collectivisation forcée sous la Russie stalinienne, les Russes peuvent rappeler à leur population le soutien des Ukrainiens à l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale et les Tartares n’ont pas oublié leur expulsion de Crimée et la mort d’environ la moitié des 200 00 personnes concernées. Il y a aussi le danger, pour la classe ouvrière, de reprocher à telle ou telle fraction d’être responsable de l’aggravation de la misère et d’être attirée dans le piège de la défense d’un camp contre un autre. Aucune d’entre elles n’a à offrir quoi que ce soit à la classe ouvrière mis à part l’aggravation de l’austérité et un conflit sanguinaire.
Il est presque inévitable que quelques ouvriers soient aspirés dans le soutien aux factions pro ou anti-Russes, bien que nous ne sommes pas sûrs de la situation réelle. Mais le fait que le Donbass soit devenu un champ de bataille pour les forces nationalistes souligne la faiblesse de la classe ouvrière dans cette zone. Confrontés au chômage et à la pauvreté, ils n’ont pas la force de développer des luttes sur leur propre terrain avec leurs frères de classe de l’Ukraine de l’Ouest et courent le risque d’être montés les uns contre les autres.
Il y a un espoir, ténu mais significatif : une minorité d’internationalistes en Ukraine et en Russie, le KRAS et d’autres, ont une prise de position courageuse : “Guerre à la guerre Ne versons pas une seule goutte de sang pour la “nation”” ces internationalistes défendent la position de la classe ouvrière. La classe ouvrière, bien qu’elle ne puisse pas encore mettre en avant sa perspective révolutionnaire, n’est pas battue au niveau international. C’est le seul espoir pour une alternative face à la course du capitalisme qui se dirige droit dans le mur de la barbarie et de l’auto-destruction.
Alex, 8 juin
L’Irak est toujours à feu et à sang. Depuis 1980, trois guerres impérialistes ont déjà ensanglanté ce pays. Mais l’histoire ne se répète jamais à l’identique. Ce nouveau conflit, après cent années de décadence du capitalisme, est l’expression de la décomposition d’une société devenue irrationnelle. La tragédie dépasse d’ailleurs largement les frontières de ce pays. En ce moment même, en Syrie ou en Israël, la barbarie capitaliste révèle aussi toute son ampleur. Ainsi, au moment de mettre sous presse, le meurtre de trois jeunes Israéliens vient encore d’accroître les tensions, la réponse de Netanyahou faisant même monter d’un cran supplémentaire l’affrontement larvé avec l’Iran.
Depuis un siècle, le monde a connu deux guerres mondiales. Et depuis 1945, de multiples guerres localisées n’ont cessé d’éclater.
En Corée et au Vietnam dans les années 1950 et 1970, en Afghanistan, au Moyen-Orient, comme durant la guerre du Kippour en 1973 en passant par le Liban des années 1980, l’Intifada entre Palestiniens et Israéliens, en Somalie en 1992, le Rwanda en 1994, en République démocratique du Congo entre 1998 et 2000, mais aussi en Côte-d’Ivoire, au Soudan et dernièrement encore au Mali… la liste des guerres impérialistes est sans fin. Pour des pans entiers de l’humanité, l’horreur est devenue une compagne quotidienne.
Et l’entrée dans le xxie siècle n’a pas enrayé ce processus, bien au contraire. En juin 2014, selon le HCR des Nations-Unis, il y avait plus de 50 millions de réfugiés enregistrés officiellement de par le monde. Cette population qui est pour partie parquée dans des camps, sans médicaments ni nourriture suffisante, connaît un taux de mortalité effroyable. Et voilà maintenant que, pour la quatrième fois depuis 1980, une nouvelle guerre ravage l’Irak. Cette réalité dramatique et inhumaine confirme ce qu’affirmaient déjà les révolutionnaires il y a un siècle : “La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie” (1). Entre 1914 et 1945, cette rechute dans la barbarie s’est particulièrement illustrée à travers l’éclatement de deux guerres mondiales. Depuis lors, elle prend la forme d’une multiplication de guerres locales qui se développent au sein d’une société qui pourrit sur pieds. Pourquoi ? Parce que, depuis les années 1960, aucune des deux classes fondamentales de la société, bourgeoisie et prolétariat, n’a pu développer sa propre perspective : guerre mondiale ou révolution. En effet, le prolétariat est sorti de la contre-révolution stalinienne à la fin des années 1960 (Mai 68 en France étant le symbole de ce retour de la capacité du prolétariat à entrer en lutte), la bourgeoisie n’avait donc plus à faire à un prolétariat écrasé physiquement et idéologiquement, prêt à être embrigadé pour la boucherie impérialiste mondiale comme dans les années 1930. Mais en même temps, le prolétariat n’était pas et n’est toujours pas en mesure d’affirmer sa perspective révolutionnaire. Depuis 1989, la propagande mensongère mais terriblement efficace qui a assimilé le stalinisme au communisme et l’effondrement du bloc soviétique à la mort du rêve d’un autre monde possible, a même occasionné un fort recul de la conscience prolétarienne et de la confiance des exploités en eux-mêmes. La situation apparaît donc comme bloquée : ni guerre mondiale, ni révolution. Mais rien ne pouvant rester réellement figé, la société se décompose. L’Irak en est une parfaite et dramatique illustration.
L’Irak est un pays qui depuis le début des années 1980 n’a connu pratiquement qu’une situation permanente de guerre.
Au début de cette décennie et pendant huit années, un conflit meurtrier va opposer ce pays à l’Iran. L’effondrement du dernier empereur d’Iran, le Shah Mohamed Reza Pahlavi (alors allié des Etats-Unis) et l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny, ont amené les États-Unis à pousser l’Irak dans cette guerre qui fera entre 500 000 et 1 200 000 morts.
Après l’effondrement du bloc impérialiste soviétique en 1989, l’Amérique de G. Bush père va provoquer la première guerre du Golfe. Mais l’objectif des États-Unis n’était pas à cette époque d’abattre Saddam Hussein et son régime. La peur de l’éclatement de ce pays taraudait déjà les bourgeoisies occidentales et surtout la bourgeoisie américaine. Les autorités américaines voulaient seulement réaliser une véritable démonstration de leur suprématie écrasante comme puissance militaire aux yeux de tous leurs anciens alliés. De fait, la réussite de cette politique impérialiste n’a pas duré bien longtemps. Sans ennemi commun, le bloc occidental s’est délité rapidement. Chaque impérialisme, petit ou grand, a joué de plus en plus ouvertement sa carte personnelle. Le chacun pour soi s’est développé inexorablement.
En 2003, les États-Unis vont militairement envahir l’Irak. L’occupation militaire de ce pays va durer huit ans. Le pouvoir de Saddam Hussein et du parti Baas (sunnite) sera détruit. A sa place, les États-Unis vont mettre au pouvoir Nouri al-Maliki et son clan chiite. Il s’agissait de tenter de mettre en place une armée et un appareil policier capable de maintenir l’ordre et l’influence directe américaine dans ce pays. Tout cela a échoué lamentablement. Pendant ces huit années, le pays s’est enfoncé dans le chaos. Maliki n’a eu de cesse de purger les sphères du pouvoir en chassant les Sunnites de toutes fonctions officielles, afin de renforcer son propre clan et ceci au grand désespoir des Américains totalement impuissants. Les anciens partisans de Saddam Hussein marginalisés, alliés aux djihadistes les plus extrémistes, ont perpétué attentats sur attentats. Devant leur incapacité totale à stabiliser la situation, les forces armées occidentales et en dernier lieu les États-Unis, comme en Afghanistan, allaient se retirer de ce bourbier, laissant les diverses communautés religieuses et ethniques face à face, prêtes à en découdre.
Ce développement des antagonismes et de la haine qui découle d’une telle situation entre les communautés chiite et sunnite n’est pas seulement dû à l’instrumentalisation des différences religieuses, pas plus qu’à la simple défense des intérêts particuliers des cliques bourgeoises de ces communautés. Le déchaînement de l’obscurantisme et de l’irrationalité qui sont à l’œuvre dans toute cette partie du monde est un terrain favorable pour la haine religieuse et ethnique. Les guerres ayant en partie comme terreau idéologique les préjugés religieux sont une expression directe de la décomposition capitaliste. C’est la porte grande ouverte à de nouveaux pogroms entre les différentes communautés, comme nous en connaissons en ce moment même en Syrie.
Actuellement, ce sont les forces de l’EIIL (État islamique en Irak et au Levant) qui sont à l’offensive en direction de Bagdad. Celles-ci étaient initialement composées de combattants provenant d’une milice tribale sunnite qui s’est réclamée un temps de la nébuleuse Al-Qaïda. Après leur sécession, ils ont proclamé vouloir se battre pour la construction d’un État islamique qui s’étendrait pour partie en Syrie et en Irak, jusqu’aux confins de la Palestine. De fait, cet EIIL, en plus des radicaux islamistes, est constitué d’une majorité d’anciens militaires ou combattants du parti Baas de feu Saddam Hussein qui ne visent qu’à se venger de ceux qui les pourchassent depuis leur perte du pouvoir. Tout cela sans compter avec le renforcement militaire des Peshmergas qui occupent maintenant militairement et politiquement la région kurde irakienne. Autant de forces armées qui, à terme, ne manqueront pas d’en découdre entre elles tant leurs propres intérêts sont en réalité antagoniques.
Depuis le début des années 1990, le leadership de la première puissance impérialiste du monde n’a cessé de s’affaiblir. Face à la montée de l’impérialisme chinois devenu aujourd’hui un adversaire de première importance, les États-Unis sont obligés de maintenir en Asie du Sud-Est une force militaire considérable. Tout en devant tenir compte des tentatives d’avancée de l’impérialisme russe dans la région, comme en Syrie par exemple. L’impérialisme américain, ainsi affaibli, a été obligé de tenter de pactiser avec le diable d’hier. En effet, l’arrivée de Rohani, pour le moment plus modéré que son prédécesseur, à la présidence de l’État iranien a été le prétexte tout trouvé pour entamer une ouverture diplomatique. Tel est le sens des négociations sur le problème du nucléaire iranien. Si cela se traduit par une montée des tensions avec la Russie qui soutient par ailleurs l’Iran, cela se traduit également par un mécontentement israélien, ennemi irréductible de ce pays. Cependant la nouvelle guerre en Irak touche en premier lieu l’Arabie Saoudite, un des principaux alliés des États-Unis depuis des décennies. Ce principal et riche État sunnite du Moyen-Orient, très divisé en son sein, voit d’un très mauvais oeil la main tendue américaine à l’Iran et l’offensive incontrôlable de l’EIIL (2).
La position impérialiste saoudienne dans toute la région risque d’en sortir affaiblie. Ainsi, l’accord économique bilatéral entre celle-ci et la Chine en matière d’énergie qui vient d’être signé, ne trouve pas sa source seulement dans des raisons économiques. La tentation d’un rapprochement entre l’Arabie Saoudite et la Chine commence en effet à se faire jour. L’Arabie Saoudite contestée de plus en plus ouvertement au Moyen-Orient, ne va pas rester sans réagir, en Syrie et probablement également en Irak.
Le fait que les États-Unis soient clairement dans une impasse à propos de la situation en Irak illustre l’accélération de leur affaiblissement en tant que première puissance impérialiste mondiale. Incapable de revenir en force dans ce pays après l’avoir quitté sur un total échec il y a peu, les voilà obligés de soutenir, du bout des doigts, le gouvernement en place à Bagdad. Il est certain que l’Oncle Sam voudrait éviter la partition de l’Irak, comme il souhaite que la Syrie n’éclate pas à son tour. Mais le développement de son impuissance croissante devient un facteur de premier plan pour la déstabilisation de cette région du monde. Il n’y a plus de vrai maître dans la maison. L’Iran et l’Arabie Saoudite le savent maintenant pertinemment, comme tous les chefs de guerre et autres djihadistes en Irak. Le Moyen-Orient s’enfonce inexorablement dans la décomposition, dans une guerre impérialiste de plus en plus fragmentée en de nombreux foyers. Les divisions religieuses et ethniques vont donc prendre une part de plus en plus grande.
La guerre actuelle en Irak concrétise dramatiquement au plus haut point la décomposition de la société, ultime étape de la décadence du capitalisme. Voici ce que nous écrivions à ce sujet après 1989 et l’effondrement du bloc soviétique : “La disparition du gendarme impérialiste russe et celle qui va en découler pour le gendarme américain vis-à-vis de ses principaux partenaires, ouvrent la porte au déchaînement de toutes une série de rivalités plus locales. Ces rivalités et affrontements ne peuvent pas, à l’heure actuelle, dégénérer en un conflit mondial En revanche, ces conflits risquent d’être plus violents et plus nombreux, en particulier évidemment, dans les zones où le prolétariat est le plus faible” ().
Même si nous ne pouvons pas prévoir concrètement la suite des événements en Irak, ce que nous savons, c’est que ce pays s’enfonce de manière inexorable dans les affres d’un système en décomposition.
Tino, 30 juin
1) Rosa Luxemburg, en 1915, dans sa Brochure de Junius, reprenant là elle-même les paroles d’Engels.
2) L’aide financière et militaire du pouvoir saoudien à l’EIIL, jusque là très active, a brutalement cessé en janvier quand ce dernier est entré en guerre contre les autres groupes rebelles syriens soutenus par les États du Golfe.
() “Après l’effondrement du bloc de l’Est, déstabilisation et chaos”, Revue internationale no 61
La première partie de cet article, publiée dans le numéro précédent de ce journal et sur notre site web, revenait en détail sur la dynamique de la lutte de classe en France depuis 2003, l’objectif étant de mieux comprendre pourquoi la situation sociale est aujourd’hui dominée par l’abattement. Cette seconde partie aborde la dimension internationale. L’impact des mouvements sociaux en France influe sur le prolétariat de tous les pays, comme les mouvements à travers le monde influent sur la situation en France. Comme nous le verrons, cette dimension internationale de la lutte prolétarienne est bien connue de la bourgeoisie qui est capable face à son ennemi mortel, le prolétariat, de dépasser ses divisions nationales pour se concerter et s’entraider. Enfin, sera souligné que, malgré les difficultés immenses et les efforts constants de la bourgeoisie pour tuer dans l’œuf tout développement de la conscience et de la combativité prolétariennes, l’avenir appartient sans aucun doute à la lutte de classe !
La bourgeoisie française est donc particulièrement adroite face au prolétariat pour pourrir les consciences et dévoyer la réflexion dans des impasses. Ce n’est pas un hasard si ce pays est le berceau de l’altermondialisme, par exemple, qui s’est répandu partout dans le monde.1 Cette force est le fruit d’une longue expérience de confrontation avec sa classe ennemie : 1848, 1871 et 1968, pour ne prendre que quelques exemples qui ont en commun d’avoir placé à ces moments-là les prolétaires en France à la pointe du combat international, d’en avoir fait un exemple à suivre pour leurs frères de classe du monde entier.
Cependant, la présence en France d’exploités expérimentés et combatifs limite aussi les marges de manœuvre de la bourgeoisie. Si elle a eu l’intelligence de ne pas les affronter frontalement et massivement ces dernières années mais de les harceler et d’éroder leurs conditions de vie, reste que les grandes réformes structurelles dont le capital français a besoin pour restaurer sa compétitivité sur le marché mondial, sont toujours en attente et manquent cruellement à la compétitivité du capital national. La France est en train de devenir “l’homme malade de l’Europe” comme étaient qualifiés le Royaume-Uni après la Seconde Guerre mondiale et l’Allemagne dans les années 1990. Or, justement, ces deux pays se sont redressés en menant des attaques brutales profondes, respectivement sous Thatcher et Schröder.
L’incapacité de la France de mener des attaques similaires inquiète particulièrement l’Allemagne. Elle n’a aucun intérêt à voir sombrer l’économie française, ce qui mettrait trop à mal les instances économiques européennes. Mais bien plus que cela, une grave récession en France impliquerait encore plus de fermetures d’usines, une explosion du chômage et une austérité drastique, ce qui pourrait engendrer une forte réaction du prolétariat. Il y a visiblement là un dilemme pour le capital français : attaquer massivement… au risque de provoquer le réveil de la lutte, ou attendre et voir l’économie se dégrader fortement… au risque de provoquer un réveil de la lutte. Voici pourquoi la bourgeoisie allemande s’interroge sur la manière d’aider la France à retrouver une forte compétitivité sans pour autant créer de mouvement social incontrôlé. C’est ainsi que les conseillers allemands défilent depuis des mois à l’Élysée (telle la rencontre entre François Hollande et Peter Hartz, ancien conseiller de Gerhard Schröder et tête pensante de toutes les attaques du début des années 2000 en Allemagne pour rendre le travail plus précaire et baisser les allocations chômage). L’Allemagne aide donc la bourgeoisie française à réfléchir sur la façon de faire passer les attaques nécessaires à venir. En particulier, ces deux pays doivent coordonner leur planning afin de ne surtout pas mener trop simultanément leurs attaques et éviter que la colère ne croisse en même temps des deux côtés du Rhin. Tout comme la bourgeoisie a tout fait pour éviter, avec succès, que ne se produise une jonction potentielle, par dessus les Pyrénées, de luttes entre l’Espagne et la France, elle se préoccupe d’ores et déjà de diviser les travailleurs vivant en France et en Allemagne en étalant les attaques dans le temps de façon concertée. Le soutien de la bourgeoisie allemande pour que l’Etat français mène à bien et sans heurts ses attaques a d’ailleurs commencé dès la victoire du socialiste Hollande aux présidentielles : l’Allemagne est la première à essayer de faire croire que Hollande est un “mou”, un “Flamby”, un “indécis”… alimentant ainsi l’idée qu’il est incapable de prendre les mesures courageuses et donc d’attaquer la classe ouvrière ; cette image flasque est aussi savamment entretenue par la bourgeoisie française car elle permet au gouvernement de mener ses attaques mine de rien, sans en avoir l’air.
Cette idée émise de la solidarité internationale de la bourgeoisie peut éventuellement décontenancer. En effet, la bourgeoisie est divisée en nations et se bat de façon acharnée sur le marché mondial. Cet affrontement est aussi guerrier, la barbarie impérialiste qui ravage la planète de façon incessante depuis 1914 le prouve de façon tragique. Mais l’histoire a aussi montré une chose : cette division cesse face au prolétariat. Pendant la Commune de Paris, l’armée prussienne qui occupait une partie de la France a prêté main-forte aux Versaillais pour écraser dans le sang les insurgés alors que les cadavres de la guerre franco-prussienne étaient encore chauds. En 1917, toutes les puissances se sont alliées pour aider l’armée blanche face à la Révolution russe alors que la guerre mondiale faisait rage partout ailleurs. Sur un autre plan, lorsqu’en 1980, une grève de masse déferla en Pologne, les bourgeoisies démocratiques vinrent sans attendre au secours de la bourgeoisie polonaise pour l’aider à faire face, non pas militairement, mais idéologiquement : le syndicat français CFDT, en particulier, eut là un rôle très important de conseil pour saboter la lutte en faisant profiter de toute son expérience dans le domaine.
Résumons. Le prolétariat a face à lui la classe dominante le plus manœuvrière et la plus machiavélique de l’histoire ; sa propagande idéologique et son unité internationale contre les exploités révèlent l’ampleur des difficultés qui se dressent devant la révolution. La bourgeoisie a surtout la capacité de retourner en permanence la propre pourriture de son système contre le prolétariat : le capitalisme n’a plus d’avenir à offrir, le futur fait peur et engendre le repli, les pensées irrationnelles… La bourgeoisie se sert de ces peurs, de ce repli, de cette irrationalité pour renforcer l’atomisation des travailleurs, cultiver le sentiment d’impuissance et ainsi pouvoir les attaquer les uns après les autres.
Pourtant, l’avenir appartient bien à la lutte prolétarienne ! Les obstacles sont immenses, mais pas insurmontables. La bourgeoisie ne cesse de nous diviser, mais le prolétariat a déjà prouvé que le sentiment de solidarité est profondément ancré en lui. C’est en cela que le mouvement contre le CPE de 2006 est si précieux. L’attaque du gouvernement touchait exclusivement les moins de vingt-cinq ans, mais par centaines de milliers les travailleurs, chômeurs, retraités se sont joints à la lutte. Ils étaient transportés par un fort sentiment de solidarité. Cette dynamique a pu naître dans la mesure où le mouvement était organisé en dehors du contrôle syndical, à travers de véritables assemblées générales autonomes, animées par des débats libres où pouvaient à ce titre s’exprimer la véritable nature de la classe ouvrière. Ce mouvement est une promesse pour l’avenir, une petite graine qui finira par germer pour donner de magnifiques fleurs sauvages. Alors, pour participer pleinement à ces mouvements à venir, il faudra être à l’écoute, être capables de s’appuyer sur l’expérience historique, sur les grandes leçons du passé, sans dogme ni cadre pré-établi et rigide. La destruction de grandes unités industrielles en Europe et aux États-Unis, la croissance très forte dans ces deux régions du monde des emplois liés à la recherche, l’administration, les services, la distribution, la multiplication des contrats à courte durée et de l’intérim, la précarité absolue de la jeunesse et l’explosion du chômage… tout ceci aura forcément un impact sur la façon dont les luttes futures vont se développer, se frayer un chemin au milieu de tous les pièges tendus par la bourgeoisie. Quand à New York, des jeunes du mouvement des Occupy en 2011 témoignaient qu’en se regroupant ainsi dans la rue, autant pour y lutter que pour y vivre ensemble, ils avaient la sensation d’avoir de nouveau des relations sociales, qu’ils souffraient énormément de leur isolement sur leurs différents lieux de travail où ils ne faisaient que passer quelques semaines, quelques jours, parfois quelques heures, quand ils n’étaient pas reclus chez eux à cause du chômage… ils pointaient là du doigt sans le savoir l’avenir, l’importance de cette volonté de vivre et de lutter au cœur d’un tissu social animé de solidarité, de partage, de rencontres vraies et humaines. La rue, comme lieu de rassemblement, va prendre ainsi une importance croissante, non plus pour défiler les uns à côté des autres et assourdis par les sonos syndicales, mais pour débattre franchement au sein d’assemblées générales autonomes, ouvertes et libres. De même, les mouvements du CPE en 2006, des Indignados et des Occupy en 2011 indiquent tout aussi clairement que la jeunesse précarisée, moins marquée par le contre-coup terrible de l’assimilation de le fin de l’horreur stalinienne d’avec la fin du communisme et plus indigné par cet avenir qui ne cesse de se noircir sous le ciel capitaliste, aura un rôle déterminant à jouer par son enthousiasme, sa volonté et sa créativité. Les ouvriers les plus anciens (à la retraite ou encore au travail) auront la possibilité de souder une solidarité entre les générations en ayant alors la responsabilité particulière de transmettre leurs expériences, de prévenir des pièges qui se tendent et dont ils ont été déjà les victimes. Il ne s’agit là que de “grands poteaux indicateurs”, pour reprendre les mots de Marx, qui ont commencé à apparaître ces dernières années, mais la créativité des masses impliquera aussi d’autres changements et découvertes inattendues.
Pawel, 6 mars
1 La plus grande association représentant ce courant, ATTAC, est née en France en 1998.
Le 14 mars dernier, 20 ans après les massacres perpétrés entre avril et juillet 1994 au Rwanda (dans un des conflits les plus meurtriers sur le continent africain), à l’issue de six semaines d’un procès retentissant, le capitaine Pascal Simbikwanga était condamné à 25 ans de réclusion criminelle. Tout cela à l’issue de 6 semaines de procès par la Cour d’assises de Paris pour génocide envers les tutsis et crime contre l’humanité. Et on nous promet que ce procès n’est que le premier d’une longue série sur le territoire français ! Cette condamnation dont tous les médias se sont unanimement félicités n’est une fois de plus que le paravent hypocrite permettant de désigner un lampiste servant de bouc-émissaire pour le charger de tous les crimes et de toutes les horreurs afin de masquer la nature criminelle d’un système capitaliste qui plonge l’humanité dans un océan de plus en plus irrationnel de barbarie et d’horreurs. Il s’agit non seulement de dédouaner la responsabilité particulière de l’impérialisme français, mais aussi celle des autres grandes puissances impérialistes qui dans leurs rivalités et pour protéger leurs sordides intérêts ont été les principaux responsables du déchaînement des massacres et de la barbarie.
Dans une nouvelle et écœurante débauche d’hypocrisie, la presse française, les médias, la LICRA, se sont tous félicités de ce qu’ils ont salué comme une “première”. Car pour la “première fois” en France, aura été activé un tribunal à compétence universelle, ce qui nous a été cyniquement présenté comme une “victoire des victimes”, un devoir de mémoire du génocide”, un moyen de “lutte contre l’oubli”. En réalité, cela n’a encore une fois que servi à masquer l’hypocrisie fondamentale et l’abjection morale de la classe dominante qui permet de dénaturer la vérité et d’occulter les faits réels. La réalité, c’est que la France tente aujourd’hui de redorer son blason en se présentant désormais comme un défenseur et champion de la justice alors qu’elle a été un des principaux commanditaires de ces tueries planifiées et programmées en protégeant l’ancien régime, en exhortant aux massacres des tutsis, mais aussi en étant complice direct à travers son opération militaire Turquoise qui a notamment permis le sinistre massacre de Biserero en juin 1994 où s’étaient réfugiés plus de 60 000 tutsis. Par ailleurs, cette parade cache le fait que les pires crimes et atrocités ont été commises à parts égales par les deux camps, notamment par le Front patriotique rwandais de l’actuel président. Pire, depuis la “pacification” du Rwanda et depuis 20 ans que s’exerce la dictature impitoyable de Kagame, le cauchemar continue ! Ses milices n’ont cessé d’exercer une féroce et impitoyable répression de toute opposition, que ce soit à l’intérieur du pays ou hors des frontières (notamment dans l’Est de la République Démocratique du Congo). Ces exactions ont fait encore plus de victimes et d’éliminations physiques qu’au cours des cent jours passés de massacres directs, sans compter les innombrables emprisonnements, tortures, disparitions, déportations... À leur tour, les hutus sont réduits à la pauvreté, à l’exclusion et à la répression exercée jusque dans les camps de réfugiés, si bien que près de la moitié de la population envisage et redoute le déclenchement probable d’un nouveau génocide. Ces abominations et ce climat de terreur ne pourront prendre fin tant que durera le capitalisme sur la planète.
Au milieu des années 1990, les rivalités franco-américaines se sont cristallisées autour d’une zone géostratégique majeure d’Afrique, la région des Grands Lacs. Par milices interposées, ces Etats se sont livrés une guerre sans merci, transformant un pan entier de ce continent en un véritable charnier à ciel ouvert. Le paroxysme de l’horreur fut atteint lors du génocide rwandais de l’été 1994. Un bain de sang effroyable. Des populations entières froidement assassinées, à coups de machettes et de gourdins à clous ; le lac Victoria charriant des milliers de cadavres putréfiés. Le nombre des victimes ? Plus de 800 000 en moins de 100 jours ! Et bien plus si l’on comptabilise les victimes de l’ensemble du conflit. En intégrant les morts des deux camps rivaux, hutu et tutsi, plus l’extension de cette guerre au Zaïre, le total dépasse selon les estimations les 5 millions de morts !
Aujourd’hui, les procès se multiplient. Les États diligentent des enquêtes. Des organismes internationaux, tel le tribunal de La Haye, enregistrent les plaintes des victimes. La vérité va-t-elle éclater au grand jour ? Évidemment, non ! Ce n’est absolument pas le but de tout ce barouf. Au contraire ! A coups de commissions et de mises en examen, les États français et rwandais sont en train de poursuivre sur le terrain judiciaire et médiatique la guerre qui les oppose depuis maintenant près de 13 ans. Ainsi, chacune de ces deux bourgeoisies brandit ses “dossiers” et menace de “révéler” les crimes de l’adversaire. Depuis avril, une commission d’enquête est officiellement chargée par l’Etat rwandais de “rassembler les preuves de l’implication de la France dans le génocide”. Dans ce but, une série d’auditions publiques a été diffusée en direct à la radio courant novembre. Des témoignages effroyables s’y sont succédés, décrivant les exactions de l’armée française et son soutien aux milices hutus. La contre-attaque de la bourgeoisie française fut immédiate. Sortant de ses tiroirs un vieux dossier judiciaire bouclé depuis mars 2004, elle a montré les crocs en accusant explicitement le président rwandais Paul Kagame d’être le commanditaire de l’attentat du 6 avril 1994, attentat qui a coûté la vie à son prédécesseur et déclenché les vagues de massacres. Ce jeu cynique de maîtres-chanteurs est résumé par le quotidien burkinabé Le Pays : “Cette action judiciaire a des allures d’épouvantail pour calmer les ardeurs de Kigali qui a de son côté diligenté une enquête pour établir la responsabilité de la France dans le génocide rwandais.” Mais ce pare-feu n’a absolument pas calmé les “ardeurs” du pouvoir rwandais. Au contraire, depuis, c’est l’escalade. Début décembre, le président Paul Kagame lui-même a martelé au micro de la BBC à Londres : “La France a soutenu les forces génocidaires, les a entraînées, les a armées.”
