Allemagne de l'Est : l'insurrection ouvrière de juin 1953

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Le texte que nous publions sur le 17 juin 1953 n'a pas pour but de céder au goût des commémorations funèbres. Depuis bien longtemps, la bourgeoisie tente de conjurer les fantômes qui viennent la han­ter au déclin de son existence. Ces fantômes, ce sont ceux des révolutions prolétariennes, des mou­vements révolutionnaires qu'elle a écrasés et dont elle craint le retour fatidique sinon dans la réalité immédiate,  du moins dans ses pensées paisibles de classe dominante. Elle tente alors de con­jurer sa terreur superstitieuse devant les "dates fatidiques" en commémorant l'événement à sa façon, en l'enterrant une seconde fois. La 1ère fois, elle déchaîne toutes ses forces militaires et idéo­logiques contre la classe ouvrière qui menace les bases de sa domination,  la 2ème fois, elle falsi­fie le contenu de classe de la lutte en la transformant en vulgaire lutte pour la "patrie",  la "dé­mocratie",  la "liberté".

C'est ce qu'a tenté une fois de plus la bourgeoisie à l'Est comme à l'Ouest ; les uns en transformant la lutte des ouvriers est-allemands en lutte contre les "exactions staliniennes", les autres en lutte pour la "démocratie parlementaire et pluraliste". Chaque fraction de la bourgeoisie mondia­le tente une fois de plus d'assassiner le prolétariat de Berlin-Est et de Saxe en dénaturant, en ca­lomniant, en transformant son combat en son contraire, en le niant purement et simplement.

Les révolutionnaires ne font pas de la lutte du prolétariat un objet d'étude ou de culte. Pour eux, cette  lutte du passé est toujours présente. C'est pourquoi elle n'est pas un objet de commémoration de leur part, mais une arme pour le combat futur,  une incitation à l'action révolutionnaire. Les événements de 1953 sont nôtres,  car ils sont un moment de la lutte historique du prolétariat pour son émancipation.  Ils sont une preuve éclatante de la nature capitaliste des pays de l'Est, présen­tés par les trotskystes comme "socialistes". Ils sont la preuve que la dictature la plus impitoyable du capital à travers son Etat totalitaire ne met pas fin à la lutte de classe. Celle-ci se poursui­vra tant qu'il y aura division de la société en classes et donc exploitation. Le prolétariat à réa­gi aux mesures d'intensification de l'exploitation et donné une réponse cinglante au mensonge trotskyste et stalinien d'un Etat  "ouvrier et socialiste". Les ouvriers d'Allemagne de l'Est,  avant ceux de Hongrie en 1956,  de Pologne en 1970,  ont pu constater que la mitraille de la police et de  l'ar­mée était de même nature que celle qui les faucha dans les années 1918-20 de Berlin à Budapest. Avec l'insurrection des ouvriers est-allemands a commencé à s'effondrer avec fracas dans la conscience du prolétariat mondial le mythe des  "Etats socialistes".

Mais surtout, les ouvriers d'Allemagne orientale ont montré -malgré leur écrasement- qu'ils sont la seule force capable d'abattre l'exploitation capitaliste. En dépit de leurs illusions sur l'Occident "démocratique", pendant mystificateur de la dictature de fer de l'Etat capitaliste à l'Est, ils ont prouvé la possibilité future d'une révolution prolétarienne dans le bloc russe, par le surgissement en quelques jours de comités de grève et d’usine couvrant tout le pays. Seul le poids de la contre-révolution triomphante a pu permettre l'intervention de l'armée russe et l'isolement du prolétariat est-allemand de la partie occidentale de l'Allemagne et des autres pays d'Europe.

Aujourd'hui la période de contre-révolution qui a isolé, affaibli, détourné la lutte prolétarienne est close. Mai 68 a prouvé que le prolétariat d'Europe occidentale n'était pas  "intégré" ; les émeu­tes ouvrières en Pologne de décembre 1970 et janvier 1971 ont montré que la lutte de classe se pour­suivait et que les événements de 1953 n'étaient pas accidentels ou le produit de la seule  "stalinisation" de ces pays.  C'est la crise générale du capitalisme qui parallèlement à l'Est et à l'Ouest met en branle  les ouvriers de tous  les pays dans leur résistance à l'exploitation.

