Polémique : les doutes sur la classe ouvrière

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Lorsque la classe ouvrière montre ouvertement sa force, menaçant de paralyser la machine de produc­tion, faisant reculer l’Etat, déchaînant un bouil­lonnement de vie dans l'ensemble de la société, carme ce fut le cas, par exemple, pendant la grè­ve de masse de l'été 1980 en Pologne, la ques­tion : "la classe ouvrière est-elle la force révo­lutionnaire de notre époque ?" semble saugrenue. En Pologne, comme dans toutes les luttes sociales qui ont ébranlé le capitalisme, le coeur du mou­vement social n'était autre que le coeur de la classe ouvrière : les chantiers navals de la Balti­que, la sidérurgie de Nova Huta, les mines de Silésie. Que les paysans polonais se mettent en lut­te, que les étudiants ou les artistes décident de combattre l'Etat, ils n'ont d'autres réflexes que "d'aller voir les ouvriers".

Quand les ouvriers parviennent à briser les for­ces qui les atomisent en une poussière impuissan­te, lorsque leur union explose à la face des clas­ses dominantes ébranlant tout leur édifice, les contraignant à faire marche arrière, il est aisé, sinon évident; de comprendre comment et pourquoi la classe ouvrière est la seule force capable de concevoir et d'entreprendre un bouleversement ré­volutionnaire de la société.

Mais, dès que le combat ouvert cesse, dès que le capital reprend le dessus et repose sa chape de plomb sur la société, ce qui semblait si évident à un moment donné, paraît s'estomper, même dans le souvenir, et le capital décadent impose sur ses su­jets sa propre vision sinistre du monde : celle d'une classe ouvrière soumise, atomisée, entrant en rangs silencieux tous les matins à l'usine, in­capable de rompre ses chaînes par elle-même.

Il ne manque pas alors de "théoriciens" pour ex­pliquer à qui veut bien l'entendre, que la classe ouvrière, en tant que telle est, en fait, partie intégrante du système, qu'elle y a une place à dé­fendre et que seuls des illuminés aveuglés par leur propre fanatisme peuvent voir en cette masse d'in­dividus "près de leurs sous", la porteuse d'une nouvelle société.

Ceux qui défendent toujours ouvertement les bien­faits du système capitaliste, que ce soit sous sa forme "occidentale" ou stalinienne, n'ont jamais d'autre credo à la bouche. Mais les périodes de re­cul de la lutte ouvrière font aussi régulièrement réapparaître des groupes ou publications qui théo­risent les "doutes" sur la nature historique de la classe ouvrière, même parmi ceux qui se réclament de la révolution communiste et qui, en outre, n'ont d'illusions ni sur la nature des pays dits "socia­listes" ni sur celle des partis occidentaux dits "ouvriers".

Les vieilles idées d'origine anarchiste et popu­liste suivant lesquelles la révolution sera essen­tiellement l'oeuvre non pas d'une classe économi­que spécifique, mais de l'ensemble des hommes qui, d'une façon ou d'une autre, subissent l'inhumanité du capitalisme, gagnent du terrain.

Tout comme au moment du recul des luttes ouvriè­res après la vague de 1968-74, l'idéologie "moder­niste", l'idéologie de la "théorie moderne de la révolution" qui rejette "le vieux mouvement ouvrier" et son "marxisme poussiéreux" semble connaître, ac­tuellement, avec le repli des luttes ouvrières de l'après Pologne un certain regain. En témoignent, entre autres, en France l'apparition de la revue "La Banquise" ([1]) et le passage au rythme trimes­triel de la revue "La Guerre Sociale" ([2]), et en Grande Bretagne la réapparition de "Solidarity" ([3]) ([4])

Ces publications sont relativement différentes entre elles. "La Guerre Sociale" et "La Banquise" s'inscrivent plus directement dans une ligne théo­rique qui passe par Invariance et Le Mouvement Com­muniste. Mais elles partagent toutes le même rejet de cette idée de base du "vieux" marxisme : la clas­se ouvrière est la seule force véritablement révolu­tionnaire de la société ; la destruction du capita­lisme et l'ouverture vers une société communiste exigent une période de transition caractérisée par la dictature politique de cette classe.