Comme le montre notre article de 2004 que nous republions ci-dessous, l’histoire du Rwanda révèle ce que sont vraiment les grandes démocraties : des Etats sanguinaires qui n’hésitent pas à massacrer des millions d’êtres humains pour défendre leurs sordides intérêts impérialistes.
Le prétendu conflit ethnique entre hutus et tutsis fut en fait créé de toutes pièces. Avant la vague de colonisation, le Rwanda était l’une des rares régions d’Afrique possédant une langue, une culture et une religion communes. Tutsis et hutus correspondaient alors beaucoup moins à des critères “ethniques” qu’à des castes sociales. “Tutsi” désignait la caste féodale au pouvoir sur laquelle se sont d’abord appuyées les grandes puissances.
Héritant de la colonie rwandaise lors du dépeçage de l’empire allemand entre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, c’est la Belgique qui introduit en 1926 la mention “ethnique” sur la carte d’identité des Rwandais, attisant la haine entre les deux castes.
En 1959, changeant son fusil d’épaule, Bruxelles soutient la majorité hutue qui s’était emparée du pouvoir. La fameuse carte d’identité “ethnique” est maintenue et les discriminations entre tutsis et hutus sont renforcées. Dès lors, plusieurs centaines de milliers de tutsis fuient le pays pour s’installer en Ouganda.
Ce dernier pays constituera une base arrière de la guérilla tutsie, le Front patriotique rwandais (FPR), pour préparer ses incursions armées contre le régime hutu, incursions qui deviendront massives à partir de 1990.
Entre-temps, le contrôle de l’impérialisme belge sur Kigali a laissé la place à la France qui apporte un soutien militaire et économique sans faille au régime hutu d’Habyarimana. C’est grâce au soutien de l’impérialisme français qui l’arme activement et qui envoie en renfort ses militaires lors de l’opération Noroît, que le régime repoussera l’attaque d’octobre 1990 du FPR, soutenu discrètement par les Etats-Unis, via l’Ouganda.
A partir de là, la guerre civile s’emballe, les pogroms anti-tutsis se multiplient en même temps que ceux menés par le FPR contre tous ceux qu’il soupçonne de “collaborer” avec le régime. La guérilla du FPR prend peu à peu la forme d’une véritable offensive américaine visant ouvertement à faire tomber le régime pro-français de Kigali.
L’État français va alors défendre sa chasse gardée face à l’offensive américaine en faisant couler de plus en plus de sang. Dans les colonnes du Monde diplomatique de mars 1995, on peut lire : “Pendant trois ans (1990-1993), l’armée française a tenu à bout de bras les troupes d’un régime rwandais […] s’enfonçant dans le génocide […]. Engagée dans le combat contre le Front patriotique rwandais […], la France a massivement équipé les Forces armées rwandaises (FAR) ; elle les a instruites dans des camps où se pratiquaient la torture et le massacre de civils (à Bigogwe par exemple) ; elle a encouragé une stratégie “antisubversive” qui passait par la création de milices enivrées de haine, et enivrées tout court. Après la publication, en février 1993, du rapport d’une commission internationale dénonçant – déjà – des “actes de génocide”, le mot d’ordre, venu directement de l’Elysée, n’a pas changé : “Casser les reins du FPR”.”
Malgré ses efforts guerriers, la France ne parvient pas à endiguer l’avancée du FPR et donc des Etats-Unis. L’assassinat du président Habyarimana, son plus fidèle allié, lors de l’attentat du 6 avril 1994, est le signe de la défaite de la fraction hutue et de la France. Dès lors, ces deux bourgeoisies vont se livrer une aveugle lutte à mort. La population hutue est d’autant plus facile à embrigader que durant des décennies, la Belgique puis la France leur ont bourré le crâne de cette haine anti-tutsi.
L’ambassade de France à Kigali devient le QG des partisans de l’épuration ethnique et du massacre des tutsis. Le Monde diplomatique décrit ces réunions comme des sortes “d’assemblées générales extraordinaires du “Hutu power”” et ce journal poursuit en affirmant que “d’avril à juin 1994, pendant que les massacres se poursuivaient et qu’étaient tués à la machette environ 500 000 tutsis, une fraction de l’armée française n’aura qu’une obsession : continuer de ravitailler et d’assister les FAR – sous la protection desquelles “travaillaient” les tueurs” (1). L’Etat français est allé jusqu’à constituer lui-même, toujours dans les locaux de son ambassade, le Gouvernement intérimaire rwandais (le GIR), tête “pensante” du génocide, et à financer l’achat des armes… machettes comprises ! Toute la bourgeoisie française est responsable de cette barbarie. En 1994, droite et gauche étaient au pouvoir. En pleine période de cohabitation, le président socialiste François Mitterrand et le Premier ministre RPR Edouard Balladur prirent ensemble les décisions exigées pour la défense de l’intérêt national. Quand François Mitterrand déclare “Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important” (2), il résume en une phrase toute la cruauté et le mépris de la bourgeoisie pour la vie humaine dès que les intérêts impérialistes de la nation sont en jeu.
Sachant la partie perdue avec l’avancée inexorable du FPR, l’État français assume alors une véritable politique de la “terre brûlée” pour ne laisser sur place à ses adversaires impérialistes qu’un champ de ruines et de désolation. Sous couvert d’une mission humanitaire (sic !) (3) nommée “opération Turquoise”, l’armée française va en effet organiser le repli des troupes génocidaires vers le Zaïre tout en laissant ces milices massacrer hommes, femmes et enfants sur leur passage, dans un déchaînement effroyable de sauvagerie.
Au Rwanda, en 1994, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont été violés, massacrés à la machette, sont morts de faim ou d’épidémies pour s’être retrouvés au milieu de la tourmente et de l’enfer de ce carnage inter-impérialiste. Il ne s’agit pas là d’une anomalie ou d’un dérapage. L’horreur du Rwanda révèle la vraie nature du capitalisme, cachée bien souvent derrière son masque démocratique. Comme l’écrivait déjà en 1915 Rosa Luxemburg :
“Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit, c’est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l’humanité qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment” (Brochure de Junius).
Pawel, 15 décembre 2004
(1) Le Monde diplomatique de mars 1995.
(2) Propos recueillis par Patrick de Saint-Exupéry pour Le Figaro et reportés dans son livre L’Inavouable, la France au Rwanda, éd. Les Arènes, 2004.
(3) Il est à souligner que la politique menée par les fameuses organisations non gouvernementales (ONG) a suivi exactement la même logique en étant déterminée par leur appartenance nationale et la stratégie de leur gouvernement. Médecins sans frontières fut ainsi déchirée entre ses différentes sections nationales, la section française souhaitant intervenir aux côtés de l’armée française et les autres le refusant évidemment catégoriquement. La vraie signification de ONG est bien Organisations nationalistes gouvernementales.
Le film des frères Dardenne, Deux jours, une nuit, présenté au festival de Cannes, a reçu un éloge unanime. Et pour cause ! Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un hymne à l’abandon du combat de classe. Les ouvriers sont présentés comme des abrutis égoïstes dès qu’ils sont ensemble, regroupés dans l’usine. “A la poubelle la lutte du prolétariat, vive les individus atomisés !”, voilà quel message infâme diffusent en chœur les frères Dardenne, Marion Cotillard (l’actrice principale), les critiques et le monde du cinéma en smokings et robes haute-couture.
Le synopsis parle de lui-même : “Sandra, modeste employée d’une entreprise de panneaux solaires, arrive au terme d’un long arrêt de maladie pour dépression. Son patron, qui a réorganisé l’usine en distribuant le travail de Sandra aux autres employés, soumet ceux-ci à un dilemme : ils devront choisir entre conserver leur prime de 1000 euros ou permettre le maintien de l’emploi de Sandra en perdant la prime. Un premier vote défavorable à Sandra, sous influence du contremaître Jean-Marc, est contesté par une employée, Juliette, qui obtient de son patron le vendredi soir qu’il organise un autre vote dès le lundi matin. Juliette réussit à convaincre Sandra de se mettre en marche, pendant les deux jours et la nuit du week-end, pour aller convaincre une majorité de ses seize collègues de voter en sa faveur en changeant d’avis. Lors d’un fastidieux et répétitif porte à porte, frappée de doutes, de honte misérabiliste et de désespoir, elle va rencontrer un à un ses collègues au destin aussi fragile que le sien et se heurter à leur refus souvent, à leur hésitation toujours, à la violence de certains, ou bénéficier de leur revirement parfois. Finalement perdante de justesse au vote, elle retrouve vigueur et espoir de vie de s’être battue de la sorte et d’avoir réveillé chez certains le sens de la solidarité, enfoui sous l’égoïsme matérialiste. Sur le point de trouver une issue positive à son inquiétant destin, elle sera amenée à assumer à son tour avec une fierté retrouvée son propre choix de solidarité” (Wikipédia). Tout est là. Des ouvriers qui préfèrent le licenciement d’une collègue plutôt que de renoncer à leur prime... Une femme (Marion Cotillard pleurnicharde et geignarde au possible tout le long du film) qui lutte seule en faisant du porte à porte pour demander à ses collègues d’être “solidaires” en cédant une partie de salaire... et surtout, jamais ô grand jamais, l’idée ne traverse la tête de quiconque de se dresser ensemble pour refuser le chantage immonde du patron. Ni baisse de salaire, ni licenciement ! Solidarité dans la lutte ! Un pour tous, tous pour un ! Voilà ce que crie le prolétariat quand il parvient à développer sa lutte, voilà quels sentiments profondément humains et dignes il révèle avoir en lui quand il se dresse. Mais de ce vent enthousiasmant et porteur, pas un souffle dans ce film volontairement désespérant. Les Dardenne iront même jusqu’à pousser leur héroïne dans les affres de la tentative de suicide, seule “issue” pour cette ouvrière lâchée par ses frères de classe et engouffrée dans l’impasse de la réaction individuelle et citoyenne. Mais rassurez-vous, nous disent les médias, il y a une fin inattendue sous forme d’happy-end. Roulement de tambours... dans les dernières minutes, Marion Cotillard, pardon, Sandra refuse l’offre de réintégration de son patron (impressionné par ses qualités de battantes... sic !) ; elle téléphone à son mari pour lui dire qu’elle a retrouvé sa volonté de lutter pour... trouver un autre travail. La morale de l’histoire est que nous sommes impuissants, des pions dans cette société et que la seule manière de ne pas céder au désespoir, c’est de se changer soi-même, de se montrer résolu à trouver sa place dans le système, dans la concurrence entre ouvriers. Le film est d’autant plus pernicieux qu’il montre très bien, comme un documentaire, le cynisme du patron, l’atomisation réelle des ouvriers aujourd’hui, la peur de la crise et de ses conséquences, la destruction morale des personnes... Suivre les frères Dardenne dans la démarche idéologique de leur film, c’est accepter que face à la violence des rapports d’exploitation, l’ouvrier n’a qu’une solution : se faire violence pour pouvoir exister. A aucun moment dans le film, les employés ne cherchent à se réunir, à discuter ensemble pour voir comment réagir, à essayer de créer un rapport de force avec leurs exploiteurs. Le nec plus ultra de la lutte selon les frères Dardenne, est présenté lors d’une scène du vote à bulletins secrets où les personnes qui sont devant l’urne évitent de se parler et même de se regarder au moment de voter dans une urne transparente pour que ce soit bien “démocratique”. La recherche de solidarité est présentée comme une recherche de soutien d’individu à individu. C’est un chant à la gloire de l’individualisme. Pas étonnant qu’un critique puisse écrire : c’est un “récit sur les aléas de la solidarité entre petites gens, par le passé valeur prolétarienne fondamentale, “Deux jours, une nuit” stigmatise les temps nouveaux, où l’individualisme prime sur le partage. Sans pour autant tomber dans le pessimisme. La morale du film stigmatise l’effort sur soi nécessaire pour ne pas sombrer dans le désespoir, afin de s’en sortir” (). Le drame serait alors que l’individualisme des exploités mènerait à l’incapacité d’accepter de partager les sacrifices exigés par la crise du capitalisme. Ce discours, les gouvernements du monde entier, de droite comme de gauche, ne cessent eux-aussi de nous l’asséner au nom de la “solidarité” nationale. Au fond, la bourgeoisie fait culpabiliser les ouvriers, leur demande de se serrer la ceinture par altruisme pour que survive... son système agonisant et ses privilèges de classe dominante. Or, c’est justement ce système qui engendre “le “chacun pour soi”, “l’atomisation”, la “débrouille individuelle”, la “destruction des rapports qui fondent toute vie en société” (). Le message du film est frauduleux, c’est une escroquerie dangereuse et même mortelle : il est faux qu’il n’y ait pas d’autre perspective que de s’adapter et montrer qu’on est apte à être un bon rouage dans la machine capitaliste ! S’il est vrai que le prolétaire est exclu, coupé de toute emprise réelle sur la conduite de la vie sociale et donc de sa vie, qu’il ne possède pas ses moyens de production et vit sans réserve, il n’est pas que cela. Le prolétaire n’est pas seulement un “pauvre” comme un autre. Il est aussi un producteur, le producteur de la plus-value qui est transformée en capital. Il est exploité collectivement et sa résistance au capital peut être et ne peut être que collective dans le travail associé. Pour paraphraser Karl Marx dans Misère de la philosophie (1847), il ne faut pas voir dans la misère que la misère mais aussi et surtout son côté révolutionnaire. Le prolétariat n’est pas qu’une classe exploitée, c’est aussi une classe révolutionnaire : “il développe dans sa lutte quotidienne un principe qui correspond à la tâche historique qu’il doit remplir – le principe de la solidarité de classe, expression de son unité” (). La solidarité ouvrière n’est pas basée sur la charité à l’égard d’individus moins bien lotis que soi, mais sur la reconnaissance que les ouvriers n’ont pas d’intérêts particuliers à défendre, que lorsque l’un d’entre eux est attaqué, ce sont tous ses frères de classe qui sont attaqués. Ce qu’on veut nous faire croire, c’est que la crise qui rend l’exploitation de plus en plus intolérable, ne peut que rencontrer la soumission à l’ordre établi, que lutter ne sert finalement à rien. Le film met ses qualités artistiques au service de cette thèse démoralisatrice. La crise suscite aussi la colère et l’indignation vis-à-vis du sort qui est fait aux classes exploitées. Ce qui rend possible de retrouver sa dignité en tant qu’être humain, c’est justement de se considérer comme membre d’une classe qui a les clefs de l’avenir de l’humanité, en développant la solidarité avec ses frères et sœurs de classe, pour transformer sa colère en volonté commune de combat contre ce système qui n’a pas de perspective et menace la survie de l’humanité. “La lutte du prolétariat n’est pas un mouvement particulier ou égoïste mais la base du mouvement indépendant de l’immense majorité au bénéfice de l’immense majorité” (). C’est en luttant ensemble, unis et solidaires, que les travailleurs reprendront confiance en cette perspective qu’eux seuls peuvent mettre en œuvre. La solidarité prolétarienne n’est pas une “valeur fondamentale” du passé, elle est plus que jamais celle de l’avenir.
Sandra B, 30 juin
() http ://www.premiere.fr/film/Deux-Jours-Une-Nuit-3680132/ [58](affichage)/press
() “La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme”, Revue Internationale no 62, 2e trimestre 1990)
() “Texte d’orientation : la confiance et la solidarité dans la lutte prolétarienne”, Revue Internationale no 112, 2005.
() Marx-Engels, Le Manifeste communiste.
Durant l’été 2014, alors que la classe dirigeante telle une épidémie continue de nous abreuver de ses assourdissantes “commémorations” à propos de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, l’intensification des conflits militaires a encore une fois confirmé ce que les révolutionnaires avaient déjà compris en 1914 : la civilisation capitaliste est devenue un obstacle au progrès, une menace pour la survie même de l’humanité. Dans sa Brochure de Junius, écrite de prison en 1915, Rosa Luxemburg avait déjà averti que si la classe ouvrière ne renversait pas ce système, il ferait nécessairement plonger l’humanité dans une spirale de guerres impérialistes de plus en plus destructrices. L’histoire des xxe et xxie siècles a tragiquement confirmé cette prévision, et aujourd’hui, après un siècle de déclin du capitalisme, la guerre est de plus en plus omniprésente, plus chaotique, plus irrationnelle que jamais. Nous avons atteint un stade avancé dans la désintégration du système, une phase qui peut être décrite comme celle de la décomposition du capitalisme.
Tous les grands conflits de l’été expriment les caractéristiques de cette phase historique :
• La “guerre civile” en Syrie a réduit à l’état de ruines une grande partie du pays, détruisant la vie économique et le travail accumulé par les cultures du passé, tandis que l’opposition au régime Assad est de plus en plus dominée par les djihadistes de “l’État islamique”, dont la brutalité et le sectarisme dépassent ceux d’Al-Qaïda.
• Initialement soutenu par les Américains contre le régime Assad appuyé par la Russie, l’EIIL a maintenant clairement échappé au contrôle de ses anciens partisans, avec pour résultat la propagation de la guerre en Syrie puis en Irak, menaçant le pays de désintégration et obligeant les États-Unis à intervenir par des frappes aériennes contre la progression des forces de ce même EIIL et d’armer les Kurdes, même si cette issue risque à son tour de créer une nouvelle entité kurde qui serait un facteur supplémentaire de déstabilisation pour toute la région.
• En Israël et en Palestine, une nouvelle campagne plus meurtrière de bombardements israéliens a fait 2000 morts, des civils en majorité, sans aucune perspective réelle de faire taire les roquettes lancées par le Hamas et le Djihad islamique.
• En Ukraine, le nombre de décès est également en hausse après le bombardement de zones résidentielles par le gouvernement de Kiev, tandis que la Russie est de plus en plus engagée dans le conflit par son soutien à peine déguisé aux “rebelles” pro-russes. À son tour, ce conflit a visiblement aiguisé les tensions entre la Russie et les puissances occidentales.
Ces guerres expriment toutes le fait que le capitalisme conduit vers la destruction et ne sera ni la base d’un “nouvel ordre mondial”, ni celle d’une “prospérité d’après-guerre”. Elles sont, comme Rosa Luxemburg l’a écrit à propos de la Première Guerre mondiale, l’expression la plus concrète de la barbarie. En même temps elles exigent un prix terrible pour la classe exploitée, cette force qui peut stopper la chute dans la barbarie et affirmer la seule alternative possible : le communisme. Citons de nouveau La Brochure de Junius : “La guerre est un meurtre méthodique, organisé, gigantesque. En vue d’un meurtre systématique, chez des hommes normalement constitués, il faut cependant d’abord produire une ivresse appropriée. C’est depuis toujours la méthode habituelle des belligérants. La bestialité des pensées et des sentiments doit correspondre à la bestialité de la pratique. Elle doit la préparer et l’accompagner”. En Israël, où le cri “Mort aux Arabes” est scandé face aux manifestants pacifistes ; à Paris, où des manifestations “anti-sionistes” ont pour écho “Mort aux Juifs” ; en Ukraine, où les forces pro et anti-gouvernementales sont motivées par la nationalisme le plus enragé ; en Irak, où les djihadistes menacent les chrétiens et les Yézidis du choix : la conversion à l’Islam ou la mort. Cette intoxication guerrière, cette atmosphère de pogrom, constituent une atteinte à la conscience du prolétariat le livrant pieds et mains liés à ses exploiteurs et leurs mobilisations guerrières.
Ces faits très graves, ces dangers pour l’unité et la santé morale de notre classe, nécessitent une réflexion profonde. Nous reviendrons sur ce point dans de prochains articles pour cette critique plus profonde nécessaire des conflits impérialistes actuels et sur l’état de la lutte de classe. En attendant, nous renvoyons le lecteur à un certain nombre d’articles traitant de ce sujet dans ce numéro et également sur notre site internet.
D’après WR,
section du CCI en Grande-Bretagne
Nous venons d’assister à un des miracles du “changement maintenant” : celui de la nomination du gouvernement Valls II… quelques semaines après celle du premier du nom. Une nouvelle équipe dont l’orientation est piteusement rappelée par l’Élysée : “il faut garder le cap” ! C’est donc la même politique de fond que nos “frondeurs”, désormais libérés de leurs responsabilités gouvernementales, ont partagé et assumé depuis le début de l’ère Hollande, cautionnant une série de décisions qui n’ont fait qu’accentuer la pression de l’exploitation, multiplier les attaques contre la classe ouvrière, garantissant l’austérité et le développement du chômage. Toutes la bande des “frondeurs”, prétendus pourfendeurs des “décisions de Bruxelles”, du “diktat de l’Allemagne” et de la “finance”, sont ainsi tout à fait responsables de la politique du PS et des “réformes” gouvernementales (en particulier le fameux “pacte de responsabilité” qui accroît encore la flexibilité, la charge de travail et la misère des masses ouvrières).
Parmi ces grands chevaliers défenseurs des “vraies valeurs de la gauche”, Arnaud Montebourg n’a fait que précipiter le scandale, poussant les rats à quitter le navire par ses grands “coups de gueule” hypocrites, lui qui n’a œuvré qu’à distiller un sentiment nationaliste et patriotique chez les ouvriers en détresse, notamment en arborant sa ridicule marinière. Le champion du “made in France”, comme le furent les staliniens du PCF qui prônaient un vulgaire “produisons français” durant les années 1980, n’est qu’un pantin bouffon de la bourgeoisie. Il en va de même pour Benoît Hamon. Il prend aujourd’hui lui aussi la tangente après avoir été grandement utile au gouvernement en tant que caution “socialiste” et représentant de l’aile gauche. Son image lui a ainsi permis de faire passer sans aucune vague de nouvelles attaques dans l’Education nationale, en imposant par exemple lui aussi la fameuse réforme des rythmes scolaires ou en maintenant le lancement de la réforme du statut des enseignants. Quant à Aurélie Filippetti, il suffit d’évoquer le conflit très dur des intermittents du spectacle pour se rappeler les mesures scélérates prévues au sujet des allocations chômage portant atteintes aux précaires et aux chômeurs ! De cette nouvelle nébuleuse qui se dessine vaguement autour de Montebourg, on retrouve en embuscade une figure comme Martine Aubry, celle qui a mené la grande bataille de la flexibilité avec le chantage aux 35 heures à la fin des années 1990 ainsi que l’expérimenté Henri Emmanuelli, celui qui durant toutes les années 1980 sous Mitterrand avait contribué à la dégradation des conditions de vie de la classe ouvrière.
Il serait facile d’ironiser sur la situation de crise que connaît le Parti socialiste. En réalité, il connaît là une situation qui tend à se généraliser un peu partout ailleurs, celle que partagent à des degrés divers et selon des expressions variables la plupart des gouvernements dans le monde. Les comportements irrationnels, le chacun pour soi, la voyoucratie et les clivages s’accentuent, tendant à rendre de plus en plus difficile le contrôle de la vie politique et publique. En effet, face à la décadence de son système, la classe dominante n’a aucune solution ni aucune perspective à offrir autre que celle des sacrifices et de l’insécurité. Partout, elle attaque de plus en plus brutalement les conditions de vie et de travail sans pour autant réussir à endiguer la dégradation de la situation économique mondiale. Partout donc, ou presque, les gouvernements sont décrédibilisés, voire rejetés. Mais si la bourgeoisie est impuissante, la classe ouvrière ne parvient pas, elle non plus, à dégager sa propre perspective politique, celle de la révolution mondiale. Par conséquent, face à l’absence d’avenir, la société se décompose en pourrissant sur pied.
Les forces centrifuges et les miasmes gangrènent de plus en plus la politique bourgeoise. Ce diagnostic se vérifie partout : en Grande-Bretagne où les dissensions autour de Cameron empoisonnent l’atmosphère ; en Italie où l’ère Berlusconi faisait figure de caricature ; aux Etats-Unis mêmes où les difficultés croissantes et la contestation du président Obama se renforcent. Un peu partout se multiplient les “affaires”, la “peopolisation”, la perte du “sens de l’Etat”. La France n’échappe pas à la règle et devient presque un cas d’école. Alors que la droite et l’UMP sont en ruine, minés par la “guerre des chefs” et les scandales à répétitions, le PS se retrouve également dans une situation déplorable. De l’affaire Cahuzac, spécialiste de l’évasion fiscale, à celle récente du député Thévenou récemment nommé au gouvernement puis aussitôt remercié pour avoir “oublié” pendant deux ans de payer ses impôts (cela ne s’invente pas!), du livre règlement de compte de Valérie Trierweiler – ex-compagne du Président Hollande – à la récente fronde de plusieurs parlementaires et ministres, la tempête a soufflé sur un exécutif discrédité. La “synthèse” politique permettant de canaliser jusqu’ici les courants du PS a vécu et s’avère un échec cuisant. Face à la crise historique de son système capitaliste et à sa phase ultime de décomposition, le “cap” de la bourgeoisie, même si elle n’a pas d’autre choix, s’apparente finalement à celui du Titanic.
C’est dans ce contexte de difficultés et face à l’approfondissement de la crise économique que la partie la plus lucide du PS tente de préserver l’avenir face à la montée inexorable du populisme, en particulier contre l’influence croissante du FN. En resserrant son équipe derrière Valls pour accentuer et redoubler les attaques anti-ouvrières, appuyé et encouragé en cela par toutes les bourgeoisies européennes, dont l’Allemagne, le gouvernement se positionne pour tenter de répondre à la hauteur des exigences du capital en essayant de préserver ses arrières. En dégageant par la force des choses une gauche afin de ne pas torpiller l’ensemble le PS, il s’agit d’éviter une catastrophe aux prochaines élections, tant est redouté le syndrome de 2002 (où le FN s’était qualifié pour le second tour des présidentielles en éliminant le socialiste Jospin, alors Premier ministre sortant et donc responsable des attaques menées entre 1997 et 2002). A plus long terme, la bourgeoisie et le PS se préparent en permettant de repositionner une force à “gauche” au moment où les tentatives de Mélenchon et du NPA de Besancenot s’avèrent des échecs. A plus longue échéance encore, le PS se prépare à contrer et à pourrir les futures ripostes de la classe ouvrière.
Il n’y a jamais rien de bon à attendre des exploiteurs ! Ceci, d’autant plus lorsque ce sont de “faux-amis” comme le sont le PS et les “frondeurs” d’aujourd’hui. Les exploités devront rester sur leurs gardes. Ils devront se méfier comme de la peste de ceux qui restent des ennemis acharnés du prolétariat.
Faber, 6 septembre 2014
La contribution, dont nous publions ci-dessous de larges extraits (1, a été postée sur notre forum de discussion (en langue anglaise), suite aux protestations et aux troubles qui ont éclaté après l’assassinat de Michaël Brown à Ferguson (Missouri) au début du mois d’août.
L’assassinat d’un jeune homme noir par la police, suivi de manifestations, n’est pas un phénomène rare aux Etats-Unis. Le texte fait d’ailleurs référence à l’assassinat de Trayvon Martin à Sanford (2012 en Floride) et à celui d’Oscar Grant (Oakland en 2009). En fait, les derniers chiffres disponibles montrent que 96 personnes noires sont tuées chaque année en Amérique par un policier blanc. Au total, les polices locales déclarent plus de 400 meurtres par an au FBI (ce chiffre auto-déclaré est sans doute largement sous-estimé).
Le texte a ainsi raison de s’indigner face à la violence de la répression étatique. Des voitures blindées et des tireurs d’élite ont été massivement déployés dans Ferguson. Dans tous les États-Unis, la police locale et les milices paramilitaires se procurent du matériel provenant des surplus de l’armée.
Le texte souligne aussi à juste titre la nécessité d’élever le niveau de conscience pour lutter contre ce système. Il reconnaît que le pillage, les incendies volontaires et les explosions de colère incontrôlée ne mènent nulle part. Le même phénomène s’est produit en Grèce avec le meurtre d’Alexandros Grigoropoulos en décembre 2008 et les protestations qui ont suivi.
La nécessité de “réfléchir et discuter davantage” exige un effort sérieux pour comprendre le capitalisme, ce qu’il est devenu et comment la classe ouvrière peut lutter.
