La faillite du conseillisme

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En complément de l'article "La conception de l'organisation dans Les Gauches allemande et hollandaise", dans ce numéro, nous publions ci-dessous des extraits d'un texte de CANNE-MEJER qui fut un des mili­tants les plus actifs et un des théoriciens de ce courant politique, notamment dans le GIC dans les années 30. Ce texte écrit à la fin des années 50, intitulé LE SOCIALISME PERDU, illustre un des aboutisse­ments des erreurs contenues dans la conception théorique et politique du "communisme de conseils" : la mise en question du marxisme et de la signification historique de la lutte prolétarienne; la croyance en la pérennité du capitalisme avec la capitulation à la pression de l'idéo­logie bourgeoise, dans ce cas celle de la période de reconstruction d'après-guerre sur la "société de consommation et de loisirs" qui fit fureur dans  les années  60.

Nous  faisons précéder  ce  texte de  quelques  commentaires  introductifs de notre part

UN SOCIALISTE PERDU

A l'époque où le texte est écrit, les quelques rescapés de la Gauche communiste sont pour la plu­part isolés et dispersés. La longue période de con­tre-révolution a épuisé les énergies. La deuxième guerre mondiale n’a pas fait surgir de mouvement ré­volutionnaire du prolétariat carme en 1917. Ce qui reste des Gauches communistes italienne et germa­no-hollandaise qui avaient résisté pendant près de 20 ans dans de petites minorités organisées est dis­loqué et extrêmement réduit ou se trouve dans une terrible confusion politique. Dans cette situation, les erreurs politiques qui n'ont pas été dépassées vont donner le jour à des aberrations grandissantes sur les bases mêmes de la théorie révolutionnaire, sur la compréhension de ce qu'est le marxisme.

Dans la Gauche italienne, le Parti communiste in­ternationaliste se forme dans la confusion en Italie en pleine deuxième guerre mondiale avec le resurgissement des luttes ouvrières en 43.(1) Il rejette l'héritage de la Gauche communiste internationale qui est le seul groupe vraiment conséquent des an­nées 30 (BILAN). Les critiques et les appels répétés de la Gauche communiste de France (INTERNATIONALIS­ME) à reprendre à fond les questions politiques restent sans réponse. Un peu plus tard Bordiga, dans le Parti communiste international, scission du Parti communiste internationaliste va théoriser de plus en plus, par une fidélité dogmatique et bor­née à la révolution russe et à Lénine, un monolithis­me du marxisme.

Dans la Gauche germano-hollandaise, dont la dis­location et l'incapacité à tirer les leçons de la révolution russe dés les années 30 ont déjà accé­léré la dégénérescence, Canne-Mejer va aboutir dans les années 50, à force de rejeter la révolution russe, à une remise en question complète du marxis­me et de la lutte de classe.

Le processus qui mène à ces incompréhensions du marxisme n'est donc pas identique et n'a pas la mê­me origine pour ces deux courants politiques. L'ori­gine de l'échec des groupes qui se réclament de la Gauche italienne se trouve dans l'incapacité à assu­rer la continuité du travail d'élaboration théorique et politique effectué par la GCI avant la guerre D'une part la pression de la guerre et de l'après-guerre va faire céder le travail politique organisé sur les bases de cette continuité par la GCF qui se ra dissoute en 1953. D'autre part, les autres tendances de ce même courant vont, de concession politique en considération tactique, se maintenir en régressai sur les positions politiques et se fossiliser avec des conséquences dont on peut encore voir les résul­tats aujourd'hui avec la désagrégation du PCI (Pro­gramme Communiste) et les dérapages politiques du PCI (Battaglia Comunista) ([1]). Par contre, l'échec de la Gauche germano-hollandaise trouve ses racines antérieurement. Dans les années 20 c'est dans les Gauches allemande et hollandaise qu'on trouve les tentatives de compréhension les plus avancées sur les apports fondamentaux de la nouvelle période ouverte avec la Guerre mondiale et la vague révolutionnaire : l'impossibilité du parlementarisme révolution­naire ; la nature contre-révolutionnaire des syndi­cats ; le rejet des luttes de libération nationale; le rejet du parti de masses" et toute tentative de rapprochement et d'unification avec la social-démocratie et ses courants de "gauche" et la tacti­que dite de "front unique". -Mais dans les années 30, parce qu'il rejette le parti bolchevik et de plus en plus la nature de classe de la révolution d'octobre, l'héritier de cette Gauche, le courant des "communistes de conseil", va saper toute pos­sibilité d'intégrer les nouvelles positions politi­ques dans une cohérence théorique et organisationnelle. Il se maintiendra sur un terrain de classe, mais sans pouvoir avancer réellement au-delà d'une répétition des positions sans élaboration.

