Économie de guerre et crise en Allemagne de l'Est

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Nous avons choisi d'étudier ici le développement de la crise en Allemagne de l'Est pour les raisons suivantes :

- l'Allemagne de l'Est, étant le capital national le plus développé du bloc de l'Est, la crise est supposée y être "introuvable" ;

-           l'économie d'Allemagne de l'Est, comme celle de la Tchécoslovaquie, est une pièce maîtresse de l'économie de guerre russe ; par conséquent, le développement de la crise dans ce pays revêt une importance particulière ;

-           la possibilité de la lutte de classe à l'Est de freiner la marche vers la guerre en bouleversant l'économie de guerre, dépend du développement de la crise et de la résistance ouvrière en Allemagne de l'Est (et en Tchécoslovaquie), car c'est dans ces pays que la classe ouvrière est le plus concentrée dans le bloc de l'Est. En plus, la situation géographique de ces deux pays, qui ont frontière commune avec l'Europe occidentale, pose la possibilité de l'extension de la lutte par delà le "rideau de fer".

Pour les révolutionnaires d'aujourd’hui, il ne suffit plus de savoir qu'il y a la crise du capitalisme dans les pays de l'Est. Il faut encore comprendre :

-                       comment la crise économique s'approfondit

-                       le niveau que la crise a atteint dans le bloc russe et dans chacun de ses capitaux nationaux - la perspective pour l'avenir

-                       l'effet que produit la crise économique sur :

1)     la crise politique de la bourgeoisie

2)     le développement de la lutte du prolétariat

3)     le comportement des autres couches sociales et en particulier des grandes masses paysannes.

L'APRES-GUERRE

La 2ème guerre mondiale a décimé le territoire qui allait devenir la République Démocratique Allemande (R.D.A.). A la fin de 1945, le ravitaillement des villes, l'industrie et les moyens de transport étaient pratiquement inexistants. Dans leur zone d'occupation, les "libérateurs" russes avaient enlevé des usines entières pour les transporter en Russie ; ils se sont emparés des positions-clé de l'économie d'Allemagne de l'Est à travers des holdings soviétiques. Ce n'est qu'au début des années 50 que l'URSS a un peu relâché sa poigne de fer sur l'économie d'Allemagne de l'Est. Pendant la guerre et l'occupation, la capacité industrielle de la zone d'occupation soviétique était tombée à moins de la moitié du niveau de 1939.

Cependant, la reconstruction d'après-guerre a suivi, à un rythme inégal. Vers 1959, la R.D.A. était le neuvième producteur industriel au niveau mondial. En 1969, avec ses 17 millions d'habitants, la R.D.A. avait atteint un niveau de production industriel plus élevé que celui du Reich allemand de 1936 qui avait une population de 60 millions d'habitants. De même que le "miracle économique" de l'Allemagne de l'Ouest et d'autres pays occidentaux après la guerre a servi de base aux mythes sur un "capitalisme qui ne connaîtrait plus de crises" et sur la "société de consommation", de même la reconstruction en-R.D.A. et dans d'autres pays de l'Est est devenue "la preuve" de la nature socialiste -ou non capitaliste- de ces économies. Mais, pour les marxistes, la capacité d'accumuler rapidement du capital n'a jamais été une preuve de socialisme ; au contraire. Aujourd'hui, la crise économique mondiale du capitalisme prouve, sinon aux staliniens et aux trotskystes, au moins à la classe ouvrière, la nature capitaliste des pays du bloc de l'Est.

LE DEVELOPPEMENT DE LA CRISE

La crise mondiale du capitalisme qui se manifeste aujourd'hui en R.D.A. met en danger non seulement la stabilité politique de la bourgeoisie locale mais aussi la machine de guerre russe. La R.D.A. n'est pas seulement le principal fournisseur d'industrie lourde de la Russie ; elle est aussi le gendarme de Moscou sur la frontière occidentale du bloc.

On admet maintenant à Berlin-Est que la R.D.A., de même que n'importe quel autre capital national aujourd'hui, souffre des effets d'un ralentissement da son taux de croissance économique. Les taux d'expansion élevés des années 50 et 60 appartiennent au passé. Cette stagnation signifie que la phase de reconstruction qui a suivi la 2ème guerre mondiale a laissé la place à une crise générale et ouverte. Le tournant s'est accompli avec les années de crise 1969 et 1970 pendant lesquelles la production a été sérieusement freinée par des coupes sombres dans l'économie. Grâce à une intervention de l'Etat encore plus énergique qu'auparavant dans le développement conjoncturel et grâce à une relance des exportations, il a été possible de surmonter les goulots d'étranglement et les déséquilibres de ces deux années et d'atteindre un taux de croissance du revenu national d'environ 5,5 % en moyenne pour les années suivantes. Malgré cette reprise, tous les signes dénotaient que le taux de croissance général était en train ' de ralentir, de sorte que le plan quinquennal de 1976-80 escomptait depuis le départ un ralentissement de l'expansion économique. Déjà en 1971, et pour la première fois, on avait planifié moins  d'investissements.

