Les fractions de gauche : En défense de la perspective prolétarienne

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Au cours des périodes comme celle que nous vivons aujourd'hui, où la perspec­tive de triompher de la société capitaliste et de sa barbarie semble, pour la grande majorité des ouvriers, hors d'atteinte, les révolutionnaires doivent, plus que jamais, insister sur le fait que leur travail s'inscrit dans le long terme, et ne pas se laisser enliser à considérer seulement la situa­tion immédiate. L'activité des révolu­tionnaires est toujours orientée vers l'ave­nir et ne se réduit pas à un combat pour la défense des intérêts immédiats du prolé­tariat. Comme l'a montré l'histoire, une révolution ne peut réussir que si une orga­nisation révolutionnaire, si le parti, est à la hauteur des tâches à accomplir.

Cependant, un parti qui soit capable d'accomplir ses tâches ne surgit ni par décret ni spontanément, mais il est le résultat de longues années de construc­tion et de combats. C'est dans ce sens que nous pouvons dire que les révolutionnai­res d'aujourd'hui sont déjà impliqués à préparer la formation du futur parti. Ils commettraient une erreur fatale s'ils sous-estimaient la signification historique de leur travail.

Même si les organisations révolution­naires d'aujourd'hui ont surgi dans des conditions différentes de celles qu'avaient connues les organisations qui les ont pré­cédées, comme les fractions de gauche, elles n'en contribuent pas moins à cons­truire ce pont indispensable vers l'avenir. Encore faut-il qu'elles soient en mesure d'assumer cette responsabilité car l'his­toire nous enseigne justement que ce ne sont pas toutes les organisations que la classe a fait surgir dans le passé qui ont été à la hauteur d'une telle responsabilité notamment face au test que constituent la guerre impérialiste et le surgissement d'une période de révolution.

Beaucoup d'organisations ont dégé­néré ou ont éclaté sous la pression de la société bourgeoise et de son poison, l'op­portunisme. Aujourd'hui aussi la pres­sion de l'opportunisme est très forte et c'est pourquoi les organisations révolu­tionnaires doivent livrer un combat per­manent contre cette pression.

Dans le passé, l'exemple le plus connu de dégénérescence est celui de la Social­ démocratie allemande, le SPD, qui, après avoir été l'organisation ouvrière la plus importante du 19° siècle, a vu sa direc­tion trahir les intérêts de la classe ouvrière quand la bourgeoisie a déclenché la Pre­mière Guerre mondiale en août 1914. Un autre exemple connu est celui du parti bolchevique qui, après avoir été l'avant­ garde de la révolution prolétarienne en octobre 1917, s'est transformé en ennemi de la classe ouvrière, une fois intégré à l'État soviétique.

Cependant, chaque fois qu'une organi­sation révolutionnaire a dégénéré et trahi les intérêts de la classe ouvrière, celle-ci a été capable de donner naissance à une fraction, qui a combattu cette dégénéres­cence et cette trahison.

" La continuité historique entre l’an­cien et le nouveau parti de la classe ne peut s'effèctuer qu'au travers du canal de la Fraction, dont la fonction histori­que consiste à faire le bilan politique de l'expérience, de passer au crible de la critique marxiste les erreurs et l'insuffi­sance du programme d'hier, de dégager­ de l'expérience les principes politiques qui complètent l'ancien programme et sont la condition d'une position progres­sive du nouveau programme, condition indispensable pour la formation du nou­veau parti. En même temps que la Fraction est un lieu de fermentation idéologi­que, le laboratoire du programme de la révolution dans la période de recul, elle est aussi le camp où se forgent les cadres, où se forme le matériel humain, les mili­tants du futur parti " (L'Etincelle, n° 10, janvier 1946.)([1])

Dans la première partie de cet article nous voulons rappeler les leçons princi­pales que nous pouvons tirer des dégéné­rescences antérieures et du combat des fractions. Dans la deuxième partie nous verrons plus précisément comment les fractions se sont organisées pour mener ce combat.

 Le problème de la Fraction au sein de la 2eme Internationale

Quand, en août 1914, les représentants de la Social-démocratie au Parlement votè­rent comme un seul homme les crédits de guerre et par cela apportèrent leur soutien enthousiaste à l'impérialisme allemand pour la mobilisation en vue de la guerre. c'était la première fois dans l'histoire du mouvement ouvrier qu'un parti de la classe ouvrière commettait une trahison. Pour une organisation politique bourgeoise, il ne peut y avoir de trahison de ses intérêts de classe au bénéfice du prolétariat. Cela reste vrai si, pour des raisons circonstan­cielles, elle refuse à un moment donné de participer à la guerre impérialiste. En revanche, le rejet de l'internationalisme constitue la pire violation des principes prolétariens qu'une organisation ouvrière peut commettre et signe son passage dans le camp bourgeois.

En réalité, cette trahison du camp pro­létarien par la direction du SPD n'était que le point culminant d'un long proces­sus de dégénérescence. Alors que Rosa Luxemburg ([2]) fut l'une des premières à avoir bien saisi, dès la fin du 19° siècle, le processus de sa fossilisation opportu­niste, toute l'étendue de ce processus a été ignorée jusqu'à la trahison de 1914. La plupart des révolutionnaires avaient si peu conscience de la profondeur de cette dégénérescence que Lénine fut totalement surpris quand il apprit le vote du SPD en faveur des crédits de guerre en août 1914, et crut que l'exemplaire du Vorwarts (jour­nal du SPD) qu'il avait reçu en Suisse était un faux imprimé par le gouverne­ment allemand afin de tromper les ouvriers.

 Comment le SPD a-t-il pu dégénérer ?

Pour qu'un processus de dégénérescence se mette en route, il faut que soient réu­nies les conditions matérielles pour que se déclenche une telle dynamique et que la classe ouvrière soit politiquement affai­blie. Au début du 20° siècle, la classe ouvrière commençait à être pénétrée par les illusions sur la possibilité d'une transition pacifique du capitalisme au socia­lisme. Des années de croissance ininter­rompue (malgré quelques hauts et bas conjoncturels de l'économie) constituaient la base matérielle pour le développement de telles illusions. Bernstein([3]) représen­tait ces illusions poussées à leur paroxysme quand il affirmait que le capitalisme pou­vait être dépassé par une série de réformes et que " le but n'est rien, c'est le mouve­ment qui compte ".

Rosa Luxemburg se rendait compte de l'extrême confusion causée par la mise en marche de ce processus de développe­ment de l'opportunisme au sein du SPD, comme on peut le lire dans une lettre adressée en mars 1899 à Leo Jogiches([4]) : « Bebel ([5]) à vieilli et lâche les rênes content quand les autres luttent, il n'a plus lui-même ni l'énergie ni la foi pour prendre l'initiative...Tout le parti se porte diablement mal, plus de tête comme di­sent les Ruthènes. Personne ne dirige, personne n'assume, la responsabilité » (3 mars 1899, Lettres à Léon Jogiches, Denoel Gonthier)

Peu de temps après, dans une autre lettre à Leo Jogiches, elle mentionne les intrigues, la crainte et le ressentiment envers elle au sein du parti, apparus dès qu'elle commença à combattre ce proces­sus : "Je n'ai pas du tout l'intention de me limiter à la critique, au contraire, j'ai l'intention et l'envie de 'pousser' positi­vement non pas les personnes, mais le mouvement dans sa totalité, d'indiquer des voies nouvelles (si elles existent, ce dont je ln doute pas), de combattre la `routine', etc., bref, de donner sans cesse de l'impulsion au mouvement... Ensuite, d'une manière plus générale, l'agitation orale et écrite qui s'est figée dans ses anciennes formes et n'agit presque plus sur personne, à laquelle il faut donner une impulsion nouvelle, insuffler une nouvelle vie à la presse, aux réunions et aux brochures " ( 1° mai 1899, Ibid.).