Le texte demande ce qui se passerait “si, un jour, nous nous réveillions tous et disions juste : ‘non !’” En réalité, le processus qui mène à la révolution implique le développement de la conscience de classe, tirant les leçons des échecs, développant une réflexion sur l’expérience historique de la classe ouvrière, ainsi que l’identification du but final du communisme.
A ce titre, la question de la répression par la bourgeoisie se pose au niveau mondial, dans la mesure où fondamentalement la classe ouvrière est une classe internationale qui ne peut menacer la domination capitaliste que par une lutte mondiale. Comme le dit le texte, “les ouvriers doivent s’unir au-delà des différences raciales afin de sauver la société et peut-être toute la civilisation humaine de la destruction”.
Bien que le texte dénonce avec justesse l’impasse du nationalisme noir ou de la lutte pour les “libertés civiles” dans le cadre de l’ordre social existant, nous sommes en désaccord avec certaines formulations. Par exemples, l’idée que “le riche capitaliste américain ne peut pas tolérer l’existence d’une nation noire prospère” ou que le racisme est le fondement de la répression étatique laisse traîner l’idée que la lutte des classes prendrait en Amérique la forme de la lutte des races.
CCI
Juste à l’extérieur d’un complexe d’immeubles gisait le corps sans vie d’un jeune adolescent. Son corps a été laissé dans la rue pendant quatre heures. Il avait été touché six fois par l’arme de l’officier de police de Ferguson, Darren Wilson. Ce jeune homme n’avait pas de casier judiciaire et la police n’avait pas de mandat pour l’arrêter. Il s’appelait Michael Brown. Il avait 18 ans.
Ainsi, Ferguson s’ajoute à la liste qui comprend Sanford, Money, San Francisco, New York, Londres (…).
La réponse de la communauté afro-américaine, qui est en contact avec beaucoup de personnes qui travaillent dans le comté de Saint-Louis, a été plutôt significative. Cependant, les discours et les protestations des personnes allaient du nationalisme noir au “libéralisme de gauche” en passant par les thèses libertaires. L’idée principale véhiculée dans la polémique était que la race et les droits humains sont les enjeux principaux de la mort de Michael Brown.
(…) Parmi les nombreuses questions posées, il y avait : pourquoi y a-t-il tant de jeunes Noirs tués dans des conditions similaires aux États-Unis ? La vie d’un jeune Afro-américain a-t-elle moins de valeur que celle des autres ? Pourquoi est-ce que les droits des Afro-américains ne sont pas mieux respectés dans le système “démocratique” en Amérique ?
Le système capitaliste exploite tous les ouvriers. Les ouvriers, partout en Amérique, sont soumis aux mêmes types de répression, même si l’ampleur et la gravité de chaque situation varient.
En Amérique, il existe une longue tradition du gouvernement, consistant à réprimer violemment les manifestations de rue et les réunions ouvrières ! Et aussi partout dans le monde !
Le racisme en est la base, fondé sur les divisions ethniques-nationales. La classe dominante utilise la police et les forces paramilitaires (payées par nos impôts), qui tuent nos enfants sous de faux prétextes parce qu’elles sont elles-mêmes intrinsèquement racistes. Le capitalisme engendre le racisme. Le riche capitaliste américain ne peut pas tolérer une nation noire prospère, au Missouri, en Californie en Afrique ou ailleurs. Le capitalisme signifie la concurrence entre les nations, les races, les économies et repose sur l’huile de coude de tous les travailleurs et travailleuses.
Ferguson, Missouri, ressemble maintenant davantage à la Cisjordanie qu’aux Etats-Unis. C’est un sentiment partagé par les manifestants, qui ont eu des contacts avec les Palestiniens et les Égyptiens sur la meilleure façon d’éviter les gaz lacrymogènes et les balles en caoutchouc.
Pourquoi les manifestants à Gaza et en Israël ont-ils vécu des événements similaires à ceux qu’a vécus la classe ouvrière de la Première puissance mondiale ? Pourquoi de tels événements ont-ils lieu dans un pays “développé” comme les États-Unis ? Parce que les travailleurs n’ont pas de frontières, pas de pays. Peu importe où nous vivons, nous sommes tous soumis à la volonté du gouvernement de l’État “démocratique” ou autre. Il ne faut donc pas s’étonner d’apprendre que le chef de la police de Ferguson lui-même, ainsi que beaucoup d’autres officiers de police du comté de Saint-Louis ont vraiment fait une formation aux armes de combat et aux tactiques de guérilla en Israël au cours des dernières années.
N’est-ce pas ironique ? Non, c’est juste le capitalisme !
Les travailleurs doivent continuer à se défendre contre la répression brutale de la classe dirigeante qui utilise l’État capitaliste, qu’il s’agisse de la répression économique, de la violence contre la dignité de la personne ou de la brutale répression qui consiste à assassiner nos jeunes.
Mais nous devons faire attention à nos tactiques, nos méthodes et leur efficacité. La colère non canalisée ne mène nulle part. La réflexion approfondie et la discussion sont toujours nécessaires. Mettre le feu aux poubelles et lancer des cailloux sur des véhicules blindés et des chars urbains n’est pas la solution pour faire cesser les meurtres d’enfants noirs. Pas plus que le pillage des galeries marchandes.
La seule solution est une révolution sociale, qui ne peut être réalisée que par des travailleurs comme vous et moi. Il ne sert à rien d’implorer nos gestionnaires, la classe dirigeante, d’améliorer nos conditions de vie, il est fondamentalement dans leur intérêt de ne pas nous aider. Ce système décadent peut à peine rester à flot dans son état actuel. Et demander au gouvernement et aux gens qui nous contrôlent de respecter nos “droits démocratiques” et nos besoins de base mettrait en surcharge les capacités du système. A moins d’aller tous ensemble se jeter à l’eau, les travailleurs doivent s’unir, sans tenir compte des différences raciales, afin de sauver la société et peut-être toute la civilisation humaine de la destruction.
Quels droits peuvent-ils nous donner, démocratiques ou non, qui empêcheraient nos patrons de nous prendre une partie de notre travail et de nos salaires à leur profit ? Tant que durera l’exploitation des travailleurs, tant que durera l’extorsion de profit du travail des ouvriers, aucun acte de désobéissance “civile” ne pourra empêcher la pauvreté ! Le capitalisme nous tape sur la tête. Cela ne nous aide pas de savoir que le bâton a été démocratiquement élu.
Nous devons jeter le bâton.
(…)
Jamal, 20 août 2014
1) L’intégralité de cette contribution est disponible sur notre site Internet.
Selon de récents sondages, 87 %, voire 97 % des Israéliens soutenaient l’assaut militaire sur Gaza au moment de sa plus haute intensité. Des spectateurs attendaient même sur les collines surplombant la bande de Gaza, buvant de la bière en regardant au loin le feu d’artifice mortel. Certaines personnes interrogées suite aux tirs de roquettes du Hamas déclaraient que la seule solution est l’extermination de tous les habitants de Gaza – hommes, femmes et enfants. Le Times of Israël a publié un article d’un blogueur juif américain, Yochanan Gordon, intitulé : “Quand le génocide est permis”. Dans le sillage de l’assassinat des trois jeunes israéliens en Cisjordanie – l’événement qui a déclenché le conflit actuel – le slogan “Mort aux Arabes” est devenu la devise favorite de la foule.
Dans la bande de Gaza, la population soumise aux bombardements israéliens impitoyables a applaudi quand le Hamas et le Djihad islamique ont déclenché de nouveaux tirs de roquettes, destinés, même si rarement avec “réussite”, à tuer autant d’Israéliens que possible – hommes, femmes et enfants. Le cri “Mort aux Juifs” a été entendu une fois de plus, tout comme dans les années 1930, pas seulement à Gaza et en Cisjordanie, mais aussi dans des manifestations “pro-palestiniennes” en France et en Allemagne où des synagogues et magasins juifs ont été parfois attaqués. En Grande-Bretagne, une augmentation des actes antisémites a également été relevée.
Il y a trois ans, durant l’été 2011, suite au Printemps arabe et à la révoltes des Indignados en Espagne, la nature des slogans était très différente : “Netanyahou, Assad, Moubarak, même combat !” Tel était le mot d’ordre de dizaines de milliers d’Israéliens sortis dans les rues pour lutter contre l’austérité et la corruption, contre la pénurie chronique de logements et autres types de privations sociales.
Provisoirement, fiévreusement, l’unité d’intérêts entre les Juifs et les Arabes pauvres apparut dans les manifestations, malgré le fossé dressé par le nationalisme, grâce aux slogans similaires sur la question du logement identifiée comme un problème pour tous, sans distinction de nationalité.
Aujourd’hui, les petites réunions d’Israéliens plaçant dos à dos Netanyahou et le Hamas ont été isolées, noyées et même agressées par des sionistes de l’aile droite aux slogans de plus en plus ouvertement racistes. Sort ironique du rêve sioniste : une “patrie juive” censée protéger les Juifs de la persécution et des pogroms a donné naissance à ses propres pogroms juifs, incarnés par l’action de gangs comme le Betar et la Ligue de défense juive.
En 2011, les protagonistes du mouvement de protestation avaient exprimé la crainte de voir le gouvernement trouver un prétexte pour un nouvel assaut sur Gaza et ainsi conduire la protestation sociale dans l’impasse du nationalisme. Cette dernière conflagration, plus meurtrière que toutes les guerres précédentes sur Gaza, semble avoir commencé par une provocation du Hamas ou peut-être d’une cellule djihadiste séparée – avec l’enlèvement brutal et l’assassinat des jeunes Israéliens. Le gouvernement israélien, avec son déploiement spectaculaire de troupes censées trouver les jeunes et les arrestations de centaines de suspects palestiniens, n’était que trop désireux de se saisir des événements pour porter un grand coup à la coalition récemment formée entre le Hamas et l’OLP, et en même temps, contre ceux qui se tiennent derrière le Hamas, en particulier l’Iran, les chiites de la “république islamique” actuellement courtisée par les Etats-Unis comme allié en Irak contre l’avancée des sunnites fondamentalistes regroupés dans l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL).
Cela dit, quelles que soient les motivations du gouvernement israélien en “acceptant” la provocation du Hamas (qui inclut bien entendu les tirs incessants de roquettes sur Israël), la recrudescence actuelle du nationalisme et la haine ethnique en Israël et en Palestine n’est pas pour autant un coup mortel porté à la conscience de classe naissante que nous avons vu s’exprimer en 2011.
Mais à l’heure du centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, nous devons nous rappeler ce que la révolutionnaire internationaliste Rosa Luxemburg a écrit depuis sa cellule de prison dans sa Brochure de Junius (initialement intitulée : La crise de la social-démocratie) sur l’atmosphère de la société allemande au moment du déclenchement de la guerre. Luxemburg raconte : “Finie l’ivresse. Fini le vacarme patriotique dans les rues, la chasse aux automobiles en or ; les faux télégrammes successifs ; on ne parle plus de fontaines contaminées par des bacilles du choléra, d’étudiants russes qui jettent des bombes sur tous les ponts de chemin de fer de Berlin, de Français survolant Nuremberg ; finis les débordements d’une foule qui flairait partout l’espion ; finie la cohue tumultueuse dans les cafés où l’on était assourdi de musique et de chants patriotiques par vagues entières ; la population de toute une ville changée en populace, prête à dénoncer n’importe qui, à molester les femmes, à crier : hourra ! et à atteindre au paroxysme du délire en lançant elle-même des rumeurs folles ; un climat de crime rituel, une atmosphère de pogrom, où le seul représentant de la dignité humaine était l’agent de police au coin de la rue.” En fait, au moment où elle a écrit ces mots, en 1915, elle faisait clairement apparaître que l’initiale euphorie nationaliste avait été dissipée ensuite par la misère croissante liée à la guerre, tant à l’arrière qu’au front. Mais il n’en reste pas moins que la mobilisation de la population pour la guerre, la culture de l’esprit de vengeance, la destruction de la pensée et de la morale ont crée un dégoûtant “air de Kichinev” – un air de pogrom. Luxemburg faisait ainsi allusion au pogrom de 1903 dans la ville de Kichinev en Russie tsariste où les Juifs avaient été massacrés suite au prétexte médiéval “d’assassinat rituel” d’un garçon chrétien. Comme les pouvoirs féodaux étaient heureux de susciter des émeutes antijuives pour détourner l’attention du mécontentement populaire envers les lois, et il n’était pas rare que la destruction des Juifs ait également supprimé les dettes importantes que les rois et les seigneurs avaient contracté auprès des prêteurs juifs, les pogroms du xxe siècle ont également connu cette double caractéristique du calcul, la manipulation cynique de la part de la classe dirigeante et l’éveil des sentiments les plus irrationnels et antisociaux parmi la population, notamment parmi la petite bourgeoisie désespérée et les éléments les plus lumpenisés de la société. Face à Kichinev et aux pogroms similaires, le régime tsariste avait ses Cent-Noirs, des gangs de rue et des voyous prêts à obéir aux ordres de leurs maîtres aristocratiques. Les autorités nazies qui agitaient les horreurs de la Nuit de cristal en 1938 avaient présenté les passages à tabac, les pillages et les meurtres comme étant une expression de la “colère populaire spontanée” contre les Juifs après l’assassinat du diplomate nazi Ernst vom Rath par un jeune juif polonais, Herschel Grynszpan.
Les puissances impérialistes qui gouvernent le monde d’aujourd’hui attisent ces forces irrationnelles pour la défense de leurs sordides intérêts.
Ben Laden débuta sa carrière politique comme agent de la CIA dans la guerre contre la Russie en Afghanistan. Al-Qaïda est un exemple parfait de la manière dont ces forces peuvent facilement échapper au contrôle de ceux qui tentent de les manipuler. Pourtant, l’affaiblissement progressif de l’hégémonie américaine dans le monde a conduit à faire la même erreur en Syrie, où l’on arma clandestinement des mouvances islamistes radicales pour s’opposer au régime d’Assad jusqu’à ce qu’elles menacent d’installer en Syrie, et maintenant en Irak, un régime encore plus hostile aux intérêts américains. Même Israël, avec ses services secrets performants, a répété l’erreur en encourageant le développement du Hamas à Gaza pour faire contrepoids à l’OLP.
Au stade le plus avancé de son déclin, le capitalisme est de moins en moins en mesure de contrôler les forces infernales qu’il a suscitées. Une manifestation claire de cette tendance est que l’esprit de pogrom se répand à travers la planète. En Afrique centrale, au Nigeria, au Kenya, les non-musulmans sont massacrés par des fanatiques islamistes, provoquant en représailles de nouveaux massacres par des bandes chrétiennes. En Irak, en Afghanistan et au Pakistan, les terroristes sunnites s’attaquent aux mosquées et aux processions chiites, tandis que l’État Islamique en Irak menace les chrétiens et contraint les Yézidis à la conversion sous peine d’expulsion ou de mort. En Birmanie, la minorité musulmane est régulièrement attaquée par des “militants bouddhistes”. En Grèce, les immigrés sont violemment attaqués par des groupes fascisants comme Aube Dorée. En Hongrie, le parti Jobbik organise des raids contre les Juifs et les Roms. Et dans les démocraties européennes les campagnes xénophobes contre les musulmans, les immigrants illégaux ou les Roumains rythment quotidiennement la vie politique, comme lors des dernières élections européennes.
En réponse au pogrom de Kichinev, le Parti ouvrier social-démocrate russe, lors de son congrès historique de 1903, adopta une résolution demandant à la classe ouvrière et aux révolutionnaires de s’opposer à la menace de pogroms de toutes leurs forces : “Du fait que des mouvements tels que le pogrom tristement célèbre de Kichinev, sans parler des abominables atrocités commises, servit à la police de moyen par lequel elle chercha à freiner la croissance de la conscience de classe au sein du prolétariat, le Congrès recommande aux camarades d’utiliser tous les moyens en leur pouvoir pour lutter contre ces mouvements et d’expliquer au prolétariat la nature réactionnaire de l’antisémitisme et de tous les autres excitations nationales-chauvines.”
Combien était juste cette résolution qui voyait dans le pogrom une attaque directe contre la conscience de classe du prolétariat ! En 1905, face aux grèves de masse et l’apparition des premiers soviets de travailleurs, le régime tsariste déclenchait le pogrom d’Odessa directement contre la révolution. Et la révolution répondit non moins directement par l’organisation de milices armées pour défendre les quartiers juifs contre les Cent-Noirs.
Aujourd’hui, cette question prend un tour plus universel et encore plus vital. La classe ouvrière voit sa conscience d’elle-même en tant que classe sapée et minée par l’implacable rouleau compresseur de la décomposition du capitalisme. Sur le plan social, cette décomposition de la société capitaliste signifie la lutte de tous contre tous, la prolifération des rivalités de gangs, la propagation sinistre de haines ethniques, raciales et religieuses. Au niveau des relations internationales entre États, cela se traduit par la multiplication des conflits militaires irrationnels, des alliances instables, des guerres échappant au contrôle des grandes puissances, par un glissement permanent vers davantage de chaos. Dans les guerres entre Israël et la Palestine, en Irak, en Ukraine, la mentalité de pogrom est un élément central de la guerre et menace de se transformer en son ultime avatar : le génocide, l’extermination organisée par l’État de populations entières.
Ce sombre tableau d’une société mondiale en agonie peut provoquer un sentiment d’angoisse et de désespoir, d’autant plus que les espoirs qui ont surgi avec le “Printemps arabe” en 2011 ont été presque totalement brisés, non seulement en Israël, mais dans l’ensemble du Moyen-Orient où les manifestations en Libye et en Syrie ont tourné en “guerres civiles” meurtrières et en un immense chaos. La prétendue “révolution” égyptienne a débouché sur des régimes plus répressifs les uns que les autres.
Néanmoins, des mouvements comme celui des Indignés en Espagne commencent à faire émerger une perspective pour l’avenir en montrant le potentiel des masses quand elles se réunissent lors de manifestations, dans des assemblées, lors de débats approfondis sur la nature de la société capitaliste et la possibilité de la renverser. Ils montrent que le prolétariat n’est pas vaincu, qu’il n’a pas été totalement submergé par la putréfaction avancée de l’ordre social. De manière confuse et hésitante, le spectre de la lutte de classe du prolétariat international qui fit la révolution de 1905, celles de 1917 et 1918 qui mit fin à la Première Guerre mondiale par la grève de masse et ses soulèvements, qui barra la route à la troisième guerre mondiale à partir de 1968, hante toujours le monde. A travers plusieurs mouvements de classe depuis 2003, la classe exploitée de la société capitaliste commence à prendre conscience des intérêts communs qui l’unit en dépit des barrières nationales, ethniques et religieuses. Elle est la seule force sociale capable de résister à l’esprit de vengeance contre les boucs émissaires que sont les minorités, contre les haines nationales et contre les Etats-nations avec leurs guerres sans fin.
D’après World Revolution
section du CCI en Grande-Bretagne
Quand Porochenko a été élu président de l’Ukraine, il promettait de vaincre “les terroristes séparatistes” de la région du Donbass. Ces derniers mois, la combinaison de l’armée régulière à Kiev et de milices non officielles lui a permis de gagner du terrain, en particulier autour de Louhansk ; ceci, malgré des pertes humaines croissantes du fait d’un combat qui s’est déplacé vers des cités plus peuplées où davantage de civils ont été pris sous des feux croisés. Les estimations sont toutes au-delà des 2000 morts. On doit ajouter à cela les 298 passagers abattus avec l’avion du vol MH17 ; la Russie avait mis dans les mains des séparatistes des armes antiaériennes puissantes, sans que ceux-ci n’aient la capacité ni même le souci de reconnaître les signaux d’un transporteur civil. Par-dessus le marché, la compagnie aérienne, poussée par la logique capitaliste du profit, a pris elle-même le risque de voler au-dessus d’une zone de guerre afin d’éviter les coûts supplémentaires de carburant qu’entraînait un simple contournement.
“La crise de sécurité la plus grave en Europe”[1]
L’Ukraine est un pays intrinsèquement instable, un pays artificiel[2] qui regroupe la majorité de la population ukrainienne, une minorité de russophones et d’autres nationalités. Les populations qui la composent sont divisées par des haines historiques remontant aux famines de la collectivisation forcée sous Staline, aux divisions issues de la Deuxième Guerre mondiale, à l’expulsion des Tatars de Crimée : tout cela étant instrumentalisé par les politiciens d’extrême-droite et les différents gangs. De plus, en proie à une situation économique désastreuse, la partie ouest de l’Ukraine voit son salut dans un commerce plus proche de l’UE, alors que l’Est du pays reste davantage lié à la Russie.
Tout cela fait que la guerre “civile” n’est pas fondamentalement une affaire ukrainienne, mais un conflit dont la genèse et les implications sont complètement intégrées à la chaine des tensions impérialistes existant en Europe et ailleurs. Avant 1989, l’Ukraine faisait partie de l’URSS et les divisions étaient tenues sous contrôle. Aujourd’hui, la Russie se trouve de plus en plus à l’étroit du fait de l’expansion de l’UE et de l’OTAN, à tel point que Barack Obama souligne que le défi représenté par la Russie est “effectivement régional” (The Economist, 9 août 14). Or, même avec cette ancienne superpuissance réduite à sa dimension régionale, il y a certaines choses qu’elle ne peut abandonner, y compris sa base en Crimée sur la Mer Noire, un port en eau tempérée qui lui donne accès à la Méditerranée et, via le Canal de Suez, à l’Océan Indien. Pas plus qu’elle ne peut permettre à l’Ukraine et à la branche sud de son pipeline de tomber entièrement sous le contrôle de ses rivaux et ennemis. D’où l’encouragement et le soutien aux séparatistes à Donetsk et Louhansk. La Russie a bénéficié pour cela du déplacement de l’attention américaine vers l’Extrême-Orient avec la nécessité de contrer la montée en puissance de la Chine. Le Russie ne pouvait donc en aucune façon rester en dehors et laisser la “Novorossiya” (nouvelle Russie) être détruite. La Russie n’a pas seulement fourni des armes lourdes aux séparatistes, elle a aussi 20 000 soldats massés près de Rostov en manœuvre à la frontière ukrainienne. L’incursion estimée à 1000 soldats n’allait pas seulement au secours de Donetsk ; elle visait la création d’un couloir vers Marioupol au sud. Les séparatistes “novorossiyens” n’en font clairement pas assez aux yeux du Kremlin pour créer un pont vers la Crimée, qu’elle a annexée en mars dernier, ni en faveur des séparatistes pro-russes de la Transnistrie, en Moldavie. Pour le moment, ce n’est qu’une incursion à peine déguisée, sans être ouvertement une invasion. La perspective actuelle est donc à la déstabilisation continue.
Alors que l’Ukraine souhaite rejoindre l’OTAN, Porochenko et Poutine peuvent bien s’être rencontrés à Minsk lors d’une réunion de l’Union Eurasienne, il n’y avait en réalité aucune base pour des négociations.
“L’Ouest” ne pouvait pas laisser les mains libres à la Russie, même si elle n’est désormais qu’une puissance régionale, alors qu’Obama a admis que les États-Unis devaient encore développer une stratégie pour la contrer. D’abord, il y a eu la condamnation diplomatique. Ensuite, des sanctions croissantes décidées après que l’avion de ligne malais a été abattu et elles affectent désormais les banques russes. De plus, la question de fournir de l’aide à Kiev a été soulevée : 690 millions de dollars venant de l’Allemagne, 1,4 milliard de dollars du FMI (le premier acompte des 1,7 milliard promis quand la Russie a supprimé son aide l’hiver dernier). Sans aucun doute, l’aide va aussi inclure la vente d’armes. Enfin, la Grande-Bretagne va commander une nouvelle Force Expéditionnaire Unie de 10 000 hommes venant de six pays, aucun d’entre eux n’étant un des poids lourds de l’OTAN. Le Canada pourrait aussi être impliqué – ceci est largement symbolique à cette étape et ne présage certainement pas d’une réponse militaire à la crise ukrainienne. Même si tous les pays européens sont unis par leurs intérêts pour contrer l’offensive russe, nous ne pouvons imaginer qu’il y ait “une communauté internationale” unie ou “occidentale”. En fait, les pays voisins et les puissances européennes sont tout affairés à protéger leurs propres intérêts. La France fournit encore des hélicoptères gros porteurs à la Russie, la Grande-Bretagne veut encore que le milieu d’affaire russe investisse via la City de Londres et l’Allemagne dépend encore du gaz russe. En fait, chacun voudrait que les autres supportent le coût des sanctions. Il existe des divergences entre des pays qui ont un point de vue beaucoup plus belliqueux vis-à-vis des incursions russes en général, parce qu’ils ont leurs propres minorités russes et ont peur que la même instabilité se produise chez eux. La Serbie, quant à elle, est en même temps prise dans le dilemme d’essayer de garder son vieil allié russe tout en s’orientant vers l’UE : une situation intenable.
La ruine interne
Le conflit en Ukraine est très destructeur. En plus des pertes humaines et des destructions d’infrastructures, dans l’Est en particulier, il existe des effets négatifs sur l’économie. Bien que l’industrie lourde et minière du Donbass soit désuète et dangereuse, la perte d’une région qui représente 16 % du PIB et 27 % de la production industrielle est un désastre pour Kiev dont on prévoit que le PIB va chuter de 6,5 % à la fin de l’année et dont la monnaie, le hryvnia, a perdu 60 % par rapport au dollar depuis le début de l’année. L’Ukraine est donc vraiment dépendante de l’aide qu’elle reçoit. Les choses ne peuvent qu’empirer cet hiver si la Russie coupe le gaz dont elle dépend – avec des implications désastreuses pour les populations qui seront confrontées aux rigueurs de l’hiver. 117 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur et il y a à peu près un quart de million de réfugiés en Russie.
La nature du combat, les deux côtés dépendant de milices composées de mercenaires les plus fanatiques, de terroristes et d’aventuriers, font non seulement souffrir les populations civiles mais créent aussi une situation réellement dangereuse pour l’avenir. Qui contrôle ces forces irrégulières ? Qui sera capable de les rappeler ? Nous n’avons qu’à regarder la prolifération des différents gangs fanatiques en Afghanistan, Irak, Syrie, ou Libye, pour voir la menace se profiler.
La classe ouvrière et le danger du nationalisme
Le plus grand danger pour la classe ouvrière dans le conflit ukrainien est qu’elle puisse être enrôlée derrière différentes factions nationalistes. Un indice vraiment concret du succès ou de l’échec de cet embrigadement peut se voir dans la volonté des travailleurs à se laisser recruter dans l’armée. Or, en Ukraine, de nombreuses protestations se sont produites contre cela. “Après que six soldats originaires de la région de Volhynia ont été tués, les mères, les femmes et les parents des soldats de la 15 brigade ont bloqué les routes dans la région de Volhynia pour protester contre un nouvel envoi de l’unité dans le Donbass. Les manifestations et les protestations organisées par les femmes et les autres parents de conscrits demandant le retour au foyer des soldats ou essayant d’empêcher leur départ au front s’étendirent aux autres régions de l’Ukraine (Bukovina, Lviv, Kherson, Melitopol, Vlhynia, etc.). Les familles des soldats bloquaient les routes avec des arbres coupés dans la région de Lviv début juin” (article du groupe tchèque Guerre de classe posté sur le forum de discussion du CCI)[3]. Des occupations de bureaux de recrutement, de terrains militaires d’entraînement et même d’un aéroport se sont produites.
Ces protestations n’ont pas toutes réussi à résister au chant des sirènes du nationalisme. Par exemple, le même article rapporte que des manifestations ont eu lieu dans le Donbass en faveur de la paix et de la fin de l’“opération anti-terroriste”. En d’autres termes, en appelant seulement à la fin de l’action militaire du camp “d’en face”. Malgré cela, l’article rapporte qu’il y a eu des grèves de mineurs dans la région avec des revendications portant sur la sécurité (ne pas aller sous la terre qu’un bombardement a pu piéger) et pour des salaires plus élevés.
Ces protestations rapportées par Guerre de classe sont un signe important que la classe ouvrière n’est pas battue, que beaucoup de travailleurs ne veulent pas perdre leur vie pour la classe dominante dans de telles aventures militaires. Cela ne signifie pas que la classe ouvrière en Ukraine et en Russie soit assez forte pour mettre directement la guerre en question. Et le danger pour la classe ouvrière d’être recrutée par les différents gangs nationalistes demeure. Pour mettre vraiment la guerre en question, cela demanderait une lutte beaucoup plus massive et surtout plus consciente de la classe ouvrière à l’échelle internationale.
