LA GAUCHE COMMUNISTE ET LE CONFLIT CROISSANT ENTRE L'ETAT RUSSE ET LES INTERETS
DE LA REVOLUTION
MONDIALE
Dans l'article précédent dans la Revue Internationale n°95, nous avons montré
comment la capacité de la bourgeoisie à prévenir l'extension internationale de
la révolution et le reflux de la vague de luttes ont provoqué une réaction
opportuniste de l'Internationale Communiste (IC). Cette tendance opportuniste
de l'IC rencontra la résistance des forces qui devaient s'appeler par la suite la Gauche communiste. Alors
que le 2e Congrès,
en 1920, a
eu au centre de ses débats le mot d'ordre “aller aux masses”,
orientation rejetée par les groupes de la Gauche communiste, le 3e Congrès
de l'IC, tenu en 1921, est un moment vital dans la bataille de cette même
Gauche communiste contre le début de soumission des intérêts de la révolution
mondiale aux intérêts de l'Etat russe.
La
contribution du KAPD
Au 3e Congrès mondial de l'IC, le KAPD intervient
directement dans les débats en développant, pour la première fois, toute une
série de points critiques visant l'approche globale de l'IC. Dans ses
interventions sur “La crise économique et
les nouvelles tâches de l'IC”, sur “Le
rapport d'activités du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste”, sur
“la question de la tactique et sur la
question syndicale”, et surtout par rapport au développement de la
situation en Russie, le KAPD ne cesse de défendre le rôle dirigeant des
organisations révolutionnaires qui, contrairement aux conceptions encore
défendues par la majorité de l'IC, ne peuvent plus être des partis de masse.
Tandis que les délégués d'Italie, qui ont
défendu avec courage, en 1920, leur position minoritaire sur le parlementarisme
contre l'IC, ne disent quasiment rien sur le développement de la situation en
Russie et sur le rapport entre le gouvernement soviétique et l'IC, tout le
mérite revient au KAPD d'avoir posé cette question au 3e Congrès.
Avant d'aborder plus en profondeur les positions
et l'attitude du KAPD, il faut souligner qu'il est loin d'être un parti
homogène et uni face à la nouvelle période et au déroulement rapide des
événements. Bien qu'il ait la hardiesse de commencer à tirer les implications
concrètes de la nouvelle période sur les questions parlementaire et syndicale,
bien qu'il comprenne qu'il n'est plus possible de maintenir un parti de masse,
malgré donc toute cette audace programmatique, le KAPD fait preuve d'un certain
manque de prudence, de circonspection, d'attention et de rigueur politique dans
l'évaluation du rapport de forces entre les classes et sur la question de
l'organisation politique. Sans avoir utilisé tous les moyens de lutte pour la
défense de l'organisation, il tend à prendre des décisions précipitées à ce
niveau.
Il n'est pas étonnant que le KAPD ait partagé
beaucoup de confusions du mouvement révolutionnaire de l'époque. Comme les
bolcheviks, les militants du KAPD pensaient aussi que le parti devait s'emparer
du pouvoir. Selon le KAPD, l'Etat post-insurrectionnel devrait être un
Etat-Conseil.
Au 3e Congrès, sa délégation intervint sur la question
du rapport entre l'Etat et le parti dans les termes suivant :
“Nous
n'oublions pas un seul instant les difficultés auxquelles le pouvoir soviétique
russe s'est heurté en raison du retard de la révolution mondiale. Mais nous
sentons aussi le danger que, de ces difficultés, on puisse voir surgir une
contradiction apparente ou réelle entre les intérêts du prolétariat
révolutionnaire international et les intérêts actuels de la Russie soviétique.” (La révolution bolchevique, E.H. Carr, Editions de minuit). “Mais la séparation politique et
organisationnelle entre la 3e Internationale et le système politique de l'Etat
russe est un objectif pour lequel il faut travailler si nous voulons
qu'apparaissent les conditions de la révolution en Europe Occidentale.” (PV
du congrès, traduit de l'anglais par nous)
Au 3e Congrès, le KAPD tend à sous-estimer les
conséquences du fait que la bourgeoisie a réussi à empêcher l'extension de la
vague révolutionnaire. Au lieu de tirer toutes les implications de cette
extension contrecarrée, au lieu de reprendre l'argumentation de Rosa Luxemburg
qui avait déjà compris en 1917 que “en
Russie, le problème ne pouvait qu'être posé. Il ne pouvait pas être résolu en
Russie”, et au lieu de se baser sur l'appel du Spartakusbund de novembre
1918 - celui-ci avertissait : “Si
les classes dominantes dans nos pays s'arrangent pour étrangler la révolution
prolétarienne en Allemagne et en Russie, alors elles se retourneront contre
vous avec encore plus de force (...). L'Allemagne est grosse de la révolution
sociale, mais le socialisme ne peut être accompli que par le prolétariat
mondial” (traduit par nous) -, le KAPD tend à voir les racines des
difficultés générales en Russie même.
”La
magnifique idée d'une Internationale Communiste est et demeure vivante mais
elle n'est plus liée à l'existence de la Russie soviétique. L'étoile de la Russie soviétique a
énormément perdu de son pouvoir d'attraction aux yeux des ouvriers
révolutionnaires dans la mesure où la
Russie soviétique, avec la petite paysannerie, devient de
plus en plus un Etat anti-prolétarien. C'est sans plaisir que nous disons cela;
mais nous devons savoir qu'une compréhension claire, même des faits les plus
difficiles, une dénonciation impitoyable sont les seuls moyens qui permettent à
la Révolution
de garder son caractère vivant. (...) A cause des conditions dans lesquelles se
trouvait le pays, à cause du contexte dans lequel se trouvait la situation
internationale, nous devons comprendre que les Communistes russes n'avaient pas
d'autre choix que celui d'instaurer la dictature du Parti qui était alors le
seul organisme apte à fonctionner de façon ferme et disciplinée; nous devons
comprendre que les Bolchéviks devaient s'emparer du pouvoir comme ils l'ont
fait malgrè les difficultés et que les ouvriers d'Europe de l'ouest, autant que
ceux d'Europe centrale, sont principalement responsables du fait que la Russie soviétique
d'aujourd'hui soit obligée de s'appuyer sur les forces capitalistes plutôt que
sur les forces révolutionnaires. C'est un fait établi, la Russie soviétique doit
s'appuyer sur les forces capitalistes d'Europe et d'Amérique (...)