Et quand Rosa Luxemburg écrit Ré­forme sociale ou Révolution en avril 1899, elle montre non seulement sa détermina­tion à combattre ces glissements opportu­nistes, mais qu'elle a saisi que ce combat doit être compris dans toute sa dimension programmatique et théorique. Comme elle le souligne : " Aussi ceux qui ne recher­chent que les succès 'pratiques' ont-ils tout naturellement tendance à réclamer la liberté de manoeuvre, c'est-à-dire à séparer la pratique de la 'théorie', à s'en rendre indépendants ...Bien évidemment, pour affirmer son existence contre nos principes, ce courant devait en toute lo­gique finir par s'en prendre à la théorie elle-même, aux principes, et plutôt que de les ignorer, chercher à les ébranler et à construire sa propre théorie " (Ré­forme sociale ou Révolution, page 86, Editions La Découverte, 2001).

Ainsi la dégénérescence s'exprime tou­jours par une remise en question du pro­gramme politique, mais elle se heurte à la résistance d'une partie de l'organisation qui reste fidèle aux principes du parti.

C'est pourquoi, dès le début, le combat de l'aile gauche de la 2° Internationale est un combat politique pour la défense du marxisme contre ses détracteurs, mais il constitue aussi une tentative pour tirer les leçons des nouvelles conditions du capi­talisme décadent. Ayant pris conscience de ces nouvelles conditions et afin de les intégrer dans un nouveau cadre politique, Rosa Luxemburg dans Grève de masse, parti et svndicats ainsi qu'Anton Pannekoek ([6]) dans Différentes tactiques au sein du mouvement ouvrier, ont essayé de comprendre les racines historiques profondes de l'opportunisme et pourquoi ce dernier était incapable de saisir les nouvelles conditions de la lutte dans le capitalisme décadent.

Mais l'aile gauche de la Social-démo­cratie ne représentait qu'une minorité, car la majorité du parti avait de grandes difficultés à combattre ces idées révision­nistes, dans la mesure où le parlementa­risme et l'intégration croissante des syn­dicats au sein de l'État permettaient à ces idées de se répandre et de créer dans le parti un appareil loyal à l'État et étranger ainsi qu'hostile à la classe ouvrière.

Un phénomène de dégénérescence prend toujours corps au sein d'une partie spécifique de l'organisation qui, par une capitulation progressive face à l'idéologie et aux intérêts de la classe dominante, se débarrasse peu à peu des principes du parti et finit par agir en loyal défenseur de l'État et du capital national. Cette partie en dégénérescence, au sein de l'organisa­tion, ne peut tolérer aucun débat. Elle est, de par sa nature, monolithique et tend à réduire au silence toute voix critique. Ainsi, la Social-démocratie, qui à l'épo­que des lois anti-socialistes (1878-1890), avait été le centre de la vie prolétarienne et le terrain de nombreux débats contra­dictoires, était devenue une sorte de club où on se contentait de voter, tout débat au sein du parti étant étouffé. De nombreux articles rédigés par l'aile gauche étaient soumis à la censure de la direction du parti, les autres opposants étaient muse­lés, la direction essaya d'évincer la gau­che du comité de rédaction des revues et lors des votes au Parlement, les députés devaient obéir à la discipline du parti.

Rosa Luxemburg se rendit compte de ces tendances et les condamna de la ma­nière la plus explicite. Elle prit l'engage­ment de ne pas abandonner le parti mais de lutter pour son redressement - car les communistes n'ont pas pour principe de " sauver leur peau " mais de lutter pour la sauvegarde de l'organisation en tant qu'instrument de la classe ouvrière.

Dans une lettre à Clara Zetkin ([7]) (16 décembre 1906), elle insistait : " ... j'ai tout â fait conscience des hésitations et de l'étroitesse d'esprit de notre parti et ça me fait très mal.

Mais je ne me laisse pas trop émouvoir par ces choses-là car j’ai déjà compris, avec une clarté qui m'éffraie, qu'on ne peut changer les choses ni les gens tant que les conditions elles-mêmes n'ont pas changé. Et même alors - j'y ai réfléchi à tête reposée et m'y suis préparée - nous aurons à affronter l'inévitable résistance de tous ces gens si nous voulons entraîner les masses en avant. Actuellement, August Bebel et tous les autres ont opté pour le parlementarisme et y sont pleinement engagés. S'il y a le moindre changement qui nous entraîne au-de là des limites du parlementarisme, ils ne pourront y faire face et tenteront même de ramener toute chose en arrière dans le cadre parlementaire, ils s’opposeront à tout, et quiconque voudra dépasser le parlementarisme sera un 'ennemi’ du peuple, ...

j'ai le sentiment que les masses, et même un grand nombre de nos camarades, ont rompu avec le parlementarisme.

Ils seraient ravis s'il soufflait un vent nouveau, si notre tactique prenait un nouveau cours ; mais ces vieux caciques qui s'accrochent représentent un fardeau, et plus encore tous ces pontes opportu­nistes : responsables de notre presse, députés et dirigeants syndicaux. Notre tâche est d'opposer nos vives protesta­lions contre ces autorités en pleine décomposition ...Si nous entamons l'of­fensive contre l'opportunisme, tous ceux-­là seront contre nous ...il est des taches qui ne peuvent être accomplies qu'après des années ! " (Rosa Luxemburg, Correspondance ).

Et même quand l'aile gauche s'est dressée contre la résistance croissante à l'intérieur du parti, aucun de ses mem­bres n'a songé à se rassembler en un groupe séparé, et encore moins à aban­donner le parti aux opportunistes.

Le 19 avril 1912, Rosa Luxemburg a exprimé son point de vue dans une lettre adressée à Franz Mehring([8]) : « Vous aurez sûrement le sentiment que s'approche le moment où les masses, au sein du Parti, vont avoir besoin d'une direction énergique, sans faille et généreuse, et que nos dirigeants vont se comporter de plus en plus comme des misérables, des lâches et des crétins parlementaires. En clair, en attendant ce moment heureux, nous de­vons faire front, occuper et tenir les posi­tions qui nous permettent de contrarier le 'leadership' officiel en exerçant notre droit de critique...

C'est donc notre devoir de tenir jus­qu'au bout et de ne pas faire aux chefs officiels du Parti la faveur de baisser les bras. Nous devons nous préparer pour des affrontements et des désaccords per­manents, en particulier si nous nous atta­quons au saint des saints : le crétinisme parlementaire... Mais malgré tout, notre juste mot d'ordre semble être : ne pas céder un police » Comme le soulignait Marchlewski([9]) (16 décembre 1913) : " No­tre opinion est que le Parti est en train de subir une crise interne, bien plus importante qu'au moment où le révisionnisme a fait sa première apparition. Ces mots peuvent sembler durs, mais j'ai lu con­viction que le Parti menace de sombrer dans une complète stagnation si les cho­ses continuent comme ça. Dans une situa­tion pareille, il n'y a qu'un seul mot d'ordre pour un parti révolutionnaire : la plus vigoureuse et la plus impitoyable autocritique " (cité par Nettl, Rosa Luxemburg, page 467).

Ainsi donc, la dégénérescence du SPD a donné naissance à un courant de gauche au sein de la 2° Internationale, qui, toutefois, était confronté à des conditions différentes dans chaque pays. Le SPD, en Allemagne, fut un des partis les plus pénétrés par l'opportunisme, mais ce ne fut que lorsque sa direction eut trahi l'in­ternationalisme prolétarien que le cou­rant de gauche prit une forme organisée.

Aux Pays-Bas, l'aile gauche fut exclue du SDAP (Sociaal-democratische arbeiders partij, parti ouvrier social-dé­mocrate) et forma le SDP (Sociaal­democratische partij, parti social-démo­crate - " Tribunistes ") en 1909. Cepen­dant, cette scission advint trop tôt, comme nous l'avons souligné dans notre analyse de la Gauche hollandaise (voir notre li­vre : La Gauche hollandaise pages 31, 32 et 33)([10]).

