MARC : De la révolution d'octobre 1917 à la deuxième guerre mondiale

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Comme les lecteurs de notre presse territo­riale l'ont déjà appris, notre camarade Marc est mort. Dans le numéro de décembre de notre publication territoriale en France, on pouvait trouver, associé à une souscription, le texte suivant signé MC : "En réponse à de nombreuses lettres qui m'ont profondément touché et pour un premier dur combat, livré et gagné, cette souscription pour la presse du CCI..." C'est avec beaucoup de lucidité et de courage, comme à son habitude, que notre camarade avait livré combat contre la maladie. Mais celle-ci, une des formes les plus foudroyantes du cancer, devait finale­ment prendre le dessus, le 20 décembre 1990. Avec Marc, ce n'est pas seulement notre organisation qui perd son militant le plus expérimenté et le plus fécond ; c'est tout le prolétariat mondial qui se trouve privé d'un de ses meilleurs combattants.

Depuis longtemps, et contre toutes les visions propres à l’individualisme bourgeois, le marxisme a montré que ce ne sont pas les individualités qui font l'histoire mais que, depuis l'apparition des classes sociales : "L'histoire de toutes les sociétés, jusqu'à ce jour, est l'histoire de la lutte des classes". Il en est de même, et c'est particulièrement vrai, de l'histoire du mouve­ment ouvrier dont le principal protagoniste est juste­ment la classe qui, bien plus que toutes les autres, tra­vaille de façon associée et mène son combat de façon collective. Au sein du prolétariat, c'est également, et en conséquence, de façon collective qu'agissent les minorités communistes qu'il secrète comme manifes­tation de son devenir révolutionnaire. En ce sens, l'action de ces minorités revêt un caractère avant tout anonyme et n'a pas à sacrifier au culte des personnali­tés. Leurs membres n'ont de raison d'exister, en tant que militants révolutionnaires, que comme partie d'un tout, l'organisation communiste. Cependant, si l'organisation doit pouvoir compter sur tous ses mili­tants, il est clair que tous ne lui apportent pas une contribution équivalente. L'histoire personnelle, l'expérience, la personnalité de certains militants, de même que les circonstances historiques, les condui­sent à jouer dans les organisations où ils militent un rôle tout à fait particulier et marquant en tant qu'élément d'impulsion des activités de ces organisa­tions, et notamment de l'activité qui se trouve à la base de leur raison d'existence : l'élaboration et l'approfondissement des positions politiques révolutionnaires.

Marc était justement un de ceux-là. En particulier, il appartenait à la toute petite minorité de militants communistes qui a survécu et résisté à la terrible contre-révolution qui s'est abattue sur la classe ouvrière entre les années 1920 et les années 1960, tels Anton Pannekoek, Henk Canne-Meijer, Amadeo Bordiga, Onorato Damen, Paul Mattick, Jan Appel ou Munis. De plus, outre sa fidélité indéfectible à la cause du communisme, il a su à la fois conserver sa pleine confiance dans les capacités révolutionnaires du prolétariat, faire bénéficier les nouvelles généra­tions de militants de toute son expérience passée, et ne pas rester enfermé dans les analyses et positions dont le cours de l'histoire exigeait le dépassement [1]. En ce sens, toute son activité de militant constitue un exemple concret de ce que le marxisme veut dire : la pensée vivante, en constante élaboration, de la classe révolutionnaire, porteuse de l'avenir de l'humanité.

Ce rôle d'impulsion de la pensée et de l'action de l'organisation politique, notre camarade l'a joué de façon éminente dans le CCI, évidemment. Et cela, jusqu'aux dernières heures de sa vie. En fait, toute sa vie militante est animée par la même démarche, par la même volonté de défendre bec et ongles les principes communistes, tout en gardant en permanence l'esprit critique en éveil afin d’être capable, chaque fois que nécessaire, de remettre en cause ce qui semblait à beaucoup des dogmes intangibles et "invariants". Une vie militante de plus de soixante-dix ans et qui a trouvé ses sources à la chaleur même de la révolution.

