Espagne 1936 : le mythe des collectivités anarchistes

Dans la série Espagne 1936

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Les collectivités espagnoles de 1936 ont été présentées par les anarchistes comme le modèle parfait de la révolution. Selon eux, elles per­mettent l'autogestion ouvrière de l'économie, elles signifient l'élimination de la bureaucra­tie, elles augmentent le rendement du travail et "merveille des merveilles" sont "l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes"..."dirigés et orientés à tout moment par les libertaires", (selon les paroles de Gaston Levai, défenseur intransigeant de l'anarchisme et de la CNT).

Mais les anarchistes ne sont pas seuls à nous offrir le "paradis" des collectivités. Heribert Barrera -républicain catalaniste en 1936, aujourd'hui député aux Cortes- en fait l'éloge comme un "exemple d'économie mixte respectueu­se de la liberté et de l'initiative humaine" (!!!) tandis que les trotskystes du POUM nous apprennent que "l'oeuvre des collectivités a donné un caractère plus profond à la révolution espagnole qu'à la révolution russe". G.Munis et les camarades du FOR (Fomento Obrero Revolucionario) se font des illusions sur le caractère "révolutionnaire" et "profond" des collectivi­tés.

Pour notre part, nous nous voyons obligés de jouer une fois de plus les rabat-joie : les collectivités de 36 n'ont pas été un instrument de la révolution prolétarienne mais un instru­ment de la contre-révolution bourgeoise; elles ne furent pas "l'organisation de la nouvelle so­ciété" mais la planche de salut de l'ancienne qui s'est maintenue avec toute sa sauvagerie.

En disant cela, nous ne voulons pas démoraliser notre classe. Au contraire : la meilleure maniè­re de la démoraliser est de la faire lutter pour de faux modèles de révolution. La condition môme pour la victoire de ses aspirations révolutionnaires est de se libérer complètement de tout faux modèle, de tout faux paradis.

Qu'ont été les collectivités

En 1936, l'Espagne, touchée de plein fouet par la crise économique qui, depuis 1929 secoue le capitalisme mondial, vit des convulsions parti­culièrement graves.

Tout capital national souffre de trois types de convulsions sociales :

-    celui issu de la contradiction fondamentale bourgeoisie-prolétariat;

-    celui provenant des conflits internes entre les différentes fractions de la bourgeoisie elle-même;

-    celui qu'occasionne l'affrontement entre blocs impérialistes qui prennent chaque pays comme scène pour leurs luttes d'influence et comme marché.

Dans l'Espagne de 1936, ces trois convulsions confluèrent avec une intensité brutale, amenant le capitalisme espagnol à une situation extrême.

En premier lieu, le prolétariat espagnol -pas en­core écrasé comme le furent ses frères européens mena une bataille énergique contre l'exploitation, jalonnée par une extraordinaire escalade de grè­ves générales, de révoltes et d'insurrection qui ont causé la plus grande alarme au sein de la classe dominante.

En second lieu, les conflits internes de celle-ci vont en s'aggravant. Une économie retardataire, déchirée par de formidables déséquilibres et dé­vorée pour cela avec plus d'intensité par la crise mondiale, est le meilleur bouillon de cul­ture pour l'éclatement de conflits entre la bour­geoisie de droite (propriétaires terriens, finan­ciers, militaires, clergé, commandés par Franco) et la bourgeoisie de gauche (industriels, classes moyennes urbaines, syndicats, etc dirigés par la République et le Front Populaire). Finalement, l'instabilité du capitalisme espagnol en fait une proie facile des convoitises impéria­listes du moment, qui, éperonnés par la crise, ont besoin de nouveaux marchés et de nouvelles positions stratégiques. L'Allemagne et l'Italie tiennent leur pion avec Franco, dissimulé derriè­re le masque de la "tradition" et de "la croisa­de contre le communisme athée", tandis que la Russie et les puissances occidentales -alors amies- trouvent dans la République et le Front Populaire, leur bastion, dissimulés derrière le voile mystificateur de "l'anti-fascisme" et de la"lutte pour la révolution". Dans ce contexte, surgit le soulèvement de Franco, le fameux 18 juillet 1936 qui signifie pour la classe ouvrière l'apogée de la surexploita­tion et de la répression commencée par la Répu­blique dès 1931. La réponse de la classe ouvriè­re est immédiate et foudroyante : grève généra­le, insurrection, armement des masses, expropria­tion et occupation des entreprises. Dès les premiers instants, toutes les forces de la bourgeoisie de gauche qui vont des partis républicains jusqu'à la CNT, essaient d'enfermer les ouvriers dans le piège de la lutte "anti­fasciste" et de transformer les expropriations d'entreprises en une fin en soi, pour faire re­tourner les ouvriers au travail avec l'illusion que les entreprises sont leurs, qu'elles sont "collectivisées".

