Comprendre le développement du chaos et des conflits impérialistes

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Jusqu'à l'effondrement du bloc de l'Est, en 1989, l'alternative posée par le mouvement ouvrier au début du siècle – Guerre ou Révolution – résumait clairement les enjeux de la situation : dans une course aux armements vertigineuse, les deux blocs rivaux se préparaient pour une nouvelle guerre mondiale, seule réponse que le capitalisme puisse apporter à sa crise économique. Aujourd'hui, l'humanité est confrontée, non à un “nouvel ordre mondial”, comme annoncé en 1989, mais à un désordre mondial où le chaos et la barbarie se développent jusque dans les régions qui avaient vu la première révolution prolétarienne de l'histoire, en 1917. Les militaires des grandes puissances “démocratiques”, préparés pour la guerre avec le bloc de l'Est, seraient maintenant sur le terrain au nom de “1'aide humanitaire” dans les pays ravagés par les guerres civiles. Face à ce bouleversement de la situation mondiale et à toutes les campagnes mensongères qui l'accompagnent, la responsabilité des communistes est de dégager une analyse claire, une compréhension en profondeur des nouveaux enjeux des conflits impérialistes. Malheureusement, comme on va le voir dans cet article, la plupart des organisations du milieu politique prolétarien sont bien loin d'être à la hauteur de cette responsabilité.

 

Il est évident que, dans la confusion que la bourgeoisie s'emploie à entretenir, les révolutionnaires ont pour tâche de réaffirmer que la seule force capable de changer la société, c'est la classe ouvrière, que le capitalisme ne saurait être porteur de paix et se soucie fort peu du bien-être des populations, que le seul “nouvel ordre mondial” sans guerre, sans famine, sans misère, c'est celui que peut instaurer le prolétariat en détruisant le capitalisme : le communisme. Cependant, le prolétariat attend de ses organisations politiques, si petites soient-elles, plus que de simples déclarations de principe. Il doit pouvoir compter sur elles pour opposer à toute l'hypocrisie, toute la propagande de la bourgeoisie, leur capacité d'analyse de la situation et des indications claires sur ses véritables enjeux.

 

Nous avons montré dans notre revue (n°61) que les groupes politiques sérieux, qui publient une presse régulière comme Battaglia Comunista, Workers Voice, Programma Comunista, Il Partito Comunista, Le Prolétaire, avaient réagi avec vigueur à toute la campagne sur la “fin du communisme” en réaffirmant la nécessité de celui-ci et la nature capitaliste de l'ex-URSS stalinienne (<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->). De même, ces groupes ont répondu au déchaînement de la guerre du Golfe en prenant position clairement pour dénoncer tout soutien à un camp ou à l'autre et appeler les ouvriers à engager le combat contre le capitalisme sous toutes ses formes et dans tous les pays (voir Revue Internationale n°64). Cependant, au delà de ces positions de principe, de ce minimum que l'on peut attendre de groupes prolétariens, on chercherait en vain un cadre de compréhension de la situation aujourd'hui. Alors que, depuis la fin de l'année 1989, notre organisation a fait l'effort, comme c'était sa responsabilité élémentaire (et il n'y a pas lieu de nous en glorifier comme s'il s'agissait d'un exploit exceptionnel pour des révolutionnaires), d'élaborer un tel cadre, et de s'y tenir (<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->), un des traits des “analyses” de ces groupes c'est leur tendance à zigzaguer de façon inconsidérée, à se contredire d'un mois à l'autre.

 

Les zigzags du milieu politique prolétarien

 

Pour se rendre compte de cette inconstance des groupes du milieu politique prolétarien, il suffit, par exemple, de suivre leur presse régulière dans la période de la guerre du Golfe.

 

Ainsi, le lecteur attentif de Battaglia Comunista a pu lire en novembre 90, en pleins préparatifs de l'intervention militaire que « celle ci [la guerre] n'est certainement pas provoquée par la folie de Saddam Hussein mais qu'elle est le produit d'un affrontement entre cette partie de la bourgeoisie arabe qui revendique plus de pouvoir pour les pays producteurs de pétrole et la bourgeoisie occidentale, en particulier la bourgeoisie américaine, qui prétend dicter sa loi en matière de prix du pétrole comme il est advenu jusqu'à présent ». Il faut noter que, au même moment, défilait à Bagdad une multitude de personnalités politiques occidentales (notamment Willy Brandt et toute une brochette d'anciens premiers ministres japonais) venues ouvertement négocier, au grand dam des États-Unis, la libération d'otages. Dès cette époque, il était clair que cette puissance et ses “alliés” occidentaux étaient très loin de partager les mêmes objectifs, mais ce qui était déjà un évidence, le fait que, depuis l'effondrement du bloc de l'Est, il n'existait plus les mêmes convergences d'intérêts au sein de la “bourgeoisie occidentale”, qu'au contraire, les antagonismes impérialistes partageaient de façon croissante celle-ci dès ce moment, échappe complètement à l'analyse “marxiste” de BC.

