courrier d'un lecteur : les revendications nationales et démocratiques, hier et aujourd'hui

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Nous avons échangé récemment une correspondance avec un lecteur de Montreal (Canada) qui nous a conduits à présenter une nouvelle fois notre vision sur les luttes de "libération nationale" que nous avons largement traitée dans nos publications mais également celle, plus générale, des "revendications démocratiques" qui n'avait pas fait l'objet, jusqu'à présent, de texte développé spécifique de notre part. Dans la mesure où les arguments que nous présentons à notre lecteur ont une portée générale et répondent à un questionnement réel existant au sein de la classe ouvrière, notamment du fait de l'influence auprès de celle-ci des partis de gauche et d'extrême gauche, nous avons estimé utile de publier de larges extraits de cette correspondance.

Dans un de ses premiers courriers, notre lecteur nous demandait ce que le CCI pensait de la question nationale québécoise.

Voici ce que fut notre première réponse :

Quant à la question nationale québécoise, elle n'est pas différente de celle posée par tout mouvement d'indépendance nationale depuis plus d'un siècle maintenant, signifiant un renforcement des illusions nationalistes pour le prolétariat et un affaiblissement de ses luttes. Nous considérons que toute organisation qui, au Québec, soutient la revendication de l'indépendance de la "Belle Province" participe, qu'elle en soit consciente ou non, à l'affaiblissement du prolétariat québécois, canadien et nord-américain.

Les dangers du nationalisme québécois

Dans un deuxième courrier sur cette question nous précisions notre position :

Pour ce qui concerne la question spécifique du Québec et de l'attitude à adopter face au mouvement indépendantiste tu écris dans ton message du 1er janvier : "Concernant le Québec, je comprends votre opposition à l'indépendance du Québec et au nationalisme québécois, mais je ne crois pas que le nationalisme canadien soit plus "progressiste" loin de là. Je crois qu'il faut s'opposer résolument à toutes les campagnes pour la défense de l'État canadien et pour le maintien de l"unité nationale" du Canada. Le Canada est un État impérialiste et oppresseur qui doit être détruit de fond en comble. Je ne veux pas dire qu'il faille appuyer l'indépendance du Québec et des peuples autochtones, mais il faut aussi rejeter tout appui au chauvinisme canadien-anglais qui est dominant au sein de l'État canadien."

Il est clair qu'il est hors de question pour des communistes d'apporter le moindre soutien au chauvinisme canadien-anglais, comme à tout chauvinisme d'ailleurs. Cependant tu parles de "chauvinisme canadien-anglais" et de "nationalisme québécois". A quoi correspond cette différence de qualification ? Penses-tu que le nationalisme québécois soit moins nocif pour la classe ouvrière que le nationalisme canadien-anglais ? Ce n'est certainement pas notre avis. Et pour illustrer cela on peut envisager une situation hypothétique mais qui n'est pas absurde, celle d'un puissant mouvement de la classe ouvrière au Québec qui, dans un premier temps, ne toucherait pas les provinces anglophones. Il est clair que la bourgeoisie canadienne (y compris celle du Québec) fera tout son possible pour qu'il ne s'étende pas dans ces provinces et un des meilleurs moyens pour que ce ne soit pas le cas, c'est que les ouvriers du Québec mêlent à leurs revendications de classe prolétariennes des revendications indépendantistes ou autonomistes. Ainsi, le nationalisme québécois se présente comme un des pires poisons pour le prolétariat du Québec et de l'ensemble du Canada, probablement plus dangereux encore que le nationalisme canadien-anglais puisqu'il paraît peu probable qu'un mouvement de classe des ouvriers anglophones soit inspiré par la condamnation de l'indépendance du Québec.

Dans une situation qui peut avoir des ressemblances avec celle du Québec au sein de l'État canadien, Lénine écrivait à propos de la question de l'indépendance de la Pologne [1]:

"La situation est sans contredit très embrouillée mais il y a une issue qui permettrait à tous les participants de rester des internationalistes : les social-démocrates russes et allemands exigeant "la liberté de séparation" inconditionnelle de la Pologne ; les social-démocrates polonais s'attachant à réaliser l'unité de la lutte prolétarienne dans un petit et dans les grands pays sans lancer pour le moment le mot d'ordre de l'indépendance de la Pologne." (Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916)

Ainsi, si on veut vraiment être fidèle à la position de Lénine, il faudrait que les communistes défendent l'indépendance du Québec dans les provinces anglophones mais se refusent à une telle attitude au Québec même. (...)

Pour notre part, nous ne partageons pas la position de Lénine : nous pensons qu'il faut tenir le même langage à tous les ouvriers quelle que soit leur nationalité ou leur langue. C'est ce que nous faisons par exemple en Belgique où notre journal Internationalisme publie exactement les mêmes articles en français et en flamand. Cela dit, il faut reconnaître que la position, même erronée, de Lénine était inspirée par un internationalisme sans faille ce qui n'est certainement pas le cas si, au Québec, on ne dénonce pas vigoureusement le nationalisme et les revendications indépendantistes.

La réponse de notre lecteur à ce courrier avait été assez vive :

"Je crois que vous avez une vision profondément erronée du rapport entre le nationalisme québécois et le chauvinisme canadien-anglais. Ce dernier est DOMINANT au sein de l'État canadien et nourrit le racisme anti-québécois et anti-francophone. L'existence de ce chauvinisme et son enracinement dans la classe ouvrière anglo-canadienne empêche toute unité de la classe ouvrière pancanadienne. Il encourage le développement de tendances nationalistes chez les travailleurs québécois. Un de ses aspects est le refus du bilinguisme, qui de toute façon est davantage un mythe qu'une réalité au Canada. La plupart des francophones sont obligés de parler anglais et la plupart des anglophones ne parlent ou refusent de parler français.

Contrairement à ce que vous dites le mouvement ouvrier au Canada anglais est basé sur la défense de l'unité canadienne et de l"intégrité" de l'État canadien et ce au détriment des Québécois et des Premières Nations. Il n'y aura JAMAIS d'unité de la classe ouvrière au Canada tant que durera l'oppression des minorités nationales et le racisme anglo-chauvin. (...)

C'est une chose de rejeter le nationalisme québécois et de considérer l'indépendance du Québec comme une impasse et même une tromperie pour la classe ouvrière mais de là à prétendre qu'il est plus "dangereux" que le chauvinisme anglophone, qui s'apparente à l'orangisme protestant en Irlande du Nord, il y a une marge gigantesque!

Le gouvernement canadien fait tout en son pouvoir pour garder le Québec de force dans la Confédération, allant jusqu'à menacer de ne pas reconnaître un résultat positif lors du référendum de 1995 et même de dépecer un éventuel Québec indépendant selon des lignes ethniques, ce que l'on a appelé la partition du Québec. Ensuite ce fut la loi sur la Clarté référendaire où le gouvernement fédéral s'arrogeait le droit de décider des règles d'un prochain référendum sur la souveraineté au niveau de la question et du seuil de majorité nécessaire pour réaliser l'indépendance du Québec.

Ne venez surtout pas me dire que le chauvinisme anglo-canadien est moins nocif pour l'unité de la classe ouvrière. Je vous invite fortement à vous renseigner et vous documenter sur la question nationale québécoise."

A ce courrier nous répondions ainsi :

Au vu de tes messages, ce qui t'a fait réagir très vivement c'est que nous puissions écrire que, par certains côtés, le nationalisme québécois puisse être "plus dangereux que le nationalisme canadien-anglais".

Nous ne contestons pas les faits que tu donnes pour appuyer ta critique de notre position, notamment que : "le chauvinisme canadien-anglais soit DOMINANT au sein de l'État canadien, qu'il nourrit le racisme anti-québécois et anti-francophone" et que "il encourage le développement de tendances nationalistes chez les travailleurs québécois". De même, nous sommes prêts à admettre que "le chauvinisme anglophone s'apparente à l'orangisme protestant en Irlande du Nord".

Et c'est d'ailleurs à partir de ce dernier argument que nous allons baser notre réponse.

En effet, il nous semble qu'il y a de ta part une interprétation fausse de notre analyse. Lorsque nous écrivons que le nationalisme québécois peut s'avérer plus dangereux pour la classe ouvrière que le nationalisme anglophone, cela ne signifie nullement qu'on puisse considérer ce dernier comme une sorte de "moindre mal" ou qu'il soit moins odieux que le premier. En fait, c'est vrai que, dans la mesure où la population francophone subit de la part de l'État canadien une forme d'oppression nationale, les revendications indépendantistes peuvent se présenter comme une sorte de lutte contre l'oppression. Et c'est vrai que la lutte de classe du prolétariat est aussi une lutte contre l'oppression. Et c'est justement là que réside le plus grand danger.

Lorsque les ouvriers anglophones entrent dans la lutte, notamment face aux attaques portées contre la classe ouvrière par le gouvernement fédéral, il y a peu de chances que leur combat puisse se donner comme revendication le maintien de l'oppression nationale sur les ouvriers francophones puisque ce derniers sont aussi victimes de la politique de ce gouvernement. Même si les ouvriers anglophones n'ont pas de sympathie particulière pour les francophones en temps normal, il serait surprenant que lors d'un affrontement avec leur bourgeoisie, ils prennent pour boucs émissaires ces derniers. En effet, l'histoire nous montre que lorsque les ouvriers entrent dans la lutte (une lutte véritable s'entend et non des "actions" comme ont l'habitude de les organiser les syndicats dont la fonction est justement de saboter et dévoyer la combativité ouvrière), il existe une forte tendance chez eux à exprimer une forme de solidarité à l'égard des autres travailleurs avec qui ils ont un ennemi en commun.