Puisque la Russie soviétique n'a pas
d'autres choix que celui de compter sur les forces capitalistes dans le domaine
de sa politique extérieure et intérieure, combien de temps encore va-t'elle
pouvoir rester ce qu'elle est ? Combien de temps et de quelle manière le
PCR pourra-t'il rester celui qu'il était à l'origine ? Peut-il accomplir
sa tâche tout en étant un Parti gouvernant ? Et si - afin de rester
un Parti communiste - il quittait le pouvoir, quel serait, selon nous, le
développement ultérieur de la
Russie ?” (Gouvernement
et 3e Internationale,
Kommunistische Arbeiterzeitung, automne 1921, traduit par nous). Bien que
le KAPD soit conscient des dangers qui pèsent sur la classe ouvrière, il
fournit une mauvaise explication. Au lieu de souligner que l'énergie vitale de
la révolution (le pouvoir et l'activité des soviets) s'épuise en Russie parce
que la révolution elle-même est de plus en plus isolée au niveau mondial, au
lieu de montrer que c'est cela qui permet à l'Etat de se renforcer aux dépens
de la classe ouvrière (amenant au désarmement des soviets, à l'étouffement des
initiatives ouvrières et, de plus, avec un parti bolchevique de plus en plus
absorbé par l'Etat), le KAPD opte pour une explication déterministe, en réalité
fataliste. Affirmer, comme il le fait, que “à cause des conditions dans lesquelles se trouvait le pays, à cause du
contexte dans lequel se trouvait la situation internationale, nous devons
comprendre que les Communistes russes n'avaient pas d'autre choix que celui
d'instaurer la dictature du Parti”, ne peut pas permettre de comprendre
comment la classe ouvrière en Russie, organisée en soviets, a été capable de
s'emparer du pouvoir en octobre 1917.
L'idée d'“Etat paysan petit-bourgeois” est aussi une
distorsion de la réalité. Ces idées, rapidement formulées dans ce texte, seront
développées par la suite dans une vision théorique globale par les communistes
de conseil.
Le CCI a rejeté ces idées fausses et
non-marxistes des conseillistes concernant la révolution en Russie (voir nos
articles dans la Revue Internationalen° 12 et 13, notre brochure Russie 1917, début de la révolution mondiale,
notre livre sur La Gauche hollandaise).
En particulier, nous rejetons :
- la théorie de la révolution double qui
apparaît dans certaines fractions du KAPD en 1921, après le début du reflux de
la vague révolutionnaire et le capitalisme d'Etat naissant, selon laquelle une
révolution prolétarienne a eu lieu en Russie dans les centres industriels en
même temps qu'une révolution paysanne démocratique dans les campagnes ;
- la conception fataliste selon laquelle la
révolution en Russie devait nécessairement céder à la pression de la
paysannerie et que le parti bolchevique était destiné, dès le début, à
dégénérer ;
- la division en différentes aires
géographiques, avec la “théorie du méridien” selon laquelle en Russie les
conditions et les possibilités pour le surgissement de la révolution seraient
différentes de ceux de l'Europe occidentale ;
- l'approche erronée vis-à-vis de la question
des relations commerciales avec l'Ouest car elle ouvre la porte à l'illusion
que l'argent pouvait être aboli immédiatement dans un seul pays et qu'“il était
possible de maintenir” ou de “construire” le socialisme dans un seul pays sur
le long terme.
Cependant, en nous penchant de façon plus
détaillée sur les positions du KAPD, on peut constater à quel point cette
organisation, à l'instar des autres groupes de la Gauche communiste, a comme
objectif premier de pousser au maximum de clarification des questions
politiques.
Le conflit
croissant entre l'Etat russe et les intérêts de la révolution mondiale
A un moment où l'IC soutient
inconditionnellement la politique étrangère de l'Etat russe, la délégation du
KAPD joue au trouble-fête et remue le couteau dans la plaie :
“Nous nous
souvenons tous du très puissant effet propagandiste des notes diplomatiques de la Russie soviétique au temps
où le Gouvernement Ouvrier et Paysan ne portait pas la responsabilité de signer
les traités commerciaux et les clauses de ces traités déjà signés. Le mouvement
révolutionnaire d'Asie, qui représente un grand espoir pour chacun d'entre nous
et une nécessité pour la révolution mondiale, ne peut être soutenu, ni
officiellement ni officieusement, par la Russie soviétique. Les agents anglais en
Afghanistan, en Perse et en Turquie agissent de façon très habile; chaque
avancée révolutionnaire de la
Russie mine la mise en oeuvre des traités commerciaux. Au vu
de cette situation, qui doit diriger la politique étrangère de la Russie soviétique ?
Qui doit prendre les décisions ? Les représentants russes en Angleterre,
en Allemagne, en Amérique, en Suède etc...? Communistes ou non communistes, ils
doivent de toute façon mener une politique d'accord.
En ce qui
concerne la situation intérieure de la Russie, elle comporte des effets similaires, même
plus dangereux. En réalité le pouvoir politique est aujourd'hui entre les mains
du Parti Communiste (et pas des Soviets) (...) alors que les rares forces
révolutionnaires dans le Parti sentent que leurs initiatives sont interdites et
qu'ils développent une plus grande méfiance, en particulier face aux manoeuvres du gros appareil constitué par les fonctionnaires (dont
l'influence s'accroît) qui ont adhéré au PC, non parce qu'il était un Parti
Communiste mais parce qu'il était un Parti gouvernant.”
Tandis que la plupart des délégués soutient de
plus en plus inconditionnellement le parti bolchevik qui est dans un processus
d'intégration dans l'appareil d'Etat, la délégation du KAPD a le courage de
pointer la contradiction ente les intérêts la classe ouvrière d'un côté, ceux
du Parti et de l'Etat de l'autre.
“Le Parti
Communiste Russe (PCR) a éliminé l'initiative des ouvriers révolutionnaires et
s'y oppose encore plus puisqu'il doit offrir plus d'espace au capital
qu'auparavant. Il a commencé à changer de caractère malgré toutes les mesures
de précaution tant qu'il reste un parti de gouvernement. Déjà, il ne peut
prévenir que la base économique sur laquelle il repose comme parti de
gouvernement, est de plus en plus détruite et donc les fondations de son
pouvoir politique deviennent de plus en plus limitées.