En Russie, le Parti ouvrier social-dé­mocrate était profondément divisé entre bolcheviks et mencheviks depuis 1903. Les mencheviks n'avaient pas reconnu les décisions prises majoritairement lors du Congrès de 1903, et, par toute une série de manaeuvres, essayaient d'évincer les bolcheviks du parti. Les bolcheviks défendaient les principes du parti, cons­tamment sabotés par les mencheviks, eux­ mêmes infectés par le virus de l'opportu­nisme. Dans la Social-Démocratie russe la pénétration de l'opportunisme s'était d'abord manifestée sur les questions d'or­ganisation mais elle ne tarda pas à affec­ter également la tactique puisque, lors de la révolution de 1905 en Russie, les men­cheviks ont pour la plupart adopté une position de soutien pur et simple à la bourgeoisie libérale alors que les bolche­viks préconisaient une politique indépen­dante de la part de la classe ouvrière. La plus grande partie de cette aile opportu­niste du parti - regroupée sous la bannière des mencheviks -bascula dans le camp de la bourgeoisie en 1914 quand, en plus, ils trahirent l'internationalisme prolétarien. Mais les bolcheviks combattirent pen­dant environ 10 ans à l'intérieur du même parti que les mencheviks avant que soit effective la scission en 1912. Quand ils étaient organisés en fraction séparée au sein du POSDR, les bolcheviks, malgré leurs profondes divergences avec les men­cheviks, n'eurent pas à affronter un phé­nomène de dégénérescence semblable à celui qui affecta le SPD. Cependant, en s'organisant en courant séparé, en luttant résolument contre l'opportunisme et en restant fidèles au programme marxiste du parti, ils préparèrent les bases pour la formation du futur Parti bolchevique et du Parti communiste en 1917/1918.

Ainsi, avant 1914, les bolcheviks, tout en ceuvrant dans des conditions différen­tes, apportèrent une contribution décisive à l'expérience de la Fraction.

Nous pouvons noter une caractéristi­que des courants de gauche avant 1914 : ils ne se sont pas regroupés au niveau international et - à l'exception des bol­cheviks - ne se sont pas organisés formel­lement.

Comme le remarquait Bilan : "Le pro­blème de la fraction - ainsi que nous le concevons : c'est-à-dire comme un moment de la reconstruction du Parti de classe - ne fut ni ne pouvait être conçu au sein dea 1° et de lu 2° Internationale. Celles qui s'appelèrent alors 'fraction' ou plus communément 'aile droite’ ou `aile gauche' ou encore 'courant intran­sigeant’ ou enfin `révolutionnaire' et 'ré­formiste' ne fûrent, dans la plupart des cas - à l'exception des bolcheviks - que des ententes à la veille ou au cours des Congrès, dans le but de faire prévaloir certains ordres du jour, sans aucune continuité organisationnelle... " (Bilan n° 24, octobre 1935). Bien qu'à certains moments elles aient uni leurs forces pour présenter en commun des motions ou des amendements lors de con­grès (comme par exemple à Stuttgart en 1907 et à Bâle en 1912 sur le danger de guerre), il n'y avait pas d'approche com­mune de la part des ailes gauches.

Différents éléments nous permettent d'expliquer cette relative dispersion.

Les différences de conditions matériel­les dans les pays où se trouvaient les partis de la 2° Internationale constituent un premier élément. Par exemple, du fait du retard du capitalisme en Russie, si on le compare à celui de l'Allemagne, les ouvriers russes n'avaient pas pu arracher les mêmes concessions au capital. De même l'impact des syndicats était plus faible en Russie, la représentation au par­lement du POSDR était plus faible que celle du SPD et les illusions démocrati­qucs ainsi que le crétinisme parlemen­taire incomparablement plus limités.

Un autre élément était la structure fé­déraliste de la 2° Internationale qui ren­dait difficile pour les révolutionnaires la connaissance approfondie des situations respectives dans chacun des pays. A cause de cette structure fédéraliste, il n'y avait pas de réelle centralisation et donc le concept d'un combat commun et centra­lisé n'existait pas encore au sein de la Gauche.

« Ce travail fractionelle de Lénine s’effectua uniquement au sein du parti russe, sans qu’il essayât de le porter à l'échelle internationale. Il suffit, pour s'en convaincre de lire ses interventions aux différents Congrès et l'on peut confirmer que ce travail resta complètement in­connu en dehors des sphères russes » (idem).

En un certain sens, la 2° Internatio­nale était encore une expression de la phase ascendante du capitalisme, où les différents partis membres pouvaient co­exister au niveau fédéral, côte à côte au lieu d'être unis en un seul organisme.

 Les révolutionnaires face au défi de la guerre impérialiste

Lorsqu'éclata la Première Guerre mon­diale et suite à la trahison de la Social­ démocratie et à la mort de la 2° Interna­tionale, les révolutionnaires se trouvèrent confrontés à une situation nouvelle.

Le capitalisme était devenu un système décadent à l'échelle mondiale : telle était la signification de la Première Guerre impérialiste. Cela signifiait que l'inter­vention des révolutionnaires ne pouvait plus se faire à un niveau `fédéral', mais à un niveau plus élevé, centralisé, avec un seul et même programme et la nécessité d'une unification internationale des for­ces révolutionnaires.

Suite à la trahison par la direction de la Social-démocratie, les révolutionnaires devaient-ils abandonner le parti et créer immédiatement leur propre organisation ?

Le courant de la Gauche allemande, autour de Rosa Luxemburg et Karl Lie­bknecht([11]), saisit immédiatement la nou­velle situation et décida :

- de défendre l'internationalisme prolétarien et de s'opposer à la trêve signée par les syndicats avec la bourgeoi­sie, appelant les ouvriers à une lutte de classe sans merci ;

- de s'organiser séparément, sous le nom de Ligue Spartacus, avec pour objec­tif de reconquérir le parti, d'en chasser la direction chauvine et patriotique et de l'empêcher d'être étranglé par les forces de la bourgeoisie, et en même temps de créer les base pour un futur parti ;

- d'établir, à l'échelle internationale, des contacts avec les autres forces internationalistes.

Ce courant se mit à l'oeuvre sans hésita­tion, sans attendre les premières réac­tions ouvrières contre la guerre. Pendant les 52 mois que dura celle-ci, la plupart de ses dirigeants furent jetés en prison, d'où ils continuèrent leur travail de Fraction. Les spartakistes et les autres forces de la Gauche allaient se trouver face à des conditions extrêmement difficiles : ils durent affronter un appareil d'État de plus en plus répressif, tandis que la direc­tion du parti dénonçait publiquement les voix internationalistes comme n'importe quel agent de l'État l'aurait fait. De nom­breux membres du parti qui défendaient l'internationalisme au cours des réunions du parti, furent dénoncés et arrêtés peu de temps après par la police. C'est dans les conditions extrêmement dures de l'illégalité que les spartakistes continuèrent leur combat pour reconquérir leur parti des mains de la direction chauvine, et pour préparer, en même temps, la forma­tion d'un nouveau parti. La défense du programme révolutionnaire signifiait qu'ils devaient mener un combat perma­nent contre les attitudes centristes au sein du SPD. Ce combat résolu des spartakis­tes pour empêcher le parti de tomber aux mains de la bourgeoisie a servi plus tard de référence aux camarades de la Gauche italienne qui s'opposèrent à la direction de l'Internationale communiste pendant plusieurs années.

Les bolcheviks constituèrent l'autre force d'importance, capable d'accomplir un réel travail de fraction après 1914. Avec beaucoup de leurs dirigeants en exil à l'étranger, ils se sont aussi engagés dans un combat sans merci pour la défense de l'internationalisme prolétarien. Lénine et les autres bolcheviks furent les pre­miers à déclarer que la 2° Internationale était morte et à prendre parti pour le regroupement des forces internationalistes. Ils ont participé acti­vement à la Conférence de Zimmerwald en 1915 où, en compagnie notamment des militants de la Gauche hollandaise, ils ont constitué une aile gauche. En exil ou à l'intérieur de la Russie, ils furent la principale force poussant de l'avant la résistance de la classe ouvrière contre la guerre. En clair, ce fut leur capacité à maintenir bien haut la bannière de l'in­ternationalisme, à mettre cri avant la pers­pective de la lutte internationale (trans­formation de la guerre impérialiste en guerre de classe) qui permit à la classe ouvrière de Russie de se dresser efficace­ment contre la guerre et de commencer le processus révolutionnaire.

Ainsi, les spartakistes et les bolche­viks, fers de lance d'un mouvement internationaliste et révolutionnaire plus vaste qui s'était développé durant la guerre, furent les indispensables piliers de celui-ci pour- mettre fin à la guerre, pour l'extension internationale des luttes et le renversement du capitalisme.