En dépit de toutes les sirènes qui en Pologne (KOR, comité de défense des ouvriers emprisonnés),  en Tchécoslovaquie  (Charte des 77), tentent de montrer aux ouvriers qu'ils doivent lutter pour la "nation libre",  se fondre dans le  "peuple", les ouvriers des pays de l'Est ne peuvent que s'intégrer dans la lutte internationale du prolétariat. Hier isolés,  c'est unis dans la lutte révolutionnaire que les ouvriers de tous les pays, en dépit de tous les  "rideaux de fer", monteront demain à l'assaut du ciel.

25 Ans après le sursaut du 17 juin 1953

A la fin de la seconde guerre mondiale, les gou­vernements de tous les pays ont promis aux tra­vailleurs la paix et une prospérité durable. Aujourd'hui, plus de trente ans après, nous som­mes une fois de plus plongés en plein coeur d'u­ne crise économique internationale qui, d'Est en Ouest attaque massivement le niveau de vie de la classe ouvrière. Face à la difficulté croissante à trouver des débouchés pour la production, face à l'inflation galopante, au chô­mage grandissant, aux faillites de plus en plus nombreuses des secteurs industriels, le capita­lisme aujourd'hui suit le chemin tracé par ses contradictions internes; ce chemin mène à terme et pour la troisième fois dans notre siècle, à la lutte inter-impérialiste généralisée, au mas­sacre.

En Allemagne de l'Ouest, la bourgeoisie, et spé­cialement ses fractions extrêmes tels les maoïs­tes, les trotskystes et les néo-fascistes met en avant le but d'une Allemagne unifiée, in­dépendante, démocratique et même"socialiste", comme solution à l'aspect allemand de la crise mondiale. Nous comprendrons le sens de"cette indépendance nationale et unité" quand nous nous souviendrons que le gouvernement de Bonn a fait du 17 juin et de la défaite des travail­leurs est-allemands, le jour de la célébration de l'unité allemande. En réalité, il n'y a pas de solution à la crise du capitalisme, enfermé dans le cercle vicieux de crise-guerre-recons­truction- nouvelle crise, et qui laissé à lui-même, continuera de la sorte jusqu'à ce que l'humanité soit finalement détruite. C'est précisément parce que la seule manière de sor­tir de cette barbarie est la révolution prolé­tarienne mondiale, que la tâche vitale des révolutionnaires est d'analyser les expériences passées et les luttes de notre classe, de sor­te que les défaites d'hier deviennent les vic­toires de demain.

Les pays soi-disant socialistes de l'Europe de l'Est sont le résultat de la redivision du monde après la seconde guerre mondiale. Le mot d'ordre de la"guerre sainte" contre le fascis­me n'était rien d'autre que le mensonge que les bourgeoisies de l'Ouest et de Russie ont utili­sé pour mobiliser les travailleurs dans la lutte pour le profit, la recherche de marchés, de matières premières pour leurs maîtres capi­talistes. L'amour de la démocratie qui était censé animer les alliés n'empêcha pas Staline de pactiser avec Hitler au début de la guerre, et ainsi la Russie put s'emparer de larges zones en Europe de 1'Est.

Au fur et à mesure que la victoire des "alliés" devenait imminente, le conflit d'intérêts au sein du camp "démocratique" lui-même et en par­ticulier entre la Russie d'un côté et les an­glais et les américains de l'autre, se faisait plus intense. La Russie ne reçut que le mini­mum d'aide de la part de l'Ouest et la Grande-Bretagne voulut même ouvrir un deuxième front dans les Balkans, plutôt qu'en France, afin d'empêcher les Russes d'occuper l'Europe de l'Est.

Ce qui maintint l'unité de ces gangsters, ce fut la peur que la guerre, particulièrement dans les pays vaincus, puisse, comme pour la première guerre mondiale, se terminer par une éruption de luttes de classe. Les bombarde­ments féroces des "alliés" sur les villes al­lemandes avaient pour but d'écraser la classe ouvrière allemande. Dans la plupart des vil­les, des quartiers ouvriers ont été rasés, tandis que 10 % seulement des équipements in­dustriels furent détruits.