Ce qui va
arriver à la Russie
et ce qui va arriver au développement révolutionnaire dans le monde entier, une
fois que le parti russe ne sera plus un parti de gouvernement, peut
difficilement être envisagé. Et déjà les choses vont dans une direction où,
s'il n'y a pas de soulèvements révolutionnaires en Europe agissant comme
contrepoids, il deviendra nécessaire que la question soit posée avec tout le
sérieux nécessaire, nous devons poser la question très sérieusement : ne
serait-il pas mieux d'abandonner le pouvoir d'Etat en Russie dans l'intérêt de
la révolution prolétarienne au lieu de s'y cramponner ? (...)
Le même
Parti Communiste Russe qui est maintenant dans une telle situation critique par
rapport à son rôle comme communiste et comme parti de gouvernement, est aussi
le parti dirigeant de la 3e Internationale (...).
C'est là que le noeud tragique peut être vu. La 3e Internationale a été prise d'une telle manière
que son souffle révolutionnaire est étouffé. Sous l'influence décisive de
Lénine, les camarades russes ne créent pas de contrepoids dans la 3e Internationale contre la politique de recul de
l'Etat russe. Mais ils font tout pour synchroniser les politiques de
l'Internationale avec ce cours de recul (...). Aujourd'hui, la 3e Internationale
est un outil de la politique des réformistes d'entente avec le gouvernement
soviétique.
Sans
doute, Lénine, Boukharine, etc. sont-ils de vrais révolutionnaires dans leur
coeur, mais ils sont devenus comme tout le Comité Central du parti, des
porteurs de l'autorité de l'Etat, et ils sont donc inévitablement soumis à la
loi du développement d'une politique nécessairement conservatrice.” (Kommunistische
Arbeiterzeitung, Moscow Politics, autumn 1921)
Au congrès extraordinaire du KAPD de septembre
1921, Goldstein dit ceci : “Sera-t-il
possible pour le PC de Russie de concilier ces deux contradictions d'une
manière ou d'une autre sur le long terme ? Aujourd'hui le PCR montre déjà
un caractère double. D'un côté, il doit représenter les intérêts de la Russie comme Etat puisqu'il
est encore un parti de gouvernement en Russie. Et de l'autre, il doit et il
veut représenter les intérêts de la lutte de classe internationale.”
Les communistes de gauche allemands ont tout à
fait raison de souligner le rôle de l'Etat russe dans la dégénérescence opportuniste
de l'Internationale Communiste et d'expliquer qu'il est nécessaire de défendre
les intérêts de la révolution mondiale contre les intérêts de l'Etat russe.
Cependant, en réalité, comme nous l'avons dit
précédemment, la première et principale raison du tournant opportuniste de l'IC
n'est pas le rôle de l'Etat russe mais l'échec de l'extension de la révolution
aux pays occidentaux et le recul de la lutte de classe internationale qui s'en
suit. Ainsi, pendant que le KAPD tend à blâmer principalement le PC russe pour
cet opportunisme, la politique “d'alignement” sans principe sur les illusions
social-démocrates des masses affecte tous les partis ouvriers à ce moment. En
fait, bien avant les communistes russes, c'est la direction-même du KPD en
Allemagne qui est la première à prendre ce tournant opportuniste, après la
défaite de janvier 1919 à Berlin, excluant la gauche, le futur KAPD, du parti.
En réalité, les propres faiblesses du KAPD sont
d'abord et avant tout le produit de la désorientation résultant de la défaite
et du reflux du mouvement révolutionnaire qui s'en suit particulièrement en
Allemagne. Privée de l'autorité de sa direction révolutionnaire qui a été
assassinée par la social-démocratie en 1919, la Gauche Communiste
allemande, une des expressions politiques les plus claires et déterminées de la
vague révolutionnaire montante, est incapable (contrairement à la Gauche italienne) de faire
face à la défaite de la révolution. Quels facteurs aggravèrent ces faiblesses
du KAPD ?
Les
faiblesses du KAPD sur la question organisationnelle
Afin de comprendre les faiblesses dans le KAPD
sur la question d'organisation, il faut faire un bref retour en arrière. Il
faut se souvenir notamment qu'au sein du KPD, à cause d'une fausse conception
de l'organisation, la
Centrale dirigée par P. Levi a expulsé la majorité des
militants ; durant le congrès d'octobre 1919, pour ses positions sur les
questions syndicale et parlementaire. C'est après cela que s'est fondé le KAPD,
en avril 1920 après les luttes gigantesques de la classe ouvrière lors du coup
d'Etat de Kapp. Cette soudaine division des communistes a provoqué un
affaiblissement fatal pour la classe ouvrière en Allemagne. Et le drame c'est
que le courant de gauche - après avoir été exclu du KPD - est devenu
un grand défenseur de cette conception erronée.
On peut voir une illustration de cette
faiblesse, quelques mois plus tard, quand les délégués au 2e Congrès de
l'IC, O. Rühle et P. Merges, se retirent des travaux du congrès et
“désertent”. Un an plus tard quand il est face à l'ultimatum, adressé par le 3e Congrès de
l'IC, ou de se joindre au VKPD ou bien d'être expulsé de l'IC, le KAPD fait à
nouveau la preuve de sa grande faiblesse en matière de défense de
l'organisation. Cette expulsion va provoquer beaucoup d'hostilité et de
rancoeur dans ses rangs envers l'IC.
Cela va empêcher les forces d'opposition de
gauche, qui commencent à se dégager dans l'IC, de travailler ensemble. Le
courant allemand et hollandais de la
Gauche communiste ne fait rien pour s'opposer, au sein de
l'IC, à la pression énorme du Parti bolchevik et pour construire avec la Gauche italienne réunie
autour de Bordiga une résistance commune contre l'opportunisme croissant. De
plus, au même moment, le KAPD est très enclin à se précipiter et à prendre des
décisions imprudentes comme on va le voir.
Comment
réagir vis-à-vis du danger de dégénérescence de l'IC ? S'enfuir ou
combattre ?
“Dans le
futur, la Russie
soviétique ne sera plus un facteur de révolution mondiale ; elle deviendra
un bastion de la contre-révolution internationale.
Ainsi le
prolétariat russe a déjà perdu le contrôle sur l'Etat.