En fait, seul BILAN est capable à cette époque, bien qu'il n'aille pas jusqu'au bout de cette éla­boration, de reprendre les leçons de la révolution et de fournir des bases pour une compréhension ac­tuelle de ces questions. BILAN peut apparaître peu clair sur la formulation théorique, de certaines positions et notamment sur le rapport parti/classe, mais, en s'attachant à l'histoire, il comprend la dynamique de la révolution et du reflux beaucoup plus clairement et ce que sont les taches des révolutionnaires qui en découlent. BILAN fournit ainsi un cadre plus global, plus cohérent, en con­tinuité avec le mouvement ouvrier. Au contraire, on trouve dans les bases du "conseillisme" un rejet de ce cadre historique global. La non reconnaissance du parti bolchevik comme un parti du prolétariat empê­che ce courant d'aborder une critique méthodique des positions politiques qui se sont exprimées dans la révolution russe. Au plan théorique, ce courant, d'une sous-estimation d'abord, aboutira ensuite à une négation de la fonction active et indispensable de l'organisation politique révolutionnaire dans la révolution prolétarienne. Ce qu'exprime en fait cette conception c'est une incompréhension du pro­cessus de prise de conscience de la classe elle mê­me, contrairement à l'insistance constante mais fi­nalement purement formelle de ce courant sur cette question.

C'est cette conception que développe le "commu­nisme de conseils", et sur cette base, dans la pé­riode de reconstruction, au cours de laquelle il semble que le capitalisme a retrouvé un second souffle et que le prolétariat n'a plus les moyens et n'exprime plus les buts de sa lutte, Canne-Mejer, qui fut pourtant toute sa vie un militant dévoué à la cause du prolétariat, finira par divaguer sur les "loisirs" et "l'amélioration possible des condi­tions de vie sur la base de la collaboration de classe" !

Nous reviendrons de façon plus élaborée dans d'autres articles sur cette question de conception qui se pose toujours aujourd'hui.

Le danger n'est certes plus de prendre les feux de la reconstruction pour un nouveau regain du ca­pitalisme, mais l'abandon du combat de classe, face aux difficultés de la période, existe. La sous-estimation des taches des révolutionnaires dans la lutte de la classe - comme partie prenante active et organisée, capable de fournir des orientations claires - l'irresponsabilité et le sectarisme qui règnent parmi les groupes qui se réclament de la révolution dans la mouvance "anti-léniniste" est tout aussi néfaste que la mégalomanie ridicule des groupes qui se réclament du "léninisme". Elle peut parfois l'être plus. La faillite de la concep­tion du marxisme monolithique et du parti injectant la conscience à la classe apparaît évidente dans les échecs spectaculaires des avatars des diverses "tactiques" des groupes qui s'en réclament. La con­ception "conseilliste" est plus diffuse, mais dans une période où la bourgeoisie tente de profiter des hésitations de la classe ouvrière, et vise à son déboussolement et à son immobilisation, c'est une idéologie qui, dans sa logique, va dans le même sens, tout comme Canne-Mejer finit par entonner les chants de la bourgeoisie dans une autre période. Le texte que nous publions n'a que peu d'intérêt en lui-même, mais il révèle l'aboutissement d'une méthode et d'une conception profondément erronée de la lutte de classe qui mène, en rejetant le marxisme, à rejeter toute perspective de lutte de la classe ouvrière.

