Débat : a propos de la critique de la théorie du "maillon le plus faible"

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A la suite de la défaite et de la répression subies par la classe ouvrière en Pologne, en décembre 81, une discussion s'est engagée dans le CCI en vue de tirer un maximum d'enseignements de cette expérience. Les principales questions étaient :

- Pourquoi et comment la bourgeoisie mondiale a-t-elle réussi à isoler les ouvriers en Pologne de leurs frères de classe des autres pays ?

- Pourquoi leur lutte n'a-t-elle pas donné le signal d'un développement des combats dans le reste du monde ?

- Pourquoi, en Pologne même, les travailleurs qui avaient, en août 80, fait preuve d'une  telle combati­vité, d'une telle capacité d'auto organisation, qui avaient  utilisé avec autant d'intelligence l'arme de la grève de masse contre  la  bourgeoisie, ont-ils par la suite été piégés aussi facilement par le syndicat "Solidarnosc" qui les a livrés pieds et poings liés à la répression ?

- Quelle est, pour le prolétariat mondial, l'ampleur réelle de la défaite subie en Pologne? S'agit-il d'une défaite partielle, de portée relativement  limitée, ou d'une défaite décisive qui signifie que la bourgeoisie a d'ores et déjà les mains libres pour donner sa propre réponse à 1'aggravation inexorable de la crise économique : la guerre impérialiste généralisée ?

A ces questions, la Revue Internationale du CCI (n°29, 2ème trimestre 82) apportait une réponse dans l'article "Après la répression en Pologne : perspectives des luttes de classe mondiales". Ce­pendant, la réflexion du CCI ne s'était pas arrê­tée aux éléments contenus dans ce texte. Elle l'a conduit à préciser sa critique de la thèse, ébau­chée par Lénine et développée par ses épigones, suivant laquelle la révolution communiste débute­rait, non dans les grands bastions du monde bour­geois, mais dans des pays moins développés : la "chaîne capitaliste" devait se briser à son "mail­lon le plus faible". Cette démarche a abouti à la publication dans la Revue Internationale n°31 (4ème trimestre 82) d'un texte dont le titre résu­me bien la thèse qui y est défendue : "Le proléta­riat d'Europe occidentale au centre de la généra­lisation de la lutte de classe, critique de la théorie du  maillon le plus faible'".

Elle a conduit également en juillet 83 à l'adop­tion par le 5ème congrès du CCI d'une résolution sur la situation internationale qui précise que :

"L'autre enseignement majeur de ces combats (en Pologne 80-81) et de leur défaite est que cette généralisation mondiale des luttes ne pourra par­tir que des pays qui constituent le coeur économi­que du capitalisme : les pays avancés d'Occident et parmi eux, ceux où la classe ouvrière a acquis 1'expérience la plus ancienne et la plus complè­te :1'Europe occidentale..,

Si 1'acte décisif de la révolution se jouera lorsque la classe ouvrière aura terrassé les deux monstres militaires de l'Est et de l'Ouest, son premier acte se jouera nécessairement au coeur historique du capitalisme et du prolétariat L'Europe occidentale." (Revue Internationale n°35, page. 21).

L'ensemble du CCI s'est trouvé d'accord sur la nécessité de critiquer la thèse du "maillon le plus faible" dont l'Internationale Communiste dégénérescente a fait un dogme et qui a servi à jus­tifier les pires aberrations bourgeoises, notam­ment celle du "socialisme dans un seul pays".

Cependant, une minorité de camarades a rejeté l'idée que "le prolétariat d'Europe occidentale serait au centre de la généralisation mondiale de la lutte de classe", que "l'épicentre du séisme ré­volutionnaire à venir se trouve placé" dans cette région du monde.

"Dans la mesure où les débats qui traversent 1'or­ganisation concernent en général 1'ensemble du prolétariat, il convient que celle-ci les porte à l'extérieur". (Revue Internationale n°33, "Rapport sur la structure et le fonctionnement de l'organi­sation des révolutionnaires").

Nous publions donc ci-dessous- un texte de dis­cussion émanant d'un camarade de la minorité et qui synthétise d'une certaine façon les désaccords apparus au cours des débats sur cette question précise.

Dans la mesure où ce texte se réfère à une "Réso­lution sur la critique de la théorie du maillon faible", adoptée en janvier 83 par l'organe central du CCI, nous avons estimé utile de faire pré­céder ce texte par celle-ci bien qu'elle n'ait pas été écrite aux fins de publication à l'extérieur mais de prise de position dans le débat interne. C'est pour cela que la langue en est difficile à comprendre pour le lecteur non familiarisé avec nos analyses et que nous incitons à lire au préa­lable les textes de la Revue Internationale n°29 et 31 déjà cités.

Enfin, outre la résolution et le texte de dis­cussion, nous publions la réponse du CCI aux argu­ments donnés dans celui-ci.

RESOLUTION DU CCI

1)  Le CCI réaffirme l'unité des conditions de la révolution prolétarienne au niveau mondial. L'uni­fication du monde capitaliste dans la période de décadence implique que c'est le monde entier, quel que soit le degré de développement des pays qui le compose, qui est mûr pour la révolution communis­te, dont les conditions sont données depuis 1914 mondialement. Il rejette la théorie bordiguiste des révolutions bourgeoises dans certaines aires géo­graphiques du tiers-monde, comme étape première de la révolution prolétarienne. Celle-ci n'est pas seulement nécessaire mais possible pour chaque sec­teur du prolétariat mondial pour lequel elle cons­titue la seule perspective à la crise générale du système.

2)  De même que l'unité des conditions de la révo­lution n'est pas la somme de conditions nationales particulières, de même le prolétariat mondial n'est pas la somme de ses parties.

La conception marxiste de la révolution n'est pas une conception matérialiste vulgaire. La révolution est un processus dynamique, et non statique, dont la marche est le dépassement des conditions géo­ historiques particulières. C'est pourquoi le CCI rejette aussi bien la théorie du "maillon le plus faible du capitalisme" que celle de la "Révolution ouest-européenne".

La première, élaborée par l'Internationale Commu­niste lors de son déclin, affirmait implicitement que le prolétariat des pays arriérés pourrait jouer un rôle plus révolutionnaire que celui des pays dé­veloppés (absence d'"aristocratie ouvrière" ; inexistence du poison de la "démocratie"; faibles­se de la bourgeoisie nationale).

La seconde, développée dans la "Réponse à Lénine" de Gorter, soutenait que seuls les prolétaires d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord seraient en mesure de réaliser la révolution mondiale, ré­duite dans les faits à l'ouest européen, étant don­nées des conditions objectives plus favorables (for­tes concentrations ouvrières, tradition de lutte). L'erreur symétrique de ces deux conceptions trouve son origine aussi bien dans les conditions de l'é­poque (la révolution naît en 17 de la guerre, à la périphérie de l'Europe industrielle, dans un monde capitaliste encore divisé en une constellation d'impérialismes et de capitaux privés) que dans la confusion entre champ d'extension et dynamique de la révolution. En cherchant à déterminer les con­ditions objectives les plus favorables à l'éclate­ment de la révolution, les révolutionnaires de l'époque eurent tendance à confondre point de dé­part et point d'arrivée de tout le processus dyna­mique d'extension de la révolution. Bien que ces deux théories ne fussent pas des conceptions bour­geoises et expriment la vie du mouvement révolution­naire de l'époque à la recherche d'une cohérence, elles ont mené aux pires aberrations : la théorie des "maillons faibles" aboutissant au tiers-mondisme ; celle de la "révolution ouest-européenne"à un néo-menchevisme.

3)   La grève de masse d'août 80 limitée à la Pologne ne remet pas en cause le schéma classique de la généralisation internationale de la lutte de clas­se, comme bond qualitatif nécessaire à l'ouverture d'un cours révolutionnaire.

La Pologne a reposé avec acuité la question des conditions objectives les plus favorables au développement de la dynamique internationale de la grè­ve de masse :

-  à la différence de 1917-18, la bourgeoisie est beaucoup mieux préparée et plus unie internationa­lement pour étouffer toute menace de généralisation par-delà les frontières d'un pays ;

-  un processus révolutionnaire ne peut naître dans un seul pays en l'absence d'une dynamique bri­sant le cadre national dans lequel la grève de mas­se ne peut être qu'étouffée.

4) Déterminer le point de départ de cette dynami­que, et donc les conditions optimales de la nais­sance du séisme révolutionnaire, n'est pas nier l'unité du prolétariat mondial. Elle est le proces­sus même par lequel l'unité potentielle devient unité réelle.

Cependant, unité n'est pas identité des parties qui restent soumises à des conditions matérielles différentes. Il n'y a pas d'égalité naturelle en­tre les divers organes et le coeur ou le cerveau d'un corps vivant, qui remplissent les fonctions vitales complémentaires.

