Editorial : LE CHAOS

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Un mot revient sur toutes les bouches à propos de la situation mondiale : chaos. Un chaos qu'on constate comme une réalité criante ou comme une menace imminente. La guerre du Golfe n'a pas ouvert les portes d'un « nouvel ordre mondial ». Elle a permis au capital américain de rétablir son autorité, en particulier sur ses alliés-concurrents d'Europe et du Japon, et de s'affirmer comme le « gendarme du monde ». Mais le tourbillon de désordres dans lequel s'enfonce la société ne cesse de s'accélérer, poussé par les vents dévastateurs de l'entrée en récession ouverte des premières puissances économiques mondiales.

Quatre mois après la fin de la guerre, en Irak même, dans les zones Kurdes et Chiites le sang continue de couler et le feu de la guerre n'est pas éteint. Au Moyen-Orient, derrière les discours sur les confé­rences de paix, les antagonismes militaires s'exacerbent et Israël reprend les bombardements au Sud-Liban. Dans les républiques soviétiques, les affrontements armés, loin de s'atténuer s'intensifient concrétisant l'éclatement de l'ancien Empire. En Afrique du Sud la population noire, soi-disant libérée de l'Apartheid, vit ensanglantée par les plus meur­triers affrontements entre l'ANC et l'Inkatha. Dans les bidonvilles de Lima s'étend le choléra au milieu des incendies allumés par les staliniens du Sentier Lumineux. En Corée du Sud, des jeunes se suicident par le feu pour protester contre la répression gouver­nementale. En Inde l'assassinat du dernier des Gandhi met a nu la dislocation de « la plus grande démocratie du monde », déchirée par les conflits de castes, de religions et de nationalités. En Ethiopie, une des zones de la planète les plus frappées par la famine, l'effondrement du gouvernement Mengistu, abandonné par son protecteur soviétique, laisse le pays aux mains de trois bandes armées nationalistes rivales qui veulent se partager le pays. La Yougoslavie est au bord de l'éclatement sous la pression des affrontements quotidiens entre les nationalités qui la composent. En Algérie de jeunes chômeurs embriga­dés par les « islamistes » du FIS sont envoyés contre les chars du gouvernement FLN. Dans les ghettos des banlieues de Washington, Bruxelles ou Pans se multi­plient pillages et affrontements stériles contre la police. Au coeur de l'Europe, dans l'ex-Allemagne de l'Est le capital s'apprête a mettre au chômage prés de la moitié des travailleurs...

La classe dominante ne peut pas comprendre pour­quoi la société, « sa » société plonge irréversiblement dans un désordre croissant où la guerre le dispute à la misère, la dislocation au désespoir. Son idéologie, l'idéologie dominante, n'a pas d'explication. Elle n'existe que pour vanter les vertus de l’ordre existant. Pour continuer à maintenir son emprise, elle n'a d'autre moyen que le mensonge et la confusion sciemment organisés. Une confusion qui traduit tout autant le stupide aveuglement historique de la bour­geoisie décadente que le cynisme mensonger dont celle-ci est capable pour protéger et justifier son « ordre » en décrépitude.

La guerre, telle qu'elle est venue se rappeler à nous dans toute son horreur dans le Golfe, reste la manifes­tation la plus tragique de cette réalité où le mensonge organisé accompagne en permanence le chaos le plus barbare.

LE BILAN DE LA GUERRE DU GOLFE

Avec le plus abject des cynismes, la classe dominante des pays de la Coalition, gouvernement américain en tête, s'est attachée et s'attache à travestir le massacre du Golfe. Alors que face à l'effondrement des régimes de l'Est, elle a multiplié les hymnes aux «libertés démocratiques occidentales qui triomphent sur l'obscurantisme stalinien », elle a au même moment réalisé une des plus colossales opérations de men­songe et de désinformation de l'histoire.([1]) Une opé­ration marquée aussi bien par l'ampleur des moyens employés (le gouvernement US disposait, entre autres, d'une chaîne de télévision diffusant son poison d'informations-propagande vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur la totalité de la planète), comme par l’énormité des contrevérités distillées : Michael Deaver, ancien conseiller « à la communication » de Rea­gan, actuel secrétaire général adjoint à la Maison Blanche avait clairement défini l'objectif à atteindre : la guerre doit être présentée comme « une combinaison de Lawrence d'Arabie et de la Guerre des étoiles » ([2]). Ce fut fait. Les écrans de télévision furent inondés par les armes les plus sophistiquées et tout fut entrepris pour donner l'impression d'un véritable Wargame, as une image des victimes du déluge de feu qui s'abattit sur les soldats et la population civile irakienne, ne vint troubler cet ignoble spectacle de «guerre propre».