Il ne s'agit pas de reprendre du marxisme "tout" à la manière des bordiguistes, c'est-à-dire mot pour mot, à la lettre, mais de comprendre que le marxisme est un matérialisme historique, et si on relègue au rang de "vieillerie à la rigueur valable pour le siècle dernier" la dimension his­torique et politique du marxisme pour n'en garder que l'analyse des phénomènes, on quitte le terrain de la lutte de classe et de la révolution commu­niste pour se jeter dans les bras de la bourgeoi­sie.

Dans ce texte, Canne-Mejer ne voit dans la clas­se ouvrière qu'une catégorie économique de la so­ciété. Il n'aborde les taches du prolétariat que sur la question de la prise en mains des moyens de production et de consommation ; la lutte de classe est évoquée comme une simple "rébellion", rébellion liée non à une nécessité objective historique de l'impasse où les contradictions in­ternes du mode de production capitaliste l'ont amenée : son entrée dans la décadence, ni aux con­ditions générales et au devenir de la classe, mais au seul "travail lui-même". Canne-Mejer a encore quelques souvenirs : il fait référence à la criti­que qu'ont toujours faite les marxistes selon la­quelle il n'y a pas un "automatisme" de la lutte de classe seulement lié aux mécanismes du capita­lisme ; mais il est nécessaire encore que se déve­loppe un des facteurs déterminants de cette lutte, la conscience de la classe de son action. Mais ce rappel devient chez Canne-Mejer une question de "psychologie sociale" ou d'"éthique", tout aussi mécanique, parallèle ou alternant avec la "rébel­lion". Rien n'est plus étranger au marxisme. Il n'est question nulle part chez Canne-Mejer de po­ser les vraies questions : quelles sont les taches politiques de la classe ouvrière ? Quels sont la nature et le rôle des communistes au sein de la classe ouvrière ? etc. La conception marxiste de la lutte de classe est réduite à la lutte pour des réformes dans les syndicats et les parlements du 19e siècle, sans référence à l'étude des conditions historiques dans lesquelles le marxisme a toujours situé ses luttes en indiquant toujours leurs limi­tes par rapport au but général du combat de la classe, le communisme par la destruction de l'Etat capitaliste. Tout cet aspect est réduit à une vague notion de "lutte acharnée" hors de tout contexte historique des conditions matérielles de la révolution. Et puisque selon la vision "conseilliste", la révolution russe n’est pas ouvrière pour Canne-Mejer, cette "lutte acharnée" n'a donc pas eu lieu au 20ème siècle. Même les conseils ouvriers sont oubliés. Puisqu'il n'y a pas eu "lutte acharnée", Marx s'est trompé. Le massacre de générations de prolétaires dans la contre-révolution et dans les guerres est ignoré, et bien qu'on prétende "atti­rer l'attention sur deux phénomènes primordiaux de la vie économique durant ce siècle", l'économie de guerre est également ignorée.

LE SOCIALISME PERDU ESPERANCES DU MOUVEMENT MARXISTE D'AUTREFOIS

EXTRAITS D'UN TEXTE DE H.CANNE-MEYER

On rejoint la bourgeoisie dans l'étude de "l'aug­mentation des capitaux investis" et de "l'immense croissance de la productivité du travail". La classe ouvrière est assimilée aux syndicats et ses conditions de vie actuelle, ce sont principalement les "loisirs". Et c'est ce qui montre les "mécomp­tes de Marx" selon Canne-Mejer... Tel est le tris­te aboutissement du conseillisme.

MS.