 

Par ailleurs, dans ce même numéro, il est affirmé, à juste titre, et c'est bien le moins à deux mois de l'éclatement d'une guerre annoncée, que « le futur, même le plus immédiat, sera caractérisé par un nouvel embrasement des conflits ». Toutefois, cette perspective n'est pas le moins du monde évoquée dans le journal de décembre.

 

Avec le numéro de janvier 1991, quelle n'est pas la surprise du lecteur de découvrir, en première page, que « la troisième guerre mondiale a commencé le 17 janvier » ! Cependant, le journal ne consacre qu'un article à un tel événement : on peut se demander si les camarades de BC eux-mêmes sont vraiment convaincus de ce qu'ils écrivent dans leur presse.

 

En février, une grande partie de BC est dédiée à la question de la guerre : il y est réaffirmé que le capitalisme c'est la guerre et que toutes les conditions sont réunies pour que la bourgeoisie en arrive à sa “solution”, la troisième guerre mondiale. « En ce sens, affirmer que la guerre qui a commencé le 17 janvier dernier marque le début du troisième conflit mondial n'est pas un accès de fantaisie, mais prendre acte que s'est ouverte la phase dans laquelle les conflits commerciaux, qui se sont accentués à partir du début des années 70, n'ont plus guère de possibilités de s'arranger si ce n'est en prévoyant la guerre généralisée ». Dans un autre article, l'auteur est beaucoup moins affirmatif et dans un troisième, qui montre “la fragilité du front anti-Saddam”, on s'interroge sur les protagonistes des futurs conflits : « avec ou sans Gorbatchev, la Russie ne pourrait tolérer la présence militaire américaine à la porte de sa maison, chose qui se vérifierait dans le cas d'une occupation militaire de l'Irak. Elle ne pourrait pas plus tolérer... un bouleversement des équilibres actuels en faveur de la traditionnelle coalition arabe pro-américaine ». Ainsi, ce qui était déjà évident dès les derniers mois de 1989, la fin de l'antagonisme entre les États-Unis et l'URSS par KO de cette dernière puissance, l'incapacité définitive de celle-ci de contester la supériorité écrasante de son ex-rivale, et particulièrement au Moyen-Orient, n'apparaît pas encore dans le champ de vision de BC. Avec le recul, alors que le successeur de Gorbatchev est devenu un des meilleurs alliés des États-Unis, on peut constater l'absurdité de l'analyse et des “prévisions” de BC. A la décharge de BC, il faut signaler que, dans ce même numéro, elle déclare que la fidélité aux USA de l'Allemagne devient absolument douteuse. Cependant, les raisons qu'elle donne pour étayer cette affirmation sont pour le moins insuffisantes : il en serait ainsi parce cette dernière puissance serait « engagée dans la construction d'une nouvelle zone d'influence à l'Est et dans l'établissement de nouveaux rapports économiques avec la Russie (grand producteur de pétrole) ». Si le premier argument est tout à fait valable, le second, en revanche, est plutôt faible : franchement, les antagonismes entre l'Allemagne et les États-Unis vont bien au delà de la question de savoir qui pourra bénéficier des réserves de pétrole de la Russie.

 

En mars, et on a envie de dire “enfin” (le mur de Berlin s'est écroulé depuis un an et demi...), BC annonce qu'avec « l'écroulement de l'empire russe, le monde entier sera entraîné dans une situation d'incertitude sans précédent ». La guerre du Golfe a engendré de nouvelles tensions, l'instabilité devient la règle. Dans l'immédiat, la guerre se poursuit dans le Golfe avec le maintien des USA dans la zone. Mais ce qui est considéré comme une source de conflits, ce sont les rivalités autour de la gigantesque “affaire” que serait la reconstruction du Koweït. C'est ce qui s'appelle regarder le monde par le petit bout de la lorgnette : les enjeux de la guerre du Golfe étaient d'une autre dimension que le petit émirat, ou que les marchés de sa reconstruction.

