Grèves en Grande-Bretagne, en Suisse, en Inde... : La solidarité ouvrière est au coeur du combat de classe

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La lutte contre le CPE en France, qui a notamment mis en évidence le potentiel des jeunes générations de prolétaires, n'est pas la seule expression d'une remontée des luttes ouvrières. Même si elles ne sont pas aussi spectaculaires, chaque mois se déroulent dans le monde de nouvelles luttes montrant une des caractéristiques essentielles du développement actuel des luttes ouvrières à l'échelle internationale : la solidarité ouvrière au-delà des secteurs, des générations, des nationalités. Elles portent des germes annonçant l'avenir. C'est ainsi que d'autres manifestations récentes de solidarité ouvrière se sont produites récemment en Grande-Bretagne, en Suisse et en Inde.

 

De nouveaux exemples de solidarité ouvrière en Europe…

La lutte la plus significative au Royaume-Uni s'est déroulée en Irlande du Nord où après des décennies de guerre civile entre catholiques et protestants, 800 postiers se sont spontanément mis en grève en février pendant deux semaines et demie à Belfast contre les amendes et les pressions de la direction pour leur imposer une forte augmentation des cadences. A l'origine, ces travailleurs se sont mobilisés pour empêcher l'exécution de mesures disciplinaires à l'encontre de certains de leurs camarades de travail dans deux bureaux de postes, l'un "protestant", l'autre "catholique". Le syndicat des communications a alors montré son vrai visage et s’est opposé à la grève. A Belfast, un de leurs porte-parole a même déclaré : "Nous refusons la grève et demandons aux travailleurs de retourner au travail, car elle est illégale". Mais les ouvriers ont poursuivi leur lutte, ne tenant aucun compte du caractère légal ou non de leur lutte. Ils ont ainsi démontré qu'ils n'avaient pas besoin des syndicats pour s'organiser.

Lors d'une manifestation commune, ils ont franchi la "frontière" séparant les quartiers catholiques et protestants et ont défilé ensemble dans les rues de la ville, montant d'abord par une grande artère du quartier protestant, puis redescendant par une autre du quartier catholique. Ces dernières années, des luttes, principalement dans le secteur de la santé, avaient déjà montré une réelle solidarité entre ouvriers de confessions différentes. Mais c'était la première fois qu'une telle solidarité s'affichait ouvertement entre ouvriers "catholiques" et "protestants" au cœur d'une province ravagée et déchirée depuis des décennies par une sanglante guerre civile.

Par la suite, les syndicats, aidés par les gauchistes, ont tourné casaque et ont prétendu à leur tour apporter leur "solidarité", notamment en organisant des piquets de grève dans chaque bureau de poste. Cela leur a permis d'enfermer les travailleurs dans leurs bureaux de poste, de les isoler ainsi les uns des autres, et de saboter finalement la lutte.

Malgré ce sabotage, l'unité ouverte des ouvriers catholiques et protestants dans les rues de Belfast durant cette grève ont fait revivre la mémoire des grandes manifestations de 1932, où les prolétaires des deux camps divisés s'étaient unis pour lutter contre la réduction des allocations de chômage. Mais c’était dans une période de défaite de la classe ouvrière. Aujourd’hui, il existe un plus grand potentiel pour rejeter, dans l'avenir, les politiques de division pour mieux régner de la classe dominante qui ont si fortement contribué à préserver l’ordre capitaliste. Le grand apport de la dernière grève a été l’expérience d’une unité de classe entreprise en dehors du contrôle des syndicats. Cet apport ne vaut pas que pour les employés des postes impliqués dans cette lutte mais pour chaque ouvrier encouragé par cette expression de l’unité de classe.

A Cottam, près de Lincoln dans la partie orientale du centre de l'Angleterre, fin février, une cinquantaine d'ouvriers dans les centrales électriques se sont mis en grève pour soutenir des travailleurs immigrés d'origine hongroise payés en moyenne la moitié moins que leurs camarades anglais. Les contrats de ces travailleurs immigrés étaient également très précaires, sous la menace d’être licenciés du jour au lendemain ou transférés à tout moment sur d'autres chantiers n'importe où en Europe. Là encore, les syndicats se sont opposés à cette grève vu son "illégalité" puisque, de part et d'autre, pour les ouvriers hongrois comme pour les ouvriers anglais, elle n'avait pas été décidée à l'issue d'un vote "démocratique". Les médias ont également dénigré cette grève, une feuille de chou locale rapportant même les propos d'un intellectuel de service à la botte de la bourgeoisie disant qu'appeler les ouvriers anglais et hongrois à se mettre ensemble dans les piquets de grève allait donner une image "inconvenante" et constituait une "dénaturation du sens de l'honneur de la classe ouvrière britannique".  A l'inverse, pour la classe ouvrière, reconnaître que tous les ouvriers défendent les mêmes intérêts, quels que soient la nationalité ou les détails spécifiques de salaires et de conditions de travail, est un pas important pour entrer en lutte comme une classe unie.

