Correspondance internationale : la perspective du CCI de "la gauche dans l'opposition"

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LA CRITIQUE EMPIRIQUE ET LE ROLE DES REVOLUTIONNAIRES.

INTRODUCTION DU CCI

L'immaturité du milieu politique actuel, dont  les manifestations  les plus évidentes sont  le sectaris­me et  l'immédiatisme,   a empêché - et particulièrement depuis l'échec des conférences  internationales -qu'un débat de fond se mène conjointement et publiquement sur les principales questions du moment.

L'analyse que le CCI a  développée sur les perspectives de la lutte de classe, à la  lumière du passage de  la gauche dans  l'opposition, sur le rôle des révolutionnaires n'a pas rencontré - à de rares excep­tions - tout l'écho souhaité. Des sarcasmes, une politique du "silence" se sont bien souvent substitués à une attitude sérieuse et responsable dans la confrontation des positions. Comprendre que  les débats soulevés dépassent l’existence de tel ou tel groupe ou organisation, que  les idées avancées ne sont pas la propriété privée ou  le  label d'une chapelle politique, mais  le fruit d'une réflexion commune, voilà qui est  loin d'être encore compris. La vision qu'il n'y aurait qu'une seule organisation révolutionnai­re, la sienne, s'est concrétisée par un immédiatisme effréné, à la longue destructeur, et par un appau­vrissement des débats qui pèse  lourdement sur l'évolution de tout  le milieu révolutionnaire.

Il est particulièrement encourageant de constater que, malgré cet état de fait,   des éléments révolu­tionnaires surgissent avec  le souci de prendre position sur les grandes questions politiques,  en com­prenant que celles-ci sont  "l'affaire de tout  le milieu". Il est significatif que  le texte que nous publions ici  ("la perspective du CCI de  la gauche dans  l'opposition; la critique empirique et  le rôle des révolutionnaires")  émane d'un camarade de Hongkong - issu du groupe anarchisant  "Minus" - isolé géographiquement du milieu politique d'Europe. Sa contribution au débat sur "la gauche dans  l'opposi­tion" est la preuve concrète que cette question n'est ni un hobby du CCI ni une affaire du milieu  "oc­cidental".   Toute question politique de fond concerne l'ensemble du milieu politique sur les cinq con­tinents, car elle traduit l'effort du prolétariat mondial de parvenir à une cohérence théorique et po­litique, et donc à une unité dépassant  le morcellement géographique et politique des groupes révolu­tionnaires. Comme l'écrit le camarade,  il s'agit que  "le faible milieu actuel" soit    la hauteur des tâches immenses qui  l'attendent dans  les années à venir".

Dans cette brève présentation, nous n'entrerons pas dans tous les points soulevés par le camarade qui, par exemple,   reproche au CCI sa "fausse analyse du cours historique". Tout en étant d'accord que  la bourgeoisie est unie contre  le prolétariat - ce qu'il appelle  "conspiration"  -  le camarade fait une distinction entre deux bourgeoisies :   la bourgeoisie I (en quelque sorte  les  "managers")  et  la bourgeoi­sie II  (les  "idéologues").

Nous ne pensons pas que cette distinction apporte une grande clarification.

1.  A  l'échelle historique, les rapports de production capitalistes créent deux classes antagonistes : le prolétariat et  la bourgeoisie. Le ralliement des éléments hésitants de la petite bourgeoisie est fonc­tion de la dynamique sociale surgie de  la lutte de classe. L'expérience montre, que dans les moments dé­cisifs, il y a unité de toutes les fractions de  la bourgeoisie contre le prolétariat, de la gauche à la droite, ce dont semble douter le camarade, pour qui la lutte pour le pouvoir politique dans l'Etat est la raison d'être des partis. A cette vision il convient d'opposer l'expérience historique qui montre que la division entre droite et gauche n'est qu'apparence.