 

Dans le numéro de Prometeo (revue théorique de BC) de novembre 91, un article est consacré à l'analyse de la situation mondiale après la “fin de la guerre froide”. Cet article montre que le bloc de l'Est ne peut plus jouer le même rôle qu'auparavant et que le bloc de l'ouest, lui-même, vacille. L'article fait le point sur la guerre du Golfe et réaffirme que c'était une guerre pour le pétrole et le contrôle de la “rente pétrolière”. Cependant, il poursuit : « Mais cela en tant que tel, ne suffit pas à expliquer le déploiement colossal de forces et le cynisme criminel avec lesquels les USA ont pilonné l'Irak. Aux raisons économiques fondamentales, et à cause de celles ci, on doit ajouter des motifs politiques. En substance, il s'agissait pour les USA d'affirmer leur rôle hégémonique grâce à l'instrument de base de la politique impérialiste (l'exhibition de la force et de la capacité de destruction) aussi face aux alliés occidentaux, appelés tout simplement à coopérer dans la coalition de tous contre Saddam ». Ainsi, même si elle s'accroche encore à “l'analyse du pétrole”, BC commence à percevoir, avec un an de retard cependant, les véritables enjeux de la guerre du Golfe. Il n'est jamais trop tard pour bien faire !

 

Dans ce même article, la troisième guerre mondiale paraît toujours inévitable, mais, d'une part, « la reconstruction de nouveaux fronts est en cours selon des axes encore confus » et d'autre part, il manque encore « la grande farce qui devra justifier aux yeux des peuples la conduite de nouveaux massacres entre les États centraux, aujourd'hui si unis et solidaires en apparence ».

 

L'émotion de la guerre du Golfe passée, la troisième guerre mondiale commencée le 17 janvier devient seulement la perspective qui est devant nous. Après s'être mouillée imprudemment au début de 1991, BC a décidé, sans le dire, d'ouvrir un grand parapluie. Cela lui évite d'avoir à examiner, de façon précise, dans quelle mesure cette perspective est en train de se concrétiser dans l'évolution mondiale et notamment dans les conflits qui embrasent le monde et l'Europe même. En particulier, le lien entre le chaos qui se développe dans le monde et les affrontements impérialistes est loin d'être analysé comme le CCI a essayé de le faire, pour sa part. (<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]-->)

 

En général les groupes du milieu prolétarien ne pouvaient pas ne pas voir le chaos grandissant et ils en font même des descriptions très justes, mais on chercherait en vain dans leurs analyses quelles sont les tendances à l'oeuvre, soit dans le sens d'une aggravation du chaos, indépendamment même des conflits impérialistes, soit dans le sens de l'organisation de la société en vue de la guerre.

 

Ainsi, en novembre 91, Programma Comunista (PC) n° 6, dans un long article, affirme que les vrais “responsables” de ce qui arrive en Yougoslavie « ne doivent pas être cherchés à Ljubljana ou à Belgrade, mais, le cas échéant, dans les capitales des nations plus développées. En Yougoslavie s'affrontent en réalité par personnes interposées, les exigences, les nécessités, les perspectives du marché européen. Ce n'est que si on voit dans la guerre intestine un aspect de la lutte pour la conquête des marchés, en tant que contrôle financier de vastes régions, qu'exploitation de zones économiques, que nécessité des pays plus avancés du point de vue capitaliste, de trouver toujours de nouveaux débouchés économiques et militaires, ce n'est qu'ainsi qu'aux yeux des travailleurs n'apparaîtra plus "justifiée" une lutte pour se libérer du "bolchevik Milosevic" ou de l'''oustachi Tudjman" ».

 

En mai 92, dans PC n° 3, l'article “Dans le marais du nouvel ordre social capitaliste” fait un constat lucide des tendances au “chacun pour soi” et du fait que le « Nouvel ordre mondial n'est que l'arène d'une explosion de conflits à jet continu », que « l'émiettement de la Yougoslavie a été autant un effet qu'un facteur de la grande poussée expansionniste de l'Allemagne ». Dans le numéro suivant, PC reconnaît que « une fois de plus, on assiste à la tentative américaine de faire valoir l'ancien droit de préemption sur les possibilités de défense (ou d'autodéfense) européenne, conféré à Washington à la fin de la deuxième guerre mondiale, et d'une tentative analogue (en sens inverse) de l'Europe, ou au moins de l'Europe "qui compte", d'affirmer son propre droit à agir par elle même, ou – si vraiment elle ne peut pas faire plus – à ne pas dépendre totalement dans chaque mouvement de la volonté des USA ». On trouve donc, dans cet article, les éléments essentiels de compréhension des affrontements en Yougoslavie: le chaos résultant de l'effondrement des régimes staliniens d'Europe et du bloc de l'Est, l'aggravation des antagonismes impérialistes divisant les grandes puissances occidentales.