Ils ont fait la claire démonstration qu'aucune fraction ne peut assumer ses responsabilités militantes si elle ne lutte pas sur deux fronts : intervention au sein de la classe ouvrière et en même temps défense et construction d'une organisa­tion révolutionnaire. I1 aurait été impen­sable pour eux de se retirer de l'un de ces deux fronts.

 
Le problème de la Fraction au sein de l'Internationale communiste
 

Le cas de la Social-démocratie est celui d'un parti ayant dégénéré pour finale­ment trahir les intérêts de la classe dans une situation de guerre. Nous pouvons maintenant étudier le deuxième exemple principal de dégénérescence: celui du Parti bolchevique.

Après avoir constitué l'avant-garde de la classe ouvrière et 1a force décisive qui a permis la prise du pouvoir par les con­seils ouvriers en octobre 1917, le Parti bolchevique a été progressivement ab­sorbé par l'État russe, une fois stoppée l'extension internationale de la révolu­tion. Ici encore, contrairement au point de vue anarchiste qui prétend que tout parti est condamné à trahir, nous pouvons ana­lyser dans quelles circonstances matériel­les objectives le Parti bolchevique a été absorbé par l'État russe.

Comme nous l'avons expliqué dans notre présentation de l'histoire des frac­tions de gauche ('la Gauche communiste et la continuité du marxisme', article publié dans Tribune Prolétarienne en Russie''([12])) : " Le reflux de la vague révolu­tionnaire et l'isolement de la Révolution russe ont donné naissance à un processus de dégénérescence à la fois au sein de l'Internationale communiste et du potuvoir soviétique en Russie. De plus en plus le parti bolchevique avail fusionnè avec un appareil d'État bureaucratique qui allait grossissant, au fur et à que diminuait l'importance des organes de pouvoir et de participation propres du prolétariat : les soviets, les comités d'usi­nes et les gardes rouges. Au sein de l'Internationale, les tentatives pour ga­gner le soutien des masses, dans une phase où l'activité de celles-ci était en déclin, ont mené à des `solutions' oppor­tunistes - développement du travail au sein des parlements et des syndicats, ap­pel aux 'peuples d'Orient', à se dresser contre l'impérialisme, et par-dessus tout, politique de front uni qui rejetait tout le travail de clarification sur la nature ca­pitaliste des social-patriotes " .

Ce tournant opportuniste, favorisé par l'affaiblissement de la classe ouvrière et par l'isolement de la Révolution russe, s'est graduellement transformé en un pro­cessus de complète dégénérescence, qui après une demi-douzaine d'années at­teint son sommet avec la proclamation du «Socialisme en un seul pays» (6° con­grès de l'IC, août 1928). Comme lors de la dégénérescence du SPD avant la Pre­mière Guerre mondiale, ce processus fut marqué par l'élimination graduelle de toute vie dans le parti. Les forces du parti les plus intimement liées et intégrées à l'appareil d'État était celles qui, de plus en plus, tiraient les ficelles en coulisse.

Après quelques protestations, expri­mées très tôt, contre l'étouffement de la vie dans le parti et contre sa bureaucratisation croissante (voir les ar­ticles publiés dans la Revue internatio­nale n° 8 et 9 sur la «dégénérescence de la révolution russe» et le travail de la «Gau­che communiste en Russie») une série de mesures furent prises dans le but de ré­duire au silence les forces d'opposition :

- au printemps 1921 les fractions furent interdites ;

- les sections locales du parti ne pouvaient exprimer que leur accord ou rejeter les décisions du parti, toutes les initiatives de leur part furent peu à peu supprimées ;

- les délégués aux conférences du parti étaient désignés par les échelons supérieurs, au lieu de recevoir un mandat et d'être responsables devant les sections locales ;

- la Commission de Contrôle fut installée, dont l'autonomie grandit peu â peu et qui dirigea le parti d'une main de fer quasi militaire ;

- de plus en plus de pouvoir se trouva concentré entre les mains du Bureau d'or­ganisation et du Secrétaire général, Sta­line ;

- les journaux d'opposition furent interdits de publication ;

- les oppositionnels furent victimes des dénigrements les plus pernicieux.

Comme pour la 2° Internationale, le processus de dégénérescence n'était pas limité au seul parti bolchevique ; il s'est développé dans tous les partis membres de l'IC. Progressivement, ils ont suivi le cours tragique du parti russe, sans avoir nécessairement été intégrés à l'État dans chaque pays où ils existaient, et ils ont choisi de sacrifier les intérêts du proléta­riat international, au nom des intérêts de l'État russe.

Une fois encore, le prolétariat a réagi en produisant des `anticorps', par la for­mation d'une Gauche communiste : "Il est aussi évident que la nécessité de la Fraction est aussi l'expression de la flaiblesse du prolétariat, soit disloqué, soit gagné par l'opportunisme " (" Projet de résolution sur les problèmes de la Fraction de gauche ", Bilan n° 17, avril 1935, page 571).

Mais de la même façon que le dévelop­pement de l'opportunisme au sein de la 2° Internationale avait provoqué une réponse prolétarienne sous la forme de courants de gauche, le flux de l'opportu­nisme au sein de la 3° Internationale rencontra la résistance des courants de la Gauche communiste, dont la plupart des porte-parole, tels Pannekoek et Bordiga([13]), avaient déjà prouvé qu'ils étaient les meilleurs défenseurs du marxisme dans la vieille Internationale.

 La formation de la Gauche communiste

La Gauche communiste était essentielle­ment un courant international et elle avait des expressions dans beaucoup de pays, de la Bulgarie à la Grande-Bretagne et des États-Unis à l'Afrique du Sud. Mais ses représentants les plus importants se trouvaient précisément dans ces pays ou la tradition marxiste était la plus forte : l'Allemagne, l'Italie et la Russie.

En Allemagne, la profondeur de la tradition marxiste couplée avec l'impul­sion énorme provenant du mouvement réel des masses prolétariennes avait déjà, au sommet de la vague révolutionnaire, engendré certaines des positions politi­ques les plus avancées, particulièrement sur les questions syndicale et parlementaire. Mais le communisme de gauche comme tel est apparu comme une réponse aux premiers signes d'opportunisme dans le Parti communiste allemand et l'Inter­nationale et a été mené par le KAPD (Parti communiste ouvrier d'Allemagne) qui s'était formé en 1920 lorsque l'oppo­sition de gauche dans le KPD a été expul­sée par une manoeuvre sans principes. Quoique critiqué par la direction de l'IC comme «infantile» et «anarcho-syndica­liste», le rejet par le KAPD de la vieille tactique syndicale et parlementaire était basé sur une analyse marxiste profonde de la décadence du capitalisme, laquelle a rendu cette tactique obsolète et a exigé de nouvelles formes d'organisation de classe - les comités d'usine et les conseils ouvriers. On peut dire la même chose de son clair rejet de la vieille conception du " parti de masse " de la social-démocratie en faveur de la notion du parti comme un noyau clair du point de vue programmatique - une notion directe­ment héritée du bolchevisme. La défense intransigeante par le KAPD de ces acquis contre un retour à la vieille tactique so­cial-démocrate a fait de celui-ci le coeur d'un courant international qui avait des expressions dans plusieurs pays, particu­lièrement en Hollande, dont le mouve­ment révolutionnaire a été étroitement lié au mouvement en Allemagne par le tra­vail de Pannekoek et Gorter. Cela ne veut pas dire que le communisme de gauche en Allemagne, au début des années 20, n'ait pas souffert de faiblesses importantes.

En Italie, d'autre part, la Gauche com­muniste - qui au début occupait une posi­tion majoritaire dans le parti communiste - était particulièrement claire sur la ques­tion d'organisation et cela lui a permis non seulement de mener une bataille cou­rageuse contre l'opportunisme dans l'In­ternationale dégénérescente, mais aussi d'engendrer une fraction communiste qui a été capable de réchapper au naufrage du mouvement révolutionnaire et de déve­lopper la théorie marxiste pendant la nuit de la contre-révolution. Mais au début des années 1920, ses arguments en faveur de l'abstentionisme à l'égard des parlements bourgeois, contre la fusion de l'avant­ garde communiste avec de grands partis centristes destinée à donner l'illusion d'une «influence de masse», contre les mots d'ordre de «Front unique» et de " Gouvernement ouvrier ", étaient égale­ment basés sur une compréhension pro­fonde de la méthode marxiste. Cela s'ap­plique aussi à son analyse du nouveau phénomène du fascisme et à son rejet conséquent de tout front antifasciste avec les, partis de la bourgeoisie «démocrati­que». Le nom de Bordiga est irrévocable­ment associé à cette phase de l'histoire de la Gauche communiste italienne, mais malgré l'importance énorme de la contri­bution de ce militant, la Gauche italienne n'est pas plus réductible à Bordiga que le bolchevisme ne l'était à Lénine : tous les deux étaient des produits organiques du mouvement politique prolétarien.