Comme lors de la première vague révolutionnaire, le prolétariat des pays développés se trouve au coeur même du processus d'internationalisation de la grève de masse. Il est le noyau même de la prise de conscience mondiale par le prolétariat de ses taches révolutionnaires.

5) Le CCI rejette la conception naïvement égalitariste suivant laquelle n'importe quel pays pourrait être le point de départ de la dynamique révolution­naire. Cette conception repose sur la croyance anar­chiste que tous les pays - à l'exemple de la grève générale révolutionnaire - pourraient simultanément initier un processus révolutionnaire.

En réalité, le développement inégal du capitalisme, en creusant un fossé toujours plus grand entre grands pays industrialisés concentrant la majorité du prolétariat d'industrie moderne et pays du tiers- monde, a pour conséquence que les conditions les plus favorables à la naissance du bouleversement, révolutionnaire sont étroitement déterminées par le cadre historique et social.

6) Le point de départ de la révolution mondiale se trouve nécessairement en Europe occidentale, où à la force du nombre, s'ajoute celle de la tradition et de l'expérience révolutionnaire du prolétariat de 1848 à la première vague révolutionnaire, où la classe ouvrière a affronté le plus directement la contre-révolution, où se trouve le champ de batail­ le ultime de la guerre impérialiste généralisée entre Etats capitalistes. Parce que l'Europe occidentale est :

-  la première puissance économique et concentra­tion ouvrière, où l'existence de plusieurs nations contiguës pose plus immédiatement la question du dépassement des frontières nationales ;

-  au coeur même des contradictions du capitalis­me en crise qui le pousse vers la guerre mondiale ;

-  le noeud gordien des mystifications bourgeoises les plus puissantes (démocratiques, parlementaires et syndicales) que le prolétariat devra trancher pour faire le saut libérateur de l'ensemble du pro­létariat mondial ;

-  elle est au coeur même du cours vers la révolution.

La fin de la période de contre-révolution mar­quée par la grève de mai 68, la maturation de la conscience prolétarienne en Europe dans les années 70, l’existence d'un milieu politique prolétarien plus développé dans cette partie du monde que par­tout ailleurs, tous ces facteurs n'ont fait que le confirmer.

7)     Ni les pays du tiers-monde, ni les pays de l'Est, ni l'Amérique du Nord, ni le Japon, ne peu­ vent être le point de départ du processus menant à la révolution :

-  les pays du tiers-monde en raison de la faibles­se numérique du prolétariat et du poids des illu­sions nationalistes ;

-  le Japon, et les USA surtout, pour n'avoir pas affronté aussi directement la contre-révolution et avoir subi moins directement la guerre mondiale, et en l'absence d'une profonde tradition révolution­naire ;

-  les pays de l'Est, en raison de leur arriéra­tion économique relative, de la forme spécifique (pénurie) qu'y prend la crise mondiale entravant une prise de conscience globale et directe des cau­ses de celle-ci (surproduction), de la contre-révo­lution stalinienne qui a transformé dans la tête des ouvriers l'idéal du socialisme en son contraire et a permis un nouvel impact des mystifications dé­mocratiques, syndicalistes et nationalistes.

8)     Cependant, si le point de départ de la révolu­tion mondiale se trouve nécessairement en Europe de l'Ouest, le triomphe de la révolution mondiale dépend en dernière instance de son extension victo­rieuse rapide aux USA et en URSS, têtes des deux blocs impérialistes où se jouera le dernier grand acte de la révolution.

Pendant la première vague révolutionnaire, les pays où se trouvait le prolétariat le plus avancé et le plus concentré, étaient en même temps les pays capitalistes militairement les plus puissants et les plus décisifs, c'est-à-dire les pays d'Europe de l'Ouest. Aujourd'hui, bien que ce soit encore en Europe de l'Ouest que se trouvent les bataillons les plus avancés et concentrés du prolétariat, les centres de la puissance militaire du capital mondial se sont déplacés vers les USA et l'URSS, ce qui a des conséquences pour le développement d'un mouve­ment prolétarien révolutionnaire.

Aujourd'hui, une nouvelle Sainte Alliance anti­ ouvrière du capital russe et américain par dessus leurs rivalités impérialistes, imposera une inter­vention militaire directe contre l'Europe révolu­tionnaire, c'est-à-dire une mondialisation de la guerre civile dont l'issue dépendra de l'aptitude du prolétariat des deux têtes de bloc, et notamment des USA, à paralyser et renverser l'Etat bourgeois.

9) Le CCI met en garde contre un certain nombre de confusions dangereuses :

-  l'idée que "tout est possible à tout moment, en tout lieu", dès que surgissent à la périphérie du capitalisme des affrontements de classe aigus, laquelle idée repose sur l'identification entre combativité et maturation de la conscience de clas­se.

-  l'assimilation inconsciente entre grève de mas­se internationale et révolution, alors que la gé­néralisation internationale de la grève de masse est un pas qualitatif qui annonce la révolution -naissance d'une situation pré-révolutionnaire -mais ne peut être confondue avec elle. Celle-ci se traduit nécessairement par la dualité des pouvoirs qui pose l'alternative : dictature des conseils ouvriers ou contre-révolution sanglante, ouvrant un cours vers la guerre.

-  la conception d'un développement linéaire de l'internationalisation de la grève de masse, alors que celle-ci suit nécessairement un cours sinueux, avec des avancées et des reculs, à l'exemple de la Pologne.

Il appartient aux révolutionnaires de garder la tête froide et de ne pas céder à l'exaltation immédiatiste qui mène à l'aventurisme, ou aux "coups de cafard", à chaque recul, qui se traduisent par la démoralisation.

Si l'histoire s'accélère depuis août 80 et donne une perspective exaltante pour les révolutionnaires, il appartient de comprendre que notre travail est et reste à long terme.

CRITIQUE DE QUELQUES POSITIONS DU CCI. SUR LA THEORIE DES MAILLONS FAIBLES"

Ces deux dernières années ont mis à l'épreuve les capacités des minorités révolutionnaires. L'approfondissement soudain de la crise dans le monde entier, la brutalité des mesures d'austérité que la bourgeoisie a prises, les préparatifs de guerre massifs et évidents, tout cela semblait exi­ger une réponse foudroyante du prolétariat mondial. Et pourtant, la classe ouvrière a subi une importante défaite en Pologne cependant que partout ail­leurs la lutte stagnait. Les organisations révolu­tionnaires sont restées minuscules et sans écho si­gnificatif. Cette situation a mis â nu les nombreu­ses faiblesses qui existaient dans le milieu révo­lutionnaire. La confusion est considérable et compréhensible. Les révolutionnaires ne peuvent plus se limiter à la réaffirmation des leçons du passé. Ils doivent évaluer et expliquer la défaite en Po­logne et les difficultés présentes. Ils doivent clarifier les perspectives de la lutte ouvrière, expliquer comment parvenir à une étape supérieure.

Dans ce contexte, le CCI a formulé sa critique de la "théorie du maillon le plus faible" (Le pro­létariat d'Europe occidentale au centre de la géné­ralisation de la lutte de classe, Revue Internationale n° 31 ; Résolution sur la critique de la "théo­rie du maillon faible"). Ces textes rejettent à jus­te titre la position de Lénine qui considère que le renversement du capitalisme démarrera dans les pays les plus faibles et, à partir de là, s'éten­dra vers le reste du système. Cette théorie a été un instrument pour ceux qui cherchent le fossoyeur du capitalisme en dehors du prolétariat. Le problè­me, avec les"léninistes" qui défendent cette posi­tion aujourd'hui, n'est pas qu'ils ont des illu­sions sur la force des ouvriers dans les pays fai­bles , mais qu'ils ont des illusions sur ces pays faibles eux-mêmes. Pour eux, le prolétariat n'est que de la chair à canon du "mouvement anti-impéria­liste".

Mais les textes du CCI vent plus loin que le re­jet de cette théorie désastreuse. Ils expliquent la défaite en Pologne par ce fait même que la Polo­gne est un pays et un Etat faibles. Ils affirment également que "ce n'est donc qu'en Europe occiden­tale  ...  qu'il (le prolétariat) pourra développer pleinement sa conscience politique indispensable à sa lutte pour la révolution" (Revue Internatio­nale n° 31, p.9). Ici, la bourgeoisie ne pourrait pas isoler une grève de masse parce que "la mise en place d'un cordon sanitaire économique deviendra impossible"  et "qu'un cordon  sanitaire politique n'aura plus d'effets"   (ibid.).