D’après Alex, 30 août 2014
[1] Le ministre des Affaires étrangères polonais, Radoslaw Sikorski, a décrit la guerre civile en Ukraine comme “la crise de sécurité la plus grave en Europe depuis la dernière décennie”.
[2] Voir : Le glissement de l’Ukraine vers la barbarie militaire, dans RI numéro 447 [67].
(http ://en.internationalism.org/icconline/201406/9958/ukraine-slides-towards-military-barbarism).
[3] http ://en.internationalism.org/forum/1056/guerre-de-classe/9820/ukraine-battlefield-imperialist-powers (http ://www.autistici.org/tridnivalka/neither-ukrainian-nor-russian/ [68]), and video of protests can be seen on here https ://www.youtube.com/watch [69] ?v=AWi0Daf228M
Début 2014, le CCI écrivait : “Aujourd’hui, le retrait programmé des troupes américaines et de l’OTAN d’Irak et d’Afghanistan laisse une instabilité sans précédent dans ces pays avec le risque qu’elle ne participe à l’aggravation de l’instabilité de toute la région” (“Résolution sur la situation internationale du XXe Congrès du CCI”, point 5). C’est clairement la situation présente, et elle laisse présager une prochaine spirale d’instabilité guerrière dans toute la région et ses alentours. Nos dirigeants nous ont promis la guerre pour des années, pour une génération.
L’Irak et la Syrie ne sont pas étrangers à la guerre capitaliste et l’existence même de ces pays est la conséquence de la guerre impérialiste de 1914-1918. Ils ont été créés par l’impérialisme le long de la ligne de démarcation Sykes-Picot, tracée par les Anglais et les Français en 1916 afin de découper la région alors aux mains de l’Empire ottoman. Ces deux pays sont nés au cours et de la guerre, laquelle s’est en quelque sorte poursuivie depuis lors. Il en a été de même pour les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale contre l’Allemagne et par la suite lors de la guerre froide, lorsqu’Américains et Anglais multipliaient les coups tordus et les manipulations contre la Russie au cours des années 1950. L’Irak fut à nouveau utilisé par l’Ouest contre l’Iran lors de la sanglante guerre de 1980 et fut en 1991 le bouc-émissaire du vain effort des Américains pour permettre au bloc de l’Ouest de conserver sa cohérence, ce qui coûta la vie à des dizaines de milliers de victimes lorsque le boucher Saddam Hussein et sa garde républicaine furent épargnés pour permettre la répression. L’invasion de 2003, menée par les États-Unis et l’Angleterre, a abouti à des milliers de morts supplémentaires et de blessés par des bombes à fragmentation ou au phosphore et les munitions en uranium appauvri. La population irakienne connaît fort bien les embrassades et les baisers de l’impérialisme, particulièrement ceux des Américains, des Français et des Anglais.
Le 10 juin, la prise de Mossoul, une ville de plus d’un million d’habitants, par l’EI (“l’État islamique”, connu depuis juin de cette année sous le nom d’EIIL, “État islamique en Irak et au Levant”), a amorcé une nouvelle descente dans la barbarie capitaliste, le chaos, la terreur et la guerre des régions du Proche-Orient déjà frappées par ces fléaux. L’EIIL n’est pas une armée en haillons plus ou moins affiliée à de vagues regroupements, comme l’est Al-Qaïda (qui a formellement désavoué l’EIIL en février de cette année), mais une très efficace et impitoyable machine de guerre actuellement capable de mener des combats sur trois fronts : vers Bagdad au sud, vers les territoires kurdes à l’est et vers Alep et la Syrie à l’ouest. Hisham al-Hashimi, un expert de l’EIIL basé à Bagdad, estime ses forces à 50 000 hommes (The Guardian du 21 août 2014), le même rapport ajoutant qu’elle disposerait “d’au moins cinq divisions de l’armée irakienne, toutes équipées de matériel américain”, et ajoute que “le nombre important de combattants étrangers présents acquiert une influence de plus en plus grande dans certaines zones”. L’EIIL a largement étendu son règne de terreur en grandissant au sein d’Al-Qaïda en Irak (AQI), puis s’est développé dans le maelström syrien où il a absorbé, volontairement ou sous peine de mort, d’autres djihadistes et des forces “modérées” anti-Assad ; il contrôle aujourd’hui des zones importantes de la vallée de l’Euphrate où il a établi son “califat” autour de ce qu’il reste de la frontière Irak/Syrie, c’est-à-dire la ligne Sykes-Picot. La destruction de cette frontière est significative de l’enfoncement dans la décadence et le chaos qui est de plus en plus la marque du capitalisme dans toutes les grandes régions du monde.
Avec la régression que constitue la pagaille au Proche-Orient, une force s’installe, l’État islamique, dont les principes en tant que califat islamique sont basés sur les divisions religieuses et des arguments qui remontent à plus d’un siècle. La nature complètement réactionnaire de ce califat est à la fois l’exacerbation et le reflet de toute la nature réactionnaire et irrationnelle du monde capitaliste lui-même, une tendance qui se situe dans la continuité de la Première Guerre mondiale et de tous les massacres impérialistes qui l’ont suivie. L’État islamique n’a pas de futur, sauf celui d’un nouveau gang de bandits, de brutes et d’assassins qui vont continuer à déstabiliser la région et sont une expression de l’impérialisme qui atteint le stade d’une sanglante pagaille. Bien qu’elle soit une force religieuse réactionnaire, ainsi que le démontre la terreur imposée aux civils chiites, chrétiens, yazidis, turkmènes, shabaks, l’EIIL est fondamentalement une expression capitaliste construite et soutenue par les forces impérialistes locales et maintenant devenu le front anti-Assad et anti-iranien. Cette évolution a été soutenue par les actes de l’Amérique et de l’Angleterre.
“Bien sûr que non”, répondront certains, quel sens cela peut-il bien avoir ? Mais le capitalisme a une longue histoire de création de ses propres monstres : Adolf Hitler a été démocratiquement mis en place avec l’assistance de la Grande-Bretagne et de la France afin d’être au départ une force capable de terroriser la classe ouvrière en Allemagne. Saddam et son régime d’assassins ont été mis en place par l’Occident, en particulier par la Maison Blanche. C’est la même chose pour Robert Mugabe au Zimbabwe et Slobodan Milosevic en Serbie. Les madrasas islamiques fondamentalistes ainsi qu’Oussama ben Laden sont essentiellement des produits de la CIA et du MI6 en collaboration avec l’ISI, les services secrets pakistanais, tout ce monde agissant pour contrer l’impérialisme russe en Afghanistan, une mixture qui a donné naissance aux Talibans et à Al-Qaïda. La création du Hamas fut au départ encouragée par Israël comme un moyen d’affaiblir l’OLP, et les forces djihadistes ont été armées, encouragées et soutenues par l’Occident en Libye et dans les républiques de l’ex-URSS.
Tout cela s’est retourné contre ses initiateurs et a mordu les mains qui l’avaient élevé et nourri, montrant que ce n’est pas une question de quelques individus diaboliques, mais de psychopathes capitalistes efficaces, armés et soutenus par la démocratie. Et aujourd’hui, au Proche-Orient, plus que jamais, tout ce que les impérialismes majeurs et locaux vont essayer de faire pour affronter leurs rivaux, jouer leurs cartes et façonner les événements va non seulement échouer, mais va contribuer à la détérioration générale de la situation, approfondir encore plus les problèmes et les élargir à plus long terme.
Al-Qaïda en Irak a été puissant pendant une dizaine d’années, mais sa ramification, l’EIIL, sous la nouvelle direction de Abu Bakr-al-Baghdadi (lequel a été libéré en 2009 de la prison américaine de la base irakienne d’Umm Qasr sur l’ordre d’Obama [1]) a été soutenu par les fonds saoudiens et qataris blanchis par le très accommodant système bancaire koweïtien, avec ses combattants qui lui ont donné accès à la frontière avec la Turquie. L’EIIL a été armé, directement ou indirectement, par la CIA, et il existe des rapports concordants signalant que certains de ses combattants ont été entraînés par les forces spéciales américaines et britanniques en Jordanie ou sur la base américaine d’Inçirlik en Turquie [2]. Pourquoi ? Parce qu’Américains et Britanniques voulaient une force de combat efficace contre le régime d’Assad, plus efficace en tout cas que les forces “modérées”. Même le régime syrien a fait affaire avec l’EIIL et l’a utilisé dans la vieille stratégie consistant à soutenir l’ennemi de mon ennemi. En apportant une aide aux forces de l’État islamique, les puissances locales et occidentales ont cherché à contrer la menace grandissante constituée par l’alliance Iran/Hezbollah/Assad, une machine de guerre soutenue en arrière-plan par la Russie.
Le califat de l’EIIL n’a aucune perspective à long terme, mais pour le moment il s’étend et grossit, profitant de l’attrait particulier qu’il exerce sur la jeunesse nihiliste qui constitue une sorte de “brigade internationale” en son sein. Il possède des milliards de dollars d’équipements, des liquidités provenant de ses nombreuses affaires. Ce n’est pas le premier retournement dans la situation : les forces aériennes américaines ont apporté leur couverture au PKK kurde dans son combat contre les djihadistes, alors que c’est un groupe qui est qualifié de “terroriste” par les États-Unis. L’Iran, la Syrie d’Assad et l’Occident sont maintenant peu ou prou du même bord, des informations (The Observer, 17/08/14) signalant que des avions de combat iraniens opèrent depuis l’énorme base aérienne de Rasheed au sud de Bagdad et lancent des barils d’explosifs sur les zones sunnites. Indubitablement, des forces iraniennes opèrent sur le sol de l’Irak et de la Syrie contre l’EIIL. La Turquie et la Jordanie, l’Arabie Saoudite elle-même sont impliquées par la menace que constitue cette organisation. Rien n’est ici stable ; tout est ici mouvant, un continuel remue-ménage inter-impérialiste.
Lorsque les éléments sunnites de la province d’Anbar se sont alliés à l’État islamique pour prendre Mossoul en juin, il était clair que la guerre en Syrie avait débordé sur l’Irak. C’est un complet renversement de la situation de 2006/2007, lorsque les chefs tribaux sunnites d’Anbar avaient rejoint les forces américaines dans une “prise de conscience” qu’il fallait battre Al-Qaïda. Mais le gouvernement d’Al-Maliki à Bagdad, soutenu dans l’ombre par les Américains et dominé par les Chiites, a exclu les Sunnites de tout pouvoir, encouragé les gangs chiites à mener de quasi-pogroms contre eux et traité les populations sunnites comme le ferait une armée d’occupation. Le nouveau gouvernement d’“Union nationale” en Irak peut admettre à nouveau certains de ses députés sunnites, mais ces derniers se feront probablement décapiter s’ils osent retourner dans leurs circonscriptions. Les États-Unis peuvent bien espérer un gouvernement stable, mais la perspective pour l’Irak ressemble bien plutôt à une partition. Les États-Unis ne peuvent ni contrôler ni contenir ce chaos qu’ils ont au contraire facilité. Pour le moment, il a été décidé de défendre la capitale kurde, Erbil, où les Américains sont actuellement implantés, pour le pétrole et autres intérêts. Il n’est aucunement question de quelque “intervention humanitaire” que ce soit ici, c’est seulement un mensonge flagrant [3]. Un autre mensonge de Cameron est son affirmation que “l’Angleterre ne se laissera pas entraîner dans une nouvelle guerre en Irak” (BBC News, 18/08/14), ce qui rejoint celui sur la nature soi-disant “humanitaire” de son intervention. La décision des États-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Italie, de l’Allemagne et de la République tchèque d’armer les Kurdes n’est aucunement une politique commune de ces pays, elle ne peut que renforcer le gouvernement régional kurde (KRG) et la tendance à la partition de l’Irak, et causer de nouveaux problèmes dans la région.
Il y a 60 000 réfugiés à Erbil, et il y en a 300 000 de plus à Dohuk, l’une des régions les plus pauvres d’Irak. Cela fait plus d’un million rien qu’en Irak, plusieurs millions dans toute la région. Ce chiffre sans précédent de gens errant sur les routes, ainsi que l’effondrement des frontières, sont des expressions de l’avancée de la décadence de ce système en train de pourrir. Le régime iranien s’est renforcé, les frontières de la Turquie (qui est un membre de l’OTAN) et de la Jordanie sont affaiblies et menacées, les terroristes d’hier et ceux qui incarnaient alors le mal sont maintenant devenus des alliés. Et le danger de leur retour vers les capitales occidentales et les régions industrialisées, menace contre laquelle le Premier ministre Blair avait été averti dès 2005 par le Joint Intelligence Commitee (JIC) [4], est aujourd’hui plus aigu que jamais alors que les djihadistes vaincus vont chercher à revenir vers de grands centres stratégiques et à obtenir les moyens de continuer leurs attaques violentes. L’EIIL résume à lui seul la nature putréfiée, régressive du capitalisme, ainsi que son enfoncement dans le militarisme, la barbarie et l’irrationalité : tuer et mourir pour la religion [5], le massacre massif de civils, le viol et la mise en esclavage des femmes et des enfants. Les États-Unis et leurs “alliés” sont à même de repousser l’EIIL, mais ils ne peuvent contenir le chaos impérialiste qui l’a fait naître. Bien au contraire, les grandes puissances et les forces locales ne peuvent qu’aggraver toujours plus l’instabilité et le chaos. Ce qu’ils ne veulent pas est exactement ce à quoi ils ont travaillé et continuent à travailler, parce que tout le système capitaliste les mène aveuglément dans cette direction.
Baboon, 23 août 2014
1. http ://www.politifact.com/punditfact/statements/2014/jun/19/jeanine-pirro/foxs-pirro-obama-set-isis-leader-free-2009/ [70]
2. guardianlv.com/2014/06/isis-trained-by-us-government.
3. Obama et le Premier ministre Cameron se sont attribués le mérite du sauvetage des Yezidis du Mont Singar, mais ce qui les préoccupait bien plus était de défendre Erbil, et c’est la même chose pour les Peshmergas kurdes qui ont abandonné ces civils, offrant au PKK bien plus radical l’occasion de s’engouffrer dans la brèche et de se présenter comme le véritable sauveur des Yezidis, malgré le fait que nombre d’entre eux sont encore dans la nature et en grand danger.
4. warisacrime.org/node/22644.
5. L’un des plus efficaces et absurdes moyens de défense de l’État islamique contre les forces irakiennes menées par les Américains pour reprendre Tikrit a été les bombes volantes humaines, qui se jetaient elles-mêmes depuis les fenêtres et les toits sur les colonnes en progression.
Le centenaire de la mort de Jean Jaurès, célébré le 31 juillet 2014, a été l'occasion de quelques événements remarquables. Le président de la République, François Hollande, s'est rendu sur les lieux de l'assassinat du leader socialiste, dans l'ancien Café du Croissant. Lorsqu'on ouvre le journal du lendemain, on le voit sur la photo, attablé, ne sachant que faire de ses dix doigts, avec sa mine de chien battu. Aussitôt, celui qui se présente comme l'opposant le plus résolu à la politique gouvernementale et le véritable héritier de Jaurès, Jean-Luc Mélanchon, a dénoncé la récupération politique. Quelques temps plus tôt, le philosophe ex-ministre Luc Ferry se réjouissait sur France-Culture de la façon dont Jaurès aurait "dézingué" le Manifeste communiste dans un article paru dans les Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy. Déjà pendant la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy en appelait à Jaurès qui aurait récusé la lutte de classe et qui, lui au moins, aimait et respectait les travailleurs. Comme tout ceci est à la fois ridicule et scandaleux en comparaison de la stature historique de Jean Jaurès !
Il est vrai que Jaurès est un personnage bien pratique pour la bourgeoisie qui en a fait une sorte de secrétaire aux multiples tiroirs. Selon les besoins de la propagande idéologique, on peut ouvrir le tiroir du héros national qui repose au Panthéon aux côtés des héros de la guerre impérialiste, comme Jean Moulin par exemple, ou alors on peut ouvrir le tiroir du socialiste modéré qui réprouve les méthodes violentes de la révolution, ou bien encore celui du partisan de la voie parlementaire et nationale au socialisme, le tiroir favori du Parti communiste français, ou le tiroir du pacifiste qui aurait rompu les liens entre la lutte contre la guerre et la lutte pour la révolution prolétarienne. Tous ces clichés sont mensongers et l'adage selon lequel pour supprimer un homme qui met en danger l'ordre établi la meilleure méthode est encore d'en faire une icône inoffensive se vérifie une nouvelle fois.
Qui était donc Jean Jaurès ? Tout simplement un produit du mouvement ouvrier, le produit collectif et historique d'une classe particulière de la société, l'un de ses produits les plus remarquables si l'on considère l'époque où Jaurès exerça ses talents. Issu de la petite bourgeoisie provinciale, élu député d'abord sur une liste d'Union des républicains en 1885, il passe au socialisme à 34 ans fortement impressionné par la lutte des mineurs de Carmaux et scandalisé par la répression d'une manifestation à Fourmies dans le Nord. Les ouvriers y luttaient pour la journée de huit heures, pendant la manifestation une fusillade fit une dizaine de morts dans leurs rangs. Comme dans le cas de Marx et de bien d'autres militants ouvriers, c'est le prolétariat lui-même qui a gagné Jaurès à la cause du socialisme révolutionnaire. C'est comme martyr de cette cause qu'il a été assassiné à la veille de la Première Guerre mondiale alors qu'il avait jeté toutes ses forces contre le militarisme et qu'il espérait que l'action internationale du prolétariat allait stopper l'engrenage de la guerre impérialiste. Certes, Jaurès appartenait à la tendance réformiste du socialisme, il a donc à plusieurs reprises contribué à affaiblir considérablement le combat de classe, mais il pouvait évoluer du fait d'un dévouement inconditionnel à la cause du prolétariat, ce qui le distinguait radicalement de ses collègues socialistes comme Pierre Renaudel, Aristide Briand, René Viviani ou Marcel Sembat, très vite emportés dans l'opportunisme le plus crasse. Les membres de la Gauche de la Seconde Internationale l'ont combattu vivement, mais la plupart d'entre eux admirait la personnalité de Jaurès, l'élévation de sa pensée, sa force morale. Trotsky écrit dans son autobiographie : "Au point de vue politique j'étais éloigné de lui, mais il était impossible de ne pas éprouver l'attraction exercée par cette puissante figure. (...) Doué d'une vigueur imposante, d'une force élémentaire comme celle d'une cascade, il avait aussi une grande douceur qui brillait sur son visage comme le reflet d'une haute culture. Il précipitait des rochers, grondait tel un tonnerre, ébranlait les fondations, mais jamais il ne s'assourdissait lui-même, il se tenait toujours sur ses gardes, il avait l'oreille assez fine pour saisir la moindre interpellation, pour y répliquer, pour parer aux objections, parfois en termes impitoyables, balayant les résistances comme un ouragan, mais aussi sachant parler avec générosité et douceur, comme un éducateur, comme un frère aîné."1 Rosa Luxemburg, cette autre grande figure de la Gauche, éprouvait les mêmes sentiments. Comme il lisait l'allemand, elle lui offrit un exemplaire dédicacé de sa thèse de doctorat, Le développement industriel de la Pologne. Le tribun avait le même physique d'athlète qu'Auguste Rodin et à la mort du sculpteur, Rosa Luxemburg écrivit à Sonia Liebknecht : "Ce devait être une personnalité merveilleuse : franc, naturel, débordant de chaleur humaine et d'intelligence ; il me rappelle décidément Jaurès."2
On ne comprendrait rien à cette personnalité si riche, si complexe, si on ne la replaçait pas dans le contexte de l'époque, la phase finale de l'ascendance du capitalisme qui déboucha sur la Première Guerre mondiale, et si on oubliait comment Jaurès a été capable d'apprendre à l'école de la lutte prolétarienne et de l'Internationale. Bien qu'il n'épousa jamais complètement les thèses de Marx et Engels, lors d'une conférence à Paris le 10 février 1900, il a éprouvé le besoin d'exprimer son accord avec toutes les idées essentielles du socialisme scientifique.3
La Commune de Paris de 1871 avait démontré que le prolétariat était capable de s'emparer du pouvoir et de l'exercer par le moyen des assemblées de masse et des délégués élus et révocables. Elle avait apporté une clarification décisive : la classe ouvrière ne peut pas simplement s'emparer de la machine de l'État et la mettre en mouvement pour ses propres fins, elle doit tout d'abord détruire le vieil édifice de l'État bourgeois puis ériger un nouvel État spécifique de la période de transition du capitalisme au communisme, l'État-Commune. Dans son magnifique opuscule, L'État et la révolution, Lénine se chargera plus tard de rappeler ces leçons à ceux qui les avaient oubliées. Mais la Commune de Paris a aussi démontré que le prolétariat n'avait pas encore la force à l'époque de se maintenir au pouvoir et de généraliser le processus révolutionnaire à l'échelle internationale. Le prolétariat était apparu comme une classe distincte avec son propre programme lors de l'insurrection de Juin 1848, mais le processus à travers lequel il pouvait se constituer comme une force internationale dotée d'une conscience de classe et d'une expérience politique était loin d'être achevé. Cette immaturité trouva son pendant dans un développement gigantesque du capitalisme au sein duquel, justement, le processus de la constitution du prolétariat en classe pouvait se poursuivre. Ce fut une période de conquêtes économiques et coloniales gigantesques durant laquelle les dernières aires "non-civilisées" du globe allaient être ouvertes aux géants impérialistes ; une période aussi de rapide développement du progrès technologique, qui a vu le développement massif de l'électricité, l'apparition du téléphone, de l'automobile et bien d'autres choses encore.
Cette période n'était pas sans danger pour le prolétariat, mais il n'avait pas le choix. Seul le capitalisme pouvait créer les conditions de la révolution communiste internationale, lui seul pouvait produire ses propres fossoyeurs. S'appuyant sur la possibilité d'obtenir des réformes réelles en sa faveur, la classe ouvrière développa de grandes luttes économiques et politiques et, dans ce but, s'organisa en de puissants syndicats et partis sociaux-démocrates. Comme le dit le Manifeste communiste, "elle profite des divisions intestines des bourgeois pour les obliger à donner une garantie locale à certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple la loi de dix heures de travail en Angleterre."4
Les luttes pour une législation ouvrière, pour le suffrage universel, y compris la défense de la République bourgeoise face aux forces rétrogrades, étaient comprises comme une préparation des conditions de la révolution prolétarienne qui devait renverser la domination bourgeoise. Le programme minimum et le programme maximum formaient une unité à condition que dans les luttes quotidiennes, au sein des alliances inévitables avec certaines fractions de la bourgeoisie et avec la petite bourgeoisie, le prolétariat défende son indépendance de classe et garde en vue le but final révolutionnaire. C'était l'époque par excellence du parlementarisme ouvrier et Jean Jaurès, orateur de talent, y consacra toute son énergie. Les élections législatives de 1893 voient l'entrée massive des socialistes à la Chambre des députés. Jaurès fait partie du lot. Selon les tendances politiques les plus claires de l'époque, le parlementarisme ouvrier n'était pas un but en soi mais seulement un appui à la lutte générale du prolétariat. Effectivement, lorsque les socialistes intervenaient à la Chambre on disait qu'ils parlaient "en regardant par la fenêtre" pour dire que leur objectif n'était pas de convaincre les députés bourgeois mais d'éclairer la classe ouvrière, de l'encourager à se lancer dans les grandes luttes politiques qui lui donnerait l'expérience nécessaire à l'exercice du pouvoir demain. Dans les Considérants du programme du Parti ouvrier français, rédigés en 1880 par Jules Guesde, Paul Lafargue, Engels et Marx, on trouve cette formulation significative :
"Considérant,
Que cette appropriation collective [des moyens de production] ne peut sortir que de l'action révolutionnaire de la classe productive – ou prolétariat – organisée en parti politique distinct ;
Qu'une pareille organisation [de la société] doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel, transformé ainsi d'instrument de duperie qu'il a été jusqu'ici en instrument d'émancipation (...)."5
Le parlementarisme n'est absolument pas présenté ici comme le moyen de l'émancipation ouvrière à la place de la révolution mais, si on lit bien le paragraphe précédent, comme l'un des moyens pour aller vers le grand but de l'appropriation collective des moyens de production. L'unité des moyens et du but est donc clairement revendiquée. Le développement d'un gigantesque mouvement ouvrier international à la fin du XIXe siècle a tenu ses promesses en partie. Il permit de faire le pont entre la Commune de Paris et la vague révolutionnaire de l'après-guerre qui culmina en 1917 en Russie et en 1918 en Allemagne. Ce développement a provoqué des frayeurs sans nom pour la classe dominante et cet acharnement pour défigurer Jean Jaurès n'est pas simplement utile à la bourgeoisie, il sert aussi à exorciser ses peurs.
Bien entendu, l'opportunisme, le crétinisme parlementaire et le réformisme ont fini par s'imposer au sein de la Seconde Internationale, la faillite de 1914 et l'union sacrée ont été une catastrophe qui eut de profondes répercussions sur le mouvement ouvrier. Mais il est nécessaire de préciser que cette victoire de l'opportunisme n'était pas une fatalité et que son origine n'est pas à chercher principalement dans les fractions parlementaires, les permanents syndicaux et politiques, dans la bureaucratie générée par ces organisations. Même si ceux-ci furent des vecteurs du mal qui rongeait l'Internationale, l'origine fondamentale se trouve dans le manque de vigilance des organisations ouvrières face à l'ambiance du monde capitaliste. Le développement impulsif du capitalisme dans un cadre relativement pacifique (en tout cas dans les pays centraux) a fini par induire l'idée que la transition au communisme pouvait s'effectuer de façon graduelle et pacifique. C'est l'occasion de rappeler que la croissance du mouvement ouvrier n'est pas linéaire et qu'elle n'est possible qu'au prix de combats incessants contre la pénétration de l'idéologie de la classe dominante au sein du prolétariat.
Le témoignage de Trotsky sur cette époque et sur les hommes qui l'incarnèrent est précieux car il a vécu la transition entre l'ascendance et la décadence du capitalisme. Cette période de 25 ans est au plus haut point contradictoire, elle "attire l'esprit par le perfectionnement de sa civilisation, le développement ininterrompu de la technique, de la science, des organisations ouvrières et paraît en même temps mesquine dans le conservatisme de sa vie politique, dans les méthodes réformistes de sa lutte de classe."6 Dans Ma vie, il souligne la haute tenue morale de militants du mouvement ouvrier comme Jean Jaurès et Auguste Bebel, le premier avec une teinte aristocratique, le second comme simple plébéien ; il montre en même temps leurs limites : "Jaurès et Bebel ont été les antipodes et, en même temps, les sommets de la IIe Internationale. Ils furent profondément nationaux : Jaurès avec son ardente rhétorique latine, Bebel avec sa sécheresse de protestant. Je les ai aimés tous deux, mais différemment. Bebel épuisa ses forces physiques. Jaurès tomba en pleine floraison. Mais tous deux ont disparu en temps opportun. Leur fin marque la limite à laquelle s'est achevée la mission historique, progressiste, de la IIe Internationale."7
Depuis la grande Révolution bourgeoise de 1789, la France a dominé pendant longtemps toute l'histoire de l'Europe. Que ce soit en 1830 ou en 1848, à chaque fois c'est de France que partait le signal du bouleversement général. Ces circonstances donnèrent au prolétariat français une grande éducation politique et une capacité d'action qui se sont transmises jusqu'à nos jours. Mais ces qualités avaient leur contrepartie. La classe ouvrière en France avait tendance à sous-estimer la lutte économique quotidienne, ce qui explique pourquoi les syndicats se sont moins développés que dans d'autres pays. D'autre part, le combat politique était conçu dans un sens restrictif, celui de l'étape insurrectionnelle. Du côté opposé, la bourgeoisie était parvenue assez vite à une souveraineté politique intégrale sous le régime de la République démocratique, plus particulièrement la bourgeoisie industrielle. Et elle en était très fière. C'est ainsi que la grandiose Révolution bourgeoise avait conduit à cette grandiloquence creuse typique des discours en France : le pays des Droits de l'Homme s'était octroyé la tâche messianique de la libération des peuples de la tyrannie, entendez par là la concurrence économique entre nations et les guerres de rapine qui conduisirent à la guerre impérialiste de 1914. Chez de nombreux leaders du mouvement ouvrier en France, cette phraséologie dissimulait un patriotisme profondément ancré.