L'engagement dans la lutte révolutionnaire

Marc est né le 13 mai 1907 à Kichinev, capitale de la Bessarabie (Moldavie), à une époque où cette région faisait partie de l'ancien Empire tsariste. Il n’a donc pas encore dix ans lorsque éclate la révolution de 1917. Voici comment lui-même, à l'occasion de son 80e anniversaire, décrit cette formidable expérience qui a marqué toute sa vie :

"J'ai eu la chance de vivre et de connaître, tout en étant enfant, la révolution russe de 1917, aussi bien de Février que d'Octobre. Je l'ai vécue intensément. Il faut savoir et comprendre ce qu'est un Gavroche, ce qu'est un enfant dans une période révolutionnaire, où on passe ses journées dans des manifestations, de l'une à l'autre, d'un meeting à l'autre ; où on passe les nuits dans des clubs où sont les soldats, les ouvriers, où ça parle, où ça discute, où ça s'affronte ; lorsque,à chaque coin de rue, tout d'un coup, brusquement, un homme se lève sur le bord d'une fenêtre et commence à parler : immédiatement, il y a 1000 personnes qui sont autour et ça commence à discuter. C'est quelque chose d'inoubliable comme souvenir, qui a marqué toute ma vie, évidemment. J'ai eu la chance, par dessus le mar­ché, d'avoir mon frère aîné qui était soldat et qui était bolchevik, le secrétaire du parti dans la ville, et avec qui je pouvais courir, la main dans la main, d'un mee­ting à l'autre où il portait la défense des positions des bolcheviks.

J'ai eu la chance d'être le dernier enfant - le cinquième- d'une famille où tous les membres furent, les uns après les autres, militants du Parti jusqu'à être tués ou exclus. Tout cela m'a permis de vivre dans une maison qui était toujours pleine de gens, de jeunes, où il y avait toujours des discussions car, au début, un seul était bolchevik, les autres étant plus ou moins socia­listes. C'était un permanent débat avec tous leurs camarades, tous leurs collègues, etc. Et c'était une chance énorme pour la formation d'un enfant."

En 1919, durant la guerre civile, lorsque la Moldavie est occupée par les troupes blanches roumaines, toute la famille de Marc, menacée par les pogroms (le père était rabbin), émigré en Palestine. Ce sont d'ailleurs ses frères et soeur aînés qui sont à l'origine de la fon­dation du parti communiste de ce pays. C'est à ce moment là, début 1921, que Marc (qui n'a pas encore 13 ans) devient militant, puisqu'il entre aux jeunesses communistes (en fait, c'est l'un de leurs fondateurs) et au parti. Très vite, il se heurte à la position de l'Internationale communiste sur la question nationale qui, suivant ses propres termes, lui "passait diffi­cilement par la gorge". Ce désaccord lui vaut d'ailleurs, en 1923, sa première exclusion du parti communiste. Dès cette époque, alors qu'il est encore adolescent, Marc manifeste donc déjà ce qui sera une de ses principales qualités tout au long de sa vie mili­tante : une intransigeance indéfectible dans la défense des principes révolutionnaires, même si cette défense devait le conduire à s'opposer aux "autorités" les plus prestigieuses du mouvement ouvrier comme l'étaient à ce moment-là les dirigeants de l'Internationale com­muniste, notamment Lénine et Trotsky [2]. Son adhé­sion totale à la cause du prolétariat, son implication militante dans l'organisation communiste et l'estime profonde qu'il portait aux grands noms du mouve­ment ouvrier ne l'ont jamais conduit à renoncer au combat pour ses propres positions lorsqu'il estimait que celles de l'organisation s'écartaient de ces prin­cipes ou qu'elles étaient dépassées par les nouvelles circonstances historiques. Pour lui, comme pour tous les grands révolutionnaires, tels Lénine ou Rosa Luxemburg, l'adhésion au marxisme, la théorie révo­lutionnaire du prolétariat, n'était pas une adhésion à la lettre de cette théorie mais à son esprit et à sa méthode. En fait, l'audace dont a toujours su faire preuve notre camarade, à l'image des autres grands révolutionnaires, était le pendant, l'autre face, de son adhésion totale et indéfectible à la cause et au pro­gramme du prolétariat. C'est parce qu'il était profon­dément attaché au marxisme, qu'il en était pénétré jusqu'au bout des ongles, qu'il n'a jamais été paralysé par la crainte de s'en écarter lorsqu'il critiquait, sur la bse du même marxisme, ce qui était devenu caduc dans les positions des organisations ouvrières. La question du soutien aux luttes de libération nationale qui, dans le seconde, puis dans la troisième internationale était devenue une sorte de dogme, fut donc le premier terrain sur lequel il eut l'occasion d'appliquer cette démarche [3].