Mais les journées insurrectionnelles de Juillet démontrent à satiété que la lutte ouvrière ne se développe pas seulement contre Franco mais aussi, à la fois, contre l'Etat républicain : les ouvriers font grève, exproprient les entre­prises, s'arment comme classe autonome pour en­tamer une offensive contre l'ensemble de l'Etat capitaliste, aussi bien le Franquiste que le Républicain. Pour réussir la grève insurrection­nelle, les ouvriers ne pouvaient se satisfaire des expropriations et de la formation de milices, mais devaient détruire en même temps que l'ar­mée franquiste toutes les forces républicaines (les Azana, Companys, le PC, la CNT, etc.) et, ensuite, détruire totalement l'Etat capitaliste, érigeant sug ses décombres le pouvoir des con­seils ouvriers.

Cependant, la clé de l'échec du prolétariat et de son enrôlement dans la barbarie de la guer­re civile, réside dans le fait que les forces républicaines -et par-dessus tous la CNT et le POUM- parvinrent à empêcher les ouvriers de franchir le pas décisif -détruire l'Etat capita­liste- et ils enfermèrent les ouvriers dans la "collectivisation de l'économie" et de la "lut­te anti-fasciste".

Les nationalistes catalans, le Front Populaire, le POUM et surtout la CNT réduisirent la lutte des ouvriers à la simple expropriation des en­treprises, les transformant en "COLLECTIVITES REVOLUTIONNAIRES", lesquelles en se maintenant au sein de 1'Etat capitaliste, le laissant in­tact, non seulement devinrent inutiles pour les ouvriers mais aussi se convertirent en un ins­trument de sa sur-exploitation et de contrôle du capital.

"Parce que le pouvoir de l'Etat restait en pla­ce, la Généralité de Catalogne pouvait légali­ser tranquillement les expropriations ouvrières et faire choeur avec tous les courants "ouvriers" qui trompaient les ouvriers avec les expropria­tions,  le contrôle ouvrier,  la répartition des terres,  les épurations, mais qui gardaient un silence criminel sur la réalité terriblement effective et peu apparente de l'existence de l'Etat capitaliste. Pour cette raison,  les expropriations ouvrières sont restées intégrées dans le marché du capitalisme d'Etat".

BILAN

 

Ainsi, nous voyons que la CNT qui, à aucun mo­ment, n'a appelé à la grève spontanée du 19 juil­let, à prendre les armes, appelle ensuite à REPRENDRE LE TRAVAIL, A TERMINER LA GREVE, ou même s'oppose à l'assaut contre l'Etat capitalis­te avec l'excuse que les entreprises sont collectivisées". Gaston Levai dans son livre "Collectivités Libertaires en Espagne" nous "raisonne" ainsi : "Quand se produisit l'attaque fasciste, la lutte et l'état d'alerte mobilisèrent la po­pulation durant cinq   ou six jours, à la fin desquels la CNT donna l'ordre de reprendre le travail. Prolonger la grève aurait été contre les intérêts des travailleurs eux-mêmes qui as­sumaient la responsabilité de la situation".

Les belles collectivités "libertaires" qui étalent "une révolution plus profonde que la révolution russe" - toujours selon le POUM- justifièrent le RETOUR AU TRAVAIL, LA FIN DE LA TENTATIVE REVO­LUTIONNAIRE, LA SOUMISSION DES OUVRIERS A LA PRO­DUCTION POUR LA GUERRE. Dans les conditions d'a­lors de convulsions et de désagrégation extrêmes de l'édifice capitaliste, la façade radicale des collectivités fut l'ultime recours pour faire travailler les ouvriers et sauver l’ordre exploiteur comme le reconnaît franchement Osorio Gallardo, politicien monarchiste et de droite :"Jugeons impartialement. Les collectivités ont été une né­cessité. Le capitalisme avait   perdu toute son autorité morale et les maîtres ne pouvaient plus ordonner et les ouvriers ne voulaient plus obéir. Dans une situation aussi angoissante, ou l'indus­trie restait abandonnée,  ou bien la Généralité s'en chargeait,  établissant un communisme sovié­tique".

