6° congrès du Partito Comunista Internazionalista - Un pas en avant pour la Gauche Communiste

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Dans le n° 13 de Prometeo, le Partito Comunista Internazionalista – Battaglia Co­munista (PCInt) a publié les docu­ments élaborés pour son 6e congrès.

Le congrès est l'acte le plus important dans la vie d'une organisation révolu­tionnaire. C'est l'organe souverain qui décide collecti­vement des orientations, des analyses et des positions program­matiques et organisation­nelles. Cela est en soi une raison suffisante pour se pro­noncer sur les décisions adoptées par le PCInt. Cependant, il existe une raison plus importante encore qui nous pousse à le faire : nous voulons souligner la prise de position globale du congrès qui montre une volonté de donner des ré­ponses aux ques­tions et enjeux posés au prolétariat et à son avant-garde par l'évolution de la situation historique : « Le congrès a servi substantiel­lement à fixer et intégrer dans le patrimoine 'historique' du parti ce que nous avions examiné et, dans les limites de nos for­ces, élaboré face aux changements ré­pétés de la situation ; signaler le début de ce que nous inclinons à définir comme une nouvelle phase dans la vie politique du parti et plus généralement de la gauche communiste. » (Prometeo, n° 13)

Cette conscience d'une « nouvelle phase » dans la vie politique du PCint et de la Gauche communiste a poussé le PCInt à modifier certains éléments de la plate-forme programmatique et des cri­tères de regrou­pement du BIPR ([1]) qui vont selon nous dans le sens d'une cla­rification pour l'en­semble du milieu ré­volutionnaire. C'est pourquoi nous pen­sons que le congrès a signifié un renfor­cement de l'ensemble de la Gauche communiste dans le combat pour sa dé­fense et son développement.

Evidemment, le salut et l'appui à ces élé­ments positifs du congrès ne signi­fient en aucune manière que nous met­tons de côté les divergences et la criti­que des documents du congrès quand nous sommes franche­ment en désac­cord.. Dans le présent article nous al­lons signaler quelques-unes de ces di­vergences mais nous montrerons surtout ce que nous considérons comme une contribu­tion pour l'ensemble de l'avant-garde com­muniste, comme un renfor­cement des posi­tions communes de la Gauche communiste. C'est uniquement en partant de ce cadre que nous pour­rons être amenés à développer ultérieu­rement des divergences et des criti­ques.

La dénonciation de la mystification démocratique

L'histoire du mouvement ouvrier au 20e siècle a montré clairement que la soi-di­sant « démocratie » est la principale arme de la bourgeoisie contre le prolé­tariat. La masca­rade démocratique per­met à l'Etat capitaliste de tromper, de diviser les ouvriers et de les dévoyer de leur terrain de classe ce qui lui permet, une fois ce travail accompli, d’organiser une répression implacable qui en géné­ral n'a rien à envier à celle exercée par les formes les plus crues de la dictature du capital (fascisme ou stalinisme).

Dans la situation actuelle, du fait de la dés­orientation dans laquelle se trouve la classe ouvrière (conséquence de l'ef­fon­drement des régimes faussement « communistes » et de toute la campa­gne anticommuniste qu'a organisée de­puis la bourgeoisie mondiale), la mysti­fication démocratique connaît un nou­veau regain et c'est pour cela que nous assistons à un battage constant, mobili­sant tous les moyens de l'Etat pour dé­voyer les prolétaires vers le terrain pourri de la dé­fense de la « démocratie ».