La résistance croissante des ouvriers qui, dans quelques cas, entraîna des soulèvements dans les camps de concentration et dans les usines, et le mécontentement des soldats (comme les désertions sur le front Est, qui furent réprimées par des pendaisons massives) fut rapidement écrasée par les forces d'occu­pation. Cet exemple fut suivi partout. A l'Est, l'armée russe laissait agir les forces alle­mandes, qui écrasaient le soulèvement de Varso­vie, qui dura 63 jours et fit 240 000 morts. De la même façon, l'armée russe se rendit res­ponsable du maintien de l'ordre et de la paix sociale en Bulgarie ainsi qu1  ailleurs dans les Balkans. A l'Ouest, les PC participaient aux gouvernements d'après-guerre en France et en Italie afin de briser les mouvements de grèves perlées et l'agitation sociale. Le PC italien au pouvoir soutenait les mêmes "alliés" démocratiques qui bombardèrent sans merci  les ouvriers italiens qui occupaient les usines vers la fin de la guerre.

Les occupants "soviétiques" commencèrent à exercer un pillage organisé des territoires de l'Europe de l'Est sous leur contrôle. Dans la zone d'occupation soviétique (ZOS), de l'Allemagne de l'Est, le démantèlement de l'équipement industriel et son transport en Union Soviétique atteignit 40 % des capacités industrielles de la Z0S. la Sowjetischen Aktiengesellschaften (SAG, société soviétique par actions), qui fut fondée en 1946 emporta en Russie 200 usines clé en mains, incluant, par exemple la grande entreprise de Leuna. Dans certaines zones, à la fin de la guerre, les ou­vriers réparèrent et remirent en marche les usi­nes, et ce sont celles-là que les Russes pri­rent avec un empressement particulier. En 1950 le SAG constituait les proportions suivantes de l'économie de l'Allemagne de l'Est : "plus de la moitié d'industries chimiques, un tiers de produits métallurgiques et environ un quart de machines-outils".  (Staritz Sozialismus in einetw halben Land, p. 103).

Une grande partie de ces profits allait en Rus­sie, directement comme réparation. La RDA était condamnée à payer une réparation à l'URSS jusque vers 1953-54, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il  de­vienne clair que ces réparations étaient néfas­tes pour l'économie russe elle-même. L'économie ravagée de l'Allemagne de l'Est paya la note par une augmentation brutale de l'exploitation de la classe ouvrière. Le prolétariat y était forcé afin de participer au financement de la reconstruction et de l'expansion de l'économie de guerre soviétique. Staline n'a jamais expli­qué pourquoi la classe ouvrière et l'Etat ou­vrier" en Allemagne de l'Est devrait payer pour les crimes de ses exploiteurs. Le renforcement du pouvoir économique de l'impé­rialisme russe en RDA et en Europe de l'Est, était accompagné de l'émergence de fractions bourgeoises pro-russes au pouvoir. Dans la Z0S, les staliniens du KPD en arrivèrent à former avec les assassins sociaux-démocrates de la ré­volution allemande, la "Sozialistiche Einheits Partei" Ses buts pour l'immédiat après-guerre avaient été déjà clairement exprimés peu avant la guerre : "La nouvelle république démocratique dépossédera le fascisme de ses bases Matérielles en expropriant les trusts capitalistes fascistes et placera de réels défenseurs des libertés dé­mocratiques et des droits des peuples dans l'armée, dans /les forces de police et dans la bureau­cratie". (Staritz, p.49).

Renforcement et "démocratisation" de l'armée, de la police, de la bureaucratie telles sont les leçons que ces bons bourgeois "marxistes" ont tirées de Marx, de Lénine et de la Commune de Paris.

Et puis, les années de l'après-guerre étant finies, vint le temps de l'annonciation du début de la construction du socialisme. Un socialisme miraculeux qui pouvait être construit sur le corps d'un prolétariat défait et écrasé. Il est intéressant dénoter que, entre 1945 et 48, mê­me le SED ne prétendait pas que les mesures de capitalisme d'Etat qu'il mettait en avant avait quelque chose à voir avec le socialisme. Mais, aujourd'hui les gauchistes de toutes tendances, qui prétendent que les nationalisations, c'est le socialisme, préfèrent oublier le haut degré d'étatisation dans les pays d'Europe de l'Est, même avant la guerre, et spécialement dans ces pays renommés pour leurs gouvernements "réac­tionnaires", tels que la Pologne ou la Yougosla­vie. Cette centralisation de l'économie sous la direction de l'Etat s'est poursuivie pendant l'occupation allemande ([1]).