Nous n'avons pas l'intention de développer ici une critique complète de l'ensemble des idées défendues par ce type de courant. La polémique avec ces tendances est d'ailleurs souvent stérile et ennuyai se, étant donné, premièrement, qu'il s'agit de groupes assez informels (et fiers de l'être) regroupant divers individus "indépendants", ce qui fait que d'un article à l'autre on trouve dans la même publication des concepts, des idées qui se contredisent i deuxièmement, les tenants du modernisme cultivent en permanence les ambiguïtés, les "oui, mais", les "non, mais", en particulier vis-à-vis du marxisme dont ils manient souvent avec aisance le vocabulai­re (on cite Marx dès que l'on peut) tout en en reje­tant l'essentiel. De ce fait, ils peuvent toujours répondre aux critiques par le classique "ce n'est pas ce que nous disons, vous déformez".

Ce qui nous importe c'est de réaffirmer, dans un moment de recul provisoire des luttes de la classe ouvrière et de mûrissement accéléré des contradic­tions sociales qui conduisent à la révolution com­muniste, le rôle central de cette classe, pourquoi elle est la classe révolutionnaire et pourquoi, du nouent qu'on ignore cette réalité essentielle de notre époque, on se condamne d'une part à ne pas comprendre le cours de l'histoire qui se déroule sous nos yeux (voir le pessimisme larvé de "La Ban­quise"), et d'autre part à tomber dans les pièges les plus grossiers de l'idéologie bourgeoise (voir les ambiguïtés de "La Guerre Sociale" et de "Solidarity" sur le syndicat "Solidarité" en Pologne) .

Cela est d'autant plus nécessaire que tout comme les étudiants "radicaux" de 1968, certains groupes modernistes développent souvent une analyse lucide et fouillée de certains aspects du capitalisme dé­cadent, ce qui ne peut qu'ajouter à la crédibilité de leurs fadaises politiques.

QU'EST-CE-QUE LE PROLETARIAT ?

Chez Marx, comme chez tous les marxistes, les termes de classe ouvrière et de prolétariat ont toujours été synonymes. Cependant, parmi ceux qui remettent en question la nature révolutionnaire de la classe ouvrière comme telle, sans pour autant oser se réclamer directement de l'anarchisme ou du populisme radical de la fin du siècle dernier, il est fréquent d'inventer une distinction entre les deux mots. La classe ouvrière, ce serait les ou­vriers et les employés tels qu'on les voit tous les jours sous la domination du capital avec leurs lut­tes pour de meilleurs salaires et des emplois. Le prolétariat, ce serait une force révolutionnaire aux contours plus ou moins indéterminés, englobant un peu tout ce qui, à un moment ou à un autre, peut se révolter contre l'autorité de l'Etat. Cela peut aller de l'ouvrier de la métallurgie au voyou pro­fessionnel en passant par les femmes battues, riches ou pauvres, les homosexuels ou les étudiants, sui­vant le "penseur moderniste". (Voir la fascination qu’exerçait sur 1'Internationale Situationniste ou sur Le Mouvement Communiste les "hors-la-loi" ; voir le journal "Le Voyou" au milieu des années 70 ; voir l'emballement de "Solidarity" dans le féminis­me).

Pour la revue Invariance (Camatte), en 1974, la définition du prolétariat finit par être élargie à son maximum : l'humanité entière. Ayant compris que la domination du capital était devenue de plus en plus totalitaire et impersonnelle sur la société, on en déduisait que c'est toute la "communauté hu­maine" qui devrait se révolter contre le capital. Ce qui revenait à nier la lutte de classes comme dynamique de la révolution.

Aujourd'hui, "La Guerre Sociale" nous offre une autre définition, plus restrictive, mais à peine plus précise :

"Le prolétaire, ce n'est pas 1'ouvrier ou même 1'ouvrier et l'employé, travailleur au bas de l'é­chelle. Le prolétaire, ce n'est pas le producteur, même si le producteur peut  être prolétaire. Le pro­létaire, c'est celui qui est coupé  de',c'est 1' 'exclu', c'est le sans réserve '" ("La Guerre Sociale" n°6, "Lettre ouverte aux camarades du Par­ti Communiste International maintenu", décembre 82).

Il est vrai que le prolétaire est exclu, coupé de toute emprise réelle sur la conduite de la vie sociale et donc de sa vie ; il est vrai que contrairement à certaines classes exploitées pré-capitalistes, il ne possède pas ses moyens de production et vit sans réserve. Mais il n'est pas que cela. Le prolétaire n'est pas seulement un "pauvre" comme un autre. Il est aussi un producteur, le producteur de la plus-value qui est transformée en capital. Il est exploité col­lectivement et sa résistance au capital est immédia­tement collective. Ce sont des différences essentiel­les.