AU SERVICE DE L'ECONOMIE DE GUERRE

Quand on nous dit que les collectivités furent un modèle de "communisme", de "pouvoir ouvrier", qu'elles furent "une révolution plus profonde que celle en Russie", il y a de quoi éclater de rire : la quantité de renseignements, de faits et de té­moignages qui montrent le contraire sont accablants Voyons donc :

Premièrement : un grand nombre de collectivisations se fit avec l'accord des patrons eux-mêmes. A pro­pos de la collectivisation de l'industrie chocolatière de Torrente (Valence), Gaston Levai, dans le livre précédemment cité, écrit :

"Motivés par le désir de moderniser la production (?) Comme de supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme (sic), il y eut une assemblée le 1er septembre 1936. Les patrons furent invités à par­ticiper à la collectivité tout comme les ouvriers. Et tous acceptèrent de s'associer pour organiser la production et la vie sur des bases inédites".

Les, "bases inédites" de la vie se construisaient en respectant tous les piliers du régime capi­taliste ! Ainsi, la collectivité des tramways de Barcelone "non seulement accepta de payer aux créditeurs de la Compagnie les dettes contractées, mais aussi traita avec les actionnaires qui furent convoqués à une assemblée générale"(idem). Quelle profonde révolution que celle qui respec­te les dettes antérieures et respecte les intérêts des actionnaires ! Quelle étrange manière d'orga­niser la production et la vie sur des bases iné­dites !

Deuxièmement : les collectivités servirent aux syndicats et partis politiques bourgeois à recons­truire l'économie capitaliste : - en concentrant les entreprises :

"Nous nous sommes chargés des ateliers avec un nombre insignifiant de tra­vailleurs sans embryons syndicaux dont l'inac­tivité portait préjudice à l'économie".

Rapport du syndicat du bois de la CNT de Barcelone (1937)

- en rationalisant l'économie

"En premier, nous avons établi la solidarité financière des industries, organisant un Conseil général de l'économie* où chaque branche envo­yait deux délégués. Les ressources excédentai­res serviront pour aider les industries défici­taires afin qu'elles reçoivent les matières pre­mières et autres éléments de production".

CNT de Barcelone 1936

- en centralisant la plus-value et le crédit pour les canaliser selon les besoins de l'économie de guerre.

"Dans toutes les entreprises collectivisées, 50 % des bénéfices seront destinés à la conservation des ressources propres et les 50 % res­tants seront mis à la disposition du Conseil économique local ou régional correspondant"

Rapport de la CNT sur les collectivités Décembre 1936

Comme on le voit, pas un centime de bénéfice pour les travailleurs, mais cela ne fait rien ! Gaston Levai le justifie avec le plus grand cy­nisme: "On peut avec raison se demander pour­quoi les bénéfices ne sont pas répartis entre les travailleurs dont les efforts fournissent ces bénéfices; à cela nous répondons : parce qu'ils sont réservés à des fins de solidarité sociale".

En fait de solidarité "sociale" avec l'exploita­tion, avec l'économie de guerre, avec la misère la plus terrible !

Troisièmement : les collectivités ne touchent pas au capital étranger, "pour ne pas incommoder les pays amis"selon le POUM, ce que nous tradui­sons par : afin de s'assujettir aux puissances impérialistes qui soutiennent le gang républicain. Merveilleuse et profonde révolution que voilà !

Quatrièmement : les organismes qui géraient et dirigeaient les collectivités (syndicats, partis politiques, comités) étaient pleinement intégrés à l'Etat capitaliste :

"Les comités de fabrique et les comités de con­trôle des entreprises expropriées se transformè­rent en organes pour activer la production et pour cette raison, ils furent défigurés quant à leur signification de classe. Il ne s'agissait plus là d'organismes créés dans le cours d'une grève insurrectionnelle pour démolir l'Etat, mais d'organes orientés vers la production de guerre, condition essentielle pour permettre la survivance et le renforcement de cet Etat".