De ce point de vue, en ce qui concerne la dénonciation de la mystification dé­mocrati­que, l'ancienne plate-forme du BIPR de 1984 ([2]) contenait des ambi­guïtés et des lacunes. Ainsi le BIPR gardait le silence sur les élec­tions et le parlementarisme. De plus, il af­firmait que « la révolution démocratique n'est déjà plus une voie praticable. On doit la considérer (et cela depuis longtemps) comme définitivement fermée dans les citadelles impérialistes, impossibles à répé­ter dans d'autres lieux dans la pé­riode de décadence. » Nous sommes tout à fait d'accord avec cela, mais si la « révolution démocratique » était bien dénoncée comme quelque chose d'« impossible », le PCint ne se pronon­çait pas clairement sur la possibi­lité ou non de mener une lutte « tactique » pour « la démocratie » ([3]) alors que, par ailleurs, il parlait de « la prise en charge possible de la revendication de certaines libertés élémentaires dans l'agita­tion politique révolutionnaire. »

Dans la nouvelle version de la plate-forme, la clarification est importante :

D'une part le BIPR ne se limite pas à dé­noncer les « révolutions démocra­ti­ques » ; il attaque « la lutte pour la dé­mocratie » :« l'ère de la lutte dé­mocrati­que est terminée depuis long­temps et ne peut pas se poser dans l'ère impéria­liste. »

De plus, le BIPR a ajouté un paragra­phe qui signifie un rejet explicite des élec­tions : « La tactique du parti ré­vo­lution­naire se dirige vers la des­truction de l'Etat et l'instauration de la dictature du prolétariat. Les com­munistes ne se font pas d'illusions sur le fait que la liberté des ouvriers puisse être conquise au tra­vers des élections d'une majorité au Parlement. »

De manière plus concrète, le BIPR a ajou­té un autre paragraphe où il af­firme que la « démocratie parlemen­taire est la feuille de vigne qui cache la honte de la dicta­ture bourgeoise. Les véritables organes de pouvoir dans la société capitaliste rési­dent en dehors du parlement. »

Le BIPR a repris les "Thèses sur la dé­mo­cratie" du 1er congrès de l'Internationale communiste et s'y est rattaché avec profon­deur dans ses ana­lyses et perspectives. Il y manque ce­pendant, à notre avis, une con­damna­tion explicite de l'utilisation des élec­tions. Par exemple, le BIPR ne dénonce pas la théorie du parlementarisme révo­lution­naire défendue par l'IC. Cette théorie recon­naissait que le parlement est une feuille de vigne de la domination bourgeoise et qu'on ne pouvait prendre le pouvoir par la voie électorale et par­lementaire. Cependant, elle préconisait l' « utilisation révolutionnaire » du parlement comme tribune d'agitation et moyen de dénonciation. Cette position, clai­rement erronée à l'époque, est au­jourd'hui contre-révolutionnaire en étant utilisée par les trotskistes pour ramener les ouvriers dans le giron des élections.

D'autre part, le BIPR a conservé le pa­ragra­phe qui fait référence à la « revendication de certains éléments de liberté (comme partie) de la propa­gande révolutionnaire. » A quoi se ré­fère le BIPR ? Soutient-il, comme le fai­sait le FOR ([4]), que même s'il faut reje­ter la démocratie parlementaire et les élections, il existerait certaine « libertés élémentaires » de réunion, d'associa­tion, etc. que la classe ouvrière devrait tenter de con­quérir légalement comme premier pas dans sa lutte ? Défend-il, comme le font certains groupes trotskis­tes radicaux que ces « libertés minima­les » sont un élément d'agi­tation qui, même si elle ne peuvent être ob­tenues dans le capitalisme, servent à sa défense pour « faire avancer la con­science » ? Il serait bien que le BIPR clarifie cette question.

La question syndicale

Le PCInt avait déjà défendu une posi­tion assez claire sur la question syndi­cale en ce qui concerne le rejet de la position bour­geoise traditionnelle selon laquelle les syn­dicats seraient en quel­que sorte des organes « neutres » dont l'orientation vers le proléta­riat ou vers la bourgeoisie dépendrait de ceux qui les dirigent. Cette position était claire­ment condamnée dans la plate-forme de 1984 : « Il est impossible de conquérir ou de changer les syndicats : la révolu­tion prolétarienne devra nécessairement passer sur leur cadavre. »