Elargir ainsi la définition du prolétariat, ce n'est pas agrandir la classe révolutionnaire, mais la diluer dans le brouillard de l'humanisme.

"La Banquise", à la suite d'invariance, croit pou­voir se référer à Marx pour élargir la notion de prolétariat.

"A partir du moment (...) où le produit  individuel est  transformé  en produit social, en produit d'un travailleur collectif dont  les différents membres participent au maniement de la matière à des degrés très  divers, de près ou de loin, ou même pas du tout, les déterminations de travail productif, de travail­leur productif, s'élargissent nécessairement. Pour être productif, il n'est plus nécessaire de mettre soi-même la main à 1'oeuvre, il suffit  d'être  un organe du travailleur collectif ou d'en remplir une fonction quelconque". (Marx. Le Capital, Livre 1, Oeuvres, Gallimard, I, 1963, p.1001-1002).

Pourtant, ce que Marx met ici en relief, ce n'est pas l'idée que tous et n'importe qui dans le monde seraient devenus productifs ou prolétaires. Ce qu'il souligne, c'est que la qualité spécifique de la tâ­che accomplie par tel ou tel travailleur ne consti­tue pas dans le capitalisme développé un critère, une détermination valable pour savoir s'il est pro­ductif ou pas. En modifiant le processus de produc­tion suivant ses besoins, le capital exploite l'en­semble de la force de travail qu'il achète, comme celle d'un travailleur productif. L'utilisation con­crète qu'il fait de chacun des membres de celui-ci, ouvrière de boulangerie ou employé de bureau, productrice d'armes ou balayeur, est secondaire du point de vue de savoir qui est exploité par le capital. C'est l'ensemble collectif qui l'est. Le prolétariat, la classe ouvrière inclut bien aujourd'hui la plu­part des employés dans le secteur dit "tertiaire".

Pour autant qu'elle se soit développée, la domina­tion du capital n'a pas généralisé à toute la socié­té la condition de prolétaire. Le capital a engen­dré de gigantesques masses de marginaux sans-travail, surtout dans les pays sous-développés. Il a laissé survivre des secteurs pré-capitalistes, comme le petit paysannat individuel, le petit commerce, l'artisanat, les professions libérales.

Le capital domine tous les secteurs de la société. Et tous ceux qui subissent sa domination dans la misère ont des raisons de se révolter contre elle. Mais seule la partie qui est directement liée au capital par le salariat et la production de la plus-value, est véritablement antagonique au capital : elle seule constitue le prolétariat, la classe ou­vrière.

POURQUOI LE PROLETARIAT EST LA CLASSE REVOLUTIONNAIRE ?

Avant Marx, la dynamique de l'histoire de la so­ciété demeurait un mystère. Il fallait avoir re­cours à des notions de type religieux, telles "la Providence", le génie des chefs militaires, ou l’Histoire avec un grand H, pour tenter, en vain, d'en dresser un tableau cohérent. En démon­trant la place centrale de la lutte de classes dans cette dynamique, le marxisme a, pour la pre­mière fois, permis de la comprendre.

Cependant, ce faisant, il n'a pas fourni une fa­çon d'interpréter le monde mais une vision du mon­de permettant de le transformer. Marx considérait que sa découverte fondamentale n'était pas l'exis­tence de la lutte de classes en soi -ce que les théoriciens bourgeois avaient déjà établi-, mais, le fait que cette lutte de classes conduit à la dictature du prolétariat.

L'antagonisme irréconciliable entre classe ouvriè­re et capital -dit Marx- doit conduire à une lutte révolutionnaire pour la destruction des rapports sociaux capitalistes et l'établissement d'une so­ciété de type communiste. Cette révolution aura comme protagoniste la classe ouvrière ; celle-ci devra s'organiser de façon autonome, en tant que classe, par rapport au reste de la société et exercer une dictature politique afin de détruire de fond en comble les bases de l'ancien régime.