Cette vision offre certainement les moyens de digérer la défaite en Pologne et de voir plus clai­rement cannent avancer. Mais en mené temps :

-  elle obscurcit certaines leçons de la Pologne et d'autres luttes qui ont pris place et qui vont se produire en dehors de l'Europe occidentale. El­le voit leurs implications comme nécessairement limitées du fait qu'elles se passent - aux yeux du CCI - en dehors de la zone géographique où les mystifications capitalistes les plus importantes peuvent être dépassées ;

-  elle créé la fausse impression que la capacité de la bourgeoisie d'isoler une grève de masse dé­pendrait du lieu où elle se déroule, de sorte qu'el­le ne s'y heurterait pas aux mêmes problèmes qu'en Pologne ou qu'elle pourrait les vaincre plus faci­lement ;

- elle donne le faux espoir que la conscience ré­volutionnaire peut se développer pleinement dans la seule Europe occidentale et faire tomber ensuite, par la force de l'exemple, les mystifications capita­listes dans les autres zones industrialisées.

"Ce n'est qu'au moment où le prolétariat de ces pays aura déjoué les pièges les plus sophistiqués tendus par la bourgeoisie (...) qu'aura sonné l'heu­re de la généralisation mondiale des luttes prolé­tariennes,1'heure des affrontements révolutionnai­res", (ibid., p. 10) .

FORCES DE CLASSE ET CONSCIENCE DE CLASSE.

La lutte prolétarienne se développe à partir de la nécessité et non à partir de la conscience. Les mystifications ne peuvent être dépassées que par la lutte et dans la lutte. C'est la potentialité de croissance de la lutte qui permet à la classe de briser les mystifications capitalistes, plutôt que l'inverse. Les luttes se développent en dépit du poids de nombreuses illusions, qui ont toutes corme dénominateur commun la croyance en la possibilité d'obtenir une amélioration des conditions de vie, une victoire, dans le cadre du capitalisme. Ce ca­dre a beaucoup de nems et il est coloré par des "spécificités" locales, mais c'est toujours le ca­dre de l’Etat-Nation.

Cette illusion entrave encore la lutte ouvrière dans tous les pays. Mais elle a un effet très diffé­rent dans les pays où le prolétariat n'est qu'une petite minorité, éclipsée par les autres classes, à l'opposé des pays où le prolétariat a la force potentielle de paralyser l'économie entière et de détruire l'Etat bourgeois (à condition qu'il n'ait à affronter que sa "propre " bourgeoisie! . Dans le premier cas, cette illusion tend à dévoyer les tra­vailleurs de leur terrain de classe pour les ral­lier à une fraction de la bourgeoisie (l'Eglise, la gauche, la guérilla, les militaires "progressistes" etc..) tant leurs propres forces potentielles sont réduites dans le cadre de la nation. C'est pourquoi les ouvriers dans ces pays ont besoin des démonstrations de force de la classe dans les pays industrialisées, pour trouver la voie de la lutte autono­me, pour que cette voie ne se présente pas comme désespérée.

Ce n'est que dans le deuxième cas que cette illu­sion d'une possibilité de changement dans le cadre de la nation, fondement de toutes les mystifications capitalistes, est incapable d'empêcher le dévelop­pement de la lutte de la classe ouvrière sur son propre terrain. Ici, les ouvriers sont assez forts pour ne compter que sur eux-mêmes, même si, pour le moment, ils ne se voient que comme une catégorie sociale qui exerce sa pression dans le cadre de la nation, et pas encore canne une classe mondiale qui détient entre ses mains le sort de l'humanité. C'est donc le développement de la lutte ouvrière dans ces pays qui est la clé de la prise de cons­cience croissante par l'ensemble du prolétariat de sa propre force. Et c'est cette prise de cons­cience croissante qui permet au prolétariat de dé­chirer le filet des mystifications capitalistes. Par conséquent, les concentrations majeures du pro­létariat dans les pays industrialisés situés au coeur des deux blocs jouent le rôle décisif dans le développement de la conscience de classe révolutionnaire. Ce n'est que là qu'en dépit du poids de l'idéologie bourgeoise, la lutte peut se développer et devenir le levier avec lequel la conscience pro­létarienne sera libérée du poids de l'idéologie de la classe dominante.

Mais l'existence de la lutte ne suffit pas en elle-même. Comme le disait Marx, de mène qu'un hom­me ne se débarrasse de son outil de travail qu ' une fois qu'il lui est devenu inutile et qu'il en ait trouvé un autre pour le remplacer, le prolétariat ne détruira pas le système social existant avant que la nécessité et la possibilité de cette tâche historique ne soient gravées dans sa conscience. Et ce processus n'est pas possible dans les limites de la seule Europe occidentale.

PRENDRE CONSCIENCE DE LA NECESSITE DE LA GENERA­LISATION.

Pour comprendre la nécessité de la révolution, la classe ouvrière doit être à même de percevoir la destruction des bases objectives des mystifications capitalistes. Toutes ces mystifications sont fondées sur la croyance en la possibilité d'une économie prospère dans le cadre de la nation. Pour que cet espoir s'effondre aux yeux de tous les ou­vriers sa fausseté doit être démontrée clairement partout dans le monde, non pas dans les économies les plus faibles, mais dans les nations capitalis­tes les plus fortes.    

Tant que subsiste l'illusion d'une possibilité de reprise significative pour les économies les plus fortes, la croyance que la na­tion capitaliste peut offrir un cadre pour leur survie subsistera parmi les ouvriers de tous les pays, faibles et forts. Cela implique que la révo­lution n'est pas pour l'an prochain. Concevoir un assaut révolutionnaire à court terme, tel que cer­tains l'ont fait pendant la grève de masse en Polo­gne, ne peut mener qu'à la démoralisation. Mais ce­la signifie également que, pour la première fois dans l'histoire, cette condition essentielle pour la révolution mondiale va être pleinement remplie. Toutes les tentatives révolutionnaires du passé se sont heurtées à ce problème. La mobilisation des ouvriers pour la première guerre mondiale, et plus tard la défaite de la première vague révolutionnai­re, ont été rendues possibles, pour une bonne part, par la promesse d'une reprise dans les pays les plus développés. La mobilisation des ouvriers pour la deuxième guerre mondiale, leur défaite dans les pays comme l'Espagne, ont été possibles en raison du poids de la défaite de la première vague révo­lutionnaire, mais également de la capacité du ca­pitalisme à offrir un nouvel espoir de redressement en développant le capitalisme d'Etat à un niveau sans précédent (en Allemagne, par exemple, entre 1933 et 38, la production industrielle avait aug­menté de 90% et le chômage avait diminué de 3,7 millions à 200 000). Aujourd'hui, pour la premiè­re fois, le capitalisme s'approche du moment où il n'aura plus aucun moyen économique objectif de main­tenir en vie quelque espoir de redressement, pour pouvoir encore apporter une amélioration temporai­re à la situation de "ses" ouvriers, même pas de façon limitée ou sur une partie de la planète. Le capitalisme d'Etat a déjà été développé non pas jusqu'à son maximum théorique, mais jusqu'à son maximum d'efficacité. Le développement du capita­lisme d'Etat à l'échelle internationale, et la re­distribution de la plus-value grâce aux aides gouvernementales , du FMI,  de la Banque Mondiale, etc. ne pourraient pas être poussés suffisamment loin pour que les fondements mêmes du capitalisme - la concurrence- puissent imposer une limite de fer à ce développement. Ce développement du capitalisme d'Etat a déjà été utilisé pleinement pendant l'a­près-guerre, pour créer les marchés requis par le haut degré de développement des forces productives dans les pays les plus industrialisés, ce qui a conduit à une interdépendance sans précédent en­tre tous les éléments de la machine capitaliste. Il en résulte qu'aucun pays n'a aujourd'hui les moyens de se protéger de la crise. En tentant d'y échapper, ils ne feraient qu'aggraver leur situa­tion.

Pour la première fois, un déclin brusque, sans espoir crédible de redressement devient inévita­ble pour tous les pays. Cela ne veut pas dire que la situation soit devenue la même dans tous les pays, que partout les ouvriers vont être jetés dans la famine. Cela signifie que certains vont être jetés dans la famine et les autres dans une exploi­tation barbare, dans la militarisation, la terreur, la concurrence entre eux et, finalement, dans la guerre et la destruction globale s'ils ne savent pas s'y opposer. La situation spécifiques de tous les ouvriers ne deviendra pas la même. Une multi­tude de différences continuera à exister. Ce qui sera pareil partout, c'est l'attaque totale de la bourgeoisie, les intérêts des ouvriers et les pers­pectives qu'ils auront.

PRENDRE CONSCIENCE DE LA POSSIBILITE DE LA GENERALISATION.