Le combat contre la dégénérescence de l'Internationale

En 1924, Marc, en compagnie d'un de ses frères, vient vivre en France. Il obtient alors son intégration dans la section juive du Parti communiste, redevenant membre de cette même Internationale dont il avait été exclu peu avant. Immédiatement, il fait partie de l'opposition qui combat le processus de dégénéres­cence de l’IC et des partis communistes. C'est ainsi qu'avec Albert Treint (secrétaire général du PCF de 1923 à 1926) et Suzanne Girault (ancienne trésorière du Parti), il participe à la fondation, en 1927, de l'Unité léniniste. Lorsque parvient en France la plate­forme de l'Opposition russe rédigée par Trotsky, il se déclare en accord avec elle. En revanche, et contrai­rement à Treint, il rejette la déclaration de Trotsky affirmant que sur toutes les questions où il y avait eu désaccord entre lui et Lénine avant 1917, c'est Lénine qui avait raison. Marc estimait qu'une telle attitude n'était absolument pas correcte, d'abord parce que Trotsky n'était pas réellement convaincu de ce qu'il avançait, ensuite parce qu'une telle déclaration ne pouvait qu'enfermer Trotsky dans des positions fausses défendues dans le passé par Lénine (notamment au moment de la révolution de 1905 sur la question de la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie"). De nouveau se manifeste cette capacité de notre camarade à conserver une attitude critique et lucide face aux grandes "autorités" du mouvement ouvrier. Son appartenance à l'Opposition de gauche internationale, après son exclusion du PCF en février 1928, ne signifiait pas une allégeance à toutes les positions de son principal dirigeant, malgré toute l'admiration qu'il pouvait, par ailleurs, lui por­ter. C'est en particulier grâce à cet esprit qu'il est capable, par la suite, de ne pas se laisser entraîner dans la dérive opportuniste du mouvement trotskiste contre laquelle il engage la lutte au début des années 1930. En effet, après sa participation, avec Treint, à la formation du Redressement communiste, il adhère en 1930 à la Ligue communiste (l'organisation qui représente l'Opposition en France) dont il devient, de même que Treint, membre de la commission exécutive en octobre 1931. Mais tous deux, après y avoir défendu une position minoritaire face à la montée de l'opportunisme, quittent cette formation en mai 1932 avant de participer à la constitution de la Fraction communiste de gauche (dite Groupe de Bagnolet). En 1933, cette organisation connaît une scission et Marc rompt avec Treint qui commence à défendre une ana­lyse de l'URSS comparable à celle développée plus tard par Burnham et Chaulieu ("Socialisme bureau­cratique"). Il participe alors, en novembre 1933, à la fondation de l'Union communiste en compagnie de Chazé (Gaston Davoust, mort en 1984), avec qui il avait entretenu des relations étroites, depuis le début des années 1930, alors que ce dernier était encore membre du PCF (il est exclu en août 1932) et qu'il animait le 15e Rayon (banlieue ouest de Paris) qui défendait des orientations d'opposition.

Les grands combats des années 1930

Marc est resté membre de l'Union communiste jusqu'au moment de la guerre d'Espagne. Nous vivons une des périodes les plus tragiques du mouve­ment ouvrier : suivant les termes de Victor Serge, "il est minuit dans le siècle". Comme Marc le dit lui-même : "Passer ces années d'isolement terrible, voir le prolétariat français arborer le drapeau tricolore, le drapeau des Versaillais et chanter la Marseillaise, tout cela au nom du communisme, c'était, pour toutes les générations qui étaient restées révolutionnaires, source d'une horrible tristesse". Et c'est justement au moment de la guerre d'Espagne que ce sentiment d'isolement atteint un de ses points culminants lorsque nombre d'organisations qui avaient réussi à maintenir des positions de classe sont entraînées par la vague "antifasciste". C'est notamment le cas de l'Union communiste qui voit dans les événements d'Espagne une révolution prolétarienne dans laquelle la classe ouvrière aurait l'initiative du combat. Cette organisation ne va certes pas jusqu'à soutenir le gou­vernement de "Front populaire". Mais elle préconise l'enrôlement dans les milices antifascistes et elle noue des relations politiques avec l'aile gauche du POUM, une organisation antifasciste qui participe au gouvernement de la "Generalitat" de Catalogne.