En fait, la fameuse déclaration de "construc­tion du socialisme" alla de paire avec le resser­rement économique, politique et militaire dans l'Europe de l'Est parés 1948. Ce fut le résultat direct d'un renforcement global des conflits en­tre les blocs américain et russe. Le plan de deux ans (à dater de 1949) prévoyait une augmentation de la production de 35 %, repo­sant sur un accroissement de la productivité de 30 %, 15% d'augmentation de la masse salariale, et une baisse de 7% des tarifs publics. Le but du SED était, par ce moyen d'augmenter la produc­tivité du travail deux fois plus que les salai­res. Les moyens pour arriver à ces fins repo­saient sur l'amélioration dans l'organisation du travail, l'introduction de "normes strictes", la lutte contre l'absentéisme et le manque d'atten­tion au travail. ([2])

L'augmentation des salaires en 1948, pour autant qu'elle ait eu lieu, était purement et simple­ment le résultat de l'accroissement des cadences et de "l'émulation" en d'autres termes, elles fu­rent le résultat de l'augmentation de l'exploi­tation. C'était la période du mouvement Hennecke (équivalent du stakhanovisme) et de la disci­pline de fer imposée dans les usines par les syn­dicats. Mais, même de si petites augmentations de salaire devinrent insupportables pour l'écono­mie et durent être supprimées de diverses façons. Le bloc de l'Est moins fort économiquement, de moins en moins capable de concurrencer son rival américain fut contraint pour survivre d'extrai­re des superprofits sur le dos du prolétariat et de les réinvestir dans l'industrie lourde (et plus précisément dans les industries en rapport avec l'économie de guerre) et au détriment de l'infrastructure et de la production de biens de consommation... Cette situation qui requérait un contrôle immédiat et centralisé de la part de l'Etat contraint la bourgeoisie à attaquer de front le niveau de vie de la classe ouvrière.

La réponse du prolétariat se manifesta par des vagues de lutte de classe qui secouèrent l'Eu­rope de l'Est des années 53 à 56. Le mouvement commença au début de Juin 53 avec la manifesta­tion des ouvriers de Pilsen (Tchécoslovaque) qui entraîna un affrontement avec l'armée et qui fut suivie immédiatement par une montée de luttes en RDA et par des révoltes dans les énor­mes camps de travail de Vorkuta (URSS) en Juin de la même année. Ce mouvement atteignit son apogée en 56 avec les événements en Pologne, en Hongrie où des conseils ouvriers furent formés.

On estima que les salaires réels en RDA en 1950 étaient deux fois moins élevés qu'en 1936 (Bu­reaucratie et Révolution p.80). En Juillet 1952, le SED annonça l'ouverture d'une nouvelle pério­de de "construction accélérée du socialisme", par quoi il faut entendre une nouvelle augmentation des investissements dans l'industrie lourde, un grand accroissement de la productivité et un plus grand accroissement encore des normes de productivité. Il était clair que l'on tentait d'accé­lérer la reconstruction d'après-guerre. Au prin­temps 53, au moment où les syndicats de Berlin Ouest avaient des difficultés à contrôler la com­bativité des ouvriers du bâtiment, le gouverne­ment de Berlin Est mettait sur pied une campa­gne énorme pour l'accroissement des normes de production en général, et de celles du bâtiment en particulier. Le 28 Mai, il fut annoncé que 60% des ouvriers du gigantesque site de construc­tion de Stalinallee avaient "volontairement" aug­menté leurs normes (il s'agit là du langage du réalisme socialiste !). Les effets de la campagne nationale de la production se faisaient déjà sen­tir. Le même mois, des grèves eurent lieu à Magdebourg et Karl Marx Stadt. En réponse, le gou­vernement annonça une augmentation générale de 10% des normes de production pour le 5 Juin.

