Les théories des crises, de Marx à l'Internationale Communiste.

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Dans la période qui précéda la 1ère Guerre Mondiale, puis au cours de la guerre elle-même, les révolutionnaires marxistes se sont efforcés non seulement de dénoncer la nature impérialiste de la guerre, mais aussi d’en démontrer le caractère inévitable tant que le capitalisme resterait le mode de production mondialement dominant.

Contre les pacifistes qui appelaient de leurs vœux un capitalisme sans guerres, les révolutionnaires mettaient en avant l'impossibilité d'empêcher les guerres impérialistes sans détruire en même temps le capitalisme lui-même. L'Accumulation du Capital ou la Brochure de Junius de Rosa Luxemburg, tout comme L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine, furent écrits essentiellement avec cet objectif. Les moyens de l'analyse dans ces travaux, tout comme certaines conclusions, y sont différents, mais la préoccupation qui traverse ces ouvrages de bout en bout est la même : celle de l'action révolutionnaire du prolétariat international face à la barbarie capitaliste.

Aujourd'hui, lorsqu'une nouvelle crise  ouverte du capitalisme vient de nouveau faire peser la menace d'une guerre impérialiste mondiale, et crée des conditions pour une nouvelle attaque révolutionnaire du prolétariat contre le capital à l'échelle de la planète, il revient aux révolutionnaires de poursuivre ce travail d'analyse de la société capitaliste dans ce même esprit d'INTERVENTION MILITANTE.

Contrairement à ce que peuvent penser les professeurs de marxisme en université, le marxisme ne fait pas partie de l'économie politique : il en est la critique révolutionnaire. Pour les révolutionnaires, l'analyse de la crise actuelle du capitalisme ne saurait être une spéculation académique flottant dans le monde éthéré de l'analyse économique. Elle n'est qu'un moment dans leur intervention globale en vue de préparer les armes de la révolution prolétarienne. Elle n'est pas une pure interprétation du monde capitaliste, mais une arme pour le détruire.

II

Face aux convulsions économiques croissantes  que Connaît actuellement le capitalisme, il s'agit donc pour les révolutionnaires de mettre en évidence la vérification  des perspectives révolutionnaires marxistes en démontrant :

  • que la crise actuelle n'est pas une difficulté passagère du capitalisme, mais une nouvelle convulsion mortelle après plus d’un demi-siècle de décadence
  • que, comme en 1914 et en 1939, la seule "solution"  que peut offrir le capitalisme décadent à sa crise, c'est une nouvelle guerre mondiale qui risque, cette fois-ci, de mettre en question l'existence même de l'humanité ;
  • que la seule issue pour l'humanité face à cette impasse apocalyptique, c'est l'abandon et la destruction de l'ensemble des rapports de production qui constituent le capitalisme, et l'instauration d'une société d'où auront disparues les causes qui ont conduit à cette situation : une société sans marchandise ni échange, sans profit ni salariat, sans nations ni Etat, la société communiste ;
  • que la seule force sociale capable de prendre l'initiative d'un tel bouleversement, c'est la principal classe productive elle-même : la classe ouvrière mondiale.

III

Pour s'acquitter de cette tâche, les révolutionnaires doivent être capables de traduire en termes clair largement vérifiables par la réalité de la crise telle que la vit l'ensemble de la société et en particulier la classe ouvrière, les fondements principaux de l'analyse marxiste des contradictions internes du capitalisme. Défendre l'idée de la nécessité et de la possibilité de détruire le capitalisme sans être capables clairement et simplement les origines de la crise de ce système, c'est se condamner à passer soit pour des professeurs d'économie universitaire, soit pour des illuminés utopistes ([1]). Et cette nécessité est d'autant plus algue aujourd'hui que tout indique, contrairement aux mouvements révolutionnaires de 1871, de 1905 ou de 1917-23, la prochaine vague révolutionnaire prolétarienne éclatera non pas à la suite d'une guerre, mais d'une crise économique. De plus en plus le débat sur les causes de la crise du capitalisme se déroulera non plus dans les revues théoriques de quelques groupes révolutionnaires exigus, mais dans les assemblées de chômeurs, les assemblées d'usine, au cœur même de la classe ouvrière en lutte contre les attaques croissantes du capitalisme aux abois. La tâche des communistes dans ce domaine est de savoir se préparer à y être des facteurs efficaces de clarté.

IV

Paradoxalement, la question des fondements de la du capitalisme, pierre de touche du socialisme scientifique, a été l'objet, surtout depuis les débats sur l'impérialisme, de nombreux désaccords entre marxistes.

Tous les courants communistes partagent en général la conception fondamentale suivant laquelle l'instauration d'une société communiste constitue une nécessité et une possibilité à l'ordre du jour de l'histoire à partir du moment où les rapports de production capitalistes cessent de constituer des facteurs indispensables au développement des forces productives pour se transformer en entraves, ou, pour reprendre.la formule du Manifeste Communiste, lorsque "les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu'elles ont créée".

Les désaccords surgissent lorsqu'il s'agit de préciser la façon dont se concrétise cette contradiction générale, lorsqu'il s'agit de définir les caractéristiques et le moment du phénomène économique qui transforme ces institutions, le salariat, le profit, la nation, etc., en entraves définitives du développement précipitant le capitalisme dans la crise, la  faillite et le déclin.

Ces désaccords subsistent aujourd'hui, recouvrant souvent les mêmes divergences qui opposèrent les révolutionnaires au début du siècle ([2]). Cependant, l'extraordinaire affaiblissement des forces révolutionnaires, sous les coups de 50 ans de contre-révolution triomphante, la rupture organique quasi-totale avec les organisations du passé, ainsi que l'isolement extrême dans lequel ont vécu les groupes communistes pendant des décennies, ont rendu presque inexistant le débat entre révolutionnaires sur cette question.

Avec la reprise des luttes prolétariennes et le surgissement de nouveaux groupes révolutionnaires depuis dix ans, la discussion a eu une certaine tendance à reprendre, aiguillonnée par la nécessité de comprendre les difficultés économiques croissantes que connaît le capitalisme mondial. Le débat reprend trop souvent cependant sur des bases qui en réduisent la portée et les chances de le faire aboutir à des résultats conséquents pour l'enrichissement de l'analyse.

C'est tout naturellement que le débat a repris autour des discussions laissées en suspens par les théoriciens marxistes du début du siècle et reprises depuis, entre autres, par des groupes comme Bilan, Internationalisme, ou la revue Living Marxism. Au centre du débat, la confrontation entre les analyses de Rosa Luxemburg et celles de ceux qui, rejetant celles-ci, se sont attachés à défendre l'analyse de la baisse tendancielle du taux de profit comme explication fondamentale des contradictions du capitalisme. Mais, malheureusement, ce débat a eu jusqu'à présent une trop forte tendance à se cantonner dans un débat d'exégèses des écrits de Marx, les uns s'efforçant de démontrer que les thèses de Rosa Luxemburg sont "totalement étrangères au marxisme", ou du moins une très mauvaise interprétation des travaux du fondateur du socialisme scientifique, les autres s'attachant à mettre en relief la continuité marxiste des thèses de L'Accumulation du Capital.

Aussi importante puisse être la question de replacer toute analyse "marxiste" par rapport aux travaux de Marx, le débat serait condamné à une impasse totale s'il se cantonnait à cette seule préoccupation. C'est dans la CONFRONTATION AVEC LA REALITE qu'elle prétend  expliquer qu'une théorie trouve sa confirmation ou son infirmation  C'est seulement au crible de la critique des évènements qu'une pensée peut se développer positivement et trouver les moyens de devenir une force matérielle.