Le bilan de la guerre en Irak est pourtant atroce. On ne saura vraisemblablement jamais le nombre exact des victimes côté irakien. ([3]) Mais toutes les estima­tions comptent en centaines de milliers. Probable­ment près de 200 000 tués parmi les soldats : jeunes paysans, ouvriers, enrôlés de force, le fusil derrière le dos, postés en masse devant l'ennemi, coincés entre des champs de mines à l'avant et la Garde Républi­caine à l'arrière, prête à fusiller sur le champ tout déserteur. ([4]) Près des deux tiers des soldats tués l'ont été  pendant  les  bombardements  aériens,   enterrés vivants dans leurs bunkers ; ceux qui sont morts pen­dant la guerre terrestre, ont en grande partie été lâchement massacrés alors qu'ils battaient en retraite. Dans la population civile - enfants, femmes, vieillards et hommes qui ont échappé à l'enrôlement forcé - on compte un nombre analogue de tués par les bombardements.

Le pays a été en grande partie rasé par la guerre. Toutes les infrastructures ont été touchées. « Pour les temps qui viennent, l'Irak a été relégué à un âge pré­industriel», déclarait une commission d'enquête des Nations Unies envoyée en mars en Irak. L’état des installations hospitalières, le manque de médica­ments condamnent à mort des milliers de blessés et de victimes des épidémies, du manque d'eau et d'aliments. Tel est le premier résultat de l'opération menée par les « héroïques armées » des puissances occidentales.

Il faudra ajouter à ce bilan, les destructions et les vic­times du massacre des populations Kurdes et Chiites. Car au moment même où le gouvernement américain organisait le spectacle grotesque d'une orgie patriotarde à New York, faisant défiler les « vainqueurs » de la boucherie du Golfe entre les gratte-ciels de Broadway, en Irak, les populations Kurdes et Chiites subissaient encore la plus sanglante répression de la part du gouvernement de Saddam Hussein.

De quelle victoire s'agissait-il ? Ces soldats n'étaient-ils pas partis dans le Golfe pour empêcher l’« Hitler du Moyen Orient » de continuer à sévir ?

La réalité, clairement confirmée par les déclarations de dirigeants nationalistes Kurdes, est bien que c'est le gouvernement américain qui a froidement et cyni­quement provoqué le massacre des populations Kurdes et Chiites. ([5]) Et si l'équipe de Bush a gardé « le boucher de Bagdad » au pouvoir c'est, entre autres, parce que celui-ci lui était utile pour se char­ger de la besogne, avec le talent qu'on lui connaît dans ce domaine. Les destructions massives résultant de cette répression, montrées cette fois-ci en détail par les médias, ont été utilisées pour tenter de faire oublier celles provoquées par la Coalition. Les armées alliées, après avoir assisté immobiles à cette nouvelle boucherie, ont pu jouer sur tous les écrans du monde le rôle de sauveurs humanitaires auprès des réfugiés kurdes. (Voir dans ce numéro : « Les mas­sacres et les crimes des grandes démocraties »).

La barbarie du militarisme et du chaos, travestie par la plus gigantesque machine de manipulation idéologique,  c'était cela la guerre du Golfe. C'est cela 'avenir qu'elle annonce.

Pour les classes exploitées de la région, en uniforme ou non, le bilan de la guerre est celui d'un carnage auquel elles n'ont participé que comme chair à canon, comme cobaye pour tester l'efficacité des der­niers modèles des armes les plus sophistiquées. Pour le prolétariat mondial c'est une défaite, un crime de plus du capital, qu'il n'aura pas pu empêcher. Mais c'est aussi une leçon, un rappel de ce qui l'attend s'il ne sait pas s'unifier pour mettre fin à cette société.