L'isolement de la révolution en Russie a conduit, comme on l'a vu, à un divorce croissant entre la classe ouvrière et un appareil bureaucratique d'État de plus en plus développé-l'expression la plus tra­gique de ce divorce ayant été l'écrase­ment, en mars 1921, de la révolte des ouvriers et des marins de Kronstadt par le propre parti du prolétariat, le parti bol­chevik, lequel avait été de plus en plus absorbé par l'État. Mais précisément parce que c'était un véritable parti prolétarien, le parti bolchevik a engendré de nom­breuses réactions internes contre sa pro­pre dégénérescence. Lénine lui-même - qui en 1917 avait été le porte-parole le plus en vue de l'aile gauche du parti - fait un certain nombre de critiques très perti­nentes du glissement du parti dans le bureaucratisme, particulièrement vers la fin de sa vie. Dans la même période, Trotsky est devenu le représentant princi­pal d'une opposition de gauche qui cher­che à rétablir les normes de la démocratie prolétarienne dans le parti et qui engage le combat contre les expressions les plus notoires de la contre-révolution stali­nienne, particulièrement la théorie du «socialisme dans un seul pays». Mais, en grande partie parce que le bolchevisme avait sapé son propre rôle en tant qu'avant­ garde prolétarienne en fusionnant avec l'État, les courants de gauche les plus importants dans le parti ont eu tendance àêtre conduits par des personnalités moins connues qui étaient capables de rester plus près de la classe que de la machine d'État. Déjà en 1919, le groupe du «Cen­tralisme démocratique», conduit par Ossinski, Smirnov et Sapranov, avait com­mencé à mettre en garde contre le «dé­clin» des soviets et l'abandon croissant des principes de la Commune de Paris. Des critiques semblables ont été faites en 1921 par le groupe de «l'Opposition ouvrière» mené par Kollontaï et Chliapnikov, bien que ce dernier groupe se soit révélé moins rigoureux et durable que le groupe «Centralisme démocrati­que» qui devait continuer à jouer un rôle important pendant les années 20 et qui devait développer une approche sembla­ble à celle de la Gauche italienne. En 1923, le «Groupe ouvrier» mené par Miasnikov a publié son Manifeste et a fait une intervention importante dans les grè­ves ouvrières de cette année. Ses positions et ses analyses étaient proches de celles du KAPD. Tous ces groupes sont non seule­nient apparus dans le Parti bolchevique, mais ils ont continué à se battre au sein du parti pour un retour aux principes origi­nels de la révolution. Mais comme les forces de la contre-révolution bourgeoise gagnaient du terrain dans le parti, le problème-clé est devenu celui de la capa­cité des diverses oppositions à appréhen­der la nature réelle de cette contre-révolu­tion et à rompre avec toute fidélité senti­mentale envers ses expressions organi­sées. C'est là que devait se manifester la divergence fondamentale entre Trotsky et la Gauche communiste russe : tandis que le premier devait rester toute sa vie atta­ché à la notion de la défense de l'Union soviétique et même à celle de la nature prolétarienne des partis staliniens, les communistes de gauche ont compris que le triomphe du stalinisme - incluant ses tournants de «gauche» qui ont mystifié beaucoup de disciples de Trotsky - signi­fiait le triomphe de l'ennemi de classe et impliquait la nécessité d'une nouvelle révolution. Cependant, beaucoup des meilleurs éléments de l'opposition trots­kiste - ceux qu'on appelait les «irréconci­liables» - sont passés, eux aussi, aux po­sitions de la Gauche communiste à la fin des années 20 et au début des années 30. Mais la terreur stalinienne avait très pro­bablernent éliminé ces groupes vers la fin de la décennie.

Par contraste avec cette trajectoire, la Fraction de Gauche italienne autour de la revue Bilan a correctement défini les tâ­ches de l'heure : d'abord, ne pas trahir les principes élémentaires de l'internationa­lisme face à la marche vers la guerre ; deuxièmement, tirer un «bilan» de l'échec de la vague révolutionnaire, particulière­ment de la révolution russe, et élaborer les leçons correctes pour qu'elles puissent servir comme fondement théorique pour les nouveaux partis que ferait surgir la reprise future de la lutte de classe.

La guerre d'Espagne a constitué un test particulièrement sévère pour les révolu­tionnaires de l'époque ; beaucoup d'entre eux ont capitulé face aux chants de sirène de l'an ti-fascisme et ne sont pas parvenus à saisir que la guerre était impérialiste des deux côtés, qu'elle était une répétition générale de la guerre mondiale qui s'an­nonçait. Bilan, cependant, a tenu ferme, appelant à la lutte de classe tant contre les factions fascistes que contre les factions républicaines de la bourgeoisie, de la même façon que Lénine avait dénoncé les deux camps dans la Première Guerre mon­diale. En même temps, les contributions théoriques faites par ce courant - qui a plus tard englobé des fractions en Belgi­que, en France et au Mexique - ont été immenses et réellement irremplaçables. Dans son analyse de la dégénérescence de la révolution russe - qui ne l'a jamais conduit à mettre en doute le caractère prolétarien de 1917 ; dans ses réflexions sur les problèmes de la future période de transition ; dans son travail sur la crise économique et les fondements de la déca­dence du capitalisme ; dans son rejet de la position de l'Internationale communiste de soutien aux luttes de «libération natio­nale» ; dans son élaboration de la théorie du parti et de la fraction ; dans ses polémi­que incessantes mais fraternelles avec d'autre courants politiques prolétariens ; dans ces domaines et beaucoup d'autres, la Fraction de Gauche italienne a sans aucun doute rempli sa tâche d'établir les bases programmatiques des organisations prolétariennes de l'avenir.

La fragmentation des groupes de la Gauche communiste en Allemagne a été achevée par la terreur nazie, bien que quelques activités révolutionnaires clan­destines aient continué encore sous le régime d'Hitler. Pendant les années 1930, la défense des positions révolutionnaires de la Gauche allemande a été en grande partie poursuivie en Hollande, particuliè­rement par le travail du Groupe des Com­munistes Internationaux (GIK), mais éga­lement en Amérique avec le groupe mené par Paul Mattick. Comme Bilan, la Gau­che hollandaise est restée fidèle à l'inter­nationalisme face à toutes les guerres impérialistes locales qui ont frayé le che­min à la boucherie mondiale, résistant aux tentations de la «défense de la démo­cratie». Elle a continué à approfondir sa compréhension de la question syndicale, des nouvelles formes d'oroanisation des ouvriers dans l'époque de décadence ca­pitaliste, des racines matérielles de la crise capitaliste, de la tendance vers le capitalisme d'État. Elle a aussi maintenu une intervention importante dans la lutte de classe, particulièrement vers le mou­veinent des chômeurs. Mais la Gauche hollandaise, traumatisée par la défaite de la révolution russe, a glissé de plus en plus vers la négation conseilliste de l'organi­sation politique - et de ce fait de toute clarté sur son propre rôle. En lien avec cela, il y avait un rejet total du bolche­visme et de la révolution russe, considé­rée comme une révolution bourgeoise depuis le début. Ces théorisations ont semé les graines de la future disparition de ce courant. Bien que le communisme de gauche en Hollande se soit maintenu même sous l'occupation naxie et qu'il ait engendré une organisation importante après la guerre - le Spartacusbund, qui au commencement était revenu vers les positions pro-parti du KAPD - les conces­sions de la Gauche hollandaise à l'anar­chisme sur la question organisationnelle ont rendu de plus en plus difficile pour elle le maintien d'une quelconque conti­nuité organisée dans les années posté­rieures.

