Le prolétariat face à la guerre

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LE PROLÉTARIAT FACE À LA GUERRE

Avec une violence inouïe, la guerre du Golfe est venue rappeler que le capitalisme c'est la guerre. La responsabilité historique de la classe ouvrière mondiale, seule force capable de s'opposer au capital, n'en a été que plus mise en relief. Mais, pour assumer cette responsabilité, la classe révolutionnaire doit se réapproprier sa propre expérience théorique et pratique de lutte contre le capital et la guerre. C'est dans cette expérience qu'il doit puiser la confiance dans sa capacité révolutionnaire et les moyens pour mener à bien son combat.

LE PROLÉTARIAT FACE A LA GUERRE DU GOLFE : L'ENJEU DE LA SITUATION HISTORIQUE

La classe ouvrière mondiale a subi la guerre du Golfe comme un massacre d'une partie d'elle-même, mais aussi comme un gigantesque coup de massue, comme une gifle monumentale assenée par la classe dominante.

Mais les rapports de force entre prolétariat et classe dominante locale ne sont pas les mêmes dans les deux parties belligérantes.

En Irak, le gouvernement a pu envoyer au massacre le contingent, les ouvriers, les paysans et leurs enfants (15 ans d'âge parfois). La classe ouvrière y est minoritaire, noyée dans une population agricole ou semi-marginalisée dans les bidonvilles. Elle ne possède quasiment aucune expérience historique de combat contre le capital. Et surtout, l'absence de luttes suffisamment significatives de la part des prolétaires des pays les plus industrialisés l'empêche de concevoir la possibilité d'un véritable combat internationaliste. Aussi lui a‑t‑il été impossible de résister à l'embrigadement idéologique et militaire qui l'a contrainte à servir de chair à canon pour les visées impérialistes de sa bourgeoisie. Le dépassement des mystifications nationalistes ou religieuses, parmi les travailleurs de ces régions, dépend tout d'abord de l'affirmation internationaliste, anti‑capitaliste des prolétaires des pays centraux.

Dans les métropoles impérialistes comme les Etats-Unis, la Grande‑Bretagne, la France, la situation est différente. La bourgeoisie n'a pu envoyer à la boucherie qu'une armée de professionnels. Pourquoi ? Parce que le rapport de forces entre les classes est différent. La classe dominante sait que les prolétaires n'y sont pas prêts à payer, encore une fois, l'impôt du sang. Depuis la fin des années 1960, depuis la reprise des luttes marquée par les grèves massives de 1968 en France, la plus vieille classe ouvrière du monde ‑ qui a déjà subi deux guerres mondiales ‑ a développé la plus grande méfiance vis‑à‑vis des hommes politiques de la bourgeoisie et leurs promesses, tout comme vis‑à‑vis des organisations dites « ouvrières » (partis de gauche, syndicats) destinées à l'encadrer. C'est cette combativité, ce détachement de l'idéologie dominante. Qui a empêché jusqu'à présent l'issue d'une troisième guerre mondiale et, cette fois encore, l'embrigadement des prolétaires dans un conflit impérialiste.

Mais, comme le démontrent les derniers événements, cela ne suffit pas pour empêcher le capitalisme de faire la guerre. Si la classe ouvrière doit n'en rester qu'à cette sorte de résistance implicite, le capital finira par mettre à feu et à sang l'ensemble de la planète jusqu'à y plonger ses principaux centres industriels.

Face à la guerre impérialiste, le prolétariat a démontré par le passé, lors de la vague révolutionnaire de 1917‑23 qui mit fin à la Première guerre mondiale, qu'il était la seule force capable de s'opposer à la barbarie guerrière du capitalisme décadent. La bourgeoisie fait tout aujourd'hui pour le lui faire oublier et l'enfermer dans un sentiment d'impuissance, en particulier à travers la gigantesque campagne autour de l'effondrement de l'URSS avec son ignoble mensonge : « La lutte ouvrière révolutionnaire ne peut mener qu'au goulag et au militarisme le plus totalitaire ».