Pour pouvoir se développer avec des perspectives  constructives, l'actuel débat sur les fondements de la crise du capitalisme doit donc :

  • savoir considérer les analyses des marxistes par le passé, y compris Marx, non pas comme des livres saints dont il suffirait de faire l'exégèse pour qu'ils nous fournissent l'explication de tous les phénomènes économiques du capitalisme présent, mais comme des efforts théoriques qui doivent, pour être compris et repris, être replacés dans le contexte  des conditions historiques dans lesquelles ils ont été élaborés ;
  • s'attacher à "l'analyse concrète de la réalité concrète" de l'évolution du capitalisme, en confrontant avec cette réalité les différentes théories  qui  se réclame  du marxiste.

C'est alors, et seulement alors, que nous pourrons commencer à déterminer véritablement qui de Luxemburg ou de Grossmann-Mattick par exemple, a fourni des instruments valables de la compréhension du prolétariat des conditions objectives de son action historique. C’est ainsi que nous pourrons véritablement contribuer à l'effort de la classe ouvrière pour s'élever à la conscience des conditions générales de sa mission révolutionnaire.

Il nous apparaît donc fondamental de :

  1. Replacer de façon générale les principaux travaux des marxistes par le passé dans leur contexte historique afin de mieux en cerner la portée pour la période historique actuelle ;
  2. Confronter ces résultats à la seule chose qui puisse permettre de trancher et d'avancer dans le débat, à savoir, la réalité du capitalisme, aussi bien dans son évolution depuis la 1ère Guerre Mondiale que dans son actuelle crise.

MARX

C'est au cœur de la crise économique de 1847-48 et en vue d'intervenir dans le mouvement des luttes ouvrières engendré par elle, que Marx expose dans des conférences à l'Association des Ouvriers Allemands de Bruxelles (Travail Salarié et Capital) puis dans le Manifeste Communiste, les fondements de l'explication des crises du capitalisme. En quelques formules simples mais précises, Marx dégage la spécificité majeure de la crise économique capitaliste par rapport aux crises économiques des sociétés passées : contrairement à ce qui se produisait dans les sociétés précapitalistes où la production avait toujours pour objectif immédiat la consommation, dans le capitalisme, où l'objectif du capitaliste est la vente et l'accumulation du capital, la consommation n'étant qu'un pis-aller, la crise économique ne se traduit pas par une pénurie de biens, mais par la SURPRODUCTION : les biens nécessaires à la subsistance ou les conditions matérielles pour les produire existent, mais la masse des producteurs' qui ne reçoit des maîtres que le coût de sa force de travail, est privée des moyens et de l'argent nécessaire pour les acheter. Qui plus est, en même temps que la crise précipite les producteurs dans la misère et le chômage, les capitalistes détruisent les moyens de production qui permettraient de pallier à cette misère.

En même temps, Marx ébauche la raison profonde de ces crises : vivant dans la concurrence permanente entre eux, les capitalistes ne peuvent vivre qu'en développant leur capital et ils ne peuvent développer leur capital sans disposer de nouveaux débouchés. C'est ainsi que la bourgeoisie est contrainte d'envahir toute la surface du globe à la recherche de nouveaux marchés. Mais en même temps qu'elle se livre à cette expansion qui seule lui permet de dépasser et surmonter ses crises, elle rétrécit le marché mondial et crée par là même les conditions de nouvelles crises plus puissantes.

En résumé : par la nature même du salariat et du profit capitaliste, le capital ne peut fournir à ses salariés les moyens d'acheter tout ce qu'il produit. Les acheteurs de ce qu'elle ne peut vendre à ses exploités, la bourgeoisie les trouve dans les secteurs et les nations où ne domine pas le capitalisme. Mais en vendant sa production à ces secteurs, elle les oblige à adopter le mode de production bourgeois, ce qui les élimine comme débouchés et engendre à son tour le besoin de nouveaux débouchés.

"Depuis plusieurs décennies, -écrit Marx dans le Manifeste  de 1848- l'histoire de l'industrie et du commerce n'est que l'histoire de la révolte des forces productives contre les rapports de production modernes, contre le système de propriété qui est la condition d'existence de la bourgeoisie et de son régime. Il suffit de rappeler les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise. Dans ces crises, une grande partie, non seulement des produits déjà créés, mais encore des forces productives existantes est livrée à la destruction. Une épidémie sociale éclate, qui, dans toute autre époque, eut semblé absurde : l'épidémie de la surproduction. Brusquement, la société se voit rejetée un état de barbarie momentanée : on dirait qu'une famine, une guerre de destruction universelle qui ont coupé les vivres ; l'industrie, le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de vivres, trop d'industrie, trop de commerce...".

"... Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'une part en imposant la destruction d'une masse de forces productives ; d'autre part en s'emparant de marchés nouveaux et en exploitant mieux les anciens. Qu’est--ce à dire ? Elle prépare des crises plus générales et plus profondes, tout en réduisant les moyens de les prévenir." (Souligné par nous).

Qu'entendent Marx et Engels par "s'emparer de marchés nouveaux" ? Le Manifeste répond :

"Poussée par le besoin de débouchés toujours plus larges pour ses produits, la bourgeoisie envahit toute la surface du globe. Partout elle doit s'incruster, partout il lui faut bâtir, partout elle établit des relations... Le bas prix de ses marchandises est la grosse artillerie avec laquelle elle démolit toutes les murailles de Chine et obtient la capitulation des barbares les plus opiniâtrement xénophobes. Elle contraint toutes les nations, sous peine de courir à leur perte, d'adopter le mode de production bourgeois ; elle les contraint d’importer chez elles ce qui s'appelle la civilisation, autrement dit : elle fait des nations de bourgeois. En un mot, elle crée un monde à son image... De même qu'elle a subordonné la campagne à la ville, elle a assujetti les pays barbares et demi-barbares aux pays civilisés, les nations paysannes aux nations bourgeoises, l'Orient à l'Occident.".

Comment cette conquête du monde constitue le moyen pour la bourgeoisie de surmonter ses crises et en même temps sa condamnation à des "crises plus générales et plus profondes" ? Dans Travail Salarié et Capital  Marx répond :

"C'est que la masse des produits et donc le besoin de débouchés s'accroît, alors que le marché  mondial se rétrécit ; c'est que chaque crise soumet au monde commercial un marché non encore conquis ou peu exploité et restreint ainsi les débouchés." .

Ces formules constituent certainement un raccourci magistral de la théorie marxiste des crises. Ce n'est pas par hasard que Marx et Engels les formulent dans des documents qu'ils ont rédigés dans l'objectif de présenter à la classe ouvrière la quintessence des analyses des communistes. Ni Marx, ni Engels n'ont par la suite remis en question ces formulations, au contraire. Cependant, on ne trouve pas, dans la suite des travaux économiques de Marx un exposé systématique et achevé de ces thèses. Il y a à cela deux raisons majeures :

  • La première tient à la façon mime dont Marx avait conçu l'organisation de son étude sur l'économie. La partie consacrée au marché mondial et aux crises mondiales, il l'a toujours envisagée comme devant être la dernière. Or, comme on le sait, il est mort avant de pouvoir mener à leur terme ses travaux sur l'économie.
  • La deuxième raison, qui en fait explique en partie la première, tient aux conditions historiques qui ont caractérisé la période vécue par Marx.

En effet, la période historique du 19ème siècle est celle qui voit l'apogée du mouvement de constitution du marché mondial. "La bourgeoisie envahit toute la surface du globe... et crée un monde à son image" constate Marx. Mais le mouvement de constitution du marché mondial n'est pas encore réellement achevé. Le mouvement décrit par Marx suivant lequel le capital "soumet au monde commercial un marché mondial non encore conquis ou peu exploité et restreint ainsi les débouchés", ce mouvement au travers duquel "le marché mondial se rétrécit", ce mouvement historique qui fait que la bourgeoisie "prépare des crises plus générales et plus profondes tout en réduisant les moyens de les prévenir", ce mouvement donc n'est pas encore parvenu au point critique où le marché mondial est tellement rétréci, que la bourgeoisie ne dispose plus de moyens pour prévenir et surmonter ses crises. Le rétrécissement du marché mondial, la restriction des débouchés, n'a pas encore atteint un niveau qui rend la crise du capitalisme un phénomène permanent.