Ce qui est certain est que le taux de croissance du revenu national n'a pas cessé de décroître au '.cours de ce plan quinquennal :

"Déjà avant que les effets de la seconde crise du pétrole ne soient ressentis (les taux de croissance) avaient atteint un niveau tel que le "Neues -Deutschland" ne voulait plus en publier les chiffres"

(Miner Stadt-Anzeiger, 21-22 juillet 1979).

L'Institut Allemand de Recherche Economique estime que la réduction annuelle réelle de la productivité . du capital industriel en R.D.A. est de 1 % "ce qui correspond presque exactement aux chiffres de la ; R.F.A." (Voir D.D.R. Wirtschaft, DIW). Les dirigeants staliniens blâment les directeurs d'usine de la R.D.A. pour la sous utilisation des capacités productives. Ce n'est pas le manque de demande qui en est la cause, mais le chaos économique général : les machines qui commencent à être usées ne peuvent pas être modernisées ou remplacées par manque de capitaux ; les services de dépannage ' laissent à désirer. Il y a en particulier pénurie de pièces de rechange. Cette pénurie de capital  est exacerbée par la nécessite d'investir autant, de plus-value que possible dans l'industrie lourde ; or, ceci déséquilibre toute l'économie de , façon dramatique en désorganisant les autres secteurs de production : produits manufacturés défectueux ou inutilisables, diminution des exportations... Nous avons bien à faire ici à l'anarchie de la production capitaliste, à la crise capitaliste.

Cette stagnation de l'économie se reflète dans les résultats des plans quinquennaux. Les chiffres visant à l'expansion sont de plus en plus modestes ou bien ils n'arrivent pas à être tenus. On a reconnu il y a quelque temps déjà l'échec du plan quinquennal qui prend fin cette année. Le gigantesque appareil de contrôle de "l'économie planifiée" arrive de moins en moins à maîtriser le chaos. Pendant l'année 1978, de hauts fonctionnaires du Parti Socialiste Unifié d'Allemagne (de l'Est - "S.E.D") y compris Honecker et Stoph, ont fait allusion à ces problèmes lors de discours sur la situation économique. Il a été admis que le plan quinquennal actuel, par exemple, n'arrive pas à atteindre son but à cause d'un manque d'investissements de l'ordre de milliards de marks. Par ailleurs, on durcit la lutte contre le marché noir qui devient de plus en plus important, non seulement pour les biens de consommation et les devises (le mark d'Allemagne de l'Ouest est actuellement pratiquement la seconde monnaie de la R.D.A -certains disent même la première), mais aussi en matières premières et en énergie : les grandes compagnies étatisées se livrent à une concurrence acharnée entre elles pour la possession de ces marchandises si estimées et échangent fiévreusement (achètent ou vendent) des matières premières et des pièces de rechange pour pouvoir remplir leur plan. Cela s'accompagne d'investissements massifs en dehors du plan dont l'ampleur est en train de devenir un vrai casse-tête pour les "planificateurs".

BALANCES COMMERCIALES NEGATIVES A L'EST ET A L'OUEST

La R.D.A a toujours été connue pour être un grand exportateur au sein du Comecon et, entre 1960 et 1973 elle a eu une balance commerciale excédentaire de l'ordre de 3 % .Durant cette période, la R.D.A a connu un excédent commercial de 9 % par rapport aux pays du Comecon et de 23 % par rapport aux "pays en voie de développement", mais un déficit commercial de 20 % par rapport au bloc de l'Ouest. Ce beau bilan n'a pas survécu longtemps aux coups que lui a portés la crise mondiale. Afin de défendre sa propre économie et face à l'endettement croissant du Comecon vis-à-vis du bloc occidental (plus de 50 milliards de dollars), l'URSS s'est vue obligée à reporter le poids de la crise sur les épaules plus étroites de ses alliés ; en 1973 elle a augmenté le prix à l'exportation de toute une série de matières premières et de sources d'énergie. Ces mesures ont frappé particulièrement fort la R.D.A qui dispose de très peu de matières premières sur son sol. L'excédent commercial de 5,7 milliards de marks-devises que la R.D.A avait accumulé pendant la période de 1960-73 a cédé la place, dans les  deux années suivantes -1974-75- à un déficit commercial de 7,3 milliards de marks. Les prix à l'exportation de la R.D.A. ont augmenté de 1972 à 1975 d'environ un quart. Jusqu'à la fin de 1979 la R.D.A devait, rien qu'à l'Allemagne de l'Ouest 2,6 milliards de marks-devises, ce qui n'est qu'une partie de sa dette de 16 milliards au bloc de l'Ouest. "Der Spiegel" note que la R.D.A. a encore plus de dettes vis-à-vis de l'Ouest que la Grande-Bretagne      (Der Spiegel du 16.01.78).