Pour le prolétariat aujourd'hui, « oublier » sa nature révolutionnaire c'est aller au suicide, et y entraîner l'humanité entière. Dans les mains de la classe capitaliste, la société humaine va au désastre définitif. La barbarie technologique de la guerre du Golfe vient encore de le rappeler. Si le prolétariat producteur de l'essentiel des richesses, y compris des armes les plus destructrices, se laisse endormir par les sirènes pacifistes et leurs hymnes hypocrites à la possibilité d'un capitalisme sans guerres, s'il se laisse dévorer par l'ambiance décomposée du « chacun pour soi », s'il ne parvient pas à retrouver le chemin de la lutte révolutionnaire contre le capitalisme comme système, l'espèce est définitivement condamnée à la barbarie et à la destruction. « Guerre ou révolution. Socialisme ou barbarie », plus que jamais, c'est ainsi qu'est posée la question.

Plus que jamais, il est indispensable, urgent, que le prolétariat se réapproprie sa lucidité historique et son expérience, le résultat de près de deux siècles de lutte contre le capital et ses guerres.

LA LUTTE DU PROLETARIAT CONTRE LA GUERRE

Parce qu'il est la classe porteuse du communisme, le prolétariat est la première classe de l'histoire à pouvoir considérer la guerre autrement que comme un inévitable et éternel fléau. Dès les premiers moments, le mouvement ouvrier affirma son opposition générale aux guerres capitalistes. Le Manifeste Communiste, dont la parution en 1848 correspond aux premières luttes où le prolétariat s'affirme comme, force indépendante sur la scène de l'histoire, est sans équivoque : « Les travailleurs n'ont pas de patrie... Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Le prolétariat et la guerre au XIXe siècle

L'attitude des organisations politiques prolétariennes vis‑à‑vis de la guerre a logiquement été différente suivant les périodes historiques. Au XIXe siècle, certaines guerres capitalistes possèdent encore un caractère progressiste anti‑féodal ou permettent, par la constitution de nouvelles nations, le développement des conditions nécessaires à la future révolution communiste. C'est ainsi que le courant marxiste fut amené en plusieurs occasions à se prononcer en faveur de la victoire de tel ou tel camp dans telle ou telle guerre nationale, ou à soutenir la lutte pour la libération nationale de certaines nations (par exemple, la Pologne contre l'empire russe, bastion du féodalisme en Europe).

Mais, dans tous les cas, le mouvement ouvrier a considéré la guerre comme un fléau capitaliste dont les classes exploitées sont les premières victimes. Il eut des confusions importantes du fait de l'immaturité des conditions historiques puis du poids du réformisme en son sein. Ainsi, à l'époque de la fondation de la Ie Internationale (1864), on croyait avoir trouvé un moyen de supprimer les guerres en exigeant la suppression des armées permanentes et leur remplacement par des milices du peuple. Cette position trouva au sein même de l'Internationale sa propre critique qui affirmait, dès 1867 « qu'il ne suffit pas de supprimer les armées permanentes pour en finir avec la guerre, mais qu'une transformation de tout l'ordre social était à cette fin également nécessaire. » La IIe Internationale, fondée en 1889, se prononce aussi vis-à‑vis des guerres en général. Mais c'est l'époque dorée du capitalisme et du développement du réformisme. Son premier congrès reprend l'ancien mot d'ordre de « substitution des milices populaires aux armées permanentes ». Au congrès de Londres, en 1896, une résolution sur la guerre affirme : « la classe ouvrière de tous les pays doit s'opposer à la violence provoquée par les guerres ». En 1900, les partis de l'Internationale ont grandi et ont même des députés aux parlements des principales nations. Un principe est solennellement affirmé : « les députés socialistes de tous les pays sont tenus de voter contre toutes les dépenses militaires, navales et contre les expéditions coloniales. »

En réalité la question de la guerre ne se pose pas encore dans toute son acuité. Mis à part les expéditions coloniales, la période charnière entre les deux siècles est encore marquée par la paix entre les principales nations capitalistes. C'est le temps de « la Belle époque ». Alors que mûrissent les conditions qui vont conduire à la Première guerre mondiale, le mouvement ouvrier semble aller de conquêtes sociales en triomphes parlementaires, et la question de la guerre apparaît pour beaucoup comme une question purement théorique.