Encore une fois, nous ne connaissons pas bien la situation au Canada, mais nous avons de multiples expériences de ce type en Europe. Par exemple, malgré tous les battages nationalistes dont sont la cible les ouvriers flamands et francophones en Belgique, malgré le fait que les partis politiques et les syndicats soient organisés sur un plan communautaire, nous avons constaté lors des luttes importantes dans ce pays qu'à cette occasion les ouvriers se souciaient bien peu de leur origine linguiste et géographique et qu'ils éprouvaient même une réelle satisfaction à se retrouver au coude à coude, alors qu'en "temps normal" on ne cesse de les opposer. Un autre exemple nous a été donné il y a juste un an dans un des pays où le nationalisme a pesé avec le plus de force, l'Irlande du Nord. En effet, c'est au coude à coude que les postiers catholiques et protestants de Belfast ont fait la grève en février 2006 et ont manifesté dans les quartiers protestants et catholiques contre leur ennemi commun (voir notre article http://fr.internationalism.org/ri367/greves.htm).

Tu écris : "Il n'y aura JAMAIS d'unité de la classe ouvrière au Canada tant que durera l'oppression des minorités nationales et le racisme anglo-chauvin." Tu sembles dire, par conséquent, que le rejet par les ouvriers anglophones de leur propre chauvinisme constitue une sorte de préalable avant que puissent s'engager des combats unitaires contre la bourgeoisie canadienne. En fait, l'ensemble des expériences historiques dément un tel schéma : c'est au cours du développement des combats de classe, et non comme préalable, que les ouvriers sont amenés à dépasser les mystifications de tous ordres, y compris les mystifications nationalistes, utilisées par la bourgeoisie pour maintenir sa domination sur la société.

En fin de compte, si nous disons que le nationalisme québécois peut s'avérer plus dangereux que le nationalisme anglophone, c'est JUSTEMENT parce qu'il existe une forme d'oppression nationale des ouvriers francophones. Lorsque ces derniers engagent la lutte contre l'État fédéral, ils risquent d'être plus réceptifs aux discours qui présentent la lutte de classe et la lutte contre l'oppression nationale comme deux luttes complémentaires.

Il en est de cette question comme de la question de la démocratie et du fascisme. Ce sont deux formes de la domination de classe de la bourgeoisie, de la dictature de cette classe. La deuxième se distingue par une plus grande brutalité dans l'exercice de cette dictature mais cela ne veut pas dire que les communistes aient à choisir le "moindre mal" entre les deux. En fait, l'histoire de la révolution russe et allemande entre 1917 et 1923 nous enseigne que le plus grand danger pour la classe ouvrière était représenté non pas par les partis ouvertement réactionnaires ou "liberticides" mais par les "social-démocrates", ceux qui bénéficiaient de la plus grande confiance de la part des ouvriers.

Un dernier exemple à propos du danger du nationalisme des nations opprimées : celui de la Pologne.

L'indépendance de la Pologne contre l'oppression tsariste était une des revendications centrales des 1ère et 2e Internationales. Cependant, dès la fin du 19e siècle, Rosa Luxemburg et ses camarades polonais ont remis en cause cette revendication en indiquant, notamment, que la revendication par les socialistes de l'indépendance de la Pologne risquait d'affaiblir le prolétariat de ce pays. En 1905, le prolétariat de Pologne a été à l'avant-garde de la révolution contre le régime tsariste. Par contre, en 1917 et par la suite, il n'a pas poursuivi sur cette lancée. Au contraire : un des moyens les plus importants qu'a trouvé la bourgeoisie anglo-française pour paralyser et défaire le prolétariat polonais a été d'accorder l'indépendance de la Pologne. Les ouvriers de ce pays ont été alors emportés par un tourbillon nationaliste qui leur a fait tourner le dos à la révolution qui se déroulait de l'autre côté de leur frontière orientale et même à s'enrôler, pour certains, dans les troupes qui ont combattu cette révolution.

Finalement quel est le nationalisme qui s'est révélé le plus dangereux : l'odieux chauvinisme "grand-russien" que dénonçait Lénine, plein de mépris pour les polonais et autres nationalités mais qui a été dépassé par les ouvriers russes au moment de la révolution, ou bien le nationalisme des ouvriers de la nation opprimée par excellence, la Pologne ?

La réponse va de soi. Mais il faut ajouter que le fait que les ouvriers polonais aient majoritairement suivi les sirènes nationalistes après 1917 a eu des conséquences tragiques. Leur non participation à la révolution, leur hostilité même à son égard, ont empêché la révolution russe et la révolution allemande de se rejoindre géographiquement. Et si cette jonction avait pu se faire, il est probable que la révolution mondiale aurait pu l'emporter épargnant à l'humanité toute la barbarie du 20e siècle et qui se poursuit aujourd'hui.

Suite à ce courrier, notre lecteur nous écrivait :

"Concernant la question nationale, je peux comprendre que vous êtes opposés aux revendications nationalistes, mais je ne crois pas que ceci doit conduire à fermer les yeux sur l'oppression nationale. Par exemple dans les années 60 et 70 une des revendications principales des travailleurs québécois était le droit de travailler en français, car un grand nombre d'entreprises et de commerces surtout dans la région de Montréal fonctionnaient uniquement en anglais. De grands progrès ont été accomplis à ce niveau, mais il en reste encore à faire. Selon moi il est indispensable de soutenir ce genre de revendications démocratiques. Il ne faut pas dire aux travailleurs "attendez l'avènement du socialisme pour régler ça" même si le capitalisme est incapable, de par sa nature, de mettre fin à l'oppression nationale. (...)

... je ne pense pas que ce genre de revendications [démocratiques], tout en n'étant pas révolutionnaires, puissent nuire à l'unité du prolétariat. Bien au contraire ! Le droit de travailler dans sa langue, même s'il ne met pas fin à l'exploitation, est un droit indispensable pour les travailleurs. Dans les années 60, les travailleurs québécois n'avaient même pas le droit de s'adresser en français aux contremaîtres dans plusieurs entreprises de la région de Montréal. Certains restaurants de l'ouest de Montréal avaient des menus unilingues anglais et les grands commerces de ce secteur ne fonctionnaient qu'en anglais.

Comme j'ai mentionné dans mon message, la situation s'est beaucoup améliorée depuis ce temps, mais il y a encore du progrès à faire, surtout pour les petites entreprises de moins de 50 employés. Au niveau pancanadien le bilinguisme est loin d'être une réalité malgré les beaux discours officiels.

Concernant la question nationale québécoise, vous m'avez demandé pourquoi j'emploie le terme chauvinisme pour le nationalisme canadien-anglais et que je ne fais pas la même chose pour le nationalisme québécois. Généralement les organisations de gauche utilisent le mot chauvinisme pour désigner le nationalisme canadien-anglais, car c'est la nation dominante au sein de l'État canadien. Ça ne veut pas dire que le nationalisme québécois soit plus "progressiste" que sa contrepartie canadienne-anglaise. (...)

Le mouvement ouvrier canadien-anglais a déjà levé l'étendard de l'unité canadienne lors de la grève générale de 1972 au Québec. En effet le NPD (Nouveau Parti Démocratique) et le CTC (Congrès du Travail du Canada) ont dénoncé cette grève comme étant "séparatiste" et "nuisible pour l'unité canadienne" ! Selon moi une position internationaliste doit s'opposer résolument et sans compromis aux deux camps bourgeois et aux deux nationalismes (canadien-anglais et québécois). Même si aujourd'hui un mouvement de la classe ouvrière au Canada Anglais a peu de chances de se baser sur la défense de l'oppression des Québécois, le chauvinisme anglophone est encore bien présent partout au Canada et est nuisible à l'unité de la classe ouvrière. Toute défense de l'État canadien et de sa soi-disant "unité" est au moins aussi réactionnaire que la promotion de l'indépendance du Québec".

Aux différents courriers du camarade qui revenaient sur cette question des revendications contre l'oppression linguistique nous avons apporté une longue réponse :

Cher camarade,

Avec cette lettre, nous poursuivons avec toi la discussion sur la question nationale, et notamment sur la question québécoise.

En premier lieu, nous tenons à souligner que nous sommes absolument d'accord avec toi lorsque tu affirmes que :

"... il faut être clair que l'opposition au mouvement indépendantiste québécois n'a rien à voir avec la défense de l'État impérialiste canadien et qu'elle rejette complètement le nationalisme canadien. Le camp fédéraliste canadien ne mérite pas plus d'appui que le camp indépendantiste québécois."

Et aussi :

"... une position internationaliste doit s'opposer résolument et sans compromis aux deux camps bourgeois et aux deux nationalismes (canadien-anglais et québécois)"

Effectivement, l'internationalisme aujourd'hui signifie qu'on ne peut apporter son appui à AUCUN État national. Il faut préciser aujourd'hui car il n'en a pas toujours été ainsi. En effet, au 19e siècle, il était tout à fait possible pour des internationalistes de soutenir non seulement certaines luttes d'indépendance nationale (classiquement, la lutte d'indépendance de la Pologne par exemple), mais également certains États nationaux. C'est ainsi que dans les différentes guerres qui ont affecté l'Europe au milieu du 19e siècle, Marx et Engels prenaient souvent parti pour l'un ou l'autre camp dans la mesure où ils considéraient que la victoire de telle nation ou la défaite de telle autre favorisait l'avancée de la bourgeoisie contre la réaction féodale (symbolisée par le tsarisme). De même, Marx, au nom du Conseil général de l'AIT, a envoyé au Président américain Lincoln, en décembre 1864, un message de félicitations pour sa réélection et de soutien à sa politique contre la tentative de sécession des États du Sud (dans ce cas, Marx et Engels se sont donc opposés, et avec la plus grande vigueur, à une revendication d'indépendance nationale !).