2.  Il est fondamental de ne pas confondre division du travail au sein de la bourgeoisie (les fonctions assumées au sein de  l'appareil économique politique et idéologique)  avec une division de nature.

L'existence de fractions complémentaires au sein de la bourgeoisie n'est pas contradictoire avec la na­ture unitaire de  cette classe. Ces fractions ont des fonctions complémentaires qui leur permettent de mieux remplir leurs tâches de mystification du prolétariat.

3.    Le rôle de la droite n'est pas spécifiquement de préparer  la guerre : cette préparation est  le fait de toute  la bourgeoisie, gauche comprise qui y participe essentiellement par ses campagnes paci­fistes. Le rôle de la gauche dans   l'appareil politique de  la bourgeoisie se manifeste en permanence de­puis  la première guerre mondiale : son rôle anti-ouvrier ne s'exerce pas  "pour plus tard" mais aujour­d'hui avec la tactique bourgeoise de  la gauche dans l'opposition.

En dépit de ces quelques remarques, nous pensons que ce texte montre une réelle implication dans le débat sur la gauche dans l'opposition et le machiavélisme de la bourgeoisie "avec le souci non pas de discréditer les autres organisations du milieu mais avec le souci de clarification pour tout le milieu". Un tel esprit est particulièrement encourageant.

LETTRE DE LLM (HONG-KONG)

Durant ces trois dernières années ou à peu près, le CCI a systématiquement mis en avant sa pers­pective de la "Gauche dans l'opposition", très sévèrement critiquée par beaucoup. Ce court arti­cle n'essaie ni de la défendre ni de la rejeter, mais tente 'seulement de discuter de quelques ques­tions ouvertes par le débat et qui semblent avoir été en grande partie négligées par le milieu ré­volutionnaire.

Avant d'aller plus avant sur ces questions, je voudrais établir deux points généraux :

1-  Par le passé, des tiers sont rarement in­tervenus dans les débats entre organisations; l'attitude générale semble avoir été : "c'est leur affaire". J'ai la ferme conviction que les débats sur des questions importantes ne sont pas seulement "l'affaire" des parties impliquées, mais sont l'affaire de tout le milieu. Des tiers doivent se préparer et prendre position publiquement. Ce n'est pas une question de jeter son poids dans la balance derrière la partie avec la­quelle on est d'accord (si on est d'accord avec l'un des protagonistes), ni une question de jouer l'arbitre, mais bien une question de clarifica­tion par tout le milieu. C'est une des condi­tions préalables à la progression du faible mi­lieu actuel, s'il veut progresser pour être à la hauteur des tâches immenses qui l'attendent dans les années à venir. Les longs débats en cours en­tre la CWO et le CCI, le rejet du concept de dé­cadence par le KPL, etc.. sont, par exemple, au­tant de questions que des tiers devraient ample­ment discuter. La perspective de la "Gauche dans l'opposition" est un autre exemple ; en privé j'ai entendu un bon nombre de critiques sur ce su­jet mais je n'en ai jamais lues en détail impri­mées sur papier (il est vrai que ma seule lan­gue étrangère est l'anglais ; je peux donc avoir manqué des critiques publiées en d'autres langues; il se peut également qu'il y en ait quelques-unes en anglais que j'ignore).

2-  Plus d'une fois, on m'a fait remarquer que le CCI a dégénéré ces dernières années, un des signes de cette dégénérescence étant qu'aujour­d'hui le plus souvent sjs analyses ne sont que des affirmations journalistiques régurgitées et vides de sens alors qu'auparavant, il offrait des analyses intelligentes. Il peut y avoir une cer­taine réalité dans cette dernière accusation ain­si que dans la première si par là, on veut dire que le CCI est en train de transiger de plus en plus sur les positions de classe, mais je ne suis pas d'accord, si par là on veut dire que le CCI a dégénéré orqanisationnellement, car je ne suis pas en position d'en juger. Revenons à la dernière accusation. Je pense que si elle est partiellement justifiée, elle passe aussi à côté d'un point très important.