Mais, pour que la révolution devienne le but conscient de la lutte, il faut non seulement que les ouvriers en voient la nécessité, mais également la possibilité comme étant à la portée de leurs forces. Le niveau de conscience politique est né­cessairement limité par les forces dont ils dispo­sent. Une lutte qui se déclenche à partir d'une plateforme de revendications économiques limitées ne peut élargir ses objectifs, ne peut devenir po­litique que par la croissance des forces dont la classe dispose, par l'extension et l'auto-organi­sation. Mais les possibilités dépendent aussi de l'opposition que les ouvriers ont à vaincre. Et à ce niveau également, nous voyons d'importantes différences entre la situation de 17 et celle d'aujourd'hui. En 17, la bourgeoisie était divisée et désorganisée par la guerre, désorientée par son manque d'expérience. Dans ces circonstances, il y avait effectivement des "maillons faibles" dans sa ligne de défense, que le prolétariat pouvait mettre à profit. Suivant la logique de la résolu­tion du CCI, les ouvriers en Russie auraient dû rêver de la démocratie bourgeoise puisqu'ils n'a­vaient pas été directement confrontés aux mystifi­cations les plus sophistiquées de la bourgeoisie occidentale. Mais, malgré les plaidoyers des menchéviks, ils n'ont pas perdu leur temps avec cel­le-ci parce que le degré atteint dans l'auto-or­ganisation, l'extension de la lutte à travers la Russie, l'agitation ouvrière dans les pays voisins et la faiblesse de la bourgeoisie qu'ils devaient affronter leur permettaient de dépasser largement cette perspective et rendaient possible l'objectif d'une victoire révolutionnaire en Russie, avec l'espoir raisonnable que les autres pays suivraient rapidement.

Aujourd'hui, par contre, chaque fraction prolétarienne en lutte affronte une bourgeoisie mondiale unifiée. Il n'y a plus de "maillon faible" dans la ligne de défense du capitalisme. Ce qui était alors possible ne l'est plus, et puisque la conscience de classe est liée aux possibilités ob­jectives, ceci implique que la maturation de la conscience révolutionnaire prendra plus de temps, pour que les forces de la classe soient supérieu­res à celles requises en 17. Si ces forces ne sont pas développées à une échelle internationale, au-delà d'une zone limitée telle que l'Europe occiden­tale, si les mystifications capitalistes parvien­nent à isoler les luttes entre elles, à empêcher le prolétariat de prendre conscience de ses inté­rêts et perspectives communs, alors aucune grève de masse, où qu'elle se produise, ne lui permettra de "développer pleinement sa conscience politique indispensable à sa lutte pour la révolution" (Revue Internationale n°31), parce qu'il sera impossible aux ouvriers de voir quelles sont les forces nécessaires à la tâche du renversement d'une bour­geoisie mondiale unifiée.

En de telles circonstances, une grève de masse ne peut que stagner, ce qui signifie qu'elle dépé­rira rapidement. Faute d'une perception claire de la possibilité d'un objectif prolétarien plus lar­ge qui puisse se graver dans la conscience des pro­létaires, le niveau d'auto organisation ne pourra être maintenu et il régressera. Alors, une perspec­tive basée sur des mystifications bourgeoises s'im­posera inévitablement. Le CCI ne se rendait pas compte de cela quand il écrivait, plus de trois mois après le démantèlement de l'organisation auto­nome de la classe en Pologne : "Loin de s'essouf­fler, le mouvement s'est durci"   (Revue Internationale n°24, p.4) , ni quand , par la suite, il attri­buait le succès des mystifications capitalistes en Pologne au poids des "spécificités" du bloc de l'Est et, en particulier, de la Pologne.

LE POIDS DES SPECIFICITES.

Comme l'écrivait le CCI, "L'idée qu'il existe des   'spécificités nationales ou de bloc' (...) sera de plus en plus battue en brèche par le nivellement par le bas de la situation économique de tous les pays, ainsi que des  conditions de vie de tous les travailleurs"   (Revue Internationale n°29, p.51. Ceci ne signifie pas que les révolutionnaires doi­vent nier l'existence de toutes sortes de diffé­rences, entre ouvriers de différents pays, secteurs et régions, utilisés par le capital pour les diviser. Mais sa capacité de division ne résulte pas des "spécificités" elles-mêmes, mais de la capa­cité globale du capitalisme à maintenir des illu­sions sur son propre système. Sans la démystifica­tion progressive de ces illusions par la crise et la lutte de classe, les ouvriers resteront isolés dans leurs situations "spécifiques", dans les pays "forts" aussi bien que dans les pays "faibles". S'il est possible que la puissance de l'Eglise en Pologne soit spécifique à ce pays, il n'y a rien de spécifique dans les mystifications que cette institution emploie contre la classe ouvrière : na­tionalisme, pacifisme, légalisme, etc... En d'au­tres termes, ces mystifications ne sont pas puis­santes parce que l'Eglise est puissante, c'est le contraire qui est vrai. L'Eglise joue le rôle d'une gauche dans l'opposition parce que le manque de profondeur de la crise - non pas en Pologne mais à l'échelle internationale - et l'immaturité du déve­loppement de la lutte des ouvriers, également au niveau international, permet au capital d'employer ces mystifications avec succès. Cela signifie que les révolutionnaires doivent insister sans cesse sur l'unité mondiale de la lutte du prolétariat et démasquer les mystifications que recouvrent ces spécificités. Cela signifie qu'il faut combattre la peur que l'extension et la généralisation de la lutte ne soient impossibles à cause des différences spécifiques et son corollaire, l'illusion de la pos­sibilité d'une victoire, d'un plein développement de la conscience révolutionnaire dans un seul pays, ou dans une seule partie du continent.

Voyons donc de plus près les spécificités princi­pales que le CCI croient être responsables du fait que les ouvriers en Occident soient seuls sur le chemin vers la conscience révolutionnaire.

La"pénurie" dans le bloc de l'Est.

"La  forme spécifique (pénurie) qu'y prend la crise mondiale  entravant  une prise de cons­cience globale et  directe des  causes  de  celle-ci (surproduction) " .. (Résolution sur la critique de la théorie du maillon faible)...

Pour les ouvriers à l'Est, de même que pour ceux de l'Ouest, la surproduction et la pénurie ne peu­vent être comprises que s'ils quittent le point de vue "spécifique" pour voir le système capitaliste comme un tout. Sans cette vision globale, les mani­festations de la surproduction à l'Ouest se présen­tent comme le fait d'une distribution injuste, un man­que de protection contre la concurrence étrangère, etc... La surproduction ne peut être localisée uni­quement en Occident. En vérité, les pays faibles sont les premiers à la ressentir: à cause de la com­position organique plus faible de leurs capitaux, ils se heurtent plus tôt aux limites du marché mon­dial. Même R. Luxemburg, sur les théories économi­ques de laquelle se base le CCI, était claire sur le fait que la surproduction n'est pas un phénomène auquel seulement quelques pays sont confrontés, tandis que les autres n'en subiraient que les conséquen­ces : elle la voit comme le résultat d'une dispro­portion inhérente au processus de production qui est donc présente dans chaque pays. Même dans les pays les plus faibles, les ouvriers peuvent voir com­ment la surproduction sur le marché mondial abais­se les prix des marchandises qu'ils produisent, provo­quant et leur infligeant famine et chômage, tandis qu'en même temps elle pousse "leur" bourgeoisie à détourner une masse croissante de plus-value vers le secteur des moyens de destruction. Même dans un pays sous-développé typique comme le Ghana, l'in­dustrie ne fonctionne qu'à moins de 15% de sa capa­cité (New York Times, 4/2/83). De la même manière, la pénurie ne peut être comprise que d'un point de vue global.

Si on se place au-delà du point de vue d'un pays particulier, il faut conclure que la pénurie exis­te dans chaque pays (à divers degré, mais à un taux croissant partout) :

-  pénurie de biens de consommation pour les ou­vriers et les chômeurs pour qui les produits dont ils ont besoin sont de plus en plus inaccessibles, tandis que la classe dominante en dispose en abon­dance ;

-  pénurie de capital pour la classe dominante qui fait des tentatives désespérées pour augmen­ter la plu6-value extorquée aux ouvriers afin de protéger sa place sur un marché mondial rétréci.

Ce point de vue global, nécessaire pour percevoir les racines du système et la possibilité de la ré­volution socialiste, le prolétariat en Occident ne le possède pas de naissance. Il ne peut résulter que de la tendance de la lutte de classe elle-même à se globaliser et à avoir une portée internatio­nale.

L'insuffisance de tradition révolutionnaire, de culture, d'âge.