En fait, nous sommes là au cœur de la question des "revendications démocratiques" que tu soulèves :

"... dans les années 60 et 70 une des revendications principales des travailleurs québécois était le droit de travailler en français... Selon moi il est indispensable de soutenir ce genre de revendications démocratiques. Il ne faut pas dire aux travailleurs "attendez l'avènement du socialisme pour régler ça" même si le capitalisme est incapable, de part sa nature, de mettre fin à l'oppression nationale.

... je ne pense pas que ce genre de revendications, tout en n'étant pas révolutionnaires, puissent nuire à l'unité du prolétariat"

Les revendications démocratiques au 19e siècle

Pour pouvoir aborder correctement le cas spécifique des revendications d'ordre "linguistique" (et notamment celles de l'ostracisme des autorités canadiennes envers les locuteurs français), il est nécessaire de revenir sur la question générale des "revendications démocratiques".

La formule elle-même est significative :

- revendication : c'est une demande exprimée (y compris par le moyen de la violence) auprès d'une autorité qui est censée la satisfaire, de gré ou de force ; cela suppose donc que le pouvoir de décision n'appartient pas à ceux qui expriment la revendication, même s'ils peuvent évidemment "forcer la main" aux détenteurs de ce pouvoir grâce à un rapport de forces favorable (exemple : augmentation salariale ou retrait d'une mesure anti-ouvrière obtenue grâce à une mobilisation massive des travailleurs obligeant le patron à reculer, ce qui ne veut pas dire qu'il soit désormais privé de son pouvoir de décision dans l'entreprise).

- démocratie : étymologiquement "pouvoir du peuple" ; c'est Athènes qui a inventé la "démocratie" (très limitée d'ailleurs puisque les esclaves, les "métèques" et les femmes en étaient exclus) mais c'est la bourgeoisie qui lui a apporté ses "lettres de noblesse", si l'on peut dire.

En effet, l'ascension de la bourgeoisie dans la société s'accompagne du développement des différents attributs de la "démocratie". Ce n'est évidemment pas le fait du hasard mais correspond à la nécessité pour la classe bourgeoise d'abolir les privilèges politiques, économiques et sociaux de la noblesse. Pour cette dernière, et particulièrement pour son représentant suprême, le Roi, le pouvoir est d'essence divine. Elle n'a de compte à rendre, en principe, qu'au Tout Puissant, même si, en France, par exemple, se sont réunis 21 fois, entre 1302 et 1789, les états généraux, représentant la noblesse, le clergé et le "tiers état", pour donner leur avis sur des questions financières ou de mode de gouvernement. C'est justement lors de la dernière réunion des états généraux que ceux-ci, sous la pression des révoltes paysannes et urbaines et devant la faillite financière de la monarchie, enclenchent le processus de la révolution française (notamment en abolissant les privilèges de la noblesse et du clergé et en limitant les pouvoirs du Roi). Dès lors, à l'image de ce qu'avait fait la bourgeoisie anglaise un siècle et demi plus tôt, la bourgeoisie française va établir son pouvoir politique qui, d'ailleurs, n'est pas encore très "démocratique" (notamment si on pense au pouvoir autocratique de Napoléon 1er, pourtant héritier de la Révolution de 1789).

Le suffrage universel

Effectivement, si elle considère que la noblesse ne doit plus avoir voix au chapitre, la bourgeoisie ne conçoit la "démocratie" que pour son propre compte. Sa devise est "Liberté, Égalité, Fraternité" et elle proclame que "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits" (Déclaration des droits de l'homme). Cependant, bien que le suffrage universel fût inscrit dans la Constitution de 1793, celui-ci ne deviendra effectif en France que le 2 mars 1848, dans la foulée de la révolution de février. Et ce n'est que bien plus tard que le suffrage universel sera instauré dans les autres pays "avancés" : Allemagne : 1871, Pays-Bas : 1896, Autriche : 1906, Suède : 1909, Italie : 1912, Belgique : 1919 juste après... la très "démocratique" Angleterre en 1918. En fait, dans la plupart des pays d'Europe, c'est le suffrage censitaire qui constitue, au 19e siècle, la base de la démocratie bourgeoise : dans la mesure où seuls peuvent voter ceux qui payent un certain niveau d'impôt (dans certains cas, un impôt élevé donne même droit à plusieurs voix), les ouvriers et les autres pauvres, c'est-à-dire la grande masse de la population, sont exclus du processus électoral. C'est pour cela que le suffrage universel constitue une des revendications principales du mouvement ouvrier à cette époque. C'est notamment le cas en Angleterre où le premier mouvement de masse de la classe ouvrière mondiale, le Chartisme, s'est constitué autour de la question du suffrage universel. Si la bourgeoisie a fait opposition pendant de nombreuses années à ce dernier, c'est évidemment qu'elle craignait que les ouvriers n'utilisent les bulletins de vote pour contester son pouvoir au sein de l'État. Cette crainte était plus particulièrement portée par les secteurs les plus archaïques de la bourgeoisie, notamment ceux qui étaient restés proches de l'aristocratie (laquelle, dans certains pays, avait abandonné ses privilèges économiques, comme l'exemption de l'impôt, mais avait conservé des positions fortes au sein de l'État, notamment dans l'appareil militaire ou le corps diplomatique). C'est pour cela qu'à cette époque, on a pu assister à des alliances entre la classe ouvrière et certains secteurs de la bourgeoisie. Ce fut le cas notamment à Paris en février 1848 où la révolution reçut le soutien des ouvriers, des artisans, de la bourgeoisie "libérale" (exemple du poète Lamartine), et même des monarchistes "légitimistes" qui avaient vu dans le Roi Louis-Philippe un usurpateur. Cela dit, l'antagonisme de classe entre bourgeoisie et prolétariat allait rapidement apparaître au grand jour avec les "journées de juin" 1848 où, après le soulèvement des ouvriers contre la fermeture des ateliers nationaux, 1500 d'entre eux furent assassinés et 15 000 déportés en Algérie. En fait, c'est à partir de cette époque que certains secteurs de la bourgeoisie, les plus dynamiques, ont compris qu'ils pouvaient tirer parti du suffrage universel pour contrer les secteurs archaïques qui faisaient obstacle au progrès économique. D'ailleurs, durant la période suivante, la bourgeoisie française s'est accommodée d'un système politique qui combinait une forme d'autocratie (Napoléon III) avec le suffrage universel, grâce notamment au poids de la paysannerie réactionnaire. C'est en fait une assemblée élue au suffrage universel où dominent les élus des campagnes (les "ruraux") qui décide la répression de la Commune de Paris en 1871 et donne les pleins pouvoirs à Thiers pour diriger le massacre de 30 000 ouvriers au cours de la "semaine sanglante" de la fin mai.

Ainsi, deux décennies de suffrage universel en France ont fait la preuve que la classe dominante pouvait fort bien s'accommoder de ce mode d'organisation de ses institutions. Pourtant, dans toute la période qui suit, bien qu'ils mettent en garde contre le "crétinisme parlementaire" et que, tirant les leçons de la Commune, ils soulignent la nécessité de détruire l'État bourgeois, Marx et Engels, avec l'ensemble du mouvement ouvrier (à l'exception des anarchistes), continuent de considérer le suffrage universel comme une des revendications principales de la lutte du prolétariat.

A cette époque, malgré les dangers qu'il contenait, le soutien à cette "revendication démocratique" se justifiait totalement :

- permettre aux partis ouvriers, en présentant leurs propres candidats, de se distinguer clairement des partis bourgeois sur le terrain même des institutions bourgeoises ;

- faire des campagnes électorales des moments de la propagande pour les idées socialistes ;

- utiliser éventuellement l'action au sein du Parlement (discours, propositions de lois) comme une tribune pour cette même propagande ;

- apporter un soutien aux partis bourgeois progressistes contre les partis réactionnaires afin de favoriser les conditions politiques du développement du capitalisme moderne.

La liberté de la presse et d'association

En lien avec la revendication du suffrage universel, clé de voûte de la démocratie bourgeoise, la classe ouvrière revendiquait aussi d'autres droits tels que la liberté de la presse et la liberté d'association. En fait, ce sont là des revendications que la classe ouvrière mettait en avant en même temps que les secteurs progressistes de la bourgeoisie. Par exemple, le premier texte politique publié par Marx traite de la censure exercée par la monarchie prussienne (Remarques sur la récente réglementation de la censure prussienne, 1842). En tant que responsable de la Gazette Rhénane (1842-43) qui était encore d'inspiration bourgeoise radicale aussi bien qu'en tant que responsable de la Nouvelle Gazette Rhénane (1848-49) qui était d'inspiration communiste, il n'a pas cessé de vilipender la censure des autorités : c'est une sorte de résumé du fait qu'à cette époque il y avait une convergence à propos des revendications démocratiques entre le mouvement ouvrier et la bourgeoisie qui était encore une classe révolutionnaire devant se débarrasser des vestiges de l'ordre féodal.