 

Malheureusement, PC ne sait pas se maintenir sur cette analyse correcte. Dans le numéro d'après (septembre 92), alors qu'une partie de la flotte américaine basée en Méditerranée croise au large des côtes yougoslaves, on a une nouvelle version : « Il y a deux ans que la guerre fait rage en Yougoslavie : les USA manifestent à l'égard de celle-ci la plus souveraine des indifférences; la CEE se donne bonne conscience avec l'envoi d'aides humanitaires et de quelques contingents armés pour les protéger et avec la convocation de rencontres périodiques, ou plutôt de conférences de paix, qui laissent chaque fois les choses dans l'état où elles les trouvent. (...) Faut-il s'en étonner? Il suffit de penser à la course frénétique, après l'écroulement de l'empire soviétique, des marchands occidentaux, en particulier austro-allemands, pour accaparer la souveraineté économique, et donc aussi politique, sur la Slovénie et, si possible, sur la Croatie ». Ainsi, après avoir fait un pas en direction d'une clarification, PC en revient au thème du “business”, cher au milieu politique prolétarien, pour expliquer les grands enjeux impérialistes de la période actuelle.

 

C'est sur ce même thème que BC intervient à propos de la guerre en Yougoslavie, pour nous expliquer à longueur de pages les raisons économiques qui ont poussé les différentes fractions de la bourgeoisie yougoslave à vouloir s'assurer par les armes « ces quotas de plus-value qui allaient auparavant à la Fédération ». « Le morcellement de la Yougoslavie faisait le jeu surtout de la bourgeoisie allemande d'une part et italienne de l'autre. Et même les destructions d'une guerre peuvent rendre service quand il s'agit ensuite de reconstruire : adjudications lucratives, commandes juteuses qui, ma foi, commencent à se faire rare en Italie ou en Allemagne ». « C'est pourquoi, en contradiction avec les principes de la maison commune européenne, les États de la CEE ont reconnu le "droit des peuples". En même temps, ils ont mis en route leurs opérations économiques : l'Allemagne en Croatie et, en partie, en Slovénie, l'Italie en Slovénie. Parmi les opérations, la vente d'armes et l'approvisionnement en munitions consommées pendant la guerre ». Bien sûr, souligne BC, çà ne plaît pas trop aux USA qui ne voient pas d'un bon oeil les pays européens se renforcer. (BC n° 7/8, juillet-août 92).

 

On ne peut manquer de s'interroger sur les “fabuleuses affaires” que le capitalisme pourrait réaliser en Yougoslavie, dans un pays qui s'est écroulé en même temps que l'empire russe et qui est, de plus, ravagé par la guerre. On avait déjà eu les “grandes affaires” de la reconstruction du Koweït, à l'horizon se profilent celles de la “reconstruction de la Yougoslavie”, avec, en prime, une flèche décochée aux ignobles marchands de canon, fauteurs de guerre.

 

On ne peut pas continuer l'énumération chronologique des prises de position et des méandres du milieu politique prolétarien, ces exemples étant suffisamment parlants et affligeants en eux-mêmes. Le prolétariat ne peut se contenter pour mener son combat quotidien d'actes de foi du style : « A travers des secousses continues, et nous ne savons pas quand, nous arriverons à l'aboutissement que la théorie marxiste et l'exemple de la révolution russe nous indiquent » (Programma). On ne peut même pas saluer le fait que la plupart des organisations du milieu identifient les nouveaux “fronts” potentiels d'une troisième guerre mondiale autour de l'Allemagne d'une part et des USA de l'autre. Comme une montre arrêtée, cela fait des décennies qu'elles voient comme seul possible la situation qui prévalait à l'éclatement des deux premières guerres mondiales. Il se trouve qu'après l'effondrement du bloc de l'est, la situation tend à se présenter comme cela, mais c'est, en quelque sorte, par hasard que ces organisations donnent “l'heure juste” aujourd'hui : une montre arrêtée en fait de même deux fois par jour, mais elle ne sert à rien ! Les raisons de ce bouleversement de l'histoire, la perspective ouverte – ou non – de la troisième guerre mondiale sont floues ou totalement ignorées. Qui plus est, les tentatives d'explication données au déchaînement des guerres, quand elles ne sont pas carrément incohérentes et variables d'un mois à l'autre, sont quasiment surréalistes et dénuées de toute vraisemblance. Comme le dit Programma, c'est bien la théorie marxiste qui doit nous guider, qui doit nous servir de boussole pour comprendre comment évolue le monde que nous devons changer et, notamment, quels sont les enjeux de la période. Malheureusement, pour la plupart des organisations du milieu politique, le marxisme, tell qu'elles l'entendent, ressemble à une boussole rendue folle par la proximité d'un aimant.