A cause de cet endettement envers l'Ouest, la proportion du commerce extérieur de la R.D.A. avec les autres pays du Comecon est passée à 73,5 %. Le commerce entre la R.D.A. et l'URSS a augmenté particulièrement. Ce développement est un facteur essentiel pour le renforcement du bloc russe contre le bloc occidental. Alors que le commerce entre l'URSS et les pays industriels occidentaux a connu une lente expansion, le commerce entre l'Ouest et les autres pays du Comecon a eu tendance à stagner ou même à décroître. Les satellites d'Europe de l'Est, et en particulier l'Allemagne de l'Est, resserrent les rangs autour de l'URSS.

La balance commerciale de Berlin-Est par rapport à la Russie est aussi source de préoccupations. Le "Frankfurter Allgemeine Zeitung" observe : "En 1977 la balance commerciale par rapport à l'URSS a été déficitaire de 3 milliards de marks-devises. C’est le déficit commercial le plus élevé en chiffres relatifs et absolus qu'un pays de l'Est ait connu par rapport à l’U.R.S.S. "                                  (F.A.Z. du 5.07.78). La concurrence provenant des pays industrialisés occidentaux -en particulier la R.D.A.-sur le marché russe vient s'ajouter aux difficultés de la R.D.A. Pour relever ce défi, Berlin-Est, par exemple, a été obligé d'acheter de l'acier et des produits semi-manufacturés à l'Ouest afin de pouvoir remplir ses contrats avec l'URSS dans les temps et avec une qualité compétitive.

QU'EST-IL ARRIVE AU "MIRACLE ECONOMIQUE" ?

Le "boom" d'après-guerre -baptisé "socialiste"- a en fait été rendu possible par la destruction qu’ont causée la 2ème guerre mondiale et le démantèlement de l'industrie qui a suivi. Il a fallu faire fonctionner l'infrastructure développée de la R.D.A. et mettre au travail sa classe ouvrière, très spécialisée et disciplinée, pour renforcer le bloc russe. On a installé en R.D.A. des moyens de production nouveaux et plus modernes, provenant en particulier de la Tchécoslovaquie qui avait une capacité industrielle avancée en encore intacte ; on les a payés avec une exploitation inimaginable du prolétariat d'Allemagne de l'Est, en état de défaite et de prostration. C'est comme cela que la R.D.A. est devenue le bastion industriel le plus moderne du bloc, mû par une classe ouvrière qui, jusqu'en 1953 n'a pas eu la force de résister à la terreur capitaliste.

C'est la faiblesse économique du bloc russe dans son ensemble qui a donné lieu aux nationalisations par delà les frontières et à une administration étatique à tous les niveaux de l'économie. Ce contrôle brutal exercé par le capitalisme d'Etat a pu permettre pendant un temps de forcer le pas de la reconstruction, sans pour autant résoudre les contradictions inhérentes au système.

L'impérialisme mondial, avec ses chambres à gaz et ses bombardements massifs a rendu au capitalisme allemand, autant de l'Est que de l'Ouest, un service inoubliable en massacrant les chômeurs et en liquidant une large fraction de la petite-bourgeoise; débarrassé de ces fardeaux qui ponctionnent l'économie, il n'est pas étonnant que le capitalisme en Allemagne ait connu une rapide expansion.

Afin de favoriser le développement économique de l'après-guerre, l'Etat de la R.D.A. s'est attaqué aux petits fermiers et petits producteurs qui restaient encore. Déjà, la "Réforme agraire" de septembre 1945 avait exproprié tous les propriétaires qui possédaient plus de 100 hectares de terre. La terre a été divisée parmi les paysans pauvres, en des parcelles si minuscules et si peu rentables que les paysans ont été obligés, depuis le début, d'aller rejoindre les coopératives agricoles étatiques. En 1960, il ne restait plus aucun fermier indépendant ; la croisade contre la petite bourgeoisie a servi non seulement à baisser les prix de la production agricole en la rationalisant (grandes exploitations dans les coopératives étatiques au lieu de petits lopins non rentables), mais également à baisser le coût des produits industriels (puisqu'en baissant les prix des produits agricoles, les salaires des ouvriers ont pu être réduits d'autant). Elle a également permis de faire face au problème de pénurie de main-d’œuvre dans l'industrie lourde, puisqu'une partie de ces paysans n'a plus eu qu'à aller vendre leur force de travail dans ce secteur de l'industrie.