Les crises du 19ème siècle que Marx décrit sont encore des crises de croissance, des crises dont le capitalisme sort à chaque fois renforcé. Les crises commerciales dont parle Marx "qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise", ne sont pas encore des râles d'agonie -comme Marx le reconnaîtra d'ailleurs lui-même quelques années plus tard dans la préface de : Les luttes de classes en France- mais des crises de développement. Au 19ème siècle, comme le dit encore Marx, "la bourgeoisie surmonte ses crises en s'emparant de nouveaux marchés et en exploitant mieux les anciens". Cela lui est possible parce que le marché mondial est encore en constitution. Après chaque crise, il y a encore des débouchés nouveaux à conquérir par les pays capitalistes.

Ainsi, par exemple, de 1860 à 1900, l'Angleterre colonise encore près de 7 millions de milles carrés de territoires, peuplés par 164 millions de personnes (ce qui triple la surface et double la population de son empire) et la France accroit son empire de 3,5 millions de milles carrés et de 53 millions d'habitants (ce qui multiplie par 18 l'étendue et par 16 la population de ses colonies).

Marx assiste au mouvement de développement des contradictions du capitalisme et il définit la contradiction fondamentale qui d'une part IMPULSE ce mouvement et d'autre part le CONDAMNE à une impasse, Marx décèle dans le capitalisme à l'apogée de sa puissance historique, la maladie qui le condamnera à mort. Mais cette maladie ne présentait pas encore à ce stade de développement un caractère mortel. Et de ce fait, Marx ne parvint pas à en étudier tous les aspects.

De même que pour mesurer la résistance d'un matériau, il faut le solliciter jusqu'au point de rupture, de même que pour comprendre toutes les fonctions d'une substance nutritive sur un être vivant il faut en priver celui-ci jusqu'au point où le manque se fait sentir dans toutes ses conséquences, de même il fallait que le marché mondial se soit rétréci au point de bloquer de façon définitive l'épanouissement du capitalisme pour que puisse être analysée dans toute sa complexité sa contradiction fondamentale.

Il faudra attendre le début du 20ème siècle et l'exacerbation des antagonismes entre pays capitalistes pour la conquête de nouveaux débouchés au point de conduire à la préparation de la guerre mondiale, pour que l'analyse du problème franchisse une nouvelle étape et atteigne un niveau plus élevé de compréhension. C'est ce qui sera fait dans les débats sur l'impérialisme.

Marx n'avait pas pour autant cessé toute analyse des contradictions internes du capitalisme après le Manifeste. Dans Le Capital, on retrouve à plusieurs reprises des études détaillées des conditions des crises capitalistes. Mais dans presque toutes ces études, il fait explicitement abstraction du marché mondial  renvoyant le lecteur à une étude ultérieure qu'il devait entreprendre sur la question. Plutôt qu'une vision totale du monde capitaliste, qui ne pouvait être autre que celle du marché mondial, il analyse des mécanismes internes au "processus d'ensemble du capital", abstraction faite de tous ces secteurs de l'économie mondiale qu'il nommait dans le Manifeste "les débouchés nouveaux".

Il en est ainsi, en particulier, de la fameuse LOI DE LA BAISSE TENDANCIELLE DU TAUX DE PROFIT". Cette loi, qu'il a découverte, met en évidence les mécanismes à travers lesquels, en l'absence d'un certain nombre de facteurs contraires, l'élévation de la composition organique du capital (c'est-à-dire l'accroissement de la productivité du travail par l'introduction dans le processus de production d'une proportion croissante de travail mort -machine en particulier- par rapport au travail vivant), conduit le taux de profit du capitaliste à la baisse. Elle décrit les mécanismes économiques qui traduisent au niveau du taux de profit du capital, la contradiction entre, d'une part le fait que le profit capitaliste ne peut être tiré que du travail vivant contenue dans chaque marchandise capitaliste diminue en permanence au profit de celle du travail mort. Dans un monde sans ouvriers où seules les machines produiraient, le profit capitaliste serait un non-sens. La loi de la baisse tendancielle du taux de profit décrit comment, en mécanisant et automatisant de plus en plus la production, le capitaliste doit recourir à une série de mesures pour empêcher la tendance à la baisse de devenir effective.

Marx a ébauché l'étude de ces mesures destinées à enrayer cette baisse et qui font de la loi une loi tendancielle et non absolue. Or, les principaux facteurs qui contrecarrent cette loi sont eux-mêmes dépendants de la capacité du capital à étendre l'échelle de sa production, et donc de sa capacité à se procurer des débouchés nouveaux.

Qu'il s'agisse des facteurs qui compensent la baisse du taux de profit par l'augmentation de la masse du profit, ou qu'il s'agisse des facteurs qui empêchent cette baisse par l'accroissement du degré d'exploitation de l'ouvrier (élévation du taux de plus-value) grâce à l'élévation de la productivité sociale (baisse des salaires réels, extraction croissante de plus-value relative), ces deux types de facteurs fondamentaux ne peuvent jouer que si le capitaliste trouve en permanence de nouveaux débouchés lui permettant d'accroître l'échelle de sa production et donc :

  1. augmenter la masse des profits ;
  2. accroître l'extraction de plus-value relative.

C'est pourquoi Marx insiste tant sur le caractère tendanciel  et non absolu de cette loi. C'est pourquoi aussi au cours de son exposé de la loi et des facteurs qui la contrecarrent. Il renvois à plusieurs reprises le lecteur à des travaux ultérieurs.

La loi de la baisse tendancielle du taux de profit décrit en réalité la course entre deux mouvements parallèles dans la vie du capitalisme : le mouvement vers la mécanisation et l'automatisation croissante du processus de production d'une part, et le mouvement du capitalisme vers une intensification toujours plus grande de l'exploitation du prolétariat d'autre part ([3]). Si la mécanisation de la production capitaliste se développe plus rapidement que la capacité du capital à intensifier l'exploitation du prolétariat, le taux de profit baisse. Si, par contre, l'intensification de l'exploitation se développe plus vite que le rythme de mécanisation de la production, le taux de profit tend à augmenter.

En décrivant cette course contradictoire, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit met en lumière un phénomène réel. Mais elle ne décrit pas par elle-même tous les éléments de la réalité de ce phénomène, ses causes et ses freins. Aux questions fondamentales : qu'est-ce qui détermine la vitesse de chacun de ces mouvements ? Qu’est-ce qui engendre et entretient la course à la modernisation du processus de production ? Qu’est-ce qui provoque en permanence le mouvement d'intensification de l'exploitation ? A ces questions, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit ne répond pas et ne prétend d'ailleurs pas répondre. La réponse se trouve dans la spécificité historique fondamentale du capitalisme, à savoir, son caractère de système marchand et universel.

Le capitalisme n'est pas le premier mode de production dans l'histoire à connaître l'échange marchand et l'argent. Dans le mode de production esclavagiste, tout comme dans le féodalisme, l'échange marchand existait, mais il ne régissait alors que certains aspects, toujours limités, de la vie productive sociale. Ce qui est spécifique au système capitaliste, c'est sa tendance à universaliser cet échange, non seulement à toute la planète, mais aussi et surtout à tous les domaines de la production sociale, et tout particulièrement à la force de travail. Ni l'esclave, ni le serf ne vendaient leur force de travail. La part qui leur revenait dans la production sociale dépendait d'une part de la production réalisée, d'autre part des règles en usage pour cette répartition.