Défenseur intransigeant des principes de classe, Marc ne peut évidemment pas accepter une telle capitula­tion devant l'idéologie antifasciste ambiante, même si elle se pare de justifications comme la "solidarité avec le prolétariat d'Espagne". Après avoir mené le com­bat minoritaire contre une telle dérive, il quitte l'Union communiste et rejoint individuellement, début 1938, la Fraction de gauche italienne avec qui il était resté en contact. Celle-ci avait été pour sa part, également, confrontée à un minorité favorable à l'enrôlement dans les milices anti-fascistes. Au milieu de la tourmente que représente la guerre d'Espagne, de toutes les trahisons qu'elle occasionne, la Fraction italienne, fondée à Pantin, dans la banlieue pari­sienne, en mai 1928, est une des rares formations à résister sur des principes de classe. Elle base ses posi­tions de rejet intransigeant de toutes les sirènes anti­fascistes sur la compréhension du cours historique dominé par la contre-révolution. Dans une telle période de recul profond du prolétariat mondial, de victoire de la réaction, les événements d'Espagne ne peuvent être compris comme l'essor d'une nouvelle vague révolutionnaire, mais comme une nouvelle étape de la contre-révolution. Au bout de la guerre civile qui oppose non pas la classe ouvrière à la bour­geoisie, mais la République bourgeoise, alliée au camp impérialiste "démocratique", contre un autre gouvernement bourgeois, allié au camp impérialiste "fasciste", il ne peut y avoir la révolution mais la guerre mondial. Le fait que les ouvriers d'Espagne aient pris spontanément les armes face au putsch de Franco en juillet 1936 (ce qui est évidemment salué par la Fraction) ne leur ouvre aucune perspective révolutionnaire à partir du moment où, embrigadés par les organisations antifascistes telles le PS, le PC et la CNT anarcho-syndicaliste, ils renoncent au combat sur leur terrain de classe pour se transformer en soldats de la République bourgeoise dirigée par le "frente popular". Et une des meilleures preuves de l'impasse tragique dans laquelle se trouve le proléta­riat en Espagne est, pour la Fraction, constituée par le fait qu’il n'y a dans ce pays aucun parti révolutionnaire [4].

C'est donc comme militant de la Fraction italienne, qui est exilée en France et en Belgique [5], que Marc poursuit le combat révolutionnaire. En particulier, il devient très proche de Vercesi (Ottorino Perrone) qui en est le principal animateur. Bien des années après, Marc a souvent expliqué aux jeunes militants du CCI combien il avait appris aux cotés de Vercesi pour qui il avait une estime et une admiration considérables. "C'est auprès de lui que j'ai appris vraiment ce qu'était un militant", a-t-il dit à plusieurs reprises. En effet, la remarquable fermeté dont fait preuve la Fraction, elle la doit en grande partie à Vercesi qui, militant depuis la fin de la première guerre mondiale dans le PSI puis dans le PCÎ, a mené de façon permanente le combat pour la défense des principes révolutionnaires contre l'opportunisme et la dégénérescence de ces organisa­tions. A la différence de Bordiga, principal dirigeant du PCI lors de sa fondation en 1921 et animateur de la gauche de celui-ci par la suite, mais qui s'est retiré de la vie militante après son exclusion du PCI en 1930, il a mis son expérience au service de la poursuite du combat face a la contre-révolution. En particulier, il apporte une contribution décisive à l'élaboration de la position concernant le rôle des fractions dans la vie des organisations prolétariennes, notamment dans les périodes de réaction et de dégénérescence du Parti [6]. Mais sa contribution est bien plus vaste. Sur la base de la compréhension des tâches qui incom­bent aux révolutionnaires après l'échec de la révolu­tion et la victoire de la contre-révolution, faire un bilan (d'où le nom de la publication de la Fraction en langue française) de l'expérience passée afin de pré­parer "les cadres pour les nouveaux partis du proléta­riat", et cela sans "aucun interdit non plus qu'aucun ostracisme" (Bilan, n°1), il impulse dans la fraction tout un travail de réflexion et d’élaboration théorique qui en fait une des organisations les plus fécondes de l'histoire du mouvement ouvrier. En particulier, bien que de "Léniniste", il n'a pas peur de reprendre à son compte les positions de Rosa Luxemburg rejetant le soutien aux luttes d'indépendance nationale et sur l'analyse des causes économiques de l'impérialisme. Sur ce dernier point, il tire profit des débats avec la Ligue des communistes internationa­listes de Belgique (une formation issue du trotskisme mais qui s'en est éloignée), dont la minorité rejoint les positions de la fraction lors de la guerre d'Espagne, pour constituer avec elle, à la fin de 1937, la Gauche communiste internationale. Par ailleurs, Vercesi (en compagnie de Mitchell, membre de la LCI), en s'appuyant sur les enseignements du processus de dégénérescence de la révolution en Russie et du rôle de l'Etat soviétique dans la contre-révolution, élabore la position suivant laquelle il ne peut y avoir identifi­cation entre la dictature du prolétariat et l'Etat qui surgit après la révolution. Enfin, en matière d'organisation, il donne un exemple, au sein de la commission exécutive de la Fraction, de comment il s'agit de mener un débat lorsque surgissent des diver­gences graves. En effet, face a la minorité qui rompt toute discipline organisationnelle en allant s'engager dans les milices antifascistes, qui refuse de payer ses cotisations, il combat l'idée d'une séparation organi­sationnelle précipitée (alors que, conformément aux règles de fonctionnement de la Fraction, les membres de la minorité auraient parfaitement pu être exclus) afin de donner le maximum de chances au développement de la plus grande clarté dans le débat. Pour Vercesi, comme pour la majorité de la Fraction, la clarté politique constitue en effet une priorité essen­tielle dans le rôle et l'activité des organisations révolu­tionnaires.