Ceci
signifie que le gouvernement soviétique n'a d'autre choix que de devenir le
défenseur des intérêts de la bourgeoisie internationale (...) Le gouvernement
soviétique ne peut que devenir un gouvernement contre la classe ouvrière après
avoir rejoint ouvertement le camp de la bourgeoisie. Le gouvernement soviétique
est le Parti Communiste de Russie. Par conséquent, le PCR est devenu un
opposant à la classe ouvrière car, étant le gouvernement soviétique, il doit
défendre les intérêts de la bourgeoisie aux dépens du prolétariat. Cela ne
durera pas longtemps, le PCR devra subir une scission.
Il ne
faudra pas longtemps pour que le gouvernement soviétique soit forcé de montrer
son vrai visage comme Etat bourgeois national. La Russie soviétique n'est
plus un Etat prolétarien révolutionnaire ou, pour être plus précis, la Russie soviétique ne peut
déjà plus devenir un Etat prolétarien révolutionnaire.
Car, seule
la victoire du prolétariat allemand au moyen de la conquête du pouvoir
politique aurait pu éviter au prolétariat russe son destin actuel, aurait pu le
sauver de la misère et de la répression de son propre gouvernement soviétique.
Seules une révolution en Allemagne et une révolution en Europe occidentale
aurait pu aider à une issue favorable aux ouvriers russes dans la lutte de
classe entre les ouvriers et les paysans russes.
Le 3e Congrès a
soumis la révolution prolétarienne mondiale aux intérêts de la révolution
bourgeoise d'un simple pays. L'organe suprême de l'Internationale prolétarienne
a placé celle-ci au service d'un Etat bourgeois. L'autonomie de la 3e Internationale a donc été supprimée et soumise
à la dépendance directe de la bourgeoisie.
La 3e Internationale
est perdue maintenant pour la révolution prolétarienne mondiale. De la même
manière que la 2e
Internationale, la 3e Internationale est maintenant dans les mains
de la bourgeoisie.
Par
conséquent, la 3e Internationale fera toujours preuve de son
utilité à chaque fois que ce sera nécessaire pour défendre l'Etat bourgeois de
Russie. Mais elle échouera toujours à chaque fois qu'il sera nécessaire
d'appuyer la révolution prolétarienne mondiale. Ses activités seront une chaîne
de trahison continue de la révolution prolétarienne mondiale.
La 3e Internationale est perdue pour la révolution
prolétarienne mondiale.
Après
avoir été l'avant-garde de la révolution prolétarienne mondiale, la 3eInternationale est devenue son ennemi le plus violent (...).
C'est à cause de la confusion désastreuse entre la direction de l'Etat
- dont le caractère à l'origine prolétarien a été transformé dans les
dernières années en caractère réellement bourgeois - avec la direction de
l'internationale prolétarienne dans les mains d'un seul et même organe, que la
3e Internationale a échoué dans sa tâche
originelle. Confrontée à l'alternative entre une politique d'Etat bourgeois et
la révolution prolétarienne mondiale, les communistes russes ont choisi la
première etont placé la 3e Internationale à son service” (“Le gouvernement soviétique et la 3e Internationale
à la remorque de la bourgeoisie internationale”, août 1921).
Bien qu'il ait raison de dénoncer l'opportunisme
croissant de l'IC, bien qu'il ait détecté le danger d'étranglement de celui-ci
par les tentacules de l'Etat russe qui en fait son instrument, le KAPD
cependant fait une erreur grave en considérant ces dangers comme déjà
accomplis, comme des processus déjà achevés.
Même si le rapport de forces général s'est
inversé en 1921 et que la vague internationale de luttes est en recul, le KAPD
fait preuve, là, d'une impatience dangereuse et ne voit pas la nécessité vitale
d'une lutte persévérante et tenace pour la défense de l'Internationale. Pour le
KAPD, l'IC est “un instrument de la
politique des réformistes d'entente du gouvernement soviétique (...) se situant
au côté et maintenant dans les mains de la bourgeoisie. La 3e Internationale est maintenant perdue pour la
révolution prolétarienne mondiale. Après avoir été l'avant-garde de la
révolution prolétarienne mondiale, la 3eInternationale est devenue son ennemi le
plus violent.” Cette vision, à ce moment-là, est fausse. Au sein du KAPD
lui-même, elle pousse au sentiment que la bataille pour l'IC est déjà perdue.
Bien que cette organisation pressente une situation qui allait s'avérer par la
suite, sa mauvaise estimation de la situation générale, l'amène à refuser de se
battre au sein de l'IC contre
l'opportunisme.
Bien que l'ultimatum du 3e Congrès mondial soit à prendre en
considération pour comprendre la colère et la rancoeur du KAPD, cela ne change
rien au fait essentiel qu'il se retire de manière précipitée de la bataille et
qu'il ne remplit pas son devoir de défense de l'Internationale.
On voit là, une fois de plus, comment des
conceptions organisationnelles insuffisantes ou erronées peuvent avoir des
conséquences désastreuses et comment elles se retournent contre des positions
politiques correctes.
Un autre exemple de cette importante faiblesse
se révèle dans l'attitude de la délégation du KAPD au 3e Congrès de l'IC. Alors que
la délégation du KAPD au 2e Congrès s'est retiré sans combattre, celle qui est au 3e Congrès fait
entendre sa voix en tant que minorité et appelle, juste après, à un congrès
extraordinaire du parti.
Cette délégation accuse le 3e Congrès de
chercher à tuer le débat en dénaturant les positions du KAPD, en limitant le
temps de parole, en changeant l'ordre du jour et en sélectionnant la
participation aux discussions. Elle affirme qu'elle est exclue de la
participation au débat du Comité exécutif de l'IC qui se réunit durant le
congrès pour discuter les statuts du KAPD, mais elle-même renonce à prendre la
parole durant le débat sur les statuts car elle veut “éviter de participer contre son gré à une comédie”. Elle se
retire du débat sous les protestations.
Au lieu de comprendre qu'il a la responsabilité
de mener une lutte longue et persévérante contre la dégénérescence de
l'organisation, le KAPD conclut hâtivement et condamne l'IC.
Il le déclare, ainsi que le PCR, “perdue pour le
prolétariat”. De plus, bien que des contacts épisodiques existent, aucune
politique commune n'est trouvée entre les délégués de la Gauche italienne et ceux du
KAPD et cela alors que les premiers ont également engagé la lutte contre
l'opportunisme montant dans l'IC sur la question parlementaire.