Il est très facile de discourir, disons sur la théorie des crises de Marx, ou sur pourquoi et com­ment l'Internationale Communiste dégénéra à partir de son 3ème congrès. Mais c'est très difficile et c'est quelque chose d'entièrement différent d'ar­river à l'analyse, disons de l'état actuel de la crise, ou du rapport de force actuel entre les classes. Dans ce dernier type d'analyse, parce que les événements sont seulement en train d'émerger, parce que beaucoup de choses sont, au mieux, à moitié connues, parce que nous manquons de recul, etc., leur nature même est d'être basée sur des preuves insuffisantes, et ainsi, elle comporte inévitablement une certaine marge de simples affir­mations. Si nous regardons, par exemple, la Revue Internationale, ses premiers numéros s'attachaient principalement à se réapproprier les leçons de la lutte prolétarienne depuis la 1ère guerre mondiale. Dans ce type d'analyse, on peut amasser des preuves documentées considérables pour étayer sa perspec­tive, et plus important encore, on a la sagesse que nous accorde le recul. Mais les révolutionnaires ne sont pas des intellectuels, des académiciens ; ils ne font pas qu'analyser le passé, mais doivent aussi analyser le présent et prévoir le futur. Ils ne font pas de l'élaboration théorique pour elle-même, mais se servent de la théorie pour ana­lyser l'équilibre présent du rapport de force en­tre les classes, l'état actuel du développement du capital, pour tracer l'avenir de la lutte de classe, pour concevoir la stratégie et les tacti­ques du prolétariat. Ainsi, lorsque nous faisons la critiqua de la perspective de la "Gauche dans l'opposition", ou l'analyse du CCI sur le cours historique, nous ne devons pas tomber dans le piè­ge d'un rejet empirique par manque de preuves évidentes (voir ci-dessous), mais nous devons exa­miner si ces analyses sont compatibles avec la méthode marxiste : nous ne devons pas en rester, comme le font les intellectuels ou les académiciens, à un niveau "purement" théorique (par exemple, la théorie matérialiste de l'histoire contre la thé­orie "conspirative"), mais, nous devons considérer les questions auxquelles ces analyses tentent de répondre. C'est de cette façon que je me propose d'examiner la perspective de la " Gauche dans 1'opposition".

Cette perspective est fondamentalement criti­quée comme étant basée sur une vision machia­vélique de la bourgeoisie et une conception conspirative de l'histoire ; elle serait déve­loppée par le CCI pour justifier sa (fausse) analyse du cours historique, contre toute évi­dence du contraire. A une époque je partageais cette critique, comme l'attestent les remarques suivantes que je fis au CCI à la fin de l'année dernière :

"...Cette question contient la question de l’idéologie.. .Qu'est ce que l'idéologie ?