CERTITUDE DE L'AVENEMENT DU COMMUNISME

Marx n'a jamais donné de description de la so­ciété communiste. Il ne faisait que montrer que la production, organisée sur la base de la pro­priété privée des moyens de produire, finirait par devenir un fardeau insupportable à la grande masse de la population, de sorte que celle-ci mettrait en commun ces moyens, et supprimerait l'exploitation due aux classes sociales. Dans l'esprit de Marx, décrire la société future c'é­tait retomber dans l'Utopisme. Selon lui, une so­ciété nouvelle émerge du giron de la vieille sous l'action des forces réelles qui gouvernent le processus du travail social. Marx remarquait que la possession privée des moyens de production dé­veloppait un processus de travail collectif en rassemblant des milliers et des milliers d'ou­vriers. Ces ouvriers deviendraient les fossoyeurs de la possession privée des moyens de production. Car, pendant que croissent misère, oppression, esclavage, dégénérescence et exploitation, aug­mente également la rébellion de la classe ouvriè­re, unifiée et organisée par le processus de tra­vail lui-même ([2]).

"La centralisation des moyens de production et le caractère social atteignent un point où ils sont incompatibles avec 1'enveloppe capitaliste. Cette enveloppe éclate. La dernière heure de la propriété privée a sonné." ([3]).Selon Marx, le mo­de de production capitaliste produit sa propre négation "avec l'inéluctabilité d'une loi de la nature". ([4]).

Cette formulation de Marx, avec l'allusion à "1'inéluctabilité des lois de la nature" a causé beaucoup de malentendus. Souvent elle me­nait beaucoup de marxistes à une interprétation mécaniste du développement social. On croyait souvent à un écroulement automatique du système capitaliste, soit à cause des crises, soit à cause de l'abaissement du taux de profit, soit par manque de débouchés pour réaliser la plus-value. Lors d'un tel écroulement, la classe ouvrière pourrait, pour ainsi dire, prendre les moyens de production à son compte. Il suffirait plus ou moins à la classe ouvrière d'observer ce que Marx appelait "la décomposition - inévitable et de plus en plus visible -..."([5]) du système. Les mo­difications, que subissent les capacités intel­lectuelles de la classe ouvrière pendant une lut­te continue et qui la conduisent à pouvoir maî­triser politiquement et économiquement la vie so­ciale, apparaissent superflues.

Pourtant cette conception d'un écroulement dé­finitif est en contradiction avec la méthode de penser de Marx... Pour lui, cette "inéluctabili­té" n'est pas une nécessité extérieure à l'homme, une nécessité immanente qui s'exécute en dépit des hommes, au sens où, par exemple, certains penseurs bourgeois parlent souvent de développe­ment immanent de l'esprit comme de la force mo­trice du monde. Pour Marx, il s'agit d'une inévitabilité imposée par les hommes eux-mêmes en con­séquence de leur expérience de la vie sociale. Marx était persuadé crue les ouvriers devraient constamment s'opposer violemment aux tendances op­primantes du capitalisme, et que cette lutte se poursuivrait jusqu'à ce qu'ils aient vaincu le ca­pitalisme. Ainsi, 1'"inéluctabilité" dont parlait Marx se trouvait découler de la nécessité naturelle de lutter contre le capitalisme.

LE MARXISME EN TANT QUE PSYCHOLOGIE SOCIALE

Donc Marx n'énonçait pas seulement une théorie qui mettait à jour les forces matérielles mo­trices du système capitaliste, mais, en plus, fournissait une théorie de la psychologie sociale qui prédisait le changement dans les pensées, la volonté, les sentiments et les actions des ou­vriers. La pression de l'exploitation du capital concentré serait contrecarrée par la lutte organisée où se serait forgées la solidarité, la promptitude de chacun et de tous au sacrifice, formant ainsi une unité solide de pensée, de vo­lonté, d'action. Le développement de l'individua­lité d'un ouvrier ne serait possible que comme partie d'un tout actif plus vaste, comme partie de son organisation de lutte. Les idées sur le bien et le mal dans la vie sociale seraient de nou­veau remodelées par cette lutte et en accord avec les nécessités de cette lutte. Ces idées nouvel­les que l'on peut appeler "valeurs éthiques", serviraient à leur tour de forces motrices pour commencer de nouvelles luttes. Chaque lutte se convertirait en valeurs éthiques et ces nouvel­les valeurs éthiques pousseraient à de nouvelles luttes. La nouvelle éthique serait à la fois fil­le et mère de la lutte.