La vision selon laquelle il n'y a jamais eu de mouvement ouvrier fort en dehors de l'Europe est un préjugé coloré par l'influence d'historiens bour­geois qui ont de bonnes raisons de minimiser le mouvement révolutionnaire. Mais, ce qui est plus important, c'est que ces leçons du passé sont enco­re latentes dans la mémoire du prolétariat et, qu'elles ne peuvent être réappropriées que par la lutte, avec l'aide de la minorité communiste qui, elle-même est sécrétée par la lutte. La longue contre-révolution a coupé, en Europe, autant qu'ailleurs, les ouvriers des traditions du passé. C'est une aberration de dire, comme la résolution du CCI, que les ouvriers aux USA et au Japon ne se sont pas trouvés confrontés assez directement à la contre-révolution, alors que ceux du bloc de l'Est y ont été trop confrontés, et que, par conséquent, I'"idéal" du socialisme s'est transformé, dans leurs têtes, en son contraire. Partout dans le monde, la vaste majorité des ouvriers identifie le "communis­me" au stalinisme ou à ses variantes "eurocommunisme " ou "trotskyste". Ce n'est pas par l'éduca­tion et la culture bourgeoises mais par le dévelop­pement de la lutte que les ouvriers s'ouvrent aux leçons des expériences de leurs frères de classe dans les autres parties du monde, de même qu'aux leçons du passé. Tous les arguments sur la "tradi­tion", la "culture" et l'"âge" volent en éclat si l'on considère le fait historique que les pays où le prolétariat a réussi le mieux à homogénéiser sa conscience révolutionnaire étaient la Russie et la Hongrie où la classe ouvrière était relativement jeune, privée d'une tradition de longue date, et avec un niveau relativement bas d'éducation bour­geoise. Ceci ne signifie pas que l'expérience ne serait pas importante, que toutes les leçons se­raient oubliées au moment où il n'y a pas de luttes ouvertes. Pour les ouvriers en Russie, 1'expérien­ce était très importante, mais elle était directe­ment liée à leur lutte. Ce n'était pas leur situa­tion géographique, ni une confrontation directe avec la démocratie, mais uniquement leur lutte au­tonome, qui les rendaient capables d'assimiler les expériences de leurs luttes et de celles du reste de la classe, et de les incorporer dans la phase suivante de leur combat.

L'absence d'une confrontation directe avec les mys­tifications les plus puissantes.

Quand les ouvriers d'Europe occidentale rompront avec les mystifications démocratiques et syndicales ce ne sera pas le résultat de leur confrontation quotidienne à ces pièges. Cela ne se fera que dans et par la lutte, parce que la généralisation de la crise et la lutte simultanée des ouvriers dans les autres pays créent les conditions pour le dépasse­ment de l'isolement que ces mystifications tentent d'imposer. Il en est de même pour les ouvriers de l'Est. En dehors de la lutte, les "syndicats libres" et l'Etat démocratique peuvent être vus comme des produits d'importation de l'Ouest exotiques et at­trayants. Mais, dans la lutte, ils deviennent "l'institutionnalisation du mouvement", suivant les termes d'A. Kolodziej, le délégué du MKS de Gdynia qui a refusé de poser_sa candidature aux élections des comités de "Solidarnosc".

Des luttes à l'étranger auraient offert d'autres perspectives aux ouvriers. Elles auraient pu rendre majoritaire la position de Kolodziej, ou du moins, elles auraient ouvert plus de possibilités de suc­cès aux ouvriers dans leurs affrontements avec les syndicats après la mort du MKS. Le fait que cela ne se soit pas passé ne résultait pas de l'absence de confrontation directe à ces mystifications. Si­non, la lutte du prolétariat eût été désespérée. Le capital peut toujours donner une nouvelle enve­loppe à ses vieux mensonges, à moins que la base matérielle de toutes les mystifications ne soit dé-. truite par la crise internationale et par la lutte de classe. Si les syndicats en Europe occidentale perdent toute crédibilité par leur pratique quoti­dienne, il reste toujours les syndicalistes de ba­se pour avancer la mystification d'un nouveau syn­dicat unitaire, il reste toujours la possibilité d'institutionnaliser des "Conseils Ouvriers" et l'autogestion dans le cadre de l'Etat, il reste la possibilité de gouvernements de gauche radicaux pour préparer la répression, etc.

La conscience de classe révolutionnaire ne peut se développer que par l'assimilation des expérien­ces de la classe dans le monde entier. C'est vrai pour les ouvriers de l'Est aussi bien que pour ceux de l'Ouest."Dans le domaine de la  dénonciation du rôle des  syndicats,   les ouvriers  en  Pologne ont accompli   en  quelques mois  le chemin  que  le proléta­riat des autres pays a mis plusieurs générations  à parcourir"  (Revue Internationale n°24, p.3). Ceci s'est fait malgré le manque d'une longue expérien­ce des "syndicats libres". Mais la conscience qu'ils ont acquise ainsi n'est pas un acquis permanent qui subsiste en dehors de la lutte. Elle devra être réappropriée dans les luttes à venir, aussi bien en Pologne qu'ailleurs.

Nous considérons comme limitée la défaite en Po­logne. Ceci est correct, non parce que la Pologne n'est qu'un pays secondaire, mais parce que les acquis pour l'ensemble du prolétariat, les leçons de la Pologne, ont plus de poids à long terme que la dé­faite elle-même. Bien sûr, ce n'était pas une bel­le retraite. Mais le prolétariat n'est pas une ar­mée, avec un Etat-major et des bataillons, faibles et forts, engagés dans une guerre tactique. Sa lut­te n'est pas de nature militaire, mais elle est une lutte pour sa propre conscience révolutionnaire et sa propre organisation. Jamais aucune armée ne con­nut de telles avancées et de tels reculs suivant le degré d'extension de la conscience de classe. Dans cette bataille, il n'y a pas de belles retraites. Tout arrêt, tout pas en arrière résulte de l'enca­drement bourgeois. L'expérience du MKS devra être répétée et améliorée dans plusieurs pays avant que le renversement du rapport de forces entre les clas­ses à l'échelle internationale (le processus d'in­ternationalisation) ne paralyse la classe dominan­te. Mais les luttes futures pourront tirer profit des leçons de la Pologne. Il est crucial que ces leçons - non seulement celles de la phase ascen­dante de la lutte, mais, plus encore, celles de sa retombée - ne soient pas obscurcies en attribuant à sa force (tel que le fait la bourgeoisie) ou à ses faiblesses (tel que le fait le CCI) des "spéci­ficités" polonaises. Dans ses luttes prochaines, le prolétariat devra se souvenir de la puissance de l'auto organisation qui a fait ses preuves en Pologne. Il devra se rappeler comment la bourgeoisie lorsqu'elle ne peut empêcher l'auto organisation, tente de contrôler ses organes unitaires pour en faire des instruments destinés à empêcher l'action spontanée de la classe, propager le nationalisme, le légalisme, et d'autres poisons et se transformer finalement en institutions bourgeoises- Il devra se souvenir des affrontements entre "Solidarnosc" et les ouvriers, qui montrent comment chaque syndi­cat, même nouvellement formé, devient immédiatement l'ennemi mortel de la lutte. Il devra se souvenir comment l'isolement de la lutte la plus radicale depuis des décennies a montré la nécessité de rom­pre avec toutes les divisions sectorielles ou nationales.

La destruction des principales mystifications capitalistes nécessite une attaque clés deux côtés. D'une part, de l'intérieur, par une lutte qui, grâ­ce à son auto organisation et à sa radicalisation, se tourne activement vers la solidarité des ouvriers des autres pays ; d'autre part, et en lien dialec­tique avec cela, elle nécessite une attaque de l'extérieur , par l'agitation explosive du reste de la classe qui, en assimilant les expériences des luttes partout dans le monde, prend conscience de l'unité de ses intérêts, permettant ainsi la solidarité.

Pour faire la révolution le prolétariat n'a d'au­tre arme que celle de sa conscience révolutionnai­re et donc internationale. Par conséquent, cette conscience doit se développer dans les luttes qui précèdent la révolution. La généralisation ne dé­butera pas au moment de l'assaut révolutionnaire en Europe occidentale pour s'étendre par un effet "de domino" touchant pays après pays, parce que le "maillon le plus fort" du capitalisme serait brisé ou, suivant l'expression du CCI, parce que son "coeur et son cerveau" seraient détruits.

La généralisation est un processus qui fait par­tie de la maturation de la conscience du proléta­riat, qui se développe de façon internationale dans ses luttes précédant l'assaut révolutionnaire, as­saut rendu possible par l'existence même de ce pro­cessus. Le seul "maillon faible" (futur) du capi­talisme, c'est l'unité mondiale du prolétariat.

Sander. (5/4/83)   

REPONSE AUX CRITIQUES

Une des particularités du texte du camarade Sander, c'est qu'il comporte côte à côte d'excel­lents passages où il développe très clairement les analyses du CCI et des affirmations également très claires, mais qui malheureusement sont en contradiction avec la vision qui sous-tend les passages précédents.