Effrayé par l'esprit prévalant au sein de la classe ouvrière, un groupement anti-Ulbricht au sein de la direction du SED, et apparemment avec le soutien du Kremlin, mit en avant un train de réformes destiné à obtenir le soutien des classes moyennes. Ce groupe commença même à sug­gérer une politique plus souple en ce qui con­ cerne les normes de production ([3]).

Mais il était trop tard pour éviter une érup­tion prolétarienne par de telles manoeuvres. Le 16 Juin, les ouvriers du bâtiment prirent la rue et appelèrent les autres ouvriers à s'unir à eux. La manifestation se dirigea vers les bâtiments gouvernementaux. La grève générale fut appelée pour le lendemain et paralysa Berlin-Est; elle fut suivie dans toutes les autres villes impor­tantes. La lutte était organisée par des comités de grève élus par les ouvriers dans les assemb­lées ouvertes et contrôlées par eux -indépen­damment des partis et des syndicats. En effet, la dissolution des cellules du Parti dans les usi­nes étaient souvent la première revendication des ouvriers. A Halle, Bitterfeld et Merseburg, coeur industriel de l'Allemagne de l'Est, des comités de grève pour toute la ville furent élus qui essayaient ensemble de coordonner et de diriger la lutte. Ces comités assumaient la tâ­che de centraliser la lutte et aussi d'organiser temporairement les affaires courantes de la vil­le :

" A Bitterfeld, le comité de grève central, demanda que les pompiers lavent la propagande of­ficielle. La police continuait à procéder à des arrestations, là-dessus, le comité forma des unités de combat et organisa l'occupation systé­matique des quartiers de la ville. Les prisonniers politiques de Bitterfeld furent relâchés sur ordre du comité de grève. Par contre, le co­mité ordonna l'arrestation du maire. (Sarel. "Arbeiter gegen den Kormiunismus"!).

Dans tout le pays, les quartiers généraux du parti furent occupés ou brûlés, les prisons ou­vertes et les prisonniers libérés. L'appareil répressif de l'Etat fut paralysé. Seuls, les chars russes pouvaient à présent aider le gouvernement. A Berlin Est, 25 000 soldats russes et 300 chars écrasèrent la résistance des ou­vriers armés de bâtons et de bouteilles. A Leip­zig, Magdeburg et Dresde, l'ordre fut ramené au bout de quelques heures. En d'autres endroits, cela prit plus de temps. A Berlin, des grèves avaient encore lieu trois semaines plus tard.

A cause de la vitesse avec laquelle ils prirent la rue, généralisant la lutte et l'amenant au niveau politique immédiatement mais surtout à cause de la compréhension de la nécessité d'af­fronter directement l'Etat, les ouvriers furent capables de paralyser l'appareil  répressif de la bourgeoisie Est-allemande, Cependant, de la même façon que l'extension rapide de la grève à travers le pays permit d'empêcher l'utilisation effective de la police contre les ouvriers, une extension INTERNATIONALE de la guerre civile au­rait été nécessaire pour contrer la menace   de 1'"armée rouge". En ce sens, nous pouvons dire que, prenant place, comme elle le fit, au plus profond de la contre-révolution qui suivit la vague révolutionnaire des années 17-23, la dé­faite des ouvriers est-allemands eut pour cause l'isolement d'avec leurs frères de classe des autres pays à l'Est comme à l'Ouest. En fait, le poids de la contre-révolution mit des bar­rières plus importantes que les baïonnettes de l'impérialisme russe au passage de la révolte à la révolution. Les liens de la classe à son propre passé, à ses expériences et à ses luttes ont été rompus depuis longtemps par les héros sanglants de la réaction que sont les Noske, Hitler et Staline -rompus par les camps de con­centration, les bombardements de population-par la démoralisation et la destruction de ses partis révolutionnaires (meurtre de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht et dispersion poli­tique du KAPD). Ayant souffert longtemps de la domination des Etats à parti  unique, les ou­vriers pensaient que la démocratie parlementai­re pouvait les protéger de l'exploitation bru­tale. Ils réclamèrent des élections libres et un parlement. Ils envoyèrent des délégués à Berlin-Ouest pour obtenir l'aide de l'Etat et des syndicats, mais en vain. La police de Ber­lin-Ouest et les troupes françaises et britan­niques furent postées le long de la frontière avec Berlin-Est pour empêcher tout mouvement de solidarité entre les ouvriers de l'Est et de l'Ouest. Les syndicats de l'Ouest rejetè­rent la suggestion d'appeler à une grève de solidarité et mirent les ouvriers de l'Est en garde contre les actions illégales et l'aven­turisme. Les ouvriers appelèrent l'armée rus­se à rester neutre (à ne pas intervenir dans les affaires intérieures allemandes d'après le comité de grève de Halle et Bitterfeld). Mais ils en apprirent une dure leçon : dans la guerre de classes, il  n'y a pas de neutralité. Les ouvriers voulaient être débarrassés de Ulbricht et Cie, sans réaliser qu'il  serait remplacé par un autre et que la question n'est pas de renverser tel ou tel gouvernement mais de détruire le système capitaliste mondial qui est une corde à notre cou.  Ils ne compre­naient pas le besoin de centraliser politiquement la lutte au niveau des conseils ouvriers afin de balayer l'Etat bourgeois.