LA VERITABLE VICTOIRE DU CAPITAL AMERICAIN

Il en est tout autrement pour les criminels qui ont provoqué cette guerre. Pour le gouvernement améri­cain, la mission des soldats envoyés dans le Golfe n'était évidemment pas de protéger les populations locales contre les exactions de Saddam Hussein. Contrairement à ce qu'ils croyaient eux-mêmes, contrairement à ce que racontait la propagande de leurs gouvernements, les soldats de la Coalition avaient pour seule et vraie mission de faire une vio­lente démonstration de force et de détermination de la part du capital US. Un étalage sanglant de puissance, devenu indispensable face au chaos international déclenché par l'effondrement de l'URSS, et qui menaçait de remettre en question la position de la première puissance mondiale.([6])

C'est le gouvernement de Washington qui a voulu et provoque cette guerre. C'est son ambassadrice April Glaspie qui, au cours d'entretiens avec Saddam Hussein, alors que celui-ci envisageait pratiquement l'invasion du Koweït, a déclaré que les USA étaient indifférents à la querelle Irak-Koweit, querelle qu'ils considéraient comme <r interne au monde arabe », ([7]) laissant entendre que la Maison Blanche donnait son feu vert au « hold-up ».

Pour le capital américain, l'enjeu dans cette opéra­tion était autrement plus important que le seul contrôle de l'Irak-Koweit et du pétrole. L'enjeu c'était le monde, la place de première puissance dans ce monde en pleine déstabilisation. La menace mili­taire soviétique, ce chantage avec lequel le capital américain tenait les autres puissances de son bloc depuis quarante-cinq ans, ce carcan venait de se rompre. Et la poussière provoquée par l'effondrement du mur de Berlin n'était pas encore retombée, que déjà des responsables politiques allemands et français parlaient  de  création  d'une  force  militaire  européenne, « plus indépendante des Etats-Unis». Au Japon, la revendication d'une révision de la constitu­tion imposée par le gouvernement américain à la fin de la seconde guerre mondiale qui interdit à ce pays la possession d'une véritable armée, refaisait surface. 

Le principaux concurrents économiques et créanciers des Etats-Unis réclamaient une nouvelle place dans la nouvelle situation, une nouvelle place politique et militaire en accord avec leur puissance économique.

Pour les Etats-Unis, la guerre du Golfe devait être une brutale réaffirmation de leur autorité sur le monde, et en premier lieu sur l'Europe et le Japon. Et de ce point de vue, elle a constitué une véritable victoire du « parrain » américain, du moins pour l'immédiat. Les événements des mois qui ont suivi la guerre l'ont clairement illustré.

 

« Les Etats-Unis, tirant profit de leur récente victoire militaire, sont en train de transformer leur avantage en victoire politique dans chaque continent. » C'est ainsi que Boucheron ([8]), président de la commission de la défense de l'Assemblée Nationale française, résumait récemment la situation internationale. Il sait de quoi il parle. En Europe, après les fanfaronnades franco-allemandes mettant en question le rôle de l'OTAN, toutes les puissances sont rentrées dans le rang sous la pression américaine. Les militaires américains ont même imposé la formation au sein de l'OTAN d'une « force d’intervention rapide » dont l'essentiel des forces terrestres reposera sur l'Allemagne, mais oui sera placée sous le commandement du plus fidèle allié de Washington, le capital- britannique, Pour ce dernier, comme pour certains pays de l'Est nouvelle­ment acquis à l'influence occidentale (Pologne, Tchécoslovaquie), la crainte première est celle du capital allemand réunifié, et ils voient dans la présence américaine un antidote efficace à cette menace. Le gouvernement japonais a aussi baissé d'un ton ses récriminations, et, tout comme l'Allemagne, il a payé au grand rival américain sa « contribution à la guerre ».

Quant aux pays de la zone d'influence japonaise, ils considèrent généralement d'un bon oeil la pression .américaine dans la région car ils craignent le chaos que provoquerait une montée en puissance politique et militaire du Japon. Bob Hawke, le premier ministre d'Australie s'est ouvertement prononcé pour un main­tien de la présence militaire américaine dans cette partie du monde afin de dissuader les puissances régionales « d'acquérir de nouvelles capacités mili­taires qui pourraient déstabiliser et déclencher une course aux armements dans la région ».