La Gauche italienne, pour sa part, a maintenu un sorte de continuité orgtmisa­tionnelle, bien qu'elle ait dû payer un prix à la contre-révolution. Juste avant la guerre, la Fraction italienne a été jetée dans le déboussolement avec la «théorie de l'économie de guerre» qui niait l'im­minence de la guerre mondiale ; mais son travail s'est poursuivi, particulièrement par l'apparition d'une Fraction française au milieu du conflit impérialiste. Vers la fin de la guerre, le surgissement de luttes prolétariennes majeures en Italie a créé une nouvelle confusion dans les rangs de la Fraction. La majorité est retournée en Italie pour former, avec Bordiga qui avait été inactif politiyucment depuis la fin des années 20, le Parti communiste internationaliste d'Italie (PClnt). Bien qu'opposé à la guerre impérialiste, il s'est constitué sur des bases programmatiques peu claires et avec une analyse incorrecte de la période, considérée comme celle d'une montée du combat révolutionnaire.

Cette orientation politique a été com­battue par la majorité de la Fraction fran­çaise qui a plus rapidement compris que la période était toujours celle de la contre ­révolution triomphante et par conséquent que les tâches de la Fraction n'étaient pas achevées. La Gauche communiste de France a ainsi continué à travailler dans l'esprit de Bilan. Sans négliger sa respon­sabilité d'intervenir dans les luttes immé­diates de la classe, elle a concentré ses énergies sur le travail de clarification Politique et théorique et elle a réalisé un certain nombre d'avancées importantes, particulièrement sur les questions du ca­pitalisme d'État, la période de transition, les syndicats et le parti. En maintenant la méthode marxiste rigoureuse si typique de la Gauche italienne, elle a été égale­ment capable d'intégrer dans son arsenal programmatique certaines des meilleures contributions de la Gauche germano-hol­landaisc.

Alors que les gauches allemande et hollandaise ont été fondamentalement incapables de réaliser un réel travail comme fraction au sein de l'Internatio­nale, la Gauche italienne a non seulement réussi à éviter d'être exclue de l' IC dès le début mais, dans les conditions très diffi­ciles du travail dans l'illégalité en Italie et contre la discipline de plus en plus militariste dans l'IC, elle est parvenue à mener une lutte héroïque contre l'opportunisme et la stalinisation.

Jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Bilan s'est distingué par sa clarté concernant l'évaluation du rapport de forces entre les classes, le cours histo­rique vers la guerre - et le groupe a été capable de rejeter l'anti-fascisme même au prix d'un terrible isolement. Son rejet de tout soutien à la démocratie bourgeoise était la condition préalable pour rester fidèle à l'internationalisme prolétarien dans la guerre d'Espagne et pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela contras­tait complètement avec le courant trots­kiste qui, pendant les années 30, s'est engagé dans l'entrisme dans les partis social-démocrates comme moyen de com­bat contre le fascisme naissant et qui, à l'éclatement de la guerre d'Espagne, a cru que le moment d'une nouvelle vague de luttes révolutionnaires était arrivé. En opposition à l'attitude opportuniste et immédiatiste de Trotsky et de ses disci­ples, Bilan a offert une clarté politique historique, servant de point de référence aux internationalistes non seulement de son époque, mais aussi aux groupes po­litiques qui ont surgi à la fin de la contre­révolution, en 1968.

 Les fractions - une arme indispensable pour la défense de la perspective prolétarienne
 

Ayant rappelé les deux principaux cas de dégénérescence de partis prolétariens et la réaction du prolétariat à son encontre par la création «d'anticorps», les frac­tions, nous voulons maintenant rappeler quelques éléments de la lutte de ces der­nières.

La fonction et les conditions de forma­tion d'une fraction sont définis par Bilan comme suit :

«La fraction comme le parti, trouve sa genèse dans un moment de la vie des classes et non dans la volonté des indivi­dualités. Elle apparaît comme une néces­site lorsque le parti reflète les idéologies bourgeoises sans encore les exprimer et que sa position dans le mécanisme des classes en fait déjà un ganglion du sys­tème de domination bourgeoise. Elle vit et se développe avec le développement de l’opportunisme pour devenir le seul endroit historique où le prolétariat s'orga­nise en classe.

Par contre, la fraction surgit comme nécessité historique du maintien d'une perspective pour la classe P/ comme tendance orientée vers l'élaboration des données dont l'absence relevant d'une immaturité du prolétariat permit le triomphe de l’adversaire. Dans la Deuxième Internationale la genèse des fractions se retrouve dans laréaction il la tendance du reformisme d’incorporer graduellement le prolétariat dans l'appareil étati­que du capitalisme...

La fration croît, se délimite, se développe au sein de la 2° Internationale parallèlement au cours de l'opportunisme et à l'élaboration des données programmattiques nouvelles, alors que ce dernier essaie de les emprisonner dans les partis de masses corrompus, afin de briser leur travail historique. Dans la 3° Internationale, c'est autour de la Russie que se développera la manœuvre d’enveloppement capitaliste et le centrisme essaiera de faire converger les P.C. vers la préservation des intérêts économiques de l'État prolétarien en leur donnant une fonction de devoiement des luttes de classe dans chaque pays... (Bilan n° 17, Avril 1935, p.575.)

La formation d'une fraction doit suivre une méthode. Ainsi il n'est pas suffisant de proclamer avec véhémence qu'une or­ganisation est «dégénérescente» dès que se développe un débat avec des positions très antagoniques. Avancer le concept de dégénérescence ne peut jamais être une insulte mais c'est une évaluation politi­que qui doit être prouvée de façon maté­rialiste.

Comme Bilan l'a souligné la forma­tion d'une fraction devient nécessaire quand tout doit être mis en oeuvre pour empêcher une organisation de tomber dans les mains de l'ennemi de classe. Le cons­tat d'une dégénérescence implique donc le développement d'une lutte à long terme et tenace. II exige d'accepter de travailler pour l'avenir, rejetant toute approche pré­cipitée. Il est donc totalement opposé à l'impatience et une telle évaluation ne peut jamais être basée sur un «sentiment conjoncturel» ou «un accès de mauvaise humeur». En bref, l'accusation qu'une organisation dégénère ne peut pas être avancée à la légère, sans rigueur, mais doit être basée sur une analyse matéria­liste.

Par exemple la délégation du KAPD au Congrès de Moscou de l'IC en 1921 a qualifié le Parti bolchevique et l'IC comme un corps dégénérescent phagocyté par la bourgeoisie. A ce moment-là, ce diagnos­tic était prématuré. Comme nous l'avons montré dans notre série d'articles sur la révolution allemande (Revue Internationale n°81 à 99), le KAPD en établissant un tel diagnostic a fait une erreur capitale, avec la conséquence qu'il est devenu in­capable de s'engager dans une lutte réelle comme fraction dans l'IC.

Une fraction ne peut être formée qu'après un long débat, une lutte intense dans l'organisation, où les divergences ne sont plus limitées à un ou deux points, mais impliquent une orientation totale­ment différente - où un côté se dirige vers l'abandon des positions de classe alors que l'autre côté s'y oppose. C'est seule­ment quand une aussi longue lutte a eu lieu, quand tous les pas précédents se sont révélés insuffisants pour empêcher l'organisation de s'acheminer vers la dégé­nérescence. qu'une fraction devient un besoin impérieux. Dans un tel cas, quand une organisation glisse vers des positions bourgeoises, il serait alors irresponsable de ne pas former une fraction.

 
Compréhension d'une nouvelle situation historique...

Ainsi Une fraction est toujours caractéri­sée par sa dél'ense du programme, sa fidélité aux positions de classe, qui sont remises en cause par une certaine partie de l'organisation. En opposition aux ten­tations opportunistes et immédiatistes dans l'organisation vers l'abandon du programme au nom de concessions à l'idéologie bourgeoise, la Fraction mène une lutte théorique­politique-programmatique, qui conduit à l'élabora­tion d'une série de contre-positions - les­quelles font partie d'un cadre théorique plus large.

Ainsi les courants de gauche qui se sont opposés aux tendances opportunistes avant la Première Guerre mondiale ne se sont jamais limités à une simple défense du programme existant, mais ils ont mis en évidence les racines historiques ­politiques plus profondes des questions en jeu et ont offert un cadre théorique­programmatique pour comprendre la nou­velle situation. Dans ce sens, une fraction représente plus que la simple fidélité au vieux programme. Une fraction propose fondamentalement un nouveau cadre théo­rique pour comprendre de nouvelles con­ditions historiques, dans la mesure où le marxisme n'est nullement « invariant » mais fournit toujours une analyse capable d'intégrer les nouveaux éléments d'une situation.