Dans les positions adoptées au congrès de 1997, il y a eu des modifications qui parais­sent assez minimes à première vue. Le BIPR a supprimé un paragraphe présent dans la plate-forme de 1984 qui invalidait dans la pratique la clarté af­firmée théoriquement : « dans le cadre de ces principes (l'affirmation mention­née plus haut niant toute possibilité de conquérir ou de changer les syndicats) la possibilité d'actions con­crètes diffé­rentes en ce qui concerne l'utili­sation du travail communiste dans les syn­di­cats est une question qui relève de l'élabo­ration tactique du parti. » Il nous semble tout à fait valable d'avoir éliminé ce para­graphe parce que sa si­gnification reléguait les affirmations de principe contre les syndi­cats au sanc­tuaire de la « stratégie » pour laisser les mains li­bres aux impératifs « tactiques » élasti­ques de « travail dans les syndicats ».

Egalement dans le même sens, le BIPR a modifié le paragraphe suivant de la plate-forme de 1984 : « le syndicat n'est pas et ne peut pas être l'organe de masse de la classe ouvrière en lutte » en supprimant le terme « en lutte » qui signifiait, sans le dire ouver­tement, que le BIPR ne rejetait pas l'idée que les syndicats puissent être des organes de masse de la classe ouvrière quand celle-ci n'était pas en lutte. Cette correction est en­core renforcée dans le document adopté au congrès de 1997 intitulé « Les syndicats aujourd'hui et l'action com­muniste » qui affirme : « on ne peut se doter d'une vérita­ble défense des inté­rêts, même immédiats, des travailleurs autrement qu'en dehors et contre la li­gne syndicale. » (Thèse 7, Prometeo n° 13). Avec cette précision le BIPR ferme la porte au mensonge trotskiste de la « double nature » des syndicats, sup­posés favorables aux travailleurs dans les moments de calme social et réac­tionnaires dans les moments de lutte et de montée révolutionnaire. C'est une ar­gutie pour re­tourner à l'enfermement syndical à laquelle est sensible le cou­rant bordiguiste. Nous pensons que l'élimination de ce terme « en lutte » par le BIPR condamne cette position, même si cela aurait pu être dit plus clai­re­ment.

De la même manière le BIPR, dans le do­cument mentionné ci-dessus, se dé­marque aussi du syndicalisme de base, cette variante radicalisée du syndica­lisme qui attaque de façon virulente les grandes centrales syndi­cales et ses diri­geants pour mieux défendre la préten­due « nature ouvrière » du syndica­lisme. En effet il affirme que « les diffé­ren­tes tentatives de construire de nou­veaux syndicats ont fait naufrage dans une kyrielle de sigles syndicalistes de base, dont beau­coup sont à la recher­che lé­gale de pouvoirs contractuels institu­tionnels, suivant en cela les syn­dicats officiels. » (Thèse 8).

Nous saluons également le fait que le BIPR ait remplacé le paragraphe sui­vant : « le syndicat est l'organe de mé­diation entre le travail et le capital », par la formulation beaucoup plus claire : « les syndicats sont nés comme instru­ments de négociation des conditions de la vente de la force de tra­vail. » L'ancienne formulation était dange­reuse pour deux raisons :

D'un côté, elle concédait aux syndi­cats un caractère intemporel d'organes de média­tion entre le travail et le capital, aussi bien dans la période as­cendante que dans la période déca­dente du capitalisme, alors qu'il est dit maintenant qu'ils « sont nés comme instrument de négociation... », ce qui distingue la position du BIPR de la vision bordiguiste typique selon la­quelle les syndicats n'ont jamais changé.

D'un autre côté, l’idée même d' « organes de médiation entre le travail et le capi­tal » est erronée car elle ouvre la porte à la vision des syndicats comme organes si­tués entre les deux classes antagoniques de la société. Dans la période ascendante du capitalisme les syndicats n'étaient pas des organes de médiation entre les classes mais des instruments du com­bat proléta­rien, créés par la lutte des ouvriers et violemment persécutés par la bourgeoisie. Il est donc plus clair de parler d'organes « nés comme instru­ment de négociation des conditions de la vente de la force de travail » car c'était une de leurs fonctions dans cette période historique, dérivée de la possibilité d'obtenir des améliorations et des réformes en faveur des ouvriers. Le BIPR oublie cependant l'autre di­mension qu'avaient les syndicats, une dimension soulignée par Marx, Engels et les autres révolutionnaires : celle d'être des « écoles du commu­nisme », des instruments d'or­ganisa­tion et, dans un certain sens, égale­ment de clarification, des couches les plus importantes de la classe ouvrière.