C'est cette analyse que les modernistes rejet­tent : "Pour transformer réellement leurs condi­tions  d'existence, les prolétaires ne doivent pas se soulever en tant  que 'classe ouvrière' ; mais c'est  ce qui  est  difficile,  puisqu'ils  se battent précisément à partir de leurs conditions d'existen­ce. La contradiction ne sera tout à fait éclaircie théoriquement qui lorsqu'elle aura été surmontée dans la pratique." ("La Banquise" n°1, "Avant la débâcle", p.11). "Le prolétariat n'a pas  à se poser d'abord  en force sociale avant de changer le monde". (id. n°2, "Le roman de nos origines", p.29).

"Mais, dès maintenant, on ne fait que  'enfermer dans  cette oppression si  on ne s'y attaque pas en tant que prolétaires, ou en  tant qu'humains, et non sur la base d'une spécificité -qui devient de plus en plus illusoire- à conserver ou  à défendre. Le pire c'est de faire de cette spécificité 1e dé­positaire d'une capacité de révolte". (souligné par nous, "La Guerre Sociale" n, "Vers la commu­nauté humaine", p.32).

Les modernistes ne savent pas ce qu'est le pro­létariat fondamentalement parce qu'ils ne compren­nent pas pourquoi il est révolutionnaire. Pourquoi devrait-il donc s'organiser séparément, en tant que classe, puisqu'il doit se battre pour l'élimi­nation des classes? Pour les modernistes, la clas­se ouvrière, en tant que classe, n'est pas plus ré­volutionnaire que quiconque : en tant que classe, sa lutte reste limitée aux améliorations de salai­res, et à la défense de l'emploi d'esclave. Au lieu de se constituer en classe politique, le pro­létariat devrait commencer par se nier comme clas­se et s'affirmer en tant que ... "humains".

Le pire, dit "La Guerre Sociale',', c'est de faire d'une spécificité -être ouvrier par exemple- "le dépositaire d'une capacité de révolte".

Avec les modernistes, l'histoire semble toujours commencer avec eux. La Commune de Paris, la grève de masse en Russie en 1905, la révolution d'octobre 1917, le mouvement révolutionnaire en Allemagne en 1919, tout cela n'a rien démontré, rien enseigné. "La contradiction ne sera  tout à fait éclaircie théoriquement que lorsqu'elle aura été surmontée dans la pratique", dit "La Banquise". Mais qui a mené les luttes révolutionnaires contre le capital depuis plus d'un siècle si ce n'est la classe ou­vrière qui se battait pour la défense de ses aspi­rations spécifiques.

Pourquoi en a-t-il toujours été ainsi ?

"C'est parce que dans le prolétariat développé 1’abstraction de toute humanité, et même de  tou­te apparence d'humanité est achevée en pratique ; c'est parce que les conditions  d 'existence du pro­létariat résument toutes  les conditions d'existence de la société actuelle parvenues au paroxysme de leur inhumanité ; c'est parce que, dans le proléta­riat, l'homme s'est perdu  lui-même, mais a acquis en même temps la conscience théorique de cette per­te  et, qui plu est, se voit contraint directement, par la misère désormais inéluctable impossible à farder, absolument impérieuse expression pratique de la nécessité- à se révolter contre cette inhuma­nité : c'est pour ces raisons  que le prolétariat peut et doit se libérer lui-même. Toutefois, il ne peut se libérer lui-même sans abolir ses propres conditions d'existence. Il ne peut abolir ses propres conditions d'existence sans abolir toutes les conditions d'existence inhumaines de la société ac­tuelle que sa propre situation résume" (Marx, "la Sainte Famille", chap.4, Oeuvres, Gallimard, III, p.460).

Telle est la spécificité de la classe ouvrière : ses intérêts immédiats et historiques coïncident avec ceux de l'humanité entière, ce qui n'est le cas pour aucune autre couche de la société. Il ne peut se libérer du salariat capitaliste, forme la plus achevée de l'exploitation de l'homme par l'hom­me, sans éliminer toute forme d'exploitation, "tou­tes les conditions d'existence inhumaines de la so­ciété actuelle". Mais il n'en découle nullement que toutes les parties de l'humanité possèdent la force matérielle et la conscience indispensable pour en­treprendre une révolution communiste.

La classe ouvrière tire sa force d'abord de sa situation centrale dans le processus de production. Le capital, ce ne sont pas les machines et les ma­tières premières ; le capital, c'est un rapport so­cial. Lorsque, par sa lutte, la classe ouvrière re­fuse ce rapport, le capital est immédiatement para­lysé. Il n'y a pas de capital sans plus-value, pas de plus-value sans travail des prolétaires. C'est là que réside la puissance des mouvements de grève de masse. Cela explique en partie pourquoi la clas­se ouvrière peut entreprendre matériellement la des­truction du capitalisme. Mais cela ne suffit pas pour expliquer pourquoi elle peut jeter les bases d'une société communiste.