« Tout cela explique ‑ et nous écrivons d'après une expérience vécue ‑ le fait que nous, de la génération qui lutta avant la guerre impérialiste de 1914, avons peut-être considéré le problème de la guerre plus comme une lutte idéologique que comme un danger réel et imminent : le dénouement de conflits aigus, sans le recours aux armes, tels Fachoda ou Agadir, nous avait influencés dans le sens de croire fallacieusement que grâce à "l'interdépendance" économique, aux liens toujours plus nombreux et plus étroits entre pays, il s'était ainsi constitué une sûre défense contre l'éclosion d'une guerre entre puissances européennes et que l'augmentation de préparatifs militaires des différents impérialistes, au lieu de conduire inévitablement à la guerre, vérifiait le principe romain "si vis pacem para bellum", si tu veux la paix prépare la guerre. » Gatto Mammone, in Bilan n° 21, 1935. ([1])

Les conditions de cette période d'apogée historique du capitalisme, le développement des partis de masses avec leurs parlementaires et leurs énormes appareils syndicaux, les réformes réelles arrachées à la classe capitaliste, tout cela favorise le développement de l'idéologie réformiste au sein du mouvement ouvrier et son corollaire, le pacifisme. L'illusion d'un capitalisme sans guerres gagne les organisations ouvrières.

Face au réformisme, et contre lui, se dégage une gauche qui maintient les principes révolutionnaires et comprend que le capitalisme est en train d'entrer dans sa phase de décadence impérialiste. Rosa Luxemburg et la fraction bolchevique du parti social‑démocrate russe maintiennent et développent les positions révolutionnaires sur la question de la guerre. En 1907, au congrès de l'Internationale, à Stuttgart, ils parviennent à faire adopter un amendement qui ferme la porte aux conceptions pacifistes. Celui‑ci stipule qu'il ne suffit pas de lutter contre l'éventualité d'une guerre ou de la faire cesser le plus rapidement possible mais qu'il s'agit au cours de celle‑ci de « tirer de toute façon parti de la crise économique et politique pour soulever le peuple et précipiter, par là même, la chute de la domination capitaliste. » En 1912, sous la pression de cette même minorité, le congrès de Bâle dénonce la future guerre européenne comme « criminelle » et « réactionnaire » et ne pouvant qu ’» accélérer la chute du capitalisme en provoquant immanquablement la révolution prolétarienne. »

Malgré ces prises de position, deux ans plus tard, lorsqu'éclate la Première guerre mondiale, l'Internationale s'effondre. Rongées en profondeur par le réformisme et le pacifisme, les directions des différents partis nationaux se rangent du côté de leurs bourgeoisies au nom de la « défense contre l'agresseur ». Les parlementaires sociaux‑démocrates votent les crédits de guerre.

La reprise de la lutte des classes depuis 1968

Depuis la Seconde guerre mondiale, le monde n'a pas connu une minute de paix. Essentiellement à travers des conflits locaux, guerre de Corée, guerres israélo-arabes, mais aussi les soi‑disant luttes de libération nationale (Indochine, Algérie, Vietnam, etc.), les principales puissances impérialistes ont continué de s'affronter militairement. La classe ouvrière n'a pu que subir ces guerres comme l'ensemble des aspects de la vie du capitalisme.