Enfin, le BIPR a effectué une modifica­tion significative sur la question de l'in­tervention des communistes dans la lutte de classe. Il s'agit de la question des « groupes commu­nistes d'usine ». La plate-forme de 1984 disait que « la possibilité de favoriser le développe­ment des luttes du niveau immé­diat au­quel elles naissent à celui, plus géné­ral, de la lutte politique anticapitaliste, dé­pend de la présence et du caractère opéra­tionnel des groupes communistes d'usine. », alors que la rédaction adop­tée en 1997 est : « la possibilité que les luttes se développent du plan contingent à celui plus large de la lutte politique anticapitaliste est subordon­née, de fait, à la présence et l'opérativité des com­munistes à l'intérieur des lieux de tra­vail pour fournir un stimulant aux ou­vriers et indiquer la perspective à sui­vre. » Nous partageons pleinement la préoccu­pa­tion du BIPR quant au déve­loppe­ment des moyens d'intervention des ré­volu­tionnaires dans le processus concret de la lutte et de la politisation de la classe. Cependant, si la préoccupation est juste, la réponse donnée nous paraît demeurer restrictive.

D'un côté le BIPR a éliminé valable­ment l'idée selon laquelle la politisation de la lutte immédiate des ouvriers dé­pend de « la présence et l'opérativité des groupes com­munistes d'usine » ([5]), mais d'un autre côté il maintient que la politisation anticapita­liste des luttes ou­vrières « est subordonnée à la pré­sence et l'opérativité des communis­tes à l'in­térieur des lieux de travail ».

La « possibilité que les luttes se déve­loppent du plan contingent à celui plus large de la lutte politique anticapita­liste » ne dépend pas seulement de la présence des communis­tes « sur les lieux de travail ». Les révolu­tionnaires doivent développer une présence politi­que dans les luttes de la classe à tra­vers une intervention par la presse, les tracts, les prises de parole, dans les grèves et dans les manifestations, dans les assem­blées et les réunions, bref, partout où cette intervention est possible, pas seu­lement sur les lieux de travail où pré­existe une pré­sence d'éléments révolu­tionnaires, comme le laisse à penser la formulation du BIPR.

Selon l'autre document, « Les syndicats aujourd'hui et l'action communiste », les communistes devraient constituer autour d'eux des « organismes d'inter­vention dans la classe » qui pourraient être « d'usine » ou « territoriaux ».

Là aussi, la formulation nous paraît as­sez vague. Suivant les différents mo­ments du rapport de forces entre les classes, peuvent surgir différentes for­mes d'organismes au sein du proléta­riat :

dans les moments de développement des luttes, ce que nous appelons des comités de lutte qui sont des organis­mes au sein desquels se regroupent les éléments com­batifs qui se donnent pour objectif de con­tribuer à l'exten­sion des combats et à leur prise en charge par les ouvriers au travers des assemblées et des comités de délégués élus et révocables ; plus que « d'usine », ils regroupent ou tendent à regrouper des travailleurs de diffé­rents secteurs ;

dans des moments moins cruciaux ou lors du recul après une période de lutte in­tense, des petites minorités créent des groupes ouvriers ou cercles de discussion, plus liés au besoin de tirer des leçons de la lutte et orientés vers les problèmes plus généraux de la lutte ouvrière.

Face à ces tendances de la classe, la position des révolutionnaires rejette le « spontanéisme » qui consiste à « attendre que la classe par elle-même et de façon isolée les crée ». Les révo­lutionnaires in­terviennent dans ces or­ganismes et n'hésitent pas à proposer et susciter leur formation si les conditions sont adéquates pour leur ap­parition. Ces organismes ne sont pas pour autant des « organismes d'intervention des com­munistes », ils sont des organismes de la classe et dans la classe, dont l'in­ter­vention est distincte de celle de l'or­gani­sation politi­que communiste. C'est pourquoi nous pen­sons que la formula­tion du BIPR reste ambi­guë et laisse entrouverte la porte à la con­ception d'organisations intermédiaires entre la classe ouvrière et les organisations com­munistes.