Pour ce qui concerne la liberté d'association, on retrouve le même type de convergence entre les intérêts du prolétariat et ceux de la bourgeoisie progressiste. D'ailleurs, la liberté d'association, au même titre que la liberté de la presse évidemment, est une des conditions fondamentales du fonctionnement de la démocratie bourgeoise fondée sur le suffrage universel puisque les partis politiques sont un élément essentiel de ce mécanisme. Cela dit, ce qui s'applique au droit d'association sur le plan politique ne s'appliquait nullement sur le plan de l'organisation des ouvriers pour la défense de leurs intérêts économiques. Même la bourgeoisie la plus révolutionnaire qui fut, celle qui a conduit la révolution française de 1789, s'est opposée farouchement à ce droit malgré ses grands principes de "Liberté, Égalité, Fraternité". C'est ainsi que, par une loi organique du 14 juin 1791, les coalitions entre travailleurs étaient interdites en tant que "attentat contre la liberté et la Déclaration des Droits de l'Homme" et il a fallu attendre la révolution de 1848 pour que cette loi soit modifiée (avec toutefois des réserves puisque, dans la nouvelle formulation, étaient encore stigmatisées les "atteintes au libre exercice de l'industrie et de la liberté du travail"). Finalement, ce n'est qu'en 1884 que les syndicats ont pu se constituer librement. Quant à la "Patrie de la Liberté", la Grande-Bretagne, elle n'a reconnu légalement les "Trade Unions" qu'en juin 1871 (il faut dire que leurs dirigeants, et notamment ceux qui siégeaient au sein du Conseil Général de l'AIT, ont pris position contre la Commune de Paris).

Les revendications nationales

Les revendications nationales qui occupent une place très importante à partir du milieu du 19e siècle (et qui sont au cœur de la révolution de 1848 à travers l'Europe) font partie intégrante des "revendications démocratiques" dans la mesure, notamment, où il existe une convergence entre les anciens empires (l'empire russe et l'empire autrichien) et la domination de l'aristocratie. Une des raisons fondamentales de l'appui du mouvement ouvrier à certaines de ces revendications c'est qu'elles affaiblissent ces empires et donc la réaction féodale tout en ouvrant la voie à la constitution d'États-nations viables. A cette époque, le soutien à ces revendications nationales était d'ailleurs une question de tout premier plan pour la classe ouvrière. Une des meilleures illustrations en est que l'AIT a été constituée en 1864 à Londres par des ouvriers anglais et français lors d'un rassemblement de soutien à l'indépendance de la Pologne. Mais ce soutien du mouvement ouvrier ne s'applique pas à toutes les revendications nationales. Ainsi, Marx et Engels condamnent les revendications nationales des petits peuple slaves (Serbes, Croates, Slovènes, Tchèques, Moraves, Slovaques...) car elles ne peuvent conduire à la constitution d'un État national viable et qu'elles sont un obstacle aux progrès du capitalisme moderne en faisant le jeu de l'Empire russe et en entravant le développement de la bourgeoisie allemande (voir à ce propos l'article d'Engels de 1849 Le panslavisme démocratique,).

Les revendications démocratiques au 20e siècle

L'attitude de soutien du mouvement ouvrier aux revendications démocratiques se fondait essentiellement sur une situation historique où le capitalisme était encore progressif. Dans cette situation, certains secteurs de la bourgeoisie pouvaient encore agir de façon "révolutionnaire" ou "progressiste". Mais la situation change radicalement au début du 20e siècle et particulièrement avec la Première Guerre mondiale. Désormais, tous les secteurs de la bourgeoisie sont devenus réactionnaires puisque le capitalisme a achevé sa tâche historique fondamentale en soumettant l'ensemble de la planète à ses lois économiques et en développant à une échelle sans précédent les forces productives de la société (à commencer par la principale d'entre elles, la classe ouvrière). Ce système n'est plus une condition du progrès de l'humanité mais au contraire un obstacle à celui-ci. Nous sommes entrés, comme l'a dit l'Internationale communiste en 1919, dans "l'Ère des guerres et des révolutions". Et si on passe en revue les principales revendications démocratiques signalées plus haut, et qui ont été au centre des luttes ouvrières au cours du 19e siècle, on peut voir comment elles cessent de constituer un terrain pour la lutte du prolétariat.

Le suffrage universel

Le suffrage universel (qui pourtant n'a pas encore été accordé dans la totalité des pays développés, comme on l'a vu) devient un des moyens privilégiés utilisés par la bourgeoisie pour préserver sa domination. On peut prendre deux exemples qui concernent les deux pays où la révolution est allée le plus loin : la Russie et l'Allemagne.

En Russie, après la prise du pouvoir par les soviets en Octobre 1917, sont organisées des élections au suffrage universel pour une assemblée constituante (les bolcheviks en avaient fait une revendication avant octobre afin de démasquer le gouvernement provisoire et les partis bourgeois qui s'opposaient à l'élection d'une Constituante). Ces élections donnent une majorité aux partis, notamment aux socialistes-révolutionnaires, qui avaient constitué avec le Gouvernement provisoire le dernier rempart de l'ordre bourgeois. Cette Constituante soulève de grands espoirs dans les rangs de la bourgeoisie russe et internationale qui y voit le moyen de priver la classe ouvrière de sa victoire et de reprendre le pouvoir. C'est pour cette raison que, dès la première réunion de cette assemblée, le pouvoir soviétique la dissout.

Un an plus tard, en Allemagne, la guerre, comme en Russie, a accouché de la révolution. Début novembre, des conseils d'ouvriers et de soldats sont constitués dans tout le pays mais ils sont dominés (comme au début de la révolution russe) par les sociaux-démocrates majoritaires, ceux qui avaient participé à l'Union nationale dans la guerre impérialiste. Ces conseils remettent le pouvoir à un "Conseil des Commissaires du Peuple" entre les mains du SPD (mais où participent aussi des "indépendants" de l'USPD qui servent de caution aux véritables "patrons"). Tout de suite, le SPD en appelle à l'élection d'une assemblée constituante (prévue pour le 15 février 1919) :

"Qui veut le pain, doit vouloir la paix. Qui veut la paix, doit vouloir la Constituante, la représentation librement élue de l'ensemble du peuple allemand. Qui contrecarre la Constituante ou bien tergiverse, vous ôte la paix, la liberté et le pain, vous dérobe les fruits immédiats de la victoire de la révolution : c'est un contre-révolutionnaire." [Ainsi, les Spartakistes sont des "contre-révolutionnaires". Les staliniens n'ont rien inventé lorsque, plus tard, ils ont désigné ainsi ceux qui restaient fidèles à la révolution.]

"La socialisation aura lieu et devra avoir lieu (...) de par la volonté du peuple du travail qui, fondamentalement, veut abolir cette économie animée par l'aspiration des particuliers au profit. Mais cela sera mille fois plus facile à imposer si c'est la Constituante qui le décrète, que si c'est la dictature d'un quelconque comité révolutionnaire qui l'ordonne (...)." (Tract du SPD, voir notre série d'articles sur la révolution allemande dans la Revue Internationale)

C'est évidemment un moyen de désarmer la classe ouvrière et de l'entraîner sur un terrain qui n'est pas le sien, de vider de toute utilité les conseils ouvriers (qu'on présente comme une institution provisoire jusqu'à la prochaine Constituante) et d'empêcher que ces derniers ne connaissent une évolution semblable à celle des soviets en Russie où les révolutionnaires ont progressivement conquis la majorité en leur sein.

En même temps qu'ils font de grandes proclamations "démocratiques" pour endormir la classe ouvrière, les dirigeants socialistes planifient avec l'état major de l'armée le "nettoyage des bolcheviks", c'est-à-dire la répression sanglante contre les ouvriers insurgés et la liquidation des révolutionnaires. C'est ce qu'ils réalisent à la mi-janvier suite à une provocation qui pousse les ouvriers de Berlin dans une insurrection prématurée. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht (taxés de "contre-révolutionnaires" puisqu'ils dénonçaient par avance l'assemblée constituante) sont assassinés, en même temps que des centaines d'ouvriers, le 15 janvier. Le 19 janvier se tiennent des élections anticipées à l'Assemble constituante. C'est le triomphe du suffrage universel... contre la classe ouvrière.

La liberté de la presse

Concernant la liberté de la presse, elle a été, dans la plupart des pays d'Europe, progressivement conquise pour les journaux ouvriers à la fin de 19e siècle. En Allemagne, par exemple, les lois anti-socialistes qui entravaient la presse sociale-démocrate (qui est publiée en Suisse) sont levées en 1890. Cependant, si à la veille de la Première Guerre mondiale le mouvement ouvrier peut s'exprimer avec une liberté presque complète dans les pays les plus avancés, cette conquête est abolie du jour au lendemain dès le déclenchement de la guerre. La seule position qui peut librement s'exprimer dans les journaux est celle de soutien à l'Union nationale et à l'effort de guerre. Dans les pays qui participent à la guerre, c'est de façon illégale et clandestine, comme dans la Russie tsariste, que les révolutionnaires publient et diffusent leur presse. A tel point que la Russie d'après la révolution de février 1917 devient le pays "le plus libre du monde". Cette abolition soudaine de la liberté de la presse pour le mouvement ouvrier, cette remise en cause du jour au lendemain des acquis de décennies de luttes, prise en charge non par des secteurs archaïques de la classe dominante mais par la bourgeoisie la plus "avancée", est un des signes que nous sommes entrés dans une nouvelle période où, désormais, il ne peut exister le moindre intérêt commun entre le prolétariat et quelque secteur bourgeois que ce soit. Ce que révèle cette atteinte à la liberté d'expression des organisations ouvrières, ce n'est pas une plus grande force de la bourgeoisie mais au contraire une plus grande faiblesse, une faiblesse qui résulte du fait que la domination de la bourgeoisie sur la société n'est plus en adéquation avec les besoins historiques de celle-ci mais constitue, au contraire, l'antithèse criante et définitive de ces besoins.