Tous ces enseignements qui, sur bien des points cor­respondent déjà à sa démarche politique antérieure, Marc les a pleinement assimilés au cours des années où il a milité aux côtés de Vercesi. Et c'est d'ailleurs sur ces mêmes enseignements qu'il va s'appuyer lorsque, à son tour, Vercesi commencera à les oublier et à s'écarter des positions marxistes. En effet, celui-ci, au moment même où se constitue la GCI, où Bilan est remplacé par Octobre, commence à développer une théorie de l'économie de guerre comme antidote définitif à la crise du capitalisme. Désorienté par le succès momentané des politiques économiques du New Deal et du nazisme, il en conclut que la produc­tion d'armes, qui ne vient pas encombrer un marché capitaliste sursaturé, permet au capitalisme de sur­monter ses contradictions économiques. Selon lui, le formidable effort d'armement réalisé par tous les pays à la fin des années 1930 ne correspond donc pas aux préparatifs de la future guerre mondiale mais consti­tue au contraire un moyen d'y échapper en éliminant sa cause fondamentale : l'impasse économique du capitalisme. Dans ce contexte, les différentes guerres locales qui se sont développées, notamment la guerre d'Espagne, ne doivent pas être considérées comme les prémisses d'un conflit généralisé, mais comme un moyen pour la bourgeoisie d'écraser la classe ouvrière face à une montée des combats révolutionnaires. C'est pour cela que la publication que se donne le Bureau international de la GCI s'appelle Octobre : nous sommes entrés dans une nouvelle période révolu­tionnaire. De telles positions constituent une sorte de victoire posthume pour l'ancienne minorité de la Fraction.

Face à un tel dérapage, qui remet en cause l'essentiel des enseignements de Bilan, Marc engage le combat pour la défense des positions classiques de la Fraction et du marxisme. C'est pour lui une épreuve très diffi­cile puisqu'il doit combattre les errements d'un mili­tant à qui il porte la plus haute estime. Dans ce com­bat, il est minoritaire car la majorité des membres de la fraction, aveuglés par leur admiration envers Ver­cesi, le suivent dans cette impasse. En fin de compte, cette conception conduit la Fraction italienne, de même que la Fraction belge, à une totale paralysie au moment de l'éclatement de la guerre mondiale face à laquelle Vercesi estime qu il n'y a plus lieu d'intervenir puisque le prolétariat a "disparu sociale­ment". A ce moment-là, Marc qui a été mobilisé dans l'armée française (bien qu'apatride) ne peut engager immédiatement le combat [7]. Ce n'est qu'en août 1940, à Marseille, dans le Sud de la France, qu'il peut se replonger dans l'activité politique pour regrouper les éléments de la Fraction italienne qui se sont retrouvés dans cette ville.

Face a la guerre impérialiste

Ces militants refusent pour la plupart la dissolution des fractions prononcée, sous 1’influence de Vercesi, par le Bureau international de celles-ci. Ils tiennent en 1941 une conférence de la Fraction reconstituée qui se base sur le rejet de la dérive introduite à partir de 1937 : théorie de l'économie de guerre comme dépassement de la crise, guerres "localisées" contre la classe ouvrière, "disparition sociale du prolétariat", etc. De même, la Fraction abandonne sa vieille position sur l'URSS présentant celle-ci comme un "Etat ouvrier dégénéré" [8] et reconnaît sa nature capitaliste. Tout au long de la guerre, dans les pires conditions de clandestinité, la Fraction va tenir des conférences annuelles regroupant des militants de Marseille, Toulon, Lyon et Paris de même que, mal­gré l'occupation allemande, elle va établir des liens avec les éléments de Belgique. Elle publie un Bulletin intérieur de discussion abordant toutes les questions qui ont conduit à la faillite de 1939. Quand on lit les différents numéros de ce bulletin, on peut constater que la plupart des textes de fond combattant les dérives impulsées par Vercesi ou élaborant les nou­velles positions requises par l'évolution de la situation historique sont signés Marco. Notre camarade, qui n'avait rejoint la Fraction italienne qu'en 1938, et qui en était le seul membre "étranger", en est durant toute la guerre le principal animateur.

En même temps, Marc a entrepris un travail de dis­cussion avec un cercle de jeunes éléments, dont la plupart viennent du trotskisme, et avec qui, en mai 942, il constitue le Noyau français de la Gauche communiste sur les bases politiques de la GCI. Ce noyau se donne pour perspective la formation de la Fraction française de la Gauche communiste mais, rejetant la politique de "campagnes de recrutement" et de "noyautage" pratiquée par les trotskistes, il se refuse, sous l'influence de Marc, à proclamer de façon précipitée la constitution immédiate d'une telle fraction.