 

BILAN

 

Et quant aux partis et syndicats, ce sont non seulement les forces du Front Populaire mais aussi les organisations plus "ouvrières" et plus "radicales" qui sont intégrées à l'Etat : la CNT participa au Conseil Economique de Catalogne avec quatre délégués, au gouvernement de la Gé­néralité de Catalogne avec trois ministres et au gouvernement central de Madrid avec trois au­tres. Mais ce n'est pas seulement au sommet de l'Etat qu'ils participèrent pleinement mais aus­si à la base de cet Etat, village par village, entreprises par entreprises, quartiers par quar­tiers. L'Espagne républicaine a vu des centaines de maires, de conseillers, d'administrateurs, de chefs de police, d'officiers militaires, etc., "libertaires"...

Mais ces forces ne sont pas seulement partie in­tégrante de l'Etat par leur participation direc­te en son sein. C'est toute la politique qu'elles défendaient qui faisaient d'elles la chair et le sang de l'ordre capitaliste. Cette politique qui entravait à tout moment l'action des collec­tivités était l'unité anti-fasciste, qui justi­fia le sacrifice des ouvriers sur le front mili­taire et la sur-exploitation de l'arrière-garde. Gaston Levai nous explique clairement cette po­litique qui, parmi d'autres, mena la CNT :"il fallait défendre les libertés si relatives et pourtant si appréciables représentées par la Ré­publique". Gaston Levai  "oublie" "l'appréciable" "liberté ouvrière" qui signifie la répression de la République contre les grèves ouvrières (rappelons nous Casas Viejas, Alto Llobregart, Asturias...)  "Il ne s'agissait pas de faire une révolution sociale,  ni d'implanter le communis­me libertaire,  ni d'une offensive contre le ca­pitalisme,  l'Etat ou les partis politiques-: il fallait empêcher le triomphe du fascisme" (G.L). Pourquoi diable la CNT, les anarchistes et compa­gnie critiquent-ils donc le PCE s'ils défendaient la même chose ! si leur programme était le même : la défense du capitalisme sous le masque de 1'anti-fascisme !

Cinquièmement : le caractère "révolutionnaire", "anti-capitaliste", "libertaire" des collecti­vités fut convenablement canalisé par l'Etat ca­pitaliste qui les reconnut au travers du Décret de collectivisation (24/10/36) et les coordonna par la constitution du Conseil de l'Economie. Et savez-vous qui signa ces deux décrets ? Mr Tarradellas aujourd'hui brillant président de la Généralité de Catalogne !

Nous sommes obligés de conclure que les collec­tivités ne signifièrent pas la plus petite at­taque contre l’ordre bourgeois mais furent une forme que celui-ci adopta pour réorganiser l'éco­nomie et maintenir l'exploitation à un moment d'extrême tension sociale et d'énorme radicalisation ouvrière qui ne permettait pas d'utiliser les méthodes traditionnelles :

"Face à un incendie de classe,  le capitalisme ne peut même pas penser à recourir aux méthodes classiques de la légalité. Ce qui le menace est l'INDÉPENDANCE de la lutte ouvrière qui condition­ne la prochaine étape révolutionnaire jusqu'à l'abolition de la domination bourgeoise. Par conséquent,  le capitalisme doit retisser la mail­le de son contrôle sur les exploités. Les fils de cette maille qui avant étaient la magistra­ture,  la police,  les prisons se transforment dans la situation extrême de Barcelone en Comités de milice, en industries socialisées, en syndicats ouvriers, en patrouilles de vigilance, etc.".

 

L'IMPLANTATION DE L'ECONOMIE DE GUERRE

Une fois vue la nature d'instrument capitaliste des collectivités, nous allons voir le rôle qu'elles ont joué, et celui-ci fut d'implanter au sein du prolétariat une économie de guerre draconienne, qui permit d'affronter le énormes frais et la gigantesque saignée de ressources que supposait la guerre impérialiste qui se dé­roulait en Espagne en 1936-39.

En peu de mots, l'économie de guerre suppose trois choses :

1) La militarisation du travail

2) Le rationnement

3)    Canaliser toute la production vers une fin exclusive, totalitaire et monolithique : la GUERRE.

Le cache-sexe des collectivités servit à la bour­geoisie pour imposer aux ouvriers une discipline militaire dans le travail, l'allongement de la journée de travail, la réalisation d'heures sup­plémentaires non payées...