 

En réalité, à l'origine de la désorientation qui afflige ces groupes on trouve, pour une bonne part, une incompréhension de la question du cours historique, c'est-à-dire du rapport de forces entre les classes qui détermine le sens d'évolution de la société plongée dans la crise insoluble de son économie : ou bien l'aboutissement bourgeois, la guerre mondiale, ou bien la réponse prolétarienne, l'intensification des combats de classe devant déboucher sur une période révolutionnaire. L'histoire des fractions révolutionnaires à la veille de la deuxième guerre mondiale nous a montré que l'affirmation des principes de base ne suffit pas, que la difficulté à comprendre autant la question du cours que celle de la nature de la guerre impérialiste a profondément secoué et plus ou moins paralysé celles-ci (<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]-->). Pour aller à la racine des incompréhensions du milieu politique, il nous faut donc revenir, une fois de plus, sur la question du cours historique et des guerres en période de décadence.

 

Le cours historique

 


 

Il est pour le moins surprenant que BC qui se refusait à voir la possibilité d'une troisième guerre mondiale tant qu'il y avait des blocs militaires constitués, annonce celle-ci comme imminente dès qu'un des deux blocs s'est effondré. Les incompréhensions de BC sont à la base de cette volte-face. Le CCI avait déjà, à plusieurs reprises (Revue Internationale n°50 et 59), démontré la faiblesse des analyses de cette organisation et insisté sur le risque d'en arriver à éliminer toute perspective historique.

 

Depuis la fin des années 60, l'écroulement de l'économie capitaliste ne pouvait que pousser la bourgeoisie vers une nouvelle guerre mondiale et ceci d’autant plus que les blocs impérialistes étaient déjà constitués. Depuis plus de deux décennies, le CCI défend le fait que la vague de luttes ouvrières qui a débuté en 1968 marque une nouvelle période dans le rapport de forces entre les classes, l'ouverture d'un cours historique de développement des luttes prolétariennes. Pour envoyer le prolétariat à la guerre, le capitalisme a besoin d'une situation caractérisée par « l'adhésion croissante des ouvriers aux valeurs capitalistes et une combativité qui tend soit à disparaître, soit apparaît au sein d'une perspective contrôlée par la bourgeoisie » (Revue Internationale n°30, “Le cours historique”).

 

Face à la question : « Pourquoi la troisième guerre mondiale ne s'est-elle pas déclenchée alors que toutes ses conditions objectives sont présentes ? », le CCI a mis en avant, depuis le début de la crise ouverte du capitalisme, le rapport de forces entre les classes, l'incapacité pour la bourgeoisie de mobiliser le prolétariat des pays avancés derrière les torchons nationalistes. Quelle réponse apportait BC qui, par ailleurs, reconnaissait que « au niveau objectif, sont présentes toutes les raisons pour le déclenchement d'une nouvelle guerre généralisée » ? Se refusant à prendre en considération la question du cours historique, cette organisation nous servait toutes sortes “d'analyses” : La crise économique n'aurait pas été suffisamment développée (ce qui contredisait son affirmation sur la présence de toutes les “raisons objectives”), le cadre des alliances encore « assez fluide et plein d'inconnues » et enfin, les armements auraient été... trop développés, trop destructeurs. Le désarmement nucléaire aurait constitué une des conditions nécessaires pour que la guerre mondiale puisse éclater. Nous avons répondu en leur temps à ces arguments.

 

La réalité d'aujourd'hui confirme-t-elle l'analyse de BC pour qu'elle nous annonce qu'on va, cette fois, vers la guerre mondiale ?

 

La crise n'était pas assez développée ? À cette époque, nous mettions en garde BC contre la sous-estimation de la gravité de la crise mondiale. Or, si BC a reconnu que les difficultés de l'ex-bloc de l'Est étaient dues à la crise du système, pendant tout un temps, et contre toute vraisemblance, elle s'est illusionnée sur les opportunités ouvertes à l'Est, la “bouffée d'oxygène” qu'elles étaient sensées représenter pour le capitalisme international... ce qui ne l'empêchait pas, en même temps, de voir l'éclatement de la troisième guerre mondiale comme perspective de l'heure. Pour BC, lorsque la crise capitaliste s'atténue, la guerre mondiale devient plus proche : comme les voies du Seigneur, les méandres de la logique de BC sont impénétrables.