Dans le capitalisme, l'ouvrier vend sa force de travail. La part qui lui revient dans la production sociale est déterminée par la loi du salaire, c'est-à-dire par la valeur de sa force de travail transformée par le capital en marchandise. Sa "part" n'est que l'équivalent du coût de sa force de travail pour le capitaliste, et encore à condition qu'il ne soit pas au chômage (ce qui ne se posait ni pour le serf, ni pour l'esclave). C'est pourquoi le capitaliste peut connaître cette situation, inconnue auparavant dans l'histoire, d'être en SURPRODUCTION, c'est-à-dire dans une situation où les exploiteurs se retrouvent avec "TROP" de produits, "TROP" de richesses entre les mains, qu'ils ne parviennent pas à réintroduire dans le processus de production.

Ce problème ne se pose pas au capital tant qu'il dispose de marchés autres que ceux constitués par ses propres salariés. Mais de ce fait même, la vie de chaque capitaliste se confond avec une course permanente aux marchés. La CONCURRENCE entre capitalistes, cette caractéristique essentielle de la vie du capital, n'est pas une concurrence pour des honneurs ou des idéaux, mais pour des MARCHES. Un capitaliste sans marchés est un capitaliste mort. Même un capitaliste qui parviendrait le miracle biologique de faire travailler ses ouvriers gratuitement (réalisant alors un taux d'exploitation infiniment grand et donc un taux de profit aussi énorme, ferait faillite du moment qu'il ne parviendrait pas à écouler les marchandises créées par ses exploités. C'est pourquoi la vie du capital est constamment confrontée au choix : conquérir des marchés ou mourir.

Telle est la concurrence capitaliste à laquelle aucun capital ne peut échapper. C'est cette concurrence pour des marchés (ceux qui existent déjà comme ceux à conquérir) qui contraint impitoyablement chaque capitaliste à chercher à produire à des coûts toujours plus bas. Le bas prix des marchandises est non seulement "la grosse artillerie" avec laquelle le capital "démolit toutes les murailles de Chine", qui encerclent les secteurs extra-capitalistes, mais aussi l'arme économique essentielle de la concurrence entre capitalistes.

C’est cette lutte pour baisser les prix de leurs marchandises afin de maintenir ou conquérir des marchés, qui constitue le moteur des deux mouvements dont la vitesse détermine le taux de profit. Les deux moyens principaux dont dispose le capital pour baisser ses couts de production sont en effet :

  1. la plus grande mécanisation de son appareil productif ;
  2. la diminution de ses coûts de main d’œuvre, c'est-à-dire une intensification de l'exploitation.

Un capitaliste ne modernise pas ses usines par goût d'un idéal de modernisme quelconque, mais parce qu'il y est contraint, sous peine de mort, par la concurrence sur les marchés. Il en est de même pour la contrainte d'intensifier l'exploitation de la classe ouvrière.

Qu'on envisage donc la baisse tendancielle du taux de profit du point de vue des forces qui la provoquent, ou qu'on l'envisage du point de vue des facteurs qui la modèrent et la contrarient, on a toujours affaire à un phénomène dépendant de la lutte du capital pour de nouveaux marchés.

La contradiction économique exprimée par cette loi, comme toutes les autres contradictions économiques du système, se résolvent toujours dans la contradiction fondamentale entre d'une part la nécessité pour le capital d'élargir toujours plus la production, et d'autre part le fait qu'il ne peut jamais créer en son propre sein, en donnant à ses salariés le pouvoir d'achat nécessaire, les débouchés indispensables à cet élargissement.

C'est pourquoi, après avoir exposé la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, Marx écrit (deux sections plus loin, dans le même 3ème Livre du Capital) :

"Le pouvoir de consommation des travailleurs est limité en partie par les lois du salaire, en partie par le fait qu'ils ne sont employés qu'aussi longtemps que leur emploi est profitable pour la classe capitaliste. La raison unique de toutes les crises réelles, c'est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses, face à la tendance de l'économe capitaliste à développer les forces productives comme si elles n'avaient pour limite que le pouvoir de consommation absolu de la société." ([4])

Comme on l'a déjà dit, et pour les raisons que nous avons exposé (la mort de Marx avant d'avoir mené à bout son étude sur l'économie, les limites de la période historique qu'il vivait), Marx n'a pas pu développer et systématiser l'analyse de "la raison ultime de toutes les crises réelles" du capitalisme. Mais du Manifeste au 3ème Livre du Capital, son énoncé reste le même.

Une théorie sous-consommationniste ?

Afin de mieux préciser le contenu de ce que Marx a effectivement formulé -et au risque de faire encore des concessions aux débats d'exégètes- il nous faut ici répondre à un des derniers arguments développés par un des défenseurs les plus connus de l'idée suivant laquelle la baisse tendancielle du taux de profit constituerait la seule théorie des crises de Marx. D'après Paul -Mattick, dans son livre Crise et théories des crises, les formulations de Marx se référant aux problèmes des marchés provoqués par la consommation inévitablement restreinte des travailleurs, seraient, soit des "fautes de plume", soit des concessions aux théories sous-consommationnistes en particulier de Sismondi.

Marx a critiqué la théorie sous-consommationniste de Sismondi., Mais ce qu'il a rejeté dans cette théorie, ce n'est pas l'idée suivant laquelle le capitalisme est confronté à des problèmes de marché du fait même qu'en élargissant son champ d'action, il restreint toujours en permanence la capacité d'achat et la consommation des travailleurs ; ce que Marx rejette des théories sous-consommationnistes c'est :

  1. le fait qu'elles envisagent la "sous-consommation" ouvrière comme quelque chose qui pourrait être évité dans le cadre du capitalisme, par des augmentations de-salaires ; montre comment, dans la réalité, c'est exactement l'inverse qui se produit : plus les capitalistes sont confrontés à la surproduction et au manque de marchés, et plus ils réduisent les salaires des ouvriers ; pour que le capitalisme puisse résoudre ses crises par des augmentations de salaires, il faudrait que la concurrence qui le contraint à réduire toujours plus ses coûts salariaux disparais se, bref il faudrait que le capitalisme ne soit pas le capitalisme ;
  2. Sismondi était en fait l'expression au 19ème siècle de la petite bourgeoisie condamnée par le capitalisme à la prolétarisation ; au bout de sa théorie, il y avait la revendication d'un capitalisme qui ne 'détruise pas la petite bourgeoisie; la théorie sous-­consommationniste de Sismondi' cherchait à démontrer non pas la nécessité pour l'humanité de se libérer de l'échange marchand et donc du salariat pour permettre un épanouissement libre des forces productives dans une société communiste, mais a préconiser un retour en arrière dans l'histoire en freinant la croissance capitaliste qui balaie sur son passage tous les secteurs précapitalistes de la petite bourgeoisie ; si le capitalisme parvenait à contrôler cette soif de croissance aveugle, dit Sismondi, le problème de trouver en permanence des débouchés nouveaux ne se poserait pas... et la petite bourgeoisie agricole, artisanale et commerciale pourrait survivre ; c'est cette vision utopique et réactionnaire que Marx rejette en démontrant qu'elle aboutit ici encore, à nier la réalité et à rêver d'un capitalisme qui ne peut exister.

En résumant le fond de la critique de Marx aux sous-consommationnistes, on peut dire que celui-ci ne rejette pas le problème économique qu'ils posent mais :

  1. la façon dont ils le posent,
  2. les réponses qu'ils lui donnent.

La théorie des crises de Marx place au centre de son analyse le problème de l'incapacité pour le capitalisme de créer tous les débouchés nécessaires à son expansion et donc celui de la consommation restreinte des masses de travailleurs. Mais elle n'est pas pour autant une théorie "sous-consommationniste".