LA NAISSANCE DE LA NOUVELLE SOCIETE

Marx puisait sa certitude de l'avènement d'une société sans exploitation et sans classes dans sa certitude d'une lutte acharnée contre le capita­lisme. Par cette lutte, la nouvelle société naî­trait du giron de la vieille. Cette lutte se fe­rait au moyen des syndicats qui amélioreraient les conditions de travail et au moyen des partis socialistes qui développeraient la conscience de classe. Pratiquement pour s'attaquer à ce déve­loppement il fallait s'attacher à lutter pour le perfectionnement du système parlementaire bour­geois (du suffrage universel) et pour des réfor­mes sociales.

Ce n'est pas que Marx attendait de grands suc­cès pratiques de la lutte parlementaire et syndi­cale. Pour lui, le mouvement des salaires n'était à prime abord fonction que de l'accumulation du ca­pital. Dans une période de prospérité où la vie économique se développait, le besoin de main-d'oeuvre croissait et les syndicats pouvaient ob­tenir un salaire plus haut. Mais si les salaires montaient au point où la production cesserait d'être profitable l'accumulation devrait décroître, avec comme résultat chômage, "surpopu­lation", et baisse des salaires. Ainsi la base de profit s'élargirait à nouveau ([6]).

"Donc l'augmentation du prix du travail ne res­te pas seulement restreinte entre des limites qui ne touchent pas aux fondations du capitalisme, mais ces limites donnent également une certitude d'un  élargissement  à  une plus  grande  échelle"([7]).

Le sens de la lutte de classe se trouvait, pour Marx surtout dans le développement des caractéristiques intellectuelles qui mèneraient à la chute du capitalisme.

Marx pensait que les syndicats, par eux-mêmes, ne pourraient jamais vaincre le capitalisme aussi longtemps que la classe capitaliste disposerait de l'Etat. Le point cardinal de la lutte politique devait être recherché dans la conquête du pouvoir de l'Etat, soit par les voies parlementaires, (Marx les considérait comme possibles pour l'An­gleterre et la Hollande), soit par des méthodes révolutionnaires. Après la Commune de Paris il fut convaincu que l'Etat ne devait pas être conquis mais brisé. En tout cas la tache du gouvernement révolutionnaire ne serait pas d' "établir" le com­munisme, par exemple en étatisant les moyens de production (quoique la nationalisation de quelques branches ne doive pas être exclue). Marx ne prescrivit pas ce que les révolutionnaires devaient faire en cas de révolution, mais il pensait que le développement devait être confié aux forces révo­lutionnaires à l'oeuvre dans la société,  " quand une véritable révolution éclatera"  - dit-il - "on verra  également  apparaître les  conditions ( sans doute  pas idylliques )  dans lesquelles  elle  réali­sera  ses mesures  immédiates  les plus  urgentes".([8])

Beaucoup de marxistes de cette époque soute­naient l'opinion que la tâche d'un gouvernement révolutionnaire consistait surtout à ne pas entra­ver les luttes des ouvriers contre les entrepre­neurs, il était même de son devoir de les étayer. Les syndicats auraient ainsi les mains libres pour aménager la vie sociale selon leurs besoins, les capitalistes seraient dépossédés, non par le tru­chement des nationalisations, mais parce que les profits cesseraient d'être payés. Ainsi le capital perdrait toute valeur et pendant ce temps la ges­tion de la vie sociale tomberait entre les mains de l'association des producteurs libres et égaux. D'un côté la naissance de la nouvelle société au sein de l'ancienne se trouvait liée à l'épanouis­sement de la conscience politique qui devait mener au pouvoir politique, sous quelque forme que ce soit, de l'autre elle était reliée au processus de déploiement des forces s'opposant aux entrepre­neurs, préparant ou bâtissant tout en même temps, les nouveaux organes de gestion sociale.