 

En ce qui concerne les armements, nous avions déjà montré en quoi cette affirmation manquait de sérieux, mais aujourd'hui que les armements nucléaires sont toujours présents et, qu'en outre, ils sont entre les mains d'un nombre supérieur d’États, la guerre mondiale deviendrait possible.

 

Lorsque le monde était entièrement divisé en deux blocs, le cadre des alliances, pour BC, était “fluide”. Aujourd'hui que ce partage a pris fin et que nous sommes encore loin d'un nouveau partage (même si la tendance à la reconstitution de nouvelles constellations impérialistes s'affirme de façon croissante) les conditions pour une nouvelle guerre mondiale seraient déjà mûres. Un peu de rigueur, camarades de BC !

 

Notre souci n'est pas de prétendre que BC dit en permanence n'importe quoi (bien que cela lui arrive aussi), mais bien de montrer que, malgré l'héritage du mouvement ouvrier (dont se revendique cette organisation), en l'absence de méthode, de prise en compte de l'évolution du capitalisme et du rapport de forces entre les classes, on en arrive à être incapable de fournir des orientations à la classe ouvrière. N'ayant pas compris la raison essentielle pour laquelle la guerre généralisée n'avait pas eu lieu dans la période précédente : la sortie de la contre-révolution, le cours historique aux affrontements de classe, n'étant pas capable, en conséquence, de constater que ce cours n'avait pas été remis en cause, puisque la classe ouvrière n'a pas subi de défaite décisive, BC nous annonce l'imminence d'une troisième guerre mondiale alors que les bouleversements de ces dernières années en ont justement éloigné la perspective.

 

C'est, en particulier, cette incapacité à prendre en compte le resurgissement de la classe ouvrière, à la fin des années 60, dans l'examen des conditions de l'éclatement de la guerre mondiale qui interdit de voir les réels enjeux de la période actuelle, le blocage de la société et son pourrissement sur pied. « Si le prolétariat avait la force d'empêcher le déchaînement d'une nouvelle boucherie généralisée, il n'avait pas encore celle de mettre en avant sa propre perspective : le renversement du capitalisme et l'édification de la société communiste. Ce faisant, il n'a pu empêcher la décadence capitaliste de faire sentir toujours plus ses effets sur l'ensemble de la société. Dans ce blocage momentané, l'histoire ne s'est pas arrêtée pour autant. Privée du moindre projet historique capable de mobiliser ses forces, même le plus suicidaire comme la guerre mondiale, la société capitaliste ne pouvait que s'enfoncer dans le pourrissement sur pied, la décomposition sociale avancée, le désespoir généralisé... Si on laisse le capitalisme en place, il finira, même en l'absence d'une guerre mondiale, par détruire définitivement l'humanité : à travers l'accumulation des guerres locales, des épidémies, des dégradations de l'environnement, des famines et autres catastrophes qu'on prétend “naturelles”. » (Manifeste du IXe Congrès du CCI).

 

BC n'a malheureusement pas l'apanage de cette méconnaissance complète des enjeux de la période qui s'est ouverte avec l'effondrement du bloc de l'Est. Le Prolétaire l'écrit clairement : « En dépit de ce qu'écrivent, non sans une certaine touche d'hypocrisie, certains courants politiques, sur l'effondrement du capitalisme, le "chaos", "la décomposition", etc., nous n'en sommes pas là. » En effet, « même s'il faut attendre des années pour détruire sa domination (du capitalisme), sa destinée reste tracée ». Que Le prolétaire ait besoin de se rassurer, c'est triste pour lui, mais qu'il masque au prolétariat la gravité des enjeux, c'est beaucoup plus grave.

 

En effet, si la guerre mondiale n'est pas à l'ordre du jour à l'heure actuelle, cela ne retire rien à la gravité de la situation. La décomposition de la société, son pourrissement sur pieds constitue une menace mortelle pour le prolétariat comme nous l'avons mis en évidence dans cette même revue (<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]-->). Il est de la responsabilité des révolutionnaires de mettre leur classe en garde contre cette menace, de lui dire clairement que le temps est compté et que, si elle attend trop avant d'engager les combats en vue du renversement du capitalisme, elle risque d'être emportée par la putréfaction de ce système. Le prolétariat attend autre chose qu'une totale incompréhension de ces enjeux, voire une ironie stupide à leur propos, de la part des organisations qui se veulent constituer son avant-garde.