Jean Jaurès est un représentant classique de ce républicanisme qui a lourdement pesé sur le mouvement ouvrier à une époque où la société bourgeoise était encore progressiste et où la forme que prendrait le pouvoir prolétarien était encore loin d'être clarifiée. Même pour les éléments de gauche au sein de la IIe Internationale, la République était la seule formule possible de la dictature du prolétariat. Jaurès s'exprime ainsi dans un article de La Dépêche du 22 octobre 1890 : "Ni l'Angleterre, ni l'Allemagne n'ont dans leur passé une République démocratique comme celle qui fut proclamé en France en 1792. Dès lors, les espérances d'émancipation des travailleurs anglais et des travailleurs allemands ne prennent pas précisément la forme républicaine, et voilà pourquoi le parti des réformes populaires s'y appelle plus spécialement le parti socialiste. Au contraire, en France, le seul mot de République, tout plein des rêves grandioses des premières générations républicaines, contient à lui tout seul toutes les promesses d'égalité fraternelle."8
C'est Karl Kautsky qui va défendre la position marxiste sur cette question. Dans un article paru dans Die Neue Zeit en janvier 1903, il rappelait que malgré la continuité historique entre révolution bourgeoise et révolution prolétarienne il existe plus encore une rupture politique du simple fait qu'il s'agit de deux classes différentes dotées d'un programme différent avec des buts et des moyens spécifiques : "C'est justement à cause de la grande force de la tradition révolutionnaire au sein du prolétariat français qu'il n'est nulle part plus important que là-bas de l'amener à penser de façon autonome en lui montrant que les problèmes sociaux, les objets, les méthodes et les moyens des combats sont aujourd'hui tout autres que ce qu'ils étaient à l'époque de la Révolution ; que la révolution socialiste doit être tout autre chose qu'une parodie ou une poursuite de la révolution bourgeoise ; que le prolétariat peut lui emprunter son enthousiasme, sa foi en la victoire et son tempérament mais certainement pas sa manière de penser."9
Cette position classique du socialisme révolutionnaire s'appuie sur les travaux de Marx et Engels qui, après l'échec de la Révolution 1848, avaient remis en cause leur idée d'une révolution permanente basée sur une unité organique entre révolution bourgeoise et révolution prolétarienne et la transcroissance de l'une en l'autre.10 D'autre part, contre Lassalle, partisan d'un socialisme d'État, et contre Bakounine qui prônait l'égalité des classes, Marx et Engel avaient toujours défendu le but final communiste de l'abolition des classes, ce qui signifie la fin de la domination politique engendrée précisément par l'existence de classes antagoniques, ce qui implique le dépérissement de l'État. Mais la fin de l'État, c'était aussi la fin de la démocratie qui n'est qu'une forme particulière de l'État. L'ambition du communisme, qui paraît démesurée mais qui est en fait la seule réaliste face aux lois de l'histoire et aux contradictions dangereuses du capitalisme, consiste en une maîtrise des forces productrices et des forces sociales à l'échelle mondiale, le seul terrain sur lequel puisse être dépassée la contradiction entre intérêt général et intérêt particulier, entre le collectif et l'individu. Pour la première fois, il est devenu possible de faire de la communauté humaine une réalité concrète. Cela ne signifie pas la fin des problèmes et des contradictions, mais que l'abolition des classes et de la sphère politique va permettre de libérer toutes les potentialités humaines tandis que la promesse contenue dans la devise : Liberté, Égalité, Fraternité, n'avait jamais pu être honorée par la démocratie bourgeoise. Le communisme ne signifie pas la fin de l'histoire mais la fin de la préhistoire et le début de l'histoire véritable. Ce passage du règne de la nécessité au règne de la liberté, c'est-à-dire la perspective d'une société libérée de la production marchande et de l'État, n'était pas une position inconnue durant cette époque du parlementarisme ouvrier et de la lutte pour les réformes. Les minorités politiques les plus claires s'efforçaient de la défendre, comme Williams Morris en Angleterre (Nouvelles de nulle part, 1890) et Auguste Bebel en Allemagne (La femme dans le passé, le présent et l'avenir, 1891).11
Comme bien d'autres, Jaurès ne parviendra jamais à se libérer de cette tradition républicaine, ce qui va l'empêcher de défendre l'autonomie de la classe ouvrière face à l'ennemi de classe.
Le capitaine Alfred Dreyfus passe devant un conseil de guerre en décembre 1894, c'est un officier juif appartenant à l'état-major de l'armée française. Il est injustement accusé d'avoir livré des secrets militaires à l'Allemagne. Cette affaire d'espionnage, apparue dans un contexte profondément marqué par l'antisémitisme et par le chauvinisme après l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, a enflammé la IIIe République jusqu'en 1906, année où la Cour de cassation innocentera et réhabilitera définitivement Dreyfus. Il ne s'agissait pas d'une simple erreur judiciaire mais de la défense des intérêts de fractions particulièrement réactionnaires et nationalistes de la bourgeoisie s'appuyant sur les milieux militaires, cléricaux et monarchistes. La crise du Parti radical12 au pouvoir leur avait ouvert la voie.
Après une période d'hésitation, Jean Jaurès va se lancer à corps perdu dans la bataille pour la défense du capitaine et la révision de son procès. "Et Jaurès avait raison, s'écria Rosa Luxemburg. L'affaire Dreyfus avait réveillé toutes les forces latentes de la réaction en France. Le vieil ennemi de la classe ouvrière, le militarisme, était là démasqué, et il fallait diriger toutes les lances contre sa poitrine. Pour la première fois, la classe ouvrière était appelée à mener une grande lutte politique. Jaurès et ses amis l'ont conduite au combat et ont inauguré ainsi une nouvelle époque dans l'histoire du socialisme français."13
Le parti marxiste de Guesde et Lafargue ainsi que le parti des ex-blanquistes de Vaillant continuaient de prôner la neutralité c'est-à-dire l'abstention politique alors que la classe ouvrière aurait dû mener le combat contre les fractions réactionnaires de la bourgeoisie, y compris en défendant la république bourgeoisie. Elle devait se saisir de cette opportunité pour rassembler ses forces, mûrir politiquement tout en sauvegardant son autonomie de classe. C'est sur la question de l'autonomie de classe que se révélèrent toutes les faiblesses de la politique défendue par Jaurès. Les dreyfusards de la classe ouvrière devaient garder leur indépendance vis-à-vis de leurs alliés, les dreyfusards bourgeois comme Émile Zola et Georges Clemenceau. Du fait de ses positions de fond républicaines, Jaurès s'engagea dans le soutien au gouvernement radical jusqu'à gommer les positions spécifiques de la classe ouvrière. Il soutint le gouvernement sur la loi d'amnistie adoptée par la Chambre le 19 décembre 1900 alors que son but était l'amnistie de tous, surtout des officiers impliqués dans le complot contre Dreyfus. Il refusa de passer à une attaque directe et systématique contre le militarisme à travers la revendication d'une milice populaire, car il y avait un risque de rupture entre les dreyfusards. Et les capitulations se multiplient au nom d'une prétendue "œuvre républicaine d'ensemble" qui porterait "la certitude de victoires futures". Voyons le commentaire de R. Luxemburg : "Cela prouve que, dans la tactique de Jaurès, ce ne sont pas les aspirations propres au parti socialiste qui sont l'élément permanent, l'élément de base, et l'alliance avec les radicaux l'élément variable, accessoire, mais que, au contraire, l'alliance avec les démocrates bourgeois constitue l'élément constant, ferme, et les aspirations politiques, qui parfois se font jour, ne sont que le produit fortuit de cette alliance. Déjà pendant la campagne pour Dreyfus, l'aile fidèle à Jaurès n'a pas su conserver la ligne de démarcation entre les camps bourgeois et prolétarien. Si, pour les amis bourgeois de Dreyfus, il s'agissait exclusivement d'extirper les excès du militarisme, de supprimer la corruption, de l'assainir, la lutte des socialistes devait porter contre les racines du mal, contre l'armée permanente elle-même. Et si pour les radicaux la réhabilitation de Dreyfus et la punition des coupables de l'Affaire étaient le but de l'agitation, le cas Dreyfus ne pouvait être pour les socialistes que l'occasion d'entamer une agitation en faveur de l'armée de milices. C'est en ce cas seulement que l'affaire Dreyfus et les étonnants sacrifices de Jaurès et de ses amis auraient pu, par l'agitation, rendre au socialisme des services énormes."14
Non seulement Jaurès refusa de rompre avec le gouvernement en temps opportun, mais il apporta un soutien sans réserve au cabinet Waldeck-Rousseau et à la participation d'un socialiste à ce gouvernement. S'ouvre alors le chapitre le plus sombre de la vie politique de Jean Jaurès.
En juin 1899, le socialiste Alexandre Millerand entra, aux côtés du général Gaston de Galliffet, le massacreur des Communards, dans le ministère radical de Pierre Waldeck-Rousseau. Il s'agissait d'une initiative personnelle de Millerand qui appartenait à la mouvance des socialistes indépendants, il ne disposait d'aucun mandat d'un parti socialiste. Il faut bien se rendre compte que nous sommes en plein dans l'affaire Dreyfus alors que l'officier dégradé subit toujours les tourments du bagne en Guyane. Jaurès s'évertue à soutenir la participation socialiste. Il salue le courage des socialistes français qui envoient un des leurs "dans la forteresse du gouvernement bourgeois". Cette affaire représentait un formidable encouragement à toute l'aile droite de l'Internationale qui attendait avec impatience que l'expérience se renouvelle dans d'autres pays, en particulier en Allemagne. Elle approuvait chaudement les arguments de Jaurès selon qui l'évolution de la société capitaliste vers le socialisme engendrait une étape intermédiaire au cours de laquelle le pouvoir politique était exercé en commun par le prolétariat et la bourgeoisie. En Allemagne, Édouard Bernstein venait de publier son œuvre révisionniste où il remettait en cause la théorie marxiste des crises du capitalisme et où il proclamait : "Le but final, quel qu'il soit, n'est rien, le mouvement est tout."
Rosa Luxemburg s'engage avec passion dans la bataille. Elle répond à Bernstein dans une série d'articles qui paraîtront en une brochure au titre célèbre : Réforme ou révolution. Elle s'attaque en même temps aux arguments de Jaurès. Pour commencer, elle rappelle les principes de base du socialisme scientifique : "Dans la société bourgeoise, la social-démocratie, du fait de son essence même, est destinée à jouer le rôle d'un parti d'opposition ; elle ne peut accéder au gouvernement que sur les ruines de l'État bourgeois."15 Elle souligne en particulier la différence fondamentale entre la participation des socialistes au parlement de l'État bourgeois ou aux conseils municipaux, depuis longtemps acceptée, et la participation à l'exécutif de l'État. Pour une raison bien simple : dans le premier cas ils agissent pour faire triompher leurs revendications mais toujours sur la base d'une critique du gouvernement qui sans cesse persécute les ouvriers et tente de rendre inoffensives les réformes sociales qu'il est contraint de mettre en œuvre. C'est ce principe qui motive le refus systématique des socialistes de voter le budget au parlement. Dans le second cas, quel que soit le parti auquel appartiennent les membres du gouvernement, ils sont tenus de se solidariser avec la politique entreprise et ils sont forcément considérés comme responsables de cette politique.
Le Congrès socialiste international tenu à Paris du 23 au 27 septembre 1900 condamna "le socialisme gouvernemental" de Millerand, ce qui démontrait que les conditions pour une offensive de l'opportunisme au sein de l'Internationale n'étaient pas encore réunies. La résolution s'intitulait : "La conquête des pouvoirs publics et les alliances avec les partis bourgeois." Elle avait été adoptée sur la base d'une motion présentée par Kautsky et la majorité des membres de la commission permanente. Le problème c'était que le rédacteur de cette résolution s'était efforcé de lui donner un caractère général, théorique sans aborder le cas Millerand à proprement parler. Toutes les interprétations, les plus tirées par les cheveux soient-elles, étaient permises. C'est pourquoi on nomma cette "Résolution Kautsky" la "Résolution caoutchouc". Jaurès, Vollmar, Bernstein, toute la droite jusqu'aux révisionnistes les plus avérés, s'engouffrèrent dans la brèche. Ils ne se gênèrent pas pour présenter l'issue du Congrès de Paris comme favorable à Millerand.
Ils s'appuyaient en particulier sur une idée présente dans la résolution selon laquelle dans certains cas exceptionnels la participation des socialistes au gouvernement bourgeois apparaîtrait comme nécessaire. En effet, dans tous les programmes socialistes figurait la position, valable à l'époque, qu'en cas de guerre défensive, donc surtout pas en cas de guerre impérialiste, les socialistes pouvaient participer au gouvernement.16 Ou encore lorsqu'une crise politique menaçait de remettre en cause la République et les acquis démocratiques. Rosa Luxemburg répondit que dans ces cas exceptionnels il n'était pas question pour autant d'aller jusqu'à la solidarité en général, sans nuance, avec la politique du gouvernement. Mais l'essentiel c'était de définir si nous étions vraiment dans une situation relevant des cas exceptionnels ci-dessus évoqués. Jaurès répondit par l'affirmative.
Depuis 1885 environ, la France était secouée par des crises constantes, la crise du boulangisme, le scandale de Panama, l'affaire Dreyfus. On pouvait observer alors l'existence d'un nationalisme bruyant, des débordements antisémites, des campagnes de presse haineuses et grossières, des échanges de coups dans la rue. La dernière heure de la République semblait imminente. Mais Rosa Luxemburg réussit à montrer brillamment que tel n'était pas le cas. Simplement la réaction militariste et cléricale et le radicalisme bourgeois se disputaient le contrôle de cette République dans le cadre d'une crise profonde du Parti radical au pouvoir. Il fallait participer à ces luttes politiques mais certainement pas en participant au gouvernement et en flattant la petite bourgeoisie, la clientèle traditionnelle du Parti radical.
Jaurès invoquait certains passages du Manifeste communiste concernant l'alliance des ouvriers avec la bourgeoisie. Tout d'abord, il s'agissait d'une toute autre période historique où, comme en Allemagne par exemple, le pouvoir de la bourgeoisie n'était aucunement assuré face aux forces politiques du féodalisme. Et surtout, il oubliait de citer les passages essentiels sur la préservation de l'indépendance de la classe ouvrière en toutes circonstances. En particulier celui-ci: "Mais, à aucun moment, ce parti ne néglige d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire et nette de l'antagonisme profond qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin que, l'heure venue, les ouvriers allemands sachent convertir les conditions politiques et sociales, créées par le régime bourgeois, en autant d'armes contre la bourgeoisie afin que, sitôt détruites les classes réactionnaires de l'Allemagne, la lutte puisse s'engager contre la bourgeoisie elle-même."17
Enfin, le dernier argument de Jaurès consistait à souligner l'importance pour les ouvriers des réformes mises en œuvre par Millerand. C'était pour lui "des germes de socialisme, semés dans le sol capitaliste, et qui porteraient des fruits merveilleux". Il suffit d'examiner de près la réalité de ces réformes pour contredire l'enthousiasme démesuré qui s'était emparé de Jaurès. Par exemple, l'intention initiale de raccourcir la durée du travail aboutit à un allongement de la durée du travail pour les enfants et de simples espoirs pour le futur. Ou encore, l'intention de garantir le droit de grève aboutit à l'enserrer dans des limites juridiques étroites. On a vu l'hypocrisie de la politique du gouvernement dans l'affaire Dreyfus. Il faut ajouter l'hypocrisie de la lutte pour la laïcité de l'État qui se solda par des dons charitables à l'église catholique et qui était surtout une véritable machine de guerre contre l'influence grandissante des partis socialistes sur les ouvriers. N'oublions pas que durant toute cette expérience Millerand, la troupe continuait de tirer sur les grévistes, comme à Chalons et à la Martinique. L'ère des réformes culminait dans le massacre d'ouvriers en grève.
Rosa Luxemburg voyait juste et loin lorsqu'elle critiquait le "ministérialisme". Ce qui avait commencé en France sous la forme d'une triste farce s'est terminé en Allemagne en tragédie après 1914 avec un gouvernement social-démocrate assumant en pleine conscience son rôle contre-révolutionnaire. Pour l'heure, nous allons nous apercevoir que Jaurès était capable d'apprendre. Dix ans après le début de l'affaire Millerand, il invectivait Millerand lui-même et deux autres ministres socialistes, Briand et Viviani, à qui il reprochait d'être "des traîtres qui se laissent utiliser par le capitalisme".
Nous avons vu que Jaurès avait côtoyé Bernstein de près. Il n'est pourtant pas possible de le placer dans le camp du révisionnisme. De même, il n'y avait aucune trace chez lui du philistinisme d'un Kautsky qui succombe aux sirènes centristes vers 1906. Nous avons vu ses liens intimes avec les membres de l'aile droite de l'Internationale ouvrière. Son opportunisme était celui que le mouvement ouvrier de l'époque a dû confronter et qui se caractérise à la fois par une impatience quant aux résultats de la lutte (on préfère sacrifier le but final au profit de réformes immédiates pour une large part illusoires) et une adaptation au monde capitaliste environnant (on se contente de la dynamique progressiste et du contexte pacifique qui permettaient d'augmenter, relativement et illusoirement, la sécurité des ouvriers et on sacrifie les intérêts du mouvement général). Mais sa forte personnalité le plaçait au-dessus des autres opportunistes. Après son adhésion au socialisme, il continua de se consacrer au service du droit, de la liberté et de l'humanité. Mais, comme le notait Trotsky, ce "qui chez les déclamateurs français ordinaires n'est qu'une phrase vide, [Jaurès y] mettait, lui, un idéalisme sincère et agissant." Trotsky le présente à juste titre comme un idéologue au sens positif du terme, quelqu'un qui s'empare de l'idée comme d'une arme terrible dans la lutte pratique quotidienne, et il l'oppose au doctrinaire et au praticien-opportuniste : "Le doctrinaire se fige dans la théorie dont il tue l'esprit. Le praticien-opportuniste s'assimile des procédés déterminés du métier politique ; mais qu'il survienne un bouleversement inopiné et il se trouve dans la situation d'un manœuvre que l'adoption d'une machine rend inutile. L'idéologue de grande envergure n'est impuissant qu'au moment où l'histoire le désarme idéologiquement, mais même alors il est parfois capable de se réarmer rapidement, de s'emparer de l'idée de la nouvelle époque et de continuer à jouer un rôle de premier plan. Jaurès était un idéologue. Il dégageait de la situation politique l'idée qu'elle comportait et, dans son service à cette idée, ne s'arrêtait jamais à mi-chemin."18
Nous avons déjà noté les réticences de Jaurès à l'égard du marxisme. Il y voyait un déterminisme économique froid ne laissant aucune place pour l'individu et pour la liberté humaine en général. Son regard était détourné vers le passé et les grandes heures de la Révolution bourgeoise : "C'est l'honneur de la Révolution française d'avoir proclamé qu'en tout individu humain, l'humanité avait la même excellence native, la même dignité et les mêmes droits", disait-il.19 De par sa formation et de par la situation générale en France à l'époque, il n'arrivait pas à voir que le matérialisme de Marx – souvent mal interprété sous la forme d'un déterminisme économique absolu – contenait une explication cohérente de l'histoire humaine qui, au lieu de les étouffer, donnait au contraire toute leur place – et leur fondement – à l'action des classes, à la force de la volonté et à l'individu qui sous le capitalisme était écrasé au nom du collectif anonyme et de la nation. La glorification de l'individu sous le capitalisme était en réalité le masque de sa négation absolue. Dans sa critique impitoyable de la société bourgeoise, Marx mit en évidence les phénomènes du fétichisme de la marchandise et de la réification. Jaurès ne pouvait pas non plus reconnaître la présence chez Marx d'une authentique éthique prolétarienne.20
Cependant, son dévouement à la cause de l'émancipation prolétarienne lui permit de ne jamais se détourner de la perspective d'une société sans classe, sans propriété, où les moyens de production seraient gérés en commun. Il a lu Marx, il admirait son travail et adhérait à la théorie de la valeur exposée dans Le Capital. Alors qu'en France, la tendance était à la sous-estimation des controverses théoriques, Jaurès participa, avec Jules Guesde et Paul Lafargue, à des discussions publiques sur des sujets traités en profondeur. Le 12 décembre 1894, Jaurès répond à l'invitation du Groupe des Étudiants collectivistes qui organisait une controverse sur "Idéalisme et matérialisme dans la conception de l'histoire". Dans son exposé, on sent qu'il se confronte à ses propres contradictions : "Je ne veux pas dire qu'il y a une partie de l'histoire qui est gouvernée par les nécessités économiques et il y en a une autre dirigée par une idée pure, par un concept, par l'idée, par exemple, de l'humanité, de la justice ou du droit ; je ne veux pas mettre la conception matérialiste d'un côté d'une cloison, et la conception idéaliste de l'autre. Je prétends qu'elles doivent se pénétrer l'une l'autre, comme se pénètrent, dans la vie organique de l'homme, la mécanique cérébrale et la spontanéité consciente."21 Paul Lafargue lui répond le 10 janvier 1895. Il commence ainsi : "Vous comprendrez que c'est avec hésitation que j'ai assumé la tâche de répondre à Jaurès, dont l'éloquence fougueuse sait passionner les thèses les plus abstraites de la métaphysique. Pendant qu'il parlait, je me suis dit et vous avez dû vous dire : il est heureux que ce diable d'homme soit avec nous."22 L'expérience se renouvelle en 1900, lorsque Jaurès et Guesde s'affrontèrent à l'hippodrome de Lille dans une polémique où furent confrontées "Les deux méthodes", la méthode révolutionnaire et celle du réformisme.
Le moment décisif de l'évolution de Jaurès a été le Congrès de l'Internationale à Amsterdam en 1904. Avec toute la conviction dont il est capable, il y défend ses thèses sur le ministérialisme et la défense de la République dans plusieurs discours. L'affrontement avec Auguste Bebel a été acharné, mais il mène sa démonstration avec un tel brio qu'il souleva les applaudissements du Congrès. Jaurès était un adversaire que l'on respecte, R. Luxemburg dut même traduire l'un de ses discours à cause du manque de traducteurs. Le Congrès finalement condamna ses positions, et d'une façon beaucoup plus nette qu'au dernier Congrès international de Paris. Jaurès se soumet à la discipline, parce qu'il est profondément attaché au mouvement international du prolétariat, parce qu'il sentait les pièges que comportait la participation gouvernementale, et aussi parce qu'il voulait éviter à tout prix un nouvel échec de l'unification des socialistes en France. Une motion spéciale du Congrès est votée à l'unanimité et appelle, avec insistance, les socialistes français à réaliser enfin leur unité. L'un des considérants de cette motion disait : "Il ne doit y avoir qu'un seul Parti socialiste comme il n'y a qu'un seul prolétariat."23
L'échec de la Commune de Paris, écrasée dans le sang par la République démocratique bourgeoise d'Adolphe Thiers, a provoqué une période de dépression du mouvement ouvrier en France. Au moment où il a commencé à se ressaisir à la fin des années 1870, il se présentait comme un assemblage incohérent d'éléments disparates. Il y avait les mutuellistes proudhoniens, les utopistes de la vieille école comme Benoît Malon, les anarchistes, des syndicalistes bornés patronnés par le Parti radical, des blanquistes, des collectivistes et enfin les anciens communards portés sur la phrase insurrectionnelle. Dans ces circonstances, l'unification du mouvement ouvrier va prendre des formes différentes en comparaison des autres pays. Avant de se regrouper, il fallait tout d'abord franchir une première étape marquée par un processus de différenciation et d'éliminations progressives des éléments hétérogènes. En 1879 se constitue le premier parti d'obédience marxiste, le Parti ouvrier français de Jules Guesde, et deux ans plus tard, les blanquistes se regroupent derrière Édouard Vaillant dans le Comité révolutionnaire central. Une réelle clarification était apparue sur la base des tâches présentes des socialistes qui soulignaient l'importance de l'action politique et du parlementarisme ouvrier. Malgré un rapprochement, ceux qu'on appelait les "partis de la vieille école" se regardaient en chiens de faïence et étaient incapables, du fait de leur histoire et du fait des erreurs politiques accumulées, de militer pour l'unification du mouvement. Seules des forces neuves et indépendantes pouvaient assumer ce rôle.
Voilà qui offrait tout un champ d'action à des personnalités comme Jean Jaurès. La crise du Parti radical apporta du sang neuf et des nouveaux militants. Mais ils étaient marqués par leur origine petite bourgeoise et se présentèrent comme des socialistes indépendants, au-dessus des partis. Il y avait donc le risque que le mouvement ne perde sa physionomie de classe, seuls les vieux partis socialistes pouvaient éviter ce piège. Rosa Luxemburg décrit ainsi la situation : "Si les vieux partis se révélaient incapables de traduire l'objectif final socialiste en mots d'ordre pratiques applicables à la politique du moment, les "indépendants" ne pouvaient, dans la conjoncture politique présente, préserver l'empreinte de l'objectif final socialiste. Les fautes des indépendants prouvaient avec évidence que le mouvement de masse du prolétariat avait besoin pour le diriger d'une force organisée et éduquée sur des principes solides ; d'autre part, l'attitude des anciennes organisations prouvait qu'aucune d'entre elles ne se sentait capable de mener à elle seule cette tâche."24
L'évolution de la situation avec la montée du militarisme et des tensions impérialistes, avec la crise des gouvernements radicaux successifs, donna la dernière impulsion. Après un échec en 1899, du fait des désaccords sur le ministérialisme, l'unification des socialistes est réalisée au Congrès de la salle du Globe à Paris, en avril 1905. Le Parti socialiste, Section française de l'Internationale ouvrière se constitue sur la base des Résolutions du Congrès d'Amsterdam. Il se présente comme "un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d'échange, c'est-à-dire de transformer la société capitaliste en société collectiviste ou communiste". Il "n'est pas un parti de réforme, mais un parti de lutte de classes et de révolution". Les députés du parti devront former "un groupe unique en face des fractions politiques bourgeoises" et "refuser au gouvernement tous les moyens qui assurent la domination de la bourgeoisie" c'est-à-dire ne pas voter les crédits militaires, les crédits de conquête coloniale, les fonds secrets et l'ensemble du budget.25 Jaurès domina de toute sa puissance intellectuelle le nouveau parti. Le 18 avril 1904 parut le premier numéro de L'Humanité, le grand quotidien socialiste fondé par Jean Jaurès ; il supplantera bientôt l’organe officiel du parti enfin unifié, Le Socialiste.
La révolution de 1905 en Russie et en Pologne va bouleverser la situation. Les lueurs qui s'élevaient jusqu'au ciel au loin vers l'Est n'apportaient pas seulement de précieuses armes pour la lutte révolutionnaire, la grève de masse et les conseils ouvriers, elles révélaient que la société bourgeoise était en train de passer sur l'autre versant de son évolution historique, le versant descendant, celui de la décadence du mode de production capitaliste. Une époque entière agonisait, une époque marquée par la création de la Seconde Internationale en 1889, une époque où "le centre de gravité du mouvement ouvrier était placé entièrement sur le terrain national dans le cadre des États nationaux, sur la base de l'industrie nationale, dans le domaine du parlementarisme national."26
La profonde ambiguïté de Jaurès se manifesta encore dans son ouvrage, L'Armée nouvelle. Paru en livre en 1911, ce texte est au départ une introduction à un projet de loi refusé par la chambre des députés. Loin de chercher à comprendre et analyser la montée du militarisme et de l'impérialisme qui inquiétait et mobilisait les socialistes les plus clairvoyants, Jaurès proposait une "organisation vraiment populaire de la défense nationale" fondée sur la "nation armée". Sa conception s'éloignait quelque peu de la revendication de "l'armée des milices" défendue dans la période précédente par les socialistes français et allemands. Elle s'appuyait sur l'idée d'une "guerre défensive", une idée qui avait pourtant perdu tout son sens avec l'évolution des événements. Il suffisait qu'un impérialisme pousse, par une série de provocations, l'ennemi à se lancer dans la guerre pour apparaître d'emblée comme la nation agressée.
Les deux crises marocaines (1905 et 1911), les deux guerres des Balkans (1912 et 1913), la constitution de deux blocs impérialistes, la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie) et la Triple Entente (Angleterre, France, Russie), tout cela signifiait que l'ère des guerres nationales était terminée et qu'une guerre d'un type nouveau se profilait à l'horizon : la guerre impérialiste pour le repartage du marché mondial. Totalement sous l'emprise de ses positions républicaines, Jaurès ne voit pas le caractère central des positions internationalistes du prolétariat et le danger que représente la moindre concession à l'intérêt national, il cherche encore à concilier les deux : "C'est dans l'Internationale que l'indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c'est dans les nations indépendantes que l'Internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire : un peu d'internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d'internationalisme y ramène."27
Alors qu'il a parfaitement conscience du danger mortel qui guette le prolétariat mondial, il arpente les couloirs de la Chambres des députés, interpellant tel ou tel ministre avec l'illusion de pouvoir bloquer l'engrenage fatal, ne serait-ce qu'en demandant au gouvernement de condamner les appétits impérialistes de la Russie. Il multiplie les appels à l'arbitrage international entre nations et soutient la cour internationale de La Haye créée par la Russie tsariste et objet des railleries du monde entier. Sur le fond, il partage finalement la position de Kautsky selon laquelle les trusts et les cartels seraient intéressés par le maintien de la paix. Cette position dite du "super-impérialisme" éloignant le danger de guerre mondiale, désarmait totalement le prolétariat et signifiait le ralliement du centrisme à l'opportunisme. Les vieux amis Kautsky et Bernstein étaient enfin réconciliés.