DE MARX AUX DÉBATS SUR L'IMPERIALISME

Le dernier quart du 19ème siècle constitua sans aucun doute l'apogée historique du capitalisme. Le colonialisme capitaliste domine presque entièrement la planète. Le capitalisme se développe à des rythmes sans précédent aussi bien en extension qu'en productivité interne. Les luttes syndicales et parlementaires du mouvement ouvrier parviennent à arracher de véritables réformes durables au capitalisme. Les conditions d'existence du prolétariat connaissent dans les pays les plus développés des améliorations certaines en même temps que l'expansion foudroyante du capital mondial semble avoir relégué aux souvenirs du passé les grandes crises économiques.

Dans le mouvement ouvrier se développe alors le "révisionnisme", c'est-à-dire des tendances remettant en question l'idée de Marx du capitalisme condamné à des crises mortelles et mettant en avant la possibilité de passer au socialisme graduellement, pacifiquement par des réformes sociales progressives. Le mot de Bernstein "Le mouvement est tout, le but n'est rien" en résume le contenu.

En 1901, un des principaux "marxistes" révisionnistes, le professeur russe Tougan-Baranovsky, publie un livre soutenant l'idée que les crises du capitalisme découlaient non pas d'un défaut de consommation solvable par rapport à la capacité d'extension de la production capitaliste, mais d'une simple dis-proportionnalité entre les différents secteurs, dis-proportionnalité qui pouvait être évitée au moyen des interventions adéquates des gouvernements. Il s'agissait en fait d'une reprise d'une des thèses fondamentales de l'économie bourgeoise, formulée par J.B.Say, selon laquelle le capitalisme ne peut jamais connaître de véritables problèmes de marchés.

Ces thèses donnèrent lieu à un débat qui porta la Social-Démocratie à se pencher à nouveau sur la cause des crises. Il revint à Kautsky, qui était encore alors le porte-parole le plus reconnu dans tout le mouvement ouvrier des théories de Marx, de répondre à Tougan-Baranovsky. Nous citons ici un extrait de l'article de réponse de Kautsky qui met en évidence comment à cette époque encore il ne faisait aucun doute dans le mouvement ouvrier que la cause des crises du capitalisme résidait bien dans son incapacité à créer les débouchés nécessaires à son expansion.

"Les capitalistes et les ouvriers qu'ils exploitent constituent un marché pour les moyens de consommation produits par l'industrie, marché qui s'agrandit avec l'accroissement de la richesse des premiers et le nombre des seconds, moins vite cependant que l'accumulation du capital et que la productivité du travail, et qui ne suffit pas d lui seul pour absorber les moyens de consommation produits par la grande industrie capitaliste. L'industrie doit chercher des débouchés supplémentaires d l'extérieur de sa sphère dans les professions et les nations qui ne produisent pas encore selon le mode capitaliste. Elle les trouve et les élargit sans cesse, mais trop lentement. Car ces débouchés supplémentaires ne possèdent pas, et de loin, l'élasticité et la capacité d'extension de la production capitaliste.

Depuis le moment où la production capitaliste s'est développée en grande industrie, comme c'était le cas en Angleterre au 19ème siècle, elle possède la faculté d'avancer par grands bonds, si bien qu'elle dépasse en peu de temps l'extension du marché. Ainsi chaque période de prospérité qui suit une extension brusque du marché est condamnée d une vie brève, la crise y met un terme inévitable. Telle est en quelques mots la théorie des crises adoptée généralement, pour autant que nous le sachions, par  les "marxistes orthodoxes" et fondée par Marx." ([5]).

Kautsky donne la dimension politique du débat en écrivant dans le même article de 1902 :

"Ce n'est pas par hasard que le révisionnisme a attaqué avec une violence particulière la théorie des crises de Marx."(Le révisionnisme veut faire du parti prolétarien) un parti démocratique où l'aile gauche du parti démocratique des réformes sociales."

Cependant, pour autant que cette théorie résumée "en quelques mots" par Kautsky fut "généralement adoptée" dans le mouvement ouvrier marxiste, personne n'avait entrepris de la développer de façon plus systématique comme se l'était proposé Marx.

C'est ce que tenta de faire Rosa Luxemburg dans les débats sur la nature de l'impérialisme à l'époque de l'explosion de la 1ère Guerre Mondiale.

LES DEBATS SUR L'IMPERIALISME

Le début du 20ème siècle voit l'achèvement des tendances contradictoires décelées par Marx. Le capital a effectivement étendu sa domination au monde entier. Il n'est pour ainsi dire plus un kilomètre carré de territoire sur la planète qui ne soit sous les griffes de l'une ou l'autre des métropoles impérialistes. Le processus de constitution du marché mondial, c'est-à-dire l'intégration de toutes les économies du monde dans un même circuit de production et d'échange, a atteint un degré tel que la lutte pour les derniers territoires non capitalistes devient une question de vie ou de mort pour tous les pays.

De nouvelles puissances, telles l'Allemagne, le Japon, les Etats-Unis, sont devenues capables de concurrencer la toute-puissante Angleterre sur le plan industriel, et cependant, dans le partage colonial du monde, elles sont quasiment inexistantes. Aux quatre coins de la planète, les antagonismes entre toutes les puissances s'exacerbent. De 1905 à 1913, à cinq reprises les antagonismes éclatent en incidents où la marche à la guerre généralisée apparaît de plus en plus comme la seule solution que peut trouver le capitalisme pour se partager le marché mondial. Enfin, l'explosion de la 1ère Guerre Mondiale vint marquer par le plus grand holocauste que l'humanité n'avait jamais connu dans son histoire, l'impossibilité pour le capitalisme de continuer à vivre comme il l'avait fait jusqu'alors. Les nations capitalistes ne peuvent plus se développer parallèlement les unes aux autres, laissant le libre échange et les courses d'explorateurs régler l'étendue de leur domination. Le monde est devenu trop restreint pour trop d'appétits capitalistes. Le libre échange doit laisser la place à la guerre et les explorateurs aux canons. Le développement d'une nation capitaliste ne pourra se faire qu'aux dépens d'une ou plusieurs autres. Il n'y a plus de véritable possibilité d'élargir le marché mondial. Celui-ci ne pourra plus être que repartagé de façons différentes. Le capitalisme ne pourra donc plus vivre que par des guerres et des préparations de guerres pour ces partages et repartages.

"Pour la première fois, le monde se trouve entièrement partagé, si bien qu'à l'avenir il pourra uniquement être question de nouveaux partages c'est-à-dire du passage d'un "possesseur" à à un autre, et non de la "prise de possession" de territoires sans martre".

(Lénine - L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme)

Sans destruction du capitalisme mondial, l'humanité est condamnée à vivre dans une situation de guerre quasi permanente. "Socialisme ou Barbarie" devient le mot d'ordre de tous les révolutionnaires.

La troisième Internationale se constitue en 1919 sur la base de la reconnaissance et de la compréhension de ce changement, cette rupture historique de caractère qualitatif. Ainsi, le premier point de la Plateforme de l'Internationale Communiste déclare :

"Les contradictions du système mondial, auparavant cachées en son sein, se sont révélées avec une force inouïe en une formidable explosion : la grande guerre impérialiste mondiale. ... UNE NOUVELLE EPOQUE EST NEE. EPOQUE DE DESA­GREGATION DU CAPITALISME, DE SON EFFONDREMENT INTERIEUR. EPOQUE DE LA REVOLUTION COMMUNISTE DU PROLETARIAT".

Par ces formules, l'I.C. réaffirmait sa rupture avec les tendances réformistes et patriotardes qui s'étaient développées au sein de la IIe Internationale et qui venaient de conduire le prolétariat à la boucherie inter-impérialiste au nom de la possibilité d'un développement continu des forces productives qui permettrait un passage pacifique du capitalisme au socialisme.