Est-elle créée par des "professionnels" de fa­çon consciente, délibérée, machiavélique ?... Si Marx lui-même n'a jamais fait d'exposé sys­tématique sur la nature  de l'idéologie, c'est néanmoins implicite dans ses derniers travaux ; son discours sur l'idéologie de l'économie po­litique (bourgeoise) dans le tome 3 du Capital l'illustre particulièrement bien. Pour aller droit au but :sur la base du fait que c'est l'existence qui détermine la conscience, il est "naturel" que la bourgeoisie - qui occupe une position particulière dans les rapports de pro­duction -  conçoive de tels rapports selon sa position privilégiée en leur sein. Le résultat, c'est qu'elle conçoit ces rapports en termes de catégories particulières (rente, intérêts, ver­tu de l'abstinence, etc...). Si nous nous souve­nons de ce qu'écrit Marx dans le tome 3 du Ca­pital, c'est évident que pour lui, de telles ca­tégories sont "naturelles" pour l'économiste po­litique bourgeois, et il n'y a rien de machiavé­lique dans tout cela. D'un autre côté, c'est tout aussi "naturel" que le prolétariat soit incapable de penser ou de s'approprier de tel­les catégories parce qu'il occupe une position différente, en fait opposée dans les rapports de production. Il était "naturel" pour Marx de pen­ser en termes de catégories telles que la plus-value. Si nous acceptons la formulation ci-des­sus il est alors évident que dans la mesure où l'idéologie bourgeoise est concernée, elle ne sait pas que l'ennemi numéro I de la bourgeoi­sie est le prolétariat, qu'une telle connais­sance lui est impossible...Mais pour la bourgeoi­sie qui est directement impliquée dans la "ges­tion" des rapports de production (les capitalis­tes, les échelons élevés des bureaucrates d'Etat, les dirigeants syndicaux etc.- je les appellerai bourgeoisie I, pour la présentation), le fait qu'elle soit directement aux prises avec la lut­te de classe, lui donne cette compréhension. Alors que de toute évidence, ils souscrivent, à des degrés divers, aux catégories de l'idéologie bourgeoise, ils savent bigrement bien que l'exis­tence de ces catégories et ce qu'elles signifient dépendent de l'exploitation et de l'oppression du prolétariat. D'un autre côté, cette connais­sance manque à bien des idéologues de la bour­geoisie (les intellectuels, les académiciens, les employés des mass média, les trotskistes, les syndicalistes de base etc.. nous les appellerons bourgeoisie II). Il ne fait aucun doute dans mon esprit que la bourgeoisie I soit capable d'unité de façon subjective et conspirative, alors que la bourgeoisie II ne s'unit avec la bourgeoisie I que dans le sens où toutes les fractions de la bourgeoisie sont toujours unies contre le prolé­tariat. Personnellement je ne pense pas, par exem­ple, que les trotskistes, les syndicalistes de base etc..ne coopèrent jamais avec la bourgeoisie I d'une façon subjective et conspirative... Il serait par conséquent fatalement incorrect d'affirmer que de telles conspirations entre la bourgeoisie I et la bourgeoisie II existent car cela découlerait de la "nature" de l'idéologie. Même pour la bourgeoi­sie I nous devons faire attention à ne pas suresti­mer sa capacité à s'unifier subjectivement en cons­piration contre les ouvriers ; sinon c'est oublier que les contradictions fondamentales au sein de la bourgeoisie I sont aussi insolubles (...). L'une de ces contradictions internes fondamentales est celle qui existe entre les divers aspirants au pouvoir politique. A ce que j'en vois, il n'y a au­cune possibilité que les partis politiques de gauche et ceux de droite puissent s'asseoir et travailler ensemble à savoir quelle fraction formera le gou­vernement. L'empoignade pour le pouvoir politique est la raison d'être des partis politiques, et même si les politiciens savaient que l'arrivée de la ré­volution sonnait le glas de tous, ils ne viendraient pas ensemble à des négociations dire qu'ils sont ca­pables de le faire, c'est leur attribuer une sages­se dont ils sont incapables. Bien sûr, les partis politiques prennent souvent des décisions tactiques comme lorsqu'ils "se mettent au vert", ou quand ils doivent provoquer des crises gouvernementales etc. mais elles sont de nature totalement différente. De telles décisions sont prises dans le but de s'empa­rer du pouvoir. Le type de négociations dont nous parlons ici entraîne de la part d'un parti la décision de renoncer au pouvoir lorsqu'il l'a déjà, ou d'abandonner sa quête lorsqu'il a la chance de s'en emparer  - deux occasions antithétiques à leur raison d'être. Ma propre interprétation de la Gauche (allant) dans l'opposition est la suivante (...) : ce n'est pas que la Gauche doive aujourd'hui rester dans l'opposition car aller au pouvoir signifierait perdre toute crédibilité. Cette vision représente une demi-vérité parce qu'elle n'est pas menée jusqu'à sa conclusion logique. Même si la Gauche perd sa crédibilité...en allant au pouvoir, cela ne signifie pas que la bourgeoisie sera à court d'imagination en termes d'idéologie politique. A la gauche de la Gauche "établie", il y a encore les trotskistes etc. Si la Gauche "établie" doit perdre sa crédibilité en^allant au pouvoir, son extrême gauche prendra sûrement sa place actuelle. Il n'y aura pas de scission "de droite" dans le parti travailliste, mais plutôt une scission de gauche (...). La Gauche est contrainte à l'opposi­tion à cause des politiques économiques qu'elle in­carne traditionnellement (keynésianisme) et dont l'inefficacité a été prouvée aujourd'hui... Deman­dez aujourd'hui à l'homme de la rue ce qui empêche le rétablissement de l'économie, il vous répondra que ce sont les taux d'intérêts élevés. Depuis un bout de temps maintenant, à cause de la faillite des économies keynésiennes, les idéologues de la bourgeoisie ont vigoureusement propagé l'idée qu'un retour aux économies smithiennes (Adam) fera l'affaire. Avec toute l'aide sophistiquée des mass média..., on a créé un climat où chacun se trans­forme brusquement en économiste, et "est sûr" que des taux d'intérêts bas apporteront un rétablisse­ment."