Les esclaves de Spartacus, dans l’antiquité, ou les serfs dans le féodalisme avaient aussi une si­tuation centrale, déterminante dans le processus de production. Cependant, leurs révoltes ne pou­vaient déboucher sur une perspective communiste.

"La  scission  de la société en  une classe exploi­teuse et  une classe exploitée, en une classe domi­nante et  une classe opprimée était  une conséquence nécessaire du faible développement de la production dans le passé. Tant que le travail total de la so­ciété ne fournit qu'un rendement excédent à peine ce qui est nécessaire pour assurer strictement 1'existence de tous, tant que le travail réclamerions tout ou presque tout le temps de la  grande majorité des membres  de la société, celle-ci  se di­vise nécessairement en classes." (Engels, "Anti-Durhing", partie 3, chap. 2).

Le prolétariat est porteur du communisme parce que la société capitaliste a créé les moyens matériels de sa réalisation. En développant les ri­chesses matérielles de la société au point de permettre une abondance suffisante pour supprimer les lois économiques, c'est-à-dire les lois de gestion le la pénurie, le capitalisme a ouvert une pers­pective révolutionnaire pour la classe qu'il exploite.

En dernier lieu, le prolétariat est porteur de la révolution communiste parce qu'il est le por­teur de la conscience communiste. Si l'on écarte les visions semi religieuses pré-capitaliste d'u­ne société sans exploitation, le projet d'une so­ciété communiste .sans propriété privée, sans clas­se, où la production est orientée directement et exclusivement en fonction des besoins humains, ap­paraît et se développe avec l'existence de la clas­se ouvrière et de ses luttes. Les idées socialistes de Babeuf, Saint-Simon, Owen, Fourier traduisent le développement de la classe ouvrière à la fin du 18ème et au début du 19ème siècles. La naissance du marxisme, première théorie cohérente et scien­tifiquement fondée du communisme coïncide avec l'apparition de la classe ouvrière en tant que for­ce politique spécifique (Mouvement Chartiste en Angleterre, Révolutions de 1848). Depuis lors, d'une façon ou d'une autre, avec plus ou moins de clarté suivant les cas, toutes les luttes importantes de la classe ouvrière ont repris les idées communistes.

Les idées communistes, la théorie révolutionnai­re, ne se sont développées que par et en vue de la compréhension des luttes ouvrières. Tous les grands pas en avant de la théorie de la révolution com­muniste ont été le produit, non pas de pures déductions logiques de quelques penseurs en chambre, mais de l'analyse militante et engagée des grands pas du mouvement réel de la classe ouvrière.

C'est pour cela aussi que c'est seulement la classe ouvrière qui a entrepris en pratique (la Commune de Paris, Octobre 17) la destruction du pouvoir capitaliste dans un sens communiste.

L'histoire du mouvement communiste n'est autre que l'histoire du mouvement ouvrier.

Est-ce à dire que le prolétariat peut faire la révolution tout seul en ignorant le reste de la société ? Depuis le 19ème siècle, le prolétariat sait que le communisme doit être "l'unification du genre humain". L'expérience de la révolution russe lui a clairement démontré l'importance pour son combat de l'appui de toutes les couches exploitées. Mais l'expérience a aussi mis en évidence que le prolétariat seul était capable d'offrir un pro­gramme révolutionnaire cohérent. L'unification de l'humanité, et dans un premier temps de tous les exploités, ne peut se faire que sur la base de l'activité et du programme de la classe ouvrière. En s'organisant séparément, le prolétariat ne divise pas la société. Il se donne les moyens de con­duire son unification communiste.

C'est pour cela que, contrairement à ce qu'affir­ment les modernistes, la marche vers la révolution communiste commence par l'organisation unitaire de la classe ouvrière comme force, par la dictature du prolétariat.

LE DEBOUSSOLEMENT DU MODERNISME

La période historique

Comprendre la période historique actuelle en ignorant que c'est la classe ouvrière qui est la force révolutionnaire, est aussi difficile que comprendre la fin du régime féodal sans tenir comp­te du développement de la bourgeoisie révolution­naire .

On peut difficilement savoir si les conditions d'un bouleversement révolutionnaire se développent ou non si on ne sait pas encore identifier le pro­tagoniste d'une telle révolution.