En illustration de ce qui précède nous pouvons citer un fait historique rapporté par le marxiste bien connu A. Pannekoek. En 1911, il y avait, en Allemagne, une grève et les grévistes tentaient d'empêcher les jaunes de travailler. La presse bourgeoise qualifiait cette action de "terroris­me". Les tribunaux intervinrent et tentèrent d'ac­cuser quelques grévistes de séquestration. Selon les tribunaux, les grévistes avaient contraint les jaunes de les suivre devant le comité de grève, où ils étaient interrogés comme par un tribunal, puis, après quelques mises en garde, relâchés. Lors de leur interrogatoire par la "justice offi­cielle", les jaunes déclarèrent, cependant, qu'il n'était pas question de séquestration; ils avaient suivi les grévistes de leur plein gré. Et le juge, très surpris, de dire : "Ainsi, vous admettez que cette organisation, qui vous est hostile, est une instance si compétente que vous n'osez pas vous soustraire à 1'ordre de les suivre que vous adres­sèrent  les grévistes   ?"

Pour Pannekoek, à cette époque, cette anecdote était un exemple de la manière dont les organisa­tions ouvrières travailleraient ensuite comme organes indépendants opposés aux vieux organes de l'Etat. Il suffisait de briser le pouvoir de l'Etat pour permettre l'essor des organisations ouvrières autonomes.

LE MECOMPTE

Ce que Marx attendait du développement du capi­tal, s'est, en général, réalisé. Mais ses prédic­tions, au sujet de la lutte de classes, sont, jusqu'à présent, apparues fausses. La concentra­tion des capitaux et la centralisation de la vie économique (et politique) se sont effectuées. La classe des salariés devint prépondérante; des milliers d'ouvriers furent rassemblés dans des usines, des millions d'entre eux s'organisèrent en syndicats. Les crises économiques se succédèrent toujours, de plus en plus vite jusqu'en 1939, se montrant de plus en plus destructrices, la premiè­re, puis la seconde guerre mondiale, venues de la concurrence des capitaux, causaient le massacre de milliers d'ouvriers et épuisaient l'appareil de production européen. Mais si ces prédictions des vieux marxistes se réalisèrent, il n'en est pas de même de celle concernant l'appauvrissement de la classe laborieuse, au moins si on la considère sous l'angle de la consommation et de la garantie de subsistance. Quantité et diversité des biens de consommation se sont accrues au cours des années; les assurances sociales qui portent sur le chôma­ge, les invalidités, les maladies, la vieillesse etc... sont devenues un appui non négligeable dans l'existence , la réduction du temps de travail, les vacances, la radio, le cinéma, la télévision et les possibilités de voyager assurent des loi­sirs certains auxquels les vieux marxistes n'a­vaient sûrement pas rêvé.

Pourtant cette augmentation du niveau de la vie matérielle et cette sécurité plus grande de sub­sister ne sont pas en soi responsables de l'anéan­tissement des perspectives ouvrières de société sans classes et sans exploitation. Cette responsa­bilité incombe plutôt à la façon dont cette amé­lioration a été obtenue. Si cette amélioration a-vait été conquise au cours des années par des lut­tes de masse des ouvriers face à une résistance acharnée des entrepreneurs, le processus de déve­loppement de nouveaux caractères psychiques, men­tionné ci-dessus, serait entré en ligne de compte. La certitude du communisme, son inéluctabilité, se trouvait dans la nécessité d'une lutte permanen­te et acharnée pour réaliser le prix du travail au niveau de la valeur du travail, avec comme consé­quence psychologique la volonté de réaliser le communisme. Les conceptions des ouvriers de la so­lidarité et d'une solide discipline de classe, l'expression de nouvelles valeurs sociales, d'une nouvelle conscience morale, tout cela est lié à une lutte active des ouvriers eux-mêmes, comme c'était réellement le cas au temps de Marx.