Ce que je disais, fondamentalement, était qu'en mettant en avant la perspective de la "Gauche dans l'opposition", le CCI courait le danger d'i­gnorer la "nature" de l'idéologie et était incons­cient lorsqu'il supposait que la bourgeoisie est capable de résoudre quelques-unes de ses contra­dictions internes et fondamentales.

En examinant ce texte aujourd'hui, la distinc­tion entre bourgeoisie I et bourgeoisie Il est encore fondamentalement correcte, mais le point sur la lutte pour le pouvoir, raison d'être des partis politiques, ainsi que le point sur la Droi­te arrivant au pouvoir pour des raisons de philo­sophie économique sont trop simplistes. J'expli­querai pourquoi avec plus de détails par la suite. Comme le CCI disait dans sa réponse : "La raison d'être des fractions (de la bourgeoisie) n'est pas une simple convoitise du pouvoir...une insistance trop grande sur l'idée de "pouvoir" détenu par un parti au "parlement" peut tendre à détourner l'at­tention du cadre qu'est le capitalisme d'Etat et du totalitarisme. Nous ne devons pas tomber dans les faux antagonismes auxquels la bourgeoisie vou­drait nous faire croire". Plus important, nulle, part dans mes observations, je n'avais fait des évaluations de l'état actuel de la crise ou du rapport de forces actuel entre les classes. Nous pouvons certainement débattre de la perspective de la "Gauche dans l'opposition", mais pour ce faire, nous devons baser notre critique sur une analyse de ces deux aspects essentiels de la lutte de classe, ce que sans s'occuper de la validité de la perspective, le CCI est exactement en train de faire ; et c'est précisément ce qui manque dans la plupart des critiques de cette perspective qui sont lourdement intellectualistes dans leur approche, j'en suis conscient.

Plus je considère cette perspective, moins je peux comprendre pourquoi c'est scandaleux de dire que la bourgeoisie est capable de conspirer contre le prolétariat. Aujourd'hui, nous rêverons tous l'analyse de Bilan sur la République espagnole et sur la guerre civile espagnole dans les années 30. Mais si nous lisons soigneusement ses articles, il ne fait aucun doute que Bilan suggérait une conspiration entre l'aile fasciste de la bourgeoisie et l'aile anti-fasciste du Front populaire pour entraî­ner les ouvriers dans la seconde guerre mondiale. Bilan formula clairement que face à la résistance du prolétariat en Espagne, la bourgeoisie comprit que l'écraser de front était une stratégie moins valable que de le faire dérailler par le moyen de la République espagnole, et que les Fronts populaires anti-fascistes, à travers toute l'Europe, étaient le moyen par lequel la bourgeoisie des "démocraties" mobilisa son prolétariat pour le transformer en chair à canon. Aujourd'hui c'est un fait pour nous tous que les analyses de Bilan étaient exactes, et elles l’étaient en effet. Mais pourquoi une théorie conspirative, qui se révélait exacte est si révêrêe9  alors qu'une théorie similaire aujourd’hui est tenue pour scandaleuse ?