 

Décadence et nature des guerres

 


 

A la racine des incompréhensions des enjeux de la période actuelle par la plupart des groupes du milieu politique, il n'y a pas seulement l'ignorance de la question du cours historique. On trouve également une incapacité à comprendre toutes les implications de la décadence du capitalisme sur la question de la guerre. En particulier, on continue de penser que, à l'image du siècle dernier, la guerre continue d'avoir une rationalité économique. Même si, évidemment, c'est en dernière instance la situation économique du capitalisme décadent qui engendre les guerres, toute l'histoire de cette période nous montre à quel point, pour l'économie capitaliste elle-même (et pas seulement pour les exploités transformés en chair à canon) la guerre est devenue une véritable catastrophe, et pas seulement pour les pays vaincus. De ce fait, les antagonismes impérialistes et militaires ne sauraient recouvrir les rivalités commerciales existant entre les différents États.

 

Ce n'est pas par hasard si BC tendait à considérer le partage du monde entre le bloc de l'Est et celui de l'Ouest comme “fluide”, non achevé en vue de la guerre puisque les rivalités commerciales les plus importantes n'opposaient pas les pays de ces deux blocs mais les principales puissances occidentales. Ce n'est sans doute pas par hasard non plus si, aujourd'hui, les rivalités commerciales, éclatant au grand jour entre les États-Unis et les grandes puissances ex-alliées comme l'Allemagne ou le Japon, BC voit la guerre beaucoup plus proche. Comme les groupes qui ne reconnaissent pas la décadence du capitalisme, BC – qui n'en a pas vu toutes les implications – identifie guerres commerciales et guerres militaires.

 

La question n'est pas nouvelle et l'histoire s'est déjà chargée de donner raison à Trotsky lorsque, au début des années 20, il combattait la thèse majoritaire dans l'IC selon laquelle la deuxième guerre mondiale aurait pour têtes de blocs les États-Unis et la Grande-Bretagne, les grandes puissances commerciales concurrentes. Plus tard, la Gauche communiste de France devait, à la fin de la deuxième guerre mondiale, réaffirmer que « il existe une différence entre les deux phases ascendante et décadente de la société capitaliste et, partant, une différence de fonction de la guerre dans les deux phases respectives. (...) La décadence de la société capitaliste trouve son expression éclatante dans le fait que des guerres en vue du développement économique (période ascendante), l'activité économique se restreint essentiellement en vue de la guerre (période décadente)... La guerre prenant un caractère de permanence est devenue le mode de vie du capitalisme » (« Rapport sur la situation internationale », 1945, republié dans la Revue Internationale n° 59). Au fur et à mesure que le capitalisme s'enfonce dans sa crise, la logique du militarisme s'impose à lui de façon croissante, irréversible et incontrôlable, même si celui-ci n'est pas plus capable que les autres politiques de proposer la moindre solution aux contradictions économiques du système (<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]-->).

 

En se refusant à admettre qu'entre le siècle dernier et le nôtre, les guerres ont changé de signification, en ne voyant pas le caractère de plus en plus irrationnel, suicidaire de la guerre, en voulant à tout prix voir dans la logique des guerres celle des guerres commerciales, les groupes du milieu politique prolétarien se privent de tout moyen de comprendre ce qui est réellement à l'oeuvre derrière les conflits où sont impliqués, ouvertement ou non, les grandes puissances et, plus généralement, dans l'évolution de la situation internationale. Au contraire, ils sont amenés à développer des positions à la limite de l'absurde sur la “course aux profits”, aux “gigantesques affaires” qu'offriraient aux pays développés des régions aussi ruinées, ravagées par la guerre que la Yougoslavie, la Somalie, etc. Alors que la guerre est une des questions les plus décisives qu'ait à affronter le prolétariat parce qu'il en est la principale victime, comme chair à canon et force de travail soumise à une exploitation sans précédent, mais aussi parce qu'elle est un des éléments essentiels de la prise de conscience de la faillite du capitalisme, de la barbarie dans laquelle il entraîne l'humanité, il est de la plus haute importance que les révolutionnaires fassent preuve du maximum de clarté. La guerre constitue « la seule conséquence objective de la crise, de la décadence et de la décomposition que le prolétariat puisse dès à présent limiter (à l'opposé des autres manifestations de la décomposition) dans la mesure où, dans les pays centraux, il n'est pas à l'heure actuelle embrigadé derrière les drapeaux nationalistes. » (« Militarisme et décomposition », Revue Internationale, n°64).