La crainte du chaos n'est pas le fait du seul gouver­nement américain. En s'affirmant comme « gendarme » politique et militaire du monde, celui-ci intervient comme « dernier recours » face aux ten­dances centrifuges qui se manifestent sur toute la pla­nète, et il impose son « ordre » avec une arrogance sans précédent.

-En Irak il a réglé comme on le sait le problème Kurde, se débarrassant ainsi du danger d'une désta­bilisation plus grande encore de la région qu'aurait impliqué 1 autonomie politique de cette population qui vit sur cinq pays clés de la région (Irak, Syrie, Turquie, URSS et Iran).

- En URSS il a refusé tout véritable appui aux indé­pendantistes des républiques baltes pour ne pas déstabiliser davantage l'ancien « Empire du mal » ; sur le gouvernement de Moscou lui-même, il exerce un pouvoir direct, moyennant le chantage à l'aide économique (voir dans ce numéro « L’URSS en miettes »).

- En Ethiopie, en proie à l'éclatement après la victoire des « rebelles », c'est le même gendarme qui a autori­tairement organisé la conférence de Londres permet­tant de constituer une gouvernement éthiopien autour des Tigréens du FDRPE, et c'est lui qui a fait pression sur les organisations séparatistes de l'Erythrée (FPLE) ou des   Oromos pour qu'ils coopèrent avec le nouveau pouvoir.

- En Yougoslavie c'est encore le gouvernement US qui a menacé de suspendre l'aide économique si les cliques bourgeoises serbes ne changeaient pas leur attitude à l'égard des revendications croates, ce qui menaçait le pays de dislocation.

- Au Pakistan Washington a arrêté la fourniture d'armes conventionnelles et une partie de l'aide éco­nomique tant que le gouvernement d'Islamabad n'aura pas fourni la preuve qu'il ne construit pas un armement nucléaire.

- La bourgeoisie américaine s'est même permise d'interdire à la Chine de vendre au Pakistan certains matériaux pouvant être utilisés à cet effet.

Telle est la « victoire » que fête le capital américain : la consolidation immédiate de sa position de premier gangster de la planète. C'est une victoire sur ses concurrents directs et une action décidée pour limiter certains aspects de la décomposition qui menace son empire. Mais la tendance mondiale au chaos et à la barbarie n'est pas arrêtée pour autant.

L'INEVITABLE ENFONCEMENT DANS LE CHAOS

La puissance du capital américain peut s'exercer aux quatre coins de la planète et modérer momentané­ment tel ou tel aspect du chaos. Elle ne peut cepen­dant renverser le cours du gigantesque torrent de boue et de sang qui envahit la planète. Le nouveau désordre mondial n'est pas une fortuite coïncidence entre diffé­rents phénomènes sans lien entre eux et qui pour­raient être résolus les uns après les autres. Derrière le chaos actuel il y a une logique, celle de la décadence avancée d'une forme d'organisation sociale. Comme l'avait analysé et prévu le marxisme, et lui seul (celui-là même que la classe dominante croit, ou fait sem­blant de croire, qu'elle enterre aujourd'hui sous les décombres du stalinisme), c'est au coeur même des rapports de production capitalistes que se trouve l'impasse qui condamne la société à cette situation apocalyptique.

La crise économique capitaliste a progressivement rasé les moindres capacités économiques des pays du « tiers-monde ». En mai 1991, au lendemain du gigan­tesque gaspillage destructif de la guerre du Golfe, au moment ou les grandes puissances agricoles occiden­tales décident de stériliser de nouveaux millions d'hectares cultivables pour faire face à la « surproduction », le secrétaire général de ce repaire de gangsters que sont les Nations-Unies, lançait un appel « en faveur de l'Afrique », où 30 millions d'êtres humains sont menacés de famine cette année.

C'est cette même impasse économique qui a provoqué l'effondrement de 1’édifice vermoulu du capitalisme d'Etat des pays de l'Est.