Mais encore une fois, il est très difficile de faire entrer de force Jaurès dans une case. Comme Engels peu de temps auparavant, il comprenait que la guerre mondiale signifierait une profonde défaite pour le prolétariat qui pouvait remettre en cause l'avenir. On se souvient de sa formule condamnant le capitalisme : "Toujours votre société violente et chaotique (...) porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l'orage."28 En 1913, on l'entendait tonner à la Chambre des députés contre le retour au service militaire de trois ans et il pesa de toutes ses forces pour que des manifestations soient organisées en commun par les syndicalistes révolutionnaires de la CGT et le Parti socialiste. Des démonstrations seront organisées dans de nombreuses villes. À Paris des foules énormes accoururent à la Butte-Rouge, au Pré-Saint-Gervais. Sa condamnation de la guerre n'était pas une simple condamnation morale et c'est pourquoi il reporta tous ses espoirs sur le prolétariat mondial et l'Internationale. Il donna à nouveau toute sa puissance oratoire dans un discours à Lyon-Vaise le 25 juillet 1914 : "Il n'y a plus au moment où nous sommes menacés de meurtre et de sauvagerie, qu'une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères et que tous les prolétaires français, anglais, allemands, italiens, russes, et nous le demandons à ces milliers d'hommes, s'unissent pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l'horrible cauchemar."29
C'est ce qui lui valut la haine de toute la bourgeoisie. Une véritable campagne de calomnie avec menaces de mort fut lancée contre lui. On réclama le peloton d'exécution. Les vociférations les plus excitées venaient des tendances politiques les plus réactionnaires et ultra-nationalistes, des milieux de la petite bourgeoisie et du lumpenprolétariat qui jouent un si grand rôle dans les mouvements de foule irrationnels. Elles étaient encouragées en sous-main par le gouvernement démocratique. C'était comme dans un pogrom contre les juifs, il fallait trouver un bouc émissaire qui puisse jouer le rôle du coupable, de celui qui était la cause de tous les maux, de toutes les angoisses. Jaurès était une sorte de symbole, de drapeau dont il fallait se débarrasser à tout prix. On réclama la mort de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht à partir de novembre 1918 et on l'obtint en janvier 1919. De la même façon on réclama la mort de Jaurès et on l'obtint le 31 juillet 1914. Raoul Villain, l'assassin de Jaurès, reconnu par les siens comme un "patriote", fut naturellement acquitté le 29 mars 1919 !
Le 29 juillet, Jean Jaurès se rend à la réunion extraordinaire du Bureau socialiste international à Bruxelles. Après la réunion un grand meeting est organisé en présence des ténors du socialisme international. Jaurès prend la parole et parle encore de paix et d'arbitrage entre nations. Il fulmine contre le gouvernement français incapable de raisonner la Russie. Il menace de son poing les dirigeants allemands, français, russes, italiens qui seront balayés par la révolution que la guerre va provoquer comme en 1871 et en 1905. Il désigne R. Luxemburg assise à côté de lui sur la tribune : "Permettez-moi de saluer la femme intrépide dont la pensée enflamme le cœur du prolétariat allemand."30 Toute la salle est bouleversée par le discours de Jaurès et lui fait une ovation qui n'en finit pas. Mais les discours sur la paix révèlent toute leur impuissance. Ce qu'il manquait c'était l'appel à rompre avec la bourgeoisie et avec les opportunistes qui la soutiennent. Tel était le sens du slogan de Karl Liebknecht : "L'ennemi principal est dans notre pays, c'est notre propre bourgeoisie." C'était aussi le sens des appels à la scission vis-à-vis des opportunistes lancés par Lénine et les bolcheviks. Ce n'était pas la paix qu'il fallait opposer à la guerre mais la révolution comme le stipulait le célèbre amendement de R. Luxemburg, Lénine et Martov au Congrès de Stuttgart en 1907 : "Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, [la classe ouvrière et ses représentants dans les Parlements] ont le devoir de s'entremettre pour la faire cesser promptement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste."31
Il n'est pas question d'épiloguer sur ce que Jaurès aurait fait face à l'épreuve de la guerre s'il avait survécu. Mais selon toute vraisemblance, la bourgeoisie française ou ses services n’ont voulu prendre aucun risque; si elle connaissait ses faiblesses, elle connaissait aussi sa force: sa droiture morale, sa haine pour la guerre, et sa grande réputation parmi les ouvriers. Rosmer raconte que Jaurès commença à se méfier des déclarations pacifiques et mensongères de Poincaré et que quelques heures avant sa mort, la rumeur courrait que Jaurès s’apprètait à rédiger pour l’Humanité une nouvelle “J’accuse!” dénonçant le gouvernement et ses menées guerrières, et appelant les ouvriers à résister à la guerre. Avant de pouvoir écrire l’article redouté, Jaurès est abattu par Raoul Villain dans des circonstances qui n’ont jamais vraiment été éclaircies; l’assassin, après avoir passé la guerre en prison, fut acquitté à son procès dont la veuve de Jaurès a même dû payer les frais.32
Jaurès mort, ceux qui résistèrent à la déferlante chauvine de 1914 furent au départ une minorité. La plupart des dirigeants français, des syndicalistes révolutionnaires aux socialistes, burent jusqu'à la lie la coupe amère de la trahison. Tous proclamèrent que le prolétariat international retiendrait le bras meurtrier de l'impérialisme, mais ils répétaient sournoisement : "À condition que les socialistes d'Allemagne fassent de même ! En effet, si nous renonçons d'avance à la défense de la patrie, cela signifie que nous encourageons extrêmement les chauvins des pays ennemis." Avec de tels raisonnements, l'Internationale ouvrière n'avait aucun sens, ni les résolutions contre la guerre aux congrès de Stuttgart (1907), de Copenhague (1910) et de Bâle (1912). Il est vrai que l'Internationale était minée de l'intérieur et qu'elle devait s'effondrer comme un château de cartes lorsque fut prononcé l'ordre de mobilisation. La Troisième Internationale allait bientôt s'élever sur les ruines de la Deuxième.
Jean Jaurès n'appartient pas à notre tradition, celle de Marx et Engels, celle de la Gauche de la IIe puis de la IIIe Internationale, la tradition de la Gauche communiste. Mais Jaurès appartient par toutes ses fibres au mouvement ouvrier, c'est-à-dire à la seule force sociale qui porte en elle, aujourd'hui encore, la perspective de l'émancipation humaine. C'est pourquoi nous avons voulu lui rendre hommage et nous pouvons conclure avec Trotsky : "Les grands hommes savent disparaître à temps. Sentant la mort, Tolstoï prit un bâton, s'enfuit de la société qu'il reniait et alla mourir en pèlerin dans un village obscur. Lafargue, épicurien doublé d'un stoïcien, vécut dans une atmosphère de paix et de méditation jusqu'à soixante-dix ans, décida que c'en était assez et prit du poison. Jaurès, athlète de l'idée, tomba sur l'arène en combattant le plus terrible fléau de l'humanité et du genre humain, la guerre. Et il restera dans la mémoire de la postérité comme le précurseur, le prototype de l'homme supérieur qui doit naître des souffrances et des chutes, des espoirs et de la lutte."33
Avrom E, 18 août 2014.
1 Léon Trotsky, Ma vie, Paris, éd. Gallimard, 1953, p. 252.
2 Rosa Luxemburg, J’étais, je suis, je serai ! Correspondance 1914-1919, Paris, éd. Maspero, 1977, lettre à Sonia Liebknecht du 14 janvier 1918, p. 325.
3 Cf. Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France, Marseille/Toulouse, éd. Agone/Smolny, 2013, p. 163.
4 Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, éd. Champ Libre, 1983, Chapitre I : Bourgeois et prolétaires, p. 39.
5 Considérants du Parti ouvrier français (1880), dans Karl Marx, Œuvres I, Paris, éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1963, p. 1538.
6 Léon Trotsky, "Jean Jaurès", dans Le Mouvement communiste en France, Paris, éd. de Minuit, 1967, p. 25.
7 Léon Trotsky, Ma vie, Op. Cit., p. 252.
8 Jean Jaurès, Le socialisme de la Révolution française (1890), dans Jean Jaurès, Karl Kautsky, Socialisme et Révolution française, Paris, éd. Demopolis, 2010, p. 189.
9 Karl Kautsky, Jaurès et la politique française vis-à-vis de l’Église (1903), dans Jean Jaurès, Karl Kautsky, Socialisme et Révolution française, Op. Cit., p. 228.
10 Cf. les Préfaces au Manifeste communiste et la Préface au livre de Marx, Les luttes de classes en France, 1848-1850 où Engels explique pourquoi "l’histoire nous a donné tort à nous et à tous ceux qui pensaient de façon analogue". L’explication la plus claire, comme quoi les tâches historiques d’une classe ne peuvent être assumées par une autre classe, est donnée par Marx dans Révélations sur le procès des communistes à Cologne (Bâle, 1853) dans Karl Marx, Œuvres VI, Paris, éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1994, p. 635.
11 Voir notre série Le communisme n’est pas un bel idéal mais une nécessité matérielle, les parties XII à XV dans la Revue Internationale n. 84, 85, 86, 88.
12 Le Parti radical, ou Parti républicain ou Parti radical-socialiste, est né en 1901 et a tenu un rôle central au gouvernement pendant la IIIe République, en particulier en jouant habilement sur l’alliance avec les socialistes (Émile Combes). Il a également su manier la provocation et une répression très dure contre la classe ouvrière sous les auspices de Georges Clemenceau.
13 La crise socialiste en France, article de 1900 dans Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France, Op. Cit., p. 116.
14 Ibidem, p. 121.
15 Une question tactique, article de 1899 dans Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France, Op. Cit., p. 64.
16 Sur ce sujet voir en particulier notre brochure : Nation ou classe, édition augmentée de 2005.
17 Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, éd. Champ Libre, 1983, Chapitre IV : Position des communistes vis-à-vis des différents partis d’opposition, p. 71.
18 Les deux dernières citations sont tirées de Jean Jaurès, article de 1915 dans Léon Trotsky, Le Mouvement communiste en France (1919-1939), Op. Cit., p. 32.
19 Cité par la revue L’Histoire n° 397, mars 2014, p. 48.
20 "La critique de la religion s'achève par la leçon que l'homme est, pour l’homme, l’être suprême, donc par l'impératif catégorique de bouleverser tous les rapports où l'homme est un être dégradé, asservi, abandonné, méprisable (…)." Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction, dans Karl Marx, Œuvres III, Paris, éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1982, p. 390.
21 Cité par la revue L’Histoire n° 397, mars 2014, p. 50.
22 L’exposé se trouve dans Paul Lafargue, Paresse et révolution. Écrits, 1880-1911, Paris, éd. Tallandier, Coll. Texto, 2009, p. 212.
23 Alfred Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale, Paris, éd. d’Avron, 1993, tome I, p. 41.
24 L'unification française, article de 1899 dans Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), Op. Cit., p. 81.
25 Toutes ces citations du Congrès d’unification proviennent de Pierre Bezbakh, Histoire du socialisme français, Paris, éd. Larousse, 2005, p. 138.
26 Manifeste du premier Congrès de l’Internationale communiste, Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, 1919-1923, Paris, éd. La Brèche-Sélio, 1984, p. 33.
27 Jean Jaurès, L'Armée nouvelle, cité dans Jean Jaurès, un prophète socialiste, Le Monde hors-série, mars-avril 2014, p. 51.
28 Discours de 1895 à la Chambre, cité par la revue L’Histoire n° 397, mars 2014, p. 57.
29 Cité dans Alfred Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale, Op. Cit., p. 487
30 Cité dans Paul Frölich, Rosa Luxemburg, Paris, éd. l’Harmattan, 1991, p. 252.
31 Cité dans Alfred Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale, Op. Cit., p. 93
32 Cf. notre article 1914: le début de la saignée [73]. Il y a cependant une autre version des faits donnée par Pierre Dupuy, député et gérant du Petit Parisien fondé par son père Jean Dupuy qui avait siégé au gouvernement Waldeck-Rousseau. Selon Dupuy, Jaurès lui aurait fait cette confidence quelques heures avant son assassinat : "Il disait qu'une information tout à fait sûre venait, tout juste quelques instants auparavant, de lui apprendre que les socialistes allemands de l'Internationale ouvrière avaient décidé d'obéir sans réserve à la mobilisation générale et que, dans ces conditions, il allait lui-même rédiger dans la soirée, pour paraître le lendemain matin dans son journal l'Humanité, un article intitulé : "En avant". Il estimait en effet qu'en présence de l'échec maintenant définitif de tous ses efforts et de ceux de son parti pour le maintien de la paix, il fallait de toute nécessité éviter de donner à l'ennemi de demain l'impression d'une France désunie et apeurée" (le témoignage est cité dans Le Monde du 12 février 1958). On peut toutefois se poser la question de savoir quelle foi accorder au témoignage d’un allié politique de Poincaré, qui évidemment avait tout intérêt de faire de Jaurès un patriotard posthume. Pour les détails du procès de Raoul Villain, cf Il a tué Jaurès de Dominique Paganelli, aux éditions La Table Ronde 2014.
33 Léon Trotsky, Jean Jaurès, dans Le Mouvement communiste en France (1919-1939), Op. Cit., p. 35.
Il y a cent ans, en août 1914, éclatait la Première Guerre mondiale. Le bilan humain de cette boucherie planétaire est officiellement de 10 millions de morts et 8 millions d’invalides. La “paix” signée, la bourgeoisie jura la main sur le cœur qu’il s’agissait de la “der des ders”. Mensonges évidemment. Il ne s’agissait au contraire que de la première conflagration barbare marquant la décadence du capitalisme. L’histoire du xxe siècle et de ce jeune xxie est en effet jalonnée d’affrontements impérialistes incessants et meurtriers. A la Première succéda la Seconde Guerre mondiale, à la Seconde Guerre mondiale la guerre froide et à la guerre froide de multiples et incessants foyers de combats qui frappent, depuis les années 1990, des pans de plus en plus larges de la planète. Cette dernière période, si elle n’a pas l’aspect spectaculaire de l’affrontement entre deux blocs, entre deux super-puissances, n’en met pas moins en péril la survie même de l’humanité car sa dynamique, plus sournoise et insidieuse, peut aboutir non à la guerre mondiale mais à la généralisation de la guerre et de la barbarie. La guerre en Ukraine, qui marque le retour de la guerre en Europe, cœur historique du capitalisme, est d’ailleurs un pas qualitatif significatif dans cette direction.
Après la Seconde Guerre mondiale et ses 50 millions de morts, l’Europe était déjà redevenue une zone déchirée par la brutalité des blocs militaires Est/Ouest. Durant cette longue période meurtrière de la guerre froide, les massacres avaient lieu à la périphérie du capitalisme par conflits interposés entre, en tout premier lieu, les Etats-Unis et la Russie. L’épisode sanglant de la guerre du Vietnam en fut une illustration dramatique. Mais aussitôt après la chute du mur de Berlin, une nouvelle période allait s’ouvrir.
En 1991, les États-Unis, à la tête d’une puissante coalition récalcitrante, allaient prendre prétexte de l’invasion du Koweït par l’armée irakienne pour déclarer la guerre. Le but principal : stopper la tendance à la dilution de leur ancien bloc impérialiste par une démonstration de leur puissance militaire et réaffirmer ainsi leur leadership planétaire. Il s’agissait alors d’assurer un soi-disant “nouvel ordre mondial”. Au prix d’un désastre matériel et humain (plus de 500 000 morts), de bombardements aériens massifs et d’explosions de bombes à dépression faisant éclater les poumons, cette prétendue “guerre chirurgicale”, “civilisatrice”, devait apporter “paix et prospérité”. Mais ce mensonge allait très vite être démenti. Aussitôt en effet, de façon quasi-simultanée, une nouvelle guerre se déclenchait aux portes mêmes de l’Europe, en ex-Yougoslavie. Une guerre atroce, à seulement quelques heures de Paris, rythmée par de multiples charniers (dont celui de Srebrenica, avec la complicité des Casques bleus français, laissant massacrer de 6000 à 8000 Bosniaques !).
Et aujourd’hui, une fois encore, la gangrène militariste se retrouve aux portes de l’Europe. En Ukraine, c’est la bourgeoisie qui se déchire ouvertement. Les milices armées, plus ou moins bien contrôlées par les États russe et ukrainien, s’affrontent en prenant la population de l’Est de l’Ukraine en otage. Ce conflit, sur la base de nationalismes cultivés depuis des décennies, est bien le fruit de charognards. Les principaux acteurs restent comme toujours les grandes puissances : les États-Unis, la Russie, la France et bon nombre de pays de l’Europe occidentale.
La situation dramatique en Ukraine marque clairement le pas qualitatif du système agonisant dans son processus de décomposition. Le fait que tous concourent à pousser en avant ce conflit par des intérêts divergents et en Europe, lieu des déflagrations mondiales du siècle dernier, traduit le niveau de désagrégation du système.
Depuis, avec l’effondrement du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS, l’ancienne discipline des blocs a été rompue, ouvrant une véritable boîte de Pandore. En effet, malgré les effets politiques et les illusions de courte durée portés par la première guerre du Golfe, les États-Unis ont été contraints de continuer à intervenir, partout, de plus en plus fréquemment et souvent seuls : comme lors des interventions en Somalie, en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan et en Irak.
Or, cette politique impérialiste, symbole d’une impasse historique, est clairement un échec. Chaque nouvelle démonstration de force de cette super- puissance déclinante s’est traduite par une tendance à montrer ouvertement son incapacité à contrôler les zones de guerre qu’elle avait investies. Face à un maître en déclin, le désordre et les appétits impérialistes ne peuvent que grandir, avec leur cortège d’exacerbation nationalistes, de conflits religieux et interethniques.
Les forces centrifuges alimentées par des appétits croissants ont donc généré des conflits marqués par la réalité de la décomposition sociale, poussant à la désagrégation des Etats, favorisant les pires seigneurs de la guerre et les aventures mafieuses pour des trafics en tous genres, dont le prix payé est celui de la mort et de la destruction. Dans la seconde moitié des années 1980, une succession d’attentats meurtriers allait déjà frapper le cœur des métropoles européennes comme ce fut le cas à Paris, Londres ou Madrid. Ces attentats n’étaient plus le simple recours de groupes ou d’acteurs isolés, mais le fait d’Etats constitués. En ce sens, ils devenaient des actes de guerre dont les attentats du 11 septembre 2001 à New York constituaient un des sommets. Les pires expressions barbares longtemps rejetées à la périphérie tendaient bel et bien à revenir frapper vers le centre du capitalisme, vers des territoires où seul le prolétariat peut constituer un frein par sa présence et son potentiel civilisateur.
Tous les jours, des réfugiés venant de pays en guerre meurent en voulant traverser la Méditerranée. Entassés comme du bétail, sur des bateaux-cercueils, par des passeurs sans scrupule, ils tentent d’échapper désespérément à l’indicible. Le nombre de réfugiés, de demandeurs d’asile et de personnes déplacées à l’intérieur de leurs pays à travers le monde a dépassé officiellement, selon le HCR, les cinquante millions pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. A elle seule, la guerre en Syrie à la fin de l’année dernière a engendré 2,5 millions de réfugiés et 6,5 millions de déplacés. Et tous les continents sont touchés.
Loin d’affaiblir les tendances du capitalisme décadent, la décomposition a largement renforcé les velléités impérialistes et l’aspect toujours plus irrationnel de celles-ci, ouvrant des boulevards aux fractions les moins lucides de la bourgeoisie qui se nourrissent de la putréfaction de la société et du nihilisme qu’elle induit. La naissance de groupes islamistes tels Al-Qaïda, l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) ou Boko Haram aujourd’hui, sont le résultat de cette dynamique de régression intellectuelle et morale, d’une inculture inouïe. Le 29 juin dernier, Daesh annonçait le rétablissement d’un “Califat” dans les territoires sous son contrôle et proclamait la mise en place d’un successeur de Mahomet. Pendant que Boko Haram, organisation de même nature, enlevait plusieurs centaines de jeunes filles.
Ces organisations obscurantistes n’obéissent à personne et sont seulement guidées par leur folie mystique et de sordides intérêts mafieux. En Syrie et en Irak, dans les zones contrôlées par “l’État islamique”, aucun nouvel État national n’est donc viable. Au contraire, la tendance est à une désagrégation des États syrien, libanais et irakien.
Cette effrayante barbarie insondable, qu’incarnent particulièrement les djihadistes, sert aujourd’hui de prétexte sécuritaire aux nouvelles croisades militaires et aux bombardements aériens occidentaux. Pour les grandes puissances impérialistes, cela permet de terroriser les populations et la classe ouvrière à peu de frais, en se présentant en pacificateurs civilisés. Mais au Proche et Moyen-Orient, l’EIIL a bel et bien été armé initialement, pour partie, par les États-Unis et par des fractions de la bourgeoisie d’Arabie saoudite, sans compter les complicités de la Turquie et de la Syrie. Cette organisation radicale islamique a échappé au contrôle de ses maîtres. La voilà maintenant en train d’assiéger la ville de Kobané en Syrie, à quelques kilomètres de la frontière turque, dans une région à dominante kurde. Contrairement à la première guerre du Golfe, les grandes puissances, États-Unis en tête, courent après ces événements subis sans aucune vision politique à terme, réagissant en fonction d´impératifs militaires immédiats. Une coalition hétéroclite de 22 Etats, ayant des intérêts propres totalement divergents les uns des autres, a pris cette décision de bombarder la petite partie de la ville tombée entre les mains de Daesh. Les États-Unis, chefs de file de cette pseudo-coalition se trouvent aujourd’hui incapables d’envoyer eux-mêmes des troupes au sol dans cette bataille et incapables pour le moment d’obliger la Turquie, qui craint comme la peste les Kurdes du PKK et du PYD, d’intervenir militairement à Kobané.
Tous les points chauds de la planète sont parvenus à incandescence. Partout les grandes puissances sont de plus en plus aveuglement entraînées dans cet engrenage. Au Mali, l’armée française est embourbée. Les négociations de “paix” entre le gouvernement malien et les groupes armés sont dans l’impasse. La guerre dans la bande sub-saharienne est permanente. Au nord du Cameroun et du Nigeria, face à Boko Haram, luttes armées, guérillas et attentats se multiplient. Sur tous les continents, notamment si on prend compte de la montée en puissance de la Chine en Asie, les mêmes mœurs et les pires méthodes mafieuses se sont étendues à l’ensemble de la planète.
Au xixe siècle, à l’époque où le capitalisme était florissant, les guerres pour constituer un État national, les guerres coloniales ou de conquêtes impérialistes avaient une certaine rationalité politique et économique. Le capitalisme trouvait par la guerre un moyen indispensable pour se développer. Il lui fallait conquérir le monde ; sa puissance économique et militaire conjuguée lui ont permis d’atteindre ce résultat dans la “boue et dans le sang” (Marx).
Avec la Première Guerre mondiale, tout cela change radicalement. Les principaux pays participant sortent généralement très affaiblis de ces quelques années de guerre totale. Aujourd’hui, dans la phase de décomposition du système, une course folle, une véritable danse macabre embarque le monde et l’humanité vers leur perte. L’autodestruction devient le trait dominant des zones en guerre.
S’il n’y a pas de solution immédiate face à cette dynamique infernale, il existe néanmoins une solution révolutionnaire pour le futur. Et c’est à celle-ci qu’il faut contribuer patiemment. Cette société est devenue obsolète. La survie du capitalisme est non seulement une entrave au développement de la civilisation mais même à sa simple survie. Il y a un siècle, c’est la révolution communiste en Russie et la poussée révolutionnaire en Allemagne, en Autriche, en Hongrie qui ont mis fin à la première boucherie impérialiste mondiale. Dans la période historique actuelle, c’est à nouveau la lutte du prolétariat international qui pourra, et elle seule, mettre un terme au pourrissement et à la déliquescence de cette société en décomposition.
Antonin, 5 novembre 2014
Ebola n’est pas seulement un problème médical, c’est avant tout une question sociale, le produit d’un système doté de la technologie et du savoir-faire scientifique nécessaire pour considérablement réduire les souffrances causées par les épidémies, mais incapable d’atteindre cet objectif.
Au cours de l’histoire, l’humanité a régulièrement été confrontée à l’apparition de maladies contagieuses décimant la population mondiale. Mais l’évolution du savoir a rendu progressivement l’humanité plus apte à diminuer leurs effets dévastateurs et le nombre de victimes.
La première pandémie massive et de dimension planétaire connue est “la Peste Noire”, qui toucha l’Europe principalement entre les années 1346 et 1353. Elle fut une des épidémies les plus dévastatrices, causant la mort d’environ 30 à 60 % de la population européenne, soit environ 25 millions de victimes (et probablement autant en Asie). L’humanité fit reculer l’épidémie grâce aux mesures de quarantaine. Au xixe siècle, en 1826, éclatait une épidémie de choléra en Europe qui infecta des dizaines de milliers de personnes en Grande-Bretagne. Au début, on pensait qu’elle était causée par l’exposition aux déchets en décomposition. Mais, en utilisant des méthodes de recherche simples, un groupe de médecins montra que c’était l’eau souillée qui permettait à la maladie de se propager. A Hambourg, ville connaissant alors une forte croissance démographique, le choléra frappa de nouveau pendant dix semaines, paralysant complètement le commerce et les échanges ; 8600 personnes moururent.
En 1892, Engels estimait que “les attaques répétées du choléra (…) et autres épidémies [avaient] convaincu la bourgeoisie anglaise de la nécessité urgente de procéder à l’assainissement des villes et des cités” (). Finalement, la science finit par découvrir que le choléra était transmis par l’eau polluée et par l’exposition aux matières fécales d’une personne infectée.
Au cours du xix siècle, la médecine accomplit d’énormes progrès. Le développement des vaccins et, plus important encore, la mise en place de mesures sanitaires environnementales, associés à une meilleure compréhension des maladies infectieuses (épidémiologie), ont constitué des armes irremplaçables dans le combat pour la santé humaine : “Les abus les plus criants décrits dans ce livre ont, soit disparu, soit sont devenus moins visibles” ().
Dans la première moitié du xx siècle, le développement de la science continua, entraînant des progrès considérables. La découverte des antibiotiques, l’introduction d’une vaccination efficace contre un nombre croissant de maladies ont entraîné une diminution spectaculaire du nombre de victimes. Ainsi, il y a soixante ans, la bourgeoisie était convaincue que la lutte à l’échelle mondiale contre les maladies infectieuses était sur le point de triompher.
Cependant, avec l’aggravation des contradictions du système capitaliste débutait sa période de décadence, la crise historique du système bourgeois. Les conditions étaient mûres pour l’éclatement de deux guerres mondiales et un nombre conséquent de guerres locales. Cela a eu un impact dramatique sur la santé publique. La Première Guerre mondiale en particulier provoqua une grave pandémie.
La guerre avait conduit à la complète dévastation de régions entières en Europe, au déplacement de millions de gens, au transport massif de troupes de soldats à travers toutes les régions du monde… En d’autres termes : la création d’un énorme chaos et une régression majeure des conditions sanitaires et d’hygiène.
Une nouvelle souche du virus de la grippe – surnommée Grippe espagnole en raison des règles de censure en temps de guerre – est devenue très contagieuse à l’automne 1918 en France. Des paysans chinois, envoyés par bateau du nord de la Chine vers la France, travaillant juste derrière le front dans des conditions déplorables, à la limite de la famine, infectèrent les soldats des tranchées. La grippe se répandit rapidement vers les Etats-Unis et dans certaines parties de l’Asie. La grippe tua environ 50 millions de personnes à travers le monde, se classant comme l’une des épidémies les plus meurtrières de l’Histoire. La bourgeoisie a toujours nié ou minimisé les liens entre les conditions créées par la guerre et le nombre phénoménal de morts dus à la grippe.