Évidemment, après la Première Guerre mondiale, la liberté de la presse a été rétablie pour les organisations ouvrières dans les pays avancés. Mais cette liberté de la presse retrouvée n'était plus le résultat des combats de la classe ouvrière coïncidant avec les intérêts des secteurs les plus dynamiques de la bourgeoisie, comme cela avait été le cas au cours du 19e siècle. Bien au contraire, elle correspondait au fait que la bourgeoisie avait réussi à prendre le dessus sur le prolétariat au cours de la vague révolutionnaire des années 1917-23 ce qui la mettait en position de force face à ce dernier. Un des éléments majeurs de cette force de la bourgeoisie c'est qu'elle avait réussi à prendre le contrôle des anciennes organisations de la classe ouvrière, les partis socialistes et les syndicats. Ces organisations continuaient, évidemment, à se présenter comme les défenseurs de la classe ouvrière utilisant, pour cela, un langage "anticapitaliste" ce qui obligeait la classe dominante à "organiser" la liberté de la presse pour qu'elle permette le "débat démocratique". Il ne faut d'ailleurs pas oublier qu'au lendemain de la révolution russe, c'est au nom de la "démocratie" que la bourgeoisie a établi un cordon sanitaire autour de celle-ci accusée d'être "liberticide". Cependant, on a pu voir rapidement que cet amour des "libertés démocratiques" pouvait parfaitement être mis entre parenthèses par la bourgeoisie, non pas par ses secteurs les plus archaïques mais bien par ses secteurs les plus modernes. C'est ce qui est arrivé avec la montée du fascisme au début des années 20 en Italie et au début des années 30 en Allemagne. En effet, contrairement à ce que pensait l'Internationale communiste, critiquée en cela par la Gauche communiste italienne, le fascisme ne représentait nullement une sorte de "réaction féodale" (même si certains aristocrates amoureux de "l'ordre" ont pu le soutenir). Au contraire, c'était une orientation politique soutenue par les secteurs les plus modernes de la bourgeoisie qui y voyaient le moyen d'impulser la politique impérialiste du pays. Cela s'est d'ailleurs parfaitement confirmé dans le cas de l'Allemagne où Hitler, avant même son accession au pouvoir, a reçu un soutien massif des secteurs dominants et les plus modernes de l'industrie, particulièrement la sidérurgie (Krupp, Thyssen) et la chimie (BASF).

La liberté d'association

Pour ce qui concerne la question de la "liberté d'association", elle est évidemment en lien avec celle de la "liberté de la presse" et du suffrage universel. Dans la plupart des pays avancés, les organisations de la classe ouvrière ont droit de cité. Mais il faut insister encore une fois sur le fait que cette "liberté" est la contrepartie de l'intégration dans l'appareil d'État des anciens partis ouvriers[2]. D'ailleurs, après la Première Guerre mondiale, suite à la démonstration de l'efficacité de l'action de ces partis contre la classe ouvrière, la bourgeoisie leur fait de plus en plus confiance et leur confie le pouvoir dans plusieurs pays d'Europe au cours des années 30 dans le cadre des politiques de "Front populaire". Elle s'appuie d'ailleurs non seulement sur les partis socialistes mais également sur les partis "communistes" qui ont à leur tour trahi le prolétariat. Ces derniers joueront d'ailleurs le rôle de fer de lance de la contre-révolution, notamment en Espagne où ils se distingueront dans l'assassinat des ouvriers les plus combatifs. Mais dans plusieurs autres pays d'Europe, ils sont les sergents recruteurs de la Seconde Guerre mondiale et les principaux protagonistes de la "Résistance", particulièrement en France et en Italie. Il faut d'ailleurs noter que la défense des idées internationalistes et révolutionnaires est devenue particulièrement difficile au cours de cette période. C'est ainsi que Trotsky se voit interdire l'asile politique dans la plupart des pays du monde (qui devient pour lui une "planète sans visa" comme il l'écrit dans son autobiographie), qu'il est soumis, en même temps que ses camarades, à une surveillance et des persécutions policières permanentes. Les difficultés pour les révolutionnaires seront encore plus grandes à la fin de la Seconde Guerre mondiale où ceux qui sont restés fidèles aux principes internationalistes seront traités, en premier lieu par les staliniens, de "collabos", persécutés et même assassinés pour certains d'entre eux (comme en Italie).

Concernant la liberté d'association, il faut faire une mention spéciale à propos des syndicats. Eux aussi ont bénéficié, après la Première Guerre mondiale, d'une sollicitude toute particulière de la part de la bourgeoisie. Au cours des années 30, ils participent à leur place dans le sabotage des luttes et surtout à la canalisation du mécontentement ouvrier vers le soutien des partis bourgeois les plus en pointe dans la préparation de la guerre impérialiste (soutien à Roosevelt aux États-Unis, soutien en Europe aux "fronts populaires" pourvoyeurs en chair à canon au nom de "l'antifascisme"). Il faut d'ailleurs noter qu'il n'y a pas que les secteurs "démocratiques" de la bourgeoisie qui s'appuient sur les syndicats, le fascisme lui-même fait appel à eux ayant compris la nécessité d'un encadrement "à la base" de la classe ouvrière. Évidemment, dans les régimes fascistes, comme dans les régimes staliniens, le rôle d'organes de l'État et d'auxiliaires de la police des syndicats est beaucoup plus clair que dans les régimes démocratiques. Cela dit, même dans ces derniers, c'est de façon ouverte au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les syndicats se présentent comme les meilleurs défenseurs de l'économie nationale et font la police dans les entreprises pour inciter les ouvriers aux sacrifices au nom de la reconstruction.

Le "droit" de participer aux élections pour lequel se sont battus les travailleurs au 19e siècle est devenu, au cours du 20e siècle le "devoir électoral" orchestré à grands renforts médiatiques par la bourgeoisie (quand le vote ne devient pas obligatoire sous peine de sanctions, comme en Belgique). De la même façon, le "droit" à se syndiquer pour lequel ils se sont battus à la même période est devenu "l'obligation" de se syndiquer (puisque dans certains secteurs l'appartenance au syndicat est indispensable pour trouver un travail) ou de s'en remettre au syndicat pour la mise en avant des revendications ou pour se mettre en grève.

Les revendications nationales

Une des grandes forces de la bourgeoisie au cours du 20e siècle, et qui s'est affirmée clairement dès la Première Guerre mondiale, est d'avoir réussi à retourner contre la classe ouvrière les "acquis" démocratiques pour lesquelles cette dernière s'était battue farouchement, quelquefois en versant son sang, au cours du siècle précédent.

Et cela est particulièrement valable pour cette "revendication démocratique" particulière que constituait l'autodétermination nationale ou la défense des minorités nationales opprimées. On a vu plus haut que cette revendication n'avait rien de prolétarien en soi mais qu'elle pouvait, et devait, être soutenue (bien que de façon sélective) par la classe ouvrière et son avant-garde. Contrairement à ce qui advenu avec les syndicats, les revendications "nationales" n'ont pas acquis leur caractère bourgeois avec l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence. Elles étaient bourgeoises dès l'origine. Mais du fait que la bourgeoisie a cessé d'être une classe révolutionnaire ou même progressiste, ces revendications ont acquis un caractère totalement réactionnaire et contre-révolutionnaire et sont devenues un poison pour le prolétariat.

Les exemples ne manquent pas. Ainsi, un des thèmes majeurs invoqués par les bourgeoisies européennes pour justifier la guerre impérialiste a été la défense des nationalités opprimées. Et comme la guerre opposait des empires qui, nécessairement, opprimaient des peuples divers, les "arguments" ne manquaient pas : Alsace et Lorraine sous la coupe, contre le gré de leur population, de l'Empire allemand ; slaves du Sud dominés par l'Empire autrichien, peuples des Balkans opprimés par l'Empire Ottoman, Pays baltes et Finlande (sans compter des dizaines de nationalités dans le Caucase ou en Asie centrale) enfermés dans la "prison des peuples" (comme on désignait l'empire tsariste), etc. A cette liste de peuples opprimés par les principaux protagonistes de la guerre mondiale, il faut évidemment ajouter la multitude des populations colonisées d'Afrique, d'Asie et d'Océanie

De même, on a déjà vu dans notre courrier précédent comment l'indépendance de la Pologne constitua une arme de guerre décisive contre la révolution mondiale à la suite de la guerre mondiale. On peut ajouter que le mot d'ordre de "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" ne trouva pas de meilleur défenseur à cette époque que le président américain Woodrow Wilson. Si la bourgeoisie qui venait de prendre la première place mondiale manifestait une telle sollicitude envers les peuples opprimés ce n'est évidemment pas par "humanisme" (quels qu'aient pu être les sentiments personnels de Wilson) mais bien parce qu'elle y trouvait un intérêt. Et ce n'est pas difficile à comprendre : la plus grande partie du monde étant encore sous la domination coloniale des puissances européennes qui avaient gagné la guerre (ou qui s'en étaient tenues à l'écart comme les Pays-Bas, l'Espagne et le Portugal), une décolonisation de ces contrées ouvrait la voie de leur prise de contrôle (avec des moyens moins voyants que la simple administration coloniale) par l'impérialisme américain qui était singulièrement dépourvu de colonies.

Dernier point là-dessus : alors que l'émancipation nationale du 19e siècle était associée aux conquêtes démocratiques contre les empires féodaux, les nations européennes qui obtiennent leur "indépendance" au lendemain de la Première Guerre mondiale sont, pour la plupart dirigées par des dictatures de type fasciste. C'est notamment le cas de la Pologne (avec le régime de Pilsudski) mais également des trois pays baltes et de la Hongrie.