Pour tous les groupes de la Gauche Communiste, c'est évident qu'aujourd'hui les syndicats sont, la police d'Etat dans les rangs ouvriers. Les syndicats ne trahissent pas les ouvriers uniquement parce que dans le capitalisme décadent ils ne peuvent obtenir des gains durables, mais parce qu'ils jouent cons­ciemment leur rôle de flic. Un examen superficiel de toutes les publications de la Gauche Communis­te aujourd'hui montrera cette attitude ou position. Pourquoi, alors, est-il si difficile d'imaginer les partis politiques de Gauche et de Droite de la bourgeoisie en train de conspirer, alors que la conspiration entre les syndicats et les patrons s'effectue sans la moindre hésitation ?

Je suis sûr, que personne ne niera que les dif­férents Etats soient capables de conspirer pour atteindre des buts communs. Pour tous ceux qui ont des yeux pour voir, la conspiration entra les USA et la G.B. dans la guerre des Falkland, la cons­piration entre les USA et Israël lors de la der­nière invasion du Liban, etc.. sont claires comme la lumière du jour. Ou, si nous remontons un peu dans l'histoire, les leçons de la Commune de Paris et de la Révolution russe ne sont-elles pas suffi­santes pour enfoncer à fond la leçon que, menacée par le prolétariat, la bourgeoisie est capable de mettre de côté ses antagonismes même les plus forts pour s'unir contre lui, comme l'a montré correcte­ment le CCI ? Pourquoi, alors, lorsqu'il se produit une conspiration entre la Droite et la Gauche de la bourgeoisie à l'intérieur des frontières natio­nales, cela devient inimaginable ? Est-ce que Noske assassina le prolétariat allemand inconsciem­ment ou consciemment ? Ne ririons-nous pas tous si quelqu'un nous disait que la Gauche de la bour­geoisie I aux mains pleines de sang, a dans les faits réels, subjectivement à coeur les intérêts des ouvriers alors qu'objectivement elle ne peut que trahir les ouvriers dans le capitalisme déca­dent ?

Dire que la bourgeoisie est constamment impli­quée dans des conspirations, ce n'est pas la même chose que d'avoir une vision de l'histoire de mau­vais garçons conspirateurs. La bourgeoisie cons­pire non parce qu'elle est composée de mauvais garçons, mais parce que le capitalisme la force à conspirer. Si la bourgeoisie est capable de conspi­rer, alors ce n'est pas si extraordinaire qu'une de ses fractions conspire à être en dehors du pou­voir. Les exemples de la Commune de Paris et de la Révolution russe ont été déjà mentionnés et récem­ment nous avons vu aussi plusieurs dictateurs mili­taires en Amérique du Sud renoncer volontairement au pouvoir dans des circonstances défavorables.

La validité de la perspective de la "Gauche dans l'opposition" est une question ouverte, mais sa méthode est certainement  valable. Il est évident que la crise est chaque jour de plus en plus aiguë ; il est évident que la bourgeoisie se pré­pare à la guerre ; il est évident que pour le fai­re, elle doit mobiliser le prolétariat et les au­tres secteurs de la population. La perspective part de ces prémisses, et si nous voulons faire une critique véritable, nous devons aussi partir de ces prémisses et ne pas se soucier, comme le font les empiristes, de savoir s'il existe une preuve formelle, si la bourgeoisie a été surprise en flagrant délit de conspiration. Bilan ne se souciait pas de telles choses, nous non plus. Ce­ci ne signifie pas, bien sûr, que nous n'analyse­rons pas concrètement les manoeuvres de la bour­geoisie, mais ceci doit signifier que nos analyses doivent être celles de la dynamique des rapports sous-jacents du système, le sceau de la méthodolo­gie marxiste. "Tomber dans les faux antagonismes auxquels la bourgeoisie voudrait nous faire croire" c'est revenir à la pseudoscience phénoménologique de la bourgeoisie.