Ainsi, le camarade Sander reconnaît à la fois qu'il est nécessaire de rejeter fermement la théorie du "maillon le plus faible" et qu'il faut établir une différence nette entre le prolétariat des pays développés et celui du Tiers Monde quant à leur capacité respective de constituer des ba­taillons décisifs de l'affrontement révolution­naire futur. Il considère que dans les pays ar­riérés, "les ouvriers ont besoin de la démonstra­tion de force de la classe dans les pays indus­trialisés, pour  trouver la voie de la lutte auto­nome, pour que cette voie ne se présente pas comme désespérée". Nous le suivons parfaitement dans ces affirmations. Cependant, là où surgit le désaccord, c'est lorsque :

-   il considère que les ouvriers des pays autres que ceux du Tiers Monde (c'est à dire d'Amérique du Nord, du Japon, d'Europe de l'Ouest et d'Euro­pe de l'Est) se trouvent sur un pied d'égalité quant à leur aptitude à déjouer les mystifications bourgeoises, à constituer en quelque sorte une avant-garde du prolétariat mondial lors des combats révolutionnaires ;

-   il estime que "la capacité de la bourgeoisie d'isoler une grève de masse" ne dépend pas "du lieu où elle se déroule" ;

-   il rejette l'idée que la généralisation mondia­le des luttes se produira par un "effet de domi­nos" (suivant ses propres termes), qu'il s'agit d'un processus prenant son essor en un point don­né de la planète pour se propager ensuite dans le reste du monde,

-   il combat l'idée qu'il existe une sorte de "coeur et de cerveau" du prolétariat mondial là où il est à la fois, le plus concentré, le plus développé et le plus riche en expérience.

En fin de compte, le défaut principal du texte de Sander, et qui est à la base de tous les au­tres, c'est qu'il adopte, pour démontrer sa thè­se, toute une démarche qui se veut marxiste mais qui, à certains moments s'écarte en fait complè­tement d'une réelle vision marxiste.

UNE DEMARCHE QUI S'ECARTE DU MARXISME

Le raisonnement de base du camarade Sander est le suivant :

1°- "La  lutte prolétarienne se développe  à par­tir de la nécessité et non à partir de la  cons­cience";

2°- "C'est le développement de  la  lutte ouvrière qui  est la clé de la prise de conscience croissan­te par l'ensemble du prolétariat de sa propre for­ce" ;

3 - "C'est cette prise de conscience    croissante (de sa force)   qui permet au prolétariat de déchi­rer le filet des mystifications capitalistes" ;

4°- "les mystifications ne peuvent   (donc)   être dé­passées que par la lutte et dans la  lutte.   C'est la potentialité de croissance de la lutte qui per­met à la classe ouvrière de briser les mystifica­tions capitalistes,  plutôt que l'inverse" ;

5°- Le capitalisme est dans une impasse économique complète. Partout dans le monde, il dévoile sa faillite et passe à une attaque totale contre les intérêts des travailleurs ;

6°- Partout dans le monde se développe donc la "nécessité" qui est à la base de la lutte ouvrière.

Conclusion : Partout où le prolétariat n'est pas une "petite minorité éclipsée par les autres clas­ses"  (pays du Tiers Monde) sont en cours d'appa­rition, et de façon égale, les conditions d'une prise de conscience révolutionnaire.

Le raisonnement a l'apparente rigueur d'un syl­logisme. Malheureusement il est faux. Il s'appuie certes sur des vérités générales admises par le marxisme mais qui, dans ce cas particulier, sont affirmées en dehors de leur champs d'application réel. Elles deviennent des demi vérités et abou­tissent à des contrevérités.

Si on peut souscrire à l'étape 5 du raisonnement et (avec des réserves) à l'étape 6, prises en elles-mêmes, on se doit par contre de critiquer et de remettre en cause les autres étapes et donc de remettre en cause l'ensemble du raisonnement.

1  - "La lutte prolétarienne se développe à partir de la nécessité et non à partir de la conscience" Oui si c'est pour dire que "1'existant précède le conscient" (Marx), que ce sont des intérêts maté­ riels qui mettent,en dernière instance, les classes en mouvement. Mais le marxisme n'est pas un maté­rialisme vulgaire. Il est dialectique. C'est pour cela que Marx a pu écrire "quand la théorie s'em­pare des masses,  elle devient force matérielle".

C'est parce que le CCI est fidèle à cette vision dialectique qu'il a pu comprendre que nous étions aujourd'hui dans un cours à l'affrontement de clas­ses et non dans un cours à la guerre. Dès 1968, nous écrivions (Révolution Internationale n°2, ancienne série) :

"Le capitalisme dispose de moins  en moins  de  thè­mes de mystifications capables  de mobiliser les masses  et  les jeter dans  le massacre. Le mythe russe s'écroule, le  faux dilemme démocratie bour­geoise contre totalitarisme est bien  usé. Dans ces conditions,  la  crise apparaît  dès  ses premières manifestations pour ce qu'elle est.   Dès  ses pre­miers  symptômes,  elle  verra  surgir, dans  tous  les pays, des  réactions de plus  en plus violentes  des masses."

Donc, si le CCI affirme que, dans la période actuelle, l'aggravation de la crise provoquera un développement des luttes de classe, et non une dé­moralisation croissante ouvrant la voie à l'holo­causte impérialiste comme dans les années 30, c'est parce qu'il prend en compte les facteurs subjectifs qui agissent sur la situation : le fait que le prolétariat ne sorte pas d'un écrase­ment récent (comme dans les années 20), l'usure des mystifications utilisées dans le passé. C'est parce qu'elle avait cette approche, dont nous nous revendiquons, que la Gauche Communiste Italienne a su analyser correctement la nature de la guer­re d'Espagne et qu'elle n'est pas tombée dans les absurdités d'un Trotski fondant -parce que les conditions objectives étaient mûres- une nouvelle Internationale un an avant... la guerre.

Tout cela, le camarade Sander le sait et il l'affirme dans un autre passage de son texte. Le problème, c'est qu'il l'oublie dans son raison­nement.

2  - "C'est  le développement de la  lutte ouvrière . . . qui   est la  clé de la prise de conscience croissante par 1'ensemble du prolétariat de sa propre force" : nous renvoyons à ce qui vient d'être dit.

3 - "C'est cette prise de conscience croissante (de  sa force) qui permet au prolétariat de déchi­rer le filet des mystifications capitalistes". Là encore, Sander énonce une idée juste mais partielle et unilatérale. La conscience du prolé­tariat est avant tout conscience "de soi" (comme le mot l'indique). Partant, elle comporte la cons­cience de sa propre force. Mais elle ne se résume pas à cela. Si le sentiment d'être fort "permet au prolétariat de déchirer le filet des mystifica­tions capitalistes", alors on ne comprend absolu­ ment pas ce qui s'est passé en 1914, lorsqu'un prolétariat qui se sentait plus fort que jamais a été précipité du jour au lendemain dans le massacre impérialiste. Avant 14, la classe ouvriè­re semblait voler de succès en succès. En réalité, elle reculait pied à pied devant l'idéologie bour­geoise C'est d'ailleurs là une méthode employée abondamment par la bourgeoisie contre le prolétariat tout au long du 20° siècle : lui présenter ses pires défaites (socialisme dans un seul pays? front populaire, "Libération" de 45) comme des victoires, des éléments de sa force. La phrase de Sander doit donc être complétée par "c'est dans son aptitude à déchirer le filet des mystifications  capitalistes que  le prolétariat témoigne de sa force,   qu'il  l'accroît et qu'il accroît  la  conscience de celle-ci". Cet oubli permet au camarade Sander de poursuivre tranquil­lement son raisonnement. Mais c'est malheureuse­ ment sur une faussé piste, dans une voie de garage.

4 - "Les mystifications ne peuvent (donc) être dé­passées  que par la  lutte  et  dans la  lutte. C'est  la potentialité de croissance de la  lutte qui permet  à la  classe ouvrière de briser les mystifications  ca­pitalistes,  plutôt que l'inverse."Pour la première fois, Sander fait une petite concession à la métho­de dialectique ("plutôt que l'inverse"). Cependant, il ne se défait pas de sa méthode unilatérale et partielle, ce qui le conduit à énoncer une idée en total désaccord avec toute l'expérience du mouvement ouvrier. Par exemple, au cours de la première guer­re mondiale, ce n'est pas la lutte en soi qui a été le seul, ni même le premier facteur de démystifica­tion des ouvriers en Russie ou en Allemagne. En 1914, embrigadés derrière les drapeaux bourgeois par les partis socialistes, les ouvriers des principaux pays d'Europe sont partis "la fleur au fusil" se massacrer mutuellement au nom de la "défense de la civi­lisation" et de la "lutte contre le militarisme" ou le "tsarisme". Comme l'écrivait Rosa Luxemburg, "la guerre  est un meurtre méthodique, organisé, gigan­tesque". En  vue d'un meurtre systématique, chez des hommes normalement  constitués,   il  faut  cependant d'abord produire une ivresse appropriée"   (Brochure de Junius). Tant que dura cette ivresse, les ouvriers adhérèrent au mot d'ordre stupide de la social dé­mocratie (notamment celle d'Allemagne) expliquant que"la lutte de classe n'est valable qu'en temps de paix". Ce ne sont pas les luttes qui ont dessoû­lé le prolétariat; ce sont plusieurs années de bar­barie de la guerre impérialiste qui lui ont fait comprendre que, dans les tranchées, il ne se bat­tait pas pour "la civilisation". Ce n'est qu'en prenant conscience qu'il se faisait massacrer et mas­sacrait ses frères de classe pour des intérêts qui n'étaient pas les siens, qu'il a développé ses lut­tes qui allaient aboutir aux révolutions de 1917 en Russie et 1918 en Allemagne.