La Seconde Guerre mondiale, de même que sa préparation, n'échappent pas à l'utilisation des revendications nationales. Ainsi, par exemple, c'est au nom des "droits" de la minorité allemande des Sudètes que le régime nazi s'empare d'une partie de la Tchécoslovaquie en 1938 (accords de Munich). De même, c'est au nom de l'indépendance de la Croatie que les armées nazies envahissent la Yougoslavie en 1941, opération qui reçoit le soutien de la Hongrie venue au secours des "droits nationaux" de la minorité hongroise de Voïvodine.

En fait, ce qui s'est passé dans le monde depuis la Première Guerre mondiale confirme totalement l'analyse faite par Rosa Luxemburg dès la fin du 19e siècle : la revendication de l'indépendance nationale avait cessé de jouer le rôle progressiste qu'elle avait, dans un certain nombre de cas, joué auparavant. Non seulement elle était devenue une revendication particulièrement néfaste pour la classe ouvrière mais elle s'intégrait efficacement dans les visées impérialistes des différents États en même temps qu'elle servait souvent de drapeau aux cliques les plus réactionnaires et xénophobes de la classe dominante.

"Droits démocratiques" et lutte du prolétariat aujourd'hui

Pour ce qui est de la situation d'aujourd'hui, il est clair que le prolétariat doit se défendre contre toutes les attaques qu'il subit au sein du capitalisme et que ce n'est pas le rôle des révolutionnaires de dire aux ouvriers : "laissez-là vos luttes, elles ne servent à rien, ne pensez qu'à la révolution". De même, les luttes ouvrières ne peuvent se limiter au seul plan des intérêts économiques. Par exemple, la mobilisation pour défendre des travailleurs victimes de la répression ou de discriminations racistes ou xénophobes fait partie intégrante de la solidarité de classe qui est au cœur de l'être même du prolétariat combattant.

Cela dit, faut-il en conclure que la classe ouvrière peut encore aujourd'hui appuyer des "revendications démocratiques" ?

On a vu ce que sont devenus les "droits démocratiques" conquis par les luttes ouvrières du 19e siècle :

- Le suffrage universel constitue un des moyens majeurs pour masquer la dictature du capital derrière le paravent de l'idée que le "peuple est souverain" ; c'est un des instruments de choix pour canaliser et stériliser le mécontentement et les espoirs de la classe ouvrière.

- La "liberté de la presse" s'accommode parfaitement du contrôle totalitaire de l'information à travers les grands médias aux ordres, chargés de dispenser les vérités officielles. En "Démocratie", il peut y en avoir plusieurs mais elles convergent toutes autour de l'idée qu'il n'y a pas d'autre système possible que le capitalisme sous l'une ou l'autre de ses variantes. Et quand c'est nécessaire, la "liberté de la presse" est mise officiellement en veilleuse au nom des contraintes de la guerre (comme ce fut le cas lors des guerres du Golfe de 1991 et 2003).

- La "liberté d'association" (au même titre que la liberté de la presse) n'est tolérée, y compris dans les plus grandes démocraties, que pour autant qu'elle ne puisse pas porter atteinte au pouvoir bourgeois et à ses objectifs impérialistes. Les exemples ne manquent pas de violations flagrantes de cette liberté. Pour ne citer que le champion mondial de la "démocratie" et la "patrie des droits de l'homme" nous avons aux États-Unis les persécutions des sympathisants de la gauche lors du Maccarthisme et, en France, la dissolution des groupes d'extrême gauche et l'arrestation de leurs dirigeants après l'immense grève de mai 68 (sans oublier les persécutions et même les assassinats des opposants à la guerre d'Algérie au cours des années 50). Depuis sa formation en 1975, notre propre organisation elle-même, malgré sa très petite taille et sa très faible influence, n'a pas été épargnée : perquisitions, filatures, intimidations des militants...

- Quant au "droit syndical", nous avons vu que c'est le moyen le plus efficace pour l'État capitaliste d'exercer son contrôle "à la base" sur les exploités et de saboter leurs luttes. Il vaut d'ailleurs la peine, à ce sujet, d'évoquer ce qui advenu en Pologne en 1980-81. En août 80, les ouvriers, sans organisation syndicale préalable (les syndicats officiels étant complètement discrédités), organisés en assemblées générales et comités de grève, sont capables d'empêcher l'État stalinien de les réprimer (comme cela avait été le cas en 1970 et 1976) et réussissent à le faire reculer. Leur première revendication[3], la constitution d'un syndicat "indépendant", ouvre la voie à la formation de "Solidarnosc". Dans les mois qui suivent, les dirigeants de celui-ci, ceux-là même qui peu auparavant étaient encore emprisonnés ou victimes de toutes sortes de persécutions, se mobilisent dans tout le pays pour faire arrêter de nombreuses grèves si bien que, peu à peu, la classe ouvrière se démobilise. C'est lorsque ce travail est terminé que l'État stalinien peut reprendre les choses en main en instaurant l'état de guerre, le 13 décembre 1981. La répression est particulièrement brutale (des dizaines de morts, 10 000 arrestations) et les poches de résistance des ouvriers sont isolées. En août 1980, le gouvernement n'aurait jamais pu exercer une telle répression sans provoquer un embrasement généralisé : 15 mois de travail de Solidarnosc l'a permise...

En fait, les "droits démocratiques", et plus généralement les "droits de l'homme", sont devenus aujourd'hui le thème majeur des campagnes politiques de la plupart des secteurs de la bourgeoisie.

C'est au nom de la défense de ces "droits" que le bloc occidental a mené la guerre froide pendant plus de 40 ans contre le bloc russe. C'est toujours pour la défense des "droits démocratiques" contre la "barbarie du terrorisme et du fondamentalisme musulman" ou "la dictature de Saddam Hussein" que le gouvernement américain s'est lancé dans les guerres dévastatrices du Moyen-Orient. Nous passons sur de nombreux autres exemples, mais il vaut aussi la peine de rappeler que la défense de la "démocratie", avant qu'elle ne soit le drapeau de l'impérialisme américain et de ses alliés après 1947, leur avait déjà servi de thème de mobilisation pour l'embrigadement des ouvriers comme chair à canon dans le plus grand massacre de l'histoire, la Seconde Guerre mondiale. A ce propos, il est intéressant de relever que, tant qu'il était leur allié contre l'Allemagne, le régime stalinien, qui pourtant valait bien les régimes fascistes en termes de terreur policière et de massacres de populations (et qui les avait précédés dans ce domaine) ne provoquait pas beaucoup d'objections de la part des gouvernements occidentaux croisés de la "démocratie".

Pour ce qui concerne les partis de gauche, c'est-à-dire les partis bourgeois qui ont le plus d'impact sur la classe ouvrière, la revendication des "droits démocratiques" est, en règle générale, un excellent moyen de noyer les revendications de classe des ouvriers et de faire obstacle à l'identité de classe du prolétariat. En fait, il en est des "revendications démocratiques" comme du pacifisme : face à la guerre, on assiste régulièrement à des mobilisations orchestrées par toutes sortes de secteurs politiques allant de l'extrême gauche à certains éléments de la droite et chauvins estimant que telle ou telle guerre n'est pas opportune pour les "intérêts de la nation" (c'est assez fréquent aujourd'hui en France où même la droite est majoritairement contre la politique américaine). Derrière la banderole "Non à la guerre", les ouvriers, et surtout leurs intérêts de classe, sont complètement noyés au milieu d'une marée de bonne conscience pacifique et démocratique (quand ce n'est pas de chauvinisme : il n'est pas rare de voir dans les manifestations contre la guerre au Moyen-Orient des musulmans barbus en costume traditionnel et des femmes voilées).

La position des révolutionnaires face au pacifisme a toujours été, depuis la Première Guerre mondiale, de combattre résolument les illusions petites-bourgeoises qu'il véhiculait. Les révolutionnaires ont toujours été au premier rang pour dénoncer la guerre impérialiste mais cette dénonciation ne s'est jamais basée sur des considérations simplement morales. Ils ont mis en évidence que c'est le capitalisme comme un tout qui est responsable des guerres, qu'elles sont inévitables tant que survivra ce système et que la seule force de la société en mesure de lutter réellement contre la guerre était la classe ouvrière qui devait préserver son indépendance de classe face à tous les discours pacifistes, humanistes et démocratiques.