L'absence du KAPD dans l'IC du fait de son
expulsion va affaiblir la position de la Gauche italienne au 4e Congrès, quand le Parti Communiste
d'Italie sous la direction de Bordiga sera forcé de fusionner avec le Parti
Socialiste italien. Ainsi les Gauches allemande et italienne se retrouvent
toujours à lutter seules contre l'opportunisme ambiant, incapables de mener une
lutte commune. Cependant, le courant réuni autour de Bordiga comprend
parfaitement le besoin de mener un combat tenace pour la défense et le
redressement de l'organisation politique. Ainsi, en 1923, quand Bordiga pense
écrire un manifeste de rupture avec l'IC, il abandonne finalement son projet,
convaincu du besoin de poursuivre son combat au sein de l'IC et au sein du
Parti italien.
A sa conférence extraordinaire de septembre
1921, le KAPD se préoccupe à peine de l'estimation du rapport de forces à
l'échelle mondiale et n'en tire pas les implications sur les tâches immédiates
de l'organisation. La majorité du parti considère encore la révolution comme
immédiatement à l'ordre du jour. La volonté pure semble plus importante que
l'évaluation du rapport des forces. En outre une partie de l'organisation va se
lancer dans l'aventure de la fondation de l'Internationale Communiste Ouvrière
(KAI) au printemps 1922.
Cette incapacité à évaluer l'évolution du
rapport de force entre les classes jouera, en fin de compte, un rôle décisif
dans l'incapacité du KAPD à survivre au reflux général et aux nouvelles
conditions imposées par la contre-révolution triomphante.
Les
réponses erronées des communistes russes
Malgré toutes ses erreurs et ses confusions, le
KAPD a le mérite de poser le problème du conflit croissant entre l'Etat russe
et la classe ouvrière, entre l'Etat russe et l'Internationale, sans être
capable d'y apporter les bonnes réponses. Quant aux communistes russes, ils ont
les plus grandes difficultés à comprendre la nature de ce conflit.
A cause de l'intégration croissante du parti
dans l'appareil d'Etat, ils ne peuvent développer qu'une vision très limitée du
problème. L'attitude de Lénine - qui développa de la manière la plus
claire la vision marxiste sur la question dans l'Etat et la
Révolution en 1917 mais qui, depuis cette date, fait
partie de la direction étatique - met en évidence ces contradictions et
difficultés croissantes.
Aujourd'hui, la propagande bourgeoise se donne
le plus grand mal pour présenter Lénine comme le père du capitalisme d'Etat
totalitaire russe. En réalité, de tous les communistes russes d'alors, Lénine,
avec sa brillante intuition révolutionnaire, est celui qui sera le plus près de
la compréhension que l'Etat transitoire qui est apparu après la révolution
d'octobre, ne représente pas vraiment les intérêts et la politique du
prolétariat. Lénine en conclut d'ailleurs que la classe ouvrière doit lutter
pour imposer sa politique à l'Etat et doit avoir le droit de se défendre contre
lui.
A la 11e conférence du parti en mars 1922, Lénine
remarque avec inquiétude :
“Une année
s'est écoulée, l'Etat est entre nos mains, mais l'Etat fonctionne-t'il comme
nous le voulons ? Non, la machine échappe au contrôle de ceux qui la
conduisent : comme si quelqu'un était aux manoeuvres de la machine, mais
que cette dernière emprunte une voie différente, comme mue par une main
invisible...”
Il défend cette idée en particulier contre
Trotsky dans le débat sur les syndicats en 1921. Alors qu'apparemment la
question du rôle des syndicats au sein de la dictature prolétarienne semble
être la question en jeu, en réalité celle qui est au centre est : est-ce
que la classe ouvrière doit avoir le droit, ou non, de mener son propre combat
de classe pour se défendre contre l'Etat traditionnel ? Selon Trotsky,
puisque l'Etat de transition est par définition un Etat ouvrier, l'idée que le
prolétariat puisse se défendre contre lui est une absurdité. Trotsky, qui a au
moins le mérite de suivre la logique de sa position jusqu'au bout, défend
ouvertement la militarisation du travail. Même si Lénine n'est pas encore
capable de reconnaître clairement que cet Etat n'est pas un Etat ouvrier
(position qui sera développée et défendue plus tard par la revue Bilan dans les années 1930), il insiste
sur la nécessité pour les ouvriers de se défendre eux-mêmes contre l'Etat.
Ce souci parfaitement correct de Lénine ne
permet pas aux communistes russes d'arriver à une vraie clarification sur cette
question. Lénine lui-même, comme d'autres communistes d'alors, continue à
considérer qu'en Russie c'est le poids énorme de la petite-bourgeoisie qui est
la principale source de contre-révolution et non l'Etat bureaucratisé.
“Aujourd'hui,
l'ennemi n'est plus le même qu'hier. L'ennemi, ce ne sont pas les masses des
blancs... L'ennnemi c'est le gris de la gestion économique quotidienne dans un
pays dominé par des petits paysans et dont la grosse industrie est détruite.
L'ennemi, c'est l'élément petit-bourgeois. Le prolétariat est fragmenté,
divisé, épuisé. Les "forces" de la classe ouvrière ne sont pas illimitées...
L'affluence de nouvelles forces du prolétariat est faible, parfois très faible
(...) il faudra encore s'accomoder d'une croissance ralentie des nouvelles
forces de la classe ouvrière ?” (Lénine, Oeuvres
complètes, vol. 33)
Le reflux
de la lutte de classe permet le développement du capitalisme d'Etat
Après les défaites de la classe ouvrière au
niveau international en 1920, les conditions pour la classe ouvrière en Russie
s'aggravent considérablement. De plus en plus isolés, les ouvriers russes se
confrontent à l'Etat - à la tête duquel se trouve le Parti
bolchevik - qui leur impose de plus en plus systématiquement sa violence,
comme à Kronstadt,. L'écrasement de cette révolte a mené au développement des
tendances qui, dans le parti, sont pour le renforcement de l'Etat, si
nécessaire aux dépens de la classe ouvrière, et pour assujettir l'IC à l'Etat
russe.
L'Etat russe est de plus en plus un Etat
“normal” parmi les autres Etats.
Déjà au printemps 1921, à travers des
négociations secrètes, la bourgeoisie allemande prend contact avec Moscou afin
d'explorer les possibilités de coopération entre les deux pays au niveau
armement. Il est envisagé, par exemple, de faire fabriquer des avions par
Albatrosswerke, des sous-marins par Blöhm et Voss, des fusils et des munitions
par Krupp.