La méthode de Sander, faite de juxtapositions de demi vérités partielles le conduit à énoncer une au­tre contre-vérité totale : "la conscience qu'ils (les ouvriers polonais)   ont acquise ainsi  n est pas un acquis permanent qui  subsiste en dehors de la lutte".

D'abord, nous constatons que cette affirmation contredit ce que dit, par ailleurs, Sander lui-même: "... les luttes futures (de l'ensemble du prolétariat) pourront  tirer profit des leçons de Pologne... Il (le prolétariat)  devra  se souvenir des affrontements entre  "Solidarnosc" et les ouvriers,  qui montrent comment chaque syndicat,même nouvellement créé, de­vient immédiatement l'ennemi mortel de la  lutte". Ainsi Sander refuse-t-il aux protagonistes directs dés combats de Pologne une "mémoire" de leur expé­rience que pourraient conserver les ouvriers d'au­tres pays malgré toutes les déformations des médias bourgeoises. Peut-être considère-t-il que cela ré­sulte du fait qu'en Pologne (et pourquoi pas dans tous les pays de l'Est) les conditions spécifiques dans lesquelles lutte le prolétariat sont moins fa­vorables à une prise de conscience que dans d'autres pays (pourquoi pas ceux d'Europe occidentale). C'est justement la thèse que combat Sander.

Nous découvrons ainsi un élément supplémentaire de la méthode du camarade Sander : le rejet de la cohérence.

Mais revenons sur cette idée que "la conscience n'est pas un acquis permanent". Nous épargnerons à Sander et au lecteur des développements sur le pro­cessus de la prise de conscience du prolétariat; c'est une question qui a déjà été traitée dans cette revue et qui le sera à nouveau. Nous nous contente­rons ici de poser les questions suivantes :

-  pourquoi en Pologne même, les combats de 1980 sont-ils allés bien plus loin que ceux de 70 et de 76 ?

-  n'est-ce pas la preuve "qu'il subsiste un acquis des luttes" ?

-  ce niveau supérieur des luttes en 80, est-il le seul résultat de l'aggravation de la crise économi­que ?

-  ne faut-il pas y voir aussi le produit de tout un processus de maturation de la conscience du prolétariat qui s'est poursuivi après les luttes de 70 et 76 ?

-  plus généralement, quel sens revêt l'idée marxiste de base suivant laquelle le prolétariat tire les leçons de ses expériences passées, qu'il met à profit l'accumulation de ses expériences ? '

-  enfin, quelle est la fonction des organisations révolutionnaires elles-mêmes, si ce n'est justement de systématiser ces enseignements, les employer à développer la théorie révolutionnaire afin qu'elle puisse féconder, les combats futurs de la classe qui secrète justement ces organisations à cet effet ?

A toutes ces questions, le camarade Sander sait donner des réponses correctes. Il connaît le mar­xisme ainsi que les positions du CCI, mais brus­quement, il les "oublie". Faut-il croire qu'il a tendance à attribuer au développement de la cons­cience du prolétariat sa propre démarche de pensée aux accès fréquents d'amnésie ?

Se voulant "matérialiste", la vision de Sander sombre en fin de compte dans le positivisme, elle tend à rejeter le marxisme pour se noyer dans les sophismes du conseillisme le plus plat, celui qui refuse à l'organisation des révolutionnaires toute fonction dans la lutte de classe.

UN CONSEILLISME «HORIZONTAL»

Le propre de la conception conseilliste (nous par­lons de la conception conseilliste dégénérée, déve­loppée notamment par Otto Rhule, et non de la con­ception de Pannekoek qui ne tombait pas dans les mêmes aberrations) est de nier le fait qu'il y ait une hétérogénéité dans la classe dans son processus de prise de conscience. Elle se refuse à admettre que certains éléments de la classe parviennent avant les autres à "comprendre les conditions,  la marche et  les buts généraux du mouvement ouvrier" (Manifeste Communiste). C'est pour cela que, selon elle, il ne peut exister pour le prolétariat d'au­tre organisation que son organisation unitaire, les conseils ouvriers, au sein de laquelle tous les ouvriers avancent d'un même pas sur le che­min de la conscience. Nous ne ferons évidemment pas à Sander l'injure de lui attribuer une telle con­ception. Son texte prouve par ailleurs qu'elle n'est pas sienne et si c'était le cas on ne voit pas ce qu'il ferait à militer dans le CCI.

Cependant, la même démarche unilatérale et non dialectique qui conduit Sander à ouvrir involon­tairement la porte au conseillisme classique, l'a­mène à entrer de plein pied, et volontairement cette fois, dans une autre variété de conseillisme. Si on peut qualifier de "vertical" le conseillisme de Otto Rhule qui nie que, dans le chemin vers la révolution, certains éléments de la classe puis­sent se hisser à un niveau plus élevé de conscien­ce que les autres, on peut considérer que le con­seillisme de Sander est "horizontal" puisqu'il met un signe d'égalité entre les niveaux de conscience des prolétariats des différents pays ou zones du globe (le Tiers Monde excepté). Sander admet, avec tout le CCI, que même au moment de la révolution, il subsistera une grande hétérogénéité dans la conscience du prolétariat, ce qui se traduira no­tamment par le fait que,lors de la prise de pou­voir par la classe, les communistes seront encore une minorité. Mais pourquoi cette hétérogénéité ne pourrait-elle pas exister entre des secteurs du prolétariat diversement constitués, ayant des histoires et des expériences différentes, subis­sant, certes, une même crise, mais sous des for­mes et avec des degrés divers.

Sander tente de repousser les éléments donnés par le CCI pour expliquer le rôle central du proléta­riat Ouest européen dans le futur mouvement de généralisation des luttes, dans la révolution de demain. En fait, ce n'était pas la peine qu'il se donne le mal d'examiner un par un les différents éléments puisque l'unité et l'homogénéité du prolétariat mondial sont posées à priori. Signifi­cative de cela est la façon dont il réfute l'idée que les ouvriers d'Occident peuvent plus facilement comprendre que ceux de l'Est la crise du capita­lisme comme crise de surproduction :

"Pour les ouvriers à 1'Est, de même que pour ceux de 1'Ouest, la  surproduction et la pénurie ne peu­vent être comprises que s'ils quittent le point de vue "spécifique" pour voir le système capi­taliste comme un  tout... Ce point  de vie global, nécessaire pour percevoir les racines du système et la possibilité de la révolution  socialiste, le prolétariat en Occident ne le possède pas de naissance. Il ne peut résulter que de la  tendan­ce de la lutte de classe elle-même à se globali­ser et à avoir une portée internationale".

Le "point de vue global" du camarade Sander est sans aucun doute l'analyse que font les ré­volutionnaires de la nature du capitalisme et de ses contradictions. Ce point de vue global", les révolutionnaires peuvent l'appréhender qu'ils se trouvent dans des pays avancés comme l'Angleter­re où vivaient Marx et Engels où qu'ils viennent de pays arriérés comme Posa Luxemburg ou Lénine. Cela provient du fait que les positions politi­ques et analyses des organisations révolutionnai­res ne sont pas une expression des conditions immédiates dans lesquelles se trouvent leurs mi­litants où des circonstances particulières de la lutte de classe dans tel ou tel pays mais une sécrétion, une manifestation de la prise de cons­cience du prolétariat comme être historique, comme classe mondiale au devenir révolutionnaire.

Disposant d'un cadre théorique qui leur permet, beaucoup mieux que le reste de leur classe/d'al­ler plus rapidement au-delà des apparences pour appréhender l'essence des phénomènes, ils sont beaucoup plus en mesure de reconnaître dans n'im­porte quelle manifestation de la vie du capita­lisme les résultats des lois profondes qui gou­vernent ce système.