"Cela doit servir il prouver que la fraction ne peut vivre, former des cadres, représenter réellement les intérêts finaux du prolétariat, qu'a la seule condition de se manifester comme une phase supérieure de l'analyse marxiste des situations, de la perception des forces sociales qui agissent au sein du capitalisme, des positions prolétariennes envers les pro­blèmes de la révolution et non comme un organisme prenant comme fondements les quatre premiers Congrès de l'IC - qui ne pouvaient contenir une réponse à des problèmes non encore mûris... ". (Bi­lan, ibid. p. 577)

Sans la critique de l'opportunisme avant la Première Guerre mondiale, sans le travail d'analyse théorique des internationalistes pendant la Première Guerre mondiale, les révolutionnaires n'auraient jamais pu saisir la nouvelle situation. Par exemple la Brochure de Junius de Rosa Luxemburg, L'impérialisme stade suprême du capitalisme de Lénine, L'impérialisme et les tâches du prolétariat de Pannekoek, étaient des contributions théoriques essentielles faites pendant cette période. Et quand l'IC a commencé à se lancer dans un cours opportuniste après 1920, propageant de nouveau les vieilles méthodes de lutte, les fractions de gauche ont démontré que les nouvelles conditions du capitalisme ne permettaient pas de retour au passé. Elles étaient les seules à avoir commencé à saisir les implications de la nouvelle pé­riode (même si c'était seulement de façon fragmentaire, partielle et encore très con­fuse).

Le mécanisme de défense qu'une frac­tion reflète est donc toujours déterminé par le besoin de comprendre une nouvelle situation historique. Une fraction est for­cée de présenter une nouvelle cohérence théorique, faisant avancer l'organisation vers un niveau plus élevé de compréhen­sion.

«Elle s'affirme en tant qu’organisme progressif se fixant l'objectif central de pousser le mouvement communiste à un stade supérieur de son évolution doctri­nale en apportant sa contribution propre à la solution internationale des problè­mes nouveaux posés par les expériences de la révolution russe et de la période de déclin du capitalisme.» (Bilan n°41, mai 1937, p. 1360)

Selon cette conception du travail d'une fraction qui ne se limite pas à présenter une orientation alternative sur une simple question, mais s'inscrit dans un cadre beaucoup plus large, Bilan a critiqué Trotsky, qui voulait agir principalement comme un «courant d'opposition» à la montée du stalinisme, mettant en évi­dence qu'il n'avait jamais vraiment saisi le défi que les révolutionnaires devaient relever à ce moment là : « Il revient à Trotsky d'avoir étouffé les possibilités de constitution d'une fraction homogène en Russie, en détachant cette dernière de l'assiette mondiale où elle évoluait et d'avoir empêché le travail de formation de fractions dans les différents pays, en proclamant la nécessité d'oppositions appelées à « redresser » les P.C. Par-là il réduisait une lutte gigantesque des noyaux marxistes contre le bloc des forces capi­talistes ayant incorporé l'Etat prolétarien, le centrisme, à la conservation de ses intérêts, en une simple lutte de pression pour empêcher une industrialisation disproportionnée et effectuée sous le drapeau du socialisme en un seul pays, et les « erreurs » des P.C. menant vers la défaite. " (Bilan, n'17, 1935, p. 576)

 
... L'engagement dans une longue bataille
 

Fournissant un enrichissement au marxisme, obligés d'approfondir les ques­tions en jeu, ces efforts, il va de soi, ne peuvent pas être accomplis en une «brève bataille». De la même manière que la construction de l'organisation ne con­siste en aucune façon dans une tentative hâtive d'édifier un château de sable, mais exige les efforts les plus persévérants, combattant les dangcrs de l'immédiatisme, l'impatience, l'indivi­dualisme, etc., une fraction doit rejeter toute précipitation.

Une dégénérescence est toujours un long processus. Une organisation lie s'ef­fondre jamais tout d'un coup, mais elle passe par une phase d'agonie. Ce n'est pas comme un combat de boxe qui se termine après 15 rounds, mais c'est un combat à la vie à la mort, qui s'achève par le triomphe d'un camp sur l'autre, parce que les deux positions sont incompati­bles. Un pôle, la partie opportuniste et dégénérescente, s'avance vers des posi­tions bourgeoises et la trahison, tandis que l'autre pôle défend l'internationa­lisme. C'est un combat pendant lequel un rapport de forces se développe et qui, dans le cas de la dégénérescence et de la trahi­son, signifie que toute vie prolétarienne disparaît du parti.

Dans le cas du SPD et d'autres partis dégénérescents de la Deuxième Interna­tionale ce processus a duré en gros une douzaine d'années.

Mais même quand la direction du SPD a trahi l'internationalisme prolétarien en août 1914, les internationalistes n'ont pas déserté mais se sont battus pour le parti pendant 3 ans, avant que toute vie prolétarienne n'ait disparu du parti et que celui-ci ait été définitivement perdu pour le prolétariat.

Dans le cas de l'Internationale com­muniste, la dégénérescence a duré une demi-douzaine d'années - avec une oppo­sition féroce de l'intérieur. Ce processus s'est poursuivi pendant plusieurs années dans ses partis affiliés, selon la capacité des différents partis communistes à s'op­poser à la domination du parti russe, selon le poids des courants communistes de gauche en leur sein.

Les communistes de gauche italiens, qui étaient les défenseurs les plus consé­quents et déterminés de l'organisation ont réussi à combattre jusqu' à 1926, avant leur expulsion de l'Internationale com­muniste. Même Trotsky n'a été expulsé qu'en 1927 du Comité central du parti et n'a été physiquement déporté en Sibérie qu'en 1928.

S'opposant à l'impatience petite-bour­geoise et à la sous-estimation du besoin d'une organisation révolutionnaire, la Fraction s'engage toujours pour une lutte à long terme. Par rapport à cette question, les spartakistes pendant la Première Guerre mondiale ont fourni un point de référence irremplaçable pour le travail de la Fraction italienne pendant les années 1920.

L'histoire a montré que ceux qui aban­donnent trop tôt la lutte pour la défense de l'organisation se dirigent vers un désas­tre.

Par exemple les internationalistes autour de Borchart et le journal Lichtstrahlen de Hambourg, et Otto Rühle de Dresde en Allemagne ont rapidement décidé d'abandonner le SPD - ils ont adopté des positions conseillistes rejetant en même temps les partis politiques à la fin de la guerre et au milieu de la vague de luttes révolutionnaires.

L'exemple du KPD et du KAPD dé­montre la même chose. S'étant divisée sur des questions clefs comme les élections parlementaires et le travail dans les syn­dicats, la direction désastreuse du KPD sous Paul Levi a jeté dehors la majorité de l'organisation la poussant à fonder le KAPD en avril 1920. En lieu et place d'un débat intense dans les rangs du KPD, permettant de clarifier ces questions de base, on a assisté à un étranglement du débat à cause d'une approche monolithi­que. Le KPD a éclaté après dix mois d'existence !

L'Internationale communiste a expulsé de ses rangs le KAPD après un ultimatum à l'été 1921, lui interdisant tout travail comme fraction au sein de l'IC.

Et ce fut une réelle tragédie historique que le courant du KAPD qui avait été expulsé du KPD et de l'IC, ait été immé­diatement affecté par le virus de la scis­sion, puisqu'aussitôt que des divergences profondes sont apparues dans ses rangs le parti s'est scindé en deux, les tendances d'Essen et de Berlin (1922), dans un contexte de recul de la lutte de classe.

La défense du programme ne peut donc pas être séparée d'une lutte longue et tenace pour la défense de l'organisation.