Le rôle du parti et la lutte pour sa constitution à notre époque

Le parti communiste mondial est un instru­ment indispensable pour le prolé­tariat. Comme le démontre l'expérience de la révo­lution d'octobre 1917, le pro­lé­tariat ne peut pas parvenir à la victoire du processus révo­lutionnaire et prendre le pouvoir sans consti­tuer en son sein le parti qui intervient, dirige politiquement et impulse son action révolu­tionnaire.

Avec la défaite de la vague révolution­naire mondiale de 1917-23 et la dégéné­rescence des partis communistes, les groupes de la Gauche communiste ont essayé de tirer les leçons concrètes que ces expériences ont ap­portées sur la question du parti :

En premier lieu, ils se sont consacrés à la question programmatique : la cri­tique et le dépassement des points faibles du pro­gramme de l'Internationale communiste qui ont contribué à sa dégénérescence, parti­culièrement sur les questions syndi­cale, parlementaire et la prétendue « libération nationale » des peuples.

En second lieu, ils ont procédé au dé­pas­sement de la conception du parti de masse liée aux tâches que le prolé­tariat devait accomplir dans la période ascendante du capitalisme (organi­sa­tion et éducation de la classe étant donné le poids de ses origi­nes dans l'artisanat et la paysannerie ; partici­pation dans le parlement, étant donné la possibilité de la lutte pour des amé­liorations et des réformes).

Cette ancienne conception a conduit à la vision que le parti représente, encadre la classe et prend le pouvoir en son nom, vi­sion erronée qui s'est révélée dange­reuse et néfaste dans la période révolu­tionnaire de 1917-23. Face à cela, les groupes les plus avancés de la Gauche communiste ont clari­fié que le parti est indispensable pour la classe non comme organe de masse mais comme force mi­noritaire capable de se con­centrer sur la tâche de développer sa con­science et sa détermination politique ([6]) ; non comme organe pour exercer le pouvoir au nom de la classe mais comme facteur le plus dynamique et le plus avancé qui contri­bue, par son intervention et sa clarté, à ce que la classe exerce collecti­vement et mas­sivement le pouvoir au travers des conseils ouvriers.

La position adoptée par le BIPR dans sa plate-forme de 1984, si elle montre bien une clarification sur les questions pro­grammati­ques (qui, comme nous l'avons vu dans les parties précédentes de cet article, a été plus développée dans le congrès de 1997), ex­primait aussi une position ambiguë, faite d'affirma­tions générales et vagues, sur la ques­tion cruciale du parti, ses relations avec la classe, sa forme d'organisation et le pro­cessus de sa construction. Par con­tre, les documents du récent congrès précisent ces questions et mon­trent une conception beaucoup plus claire sur le pro­cessus de construction du parti et sur les pas concrets que doi­vent faire les organisations communis­tes dans la période actuelle.

Dans la plate-forme de 1984, le BIPR di­sait : « Le parti de classe est l'organe spéci­fique et irremplaçable de la lutte révolu­tionnaire car il est l'organe po­litique de la classe. » Nous sommes d’accord avec l’idée que le parti est un organe spécifique (il ne peut pas se con­fondre ni se diluer dans l'en­semble de la classe) et qu’il est effective­ment ir­rem­plaçable ([7]). Cependant la for­mule « il est l'organe politique de la classe » peut laisser entendre, sans aller jusqu'à l'af­firmer ouvertement (comme le font les bordiguistes), que le parti est l'organe de la prise du pouvoir au nom de la classe.