Les progrès de la science médicale et des systèmes de santé réalisés depuis le milieu du xixee siècle n’ont jamais été étendus et mis en pratique dans tous les pays du monde. Dans les pays dits “en voie de développement”, l’accès à ces améliorations est impossible pour la grande majorité des ouvriers et paysans. Et cela n’a jamais changé depuis. Les signaux d’alarme insistants au sujet des maladies contagieuses dans ces régions du monde ont jeté une ombre de doute sur la propagande au sujet du “futur radieux” et la “bonne santé” du système actuel.
Pour le marxisme, cela n’a rien d’étonnant. Ces maladies sont l’expression du fait que le système capitaliste est en train de pourrir sur pied, à cause de l’impasse dans laquelle se trouvent les deux principales classes de la société : la bourgeoisie et le prolétariat. Comme le prolétariat n’est pas encore capable d’affirmer sa perspective révolutionnaire, les contradictions du capitalisme en décomposition ne peuvent que s’aggraver toujours plus.
La phase de décomposition, qui a commencé à la fin des années 1980, favorise le développement du “chacun pour soi”, détruit la cohésion sociale et amène à un délitement moral toujours croissant. La décomposition est marquée par la tendance au chaos complet dans tous les coins du monde. Non seulement le capitalisme en décomposition ne parvient pas à enrayer les maladies, mais, de plus, il tend à les aggraver et même à les provoquer :
– environ 3,3 milliards de personnes dans les pays “en voie de développement” n’ont pas accès à l’eau potable.
– près de 2,5 milliards de personnes (plus du tiers de la population mondiale) n’ont pas accès à un équipement sanitaire de base.
– chaque année, 250 millions de personnes s’empoisonnent avec de l’eau contaminée, ce qui entraîne un décès dans plus de trois millions de cas ().
L’apparition de nouvelles maladies infectieuses et la résurgence d’anciennes maladies dans différentes régions du monde, jusque-là épargnées, ont précipité une nouvelle crise sanitaire, qui menace de réduire à néant tous les progrès accomplis auparavant, comme le reconnaît la bourgeoisie. Les maladies comme le choléra, qui étaient jusque-là cantonnées dans des zones limitées, se répandent maintenant dans des régions que l’on croyait à l’abri. Alors que quelques maladies sont complètement éradiquées, d’autres, telles que la malaria et la tuberculose, qui ont toujours fait partie des plus grands ennemis “naturels” de l’humanité, sont de retour avec une férocité accrue, causant des millions de morts chaque année.
C’est la décomposition de la société qui est clairement responsable de la débandade des services médicaux. Le SRAS, par exemple, était l’une des pandémies les plus dangereuses avant l’éruption d’Ebola. On pense que le SRAS est passé d’une espèce biologique à l’autre dans une région démunie de la Chine du Sud où les gens vivent entassés avec leurs animaux dans des conditions qui rappellent le Moyen-Age. Ces conditions de vie sont à l’origine de beaucoup des plus sérieuses épidémies de grippe dans le monde. “Le “succès” du marché mondial dans la décadence ne réside pas dans la prévention de l’apparition de la maladie mais dans le fait d’avoir favorisé son extension mondiale” ().
C’est en Afrique que la descente dans la barbarie militariste est le plus clairement prononcée. Au travers des conflits continuels, de la fragmentation des Etats capitalistes, de l’instabilité des frontières, du rôle des clans et des seigneurs de guerre, il est possible de voir les conflits meurtriers et le chaos se répandre sur le continent et cela nous donne une idée de ce que le capitalisme en décomposition réserve dans l’avenir à l’humanité ().
Ces dernières années, sur les trois pays les plus touchés par Ebola (Liberia, Sierra Leone, Guinée), deux ont été ravagés par la guerre civile et des massacres ethniques. Entre 1989 et 2003, les infrastructures du Liberia ont été dévastées par deux guerres civiles. Le Sierra Leone a été la proie d’une guerre civile de onze ans.
De plus, les programmes d’exploitation, par des entreprises étrangères qui extraient le pétrole, le gaz ou du minerai sans la moindre précaution pour trouver de nouvelles ressources économiques, ont conduit à une déforestation massive et à la destruction de l’habitat local et des infrastructures naturelles. La rupture de la cohésion sociale a gravement touché les moyens de subsistance de la population rurale. Les peuples autochtones ont été obligés de quitter leur terre pour aller s’agglutiner dans des bidonvilles urbains.
Parmi ces trois pays, le Liberia est le moins développé économiquement et l’un des plus pauvres du monde. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), 1,3 million de personnes au Liberia vivent dans une extrême pauvreté. Au Sierra Leone, 70 % de la population vivent dans le dénuement. La moitié de la population des trois pays subit une misère extrême, manquant de l’hygiène la plus élémentaire telle que l’accès à l’eau potable.
La déforestation inexorable a également conduit à un changement radical dans les conditions climatiques des pays de l’Afrique de l’Ouest et centrale. L’augmentation des précipitations exceptionnelles est à craindre dans l’avenir. Des changements soudains avec le passage d’une atmosphère sèche à une atmosphère humide favorisent l’éclosion du virus Ebola. L’effet combiné de l’exploitation par des compagnies étrangères, le changement radical des phénomènes climatiques et la crise économique mondiale ont créé les conditions pour la présente catastrophe sanitaire.
Le déclenchement de la fièvre Ebola au cours de cette année n’était pas le premier. Il y a eu des épidémies répétées à peu près tous les ans depuis sa découverte en 1976 au centre de l’Afrique. Ebola est principalement une maladie rurale, où la nourriture issue de la chasse collective est consommée en commun ; les gens sont exposés à des animaux infectés et le manque d’eau potable favorise la propagation de l’infection. Les conditions d’isolement qui existent dans les zones rurales limitent le nombre de personnes infectées, tuant quelques centaines de personnes.
Cette année, le virus Ebola se propage pour la première fois vers des zones fortement peuplées de la côte ouest-africaine. Dans ces régions, non seulement les conditions sanitaires, mais aussi la situation des soins de santé sont désastreux, ce qui entraîne une augmentation de la vulnérabilité des communautés alentour au virus.
Le virus a complètement débordé les capacités des systèmes locaux de santé, qui passent leur temps à courir après lui pour le contrôler. Après la mort de 60 travailleurs de la santé par l’épidémie d’Ebola, un certain vent de panique a soufflé. Comme le dit Joseph Fair () : “beaucoup ont abandonné le navire”. Après que la maladie eut tué près de mille personnes et en ait infecté près de deux mille, l’OMS a déclaré, le 8 août 2014 : “l’épidémie d’Ebola est une urgence de santé publique internationale.” Le système de santé publique à Monrovia est en voie d’effondrement total. Les unités de soins les plus élémentaires, incluant les médicaments contre la malaria pour les enfants et les soins aux femmes enceintes, ont été fermées. Le 19 août, le quartier de West Point a été mis en quarantaine, piégeant environ 75 000 personnes, transformant le quartier en un immense cimetière. Ils peuvent mourir, du moment qu’ils meurent entre eux ! La quarantaine, qui a causé la mort de centaines de personnes, pas seulement à cause d’Ebola, mais aussi par la malaria (qui touche les enfants) et à cause du manque de nourriture et d’eau potable, a été levée après dix jours. Les gens sont partis en masse, sans demander leur reste.
Jusqu’à présent, il n’y a eu que peu d’aide de la part des pays développés. Outre la mobilisation de quelques centaines de médecins et d’infirmières bénévoles dévouées, la plus grande partie de l’aide a consisté en dons de matériel, d’équipements pour le personnel de santé. La contribution des Etats-Unis, pour les neuf derniers mois, se chiffre par exemple à peine à 100 millions. Cela contraste terriblement avec les milliards mis à disposition par les puissances impérialistes et leurs alliés parmi les monarchies du Golfe, pour la nouvelle guerre en Syrie et en Irak, sans parler des centaines de milliards gaspillés dans les guerres en Libye, en Irak et en Afghanistan. Malgré tout, Obama a décrété que l’épidémie d’Ebola constituait “une priorité pour la sécurité nationale”, car elle pourrait déclencher la déstabilisation de l’Afrique de l’Ouest, ce qui entraînerait “de graves conséquences sur l’économie, la politique et la sécurité.” Et avec cela, il s’est contenté d’envoyer… trois mille soldats !
L’IRC (International Rescue Committee), constate que, sur les 1500 nouveaux médicaments mis à disposition entre 1974 et 2004, seulement dix concernent les maladies tropicales. Pour ce qui concerne le virus Ebola, pratiquement aucune recherche n’a été effectuée depuis 1976. Les maladies tropicales vont donc continuer à affecter plus d’un milliard de personnes dans le monde et à tuer jusqu’à 500 000 personnes par an. John Ashton, de la Faculté de Santé publique de Londres, a ainsi caractérisé la situation : “une banqueroute morale du capitalisme agissant en l’absence d’un cadre éthique et social.” Le journal New Yorker a déclaré sans ambages : “les maladies qui touchent principalement les populations pauvres des pays pauvres ne sont pas une priorité pour la recherche, car ces marchés ne sont pas solvables.”
Par contre, comme toujours, les Etats les plus “anti-racistes” sont tout-à-fait prêts à utiliser la peur des voyageurs africains, à attiser les sentiments xénophobes parmi la population européenne. Les fractions dominantes de la classe dirigeante utilisent à leur profit le climat de peur et de panique :
– pour inciter les gens à oublier les plus grandes menaces auxquelles nous faisons face aujourd’hui, telles que la guerre ou les catastrophes nucléaires ;
– pour encourager la population des pays centraux à rechercher la protection de l’Etat bourgeois ;
– pour bloquer par tous les moyens possibles l’arrivée de gens venant d’Afrique à la recherche d’un refuge dans les pays centraux.
L’épidémie d’Ebola est le produit d’une aggravation des contradictions du capitalisme qui, depuis un siècle, “a apporté seulement plus de misère et de destruction sous toutes leurs formes. Face à la décomposition avancée de son système, la classe dominante n’a rien d’autre à offrir que des mensonges idéologiques et la répression” ().
Zyart, 5 novembre 2014
() Préface de La situation de la classe laborieuse en Angleterre.
() Idem.
() Selon les données officielles disponibles sur la Toile.
() “SRAS : le symptôme de la décomposition de la société”, World Revolution, mai 2003.
() “La propagation de la guerre montre l’impasse où se trouve le capitalisme”, World Revolution, mai 2013.
() Virologiste américain, travaillant avec l’Institut Mérieux, attaché au ministère de la Santé du Sierra Leone depuis 10 ans
() “SRAS : c’est le capitalisme qui est responsable de l’épidémie”, World Revolution, mai 2003.
Le “collectif” des éditions Smolny vient de jouer un mauvais tour à la mémoire de Rosa Luxemburg et donc à l’ensemble de la classe ouvrière. En publiant en octobre son tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg (1 cette association a en effet apporté sa petite contribution à la campagne internationale et historique faisant de Rosa Luxemburg une inoffensive démocrate, une pacifiste et une anti-bolchevique farouche.
Les textes de Rosa Luxemburg rassemblés dans ce tome IV sont évidemment enthousiasmants ; le contraste en est d’autant plus saisissant avec l’introduction sans vie ni souffle réalisée sous la responsabilité de Smolny.
Formellement, l’internationalisme de Rosa Luxemburg, ses très hautes valeurs morales, tout semble bien y être présents. Et pourtant, l’ensemble demeure très éloigné de l’œuvre de Rosa Luxemburg, de sa fidélité indéfectible aux principes et au combat révolutionnaire pour le renversement du capitalisme. Cette introduction est en quelque sorte l’antithèse de la préface de cette même Brochure de Junius, réalisée il y a près d’un siècle par l’amie et camarade de Rosa Luxemburg, Clara Zetkin : “Dans les brumes sanglantes du chaos de la guerre mondiale, son intelligence historique clairvoyante montrait aux hésitants les lignes ineffaçables de l’évolution vers le socialisme ; son énergie impétueuse et jamais défaillante aiguillonnait ceux qui étaient las et abattus, son audace intrépide et son dévouement faisaient rougir les timorés et les apeurés” (). Cette différence n’est pas liée à la qualité de la plume, plus ou moins acérée, des rédacteurs ; elle est avant tout politique. Cette préface de Smolny est tiède, lisse comme un galet, œcuménique car elle ne veut froisser personne. Ceux qui voient en Rosa Luxemburg une ardente combattante aux côtés de Lénine ne seront pas choqués, ni ceux qui voient en ces deux figures historiques du mouvement ouvrier deux ennemis irréconciliables. Ceux qui reconnaissent en Rosa Luxemburg une militante révolutionnaire ne seront là en rien contredits, pas plus que ceux qui imaginent Rosa en une aimable adepte de la démocratie “en général”. Bref, la carpe et le lapin s’y trouvent parfaitement mariés, sans même s’en apercevoir.
Cet aspect lisse, passe-partout, sans aspérité pour ménager la chèvre et le chou, n’est pas le fruit du hasard mais d’une volonté consciente. Pour réaliser cette introduction, Eric Sevault (ES), membre fondateur du “collectif” Smolny, a collaboré avec Julien Chuzeville (JC), membre de “Critique Sociale”, un petit cénacle farouchement “anti-léniniste” et “anti-bolchévik”. En clair, le “collectif” Smolny s’est fait épauler pour préfacer ce tome IV, par un social-démocrate de gauche. Cet “historien” fait en effet partie d’une mouvance qui se prétend “luxemburgiste” pour mieux dénaturer l’activité militante révolutionnaire de Rosa Luxemburg.
Eric Sevault (ES) prétend, lui, défendre l’ensemble des courants de gauche, de Rosa Luxemburg à Lénine, en passant par Trotski, Pannekoek ou Marc Chirik. JC et ES ayant co-signé cette introduction, il ne pouvait donc en sortir qu’un texte “consensuel”, insipide, et ayant la consistance de la guimauve. Un texte qui “oublie” étrangement de parler de la révolution allemande de 1918-19 et de l’activité militante de Rosa Luxemburg au sein de celle-ci. Qui “oublie” étrangement de dire que Rosa Luxemburg, à cause de son engagement révolutionnaire, fut assassinée sur ordre de ses anciens “camarades” du SPD alors au gouvernement (Ebert, Scheidemann et le “chien sanglant” Noske) juste après qu’elle ait participé à la fondation du Parti communiste d’Allemagne (KPD) dont elle avait écrit le programme (“Que veut la Ligue spartakiste ?”). Un texte truffé de formules ampoulées et ambiguës qui font la part belle à l’idéologie démocratique et pacifiste au détriment de la vision et du souffle révolutionnaires qui se dégagent du livre de Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie.
Après avoir affirmé que “Le socialisme international était, dans ces années-là, le “parti de la paix” par excellence. La II Internationale était d’ailleurs pressentie pour le Nobel de la paix dès 1913 et elle aurait été une très bonne candidate pour 1914”, l’introduction de ES et JC déplore, en conclusion, “l’absence, aujourd’hui encore, d’une organisation porteuse de paix (…) : l’Internationale que Rosa Luxemburg appelait de ses vœux et qui reste à bâtir” (souligné par nous). Il s’agit là d’un petit tour de passe-passe visant à la falsification honteuse du combat de Rosa Luxemburg : un combat de classe pour la révolution, pour le renversement du système capitaliste par la dictature mondiale du prolétariat et non pas pour la “paix” (et la “démocratie”) !
Cette volonté d’arrondir les angles, de fuir les sujets qui fâchent (qui “divisent”), est une véritable catastrophe, car dans la compromission (et la tactique du “front unique” sans clarification des divergences), c’est toujours la bourgeoisie et son idéologie qui triomphent. En collaborant avec un historien de “Critique sociale”, le “collectif” Smolny s’est fait ni plus ni moins le porte-voix d’un courant social-démocrate de gauche et donc bourgeois (même si les membres de ce courant n’en n’ont pas forcément conscience).
Ainsi JC, dans un article sur René Lefeuvre, publié sur le site de “Critique sociale” (nous y reviendrons), écrit : “René Lefeuvre a été pendant soixante ans un militant fidèle au courant socialiste révolutionnaire, s’inspirant en particulier de la marxiste Rosa Luxemburg, s’attachant à la défense de la démocratie comme base indispensable du mouvement ouvrier” (souligné par nous). Voilà ce qu’aime par-dessus tout JC chez René Lefeuvre : sa défense du système politique le plus sophistiqué, hypocrite et pernicieux de la dictature du capital : la démocratie bourgeoise. René Lefeuvre, tant apprécié par JC, lui-même tant apprécié par Smolny, a passé sa vie à s’appuyer de façon totalement frauduleuse sur les écrits de Rosa Luxemburg pour calomnier les bolcheviks et la Révolution russe, pour rejeter la dictature du prolétariat (dont les soviets ont été “la forme enfin trouvée”, selon l’expression de Lénine) et la nécessaire insurrection, et pour soutenir in fine la démocratie… bourgeoise. Sous sa plume, ce n’est ainsi plus la social-démocratie qui assassine Rosa Luxemburg le 15 janvier 1919 mais les “précurseurs nazis” : “les précurseurs des nazis l’assassinèrent en janvier 1919”. Ces “précurseurs des nazis”, c’étaient les corps francs aux ordres du ministre Noske, ce chien sanglant, socialiste et démocrate !
Mais les accointances de Smolny avec René Lefeuvre ne sont pas seulement celles passant via JC, elles sont aussi plus directes puisque Smolny affirme vouloir s’inscrire dans la “lignée” () des cahiers Spartacus (maison d’édition fondée par… René Lefeuvre !). Et puisque Smolny aime bien publier les écrits de Marc Chirik (), nous allons laisser Marc lui répondre : “Ce qui fait l’unité, le ciment de l’équipe de “Spartacus”, c’est l’antibolchevisme tripal qu’il confond volontairement et sournoisement avec le stalinisme. (…) Au nom de l’antibolchevisme, les socialistes de gauche ont toujours été la queue misérable de la social-démocratie, des Scheidemann-Noske, des Turati et des Blum”().
Pour lancer son tome IV, Smolny a demandé à ses collaborateurs de “Critique sociale” d’organiser une Réunion publique à Paris le 15 octobre sous le titre “Rosa Luxemburg contre la guerre”. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin en effet ? Quitte à coucher avec des réformistes, autant y aller à fond !
Qui est “Critique sociale” ? Le nom de ce petit cénacle fervent défenseur de la “démocratie” en général (et du pouvoir du “peuple”), fait référence à la revue La Critique sociale fondée en 1931 par Boris Souvarine, aussi membre du Cercle communiste démocratique (). Le site Internet de “Critique sociale” contient ainsi plusieurs articles de Boris Souvarine, non pour saluer sa période première où il s’opposa à la dégénérescence de la Révolution russe en tant que membre des courants de gauche mais lorsqu’il passa avec armes et bagages dans le camp bourgeois, de “l’autre côté de la barrière” pour reprendre les mots de Trotski.
Ce cénacle social-démocrate de gauche, est lui aussi dans la digne “lignée” de l’antibolchevisme de René Lefeuvre et de son art de la falsification des écrits de Rosa Luxemburg. Ainsi, dans un article intitulé “Le léninisme et la Révolution russe”, publié sur le site de “Critique sociale”, on peut y lire : “Le mythe répété religieusement est clair : en octobre 1917, les bolcheviks auraient fait une “révolution”. Encore plus fort, cette “révolution” d’octobre aurait été une “révolution socialiste”, voire une “révolution marxiste” ! (…) Ce qui a eu lieu en octobre 1917 en Russie, c’est une prise du pouvoir par un parti, le parti bolchevik. (…) Aucun rapport, donc, avec une révolution populaire. D’où vient alors la confusion ? D’abord la Russie était en révolution depuis février 1917, cette révolution ayant renversé le tsarisme, mais n’arrivant pas à se trouver un nouveau régime, bien que l’aspiration populaire soit clairement pour une véritable démocratie. Après octobre, le pouvoir est exercé par un “Conseil des commissaires” dirigé par Lénine (qui n’a jamais été membre d’un soviet) () et en pratique encore plus par la petite direction bolchevique (…) Rosa Luxemburg constate en septembre 1918 que le pouvoir bolchevik a fait “preuve du mépris le plus glacial à l’égard de l’Assemblée constituante, du suffrage universel, de la liberté de la presse et de réunion, bref de tout l’appareil des libertés démocratiques fondamentales des masses populaires”. Cette politique des bolcheviks constitue l’inverse de ce qui est indispensable selon le marxisme, ce que rappelle Luxemburg quand elle en appelle à “la vie politique active, libre, énergique, de larges masses populaires”, à “la démocratie la plus large et la plus illimitée”, à “une vie intensément active des masses dans une liberté politique illimitée”. (…) Selon Luxemburg le pouvoir léniniste est “un gouvernement de coterie – une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine”. (…) février aurait pu déboucher sur un autre résultat, plus conforme aux aspirations des masses”.
Pour résumer, “Critique sociale” exècre Lénine, le Parti bolchevik, la Révolution d’octobre, la dictature du prolétariat et fondamentalement la notion même de Parti. Il soutient la Révolution de février 1917 qui était, elle, selon “Critique sociale”, réellement démocratique. Autrement dit, “Vive le gouvernement démocratique bourgeois de Kerenski !”. Les sociaux-démocrates de “Critique sociale” prétendent se tenir là aux côtés de Rosa Luxemburg en faisant de la revendication de la démocratie l’alpha et l’oméga de “l’émancipation des travailleurs” ! “Critique sociale” cite en long, en large et surtout de travers de multiples petits bouts de phrases de Rosa Luxemburg extraites de leur contexte pour lui faire dire ce qu’elle n’a jamais pensé. Il s’agit d’une véritable entreprise de falsification. Si Rosa adresse des critiques aux bolcheviks (dont certaines sont partagées par le CCI ()), elle s’adresse sans aucun doute possible à des camarades pour qui elle a le plus grand respect, et même de l’admiration. Laissons Rosa Luxemburg répondre à “Critique sociale” : “La démocratie socialiste (…) n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat. Parfaitement : dictature ! (…) Mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe et non d’une petite minorité dirigeante, au nom de la classe (…). C’est certainement ainsi que procéderaient les bolcheviks, s’ils ne subissaient pas l’effroyable pression de la guerre mondiale, de l’occupation allemande, de toutes les difficultés énormes qui s’y rattachent, qui doivent nécessairement défigurer toute politique socialiste animée des meilleures intentions et s’inspirant des plus beaux principes. (…) Ce serait exiger de Lénine et de ses amis une chose surhumaine que de leur demander encore, dans des conditions pareilles, de créer, par une sorte de magie, la plus belle des démocraties, la dictature du prolétariat la plus exemplaire et une économie socialiste florissante. Par leur attitude résolument révolutionnaire, leur énergie sans exemple et leur fidélité inébranlable au socialisme international, ils ont vraiment fait tout ce qu’il était possible de faire dans des conditions si terriblement difficiles.” Oui, il y a dans son texte La Révolution russe des critiques profondes à la politique menée par les bolcheviks, mais il s’agit de polémiques menées à l’intérieur d’un même camp révolutionnaire.
Aux faussaires sociaux-démocrates de “Critique sociale” et autres “anti-bolcheviks”, nous retournons donc ces mots de Rosa Luxemburg elle-même : “Les bolcheviks ont certainement commis plus d’une faute dans leur politique et en commettent sans doute encore –qu’on nous cite une révolution où aucune faute n’ait été commise ! L’idée d’une politique révolutionnaire sans faille, et surtout dans cette situation sans précédent, est si absurde qu’elle est tout juste digne d’un maître d’école allemand” ().
En réalité, nos “maîtres d’école” qui font de la “critique sociale” ne comprennent absolument rien à la vision prolétarienne et au combat internationaliste de Rosa Luxemburg qu’ils se plaisent tant à encenser pour mieux déformer l’histoire réelle du mouvement ouvrier. Rosa Luxemburg conçoit les bolcheviks et le prolétariat de Russie, les spartakistes et le prolétariat d’Allemagne, comme autant de maillons de la chaîne de la révolution mondiale : “la situation fatale dans laquelle se trouvent aujourd’hui les bolcheviks ainsi que la plupart de leurs fautes sont elles-mêmes la conséquence du caractère fondamentalement insoluble du problème auquel les a confrontés le prolétariat international et surtout le prolétariat allemand. Établir une dictature prolétarienne et accomplir un bouleversement socialiste dans un seul pays, encerclé par l’hégémonie sclérosée de la réaction impérialiste et assailli par une guerre mondiale, la plus sanglante de l’histoire humaine, c’est la quadrature du cercle. (…) Il n’y a qu’une seule issue au drame qui s’est noué en Russie : l’insurrection tombant sur l’arrière de l’impérialisme allemand, le soulèvement des masses allemandes qui donnerait le signal d’un achèvement révolutionnaire international du génocide. Le sauvetage de l’honneur de la révolution russe coïncide, en cette heure fatale, avec le salut de l’honneur du prolétariat allemand et du socialisme international” ().
Laisser à un groupe social-démocrate, le lancement d’un livre de Rosa Luxemburg, comme l’a fait le “collectif” Smolny, c’est participer au travail de sape idéologique de l’Etat démocratique bourgeois. C’est pourquoi, lors de la réunion publique du 15 octobre à Paris, le CCI était présent et est intervenu pour dénoncer l’opposition frauduleuse de Rosa Luxemburg et de Lénine, des spartakistes et des bolcheviks, des marxistes “démocrates” et des marxistes “dictatoriaux”. Nous avons dénoncé cette méthode de falsification de l’histoire comme participant, fondamentalement, à la même campagne nauséabonde du Livre noir du communisme. A cette méthode, nous avons opposée celle du CCI : essayé de tirer les leçons du meilleur du mouvement ouvrier, sans dogmatisme ; comprendre les forces et les faiblesses des différents courants constitutifs du mouvement révolutionnaire en les resituant dans le contexte historique de l’époque.
Eric Sevault, qui en tant que représentant du “collectif” Smolny, était présent à la table du présidium de cette réunion, a, lui, fait des contorsions tout au long du débat. Démontrant aussi son grand talent de caméléon, il fit en permanence, dans le débat public, le grand écart en se déclarant en accord avec le CCI et en accord avec “Critique sociale” qui n’est pas d’accord avec les “léninistes” du CCI. Comprenne qui pourra ! Mais après la réunion, il est venu nous trouver pour critiquer, dans les coulisses, notre “sabotage” de la réunion de présentation du livre et notre “faux procès” à ses collaborateurs de “Critique sociale”. Nous comprenons parfaitement sa gêne.
Notre but, dans ce débat, est la clarification politique, la défense du mouvement ouvrier et des combats de la gauche marxiste révolutionnaire internationale et internationaliste (à laquelle appartenaient Rosa Luxemburg et Lénine), la dénonciation des mystifications idéologiques bourgeoises, qui sont le terreau le plus fertile pour les campagnes de dénigrement de la Révolution russe d’octobre 1917 (avec, en toile de fond, évidemment, une resucée de la propagande démocratique bourgeoise de 1917 qui présentait les bolcheviks avec un couteau entre les dents !).
Le but d’Eric Sevault est de faire tourner sa maison d’éditions Smolny, d’être reconnu le plus largement possible pour son travail d’éditeur. D’un côté, la méthode et les principes intransigeants et désintéressés de la Gauche communiste ; de l’autre, les compromissions de toutes sortes, les alliances d’intérêts et le double jeu, propres à la démarche de petit boutiquier qui surfe sur le créneau de la “publication intégrale inédite” des œuvres de Rosa Luxemburg (comme sur celui des textes de la Gauche communiste) pour assurer la publicité et la prospérité de son fonds de commerce !
CCI, 7 novembre 2014
1) Ce tome IV est composé essentiellement de la Brochure de Junius, texte déjà publié maintes fois en Français et disponible gratuitement sur le site web www.marxists.org [82].
() Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie, édition La taupe, 1970, page 37.
() In Qui sommes-nous ? (www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=37 [83])
() Marc Chirik, ex-militant de la Gauche communiste, était le principal membre fondateur du CCI (voir la Revue Internationale nos 61 et 62).
() “IIe Conférence internationale des groupes de la Gauche communiste” (Revue internationale no 16, 1er trimestre 1979) disponible sur notre site à cette adresse :
() Un article de “Critique sociale” fait ainsi la promotion de la mystification de l’idéologie de “l’antifascisme” et de la collaboration de classe du CCD : “Sous le nom de Fédération communiste démocratique, le Cercle participe au “Front commun pour la défense des libertés publiques” créé à l’initiative de Marceau Pivert, dirigeant de l’aile gauche de la SFIO. Ce “Centre de liaison antifasciste”, à la différence du “Front populaire” qui sera formé plus tard, ne comporte ni le PC ni le Parti radical, mais unit la SFIO, les groupes d’extrême-gauche et diverses autres organisations de gauche.”