Mais avec la grève massive de 1968 en France, et l'ensemble des luttes qui la suivent en Italie 1969, Pologne 1970 et dans la plupart des pays, le prolétariat revient sur la scène de l'histoire. Retrouvant le chemin du combat massif sur son terrain de classe, il se dégage du poids de la contre‑révolution. Au moment même où la crise capitaliste, provoquée par la fin de la reconstruction, pousse le capital mondial vers l'issue d'une troisième guerre mondiale, la classe ouvrière se détache lentement, mais suffisamment de l'idéologie dominante pour rendre impossible un embrigadement immédiat pour une troisième boucherie impérialiste.

Aujourd'hui, après vingt ans de cette situation de blocage, où la bourgeoisie n'a pas pu se lancer vers sa « solution » apocalyptique généralisée, mais où le prolétariat n'a pas eu la force d'imposer sa solution révolutionnaire, le capitalisme vit sa décomposition en engendrant un nouveau type de conflit, dont la guerre du Golfe constitue la première grande concrétisation.

Pour la classe ouvrière mondiale, et celle des principaux pays industrialisés en particulier, l'avertissement est clair : ou bien elle parvient à développer ses combats jusqu'à leur aboutissement révolutionnaire ou bien la dynamique guerrière du capitalisme en décomposition, de guerre « locale » en guerre « locale », finira par mettre en question la survie même de l'humanité.

COMMENT LUTTER CONTRE LA GUERRE AUJOURD'HUI ?

Et tout d'abord, ce que la classe ouvrière doit rejeter.

Le pacifisme c'est l'impuissance

Avant la guerre du Golfe, comme avant la Première et la Seconde guerres mondiales, à côté de la préparation de ses armes matérielles, à côté du bourrage de crâne belliciste, la bourgeoisie a préparé cette autre arme idéologique qu'est le pacifisme.

Ce qui définit le « pacifisme » ce n'est pas la revendication de la paix. Tout le monde veut la paix. Les va-t-en-guerre eux‑mêmes ne cessent de clamer qu'ils ne veulent la guerre que pour mieux rétablir la paix. Ce qui distingue le pacifisme c'est de prétendre qu'on peut lutter pour la paix, en soi, sans toucher aux fondements du pouvoir capitaliste. Les prolétaires qui, par leur lutte révolutionnaire en Russie et en Allemagne, mirent fin à la Première guerre mondiale, voulaient eux aussi la paix. Mais s'ils ont pu faire aboutir leur combat, c'est parce qu'ils ont su mener leur combat non pas AVEC les « pacifistes » mais malgré et CONTRE ceux‑ci. À partir du moment où il devint clair que seule la lutte revolutionnaire permettrait d'arrêter la boucherie impérialiste, les travailleurs de Russie et d'Allemagne se sont trouvés confrontés non seulement aux « faucons » de la bourgeoisie mais aussi et surtout à tous ces pacifistes de la première heure, les « mencheviks », les « socialistes révolutionnaires », les sociaux‑démocrates qui, armes à la main, défendaient ce dont ils ne pouvaient plus se passer et qui leur était le plus cher : l'ordre capitaliste.

La guerre n'existe pas « en soi », en dehors des rapports sociaux, en dehors des rapports de classes. Dans le capitalisme décadent, la guerre n'est qu'un moment de la vie du système et il ne peut y avoir de lutte contre la guerre qui ne soit lutte contre le capitalisme. Prétendre lutter contre la guerre sans lutter contre le capitalisme, c'est se condamner à l'impuissance. Rendre inoffensive pour le capital la révolte des exploités contre la guerre, tel a toujours été le but du pacifisme.