La Commission exécutive de la Fraction italienne re­constituée, dont Marc fait partie, ainsi que le noyau français, sont conduits à prendre position face aux événements d'Italie de 1942-1943 où des combats de classe très importants conduisent au renversement de Mussolini le 25 juillet 1943 et à son remplacement par l'amiral Badoglio qui est pro-allié. Un texte signé Marco pour la CE affirme que "les révoltes révolu­tionnaires qui arrêteront le cours de la guerre impéria­liste créeront en Europe une situation chaotique des plus dangereuses pour la bourgeoisie" tout en mettant en garde contre les tentatives du "bloc impérialiste anglo-américano-russe" de liquider ces révoltes de l'extérieur, et contre celles des partis de gauche de "museler la conscience révolutionnaire". La confé­rence de la Fraction qui, malgré l'opposition de Vercesi, se tient en août 1943, déclare, suite à l'analyse des événements d'Italie, que "la transformation de la fraction en Parti" est à l'ordre du jour dans ce pays. Cependant, à cause des difficultés matérielles et, aussi, de l'inertie que Vercesi oppose à une telle démarche, la Fraction ne réussit pas à rentrer en Ita­lie pour intervenir activement dans les combats qui ont commencé à s'y dérouler. En particulier, elle ignore qu'à la fin 1943 s'est constitué dans le nord de ce pays, sous l'impulsion d'Onorato Damen et de Bruno Maffi, le Partito comunista internazionalista (PCInt), auquel participent d'anciens membres de la Fraction.

Durant cette même période, la Fraction et le Noyau ont entrepris un travail de contacts et de discussions avec d'autres éléments révolutionnaires et particuliè­rement avec des réfugiés allemands et autrichiens, les Revolutionäre Kommunisten Deutschlands (RKD), qui se sont dégagés du trotskisme. Avec eux, ils vont mener, et particulièrement le Noyau français, une action de propagande directe contre la guerre impé­rialiste adressée aux ouvriers et soldats de toutes les nationalités, y compris aux prolétaires allemands en uniforme. C'est évidemment une activité extrêmement dangereuse car elle doit affronter non seulement la Gestapo mais aussi la Résistance. C'est d'ailleurs cette dernière qui se montre la plus dangereuse pour notre camarade qui, fait prisonnier avec sa compagne par les FFI où grouillent les staliniens, échappe a la mort que ces derniers lui promettaient en s'évadant au dernier moment. Mais la fin de la guerre va sonner le glas de la Fraction.

A Bruxelles, fin 1944, après la "Libération", Vercesi sur la lancée de ses positions aberrantes tournant le dos aux principes qu'il avait défendus par le passé, est conduit à prendre la tête d'une "Coalition anti­fasciste" qui publie ltalia di Domani, un journal qui, sous couvert d'aide aux prisonniers et émigrés italiens, se situe clairement aux côtés de l'effort de guerre des Alliés. Dès qu'elle a pu vérifier la réalité d'un tel fait, qui avait d'abord rencontré son incrédu­lité, la CE de la Fraction, sous l'impulsion de Marc, exclut Vercesi, le 25 janvier 1945. Une telle décision ne résultait pas des désaccords qui existaient sur les différents points d'analyse entre ce dernier et la majo­rité de la Fraction. Comme avec l'ancienne minorité de 1936-37, la politique de la CE, et de Marc en son sein qui reprenait à son compte l'attitude de Vercesi à l'époque, était de mener les débats avec la plus grande clarté. Mais ce qui était reproché à Vercesi en 1944-1945, ce n'était pas simplement des désaccords politiques, c'était sa participation active, et même dirigeante, à un organisme de la bourgeoisie impliqué dans la guerre impérialiste. Mais cette dernière manifestation d'intransigeance de la part de la Frac­tion italienne n'était que le chant du cygne.