Dans la Revue Internationale 31, le CCI dit que les manoeuvres de la bourgeoisie "sont déterminées, structurées et limitées par et dans le cadre :

-  de la période historique (décadence),

-  de la crise conjoncturelle (ouverte ou non),

-  du cours historique (vers la guerre ou vers la révolution),

-   du poids momentané de la lutte de classe (avan­cée - reflux).

-   En fonction de l'évolution de la situation, l'im­portance relative de secteurs-clés de la bourgeoi­sie se renforce au sein de l'appareil d'Etat, au fur et à mesure que leur rôle et leur orientation deviennent clairs pour la bourgeoisie" (p. 15)

Je pense que c'est fondamentalement correct, bien que l'on puisse certainement améliorer la façon dont c'est formulé en le liant moins à la perspec­tive de la "Gauche dans l'opposition" ; mais aussi je m'empresse d'ajouter que la perspective ne doit pas nécessairement se déduire de cela. En utilisant le même cadre, il est possible d'arriver à une perspective très différente, comme celle qui suit. La crise a pour un temps touché un stade où il y aura une période de stagnation fluctuant autour du niveau actuel le plus bas. A cause de cela, la bour­geoisie a réalisé que la guerre éclatera, et a alors commencé à s'y préparer en vue de réellement la faire. Mais comme dans les années 30, la bourgeoi­sie a besoin d'une idéologie pour mobiliser le pro­létariat et les autres classes laborieuses ; cette idéologie peut très bien être une croisade "morale" contre l'agression soviétique, c'est-à-dire que le mouvement pacifiste (sic) joue le rôle assumé par l'anti-fascisme dans les années 30. En d'autres ter­mes, lorsque le craquement se produira, le proléta­riat de l'ouest devra être conduit à la guerre par "les champions" de la paix d'aujourd'hui, c'est à dire la Gauche de la bourgeoisie (le même vieux "faire une guerre pour en finir (sic) avec toutes les guerres" remis au goût du jour). Ceci signifie que le travail de fond de construction de la machi­ne de guerre doit être assumé par la Droite. La Gau­che, par conséquent, a un rôle oppositionnel aujour­d'hui non pour faire dérailler les ouvriers de leur combativité (plusieurs débats) mais pour se pré­parer à son vrai rôle plus tard. Lorsque WR n°25 ([1]) l'écrivait il y a quelques temps de cela : "De fa­çon générale, la participation de la Gauche au pouvoir est absolument nécessaire dans deux situations extrêmes : dans une "Union Sacrée" pour entraîner les ouvriers dans la défense nationale en préparation directe à la guerre, et dans une situation ré­volutionnaire lorsque le reste de la bourgeoisie remet volontairement ou autrement le pouvoir à la Gauche (cf. mon premier point erroné sur la raison d'être des partis politiques) dont l'arrivée au pouvoir est présentée comme le but ultime de la ré­volution elle-même", (p.6 souligné par moi).

Ceci n'est qu'une perspective improvisée qui com­porte bien des lacunes mais ce qui est implicite dans tout cela, c'est une évaluation du cours his­torique vers la guerre. Cela montre que la perspec­tive du CCI  de "la Gauche dans l'opposition" ne dé­coule pas nécessairement de son propre cadre.