Sur ces manœuvres, l'histoire nous livre des expériences édifiantes. La même entreprise que nous voyons à l'œuvre aujourd'hui, les révolutionnaires la dénonçaient déjà il y a plus de cinquante ans avec la dernière énergie : « La bourgeoisie a précisément besoin que, par des phrases hypocrites sur la paix, on détourne les ouvriers de la lutte révolutionnaire », énonçait Lénine en mars 1916. L'usage du pacifisme n'a pas changé : « En cela réside l'unité de principe des sociaux‑chauvins (Plekhanov, Scheidemann) et des sociaux‑pacifistes (Turati, Kautsky) que les uns et les autres, objectivement parlant, sont les serviteurs de l'impérialisme : les uns le servent en présentant la guerre impérialiste comme "la défense de la patrie", les autres servent le même impérialisme en le déguisant par des phrases sur la paix démocratique, la paix impérialiste qui s'annonce aujourd'hui. La bourgeoisie impérialiste a besoin des larbins de l'une et de l'autre sorte, de l'une et de l'autre nuance : elle a besoin des Plekhanov pour encourager les peuples à se massacrer en criant : "À bas les conquérants" ; elle a besoin des Kautsky pour consoler et calmer les masses irritées pas des hymnes et dithyrambes en l'honneur de la paix. » (Lénine, janvier 1917)

Ce qui était vrai au moment de la Première guerre mondiale s'est, depuis, invariablement confirmé. Aujourd'hui encore, face à la guerre du Golfe, dans toutes les puissances belligérantes, la bourgeoisie a organisé la machine pacifiste. Des partis ou des fractions de partis politiques « responsables », c'est‑à‑dire ayant fait largement leurs preuves de fidélité absolue à l'ordre bourgeois (ayant participé au gouvernement, au sabotage des grèves et autres formes de lutte des classes exploitées, ayant joué le rôle de sergents recruteurs dans des guerres passées) sont chargés de prendre la tête de mouvements pacifistes. « Demandons ! », « Exigeons ! », « Imposons ! » ... un capitalisme pacifique. De Ramsey Klark (ancien conseiller du président Johnson) aux USA, à la social-démocratie en Allemagne (celle‑là même qui envoya le prolétariat allemand à la Première guerre mondiale et se chargea directement de l'assassinat des principales figures du mouvement révolutionnaire de 1918/19 Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg), des fractions pacifistes du Labour Party britannique à celles de Chevènement et Cheysson dans le PS français, en passant pas les PC staliniens de France, d'Italie, d'Espagne (avec leurs inévitables acolytes trotskystes), devenus depuis longtemps maîtres dans l'art de recruter la chair a canon, tout ce beau monde s'est retrouvé à la tête des grandes manifestations pacifistes de janvier 1991 à Washington, Londres, Bonn, Rome ou Paris. Tous ces patriotes (qu'ils défendent de grandes ou de petites patries ‑ l'Irak par exemple ‑ ne change rien à l'affaire) ne croient évidemment pas plus à la paix aujourd'hui qu'hier. Tout simplement ils remplissent le role du pacifisme : canaliser le mécontentement et la révolte provoqués par la guerre dans une impasse d'impuissance.

Après les signatures de « pétitions », après les balades dans la rue, en compagnie des « bonnes consciences » de la classe dominante, les prêtres « progressistes », les vedettes du spectacle et autres « amoureux de la paix »... capitaliste, que reste‑t‑il dans l'esprit de ceux qui sincèrement ont cru y trouver un moyen de s'opposer à la guerre, si ce n'est un sentiment de stérilité et d'amère impuissance ? Le pacifisme n'a jamais empêché les guerres capitalistes. Il n'a fait que les préparer et les accompagner.

Le pacifisme s'accompagne presque toujours d'un frère « radical » : l'antimilitarisme. Celui‑ci se caractérise en général par le refus total ou partiel du pacifisme « pacifique ». Pour combattre la guerre il préconise des méthodes plus radicales, directement orientées contre la force militaire : désertion individuelle et « exécution des officiers » sont ses mots d'ordre les plus caractéristiques. À la veille de la Première guerre mondiale, Gustave Hervé en fut le représentant le plus connu. Face à la mollesse du pacifisme ambiant de la social‑démocratie réformiste, il eut un certain écho. Il y eut même à Toulon, en France, un pauvre soldat qui, influencé par ce langage « radical », alla jusqu'à tirer sur son colonel. Cela ne mena évidemment nulle part... sauf Hervé qui aboutit au cours de la guerre au plus abject patriotisme et à l'appui de Clemenceau.