L'I.C. affirmait clairement :

  1. que la guerre mondiale n'était pas un choix que le capitalisme aurait pu éviter mais la conséquence inévitable, la révélation violente de ses contradictions internes, "auparavant cachées en son sein";
  2. que cette guerre n'avait pas été une guerre comme les guerres capitalistes précédentes. Elle marquait la fin d'une ère et l'ouverture d'une nouvelle époque, "l'époque de désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur";
  3. l'I.C. affirmait enfin que l'entrée du capitalisme dans cette époque de déclin, correspond historiquement à la mise à l'ordre du jour de la révolution prolétarienne, à l'ouverture de l'"époque de la révolution communiste du prolétariat":

Toute l'Internationale Communiste reconnaissait donc dans la Première Guerre Mondiale la manifestation du fait que le développement des contradictions internes du capitalisme avait atteint un point de non retour historique.

Cependant si tous les révolutionnaires marxistes partageaient ces conclusions, il n'en était pas de même des analyses qui devaient rendre compte de la nature précise de ces contradictions et de leur développement.

Au sein de ce qui avait constitué la Gauche de la IIIe Internationale, avaient été développées deux théories principales concernant l'analyse de l'impérialisme et des contradictions économiques du capitalisme qui l'engendrent. L'une, celle de Rosa Luxemburg , développée dans L'Accumulation du  Capital (1912) puis dans La crise de la social-démocratie allemande, écrit en prison pendant la guerre ; l'autre, celle de Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916).

Pour les deux théories, l'analyse de l'impérialisme et celle des contradictions fondamentales du capitalisme n'étaient que deux aspects d'une même question. Leurs travaux visent les conceptions sociale-démocrates patriotardes qui défendent un pacifisme de parade derrière l'illusion de la possibilité d'empêcher la guerre impérialiste et l'impérialisme lui-même par des luttes légales parlementaires susceptibles d'influencer la politique du gouvernement. Pour Rosa Luxembourg comme pour Lénine, il est impossible d'empêcher la guerre autrement qu'en détruisant le capitalisme, car l'impérialisme n'est que la conséquence des contradictions internes du capitalisme. Répondre à la question : qu'est-ce-que l'impérialisme ? Impliquait donc répondre à cette autre question : quelle est la contradiction fondamentale que le capitalisme cherche à pallier par sa politique impérialiste ?

LA REPONSE DE ROSA LUXEMBURG

La réponse de Rosa Luxemburg se veut -et nous pensons qu'elle le constitue- une poursuite des travaux de Marx sur le développement du capitalisme en le considérant non plus sous la forme abstraite et simplifiée d'un système pur, fonctionnant dans un monde où il n'y aurait 'que des ouvriers et des capitalistes, mais sous sa forme historiquement concrète, c'est-à-dire comme cœur et partie du marché mondial. Sa réponse constitue un développement systématique de l'analyse des crises de Marx, à peine ébauchée du Manifeste au Capital. Dans L'Accumulation du Capital, elle entreprend une analyse de la question de la croissance capitaliste en rapport avec le reste du monde, non capitaliste, en passant au crible d'une méthode marxiste parfaitement maîtrisée, les grandes étapes historiques de cette croissance, puis les différentes approches théoriques du problème.

Sa réponse à la question de l'impérialisme est la simple actualisation des analyses du Manifeste Communiste, soixante ans plus tard. Le capitalisme ne peut pas  créer lui-même, en son propre sein, les débouchés nécessaires à son expansion. Les ouvriers, les capitalistes et leurs serviteurs directs, ne peuvent acheter qu'une partie de la production réalisée. La partie de la production qu'ils ne consomment pas, c'est-à-dire, cette partie du profit qui doit être réinvestie dans la production, le capital doit la vendre à quelqu'un en dehors des agents qu'il soumet à sa domination directe et qu'il paie de ses propres deniers. Ces acheteurs il ne peut les trouver que dans les secteurs qui produisent encore suivant des modes de production précapitalistes.

Le capital s'est développé en vendant le surplus du produit de leurs manufactures d'abord aux seigneurs féodaux, puis aux secteurs artisanaux et agricoles arriérés, enfin aux nations "sauvages", précapitalistes, qu'il a colonisées.

Ce faisant, le capital a éliminé les seigneurs, transformé les artisans et les paysans en prolétaires ; dans les nations précapitalistes il a prolétarisé une partie de la population et réduit le reste à l'indigence en détruisant avec le bas prix de ses marchandises les anciennes économies de subsistance.

Pour Rosa Luxemburg, l'impérialisme est essentiellement la forme de vie que prend le capitalisme lorsque les marchés extra-capitalistes devenant trop restreints pour les besoins d'expansion d'un nombre croissant de puissances toujours plus développées, celles-ci sont contraintes à des affrontements permanents et de plus en plus violents pour trouver une place dans le partage du marché mondial.

"L'impérialisme actuel... est la dernière étape du processus historique (du capitalisme) : la période de concurrence mondiale accentuée et généralisée des Etats capitalistes autour des derniers restes de territoires non capitalistes du globe".

(R. Luxemburg - Critique des critiques, ed. Maspé­ro, p. 229).

La contradiction fondamentale du capitalisme, c'est-à-dire CELLE QUI EN DERNIERE INSTANCE DETER­MINE LES LIGNES DE FORCE DE L'ACTION ET LA VIE DU CAPITALISME, est celle entre d'une part, le besoin permanent d'expansion du capital de chaque nation sous la contrainte de la concurrence et d'autre part le fait qu'en se développant, en généralisant l'instauration du salariat, il restreint les débouchés indispensables à cette expansion.

"Par ce processus, le capital prépare doublement son propre effondrement : d'une part en s'étendant aux dépens des formes de production non capitalistes, il fait avancer le moment où l'humanité toute entière ne se composera plus effectivement que de capitalistes et de prolétaires et où l'expansion ultérieure, donc l'accumulation, deviendront impossibles. D'autre part, à mesure qu'il avance, il exaspère les antagonismes de classe et l'anarchie économique et politique internationale d tel point qu'il provoquera contre sa domination la rébellion du prolétariat international BIEN AVANT QUE L'EVO­LUTION ECONOMIQUE AIT ABOUTI A SA DERNIERE CONSE­QUENCE : la domination absolue et exclusive de la production capitaliste dans le monde". (Rosa Luxemburg - Critique des critiques, p.152).

Le terme final de cette contradiction théorique ne sera jamais atteint, précise Rosa Luxembourg, car "l'accumulation du capital n'est pas seulement un processus économique mais un processus politique".

"L'impérialisme est d la fois une méthode historique pour prolonger les jours du capital et le moyen le plus sûr et le plus rapide d'y mettre objectivement un terme. Cela ne signifie pas que le point final ait besoin à la lettre d'être atteint. La seule tendance vers ce but de l'évolution capitaliste se manifeste déjà par des phénomènes qui font de la phase ultime du capitalisme une période de catastrophes". (Rosa Luxemburg - L'accumulation du capital, ed. Maspéro, p. 364).

L'exacerbation des antagonismes inter-impérialistes pour la conquête de colonies à la fin du XIXe siècle et début du XXe, avait contraint Rosa Luxemburg, plus que Marx, à se pencher sur l'analyse de l'importance des secteurs non capitalistes pour la croissance du capitalisme. Le recul de l'histoire et les spécificités de la période historique qui la séparait de Marx ont fondé sa conviction de poursuivre par ses travaux l'analyse du maître.