Un journal bourgeois chantait joyeusement "l'am­biance" régnant à l'usine Ford de Barcelone : "Il n'y avait ni commentaires ni controverses. D'abord la guerre et pour elle travailler et travailler sans cesse... Optimistes et satisfaits, cela ne leur faisait rien que leur comité -cons­titué de camarades travailleurs comme eux- éta­blisse des consignes rigides et détermine plus d'heures de travail. Ce qui était important était de vaincre le fascisme »1. Le statut des collectivités définissait claire­ment l'implantation de la militarisation du tra­vail : "Article 24 : tous travailleront obligatoi­rement sans limite de temps pour ce qui est né­cessaire au bien de la collectivité"'. "Article 25 : tout collectiviste est obligé* en plus du travail qui lui est normalement assigné, de donner son aide où que ce soit pour tous les travaux urgents ou imprévus "(Collectivité de Jatina-Valence).

Dans les "assemblées" des collectivités s'impo­saient "démocratiquement" de plus en plus de me­sures de militarisation : "On décida d'organiser un atelier où les femmes iraient travailler au lieu de perdre leur temps dans la rue... On finit par décider que chaque atelier aurait une déléguée qui se chargerait de contrôler les ap­prenties,  lesquelles si elles manquaient deux fois sans motif seraient renvoyées sans appel". (Collectivité de Tamarite-Huesca).

Quant aux rationnements, une revue catalaniste de l'époque nous explique très clairement la mé­thode "démocratique" de les imposer au proléta­riat :"Dans tous les pays, on oblige les cito­yens à tout économiser, depuis les métaux pré­cieux jusqu'aux pelures de pommes de terre. Le pouvoir public exige d'eux ce régime de rigueur. Mais ici, en Catalogne,  c'est le peuple qui spontanément complète son oeuvre, s'imposant vo­lontairement, consciemment un rationnement ri­goureux".

La première loi de 1'"ultra-révolutionnaire" Conseil d'Aragon de Durruti et autres satrapes fut :"Pour les fournitures des collectivités, on établira une carte de rationnement". Ces rationnements imposés comme des "mesures révolutionnaires" et "consciemment acceptés par les citoyens" signifièrent une misère indescripti­ble pour les ouvriers et pour toute la population. Gaston Levai reconnaît sans vergogne :

"Dans la majorité des collectivités, la viande manquait presque toujours et peu à peu il man­qua jusqu'aux pommes de terre"(opus cité).

Finalement, la discipline militaire, les ration­nements que la bourgeoisie impose derrière le masque des collectivités, avait une fin unique : sacrifier toutes les ressources économiques et humaines aux dieux sanguinaires de la guerre  impérialiste :

-  Dans la collectivité de Mas de las Matas (Barcelone) et suivant proposition de la CNT :

"On adapta les installations du cellier à la fabrication d'alcool à 96 ° indispensable aux médecins du front. On limita également l'achat de vêtements, de machines, etc., destinés à la consommation des gens de la collectivité car ces ressources ne devaient pas servir au luxe mais au front".

-  Dans les collectivités d'Alicante :"Le gouvernement reconnaissant les progrès de la collectivisation dans la province, commanda des armes aux ateliers syndicaux d'Alcoy, du tissu à l'industrie textile socialisée et des chaussures à l'industrie d'Elda également aux mains des libertaires, avec pour but d'armer, de vê­tir et de chausser les soldats". (Gaston Levai)

LES COLLECTIVITES: INSTRUMENTS DE SUREXPLOITATION

La démonstration la plus palpable du caractère anti-ouvrier des sinistres "collectivités" anarchistes est, que grâce à elles, la bourgeoi­sie républicaine réduisit jusqu'à une limite intolérable les conditions de travail et de vie des ouvriers :

- Les salaires : ceux-ci, de juillet 1936 à décembre 1938 diminuèrent nominalement de 30 %, tandis que la chute du niveau de vie fut pire encore : plus de 200 %\

-    les prix : Ils passèrent de l'indice 168,8 en 1936 (indice 100 en 1913) à celui de 564 en novembre 1937 et 687,8 en février 1938.

-    Le chômage : malgré l'énorme saignée de gens envoyés au front, laquelle diminua le chiffre des chômeurs, celui-ci grimpa de 39 % entre janvier 1936 et novembre 1937.