Il est évident que la révolution se traduit par la désertion des soldats de l'armée et par le combat contre les officiers. Mais il s'agit alors, comme pendant les révolutions russe et allemande, d'actions massives des soldats se fondant dans la masse des prolétaires en lutte. Il est absurde de penser qu'il puisse y avoir une solution individualiste a un problème aussi éminemment social que la guerre capitaliste. Il s'agit dans le meilleur des cas de l'expression du désespoir suicidaire de la petite‑bourgeoisie incapable de comprendre le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, et dans le pire, d'une impasse sciemment mise en avant par des forces policières pour renforcer le sentiment d'impuissance face au problème du militarisme et de la guerre. La dissolution des armées capitalistes ne peut être l'œuvre d'actions individuelles de révolte nihiliste, mais le résultat de l'action révolutionnaire, consciente, massive et collective du prolétariat.

Les conditions de la lutte ouvrière aujourd'hui

La lutte contre la guerre ne peut être que la lutte contre le capital. Mais aujourd'hui les conditions de cette lutte sont radicalement différentes de celles qui ont présidé aux mouvements révolutionnaires du passé. De façon plus ou moins directe, les révolutions prolétariennes du passé ont été liées à des guerres : la Commune de Paris fut le résultat des conditions créées par la guerre franco‑allemande de 1870 ; la révolution de 1905 en Russie répondait à la guerre russo‑japonaise ; la vague de 1917‑23 à la Première guerre mondiale. Certains révolutionnaires en ont déduit que la guerre capitaliste constitue une condition nécessaire, ou du moins très favorable pour la révolution communiste. Cela n'était que partiellement vrai dans le passé. La guerre crée des conditions qui poussent effectivement le prolétariat à agir de façon révolutionnaire. Mais, premièrement, cela ne se produit que dans les pays vaincus. Le prolétariat des pays vainqueurs reste généralement beaucoup plus soumis idéologiquement à ses classes dirigeantes, ce qui contrecarre l'indispensable extension mondiale qu exige la survie du pouvoir révolutionnaire. Deuxièmement, lorsque la lutte parvient à imposer la paix à la bourgeoisie, elle se prive par là même des conditions extraordinaires qui ont fait naître cette lutte ([2]). En Allemagne par exemple, le mouvement révolutionnaire APRÈS l'armistice pâtira fortement de la tendance de toute une partie des soldats, revenant du front et n'ayant qu'un désir : jouir de cette paix tant désirée et si chèrement acquise.

Nous avons vu par ailleurs comment, lors de la Deuxième guerre mondiale, la bourgeoisie avait su tirer les leçons de la Première guerre et agir en vue d'éviter des explosions sociales révolutionnaires.

Mais surtout, et au‑delà de toutes ces considérations, si le cours historique actuel est renversé, si jamais il devait y avoir une guerre à laquelle seraient appelés à participer massivement les prolétaires des métropoles impérialistes, elle impliquerait la mise en œuvre de moyens de destruction si terribles que toute possibilité de fraternisation et d'action révolutionnaire serait extrêmement difficile, voire impossible.

S'il est une leçon que les prolétaires doivent retenir de leur expérience passée c'est que, pour lutter contre la guerre aujourd hui, ils devront agir AVANT une guerre mondiale ; pendant, il sera trop tard.

L'analyse des conditions historiques actuelles permet d'affirmer que les conditions d'une nouvelle situation révolutionnaire internationale pourront se créer sans que le capitalisme ait pu embrigader le prolétariat des pays centraux dans une boucherie généralisée.