Les staliniens du DKP et les maoïstes d'Alle­magne de l'ouest sont d'avis que les événements du 17 juin étaient un complot fasciste organi­sé par Bonn et Washington.  Ils montraient par là-même leur nature anti-prolétarienne une fois de plus. La classe ouvrière aura à rejeter de tels courants (ou d'autres comme le "cama­rade" Bahro qui est si ardent à vouloir démo­cratiser l'Etat de l'Allemagne de l'Est et son Etat ouvrier" bien-aimé afin de préserver la loi et l'ordre) aux poubelles de l'histoire.

La logique de tels courants est illustrée par un tract Que le groupe maoïste KBW sortit pour le 25ème anniversaire des événements du 17 juin. Ces chiens de garde autoproclamés de la pureté stalinienne disaient ceci : "Le fait que le soulèvement fut "soutenu" par le gouver­nement ouest-allemand prouve qu'il ne peut s'a­gir que d'une tentative de putsch fasciste. En fait,  la bourgeoisie occidentale soutînt ce soulèvement exactement de la même manière que les syndicats,  par exemple, "soutiennent" un mouvement de grève : dans le but de le di­riger dans une impasse et à la défaite. Les faits montrent que les gens qui préparaient le leur sale besogne pour le 17 juin étaient en fait sans pouvoir, précisément parce qu'ils n'étaient pas des "ouvriers courageux" mais des provocateurs,  des valets de l'impérialisme, sans le soutien de la classe ouvrière et qui détalèrent comme des lapins quand l'"Armée rouge',' à cette époque une armée de la classe ouvrière s'opposa à cette tentative contre ^révolutionnaire".

Tract du KBW, 15 juin 1978

Voilà qui est bien, c'est si facile d'expliquer ainsi le problème ! Mais même ainsi, ces perro­quets de la contre-révolution jugent encore né­cessaire de radoter sur les erreurs de l'Oncle Walter (Ulbricht) et les confusions des ouvriers. Mais comment se fait-il que trois ans après cet­te première aventure fasciste, les cocktails des masses ouvrières hongroises aient eu à combattre les chars de Staline ? Et pourquoi  les ouvriers attaquèrent-ils leur "propre" armée si souvent et si violemment ? Et pourquoi encore les "bons ouvriers" ne remuèrent-ils pas le petit doigt pour sauver leur "Etat" et"leur révolution" pen­dant la fameuse contre-révolution Kroutchévienne dont on parle tant dans les milieux maoïstes ?

Les conditions de la lutte de classe dans le système capitaliste décadent firent que les ou­vriers d'Allemagne en 1953 et de Hongrie en 1956, dans leur lutte contre le système, furent immé­diatement confrontés aux forces et à l'hostilité de la bourgeoisie mondiale. Les buts frauduleux de la "démocratie" et de "l'unité allemande" mis en avant par la propagande de l'Ouest, ache­vèrent l'oeuvre de l'armée rouge dans la défaite de la classe ouvrière. Par sa manipulation de mensonges, la bourgeoisie des plus vieux pays capitalistes prouva une fois de plus sa maîtrise en la matière. Leur stratégie consista à :

-    mener les luttes ouvrières à leur fin aussi vite que possible, principalement en empêchant l'extension au-delà des frontières;

-    en déviant le mouvement sur le terrain bour­geois (démocratie, liberté...), l'Occident es­pérait étendre son influence au sein du bloc russe.