-    La durée du travail  : elle monta à 48 H (en 1931, elle était de 44H, en juillet 36, la Généralité, pour calmer la lutte ouvrière, dé­créta la semaine de 40H, mais quelques mois plus tard, cette mesure disparut du plan avec l'excuse de l'effort de guerre et de la "collectivisation". Le nombre d'heures supplémentaires augmenta la durée du travail de30%. Ce furent précisément les organisations "ouvrières" (PCE, UGT, P0UM et surtout la CNT) qui réclamèrent avec plus de véhémence la surexploi­tation et la dégradation de la situation des ou­vriers.

Peiro, bonze de la CNT écrivit en août 1936 : "Four les besoins nationaux,  la semaine de 40h n'est pas assez, celle-ci ne peut certainement pas être plus inopportune".

Les consignes syndicales de la CNT sont des plus "favorables" aux ouvriers : "Travailler, produire et vendre. Aucune revendication salariale ou au­tre. Tout doit rester subordonné à la guerre. Dans toute la production qui a un lien direct ou indirect avec la guerre anti-fasciste, on ne pourra exiger que soient respectées les bases le travail, que ce soit pour les salaires ou la durée du travail. Les ouvriers ne pourront deman­der des rémunérations spéciales pour les heures extra effectuées pour la guerre anti-fasciste et devront augmenter la production par rapport à la période antérieure au 9 juillet."

Le PCE quant à lui crie :"Non aux grèves dans l Espagne démocratique ! Pas un ouvrier oisif à l'arrière. !".

Naturellement, les collectivités, comme instru­ment de "pouvoir ouvrier" et de "socialisation" aux mains de l'Etat furent l'excuse qui fit avaler aux ouvriers cette brutale réduction de leurs conditions de vie.

Ainsi, dans la collectivité de Graus (Huesca) :"aux femmes on ne paiera pas de salaire pour leur travail étant donné que leurs besoins sont couverts par le salaire familial!. Dans la col­lectivité d'Hospitalet (Barcelone) "comprenant la nécessité d'un effort exceptionnel, on repous­sa l'augmentation de S % des salaires et la di­minution de la journée de travail décrétée par le gouvernement". Encore plus royaliste que le gouvernement !

CONCLUSIONS

Rappeler la douloureuse expérience historique dont souffrit le prolétariat espagnol, dénoncer la grande escroquerie des collectivités, par laquelle la bourgeoisie parvint à le tromper, ce n'est pas là une question  pour intellectuels ou érudits, c'est une nécessité vitale pour ne pas retomber dans le même piège. Pour nous vaincre et pour nous faire avaler des mesures de surex­ploitation, de chômage, de sacrifice, la bour­geoisie recourt au mensonge; elle se déguise en "ouvrière" et "populaire" (en 1936, les bour­geois se faisaient des cals aux mains et s'habil­laient en "ouvriers"); elle"socialise" et fait autogérer les usines, elle appelle à toutes les formes de solidarité inter-classiste, derrière les drapeaux de "l'anti-fascisme", de la "défense de la démocratie", de la "lutte anti-terroriste".., Elle donne aux ouvriers la fausse impression qu'ils sont "libres", qu'ils "contrôlent" l'éco­nomie, etc.. Mais derrière tant de"démocratie", "participation" et "autogestion", se cache intact, plus puissant et renforcé que jamais, 1'APPAREIL D'ETAT BOURGEOIS autour duquel les RELATIONS CAPITALISTES DE PRODUCTION se maintiennent et s'aggravent dans toute leur sauvagerie.

Aujourd'hui, alors que les lois fatales du capi­talisme sénile, le conduise vers la guerre, ce sont le "sourire", la "confiance dans les cito­yens", la "plus grande démocratie", l"autoges­tion", qui sont le grand théâtre par lequel le capitalisme demande de plus en plus de sacrifices, de plus en plus de chômage, de plus en plus de misère, de plus en plus de sang sur les champs de bataille. Les "collectivités" de 1936 furent un des faux modèles, un des paradis, une des belles illusions de plus au travers desquelles le capitalisme amena les ouvriers à la défaite et au massacre. La leçon de ces événements doit être tirée et servir aux prolétaires d'aujour­d'hui pour déjouer les pièges que le capital leur tend, afin d'avancer vers leur libération définitive.

E.F. (Traduit de A.P n° 20)

Commentaires

Vive la culture du débat

Après un texte définitif comme celui ci, vive la culture du débat ...

Les anarchistes n'ont jamais parlé de paradis, i l n'y a que des gens avec une pensée religieuse comme les militants du CCI pour penser une chose pareille !