() Ici la mauvaise foi (et l’ignorance) est à son comble : le bolchevik Trotski, compagnon de Lénine, était le président du Soviet de Petrograd !
() Lire particulièrement ces deux articles :
1) “1903-1904 : la naissance du bolchevisme (III). La polémique entre Lénine et Rosa Luxemburg” (Revue Internationale no 118, troisième trimestre 2004) disponible sur notre site à cette adresse : fr.internationalism.org/./1903-1904-naissance-du-bolchevisme-iii-polemique-entre-lenine-et-rosa
2) “Comprendre la défaite de la Révolution russe (1re partie)” (Revue Internationale no 99, quatrième trimestre 1999) disponible sur notre site à cette adresse : https://fr.internationalism.org/french/rint/99_communisme-ideal [85]
() La tragédie russe, septembre 1918.
() Idem.
À l’occasion de cette rentrée littéraire, est sorti un petit livre qui s’adresse aux adolescents, écrit par Anne Blanchard : Rosa Luxemburg : non aux frontières ! Il fait partie d’une collection Junior intitulé : Ceux qui ont dit non. On retrouve dans cette collection, des biographies de Federico Garcia Lorca, Lucie Aubrac, Simone Weil, Gandhi…
L’originalité de ce livre est que l’auteur fait parler Mimi, la chatte de Rosa Luxemburg. Le début du livre montre comment Mimi arrive à comprendre et enfin à écrire la biographie de sa maîtresse.
Dans un premier temps, le livre relate bien la vie, le combat qu’a mené Rosa Luxemburg. On y apprend que les dirigeants de la social-démocratie allemande ont écarté Rosa des instances dirigeantes du Parti en la nommant professeur à l’École du Parti, en charge des cours du soir. Mais comme le souligne Mimi : “Raté ! Ma maîtresse travaille deux fois plus ; elle fait classe, sans sécher pour autant aucune réunion.” On y apprend également que Rosa aurait tenté de se suicider quand elle apprit la mort de Jean Jaurès. Le livre évoque aussi la prison où elle écrivait sur les oiseaux, les fleurs, etc.
La lecture est plaisante. Mais derrière la fluidité du texte, par petites touches, progressivement, puis de façon grossière, l’auteur travestit (à travers Mimi, bien sûr) les propos de Rosa, notamment en affirmant qu’elle aurait considéré Lénine, Trotski et les bolcheviks comme des dictateurs sanguinaires. C’est ainsi qu’on peut lire page 53 : “Ma maîtresse a retrouvé sa capacité à s’insurger. Elle ne décolère plus contre ses amis russes, les Lénine, les Trotski et tous les communistes bolcheviques. En effet les événements en Russie se compliquent. Les communistes bolcheviques versent dans la terreur : après avoir écarté leurs alliés modérés, ils fusillent (…) Ma maîtresse trouve que réduire de la sorte ses contradicteurs au silence, c’est amorcer un terrible virage pour la révolution et pour l’humanité qui espère tant depuis que le mouvement est en marche.”
Anne Blanchard véhicule sans surprise le mensonge selon lequel il y aurait une continuité entre la révolution d'Octobre et l'horreur du stalinisme. C'est ainsi qu'on peut lire page 64 : “Pourtant moi Mimi, je vous le dis, la “maladie” ne va pas se propager très vite, si on attend l’aide de Lénine. Cet égoïste se concentre sur son seul pays : la Russie.” De là à affirmer que Lénine ait théorisé “le socialisme dans un seul pays”, il n’y a qu’un pas… Il n’y a pas pire outrage à la mémoire de Lénine qui savait que la Révolution russe était condamnée si elle ne s’étendait pas à l’Europe et notamment à l’Allemagne !
L’auteur de ce mauvais conte pour enfants reprend aussi l’idée insidieuse que le Parti révolutionnaire du prolétariat est nuisible, un danger pour la classe ouvrière, et que Rosa Luxemburg aurait défendu cette position. C’est ainsi qu’on peut lire page 58 : “A force de faire grève et de manifester, les Allemands ont gagné une république toute neuve. A présent, ils s’affrontent pour savoir quel visage lui donner. Une “République des conseils”, où les plus humbles – qui sont aussi les plus nombreux, rappelle toujours ma maîtresse – auraient le pouvoir ? Rosa le voudrait. On débattrait librement, sans avoir à obéir à un parti, pas comme en Russie, où Lénine mènera bientôt tout le monde à la baguette.”
Ainsi, en peu de phrases, à travers la chatte Mimi, l’auteur cherche à persuader ses jeunes lecteurs que Rosa Luxemburg était non seulement anti-bolchevique, mais également anti-Parti… Rien n’est plus faux !
Même si des débats et des combats théoriques, tout à fait ordinaires et légitimes au sein du mouvement ouvrier, eurent lieu entre révolutionnaires, Rosa et Lénine se retrouvaient sur l’essentiel dans la défense des principes politiques prolétariens. Vis-à-vis de la guerre, par exemple, au congrès de 1907 à Stuttgart, Rosa et Lénine combattaient côte à côte et proposèrent un amendement qui stipulait notamment : “Si néanmoins une guerre éclate, les socialistes ont le devoir d’œuvrer pour qu’elle se termine le plus rapidement possible et d’utiliser par tous les moyens la crise économique et politique provoquée par la guerre pour réveiller le peuple et de hâter ainsi la chute de la domination capitaliste.”
Concernant la révolution en Russie, il est vrai que Rosa fit des critiques à la politique des bolcheviks sur différentes questions : la réforme agraire, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la “terreur rouge” contre la “terreur blanche”, etc. (). Tout en critiquant ces erreurs (qui, selon Rosa, auraient pu être dépassées si la Révolution russe avait pu s’étendre de façon victorieuse aux pays d’Europe), Rosa Luxemburg a soutenu et ainsi salué le combat titanesque des bolcheviks : “Lénine, Trotski et leurs amis ont été les premiers qui aient montré l’exemple au prolétariat mondial ; ils sont jusqu’ici encore les seuls qui puissent s’écrier avec Hutten : j’ai osé ! C’est là ce qui est essentiel, ce qui est durable dans la politique des bolcheviks. En ce sens, il leur reste le mérite impérissable d’avoir, en conquérant le pouvoir et en posant pratiquement le problème de la réalisation du socialisme, montré l’exemple au prolétariat international, et faire faire un pas énorme dans la voie du règlement de comptes final entre le capital et le travail dans le monde entier. En Russie, le problème ne pouvait qu’être posé. Et c’est dans ce sens que l’avenir appartient partout au “bolchevisme”” (Rosa Luxemburg, La Révolution russe)
Par rapport au rôle d’avant-garde du parti bolchevik lui-même, Rosa Luxemburg écrivait aussi : “Tout ce qu’un Parti peut apporter, en un moment historique, en fait de courage, d’énergie, de compréhension révolutionnaire et de conséquence, les Lénine, Trotski et leurs camarades, l’ont réalisé pleinement. L’honneur et la capacité d’action révolutionnaire, qui ont fait à tel point défaut à la social-démocratie, c’est chez eux qu’on les a trouvés. En ce sens, leur insurrection d’octobre n’a pas sauvé seulement la Révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international.”
Comment peut-on seulement imaginer que Rosa était anti-Parti quand on sait qu’elle participa à la fondation du Parti communiste d’Allemagne (le KPD), et en rédigea même le Programme à la fin du mois de décembre 1918 ? Ce que semble ignorer Madame Anne Blanchard (mais l’ignorance n’est pas un argument !)
Après avoir présenté Rosa Luxemburg comme une anti-bolchevik, une anti-Parti, l'auteur, à la fin de son livre, la présente de surcroit comme une réformiste. C'est ainsi qu'elle cherche à montrer que les différentes associations et organisations qui se sont créées pour lutter contre "le néo- libéralisme, la mondialisation" se situeraient dans la continuité du combat mené par Marx et Rosa Luxemburg (tout en remettant au passage une petite couche sur le prétendu anti-bolchevisme de Rosa). A la page 79, on y apprend que : “Rosa Luxemburg prônait un communisme très différent de celui qui a été mis en pratique en Union Soviétique après la révolution de 1917. Là-bas, Lénine, le leader du parti bolchevik, considérait qu’un mouvement révolutionnaire n’avait pas de chance d’aboutir que s’il était dirigé par un Parti capable d’installer un État centralisé fort. Rosa Luxemburg, comme Marx, accordait une grande valeur à la spontanéité de la révolte ainsi qu’aux libertés. Son projet était celui d’un “communisme de conseils”, d’ouvriers et de paysans, moins dépendant qu’un Parti. Ce communisme de conseils, ne s’est jamais incarné dans un État ni même un Parti. Néanmoins, c’est être proche des convictions de Luxemburg que de parier sur la capacité des individus à inventer de nouvelle façon de lutter ou de vivre ensemble. Ce fut le cas de Mai 68 en France et dans le monde. Durant cette révolte déclenchée par la jeunesse étudiante, des milliers de personnes, rejetant les syndicats ou les partis traditionnels, jugés trop autoritaires, se sont initiés à la politique. Beaucoup ont ensuite continué à œuvrer au sein d’associations, d’ONG, de collectifs tels que RESF (Réseau Education Sans Frontières) et le GISTI (groupe d’information et de soutien des immigré-e-s)”. La fin du livre est un appel ouvert à la “mobilisation citoyenne”. Un document du CRIF () (Conseil représentatif des Institutions juives de France) parlant du livre d’Anne Blanchard signale d’ailleurs qu’“en complément, l’auteur propose un chapitre Eux aussi, ils ont dit non et évoque l’action de la CIMADE, de RESF, du GISTI, ou encore du MRAP et, plus généralement, des altermondialistes” et pose la question “Rosa Luxemburg aurait-elle accepté cette filiation ?” La réponse est clairement : NON ! Cette pseudo-continuité participe bien d’une grossière entreprise de manipulation et de récupération idéologique.
Les mouvements citoyens qui ont surgi et se sont insurgés, comme le dit l’auteur, contre la politique libérale mise en place par le FMI (Fonds monétaire international) et l’OMC (Organisation mondiale du commerce), n’ont rien à voir avec la lutte de classe que prônait Marx et Rosa Luxemburg. Ni avec le mouvement de Mai 68 qui fut l’expression de la reprise des combats de la classe ouvrière après un demi siècle de contre révolution triomphante et non une simple “révolte étudiante” (). Les organisations ou associations comme ATTAC (Association pour la taxation des transactions financière et pour l’action citoyenne) ne défendent pas le moins du monde le renversement du capitalisme par la lutte de classe, comme le défendaient Marx et Luxemburg. Elle revendique au mieux une utopique réforme du capitalisme, un capitalisme à “visage humain”. L’auteur s’efforce elle aussi de dénaturer et falsifier la pensée et l’engagement militant de Rosa Luxemburg, tout en cachant son combat impitoyable contre le réformisme, notamment à travers son ouvrage : Réforme sociale ou révolution, dans lequel elle dénonçait les idées révisionnistes de Bernstein qui prônait l’avènement du socialisme par des réformes et rejetait toute idée de révolution. Rosa Luxemburg a toujours défendu l’idée que ceux qui prônent la réforme du système capitaliste sont des mystificateurs au service de la bourgeoisie, une entrave à la lutte et à la réflexion politique au sein de la classe ouvrière.
Toute la bourgeoisie cherche aujourd’hui à nous faire oublier cette vérité historique : ce sont les Partis “socialistes” qui ont voté les crédits de guerre en 1914 et embrigadé des dizaines de millions de prolétaires dans cette infâme boucherie, non les véritables révolutionnaires. En trahissant les principes et le mot d’ordre du mouvement ouvrier : “Les prolétaires n’ont pas de patrie, prolétaires de tous les pays unissez-vous !”, ce sont les partis “socialistes” qui ont été les principaux responsables du massacre, non les véritables révolutionnaires.
Le livre d’Anne Blanchard, destiné à intoxiquer les adolescents, trouve sa place dans la campagne démocratique de récupération écœurante de Rosa Luxemburg pour en faire une arme contre Lénine et les bolcheviks. Une arme contre le prolétariat pour l’empêcher de comprendre que c’est bien la Révolution russe d’octobre 1917 et la révolution en Allemagne en 1918 qui ont obligé la bourgeoisie à mettre fin à la Première Guerre mondiale.
Cette campagne de récupération frauduleuse de Rosa Luxemburg, orchestrée sous l’égide des sociaux-démocrates à la phraséologie “radicale”, vise à faire oublier à la classe ouvrière (et à ses jeunes générations) que Rosa et les spartakistes, Lénine et les bolcheviks, en tant que militants révolutionnaires internationalistes, ont mené le même combat contre la barbarie guerrière, contre le capitalisme, contre la mystification pacifiste et réformiste, contre la dictature de l’Etat bourgeois (qu’il soit “démocratique” ou “totalitaire”).
Cealzo, 28 octobre 2014
() Voir la brochure de Rosa Luxemburg : La Révolution russe.
() Voir le lien http ://www.crif.org/fr/alireavoiraecouter/rosa-luxemburg-non-aux-fronti%C3%A8res-par-anne-blanchard/52393 [88]
() Voir notre brochure sur Mai 68.
“Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de “consoler” les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. C’est sur cette façon d’“accommoder” le marxisme que se rejoignent aujourd’hui la bourgeoisie et les opportunistes du mouvement ouvrier” (Lénine, L’État et la révolution, 1917) ().
Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg est assassinée, avec son camarade de combat Karl Liebknecht, par des corps francs. Cette soldatesque est alors aux ordres du ministre Noske, membre du SPD (la social-démocratie allemande) qui déclare “s’il faut un chien sanglant, je serai celui-là” ! Ce sont les socialistes au pouvoir, à la tête de l’Etat démocratique, qui ont orchestré la répression sanglante de l’insurrection ouvrière à Berlin et assassiné l’une des plus grandes figures du mouvement ouvrier international.
Ce meurtre odieux avait été préparé de longue date par une série de calomnies contre Rosa Luxemburg. “Rosa la rouge”, “Rosa la pétroleuse”, “Rosa la sanguinaire”, “Rosa, l’agent du tsarisme”… de son vivant, aucune attaque mensongère contre sa personne ne lui a été épargnée, pour culminer dans les appels au pogrom de la fin 1918, début 1919, notamment lors de “semaine sanglante” à Berlin.
Mais à peine quelques mois après son assassinat, la bourgeoisie et les opportunistes du mouvement ouvrier ont commencé à en faire une icône inoffensive, afin de la canoniser, vider sa doctrine révolutionnaire de son contenu, l’avilir et en émousser le tranchant révolutionnaire. Rosa Luxemburg ne devait surtout pas rester la militante intransigeante et exemplaire qu’elle fut ; elle devait mourir une seconde fois, dénaturée en une sorte de démocrate pacifiste et féministe. Tel est le but réel, depuis des décennies, du travail de “mémoire” qui vise à “réhabiliter” (c’est-à-dire récupérer) cette grande combattante de la révolution.
Dans les années 1930, par exemple en France, tout un courant s’est développé autour de Lucien Laurat, courant qui a cédé toujours plus nettement aux sirènes de la démocratie pour signifier finalement que, dès les débuts de la “révolution bolchevique”, “le ver” Lénine était dans le “fruit” du projet révolutionnaire. Cette idéologie fera logiquement l’apologie de l’armée républicaine dans la guerre d’Espagne de 1936-39, saluera les hauts faits de l’embrigadement des ouvriers dans la deuxième boucherie mondiale sous couvert de lutte contre le fascisme. Elle saura soutenir le POUM en Espagne et les trotskistes dans leur “héroïsme” national de résistants ! Cette propagande démocratique nauséabonde fut portée à son paroxysme plus particulièrement après la Seconde Guerre mondiale par des gens tels que René Lefeuvre, fondateur des éditions Spartacus. Celui-ci, dans un recueil de textes de Rosa Luxemburg () à la préface purement idéologique et au titre-montage préfabriqué, Marxisme contre dictature (titre qui n’a jamais été utilisé par Rosa Luxemburg !) présentait en 1946 cette combattante de la révolution comme radicalement hostile au bolchevisme, ce qui n’est rien d’autre qu’un grossier mensonge. Dans l’introduction du recueil, il écrivait même ceci : “tous les grands théoriciens marxistes de renom international : Kart Kautsky, Émile Vandervelde, Rodolphe Hilferding, Karl Renner, Georges Plekhanov – et nous en passons – dénonçaient tout autant que Rosa Luxemburg la doctrine totalitaire de Lénine comme absolument contraire aux principes du marxisme.”
Staline momifia Lénine et dénatura sa pensée en un dogme terrifiant. Rosa Luxemburg, la “sanguinaire”, devient ici une sorte de sainte apôtre de la démocratie ! La contre-révolution stalinienne allait rapidement générer par ses miasmes ces deux nouvelles idéologies putrides et complémentaires : l’appât “luxemburgisme” d’un côté et le repoussoir “marxisme-léninisme” de l’autre. Il s’agit en réalité des deux faces de la même médaille, où plutôt les deux mâchoires d’un même piège : rejeter les bolcheviks “aux couteaux entre les dents” et glorifier la figure offerte de Rosa “pacifiste” comme on admire ces lions “sauvages” hollywoodiens, mutilés, sans crocs ni griffes.
En 1974, dans l’Allemagne du camp démocratique (la RFA), des timbres poste ont même été imprimés à l’effigie de Rosa Luxemburg !
Après l’effondrement du bloc de l’Est et la disparition de l’URSS, cette vaste campagne idéologique a été exhumée et s’est amplifiée pour alimenter la prétendue “mort du communisme”, décrétée avec zèle au moment de la chute du mur de Berlin. L’idéologie officielle poursuit ici le plus grand mensonge de l’Histoire assimilant frauduleusement le communisme au stalinisme. Il s’agit là d’une arme idéologique particulièrement efficace aux mains de la classe dominante. Car si depuis 1990 le prolétariat a tant de difficultés à se reconnaître comme force sociale, à développer sa conscience et son organisation, c’est justement parce qu’il est coupé de son passé, qu’il a perdu son identité, qu’il ne sait plus d’où il vient, qui il est et où il peut aller. Si le communisme c’est le stalinisme, cette horreur qui a fait finalement faillite, pourquoi en effet se battre ? Pourquoi étudier l’histoire du mouvement ouvrier alors que celui-ci aurait mené à la catastrophe stalinienne ? C’est cette logique et ce poison que la bourgeoisie fait rentrer dans les crânes ! Et la présentation de Rosa comme “pacifiste, républicaine et ennemie de Lénine”, ce pro-“dictateur du prolétariat”, ce “père spirituel de Staline”, est l’un des chapitres noirs de cette ignoble propagande. Ceux qui participent à celle-ci, de manière consciente ou non, luttent contre la classe ouvrière !
Aujourd’hui les blogs, les forums (comme par exemple Libcom en Grande-Bretagne où des propos visqueux ont été tenus concernant Rosa Luxemburg), dans les librairies et les kiosques, un peu partout en Europe et dans le monde, une nouvelle campagne nauséabonde refait surface pour de nouveau dénaturer l’image de la militante Rosa Luxemburg. C’est ainsi que, dans des émissions de télévision, Rosa Luxemburg est encore apparue récemment sous les seuls traits d’une “femme” et d’une “pacifiste”. Le très reconnu et estimé journal Le Monde a publié un article en septembre 2013, réalisé par un certain Jean-Marc Daniel, professeur de l’ESCP Europe, au titre très évocateur : “Rosa Luxemburg, marxiste pacifiste”. Cette association des mots “marxiste” et “pacifiste” peut laisser pantois : le “vrai marxiste” est pour la classe dominante celui qui abdique devant la guerre de classe, qui renonce à l’insurrection et au renversement du capitalisme !
De nombreux livres sont publiés actuellement, jusque dans la littérature pour enfants, où Rosa Luxemburg est de nouveau présentée comme l’adversaire acharnée des bolcheviks et du “dictateur” Lénine (voir notre article ci-dessous). Des conférences et des débats sont également organisés un peu partout, comme ce fut le cas à Paris dernièrement sous la houlette des historiens démocrates “luxemburgistes” du groupe “Critique sociale” (voir notre article p. 5). Même avec les arts, le prix MAIF 2014 de la sculpture a récompensé Nicolas Milhé pour son projet “Rosa Luxemburg” ! Une véritable ovation pour Rosa… à condition de l’opposer à ses camarades de combat, aux bolcheviks, à la Révolution russe et à la révolution tout court. La récupération de Rosa Luxemburg pour en faire une “icône inoffensive” est une vaste entreprise d’intoxication idéologique. Elle vise à inoculer l’idée que le prolétariat doit se battre pour… construire non pas la société communiste mondiale mais une société “plus démocratique” en s’inspirant de l’œuvre méconnue de Rosa Luxemburg présentée de façon mensongère comme une ennemie des bolcheviks. Après l’odieuse propagande du Livre noir du communisme, c’est désormais en partie ce discours qui est enseigné très sérieusement et officiellement dans les programmes scolaires ().
Aujourd’hui, l’enjeu pour la bourgeoisie est bien de convaincre les éléments les plus critiques et les récalcitrants qu’il n’existe pas d’autre avenir que la défense de la démocratie bourgeoise. Mais derrière cette dénaturation, il y aussi dans la campagne de récupération de Rosa Luxemburg par les “démocrates” de tous bords, un autre objectif poursuivi – et inavoué ! – : celui de discréditer – en les “diabolisant” une fois de plus – les réelles positions des organisations révolutionnaires.
Olga, 7 novembre 2014
() Ce passage magistral de Lénine est aussi valable pour le sort qu’a réservé la bourgeoisie à Jean Jaurès. Lire notre article page 8.
() “Problèmes de l’organisation socialiste” (1904), “Masses et chefs” (ou “Espoirs déçus” - 1903),”Liberté de la critique et de la science” (1899).
() Voir sur notre site Internet l’article “La falsification de l’histoire dans les programmes scolaires [90]”.
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri_444.pdf
[2] https://fr.internationalism.org/files/fr/602835-centrafrique-sangaris.jpg
[3] https://fr.internationalism.org/files/fr/angela-merkel-resipre-la-joie-de-vivre-a-cote-de-barack-obama-4573162txkae_2041.jpg
[4] https://fr.internationalism.org/files/fr/quimper-manif.png
[5] https://fr.internationalism.org/tag/5/36/france
[6] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/resolutions-congres
[7] https://fr.internationalism.org/revolution-internationale/201312/8837/extraits-situation-classe-laborieuse-angleterre-friedrich-enge
[8] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/prises-position-du-cci
[9] https://fr.internationalism.org/tag/30/374/friedrich-engels
[10] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri_445.pdf
[11] https://fr.internationalism.org/files/fr/craonne.jpg
[12] https://fr.internationalism.org/tag/evenements-historiques/premiere-guerre-mondiale
[13] https://fr.internationalism.org/files/fr/la-place-de-l-independance-a-kiev_scalewidth_630.jpg
[14] https://fr.internationalism.org/files/fr/3521618_7_cf4e_manifestation-pro-europeenne-a-kiev-mercredi_965f57b380d510d077f579a70f6cccce.jpg
[15] https://fr.internationalism.org/files/fr/jo-carte.jpg
[16] https://fr.internationalism.org/files/fr/poutine-flamme-jo.jpg
[17] https://fr.internationalism.org/tag/6/394/jeux-olympiques
[18] https://fr.internationalism.org/tag/situations-territoriales/situation-sociale-france
[19] https://fr.internationalism.org/files/fr/madrid_basuras.jpg
[20] https://es.internationalism.org/content/3714/para-defendernos-contra-los-despidos-y-los-recortes-hay-que-superar-los-metodos-e
[21] http://www.alasbarricadas.org/noticas/node/26904
[22] https://es.internationalism.org/cci-online/201311/3953/lo-que-esta-en-juego-con-el-cierre-de-canal-9
[23] https://fr.internationalism.org/files/fr/ic.png
[24] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri_446.pdf
[25] https://fr.internationalism.org/files/fr/turquie.jpg
[26] https://www.france24.com/fr/20140514-turquie-explosion-mine-charbon-morts-prisonniers-accident-erdogan
[27] https://proletariatuniversel.blogspot.fr/
[28] https://fr.internationalism.org/ri330/ficci.html
[29] https://fr.internationalism.org/node/2245
[30] https://fr.internationalism.org/node/1885
[31] https://fr.internationalism.org/node/2309
[32] https://tendanceclaire.org/breve.php?id=655
[33] https://tendanceclaire.org/breve.php?id=2058
[34] https://tendanceclaire.org/breve.php?id=7197
[35] https://fr.internationalism.org/files/fr/obama-lycennes.jpg
[36] https://fr.internationalism.org/tag/5/60/russie-caucase-asie-centrale
[37] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/luttes-classe
[38] https://fr.internationalism.org/icconline/2007/cheminots_AG
[39] https://fr.internationalism.org/node/3162
[40] https://fr.internationalism.org/files/fr/yue-yuen-strike-bd6a7.jpg
[41] https://fr.internationalism.org/tag/5/62/chine
[42] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/correspondance-dautres-groupes
[43] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri-447_bat.pdf
[44] https://fr.internationalism.org/tag/30/388/jean-jaures
[45] https://fr.internationalism.org/tag/30/400/karl-kautsky
[46] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/soi-disant-partis-ouvriers
[47] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/elections
[48] https://fr.internationalism.org/tag/7/408/lections-europ-ennes
[49] https://fr.internationalism.org/revolution-internationale/201405/9090/france-1re-partie-quand-bourgeoisie-fait-croire-au-proletariat
[50] https://fr.internationalism.org/tag/situations-territoriales/lutte-classe-france
[51] https://fr.internationalism.org/files/fr/ukraine447.jpg
[52] https://fr.internationalism.org/files/fr/irak447.jpg
[53] https://fr.internationalism.org/tag/30/404/rohani
[54] https://fr.internationalism.org/tag/7/403/etat-islamique-irak-et-au-levant
[55] https://fr.internationalism.org/tag/30/402/francois-hollande
[56] https://fr.internationalism.org/tag/geographique/afrique
[57] https://fr.internationalism.org/tag/7/401/genocide-rwanda
[58] http://www.premiere.fr/film/Deux-Jours-Une-Nuit-3680132/
[59] https://fr.internationalism.org/tag/30/407/dardenne
[60] https://fr.internationalism.org/tag/7/405/cinema
[61] https://fr.internationalism.org/tag/7/406/deux-jours-nuit
[62] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri_448.pdf
[63] https://fr.internationalism.org/tag/5/56/moyen-orient
[64] https://fr.internationalism.org/tag/situations-territoriales/vie-bourgeoisie-france
[65] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/courrier-des-lecteurs
[66] https://fr.internationalism.org/tag/5/50/etats-unis
[67] https://fr.internationalism.org/Le%20glissement%20de%20l’Ukraine%20vers%20la%20barbarie%20militaire
[68] https://www.autistici.org/tridnivalka/neither-ukrainian-nor-russian/
[69] https://www.youtube.com
[70] https://http ://www.politifact.com/punditfact/statements/2014/jun/19/jeanine-pirro/foxs-pirro-obama-set-isis-leader-free-2009/
[71] https://fr.internationalism.org/tag/5/59/irak
[72] https://fr.internationalism.org/files/fr/jean-jaures-514x289.jpg
[73] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201402/8884/1914-debut-saignee
[74] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/seconde-internationale
[75] https://fr.internationalism.org/tag/30/411/alexandre-millerand
[76] https://fr.internationalism.org/tag/6/409/affaire-dreyfus
[77] https://fr.internationalism.org/tag/6/410/fondation-sfio
[78] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri449.pdf
[79] https://fr.internationalism.org/files/fr/editoukraine.jpg
[80] https://fr.internationalism.org/files/fr/ebola.jpg
[81] https://fr.internationalism.org/files/fr/smolny.jpg
[82] https://www.marxists.org/
[83] http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=37
[84] https://fr.internationalism.org/book/export/html/1380
[85] https://fr.internationalism.org/french/rint/99_communisme-ideal
[86] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/rosa-luxemburg
[87] https://fr.internationalism.org/files/fr/rosalivre.jpg
[88] https://www.crif.org/fr/alireavoiraecouter/rosa-luxemburg-non-aux-fronti%C3%A8res-par-anne-blanchard/52393
[89] https://fr.internationalism.org/files/fr/rosachapeau.jpg
[90] https://fr.internationalism.org/icconline/201409/9138/falsification-lhistoire-programmes-scolaires