La rédaction de 1997 donne une préci­sion très importante qui va dans le sens de posi­tions plus conséquentes de la Gauche com­muniste : « Le parti de classe, ou les orga­nisations desquelles il naîtra, comprennent la partie la plus consciente du prolétariat qui s'organise pour défendre le programme révolu­tionnaire. » D'une part, même si ce pas­sage le dit de façon indirecte et implicite ([8]), le BIPR rejette la vision bordiguiste se­lon laquelle le parti est auto-procla­mé par une minorité, indépendamment de la situa­tion historique et du rapport de forces entre les classes, devenant LE parti pour toujours. D'autre part, le BIPR a éliminé la formule « organe politique de la classe » et l'a remplacée par une autre beaucoup plus claire : « la partie la plus consciente qui s'organise pour défendre le programme révolu­tionnaire ».

Evidemment renoncer à la formulation de 1984 ne signifie pas nier le caractère politi­que du parti. Le rôle politique du parti pro­létarien ne peut pas être le même que celui des partis bourgeois qui est d’exercer le pouvoir politique au nom de ceux qu'ils re­présentent. Le prolétariat, comme classe exploitée pri­vée de tout pouvoir économique ne peut déléguer à aucune minorité, pour fidèle et claire qu'elle soit, l'exercice de son pouvoir politique.

D'un autre côté, le BIPR a introduit dans son corps programmatique des le­çons de la révo­lution russe sur lesquel­les il n’y avait rien dans ses documents de 1984 : « les leçons de la dernière vague révolutionnaire ne sont pas que la classe peut se passer d'une di­rection organisée, non plus que le parti dans son ensemble est la classe (selon l'abs­traction métaphysique des bordiguistes de ces derniers temps) mais que la di­rection organisée sous la forme du parti est l'arme la plus puissante que peut se donner la classe. Son objectif sera de combattre pour une perspective socia­liste dans laquelle les organismes de masse seront ceux qui précè­dent la ré­volution (soviets ou conseils). Le parti, cependant, sera une minorité dans la classe ouvrière et ne pourra pas repré­senter un substitut à celle-ci. L'objectif de cons­truire le socialisme incombe à toute la classe dans son en­semble et ne peut pas être délégué, même à la partie la plus consciente du prolétariat. »

Le BIPR a introduit explicitement cette leçon essentielle de la révolution russe (qui d'un autre côté n'a fait que confir­mer la de­vise de la 1re internationale, « l'émancipation des travailleurs sera l'oeu­vre des travailleurs eux-mêmes ») et, en même temps, amène une réflexion sur com­ment doit se développer la re­la­tion entre les révolutionnaires et la classe, quel est le rôle du parti, quels sont ses liens avec la classe.

Dans la plate-forme de 1997 on trouve : « l'expérience de la contre-révolution en Russie oblige les révolutionnaires à appro­fondir la compréhension des pro­blèmes concernant la relation entre Etat, parti et classe. Le rôle joué par ce qui était originel­lement le parti révo­lutionnaire a conduit beaucoup de révo­lutionnaires potentiels à rejeter en bloc l'idée de parti de classe. » Au lieu d'éluder le problème avec des phra­ses déclamatoires sur l' « importance » du parti, le BIPR se montre capable de po­ser les choses en termes historiques : « Pendant la révolution le parti tendra à conquérir la direction politique du mouvement en diffusant et en soutenant son programme au sein des organes de masse de la classe ouvrière. De la même façon qu'il est impos­sible de pen­ser à un processus de croissance de la conscience sans la présence d'un parti révolutionnaire, il est également im­possible d'imaginer aussi que la par­tie la plus con­sciente du prolétariat puisse maintenir le contrôle des évène­ments indépendamment des soviets. Les so­viets sont l'instrument à travers lequel se réalise la dictature du prolétariat et leur déclin et leur marginali­sation de la scène politique russe ont con­tribué à l'effondrement de l'Etat soviétique et à la victoire de la contre-révolution. Les commissaires bolcheviks, en restant isolés d'une classe ouvrière épuisée et affamée, se sont vus forcés de gérer le pouvoir dans un Etat capitaliste et ont agi comme ceux qui gouvernent un Etat capitaliste. »