Ici se trouve l'erreur de Marx. Il a sous-estimé les conséquences de l'augmentation prodigieuse de la productivité, qui ouvrait un chemin plus facile à l'augmentation du niveau de vie. Surtout à par­tir de la première guerre mondiale, le caractère de la lutte de classe devait changer, la collaboration entre le capital et le travail par le truche­ment des parlements et des syndicats devenait possible sur la base de la productivité accrue du travail, et fournissait une issue à la situation sans que les masses mêmes soient obligées d'in­tervenir. La lutte acharnée des masses elles-mê­mes n'a, jusqu'à présent, pas été absolument né­cessaire et il s'ensuit que les prédictions de caractère psychologico-social n'ont pas été réa­lisées.

TRAVAIL MANUEL ET TRAVAIL INTELLECTUEL

Avant de terminer ce chapitre, nous voulons si­gnaler que l'augmentation du niveau de vie n'est pas en contradiction avec la loi de la valeur de la force de travail formulée par Marx. A première vue cette augmentation, incarnée en radios, ciné­mas, télévisions, possibilités de voyages etc., semble en contradiction avec cette loi. Mais ce n'est qu'en apparence. Cette loi dit que la valeur du travail est déterminée par les frais de reproduction de la force de travail y compris la reproduction dans la nouvelle génération. Autre­fois, ces frais se limitaient en frais d'une mé­chante habitation, de l'habillement et de la nourriture, le bistrot et l'Eglise assurant une détente suffisante. De nos jours, cette reproduc­tion, exige beaucoup plus, et cela vient du chan­gement de caractère du travail.

C'est la machine qui a modifié ce caractère. Tout le temps où l'on a travaillé avec des machi­nes peu compliquées ou sans machines du tout, le travail avait surtout un caractère manuel, physi­que. C'étaient surtout les muscles qui comp­taient, l'effort intellectuel ou nerveux jouant un rôle secondaire. Ainsi les frais de reproduc­tion de la force de travail se limitaient au ré­tablissement des facultés physiques et à l'éduca­tion corporelle des enfants. Avec l'extension gé­néralisée du travail mécanisé, aux machines tou­jours plus compliquées, l'effort intellectuel, une attention constamment soutenue, amenaient une modification du caractère du travail (chauffeurs, chemins de fer, ateliers de confection, travail à la chaîne, emplois de bureaux,). Au lieu du travail musculaire apparaissait l'épuisement cor­porel et intellectuel. La régénération des facul­tés physiques cessait d'être suffisante. L'ensem­ble aboutissait à un raccourcissement du temps de travail et concurremment à une extension des mo­yens de distraction : cinéma, radio, vacances etc.. Autrement dit : l'épuisement corporel et mental avait pour résultat une augmentation du coût de la valeur du travail qui s'exprimait par une augmentation des frais de reproduction de celle-ci. L’élévation du niveau de vie,  loin d'être en désaccord avec la loi de la valeur de la force de travail,  en est au contraire une confirmation.

Mais il est sûr que, de nos jours, la classe ouvrière n'a pas réussi à réaliser la nouvelle valeur de sa force de travail malgré le soi-disant pouvoir des syndicats et des partis socia­listes parlementaires. Du point de vue du rythme de la vie économique, on doit constater une ré­gression qui ne s'exprime pas en biens de consom­mation mais en nervosité générale et en maladies nerveuses. Ce n'est pas là ce que Marx attendait.



[1] Voir en particulier les articles consacrés aux premières années des PCI (Internationaliste et Inter­national) dans les numéros 32 et 36 de la REVUE IN­TERNATIONALE.

[2] Voir le Capital 1 chap.24

[3] Voir note 1.

[4] Idem.

[5] Marx, lettre à Domela Neuwenhuis 22-2-1880. p. 317.  éd.  Institut  Marx-Engels-Lénine.

[6] "Le Capital" 1 chap.23 n°1.

[7] "Le Capital" 1 chap.23 n°2.

[8] Voir note 4.