Quiconque connaît l'histoire du mouvement ou­vrier et comprend sa nature révolutionnaire, sait que le processus qui conduit le prolétariat à la révolution communiste n'a rien de linéaire ni d'au­tomatique. C'est une dynamique dialectique faite de reculs et d'avancées, où seules une longue pra­tique et expérience de la lutte permet à des mil­lions de prolétaires, sous la pression de la mi­sère, de s'unifier, de retrouver les leçons des luttes passées, de soulever la chape idéologique de la classe dominante, pour se lancer dans un nouvel assaut contre l'ordre établi.

Mais lorsqu'on ne voit, dans les luttes ouvrières en tant que classe, que des luttes sans issue, sans les comprendre dans leur dynamique et poten­tialité révolutionnaires, on ne peut qu'être "déçu". Si l'on ne voit dans des luttes comme celles de la Pologne en 80 que des luttes "au sein du capital", il est normal que l'on soit déprimé, 15 ans après Mai 68 ; il est normal que l'on ne voit pas la si­gnification du fait que, malgré le recul momentané des luttes ouvrières depuis 1980, les grèves qui, ponctuellement, éclatent ici et là au coeur des pays industrialisés (Belgique 82, Italie 83), on n'assiste pas à un embrigadement des ouvriers der­rière les intérêts de l'économie nationale et ses représentants syndicaux, mais au contraire, à des heurts de plus en plus violents entre ouvriers et syndicats.

C'est ainsi que le n° 1 de "La Banquise" s'ouvre sur cette phrase marquée par la nostalgie des bar­ricades de 1968 à Paris et par un ton dépressif :

"Sous les paves, la plage, disions-nous avant la grande glaciation. Aujourd'hui la banquise a re­couvert tout  cela. Dix,  vingt, cent mètres de gla­ce par dessus les pavés. Alors, la plage.".

C'est une dépression aussi sénile qu'était in­fantile l'emballement des étudiants radicaux de 1968 qui croyaient qu'on pouvait "tout, tout de suite".

L'impuissance et la confusion du modernisme face a la lutte ouvrière

Ce n'est pas par hasard que des publications modernistes comme "Solidarity" ou "La Guerre So­ciale" ont cessé de paraître au moment des luttes ouvrières en Pologne. Comme la petite-bourgeoise dont il est une expression"radicale", le courant moderniste vit dans l'ambiguïté et l'hésitation entre le rejet de l'idéologie bourgeoise et un mépris pour les luttes terre à terre des ouvriers. Lorsque la force de la révolution s'affirme, mê­me de façon encore embryonnaire, comme en Pologne, l'histoire a tendance à se débarrasser des ambi­guïtés et donc des idéologies qui y pataugent. C'est ce qui est momentanément arrivé au modernis­me pendant l'année 80.

Mais le déboussolement politique de ce courant ne s'arrête pas malheureusement à l'impuissance. Il peut conduire à la défense des positions les plus platement gauchistes, au moment de se pro­noncer sur une lutte ouvrière.

C'est ainsi que "La Guerre Sociale" se retrou­ve à côté des trotskystes et autres démocrates à répéter aujourd'hui que le syndicat "Solidari­té" -l'organisateur de la défaite du prolétariat en Pologne- est un organe prolétarien : "Incontestablement 'Solidarité' est un organe du prolétariat. Le fait qu'à sa tête se soient  ins­tallés  des éléments issus des couches sociales non ouvrières (intellectuels et autres) n'ôte rien au fait  que le prolétariat dès le début s'est reconnu en lui. Comment  expliquer, si­non, 1'adhésion de la quasi-totalité du prolé­tariat polonais ? Comment  expliquer 1'influen­ce du syndicat sur celui-ci ?" ("La Guerre So­ciale", n° 6).

C'est le mode de raisonnement borné typique des gauchistes dans l'esprit de la 3ème Internatio­nale dégénérescente. Suivant cette logique, l'Eglise polonaise qui a plus de fidèles ouvriers que "Solidarnosc", devrait être aussi "incontes­tablement un organe du prolétariat"... et le Pape, Lénine !