Le BIPR en tire une conclusion avec la­quelle nous sommes tout autant d’accord : « Dans la future révolution mondiale, le parti révolutionnaire devra tenter de diriger le mouvement révolu­tionnaire uniquement au travers des organes de masse de la classe, lesquels pousseront à son surgissement. Même s'il n'existe pas de recette qui assu­re la garantie de la victoire, ni le parti ni les soviets par eux-mêmes ne représen­tent une défense sûre face à la contre-révo­lution, la seule garantie de victoire est une con­science vivante de classe de la masse ou­vrière. »

Le débat et le regroupement des révolutionnaires

En continuation avec cette clarification le BIPR a ajouté une série de précisions, ab­sentes de ses documents de 1984, sur le rapport entre les groupes révolution­naires actuels et la façon concrète de contribuer, à notre époque, au processus qui mène à la constitution du parti révo­lutionnaire.

Face à l'offensive actuelle de la bour­geoisie contre la Gauche communiste qui s'est ex­primée, par exemple, dans la campagne « anti-négationniste », les ré­volutionnaires doivent établir une li­gne de défense com­mune. D'un autre côté, le développement, aux quatre coins du monde, de petites mi­norités de la classe qui sont à la recherche des posi­tions ré­volutionnaires, exige que les groupes communistes abandonnent le secta­risme et l'isolement et proposent au contraire un cadre cohérent à ces éléments pour qu’ils puissent appréhen­der le patri­moine commun de la Gauche commu­niste ainsi que les di­vergences qui les séparent.

En répondant correctement à ces préoc­cupa­tions, le BIPR a ajouté un com­plé­ment aux critères des conférences inter­nationales (qui se trouvent dans la plate-forme de 1984) qui affirme : « Nous considérons le Bureau comme une force qui se situe à l'intérieur du camp politi­que prolétarien, lequel com­prend ceux qui se battent pour l'indé­pendance du prolétariat face au capital, qui n'ont rien à voir avec le nationa­lisme sous quelque forme que ce soit, qui ne voient rien de socialiste dans le stalinisme et l'ancienne URSS et qui, en même temps, reconnaissent Octobre 1917 comme le point de départ d'une révolution euro­péenne plus vaste. »

Le PCint reconnaît qu’« entre les or­ganisa­tions qui font partie du dit camp il y a tou­jours des différences politi­ques importantes parmi lesquelles la ques­tion de la nature et de la fonction que doit avoir l'organisation révolu­tion­naire. » et qu’il est nécessaire d'en­gager une discussion sur celles-ci. C'est la méthode correcte et cela repré­sente, sans aucun doute, un changement d'atti­tude important par rapport à la position du BIPR lors de la 3e confé­rence inter­nationale de la Gauche com­muniste, qui était maintenue dans ses documents de 1984. Rappelons-nous que, soutenu par la CWO, le PCInt avait proposé lors de la dernière séance de cette conférence un critère supplémen­taire sur le rôle de « direction politi­que » du parti qui nous paraissait n'avoir d'autre sens que d'exclure le CCI des conférences inter­nationales, comme nous l'avons exposé ensuite ([9]), puisque le PCInt s'était refu­sé à discuter la con­tre-proposition à ce critère qu'avait pré­senté le CCI. Cette contre-pro­position exposait le rôle de direction politi­que du parti mais dans le cadre de l'exercice du pouvoir par les conseils ouvriers. C’est une question que, heureusement, comme nous venons de le souligner, le BIPR a re­pris avec clarté dans sa plate-forme de 1997. De plus, et surtout, le PCInt rejeta un projet de résolution qui demandait une discus­sion large et ap­profondie sur la concep­tion du parti, sa fonction, sa nature et ses rapports avec l'ensemble de la classe. Aujourd'hui avec ce complé­ment, le BIPR propose une discussion systématique de la ques­tion, ce qui nous paraît être une ouver­ture sans équi­voque à la clarification program­matique au sein de la Gauche commu­niste. Nous ne pouvons pas prendre po­sition de façon ap­profondie dans le ca­dre de cet article sur les points énoncés par le BIPR. Nous voulons souligner ce­pendant le point 2 (que nous partageons pleine­ment comme le point 6 que nous avons commenté) : « Le BIPR tend à la for­mation du Parti Communiste Mondial au moment où il existera un programme politi­que et la force suffi­sante pour sa constitu­tion. Le Bureau est pour le Parti mais ne prétend pas être l'unique noyau d'ori­gine. Le parti futur ne sera pas simple­ment le fruit de la croissance d'une seule organisa­tion. »