Découvrant l'existence du PCInt en Italie, la majorité de ses membres, à la conférence de mai 1945, décide l’auto-dissolution de la Fraction et l'intégration indi­viduelle de ses militants dans le nouveau "parti". Marc combat avec la dernière énergie ce qu'il consi­dère comme une complète négation de toute la démarche sur laquelle s'était fondée la Fraction. Il demande le maintien de celle-ci jusqu'à la vérification des positions politiques de cette nouvelle formation qui sont mal connues. Et l'avenir donnera parfaite­ment raison à sa prudence quand on constatera que le parti en question, auquel se sont ralliés les éléments proches de Bordiga se trouvant dans le Sud de l'Italie et dont certains pratiquaient l'entrisme dans le PCI), a évolué vers les positions les plus opportunistes qui soient, jusqu'à se compromettre avec le mouvement des partisans antifascistes (voir Revue Internationale n°8, 4e trimestre 1976, et n°32, 1er trimestre 1983). Pour protester contre un tel reniement, Marc annonce sa démission de la CE et quitte la conférence, laquelle a également refusé de recon­naître la Fraction française de la Gauche communiste (FFGC) qui avait été constituée à la fin 1944 par le Noyau français et qui avait fait siennes les positions de base de la Gauche communiste internationale. De son côté, Vercesi a rejoint le nouveau "Parti" qui ne lui demande aucun compte sur sa participation à la coalition antifasciste de Bruxelles. C'en est fini de tout l'effort que lui même avait mené durant des années pour que la Fraction puisse servir de "pont" entre l'ancien parti passé à l'ennemi et le nouveau parti qui devrait se constituer avec le ressurgissement des combats de classe du prolétariat. Loin de reprendre le combat pour ces positions, il oppose au contraire une hostilité farouche, et avec lui l'ensemble du PCInt, à la seule formation qui soit restée fidèle aux principes classiques de la Fraction italienne et de la Gauche communiste internationale : la FFGC. Il va même encourager, au sein de celle-ci, une scission qui constitue une FFGC bis ([9]. Ce groupe publie un journal portant le même nom que celui de la FFGC, L'Etincelle. Il accueille dans ses rangs les membres de l'ex-minorité de Bilan, combattue à l'époque par Ver­cesi, de même que d'anciens membres de l'Union Communiste. C'est la FFGC bis que le PCInt et la Fraction belge (reconstituée après la guerre autour de Vercesi resté à Bruxelles) reconnaîtront comme "seul représentant de la Gauche communiste".

Désormais, Marc reste le seul membre de la Fraction italienne à poursuivre le combat et les positions qui avaient fait la force et la clarté politique de cette organisation. C'est au sein de la Gauche communiste de France, nouveau nom que s'est donné la FFGC, qu'il engage cette nouvelle étape de sa vie politique.

CCI

Lorsqu'il s'agit de traiter de la vie d'un camarade et d'un hommage à son engagement, il s'agit d'un tout, et il eût été préférable de publier in extenso l'article que nous lui consa­crons dans cette Revue internationale. Mais parce que sa vie se confond avec l'histoire de ce siècle et des minorités révolutionnaires du mouvement ouvrier, nous avons pensé nécessaire de ne pas traiter seulement de la vie du camarade, mais également de développer plus longuement quelles furent les questions politiques les plus importantes auxquelles il fut confronté, ainsi que la vie des organisations dans lesquelles il a milité. Etant donné les impératifs de la situation internatio­nale d'aujourd'hui, l'article a donc été divisé en deux parties, pour des raisons de place, et la suite paraîtra dans le pro­chain numéro de la Revue Internationale.



[1] Les militants qui sont évoqués ici ne sont que les plus connus parmi ceux qui ont réussi à traverser la période de contre-révolu­tion sans abandonner leurs convictions communistes. Il faut signa­ler que, contrairement à Marc, la plupart d'entre eux n'ont pas réussi à fonder ou à maintenir en vie des organisations révolution­naires. Il en est ainsi, par exemple, de Mattick, Pannekoek et Canne-Meijer, figures de proue du mouvement "conseilliste" qui ont été paralysés par leurs conceptions sur l'organisation ou même, comme ce fut le cas du dernier (voir dans notre Revue Internationale n° 37, "La faillite du conseillisme, Le socialisme perdu") par l'idée que le capitalisme serait capable de surmonter ses crises indéfini­ment écartant toute possibilité pour le socialisme. De même Munis, valeureux et courageux militant venu de la section espa­gnole du courant trotskiste, n'ayant jamais pu rompre complète­ment avec les conceptions de ses origines et enfermé dans une vision volontariste qui rejetait le rôle de la crise économique dans le développement de la lutte de classe, n'a pu donner aux nouveaux éléments qui l'ont rejoint dans le Ferment ouvrier révolutionnaire (FOR) un cadre théorique les rendant capables de poursuivre sérieusement l'activité de cette organisation après la disparition de son fondateur. Bordiga et Damen, pour leur part, se sont montrés capables d'animer des formations qui leur ont survécu (le Parti communiste international et le Parti communiste internationa­liste) ; cependant, ils ont éprouvé les plus grandes difficultés (surtout Bordiga) à dépasser les positions de l'Internationale com­muniste devenues caduques, ce qui a constitué un handicap pour leurs organisations, qui leur a valu une crise extrêmement grave au début des années 1980 (dans le cas du PCI) ou une ambiguïté per­manente sur des questions vitales comme celles du syndicalisme, du parlementarisme et des luttes nationales (cas du PCInternationaliste, comme on a pu voir lors des conférences internationales de la fin des années 1970). C'était d'ailleurs un peu le cas de Jan Appel, un des grands noms du KAPD qui est resté marqué par les positions de cette organisation sans être vraiment en mesure de les actualiser. Cependant, dès la constitution du CCI, ce camarade s'est reconnu dans l'orientation générale de notre organisation et lui a apporté tout le soutien que lui permettaient ses forces. Il faut noter qu'à l'égard de tous ces militants, malgré les désaccords souvent très importants qui pouvaient le séparer d'eux, Marc nourrissait la plus grande estime et qu'il éprouvait pour la plupart d'entre eux une profonde affection. Cette estime et cette affection ne se limitaient pas d'ailleurs à ces camarades. Elles s'étendaient à des militants moins en vue mais qui avaient, aux yeux de Marc, l'immense mérite d'avoir conservé leur fidélité à la cause révolutionnaire dans les pires moments de l'histoire du prolétariat.