A la fin de l'année 1921, quand la Russie propose une
conférence générale pour l'établissement de relations entre elle et le monde
capitaliste, les négociations secrètes entre l'Allemagne et la Russie ont lieu depuis
longtemps. A la conférence de Gênes, Tchitchérine, le dirigeant de la
délégation russe exalte les immenses possibilités d'exploitation des ressources
potentielles de la Russie
grâce à la coopération avec les capitalistes occidentaux. Quand cette
conférence prend fin, l'Allemagne et la Russie ont déjà conclu non loin de là, à
Rappallo, un accord secret. Comme l'écrit E.H. Carr :“C'était la première fois que, dans une
affaire diplomatique importante, la
Russie soviétique aussi bien que la République de Weimar
rencontraient un partenaire sur un pied d'égalité.” (La révolution bolchevique, tome 3, Editions de minuit) Mais
Rappallo est plus que cela.
Durant l'hiver 1917-18 le traité de
Brest-Litovsk n'est signé qu'après l'offensive allemande contre la Russie parce que les
bolcheviks veulent ainsi protéger le bastion isolé de la révolution
prolétarienne mondiale contre l'attaque capitaliste de l'impérialisme allemand.
Ce traité est non seulement imposé à la classe ouvrière russe mais aussi il
n'est signé qu'après un grand débat ouvert au sein du parti bolchevik. Par
contre, il n'en est pas de même avec la signature du traité de Rappallo. Ce
dernier traité, signé par les représentants de l'Etat russe, contient des
accords secrets sur les armes; mais, de plus, au 4e Congrès mondial de novembre 1922, il n'est
même pas mentionné.
Les instructions données par l'IC aux PC en
Turquie et en Perse “pour appuyer le
mouvement en faveur de la libération nationale en Turquie (et en Perse)”
aboutissent en fait à une situation où les bourgeoisies nationales respectives
peuvent massacrer la classe ouvrière beaucoup plus facilement. La volonté de
maintenir des liens solides avec ces différents Etats montre que l'Etat russe
fait prévaloir ses propres intérêts.
Etape par étape, l'IC se soumet aux besoins de
la politique étrangère de l'Etat russe. Tandis qu'en 1919, à l'époque de sa
fondation, l'IC a pour orientation principale la destruction des Etats
capitalistes, à partir de 1921, celle de l'Etat russe est vers sa
stabilisation. La révolution mondiale qui ne réussit pas à s'étendre donne
suffisamment de latitude à l'Etat russe pour faire valoir sa place.
A la conférence commune des “partis ouvriers”
qui se tient au début avril 1922 à Berlin, et à laquelle l'IC invite les partis
de la 2e et 2e 1/2 Internationales([1]), la délégation de l'IC
essaya surtout d'obtenir des appuis pour la reconnaissance de la Russie soviétique, pour
l'établissement de relations commerciales entre la Russie et l'Ouest et pour
l'aide à la reconstruction de la Russie. Tandis qu'en 1919, le rôle de la 2e Internationale
comme boucher de la classe ouvrière était dénoncé, et tandis qu'en 1920 au 2e Congrès
avaient été adoptées les 21 conditions d'admission afin de se délimiter de la 2e Internationale
et la combattre, ce fut au nom de l'Etat russe que la délégation de l'IC
s'assit à la même table que les partis de la 2e Internationale. Il était devenu
évident que l'Etat russe n'était plus intéressé dans l'extension de la
révolution mondiale mais au renforcement de l'Etat. Plus l'IC était à la
remorque de l'Etat, plus clairement elle tournait le dos à l'internationalisme.
La
croissance hypertrophique de l'appareil d'Etat en Russie
L'orientation politique prise par l'Etat russe
en vue d'être reconnu par les autres Etats va de pair avec son propre
renforcement en Russie même. L'intégration toujours croissante du parti dans
l'Etat, l'augmentation de la concentration du pouvoir dans les mains d'un
cercle toujours plus concentré et limité de “forces dirigeantes”, la dictature
croissante de l'Etat sur la classe ouvrière sont le résultat des efforts
tenaces de ces forces favorables au renforcement de l'appareil d'Etat aux
dépens de la vie même de la classe ouvrière.
En avril 1922, Staline est nommé secrétaire
général du parti à son 11e congrès. A partir de là, il occupe trois postes importants en
même temps : il est commissaire du peuple aux questions nationales,
commissaire du peuple pour l'inspection ouvrière et paysanne et il est membre
du Bureau Politique. En tant que secrétaire général, il prend rapidement en
main la vie quotidienne du parti et s'arrange pour rendre le Bureau Politique
dépendant du secrétaire général. Auparavant, il avait déjà été nommé à la tête
des “activités d'épuration” en mars 1921 au 10e Congrès du parti (2[2]). Quelques membres du
“Groupe de l'Opposition Ouvrière” demandent au Comité Exécutif de l'IC de “dénoncer le manque d'autonomie, la
suppression de toute initiative ouvrière et le combat contre les membres qui
ont des opinions divergentes. (...) Les forces unies du parti et de la
bureaucratie syndicale profitant de leur pouvoir et de leur position battent en
brèche le principe de la démocratie ouvrière.” (Rosmer) Mais après que le
PCR ait exercé une pression sur le Comité Exécutif, celui-ci finit par rejeter
la plainte du groupe de “l'Opposition Ouvrière”.
Au lieu de laisser la responsabilité de nommer
les délégués aux sections locales du parti, au fur et à mesure que le parti
s'intègre à l'Etat, ces nominations sont faites par la direction du parti et
donc par l'Etat. Les élections et les votes dans le parti sur une base locale
ne sont plus désirés dans la mesure où le pouvoir de décision est de plus en
plus entre les mains du secrétaire général et du bureau d'organisation qui est
tenu par Staline. Tous les délégués pour le 12e Congrès du parti en avril 1923 sont d'ailleurs
nommés par la direction du parti.
Si nous soulignons le rôle du parti ici, ce
n'est pas parce que nous voulons réduire le problème de l'Etat à une seule
personne - Staline - et donc limiter et sous-estimer le danger venant
de l'Etat. La raison en est que l'Etat qui a surgi après l'insurrection
d'octobre 1917, qui absorbe le Parti bolchevik dans ses structures et qui étend
ses tentacules sur l'IC, est devenu le centre de la contre-révolution. Mais la
contre-révolution n'est pas processus anonyme animé par des forces inconnues,
sans visage ou invisibles. Elle prend forme concrètement dans le parti et dans
l'appareil d'Etat. Staline, le Secrétaire général, est un des représentants
importants de ces forces qui tirent les fils du parti à différents niveaux et
qui luttent contre tout ce qui reste de révolutionnaire dans le parti.