De cette vision juste le BIPR dégage le point 3 qui est également juste : « avant de consti­tuer le parti révolutionnaire tous les détails de son programme poli­tique doivent être clarifiés au travers de discussions et de débats entre les par­ties qui vont le consti­tuer. » ([10])

De cette affirmation se dégage l'enga­gement du BIPR à une discussion rigou­reuse entre les groupes révolutionnaires en vue de la clarification de l'ensemble de la Gauche communiste et de la nou­velle génération des éléments sécrétés par la classe qui sont attirés par ses positions. Nous saluons cet engage­ment, nous incitons à le concrétiser et le déve­lopper par des attitudes et des pas prati­ques. Pour notre part, nous allons con­tribuer de toutes nos forces à son déve­lop­pement.

Adalen, 16 novembre 1997.



[1]. BIPR : Bureau international pour le parti révolutionnaire, composé du PCInt et de la Communist Workers Organisation (CWO).

[2]. En fait le congrès du PCInt auquel participait une délégation de la CWO a été l'occasion d'une modification de la plate-forme du BIPR auquel appartiennent les deux organisations.

[3]. Une telle précision est d'autant plus nécessaire que la gauche du capital et plus spécialement les trotskistes et autres “ gauchistes ” reconnaissent que la “ lutte pour la démocratie ” n'est pas “ révolutionnaire ” mais ils la considèrent comme “ vitale ” pour des raisons “ tactiques ” ou comme premier pas pour “ avancer vers le socialisme ”.

[4]. FOR : Fomento obrero Revolucionario, groupe du milieu politique prolétarien, aujourd'hui malheureusement disparu, animé par G. Munis, provenant d'une rupture avec le trotskisme en 1948.

[5]. Cette position s'apparentait à celle du KAPD qui dans les années 1920 préconisait les Unions (unionen), organes à mi-chemin entre l'organisation générale de la classe et l'organisation politique, dotés d'une plate-forme qui reprenait à la fois les positions politiques et les éléments contingents. En fait, ces unions se révélèrent être un handicap pour la classe ouvrière par des concessions au syndicalisme.

[6]. Lénine dans sa polémique de 1903 et dans tout le combat des bolcheviks depuis le début jusqu'en 1917 a défendu une rupture claire, même s'il ne l'a pas développée jusqu'au bout dans toutes ses implications, avec la conception du parti de masses.

[7]. Voir entre autres articles : “ La fonction de l'organisation révolutionnaire ”, Revue internationale n° 29, “ Le parti et ses rapports avec la classe ”, Revue internationale n° 35.

[8]. Dans l'explication que le BIPR a ajouté aux Critères des conférences internationales, il est beaucoup plus précis : “ la proclamation du parti révolutionnaire ou de son noyau initial uniquement sur la base de l'existence de petits groupes d'activistes ne représente pas un grand pas en avant pour le mouvement révolutionnaire. ”

[9]. Voir notre position dans les procès-verbaux de la 3e conférence internationale que l'on peut se procurer à notre adresse et également le bilan que nous avons fait des conférences internationales et de l'attitude de Battaglia Comunista dans la Revue internationale n° 22.

[10]. Même si bien sûr cette vision globalement juste ne doit pas conduire à une interprétation schématique selon laquelle il faudrait retarder la fondation du parti jusqu'à “ la clarification de tous les détails ”. Par exemple en mars 1919, la fondation de la 3e Internationale (qui était déjà en retard) était urgente et a été formée suivant le point de vue de Lénine face à celui du délégué allemand qui, invoquant le fait réel qu'il restait des points à clarifier, voulait la retarder.