Pour résumer cette petite contribution, je ferai essentiellement deux points :

1)   Dire que la bourgeoisie (classe I) est capable  de conspirer contre le prolétariat, est entiè­rement en accord avec la méthode marxiste. En ce qui concerne la bourgeoisie II je suis d'accord avec le CCI lorsqu'il dit : " Il est donc possible de parler de "plans" de la bourgeoisie même si ce n'est qu'une partie de celle-ci qui les fait". (Revue Internationale 31, p.14)

2)  En mettant en avant la perspective de la "Gau­che dans l'opposition", avec laquelle j'ai évidemment beaucoup de divergences, le CCI montre une re­marquable compréhension du rôle des révolutionnaires et une volonté d'assumer ce rôle, ce qui est encore rare dans le milieu aujourd'hui. Nous avons certai­nement besoin de faire beaucoup plus d'efforts pour dépasser l'attitude intellectuelle qui prévaut en­core dans notre pratique théorique.

Enfin, je souhaite faire un point de plus sur l'attitude empiriste qui existe à divers degrés dans le milieu. Quand le CCI dit qu'aujourd'hui, le cours historique est à la révolution, bon nombre lève les bras au ciel protestant que toutes les évidences sont contre une telle vision. Mais comment suppose-t-on que le CCI est capable de présenter une preuve pour étayer sa vision ? En menant un examen de cons­cience avec la classe ouvrière ?! Etant donné la na­ture même de la conscience révolutionnaire, à savoir qu'elle ne se développe pas de façon cumulative, nous pouvons dire sans danger, que, de toute évi­dence, elle ne peut suggérer que la révolution est à l'ordre du jour qu'à la veille de celle-ci. Il y aura, pour sûr, des heurts sporadiques plus vio­lents entre les ouvriers et I'Etat, mais jusqu'à la veille de la révolution, ces luttes seront inévita­blement plus ou moins rapidement englouties par le syndicalisme. Ainsi toutes les analyses sur le cours historique ne peuvent qu'être très abstraites, ba­sées sur des schémas généraux tels qu'une vision historique du développement du capitalisme (c'est-à-dire la décadence), de ce que ce développement si­gnifie en termes d'emprise idéologique de la bour­geoisie sur le prolétariat (voir la préface de Marx à "Une contribution à la critique de l'économie po­litique"), etc. Les preuves n'ont pas de place dans ce type d'analyse.

L.L.M. (avril 83)

P.S. Pour élargir quelque peu le point 1 fait tout au début du texte alors que l'esprit de critique ouverte et 1'auto-critique existent dans l'actuel milieu, il laisse encore à désirer. Non seulement l'attitude qui prévaut c'est : "c'est leur affaire" même dans les parties concernées directement, mais encore on garde souvent le silence ou un demi si­lence sur les arguments qu'on ne défend plus. Pire encore, dans plusieurs occasions, on continue à s'accrocher à leurs positions caduques, et même, dans quelques cas on a recours à ce que l'on peut seulement qualifier de calomnies qui sont basées, soit sur des positions non défendues par leurs vic­times, soit sur des dénigrements à 1'emporte-pièce qui, quand ils ne sont pas prouvés, induisent for­ cément en erreur (tels que : "A la différence de X, Y ou Z qui se trompent, nous, nous disons..."). Ceci existe à des degrés divers dans tous les grou­pes et je peux citer une demi-douzaine d'exemples au pied levé. Nous ne sommes pas des gauchistes,  nous nous impliquons dans les débats, avec le  souci non pas de discréditer les autres organisa­tions du milieu, mais avec le souci de clarifica­tion pour tout le milieu. Pour les familiers des positions des parties calomniées, les mensonges n'ont pas d'emprise, mais pour le nouvel initié, cela crée des préjudices. Si même un ex-maoïste comme Sweezy  était capable d'admettre publiquement qu'il avait été convaincu par un autre ex-maoïste Bettelheim, de la fausseté de sa position (voir leur débat "Entre Capitalisme et Socialisme (sic)" Modem Reader), je pense que nous sommes en droit d'attendre un milieu plus ouvert que ce qu'il est aujourd'hui.



[1] World Révolution, organe du CCI en Grande-Bretagne