Cependant, en développant son analyse, Rosa Luxemburg a été conduite à faire la critique des travaux de Marx sur la reproduction élargie (en particulier les schémas mathématiques) dans le IIe livre du Capital. Cette critique consistait surtout à montrer d'une part le caractère inachevé de ces travaux que l'on avait trop tendance à présenter comme définitifs et achevés ; d'autre part, à mettre en évidence que le postulat théorique sur lequel ils pétaient fondés -étudier les conditions de l'élargissement de la reproduction capitaliste en faisant abstraction du milieu non capitaliste qui l'entoure, c'est-à-dire en considérant le monde comme un monde purement capitaliste- ne permettait pas de comprendre le problème dans sa totalité.

La publication des travaux de Rosa Luxemburg à la veille de la guerre mondiale provoqua au sein de l'appareil officiel de la Social-Démocratie allemande une réaction extrêmement violente et énergique souvent sous prétexte de "sauvegarder" l’œuvre de Marx : Rosa aurait inventé un problème là où il n'y en avait pas ; le problème des marchés serait un faux problème ; Marx l'aurait "démontré" par ses fameux schémas sur fa reproduction élargie, etc. et au bout de toutes ces critiques "officielles", la thèse des futurs patriotes : l'impérialisme n'est pas inévitable dans le capitalisme.

LA REPONSE DE LENINE

L'analyse de Lénine dans L'Impérialisme, stade  suprême du capitalisme, écrit en 1916, ne se réfère pas aux travaux de Rosa Luxemburg et ne traite la question des marchés que de façon accessoire. Pour démontrer le caractère inévitable de l'impérialisme dans le capitalisme "en putréfaction", Lénine met l'accent sur le phénomène de concentration accélérée du capital au cours des décennies qui ont précédé la guerre. En cela son analyse reprend la thèse de Hilferding, Le Capital financier (1910), suivant laquelle ce phénomène de concentration constitue l'élément essentiel de l'évolution du capitalisme à cette époque.

"Si l'on devait définir l'impérialisme aussi brièvement que possible, écrit Lénine, il faudrait dire qu'il est le stade monopoliste du capitalisme."

Lénine définit cinq caractères fondamentaux de l'impérialisme : "Aussi, sans oublier ce qu'il y a de conventionnel et de relatif dans toutes les définitions en général, qui ne peuvent jamais embrasser les liens multiples d'un phénomène dans l'intégralité de son développement, devons-nous donner de l'impérialisme une définition englobant les cinq caractères fondamentaux suivants : 1) concentration de la production et du capital parvenu à un degré de développement si élevé qu'elle a créé les monopoles, dont le râle est décisif dans la vie économique ; 2) fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création sur la base de ce "capital financier" d'une oligarchie financière ; 3) l'exportation de capitaux, d la différence de l'exportation de marchandises, prend une importance toute particulière ; 4) formations d'unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde, et ; 5) fin du partage territorial du globe entre les grandes puissances capitalistes." (chap.VII).

De ces cinq "caractères fondamentaux", trois ont trait à la concentration croissante du capitalisme au niveau national et international. Pour Lénine, la contradiction fondamentale du capitalisme, celle qui le conduit au stade de l'impérialisme et de la "putréfaction", est celle entre sa tendance au "mo­nopolisme" qui fait devenir la production capitaliste toujours plus sociale, et les conditions générales du capitalisme propriété privée, production marchande, concurrence) qui les contredisent.

"Le capitalisme arrivé à son stade impérialiste conduit aux portes de la socialisation intégrale de la production ; il entraîne en quelque sorte les capitalistes, en dépit de leur volonté et sans qu'ils en aient conscience, vers un nouvel ordre social, intermédiaire entre l'entière liberté de la concurrence et la socialisation intégrale. La production devient sociale, mais l'appropriation reste privée. Les moyens de production sociaux restent la propriété privée d'un petit nombre d'individus. Le cadre général de la libre concurrence nominalement reconnue subsiste, et le joug exercé par une poignée de monopolistes sur le reste de la population devient cent fois plus lourd, plus tangible, plus intolérable." (chap. I)

Puis, dans le chapitre sur "Le parasitisme et la putréfaction du capitalisme" : "...la principale base de l'impérialisme est le monopole. Ce monopole est capitaliste, c'est-à-dire- né du capitalisme ; et, dans les conditions générales du capitalisme, de la production marchande, de la concurrence, il est EN CONTRADICTION PERMANENTE ET SANS ISSUE avec ces conditions générales."

Cette contradiction entre le caractère de plus en plus "social" que prend la production capitaliste au fur et à mesure qu'elle s'étend et se concentre, et d'autre part la subsistance de l'appropriation privée capitaliste, est une contradiction réelle du capitalisme, mise en évidence par Marx à plusieurs reprises. Mais par elle-même, elle est loin de rendre compte réellement ni de l'impérialisme ni des effondrements du capitalisme.

La tendance vers le "monopolisme" n'explique pas pourquoi à partir d'un certain degré de développement les pays capitalistes sont contraints à une guerre à mort pour les colonies. C'est au contraire la nécessité de mener une guerre de plus en plus âpre pour les colonies qui explique la tendance dans chaque nation capitaliste à l'unification et la concentration de tout le capital national. Les puissances capitalistes qui connaissent les concentrations les plus rapides et étendues ne sont justement pas celles qui possèdent les plus grands empires (Angleterre, France), mais celles qui doivent se faire une place dans le marché mondial (Allemagne, Japon).

En négligeant le problème des marchés pour le capitalisme, Lénine est conduit à prendre pour cause, de l'impérialisme ce qui en réalité n'est qu'une conséquence -tout comme l'impérialisme lui-même - de la lutte des capitalistes pour de nouveaux débouchés. De même il est amené à voir dans l'exportation de capitaux un phénomène fondamental de l'impérialisme ("à la différence de l'exportation de marchandises") alors que dans la réalité l'exportation de capitaux n'était qu'une des armes de la lutte entre puissances pour les marchés où placer leurs marchandises (Lénine le reconnaît d'ailleurs lui-même dans son ouvrage :

"L'exportation de capitaux devient ainsi un moyen d'encourager l'exportation de marchandises" chap.IV).

En prenant comme point de départ de son analyse les travaux de Hilferding sur le monopolisme, Lénine pouvait difficilement parvenir à des conclusions cohérentes avec ses prémisses. Hilferding était un des théoriciens de l'aile réformiste de la 2ème Internationale ; derrière l'importance démesurée qu'il donnait au phénomène de concentration du capital dans le capital financier, il y avait la volonté de démontrer la possibilité du passage au socialisme par des voies pacifiques et progressives. (D'après Hilferding, la concentration croissante imposée par le monopolis­me permettrait de réaliser au sein du capitalisme une série de mesures qui progressivement jetteraient les bases du socialisme : élimination de la concurrence, élimination de l'argent, élimination des nations...jusqu'au communisme). Tout l'effort théorique de Hilferding était tendu vers la démonstration de la fausseté de la voie révolutionnaire au communisme. Tout l'effort de Lénine visait l'inverse. En empruntant à Hilferding les bases de sa théorie sur l'impérialisme, Lénine ne pouvait aboutir à des conclusions révolutionnaires qu'en faisant subir à la théorie des contorsions contradictoires.

LA POSITION DE L'INTERNATIONALE COMMUNISTE

Dans sa plateforme, l'IC ne se prononce pas réellement sur le fond du débat. Cependant, l'explication esquissée de l'évolution du capitalisme vers son "effondrement intérieur" se réfère explicitement au mo­nopolisme et à l'anarchie du capitalisme, alors que la question des marchés n'est que signalée pour expliquer partiellement l'impérialisme.