Même dans la période de reconstruction, l'Etat a eu à lutter contre les effets de la crise capitaliste qui, avec la décadence du système, prend un caractère permanent. Les plans quinquennaux, par exemple, n'ont été que des tentatives brutales de faire face à la crise. L'aspect essentiel des plans est que la production de biens de consommation et que l'expansion de la consommation privée doit rester au plus bas de l'échelle de croissance. Les augmentations de salaires du premier plan quinquennal de 1951 ont été annulées par la pénurie chronique de biens de consommation - situation qui a ouvert la voie aux soulèvements ouvriers de 1953. Le plan septennal qui a suivi, de 1959 à 1965, fut reconnu comme un échec dès 1962 et abandonné. Au lieu d'augmenter, le taux de croissance de l'économie a baissé (DIW, DDR Wirtschaft, p.26). Le plan de 1965-70 était supposé surmonter ces problèmes en forçant sur les exportations. Mais qu'est-il réellement arrivé ? Les importations ont augmenté plus vite que les exportations. Autant pour la "planification socialiste de la R.D.A''

LES MESURES DE LA BOURGEOISIE

Quelles mesures prend la bourgeoisie aujourd'hui pour ralentir le développement de la crise ouverte ?

- En particulier depuis la fin des années 60, on essaie de stimuler la croissance en augmentant la concentration (en particulier en formant des combinaisons industrielles). La part des entreprises nationalisées dans la production industrielle a augmenté de 82 % en 1971 à 99 % en 1972: Pendant les années 70, des secteurs entiers de l'économie, tels que la machinerie agricole, l'industrie automobile, la science et la technologie, ont été transformés en combinaisons géantes. Cependant, une grande part de cet effort de concentration de l'industrie n'existe que sur du papier et n'arrive pas à couvrir la très réelle faiblesse et incohérence de l'économie.

- On essaie de favoriser de nouveaux secteurs d'exportation mais nous avons vu plus haut le "succès" de ces efforts.

- Les mesures mentionnées ci-dessus s'avérant impuissantes, il devient d'autant plus nécessaire d'attaquer de front le niveau de vie de la classe ouvrière. Et cette attaque elle-même ne peut être qu'un prélude à la "solution" capitaliste à la crise : une troisième guerre mondiale.

LA R.D.A. ET L'ECONOMIE DE GUERRE RUSSE

Par elle-même, la R.D.A, malgré sa capacité économique, ne dispose pas d'une industrie de guerre significative. L'A.N.P. (Armée nationale du Peuple -sic) est équipée avec des armes russes. En outre, la R.D.A. n'investit que 22 millions de marks par an dans l'"aide au développement militaire" des pays du tiers-monde, contrairement à l'Allemagne de l'Ouest qui en investit 82 milliards ("Der Spie­gel", 30.07.78). Mais l'industrie est-allemande participe pour une grande part au développement de la machine de guerre russe. En fait, l'industrie de la R.D.A. produit essentiellement pour l'économie de guerre russe. C'est-à-dire qu'elle produit directement ou indirectement pour les forces armées du Pacte de Varsovie. L'économie de guerre russe n'absorbe pas seulement la part du lion de la plus-value extraite en Russie-même ; elle s'accapare aussi une part importante de la richesse produite dans les pays de l'Est. Si elle ne le faisait pas, elle n'aurait pas la moindre chance de rivaliser avec le développement militaire des U.S.A.

Le commerce extérieur entre la R.D.A. et l'URSS s'est multiplié par cinq depuis le début des années 50. Représentant 16 % du commerce extérieur russe, la R.D.A. est le partenaire commercial le plus important de l'URSS ; elle est aussi son principal fournisseur de biens-capitaux (ou biens de production). Un bon quart des importations russes en machinerie et en pièces détachées proviennent de la R.D.A. Alors que les autres pays du Comecon fournissent essentiellement à l'URSS des matières premières et des produits semi-finis, seules la R.D.A et la Tchécoslovaquie sont en mesure de fournir des moyens de production, qui sont utilisés en Russie pour la construction de chemins de fer, le développement de sources d'énergie ou directement pour la production de chars de guerre, de camions, de bateaux de guerre, etc. Il existe aussi, bien entendu une coopération directe dans le domaine de la production militaire entre l'URSS et ses alliés, comme par exemple, la coopération entre l'URSS et la fameuse entreprise "Skoda" de Tchécoslovaquie pour la production d'armes, de camions et de réacteurs nucléaires. Mais jusqu'à présent la R.D.A n'a pas été associée à ce type de coopération à grande échelle.