C'est elle qui, dans les nations les plus industrialisés d'Occident, a provoqué la désertification industrielle de zones entières, généralisé la précarité de l'emploi et le chômage. C'est cette crise qui connaît aujourd'hui une nouvelle accélération en frappant de plein fouet le coeur du système. (Voir dans ce numéro « La relance... de la chute de l'économie mondiale »).

La machine économique ne parvient à exploiter qu'un nombre toujours moindre de prolétaires. Une partie croissante de la société se trouve rejetée des relations productives capitalistes elles-mêmes et se voit atomi­sée,   marginalisée,   contrainte  de  vivre  de  « petits travaux » ou d'expédients. C'est la généralisation de la misère. ([9]) C'est la décomposition du tissu social capitaliste.

Au sein de la classe possédante, la crise économique est aussi synonyme de concurrence accrue. Que ce soit entre nations ou au sein même de chaque nation, la compétition s'intensifie sur le plan économique et militaire. La violence aveugle, le langage militaire remplace de plus en plus le langage économique. La guerre de tous contre tous, caractéristique du capitalisme depuis sa naissance, atteint son paroxysme dans cette phase finale du système. C'est le « chacun pour soi » dans un monde sans perspectives.

Les rapports de production capitalistes sont devenus une aberration historique dont la survie ne peut plus être que source de barbarie, tout comme en leur période de déclin historique le furent les rapports esclavagistes antiques ou ceux de la féodalité. Mais contrairement au passé où les nouveaux rapports sociaux (féodaux après l'esclavagisme antique, capi­talistes après le féodalisme) pouvaient commencer à se développer au sein des anciennes institutions, l'instauration d'une nouvelle société fondée sur des rapports communistes, ne pourra se faire que sur les ruines politiques de l'ancienne. La logique capitaliste conduit à l'effondrement économique du système, mais non à son dépassement. Celui-ci ne peut être que l'oeuvre consciente et volontaire du prolétariat mon­dial. Si la classe ouvrière ne parvient pas à assumer la portée révolutionnaire de son combat contre le capi­tal, si elle n'ouvre pas concrètement la perspective d'une nouvelle société, ce n'est pas le communisme qui se développe mais le pourrissement barbare de la vieille société capitaliste et la menace de disparition de l'espèce humaine, soit par la guerre mondiale, soit par la décomposition et le chaos généralisés. La résis­tance du prolétariat des pays centraux à l'embrigadement idéologique du capital a empêché l'issue de la guerre mondiale entre les deux blocs, mais elle n'a pu retenir le pourrissement qui en découle pour la société capitaliste. C'est cette décomposition sur pied de la société, privée de pers­pectives, que nous vivons et qui est à la base du chaos actuel.

C'est pourquoi l'action du capital américain, quelle que soit la puissance des moyens que celui-ci utilise, ne peut véritablement renverser le cours vers l'abîme. Que ce soit au niveau du rapport entre nations ou entre fractions capitalistes au sein de chaque nation, les tendances centrifuges, à l'exacerbation des rivali­tés, ne peuvent que continuer à s'intensifier.

Sur le plan des conflits inter-impérialistes, le Moyen-Orient reste une poudrière instable où, malgré les efforts déployés par la diplomatie musclée de Washington, l'explosion de nouveaux conflits armés est inévitable. Déjà Israël a repris les bombardements du Sud-Liban, et ne cesse de résister aux pressions qui le poussent à « échanger des territoires pour la paix », en répondant par des accusations contre la Syrie qui «dévore le Liban». ([10]) La guerre du Golfe n'a pas apporté une paix définitive ; elle n'a fait qu'annoncer par quels moyens le capital américain entend défendre sa suprématie.

Quant à la concurrence économique entre nations rien ne permet d'envisager un quelconque apaise­ment. L aggravation de la crise économique ne pourra que continuer à l'exacerber. Ici encore l'action du capital américain n'est qu'un coup de force pour compenser sa faiblesse à l'égard de ses concurrents. ([11]) « Je ne crois pas que le leadership des Etats-Unis devrait se limiter aux domaines de la sécu­rité et de la politique. Je pense que ce leadership doit s’étendre aussi au domaine économique. » Cette décla­ration de J.Baker ([12]) n'annonce pas une attitude conciliante du capital américain, mais encore une fois, la méthode avec laquelle celui-ci entend faire face à la guerre économique.