"Le capitalisme a tenté de surmonter sa propre anarchie par l'organisation de la production. Au lieu de nombreuses entreprises concurrentes, se sont organisées de vastes associations capitalistes (syndicats, cartels, trust, le capital bancaire s'est uni au capital industriel, toute la vie économique est tombée sous le pouvoir d'une oligarchie financière capitaliste qui, par une organisation basée sur ce pouvoir, acquit une maîtrise exclusive. Le monopole supplante la libre-concurrence. Le capitaliste isolé se transforme en membre d'une association capitaliste. L'organisation remplace l’anarchie insensée.

Mais dans la mesure môme où, dans les Etats pris séparément, les procédés anarchiques de la production capitaliste étaient remplacés par l'organisation capitaliste, les contradictions, la concurrence, l'anarchie, atteignaient dans l'économie mondiale une plus grande acuité. La lutte entre les plus grands Etats conquérants conduisait, avec une inflexible nécessité, d’une monstrueuse guerre impérialiste. La soif  de bénéfices poussait le capitalisme mondial à la lutte pour la conquête de nouveaux marchés, de nouvelles sources de matières brutes, de la main  d’œuvre  bon marché des esclaves coloniaux. Les Etats impérialistes qui se sont partagés le monde entier, qui ont transformé des millions de prolétaires et de paysans d'Afrique, d'Asie, d'Amérique, d'Australie en bêtes de somme, devaient révéler tôt ou tard dans un gigantesque conflit la nature anarchique du capital. Ainsi, se produisit le plus grand des crimes. La guerre du banditisme mondial."

Il serait difficile de dégager de ces formulations une idée vraiment claire sur les questions de l'impérialisme et des contradictions fondamentales du capitalisme. A la question des contradictions internes du système, l'IC répond, à la suite de Lénine et donc suivant l'influence de Hilferding, par l'évolution du système vers des monopoles. Et tout comme Lénine, elle affirme immédiatement l'impossibilité d'une évolution continue jusqu'à l'élimination des nations par des concentrations internationales successives. La concentration au niveau national conduit à ce que "les contradictions, la concurrence, l'anarchie, atteignent dans l'économie mondiale une plus grande acuité", laissant entendre encore comme Lénine, que cette tendance à la concentration est cause et non conséquence de l'exacerbation des "contradictions, concurrences et anarchie" internationales.

Quant aux politiques impérialistes de conquêtes, l'IC se contente de parler de "soif de bénéfices" qui "poussait le capitalisme mondial à la lutte pour la conquête de nouveaux marchés, de nouvelles sources de matières brutes, de la main d’œuvre à bon marché des esclaves coloniaux". Ce qui est juste, au niveau de la dénonciation des idéologies qui parlaient de l'impérialisme comme un moyen de porter "la civilisation", mais reste au niveau économique une pure description qui ne permet pas de comprendre en quoi l'impérialisme est lié à la contradiction fondamentale du capitalisme.

Enfin, quant à l'explication de la 1ère Guerre Mondiale, et des raisons de son explosion, l'IC se réfère tout comme Lénine et Rosa au fait que "les Etats impérialistes se sont partagés le monde entier" mais sans dire pourquoi le fait que ce partage soit achevé conduit inévitablement à la guerre, pourquoi ce partage ne pouvait pas s'accompagner d'une évolution parallèle des différentes puissances.

Quant à la question des crises de surproduction, du marché mondial, de son rétrécissement, etc. dont parlait le Manifeste, l'IC n'en dit mot.

L'Internationale Communiste ne parvient pas dans son ensemble à se mettre d'accord sur cette question. Les partis communistes en 191.9 avaient d'ailleurs d'autres problèmes bien plus urgents et importants à discuter : le prolétariat détenait le pouvoir en Russie, l'explosion de la révolution allemande avait été une confirmation de la vision des communistes d'après laquelle la guerre engendrerait un mouvement révolutionnaire international. Mais la défaite immédiate de ce premier assaut révolutionnaire en Allemagne posait la question de la force réelle de ce mouvement international. Dans une telle situation, la question de savoir les raisons théoriques de l'explosion de la guerre mondiale passaient au second plan. L'histoire s'était chargée de balayer dans la barbarie de la guerre et le feu de la révolution toutes les théories qui parlaient de développement continu du bien-être dans le capitalisme et du pas sage pacifique au socialisme.

La guerre, la plus violente forme de la misère humaine était là. Elle avait engendré un mouvement révolutionnaire international, et c'était inévitablement les questions concernant directement la lutte révolutionnaire qui passaient au premier plan.

Mais cela n'est pas la seule raison qui explique le fait que l'IC ne soit pas parvenue à un accord sur les, fondements des crises économiques du capitalisme. La 1ère Guerre Mondiale prend la forme d'une guerre totale, c'est-à-dire la forme d'une guerre qui, pour la première fois, exige la participation active non seulement des soldats sur le front, mais aussi de toute la population civile encadrée par un appareil d'Etat devenu l'omniprésent organisateur de la marche au massacre et de la production industrielle d'instruments de mort.

La monstrueuse réalité de la guerre se construisait avec des usines qui "tournaient à plein rendement", des dépenses de vies humaines, en uniformes ou non, qui faisaient "disparaitre le chômage". La réalité du premier holocauste qui coûta 24 millions de morts à l'humanité cachait, sous le vrombissement des usines produisant la destruction, le fait que le capitalisme n'était plus capable de produire. La sous-production d'armements cachait la surproduction de marchandises... Les ventes aux Etats pour la guerre cachaient le fait que les capitalistes ne pouvaient plus rien vendre d'autre. Ils devaient vendre pour détruire parce qu'ils ne pouvaient plus produire pour vendre.

Telle est certainement la raison majeure du fait surprenant de voir la plateforme de l'IC ne plus reprendre une virgule des formulations du Manifeste  sur la question soixante ans plus tôt à propos des crises de surproduction et du rétrécissement du marché mondial.

En conclusion, on peut dire que la nécessité d'expliquer l'impérialisme permit de poursuivre la compréhension développée par Marx. Mais les conditions mêmes de cette crise (mouvements prolétariens révolutionnaires qui font passer au second plan les préoccupations d'ordre théorico-économique, le caractère récent de la rupture communiste avec la 2ème Internationale et le poids de l'influence sur l'analyse des révolutionnaires des théoriciens social-démocrates réformistes, enfin le fait que la guerre dissimule des spécificités fondamentales de la crise du capitalisme, en particulier la surproduction) entravaient l'aboutissement à un accord sur le fond sur l'analyse des causes de la crise entre les révolutionnaires dans l'Internationale Communiste

 

R.V.


[1] Ce n'est pas par prétention académique que le livre de Lénine L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme porte comme sous-titre : Essai de vulgarisation.

[2] Sur cette question, lire les articles Marxisme et théories des crises, Théories économiques et  lutte pour le socialisme, Sur l'impérialisme (Marx,  Lénine, Boukharine, Luxemburg), Les théories des  crises dans la Gauche Hollandaise, dans la REVUE INTERNATIONALE, respectivement N° 13, 16, 19, 21.

[3] En utilisant les notations de Marx, le taux de profit, c'est-à-dire le rapport entre le profit obtenu et le capital total dépensé, s'écrit : pl/c+vpl représente la plus-value, le profit, c le capital constant dépensé, c'est-à-dire le coût pour le capitaliste des machines et des matières premières, v le capital variable, c'est-à-dire les coûts salariaux. En divisant le numérateur et le dénominateur de cette expression par y, le taux de profit devient :


 

C’est-à-dire le rapport du taux de plus-value ou taux d'exploitation (pl/v, ou travail non payé divisé par le travail payé v) sur la composition organique du capital (c/v, ou dépense du capitaliste en travail mort sur dépense en travail vivant, expression en valeur de la composition technique du capital dans le processus de production).

[4] Le Capital, Livre III, Cinquième Section, p.1206 Editions La Pléiade.

[5] NEUE ZEIT, 1902, N°5 (31), p.140, cité par Rosa Luxemburg dans la "critique des critiques".