Les processus qui conduisent à une réponse révolutionnaire du prolétariat ne sont ni rapides ni faciles. Ceux qui aujourd'hui se lamentent de ne pas voir le prolétariat des pays industrialisés répondre immédiatement à la guerre, oublient qu'il lui fallut trois ans de souffrances indescriptibles, entre 1914 et 1917, pour parvenir à engager sa réponse révolutionnaire. Nul ne peut dire quand et comment la classe ouvrière mondiale pourra cette fois‑ci porter son combat à la hauteur de ses tâches historiques. Ce que nous savons, c'est qu'il se heurte aujourd'hui à des difficultés énormes, dont la moindre n'est pas l'ambiance de la décomposition délétère qu'engendre la décadence avancée du capitalisme avec sa généralisation de l'esprit du « chacun pour soi » et l'odeur nauséabonde du stalinisme en putréfaction. Mais nous savons aussi que, contrairement à la période de la crise économique des années 1930, contrairement à la période de la Seconde guerre mondiale, le prolétariat des pays centraux n'est ni écrasé physiquement, ni vaincu dans sa conscience.

Le fait même que le prolétariat des grandes puissances n'ait pu être embrigadé dans la guerre du Golfe, obligeant les gouvernements à recourir à des professionnels, les multiples précautions auxquelles ont dû recourir ces gouvernements pour justifier la guerre, sont une manifestation de ce rapport de forces.

Quant aux effets de cette guerre sur la conscience dans la classe, ils se sont traduits par une relative paralysie de la combativité dans l'immédiat mais aussi par une réflexion inquiète et profonde sur les enjeux historiques.

À ce niveau, la guerre du Golfe se distingue des guerres mondiales du passé sur un aspect particulièrement important : les guerres mondiales ont eu la particularité de cacher, aux yeux des prolétaires, la crise économique qui était à leur origine. Pendant la guerre, les chômeurs disparaissaient sous l'uniforme de soldats, les usines arrêtées reprenaient leur activité pour fabriquer les armes et les marchandises nécessaires à une guerre totale : la crise économique semblait disparue. Il en est tout autrement aujourd'hui. Au moment même où la bourgeoisie déclenchait son enfer de feu au Moyen‑Orient, son économie, au cœur de ses zones les plus industrialisées, plongeait dans une récession sans précédent... sans espoir de nouveau plan Marshall. Nous avons assisté simultanément à une guerre qui a clairement révélé la perspective apocalyptique qu'offre le capital, et à 1'approfondissement de la crise économique. La première a donné la mesure de l'enjeu historique pour le prolétariat, la seconde crée et créera les conditions pour que celui‑ci, contraint de répondre aux attaques, s'affirme en tant que classe et se reconnaisse comme tel.

La situation actuelle est pour les générations présentes de prolétaires un nouveau défi de l'histoire. Celles‑ci peuvent le relever si elles savent tirer profit des vingt dernières années de luttes revendicatives au cours desquelles elles ont appris ce que valent les promesses des capitalistes sur l'avenir de ce système ; si elles savent porter jusqu'au bout la méfiance et la haine qu'elles ont développées contre les organisations soi‑disant ouvrières (syndicats, partis de gauche) qui ont systématiquement saboté tous les combats importants; si elles savent comprendre que leur lutte n'est que la suite de deux siècles de combats de la classe révolutionnaire de notre époque.

Pour cela, loin du terrain interclassiste du pacifisme et autres pièges nationalistes, le prolétariat n'a d'autre chemin que le développement de sa lutte contre le capital, sur son propre terrain de classe.