Les économies des pays d'Europe de l'Est sont constamment sous la pression (futile) de vouloir arriver à se doter d'une industrie lourde comparable à celle du bloc américain. La capacité guerrière des blocs ne doit pas se mesurer seulement en fonction de la capacité actuelle à produire des chars ou autre chose, mais aussi dans leur capacité à doubler ou tripler cette production dans un laps de temps déterminé. Indépendamment de l'efficacité de sa production, le bloc russe n'arriverait jamais à produire autant d'armements que le bloc américain. La nécessité de survivre en tant que bloc impérialiste distinct a obligé le Pacte de Varsovie à mobiliser toutes ses ressources disponibles pour l'économie de guerre, de façon à rester compétitif par rapport à l'Ouest au moins à ce niveau. Ainsi, alors que nous avons d'un côté tous les signes d'une surproduction massive dans les pays industrialisés du bloc de l'Ouest (trop d'ouvriers, trop d'industrie, etc.), la crise à l'Est prend  la forme d'une sous-production, parce qu'il n'y a pas assez de capital et de travail disponible pour satisfaire les nécessités de l'économie de guerre. Alors que la crise de surproduction dans le bloc de l'Ouest entraîne une réduction de la production dans tous les secteurs de l'économie sauf dans le militaire, on peut voir que ce développement exclusif du secteur militaire existe  dans le bloc de l'Est depuis des années.

Ce phénomène de sous-production à l'Est est l'expression de la division du globe en deux blocs militaires rivaux ; il est le résultat de la pénurie mondiale de marchés. C'est la preuve que les entraves du marché mondial bloquent le développement des forces productives. Le marché mondial est trop restreint pour permettre la réalisation de tout le capital qui a été accumulé. Après la 2ème guerre mondiale, les pays avancés du bloc américain qui avaient à leur disposition la majeure partie du marché mondial ont pu (pour une série de raisons que nous ne pouvons pas examiner ici) connaître un certain développement des forces productives aux dépens de l'appauvrissement du reste du monde. Quant au bloc russe, qui n'a presque rien retiré de la re divisions impérialiste du monde à la suite de la 2ème guerre mondiale, il n'a pu réaliser qu'une économie de guerre. Cette nécessité de développer l'économie de guerre à partir d'une position de faiblesse économique et stratégique, entraîne une profonde modification dans le fonctionnement de la loi de la valeur à l'intérieur du bloc russe, de sorte que la crise capitaliste y prend des formes différentes qu'à l'Ouest. Ces différences sont utilisées *par les staliniens et les trotskystes pour "prouver" la nature non capitaliste du bloc de l'Est. Mais aucun de ces mensonges ne peut cacher les effets dévastateurs de la crise capitaliste sur les conditions de vie du prolétariat d'Europe de l'Est, de la Russie ou de la Chine.

Afin de développer l'industrie lourde (base de l'économie de guerre), la bourgeoisie d'Europe de l'Est doit négliger toutes les autres branches de l'économie. Ce simple fait produit crise après crise. Par exemple, en R.D.A, seulement 36 % des investissements reviennent au secteur tertiaire et à l'infrastructure, contre environ 58 % en R.F.A. Une telle orientation des investissements, en entraînant inévitablement un rétrécissement du secteur des biens de consommation et des services, entraîne un rétrécissement encore plus fort des marchés, une baisse du taux de profit et une stagnation dramatique de l'économie. Comme le secteur militaire ne produit ni des biens de production ni des biens de consommation mais ne fait qu'avaler de la plus-value sans contribuer au renouvellement du cycle d'accumulation, la stagnation risque de se transformer en paralysie.

Les choix qui s'offrent à l'Allemagne de l'Est ou à la bourgeoisie russe ne sont pas la "planification" stalinienne ou une "économie de marché". En fait, les seules alternatives, dans l'abstrait, sont : soit une économie de guerre désespérément renforcée et dirigée par l'Etat avec ses industries de base -ce qui ne peut conduire qu'à une stagnation plus poussée et au chaos-, soit un ralentissement des taux de croissance dans ces industries de façon à niveler le développement général de tous les secteurs de l'économie -ce qui conduirait à uns stagnation globale, en quelque sorte "plus douce". Mais en réalité, elles ne peuvent pas choisir la seconde alternative parce que cela voudrait dire perdre la bataille la plus importante avec le bloc américain : la course aux armements. Les dirigeants staliniens n'ont donc d'autre alternative que de suivre le cours précédent. Il ne leur reste qu'à préparer et tenter de gagner une nouvelle guerre mondiale, afin de tirer profit du programme d'investissements massifs dans l'économie d'armements.