Au sein du Parti bolchevik, en effet, ce
processus de dégénérescence provoque des résistances et des convulsions que
nous avons déjà traitées plus spécifiquement dans nos articles dans la Revue Internationale n° 8 et 9.
Malgré les confusions que nous avons
mentionnées, Lénine va devenir l'un des opposants les plus déterminés de
l'appareil d'Etat. Après avoir été frappé une première fois par une attaque
cérébrale en mai 1922 et une seconde le 9 mars 1923, il rédige un document
- connu plus tard comme son testament - dans lequel il demande le
remplacement de Staline en tant que Secrétaire général. Ce document montre que
Lénine, qui a longtemps travaillé avec Staline, veut rompre avec lui et même
veut engager le combat contre lui. Cependant, parce qu'il est cloué au lit,
luttant contre sa propre agonie, sa rupture et sa déclaration de guerre ne sont
pas publiées dans la presse du parti qui est, à ce moment-là, tenu fermement
par le Secrétaire général, Staline lui-même !
Au même moment, ce n'est pas un hasard si
Kamenev, Zinoviev et Staline, qui vont constituer la nouvelle direction en
composant une “troïka”, défendent la conception typiquement bourgeoise de la
nécessité d'un “successeur” à Lénine. C'est dans le contexte d'une lutte pour
le pouvoir au sein du parti qu'un groupe d'opposants à la “troïka” fait
paraître, durant l'été 1923, la “Plate-forme des 46” qui critique l'étouffement de
la vie prolétarienne dans le parti, lequel, pour la première fois depuis
octobre 1917, a
refusé d'appeler à la révolution mondiale à l'occasion du 1ermai 1922.
A l'été 1923, un certain nombre de grèves
éclatent en Russie, particulièrement à Moscou.
Au moment où l'Etat russe renforce sa position
en Russie et fait tout pour être reconnu par les grands Etats capitalistes, le
processus de dégénérescence de l'IC, après le tournant opportuniste du 3e Congrès, s'accélère sous la pression de l'Etat
russe.
Le 4eCongrès mondial : la soumission à l'Etat russe
En adoptant la politique de Front Unique à son 4e Congrès en
novembre 1922, l'IC
jette par-dessus bord les positions de principes des 1er et 2e congrès au
cours desquels il avait insisté sur la démarcation la plus claire avec la
social-démocratie ainsi que sur le combat à mener contre elle.
Pour justifier sa politique, l'IC met en avant
que le rapport de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat montre que “les grandes masses prolétariennes ont perdu
leur foi dans leur capacité de s'emparer du pouvoir dans un avenir prévisible.
Elles sont repoussées vers une position défensive (...) alors la conquête du
pouvoir comme tâche immédiate n'est pas à l'ordre du jour.” (intervention
de Radek citée par E.H. Carr, La
révolution bolchevique, Editions de Minuit). Par conséquent, il est
nécessaire de s'unir avec les ouvriers qui sont encore sous l'influence de la
social-démocratie :
“Le slogan
du 3e congrès adressé "aux masses" est
plus valide que jamais (...) Les tactiques du front uni est une proposition de
lutte unitaire des communistes avec tous les ouvriers issus d'autres Partis ou
d'autres groupes (...) Dans certaines circonstances, les communistes doivent se
préparer à s'allier des ouvriers non communistes et avec des organisations
ouvrières, afin de constituer un gouvernement.” (“Thèses sur la tactique du Comintern”, 4e congrès)
C'est le Parti Communiste allemand (le KPD) qui
est le premier parti à encourager cette tactique comme nous le verrons dans le
prochain article de cette série.
Au sein de l'IC, ce nouveau pas opportuniste qui
pousse les ouvriers dans les bras de la social-démocratie, rencontre la
résistance acharnée de la
Gauche italienne.
Déjà en mars 1922, une fois les thèses sur le
front unique adoptées, Bordiga écrit :
“Pour ce
qui est du "gouvernement
ouvrier", nous demandons :
pourquoi veut-on s'allier avec les social-démocrates ? Pour faire les
seules choses qu'ils savent, peuvent et veulent faire, ou bien pour leur
demander de faire ce qu'ils ne savent, ne peuvent, ni ne veulent faire ?
Veut-on que nous disions aux social-démocrates que nous sommes prêts à
collaborer avec eux, même au parlement et même dans ce gouvernement qu'on a
baptisé "ouvrier" ?
Dans ce cas, c'est-à-dire si l'on nous demande d'élaborer au nom du parti
communiste un projet de gouvernement ouvrier auquel devraient participer des
communistes et des socialistes, et de présenter ce gouvernement aux masses
comme un "gouvernement anti-bourgeois", nous répondrons, en prenant l'entière responsabilité de notre
réponse, qu'une telle attitude s'oppose à tous les principes fondamentaux du
communisme. Accepter cette formule politique signifierait, en effet, tout
simplement déchirer notre drapeau, sur lequel il est écrit : il n'existe
pas de gouvernement prolétarien qui ne soit constitué sur la base de la
victoire révolutionnaire du prolétariat.” (26 mars 1922, dans La défense de la continuité du programme
communiste, Editions programme communiste)
Au 4e Congrès, le PC d'Italie déclare que “le parti communiste n'acceptera donc pas de
faire partie d'organismes communs à différentes organisations politiques...
(il) évitera également d'apparaître comme
co-participant à des déclarations communes avec d'autres partis politiques,
lorsque ces déclarations contrediront en partie son programme et seront
présentées au prolétariat comme le résultat de négociations pour trouver une
ligne d'action commune. (...) Parler
de gouvernement ouvrier (...) c'est
nier en pratique le programme politique communiste, c'est-à-dire la nécessité
de préparer les masses à la lutte pour la dictature.” (Thèses sur la tactique de l'Internationale Communiste présentées
par le PC d'Italie au 4e Congrès mondial, 22 novembre 1922)
Mais après l'exclusion du KAPD de l'IC à l'automne
1921, qui fait taire la voix la plus critique contre la dégénérescence de l'IC,
la Gauche
italienne se retrouve, une fois encore, seule à défendre la position de la Gauche Communiste.