En Suisse, à Reconvilier, 300 métallurgistes de Swissmetal se sont spontanément mis en grève de fin janvier à fin février en solidarité avec 27 de leurs camarades licenciés, après une première grève en novembre 2004. Cette lutte a démarré en dehors des syndicats. Mais ceux-ci ont finalement organisé la négociation avec le patronat en imposant le chantage suivant : soit accepter les licenciements, soit le non paiement des journées de grève, "sacrifier" soit les emplois, soit les salaires. Suivre la logique économique du système capitaliste, cela revenait, selon la formule utilisée par une ouvrière de Reconvilier, à "choisir entre la peste et le choléra". Accepter la logique du capitalisme ne peut conduire les ouvriers qu'à accepter toujours plus de nouveaux "sacrifices". Une autre vague de licenciements concernant 120 ouvriers est d'ailleurs déjà programmée. Mais cette grève est parvenue à poser clairement la question de la capacité des grévistes de s'opposer à ce chantage et à cette logique du capital. Un autre ouvrier tirait d'ailleurs la leçon suivante de cet échec de la grève : "C'est une faute que nous ayons laissé le contrôle des négociations dans d'autres mains".

 

… et en Inde

En Inde, il y a moins d'un an, se déroulait la lutte de milliers d'ouvriers de Honda à Gurgaon dans la banlieue de Delhi en juillet 2005 qui, après avoir été rejoints dans la lutte par une masse d'ouvriers venus d'usine voisines d'une autre cité industrielle et avaient reçu l'aide de la population, s'étaient confrontés à une répression policière extrêmement brutale et à une vague d'arrestations parmi les grévistes.

Le 1er février dernier, ce sont 23 000 ouvriers qui se sont mis en grève dans un mouvement touchant 123 aéroports du pays contre les menaces sur leur emploi. Cette grève était une riposte à une attaque massive de la direction qui projetait d'éliminer progressivement 40 % des effectifs, principalement les travailleurs les plus âgés qui risquent de ne plus retrouver d'emploi. A Delhi et à Bombay, le trafic aérien a été paralysé pendant 4 jours, il a été également arrêté à Calcutta. Cette grève a été déclarée illégale par les autorités. Celles-ci ont envoyé la police et des forces paramilitaires dans plusieurs villes, notamment à Bombay, pour matraquer les ouvriers et leur faire reprendre le travail, en application d'une loi permettant la répression "d'actes illégaux contre la sécurité de l'aviation civile". En même temps, en bons partenaires de la coalition gouvernementale, syndicats et gauchistes négociaient parallèlement avec cette dernière dès le 3 février. Ils ont appelé ensuite conjointement les ouvriers à rencontrer le Premier ministre et les poussaient ainsi à reprendre le travail en échange d'une vaine promesse de celui-ci de réexaminer le dossier du plan de licenciements dans les aéroports. Ils contribuaient ainsi à les diviser dans un partage des tâches efficace entre partisans de la reddition et partisans de la poursuite de la grève.

La combativité ouvrière s'est également exprimée aux usines Toyota près de Bangalore où les ouvriers ont fait grève pendant 15 jours à partir du 4 janvier contre l'augmentation des cadences de travail, à l'origine d'une part d'une multiplication des accidents de travail sur les chaînes de montage, et d'autre part d'une pluie d'amendes. Ces pénalités pour "rendements insuffisants" étaient systématiquement répercutées sur les salaires. Là encore, ils se sont spontanément heurtés à l'opposition des syndicats qui ont déclaré leur grève illégale. La répression a été féroce : 1500 grévistes sur 2300 ont été arrêtés pour "trouble de la paix sociale". Cette grève a reçu le soutien actif d'autres ouvriers de Bangalore. Cela a obligé les syndicats et les organisations gauchistes à monter un "comité de coordination" dans les autres entreprises de la ville en soutien à la grève et contre la répression des ouvriers de Toyota, pour contenir et saboter cet élan spontané de solidarité ouvrière. Mi-février également, des ouvriers d'autres entreprises de Bombay sont venus manifester leur soutien à 910 ouvriers de la firme Hindusthan Lever en lutte contre des suppressions d'emploi.