De toute façon l'idéologie de la bourgeoisie de l'Ouest était dirigée en premier lieu et surtout contre le prolétariat lui-même. Tous les discours sur les bas salaires et le manque de liberté du "peuple" à l'Est est utilisé surtout aujourd'hui pour briser la résistance ouvrière à l'austérité et à l'économie de guerre intensive. L'interven­tion idéologique du bloc de l'Ouest en 1953 était particulièrement importante à tel  point que, con­tribuant au désarmement politique du prolétariat, elle aida les staliniens à rester au pouvoir.

En 1956 en Pologne et en Hongrie, le nationalis­me fut l'arme la plus efficace pour réduire puis dissoudre la résistance ouvrière. Quelques mois seulement après le massacre des ouvriers à Pozna’n, le PC polonais pouvait armer la population de Varsovie pour défendre la patrie contre les rus­ses. Par contre le gouvernement de Berlin-Est fut lui-même menacé par le nationalisme allemand dans la mesure où ce nationalisme incarnait la menace de l'Ouest, la grande peur d'être dévoré par Bonn* Précisément pour ces raisons, l'unifica­tion de toutes les classes contre les russes et était exclue depuis le début, l'existence même de la RDA dépendant du pouvoir des russes. Inca­pable d'utiliser des moyens de mystification, le SED dut être secouru par les chars étrangers et par le baratin démocratique.

La classe ouvrière en menant ses luttes, n'a jamais été et ne peut pas être une"classe pour le capital". Face aux mensonges de la bourgeoi­sie et de ses fractions de gauche - qui repro­chent sans cesse à la classe le militarisme, l’aristocratie ouvrière, le racisme - face à cette conception qui voit la classe ouvrière résignée et défaite, les révolutionnaires met­tent en avant le fait que le coeur de la socié­té de classe réside dans la contradiction entre travail salarié et capital. Ceux-ci s'opposent sans cesse, dans une situation d'hostilité per­manente, déterminée par les conditions objecti­ves. Parce que le prolétariat n'a pas de pouvoir économique dans la société, la destruction du capitalisme ne peut être qu'un acte politique, le résultat d'une conscience et d'une volonté révolutionnaire de la part des travailleurs. Ce fut en grande partie à cause d'un manque d'expé­rience et de conscience de la part de la classe et de ses minorités révolutionnaires que la ré­volution d'octobre échoua. De la même façon, toutes les tentatives des années 40 et 50 pour résister au capitalisme n'ont pu éviter l'échec à cause de la profonde confusion et de la démo­ralisation qui suivirent la défaite de la Révo­lution d'Octobre.

Les Communistes de Conseils, comme "Daad en Gedachte" par exemple atteignent le sommet de l'idéalisme quand ils affirment que les évènements du 17 juin 1953 prouvent le pouvoir illi­mité de la spontanéité de masse du prolétariat, concept qu'ils opposent à la nécessité du Parti de classe. Toute aussi étrangère au marxisme e est la conception typique des bordiguistes qui expliquent toute défaite par l'absence du parti révolutionnaire. Parce que la nature profonde du prolétariat est celle d'une classe exploitée et révolutionnaire, il entre en lutte spontané­ment. Cependant, afin d'être capable de mener ses luttes à bien et de s'attaquer au capital, il est essentiel pour le prolétariat d'organiser et de diriger ses luttes aussi consciemment que possible. La classe forge ses armes, ses organes au feu même de la lutte de classe. Grâce à ses organes elle fait passer ses luttes immédiates sur le terrain de ses propres intérêts de clas­se, c'est-à-dire la lutte pour le communisme. Dans les affrontements révolutionnaires, les masses ouvrières s'organisent en conseils qui lancent et coordonnent les attaques et les re­traites temporaires et qui préparent l'insurrec­tion. De cette façon, la classe dépasse sa pro­pre spontanéité et devient un pouvoir révolu­tionnaire autonome, unifié et indivisible.