"La Guerre Sociale" parle aussi en termes gé­néraux de la nature des syndicats, mais c'est pour ressortir la vieille soupe ambiguë du grou­pe "Pouvoir Ouvrier" (fin des années 60, en pro­venance également de "Socialisme ou Barbarie") de la"double nature des syndicats" : "Le syndicat n'est pas  un organe du capital, une machine de guerre contre le prolétariat, mais 1'expression organisationnelle de son rapport au capital, antagonisme et coopération. Il expri­me à la fois  que le capital n'est rien  sans le prolétariat  et, de façon immédiate, réciproque­ment." (Idem)

Il n'y a pas dans le capitalisme décadent de coopération entre capitalistes et ouvriers au profit de l'ouvrier. La vision qui identifie, à notre époque, les syndicats à la classe ouvriè­re, n'est autre que celle de la propagande des classes dominantes (qui savent par ailleurs co­opérer au niveau mondial pour construire un "So­lidarnosc" crédible). Elle repose sur l'idée qu'il peut y avoir conciliation entre l'intérêt du capital et l'intérêt du prolétariat ; elle ignore la nature révolutionnaire de la classe ouvrière. C'est ainsi que "La Guerre Sociale" peut faire candidement la constatation suivan­te :

"La  différence essentielle entre Solidarité et le prolétariat polonais est que le premier prenait en compte les intérêts  économiques natio­naux et internationaux, nécessaires à la survie du système, alors que le second a poursuivi la défense de ses  intérêts immédiats sans se soucier le moins du monde des problèmes de valorisation du capital." (Idem).

Seul en ignorant la nature révolutionnaire du prolétariat, en considérant celui-ci essentielle­ment comme une partie du capital et non comme son destructeur, peut-on voir une identité quel­conque entre "les intérêts économiques nationaux et internationaux" du capital et "les intérêts immédiats"du prolétariat.

Le déboussolement que provoque la non recon­naissance de la classe ouvrière conduit ainsi à la même vision que celle des gauchistes, tant critiquée par le modernisme radical.

Le prolétariat est la première classe révolu­tionnaire de l'histoire qui soit une classe ex­ploitée. Le processus de luttes qui le conduit à la révolution communiste est inévitablement marqué de périodes de recul, de repli. Ces re­plis ne se concrétisent pas seulement par une diminution du nombre de luttes ouvrières. Sur le plan de la conscience, le prolétariat subit aussi un désarroi qui se traduit par l'affai­blissement de ses expressions politiques révolu­tionnaires et facilite le resurgissement des courants politiques qui cultivent "le doute" sur la classe ouvrière.

La rupture de 1968, après près d'un demi-siècle de contre-révolution triomphante, a ouvert un cours vers le développement des affrontements de classe de plus en plus décisifs. Ce cours n'a pas plus été renversé par le repli de l'après-Po­logne qu'il ne le fut par le recul de 1975-78. Les conditions historiques de ce recul s'usent à la même vitesse que s'approfondit la crise économique du capitalisme et que sa réalité se char­ge de détruire, lentement, mais systématiquement les piliers de l'idéologie bourgeoise décadente (nature ouvrière des pays de l'Est, Etat-provi­dence, démocratie parlementaire, syndicats, lut­tes de libération nationale, etc.).

Toutes les conditions mûrissent pour que, dans toute sa force, la lutte du prolétariat revienne rappeler l'avenir de l'humanité et balayer tous les doutes sur sa nature révolutionnaire.

rv



[1] "La  Banquise", B.P. 214 ; 75623 Paris Cedex 13

[2] "La Guerre Sociale", B.P. 88, 75623 Paris Cedex 13. Annuelle de 1977 à 1979, cette publication cesse momentanément de paraître en 1980, au moment des plus grands combats en Pologne. Elle ne réapparaît qu'en Mai 1981 et est devenue trimestrielle depuis Juin 82.

[3] Le groupe"Solidarity"a ses origines dans les années 60. Il a tout au long des années 70 publié assez régulièrement la revue du même nom. Mais, à l'automne  80, incapable de prendre une position cohérente face aux luttes en Pologne et de se prononcer sur 1'attitude à adopter face à "Solidarnosc", la  revue disparaît. La revue vient de réapparaître (nouvelle série) début 83 (leur crise de 1980 y est racontée).

("Solidarity", c/o 123 Lathom Road, London E6, Grande-Bretagne)

[4] Ces trois groupes sont directement ou indirectement liés à "Socialisme ou Barbarie", revue des années 50-60, dont le principal animateur,  Castoriadis (alia Chaulieu, Cardan, Coudray) théorisa longuement le dépassement du marxisme.