Que ce soit sur le plan politique et militaire ou sur le an économique, la perspective n'est pas à la paix et ordre mais à la guerre et au chaos entre nations.

Mais la tendance à la désagrégation s'exprime tout autant à l'intérieur de chaque nation. Qu'il s'agisse de la dislocation de l'URSS (Voir l'article « L'URSS en miettes» dans ce numéro), de celle de l'Inde, de l'Ethiopie, de la Yougoslavie ou de la plupart des pays africains, les ravages de la misère et de la guerre pour la survie de chaque clique de la classe dominante ne pourront que l'intensifier. Et ce ne sont pas les quelques miettes d'aide « humanitaire » des Etats-Unis, ou autre puissance, qui permettront de renver­ser les tendances de fond qui déchirent ces nations.

LA LUTTE DE CLASSE

Il ne peut y avoir de lutte contre le chaos et la disloca­tion de la société qu'en s'attaquant à ce qui en est à la source : les rapports sociaux capitalistes. Or seule la lutte du prolétariat est véritablement un combat irré­conciliable contre le capital. Seul l'antagonisme capital-travail possède cette dimension internationale et historique indispensable pour répondre à l'ampleur des enjeux.

Le sort de l'humanité dépend de l'issue du combat qui oppose les prolétaires de tous les pays au capital mondial. Mais avant cela, il dépend de la capacité des prolétaires de reconnaître le vrai combat à mener. Si le prolétariat ne parvient pas à échapper au tour­billon chaotique qui le pousse à se diviser pour des questions d'origines nationales, de religions, de races, d'ethnies ou autres, s'ils ne parvient pas à s'unifier en imposant le terrain de classe comme seul terrain de combat, la porte restera grand ouverte à l'accélération du chaos et de la décomposition.

Dans les pays sous-développés, là où la classe ouvrière est le plus minoritaire et possède le moins de traditions de combat, les prolétaires ont les plus grandes difficultés pour échapper à l'emprise de divi­sions archaïques, étrangères a leur lutte de classe. Dans les pays de l'Est, malgré une forte combativité au cours des derniers mois (en particulier chez les mineurs et les travailleurs de Biélorussie en URSS), la classe ouvrière subit tout le poids des mystifications nationalistes, « démocratiques » et, évidemment, de « l'anti-communisme » ambiant.

C'est dans les pays centraux du capitalisme occidental que l'antagonisme prolétariat-capital existe sous sa forme la plus complète et directe. La classe proléta­rienne y représente la large majorité de la population et son expérience historique y est la plus riche, aussi bien au niveau des mystifications bourgeoises que de celui du combat de masse. Elle constitue les batail­lons décisifs de l'armée prolétarienne mondiale. De sa capacité à déjouer les pièges que la décomposition capitaliste lui tend, (concurrence face à la menace du chômage, oppositions entre travailleurs d'origines nationales différentes, marginalisation des chômeurs), de sa capacité à affirmer clairement l'irréconciliable antagonisme qui l'oppose au capital, dépend l'ouverture de perspectives nouvelles pour les prolétaires du monde entier. Sur ses épaules repose le sort de l'ensemble de sa classe, et par là même de l'humanité entière.

La guerre du Golfe avait engendré une profonde inquiétude dans la population mondiale et en parti­culier parmi les prolétaires des pays industrialisés. La fin du conflit a provoqué un sentiment de soulage­ment, renforcé par les gigantesques campagnes idéo­logiques sur la nouvelle « paix », le « nouvel ordre mondial ». Mais ce sentiment ne peut être que relatif et de courte durée, tant les nuages noirs du chaos s'amoncellent sur la planète et ruinent les discours « optimistes» de la classe dominante. Rien ne serait plus dangereux pour la classe révolutionnaire que d'oublier ce que fut la guerre du Golfe et ce qu'elle annonce. Face à l'aggravation de la crise économique et aux attaques que la classe dominante porte et por­tera sur ses conditions d'existence, dans les luttes de résistance que ces attaques entraîneront, il est crucial qu'elle sache tirer profit de toute la réflexion que 1’inquiétude causée par la guerre a provoqué en son sein. Elever son niveau de conscience et comprendre la globalité de son combat, c'est seulement en regar­dant la réalité en face, en refusant de se laisser « consoler » par les discours lénifiants de la classe dominante, en retrouvant son programme révolution­naire et l'arme de combat que constitue le marxisme, que la classe ouvrière pourra à travers ses luttes s acquitter de sa tâche historique.