En fait, les Communistes de Conseils et les Bordiguistes posent la question de travers. Ce ne sont ni les Conseils seuls, ni le Parti seul qui soient indispensables pour la victoire de la révolution mais c'est L'AUTO-ORGANISATION CONSCIENTE DE LA CLASSE  !

La formation du parti et des conseils sont deux moments séparés et fondamentaux dans le p processus d'auto-organisation de la classe. Au­cune lutte ouvrière et encore moins au plus profonde de la contre-révolution ne sera victo­rieuse simplement parce que le "parti mondial" existera. Le parti mondial n'est pas simplement une collection de principes ; il est encore mo moins le produit de quelques sectes malade pre­nant ses propres rêves pour la réalité. Le par­ti mondial de demain signifie 1'auto-organisation militante et disciplinée des éléments les plus combatifs et les plus conscients de la classe qui, durant les luttes, jouent un rôle vital et dynamique dans l'effort de la classe pour s'organiser et remplir les tâches qui se présentent à elle. Le parti, produit de la lutte de classe, n'en émerge pas pour autant spontanément, au contraire son existence est préparée par de longues années de travail théo­rique et pratique. Nous devons, dès à présent nous engager dans ce travail préparatoire.

Bien que l'absence de minorités révolutionnaires dans les luttes des années 53 et 56 soit un symptôme de la faiblesse de la classe dans cette période, l'apparition et le renforcement de telles minorités depuis 1968 nous montre qu'une nouvelle période de lutte de classe est ouverte devant nous. Les grèves à Berlin-Est et Karl Marx Stadt, ainsi que les émeutes à Wittenberg et Erfurt qui eurent lieu récemment, annoncent qu'une nouvelle ère de luttes de classe et de crise sociale s'est ouverte en RDA. En Europe de l’Est, nous avons vu les premières tentatives courageuses du prolétariat pour résister à la crise (Pologne et Roumanie). Sans avoir atteint un haut degré de politisation ces luttes ont tracé des leçons essentielles pour la classe ou­vrière mondiale : donner un démenti aux théories qui proclament "l'intégration" du prolétariat dans le capitalisme d'Etat à l'Est prétendument "paradis ouvrier", la preuve de l'unité interna­tionale du combat ouvrier contre le capital sous toutes ses formes. 25 ans après la révolte des ouvriers d'Allemagne de l'Est, nous opposons à l'unité des brigands de la bourgeoisie, l'unité et la solidarité des ouvriers et révolutionnai­res de tous les pays.

Krespel



[1] La situation de Tchécoslovaquie en 1945 nous montre la réalité de ce développement capitaliste d'Etat qui a été mis en place sans les staliniens et les "partis ouvriers". D'après Benes, le chef d'Etat conservateur à l'époque : "Les allemands prirent simplement le contrôle de toutes les banques. S'ils ne les ont pas nationalisées directement, ils les mirent en fin de compte entre les mains de grands trusts allemands. Dans ce sens, ils ont préparé automatiquement le capital financier et l'économie de notre pays pour les nationalisations...Remettre ces propriétés et les banques entre les mains des propriétaires tchèques ou les renforcer sans une aide considérable de l'Etat et sans de nouvelles garanties financières, était tout simplement impossible. L'Etat devait aller de l'avant." ("Bureaucracy and Révolution", p.27).

[2] Staritz p.107. L'auteur oublie ici qu'un accroissement de la masse salariale de 15% ne signifie pas une augmentation de 15% du salaire individuel mais d'abord et surtout un accroissement du nombre d'ouvriers.

[3] Il s'agit du groupe constitué autour de Franz Dahlem. Chaque crise politique dans l'Europe de l'Est fait naître une fraction voulant "démocratiser" ou changer ceci ou cela, afin d'éviter l'affrontement avec le prolétariat. En 1956, c'était Gomulka en Pologne et Nagy en Hongrie. En 1968, c'était Dubcek en Tchécoslovaquie. Aujourd'hui c'est exactement la même chose avec l'Opposition en Pologne, les "droits de l'homme" en Russie, la "Charte 77" en Tchécoslovaquie et Bahro, Havemann, Biermann et leurs amis en RDA.