Par contre, ce qui est vrai de la minorité ré­volutionnaire de la classe ne l'est pas en géné­ral de ses grandes masses. Dans la société, "les idées dominantes sont les idées de la classe do­minante" (Marx). La grande majorité des travail­leurs est soumise à l'influence de l'idéologie bourgeoise. Et si elle s'amoindrira progressive­ment, cette influence se maintiendra néanmoins jusqu'à la révolution. Cependant, la bourgeoisie aura d'autant plus de mal à maintenir cette in­fluence que l'image que donnera d'elle-même sa société trahira plus ouvertement la nature pro­fonde de celle-ci. C'est pour cela que la crise ouverte du capitalisme est la condition de la ré­volution. Non seulement parce qu’elle obligera le prolétariat à développer ses luttes, mais parce qu'elle permettra que se révèle à ses yeux l'im­passe totale dans laquelle se trouve ce système. Il en sera de même pour l'idée que le communisme est possible, que le capitalisme peut céder la place à une société basée sur l'abondance, per­mettant une pleine satisfaction des besoins hu­mains, "dans laquelle le libre développement de ' chacun est la condition du libre développement de tous". Une telle idée pourra s'imposer d'au­tant plus facilement parmi les ouvriers que se révélera clairement la cause de la crise : la surproduction généralisée. A l'Est comme à l'Ouest les ouvriers seront plongés dans une misère croissante et contraint à des luttes de plus en plus puissantes. Mais la prise de cons­cience que cette misère résulte - de façon absurde - d'une surproduction de marchandises se fraiera un chemin bien plus facilement là où des millions de chômeurs côtoieront des magasins pleins à craquer que là où les queues devant des magasins vides pourront être présentées comme résultant d'une production insuffisante ou de la mauvaise gestion de bureaucrates irresponsables.

De même qu'il se refuse à reconnaître le poids des spécificités économiques sur le processus de prise de conscience de la classe, le camarade Sander est très choqué par ce que nous écrivons sur l'importance de toute une série de facteurs historiques ou sociaux sur ce processus :

"Tous les arguments sur la tradition, la cul­ture  et l'âge volent  en éclat si  l'on considère le fait historique que les pays où le proléta­riat a réussi le mieux à homogénéiser sa cons­cience révolutionnaire étaient la Russie et la Hongrie où la classe ouvrière était relativement jeune, privée d'une tradition de longue date et avec un niveau relativement bas d'éducation bour­geoise. "

Cependant, Sander, fâché qu'il semble être avec la cohérence, nous avait déjà donné la réponse avant : "Mais les possibilités   (de la lutte et de la prise de conscience politique) dépendent aussi de 1'opposition que les ouvriers ont à vaincre. Et  à ce niveau également, nous voyons d'importantes différences entre la situation de 17 et celle d'aujourd'hui. En 17,   la bourgeoisie était divisée et désorganisée par la guerre, dé­sorientée par son manque d'expérience. Dans ces circonstances,   il   y avait  effectivement des "maillons faibles" dans sa  ligne de défense, que le prolétariat pouvait mettre à profit."

C'est justement une des grandes différences entre la situation actuelle et celle qui pré­valait lorsqu’a surgi la révolution en 1917. Aujourd'hui, instruite par son expérience, la bourgeoisie est capable, malgré ses rivalités impérialistes, d'opposer un front uni contre la lutte de classe. C'est ce qu'elle a montré en de multiples reprises et notamment lors des grands combats de Pologne en 80-81 où l'Est et l'Ouest se sont remarquablement partagés le travail pour défaire le prolétariat comme nous l'avons sou­vent souligné dans notre presse.

Face aux luttes de Pologne, la tâche spécifi­que de l'occident a été de cultiver , via sa pro­pagande dans les radios en langue polonaise et ses envois de syndicalistes, les illusions sur les syndicats libres et la démocratie. Cette pro­pagande pourra avoir un impact tant que les ou­vriers de l'Ouest, et notamment ceux d'Europe occidentale, n'auront pas dénoncé, dans leur pro­pre lutte, le syndicalisme comme agent de l'enne­mi de classe et la démocratie comme dictature du capital. Par contre, le seul fait que, dans les pays de l'Est et comme expression de la terrible contre-révolution qui s'est abattue sur cette zo­ne (cf. Revue Internationale n°34, l'article : "Europe de l'Est : les armes de la bourgeoisie contre le prolétariat"), le système ne soit pas en mesure de tolérer l1existence durable de "syn­dicats libres", permet régulièrement à ceux-ci, en se couvrant de l'auréole du martyr, de redo­rer leur blason aux yeux des ouvriers. Si les luttes des ouvriers de Pologne ont porté un coup décisif aux illusions qui subsistaient en occident sur le "socialisme" à l'Est, par contre, elles ont maintenu presque intactes les illusions syndicalistes et démocratiques tant à  l’Est qu'à l'Ouest.

Dans l'aide réciproque que s'apportent, face à la classe ouvrière, les bourgeoisies des deux blocs, c'est la bourgeoisie la plus forte qui peut donner le plus. C'est pour cela que la ca­pacité du prolétariat mondial à généraliser ses luttes et à engager le combat révolutionnaire est bien plus déterminé par les coups directs qu'il pourra porter à cette dernière qu'à la pre­mière.

C'est également pour cela que, plus que jamais seront déterminants dans la période qui vient les éléments qui sont, dans la vision marxiste, à la base de la force du prolétariat, de sa capacité à développer sa conscience :

-   son nombre, sa concentration, le caractère as­socié du travail des prolétaires;

-   la culture qu'est obligée de lui dispenser la bourgeoisie pour augmenter la productivité de leur travail;([1])

-   sa confrontation quotidienne avec les formes les plus élaborées des pièges bourgeois.

-   son expérience historique;

toutes choses qui existent à plus ou moins gran­de échelle partout où travaillent des prolétai­res mais qui sont le plus pleinement développées là où le capitalisme a surgi historiquement : l'Europe occidentale.

L’UNITE DU PROLETARIAT

Pour le camarade Sander, le maître mot est "l'unité du prolétariat" : "le seul   'maillon fai­ble'   (futur)   du  capitalisme,   c'est  l'unité mon­diale du prolétariat".  Nous sommes parfaitement d'accord avec lui. Le problème c'est qu'il n'en est pas entièrement convaincu. Parce que nous constatons une évidence : les différences qui existent entre les différents secteurs de la classe ouvrière et que nous en déduisons certai­nes des caractéristiques du processus de généra­lisation mondiale des luttes ouvrières, il s'ima­gine que nous ignorons l'unité du prolétariat mondial. Comme le dit la résolution de janvier 83:

"Unité n'est pas identité des parties qui restent soumises à des conditions matérielles différentes. Il  n'y a pas d'égalité naturelle entre les divers organes et le coeur ou le cerveau d'un corps vi­vant,   qui  remplissent des fonctions vitales com­plémentaires. . .

Déterminer le point de départ de cette dynami­que (de 1'internationalisation de la grève de  masse), et donc les conditions optimales de la naissance du séisme révolutionnaire, n'est pas nier l'unité du prolétariat mondial. Elle est  le processus même par lequel l'unité potentielle devient unité réelle."

Cette vision s'appuie sur une démarche dialec­tique, dynamique qui, comme le disait Marx, "po­se l'abstrait (l'unité potentielle du prolétariat mondial) pour s'élever ensuite au concret (le processus réel de développement de cette unité) ". Sander passe bien par cette étape mais, fidèle à sa démarche unilatérale et partielle, il oublie par contre la seconde. Ce faisant, il reste à terre, au ras de ses abstractions ce qui l'empê­che de découvrir l'horizon et d'apercevoir ce que sera le processus véritable du développement mon­dial de la lutte révolutionnaire du prolétariat.

F.M.


[1] Pour le camarade Sander le blanc et le noir existent et ce sont deux couleurs bien distinc­tes. Cependant pour lui, apparemment, le gris et les différentes variantes de cette couleur, comprises entre le noir et le blanc, n'existent pas. Il admet facilement qu'il existe une diffé­rence considérable entre la force du prolétariat des pays avancés et celle du prolétariat du Tiers Monde, différence liée à des facteurs objectifs matériels. Par contre, qu'il puisse exister des situations intermédiaires, cela lui échappe com­plètement. Ainsi, lorsqu'on prend en considéra­tion un certain nombre d'éléments qui peuvent caractériser le degré de développement économi­que d'un pays et la force du prolétariat qui s'y trouve (voir tableau), on est frappé de constater que l'URSS et l'ensemble des pays de l'Est accu­sent une arriération très notable par rapport aux Etats Unis, au Japon et à l'Europe Occidentale.

Que l'on prenne des facteurs comme :

-    le Produit National Brut par habitant, qui rend compte de la productivité moyenne du travail, et par suite notamment de son degré d'association ;

-    la proportion de la population vivant dans les villes qui est une des composantes du degré de concentration de la classe ouvrière ;

-    la proportion de la population active occupée dans le secteur agricole, qui illustre le poids de l'arriération campagnarde et est en rapport inverse du niveau de dépendance du travail agri­cole à l'égard du secteur industriel ;

-    la proportion de la population ayant suivi des études du 3° degré qui est un indice du degré de technicité introduite dans la production ;

-    la mortalité infantile qui est une des manifes­tations nettes de l'arriération économique et sociale ; l'URSS et les pays d'Europe de l'Est se trouvent à peu près sur le même plan qu'un pays comme la Grèce, bien loin de la situation qui est le lot commun des pays les plus avancés.