RV, 16/6/91



[1] Depuis la première guerre mondiale, la manipulation de l'opinion est considérée par la classe capitaliste comme une tâche gouvernementale à part entière. Au cours des années 1930, avec le fascisme en Italie et en Allemagne, avec le Stalinisme en URSS, mais aussi et surtout avec la subtile « démocratie » hollywoodienne aux Etats-Unis, cette mission est devenue une entreprise gigan­tesque, objet des premières préoccupations de tout pouvoir poli­tique. Gœbbels, le maître d’oeuvre de la propagande hitlérienne, résumait cyniquement la méthode qui sera adoptée par tous les gouvernements de la planète : « Un mensonge répété mille fois devient une vérité ».

[2] Le Monde diplomatique, mai 1991.

[3] Les militaires restent systématiquement flous ou silencieux lorsqu'ils sont interrogés à ce sujet : « Nous ne sommes pas ici pour discuter de la pornographie de la guerre. » - répondit un colonel bri­ tannique pendant une conférence de presse sur le bilan de la guerre. {Libération, 26 mars 1991) Pour les armées alliées, les chiffres officiels des pertes sont par contre très précis : 236 hommes, dont 115 américains, plus 105 au cours d'accidents de transport en se rendant sur place.

[4] On sait maintenant qu'il y a eu dans certains cas des désertions massives dans l'armée irakienne et que cela a entraîné une féroce répression de la part des corps d'élite de Saddam Hussein.

[5] Il est prouvé que l'aviation américaine à jeté des tracts à la fin de la guerre sur les zones Kurdes appelant au soulèvement contre le régime de Hussein et que des officiers américains ont encouragé les chefs de mouvements bourgeois nationalistes kurdes à se lancer dans une telle aventure.

[6]Lorsque nous affirmons que l'empire US a entrepris cette guerre pour lutter contre le chaos, ils nous est parfois reproché de présen­ter la guerre comme « une action désintéressée des dirigeants amé­ricains » (sic). Ce n'est pas parce que les intérêts les plus sordides et particuliers de USA s'opposent à un chaos qui remettrait en ques­tion leur position prépondérante dans le monde, qu'il faut conclure que les USA agissent de façon « altruiste » à l'égard des autres capi­taux. Celui qui bénéficie d un ordre établi s'opposera toujours à la remise en question de celui-ci. Pour une analyse développée des causes de la guerre du Golfe, voir les numéros 63, 64, 65 de cette revue.

 

[7] Cité par Claude Julien dans Le monde diplomatique d'octobre 1990.

[8] Cité par J. Fitchctt dans Herald Tribune, 12/6/91.

[9] L'analyse de Marx qui prévoyait une « paupérisation absolue » de la société, et qui fut pendant les années 1960 si décriée par les pré­ tendus fossoyeurs théoriques du marxisme, trouve aujourd’hui encore une éclatante et tragique confirmation.

[10] Le capital américain ne se fait d'ailleurs aucune illusion à ce sujet. Ainsi, en même temps qu'il apparaît multipliant les pressions sur Israël pour que celui-ci adopte une position plus conciliante à l'égard des alliés arabes, l'Etat US décide de livrer à Tsahal d'importants nouveaux stocks d'armes : 46 chasseurs F-16, 25 F- 15, 700 millions de dollars d'armes,  transmis directement des « surplus d'armement » américains ; constitution de nouveaux stocks d'armes en Israël pouvant être utilisés indifféremment par les armées des deux pays. Les USA financent en outre 80 % du pro­gramme israélien de missiles anti-missiles.

[11] Toutes proportions gardées, les Etats-Unis sont comme l'URSS, en position de faiblesse économique à l'égard de leurs principaux vassaux. C'est en grande partie le résultat du poids des dépenses militaires que devait inévitablement supporter les chefs de blocs. (Voir « Où en est la crise ? » dans le n° 65 de cette revue).

[12] Herald Tribune, 21 /2/91.