Les revendications "démocratiques" concernant le droit d'utiliser sa langue maternelle

Une première chose qu'il faut dire, c'est que le mouvement ouvrier n'a jamais considéré comme "progressiste" ou "démocratique" la persistance des langues autochtones et donc les revendications en faveur d'une telle persistance. En fait, une des caractéristiques de la bourgeoisie révolutionnaire a été de réaliser l'unification de nations viables ce qui passait par le dépassement des particularismes provinciaux et locaux liés à la période féodale. L'imposition d'une langue nationale unique a constitué, dans bien des cas, un des instruments de cette unification nationale (au même titre que l'unification des systèmes de poids et mesures, par exemple). Cette unification de la langue s'est faite la plupart du temps par la force, la répression, voire par des bains de sang : en fait, les méthodes classiques avec lesquelles le capitalisme a étendu son emprise sur le monde. Tout au long de leur vie, Marx et Engels ont évidemment dénoncé les méthodes barbares avec lesquelles le capitalisme avait établi son hégémonie sur la planète, que ce soit lors de son accumulation primitive (voir à ce sujet les pages admirables de la dernière section du livre I du Capital traitant de l'accumulation primitive)[4] ou lors des conquêtes coloniales. En même temps, ils ont toujours expliqué que, malgré sa barbarie, la bourgeoisie s'était faite l'agent inconscient du progrès historique en créant un marché mondial, en libérant le développement des forces productives de la société, en généralisant le travail associé en même temps que le salariat, bref en préparant les conditions matérielles de l'avènement du socialisme.[5]

Beaucoup plus encore que tous les autres systèmes sociaux réunis, le capitalisme a semé autour de lui la destruction des civilisations et des cultures, et donc des langues. Il ne sert à rien de le déplorer ou de vouloir revenir en arrière : c'est un fait historique accompli et irréversible. On ne peut faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. C'est comme si l'on voulait revenir à l'artisanat ou à la petite exploitation agricole autosuffisante du Moyen-Âge.[6]

Cette marche irrésistible du capitalisme a sélectionné un certain nombre de langues dominantes, non pas sur la base d'une quelconque supériorité linguistique, mais tout simplement sur la base d'une supériorité militaire et économique des peuples et des États qui les utilisaient. Certaines de ces langues nationales sont devenues des langues internationales, parlées par les habitants de plusieurs pays. Elles ne sont pas très nombreuses dans ce cas : aujourd'hui, il ne reste essentiellement que l'Anglais, l'Espagnol, le Français[7] et l'Allemand. Concernant cette dernière langue, qui pourtant est d'une grande richesse et d'une grande rigueur, et qui a été le support initial d'ouvrages fondamentaux de la culture mondiale (les œuvres philosophiques de Kant, Fichte, Hegel, etc. ; les œuvres de Freud, la théorie de la relativité d'Einstein et... les œuvres de Marx) elle n'est utilisée qu'en Europe et son avenir est derrière elle.

En fait, comme véritables langues internationales utilisées en tant que langue principale par plus d'une centaine de millions de locuteurs, il n'y a que l'espagnol et, évidemment, l'anglais. Cette dernière langue est aujourd'hui la véritable langue internationale. C'est la conséquence inévitable du fait que les deux nations qui ont successivement dominé le capitalisme étaient l'Angleterre puis les États-Unis. Quiconque aujourd'hui ne connaît pas l'anglais se trouve handicapé tant pour voyager que pour naviguer sur Internet, de même que pour faire des études scientifiques sérieuses, notamment dans les domaines les plus en pointe comme l'informatique. Ce qui n'est évidemment pas le cas du français (qui était pourtant, par le passé, la langue internationale des cours européennes et de la diplomatie, ce qui ne concernait finalement que bien peu de monde).

C'est pour cela, pour en revenir à une remarque que tu fais dans tes messages, que même s'il était promu de façon active par l'État fédéral canadien, le bilinguisme ne serait jamais une réalité au Canada. On a aujourd'hui un exemple édifiant dans le cas de la Belgique. Historiquement, ce pays a été dominé par la bourgeoisie francophone. A Anvers ou à Gand, les ouvriers flamands avaient souvent affaire à un patron qui parlait français. Cela avait d'ailleurs provoqué parmi beaucoup d'entre eux le sentiment qu'en refusant de parler français, ils résistaient à leur patron et à la bourgeoisie. Néanmoins, s'il n'a jamais existé de façon intégrale pour l'une ou l'autre des communautés, le bilinguisme était beaucoup plus répandu parmi les flamands que parmi les wallons francophones. Depuis plusieurs décennies, la Wallonie, berceau de la grande industrie en Belgique, est en perte de vitesse sur le plan économique par rapport à la Flandre. Un des thèmes des nationalistes flamands actuels est que cette région, avec son taux de chômage plus élevé et ses industries vieillies, est un fardeau pour la Flandre. Aux ouvriers flamands on essaye de raconter qu'ils doivent travailler et payer des impôts pour subvenir aux besoins des ouvriers wallons : c'est une des thématiques du parti d'extrême droite indépendantiste Vlaams Belang.

Le fait que les ouvriers flamands d'aujourd'hui aient de plus en plus l'occasion de parler flamand avec leur patron ne change évidemment pas leur condition d'exploités. Cela dit, la population de la Flandre est de plus en plus bilingue mais la deuxième langue qui se développe n'est pas le français, qui permettrait une meilleure communication avec les populations francophones du pays, mais l'anglais. C'est d'ailleurs aussi le cas pour ce qui concerne les populations francophones. Et le fait que, dans leurs discours, le Roi et le chef du gouvernement s'expriment, de façon très équitable, en français et en flamand n'y change rien.

On peut prendre un autre exemple, celui du catalan.

La Catalogne est, historiquement, la principale région industrielle d'Espagne et la plus avancée sur beaucoup de plans comme le niveau de vie, le niveau culturel et d'éducation. La classe ouvrière de Catalogne a représenté, depuis le 19e siècle, le secteur le plus combatif et conscient du prolétariat d'Espagne. Dans cette région, la question des revendications linguistiques s'est posée aussi depuis longtemps puisque la langue officielle de toutes les régions d'Espagne était le castillan alors que la langue courante, celle qu'on parle en famille, avec ses amis comme dans la rue, est le catalan. Cette question a évidemment été soulevée au sein du mouvement ouvrier. D'ailleurs, parmi les anarcho-syndicalistes qui ont dominé ce dernier pendant longtemps, c'était souvent une question qui fâchait puisque certains, au nom du "fédéralisme" cher aux anarchistes, préconisaient la prééminence du catalan dans la presse ouvrière alors que d'autres faisaient valoir, avec raison, que si le patron de l'entreprise était catalan, beaucoup d'ouvriers ne l'étaient pas et parlaient le castillan (langue qui était aussi parlée par les ouvriers catalans). L'emploi du catalan était un excellent moyen pour le patron pour diviser les ouvriers.

Pendant la période franquiste, où le catalan n'avait pas droit de cité ni dans les médias, ni à l'école, ni encore moins dans les administrations, son usage est apparu pour une grande partie de la population de Catalogne comme une forme de résistance contre la dictature. Loin d'affaiblir l'utilisation du catalan, la politique de Franco a réussi fondamentalement le contraire à tel point que les immigrés des autres régions apprenaient cette langue, tant pour se faire accepter par les autochtones[8] que pour participer, eux aussi, à cette "résistance".

Avec la fin du franquisme et l'instauration de la "démocratie" en Espagne, le mouvement autonomiste a pu s'épanouir. Les régions, et particulièrement la région catalane, ont obtenu des prérogatives qu'elles avaient perdues dans le passé. Une de ces prérogatives est de faire du catalan la langue officielle de la région, c'est-à-dire que les administrations ne doivent plus fonctionner qu'en catalan et que cette langue est enseignée de façon exclusive pour les petites classes des écoles, le castillan ne figurant au programme que comme langue "étrangère".

Parallèlement, dans les universités de Catalogne, de plus en plus de cours ont lieu en catalan ce qui, évidemment, pénalise les étudiants provenant d'autres régions ou de l'étranger (qui, s'ils apprennent dans leurs études l'espagnol, langue internationale, n'ont pas l'idée d'apprendre une langue régionale). Résultat : alors que la qualité des enseignements des universités catalanes est réputée, et particulièrement celle de Barcelone, et que de ce fait elles attiraient les meilleurs étudiants espagnols, européens ou sud-américains, ces derniers tendent de plus en plus à choisir les universités où ils ne risquent pas de buter sur une langue qu'ils ne connaissent pas. L'ouverture sur l'Europe et le monde dont s'enorgueillit la Catalogne ne peut que souffrir de l'hégémonie croissante du catalan et dans la concurrence ancestrale entre Barcelone et Madrid, cette dernière ville risque de prendre un avantage décisif non, comme au temps du franquisme, à cause d'une centralisation forcée, mais au contraire du fait des "conquêtes démocratiques" de la Catalogne. Cela dit, si la bourgeoisie et la petite bourgeoisie catalanes sont en train de mener une politique qui revient à se tirer une balle dans le pied, cela ne consterne pas particulièrement les révolutionnaires internationalistes. En revanche, la scolarisation en catalan a des conséquences beaucoup plus graves. Les nouvelles générations de prolétaires de Catalogne auront plus de difficultés qu'auparavant à communiquer avec leurs frères de classe du reste du pays et ils n'auront plus l'aisance de leurs parents dans cette langue internationale qu'est l'espagnol, même s'ils maîtrisent beaucoup mieux qu'eux la grammaire catalane.

Pour en revenir aux brimades linguistiques qui existaient au Québec par le passé et que tu signales dans tes messages (et qui ressemblent un peu à ce qui existait en Flandre auparavant au détriment des ouvriers flamands), elles sont typiques des comportements de toutes les bourgeoisies et constituent un moyen supplémentaire d'affirmer leur force par rapport aux ouvriers à qui il s'agit de faire comprendre "qui est le maître". En même temps, c'est un excellent moyen de diviser les ouvriers entre ceux qui parlent la langue du patron (à qui on veut faire croire qu'ils sont "privilégiés") et ceux qui ne la parlent pas ou mal. C'est enfin un moyen de canaliser le mécontentement des ouvriers contre leur exploitation vers un terrain qui n'est pas celui de la classe ouvrière et qui ne peut que saper l'unité de classe. Même si tous les bourgeois ne sont pas assez intelligents pour faire ce calcul machiavélique, l'existence de situations où, en plus de l'exploitation classique, les ouvriers doivent subir des brimades supplémentaires, est un excellent moyen de se ménager une soupape lorsque la pression sociale devient trop forte. Les bourgeois, même s'ils sont stupides et aveuglés par le chauvinisme, ont la faculté de comprendre où sont leurs véritables intérêts. Plutôt que de céder sur des questions essentielles, tant pour les ouvriers que pour les profits capitalistes, comme le niveau des salaires ou les conditions de travail, les bourgeois sont prêts à "céder" sur ce qui "ne coûte rien", notamment la question linguistique. En cela, ils seront aidés par les forces politiques, et notamment par celles de gauche et d'extrême gauche, qui ont inscrit dans leur programme les revendications linguistiques et qui présenteront la satisfaction de ces revendications comme une "victoire", même si les autres n'ont pas été satisfaites (surtout si ces revendications sont considérées comme "principales", comme tu le signales dans ton message du 18 février). En réalité, si au cours des dernières décennies, les situations de brimade linguistique pour les ouvriers ont tendu à reculer au Québec, ce n'est pas seulement une conséquence des politiques des partis nationalistes. C'est aussi une conséquence des luttes ouvrières qui se sont développées partout dans le monde, et aussi au Canada, à partir de la fin des années 60.