 

Une maturation internationale des luttes porteuse d'avenir

Ces luttes confirment pleinement un "tournant" et une maturation, une politisation dans la lutte de classes qui s'est dessinée avec les luttes de 2003 contre la "réforme" des retraites, notamment en France et en Autriche. La classe ouvrière avait déjà manifesté clairement des réactions de solidarité ouvrière que nous avons régulièrement répercutées dans notre presse, en opposition au complet black-out organisé par les médias sur ces luttes. Ces réactions se sont exprimées en particulier dans la grève chez Mercedes-Daimler-Chrysler en juillet 2004 où les ouvriers de Brême s'étaient mis en grève et avaient manifesté aux côtés de leurs camarades de Sindelfingen-Stuttgart victimes d'un chantage aux licenciements en échange du sacrifice de leurs "avantages", alors même que la direction de l'entreprise se proposait de transférer 6000 emplois de la région de Stuttgart vers le site de Brême.

Il en est de même avec les bagagistes et employés de British Airways à l'aéroport d'Heathrow, qui, en août 2005, dans les jours suivants les attentats de Londres et en pleine campagne antiterroriste de la bourgeoisie, se sont mis spontanément en grève pour soutenir les 670 ouvriers d'origine pakistanaise de l'entreprise de restauration des aéroports Gate Gourmet menacés de licenciements.

Autres exemples : la grève de 18 000 mécaniciens de Boeing pendant 3 semaines en septembre 2005 refusant la nouvelle convention proposée par la direction pour baisser le montant de leur retraite et la diminution des remboursements médicaux en s'opposant à la fois à la discrimination des mesures entre les "jeunes et les anciens ouvriers ainsi qu'entre les usines. Plus explicitement encore, lors de la grève dans le métro et les transports publics à New York en décembre 2005, à la veille de Noël, et alors que l'attaque sur les retraites ne visait explicitement que ceux qui seraient embauchés dans le futur, les ouvriers ont démontré leur capacité de refuser une telle manœuvre de division. La grève a été largement suivie malgré la pression des médias car la plupart des prolétaires avaient pleinement conscience de se battre pour l'avenir de leurs enfants, pour les générations à venir (ce qui apporte un cinglant démenti à la propagande d'un prolétariat américain intégré ou inexistant et alors que traditionnellement, les prolétaires aux Etats-Unis ne sont pourtant pas considérés comme l'avant-garde du mouvement ouvrier). En décembre dernier, aux usines Seat dans la région de Barcelone, les ouvriers se sont opposés aux syndicats qui avaient signé dans leur dos des "accords de la honte" permettant le licenciement de 600 d'entre eux.

En Argentine, la plus grande vague de grèves depuis 15 ans a touché notamment les hôpitaux et les services de la santé, des entreprises de produits alimentaires, les employés du métro de Buenos Aires, les travailleurs municipaux de plusieurs provinces, les instituteurs, durant l'été 2005. A plusieurs reprises, des ouvriers d'autres entreprises se sont joints aux manifestations en soutien aux grévistes. Ce fut le cas en particulier des travailleurs du pétrole, des employés de la justice, des enseignants, des chômeurs qui ont rejoint dans la lutte leurs camarades employés municipaux à Caleta Olivia. A Neuquen, des travailleurs du secteur de la santé se sont joints à la manifestation des instituteurs en grève. Dans un hôpital pour enfants, les ouvriers en lutte ont exigé la même augmentation pour toutes les catégories professionnelles. Les ouvriers se sont heurtés à une répression féroce ainsi qu'à des campagnes de dénigrement de leurs luttes dans les médias.

Ce ne sont pas encore des luttes massives mais ce sont des manifestations significatives d'un changement dans l'état d'esprit de la classe ouvrière. Le développement d'un sentiment de solidarité face à des attaques très lourdes et frontales, conséquences de l'accélération de la crise économique et de l'impasse du capitalisme, tend à s'affirmer dans la lutte au-delà des barrières qu'imposent partout chaque bourgeoisie nationale : la corporation, l'usine, l'entreprise, le secteur, la nationalité. En même temps, la classe ouvrière est poussée à prendre elle-même en charge ses luttes et à s'affirmer elle-même, à prendre peu à peu confiance en ses propres forces. Elle est ainsi amenée à se confronter aux manœuvres de la bourgeoisie et au sabotage des syndicats pour isoler et enfermer les ouvriers. Dans ce long et difficile processus de maturation, la présence de jeunes générations ouvrières combatives qui n'ont pas subi l'impact idéologique du recul de la lutte de classe de "l'après- 1989" constitue un ferment dynamique important. C'est pourquoi les luttes actuelles, malgré toutes leurs limites et leurs faiblesses, constituent un encouragement et sont porteuses d'avenir pour le développement de la lutte de classes.

 

Wim (24 mars)

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