 

Le cours historique n'a pas changé (mais encore faut-il, pour s'en rendre compte, admettre qu'il existe des cours historiques différents suivant les périodes), la classe ouvrière, même si elle a été paralysée, déboussolée par les énormes bouleversements de ces dernières années, est de plus en plus contrainte de repartir à l'assaut, comme le démontrent les luttes de septembre-octobre en Italie. Le chemin va être long et difficile et ne pourra se faire sans que toutes les forces de la classe ouvrière ne soient mobilisées dans un combat dont les enjeux sont décisifs. La tâche des révolutionnaires est primordiale, sinon ils seront non seulement balayés par l'histoire mais porteront leur part de responsabilité dans l'anéantissement de toute perspective révolutionnaire.

 

 

Me.

 

 

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<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Pour une analyse plus détaillée, on peut se reporter à l'article « Le vent d'Est et la réponse des révolutionnaires » dans la Revue Internationale n°61.

 

<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]--> Pour le CCI, « il faut affirmer clairement que l'effondrement du bloc de l'est et les convulsions économiques des pays qui le constituaient n'augurent nullement une quelconque amélioration de la situation économique de la société capitaliste. La faillite économique des régimes staliniens, conséquence de la crise générale de l'économie mondiale, ne fait qu'annoncer et précéder l'effondrement des secteurs les plus développés de cette économie. (...) L'aggravation des convulsions de l'économie mondiale ne pourra qu'attiser les déchirements entre les différents États, y compris et de plus en plus sur le plan militaire. La différence avec la période qui vient de se terminer, c'est que ces déchirements et antagonismes, qui auparavant étaient contenus et utilisés par les deux grands blocs impérialistes, vont maintenant passer au premier plan. Ces rivalités et affrontements ne peuvent, à l'heure actuelle, dégénérer en un conflit mondial (même en supposant que le prolétariat ne soit plus en mesure de s'y opposer). En revanche, du fait de la disparition de la discipline imposée par la présence des blocs, ces conflits risquent d'être plus violents et plus nombreux, en particulier, évidemment, dans les zones où le prolétariat est le plus faible. » (« Après l'effondrement du bloc de l'est, déstabilisation et chaos », Revue Internationale n°60, février 1990). La réalité est venue amplement confirmer ces analyses.

 

 

<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> Pour le CCI, la guerre du Golfe, « malgré l'ampleur des moyens mis en oeuvre, n'a pu que ralentir, mais sûrement pas inverser les grandes tendances qui s'affirmaient dès la disparition du bloc russe : la dislocation du bloc occidental, les premiers pas vers la constitution d'un nouveau bloc impérialiste dirigé par l'Allemagne, l'aggravation du chaos dans les relations impérialistes. La barbarie guerrière qui s'est déchaînée en Yougoslavie quelques mois après la fin de la guerre du Golfe constitue une illustration particulièrement irréfutable de ce dernier point. En particulier, les événements qui se trouvent à l'origine de cette barbarie, la proclamation de l'indépendance de la Slovénie et de la Croatie, s'ils sont eux-mêmes une manifestation du chaos et de l'exacerbation des nationalismes qui caractérisent l'ensemble des zones dirigées auparavant par les régimes staliniens, n'ont pu avoir lieu que parce que ces nations étaient assurées du soutien de la première puissance européenne, l'Allemagne). (...) L'action diplomatique de la bourgeoisie allemande dans les Balkans qui visait à lui ouvrir un débouché stratégique sur la Méditerranée via une Croatie "indépendante" sous sa coupe, constitue' le premier acte décisif de sa candidature à la direction d'un nouveau bloc impérialiste. » (« Résolution sur la situation internationale », Revue internationale n°70). « Consciente de la gravité de l'enjeu, la bourgeoisie américaine a tout fait, au delà de son apparente discrétion. pour contrer et briser, avec l'aide de l'Angleterre et des Pays-Bas, cette tentative de percée de l'impérialisme allemand. » (Revue Internationale n°68). On se reportera à la presse du CCI pour une analyse plus détaillée.

<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> Le lecteur peut se référer à notre brochure Histoire de la Gauche Communiste d'Italie et au bilan tiré par la Gauche Communiste de France en 1945, publié dans la Revue Internationale n°59.

 

 

<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> Voir en particulier « La décomposition du capitalisme » et « La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme », respectivement dans les n°57 et 62 de la Revue Internationale.

 

<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]--> Le lecteur pourra se reporter aux nombreux articles consacrés à ce sujet dans cette même revue (n°19, n°52, n°59).