LA SITUATION DE LA CLASSE OUVRIERE DANS L'ECONOMIE DE GUERRE

L'Allemagne de l'Est a actuellement le taux le plus élevé du monde de population active

(53,3 % de la population). Alors qu'entre 1950 et 1969 le nombre d'Allemands de l'Est en âge de travailler abaissé de 1,9 million, le nombre réel de travailleurs a augmenté de 700.000 -soit, environ 10 % Cette augmentation a été possible grâce à l'intégration de plus de femmes, mais aussi de retraités, à la vie économique. Par ailleurs, l'Allemagne de l'Est n'a pu attirer qu'un nombre relativement faible d'ouvriers immigrés de Pologne, des Balkans, etc.

Cette pénurie croissante de main-d’œuvre est un résultat direct de l'économie de guerre. L'Etat est obligé de baisser le prix de la marchandise force de travail en dessous du niveau nécessaire pour en assurer la rénovation et l'expansion. Ce niveau nécessaire, comme l'explique Marx, n'est pas un absolu qui se situerait en dehors de l'histoire, mais évolue avec le développement de la société. Dans une société industrielle moderne comme la R.D.A, où les ouvriers travaillent sous un régime d'exploitation brutal, automatisé et scientifiquement dirigé, ce niveau de vie nécessaire à la reproduction et l'élargissement de la force de travail n'est pas garanti : dans les familles ouvrières, la plupart du temps, les deux parents travaillent et doivent faire des heures ou des brigades de travail supplémentaires ; en plus, il faut faire des heures de queue dans les magasins ou aller marchander dans le marché noir illégal pour obtenir les biens de première nécessité ; les ouvriers doivent vivre dans des appartements minuscules, souvent à huit ou dix sous le même toit parce que la tante, la grand-mère et les deux fils mariés ne peuvent pas obtenir d'appartement pour eux-mêmes ; dans les grandes villes et les banlieues industrielles, les ouvriers habitent dans des logements provisoires, à des kilomètres de distance de leur lieu de travail et de n'importe quel centre ; ils doivent attendre des années sur des listes d'attente avant de pouvoir obtenir un moyen de transport décent. Il n'est pas étonnant que les gens aient essayé de s'échapper à l'Ouest, tant que le "boom" de l'après-guerre y existait encore, ou que si peu d'ouvriers étrangers veuillent aller travailler en R.D.A. ; il n'est pas étonnant non plus que les familles d'Allemagne de l'Est ne puissent se permettre d'avoir que peu de membres malgré toute la propagande de l'Etat sur les "booms" à la natalité. Les ouvriers de la RDA ne connaissent que le besoin parce qu'ils doivent porter sur leurs épaules tout le poids de l'économie de guerre.

Le prix de la marchandise force de travail, comme pour n'importe quelle autre marchandise, est déterminé par son coût moyen de production, ainsi que par la loi de l'offre et la demande. Ici aussi, l'Etat stalinien intervient pour maintenir ce prix aussi bas que possible. Cette intervention dans les lois de l'économie revêt un caractère militaire. La loi du marché      a dicté que les ouvriers iront là où ils peuvent vendre leur force de travail au plus haut prix. Mais la bourgeoisie est-allemande a résolu le problème. Elle a construit un mur le long de la frontière occidentale et l'a habillé de fil barbelé, parsemé de mines et de miradors, parce que les salaires en R.F.A. sont plus élevés qu'en R.D.A.

Un autre exemple : là où il y a pénurie de main d’œuvre, les salaires tendent à augmenter ; il existe un marché de l'emploi. Pour éliminer cela, l'Etat a rendu extrêmement difficiles le changement de travail ou de lieu de résidence.

LES ATTAQUES CONTRE LA CLASSE OUVRIERE

L'approfondissement de la crise attaque le niveau de vie de la classe ouvrière de tous côtés :

-    par une augmentation de l'exploitation

-    par une réduction des salaires réels, ce qui s'opère de l'une des manières suivantes :

.            la quantité de marchandises qui sont difficiles ou impossibles à trouver augmente rapidement ; cela va du café et du beurre, au logement et même à l'électricité qui est régulièrement coupée dans beaucoup d'endroits du pays ;

.            la qualité des marchandises disponibles se détériore ;

.            l'inflation passe sous la forme d'augmentations

.            de prix déclarées ou déguisées et par la disparition des subventions de l'Etat ;

.                 les services sociaux, l'assistance médicale, etc., sont réduits, abaissant ainsi le salaire social ;