Fonder une nouvelle organisation avant que la lutte pour la défense de l'organisa­tion n'ait abouti à la victoire ou à la défaite signifie la désertion ou la voie vers le fiasco. Abandonner la lutte comme fraction en précipitant la formation d'une nouvelle organisation contient le risque de fonder une organisation qui sera congénitalement encline à l'autodestruction, avec le risque d'être étranglée par l'op­portunisme et l'immédiatisme. L'aven­ture dans laquelle c'est lancé le KAPD en 1921 consistant à fonder une Internatio­nale communiste ouvrière a été un vérita­ble fiasco. Et quand la Gauche italienne, qui avait été capable de défendre la tradi­tion du travail de fraction contre les glis­sements opportunistes et immédiatistes de certains de ses membres par rapport à la guerre d'Espagne en 1937 et par rap­port aux théories de Vercesi en 1943, s'est prononcée pour la formation précipitée et sans principe du PCInt, elle s'est lancée dans un chemin dangereux - avec les ger­mes de l'opportunisme implantés dans son corps.

Enfin, comme nous l'avons vu, le pro­cessus de dégénérescence n'est jamais limité à un pays mais c'est un processus international. Comme l'histoire l'a mon­tré, des voix différentes apparaissent, pré­sentant un tableau très hétérogène - mais toutes s'opposant à la tendance opportu­niste et à la dégénérescence. En même temps, la lutte d'une fraction doit aussi être internationale et ne peut pas se can­tonner dans les limites d'un pays, comme le démontrent les exemples de la 2ème et de la 3ème Internationales.

Alors que les différents courants de gauche dans la 2ème Internationale, comme c'est dit plus haut, ne s'étaient pas regroupés comme fraction travaillant de façon centralisée, les fractions de gauches expulsées de l'IC furent malheureuse­ment aussi incapables de travailler de façon centralisée à l'échelle internatio­nale.

La constitution d'une fraction suppose clarté et rigueur. Cela est valable, comme on l'a vu, sur le plan programmatique, mais également dans les méthodes orga­nisationnelles qu'elle emploie qui, tout autant que les positions programmatiques, expriment sa nature prolétarienne.

Alors que c'est une pratique commune dans les organisations bourgeoises de te­nir des réunions secrètes, pour élaborer des intrigues et ourdir des complots, c'est un principe élémentaire de toute organi­sation prolétarienne de bannir les réu­nions secrètes. Les membres d'une mino­rité ou d'une fraction doivent se rencontrer ouvertement, permettant à tous les militants de l'organisation de suivre leurs réunions. L'opposition à toutes les orga­nisations secrètes et parallèles fut un des combats majeurs dans la Première Inter­nationale qui a démasqué l'Alliance se­crète de Bakounine qui travaillait dans ses rangs. Ce n'est pas une coïncidence si Bordiga soulignait que :

« mais je dois dire tout à fait ouverte­ment que cette réaction saine, utile te nécessaire ne peut et ne doit se pré­senter sous l'aspect de la manoeuvre et de l'intrigue, sous de bruits que l'on répand dans les coulisses et dans les couloirs.» (Bordiga, 6ème plénum de l' IC, février-mars 1926).

Nous entrerons plus dans cette ques­tion dans la deuxième partie de cet article, quand nous examinerons le besoin pour une fraction de se protéger contre les attaques d'une direction dégénéréscente comme celle du SPD qui était prête à envoyer Liebknecht aux tranchées afin de l'exposer à la mort et à dénoncer toute voix internationaliste dans ses rangs ou comme celle du Parti bolchevique en cours de stalinisation, qui a commencé à faire taire des membres du parti par des moyens répressifs.

D. A.


[1] « L'Etincclle» : journal publié par la Gauche communiste de France, l'ancêtre politique du CCI, à la fin dc la seconde guerre mondiale. Voir à ce sujet nos brochures : La Gauche communiste d'Italie et La Gauche communiste de France.

[2] Rosa Luxemburg(1870-1919) : Une des plus grandes figures du mouvement ouvrier intcrnational. D'origine polonaise, elle est venu vivre en Allemagne pour militer dans le parti social-démocrate (tout en continuant à militer dans la Social-démocratie polonaise) où elle s'est rapidement imposée comme une des principales théoriciennes du SPD avant de devenir le chef dc file de la gauche de celui-ci. Elle est emprisonnée pendant la plus grande partie de la guerre mondiale pour ses activités internationalistes et elle n'est libérée que par la révolution allemande en novembre 1918. Elle participe activement à la fondation du KPD (le Parti conununistc d'Allemagnc, dont elle rédige le programme) à la fin de cette année, avant d'être assassinée deux semaines plus tard par les corps francs à la solde du gouvernement dirigé par ses anciens «camarades» du SPD, lequel est devenu le meilleur rempart de l'ordre capitaliste.

[3] Eduard  Bcrnstcin                ( 1850-1932) : proche collaborateur d'Engcls jusqu'à la mort de cc dernier en 1895, il commence à publier à partir de 1896 une série d'articlcsa ppelant à une révision du marxisme et qui en fait le principal " théoricien " du courant opportuniste dans le SPD.

[4] Leo Jogiches (1867-1919): un des principaux dirigeants du Parti social-démocrate de Pologne et de Lituanie (SDKPiL),compagnon dc Rosa Luxemburg pendant 15 ans. II participe à la fondation du KPD et il est élu à sa direction. Emprisonné quelques jours après, il est assassiné dans sa cellule dc prison en mars 1919.

[5] August Bebel : (1840-1913) : un des principaux fondateurs et dirigeants de la Social-démocratie allemande et de la 2° Internationale. Il demeure jusqu'à sa mort la figure de proue de ces deux organisations.

[6] Anton Pannekoek( 1873-1960) : principal théoricien de la Gauche au sein de la Social-démocratie de Hollande, également militant du SPD avant la guerre, fondateur du Parti communiste de ce pays et chef de file de sa Gauche qui va former le courant «communiste dc conseils».

 

[7] Clara Zetkin(1857-1933) : membre du SPD où elle se situe à l'aile gauche aux côtés de son amie Rosa Luxemburg. Spartakiste pendant la guerre, elle est un des fondateurs du Parti communiste d'Allemagne (KPD).

[8] Franz Mchring (1846-1919): un des leaders et théoriciens de l'aile eauchc de la So ial-démocratie allemande. Spartakiste pcndant la guerre et fondateur, avec Rosa I.uxcmburg, Liebknecht et d'autres, du KPD.

[9] Julian Marchlewski (1866-1925) : dirigeant de la SDKPiL aux côtés de Rosa Luxemburg ct Jogiehes. Egaleiment militant en Allemagne, il participe activement au combat contre la guerre dans ce pays ainsi qu'aux premiers pas de l'Internationale communiste.

[10] «la lutte contre le sectarisme au sein du SPD se posa dès le départ. En mai 1909, Mannoury (un mathématicien connu, dirigeant du parti) déclara que le SPD était le seul et unique parti socialiste, le SDAP étant devenu un parti bourgeois. Gorter, d’abord minoritaire, se battit avec acharnement contre cette conception, lui qui avait mené la bataille contre Troelstra avec le plus d'acharnement : il montra que - bien que le révisionnisme menât au camp bourgeois - le SDAP était avant tout un parti opportuniste au sein du camp prolétarien. Cette position avait des implications directes au niveau des activitées dans la classe. ll était en effet possible de se battre avec le SDAP chaque fois que celui-ci détendait encore un point de vue de classe, sans la moindre concession théorique. » (La Gauche hollandaise, p. 34)

 

[11] Kart Liebknecht (1871-1919) : membre de la fraction parlementaire de la Social-démocratie allemande, et un des seuls députés à voter contre les crédits de guerre en 1914. Figure la plus en vue de la Ligue Spartacus et un des fondateurs du KPD. Assassiné en même temps que Rosa Luxcmburg par des corps-francs à la solde de la direction du SPD.

[12] Publié en anglais sur notre site Internet.

[13] Amadeo Bordiga (1889-1970) : adhéra au Parti socialistc italien en 1910, se situant à l'extrême gauche. Adversaire déterminé de la guerre et du réformisme, il devint anti-parlementariste et participa à la création d'une" fraction socialiste intransigeante "du PSI en 1917. Elu à la direction de la nouvelle section italienne de 1'Internationale communiste après la scission avec le PSI en 1921. Exclu du PCI en 1930, il resta à l'écart des organisations jusqu'en 1949 quand il rejoint le Parti Communiste Internationaliste. Après la scission de 1952, il participa à la formation du Parti Communiste International, dont il resta le principal théoricien jusqu'à sa mort.