Un terrain qui se définit de façon simple et tranchante comme une façon de concevoir chaque moment de la lutte : se battre en tant que classe en mettant en avant les intérêts qui sont communs à tous les ouvriers ; défendre ces intérêts de façon intransigeante contre ceux du capital. Ce n'est pas le terrain syndicaliste, qui divise les ouvriers par nations, régions, corporations... Ce n'est pas le terrain des syndicats et partis de gauche, qui prétendent que « la défense des intérêts ouvriers est la meilleure défense de la nation », pour en conclure que les ouvriers doivent tenir compte, dans leurs luttes, des intérêts de la nation, donc du capital national. Le terrain de classe est défini par l'irréconciliabilité entre les intérêts de la classe exploitée et ceux du système capitaliste moribond.

Le terrain de classe n'a pas de frontières nationales, mais des frontières de classe. Il est par lui‑même la négation de la base des guerres capitalistes. Il est le terrain fertile où se développe la dynamique qui conduit le prolétariat à assumer, à partir de la défense de ses intérêts « immédiats », la défense de ses intérêts historiques : la révolution communiste mondiale.

La guerre capitaliste n'est pas plus une fatalité que les aberrations du capitalisme en décomposition. Pas plus que la société antique esclavagiste ou que la société féodale, le capitalisme n'est un mode de production éternel. Seule la lutte pour le bouleversement de cette société, pour la construction d'une société vraiment communiste, sans exploitation ni nations, peut débarrasser l'humanité de la menace de disparition dans le feu de la guerre capitaliste.

Seule la lutte contre le capitalisme est une lutte contre la guerre. C'est la seule « guerre » qui vaille la peine d'être menée.

RV


[1] ) Les travailleurs qui comme Gatto Mammone croyaient voir dans la question de la guerre, avant 1914 une question « idéologique », oubliaient (comme ceux qui, il y a peu, se laissaient endormir par les hymnes à « la fin de la guerre froide » et l'Europe unie de 1992) que le développement de « l'interdépendance » économique, loin de résoudre les antagonismes inter‑impérialistes, ne fait que les exacerber. Ils oubliaient une des découvertes fondamentales du marxisme : la contradiction irrémédiable qui oppose d'une part le caractère de plus en plus international de la production capitaliste et, d'autre part la nature privée, nationale de l'appropriation de cette production par les capitalistes.

La recherche de fournitures comme de débouchés solvables pour sa production, conduit inévitablement chaque capital national, sous la pression de la concurrence, à développer irréversiblement la division internationale du travail. Il se développe ainsi en permanence une interdépendance économique internationale de tous les capitaux nationaux â l'égard des autres. Cette tendance, effective depuis les premiers temps du capitalisme, s'est vue renforcée par l'organisation du monde en blocs au lendemain de la Seconde guerre mondiale, tout comme par le développement des entreprises dites « multinationales ». Cependant le capitalisme ne peut pas pour autant abandonner la base de son existence : la propriété privée et son organisation en nations. Qui plus est, la décadence capitaliste s'est accompagnée simultanément du renforcement de la tendance au capitalisme d'État, c'est‑à‑dire â la dépendance de chaque capital national à l'égard de son appareil d'État national devenu maitre d'œuvre de toute la vie sociale. Cette contradiction essentielle entre production organisée internationalement et maintien de l'appropriation par nations, constitue un des bases objectives de la nécessité et de la possibilité d'une société communiste sans propriété privée ni nations. Mais pour le capitalisme, elle est une impasse insoluble qui ne peut le conduire qu'au chaos et à la barbarie guerrière.

[2] « La guerre, incontestablement, a joué un rôle énorme dans le développement de noire révolution, elle a désorganisé matériellement l'absolutisme ; elle a disloqué l'armée ; elle a donné de l'audace à la masse des hésitants. Mais heureusement elle n'a pas créé la révolution et c'est une chance parce que la révolution née de la guerre est impuissante : elle est le produit de circonstances extraordinaires, repose sur une force extérieure et en définitive se montre incapable de conserver les positions conquises. » Trotsky dans « Notre révolution », parlant du rôle de la guerre russo‑japonaise dans l'éclatement de la Révolution de 1905 en Russie.