A la même époque, un événement est à prendre en
considération : en octobre 1922, Mussolini prend le pouvoir en Italie, ce
qui conduit à une aggravation des conditions de vie pour les révolutionnaires.
“Absorbée” par cette question, la
Gauche italienne a du mal à se mobiliser contre la
dégénérescence en cours de l'IC et du parti bolchevik.
En même temps, le 4e Congrès met en place les conditions de la
soumission future de l'IC aux intérêts de l'Etat russe. Confondant les intérêts
de l'Etat russe et ceux de l'IC, le président de cette dernière, Zinoviev,
affirme sur la question de la stabilisation du capitalisme et des attaques
contre la Russie
qui s'achèvent : “Nous pouvons dès à
présent dire sans exagération que l'Internationale Communiste a survécu à ses
moments les plus difficiles, et qu'elle s'est consolidée à tel point qu'elle
n'a plus à craindre les attaques de la réaction mondiale.” (La révolution bolchevique,
E.H. Carr, Editions de minuit)
Puisque la perspective de conquête du pouvoir ne
se pose plus immédiatement, le 4e Congrès donne l'orientation, outre la tactique
de front unique, que la classe ouvrière doit concentrer ses efforts sur le
soutien et la défense de la
Russie. La résolution sur la Révolution russe montre
bien jusqu'à quel point l'analyse que fait l'IC part du point de vue des
intérêts de l'Etat russe et non plus de ceux de la classe ouvrière
internationale, mettant ainsi la construction de la Russie au premier
plan :
“Le 4e Congrès
mondial de l'Internationale Communiste exprime au peuple travailleur de la Russie des Soviets ses
remerciements les plus profonds et son admiration sans bornes pour avoir (...) su défendre victorieusement jusqu'à
aujourd'hui contre tous les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur les
conquêtes de la révolution (...). Le
4eCongrès
mondial constate avec la plus grande satisfaction que le premier Etat ouvrier
du monde, issu de la révolution prolétarienne, a complètement prouvé sa force
de vie et de développement au cours des cinq années de son existence, malgré
les difficultés et des dangers inouïs. L'Etat soviétiste est sorti renforcé des
horreurs de la guerre civile. (...)
Le 4e Congrès mondial constate avec satisfaction que
la politique de la Russie
des Soviets a assuré et renforcé la condition la plus importante pour
l'instauration et le développement de la société communiste, le régime des
Soviets, c'est-à-dire la dictature du prolétariat. Car, seule, cette dictature
est capable de surmonter toutes les résistances bourgeoises à l'émancipation
totale des travailleurs et d'assurer ainsi la défaite complète du capitalisme et
la voie libre vers la réalisation du communisme.”
“Ne
touchez pas à la Russie
des Soviets ! Reconnaissance de la République des Soviets !”
“Tout
renforcement de la Russie
des Soviets équivaut à un affaiblissement de la bourgeoisie mondiale.” (Résolution sur la
Révolution Russe, 4e Congrès de l'IC)
Le degré de contrôle de l'IC par l'Etat russe,
six mois après Rappallo, devient palpable lorsque, dans le contexte de montée
des tensions impérialistes, la
Russie envisage la possibilité d'établir un bloc militaire
avec un autre Etat capitaliste. L'IC affirme qu'une telle alliance peut être
utilisée pour le renversement d'un autre régime bourgeois et montre, dans la
réalité, qu'il est de plus en plus un instrument de l'Etat russe : “J'affirme que nous sommes dès maintenant
assez forts pour conclure une alliance avec une bourgeoisie afin de pouvoir, au
moyen de cet Etat bourgeois, renverser une autre bourgeoisie... En supposant
qu'une alliance militaire ait été conclue avec un Etat bourgeois, le devoir des
camarades de chaque pays est de contribuer à la victoire des deux alliés.”
(Boukharine au congrès, cité par E.H. Carr, idem) Quelques mois plus tard,
l'IC et le PC allemand mettent en avant la perspective d'une alliance entre la
“nation allemande opprimée” et la Russie. Dans l'antagonisme entre l'Allemagne et
les pays vainqueurs de la 1re Guerre
mondiale, l'IC et l'Etat russe prennent position en faveur de l'Allemagne qui
est présentée comme victime des intérêts impérialistes français.
Déjà en janvier 1922, au “1er congrès des
travailleurs de l'Extrême-Orient”, l'IC donne, comme une orientation centrale,
le besoin d'une coopération entre les communistes et les “révolutionnaires
non-communistes”. Dans ses thèses sur la tactique, le 4e Congrès mondial décide le
soutien à “tout mouvement
national-révolutionnaire dirigé contre l'impérialisme” et rejeta fermement
en même temps “le refus des communistes
des colonies de prendre part à la lutte contre l'oppression impérialiste sous
le prétexte de "défense" exclusive
des intérêts de classe, est le fait d'un opportunisme du plus mauvais aloi qui
ne peut que discréditer la révolution prolétarienne en Orient.” (“Thèses générales sur la question d'Orient”)
Ainsi l'IC contribue à désorienter et à
affaiblir grandement la classe ouvrière.
Après que la vague révolutionnaire a atteint son
point culminant en 1919, qu'elle connaît une phase de reflux suite à l'échec de
l'extension internationale de la révolution, une fois que l'Etat russe a
renforcé sa position et soumis l'IC à ses intérêts, la bourgeoisie peut se
sentir suffisamment forte au niveau international et établir des plans pour
donner le coup fatal à la partie de la classe ouvrière qui reste la plus
combative : le prolétariat d'Allemagne. Nous examinerons donc les événements
de 1923 en Allemagne dans le prochain article.
DV.
[1] . L'“Internationale
2 1/2” est le nom donné par les communistes à la tentative avortée de
regroupement des éléments “centristes” qui se sont séparés de la Social-démocratie
du fait de la guerre tout en refusant d'adhérer à l'IC.
[2] Alors que le nombre de membres a augmenté en
1920 jusqu'à 600 000, entre 1920-21 quelques 150 000 membres sont
expulsés du parti. Il est clair que ne sont pas expulsés que des carriéristes,
mais aussi beaucoup d'éléments ouvriers. La “commission d'épuration” dirigée
par Staline est un des organes les plus puissants en Russie.
Poster un nouveau commentaire