[2] Marc aimait évoquer cet épisode de la vie de Rosa Luxemburg qui, lors du congrès de l'Internationale socialiste, en 1896 (elle a 26 ans) ose se dresser contre toutes les "autorités" de l'Internationale pour combattre ce qui semblait être devenu un principe intangible du mouvement ouvrier : la revendication de l'indépendance de la Pologne.

[3] Cette démarche se trouve à l'opposé de celle d'un Bordiga pour qui le programme du prolétariat est "invariant" depuis 1848. Cela dit, elle n'a évidemment rien à voir avec celle des "révisionnistes" à la Bernstein ou, plus récemment, à la Chaulieu, mentor du groupe "Socialisme ou Barbarie" (1949-1965). Elle est également complè­tement différente de celle du mouvement conseilliste qui, parce que la révolution russe de 1917 avait débouché sur une variante du capi­talisme, a considéré qu'il s'agissait d'une révolution bourgeoise, ou qui se revendiquait d'un "nouveau" mouvement ouvrier par opposition à l'"ancien" (la deuxième et la troisième Internationales) qui aurait fait faillite.

[4] Concernant l'attitude de la Fraction face aux événements d'Espagne, voir notamment la Revue internationale n°4, 6 et 7, 1976

[5] Sur la Fraction italienne, voir notre brochure La Gauche com­muniste d'Italie.

[6] Sur la question des rapports parti-fraction voir notre série d'articles dans la Revue Internationale n° 59, 61, 64 et 65 (1989-91).

[7] Pendant quinze ans, notre camarade n'avait eu d'autre papier officiel qu'un ordre d'expulsion du territoire français dont il était obligé, toutes les deux semaines, de faire prolonger le délai d'exécution auprès des autorités. C'était une épée de Damoclès que le très démocratique gouvernement de la France, "terre d'asile et des droits de l'homme", avait suspendu au-dessus de sa tête, puisque Marc était obligé en permanence de s'engager à ne pas avoir d'activités politiques, engagement que, évidemment, il ne res­pectait pas. Au moment de la guerre, ce même gouvernement décrète que cet "apatride indésirable" est tout à fait apte à servir de chair à canon pour la défense de la patrie. Fait prisonnier par les troupes allemandes, il réussit à s'évader avant que les autorités d'occupation ne découvrent qu'il est juif. Il se rend alors, avec sa compagne Clara, à Marseille où la police, redécouvrant sa situation d'avant guerre, refuse de lui délivrer le moindre papier. Ironique­ment, ce sont les autorités militaires qui obligeront les autorités civiles à changer d'avis en faveur de ce "serviteur de la France" d'autant plus "méritoire" à leurs yeux que ce n'était pas son pays.

[8] Il faut noter que cette analyse, similaire à celle des trotskistes, n'a jamais conduit la Fraction à appeler à la "défense de l'URSS". Depuis le début des années 1930, et les événements d'Espagne ont parfaitement illustré cette position, la Fraction considérait l'Etat "soviétique" comme un des pires ennemis du prolétariat.

[9] Il faut signaler que, malgré les errements de Vercesi, Marc lui a toujours conservé une grande estime personnelle. Cette estime s'étendait d'ailleurs à l'ensemble des membres de la Fraction ita­lienne qu'il évoquait toujours dans les termes les plus chaleureux. Il faut l'avoir entendu parler de ces militants, presque tous des ouvriers, les Piccino, Tulio, Stefanini, dont il a partagé le combat dans les heures les plus sombres de ce siècle, pour mesurer tout l'attachement qu'il leur portait.