.                 des interruptions continuelles dans le procès de production causent des chutes catastrophiques dans les salaires des ouvriers payés à la pièce ;

.                 le "Nouveau Système Salarial", introduit en 1978, transforme une augmentation de salaire avant impôts en une baisse de salaire après impôts, par l'augmentation de ceux-ci. Le Parti Socialiste Unifié d'Allemagne, cynique comme toujours, a fait appel aux ouvriers pour qu'ils compensent les "possibles" pertes de salaire en augmentant les heures supplémentaires ;

.                 l'augmentation du travail supplémentaire et l'introduction de brigades de travail supplémentaires, c'est-à-dire l'augmentation de la durée de la journée de travail est une autre caractéristique des attaques actuelles contre la classe ouvrière. Ici encore, nous n'avons pas de statistiques dans ce domaine.

On assiste à un développement lent mais sûr du chômage. Un des paradoxes du système capitaliste est que les pays qui souffrent de pénurie de main-d’œuvre souffrent aussi du chômage. Nous savons, par exemple, qu'en Chine (un pays où la production est à un niveau si primitif qu'il souffre de pénurie de main-d’œuvre malgré ses milliards d'habitants), il y a environ 20 % de chômeurs dans les villes. Nous n'avons pas de chiffres exacts pour la R.D.A. bien qu'il semble que l'on puisse affirmer que le nombre de chômeurs est considérablement moindre qu'en URSS ou en Pologne (600.000). Même si les chômeurs en R.D.A. n'ont plus à craindre de se retrouver en camps de concentration, ils sont néanmoins criminalisés par l'Etat. Ils reçoivent de 1,20 à 2 marks par jour, plus 35 centimes pour chaque personne à charge, tout cela payé par l'"Etat ouvrier". Le chômage à l'Est est dû à la pénurie de capital et la chute de la production qui s'ensuit. Mais le développement énorme d'un chômage masqué dans le bloc de l'Est est beaucoup plus significatif que le développement du chômage déclaré. Les goulots d'étranglement qui se forment régulièrement dans le procès de production rendent inutilisable une proportion importante des capacités productives. Ce chaos entraîne un excès permanent de main-d’œuvre au niveau des lieux de travail dans toute l'économie. Ce chômage masqué pèse sur l'économie du bloc de l'Est autant que le chômage déclaré pèse à l'Ouest. Et tant à l'Est qu'à l'Ouest, la cause réelle du chômage réside dans l'incapacité du capitalisme à développer réellement les forces productives.

PERSPECTIVES POUR LA LUTTE DE CLASSE

Nous n'avons pas l'intention ici d'essayer de tracer dans le détail des perspectives pour le cours ultérieur de la crise et de la lutte de classe. Ce que nous voulons c'est simplement mentionner quelques unes des implications d'importance dé notre analyse sur la crise et notre estimation du stade que la crise a atteint actuellement dans es pays du bloc de l'Est. Nous attirons l'attention sur les points suivants :

-              La méthode qui consiste à essayer de mesurer la profondeur de la crise seulement à travers les critères classiques tels que la comparaison des taux d'inflation et du nombre de chômeurs -ce qui, en fait, tendrait à indiquer que la crise est "plus jeune", moins avancée dans les pays du bloc de l'Est- s'avère en fait une méthode inutile lorsqu'il s'agit de comparer le niveau de la crise à l'Est et à l'Ouest.

-             La crise -et nous parlons ici de la crise historique du capitalisme décadent telle qu'elle s'est développée tout au long de ce siècle- est en réalité plus aiguë, à l'heure actuelle, dans les pays du bloc de l'Est que dans les pays industriellement avancés du bloc de l'Ouest.

-             Cela prouve à son tour que même la militarisation totale de l'économie et la soumission totale de la vie économique et de la société civile au contrôle direct, dictatorial, du capitalisme d'Etat, ne résous aucune des contradictions du capitalisme décadent. Ces mesures entraîneront une modification des formes sous lesquelles la crise se fait jour et, à la rigueur, permettront un ralentissement du rythme de la crise. Mais l'Etat ne peut pas arrêter la dégénérescence du capitalisme.

La crise à l'Ouest apparaît comme une vaste surproduction de marchandises, qui entraîne des coupures drastiques dans la production. A l'Est, l'incapacité du bloc russe d'être concurrentiel sur le marché mondial, accentue la chute du taux de profit à un point tel que l'Etat doit absorber du capital de tous les autres secteurs de façon à assurer un minimum d'expansion à l'industrie lourde et à l'industrie de guerre en général. Ceci conduit à son tour à un étranglement de la production à tous les niveaux et, par conséquent, à une CHUTE MASSIVE DE LA PRODUCTION, d'abord dans le domaine de la consommation et de l'infrastructure (comme par exemple la baisse actuelle dans la production agricole en URSS, consécutive à la stagnation marquée de ce secteur que l'on constate depuis longtemps) et qui sera suivie par une chute de la production dans les secteurs-clé de l'industrie également (en 1979 Brejnev lui-même devait annoncer une productivité stagnante, voire même décroissante dans le secteur de l'énergie en URSS).