Face à une situation de ce type, quel doit être le discours des révolutionnaires ? Eh bien de dire la vérité aux ouvriers, de leur dire ce qui vient d'être présenté ci-dessus. Ils doivent encourager les luttes des ouvriers pour la défense de leurs conditions d'existence et, en cela, ils ne se contentent pas de parler de la révolution qui abolira toute forme d'oppression. Mais leur rôle est aussi de mettre en garde les ouvriers contre tous les pièges qui leur sont tendus, toutes les manœuvres qui visent à saper la solidarité de l'ensemble de la classe ouvrière et ils ne doivent pas avoir peur de critiquer des revendications lorsqu'ils estiment qu'elles ne vont pas dans ce sens.[9] Sinon, ils ne jouent pas leur rôle en tant que révolutionnaires :

"1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat.

2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité." (Manifeste Communiste)

Dans l'attente de tes commentaires sur cette lettre, reçois, cher camarade, nos meilleures salutations communistes.

Pour le CCI,



[1] Avec une différence de taille cependant : l'oppression que faisait subir le régime tsariste aux différentes nationalités de l'empire russe est sans commune mesure avec l'attitude du gouvernement d'Ottawa vis-à-vis des différentes nationalités du Canada.

[2] Dans un de tes messages tu écris que : "Le mouvement ouvrier canadien-anglais a déjà levé l'étendard de l'unité canadienne lors de la grève générale de 1972 au Québec. En effet le NPD (Nouveau Parti Démocratique) et le CTC (Congrès du Travail du Canada) ont dénoncé cette grève comme étant 'séparatiste' et 'nuisible pour l'unité canadienne' !". En fait, ce n'est pas "le mouvement ouvrier canadien-anglais" qui a adopté cette attitude mais les partis bourgeois à langage ouvrier et les syndicats au service du capital.

[3] En fait, dans un premier temps, cette revendication ne figurait pas en première position, les revendications économiques et touchant à la répression se trouvaient devant. Mais ce sont les "experts" politiques du mouvement, issus de la "mouvance démocratique" (Kuron, Modzelewski, Michnik, Geremek...), qui ont insisté pour qu'elle se trouve à cette place.

[4] "Ce régime industriel de petits producteurs indépendants, travaillant à leur compte, présuppose le morcellement du sol et l'éparpillement des autres moyens de production. Comme il en exclut la concentration, il exclut aussi la coopération sur une grande échelle, la subdivision de la besogne dans l'atelier et aux champs, le machinisme, la domination savante de l'homme sur la nature, le libre développement des puissances sociales du travail, le concert et l'unité dans les fins, les moyens et les efforts de l'activité collective. Il n'est compatible qu'avec un état de la production et de la société étroitement borné. L'éterniser, ce serait, comme le dit pertinemment Pecqueur, 'décréter la médiocrité en tout'. Mais, arrivé à un certain degré, il engendre de lui-même les agents matériels de sa dissolution. A partir de ce moment, des forces et des passions qu'il comprime commencent à s'agiter au sein de la société. Il doit être, il est anéanti. Son mouvement d'élimination transformant les moyens de production individuels et épars en moyens de production socialement concentrés, faisant de la propriété naine du grand nombre la propriété colossale de quelques-uns, cette douloureuse, cette épouvantable expropriation du peuple travailleur, voilà les origines, voilà la genèse du capital. Elle embrasse toute une série de procédés violents, dont nous n'avons passé en revue que les plus marquants sous le titre de méthodes d'accumulation primitive." (Chapitre XXXII : Tendance historique de l'accumulation capitaliste)

"Dans le même temps que l'industrie cotonnière introduisait en Angleterre l'esclavage des enfants, aux États-Unis elle transformait le traitement plus ou moins patriarcal des noirs en un système d'exploitation mercantile. En somme, il fallait pour piédestal à l'esclavage dissimulé des salariés en Europe, l'esclavage sans phrase dans le nouveau monde.

Tantœ molis erat ! Voilà de quel prix nous avons payé nos conquêtes ; voilà ce qu'il en a coûté pour dégager les 'lois éternelles et naturelles' de la production capitaliste, pour consommer le divorce du travailleur d'avec les conditions du travail, pour transformer celles-ci en capital, et la masse du peuple en salariés, en pauvres industrieux (labouring poor), chef-d'œuvre de l'art, création sublime de l'histoire moderne. Si, d'après Augier, c'est "avec des taches naturelles de sang, sur une de ses faces" que "l'argent est venu au monde", le capital y arrive suant le sang et la boue par tous les pores." (Chapitre XXXI : Genèse du capitaliste industriel)

[5] "Or, aussi triste qu'il soit du point de vue des sentiments humains de voir ces myriades d'organisations sociales patriarcales, inoffensives et laborieuses se dissoudre, se désagréger en éléments constitutifs et être réduites à la détresse, et leurs membres perdre en même temps leur ancienne forme de civilisation et leurs moyens de subsistance traditionnels, nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une base solide du despotisme oriental, qu'elles enfermaient la maison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l'esclave des règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de toute force historique... Il est vrai que l'Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects et agissait d'une façon stupide pour atteindre ses buts. Mais la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si l'humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l'état social de l'Asie. Sinon, quels que fussent les crimes de l'Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l'histoire en provoquant cette révolution. Dans ce cas, quelque tristesse que nous puissions ressentir au spectacle de l'effondrement d'un monde ancien, nous avons le droit de nous exclamer avec Goethe :

"Doit-elle nous affliger

La peine qui de la joie est grosse ?

Le règne de Timour n'a-t-il pas fauché

Les âmes par myriades ?""

(Marx, "La domination britannique en Inde", New York Daily Tribune, 25 juin 1853)

[6] Il faut noter que c'était le rêve d'un certain nombre d'éléments révoltés après les événements de mai 1968 en France. Voulant échapper au capitalisme et à l'aliénation qu'il engendre, ils sont allés fonder des communautés en Ardèche, dans des villages désertés par leurs habitants, pour vivre du tissage et de l'élevage de chèvres. Ce fut, pour la plupart, une catastrophe : obligés de produire au plus bas prix pour vendre leur production, ils ont vécu dans la misère, ce qui a provoqué rapidement des conflits entre "associés", ranimant la chasse aux "fainéants qui vivaient sur le dos des autres", suscitant la réapparition de "petits chefs" soucieux de la "bonne marche des affaires", pour finir par s'intégrer, pour les plus avisés, dans les circuits commerciaux du capitalisme.

[7] Il faut noter que le français s'est imposé en réduisant à l'état de dialectes folkloriques d'autres langues comme le breton, le picard, l'occitan, le provençal, le catalan, et bien d'autres...

[8] Il faut noter que même sous l'ère franquiste, lorsqu'on était perdu dans Barcelone, il n'était pas bien vu de demander son chemin en castillan. Paradoxalement, la personne à qui l'on demandait de l'aide comprenait beaucoup mieux cette langue lorsqu'elle était parlée avec un fort accent français ou anglais que lorsqu'elle était parlée sans accent.

[9] Les révolutionnaires ne doivent pas hésiter à reprendre l'idée fondamentale de Marx : l'oppression et même la barbarie dont le capitalisme est responsable, et qu'il faut dénoncer, n'ont pas que des côtés négatifs : elles créent les conditions pour l'émancipation future de la classe ouvrière et même du succès de ses luttes présentes. S'ils sont obligés d'apprendre l'anglais ou de progresser dans cette langue pour pouvoir trouver du travail ou simplement aller faire des achats, les ouvriers québécois doivent aussi y trouver un avantage : cela ne peut que faciliter leur communication avec leurs frères de classe anglophones dans le pays même et dans le grand voisin nord-américain. Il ne s'agit pas pour les révolutionnaires de dédouaner les comportements xénophobes et odieux des bourgeois anglophones mais bien d'expliquer aux ouvriers francophones qu'ils ont la possibilité de retourner contre la bourgeoisie elle-même les armes qu'elle emploie contre eux. La grande révolutionnaire Rosa Luxemburg, née dans la partie de la Pologne dominée par la Russie, a été contrainte d'apprendre la langue de ce pays. Elle ne s'en est jamais plainte, au contraire. C'était pour elle une facilité pour communiquer avec ses camarades de Russie (par exemple Lénine avec qui elle a eu de longues discussions après la révolution de 1905 ce qui a permis aux deux révolutionnaires de mieux se connaître, se comprendre et s'apprécier). Cela a été aussi pour elle l'occasion de connaître et d'apprécier la littérature russe dont elle a traduit certains ouvrages en Allemand afin de les faire connaître aux lecteurs de cette langue.