-                Pour la classe ouvrière, cela signifiera -et dans des pays comme la Pologne, l'URSS et la Roumanie c'est déjà une réalité- une chute des plus brutales du niveau de vie, à mesure que la bourgeoisie se voit forcée à délaisser de plus en plus l'infrastructure, le secteur de biens de consommation, des services, le secteur agricole, etc. Cela impliquera aussi la nécessité pour la bourgeoisie de mettre en œuvre une militarisation totale de la classe ouvrière. Cela voudra dire créer une "armée" de millions d'ouvriers qui pourront être envoyés d'un secteur à un autre de la production, en fonction du secteur qui est en train de fonctionner à un moment donné et en fonction des secteurs où les goulots d'étranglement doivent ' être éliminés. La militarisation de la main-d’œuvre permettra une certaine diminution du poids effroyable du chômage "masqué"-pour autant que les ouvriers le permettent, bien entendu ! Le chômage "masqué" deviendra alors ouvertement une armée de chômeurs, vivant bien en-dessous du minimum vital.

Ces perspectives ne sont pas de simples spéculations sur le futur. En fait, elles sont la projection des tendances qui se font jour sous nos yeux. Ainsi, par exemple, les opposants polonais autour du "KOR" ont rapporté qu'un tiers de l'équipement industriel en Pologne n'est actuellement pas utilisé. Il en résulte, évidemment, une pénurie chronique de produits alimentaires, des coupures régulières d'électricité dans les foyers et même dans les usines, la disparition d'une grande partie des transports en commun et dans d'autres services, etc. En Roumanie, en Bulgarie, même en Hongrie, c'est la même histoire à peu de chose près ; en R.D.A. aussi, bien que ce ne soit pas si poussé. Dans tous ces pays, on est en train de mobiliser les ouvriers pour faire du travail et des brigades supplémentaires, mais aussi pour travailler dans des brigades mobiles qui pourront être utilisées pour construire des pipelines à l'Ouest de la Russie aujourd'hui et pour extraire du lignite en Allemagne de l'Est demain. C'est là le début de la militarisation que nous avons mentionnée. Les sursauts de lutte de classe en Europe de l'Est, en réponse à la crise depuis la fin des années 60 (Pologne 70 et 76, Tchécoslovaquie 68, Roumanie 77, ont été les exemples les plus notables) ont été très puissants mais ont eu tendance à rester sporadiques et isolés ; ils n'ont pas évolué vers un niveau plus élevé de politisation. Cela se comprend vu le manque d'expérience des ouvriers concernés, le poids de cinquante ans de contre-révolution, la sévérité de la répression étatique, pour ne mentionner que ces quelques facteurs. Ces luttes n'ont pas réellement dépassé le niveau de luttes défensives contre la chute des salaires réels et l'augmentation de l'exploitation. Mais la lutte de classe des années 80 devra aller au-delà de ce niveau, parce que ce que nous avons en face maintenant -et on peut le voir particulièrement clairement en Europe de l'Est-est la destruction de la société humaine sous le poids des rapports économiques et sociaux capitalistes. Le capitalisme ne peut même plus garantir l'assouvissement des besoins les plus vitaux pour la survie de la société humaine sous quelque forme que ce soit. La pénurie de produits alimentaires et de logements d'Europe de l'Est -nous en voyons de plus en plus en Europe occidentale aussi!- rend cela parfaitement clair. La classe ouvrière sera forcée de poser le problème du pouvoir afin de sauver société de la destruction totale, de la sauver du capitalisme. L'approfondissement de la crise est donc en train de créer les conditions nécessaires à l'unification et la politisation de la lutte de classe contre la crise capitaliste et la militarisation de la société. La profondeur de la crise et la réponse des ouvriers à cette crise, permettront au prolétariat d'entraîner les vastes masses paysannes et les couches non exploiteuses derrière lui, corme le fit le prolétariat russe en 1917.

Il n'est pas certain que cette lutte triomphera. Cela dépend de la capacité du prolétariat dans ces pays à se réapproprier les leçons du passé et, en coordonnant ses luttes avec celles des ouvriers à Ouest, à ouvrir ses rangs à 1 influence politique et à la solidarité du mouvement révolutionnaire qui est actuellement en formation en occident.

Krespel,  Novembre 1979